Tome 2 : Témoins de rouen
384Jeanne d’Arc et ses témoins de Rouen Deuxième partie des enquêtes304, témoignages concernant la vie de Jeanne d’Arc à partir de son arrivée à Rouen
I. Observation préliminaire
Les trois enquêtes vont nous fournir des documents du plus haut intérêt sur les faits qui ont précédé, accompagné ou suivi les deux procès de condamnation. Celle 385de 1450, malheureusement inachevée, est l’œuvre de Guillaume Bouillé, membre du grand conseil de Charles VII ; celle de 1452, plus complète, mais inachevée aussi, est l’œuvre du cardinal d’Estouteville ; celle enfin de 1455 est l’œuvre des juges de la réhabilitation.
Nous procéderons ici comme nous l’avons fait pour la première partie des enquêtes ; nous réunirons en un seul groupe tous les extraits qui concernent une même phase du procès, de manière que le contenu aux trois enquêtes passe en entier sous les yeux du lecteur, mais dans un ordre successif, clair et méthodique, rangé sous les divers paragraphes qui viennent d’être inscrits au sous-titre.
Ainsi que nous l’avons fait précédemment, nous allons aussi, avant d’en venir aux enquêtes, indiquer sommairement chacun des témoins qui ont déposé.
II. Notes sommaires sur les témoins entendus sur les faits de Rouen
§1. Témoins ayant joué un rôle dans les deux procès305
- Jean de Mailly, évêque de Noyon et membre, en 1430, du grand conseil de régence qui siégeait alors à Rouen. Ce haut personnage, qui n’a été entendu que dans l’enquête de 1455, paraît s’être, avant tout, étudié à laisser dans l’ombre la part prise par lui au procès.
- 386Jean Beaupère, un des six délégués de l’Université. Cet universitaire, qui avait joué un des grands rôles à la suite de Cauchon, n’a déposé que dans l’enquête de 1450 et en termes peu sympathiques pour la victime.
- Thomas de Courcelles, un des délégués de l’Université le plus compromis. Dans son témoignage à l’enquête de 1455, la seule dans laquelle il ait été appelé, Thomas de Courcelles ne s’est occupé qu’à réduire sa responsabilité, passant sous silence ses actes les plus compromettants : son vote pour la torture, sa participation directe à l’accusation et à la rédaction définitive du procès.
- André Marguerie, membre du vénérable chapitre de Rouen et ancien conseiller du roi d’Angleterre : a été entendu dans l’enquête de 1452 et dans celle de 1455, où il a eu la singulière idée de chercher à se poser en victime de la violence des Anglais.
- Nicolas Caval, membre du vénérable chapitre de Rouen. Entendu dans les enquêtes de 1452 et de 1455.
- Guillaume du Désert, membre du vénérable chapitre de Rouen, mais cependant assesseur assez secondaire. Entendu dans les enquêtes de 1452 et de 1455.
- Pierre Migier, prieur de Longueville. L’un des principaux confidents de Cauchon. On ne saurait assez s’étonner que ce témoin ait, dans les enquêtes de 1452 et de 1455, parlé violemment contre les juges et leurs complices, oubliant trop qu’il avait compté parmi les plus complaisants.
- 387Martin Lad venu, assesseur et confesseur de Jeanne. Il a déposé dans les trois enquêtes, où il doit être classé parmi les témoins principaux.
- Ysambard de la Pierre, assesseur, ayant, à la suite de Martin Ladvenu, assisté Jeanne dans ses derniers moments. Témoin important dans les trois enquêtes.
- Jean Lefebvre, évêque de Dimitriade et professeur de théologie en 1455, mais, en 1430, simple frère des Ermites de Saint-Augustin. Entendu dans les enquêtes de 1452 et de 1455. A joué un rôle important dans l’instance de réhabilitation.
- Pierre Lebouchier, assesseur obscur ; a déposé en 1452 et en 1455.
- Jean Tiphaine, docteur en médecine à Paris ; entendu dans l’enquête de 1455. Assesseur contraint et forcé : il avait pensé avec raison que sa qualité de médecin eût dû suffire pour le dispenser de se rendre à Rouen.
- Guillaume Delachambre, docteur en médecine ; entendu en 1455 seulement. Il avait eu, pour ne pas siéger, les mêmes raisons que le témoin précédent, mais il avait eu à subir aussi les exigences de Cauchon.
- Richard de Grouchet, un des plus jeunes assesseurs ; entendu en 1452 seulement.
- Le greffier Guillaume Manchon. A été entendu dans les trois enquêtes.
- 388Le greffier Boisguillaume. N’a été entendu que dans la dernière enquête.
- Le greffier Taquet. A été entendu en 1452 et en 1455.
- L’huissier Massieu. A été entendu dans les trois enquêtes. Il faut, à la suite de Boisguillaume et de Manchon, le ranger parmi les témoins principaux.
§2. Témoins restés étrangers aux deux procès306
- Nicolas de Houppeville, maître ès arts et bachelier en théologie, âgé de soixante-cinq ans. Un des rares ecclésiastiques, le seul peut-être, avec Jean Lohier, qui ait eu le courage de refuser de prendre part au procès,
attendu que Jeanne avait été déjà examinée par le clergé de Poitiers et par l’archevêque de Reims, métropolitain de l’évêque de Beauvais
. Ce refus lui avait valu la colère de Cauchon, qui le fit citer devant lui. Mais Houppeville lui ayant dénié le droit de le juger, et s’étant réclamé de l’official, qui était en effet seul juge compétent, Cauchon se tira d’affaire en faisant jeter Houppeville en prison sans jugement. — Entendu aux enquêtes de 1452 et de 1455. - Maître Jean Monet, professeur de théologie et chanoine de Paris, âgé de cinquante ans. Il n’était que clerc de Jean Beaupère, et n’avait que vingt-quatre ans en 1430 ; ce fut en qualité de clerc de Jean Beaupère qu’il suivit celui-ci à Rouen, où il assista au procès à sa 389suite, mais comme son secrétaire, prenant des notes pour lui sur les interrogatoires dont son maître eut un moment la direction. Ce fut lui qui rédigea le procès-verbal de la séance orageuse du 21 février, où Jeanne eut à subir son premier interrogatoire. — Plusieurs fois Jeanne eut à relever des inexactitudes dans ces notes des jeunes secrétaires, qui servaient de contrôle à celles des greffiers :
Johannæ audivit dici loquenti et notariis quod non bene scribebant, et multotiens faciebat corrigere.
— Le 24 mai, pendant le sermon d’Évrard, il se tint assis comme d’usage aux pieds de son maître, ad pedes ejus magistri, et de là il fut à même de voir ce dont il a déposé : Cauchon se tournant vers le cardinal d’Angleterre et le consultant sur ce qu’il devait faire en présence de l’abjuration de l’accusée. - Vénérable et religieuse personne frère Jean de Lenozolles, prêtre de l’ordre de Saint-Pierre-Célestin, âgé de quarante-sept ans. Non plus que Jean Monet, il n’avait pris part au procès ; mais il était à Rouen en la même qualité que lui, et avait assisté au procès comme lui. Jean de Lenozolles, âgé de vingt-deux ans à cette époque, était clerc ou secrétaire de Guillaume Évrard, ce docteur qui, sur l’ordre de l’évêque et des Anglais, eut à prononcer, le 24 mai, sur la place Saint-Ouen, un sermon qui fut une longue diatribe contre Charles VII et contre Jeanne d’Arc. Jean de Lenozolles avait été au procès à la suite de son maître, et, comme Jean Monet, il est venu apporter à l’enquête de 1455, la seule dans laquelle ils aient l’un et l’autre été entendus, un témoignage du plus haut intérêt.
- Vénérable et religieuse personne frère Jean Toutmouillé, de l’ordre des Frères Prêcheurs, du couvent des 390Jacobins de Rouen, docteur en théologie, âgé de cinquante-deux ans. — Il n’a déposé que dans l’enquête de Guillaume Bouillé, principalement sur la journée du 30 mai. Ce jour-là, où Jeanne fut
délaissée au jugement séculier et livrée à combustion
, il avait accompagné Martin Ladvenu au château. Il a fait connaître l’explosion de douleur de Jeanne et ses malédictions :Hélas ! me traite-t-on ainsi horriblement et cruellement, qu’il faille que mon corps net et entier, qui ne fut jamais corrompu, soit aujourd’hui consumé et réduit en cendres !… Évêque, je meurs par vous… mais j’en appelle devant Dieu, le grant juge, des grants torts et ingravances qu’on me fait…
- Révérend père en Dieu et religieuse personne frère Guillaume Duval, de l’ordre et couvent des Frères Prêcheurs de Saint-Jacques de Rouen, docteur en théologie, âgé de quarante-cinq ans. — Entendu seulement dans l’enquête de Guillaume Bouillé. — Un jour qu’il avait, avec Ysambard de la Pierre, du même couvent que lui, assisté à une séance du procès, ils voulurent tous deux se rendre ensuite auprès de Jeanne, à la suite du commissaire Delafontaine. Mais là s’était présenté Warwick, qui avait menacé Ysambard de le faire jeter dans la Seine s’il continuait à s’intéresser à l’accusée.
- Vénérable personne messire Jean Ricquier, prêtre, chapelain de l’Église de Rouen, curé, en 1455, de la paroisse d’Heudicourt, âgé alors de quarante-sept ans. Il était fort jeune en 1430 et attaché au chœur de la cathédrale de Rouen, et eut souvent occasion d’y entendre les chanoines se communiquer leurs impressions et leurs anxiétés au sujet du procès auquel ils étaient contraints de prendre part. — Ricquier se trouva le 30 mai sur la place 391du Vieux-Marché à côté d’Alespée, et c’est ce témoin qui a recueilli cette exclamation sortie de la bouche de ce chanoine avec des sanglots :
Plut à Dieu que fût mon âme au lieu où je crois qu’est l’âme de cette femme !… Mirabiliter lacrymando : Utinam anima mea esset in loco in quo credo esse animam istius mulieris !
- Vénérable et religieuse personne messire Thomas Marie, prêtre, bachelier en théologie, prieur de Saint-Michel-lez-Rouen, de l’ordre de Saint-Benoît, âgé de soixante-deux ans en 1452. — N’a été entendu que dans l’enquête du cardinal d’Estouteville. — C’est lui qui, aux enquêtes, a dit que les Anglais avaient fait procès à Jeanne par superstition.
Quia Johanna mirabilia fecerat in bello, et quia Angli sunt communiter superstitiosi, ut communis fama hoc tenet et est vulgare proverbium.
Sans se croire superstitieux, ce même témoin a déclaré avoir entendu dire par beaucoup que le nom de Jhésus avait paru en toutes lettres dans les flammes du bûcher :Audivit a mubis quod visum fuit nomen Jhesus inscriptum in flamma ignis in quo fuit combusta.
- Messire Jean Lemaire, prêtre, curé, en 1455, de la paroisse Saint-Vincent de Rouen, âgé alors de quarante-cinq ans. — En 1430, il était étudiant de l’Université de Paris. Étant venu à Rouen, il se trouva, le 24 mai, sur la place Saint-Ouen. — Enquête de 1455.
- Prudent homme maître Jean de Favé, maître ès arts, licencié ès lois, maître des requêtes du Roi notre seigneur, demeurant à Rouen, âgé de quarante-cinq ans en 1452. — Témoin de l’enquête de d’Estouteville. — Jean de Favé a surtout donné des particularités importantes 392sur la fin de la journée du 24 mai ; les insultes des Anglais envers Jeanne ; leur colère contre les juges et leurs suivants les menaces dont ils usèrent envers eux ; la colère de Warwick, et cette promesse de l’évêque de reprendre Jeanne bientôt :
Domine, non curetis, bene rehabebimus eam.
- Honnête homme Laurent Guesdon, bourgeois de Rouen, avocat en cour laïque et clerc marié en 1455. — Lieutenant du bailli en 1430, il avait visité plusieurs fois Jeanne dans sa prison et assisté officiellement aux deux grandes journées du procès, siégeant aux côtés du bailli. Il a pu attester que Jeanne avait été livrée au bourreau sans aucune sentence de juge laïque. C’est lui qui a révélé que les cendres de Jeanne furent, après le supplice, jetées dans la Seine. — Témoin de l’enquête de 1455.
- Honorable homme Pierre Daron, lieutenant du bailli de Rouen en 1455, âgé alors de soixante ans. Il était procureur de la ville en 1430, et grâce à son titre il avait pu pénétrer. dans le château avec Pierre Manuel, avocat du roi d’Angleterre. Ils y avaient vu Jeanne enchaînée dans une tour, sous la garde d’Anglais :
In Castro, in quadam turri ; habebat plures custodes Anglicos.
Il est un de ceux qui ont donné les détails les plus précis sur la journée du 30 mai, dans laquelle il s’était trouvé engagé officiellement. — Témoin à l’enquête de 1455. - Pierre Cusquel, bourgeois de Rouen, âgé de cinquante-trois ans en 1455. Il était à l’époque du procès l’ami de l’Anglais Johnson, maître des œuvres du château, qui lui en facilita l’accès, et c’est ainsi qu’il a pu 393attester avoir vu l’accusée dans une chambre placée sous un escalier, vers les champs :
In quadam camera sita subtus quemdam gradum, versus campos.
— Témoin aux enquêtes de 1452 et de 1455. - Honnête homme Mauger Leparmentier, clerc non marié, appariteur de la cour archiépiscopale de Rouen, âgé de cinquante-six ans en 1455, époque où il fut entendu comme témoin. — Exécuteur des hautes œuvres de la juridiction à laquelle il appartenait, il fut, à ce titre, mandé le 9 mai, avec un de ses compagnons, pour disposer sous les yeux de Jeanne l’appareil effroyable de la torture. Mais il ne la tortura pas. Comme tous les autres, il fut frappé de son langage :
Multum prudenter in suis responsionibus se habebat ita quod assistentes mirabantur… recesserunt, nec ad ejus personam attentaverunt.
— Témoin de l’enquête de 1455. - Jean Marcel, bourgeois de Paris, âgé de cinquante-six ans. Il était à Rouen en 1430 et avait assisté aux journées du 24 mai et du 30 mai : a déposé de l’outrage infligé à Jeanne de l’ordre de la duchesse de Bedford. — Témoin de l’enquête de 1455.
- Honnête homme Jean Moreau, âgé de cinquante-deux ans en 1455, né à Viville, à trois lieues de Domrémy, bourgeois de Rouen, où il demeurait dès 1430. Il eut à cette époque occasion d’y connaître le personnage des marches de la Lorraine qui reçut de Cauchon un si singulier accueil lorsqu’il lui eut remis l’information faite à Vaucouleurs et à Domrémy. — Témoin entendu dans l’enquête de 1455.
- 394Haimond de Macy, gentilhomme de la suite du comte de Ligny. Il avait connu Jeanne aux châteaux de Beaulieu et de Beaurevoir. Étant venu à Rouen pendant le procès, Haimond de Macy y vit Jeanne une troisième fois. — Témoin entendu dans l’enquête de 1455.
- Béatrice, veuve Estellin ;
- Michel Lebuin ;
- Jean-Jacques, fils de Jean Guillemette ;
- Messire Jacques Dominique, curé de Moustier-sur-Saulx. Ces quatre habitants de Domrémy, dont le témoignage a déjà été recueilli dans la première partie des enquêtes, reviennent ici une seconde fois pour déposer de l’existence de l’information faite en 1430 dans le pays de Jeanne ; et c’est pour cette partie de leurs dépositions que leurs noms se retrouvent ici, ainsi que celui de :
- Nicolas Bailly, tabellion royal à Andelot, l’auteur même de cette information.
En résumé, trente-neuf témoins ont été entendus sur les faits qui ont eu Rouen pour théâtre.
Maintenant, si à ces trente-neuf témoins on ajoute les quatre-vingt-dix qui ont déposé sur les faits antérieurs, on arrive (déduction faite de six témoins qui font double emploi) à ce résultat, que cent vingt-trois personnes ont été entendues dans les trois enquêtes qui ont précédé la réhabilitation.
395III. La prison
- Martin Ladvenu :
En la première session, l’évêque demanda le conseil de toute l’assistance, à savoir lequel était le plus convenable de la garder et détenir aux prisons séculières ou aux prisons d’Église : sur quoi fut délibéré qu’il était plus décent de la garder aux prisons ecclésiastiques qu’aux autres. Lors répondit l’évêque qu’il ne le ferait pas, de peur de déplaire aux Anglais.
(Enquête de 1450.) - Manchon :
Bien des fois, avant et pendant le procès, Jeanne demanda à être conduite dans la prison épiscopale ou spirituelle, mais elle ne fut jamais écoutée. Je crois, du reste, que les Anglais ne l’eussent pas livrée, et que l’évêque n’eût pas voulu la laisser sortir du château.
- Jean Lefebvre :
Jeanne était en prison dans le château de Rouen : comment y était-elle traitée, je ne le sais. Mais beaucoup d’assesseurs trouvaient mauvais qu’elle n’eût pas été mise dans une prison d’Église ; moi-même j’en murmurais, parce que je ne trouvais pas qu’il fut bien procédé de la laisser en mains laïques, surtout entre les mains des Anglais ; c’était l’avis de beaucoup, mais personne n’eût osé parler.
- Massieu :
Je tiens d’Étienne Castille, serrurier, qu’il avait construit pour elle une cage de fer dans laquelle elle avait été tenue, attachée par le cou, les pieds et les 396mains, depuis son arrivée à Rouen jusqu’au commencement de son procès. Je ne l’ai, je dois le dire, jamais vue dans cette cage. Lorsque je la venais chercher pour la conduire à l’interrogatoire, elle était toujours hors des fers.
- Thomas Marie :
Un serrurier m’a dit qu’il avait fabriqué une cage de fer assez haute pour l’y tenir enfermée debout.
- Pierre Cusquel :
Au temps du procès, j’avais l’habitude d’entrer dans le château, grâce à Johnson, maître de l’œuvre de maçonnerie. Deux fois j’entrai dans la prison de Jeanne, où je la vis, les jambes prises dans des chaînes de fer, attachée à une longue chaîne qui tenait à une poutre. Dans la maison de mon maître on avait fabriqué une cage de fer dans laquelle on disait qu’elle devait être enfermée, mais je ne l’ai pas vue dans cette cage… Cette cage était assez haute pour qu’elle put y tenir debout.
- Pierre Massieu :
Je say de certain que de nuyt elle était couchée, ferrée par les jambes de deux paires de fers à chaîne, et attachée moult estroitement d’une chaîne traversante par les pieds de son lit, tenante à une grosse pièce de boys, de longueur de cinq ou six pieds, et fermant à clé, par quoy ne pouvoit mouvoir de la place.
Elle était enfermée, au château de Rouen, dans une chambre du premier étage (media camera), à laquelle on montait par huit marches ; il y avait dans cette chambre un lit où elle couchait ; il y avait aussi une grosse poutre à laquelle tenait une chaîne de fer où Jeanne, ferrée par les jambes de deux paires de fers, était liée, et en outre retenue par une serrure placée à la même poutre. Cinq Anglais de l’état le plus misérable, des houcepailliers, 397étaient préposés à sa garde : ils ne souhaitaient que sa mort et en faisaient l’objet de leurs moqueries ; elle le leur reprochait souvent.
- Ysambard de la Pierre :
Je l’ai vue dans la prison du château de Rouen, dans une chambre assez obscure, quelquefois ferrée et attachée.
- Pierre Cusquel :
Je l’ai vue deux ou trois fois dans une chambre du château de Rouen, vers la porte postérieure… Cette chambre était située sous un escalier (quemdam gradum), vers les champs : je l’y ai vue détenue et emprisonnée.
- Tiphaine :
Jeanne était en prison dans une tour du château ; je l’y ai vue, les deux jambes chargées de fers.
- Manchon :
Un jour j’entrai dans la prison où était Jeanne, avec l’évêque de Beauvais et le comte de Warwick. Nous la trouvâmes les deux pieds dans les fers. On disait que la nuit elle était attachée par une chaîne de fer au milieu du corps : mais je ne l’ai pas vue attachée ainsi. Il n’y avait dans la prison ni lit ni objet de literie, mais quatre ou cinq gardiens des plus misérables.
- Boisguillaume :
Jeanne était dans une prison, les jambes retenues par des fers. Elle avait un lit pour se coucher ; ses gardiens étaient des Anglais ; elle s’en est plainte bien des fois, disant qu’ils l’opprimaient et la maltraitaient.
- Pierre Migier :
Les Anglais la mirent dans une prison privée ou laïque, et l’y tinrent enchaînée sans que personne pût lui parler ; elle était gardée par des Anglais qui ne permettaient pas qu’on l’approchât.
- 398Thomas de Courcelles :
Elle était dans la prison du château, sous la garde de John Gris et de ses gens, les deux jambes dans les fers. Beaucoup de docteurs étaient d’avis que Jeanne fût aux mains de l’Église, dans une prison ecclésiastique ; mais je ne me souviens pas qu’il en ait été question dans les délibérations.
- Massieu :
Cinq Anglais étaient nuit et jour préposés à sa garde : trois d’entre eux étaient même enfermés avec elle pendant la nuit ; les deux autres, la nuit, étaient dehors, à l’huis de la chambre.
- Pierre Daron :
À l’époque où Jeanne fut amenée à Rouen j’étais procureur de la ville ; j’avais grande envie de la voir, et ne cherchais qu’une occasion ; Pierre Manuel, avocat du roi d’Angleterre, avait la même envie que moi. Nous nous décidâmes à y aller ensemble. Nous la trouvâmes dans le château, enfermée dans une tour, les fers aux pieds, attachée par une chaîne à une grosse pièce de bois, gardée par des Anglais. Manuel lui parla et lui dit en plaisantant qu’elle ne serait bien sûr pas venue à Rouen si elle n’y eût été amenée ; et lui demanda si avant sa capture elle avait su qu’elle dût être prise. Elle répondit qu’elle s’en était bien doutée.
Mais alors, lui dit Manuel, puisque vous vous en doutiez, pourquoi ne vous êtes-vous pas mise sur vos gardes ? — Je n’en savais, répondit-elle, ni le jour ni l’heure.
Je la vis une autre fois pendant le procès, quand on la conduisait de sa prison à la grande salle du château. - Martin Ladvenu :
Je l’ai vue bien des fois dans le château de Rouen, sous la garde d’Anglais, enchaînée dans la prison (ferratam).
- 399Nicolas Taquel :
Appelé vers le milieu du procès par les deux greffiers pour les assister, j’ai eu alors occasion de voir Jeanne dans la prison du château de Rouen : elle était enfermée dans une tour, vers les champs ; je l’ai vue, ferrée par les jambes ; je l’ai vue aussi sans qu’elle fût ferrée, c’était lorsqu’elle était malade. Un Anglais avait la garde de la porte de la prison, et, sans sa permission, personne, pas même les juges, ne pouvait y accéder.
- Pierre Lebouchier :
Je sais que Jeanne était dans les prisons, dans le château de Rouen, mais je ne sais si elle était dans les fers ; on ne pouvait lui parler sans permission des Anglais qui en avaient la garde. Je ne l’ai jamais vue sortir de prison sans qu’elle eût avec elle des Anglais, qui étaient, je crois, enfermés avec elle dans une chambre. Cette chambre avait trois clefs : l’une, aux mains du cardinal d’Angleterre ou de son secrétaire ; l’autre, aux mains de l’inquisiteur ; la troisième, aux mains du promoteur. Les Anglais craignaient par-dessus tout son évasion.
- Haimond de Macy :
Jeanne fut amenée à Rouen et placée dans une prison vers les champs ; elle était détenue ainsi lorsque le seigneur comte de Ligny vint à Rouen ; j’y vins avec lui. Un jour, le comte voulut voir Jeanne, et se rendit près d’elle avec les seigneurs comtes de Warwick et de Stafford, le chancelier d’Angleterre, alors évêque de Thérouanne, et frère du comte de Ligny : je m’y trouvai avec eux. Le comte de Ligny lui tint ce propos :
Jeanne, je suis venu à Rouen pour traiter de votre rachat moyennant rançon ; mais pour cela il faut que vous promettiez de ne plus prendre les armes contre nous ? — En nom Dé, répondit-elle, vous vous moquez ; je sais bien que vous n’en 400avez ni la volonté ni le pouvoir !
Elle répéta cela plusieurs reprises, parce que le comte persistait dans son propos.Je sais bien, finit-elle par dire, que ces Angloys me feront mourir, croyant après ma mort gagner le royaume de France ; mais fussent-ils cent mille godons plus qu’ils sont en ce moment, ils n’auront pas le royaume !
Indigné à ces paroles, le comte de Stafford tira à moitié sa dague pour l’en frapper ; mais le comte de Warwick le retint. Peu de temps après, Jeanne fut conduite sur la place Saint-Ouen.
IV. Témoignages établissant qu’une information a été faite à Domrémy en 1430
- Messire Jacques Dominique, curé de Moustier :
J’ai entendu dire que des Frères Mineurs étaient venus il y a des années à Domrémy y faire une information.
- Béatrice, veuve Estellin :
J’ai entendu dire que des Frères Mineurs étaient venus chez nous pour y prendre des informations : mais je ne sais pas autre chose là-dessus, ils ne m’ont rien demandé.
- Jean Jacquard, fils de Jean Guillehette :
J’ai vu Nicolas Bailly, d’Andelot, avec Guiot, son clerc, et plusieurs autres, faire à Domrémy une information sur la Pucelle. Il m’a semblé qu’ils ne contraignaient personne. Ils entendirent, je crois, Jean Morel, Jean Guillemette mon père, 401Jean Colin, feu Jean Hannequin de Greux, et plusieurs autres. Puis, par prudence, ils se retirèrent en toute hâte, craignant que les gens de Vaucouleurs ne leur fissent un mauvais parti. Cette information fut faite à la requête du bailli de Chaumont, qui tenait alors pour les Anglais.
- Michel Lebuin :
Jeanne était déjà prise, lorsqu’un jour je vis Nicolas Bailly, tabellion d’Andelot, venir à Domrémy avec d’autres personnes. À la requête de Jean de Torcenay, seigneur bailli de Chaumont pour le prétendu roi de France et d’Angleterre, ils procédèrent à une information sur la conduite et la vie de Jeanne. Mais ils n’osèrent pas contraindre les habitants de Domrémy à déposer. Je crois qu’ils questionnèrent Jean Begot, chez lequel ils étaient descendus. Leur information ne révéla rien de contraire à Jeanne.
- Nicolas Bailly :
Comme tabellion, j’ai été commis dans le temps par le seigneur Jean de Torcenay, chevalier, alors bailli de Chaumont, fonction à laquelle il avait été nommé par le prétendu roi de France et d’Angleterre. J’avais avec moi feu Gérard Petit, alors lieutenant dudit Andelot. Tous les deux nous avions été chargés de procéder à une information au sujet de Jeanne, alors détenue dans les prisons de Rouen. De cette information il résulta la preuve recueillie par nous auprès de beaucoup d’habitants de Domrémy, que Jeanne était de bonne vie et mœurs, bonne catholique, fréquentant l’église, allant au pèlerinage de Notre-Dame de Bermont, et se confessant pour ainsi dire tous les mois.
J’ai été le tabellion chargé, avec Gérard Petit, d’une information que m’avait commandée Jean de Torcenay, 402bailli de Chaumont, ayant pour ce lettres commissoires de celui qui se prétendait roi de France et d’Angleterre. Quand moi et feu Gérard fîmes cette information, nous examinâmes douze ou quinze témoins. Ensuite nous certifiâmes notre information devant Simon de Therme, écuyer, lieutenant du capitaine de Montclair, parce qu’il nous soupçonnait de l’avoir mal faite. — Après que nous lui eûmes affirmé la vérité de notre travail, ce lieutenant écrivit au seigneur Jean, bailli de Chaumont, que ce qui était dans l’information faite par Gérard et par moi était l’expression de la vérité. Mécontent du résultat de notre enquête, le bailli de Chaumont dit que nous étions de faux Armagnacs. Dans le cours de notre information, je constatai que Jeanne s’était un jour enfuie avec son père et sa mère à Neufchâteau, pour éviter les gens de guerre, et qu’à Neufchâteau elle avait toujours été, avec ses parents, chez une femme nommée la Rousse ; elle en était repartie, toujours accompagnée de ses père et mère.
- Jean Moreau :
Je demeure à Rouen, mais je suis originaire de Viville, commune voisine de Domrémy. Au temps où Jeanne était à Rouen et où on lui faisait son procès, il y vint un homme considérable des Marches de la Lorraine : nous fîmes vite connaissance, étant du même pays. Il me dit qu’il venait des Marches de la Lorraine, et qu’il avait été appelé à Rouen, ayant été commis pour faire des informations dans le pays originaire de Jeanne, et rechercher ce qu’on disait d’elle. Il avait fait ces informations et était venu les apporter au seigneur évêque de Beauvais, espérant avoir la rémunération de son travail et de ses dépenses. Mais l’évêque l’avait traité de traître et de mauvais homme, et lui avait reproché de n’avoir pas fait ce qui lui avait été enjoint. Mon compatriote 403se plaignait à moi de ne pouvoir toucher son salaire de l’évêque, qui trouvait ses informations inutiles ; il me disait que ses informations ne lui avaient rien révélé en la personne de Jeanne qu’il n’eût voulu trouver en sa propre sœur, quoiqu’il les eût faites dans cinq ou six paroisses voisines de Domrémy et à Domrémy même…
- Thomas de Courcelles :
Je ne sais s’il a été fait des informations préparatoires à Rouen ou dans le pays de Jeanne : je ne les ai pas vues, et n’ai pas souvenir d’en avoir entendu lecture.
- Manchon :
Quoiqu’il soit mentionné au procès que les juges ont dit avoir fait faire des informations, je ne me rappelle pas les avoir vues ni lues : ce qu’il y a de certain, c’est que si ces informations eussent été produites, je les aurais insérées au procès.
- Pierre Migier :
J’ai assisté à tout le procès, et j’ai bien entendu qu’il y fut question d’informations qui auraient été faites à son sujet ; mais ces informations, je ne les ai jamais ni vu ni entendu lire.
V. Le procès — Le vice-inquisiteur — Le promoteur — Les assesseurs — Loyseleur — Les greffiers — L’huissier
- Manchon :
Le procès original a été mis par moi en français, hormis la première séance307. Plus tard, il a été fidèlement traduit en latin.
- 404Houppeville :
Je sais de source sûre que le vice-inquisiteur fut, pendant le procès, en proie à une terreur extrême. Je l’ai vu souvent très-perplexe.
- Manchon :
Jean Lemaître retarda autant qu’il put le moment où il dut prendre part au procès, et il n’y prit part enfin qu’à son extrême déplaisir.
- Massieu :
Je sais que maître Jean Lemaître, nommé inquisiteur au procès, refusa longtemps d’y prendre part, et qu’il fit tout son possible pour en rester éloigné ; mais quelques-uns des meneurs lui dirent que s’il continuait ainsi, il y avait pour lui danger de mort. Il ne se décida que sous la pression des Anglais :
—Je vois bien, me dit-il bien des fois, qu’il y va pour moi de la vie si je ne me rends pas à la volonté des Anglais.
Beaucoup étaient animés d’une grande haine contre elle, surtout les Anglais. Ceux-ci la redoutaient tant, qu’avant qu’elle fût prise, ils n’auraient jamais osé se rendre au lieu où ils auraient su qu’elle était. Tout ce que faisait l’évêque de Beauvais, il passait pour le faire à l’instigation du Roi d’Angleterre et de son conseil qui était alors à Rouen, où se trouvait aussi le Roi. L’évêque était tout à fait dévoué aux Anglais…
—Les meneurs du procès s’efforçaient bien plus de plaire aux Anglais qu’à la justice ; les docteurs qui assistèrent au procès étaient partisans des Anglais.
- Houppeville :
J’ai vu l’évêque de Beauvais, quand il revint de Compiègne où il était allé négocier de Jeanne, rendre compte de sa mission au régent et au comte de 405Warwick : il était tout joyeux et leur tenait un langage très-animé que je n’ai pas compris ; il alla ensuite s’entretenir à l’écart avec le comte de Warwick…
—L’évêque de Beauvais, pour siéger au procès, n’eut à subir aucune pression : loin de là, il agit de sa pleine volonté. Quant à l’inquisiteur, il n’osa pas refuser.
- Manchon :
De la partie de ceux qui avaient la charge de mener et conduire le procès, c’est à savoir monseigneur de Beauvais et les maîtres qui furent envoyés quérir à Paris pour cette cause, on procéda par haine et contempt de la querelle du Roi de France.
(Enquête de 1450.) —Les plus acharnés étaient Beaupère, Midi et Jacques de Touraine.
- Massieu :
L’abbé de Fécamp m’a paru procéder plus par haine de Jeanne et faveur des Anglais que par zèle de justice.
- Thomas Marie :
De ceux qui intervinrent au procès, quelques-uns agirent par peur, le plus grand nombre par sympathie pour les Anglais…
—Beaucoup de ceux qui participèrent au procès n’auraient pas mieux aimé que s’abstenir : la peur les retint plus que tout autre sentiment.
- Jean Ricquier :
En mon âme et conscience, je dois dire que la plus grande partie des docteurs auraient agi différemment s’ils eussent eu leur liberté et n’eussent pas craint la fureur des Anglais…
— 406Le procès fut très-long : les Anglais gourmandaient ceux qui en étaient chargés de ne pas l’expédier plus promptement.
- Thomas Marie :
Jeanne avait fait à la guerre des choses admirables. Les Anglais, qui sont généralement superstitieux, croyaient qu’il y avait en elle quelque chose de surnaturel ; c’est pour cela que dans tous leurs conseils ils avaient arrêté sa mort… Que les Anglais soient superstitieux, c’est un fait généralement admis et passé en proverbe.
- Thomas de Courcelles :
Au temps où Jeanne fat appréhendée et amenée à Rouen, j’étais à Paris ; l’évêque de Beauvais me donna l’ordre de me rendre à Rouen pour le procès ; je m’y rendis avec Nicolas Midi, Jacques de Touraine, Jean de Revel308, et d’autres dont je ne me rappelle pas les noms. Nous voyageâmes aux frais de ceux qui nous conduisaient, dont l’un était maître Jean de Revel, secrétaire du Roi d’Angleterre.
- Jean Tiphaine :
Je fus mandé pour assister au procès : la première fois je m’y refusai, mais je dus m’y rendre sur un second ordre. Alors je vis et entendis Jeanne répondre aux interrogatoires. Elle faisait grand nombre de belles réponses, parlait avec beaucoup de prudence, de sagesse et de courage. Quand j’ai assisté au procès, les juges et les assesseurs étaient dans une petite chambre, derrière la grande salle du château. Je ne suis allé au procès que par crainte des Anglais ; j’aurais encouru leur animadversion si j’avais paru ne vouloir m’y rendre.
- 407Houppeville :
Appelé le premier jour du procès, je n’y vins pas, en ayant été empêché. J’y vins le second jour et ne fus pas admis ; je fus même chassé par l’évêque, et cela parce que, causant un jour avec maître Michel Bois, j’avais dit qu’il y avait, pour bien des raisons, péril à engager un tel procès. Ce propos fut rapporté à l’évêque, et, pour cette cause, il me fit renfermer dans les prisons de Rouen, d’où je ne sortis qu’à la prière de l’abbé de Fécamp…
—Au début du procès j’assistai à quelques conférences dans lesquelles je fus d’avis que ni l’évêque ni ceux qui voulaient prendre avec lui la responsabilité du jugement ne pouvaient être juges ; que d’ailleurs elle avait été examinée par le clergé de Poitiers et par l’archevêque de Reims, métropolitain de l’évêque de Beauvais. Cet avis exprimé par moi me valut la colère de l’évêque, qui me fit citer devant lui. Je comparus, et lui dis que je n’étais pas son justiciable, ni lui mon juge, que je n’appartenais qu’à l’official de Rouen, et je me retirai. Mais lorsque je voulus pour cette cause comparaître devant l’official de Rouen, je fus arrêté et conduit au château et aux prisons du Roi. Quand je demandai la cause de mon arrestation, on me dit qu’elle avait lieu de l’ordre de l’évêque de Beauvais. Maître Jean Delafontaine, mon ami, m’écrivit que j’étais arrêté par suite de l’avis que j’avais émis sur le procès ; il me prévint en même temps de la colère de l’évêque. Grâce à l’intervention de l’abbé de Fécamp, je finis par être mis en liberté. L’avis de quelques assesseurs, convoqués à cet effet par l’évêque, avait été que je devais être envoyé en exil, en Angleterre ou ailleurs : je fus sauvé par l’abbé de Fécamp et par d’autres amis.
- 408Thomas Marie :
Je sais que maître Nicolas Houppeville fut chassé du procès et mis en prison pour avoir exprimé vertement à l’évêque de Beauvais sa façon de penser.
- Pierre Migier :
Les Anglais avaient pour elle une haine capitale ; ils la détestaient et avaient soif de sa mort par tous les moyens. Un seigneur anglais m’a dit qu’ils la redoutaient plus que cent hommes de guerre ; ils prétendaient qu’elle usait de sortilèges. Ce furent eux qui arrêtèrent de lui faire le procès, et les juges ne l’entreprirent que sous leur impulsion et leur inspiration. Aussi les Anglais la tinrent-ils toujours sous leur garde, sans avoir jamais consenti à la laisser placer dans une prison d’Église.
- Jean Toutmouillé :
De l’affection des juges et de ceux qui ont traité et mené le procès, je ne saurois rien dire de vue, pour ce que je n’ai point assisté et comparu au procès. Mais la commune renommée divulguoit que par appétit de vengeance perverse ils l’avoient persécutée. Et de ce ont donné signe et apparence, car, devant sa mort, les Anglais proposèrent mettre le siège devant Louviers, mais tantôt muèrent leur propos, disant que point n’assiégeroient ladite ville jusques à tant que ladite Pucelle eût été examinée : de quoy ce qui ensuivit fit probation évidente, car incontinent après la combustion d’icelle, allèrent planter le siège, estimant que durant sa vie jamais n’auroient gloire ni prospérité en fait de guerre.
(Enquête de 1450.) - Manchon :
Une fois, quelqu’un dont je ne me rappelle pas le nom ayant dit au sujet de Jeanne quelque chose qui ne plut pas au seigneur de Stafford, celui-ci le poursuivit 409l’épée à la main jusque dans un lieu privilégié : et si on n’eût pas dit au seigneur de Stafford ce qu’était le lieu où se trouvait ce malheureux, le comte l’eut tué.
- Thomas de Courcelles :
Je tiens de maître Nicolas Loyseleur lui-même qu’il s’était bien des fois entretenu avec Jeanne sous un habit d’emprunt, mais je ne sais ce qu’il lui avait dit… Je crois qu’il l’avait aussi entretenue en confession.
- Manchon :
Je tiens de Loyseleur qu’il se fit passer auprès de Jeanne comme étant du même pays qu’elle, dans des entretiens particuliers qu’il avait seul avec elle : là il obtenait de sa confiance une foule de particularités qu’il allait ensuite rapporter aux juges et au conseil…
—Maître Nicolas Loyseleur, qui étoit familier de monseigneur de Beauvais et tenoit extrêmement le parti des Anglois, feignit qu’il étoit du parti de la Pucelle, et par ce moyen trouva manière d’avoir actes, parlement et familiarité avec elle, en lui disant des nouvelles du pays à elle plaisantes, et demanda être son confesseur : et ce qu’elle lui disoit en secret, il trouvoit moyen de le faire venir à l’ouïe des notaires. Et de fait, moi et Boisguillaume fûmes mis avec témoins secrètement, en une chambre prochaine, où étoit un trou par lequel on pouvoit écouter, afin que nous pussions rapporter ce qu’elle disoit ou confessoit audit Loyseleur. Et ce que ladite Pucelle disoit familièrement audit Loyseleur, il nous le rapportoit, et de ce étoit fait mémoire pour faire interrogation et trouver moyen de la prendre captieusement.
(Enquête de 1450.) —Les juges agirent-ils par haine ?… Là-dessus je m’en 410rapporte à leur conscience. Ce que je sais fort bien, et ce dont je suis fort convaincu, c’est que si elle eût été du parti de l’Angleterre, jamais ils ne l’auraient traitée ainsi, et ne lui auraient intenté un tel procès. Elle fut amenée à Rouen et non à Paris, parce que le Roi d’Angleterre était alors à Rouen, ainsi que ses principaux conseillers. Je fus contraint à prendre part au procès comme greffier ; je le fis malgré moi, je n’aurais pas osé résister à un ordre des lords du conseil royal. C’étaient les Anglais qui poursuivaient le procès et qui en payaient tous les frais. Quant à l’évêque de Beauvais et au promoteur, les Anglais n’eurent aucune contrainte à exercer sur eux pour les déterminer à juger : ils agirent de leur pleine volonté. Quant aux assesseurs et aux consultants, ils n’eussent osé contredire ; ils cédèrent à la peur…
—Au commencement du procès, je fus mandé à une réunion de l’évêque de Beauvais, de l’abbé de Fécamp, de Loyseleur et de plusieurs autres, tenue dans une maison près du château ; l’évêque me dit qu’il fallait que je servisse le Roi, qu’il s’agissait de faire un beau procès contre Jeanne, que j’eusse à trouver un autre greffier pour m’assister : j’indiquai Boisguillaume.
(Exhibition faite à maître Guillaume Manchon du procès produit par lui309, il a affirmé que c’est là le vrai procès qui a été dressé dans la déduction de la cause contre Jeanne d’Arc : il le reconnaît pour l’avoir signé, lui et ses deux confrères, pour contenir vérité et pour l’avoir fait lui-même.) — Et maître Guillaume Manchon a ajouté :Ce procès, tel qu’il existe dans la pièce que vous m’exhibez, 411a été fait sur une minute écrite par moi en français, que j’ai aussi remise aux seigneurs juges. Cette minute française est de ma propre main. Le procès a été, après coup, traduit du français en latin par maître Thomas de Courcelles et par moi, et mis dans la forme où vous le voyez, du mieux qu’il m’a été possible et aussi vrai que possible. Quant au libellé de l’accusation et aux autres pièces du procès, maître Thomas de Courcelles y est demeuré étranger, ou du moins s’y est entremis fort peu.
- Boisguillaume : (Exhibition faite à maître Boisguillaume de l’instrument du procès dressé en latin contre Jeanne, auquel il a pris part comme greffier, il reconnaît sa signature qui y est apposée). — Et il dit :
C’est là l’instrument du vrai procès fait contre Jeanne ; il en a été dressé cinq originaux, dont celui que vous me représentez est un… Nous étions trois greffiers : maître Manchon, maître Taquel et moi ; nous avons fidèlement pris note des questions et des réponses. Le matin nous écrivions ces notes au moment même ; puis, l’après-dînée, nous les collationnions. Pour rien au monde nous n’aurions voulu faillir en quoi que ce soit. Je me souviens que Jeanne répondait avec beaucoup de prudence. Lorsqu’on l’interrogeait une seconde fois sur un point où elle avait été déjà interrogée, elle ne manquait pas de dire qu’ayant déjà répondu à une précédente audience, elle ne répondrait pas davantage ; et elle disait aux greffiers de lire ce qu’elle avait déjà dit.
- Nicolas Taquel :
Je n’ai pas assisté au commencement du procès ; je n’y ai pas été tout le temps qu’il s’est tenu dans la grande salle ; je n’ai commencé à y prendre part que quand les séances ont eu lieu dans les prisons. Ce fut 412le 14 du mois de mars, d’après la date de ma commission310. Depuis lors j’ai assisté jusqu’à la fin, comme greffier du vice-inquisiteur, aux interrogatoires de Jeanne ; je n’écrivais pas, j’écoutais seulement et m’en rapportais, pour l’écriture, aux deux autres greffiers, Boisguillaume et Manchon, qui écrivaient tous deux, principalement Manchon.
(Exhibition faite à maître Taquel du procès portant son seing manuel, il reconnaît ce seing, et déclare avoir signé ce procès et avoir attesté la vérité de tout ce à quoi il a assisté.)Le procès a été rédigé en la forme où vous me le présentez longtemps après la mort de Jeanne, mais à quelle époque, je ne le sais. Pour ma peine et mon travail, j’ai eu dix francs, quoiqu’il m’en eût été promis vingt. Ces dix francs me furent remis par un certain Benedicite (d’Estivet)…
—J’ai su que maître Thomas de Courcelles fut chargé de mettre le procès en latin.
- Jean Favé :
Les Anglais furent mécontents de maître Guillaume Manchon, greffier de la cause ; ils le tinrent pour suspect et favorable à Jeanne, parce qu’il n’était pas venu volontiers au procès et n’agissait pas en tout à leur gré.
- Manchon :
Pendant que j’écrivais comme greffier, il y avait deux individus, cachés près d’une fenêtre, qui écrivaient de leur côté ; l’après-dînée on lisait et on colligeait, dans la maison de l’évêque, en présence de quelques docteurs, ce que j’avais écrit le matin ; on me lisait ensuite 413ce qu’avaient écrit les individus cachés ainsi, et on cherchait à m’amener à écrire comme eux. Mais je soutenais avoir écrit avec exactitude et refusais de rien changer. On prenait note alors des points sur lesquels existait le désaccord ; le lendemain, Jeanne était interrogée de nouveau sur ces mêmes points, et ses déclarations venaient toujours confirmer ce que j’avais écrit.
- Pierre Migier :
Il y avait certaines personnes cachées derrière des rideaux, qui disaient écrire les dires et confessions de Jeanne. Je ne le sais pas personnellement, mais je l’ai entendu dire à maître Guillaume Manchon, qui était greffier du procès avec deux autres. Je m’en plaignis même aux juges, et leur dis qu’un tel procédé ne me paraissait pas régulier. Quoi qu’il en soit de ces greffiers occultes, je crois pleinement que les greffiers du procès ont agi fidèlement et dressé acte fidèle de tout ce qui s’est passé.
- Richard de Grouchet :
J’ai vu l’évêque semoncer les greffiers rudement quand ils ne faisaient pas ce qu’il voulait ; tout a été violence dans l’affaire, d’après ce que j’en ai vu et entendu.
- Jean Monet :
Au moment du procès, j’étais le clerc et serviteur de maître Jean Beaupère, avec lequel j’étais venu à Rouen ; le procès commença peu de temps après notre arrivée, et j’assistai trois ou quatre fois aux interrogatoires ; j’écrivais les questions et les réponses, non comme greffier, mais comme clerc de maître Jean Beaupère. J’ai entendu Jeanne nous dire, à moi et aux greffiers, que nous n’avions pas bien écrit, et bien des fois elle a fait corriger ce qui était écrit.
- 414Manchon :
Au commencement du procès, lorsque Jeanne était interrogée, il y avait des clercs cachés contre une fenêtre, derrière des rideaux, pour n’être pas vus, et avec eux maître Nicolas Loyseleur, qui veillait à ce que ces clercs écrivaient. Ces clercs écrivaient ce qu’ils voulaient, sans faire mention des explications de Jeanne. Quant à moi, j’étais aux pieds mêmes des juges, avec Boisguillaume et le clerc de maître Guillaume Beaupère. Entre nos écritures et celles des clercs cachés, il se trouvait exister une grande différence, ce qui donnait lieu à des difficultés.
—Nous étions déjà pris pour greffiers, Boisguillaume et moi, quand un jour le comte de Warwick, l’évêque de Beauvais et maître Nicolas Loyseleur nous dirent que Jeanne parlait de ses apparitions d’une manière vraiment merveilleuse, et que pour mieux savoir la vérité là-dessus, ils avaient avisé que maître Nicolas Loyseleur feindrait d’être des Marches de la Lorraine, dont Jeanne était elle-même, et de l’obéissance du Roi de France, qu’il entrerait dans la prison en habit séculier, que les gardiens se retireraient et le laisseraient seul avec elle ; qu’il y avait dans une chambre contiguë à la prison un judas pratiqué exprès. Ils nous ordonnèrent de nous y placer, Boisguillaume et moi, pour entendre et recueillir ce que dirait Jeanne. Nous allâmes nous y placer, en effet, tous les deux sans être vus de celle-ci. Loyseleur alors se mit à l’interroger, lui donnant des nouvelles supposées sur la situation où se trouvait son Roi ; puis il lui parla de ses révélations. Jeanne lui répondait, le croyant en effet de son pays et de son parti. L’évêque alors et le comte nous dirent de mettre par écrit ce que nous venions d’entendre. Je leur répondis que cela ne devait pas se faire, qu’il n’était pas 415honnête de procéder ainsi ; que si elle disait pareilles choses en forme judiciaire, volontiers nous l’enregistrerions. Depuis Jeanne eut une telle confiance en ce Loyseleur, qu’il l’entendit plusieurs fois en confession.
- Massieu :
À l’époque où Jeanne fut amenée à Rouen et renfermée dans le château, pour qu’il lui fût fait un procès de foi, j’étais doyen de la chrétienté de Rouen. Je fus nommé exécuteur des mandements qui seraient à décerner contre elle. J’avais aussi la charge de convoquer les conseillers, d’amener Jeanne devant les juges et de la ramener ensuite. Je l’ai donc bien des fois été chercher dans sa prison, où je l’ai ensuite reconduite ; j’ai exécuté contre elle plusieurs mandements, je l’ai évoquée en jugement ; j’ai eu par suite avec elle grande familiarité…
—Quand je ramenai Jeanne en prison de devant les juges, la quarte ou quinte journée, un prêtre, appelé Eustache Turquetil, m’interrogea en me disant :
(Enquête de 1450.) —Que te semble de ses réponses ? Sera-t-elle arse ?
Auquel je répondis :Jusques à cy, je n’ai vu que bien et honneur en elle ; mais je ne sai qu’elle sera à la fin ; Dieu le sache !
Laquelle réponse fut par ledit prêtre rapportée vers les gens du Roi ; et à cette occasion, je fus mandé en relevée par monseigneur de Beauvais, qui me dit de me garder de mesprendre, ou qu’on me feroit boire une fois plus que de raison. Et il me semble, que n’eût été le notaire Manchon qui m’excusa, je n’en fusse oncques échappé…Comme j’amenai par plusieurs fois Jeanne du lieu de la prison au lieu de la juridiction, nous passions par-devant la chapelle du château, et je souffris, à la requête de 416Jeanne, qu’en passant elle fit son oraison ; pour quoi je fus de ce plusieurs fois repris par Benedicite, promoteur de ladite cause, qui me dit :
(Enquête de 1450.)Truant, qui te fait si hardi de laisser approcher de l’église icelle p… excommuniée ? Je te ferai mettre en telle tour que tu ne verras lune ni soleil d’ici à un mois, si tu le fais plus !
Et quand il vit que je n’obéissois point à ce, ledit Benedicite se mit par plusieurs fois au-devant de l’huis de la chapelle, pour empêcher que Jeanne ne fit son oraison devant ladite chapelle.
VI. Interrogatoires
- Pierre Lebouchier :
Elle était seule, assise sur un siège, répondant sans conseil.
- Massieu :
L’examen durait d’ordinaire de huit heures à onze du matin… J’admirais qu’elle pût répondre aux questions subtiles et captieuses qui lui étaient adressées, auxquelles un homme lettré eût à peine répondu.
- Tiphaine :
Il n’est docteur si grand et si subtil qui, interrogé par de si grands docteurs et devant une si nombreuse assemblée, n’eût été bien perplexe et démonté.
- Beaupère :
Elle étoit bien subtile, de subtilité appartenant à femme, et n’ai point su par aucunes paroles d’elle qu’elle fût corrompue de corps.
(Enquête de 1450.) - 417Martin Ladvenu :
On lui proposoit questions trop difficiles, pour la prendre à ses paroles et à son jugement, car c’étoit une pauvre femme assez simple, qui à grand-peine savoit Pater noster et Ave Maria.
- Ysambard de la Pierre :
L’on demandoit et proposoit à la pauvre Jeanne interrogatoires trop difficiles, subtils et cauteleux, tellement que les grands clercs et gens bien lettrés qui étoient là présents, à grand-peine y eussent su donner réponse : par quoi plusieurs de l’assistance murmuroient.
(Enquête de 1450.) - Richard de Grouchet :
Elle répondait avec prudence et grande abondance. Et j’ai entendu dire au seigneur abbé de Fécamp qu’un grand clerc eût failli de répondre aussi bien à des interrogatoires si difficiles : elle était ignorante du droit et des formes de la justice.
- Manchon :
Jeanne n’aurait pu se défendre comme elle l’a fait, dans une cause si difficile, contre tant et de si grands docteurs, si elle n’eût été inspirée.
- Martin Ladvenu :
Ils lui adressaient des questions difficiles qui n’étaient pas à la portée d’une femme si simple ; ils la fatiguaient de questions pendant trois heures le matin et autant l’après-midi.
- Massieu :
Lorsque Jeanne était interrogée, il y avait avec l’évêque six assesseurs (les universitaires) qui l’interrogeaient aussi, de sorte que, quand elle était occupée de répondre à l’un, un autre maître l’interrompait par une autre question :
Beaux seigneurs, faites l’un après l’autre
, leur disait-elle souvent. - 418Manchon :
Ils la fatiguèrent par des interrogatoires longs et multipliés sur toutes sortes de choses. Presque chaque jour des interrogatoires avaient lieu le matin pendant trois ou quatre heures ; ensuite, de ces interrogatoires du matin on extrayait les points particulièrement difficiles et subtils, qui servaient à l’interroger encore l’après-dînée pendant deux ou trois heures. À chaque instant ils allaient d’un sujet à l’autre ; elle, malgré cela, répondait toujours avec une sagesse et une mémoire étonnantes, leur disant souvent :
Mais je vous ai déjà répondu là-dessus…, demandez-le plutôt au clerc
, ajoutait-elle en s’adressant à moi. - Jean Lefebvre :
On adressait à Jeanne des questions très-profondes, dont elle se tirait assez bien. Parfois les interrogateurs arrêtant brusquement leurs questions, passaient tout d’un coup à un autre sujet pour voir si elle ne se contredirait pas. Ils la fatiguaient par de longs interrogatoires de deux ou trois heures, d’où les assesseurs sortaient eux-mêmes fatigués. Le plus habile homme du monde ne s’en serait tiré qu’avec difficulté.
- Jean Ricquier :
Les Anglais furent très-mécontents que le procès durât si longtemps ; ils gourmandaient les membres du tribunal sur leurs lenteurs. Quant à Jeanne, elle répondait avec tant de prudence, que si un des docteurs eût été à sa place il n’eût pas mieux répondu.
- Massieu :
Au commencement du procès elle avait demandé qu’on lui donnât un conseil, afin de pouvoir répondre, se disant trop simple pour le pouvoir faire seule. Mais il lui fut déclaré qu’elle eût à répondre par elle-même et comme elle voudrait, qu’elle n’aurait pas de conseil.
- 419Manchon :
Lors du premier interrogatoire (21 février), il se fit un grand tumulte dans la chapelle du château, où ce jour-là l’interrogatoire avait lieu. Jeanne était, pour ainsi dire, interrompue à chaque mot. Lorsqu’elle parlait de ses apparitions, il y avait deux ou trois secrétaires du roi d’Angleterre qui enregistraient comme il leur plaisait ses paroles et ses déclarations, omettant ses excuses et tout ce qui venait à sa décharge. Je m’en plaignis, et dis que si on n’y mettait ordre, je ne prendrais pas la responsabilité des fonctions de greffier. C’est pour cela que le lendemain on changea le lieu de la réunion, qui se fit dans une salle du château contiguë à la grande salle : deux Anglais furent placés à la porte pour maintenir l’ordre.
- Jean Lefebvre :
Elle répondait avec beaucoup de prudence, à tel point que pendant trois semaines je l’ai crue inspirée. Mais, selon moi, elle insistait trop sur ses révélations.
- Pierre Migier :
J’ai vu Jeanne bien des fois pendant son procès, auquel j’ai pris part. Il m’a semblé que pour tout ce qui concerne la foi elle répondait très-chrétiennement et très-sagement, surtout si l’on a égard à son sexe et à son âge. Il n’y a que sur ses révélations qu’elle me semblait trop insister. Elle me paraissait pleine de simplicité ; et si elle n’eût point été prisonnière, elle eût été aussi bonne chrétienne qu’une autre.
- Jean Ricquier :
Elle répondait si bien aux questions qui lui étaient adressées, que si quelqu’un des docteurs eût été lui-même interrogé, il aurait eu peine, disait-on, à répondre aussi bien.
- 420Jean Marcel :
Maître Jean Sauvage, de l’ordre des Frères Prêcheurs, qui m’a souvent entretenu de Jeanne, m’a raconté qu’il avait été engagé dans le procès déduit contre elle ; mais de ce procès il était difficile de le faire parler. Il m’a dit cependant qu’il n’avait jamais vu femme donner tant de peine aux examinateurs ; il était resté émerveillé de ses réponses et de sa mémoire. Une fois, le greffier rapportant ce qu’il avait écrit, elle déclara qu’elle n’avait pas dit ce qu’on lui faisait dire, et s’en rapporta aux assistants ; tous reconnurent que Jeanne avait raison.
- Jean Monet :
On faisait à Jeanne beaucoup de questions auxquelles un maître en théologie eût difficilement répondu ; et je trouve qu’en cela elle était très-chargée.
- Houppeville :
Jean Lemaître m’a dit que Jeanne s’était plainte à lui qu’on lui adressât des questions trop difficiles et qu’on la tourmentât de questions qui n’avaient aucunement trait au procès.
- Richard de Grouchet :
Je l’ai vu interroger d’une manière difficile, embrouillée et captieuse, de façon à la prendre à son propre discours et à la détourner de ses propres vues : malgré tout cela, en faisant la part de la fragilité de son sexe, elle répondait fort bien.
- Pierre Daron :
Jeanne s’exprimait d’une façon merveilleuse, et faisait preuve d’une mémoire admirable. Un jour, interrogée sur un point sur lequel elle l’avait été plus de huit jours auparavant :
J’ai été interrogée là-dessus, dit-elle, il y a huit jours, et voici comme j’ai répondu.
Boisguillaume, l’un des greffiers, dit que ça n’était pas ; quelques-uns des assistants, au contraire, l’appuyèrent. 421Lecture fut donnée alors de l’interrogatoire subi par elle le jour auquel Jeanne se reportait, et il se trouva qu’elle avait raison. De quoi elle se réjouit très-fort :Prenez garde, dit-elle alors au greffier Boisguillaume, si vous vous trompez encore une autre fois, je vous tirerai l’oreille !
- Richard de Grouchet :
Je ne sais si quelque docteur a couru danger de mort pour l’avoir voulu défendre ; ce que je sais bien, c’est que quand on lui faisait des questions difficiles, si quelqu’un eût voulu la diriger, il eût été repris durement et accusé de partialité par l’évêque de Beauvais ou par maître Jean Beaupère, qui disait à ceux qui voulaient la diriger :
Laissez-la parler, c’est moi qui ai charge de l’interroger !
- Jean Lefebvre :
Aucun de ceux qui assistèrent au procès n’avait sa pleine liberté ; mais personne n’eût osé rien dire, de crainte d’être noté. Une fois, Jeanne fut questionnée sur le point de savoir si elle était en état de grâce ; je dis que c’était là une grosse question à laquelle elle ne pouvait être tenue de répondre.
Vous auriez mieux fait de vous taire !
me dit l’évêque. - Boisguillaume :
Bien souvent Jeanne s’est plainte qu’on lui fît des questions subtiles et non pertinentes. Je me souviens qu’un jour on lui demanda si elle était en état de grâce ; elle répondit que c’était grave d’avoir à répondre à une telle question ; puis elle finit par dire :
Si j’y suis, Dieu m’y tienne ; si je n’y suis, Dieu m’y veuille mettre : j’aimerais mieux mourir que de ne pas avoir l’amour de Dieu !
À cette réponse, les juges restèrent stupéfaits et rompirent sur-le-champ. - 422Jean Tiphaine :
Un jour j’assistai aux interrogatoires, c’était surtout maître Beaupère qui interrogeait ; maître Jacques de Touraine interrogeait aussi de temps en temps. Je me souviens que celui-ci demanda à Jeanne si elle avait jamais été en un lieu quelconque où des Anglais auraient été tués.
En nom Dieu, si ay, lui répondit Jeanne ; mais comme vous en parlez doulcement ! Que ne sortoient-ils de France et n’alloient-ils dans leur patrie311 ?
Il y avait là un grand seigneur d’Angleterre dont je ne me rappelle pas le nom, qui dit en entendant ces paroles :Vraiment c’est une brave femme ! Que n’est-elle Anglaise !
- Manchon :
Un jour que Jeanne était interrogée, Jean de Châtillon dit quelque chose qui était en sa faveur, par exemple qu’elle n’était pas tenue de répondre à la question qu’on lui adressait, ou toute autre chose semblable. Cela ne plut pas à l’évêque de Beauvais et à ses affidés, qui aux paroles de Jean de Châtillon firent grand bruit. Alors l’évêque dit à celui-ci qu’il eût à se taire et à laisser les juges parler.
- Massieu :
Une fois maître Jean de Châtillon trouva que l’on avait adressé à Jeanne des questions trop difficiles, et critiqua la manière dont on procédait. Les autres assesseurs lui dirent à plusieurs reprises de les laisser en repos :
Il faut pourtant bien, leur répondit-il, que je fasse l’acquit de ma conscience !
Pour ce motif, il lui fut dit de ne revenir aux séances que quand il serait mandé. - Frère Guillaume Duval :
Un jour, pendant le procès, je me trouvai à une séance avec Ysambard de la Pierre. 423Comme nous ne trouvions où nous asseoir, nous nous assîmes au parmi de la table, auprès de la Pucelle ; et quand on l’interrogeoit et examinoit, frère Ysambard l’avertissoit en la boutant ou faisant autre signe. La séance faite, le frère Ysambard et moi, avec maître Jean Delafontaine, fumes députés pour la visiter. Nous vînmes ensemble au château, où nous trouvâmes le comte de Warwick qui assaillit par grand dépit et indignation, mordantes injures et opprobres contumélieux, ledit Ysambard, en lui disant :
(Enquête de 1450.)Pourquoy touches-tu le matin cette méchante en lui faisant tant de signes ? Par la morbleu, vilain, si je m’aperçois plus que tu mettes peine de la délivrer et avertir de son profit, je te ferai jeter en Seine !
Jean Delafontaine et moi nous enfuîmes de peur en notre couvent. - Houppeville :
J’ai appris, c’est, je crois, de Jean Lemaître, vice-inquisiteur, que le comte de Warwick avait adressé des menaces à frère Ysambard de la Pierre, et lui avait dit qu’il le ferait noyer s’il ne se taisait, et cela parce qu’il donnait des conseils à Jeanne.
- Leparmentier :
J’ai vu Jeanne dans le château de Rouen, le jour où mon compagnon et moi fûmes mandés pour la soumettre à la torture. Elle fut interrogée ce jour-là, et mit tant de prudence dans ses réponses que tous les assistants furent dans l’admiration. Nous nous retirâmes, mon compagnon et moi, sans avoir attenté à sa personne.
424VII. Soumission de Jeanne à l’Église
- Richard de Grouchet :
Lorsqu’on l’interrogeait sur le point de savoir si elle voulait se soumettre à l’évêque de Beauvais et à quelques-uns de ses assesseurs dont on lui disait les noms, je l’ai vue et entendue répondre qu’elle ne le voulait pas, qu’elle n’entendait se soumettre qu’au Pape et à l’Église catholique, demandant à être conduite devant le Pape. Comme on lui disait que ce serait son procès et non elle qui serait envoyé au Pape, elle répondait qu’elle n’y consentait pas, parce qu’elle ne savait pas ce qu’ils mettraient dans leur procès, qu’elle voulait y être conduite elle-même et interrogée.
- Massieu :
Vous m’interrogez sur l’Église triomphante et militante ; je ne connais rien à ces termes
, leur disait-elle ;je veux me soumettre à l’Église comme il convient à une bonne chrétienne.
- Ysambard de la Pierre :
Pendant la plus grande partie du procès, quand on lui parlait de se soumettre à l’Église, elle entendait par l’Église cette réunion de juges et d’assesseurs en face desquels elle était. Ce ne fut que par Pierre Maurice qu’elle fut instruite de ce que c’était que l’Église312, et une fois qu’elle l’eut su, elle déclara toujours qu’elle se voulait soumettre au Pape, pourvu qu’on la conduisit devant lui. Son ignorance de ce que c’était que 425l’Église fut la cause pour laquelle elle refusa d’abord de s’y soumettre…
—Interrogée si elle se voulait soumettre à notre seigneur le Pape, elle répondit que oui, pourvu qu’on la conduisit devant lui. Mais elle ne voulait pas se soumettre au tribunal devant lequel elle était, et surtout à l’évêque de Beauvais ; elle le considérait comme son ennemi capital. Un jour je lui conseillai de se soumettre au concile général, alors assemblé, où se trouvaient beaucoup de prélats et de docteurs du parti du Roi de France ; Jeanne dit qu’elle le voulait bien, qu’elle entendait se soumettre au concile général.
—Taisez-vous, au nom du diable !
me dit l’évêque. Maître Guillaume Manchon, greffier, demanda à l’évêque s’il devait enregistrer cette soumission de Jeanne au concile général :Ce n’est pas nécessaire
, dit l’évêque.Ah ! lui dit Jeanne, vous écrivez bien tout ce qui est contre moi, mais vous ne voulez pas qu’on écrive ce qui est pour moi !
Cette soumission ne fut pas enregistrée, et il s’ensuivit dans l’assemblée un grand murmure…Une fois, moi et plusieurs autres, nous admonestions et sollicitions Jeanne de se soumettre à l’Église. Sur quoi elle répondit qu’elle se soumettroit volontiers au Saint-Père, requérant être menée à lui, mais qu’elle ne se soumettroit point au jugement de ses ennemis. Et à cette heure-là, je lui conseillai de se soumettre au général concile de Bâle, et Jeanne me demanda ce que c’étoit que général concile. Je lui répondis que c’étoit congrégation de toute l’Église universelle et chrétienté, et qu’en ce concile il y en avoit autant de sa part que de la part des Anglois. Cela ouï et entendu, elle commença à crier :
(Enquête de 1450.)Oh ! 426puisque en ce lieu sont aucuns de notre parti, je veux bien me rendre et soumettre au concile de Bâle !
Et tout incontinent, par grand despit et indignation, l’évêque de Beauvais commença à crier :Taisez-vous, de par le diable !
Et dit au notaire qu’il se gardât bien d’écrire la soumission qu’elle avoit faite au général concile de Bâle. À raison de ces choses et de plusieurs autres, les Anglois et leurs officiers me menacèrent horriblement que si je ne me taisois ils me jetteroient en Seine. - Manchon :
Maître Jean Delafontaine fut lieutenant de monseigneur de Beauvais à interroger Jeanne jusques à la semaine d’après Pasques. Et quand vint ès termes qu’elle étoit sommée de soi soumettre à l’Église, fut avertie qu’elle devoit croire et tenir que c’étoient notre saint Père le Pape et ceux qui président en l’Église militante, et qu’elle ne devoit point faire doute de se soumettre à notre saint Père le Pape et au saint concile, car il y avoit, tant de son parti que d’ailleurs, plusieurs notables clercs, et que si elle ne le faisoit, elle se mettroit en grand danger ; et le lendemain qu’elle fut ainsi avertie, elle dit qu’elle se vouloit bien soumettre à notre saint Père le Pape et au sacré concile. Et quand monseigneur de Beauvais ouït cette parole, demanda qui avoit été parler à elle le jour de devant, et manda le garde anglois, lequel répondit que ce avoit été ledit Delafontaine, son lieutenant, et les deux religieux frères Ysambard de la Pierre et Martin Ladvenu. Et pour ce, en leur absence, ledit évêque se courrouça très-fort contre maître Jean Lemaistre, vicaire de l’inquisiteur. Et quand ledit Delafontaine eut de ce connoissance, et qu’il étoit menacé pour icelle cause, partit de cette cité de Rouen et depuis n’y retourna ; et quant aux deux religieux, n’eût été ledit Lemaistre qui supplia pour eux, en 427disant que si on leur faisoit déplaisir jamais ne viendroit plus au procès, ils eussent été en péril de mort.
(Enquête de 1450.)
VIII. Virginité
- Jean Lefebvre :
Un jour, comme on lui demandait pourquoi on l’appelait Pucelle, et si elle l’était en effet.
Je le soutiens, dit-elle, et si vous ne me croyez pas, faites-moi visiter par des femmes.
Et elle se disait toute prête à subir une visite, pourvu qu’elle fût faite, comme d’usage, par des femmes honnêtes. - Thomas de Courcelles :
Je n’ai jamais su que l’on ait mis en délibération si Jeanne devait être visitée pour savoir si elle était vierge. Mais, d’après ce que disait le seigneur évêque de Beauvais, je crois qu’elle a été trouvée vierge ; je crois aussi que si elle n’eût point été trouvée telle, le procès en aurait fait mention.
- Jean Monet :
J’ai entendu dire que Jeanne, pendant le procès, avait été visitée et trouvée vierge ; j’en ai souvenir, et qu’en la visitant on découvrit qu’elle s’était blessée en montant à cheval.
- Jean de Mailly :
Je ne me rappelle pas avoir entendu dire que Jeanne ait été visitée ; mais ce que je sais, c’est que, si elle l’eût été et qu’elle eût été trouvée vierge, on ne l’eût pas mentionné dans le procès.
- 428Boisguillaume :
J’ai entendu dire par grand nombre de gens que Jeanne avait été visitée par des matrones et trouvée vierge. Ce fut, dit-on, la duchesse de Bedford qui fit faire cette visite. Le duc de Bedford était dans un lieu caché, d’où il voyait ce qui se passait.
- Marcel :
J’ai entendu dire que la dame de Bedford avait fait visiter Jeanne pour savoir si elle était vierge, et qu’elle avait été trouvée telle.
- Delachambre :
J’ai entendu dire que Jeanne avait été visitée pour savoir si elle était vierge, et qu’elle avait été trouvée telle. Je sais, dans la mesure de ce que l’art de la médecine peut constater, qu’elle était vierge et intacte, l’ayant visitée dans une maladie.
- Massieu :
Je sais que de l’ordre de la duchesse de Bedford, elle a été visitée pour savoir si elle était vierge par des matrones, au nombre desquelles était Anna Bavon et une autre matrone dont je ne me rappelle pas le nom. Après l’avoir visitée, ces femmes déclarèrent qu’elle était vierge ; je l’ai entendu raconter par Anna Bavon elle-même. Par suite, la duchesse de Bedford fit défense de la violenter.
- Marcel :
Johannot Simon, tailleur de robes, m’a raconté que la duchesse de Bedford lui ayant commandé pour Jeanne un vêtement de femme, il vint pour le lui essayer, et en le lui essayant, voulut lui prendre la poitrine, de quoi Jeanne s’indigna jusqu’à lui donner un soufflet.
429IX Maladie
- Guillaume Delachambre :
Un jour, le cardinal d’Angleterre et le comte de Warwick m’ayant envoyé chercher, je me trouvais devant eux avec Guillaume Desjardins et d’autres médecins. Le comte nous dit que Jeanne avait été malade, qu’il nous avait mandé pour y apporter toute notre attention, le Roi, pour rien au monde, ne voulant qu’elle mourût de mort naturelle ; qu’elle lui était trop chère pour cela, qu’il l’avait achetée chèrement, et qu’il voulait qu’elle ne mourût que de par la justice et brûlée. Nous allâmes donc la visiter, moi, Guillaume Desjardins et d’autres. Desjardins et moi la palpâmes au côté droit, et lui trouvâmes de la fièvre, d’où nous conclûmes une phlébotomie ; nous rendîmes compte de notre examen au comte de Warwick, qui nous dit :
Méfiez-vous de cette phlébotomie ; elle est bien rusée et pourrait se tuer !
Elle guérit de ce mal, et un jour qu’elle était guérie, un certain maître Guillaume d’Estivet survint quand nous étions avec elle, et lui adressa des injures, la traitant de p… et de paillarde. Ces injures la bouleversèrent à un tel point que la fièvre la reprit et qu’elle eut une rechute. Le comte en ayant eu connaissance, défendit à d’Estivet d’injurier Jeanne désormais. - Tiphaine :
Jeanne étant tombée malade, je fus mandé pour la visiter par les seigneurs juges, et introduit près d’elle par un certain d’Estivet ; en présence de ce dernier, de maître Delachambre et de plusieurs autres, je lui tâtai le pouls pour savoir la cause de sa maladie, et lui demandai 430ce qu’elle avait et où elle souffrait. Elle me répondit que l’évêque de Beauvais lui avait envoyé une carpe dont elle avait mangé, et qu’elle pensait que c’était ce poisson qui l’avait rendue malade. Sur ce, d’Estivet, qui était présent, la reprit durement, et lui dit qu’elle se trompait ; il la traita de paillarde :
C’est toi, paillarde, lui dit-il, qui as mangé de l’alose et d’autres choses mauvaises.
Elle lui répondit que ce n’était pas ; et alors ils échangèrent, elle et lui, beaucoup d’injures. Je voulus ensuite mieux m’édifier sur la maladie de Jeanne, et je sus qu’elle avait eu un fort vomissement.
X. Les consultations
- Manchon :
Longtemps avant que fussent dressés les soixante-dix articles, Jeanne avait été interrogée bien des fois. C’est sur ces interrogatoires et sur les réponses que Jeanne y avait faites qu’ont été dressés ces soixante-dix articles, de l’avis des assistants. Le promoteur les a produits pour que la matière, qui jusque-là était diffuse, se trouvât en meilleur ordre. Ensuite elle fut interrogée sur ces soixante-dix articles, et les conseillers furent d’avis, principalement ceux venus de Paris, qu’il fallait conformément à l’usage extraire de ces soixante-dix articles et des réponses que Jeanne y avait faites un petit nombre d’articles fort courts, qui contiendraient les points principaux, afin de renfermer la matière sous une forme brève, et de rendre les délibérations meilleures et plus promptes. 431Telle a été l’origine des douze articles ; les greffiers n’y ont aucunement mis la main, et je ne sais de qui ils sont l’œuvre.
- Thomas de Courcelles :
Il a été fait et extrait certains articles, au nombre de douze, des confessions et réponses de Jeanne. Ce travail, il me le semble par des conjectures vraisemblables, a été l’œuvre de maître Nicolas Midi. Ce fut sur ces douze articles extraits ainsi que furent faites et données toutes les délibérations et opinions des consultants.
- Manchon :
Quand le procès fut commencé, maître Jean Lohier, solennel clerc normand, vint à Rouen, et lui fut communiqué ce qui en étoit écrit par l’évêque de Beauvais. Lohier demanda dilacion de deux ou trois jours pour le voir ; auquel il fut répondu qu’en la relevée il donnât son opinion. Et à ce fut contraint. Et icelui maître Jean Lohier, quand il eut vu le procès, il dit qu’il ne valoit rien pour plusieurs raisons. Premièrement, pour ce qu’il n’y avoit point forme de procès ordinaire. Item, pour ce qu’il étoit traité en lieu clos et fermé, où les assistants n’étoient pas en pleine et pure liberté de dire leur pleine et pure volonté. Item, pour ce que l’on traitoit en icelle matière l’honneur du Roi de, France, duquel elle tenoit le parti, sans appeler le Roi ni aucun qui fut de par lui. Item, pour ce que libellé ni articles n’avoient point été baillés, et si n’avoit quelque conseil icelle femme qui étoit une simple fille, pour répondre à tant de maîtres et de docteurs, et en grande matière, par espécial celles qui touchent ses révélations, comme elle disoit. Et pour tout ce, lui sembloit que le procès n’étoit valable. Desquelles choses monseigneur de Beauvais fut fort indigné contre ledit Lohier, et combien que monseigneur de Beauvais lui 432dît qu’il demeurât pour voir demener le procès, ledit Lohier répondit qu’il ne demeureroit point. Et incontinent monseigneur de Beauvais, lors logé en la maison où demeure à présent maître Jean Bidault, près Saint-Nicolas le Paincteur, vint aux maîtres, à savoir maître Jean Beaupère, maître Jacques de Touraine, Nicole Midy, Pierre Morice, Thomas de Courcelles et Loyseleur, auxquels il dit :
—Voilà Lohier qui nous veut bailler belles interlocutoires en notre procès ! Il veut tout calomnier, et dit qu’il ne vaut rien. Qui l’en voudroit croire, il faudroit tout recommencer, et tout ce que nous avons fait ne vaudrait rien. On voit bien de quel pied il cloche ! Par saint Jehan ! nous n’en ferons rien, mais continuerons notre procès comme il est commencé !
Et étoit lors le samedi de relevée en carême.Le lendemain du jour où il avoit eu cette conversation avec monseigneur de Beauvais, je parlai audit Lohier à l’église de Notre-Dame de Rouen, et lui demandai qu’il lui sembloit dudit procès et de ladite Jehanne. Il me répondit :
(Enquête de 1450.)Vous voyez la manière dont ils procèdent. Ils la prendront s’ils peuvent par ses paroles, c’est à savoir aux assertions où elle dit : Je sais de certain ce qui touche les apparitions ; mais si elle disoit : Il me semble, pour icelles paroles : Je sais de certain, m’est avis qu’il n’est homme qui la pût condamner. Il semble qu’ils procèdent plus par haine que par autrement, et pour cette cause je ne me tendrai plus ici, car je n’y veux plus être.
Et de fait a toujours demeuré depuis en cour de Rome, et y est mort doyen de rote. - Ysambard de la Pierre :
Pour avoir refusé de donner son avis dans le procès, l’évêque d’Avranches fut menacé par le promoteur d’Estivet.
— 433Je fus moi-même en personne par devers le seigneur Jean de Saint-Avit, évêque d’Avranches, fort ancien et bon clerc, lequel, comme les autres, avoit été requis et prié sur ce cas donner son opinion. Pour ce, ledit évêque d’Avranches m’interrogea que disoit et déterminoit monseigneur saint Thomas touchant la soumission qu’on doit faire à l’Église ? Et je baillai par écrit audit évêque la détermination de saint Thomas, lequel dit :
(Enquête de 1450.)Ès choses douteuses qui touchent la foi, l’on doit toujours recourir au Pape ou au concile général.
Le bon évêque fut de cette opinion, et sembla être tout mal content de la délibération qu’on avoit faite par deçà, de cela. N’a point été mise par écrit sa détermination313 ; ce qu’on a laissé par malice. - Richard de Grouchet :
Maître Jean Pigache, Pierre Minier, et moi-même, qui étais avec eux, donnâmes notre avis sous le coup de la crainte, des menaces et de la terreur ; nous avions eu d’abord la pensée de fuir…
—Nous arrêtâmes en commun une délibération telle que notre conscience nous l’inspirait : elle ne plut pas à l’évêque et à ses assesseurs, qui nous dirent quand nous la remîmes :
Quoi ! c’est là ce que vous avez fait ?
- Houppeville :
Pierre Minier m’a dit qu’il avait donné par écrit son avis à l’évêque de Beauvais, et que cet avis n’ayant pas été du goût de ce dernier, il l’avait refusé, en disant à Pierre Minier qu’il eût à ne plus mêler dans sa délibération les décrets à la théologie, et à laisser les décrets aux juristes.
- 434Guillaume Delachambre :
En réalité, je n’ai pas donné d’avis, quoique j’en aie souscrit un ; car je n’ai agi que contraint par le seigneur évêque de Beauvais. Je m’étais plusieurs fois excusé en disant à l’évêque que ce n’était pas mon affaire, à moi médecin, d’opiner en semblable matière. On finit par me dire que si je n’acquiesçais pas à ce qu’avaient fait les autres, il serait fâcheux pour moi d’être venu à Rouen. C’est ainsi que je fus amené à souscrire.
XI. L’abjuration
- Beaupère :
Devant qu’elle fust menée à Saint-Ouen pour estre preschée, j’entrai, au matin, seul en sa prison, et l’advertis qu’elle seroit tantost menée à l’eschaffaut pour estre preschée ; je lui disque si elle estoit bonne crestienne, elle diroit audit eschaffaut que tous ses faits et diz elle les mettoit en l’ordonnance de nostre mère saincte Église et en espécial des juges ecclésiastiques.
(Enquête de 1450.) - Manchon :
Lorsque le procès eut été complètement instruit, une délibération générale314 eut lieu où il fut décidé que Jeanne serait prêchée ; elle fut laissée à maître Nicolas Loyseleur pour conseil, qui lui disait :
Jeanne, croyez-moi, si vous le voulez, vous serez sauvée : prenez l’habit de votre sexe et faites tout ce qui vous sera ordonné ; 435sans cela vous êtes en péril de mort. Si au contraire vous faites ce que je vous dis, vous serez sauvée, vous aurez un grand bien et sans aucun mal : vous serez remise à l’Église.
- Jean de Lenozolles :
À l’époque où Jeanne était détenue à Rouen, j’étais le secrétaire de maître Guillaume Érard, aujourd’hui décédé. Je quittai avec lui la Bourgogne et vins avec lui à Rouen ; mais presque aussitôt je quittai cette ville pour n’y revenir qu’à la fête de la Pentecoste. J’y trouvai mon maître fort soucieux :
J’ai, me dit-il, une lourde charge ; il me faut faire un sermon au sujet de Jeanne ; je voudrais être en Flandre, cette affaire m’est on ne peut plus pénible !
- Jean de Mailly, évêque de Noyon :
J’ai assisté à Saint-Ouen à la prédication de maître Guillaume Érard : il y avait deux ambons ou eschaffaux ; sur l’un était l’évêque de Beauvais, entouré d’un grand nombre d’assistants : j’y étais moi-même ; sur l’autre, Guillaume Érard et Jeanne.
- Ysambard de la Pierre :
J’assistai au sermon de maître Érard. Il prit pour thème :
Une branche ne peut porter de fruit si elle ne demeure attachée à la vigne.
Il dit, entre autres choses, qu’il n’y avait jamais eu en France de monstre tel que Jeanne, que c’était une sorcière, une hérétique, une schismatique, que le Roi qui l’avait accueillie était hérétique comme elle pour ce qu’il avait voulu regagner son royaume par une hérétique. - Manchon :
Je suis recolent que au preschement fait à Saint-Ouen, entre autres paroles fut dit et proféré par 436maître Guillaume Érard ce qui s’ensuit :
(Enquête de 1450.)Ha, noble maison de France, qui as toujours été protectrice de la foy, as-tu esté ainsi abusée, de te adhérer à une hérétique et schismatique ! c’est grant pitié !
A quoy ladite Pucelle donna réponse, de laquelle je ne me recorde point, excepté qu’elle faisoit grant louange à son Roy, en disant que c’estoit le meilleur chrestien et plus saige qui feust au monde. Pourquoi fut commandé à Massieu par ledit Érard et par monseigneur de Beauvais :Fais-la taire.
- Martin Ladvenu :
J’ai été présent au sermon prononcé à Saint-Ouen par maître Guillaume Érard. À un certain endroit il dit en s’animant :
Ô maison de France, tu n’avais jusqu’à présent jamais eu de monstre dans ton sein : mais par ton adhésion à cette sortilège, à cette hérétique, à cette superstitieuse, te voilà infamée !
À quoi Jeanne répondit :Ne parle point de mon Roi, il est bon chrétien !
- Jean Ricquier :
Ne parlez pas du Roi, parce qu’il est bon chrétien
, répondit Jeanne à maître Érard,ne parlez que de moi !
- Massieu :
Durand le preschement, environ la moitié, après que ladite Jehanne eust esté moult blasmée par les paroles du prescheur, il commença à s’écrier à haulte voix, disant :
(Enquête de 1450.) —Ha ! France, tu es bien abusée ; as toujours esté la chambre très chrestienne : et Charles qui se dit roy et de toi gouverneur, s’est adhéré comme hérétique et scismatique (tel est-il) aux paroles et faits d’une femme inutile, diffamée et de tout deshonneur pleine ; et non pas lui seulement, mais tout le clergé de son obéissance 437et seigneurie, par lequel elle a esté examinée et non reprinse, comme elle a dit.
Et dudit Roy reppliqua deux ou trois foys icelles paroles ; et depuis, soy adressant à Jehanne, dit, en effect, en levant le doy :C’est à toi, Jehanne, à qui je parle, et te dy que ton Roy est hérectique et scismatique !
A quoy elle répondit :Par ma foy, sire, révérence gardée, je vous ose bien dire et jurer, sur peine de ma vie, que c’est le plus noble crestien de tous les crestiens, et qui mieux aime la foy et l’Église, et n’est point tel que vous dictes.
Et lors ledit prescheur me dit :Fais-la taire.
Après qu’il eut fini son sermon, maître Érard tenant à la main une cédule d’abjuration, dit à Jeanne :
Tu abjureras et signeras cette cédule.
Érard me la passa pour la lire à Jeanne. Je me rappelle que dans cette cédule il était dit qu’elle ne porterait plus d’armes ni d’habit d’homme, ni de cheveux courts, etc… Cette cédule contenait huit lignes environ, pas plus : ce n’est certainement pas la même que celle dont le procès officiel contient le texte315 : celle que j’ai lue à Jeanne et que Jeanne a signée était toute différente. Pendant qu’on pressait Jeanne de signer son abjuration, un grand murmure s’éleva parmi les assistants, et l’évêque dit à l’un d’eux :Vous me le payerez !
ajoutant :Je viens d’être insulté, et je ne continuerai pas que je n’aie eu satisfaction !
Pendant ce temps-là je m’efforçais de détourner Jeanne du péril qui la menaçait, et j’insistais pour qu’elle signât la cédule : je voyais bien qu’elle ne comprenait ni les termes de cette cédule ni le danger de la situation. À la fin elle me dit :Eh bien, que les clercs et l’Église 438examinent cette cédule, c’est en leurs mains que je m’en remets ; s’ils me disent de signer, je le ferai volontiers.
Maître Guillaume Érard lui dit alors :Signe, mais de suite et sans perdre de temps, sinon tu vas finir aujourd’hui même dans le feu !
Jeanne répondit qu’elle préférait signer. À cet instant un grand tumulte s’éleva dans la foule et des pierres furent lancées… - Ysambard de la Pierre :
Elle avait été amenée dans une charrette ; quand je vis qu’elle différait de faire sa révocation, je crus, à la façon dont on procédait contre elle, qu’elle allait être brûlée sur-le-champ.
- Guillaume Delachambre :
J’ai assisté au sermon de maître Guillaume Érard ; sans avoir souvenir de ce qui y fut dit, je me rappelle l’abjuration de Jeanne : elle fut très-longtemps avant de la faire. Maître Guillaume Érard l’y décida en lui disant que si elle faisait ce qu’il lui conseillait elle serait délivrée. Elle abjura sous cette condition, et lut ensuite certaine petite cédule contenant six ou sept lignes sur une feuille de papier double : j’étais si près d’elle que j’ai pu voir sûrement les lignes et leur nombre.
- Pierre Migier :
L’abjuration que fit Jeanne était à l’avance contenue en un écrit ; le temps de la prononcer dura à peu près le temps de dire Notre Père.
- Jean Monet :
J’ai assisté à la prédication de Saint-Ouen, sur l’estrade, assis aux pieds de Jean Beaupère, mon maître. La prédication achevée, on commença à lire la sentence. Alors Jeanne dit que si elle était conseillée par les clercs elle ferait volontiers ce que les clercs lui conseilleraient. Entendant cela, l’évêque de Beauvais demanda 439au cardinal d’Angleterre ce qu’il devait faire en présence de cette soumission de Jeanne. Le cardinal répondit à l’évêque qu’il devait admettre Jeanne à la pénitence. Alors l’évêque laissa de côté la sentence qu’il avait déjà lue en partie, et admit Jeanne à la pénitence. J’ai vu la cédule d’abjuration qui fut lue à cet instant : c’était, il me semble, une petite cédule de six ou sept lignes. Je me souviens très-bien que Jeanne avait dit qu’elle s’en remettrait à la conscience des juges pour savoir si elle devait abjurer ou non. On disait que le bourreau était sur la place, attendant qu’on la lui remit pour la livrer à la justice séculière.
- Massieu :
A la fin du preschement, Érard leut une cédule contenante les articles de quoy il la causoit de abjurer et révoquer. A quoy ladite Jehanne répondit qu’elle n’entendoit point ce que c’étoit que abjurer, et que sur ce elle demandoit conseil. Et alors Érard me dit de la conseiller sur cela. Et donc, après excusacion de ce faire, je dis à Jehanne que c’estoit à dire que si elle alloit à l’encontre d’aucuns desditz articles, elle seroit arse : je lui conseillai qu’elle se rapportast à l’Église universelle si elle devoit abjurer lesditz articles ou non. Laquelle chose elle fit en disant à haulte voix audit Érard :
(Enquête de 1450.)Je me rapporte à l’Église universelle si je doy abjurer ou non.
A quoy lui fut respondu par ledit Érard :Tu abjureras présentement ou tu seras arse.
Et de fait, avant qu’elle partist de la place, abjura et feit une croix d’une plume que je lui baillai. - Haimond de Macy :
J’étais à Rouen lorsque Jeanne fut conduite sur la place devant Saint-Ouen ; entre autres choses, j’entendis le prédicateur lui dire :
Jeanne, nous 440avons grande pitié de toi : révoque ce que tu as dit, sinon nous t’abandonnerons à la justice séculière !
Elle répondit qu’elle n’avait rien fait de mal, qu’elle croyait aux douze articles et aux dix commandements du Décalogue, qu’elle s’en rapportait au Pape, et voulait croire tout ce que croyait la sainte Église. Nonobstant ce, on la pressait très-fort de se révoquer.Vous prenez trop de peine pour me séduire
, leur disait-elle… À la fin, pour éviter le péril, elle se déclara prête à faire tout ce qu’ils voulaient. Et alors un secrétaire du roi d’Angleterre, nommé Laurent Callot, retira de sa poche une petite cédule tout écrite, et la remit à Jeanne pour la signer : elle répondit qu’elle ne savait ni lire ni écrire. Nonobstant ce, Laurent Callot remit cette cédule à Jeanne, avec une plume, comme par dérision. Jeanne y fit quelque chose de rond. Laurent Callot prit alors la main de Jeanne et, avec cette plume, lui fit faire une signature. - Manchon :
Deux sentences avaient été préparées : l’une d’abjuration, l’autre de condamnation : l’évêque les avait toutes deux. Il avait déjà produit la sentence de condamnation et il en donnait déjà lecture. Maître Nicolas Loyseleur continuait de presser Jeanne de faire ce qu’il lui avait conseillé le matin, de consentir à reprendre le vêtement de son sexe. Il y eut un temps d’arrêt pendant lequel un Anglais traita l’évêque de traître.
Vous mentez !
répondit celui-ci. À cet instant, Jeanne se déclara disposée à obéir à l’Église. On lui fit dire l’abjuration, dont il lui fut donné lecture. Je ne sais si elle répéta l’abjuration, ou si, après la lecture qui lui en fut faite, elle se contenta de dire qu’elle consentait d’abjurer. Ce que je sais, c’est qu’elle souriait. Le bourreau était là, tout près, avec sa charrette, attendant qu’on la lui remît pour la brûler. Je 441n’ai pas vu faire la cédule d’abjuration ; elle avait été faite avant qu’on se rendît sur la place Saint-Ouen. Je ne me souviens pas que cette cédule ait été expliquée ou lue à Jeanne, si ce n’est à cet instant même. Qui a pu déterminer les juges à lui infliger la prison perpétuelle, alors qu’ils lui avaient promis que, si elle abjurait, elle n’aurait aucun mal ? Cela, je pense, a eu pour cause la diversité des obédiences : on aura craint qu’elle ne s’évadât. - Jean de Mailly, évêque de Noyon :
Après la prédication, j’ai vu qu’on donna un ordre à Jeanne : je pense qu’il s’agissait d’abjuration. On lui disait :
Faites donc ce que l’on vous conseille ! voudriez-vous vous faire mourir ?
Ce sont, je pense, ces paroles qui la déterminèrent à abjurer. L’abjuration faite, plusieurs disaient que ce n’était qu’une plaisanterie, que Jeanne n’avait fait que rire. Un docteur anglais, de la maison du cardinal, reprocha à l’évêque de Beauvais de procéder avec trop de faveur et de se montrer trop favorable à Jeanne. L’évêque lui répondit qu’il mentait, et le cardinal dit à ce docteur de se taire. Beaucoup disaient qu’il n’y avait pas à faire cas de cette abjuration, que ce n’était qu’une plaisanterie : il m’a semblé que Jeanne, en effet, ne s’en souciait guère, qu’elle n’en tenait pas compte, et qu’elle n’avait consenti à abjurer que vaincue par les prières des assistants. - Thomas de Courcelles :
Je ne sais par qui a été faite la cédule d’abjuration qui est au procès : je ne sais non plus si c’est celle-là qui a été lue à Jeanne et qui lui a été remise pour lui être expliquée. J’étais sur l’estrade, derrière les prélats : je n’ai pas souvenir des paroles du prédicateur, je me souviens seulement qu’il accusait
l’orgueil de cette femme
. Peu après le sermon, l’évêque 442commença à lire la sentence. Je ne me rappelle pas ce qui fut dit à Jeanne, ni ce qu’elle-même répondit. Je me souviens seulement que maître Nicolas de Venderès a rédigé certaine cédule commençant ainsi :Quotiens cordis oculus… chaque fois que l’œil du cœur…
mais je ne sais si c’est cette cédule qui est au procès316. J’ai entendu quelques-uns des assistants reprocher à l’évêque de Beauvais de n’avoir pas rendu une sentence plus complète et d’avoir admis l’abjuration. - Taquel :
Lors de la prédication faite sur la place Saint-Ouen, je n’étais pas sur l’estrade avec les autres greffiers. Mais j’étais assez près pour avoir pu tout voir et tout entendre. Je me rappelle fort bien avoir vu lire à Jeanne une cédule d’abjuration écrite en langue française. Ce fut Jean Massieu qui la lui lut : Jeanne répétait à mesure ce que Massieu lisait. Elle comprenait environ six lignes de grosse écriture, et commençait ainsi :
Je, Jeanne, etc…
Après cette abjuration, elle fut condamnée à la prison perpétuelle et reconduite au château. - Pierre Bouchier :
Après le sermon, je vis Jeanne joindre les mains et dire à haute voix qu’elle se soumettait au jugement de l’Église : elle priait saint Michel de la diriger et de la conseiller.
- Pierre Migier :
Le sermon achevé, Jeanne fut admonestée de faire sa révocation. Comme elle la faisait attendre, un ecclésiastique anglais, impatienté de cette lenteur, dit à l’évêque qu’il était le fauteur de Jeanne.
Vous mentez ! 443lui répondit l’évêque ; mais par état, je dois chercher à sauver son corps et son âme !
Moi-même je fus dénoncé au cardinal comme fauteur de Jeanne, et dus m’en excuser auprès de lui par crainte de péril. - Ysambard de la Pierre :
Un des chapelains du cardinal de Winchester, qui assistait à la prédication, reprocha à l’évêque d’être trop porté pour Jeanne.
Vous mentez ! lui répondit l’évêque ; en une telle cause, je ne voudrais favoriser personne !
Le cardinal de Winchester gronda son chapelain, et lui dit de se taire. - André Marguerie :
Un chapelain du cardinal d’Angleterre reprocha à l’évêque de Beauvais de trop favoriser Jeanne :
Vous mentez ! lui répondit celui-ci ; en une telle cause, je ne veux favoriser qui que ce soit !
Le cardinal d’Angleterre adressa alors une réprimande à son chapelain, et lui dit de se taire. - Guillaume du Désert :
J’ai assisté à la prédication de Saint-Ouen : j’ai vu et entendu l’abjuration de Jeanne. Quand elle déclara se soumettre à la décision, au jugement et aux ordres de l’Église, un docteur anglais fut mécontent que l’évêque acceptât cette abjuration, parce que Jeanne l’avait prononcée en riant. Il dit à l’évêque qu’il avait tort de l’accepter, que c’était une dérision. L’évêque irrité dit à cet Anglais :
Vous mentez ! comme juge en cause de foi, je dois chercher avant tout le salut de l’accusée.
- Pierre Bouchier :
Un clerc anglais, bachelier en théologie, garde du sceau privé du cardinal d’Angleterre, accompagnait celui-ci au sermon de Saint-Ouen ; s’adressant au seigneur évêque de Beauvais, il lui dit :
Finissez-en 444donc, vous lui êtes trop favorable !
Contrarié de ces paroles, l’évêque jeta à terre le procès qu’il avait à la main, en disant qu’il ne ferait rien de plus pour ce jour-là, ne voulant agir que d’après sa conscience. - Beaupère :
Pour cette fois, elle fut renvoyée après son abjuration, combien que par aucuns Anglois fut impropéré à l’évesque de Beauvais et à ceulx de Paris qu’ils favorisoient aux erreurs d’icelle Jehanne.
(Enquête de 1450.) - Manchon :
Au partement du preschement de Saint-Ouen, après son abjuracion, pource que Loyseleur lui disoit :
(Enquête de 1450.)Jehanne, vous avez fait une bonne journée, si Dieu plaist, et avez sauvé votre âme
, elle demanda :Or ça, entre vous gens d’Église, menez-moi en vos prisons, et que je ne soye plus en la main de ces Anglois.
Sur quoy monseigneur de Beauvais répondit :Menez-la où vous l’avez prise !
Pourquoy fut remenée au château duquel estoit partie. - Massieu :
Au département dudit sermon, advisa ladite Jehanne d’estre menée aux prisons de l’Église, et que raison estoit qu’elle fust mise aux prisons de l’Église, puisque l’Église la condamnoit. La chose fust requise à l’évesque de Beauvais par aulcuns des assistants, à quoy ledit évesque respondit :
(Enquête de 1450.) —Menez-la au château dont elle est venue.
Et ainsi fut faict.Son abjuration une fois signée, Jeanne dit au promoteur qu’elle appartenait maintenant à l’Église, et lui demanda en quel lieu il allait la conduire. Le promoteur lui répondit qu’elle allait être reconduite au château de Rouen ; elle y fut reconduite en effet.
- 445Jean de Favé :
Après son abjuration, les soldats qui la reconduisaient aux prisons du château l’insultaient, et leurs chefs les laissaient faire. Ils étaient fort indignés contre l’évêque de Beauvais, contre les docteurs et contre les autres assesseurs de ce qu’ils ne l’avaient pas envoyée au supplice. J’ai entendu dire que quelques seigneurs anglais, dans leur indignation, étaient allés jusqu’à lever leurs épées sur l’évêque et ses docteurs en les menaçant de les en frapper, et leur auraient reproché d’avoir mal gagné l’argent du Roi. Le comte de Warwick se serait plaint à l’évêque et aux docteurs :
Le Roi va mal, aurait-il dit, Jeanne est sauvée ! — N’ayez cure, seigneur, lui aurait répondu l’un d’eux, nous saurons bien la ravoir !
- Richard de Grouchet :
Bien des fois Pierre Maurice m’a dit que lorsqu’il eut, après le sermon de Saint-Ouen, averti Jeanne de persévérer dans son bon propos317, les Anglais, mécontents, menacèrent de le frapper.
XII. Vendredi 25 et samedi 26 mai
- Martin Ladvenu :
J’ai su de Jeanne elle-même qu’un seigneur anglais était entré la nuit dans sa prison et avait tenté d’en avoir raison de force ; ce fut, me dit-elle, la cause pour laquelle elle reprit son habit d’homme. […] 446Elle me révéla qu’après son abjuration et renonciation, on l’avoit tourmentée violemment en la prison, molestée, bastue et deschoullée, et qu’un millours d’Angleterre l’avoit forcée ; et elle disoit publiquement que cela estoit la cause pourquoy elle avoit reprins habit d’homme.
- Ysambard de la Pierre :
Après son abjuration, elle prit un vêtement de femme et demanda d’être menée aux prisons de l’Église ; on ne le lui permit pas. Je tiens de Jeanne elle-même qu’elle fut alors l’objet de tentatives de violence de la part d’un grand seigneur, et que c’était pour être plus en état de résister qu’elle avait repris l’habit d’homme qu’on avait perfidement laissé à sa portée…
—Je fus présent avec plusieurs autres quand elle s’excusait de ce qu’elle avait revêtu habit d’homme, en disant et affirmant publiquement que les Anglais lui avaient fait ou fait faire en la prison beaucoup de tort et de violence quand elle était vêtue d’habits de femme ; et de fait, je la vis éplorée, son visage plein de larmes, défiguré et outragé en telle sorte que j’en eus pitié et compassion…
—Après son abjuration, moi, maître Jean Delafontaine, maître Guillaume Vallée, de l’ordre des Prêcheurs, et d’autres, allâmes au château, de l’ordre des juges, pour engager Jeanne à se maintenir dans son bon propos. À notre vue, les Anglais furieux se précipitèrent sur nous avec des épées et des bâtons et nous chassèrent du château. Ce fut à la suite de cette attaque que maître Jean Delafontaine se sauva de la ville pour n’y plus revenir.
- Beaupère :
Le vendredi ou samedi (25 ou 26 mai) fut rapporté aux juges que ladicte Jehanne se repentoit aucunement 447d’avoir laissé l’habit d’homme et prins l’habit de femme. Et pour ce monseigneur de Beauvais, juge, m’envoya et maître Nicole Midy, en espérance de parler à ladicte Jehanne pour l’induire et admonester qu’elle persévérast et continuast le bon propos qu’elle avoit eu en l’eschaffaut, et qu’elle se donnast de garde qu’elle ne rencheust ; mais nous ne pûmes trouver celuy qui avoit la clef de la prison ; et ainsi que nous attendions le garde d’icelle prison, furent par aulcuns Anglois estans en la cour dudit chasteau dites paroles commun icatoires, comme me le rapporta ledit Midy, c’est à savoir que
qui nous jetteroit tous deux dans la rivière, il seroit bien employé
. Pourquoi icelles parolles ouïes nous en retournâmes, et sur le pont dudit chasteau, oyt ledit Midy, comme il me le rapporta, semblables paroles par autres Anglois prononcées ; par quoy nous fûmes espouvantés, et nous en vînmes sans parler à ladicte Jehanne. - Manchon :
Après qu’elle eut été condamnée et qu’elle eut pris un habit de femme, Jehanne parut satisfaite ; elle demanda qu’on lui donnât des femmes pour compagnes, et qu’on l’envoyât aux prisons de l’Église pour y être détenue par des ecclésiastiques. Mais ensuite elle reprit un habit d’homme, s’excusant sur ce que, si elle eût été envoyée aux prisons d’Église, elle n’eût pas repris son habit d’homme, mais qu’elle n’avait pas osé rester avec des vêtements de femme ayant des Anglais pour gardiens.
- Massieu :
Et fut mis l’habit d’homme en ung sac en la même chambre où elle estoit détenue prisonnière, et demoura en garde audit lieu entre les mains de cinq Anglois, dont en demouroit de nuy t trois en la chambre et deux dehors, à l’uys de ladicte chambre. Et je say de certain 448que de nuyt elle étoit couchée, ferrée par les jambes de deux paires de fers à chaîne, et attachée moult étroitement d’une chaîne traversante les pieds de son lit, tenante à une grosse pièce de bois de longueur de cinq ou six pieds et fermante à clef, par quoy ne pouvoit mouvoir de la place.
(Enquête de 1450.)
XIII. Dimanche 27 mai (jour de la Trinité)
- Massieu :
Quand vint le dimanche de la Trinité, qu’elle se deust lever, comme elle me le rapporta et dist, demanda à iceulx Anglois ses gardes :
—Defferrez-moi, si me lèverai.
Et lors ung d’iceulx Anglois lui osta ses habillemens de femme et vuida le sac auquel estoit habit d’homme, et ledit habit jetta sur elle en disant :Liève-toi
, et mucèrent l’habit de femme. Et ad ce qu’elle disoit, elle se vestit de l’habit d’homme qu’ils lui avoient baillé, en disant :Messieurs, vous savez qu’il m’est deffendu ; sans faulte, je ne le prendrai point.
Et néanmoins ne lui en voulurent bailler d’autre, en tant qu’en ce débat demoura jusques à l’heure de midy, et finablement, pour nécessité de corps, fut contrainte de issir dehors et prendre ledit habit ; et après qu’elle fust retournée, ne lui en voulurent point bailler d’autre, nonobstant quelque supplication ou requeste qu’elle en fist…Je ne fus point le dimanche de la Trinité au château, après disner, avec les conseils et gens d’Église qui avoient 449été mandés pour veoir comme elle avoit repris habit d’homme, mais je les rencontrai auprès du chasteau, moult esbahis et espaourés, et disoient que moult furieusement avoient été reboutez par les Anglois à haches et glaives, appelez traistres et plusieurs autres injures.
(Enquête de 1450.) - Taquel :
Ayant été mandé au château pour l’interroger, un tumulte survint ; je ne sais ce qui s’ensuivit.
- Manchon :
Le dimanche de la Trinité, les deux autres greffiers et moi eûmes l’ordre de l’évêque et du comte de Warwick de nous rendre au château, parce que, disait-on, Jeanne était relapse et avait repris un habit d’homme : nous nous y rendions et nous étions déjà arrivés dans la cour du château, lorsque des Anglais armés, au nombre de cinquante environ, vinrent nous assaillir, nous traitant de traîtres, qui avions mal agi dans le procès. Nous pûmes avec grande difficulté et grand-peur nous échapper de leurs mains : leur colère devait venir de ce qu’elle n’avait pas été brûlée à la suite de la première prédication et de la première sentence…
—Le dimanche de la Trinité, furent mandés les maistres greffiers et autres qui s’entremettoient du procès, et leur fut dit qu’elle avoit reprins habit d’homme, et qu’elle estoit rencheue ; et quand nous vînmes au château en l’absence de monseigneur de Beauvais, arrivèrent sur nous quatre-vingts ou cent Anglais, ou environ, lesquels s’adressèrent à nous en la cour dudit château, en nous disant que entre nous gens d’Église étoient tous faulx, traistres, armagnaux et faulx conseillers : pour quoy à grand peine pûmes évader et yssir hors du chasteau, et ne fîmes rien pour icelle journée.
(Enquête de 1450.) - 450Massieu :
Le jour de la Sainte-Trinité, dans l’après-midi, André Marguerie ayant appris que Jeanne avait repris un vêtement d’homme, se présenta au château, disant qu’il ne suffisait pas de la voir vêtue ainsi, et qu’il voulait savoir les motifs qu’elle avait eus de le reprendre : un Anglais le menaçant d’une lance qu’il avait à la main, traita Marguerie de
traître Armagnac
. Marguerie se sauva, craignant d’être frappé, ce dont il fut tout bouleversé et malade. - Marguerie :
Lorsque j’eus appris que Jeanne avait repris un habit d’homme, je me rendis au château, et cherchai à savoir comment cela s’était fait. Indignés de ma curiosité, les Anglais vinrent en grand tumulte vers moi et d’autres maîtres que le même motif avait amenés au château, et nous forcèrent à nous retirer au plus vite, en nous menaçant.
XIV. Lundi 28 mai
- Boisguillaume :
Je fus mandé au château et je m’y rendis avec les autres greffiers pour voir Jeanne en tenue d’homme : nous la vîmes en effet. Interrogée là-dessus, elle donna les excuses qui sont insérées au procès. Mais je crois qu’elle fut conduite à en agir ainsi par surprise ; j’ai vu beaucoup de ceux qui avaient pris part au procès manifester une grande joie et applaudir même à cette reprise d’habit. D’autres en étaient attristés, notamment maître Pierre Maurice.
- 451Manchon :
Je fus mandé le lendemain lundi 28 mai ; je répondis que je n’irois point, si je n’avois seureté pour la paour que j’avois eue le jour de devant, et je n’y feusse point retourné si n’eût été un des gens de monseigneur de Warwick qui me fut envoyé pour seureté…
—Le lundi, je fus mandé par l’évêque et le comte de Warwick ; j’allai au château : je n’aurais jamais osé y entrer, à cause de la scène de la veille, si le comte de Warwick ne m’eût fourni toute sûreté ; il me fit conduire jusqu’à la prison, ou je trouvai les deux juges et quelques autres avec eux, mais en petit nombre. Les juges en ma présence lui demandèrent pourquoi elle avait repris un habit d’homme. Elle répondit qu’elle l’avait pris pour défendre sa pudeur, qu’elle n’était pas en sûreté en tenue de femme avec des gardiens qui avaient voulu l’insulter, ce dont elle s’était plainte bien des fois à l’évêque et au comte ; que les juges lui avaient promis de la mettre aux mains et dans les prisons de l’Église avec une femme pour compagne ; qu’elle était prête encore à reprendre l’habit de son sexe si on lui tenait parole ; qu’elle n’avait pas compris ce qui s’était passé lors de l’abjuration ; qu’elle n’avait agi que par peur du feu, ayant sous les yeux le bourreau avec sa charrette prêt à l’emmener…
- Thomas de Courcelles :
Le bruit s’étant répandu que Jeanne avait repris son vêtement d’homme, l’évêque de Beauvais se rendit à la prison ; je m’y rendis avec lui le lundi ; il l’interpella et lui demanda pour quelle cause elle avait agi ainsi ; elle répondit qu’étant avec des hommes, il lui paraissait plus convenable de porter un habit d’homme qu’un habit de femme.
- 452Ysambard de la Pierre :
Lorsqu’on la déclaroit hérétique obstinée et renchue, elle dit publiquement :
Si vous, messeigneurs de l’Église, m’eussiez menée et gardée en vos prisons, par adventure ne me fût-il pas ainsi.
XV. Mardi 29 mai
- Ysambard de la Pierre :
Après qu’elle eut repris son habit d’homme, j’ai vu l’évêque de Beauvais manifester avec les Anglais une très-grande joie, et dire publiquement au comte de Warwick et aux personnes de son entourage :
—Cette fois, elle est bien prise !
Après l’issue et la fin de cette session et instance le seigneur de Beauvais dit aux Anglois qui attendoient dehors :
Farewell, faictes bonne chière, il est faict.
- Martin Ladvenu :
Le jour que l’évêque de Beauvais, avec plusieurs, la déclara hérétique, récidivée et retournée à son méfait, pour cela qu’elle avoit dedans la prison repris habit d’homme, l’évêque sortant de la prison, advisa le comte de Warwick et grant multitude d’Anglois autour de lui, auxquelz en riant dist à haulte voix intelligible :
Farewell, farewell, il en est faict, faictes bonne chière
, et paroles semblables.
453XVI. Mercredi 30 mai
§1. Au château
- Frère Toutmouillé :
Le jour que ladite Jeanne fut livrée à combustion, je me trouvai le matin en la prison avec frère Martin Ladvenu que l’évesque de Beauvais avoit envoyé vers elle pour lui annoncer sa mort prochaine et pour l’induire à vraie contrition et pénitence, et aussi pour l’ouïr de confession ; ce que ledit Ladvenu fit moult soigneusement et charitablement. Et quand il annonça à la pauvre femme la mort de quoi elle devoit mourir ce jour-là, que ainsi ses juges l’avoient ordonné et entendu, et ouï la dure et cruelle mort qui lui étoit prochaine, commença à s’écrier douloureusement et piteusement, se destraire et arracher les cheveux :
(Enquête de 1450).Hélas ! me traite-t-on ainsi horriblement et cruellement qu’il faille que mon corps net et entier, qui ne fut jamais corrompu, soit aujourd’hui consumé et réduit en cendres ! Ha ! ha ! j’aimerois mieux être décapitée sept fois que d’être ainsi brûlée. Hélas ! si j’eusse été en la prison ecclésiastique à laquelle je m’étois soumise, et que j’eusse été gardée par les gens d’Église, non par mes ennemis et adversaires, il ne me fust pas si misérablement meschu comme il est. Oh ! j’en appelle devant Dieu, le grand juge, des grands torts et ingravances qu’on me fait !
- Massieu :
Le mercredi, dès le matin, frère Martin Ladvenu l’entendit en confession ; ensuite il m’envoya en faire 454part à l’évêque de Beauvais et le prévenir qu’elle demandait qu’on lui donnât la communion. Là-dessus, l’évêque convoqua quelques-uns de ses assesseurs, et à la suite de leur délibération, il me chargea de dire au frère Martin qu’il pouvait lui donner la communion et tout ce qu’elle demanderait. Je revins au château le dire au frère. Celui-ci, en ma présence, lui donna la communion…
—Le mercredi, jour qu’elle fut condamnée, et devant qu’elle partit du château, lui fut apporté le corps de Jésus-Christ irrévérentement sans étolle et lumière, dont frère Martin, qui l’avoit confessée, fut mal content, et pour ce fut renvoyé quérir une étolle et de la lumière, et ainsi frère Martin l’administra.
- Jean de Lenozolles :
Comme secrétaire de maître Guillaume Érard, aujourd’hui décédé, je vis, le matin, porter à Jeanne, dans sa prison, le corps du Christ en grande solennité, avec chant des Litanies et cierges nombreux ; elle le reçut très-dévotement et avec grande abondance de larmes.
- Martin Ladvenu :
J’ai entendu Jeanne en confession ; je lui ai administré le corps du Christ ; elle l’a reçu avec une telle dévotion et une si grande abondance de larmes que je ne puis même l’exprimer…
—J’étais avec elle pour la préparer à son salut, le mercredi au matin, lorsque l’évêque et quelques chanoines de l’Église de Rouen vinrent la voir ; lorsqu’elle vit l’évêque, elle lui dit :
— 455Je meurs par vous ; vous m’aviez promis de me mettre aux mains de l’Église, et vous m’avez laissée aux mains de mes ennemis !
Environ la fin, elle dit à l’évêque de Beauvais :
Hélas ! je meurs par vous, car si m’eussiez baillée à garder à prisons de l’Église, je ne fusse pas ici !
- Frère Toutmouillé :
Après ses complaintes, survint l’évêque, auquel elle dit incontinent :
—Évêque, je meurs par vous.
Et il lui commença à remontrer, en disant :Ha ! Jeanne, prenez-en patience ; vous mourez pour ce que vous n’avez tenu ce que vous nous aviez promis, et que vous êtes retournée à votre premier maléfice.
Et la pauvre Pucelle lui répondit :Hélas ! si vous m’eussiez mise aux prisons de cour d’Église et rendue entre les mains de concierges ecclésiastiques compétents et convenables, ceci ne fust pas advenu ; pour quoi j’appelle de vous devant Dieu…
Cela fait, je sortis dehors et n’en ouïs plus rien.
(Enquête de 1450.) - Taquel :
Après qu’elle eut reçu le corps du Christ, un peu avant qu’elle fût conduite au lieu du supplice, je la vis faire de belles et dévotes oraisons à Dieu, à la bienheureuse Marie et aux saints, dont plusieurs des personnes présentes furent touchées jusqu’aux larmes, et entre autres Nicolas Loyseleur ; et lorsqu’il s’éloignait d’elle en pleurant, il se trouva en face d’une troupe d’Anglais, dans la cour du château, qui l’entreprirent en le menaçant et en le traitant de traître, de quoi il fut fort effrayé, et alla de suite demander protection au comte de Warwick. Heureusement le comte se trouva là, sans quoi je crois qu’ils l’eussent tué.
- Ricquier :
Maître Pierre Maurice vint la visiter avant qu’elle sortît du château.
Maître Pierre, où serai-je ce 456soir ? lui demanda-t-elle. — N’avez-vous donc bon espoir en Dieu ? lui répondit maître Pierre. — Oui, et avec l’aide de Dieu, je serai ce soir en son royaume de paradis !
Je tiens cela de maître Pierre Maurice lui-même.
§2. Sortie du château
- Houppeville :
Je la vis à la sortie du château, conduite au lieu du supplice par une troupe de soldats que j’évalue à cent vingt ; elle pleurait et se lamentait. Touché de compassion à cette vue, je ne pus pas aller plus loin. C’était la commune opinion que tout ce qui se faisait dans le procès était nul, et que Jeanne était l’objet d’une criante injustice.
- Massieu :
Elle fut menée au Vieux-Marché, ayant a côté d’elle frère Martin et moi, accompagnés de plus de huit cents hommes de guerre, ayant haches et glaives…
(Enquête de 1450.) —Elle sortit en costume de femme, et je la conduisis alors, moi et ledit frère Martin, au lieu du supplice. En route, elle faisait de si pieuses lamentations que mon compagnon et moi ne pouvions retenir nos larmes. Elle recommandait son âme à Dieu et aux saints si dévotement que tous ceux qui l’entendaient pleuraient. Elle arriva ainsi sur la place du Vieux-Marché, où était maître Nicolas Midi, qui devait la prêcher.
- Marguerie :
Elle était toute troublée et disait :
Rouen, Rouen, mourrai-je ici ?
- Daron :
Elle inspirait à tous la plus grande pitié, on 457était ému jusqu’aux larmes. Beaucoup étaient mécontents que cette exécution se fit dans la ville de Rouen…
—Entre autres choses, je lui ai entendu prononcer ces mots :
Ah ! Rouen, Rouen, seras-tu ma maison dernière ?
- Jean Lemaire :
C’était un bruit généralement répandu dans Rouen que les Anglais n’avaient fait faire ce procès contre elle que par la haine et l’effroi qu’elle leur causait.
- Manchon :
Elle fut conduite au lieu du supplice sous une escorte de soldats, au nombre d’au moins quatre-vingts, armés d’épées et de lances…
—Je vis amener ladite Jeanne à l’eschaffault, et y avoit sur la place le nombre de sept à huit cents hommes de guerre autour d’elle portant glaives et bastons, tellement qu’il n’y avoit homme qui fust assez hardi de parler à elle, excepté frère Martin Ladvenu et maître Jean Massieu.
(Enquête de 1450.) - Cusquel :
Le peuple disait que le seul prétexte à sa condamnation était qu’elle avait repris son habit d’homme, mais qu’elle ne l’avait pris que par pudeur et convenance, à cause de la soldatesque au milieu de laquelle elle était.
§3. Place du Vieux-Marché
- Cusquel :
Je ne fus pas présent à la dernière prédication, à la condamnation et au supplice ; mon cœur n’eût pu le souffrir et endurer ce spectacle.
- 458Jean de Mailly :
J’ai assisté au sermon qui fut prononcé le jour qu’elle fut brûlée. Il y avait trois ambons ou échafauds : un où étaient les juges, un autre où étaient plusieurs prélats et où j’étais moi-même, un troisième qui n’était autre que le bûcher destiné à la brûler.
- Guillaume Delachambre :
J’ai assisté à la prédication faite sur la place du Vieux-Marché par maître Nicolas Midi, à la suite de laquelle Jeanne a été brûlée. À ce moment, le bûcher était déjà tout prêt.
- Leparmentier318 :
J’ai assisté à sa mort ; le bûcher qui devait la brûler était monté et préparé avant la fin du sermon et avant la sentence.
- Thomas de Courcelles :
J’ai assisté à la dernière prédication qui eut lieu sur la place du Vieux-Marché, le jour de sa mort ; mais je ne l’ai pas vu brûler, parce que je me suis retiré aussitôt la prédication achevée et la sentence prononcée.
- Taquel :
Aussitôt la sentence de l’Église rendue, les gens d’Église se retirèrent ; je me retirai moi-même… Je ne fus donc pas présent à son supplice.
- Du Désert :
Le lieu du supplice avait été préparé avant le sermon ; aussitôt le sermon achevé, Jeanne fut abandonnée par les juges ecclésiastiques et saisie sur-le-champ ; mais je ne sais si elle fut de suite menée au supplice, ou 459conduite d’abord au bailli et aux autres greffiers royaux qui étaient sur un échafaud.
- Moreau :
J’ai assisté au sermon de la place du Vieux-Marché, le jour où mourut Jeanne. Je ne me rappelle pas le nom du prédicateur. Il disait que Jeanne avait mal fait, que son péché avait été pardonné une première fois, que l’Église maintenant ne pouvait plus la servir. Après le sermon, elle fut prise par un sergent, qui la livra au bourreau sans aucune sentence du bailli.
- Ricquier :
J’étais au sermon sur la place du Vieux-Marché. Après que les juges de l’Église l’eurent abandonnée, des soldats anglais s’en saisirent et la conduisirent au lieu du supplice sans aucune sentence du juge séculier.
- Boisguillaume :
Après le sermon de maître Nicolas Midi et la sentence de relapse prononcée par le seigneur évêque de Beauvais, elle fut saisie par les séculiers et, sans autre procès ni sentence, conduite au bourreau pour être brûlée. Et elle, durant qu’on la menait ainsi, faisait nombreuses et pieuses lamentations, invoquait le nom de Jhésus, tellement que la plupart des assistants ne pouvaient se retenir de pleurer.
- Manchon :
Aussitôt après la sentence de l’Église, et lorsque Jeanne sut qu’elle devait mourir, elle fit de très-belles oraisons, recommandant son âme à Dieu, à la sainte Vierge et à tous les saints, les invoquant et demandant pardon pour ses juges et les Anglais, au Roi de France et à tous les princes du royaume. Je me retirai et ne vis pas le reste…
— 46Patiemment elle oyt le sermon tout au long, après fit sa regraciation, ses prières et lamentations moult notablement et dévotement, tellement que les juges, prélats et tous les autres assistants furent provoqués a grands pleurs et larmes de lui voir faire ses pitéables regrets et douloureuses complaintes. Jamais je ne pleurai tant pour chose qui m’advint, et par un mois apprès ne m’en pouvois bonnement appaiser. Pourquoi d’une partie de l’argent que j’avais eu du procès, j’achetai un petit missel que j’ai encore, afin d’avoir cause de prier pour elle. Et au regard de finale pénitence, je ne vis oncques plus grand signe à chrétien.
(Enquête de 1450.) - Ysambard de la Pierre :
Jeanne eut en la fin si grande contrition et si belle repentance, que c’estoit chose admirable, disant paroles si piteuses, dévotes et catholiques, que tous ceux qui la regardoient en grande multitude pleuroient à chaudes larmes, tellement que le cardinal d’Angleterre et plusieurs autres Anglois furent contraints pleurer et en avoir compassion319… L’évêque de Beauvais pleura à cet instant.
- Marguerie :
J’étais à la dernière prédication, mais ne restai pas à l’exécution, tant j’avais de pitié… Beaucoup des assistants pleuraient, entre autres l’évêque de Thérouanne.
- Jean Lefebvre :
J’ai assisté au sermon qui fut prononcé sur la place du vieux Marché, par maître Nicolas Midi… Elle pleurait tant et faisait de si pieuses lamentations, que je ne crois pas qu’il soit un seul homme ayant 461le cœur si dur, qui, s’il eût été présent, n’eût versé des larmes : l’évêque de Thérouanne et tous les docteurs et maîtres pleuraient… À la fin du sermon, Jeanne pria tous les prêtres, qui étaient là en grand nombre, de lui dire chacun une messe. Quant à moi, je ne restai pas jusqu’à la fin ; je me retirai, ne pouvant demeurer témoin d’un tel spectacle.
- Massieu :
Après la prédication, en laquelle elle eut grande contenance, et moult paisiblement l’ouït, elle montra grands signes et évidences et claires apparences de sa contrition, pénitence et ferveur de foi, tant par les piteuses et dévotes lamentations et invocations de la benoîte Trinité, de la benoîte glorieuse Vierge Marie et de tous les benoîts saints du Paradis, en nommant expressément plusieurs d’iceux saints ; esquelles dévotions, lamentations et vraie confession de la foi, en requérant à toutes manières de gens de quelque condition ou état qu’ils fussent, tant de son parti que de l’autre, mercy très-humblement, en requérant qu’ils voulussent prier pour elle, en leur pardonnant le mal qu’ils lui avoient fait ; elle persévéra et continua très-long espace de temps, comme d’une demi-heure et jusques à la fin. Dont les juges assistants et mesme plusieurs Anglois furent provoqués à grandes larmes et pleurs, et de fait très-amèrement en pleurèrent, et aucuns et plusieurs d’iceux mêmes Anglois reconnurent et confessèrent le nom de Dieu.
(Enquête de 1450.) —Le sermon terminé, maître Midi dit à Jeanne :
Jeanne, va en paix ; l’Église ne peut plus te défendre, elle te laisse au bras séculier.
À ces mots, elle tomba à genoux, et fit à Dieu les prières les plus ardentes ; elle me pria de lui avoir une croix. Un Anglais qui était là en fit 462une petite avec un bâton : elle la couvrit de baisers et la mit sur sa poitrine avec une grande dévotion. Mais elle n’en voulut pas moins avoir une croix de l’église : on la lui apporta et elle l’embrassa en pleurant, et en se recommandant à Dieu, à saint Michel, à sainte Catherine et à tous les saints. À la fin elle embrassa encore la croix et dit adieu aux assistants. Alors elle descendit de l’échafaud où elle était montée pour le sermon, et fut conduite avec l’assistance dudit frère Martin jusqu’au lieu du supplice. - Pierre Migier :
La plupart des assistants pleuraient et disaient qu’on agissait envers elle par haine et injustement.
—Lorsqu’elle fut livrée à Injustice séculière, elle se mit à pousser des cris, à se lamenter et à invoquer le nom du Seigneur Jhésus, à tel point que la plupart étaient fort attristés. Quant à moi, je ne pus rester à ce spectacle et me retirai, ému de pitié jusqu’aux larmes : la plupart étaient comme moi, et entre autres l’évêque de Thérouanne.
—La plupart des spectateurs frémissaient, trouvant cette mort cruelle et injuste : l’opinion publique était contraire à la condamnation.
—Après qu’elle eut été abandonnée par l’Église, elle se mit à se lamenter et à invoquer Jhésus : je me retirai à cet instant ; j’eus une si grande compassion que je ne pus rester plus longtemps.
- Jean de Mailly, évêque de Noyon :
Le sermon achevé, il fut rendu une sentence qui l’abandonnait à la justice séculière. Cette sentence rendue, elle se mit à faire grand nombre de pieuses lamentations et exclamations ; elle dit que tout ce qu’elle avait fait de bien ou de mal, elle n’y avait point été induite par son Roi ; à cet instant, je me 463retirai, ne voulant pas être témoin de ce qui allait se passer. La plupart des assistants pleuraient.
- Pierre Lebouchier :
Une fois que le juge ecclésiastique eut rendu sa sentence, elle fut conduite à l’échafaud du bailli par les soldats du Roi. Sur cet échafaud se tenaient le bailli et d’autres officiers séculiers ; elle y resta quelque temps avec eux, et je ne sais ce qui y fut dit ou fait ; mais après le départ du bailli et des autres officiers elle fut livrée au feu…
—Bientôt après on la conduisit sur la place du Vieux-Marché, où elle fut prêchée par maître Nicolas Midi. Je n’ai pas vu qu’on l’ait remise à la justice séculière. Mais peu de temps après le sermon je l’ai vu conduire au supplice et brûler : elle criait sans cesse
Jhésus ! Jhésus !
- Daron :
J’ai assisté au sermon fait sur le Vieux-Marché. J’ai entendu la sentence qui remettait Jeanne à la justice séculière. Aussitôt, sans aucun intervalle de temps, et sans aucune sentence du juge laïque, elle fut livrée au bourreau et menée à un ambon où avaient été dressés les bois destinés à la brûler… Elle criait et se lamentait piteusement, invoquant le nom du Seigneur Jhésus.
- Martin Ladvenu :
Quand elle fut prêchée au Viel-Marché et abandonnée à justice séculière, combien que les juges séculiers fussent assis sur un eschaffault, toutefois elle ne fut nullement condamnée d’aucun d’iceux juges, mais sans condamnation par deux sergens fut contrainte de descendre de l’eschaffault et menée par lesdits sergents jusqu’au lieu où elle devoit être brûlée, et par iceux livrée entre les mains du bourreau.
(Enquête de 1450.) — 464Après qu’elle eut été abandonnée par l’Église, des soldats anglais qui étaient là en grand nombre se saisirent d’elle, et sans aucune sentence de juge séculier, quoique le bailli de Rouen et le conseil de la cour séculière fussent présents. Je le sais, parce que j’ai toujours été avec Jeanne depuis sa sortie du château jusqu’au moment où elle rendit l’esprit.
- Ysambard de la Pierre :
J’ai bien vu et clairement aperçu à cause que j’ai toujours été présent, assistant à toute la déduction et conclusion du procès, que le juge séculier ne l’a point condamnée à mort ni à consomption de feu ; et combien que le juge lay et séculier se soit comparu et trouvé au lieu même où elle fut prêchée dernièrement et délaissée à justice séculière, toutefois sans jugement ou conclusion dudit juge, a été livrée entre les mains du bourreau et brûlée, en disant au bourreau tant seulement sans autre sentence :
(Enquête de 1450.)Fais ton devoir.
- Manchon :
Après que le juge ecclésiastique eut rendu la sentence qui l’abandonnait au bras séculier, elle fut conduite au bailli, qui était là présent ; ce dernier, sans autre délibération ou sentence, dit, en faisant un signe avec la main :
Emmenez-la ! emmenez-la !
Et, en effet, elle fut menée au lieu du supplice, où elle fut brûlée. - Laurent Guesdon :
J’ai assisté au sermon prononcé sur le Vieux-Marché avec le bailli, dont j’étais à cette époque le lieutenant. On rendit une sentence qui délaissait Jeanne à la justice séculière. Aussitôt après le prononcé de cette sentence, et quand elle venait d’être remise au bailli, sans rien de plus, et avant que, soit le bailli, soit moi, aux-quels il appartenait de rendre sentence, eussions rien prononcé, le bourreau la prit et la mena à l’endroit où un bûcher avait été préparé et où elle fut brûlée.
—En cette circonstance il fut mal procédé, car, peu d’années après, un malfaiteur, nommé Georges Folenfant, ayant été de même abandonné à la justice séculière par sentence de Injustice ecclésiastique, ce Georges, après cette sentence, fut conduit à la cohue, et là jugé et condamné dans les règles par la justice séculière, au lieu d’être sur-le-champ conduit au supplice.
- Martin Ladvenu :
Aucune sentence laïque ne fut rendue. Deux ans plus tard, lorsque le nommé Georges Folenfant fut par la justice de l’Église délaissé à la justice séculière, avant qu’on le lui remît, je fus chargé par l’archevêque et l’inquisiteur d’aller trouver le bailli, et de lui dire de ne pas faire cette fois comme on avait fait de la Pucelle ; qu’il fallait conduire Folenfant en prison, et faire avec maturité ce qui était de justice, sans y mettre la célérité dont on avait usé envers Jeanne.
- Massieu :
Le sermon de maître Nicolas Midi ayant été achevé, Jeanne fut abandonnée par les gens d’Église. Après leur départ, elle fut, sans sentence d’aucun juge séculier, conduite au lieu du supplice.
- Parmentier :
Aussitôt que l’évêque eut rendu sa sentence, elle fut conduite au feu sans que j’aie remarqué qu’aucune sentence ait été portée contre elle par le juge laïque.
- Ysambard de la Pierre :
Il ne fut pas rendu de sentence contre elle par le juge séculier ; j’en suis certain, car j’y étais. 466Après le sermon, il y eut une longue attente, puis les clercs royaux la conduisirent au supplice : nous restâmes avec elle jusqu’à la fin, frère Martin Ladvenu et moi.
—J’étais près d’elle en sa fin : elle me demanda, requist et supplia humblement d’aller en l’église prochaine et de lui apporter la croix pour la tenir élevée tout droit devant ses yeux jusques au pas de la mort, afin que la croix où Dieu pendit fut en sa vie continuellement devant sa vue.
(Enquête de 1450.) - Pierre Lebouchier :
Et pendant qu’on la liait, elle implorait et invoquait tout spécialement saint Michel. Je l’ai vue bonne chrétienne jusqu’à la fin : la plupart des assistants, qui étaient là au nombre de dix mille, pleuraient et versaient des larmes, disant que c’était une grande pitié.
- Martin Ladvenu :
Après la sentence de l’évêque, elle descendit de l’estrade où elle était restée jusque-là, et sans jugement du juge séculier fut amenée par le bourreau à l’endroit où étaient les bois qui devaient la brûler. Ces bois étaient sur un échafaud, et le bourreau y mit le feu au bas. Lorsque Jeanne vit le feu allumé, elle me dit de descendre et de tenir la croix du Seigneur très-élevée pour qu’elle put la voir, ce que je fis.
—Les Anglois a voient fait foire un haut eschaffault de plâtre, et ainsi que rapportoit ledit exécuteur, il ne la pouvoit bonnement ni facilement expédier, ni atteindre à elle, de quoi il étoit fort marry, et avoit grande compassion de la forme et cruelle manière par laquelle on la faisoit mourir.
(Enquête de 1450.) - 467Moreau :
Et le bourreau la conduisit au bûcher. Quand elle fut dans le feu, je l’entendis demander de l’eau bénite. Elle criait de toutes ses forces : Jhésus ! Elle demanda aussi une croix.
- Ricquier :
Lorsqu’elle vit que l’on mettait le feu au bûcher, elle commença à crier à haute voix : Jhésus ! Et toujours, jusqu’à la fin, elle cria : Jhésus !
- Guillaume Delachambre :
Ses pieuses lamentations et invocations arrachaient des larmes au plus grand nombre. Seuls, quelques Anglais riaient. Je l’ai entendue prononcer ces mots ou d’autres semblables :
Ha ! Rouen ! j’ai grand-peur que tu n’aies à souffrir de ma mort !
Peu de temps après elle commença à crier : Jhésus ! et à invoquer saint Michel ; puis, enfin, elle mourut dans les flammes. - Leparmentier :
Une fois que le feu l’eut atteinte, elle cria plus de six fois : Jhésus ! Une dernière fois, elle cria à haute voix dans un suprême effort : Jhésus ! Ce cri fui entendu de tous les assistants, qui presque tous pleuraient.
- Massieu :
Et quand elle fut délaissée par l’Église, j’étois encore avec elle ; et à grande dévotion demanda à avoir la croix ; et ce ayant, un Anglois qui étoit là présent en fit une petite de bois du bout d’un bâton qu’il lui bailla, et dévotement la reçut et la baisa, en faisant pieuses lamentations et récognitions à Dieu notre Rédempteur : de laquelle croix elle avoit le signe et représentation et mit icelle croix en son sein, entre sa chair et ses vêtements. Et outre elle me demanda humblement que je lui fisse avoir la croix de l’église, afin que continuellement elle pût la voir jusques à la mort. Et je fis tant que le clerc de 468la paroisse Saint-Sauveur la lui apporta : laquelle apportée elle l’embrassa moult étroitement et longuement et la détint jusqu’à ce qu’elle fust liée à l’attache. Et tant qu’elle faisoit lesdites dévotions et piteuses lamentations je fus fort précipité par les Anglois et même par aucuns de leurs capitaines de la leur laisser en leurs mains pour plus tôt la faire mourir, me disant lorsque la reconfortois en l’eschaffault :
—Comment, prêtre ! nous ferez-vous ici dîner ?
Et incontinent, sans aucune forme ou signe de jugement, la envoyèrent au feu en disant au maître de l’œuvre :Fais ton office.
Et ainsi fut menée et attachée et en continuant les louanges et lamentations dévotes envers Dieu et ses saints ; dès le dernier mot, en trépassant, cria à haulte voix :Jhésus !
Je n’ai jamais vu personne finir ses jours aussi chrétiennement.
(Enquête de 1450.) - Jean Marcel :
J’étais sur la place du Vieux-Marché le jour que Jeanne fut brûlée : je l’ai vue dans le feu criant et disant sans cesse d’une voix ferme :
—Jhésus !
J’ai su des religieux qui l’ont assistée à l’heure de sa mort qu’elle a fini ses jours de la manière la plus pieuse et la plus chrétienne. J’ai vu le plus grand nombre des assistants pleurer et se lamenter par pitié pour elle : tout le monde disait qu’elle était condamnée injustement.
- Ysambard de la Pierre :
Étant dedans les flammes, elle ne cessa jusques en la fin de confesser à haute voix le saint nom de Jhésus, en implorant et invoquant sans cesse l’aide des saints et saintes de paradis : et encore, qui plus est, en rendant son esprit et inclinant sa tête, proféra le nom de Jhésus en signe qu’elle étoit fervente en la foi de Dieu.
(Enquête de 1450.) — 469Au milieu des flammes elle eut toujours sur les lèvres le nom de Jhésus : elle disait qu’elle n’était pas hérétique ni schismatique comme le lui imputait l’écriteau… Elle m’avait supplié, aussitôt que le feu serait allumé, de descendre avec la croix et de continuer à la lui montrer, ce que je fis. À la fin elle prononçait encore avec force le nom de Jhésus, ce qui arracha des larmes de tous les assistants.
- Guesdon :
Elle mourut en prononçant le nom du Seigneur Jhésus. C’était grande pitié, et presque tous les assistants étaient émus jusqu’aux larmes.
- Martin Ladvenu :
Jusqu’à la fin de sa vie elle a maintenu et affirmé que les voix qu’elle avait eues lui étaient venues de Dieu, que tout ce qu’elle avait fait elle l’avait fait de l’ordre de Dieu ; qu’elle ne croyait pas que ses voix l’eussent trompée ; elle continua d’affirmer que les révélations qu’elle avait eues étaient de Dieu.
§4. Après le supplice
- Cusquel :
On disait partout et le peuple murmurait que Jeanne était victime d’une grande injure et d’une grande injustice.
—On disait qu’il n’y avait pas eu d’autre cause pour la condamner que la reprise de son habit d’homme, mais qu’elle ne l’avait pris, cet habit, que par pudeur, à cause des gens de guerre avec lesquels elle vivait.
- Boisguillaume :
Dès ce jour les juges et leurs adhérents 470furent notés par la population : on se les montrait, on les avait en horreur.
- Jean Ricquier :
Lorsqu’elle fut morte, les Anglais craignant qu’on ne dît qu’elle s’était évadée, commandèrent au bourreau d’éloigner un instant les flammes, afin qu’elle pût être vue ainsi de toute la foule.
—J’ai entendu dire à Jean Fleury, clerc et greffier du bailli, qu’après que son corps eut été brûlé et réduit en cendres, le bourreau avait trouvé son cœur intact et tout saignant.
—Ses cendres et tout ce qui restait d’elle fut recueilli par le bourreau et jeté par lui dans la Seine.
- Laurent Guesdon :
Aussitôt après sa mort ses cendres furent recueillies par le bourreau et jetées dans la Seine.
- Cusquel :
Après sa mort les Anglais firent recueillir et jeter ses cendres dans la Seine : ils craignaient qu’on ne crût qu’elle s’était sauvée.
- Pierre Daron :
Ses cendres furent recueillies et jetées dans la Seine.
- Leparmentier :
J’ai entendu dire que ses cendres furent recueillies et jetées dans la Seine.
- André Marguerie :
De l’ordre du cardinal d’Angleterre, ses cendres furent ramassées et jetées dans la Seine.
- Jean Ricquier :
J’étais auprès de maître Jean Alespée, alors chanoine de Rouen ; il pleurait beaucoup, et je lui ai entendu murmurer ces mots :
Plût à Dieu que fût mon âme au lieu où je crois qu’est l’âme de cette femme !
- 47Pierre Cusquel :
Le jour de sa mort, j’ai entendu maître Jean Tressart, secrétaire du Roi d’Angleterre, dire ceci :
—Il vient de mourir une chrétienne fidèle ; je crois son âme aux mains de Dieu, et je crois damnés tous ceux qui ont adhéré à sa condamnation…
Lorsque maître Jean Tressart, secrétaire du roi d’Angleterre, revint du lieu du supplice, je le vis tout attristé, se reportant avec douleur à l’événement dont il venait d’être témoin, et exprimant ses regrets d’une manière lamentable :
Nous sommes tous perdus, disait-il, nous venons de brûler une sainte ; je crois son âme avec Dieu, car elle était déjà au milieu des flammes qu’elle invoquait encore le nom de Jhésus.
- Martin Ladvenu :
Le bourreau, après la combustion, quasi à quatre heures après nones, disoit que jamais n’avoit tant craint à faire l’exécution d’aucun criminel comme il avoit en la combustion de la Pucelle, pour plusieurs causes : premièrement, pour le grand bruit et renom d’icelle ; secondement, pour la cruelle manière de la lier et afficher…
(Enquête de 1450.) —Le bourreau a rendu témoignage en ma présence qu’elle avait été brûlée injustement.
- Ysambard de la Pierre :
L’après-midi, le bourreau vint au couvent des Frères Prêcheurs ; il me dit, ainsi qu’au frère Martin Ladvenu :
—Je crains fort d’être damné ; j’ai brûlé une sainte.
Incontinent après l’exécution, le bourreau vint à moi et à frère Martin Ladvenu, mon compagnon, frappé et ému d’une merveilleuse repentance et terrible contrition, tout désespéré, craignant de ne jamais impétrer pardon 472et indulgence envers Dieu de ce qu’il avoit fait à cette sainte femme. Et disoit et affirmoit ledit bourreau que nonobstant l’huile, le soufre et le charbon qu’il avoit appliqués contre les entrailles et le cœur de ladite Jeanne, toutefois il n’avoit pu aucunement consommer ni rendre en cendres les entrailles ni le cœur ; de quoi il étoit tout étonné comme d’un miracle tout évident…
(Enquête de 1450.) —Un soldat anglais, qui la haïssait plus qu’on ne peut dire, avait juré de porter une bourrée au bûcher ; il le fit, et ayant à cet instant entendu Jeanne acclamer le nom de Jhésus, il demeura tout saisi et comme en extase à ce spectacle ; ses camarades le prirent et l’emmenèrent dans une taverne voisine du Vieux-Marché, pour le faire boire et lui rendre des forces. L’après-midi, ce même Anglais confessa en ma présence, à un Frère Prêcheur, Anglais comme lui, qu’il s’était bien trompé, qu’il regrettait bien ce qu’il avait fait le matin, et qu’il ne croyait plus Jeanne coupable ; il prétendit qu’au moment où elle rendait l’esprit il avait vu comme une blanche colombe sortir de France.
XVII. Le procès — Les juges
- Ysambard de la Pierre :
De ceux qui prirent part au procès, les uns, comme l’évêque de Beauvais, agirent pour être agréables aux Anglais ; d’autres, comme quelques 473docteurs anglais, par esprit de vengeance ; les docteurs de Paris cédèrent à l’appât d’une récompense pécuniaire ; d’autres à la peur, comme le vice-inquisiteur. Le Roi d’Angleterre, le cardinal de Winchester, le comte de Warwick et d’autres Anglais, furent les organisateurs du procès et en payèrent les frais.
- Jean Riquier :
Lorsque Jeanne fut amenée à Rouen, j’étais attaché au chœur de la cathédrale ; j’entendis quelquefois parler du procès ; je me souviens que maître Pierre Maurice, maître Nicolas Loyseleur et d’autres, disaient entre eux que les Anglais avaient une excessive frayeur de Jeanne, et n’osaient, elle vivante, mettre le siège devant Louviers, qu’ils voulaient sa mort, qu’il y avait nécessité de leur complaire ; qu’il faudrait faire le procès avec célérité et trouver occasion de la faire mourir. Tout se fit à la poursuite et aux frais des Anglais. La plupart des assesseurs n’eussent pas mieux demandé que de s’abstenir ; avant tout, c’était la peur qui les retenait.
- André Marguerie :
Quelques docteurs furent, disait-on, semoncés parce qu’ils ne parlaient pas assez au gré des Anglais.
- Pierre Cusquel :
L’opinion de toute la ville de Rouen était que l’on procédait bien plus pour plaire aux Anglais que par zèle pour la foi et pour la justice.
- Ysambard de la Pierre :
Les juges observaient assez l’ordre du droit ; mais j’ai déjà dit le mobile qui les faisait agir : ce mobile, c’était la vengeance.
- 474Guillaume du Désert :
Si elle eut été pour les Anglais au lieu d’être contre eux, elle n’eût pas été traitée ainsi.
- Pierre Bouchier :
Les Anglais la craignaient plus que toute l’armée du Roi de France ensemble : ce fut là le mobile qui les porta à lui faire un procès.
- Houppeville :
Je n’ai jamais pensé que les Anglais lui aient fait ce procès par zèle pour la foi ou pour la ramener dans la bonne voie.
- Richard de Grouchet :
La sentence m’a toujours paru injuste : je ne sais où ils ont pu prendre un prétexte et une cause pour la condamner.
- Pierre Migier :
Vu la haine dont les Anglais étaient animés contre elle, le procès peut être dit injuste, et par conséquent injuste la sentence.
- Thomas Marie :
Où il n’y a pas entière liberté de donner son avis, un procès et le jugement sont sans valeur. Si les Anglais l’avaient eue pour eux, ils l’eussent profondément honorée au lieu de la traiter comme ils l’ont fait.
- Massieu :
Lorsqu’il vit qu’elle allait périr, Loyseleur fut pris de remords, et, montant dans la charrette où elle était, il voulait obtenir d’elle son pardon : de quoi les Anglais furent tellement mécontents que, sans le comte de Warwick, ils l’eussent tué ; le comte de Warwick lui enjoignit de quitter Rouen sur-le-champ, s’il voulait sauver sa vie. — Loyseleur mourut subitement à Bâle.
- Boisguillaume :
Tous ceux qui ont été coupables de sa mort ont fini honteusement. Peu de jours après le procès, 475Nicolas Midi fut frappé de la lèpre. L’évêque mourut subitement pendant qu’on lui faisait la barbe.
—Dieu a puni le promoteur d’Estivet, qui a eu une fin misérable : car il fut trouvé mort un jour dans un bourbier, aux portes de Rouen. Ce d’Estivet était un mauvais homme, cherchant toujours querelle aux greffiers et à tous ceux qui voulaient procéder avec justice ; adressant des injures à Jeanne, qu’il traitait de paillarde, d’ordure. Il était tout dévoué aux Anglais et ne cherchait qu’à leur complaire…
476Actes postérieurs aux deux procès (Quædam acta posterius)
I. Observation préliminaire
Jeanne à peine morte, Cauchon comprit que son procès, quelque habilement qu’il l’eût conduit, serait impuissant à le justifier. Aussi voulut-il placer sa défense sur un autre terrain. De là l’œuvre étrange qu’on va lire. C’est une prétendue enquête imaginée après coup, et menée à fin à l’aide de témoignages complaisants, dans le but de prouver que la victime aurait, chose incroyable, reconnu la justice de son supplice ! Quelques propos sans portée, survenus à la suite d’obsessions persévérantes, seraient un aveu émané d’elle-même qu’elle aurait été pendant sa vie un instrument satanique !
477Lorsqu’elle sut que sa fin était proche, écrivit ensuite l’Université en se fondant sur cette pièce sans caractère, elle confessa sans détours et avec force gémissements qu’elle avait été le jouet et la victime de mauvais esprits…
Et le Roi, dans ses lettres du 28 juin aux princes de la chrétienté et aux prélats de l’Église, lettres qu’on trouvera à la suite avec celles de l’Université :
Et véant approucher son finement, elle cognut pleinement et confessa que les esperitz qu’elle disoit estre apparus à elle souventefois estoient mauvais et mensongiers, et que la proumesse que iceulx esperitz lui avoient plusieurs fois faicte de la délivrer estoit faulce ; et ainsi se confessa par lesdits esperitz avoir esté moquée et déçue…
En admettant que Jeanne ait tenu les propos qu’on lui prête, sollicitée qu’elle y aurait été par des docteurs cruels qui ne se seraient pas arrêtés devant le respect de sa dernière heure, il faut d’abord se demander s’ils ont bien la portée que Cauchon s’est efforcé de leur donner, ou si ces propos ne présentent pas au contraire un sens naturel qui viendrait même à l’appui de la persistance de sa foi ? La réponse ne sera pas douteuse pour quiconque saura comprendre son langage à travers les ambiguïtés et les perfidies d’une rédaction intentionnellement hostile et obscure. — Si ses déclarations ne reposaient que sur le témoignage du dernier déposant, Loyseleur, l’homme infâme entre les infâmes, il n’y aurait pas même à s’y arrêter. C’est ce triste personnage, en effet, qui dans son zèle inconcevable est allé jusqu’à prétendre que Jeanne, avec grande contrition de cœur, avait, ce jour-là même, demandé pardon du sang anglais et bourguignon qu’elle avait fait répandre
. Il n’y a qu’un Loyseleur au monde pour avoir pu prendre dans un sens de rétractation des paroles de conciliation et de paix qui, si elles ont été dites (et Loyseleur seul les a entendues), l’auront été dans un sens tout chrétien et comme expression suprême de la délicatesse des sentiments de cette enfant héroïque qui, devenue chef de guerre
de l’ordre de Dieu 478et malgré elle, déclara toujours avoir horreur du sang, et affirma toujours n’avoir jamais tué personne, aimant quarante fois mieux sa bannière que son épée
.
Six autres déposants viennent, en des termes aussi élastiques que vagues et ambiguë, prêter à Cauchon un timide concours : on lit parmi ces déposants les noms du chanoine de Venderès et des universitaires Maurice et de Courcelles, trois assesseurs tout dévoués aux Anglais. On y lit aussi, hélas ! le nom de Martin Ladvenu : funeste effet de la peur qui aura amené ce dernier à torturer à ce point des paroles dont il devait cependant connaître mieux qu’un autre l’esprit et la portée !… C’est à Martin Ladvenu, en effet, qu’elle dit dans cette heure suprême que ce quelle avait affirmé au sujet de l’ange de Dieu qui avait apporte une couronne à Charles VII était pure illusion : c’était elle, Jeanne, qui était cet ange ; c’était elle qui avait procuré une couronne à son Roi ; c’était elle qui lui avait donné le signe : il n’y avait pas eu d’autre ange, d’autre couronne et d’autre signe qu’elle !
Mais un bien autre grief s’élève contre cette enquête, un grief capital, qui suffirait pour la faire exclure ; elle n’a pas été signée par les greffiers ; aucun d’eux n’a consenti à y mettre sa signature, quoique de ce expressément requis ; aucun n’a voulu authentiquer cet examen occulte, ni l’annexer au procès. En cela, les greffiers se sont montrés à la fin ce qu’ils avaient été au début, lorsque d’Estivet, Warwick et Cauchon avaient voulu les amener à recueillir les confidences que ce même Loyseleur s’était fait fort d’obtenir dans un entretien sans témoins. Je fus à la continuacion du procèz jusques à la fin, a dit Manchon dans l’enquête de 1450, excepté que je ne fus point à quelque certain examen de gens qui parlèrent à elle à part, comme personnes privées. Néanmoins, monseigneur de Beauvais me voulut contraindre à ce signer, laquelle chose ne volus faire320…
479Certain examen de gens gui parlèrent à elle à part, comme personnes privées. Quelques monosyllabes échappés des lèvres troublées de la victime, dans les heures d’angoisse qui ont précédé son sublime sacrifice, quand sur le point de parcourir la voie douloureuse, et croyant n’avoir plus affaire qu’à des prêtres chargés de l’entretenir des soins de son âme et des choses du ciel, il aura pu lui arriver de laisser entrevoir qu’elle envisageait avec effroi l’amertume du calice placé sous ses yeux ! Transeat a me calix iste ! Elle n’aurait pas été seule à les dire, ces paroles de la nature en révolte contre une fin aussi injuste que volontaire ! Voilà où le juge a eu l’étrange pensée de placer sa justification !
Ce travail, désavoué par ses propres greffiers, Cauchon l’a glissé furtivement à la suite de son procès, sans explications d’aucune sorte, sous cette mention laconique et d’apparence indifférente : Quædam acta posterius
; et ce travail, il l’a fait suivre des dépêches officielles des autorités spirituelle et temporelle qui s’étaient hâtées d’admettre la réalité de cette prétendue rétractation.
Que ces documents parvenus à Rome y aient fait impression au point d’arrêter toute demande d’éclaircissements sur le mérite de la condamnation, on le comprend. Rome alors ignorait ce qu’elle connut plus tard, les protestations des greffiers, et toutes les autres circonstances qui eussent été de nature à l’éclairer. Pour nous qui sommes à cet égard exactement informés, ces pièces sont sans valeur et laissent peser sur les juges et leurs auxiliaires le poids d’une absolue réprobation.
À la suite de cette enquête étrange et des dépêches officielles du gouvernement anglais et de l’Université, on lira le document qui termine la série des Acta posterius. C’est une condamnation prononcée par Cauchon contre un religieux dominicain coupable du grand crime d’avoir, le jour du supplice, mal parlé des juges et traité leur sentence d’injuste. On a peine à comprendre le motif qu’a pu avoir Cauchon d’insérer cette procédure à la suite de son procès.
480Aurait-il espéré faire croire par là qu’il n’y avait eu dans tout Rouen que ce seul religieux qui ait pris parti pour la victime ? Son calcul l’aurait bien trompé. Ce document prouve au contraire une chose qui n’avait pas besoin d’être démontrée, les sentiments de la population de Rouen, du clergé et des corps religieux, en présence de ce grand attentat.
Tels sont les divers documents dont Cauchon a fait suivre son œuvre principale.
À leur suite nous avons inséré une pièce à laquelle le juge s’était bien gardé de donner de la publicité : ce sont les lettres de garantie qui, moins de quinze jours après le procès, furent délivrées aux juges et à leurs adhérents, fauteurs et complices, par le Roi à la relacion de son grand conseil
. Ce document curieux, d’une authenticité incontestable, fut produit en original au cours de l’instance de réhabilitation où il est entré comme pièce probante. Il montre, en effet, que les auteurs du meurtre et leurs complices à tous les degrés furent aussitôt épouvantés des conséquences de leur action. Voulant un sûr appui contre Rome, contre le concile général et aussi contre le gouvernement de Charles VII, ils ne crurent pas en trouver un plus solide que la puissance même qui, après les avoir mis en mouvement, avait un immense intérêt à les défendre.
Nous sommes deuement informez, dit le Roi dans une lettre de garantie, que ledit procès a été fait et conduit meurement et canoniquement, justement et sainctement,… promectons en parolle de roy que s’il advient que par quelconque personne de quelque estat, dignité, degré, prééminence ou auctorité qu’ils soient, lesdits juges, docteurs, maistres, clercs, promoteurs, avocats, conseillers, notaires et aultres qui ont besoigné, vacqué et entendu audit procès, fussent traiz en cause dudit procès ou de ses dépendances, pardevant notre saint Père le Pape, le saint concilie général ou aultrement : nous les aiderons et deffendrons…, nous adjoindrons au procès que en vouldront intenter contre eulx quelzconques personnes de quelque estat qu’ilz soient, en quelque manière 481que ce soit… si ce donnons en mandement à tous nox ambaxadeurs et messagiers tant de notre sang et lignaige comme aultres qui seroient en court de Rome pour nosditz royaulmes, que toutesfoiz que sçauront que à l’occasion des dessusditz lesditz seront mis ou traitz en cause pardevant notredit saint Père, ledit saint concilie ou aultre part, ilz se adjoignent incontinent pour et en nostre nom…
Ces divers documents complètent, avec la seconde partie des enquêtes de la réhabilitation, les pièces qu’il importe de connaître en dehors des procès mêmes.
II. Information faite après l’exécution sur beaucoup de choses dites par Jeanne à la fin de sa vie et à l’article de la mort
Le jeudi, septième jour de juin, l’an 1431, nous, juges, avons d’office fait une information sur certaines choses que feue Jeanne avait dites devant des personnes dignes de foi, lorsqu’elle était encore en prison et avant d’être conduite en jugement :
§1. Nicolas de Venderès
Vénérable et circonspecte personne maître Nicolas de Venderès, licencié en droit canon, archidiacre d’Eu, de l’âge de cinquante-deux ans ou environ, témoin produit, reçu, juré et examiné ce même jour, a déclaré ce qui suit sous la foi du serment :
Le mercredi, avant-dernier jour du mois de mai, veille de la fête de l’Eucharistie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Jeanne étant encore dans la prison du château de Rouen où elle était détenue, a dit qu’attendu que les voix qui viennent 482à elle lui avaient promis qu’elle serait délivrée de prison et qu’elle voyait le contraire, elle comprenait maintenant et savait quelle avait été et était encore trompée par elles. Jeanne, en outre, disait et confessait quelle avait vu de ses propres yeux et entendu de ses propres oreilles les apparitions et les voix dont il est fait mention au procès.
À cela étaient présents, vous, juges susdits, et, en outre, maître Pierre Maurice, Thomas de Courcelles, Nicolas Loyseleur, frère Martin Ladvenu, Jean Tout mouillé, Jacques Lecamus et plusieurs autres.
§2. Martin Ladvenu
Frère Martin Ladvenu, prêtre de l’ordre des Frères Prêcheurs, de l’âge de trente-trois ans ou environ, témoin produit, reçu, juré et examiné, a dit et dépose ce qui suit sous la foi de son serment :
Le matin du jour que fut rendue la sentence, et avant qu’elle fût conduite en jugement, Jeanne, en présence de maîtres Pierre Maurice, de Nicolas Loyseleur et de frère Jean Toutmouillé qui se trouvait avec moi, a dit et confessé qu’elle savait et connaissait que les voix et apparitions qui venaient à elle, dont il est fait mention au procès, l’avaient trompée, parce quelles lui avaient promis qu’elle serait délivrée et affranchie de la prison, et quelle voyait bien le contraire.
D. de l’évêque : Qui est-ce qui portait Jeanne à parler ainsi ?
R. Pierre Maurice, Nicolas Loyseleur et moi nous l’exhortions à sauver son âme, et lui demandions s’il était vrai qu’elle eût eu ces voix et apparitions ? Elle répondait que c’était bien vrai, et elle continua à nous le dire jusqu’à la fin, mais sans déterminer avec précision (du moins, d’après ce que j’en ai entendu) sous quelle forme lui venaient ses apparitions. Tout ce dont il me souvient, c’est quelle disait qu’elles lui venaient en grandie multitude et en minime quantité (in magna multitudine et quantitate minima). En outre, j’ai à cet instant entendu Jeanne dire et confesser que, 483puisque les gens d’Église tenaient et croyaient que si c’étaient des esprits qui venaient à elle, ces esprits procédaient des malins esprits, elle aussi tenait et croyait comme les gens d’Église, et ne voulait plus ajouter foi à ces esprits. Et selon qu’il me paraît, Jeanne alors était saine d’esprit.
Ledit frère Ladvenu a ajouté ceci :
Le même jour j’ai entendu Jeanne dire que bien qu’elle eût dit dans ses aveux et confessions, et affirmé bien haut au cours du procès qu’un ange de Dieu avait apporté une couronne à celui qu’elle dit être son Roi, et quoiqu’elle eût affirmé qu’elle avait elle-même accompagné cet ange lorsqu’il avait remis cette couronne à celui quelle dit être son Roi (avec tous les autres détails dont ce fait principal est assorti dans ses interrogatoires) ; néanmoins, de son plein gré et sans y être contrainte, elle avait ce jour confessé ce qui suit : malgré tout ce qu’elle avait affirmé au sujet de cet ange, aucun ange n’avait apporté de couronne ; c’était elle, Jeanne, qui avait été cet ange et qui avait dit et promis à celui qu’elle appelle son Roi que, s’il la mettait en œuvre, elle le ferait couronner à Reims. Il n’y avait pas eu d’autre couronne envoyée de Dieu, malgré tout ce qu’elle avait pu affirmer dans le cours de son procès au sujet de la couronne et du signe donné à celui qu’elle appelle son Roi321.
§3. Pierre Maurice
Vénérable et discrète personne maître Pierre Maurice, professeur de théologie, chanoine de Rouen, de l’âge de trente-huit ans ou environ, témoin produit, reçu, juré et examiné le même jour, dépose ainsi qu’il suit sous la foi du serment :
Le jour de la sentence, Jeanne étant encore dans la prison, je m’étais rendu auprès d’elle dès le matin, afin de l’exhorter à sauver son âme. En l’exhortant ainsi, je lui demandai ce qu’il en était de l’ange dont il est fait mention 484au procès, qui, selon elle, avait apporté une couronne à celui qu’elle appelle son Roi ? Elle répondit que c’était elle-même qui était cet ange. L’ayant interrogée ensuite au sujet de la couronne qu’elle avait promise à son Roi, de la multitude d’anges qui l’accompagnaient à cet instant, etc., etc. ; elle répondit qu’il était vrai que des anges lui apparaissaient sous formes de choses minimes (sub specie quarumdam rerum minimarum). — Finalement je lui demandai si cette apparition était réelle ?
Oui, répondit-elle, des esprits me sont apparus réellement : soient bons, soient mauvais esprits, ils me sont apparus.— Elle dit encore qu’elle avait surtout entendu ses voix à l’heure des complies, quand on sonnait les cloches, et le matin aussi, également quand on sonnait les cloches. — Et comme je lui disais qu’ils étaient de mauvais esprits, en ceci qu’ils lui avaient promis sa délivrance et qu’ils l’avaient trompée :C’est vrai, répondit-elle, ils m’ont trompée.— Je l’ai aussi entendue déclarer que de savoir si c’étaient de bons ou de mauvais esprits, elle s’en rapportait aux gens d’Église. Lorsqu’elle parlait ainsi, Jeanne, autant qu’il m’a semblé, était saine d’esprit et d’entendement.
§4. Jean Toutmouillé
Frère Jean Toutmouillé, prêtre de l’ordre des Frères Prêcheurs, de l’âge de vingt-quatre ans ou environ, témoin produit, reçu, juré et examiné, le même jour a dit et déclaré ce qui suit sous la foi du serment :
Le jour que fut portée sentence contre Jeanne, mercredi, veille de la fête de l’Eucharistie du Christ, j’accompagnai frère Martin Ladvenu qui, de grand matin, se rendit auprès d’elle afin de l’exhorter à sauver son âme ; j’entendis d’abord maître Pierre Maurice, qui nous avait précédés auprès d’elle, déclarer qu’elle avait confessé que tout ce qui concernait la couronne était fiction, que c’était elle qui était l’ange. Ledit maître nous rapporta cela en latin. — Ensuite Jeanne fut interrogée au sujet des voix et des apparitions qui lui venaient. Elle répondit qu’elle entendait réellement des voix, principalement 485quand les cloches sonnaient compiles ou matines ; et elle persista à le dire, quoique maître Pierre Maurice lui eût dit que quelquefois quand les cloches sonnaient, on croyait entendre et saisir des bruits de voix humaines. — Jeanne dit aussi et confessa qu’elle avait eu des apparitions qui venaient souvent à elle en grande multitude et en petites quantités, c’est-à-dire sous formes minimes ; elle n’expliqua pas autrement la forme et le genre de ses apparitions. Le même jour, après que vous, évêque, fûtes entré avec le seigneur vicaire du seigneur inquisiteur dans la chambre où elle était détenue, vous dites à Jeanne en français :
Or ça, Jeanne, vous nous avez toujours dit que vos voix vous disaient que vous seriez délivrée ; vous voyez maintenant comment elles vous ont déçue ; dites-nous maintenant la vérité ? — Vraiment, vous répondit Jeanne, je vois bien qu’elles m’ont déçue !Je ne lui entendis rien dire de plus, si ce n’est qu’au commencement de cette journée, avant que vous fussiez arrivés à la prison, Jeanne ayant été interrogée si elle croyait que ses voix et apparitions procédaient de bons ou de mauvais esprits, elle avait répondu :Je ne sçays, je m’en attends à ma mère l’Église, ouje m’en attends à vous, qui êtes gens d’Église. Et autant qu’il m’a paru, Jeanne était saine d’esprit à cet instant ; j’ai alors entendu Jeanne déclarer elle-même qu’elle était saine d’esprit.
§5. Jacques Lecamus
Messire Jacques Lecamus, prêtre, chanoine de Reims, de l’âge de cinquante-quatre ans ou environ, témoin produit, reçu, juré, et examiné le même jour, a dit et déclaré ce qui suit sous la foi du serment :
Le mercredi, veille de la fête de l’Eucharistie du Christ, j’allai avec vous, évêque, dans la chambre du château de Rouen où Jeanne était détenue, et là j’entendis Jeanne dire et confesser publiquement et à voix assez haute pour être entendue de tous les assistants,
qu’elle avait eu des apparitions, qu’elle avait aussi entendu des voix, que ces apparitions et ces voix lui avaient promis qu’elle serait délivrée de 486prison ; mais maintenant elle voyait bien qu’elles l’avaient trompée, et pour avoir été trompée ainsi, elle croyait qu’elles n’étaient pas de bonnes voix, ni de bonnes choses (bonas res). — Peu de temps après, elle confessa ses péchés au frère Martin, de l’ordre des Prêcheurs. Après le sacrement de confession et de pénitence, lorsque le même frère allait lui administrer le sacrement de l’Eucharistie et tenait déjà dans ses mains l’hostie consacrée :Croyez-vous, lui demanda-t-il, que ceci soit le corps du Christ ? — Oui, répondit-elle, et je crois que lui seul peut me délivrer ; je demande qu’il me soit administré.Après la communion, le même frère lui dit :Croyez-vous encore à vos voix ? — Je ne crois qu’à Dieu, répondit-elle, et ne veux plus ajouter foi à mes voix pour m’avoir trompée à ce point !
§6. Thomas de Courcelles
Maître Thomas de Courcelles, maître ès arts, bachelier en théologie, de l’âge de trente ans ou environ, témoin produit, reçu, juré et examiné ledit jour, a dit et déposé ce qui suit, sous la foi du serment :
Mercredi, veille de la fête de l’Eucharistie du Christ, étant en présence de vous, évêque, dans la chambre du château de Rouen, où Jeanne était détenue, j’ai entendu et compris que vous demandiez à Jeanne s’il n’était pas vrai que ses voix lui eussent promis de la délivrer ? Elle répondit que ses voix le lui avaient promis en effet, et lui avaient dit de faire bon visage ; et autant qu’il me semble elle ajouta :
Je vois bien que j’ai été trompée.Et alors vous, évêque, dites à Jeanne qu’elle pouvait bien voir à présent que ses voix n’étaient pas de bons esprits, et qu’ils ne venaient pas de Dieu, car s’ils eussent eu une telle nature, ils n’eussent jamais dit une chose fausse et n’eussent pas menti322.
487§7. Nicolas Loyseleur
Maître Nicolas Loyseleur, maître ès arts, chanoine de Rouen et de Chartres, de l’âge de quarante ans ou environ, témoin produit, reçu, juré et examiné le même jour, a dit et déclaré ce qui suit, sous la foi de son serment :
Mercredi, veille de la fête de l’Eucharistie du Seigneur, je m’étais rendu dès le matin avec vénérable personne maître Pierre Maurice, dans le lieu où était détenue Jeanne, vulgairement appelée la Pucelle, pour l’exhorter et avertir au sujet du salut de son âme. Elle fut requise de dire la vérité au sujet de cet ange qu’elle avait déclaré avoir apporté à celui qu’elle dit être son Roi une couronne très-précieuse et de l’or le plus pur, et engagée à ne plus cacher la vérité, attendu qu’il ne lui restait plus qu’à songer à son propre salut : alors je l’entendis déclarer que c’était elle-même qui avait annoncé à celui qu’elle dit être son Roi la couronne en question, que c’était elle qui était l’ange dont elle avait parlé, et qu’il n’y avait pas eu d’autre ange qu’elle. — Interrogée si elle avait réellement remis une couronne à celui qu’elle dit être son Roi, elle répondit qu’il n’y avait pas eu d’autre couronne que la promesse du couronnement, promesse qu’elle avait faite en donnant à son Roi l’assurance qu’il serait couronné. — En présence de maître Pierre Maurice, des deux Frères Prêcheurs, de vous, évêque, et de plusieurs autres, je l’ai entendue plusieurs fois déclarer
qu’elle avait eu réellement des révélations et apparitions d’esprits, que ses révélations l’avaient trompée, qu’elle le reconnaissait à cela qu’elles lui avaient promis sa délivrance et qu’elle voyait maintenant le contraire, qu’elle voulait s’en rapporter aux clercs pour savoir si ces esprits étaient bons ou mauvais, qu’elle ne leur ajoutait et ne leur ajouterait désormais plus foi. Je l’exhortai, pour détruire l’erreur qu’elle avait semée dans le peuple, à déclarer publiquement qu’elle avait été trompée elle-même et qu’elle avait par sa faute trompé le peuple en ajoutant foi à ces révélations et en conseillant au peuple d’y croire ; je lui dis qu’il fallait qu’elle en demandât humblement pardon. Elle me dit 488qu’elle le ferait volontiers ; mais qu’elle ne croyait pas pouvoir se le rappeler quand viendrait le moment utile, c’est-à-dire quand elle se trouverait en présence du peuple ; elle pria son confesseur de lui remettre ce point en mémoire et tout ce qui pourrait tourner à son salut. — De tout cela et de beaucoup d’autres indices, je conclus que Jeanne était alors saine d’esprit. — Elle manifesta une grande pénitence et une grande contrition de ses crimes. Je l’ai entendue dans sa prison, en présence d’un grand nombre de témoins, et ensuite en jugement, demander avec une grande contrition de cœur pardon aux Anglais et aux Bourguignons d’en avoir, ainsi quelle reconnaissait, fait tuer, battre et damner un très-grand nombre.
III. Lettre que le roi notre seigneur a écrite à l’empereur, aux rois, ducs et autres princes de toute la chrétienté, après la mort de Jeanne d’Arc
(Traduit :)
Votre Grandeur souveraine, Roi sérénissime et frère précarissime, a toujours su, d’une affection très-zélée, favoriser avec grand soin l’honneur de la foi catholique et la gloire du nom du Christ ; les nobles efforts de Votre Grandeur, ses célèbres travaux, sont chaque jour employés à la protection du peuple fidèle et à la guerre des hérétiques dangereux ; vos esprits sont pénétrés d’une joie immense chaque fois que le triomphe de la foi orthodoxe et la destruction des erreurs pestilentielles retentissent sur la terre. C’est ce qui nous a porté à vous écrire au sujet d’une devineresse qui s’est, dans ces derniers temps, présentée dans notre royaume de France, où elle vient de recevoir le juste châtiment de ses méfaits.
489Il s’était élevé une femme d’une rare présomption, que le vulgaire appelait Pucelle, qui, contre décence de nature, avait pris un habit d’homme, s’était armée pour la guerre, et dans des réunions belliqueuses avait jeté le carnage au milieu des combats. Sa présomption était allée jusque-là quelle s’était dite envoyée de Dieu pour la guerre, affirmant bien haut que Michel, Gabriel et une immense multitude d’autres anges lui étaient apparus, ainsi que les vierges saintes Catherine et Marguerite.
Pendant près d’une année elle a séduit à ce point une grande étendue de peuples, que grand nombre d’hommes s’éloignant de la vérité se sont tournés vers les fables que la rumeur publique répandait dans presque tout l’univers, au sujet des faits de cette femme superstitieuse. Enfin la clémence divine s’est émue de pitié à la vue de son peuple menacé d’être entraîné trop légèrement par ces croyances aussi nouvelles que périlleuses.
Pour prouver que son esprit n’était pas en elle, Dieu a mis cette misérable femme entre nos mains et en notre pouvoir. Mais quoiqu’elle eût accablé notre peuple de grands dommages, jeté un grand trouble dans nos États, et qu’il nous fût bien permis d’en exiger sur-le-champ un châtiment sévère, néanmoins nous n’avons jamais eu la pensée de venger de cette manière une telle injure ni de la livrer de suite à la justice séculière. Requis par le chef ecclésiastique du diocèse dans lequel elle avait été prise de la remettre au jugement de la justice de l’Église, attendu qu’il n’était bruit que des crimes graves et scandaleux qu’elle avait commis contre la foi orthodoxe et contre la religion chrétienne ; nous, comme il convient à un roi chrétien révérant l’autorité ecclésiastique d’une affection filiale, avons aussitôt livré ladite femme au jugement de notre mère la sainte Église et à la juridiction du susdit prélat. Et celui-ci, avec grande solennité et gravité, pour l’honneur de Dieu et l’édification salutaire du peuple, avec le vicaire de l’inquisiteur du mal 490hérétique qu’il s’était adjoint, a déduit dans cette affaire un procès très-célèbre.
Après que les juges susdits eurent employé bien des jours à interroger cette femme, ils firent examiner ses confessions et assertions par des docteurs et maîtres de l’Université de Paris, et grand nombre d’autres personnages très-lettrés. De leurs délibérations il est résulté clairement pour les juges que cette femme était superstitieuse, devineresse, idolâtre, invocatrice des démons, blasphématrice envers Dieu, ses saints et ses saintes, schismatique et errante en beaucoup de points de la foi du Christ.
Pour que cette misérable pécheresse fût purgée de tant de crimes si grands et si pernicieux, pour que son âme fut guérie de cette maladie mortelle, elle a été, pendant bien des jours, avertie par des exhortations fréquentes et charitables de rejeter loin d’elle toutes ses erreurs, de rentrer dans le droit chemin de la vérité et de prendre garde au danger grave que couraient son corps et son âme. Mais l’esprit d’orgueil l’avait tellement envahie que les saines doctrines et les conseils de salut n’ont aucunement pu amollir son cœur de fer : loin de là, elle n’était que plus disposée à affirmer sans cesse qu’elle avait toujours agi de l’ordre de Dieu et des vierges saintes lui apparaissant visiblement. Et ce qui était encore plus désastreux, elle ne voulait reconnaître aucun juge sur terre, ni se soumettre à aucun autre qu’à Dieu et aux bienheureux qui triomphent déjà dans la patrie céleste, répudiant le jugement de notre seigneur le souverain Pontife, du concile général et de toute l’Église militante.
Lorsque les juges susdits virent son cœur endurci à ce point, ils la firent mettre en présence de tout le peuple ; là, ses erreurs furent déclarées dans une prédication publique, puis ensuite une dernière monition lui fut adressée : la sentence de condamnation commença même à être lue par les juges ; mais, avant qu’elle eût été lue en entier, cette femme, changeant enfin de manière de penser, proclama qu’à l’avenir 491elle tiendrait un meilleur lançage : les juges entendirent cela avec une joie extrême ; espérant avoir sauvé son corps et son âme de la perdition, ils prêtèrent aux paroles de cette femme une oreille bienveillante. Elle se soumit alors d’elle-même à ta décision de l’Église, et à cœur ouvert révoqua et abjura ses erreurs et ses crimes pestilentiels, souscrivant de sa propre main la cédule qui contenait la formule de sa révocation et de son abjuration.
La pieuse mère Église se réjouissant à la vue de la pécheresse pénitente, et ramenant au bercail la brebis perdue dans le désert et retrouvée, l’avait livrée à la prison pour y faire une pénitence salutaire. Mais le feu de son orgueil qui paraissait éteint, excité de nouveau par le souffle du démon, s’est rallumé en flammes pestilentielles, et cette malheureuse est revenue aux erreurs et aux fables insensées qu’elle avait auparavant vomies. Enfin, ainsi que le commandaient les règles de l’Église, pour qu’elle ne pût infecter désormais les autres membres du Christ, elle a été abandonnée au jugement du pouvoir séculier, qui a décidé que son corps serait brûlé. La malheureuse voyant sa fin prochaine, a reconnu ouvertement et confessé pleinement que les esprits qu’elle avait affirmé si souvent lui être apparus étaient des esprits malins et menteurs, qui lui avaient faussement annoncé sa délivrance, et l’avaient séduite et trompée.
Telle a été sa mort, telle sa fin, Roi sérénissime ; nous avons jugé utile de vous la notifier par les présentes, afin que vous connaissiez la chose de source certaine, et que Votre royale Grandeur puisse en informer les autres. Nous croyons tout à fait nécessaire aux peuples fidèles que, par Votre Sérénité et par les autres princes tant ecclésiastiques que séculiers, les peuples catholiques soient amenés avec soin à ne pas croire à ces superstitions et à ces erreurs, en ces temps surtout où nous voyons surgir partout tant de faux prophètes et de semeurs d’erreurs s’élevant avec une impudente audace contre l’Église notre sainte mère. Ils finiraient par empoisonner le peuple entier du Christ, si la souveraine 492miséricorde et ses fidèles ministres ne veillaient avec un zèle diligent à repousser et châtier les efforts de ces hommes réprouvés.
Daigne Jésus-Christ conserver Votre Grandeur, Roi sérénissime, pour la défense de son Église et de la religion chrétienne pendant de longs jours, avec tous nos vœux de prospérité et de bonheur.
Donné à Rouen, le VIII juin, l’an 1431. (Signé :) Henri.
IV. Lettre que le roi notre seigneur a écrite après la mort de Jeanne d’Arc aux prélats de l’Église, aux ducs, comtes et autres nobles, et aux cités de son royaume de France
(Texte original.)
Révérend père en Dieu, il est assez commune renommée jà comme partout divulguée, comment celle femme qui se fesoit appeller Jehanne la Pucelle, erronée divineresse, s’estoit, deux ans a et plus, contre la loy divine et l’estat de son sexe fémenin, vestue en habit d’omme, chose à Dieu abhominable, et en tel estat transportée devers nostre ennemi capital, auquel et à ceulx de son parti, gens d’église, nobles et populaires, donna souvent à entendre qu’elle estoit envoiée de par Dieu, en soy présumptueusement vantant qu’elle avoit souvent communicacion personnelle et visible avec saint Michiel et grant multitude d’angles et de saintes de paradis, comme sainte Katherine et sainte Marguerite ; par lesquelx faulx donnez à entendre, et l’espérance qu’elle promectoit de victoires futures, divertit pluseurs cuers d’ommes et de femmes de la voye de vérité, et les convertit à fables et mensonges.
493Se vestit aussi d’armes appliquées pour chevaliers et escuiers, leva estandard, et en trop grant oultrage, orgueil et présumpcion, demanda avoir et porter les très nobles et excellentes armes de France, ce que en partie elle obtint, et les porta en pluseurs conflictz et assaulx, et ses frères, comme l’en dit ; c’est assavoir ung escu à champ d’asur avec deux fleurs de liz d’or, et une espée la poincte en hault, ferue en une couronne. En cest estat, s’est mise aux champs, a conduit gens d’armes et de trait en exercite et grans compaignies, pour faire et exercer cruaultez inhumaines, en respendant le sang humain, en faisant sédicions et commocions de peuple, le induisant à parjuremens et pernicieuses rebellions, supersticions et faulse créance, en perturbant toute vraye paix et renovellant guerre mortelle, en se souffrant adourer et révérer de pluseurs comme femme sainctifiée, et autrement dampnablement ouvrant en divers cas longs à exprimer, qui toutevoies en pluseurs lieues ont esté assez congneuz, dont presque toute la chrestienté a esté fort scandalizée.
Mais la divine puissance aiant pitié de son peuple loyal, qui ne l’a longuement laissié en péril ne souffert demourer en vaines, périlleuses et nouvelles crédulitez où si légièrement se mectoit, a voulu permettre, de sa grante miséricorde et clémence, que la dicte femme ait esté prinse devant Compiengne, et mise en nostre obéissance et dominacion.
Et pour ce que dès lors feusmes requis par l’évesque ou diocèse duquel elle avait esté prinse, que icelle, comme notée et diffamée de crimes de lèse-magesté divine, lui feissions délivrer, comme à son juge ordinaire ecclésiastique, nous, tant pour révérence de nostre mère sainte Église de laquelle voulons les sainctes ordonnances préférer à noz propres faiz et voulontez, comme raison est, comme pour honneur aussi et exaltacion de nostredicte sainte foy, lui feismes baillier ladicte Jehanne afin de lui faire son procès323, 494sans en vouloir estre prinse par les gens et officiers de nostre justice séculière aucune vengence ou punicion, ainsi que faire nous estoit raisonnablement licite, actendus les grans dommaiges et inconvéniens, les horribles homicides et détestables cruaultez, et autres maulx innumérables qu’elle avoit commis à l’encontre de nostre seigneurie et loyal peuple obéissant.
Lequel évesque, adjoint avec lui le vicaire de l’inquisiteur des erreurs et hérésies, et appellez avec eulx grant et notable nombre de solennelz maistres et docteurs en théologie et droit canon, commença par grant solennité et deue gravité le procès d’icelle Jehanne. Et après ce que lui et ledit inquisiteur, juges en ceste partie, orent par pluseurs et diverses journées interroguée ladicte Jehanne, firent les confessions et assercions d’icelle meurement examiner par lesdiz maistres et docteurs, et généralement par toutes les Facultez de l’estude de nostre très chière et très amée fille l’Université de Paris, devers laquelle lesdites confessions et assercions ont esté envoiées. Par l’oppinion et délibéracion desquelz, trouvèrent lesditz juges icelle Jehanne supersticieuse, divineresse, ydolatre, invoqueresse de déables, blaphémeresse en Dieu et en ses Sains et Saintes, scismatique et errant par moult de fois en la foy Jhesus-Crist. Et pour la réduire et ramener à l’unité et communion de nostredicte mère sainte Église, la purgier de si horribles, détestables et pernicieux crimes et péchiez, et guérir et préserver son âme de perpétuelle peinne et dampnacion, fu souvent et par bien long temps très charitablement et doulcement admonnestée à ce que, toutes erreurs par elle rejectées et mises arrière, voulsist humblement retourner à la voye et droit sentier ; autrement elle se mettoit en grief péril d’âme et de corps.
Mais le très périlleux et divisé esperit d’orgueil et d’oultrageuse présumpcion, qui tousjours s’efforce de vouloir empeschier et perturber l’union et seurté des loyaulx chrestiens, telement occupa et détint en ses liens le courage 495d’icelle Jehanne, que, pour quelconque saine doctrine ou conseilz, ne autre doulce exhortacion que on lui admenistra, son cuer endurcy et obstiné ne se volt humilier ne amolir ; mais souvent se vantoit que toutes choses qu’elle avoit faictes, estoient bien faictes, et les avoit faictes du commandement de Dieu et desdites sainctes Vierges qui visiblement s’estoient à elle apparus, et, qui pis est, ne recongnoissoit ne vouloit recongnoistre en terre fors que Dieu seulement et les Sains de Paradis, en refusant et reboutant le jugement de nostre saint père le Pape, du Concile général et de l’universal Église militant.
Et véans les juges ecclésiastiques son dit courage par tant et si longue espace de temps endurcy et obstiné, la firent amener devant le clergié et le peuple assemblé en très grant multitude, en la présence desquelz furent solennelment et publiquement par ung notable maistre en théologie, ses cas, crimes et erreurs, à l’exaltacion de nostre dicte foy chrestienne, extirpacion des erreurs, édificacion et amendement du peuple chrestien, preschiez, exposez et déclairez, et de rechief fu charitablement admonnestée de retourner à l’union de sainte Église, et de corriger ses faultes et erreurs ; en quoy encores demoura pertinace et obstinée. Et ce considérans les juges dessusdiz, procédèrent à prononcier la sentence contre elle, en tel cas de droit introduitte et ordonnée.
Mais devant ce que icelle sentence feust parleue, elle commença par samblant à muer son courage, disant qu’elle vouloit retourner à sainte Église ; ce que volontiers et joyeusement oïrent les juges et clergié dessusdiz, qui à ce la receurent benignement, espérans par ce moien son âme et son corps estre rachetez de perdicion et tourment. Adoncques se soubzmist à l’ordonnance de sainte Église, et ses erreurs et détestables crimes révoqua de sa bouche et abjura publiquement, signant de sa propre main la cédule de ladicte révocacion et abjuracion ; et par ainsi, nostre piteuse mère sainte Église soy esjoissant sur la pécheresse faisant pénitence, voulant la brebis recouvrée et trouvée, qui par le 496désert s’estoit égarée et fourvoiée, ramener avec les autres, icelle Jehanne, pour faire pénitence salutaire, condempna en chartre.
Mais guères de temps ne fu illec que le feu de son orgueil, qui sembloit estre extaint en elle, ne se rembrasast en flammes pestilencieuses par les soufflemens de l’ennemy ; et tantost rencheut ladicte femme maleureuse ès erreurs et faulces enrageries que par avant avoit proférées, et depuis révocquées et abjurées, comme dit est.
Pour lesquelles choses, selon ce que les jugemens et institucions de saincte Église l’ordonnent, afin que doresnavant elle ne contaminast les autres membres de Jhésu-Crist, elle fu derechief preschiée publiquement, et comme rencheue es crimes et faultes par elle acoustumez, délaissé à la justice séculière, qui incontinent la condempna à estre brulée. Et véant approuchier son finement, elle congnut plainnement et confessa que les esperilz qu’elle disoit estre apparus à elle souventeffois, estoient mauvais et mensongiers, et que la promesse que iceulz esperilz lui avoient pluseurs fois faicte de la délivrer, estoit faulse ; et ainsi se confessa par lesditz esperilz avoir esté moquée et déceue.
Icy est la fin des euvres ; icy est l’issue d’icelle femme, que présentement vous signifions, révérend père en Dieu, pour vous informer véritablement de ceste matière, afin que par les lieux de vostre diocèse que bon vous semblera, par prédicacions et sermons publiques et autrement, vous faictes notiffier ces choses pour le bien et exaltacion de nostre dicte foy et édificacion du peuple chrestien, qui, à l’occasion de euvres d’icelle femme, a esté longuement déceu et abusé ; et que pourvéez, ainsi que à vostre dignité appartient, que aucuns du peuple à vous commis ne présument croire de légier en telles erreurs et périlleuses supersticions, mesmement en ce présent temps ouquel nous véons drécier pluseurs faulx prophètes et semeurs de dampnées, erreurs et fole créance, lesquelz, eslevez contre nostre mère sainte Église par fol hardement et oultrageuse présumpcion, pourroient 497par aventure contaminer de venin périlleux de faulse créance, le peuple chrestien, se Jhesu-Crist, de sa miséricorde, n’y pourvéoit ; et vous et ses ministres qu’il appartient, ne entendez diligemment à rebouter et punir les voulentez et folz hardemens des hommes reprouchiez.
Donné en nostre ville de Rouen, le XXVIIIe jour de juing. (Signé :) Henry.
V. Lettre de l’Université de Paris au pape, à l’empereur et au collège des cardinaux, à l’occasion du jugement de Jeanne d’Arc
(Traduit.)
Nous croyons, Très-Saint Père, qu’on doit travailler avec d’autant plus de zèle à ce que les efforts pestilentiels des faux prophètes et des hommes réprouvés ne souillent pas de leurs nombreuses erreurs la sainte Église, que la fin des siècles est plus prochaine, et que le Docteur des nations a, pour les derniers jours, prédit des temps périlleux pendant lesquels les hommes ne sauront plus supporter la saine doctrine, et détourneront leur esprit de la vérité pour le tourner vers le mensonge. La vérité l’a dit elle-même :
Il surgira de faux Christ et de faux prophètes qui donneront des signes et des prodiges tels que les élus eux-mêmes seront, s’il était possible, induits en erreur.Donc, lorsque nous voyons surgir des prophètes nouveaux venant proclamer qu’ils ont eu des révélations de Dieu et des bienheureux qui triomphent dans la patrie céleste, venant annoncer aux hommes des choses futures qui dépassent la portée de l’esprit humain, et osant pratiquer toutes sortes de nouveautés insolites, il appartient à la sollicitude 498des pasteurs de veiller avec persistance à ce que ces faux prophètes ne pénètrent pas de leurs doctrines étranges les peuples toujours portés à s’éprendre de nouveautés, du moins jusqu’à ce qu’il ait été bien démontré que ces prophètes procèdent de Dieu. Le peuple catholique pourrait être aisément imbu des fausses inventions de ces apôtres adroits et dangereux, s’il était permis au premier venu, sans l’approbation et le consentement de la sainte mère Église, de prétendre à des révélations et d’usurper l’autorité de Dieu et des saints.
Donc, Très-Saint Père, il faut avoir pour très-recommandable la diligence extrême que le révérend père en Christ le seigneur évêque de Beauvais et le vicaire du seigneur inquisiteur du mal hérétique délégué par le Saint-Siège au royaume de France, ont mise à la défense de la religion chrétienne.
Devant eux, en effet, a été amenée une misérable femme saisie dans les limites du diocèse de Beauvais, vêtue et armée comme un homme, sous l’accusation d’avoir mensongèrement imaginé des révélations divines et commis des crimes graves contre la foi orthodoxe. Ils l’ont examinée avec grand scrupule et se sont efforcés de rechercher la vérité de ses actions. Puis ils nous ont communiqué le procès par eux déduit contre elle, réclamant de nous une délibération sur les articles qui contiennent ses assertions.
Ne voulant point par notre silence étouffer ce qui a été mis au jour pour l’exaltation de la foi orthodoxe, ce que nous avons appris nous avons résolu de le faire connaître à Votre Béatitude. Ainsi que les seigneurs juges nous en ont instruit, cette femme, qui s’appelait elle-même Jeanne la Pucelle, a spontanément confessé en justice une foule de choses qui, pesées dans un examen attentif, délibérées très-mûrement par de nombreux prélats, docteurs et autres experts en droit divin et humain, soumises enfin à la délibération et à la détermination de notre Université, ont fait reconnaître que celte femme devait être jugée superstitieuse, devineresse, invocatrice des mauvais esprits, idolâtre, blasphématrice 499envers Dieu, ses saints et ses saintes, schismatique et gravement errante en la foi du Christ.
Souffrant et gémissant de voir l’âme de cette pauvre pécheresse enlacée dans les filets pernicieux de tant de crimes, les juges, au moyen de fréquentes admonitions et de charitables exhortations, se sont efforcés de la détourner de l’erreur de sa voie et d’obtenir qu’elle se soumit au jugement de la sainte mère Église. Mais l’esprit de méchanceté avait tellement rempli son cœur, que pendant longtemps son esprit endurci a repoussé leurs avis salutaires et n’a voulu se soumettre à aucun homme vivant, de quelque dignité qu’il fût revêtu, pas même au concile général : elle ne voulait reconnaître d’autre juge que Dieu seul.
Cependant, grâce aux efforts persévérants des juges, son orgueil a fini par fléchir. Se rendant à leurs sages conseils, en présence d’une grande multitude de peuple, elle a, de sa propre bouche, abjuré et révoqué ses erreurs, et de sa propre main souscrit une cédule d’abjuration et de révocation.
Mais, au bout de peu de jours, la malheureuse est retombée dans ses folies anciennes et revenue aux erreurs qu’elle avait reniées. Pour cette cause, les juges l’ont par leur sentence définitive condamnée comme hérétique relapse et abandonnée au jugement de la puissance séculière. Lorsqu’elle sut que la fin de son corps était proche, avec beaucoup de gémissements elle a sans détours confessé qu’elle avait été jouée et trompée par des esprits qu’avec toute apparence elle disait lui être apparus. À l’article de la mort elle a donné tous les signes d’un grand repentir de ses péchés, et quitté ce monde demandant pardon à tous. Par là tout le monde a pu voir très-clairement combien il est redoutable et périlleux d’ajouter trop légèrement foi aux inventions nouvelles que non-seulement cette femme, mais beaucoup d’autres femmes ont, en ces derniers temps, répandues dans le royaume très-chrétien.
Par ce frappant exemple tous les membres de la religion 500chrétienne doivent être bien avertis de ne pas se laisser vite aller à leur propre sentiment, mais de se régler sur les doctrines de l’Église et sur les conseils de ses prélats, plutôt que sur les fables imaginées par des femmes superstitieuses.
Que si jamais, en punition de nos fautes, nous arrivions à ce point que de fausses prophétesses parlant mensongèrement au nom de Dieu qui ne les a pas envoyées, fussent, par la légèreté des peuples, plutôt écoutées que les docteurs et pasteurs de l’Église, auxquels le Christ autrefois a dit :
Allez et instruisez toutes les nations, aussitôt la religion périrait, la foi s’écroulerait, l’Église serait foulée aux pieds, et l’iniquité de Satan dominerait sur toute la terre.Daigne Jésus-Christ empêcher tous ces maux, et, sous l’heureuse direction de Votre Béatitude, maintenir son troupeau à l’abri de toute tache et de toute souillure.
Annexe pour le Collège des cardinaux, jointe par l’Université à la lettre gui précède.
(Traduit.)
Ce que nous avons appris et connu, Pères révérendissimes, de la condamnation des scandales commis dans ce royaume par une misérable femme, nous avons, en faveur de la religion chrétienne, jugé bon d’en instruire notre très-saint seigneur le souverain Pontife, dans notre lettre écrite à Sa Sainteté sous cette forme :
Nous croyons, Très-Saint Père, qu’on doit travailler…, etc.324. Et parce que, révérendissimes paternités, vous êtes placés sur le sommet sublime du Saint-Siège apostolique, pour, de ce point élevé, dominer ce qui se passe dans tout l’univers, surtout dans les choses qui concernent l’intégrité de la foi, nous avons pensé qu’il n’eût été aucunement convenable de laisser ces mêmes choses ignorées de vos paternités. Car vous êtes la 501lumière du monde, pour laquelle aucune reconnaissance de la vérité ne doit rester dans l’ombre, afin que tous les fidèles, dans les choses de foi, reçoivent de vos révérendissimes paternités un enseignement salutaire.Que le Très-Haut vous conserve en toute félicité pour le salut de son Église sainte !
VI. Poursuite contre un religieux pour avoir, le jour de la mort de Jeanne d’Arc, mal parlé des juges
§1. Supplique dudit religieux aux juges
Révérend père en Christ et seigneur, et vous, religieuse personne et seigneur vicaire de religieuse personne Jean Graverend, professeur de théologie, nommé par le Saint-Siège apostolique inquisiteur du mal hérétique dans tout le royaume de France,
Moi, Pierre Bosquier, religieux de l’ordre des Frères Prêcheurs, misérable pécheur et votre justiciable quant à ce, désirant en bon et vrai catholique obéir en tout et pour tout, en toute dévotion et humilité, ainsi que je confesse y être tenu, à ma sainte mère Église et à vous mes juges en cette partie ; parce que, par une information faite de votre ordre, vous m’avez trouvé coupable à raison de ce qui suit, savoir : que l’avant-dernier jour du mois de mai dernier, veille de la fête du Saint-Sacrement, j’ai dit que vous et ceux qui ont condamné une femme appelée Jeanne la Pucelle aviez mal fait et faisaient mal ; attendu que ladite Jeanne avait été mise en jugement devant vous, juges susdits, pour un cas concernant la foi, ces paroles sont de tout point déraisonnables 502et sentent l’hérésie ; et puisqu’il a été trouvé que je les ai prononcées, je déclare (que Dieu me vienne en aide !) les avoir dites et prononcées sans réflexion, par légèreté et après boire ; je confesse avoir en cela péché gravement, et à genoux et les mains jointes, j’en demande pardon à notre sainte mère l’Église ainsi qu’à vous, mes juges et seigneurs très-redoutés, me soumettant très-humblement à votre émendation, châtiment et correction, suppliant très-humblement l’Église de mettre ses rigueurs de côté et de me faire miséricorde.
§2. Sentence rendue contre ledit religieux
Au nom du Seigneur, Amen. — Nous, Pierre, par la miséricorde divine évêque de Beauvais, — et frère Jean Lemaître, par le célèbre docteur Jean Graverend, de par l’autorité apostolique inquisiteur dans tout le royaume de France du mal hérétique, spécialement délégué par lui-même pour la sentence en matière de foi qui va suivre, et qui est pendante devant nous contre le frère Pierre Bosquier, religieux, prévenu ;
Vu l’information à nous remise qui a été faite de votre ordre, au sujet des griefs imputés à ce religieux ;
Attendu que par ladite information à laquelle le prévenu lui-même a déclaré se rapporter, il nous a été légitimement constaté et il nous conste que le susdit prévenu a, en certain lieu, en présence d’un petit nombre de témoins, dit et proféré (aussitôt après qu’une femme dite vulgairement Jeanne la Pucelle eut été par nous et notre sentence définitive abandonnée comme hérétique à la justice séculière), que nous avions mal fait, et que tous ceux qui l’avaient jugée avaient mal fait, paroles qui paraîtraient le constituer complice de ladite Jeanne ; qu’il a ainsi gravement péché et erré ; attendu cependant que ledit frère a déclaré devant nous être, en bon et vrai catholique, prêt à obéir en tout et pour tout 503à l’Église notre sainte mère et à nous ses juges en cette partie ; qu’il a en toute humilité et dévotion reconnu y être tenu ;
Qu’il a déclaré se soumettre librement à notre émendation et à notre correction, et être tout prêt à obéir à nos ordres ;
Nous, juges, voulant préférer miséricorde à rigueur,
Attendu surtout la qualité de la personne, et prenant en considération que ce que ce religieux a dit et proféré il déclare et affirme l’avoir dit et proféré après boire ;
Déclarons l’absoudre des peines qu’il a encourues, le maintenons au sein des fidèles, et en tant que de besoin le réintégrons dans sa bonne renommée ;
Et néanmoins, sous la réserve de notre grâce et de notre modération, le condamnons à tenir jusqu’à Pâques prochain prison au pain et à l’eau, à Rouen, dans le couvent des Frères Prêcheurs, par notre présente sentence définitive que, siégeant en tribunal, nous rendons par le présent.
Fait à Rouen, le huitième jour d’août, l’an 1431.
VII. Lettres de garantie remises par le roi aux juges et autres qui se sont entremis au procès
(Texte original.)
Henry par la grâce de Dieu roy de France et d’Angleterre, à tous ceulx qui ces présentes lettres verront, salut. Comme depuis aucun temps en ça nous aions esté requis et exhortez par nostre très chière et très amée fille l’Université de Paris que une femme, qui se faisoit appeller Jehanne la Pucelle, laquelle avoit esté prinse en armes par aucuns de noz subjectz ou diocèse de Beauvaix, dedans les mectes de la juridiction espirituelle dudit diocèse, que icelle femme 504feust rendue, baillée et délivrée à l’Église, comme véhémentement suspictionnée, reconnue et notoirement diffamée d’avoir semé, dit et publié en plusieurs et divers lieux et contrées de nostredit royaulme de France plusieurs grans erreurs, exercé, commis et perpétré crimes, excetz et délitz moult énormes à l’encontre de nostre saincte foy catholique, et ou grand esclandre de tout le peuple chrestien ; aions esté aussi requis et sommez très-instamment, et par plusieurs et diverses foiz, par nostre amé et féal conseiller l’évesque de Beauvais, juge ordinaire d’icelle femme, que icelle luy voulsissions rendre et bailler et délivrer, pour estre par luy, comme son juge, corrigée et purgée ; et ou cas que par procès deuement fait et juridique, elle seroit trouvée chargée et convaincue desdits erreurs, crimes, excetz et délictz, ou d’aucuns d’iceulx.
Et nous, comme vray catholique et filz de l’Église, en ensuivant noz prédécesseurs, roys de France et d’Angleterre, non voulans faire qui feust ou peust estre préjudiciable par quelque manière à la saincte inquisicion de nostredicte saincte foy, ne ou retardement d’icelle ; mais désirans icelle saincte inquisicion estre préférée à toutes autres voyes de justice séculière et temporelle, et rendre à chacun ce qui luy appartient, ayons à nostredit conseiller, juge ordinaire, comme dit est, fait bailler et délivrer ladicte femme, pour enquérir desdits erreurs, crimes, excetz et délictz, et en faire justice, ainsy qu’il appartiendroit par raison ;
Lequel nostredit conseiller, joint avecques luy le vicaire de l’inquisiteur de la foy, icelluy inquisiteur absent, ayent ensemble fait leur inquisicion et procès sur iceulx erreurs, crimes, excetz et délictz, et tellement que par leur sentence diffinitive finablement icelle femme, comme rencheu èsdits erreurs, crimes, excetz et délictz, après certaine abjuracion par elle publiquement faicte, aient déclairée relapse et hérétique, mise hors de leurs mains, et délaissée à nostre court et 505justice séculière, comme toutes ces choses peuent plus à plain apparoir par ledit procès ; par laquelle nostre court et justice séculière ladicte femme ait esté condempnée à estre brulée et arse, et ainsy exécutée ;
Pource que par adventure aucuns qui pourroient avoir eu les erreurs et maléfices de ladicte Jehanne aggréables, et autres qui induement s’efforceroient ou se vouldroient efforcier, par hayne, vengence ou aultrement, troubler les vrays jugements de nostre mère saincte Église, de traire en cause pardevant nostre saint Père le Pape, le saint concille général, ou autre part, lesdits révérend père en Dieu, vicaire, les docteurs, maistres, clercs, promoteurs, advocas, conseillers, notaires, ou autres qui se sont entremis dudit procès ;
Nous, qui, comme protecteur et deffenseur de nostre saincte foy catholique, voulons porter, soustenir et deffendre lesdits juges, docteurs, maistres, clercs, promoteur, advocas, conseillers, notaires, et tous autres qui dudit procès se sont entremis en quelconque manière, ou tout ce qu’ilz ont dit et pronuncié, en toutes les choses et chacune d’icelles touchans et concernans ledit procès, ses circunstances et deppendances ;
Affin que d’ores en avant tous aultres juges, docteurs, maistres et autres soient plus ententifz, enclins, et encouragiez de vacquier et entendre, sans peur ou contraincte, aux extirpacions des erreurs et faulses dogmatizacions qui en diverses parties de la chrestienté sourdent et pululent en ces temps présens, que douloureusement récitons.
Mesmement que nous sommes deuement informez que ledit procès a esté fait et conduit meurement et canoniquement, justement et sainctement, eue sur ce et sur la matière d’icelluy procès la déliberacion de nostre très chière et très amée fille, l’Université de Paris, des docteurs et maistres des Facultez de théologie et de décret d’icelle Université, et de plusieurs aultres, tant évesques, abbez et aultres prélatz, comme docteurs, maistres et clercs très expers es droiz divins et canoniques, et aultres gens d’Esglise, en moult grant nombre ; lesquelz ou la plus grant partie d’iceulx ont continuellement assisté et esté présens avecques 506lesdits juges, en examinant ladicte femme et ledit procès faisant.
Promectons en parolle de roy que, s’il advient que quelconque personne de quelque estat, dignité, degré preéminance ou auctorité qu’ilz soient, lesdits juges, docteurs, maistres, clercs, promoteurs, avocas, conseillers, notaires et autres qui ont besoigné, vacqué et entendu audit procès, feussent traiz en cause dudit procès ou de ses deppendences pardevant nostredit saint Père le Pape, ledit saint concille général, ou les commis et députez d’icelluy nostre saint Père, dudit saint concille, ou aultrement : nous aiderons et deffendrons, ferons aider et deffendre en jugement et dehors, tous lesdits juges, docteurs, maistres, clercs, promoteur, advocas, conseillers, notaires et autres, et à chacun d’eulx à noz propres coustz et despenz, et à leur cause en ceste partie, nous, pour l’onneur et révérence de Dieu, de nostre mère saincte Esglise, et deffense de nostredicte saincte foy, nous adjoindrons au procès que en vouldront intenter contre eulx quelzconques personnes, de quelque estat qu’ilz soient, en quelque manière que ce soit, et ferons poursuir la cause en tous cas et termes de droit et de raison à nos despens.
Si donnons en mandement à tous nox ambaxadeurs et messagiers, tant de nostre sang et lignaige comme autres, qui seroient en court de Romme, ou audit sainct Concille général ; à tous évesques, prélatz, docteurs et maistres, noz subgetz et obéyssans de nosditz royaulmes de France et d’Angleterre et à noz procureurs en court de Romme pour nosditz royaulmes, et à chacun d’eulx, que, toutesfoiz que sçauront, auront congnoissance, ou se requis en sont, que, à l’occasion des dessusditz, lesditz juges, docteurs, maistres, clercs, promoteur, advocas, conseillers, notaires et aultres ou aucun d’eulx seront mis ou traiz en cause pardevant nostredit saint Père, ledit saint concille, ou aultre part : ilz se adjoingnent incontinant, pour et en nostre nom, à la cause et deffence des dessusdits, par toutes voies et manières canoniques et jurisdiques ; et requièrent noz subgectz de nosdits royaulmes, estans lors illec, et aussy ceulx des roys, princes et seigneurs à nous aliez et confédérez, qu’ilz donnent en ceste matière 507conseil, faveur, aide et assistence, par toutes voyes et manières à eulx possibles, sans délay ou difficulté quelxconques. En tesmoing de ce nous avons fait mectre nostre seel ordonné, en l’absence du grant, à ces présentes. Donné à Rouen le XIIe jour de juing, l’an de grâce M.CCCC.XXXI, et le IXe de nostre règne.
Par le Roy, à la relacion du grant conseil estant devers luy, ouquel estoient monseigneur le Cardinal d’Angleterre, vous325, les évesques de Beauvais, de Noyon et de Norwich ; les contes de Warvick et de Stauffort ; les abbés de Fescamp et du Mont-Saint-Michiel ; les seigneurs de Cromwelle et aultres plusieurs. (Sic signatum :) Calot.
508La Réhabilitation
I. Observation préliminaire
Les deux procès de condamnation se jugent sur leurs propres éléments. La vaste enquête qui a précédé la réhabilitation est à peine nécessaire à leur appréciation. Les réponses de Jeanne parlent assez pour elle. La prose de Cauchon et celle de ses auxiliaires parlent aussi, mais contre eux et avec autant d’éloquence !
Il ne peut être question de mettre sous les yeux du lecteur l’instance de réhabilitation tout entière. D’une part elle est fort longue, puisque, malgré les retranchements qu’a dû lui faire subir M. Quicherat, elle occupe encore deux volumes de sa publication, lorsque les deux procès de condamnation y sont eux-mêmes renfermés en un seul ; d’autre part, cette instance ne présente d’utile et d’intéressant que les enquêtes, que nous avons déjà données in extenso. Le reste, en effet, se compose :
- de pièces de procédure, d’une rédaction prolixe et fastidieuse ;
- de consultations rédigées avec une redondance rebutante.
509M. Quicherat a bien eu raison d’écrire que les greffiers de la réhabilitation n’étaient que des écoliers à côté des greffiers du tribunal de Cauchon. Il est vrai que parmi ses greffiers Cauchon avait eu l’art de placer une des meilleures plumes et un des plus rares esprits de son temps, Thomas de Courcelles, déjà recteur émérite de l’Université de Paris en 1430, quoiqu’il n’eût encore que trente ans.
Le rescrit du souverain Pontife qui donna ouverture à la procédure de révision, et la sentence qui clôt cette procédure par la proclamation de l’innocence de Jeanne d’Arc, offrent seuls un intérêt capital.
Nous donnons une traduction littérale de ces deux pièces, en les faisant précéder de courtes notices sur les personnages auxquels revient surtout l’honneur de cette grande mesure.
Après cela, nous croirons avoir payé, autant qu’il est en nous, notre tribut à cette grande figure de Jeanne d’Arc ; et nous serons heureux si quelques-uns de ceux entre les mains desquels notre travail aura l’honneur de tomber, éprouvent à le lire quelque chose de la satisfaction que nous avons eue à l’étudier et à l’écrire.
II. Les auteurs de la réhabilitation
§1. Le cardinal d’Estouteville
À la tête des hommes à qui revient l’honneur de la réhabilitation il faut placer Guillaume d’Estouteville, archevêque de Rouen, cardinal prêtre de la sainte Église romaine.
510Guillaume d’Estouteville appartenait à une famille de Normandie aussi ancienne que renommée pour son attachement à la cause nationale.
Jean VI, son père, seigneur d’Estouteville et de Valaient, avait avec de Gaucourt défendu Harfleur contre Henry V, ce qui lui avait valu vingt années de captivité en Angleterre, pendant lesquelles ses seigneuries de la haute Normandie avaient été pillées, prises et saccagées. Les guerres avaient réduit le patrimoine des d’Estouteville à ce point que cinquante ans après, en 1463, cette maison n’était pas encore remise des charges que lui avait nécessitées le payement de l’énorme rançon de vingt mille écus d’or à laquelle leur chef avait été taxé solidairement avec de Gaucourt. — En outre, Guillaume était, par sa mère, le neveu de Louis de Harcourt, archevêque de Rouen, mort en 1422 loin de son diocèse, pour avoir refusé serment de fidélité au Roi d’Angleterre. — Enfin Guillaume avait un frère, Louis d’Estouteville, qui fut un des héros de son temps : en 1425, Louis était venu partager avec Jean Gonault le périlleux honneur de soustraire le mont séraphique à la domination anglaise, et il avait réussi dans cette entreprise, que l’on pouvait qualifier à bon droit d’impossible, à tel point qu’elle n’a pu s’expliquer pour les contemporains que par une intervention de l’archange lui-même. Pour s’être comporté si vaillamment, Louis s’était vu, après la reprise de la Normandie, comblé d’honneurs et de dignités. Il avait été nommé par Charles VII grand sénéchal de Normandie et gouverneur de Rouen. Louis XI devait faire plus encore : il devait en 1461 le nommer lieutenant gouverneur général de ses pays et duché de Normandie. — Telle était la famille à laquelle appartenait Guillaume d’Estouteville.
Quant à lui, appelé par vocation à l’état ecclésiastique, il était entré dans l’ordre de Saint-Benoît, en 1425, au plus fort de nos revers, l’année même où Louis son frère allait s’enfermer dans l’abbaye du Mont-Saint-Michel, de l’ordre aussi de Saint-Benoît, pour tenter de la soustraire au grand 511péril qui la menaçait. Mais sous le froc de ce jeune religieux battait un cœur à l’unisson de son père, de son frère, de sa mère, de son oncle, et de toute sa lignée si française.
Après avoir été quelque temps à la tête du prieuré de Saint-Martin des Champs, à Paris, puis d’une autre maison de son ordre, son mérite lui avait valu, jeune encore, un archidiaconé dans le diocèse d’Angers. L’évêque d’Angers étant mort en 1438, Guillaume avait été appelé à lui succéder par une bulle du pape Eugène IV. Mais les chanoines ayant de leur côté fait leur choix, l’élu du Pape dut s’effacer devant l’élu du chapitre.
Il fallait que la situation de d’Estouteville fut déjà considérable, car on le voit jouer un rôle dans la grande assemblée qui se tint à Bourges en 1438, pour l’établissement de la Pragmatique. D’Estouteville aurait donc été le partisan de cette grave mesure, qu’il eut encore occasion de défendre solennellement dans une autre assemblée tenue dans la même ville en 1453. Cependant on doit reconnaître qu’il n’aurait pas sur ce point réglé sa conduite sur ses principes, car, comme beaucoup d’autres personnages ecclésiastiques de son temps, il ne refusa pas de prendre en commende plusieurs évêchés et plusieurs abbayes, notamment le Mont-Saint-Michel en 1445326, et Saint-Ouen en 1462.
512En réparation de son insuccès d’Angers, il se vit, en 1439, appelé par le souverain Pontife à l’évêché de Digne, puis, la même année, élevé au cardinalat au titre de Saint-Martin des Monts. Il n’avait alors que trente-six ans.
À partir de ce jour, d’Estouteville devint le serviteur fidèle, intelligent et dévoué de la cour de Rome, qui ne cessa de l’employer à des négociations importantes qu’il sut remplir avec succès.
On le trouve en 1450, une année après la reprise de la Normandie sur les Anglais, investi, en qualité de légat, de la mission de régler, au nom du Pape, les conditions d’une paix durable entre la France et l’Angleterre.
Cette paix était impossible, le territoire entier n’étant pas encore affranchi. Mais personne n’eût été mieux placé que d’Estouteville pour réussir, si le moment eût été opportun.
Personne, en effet, n’était plus à même d’apprécier les événements qui s’étaient succédé pendant la longue crise dont la France venait enfin de sortir. D’Estouteville avait saisi sur le fait la monstrueuse erreur de l’Université de Paris, qui, après s’être jetée dans les bras de l’Angleterre, était devenue au profit des Anglais un instrument d’oppression matérielle et de désordre moral. Aussi devait-il se montrer empressé à aider comme légat Charles VII dans ses projets de réforme. Le crime commis sur Jeanne d’Arc par l’évêque de Beauvais, avec le concours, la complicité et sous la pression des universitaires qui eussent encore mieux aimé en avoir eu seuls le mérite aux yeux de l’Angleterre, ce crime révoltait la conscience de d’Estouteville, qui sentit la nécessité d’en décharger la France et l’Église.
Il est bien certain que ce grand drame était pour lui sans mystères, et que ses nombreuses relations à Rouen et dans toute la Normandie, au sein du clergé et dans toute la société féodale de son temps, lui en avaient révélé tous les secrets et toutes les énormités. Chez lui, au besoin d’affranchir l’Église de la solidarité dans laquelle l’Angleterre avait voulu l’engager, et au besoin de relever l’honneur même de 513la France en la personne de celle qui l’avait affranchie, venaient s’ajouter les traditions de sa famille, les souvenirs de sa jeunesse, ses foyers dévastés, sa maison ruinée, son père longtemps captif. Et s’il eût pu oublier tous ces sentiments personnels et intimes, quelqu’un était à ses côtés qui en avait souvenir : son frère Louis, qui avait cessé de combattre le jour seulement où le dernier Anglais avait cessé de fouler le sol normand, ce sol sacré qu’à l’époque de l’invasion les d’Estouteville avaient disputé aux Anglais pied à pied. De retour au foyer paternel en 1450, après avoir aidé Charles VII à reprendre Rouen, Caen, et une foule de villes de la Normandie qui étaient pour l’ennemi autant de remparts, de retour dans ce redoutable donjon de Valmont sous les murs duquel les vassaux des d’Estouteville avaient, en 1416, battu trois mille Anglais, Louis avait trouvé son patrimoine dispersé, et le reste de sa vie devait être employé à en recueillir les nobles débris.
Qu’on songe à ce que la condamnation de Jeanne d’Arc avait dû être aux yeux des d’Estouteville : pour cette illustre famille normande, c’était une honte dont il fallait avant tout laver la capitale du duché de Normandie ; mais pour le cardinal c’était quelque chose de plus, c’était un crime dont il importait de relever l’Église.
Ainsi s’explique, et à ces points de vue divers, la généreuse initiative de d’Estouteville venant en 1452, sans souci d’irriter les coupables, procéder à Rouen, sur le lieu même du crime, d’office, ex officio mero, à des investigations qui, trois ans plus tard, seront pour les juges de la réhabilitation un thème qu’il ne leur restera plus qu’à développer, moins timoré, certes, et moins circonspect que l’universitaire Bouillé, qui, muni, dès 1450, d’une commission de Charles VII, avait gardé cette arme en ses mains sans avoir osé s’en servir. Mais d’Estouteville était animé vis-à-vis de l’Université de sentiments autres que Bouillé327. Il 514ne faisait point partie de ce grand corps, et se trouvait ainsi placé au-dessus des complaisances et des préjugés.
Pour mieux assurer le succès, d’Estouteville sut y intéresser l’inquisition elle-même, non moins compromise que l’Église, et, dès le début de sa sainte croisade, il s’adjoignit son chef en France, Jean Bréhal, qui, sous son inspiration, allait marcher avec énergie dans la voie qu’il lui avait tracée.
Assisté de cet inquisiteur, il procéda à une enquête par lui-même d’abord, puis par le chanoine Philippe de la Rose, qu’il choisit pour commissaire. Puis il se rendit à Orléans, toujours accompagné de Jean Bréhal, et considérant la réhabilitation comme réalisée déjà en fait sinon en droit, il usa de sa qualité de légat qui lui donnait action sur tout le royaume de France, in regno Franciæ, singulisque Galliarum provinciis
, pour établir à Orléans des indulgences à l’occasion de la célébration solennelle de la fête anniversaire du 8 mai.
Les choses en étaient là, et Rome avait déjà reçu copie de l’enquête de Rouen328, quand le siège archiépiscopal vint à vaquer dans cette grande cité par le décès de Raoul Roussel, ce chanoine si dévoué à Cauchon et aux Anglais, qui 515l’avaient fait élire archevêque par le chapitre, en 1443, après la mort du chancelier de Luxembourg, de triste mémoire.
Un grave conflit survint à la suite du décès de Raoul Roussel : deux chanoines, Richard Olivier de Longueil et Philippe de la Rose, le premier l’ami, le second le propre commissaire et, à ce titre, l’homme de confiance du cardinal, ayant obtenu chacun un nombre égal de suffrages, et aucun d’eux n’ayant voulu abandonner son élection, cette élection, sur un appel déféré à Rouen, avait été cassée. Par suite, le souverain Pontife s’était trouvé investi du droit de pourvoir à la vacance du siège. Il en avait disposé en faveur du cardinal-évêque de Digne, qui n’était autre que Guillaume d’Estouteville ; choix intelligent, certes, que les deux compétiteurs auraient proposé eux-mêmes ; dans cette grande province de Normandie où la corruption étrangère avait exercé tant de ravages au sein de l’Église, ce choix plaçait à la tête du clergé un prélat renommé pour sa sagesse, dont le patriotisme allait être pour tous un salutaire exemple. Et au point où en était déjà la question de Jeanne d’Arc, ce choix d’un prélat qui avait manifesté sa pensée avec tant d’éclat était de la part de Rome un grave préjugé.
Cependant, ce choix ne fut pas agréé sans difficulté par le chapitre ; et à cette occasion les chanoines allaient renouveler la protestation que nous avons vue déjà se produire au sujet de l’élévation de La Rochetaillée au cardinalat329, protestation fondée sur ce que l’Église de Rouen, en vertu de lettres émanées du Saint-Siège lui-même, ne pouvait être confiée à un cardinal non résidant ni mis en commende. Pour rendre possible le choix de d’Estouteville, il fallut qu’un bref du Pape donnât au chapitre l’assurance que le décès du cardinal, eût-il lieu en cour de Rome, ne lui enlèverait pas le droit qu’il tenait de la pragmatique d’élire son successeur.
À cette condition, d’Estouteville fit, le 28 juillet 1454, une entrée solennelle dans sa métropole.
516Cette nouvelle situation ne pouvait qu’ajouter à son ardent désir de venger l’Église et Jeanne de leur commune injure.
Il passa dans son nouveau diocèse une grande partie du temps qui allait s’écouler encore avant la réhabilitation. On le voit, l’année même de sa nomination, tenir dans la cathédrale de Rouen un chapitre général où furent réglés divers points importants de discipline. Cette même année, il inspecta plusieurs grandes abbayes de sa province, entre autres Fécamp, où il ne put entrer toutefois qu’après avoir reçu les réserves et protestations de l’abbé, qui, se fondant sur d’anciens privilèges, renouvelait entre ses mains la prétention déjà maintes fois exprimée de ne relever que de Rome et d’être exempt de toutes visites de l’ordinaire.
D’Estouteville ne devait pas, il est vrai, résider longtemps à Rouen pendant les trente années que durerait son épiscopat, la grande situation qu’il occupait dans le sacré collège, auprès des souverains Pontifes, ayant rendu sa présence à Rome nécessaire.
En 1455, l’année même qui suivit sa nomination au siège de Rouen, un rescrit du pape Calixte III ordonnait la révision du procès de Jeanne d’Arc.
Nul à coup sûr n’y avait autant contribué que d’Estouteville, le collègue au sacré collège et l’ami du vénérable Pontife auquel devait revenir l’honneur de ce grand acte ; on peut dire que ce fut d’Estouteville qui le dicta. Et on peut ajouter qu’il fut aussi pour beaucoup dans le choix des trois juges : Juvénal des Ursins, Guillaume Chartier et Richard Olivier de Longueil. Richard de Longueil, ce candidat qui n’avait manqué le siège de Rouen que d’une voix, était Normand comme d’Estouteville, et comme lui d’une famille de haut renom dans la province ; tous deux étaient à peu près du même âge, et avaient dû passer ensemble leurs jeunes années, car leurs seigneuries étaient voisines330 ; l’invasion 517anglaise les avait chassés tous deux de leurs foyers, et, par une rare communauté d’existence, ils devaient se retrouver tous deux au sacré collège, où le crédit de d’Estouteville devait appeler Longueil ; après avoir vécu tous deux à Rome, ils y devaient mourir tous deux, Longueil le premier, après avoir choisi d’Estouteville pour exécuteur de ses dernières volontés. Bréhal, qui fut choisi par les juges de la réhabilitation pour les assister au nom de l’Inquisition, ne fît que continuer avec eux l’œuvre qu’il avait commencée avec d’Estouteville. Lui aussi était Normand, comme d’Estouteville et Longueil, et comme un autre juge de la réhabilitation, l’évêque de Paris Guillaume Chartier.
Nous ne suivrons pas d’Estouteville plus loin. Nous en avons dit assez pour faire comprendre le grand rôle qu’il a joué dans la réhabilitation. Il mourut à Rome en 1483, doyen du sacré collège, âgé de plus de quatre-vingts ans, ayant mérité cet éloge d’avoir été de la sainte Église romaine la colonne et la lumière, columna et lumen sanctæ Romanæ Ecclesiæ
.
De tous les nombreux services que ce prélat a pu rendre, aucun à coup sûr n’égale la réhabilitation de Jeanne d’Arc ; aucun autre non plus n’a autant fait pour sa mémoire.
§2. Le pape Calixte III
La France ne saurait trop honorer ce souverain Pontife.
Alphonse Borgia était archevêque de Valence en Espagne, où il était né en 1377, lorsqu’il fut, le 8 avril 1455, à l’âge de soixante-dix-huit ans, élu pape sous le nom de Calixte III. C’était un prélat d’une grande piété et d’une grande régularité, fort opposé au régime des commendes, cette lèpre qui a trop longtemps ravagé l’Église. Il ne voulut jamais accepter un seul bénéfice de cette nature. Je me contente d’une épouse vierge
, disait-il en parlant de son Église de Valence. Devenu pape, son origine espagnole le plaça entre la France et l’Angleterre dans une position d’indépendance bien propre à la grande mesure qu’il prit deux mois après.
518Il vécut assez de temps pour en connaître le résultat, n’étant mort que le 6 août 1458.
§3. Jean Juvénal des Ursins Président du tribunal de la réhabilitation, archevêque de Reims
Le choix de ce prélat se trouve justifié à bien des titres.
Il était le métropolitain de l’évêque duquel émanait la sentence à réviser. Il avait remplacé Cauchon sur le siège de Beauvais. Par tous ses antécédents enfin, ce prélat méritait de connaître d’une cause qui intéressait à la fois l’honneur de la France et de l’Église.
Il était le fils aîné d’un homme qui a joué un rôle considérable dans l’administration de la ville de Paris. À la tête de l’édilité parisienne sous Charles VI, prévôt des marchands en 1388, il avait su mériter la reconnaissance de la population par son habileté à défendre ses intérêts contre les entreprises des seigneurs, et à garantir le libre parcours de la Seine contre les villes riveraines du fleuve. Devenu plus tard avocat général au parlement de Paris, il avait su, lors de l’attentat de Jean sans Peur sur le duc d’Orléans, par de sévères mesures, arrêter le désordre. Dès le début, il s’était prononcé avec énergie pour Charles VII, contre le traité de Troyes. Aussi avait-il accompagné le jeune Roi fuyant derrière la Loire, après avoir sauvé Charles VI lui-même. C’était à lui qu’avait été confiée la présidence du Parlement français établi à Poitiers, en opposition au parlement anglais siégeant à Paris.
Son fils aîné, celui dont il s’agit dans cette notice, né en 1388, avait débuté à Poitiers même, au plus fort de la crise ; il avait fait partie, comme conseiller, du Parlement dont son père était président. Bientôt, ses sentiments ayant changé, il était entré dans l’Église. En 1432, il avait été investi de la succession de Pierre Cauchon comme évêque de Beauvais. Archevêque de Reims depuis 1449, il était au nombre de ceux qui avaient le plus efficacement travaillé à l’expulsion des Anglais. Son influence était considérable et son 519intervention dans les grandes affaires habituelle. Sa lettre à d’Aulon, que nous avons insérée avant la déposition de ce témoin (t. I, p. 265), suffirait à prouver son zèle en cette circonstance. On peut dire qu’il fut le membre agissant du tribunal. Il y siégea fort assidûment et joua le premier rôle.
L’archevêque de Reims avait pour frère puîné un personnage très-considérable de son temps, Guillaume Juvénal des Ursins, qui, après avoir rempli dans l’État des fonctions importantes, était arrivé aux sceaux en 1445. Il remplissait encore les fonctions de chancelier à l’époque de la réhabilitation. Et l’on peut penser que son influence et sa position furent aussi pour quelque chose dans l’attribution de la présidence du tribunal en faveur de son frère.
Quoi qu’il en soit, on voit que la famille de l’archevêque de Reims tenait au parti national par tous les côtés. C’était un des noms les plus français du temps. Le père, en reconnaissance de ses services, avait reçu en pur don de la commune de Paris l’hôtel des Ursins : et ce nom, en souvenir de cette libéralité si flatteuse, était devenu celui de sa famille.
Guillaume Juvénal des Ursins avait, en 1449 et 1450, pris part à la conquête de la Normandie à la suite de Charles VII. Le chroniqueur Mathieu de Coussy nous le représente d’une façon pittoresque dans ce passage de son récit de l’entrée de Charles VII à Rouen en 1449 :
Puis entra maître Guillaume Jouvenel des Ursins, chancelier de France, lequel étoit monté sur une hacquenée blanche et estoit vestu de robe, manteau et chaperon d’écarlate, fourrée selon l’état royal. Devant lequel un homme de pied menoit un houbby (petit cheval) d’Irlande, sellé d’une selle à dame, qui avoit une couverture de velours couverte de fleurs de lys d’or ; et sur icelle selle y avoit un coffret bandé d’or d’un pied long ou environ, dedans lequel estoient les sceaux du Roy…
520§4. Guillaume Chartier Évêque de Paris
Guillaume Chartier, né à Bayeux, le parent et peut-être le frère d’Alain et de Jean Chartier. — Alain Chartier, le poète favori de la cour de Charles VII, dont la laideur égalait l’esprit, auquel la jeune et belle Dauphine Marguerite d’Écosse, un jour quelle le vit endormi, imprima publiquement un baiser en disant quelle ne baisoit point la personne, mais la bouche même dont estoient sortis tant de beaux discours
. — Jean Chartier, le moine de Saint-Denis, que Charles VII prit en affection à la recommandation de son poète favori, et qu’il chargea de mettre en ordre les grandes Chroniques de la célèbre abbaye ; devenu son historiographe et chroniqueur en titre, Jean Chartier avait reçu du Roi les moyens nécessaires pour marcher à la suite de l’armée, au temps des guerres contre les Anglais.
Guillaume, leur frère ou tout au moins leur parent, avait été élevé aux frais de Charles VII, ainsi que l’attestent ces vers des Vigiles de Martial de Paris :
Il fut jadis son écolier premier,
Le bon évêque de Paris, Charretier.
Tout dévoué à ce prince, il avait été appelé à faire partie de l’Université que Charles VII, à l’époque de ses plus grands revers, avait constituée à Poitiers pour contre-balancer l’Université de Paris. Il y occupait, en 1432, une chaire de droit canon ; mais il devait y être dès 1429. Quoique son nom n’apparaisse nulle part dans les enquêtes de la réhabilitation, sans doute à cause de sa qualité de juge, il est possible qu’il ait assisté alors au fameux examen que Jeanne avait eu à subir, ou du moins qu’il l’ait vue et entendue à cette époque, de sorte qu’il eût pu être lui-même témoin de visu, dans la grande cause où il fut appelé à siéger. Dans tous les cas, il ne pouvait manquer d’avoir recueilli, sur le vif et de première main, les nombreux témoignages dont la ville était encore toute remplie lorsqu’il 521était à Poitiers, trois ans après cette célèbre épreuve, occupant alors une chaire de droit canon.
Il était conseiller au Parlement de Paris en 1447, lorsqu’il fut élu à l’unanimité évêque de ce diocèse. Il acquit dans ce poste important un grand renom de modération, de justice et de charité, et sut, en diverses circonstances, s’employer avec succès en faveur de ses diocésains, qui succombaient sous le poids des taxes de toute sorte. Il se montra en tout digne de son prédécesseur, qui, à l’époque du sacre de Henry VI, avait osé tenir tête au cardinal d’Angleterre. C’était un serviteur dévoué de la cause nationale. Témoin très-mémoratif des excès dans lesquels était tombée l’Université de Paris, il était peu disposé à lui céder. Il sut même lui résister énergiquement en diverses circonstances, notamment en 1453, lorsque la turbulence de ses écoliers, et la garantie d’impunité qu’ils puisaient dans leurs privilèges de juridiction et autres, eurent soulevé contre eux la population de Paris : il y eut alors, entre les écoliers et les bourgeois, une lutte sanglante où l’Université prit fait et cause elle-même en la personne de ses hauts dignitaires ; son recteur, qui s’y était mêlé et qui était lui-même descendu dans la rue, courut risque de la vie, et ne fut sauvé que par la protection d’un bourgeois qui parvint à détourner le coup d’arquebusade qui le menaçait. À la suite de ces excès, dont elle était l’unique cause, l’Université voulut recourir aux grands moyens dont elle avait usé avec succès en d’autres temps ; mais les circonstances n’étaient plus les mêmes. On était las de son importance, de sa manie de se mêler à tout ; sa grande erreur en faveur de l’Angleterre lui avait porté un coup dont elle ne se releva pas. À l’occasion de cette émeute, où elle avait tous les torts, elle souleva l’étrange prétention que l’évêque de Paris avait pour devoir de prendre son fait et cause et de jeter l’interdit sur la ville de Paris tout entière jusqu’à ce qu’il eût été fait droit à ses exigences. Guillaume Chartier eut le courage de résister, et l’Université dut se résigner à un arrangement tel quel. Mais la confiance en sa 522droiture et sa probité était telle que l’Université elle-même, malgré cet échec, devait, quelques années après, réclamer son arbitrage dans sa dispute avec les ordres mendiants, qu’elle prétendait faire rentrer absolument dans son giron.
En 1455, le pape Calixte III signait le rescrit qui donnait ouverture à la réhabilitation : le choix de l’évêque de Paris allait assurer à cette grande cause un juge offrant toutes les garanties possibles d’impartialité, de patriotisme et /le lumières.
§5. Richard de Longueil Évêque de Coutances
Richard Ollivier de Longueil, fils de Guillaume, vicomte d’Eu, seigneur de Varengeville et d’Offranville. En 1452, il était chanoine de Rouen, président de la cour des comptes de Normandie, et archidiacre d’Eu au diocèse de Rouen. Le siège métropolitain étant venu à vaquer par la mort de Raoul Roussel, archevêque de Rouen depuis le décès de Louis de Luxembourg, Richard de Longueil se vit désigné par une moitié des chanoines ; l’autre moitié porta ses suffrages sur Philippe de la Rose, celui-là même à qui d’Estouteville, forcé de quitter Rouen, avait, peu de temps auparavant, remis l’achèvement de son enquête331. Cette égale répartition de suffrages avait donné lieu à contestation, et aucune des parties n’ayant consenti à provoquer un nouveau vote, ils avaient fait appel tous deux en cour de Rome, puis fini par remettre leur démission aux mains du Pape, et celui-ci, le 30 avril 1453, avait disposé du siège de Rouen en faveur du cardinal d’Estouteville, en même temps qu’il recommandait pour le siège de Coutances, alors vacant, Richard de Longueil, qui y avait été promu le 28 septembre suivant.
Moins de deux années après se place le rescrit du pape Calixte III, qui nomme Richard de Longueil troisième juge du procès de révision. D’Estouteville, qui avait été à même de le bien connaître pendant ses séjours en Normandie et à Rouen, ne fut pas étranger à son choix.
523Pendant que l’instance de révision suivait son cours, Richard se vit appelé par Charles VII à une mission auprès du duc de Bourgogne qui l’empêcha d’assister habituellement ses deux collègues. Rappelons, du reste, que les termes du rescrit du pape Calixte III laissaient au tribunal le pouvoir d’opérer à deux seulement, et même à un seul : Fraternitati vestræ mandamus quatenus vos, vel duo, vel unus vestrum quod justum fuerit decernatis, appellatione remota.
Cependant, Richard de Longueil se réunit à ses deux collègues pour la sentence définitive, et assista comme eux aux actes solennels qui eurent lieu à Rouen à cette occasion.
Les honneurs du cardinalat étaient venus le chercher pendant l’instance de révision. Si les actes du procès et la sentence de réhabilitation le mentionnent avec sa seule qualité d’évêque de Coutances, c’est que les greffiers se sont trop fidèlement inspirés du rescrit, qui ne pouvait en effet lui donner une qualité qu’il n’avait pas encore.
Une des tristesses qui saisissent l’esprit quand on étudie le règne de Charles VII, c’est à coup sûr le procès dirigé contre le duc d’Alençon, ce chaleureux répondant de Jeanne d’Arc. C’est ce héros de cette grande époque qui, en 1457, ira jusqu’à tendre aux Anglais une main impie, et jusqu’à tramer avec eux une invasion contre la France de Jeanne d’Arc ! Richard de Longueil fut un des juges de ce grand procès où d’Alençon, en présence des preuves dont il était accablé, dut avouer son crime.
C’est au sujet de ce dernier procès qu’on trouve dans Gallia christiana un grand éloge de ce prélat : In ferenda sententia liber et propositi tenax.
Indépendance et fermeté, les deux grandes vertus du juge.
Après avoir, en 1461, assisté au sacre de Louis XI à Reims, Richard fut envoyé en ambassade à Rome, où le Saint-Père le prit en grande affection : Humanissime a summo Pontifice exceptus, illi in paucis charus fuit.
Aussi ne revint-il plus guère en France. Plaise à Dieu que j’aie 524beaucoup d’évêques de Coutances, disait de lui le pape Pie II, l’Église serait bien gouvernée ! C’est un homme de poids, excellent, doux, savant, toujours vrai dans ses décisions332 !
Richard de Longueil avait toujours été opposé à la Pragmatique, et pour en avoir mal parlé en plein Parlement, à une séance du procès du duc d’Alençon, il s’était vu mulcté d’une amende de dix mille livres.
Il mourut en Italie, en 1470, laissant pour exécuteur testamentaire son ami le cardinal d’Estouteville, Français et Normand comme lui.
§6. Jean Bréhal Inquisiteur général pour le royaume de France
Il était docteur en théologie, prieur des Jacobins de Paris, et originaire de Normandie.
Lorsque le cardinal d’Estouteville s’occupa d’organiser un mouvement en faveur de Jeanne d’Arc, il dut songer à s’adjoindra un représentant de l’Inquisition. Cette grande institution n’était pas moins intéressée que l’Église à réagir contre les décisions du tribunal de Cauchon. Le choix de d’Estouteville tomba sur Jean Bréhal, que son titre et ses opinions recommandaient à son attention. Jean Bréhal se mit de cœur à la suite de d’Estouteville, et lui vint fortement en aide à Rouen, à Orléans, à Paris, et auprès de Charles VII. Ce précédent le désigna ensuite tout naturellement aux juges de la réhabilitation, qui, aux termes du rescrit du souverain Pontife, étaient tenus de se faire assister d’un représentant de l’Inquisition. Cette fois encore Jean Bréhal sut comprendre sa mission. Il prit en main cette grande cause, et fit pour elle autant que les juges.
525III. Le rescrit du pape Calixte III ordonnant la procédure de révision
Calixte, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu,
À nos vénérables frères l’archevêque de Reims et les évêques de Paris et de Coutances :
Salut et bénédiction apostolique.
Nous écoutons volontiers les humbles requêtes des suppliants ; nous les exauçons quand elles sont opportunes.
Il nous a été présenté dernièrement de la part de nos chers fils Pierre et Jean, dits d’Arc, laïques ; de la part de notre chère fille en Christ Ysabelle, mère desdits Pierre et Jean ; et de la part de quelques-uns de leurs parents, tous du diocèse de Toul, une pétition qui contenait ceci :
Jeanne d’Arc, aujourd’hui décédée, sœur de Pierre et de Jean susdits, et fille d’Ysabelle leur mère susdite, avait toujours de son vivant détesté toute espèce d’hérésie, et n’avait jamais rien cru, affirmé ou aimé qui sentît l’hérésie ou fût contraire à la foi catholique et aux traditions de la sainte Église romaine ;
Malgré cela, feu Guillaume d’Estivet, ou tout autre étant pour lors promoteur de la cour épiscopale de Beauvais, — à la subornation, on doit le croire, d’ennemis de Jeanne, de ses frères et de sa mère, — a fait de faux rapports à Pierre, de bonne mémoire, pour lors évêque de Beauvais, et à feu Jean Lemaître, professeur, de l’ordre des Frères Prêcheurs, agissant comme délégué, quant à ce, de l’inquisiteur du mal hérétique pour cette partie de territoire ;
Ces faux rapports tendaient à faire croire que ladite Jeanne, qui avait été prise dans ledit diocèse de Beauvais, 526était souillée du crime d’hérésie et d’autres crimes contraires à la foi ;
Sur ces faux rapports, ledit évêque, de son autorité ordinaire, et ledit Jean Lemaître, se prétendant muni quant à ce de suffisants pouvoirs, sous ce prétexte d’hérésie, sur ces faux rapports, à raison de ces choses, en sont venus contre ladite Jeanne à une inquisition, le susdit promoteur exerçant la poursuite au nom de ladite Inquisition ;
Sur-le-champ, sans qu’il y eût flagrant délit, véhémence de soupçon, ni clameur publique, ils ont mis ladite Jeanne en prison et en garde ;
Et enfin, quoique par cette inquisition rien n’ait légitimement constaté (parce qu’en effet rien ne pouvait constater) que ladite Jeanne fût souillée d’aucune hérésie ou eût commis quoi que ce fût de contraire à la foi, crime ou excès quelconque, ni adhéré à quelque autre erreur contraire à la foi y attendu que les articulations du promoteur n’étaient ni notoires ni vraies ;
Et quoique Jeanne, si ledit évêque et ledit Jean Lemaître persistaient à prétendre qu’elle eût jamais dit ou qu’elle dît alors quelque chose qui sentit l’hérésie ou qui fût contraire à la foi, eût requis qu’ils en remissent l’examen au Siège apostolique dont elle se disait toute prête dès lors à subir le jugement ;
Néanmoins, après avoir enlevé à ladite Jeanne tout moyen de défendre son innocence, mettant de côté toutes règles de droit, n’en faisant qu’au gré de leur volonté, et procédant avec nullité, ils ont dans cette inquisition rendu contre elle une sentence définitive inique par laquelle ils l’ont jugée hérétique et déclarée convaincue de tous les crimes et excès dont elle était accusée ;
Pour cette cause et à la suite de cette sentence, ladite Jeanne a été iniquement livrée au dernier supplice par une cour séculière, et ce, au grand péril des âmes de ceux qui l’ont condamnée, pour l’ignominie et l’opprobre, pour la 527ruine, l’offense et l’injure de sa mère, de ses frères et de ses parents susdits…
Et la même pétition ajoutait encore ceci :
La nullité de ce procès d’inquisition et l’innocence de Jeanne résultent clairement des actes mêmes du procès dont il s’agit et d’autres actes ; de légitimes documents pourront aisément établir que Jeanne a été condamnée iniquement et sans l’avoir aucunement mérité.
Pour quoi, les frères, la mère et les parents susdits, désirant agir avant tout pour recouvrer leur honneur et celui de Jeanne, et voir effacer la note d’infamie qui en est indûment résultée, nous ont fait humblement supplier que la cause de nullité dont il s’agit et de réhabilitation de Jeanne, nous daignions la confier à des personnes qui auraient charge d’en connaître et de la résoudre selon le droit, et qui auraient pouvoir d’admettre les suppliants à poursuivre en leur nom cette dite cause de nullité, sans qu’on pût leur opposer aucun obstacle tiré de la sentence elle-même ;
Nous donc, nous rendant à ces supplications, mandons par les présentes lettres apostoliques, à votre fraternité que vous trois, ou deux de vous, ou un seul, — après vous être adjoint un délégué de l’inquisition au royaume de France et avoir appelé dans la cause le sous-inquisiteur actuel établi dans le diocèse de Beauvais333, ainsi que le promoteur des affaires criminelles de la cour de ce même diocèse de Beauvais ; — et aussi après avoir appelé dans la cause tous ceux 528qui sont à évoquer en pareil cas ; — les deux parties entendues par vous sur tout ce qui vient d’être dit, vous déclariez, et cela sans appel, ce qui vous semblera juste ; et ce que vous aurez décidé ainsi, nous vous mandons de le faire observer avec fermeté, sous la sanction des censures ecclésiastiques, le tout nonobstant constitution, ordres apostoliques et toutes autres choses contraires.
Donné à Rome, à Saint-Pierre, l’an de l’Incarnation de Notre-Seigneur M.C.C.C.C.LV, le onze de juin, la première année de notre pontificat. (Ainsi signé au pli de la marge inférieure :) S. Consiliati.
IV. Sentence de réhabilitation
Au nom de la sainte et indivisible Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, Amen.
La providence de l’éternelle Majesté, le Sauveur Christ Seigneur Dieu et homme, a institué pour régir son Église militante le bienheureux Pierre et ses successeurs apostoliques : il en a fait ses principaux organes, chargés, à la lumière de la vérité qu’il leur a manifestée, d’enseigner aux hommes à marcher dans les sentiers de la justice, protégeant les bons, relevant les opprimés dans l’univers entier, et, par un jugement de raison, ramenant dans le droit chemin ceux qui ont dévié.
Investis de cette autorité apostolique pour l’affaire dont il s’agit, nous, Jean de Reims, Guillaume de Paris et Richard de Coutances, par la grâce de Dieu archevêque et évêques, et Jean Bréhal, de l’ordre des Frères Prêcheurs, professeur de théologie sacrée, l’un des deux inquisiteurs du 529mal hérétique au royaume de France, tous quatre juges spécialement délégués par notre très-saint Seigneur le Pape actuellement régnant ;
Vu le procès solennellement agité devant nous, en vertu du mandat apostolique à nous adressé et par nous respectueusement accepté ;
Dans la cause concernant honnête femme veuve Isabelle d’Arc, mère, Pierre et Jean d’Arc, frères germains, naturels et légitimes de défunte Jeanne d’Arc, de bonne mémoire, vulgairement dite la Pucelle ;
Ladite cause suivie en leur nom,
Contre le sous-inquisiteur du mal hérétique au diocèse de Beauvais, le promoteur de l’officialité dudit diocèse de Beauvais et aussi le révérend père en Christ et seigneur Guillaume de Hellande, évêque de Beauvais, et contre tous autres et chacun en particulier qui peuvent y croire avoir intérêt, tous ensemble respectivement défendeurs, tant conjointement que divisément ;
Vu, en premier lieu, l’évocation péremptoire et l’exécution de cette évocation faite contre lesdits défendeurs, à la requête tant desdits demandeurs que du promoteur de notre office par nous institué, juré et créé, aux fins par lesdits défendeurs de voir l’exécution dudit rescrit, d’entendre conclure contre eux, de répondre eux-mêmes, et de procéder, en un mot, ainsi que de raison ;
Vu la requête desdits demandeurs, leurs faits, raisons et conclusions mises en écrit sous forme d’articles, tendant à une déclaration de nullité, d’iniquité et de dol contre certain procès en prétendue cause de foi, autrefois fait et exécuté en cette cité contre la femme susnommée, aujourd’hui défunte, par feu le seigneur Pierre Cauchon, lors évêque de Beauvais, Jean Lemaître, lors prétendu vice-inquisiteur audit diocèse de Beauvais, et Jean d’Estivet, promoteur, ou ayant du moins agi en cette qualité : ladite requête tendant et concluant subsidiairement à la cassation et annulation du procès dont il s’agit et de tout ce qui a suivi, à la justification 530de ladite défunte et à toutes les autres fins qui y sont précisées ;
Vu, lu, relu et examiné les livres originaux, instruments, moyens, actes, notes et protocoles dudit procès, à nous exhibés et remis, en vertu de nos lettres compulsoires, par les greffiers et autres dont les seings et écritures ont été préalablement reconnus en notre présence ;
Après avoir longuement étudié tous ces documents, tant avec lesdits greffiers et autres officiers constitués dans ledit procès qu’avec ceux des conseillers qui furent appelés au même dit procès, pour ceux du moins que nous avons pu mettre en notre présence ;
Et après avoir collationné nous-mêmes et comparé avec le texte définitif la minute même du procès ;
Vu aussi les informations préparatoires, d’abord celles auxquelles il a été procédé par révérendissime père en Christ le seigneur Guillaume334, cardinal prêtre du titre de Saint-Martin-les-Monts, lors légat du Saint-Siège apostolique au royaume de France, assisté de l’inquisiteur, après qu’examen eut été fait par ledit cardinal-légat des livres et instruments qui lui furent alors présentés ;
Vu ensuite les informations préparatoires auxquelles il a été procédé au début du procès actuel par nous ou nos commissaires ;
Vu aussi et considéré divers traités émanés de prélats, docteurs et praticiens des plus célèbres et des plus autorisés, qui, après avoir longuement étudié les livres et instruments dudit procès, ont dégagé de ces livres et instruments les points douteux qu’ils auraient à élucider dans leurs dits traités, composés ensuite et mis au jour, soit de l’ordre du révérendissime père susnommé, soit du nôtre ;
Vu les articles et interrogatoires à soumettre à des témoins, à nous présentés au nom des demandeurs et de notre promoteur, et, après plusieurs évocations, par nous admis en preuve ;
531Vu les dépositions et attestations des témoins entendus au sujet de cesdits articles et interrogatoires sur la vie de ladite défunte au lieu de son origine, sur son départ, sur son examen en présence de plusieurs prélats, docteurs et autres à ce connaissant, en présence, notamment, de révérendissime père Regnault, lors archevêque de Reims et métropolitain dudit évêque de Beauvais, examen fait à Poitiers et ailleurs à diverses reprises, sur la merveilleuse délivrance de la cité d’Orléans, sur le voyage en la cité de Reims et le couronnement du Roi, et sur les diverses circonstances du procès, les qualités, le jugement et le mode de procéder ;
Vu aussi d’autres lettres, instruments et moyens (en outre des lettres, dépositions et attestations dont il vient d’être parlé), à nous remis et produits dans les délais de droit ;
Ouï ensuite notre promoteur, qui, vu ces productions et ces dires, déclare s’adjoindre pleinement aux demandeurs ;
Ouï les autres requêtes et réserves faites par notre promoteur, tant en son nom qu’au nom des demandeurs, lesdites requêtes et réserves admises par nous et reçues en même temps que certaines raisons de droit brièvement formulées, de nature aussi à frapper nos esprits ;
Après qu’il a été conclu dans la cause au nom du Christ, et que ce jour a été assigné par nous pour rendre sentence ;
Après avoir vu avec grande maturité, pesé, examiné toutes et chacune des choses susdites, ainsi que certains articles335 commençant par ces mots :
Une femme, que les juges du premier procès ont prétendu avoir été extraits des confessions de ladite défunte, et qui ont été transmis par eux à grand nombre de personnes solennelles pour en avoir avis ; articles que notre promoteur ainsi que les demandeurs susdits ont attaqués comme iniques, faux, dressés en dehors des confessions de Jeanne et d’une manière mensongère ;Pour que notre présent jugement émane du visage de 532Dieu même, qui est le pondérateur des esprits, le seul connaisseur infaillible de ses révélations, et leur appréciateur toujours vrai ; qui souffle où il veut, et choisit souvent les faibles pour confondre les forts, n’abandonnant jamais ceux qui espèrent en lui, mais étant leur soutien dans leurs malheurs et leurs tribulations ;
Après avoir eu mûre délibération tant au sujet des actes préparatoires que de la décision même, avec des personnes à la fois expertes, autorisées et prudentes ;
Vu leurs décisions solennelles, formulées dans des traités rédigés d’une manière compendieuse et dans de nombreuses consultations ;
Vu leurs opinions écrites ou verbales, fournies et données tant sur la forme que sur le fond du procès, et d’après lesquelles les actions de ladite défunte étant plutôt dignes d’admiration que de condamnation, le jugement rendu contre elle doit, tant en la forme qu’au fond, être réprouvé et détesté ;
Et parce qu’il est très-difficile de fournir sur la question des révélations un jugement certain, le bienheureux Paul ayant, au sujet de ses révélations propres, dit qu’il ne sait si elles lui viennent du corps ou de l’esprit, et s’en étant, sur ce point, rapporté à Dieu ;
En premier lieu, nous disons, et parce que la justice l’exige, nous déclarons que les articles commençant par ces mots :
Une femme, qui se trouvent insérés au prétendu procès et instrument des prétendues sentences portées contre ladite défunte, ont dû être, ont été, sont avec corruption, dol, calomnie, fraude et malice, extraits dudit prétendu procès et desdites prétendues confessions de ladite défunte ;Déclarons que sur certains points la vérité de ses confessions a été passée sous silence, que sur d’autres 533points ses confessions ont été traduites faussement : double infidélité cessant laquelle l’esprit des docteurs consultés et des juges eût pu être conduit à une opinion différente ;
Déclarons que dans ces articles il a été ajouté, sans droit, beaucoup de circonstances aggravantes qui ne sont pas dans les confessions susdites, et passé sous silence diverses circonstances relevantes et justificatives ;
Déclarons que la forme même de certains mots a été altérée, de manière à en changer la substance ;
Pour quoi ces mêmes articles, comme faussement, calomnieusement, dolosivement extraits et comme contraires aux confessions mêmes de l’accusée, nous les cassons, anéantissons, annulons, et après qu’ils auront été détachés du procès, ordonnons par le présent jugement qu’ils soient lacérés ;
En second lieu, après avoir examiné avec grand soin les autres parties du même dit procès, particulièrement les deux sentences que le procès contient, qualifiées par les juges de lapse et de relapse ; et après avoir aussi fort longtemps pesé la qualité des juges et de tous ceux sous lesquels et en la garde desquels ladite Jeanne a été détenue ;
Nous disons, prononçons, décrétons et déclarons lesdits procès et sentences remplis de dol, de calomnie, d’iniquité, d’inconséquences et d’erreurs manifestes, tant en fait qu’en droit ; disons qu’ils ont été, sont et seront, ainsi que l’abjuration susdite, leur 534exécution et tout ce qui a suivi, nuis, non avenus, sans valeur ni effet ;
Néanmoins, en tant que de besoin, et ainsi que la raison nous le commande, les cassons, anéantissons, annulons et déclarons vides d’effet ;
Déclarons que ladite Jeanne, et ses parents demandeurs en la cause actuelle, n’ont, à l’occasion de ce procès, contracté ni encouru aucune note ou tache d’infamie ; les déclarons quittes et purgés de toutes les conséquences de ces mêmes procès ; les en déclarons, en tant que de besoin, entièrement purgés par le présent ;
Ordonnons que l’exécution et la solennelle publication de notre présente sentence auront lieu sur-le-champ en cette cité, en deux endroits différents, savoir :
Aujourd’hui même, sur la place Saint-Ouen, à la suite d’une procession générale et d’un sermon public ;
Demain, sur le Vieux-Marché, au lieu même où ladite Jeanne a été suffoquée par une flamme cruelle et horrible, avec aussi une prédication générale et une apposition de croix honnête pour la perpétuelle mémoire de la défunte et le salut d’elle et des autres défunts ;
Déclarons nous réserver de faire ultérieurement exécuter, publier, et pour l’honneur de sa mémoire signifier avec éclat notredite sentence dans les cités et autres lieux insignes du royaume partout où nous 535le trouverons bon ; sous réserves enfin de toutes autres formalités qui pourraient être encore à faire.
Toutes ces choses ont été faites à Rouen dans le palais archiépiscopal, l’an du Seigneur 1456, le septième jour du mois de juin.
Fin.
Notes
- [304]
Nous croyons devoir rappeler que les enquêtes, pour toute la partie antérieure a l’arrivée de Jeanne à Rouen, se trouvent au chapitre II des Prolégomènes, intitulé : Jeanne d’Arc et ses témoins. (Tome I, page 133 et suiv.)
- [305]
Voir au chapitre I des Prolégomènes : Les juges et leurs complices, passim, diverses notices concernant les dix-huit premiers témoins désignes ici.
- [306]
La qualité et l’âge donnés ici aux témoins sont ceux que leur donne l’enquête dans laquelle ils ont déposé.
- [307]
Manchon veut dire qu’il n’a commencé à rédiger la minute que le 22 février, deuxième séance publique.
- [308]
Un parent de Cauchon. Voir à l’Introduction, en note, la déclaration par laquelle ses héritiers l’ont désavoué.
- [309]
C’est l’instrument authentique dont nous avons donné la traduction textuelle dans ce volume.
- [310]
Taquel veut dire qu’il n’a pas pris part comme greffier aux interrogatoires publics qui durèrent du 21 février au 3 mars. Pour être tout à fait exact, il aurait du ajouter qu’il n’avait pas assisté non plus aux interrogatoires secrets antérieurs au 14 mars.
- [311]
Réponse admirable, qui n’est pas aux interrogatoires.
- [312]
Le 23 mai, jour où Pierre Maurice lui exposa avec éloquence ses prétendus manquements. Voir le premier procès à cette date.
- [313]
C’est-à-dire n’a pas été insérée dans l’instrument authentique.
- [314]
Délibération du 19 mai.
- [315]
Au procès officiel, supra, page 361.
- [316]
Il n’existe au procès aucun texte semblable. On ne voit pas que Venderès, chanoine de la cathédrale, très-dévoué aux Anglais, ait au cours des procès prononcé aucune allocution.
- [317]
Les actes officiels ne mentionnent pas cette démarche de Pierre Maurice.
- [318]
C’est cet homme qui avait dû la torturer. Voir plus haut son témoignage à ce sujet, page 423. C’est lui aussi sans doute qui aura assuré l’exécution de la sentence suprême.
- [319]
Ysambard de la Pierre est le seul témoin qui mentionne la présence du cardinal d’Angleterre ce jour-là. Le procès-verbal officiel est muet à cet égard, supra page 377.
- [320]
Déposition de Manchon dans l’enquête de 1450, supra.
- [321]
Voilà de la bouche même de Jeanne l’aveu que tout ce qu’elle avait dit de l’ange qui apporta la couronne à Chinon devait s’appliquer à elle et s’entendre d’elle.
- [322]
Voilà une déclaration qui démontre bien que c’est sur les instances et sous la pression de l’évêque et de ses complices que Jeanne fut, à cette heure suprême, amenée à laisser tomber de sa bouche les quelques expressions dont l’enquête cherche à se prévaloir.
- [323]
Cauchon, seul, a pu écrire cette dépêche.
- [324]
C’est la lettre qui précède celle-ci.
- [325]
C’est-à-dire le chancelier.
- [326]
Dans la notice concernant Jollivet, cet abbé du Mont-Saint-Michel qui, après avoir trahi son monastère et fait cause commune avec les Anglais, était venu siéger au procès de Jeanne d’Arc, nous avons eu occasion de dire, tome I, page 73, le grave conflit qui s’était élevé entre Jean Gonault et d’Estouteville au sujet de sa succession. Mais si Gonault succomba, ce fut sans doute parce qu’il négligea de défendre à Rome ses droits, qui étaient ceux de l’abbaye qui l’avait élu. Vaincu à Rome sans s’être défendu, Gonault avait déféré l’affaire au Parlement de Paris, qui lui aurait peut-être donné gain de cause, est-il dit dans Gallia Christiana, si, cédant aux sollicitations, aux promesses, aux menaces et à l’offre d’une valeur égale au bénéfice, il n’eut, nouvel Ésaü, abandonné son droit d’aînesse.
Supremo senatui Parisiensi causam detulit Gonaldus, litemque forsan obtinuisset, nisi sollicitationibus, minis ac promissis victus, cum cardinali transegisset, et sub pacto annuæ pensionis vel beneficii ejusdem valoris a lite et jure descivisset. Sicque ille Esaü primogenita sua vendidit, pretio boni temporalis…
(Gallia Christiana, t. XI, p. 528.) - [327]
Du reste, Bouillé fut obligé, à la demande de d’Estouteville, de marcher à sa suite. Voir à la note suivante, la lettre du cardinal d’Estouteville à Charles VII.
- [328]
Nul doute que d’Estouteville n’en ait informé le souverain Pontife, puisqu’il en informait le gouvernement français lui-même, ainsi qu’en fait foi sa lettre suivante à Charles VII :
Mon souverain seigneur, je me recommande très-humblement à votre bonne grâce. Et vous plaise sçavoir que vers vous s’en vont présentement l’inquisiteur de la foy et maistre Guillaume Bouyllé, doyen de Noyon, lesquelx vous référeront bien au plain tout ce qui a été fait au procès de Jehanne la Pucelle. Et pour ce que je say que la chose touche grandement votre honneur et estat, je m’y suis employé de tout mon povoir et m’y employeray tousjours, ainsi que bon et léal serviteur doibt faire pour son seigneur, comme plus amplement serez informé par les dessusditz. Non autre chose pour le présent, mon souverain seigneur, fors que me mandez tousjours voz bons plaisirs pour les accomplir. Au plaisir de Dieu, qui vous ait en sa sainte garde et vous donne bonne vie et longe. Escrit à Paris, le XXIJe jour de may. — Vostre très humble et très-obéissant serviteur, le cardinal d’Estouteville.
- [329]
Tome I, page 61, au paragraphe intitulé : le Chapitre de Rouen.
- [330]
Estouteville, Valmont, Varengeville et Offranville se trouvent compris dans des cantons de la Seine-Inférieure presque limitrophes.
- [331]
Voir tome I, page 135.
- [332]
Utinam Constantienses haberem plures ! bene consultum esset Ecclesiæ ! Vir gravis, vir bonus, vir mitis, vir doctus, semper in sententiis verus.
(Gallia Christiana, tome XI, page 894.) - [333]
Jean Lemaître était à la vérité vice-inquisiteur dans le diocèse de Rouen au moment où commença la procédure contre Jeanne d’Arc ; mais à ce titre il s’était récusé, et ensuite n’avait en quelque sorte agi que comme vice-inquisiteur du diocèse de Beauvais sur une commission spéciale qu’il avait reçue de l’inquisiteur, qui lui ordonnait de procéder de concert avec Cauchon. C’est pour cela que le représentant de l’Inquisition à mettre en cause dans la procédure de révision devra être, aux termes de ce rescrit, le vice-inquisiteur du diocèse de Beauvais. Disons de suite que ce vice-inquisiteur fit défaut sur les assignations qui lui furent données.
- [334]
Guillaume d’Estouteville, en 1452.
- [335]
Il s’agit des douze articles qui servirent de base aux consultations dans le premier procès.