E. O’Reilly  : Les deux procès de Jeanne d’Arc (1868)

Tome 1 : Documents sur Jeanne d’Arc

297Chapitre troisième
Documents sur Jeanne d’Arc destinés à combler les lacunes qui existent dans les enquêtes de la réhabilitation, pour l’année qui se place entre Orléans et Compiègne

Ainsi qu’on a pu s’en convaincre à la lecture du chapitre précédent, les enquêtes après Orléans présentent de telles lacunes, qu’il y a, pour l’intelligence du procès, nécessité d’y pourvoir.

Nous allons combler ces lacunes à l’aide d’extraits des chroniques les plus autorisées et d’autres documents contemporains, notamment de lettres émanées de Jeanne d’Arc, du régent Bedford, du duc de Bourgogne et de divers personnages de la suite de Charles VII.

298La lecture de ces documents conduira logiquement et chronologiquement aux procès.

Et à la suite des procès on trouvera ce que les enquêtes de la réhabilitation nous en ont appris ; car ce que nous connaissons du drame de Rouen, en dehors du drame lui-même, n’existe guère que dans les enquêtes de la réhabilitation.

I.
Documents relatifs à la campagne de la Loire (juin 1429)
§1.
Lettre des jeunes Guy et André Laval

Lettre écrite de Selles en Berry, par Guy et André de Laval, aux Dames de Laval, leurs aïeule et mère, le 8 juin, un mois après la levée du siège d’Orléans :

Mes très-redoutées dames et mères, depuis que je vous escrivis de Saincte-Catherine de Fierbois, vendredy dernier (3 juin), j’arrivay le samedy à Loches et allay voir monseigneur le Dauphin au chastel à l’issue de vespres en l’église collégiale qui est très bel et gracieux seigneur et très bien formé et bien agile et habile, de l’aage d’environ sept ans qu’il doit avoir ; et illec vis ma cousine, la dame de la Trimoille, qui me fit très bonne chère et, comme on dit, n’a plus que deux mois à porter son enfant.

Le dimanche (5 juin), j’arrivay à Sainct-Agnan où estoit le Roy et envoiay quérir et venir dedans mon logis le seigneur 299de Trèves et s’en alla au chastel avec luy mon oncle pour signifier au Roy que j’estois venu et pour sçavoir quand luy plairoit que je allasse devers luy. Et je eus réponse que je y allasse sitost qu’il me plairoit ; et me fit le Roy très bonne chère et me dit moult de bonnes paroles. Et quand il estoit allé par la chambre avec aulcun aultre, il se retournoit chacune fois devers moy pour me mettre en paroles d’aulcunes choses et disoit que j’estois venu au besoing sens mander et qu’il m’en sçavoit meilleur gré. Et quand je luy disois que je n’avois pas amené telle compaignie que je desirois, il répondoit qu’il suffisoit bien de ce que j’avois amené et que j’avois bien pouvoir d’en recouvrer greigneur nombre

Et le lundy (6 juin) me party d’avec le Roy pour venir à Selles en Berry à quatre lieues de Sainct-Aignan, et feit le Roy venir au devant de luy la Pucelle qui estoit de paravant à Selles. Disoient aulcuns que ce avoit esté en ma faveur pour, ce que je la veisse ; et fit ladite Pucelle très bonne chère à mon frère et à moy, armée de touttes pièces sauf la teste et tenant la lance en main. Et après que feusmes descendus à Selles, j’allay à son logis la voir ; et fit venir le vin et me dit qu’elle m’en feroit bientost boire à Paris ; et semble chose toutte divine de son faict et de la voir et de l’ouïr. Et s’est partie ce lundy (6 juin) aux vespres de Selles pour aller à Romorantin à trois lieues en allant avant et approchant des advenues, le mareschal de Boussac et grant nombre de gens armés et de la commune avec elle ; et la veis monter à cheval armée tout en blanc sauf la teste, unne petite hache en sa main sur un grand coursier noir qui à huis de son logis se demenoit très fort et ne souffroit qu’elle montast ; et lors elle dit : Menés-le à la croix qui estoit devant l’église auprès, au chemin. Et lors elle monta sans ce qu’il se meust, comme s’il fust lié. Et lors se tourna vers l’huis de l’église qui estoit bien prochain, et dit en assés voix de femme : Vous, les prestres et gens d’Église, faites procession et prières à Dieu. Et lors se retourna à son chemin, en disant : Tirés avant, tirés avant, son étendard ployé que 300portait un gracieux paige et avoit sa hache petite en la main. Et un sien frère qui est venu depuis huit jours, partoit aussy avec elle, tout armé en blanc.

Et arriva ce lundy à Selles monseigneur le duc d’Alençon qui ha très grosse compagnie et ay aujourdhuy gagné de luy à la paulme une convenance. […] Et dict l’en icy que monseigneur le connestable vient avec six cents hommes d’armes et quatre cents hommes de traict et que Jean de la Roche y vient aussy et que le Roy n’eut piéça si grande compagnie que on espère estre icy ; ne oncques gens n’allèrent de meilleure volonté en besongne que ils vont a ceste. Et doit ce jourd’huy icy arriver mon cousin de Rais et croist ma compagnie ; et quoy que ce soit ce qu’il y a est bien honneste et d’appareil, et y est le seigneur d’Argenton l’un des principaux gouverneurs qui m’a fait bien bon accueil et bonne chère ; mais de l’argent n’y en a-il point à la Cour que si estroitement que pour le temps présent je n’y espère aucune rescousse ni soustenue. Pour ce, vous madame ma mère qui avez mon sceau, n’espargniés point ma terre par vente ne par engage ou advisez plus convenable affaire ; là où nos personnes sont a estre sauvés ou aussy par deffault abbaissés et par adventure en voie de périr ; car si nous ne fasismes ainsy, où qu’il n’y a point de soulde, nous demeurerons tous seuls. […]

Ce jourd’huy (8 juin) monseigneur d’Alençon, le Bastard d’Orléans et Gaucour doivent partir de ce lieu de Selles et aller après la Pucelle. Et avés fait bailler je ne sçay quelles lettres à mon cousin de la Trimoille et seigneur de Trèves par occasion desquelles le Roy s’efforce de me vouloir retenir avecques luy jusques à ce que la Pucelle ait esté devant les places anglesches d’environ Orléans où l’on va mettre le siège et est déjà l’artillerie pourveue ; et ne s’esmaye point la Pucelle qu’elle ne soit tantost avec le Roy disant que lorsqu’il prendra son chemin à tirer avant vers Reims que je irois avec luy ; jà Dieu veuille que je le face et que je le aille. Et autant en dit à mon frère, et comme monseigneur d’Alençon, et que abandonné seroit celuy qui demeureroit. Et pense que le Roy 301partira ce jeudy d’icy (9 juin) pour s’y approcher plus près de l’ost. Et viennent gens de touttes parts chacun jour. Après, vous ferez sçavoir sitost qu’on aura aucune chose besoignée, ce qui aura esté exécuté. Et espère l’on que, avant qu’il soit dix jours, la chose soit bien advencée de costé ou d’aultre. Mais tous ont si bonne espérance en Dieu, que je croy qu’il nous aydera. — Mes très redoutées dames et mères, nous recommandons, mon frère et moy, à vous le plus humblement que pouvons et vous envoyé des blancs signés de ma main, affin, si bon vous semble, du datte de ceste présente, escrire aucune chose du contenu cy-dedans à monseigneur le Duc que luy en escrivés ; car je ne luy escripts oncques puis ; et vous plaise aussy sommairement nous escrire de vos nouvelles ; et vous, madame ma mère, en quelle santé vous vous trouvés après les médecines qu’avés prises, car j’en suis à très grand malaise. Et vous envoie dessus ces présentes, minute de mon testament afin que vous mes mères m’advertissés et escrivés par les prochainement venans de ce que bon vous semblera que y adjouste, et y pense encore de moy y adjouter entre deux ; mais je n’ay encore eu que peu de loisir. […]

Escript à Selles, ce mercredy huictième de juing.

Et ce vespres sont arrivés icy monseigneur de Vendosme, monseigneur de Boussac et aultres. La Hire s’est approché de l’ost et aussy on besongnera bientost. Dieu veille que ce soit à nostre désir !

Vos humbles fils,
Guy et André de Laval.

§2.
Chronique de Jean Chartier

Moine de Saint-Denis, chroniqueur en titre des Rois de France. (Extrait de sa Chronique.)

Au commencement du mois de juing, le roy Charles de France fist une grant armée par l’admonestement de laditte Pucelle, laquelle disoit que c’estoit la voulenté de Dieu que 302le roy Charles alast à Rayns pour illec estre sacrez et couronnez. Et quelques difficultez ou doubtes que feist ledit Roy ou son conseil, il fut conclud par l’admonnestement d’icelle Jehanne, que ledit Roy manderoit ce qu’il pouroit de gens pour aler et prendre le voïage de son couronnement à Rains, combien que ycelle ville de Rains fust tenue en l’obeissance des Anglois et toutes les villes et fortresses de Picardie, de Champaigne, l’Isle de France, Brie, Gastinois, l’Aucerrois, Bourgongne et générallement tout le païs de Loire. Et avoit en la compaignie du Roy de France, le duc d’Alençon, le duc de Bourbon, le conte de Vendosme, Jehanne la Pucelle, le sire de Laval, le sire de la Trimolle, le sire de Raiz, le sire de la Breth, le sire de Loehac, frère du sire de Laval, et pluiseurs aultres grans seigneurs et capitaines ; et venoient gens d’armes de toutes pars au service du Roy. Et avoient chascun grant attente que par le moïen d’ycelle Jehanne la Pucelle, on eust beaucop de biens ou royaulme de France : laquelle on convoittoit et desiroit on à congnoistre ses fais, comme chose venue de par Dieu. Et chevaulchoit toujours armée en habillement de guerre, ainsy qu’estoientles aultres gens de guerre de la compaignie ; et parloit aussy prudamment de la guerre, comme cappitaine sçavoit faire. Et quant le cas advenoit qu’il y avoit en l’ost aulcun cry ou effroy de gens darmes, elle venoit, fust à pié ou à cheval, aussy vaillamment comme capitaine de la compaignie eust sceu faire, en donnant cueur et hardement à tous les aultres, en les admonestant de faire bon guet et garde en l’ost, ainsy que par raison on doit faire. Et en toutes les aultres choses estoit bien simple personne, et estoit de belle vie et honneste ; et se confessoit bien souvent et recepvoit le corps de Nostre Seigneur presques toutes les semaines une fois. Et tousjours estoit, armée ou aultrement, en habit d’homme, et disoit-on que c’estoit trop estrange chose à veoir une femme chevaulchier en telle compagnie ; et tant d’aultres raisons disoit-[on] qu’il n’y avoit docteur, clerc ni aultre personne qui de son fait ne fust emerveillié.

303Et pour ceste heure, estoit le sire de la Trimolle avec le Roy de France, et disoit-on qu’il avoit fort entreprins le gouvernement du Roy et du royaulme de France ; et pour celle cause garant question et débat s’esmeult entre ycellui sire de la Trimolle et le conte de Richemont, connestable de France ; pourquoy il faillit que ledit connestable de France, qui avoit bien en sa compaignie douze cens combatans, s’en retoumast. Et aussy firent plusieurs aultres seigneurs et capitaines, desquelz ledit sire de la Trimolle se doubtoit. Dont ce fut très grant dommaige pour le Roy et son royaulme. Et par le moïen d’icelle Jehanne la Pucelle venoient tant de gens de toutes pars devers le Roy pour le servir à leur despens, que on disoit que ycellui de la Trimolle et aultres du conseil du Roy en estoient bien courrouchiez que tant y en venoit, pour le doubte de leur personne. Et disoient pluiseurs que se ledit sire de la Trimolle et aultres du conseil du Roy eussent voulu recueillir tous ceulx qui venoient au service du Roy, qu’ilz eussent peu legierement recouvrer tout ce que les Anglois tenoient ou royaulme de France. Et n’osoit-on parler pour celle heure contre ledit sire de la Trimolle, combien que chascun veoit clèrement que la faulte venoit de lui…

§3.
Chronique de Perceval de Cagny

Extrait de la Chronique des ducs d’Alençon.

Après la prinse des bastilles devant la ville d’Orléens, la Pucelle dist au Roy, aux seigneurs et à tout son conseil, que il estoit temps que il fust prest de soy mettre au chemin de son couronnement à Rains. Son conseil sembla très dur à exécuter à touz ceulx que en ouyrent parler, et disoient que, veue la puissance des Englois et Bourgoignons, ennemys du Roy, et considéré que le Roy n’avoit pas grans finances pour souldoyer son armée, il luy estoit impossible de parfaire le chemin. La Pucelle dist : Par mon martin, je conduiray le gentil roy Charles et sa compaignie jusques audit lieu de 304Rains seurement et sans destourbier, et là le verré couronner. Après ces parolles et ce qu’elle avoit fait de ravitaillier la ville d’Orléens et levé les bastilles de devant, nul ne osa contredire. Et mist le Roy ung jour auquel il seroit à Gien sur Laire. La Pucelle qui tousjours avait l’ueil et sa pensée aux affeires du duc d’Orléens, parla à son beau duc d’Alençon et lui dist que, en tandiz que le Roy se apresteroit et que il metroit à faire son chemin à aler audit lieu de Gien, elle vouloit aler délivrer la place de Gergueau qui faisoit et donnoit de grans charges à la ville d’Orléens. Incontinent le duc d’Alençon fist sçavoir aux mareschaulx de Boussac et de Rais, au Bastart d’Orléens, à La Hire et autres cappitaines que eulx et leurs gens fussent à certain jour à ung village, près Romorantin en Salloigne.

L’assaut de Gergeau. Le samedi XIe jour du mois de juing, environ deux heures après disner, le duc d’Alençon, la Pucelle, le conte de Vendosme et les autres cappitaines, en compaignie de II. à III. mille combatans et autant de gens de commun ou plus, vindrent assegier la ville de Gergueau en laquelle estoient le conte de Sufford, deux de ses frères et de VII. à VIIIC Englois. À l’arrivée, les gens de commun, à qui il estoit advis que à l’entreprinse de la Pucelle riens ne povoit tenir, saillirent ès fossez sans sa présence et sans les gens d’armes qui entendoyent à eulx logier. Il eu y eut de bien batuz et s’enrevindrent. La chose demeura pour le jour en cet estat. La nuit, la Pucelle parla à ceulx de dedens et leur dit : Rendez la place au Roy du ciel et au gentilz roy Charles, et vous en alez, ou autrement il vous meschera. Ilz ne tindrent compte de choses qu’elle leur dist. La nuit, les bombardes et cagnons furent assis, et le dimenche venu, environ IX. heures au matin, la Pucelle et le duc d’Alençon firent sonner les trompilles pour venir à l’assaut. La Pucelle print son estendart ouquel estoit empainturé Dieu en sa majesté, et de l’austre costé l’image de Nostre-Dame et ung escu de France tenu par deux anges. 305Elle vint sur les fossez, et incontinent bien grant nombre de gens d’armes et de commun saillirent dedens et commença l’assault très-dur, lequel dura de trois à quatre heures. Et en la parfin la place fut prinse, qui sembloit chose impossible la prendre d’un assault, vu les gens de deffence qui estoient dedens. Et n’y mourut de nostre costé que XVI. ou XX. personnes. Le conte de Sufford fut prins à prinsonnier, ung de ses frères et XL. ou L. autres ; son autre frère et le seurplus des Englois furent mis à mort.

Le lundy ensuivant (13 juin), la Pucelle, le duc d’AIençon, après que ilz eurent ordonné ce que bon leur sembla de gens pour la garde de la place de Gergeau, s’en vindrent disner en la ville d’Orléens et ès villages d’ung costé et d’autre de la rivière, et là séjournèrent celui jour et l’endemain qui fut mardi. Ce jour, la Pucelle fut moult grandement festoiée de ceulx de la ville. Le duc d’Alençon, touz les autres capitaines, chevaliers et escuiers, gens de guerre, bourgois et toutes gens de commun qui l’avoient veue, estoient tant contens d’elle que plus ne povoient, disans que Dieu l’avoit envoyée pour remettre le Roy en sa seignourie. Au vespre, elle appela son beau duc d’Alençon et lui dist : Je vueil demain après disner aler veoir ceulx de Meun. Faites que la compaignie soit preste de partir à celle heure. Le merquedi ensuivant (15 juin), la Pucelle, le duc d’Alençon, leur compaignie et bien grant nombre de commun qui se misdrent en la compaignie de la Pucelle, partirent après disner et alèrent gesir auprès de Meun. Et à l’arrivée, fut donnée une escarmouche à ceulx de la place, et plus n’en fut fait.

Du siège de Baugency. Le jeudy ensuivant XVIe jour de juing, la Pucelle, le duc d’Alençon et toute la compaignie, à heure de midi, vindrent mettre le siège devant la place de Baugency et furent logiez en la ville et en l’environ. Et tout le seurplus du jour eut escharmouche devant la place. Et la nuit furent assises les bombardes et cagnons. Messire Richard Guestin et Matago accompaigniez de 306IIIIC Englois avoient la garde de la place. Le vendredy, le conte de Richemont, connestable de France, vint à la compaignie, ainsi que le duc d’Alençon luy avoit fait à sçavoir dès ce qu’il ala devant Gergueau, combien que le Roy ne voulut point qu’il se meslat de sa guerre par l’enortement du sire de la Trimoille qui le tenoit à son ennemy. Le conestable arrivé, V. ou VIC combatans en sa compaignie, tout ce jour de vendredy fu gecté de bombardes et cagnons à ceulx de la place, et eulx aussi à ceulx de dehors, et escharmouché et chascun faire le mieulx que ilz povoient. Ceulx de la place avoient bien congnoissance des entreprinses que le Pucelle avoit fait de ravitailler la ville d’Orléens, de la prinse de Gergueau ; et voyant que rien ne povoit résister contre la Pucelle, et qu’elle metoit toute l’ordonnance de sa compaignie en telle conduite comme elle vouloit, tout ainsi comme pourroient faire le conestable et les mareschaulx d’ung ost, ilz se rendirent à elle et au duc d’Alençon ; sauf leurs corps, chevaux et harnois.

La nuit d’entre le vendredi et le samedi vindrent nouvelles à la Pucelle et au duc d’Alençon que les seigneurs de Talebot et Fastots estoient arrivez à grant compaignie d’Englois à Yenville en Beausse, qui venoient pour les combattre.

La bataille de Patay. Le samedi XVIIIe jour dudit mois de juing, en metant hors de la place de Beaugency lesdiz Englois qui se estoient rendus, vindrent nouvelles à la Pucelle et au duc d’Alençon que, la nuit passée, lesditz Talebot et Fastots estoient venuz quérir à Meun le sire d’Escales et ceulx de la garnison de Meun qui habandonnèrent la place et s’en alèrent tous ensemble droit à Yanville. Environ huit heures au matin, la Pucelle, le duc d’Alençon et toute la compaignie estoient aux champs, cuidans avoir la bataille ; et quand ilz sceurent que les Englois s’en aloient, ilz ordonnèrent leur avant-garde et leur bataille, et en ordonnance tirèrent après les Englois et les aconsurent près 307le village de Patay, environ V. lieues dudit lieu de Baugency. Quant les Englois advisèrent la compaignie qui les suivoit, ilz prindrent ung champ et là se mirent en ordonnance et en bataille presque touz à pié. L’avant garde de nos gens férit dedens et incontinent la bataille joingnit avecques eulx ; et, sans gaires de résistence, les Englois tournèrent en desconfiture et en fuite. A laquelle bataille furent mis à mort de II. à III. mille Englois et de prisonniers les sires de Talebot, d’Escales, le filz au conte de Warwick, et de IIII. à V. cens autres Englois. La Pucelle, le duc d’Alençon, le conestable de France, le conte de Vendosme et toute la compaignie couchèrent audit village de Patay et aux environs.

Le dimanche XIXe jour dudit mois de juing, la Pucelle, le duc d’Alençon et toute la compaignie disnèrent audit lieu de Patay. Le duc d’Alençon ne osa mener le conestable devers le roy pour la mallegrace en quoy il estoit, comme dit est. Il retourna en son ostel de Partenay, lie et joyeulx de la journée que Dieu avoit donnée pour le roy, et très marry de ce que le roy ne vouloit prendre en gré son service. La Pucelle, le duc d’Alençon et tout le sourplus de la compaignie s’en alèrent gesir à Orléens et entour la ville, et là furent receuz très grandement. Ilz alèrent par les églises mercier Dieu, la Vierge Marie et les benoistz sains de Paradis, de la grâce et de l’onneur que Nostre Seigneur avoit fait au roy et à eulx touz, en disant que c’estoit par le moyen de la Pucelle et que sans elle ne peussent si grans merveilles avoir esté faictes ; et furent la Pucelle, le duc d’Alençon et toute la compaignie audit lieu d’Orléens et ou païs d’environ depuis ledit dimanche jusques au vendredi ensuivant, XXIIIIe jour dudit mois…

§4.
Lettre de Jeanne aux habitants de Tournay

Écrite après sa campagne sur la Loire et avant sa marche sur Reims :

✝ Jhesus Maria ✝

Gentilz loiaux Franchois de la ville de Tournay, la 308Pucelle vous faict savoir des nouvelles de par dechà que, en VIII. jours elle a cachié les Angloys hors de toutes les places qu’ilz y tenoient sur la rivière de Loire par assaut ou aultrement où il en a eu mains mors et prinz et les a desconfis en bataille. Et croies que le conte de Suffort, Lapoule son frère, le sire de Tallebot, le sire de Scalles et messire Jehan Faltstolf et plusieurs chevaliers et capitaines ont esté prinz ; et le frère du conte de Suffort et Glasdas mors. Maintenés vous bien, loiaux Franchois, je vous en pry, et vous pry et vous requiers que vous soiés tous pressez de venir au sacre du gentil roy Charles à Rains, où nous serons briefment et venés au devant de nous quant vous saurés que nous aprocherons. À Dieu vous commans, Dieu soit garde de vous et vous doinct grace que vous puissiés maintenir la bonne querelle du royaume de France. — Escript à Gien, le XXVe jour de juing.

(Sur l’adresse :) Aux loiaux Franchois de la ville de Tournay.

§5.
Lettre de Bedford à Henry VI

Fragment d’une lettre écrite par le duc de Bedford au roi Henry VI, après la levée du siège d’Orléans et la bataille de Patay (traduit de l’anglais) :

… Toute chose a prospéré pour vous jusqu’à l’époque du siège d’Orléans, pris en main, Dieu sait par quel avis. En ce même temps, après le malheur survenu à la personne de mon cousin de Salisbury (Dieu l’absolve !), un grand méchef, par la main de Dieu il me semble, est tombé sur votre peuple qui était rassemblé à Orléans en grand nombre, méchef causé en grande partie, comme je pense, par l’enlacement des fausses croyances, et la folle crainte qu’ils ont eue d’une disciple et limier du diable, appelée la Pucelle, qui a usé de faux enchantements et de sorcellerie. Ce méchef et cette déconfiture non-seulement ont détruit grande partie de votre peuple devant Orléans, mais aussi, d’une façon merveilleuse, 309enlevé le courage à ceux qui ont survécu ; ils ont par contre encouragé vos adversaires et vos ennemis à se rassembler sur-le-champ en grand nombre…

II.
Documents relatifs à l’entrée de Charles VII dans les villes de Troyes et de Châlons, lors de sa marche sur Reims (juillet 1429)
§1.
Chronique de Jean Chartier212

Extrait :

… À Gien sur Loire fut fait ung paiement aux gens d’armes tel, qui ne montoit pas plus de deux, à trois francz pour l’homme d’armes. Duquel lieu s’en partist ycelle Jehanne la Pucelle et pluiseurs autres cappitaines, et pluiseurs gens en sa compaignie, et s’en ala logier environ quatre lieues loing dudit Gien en tirant le chemin de Rains vers Aucerre. Et le roy de France se partist l’endemain ensieuvaut, en tirant celle part ; et ce jour assambla tout l’ost ensamble.

Et avoit audit ost pluiseurs femmes diffiamées qui empeschoient aucuns gens d’armes à faire dilligence de suivre le Roy ; et ce voyant ycelle Jehanne, après le cri fait que chascun allast avant, tira son espée et en bâtit deulx ou trois tant qu’elle rompist saditte espée. Dont le Roy en fut bien desplaisant et lui dist qu’elle deust avoir pris ung bon baston et frapper dessus, sans habandonner ainsy ycelle espée qui lui estoit venue divinement, comme elle disoit.

Et chevaulcha tant ledit Roy qu’il vint devant la cité d’Aucerre, laquelle cité ne lui fist pas plaine obéissance ; 31mais vindrent aucuns bourgeois d’icelle cité ; et disoit-on qu’ilz avoient donné argent au sire de Trimolle, adfin qu’ilz demeurassent en trèves pour ycelle foiz. De laquelle chose furent bien malcontens aucuns seigneurs et capitaines d’icellui ost, et en parloient bien fort en murmurant contre ycellui seigneur de la Trimolle et austres estans du conseil du Roy. Et vouloit tousjours ycelle Jehanne que ycelle ville fust assaillie ; et finablement demeura en ycelle ville trèves, combien que ceulx de la ville baillèrent plusieurs vivres à ceulx de l’ost pour leur argent, desquelz ilz avoient grant nécessité.

Après que le roy de France eust esté trois jours devant ycelle cité d’Aucerre, se partit avec son ost en tirant vers Saint-Florentin ; laquelle ville de Saint-Florentin lui fist obéissance ; et de là prit son chemin droit à Troyes en Champaigne, et tant chevaulcha qu’il vint logier devant la cité de Troyes, en laquelle avoit bien de chincq à six cent Anglois et Bourguignons. Et à l’arrivée saillirent yceulx Anglois et Bourguignons sur l’ost du Boy. Et fut logié d’un costé et d’aultre d’icelle cité, par l’espace de six à sept jours, en parlementant et cuidant tousjours que ycelle lui feist obéissance ; mais aucun appointement ne s’y povoit trouver ; et avoit en l’ost si très grant chierté de pain et d’aultres vivres, car en cellui ost avoit de six à sept mille hommes qui n’avoient mengié de pain passé huit jours, et vivoient le plus de fèves et de blé froté en espi.

Et manda ledit Roy venir devers lui le duc d’Alenchon, le duc de Bourbon, le conte de Vendosme et plusieurs aultres seigneurs et cappitaines avec aultres gens de son conseil en grant nombre, pour avoir advis qu’il avoit à faire. Et là fut mis en terme et délibéracion audit conseil par l’archevesque de Rains, chancelier de France, que ledit ost ne povoit plus bonnement demourer devant laditte ville de Troies pour pluiseurs raisons : premièrement, par la grant famine qui estoit oudit ost et que vivres ne venoient en ycelle de nulle part ; et aussy qu’il n’y avoit plus homme qui eust argent ; et oultre que c’estoit merveilleuse chose de 311prendre la ville de Troies qui estoit forte, bien garnie de vivres, de gens d’armes et de peuple ; et selon ce qu’on povoit veoir, ceulx de dedens n’avoient point de voulenté de rendre et mectre ycelle ville en l’obéissance du roy de France ; et aussy qu’il n’y avoit bombardes, ne artillerie, ne souffisant nombre de gens pour gaignier et combatre ycelle ville ; et d’aultre part n’y avoit ville ou fortresse franchoise dont on peust avoir aide ne secours plus près que Gien sur Loire, de laquelle ilz étoient à plus de trente lieues jusques à l’ost. Et sy alégua et dist pluseurs aultres raisons et inconvéniens dont il estoit bien apparant qui povoient advenir en ycellui ost. Et commanda le roy audit chancelier qu’il demandast par oppinion à ceulz qui présens estoient à ce conseil, qu’il estoit à faire pour le meilleur. Et adonc ledit chancelier commencha à demander à pluiseurs, les chargant que chascun s’acquictast loyaulment envers le Roy de le conseillier de ce qu’il avoit à faire sur ce que dict est. Et furent presques tous ceulx de ce conseil que, veu et considéré les choses dessus déclairées, et que le Roy avoit esté reffusé à laditte ville d’Auxerre, à laquelle n’estoient guères de gens d’armes ne sy forte que celle de Troies, et pluiseurs aultres choses que chascun alléguoit selon son entendement : furent d’oppinion que ledit roy et son ost s’en retournassent.

Et vint ledit chancelier à demander à ung anchien conseillier nommé messire Robert le Masson, seigneur de Trèves. Lequel respondit par son oppinion qu’il failloit envoier querir ladicte Jehanne la Pucelle dont dessus est faicte mencion, laquelle estoit en l’ost et non pas au conseil, et que bien povoit estre qu’elle diroit quelle chose qui povoit estre prouffitable pour le Roy et sa compaignie. Et dist oultre que, quant le Roy estoit parti et qu’il avoit entreprins ce voiage, il ne l’avoit pas faict par la grant puissance des gens d’armes qu’il eust, ne pour le grant argent de quoy il fust garni pour paier son ost, et ne aussy pour ce que ycellui voiage lui samblast bien possible ; mais seullement avoit entreprins ycellui voiage par l’admonestement de Jehanne la Pucelle, 312laquelle disoit qu’il tirast tousjours pour aler à son couronnement à Rains, et que il ne trouveroit que bien pou de résistence, et que c’estoit la voulenté de Dieu ; et que se ycelle Jehanne ne conseilloit aucune chose qui en cellui conseil n’eust esté dicté, qu’il estoit de la grant et commune oppinion ; c’est assavoir que ledit Roy et son ost s’en retournassent dont ilz estoient venuz ; mais que ladicte Jehanne pouroit dire aucune chose sur laquelle le Roy pouroit prendre aultre conclusion.

Et par l’oppinion dudit messire Robert le Masson fut envoiée querir ycelle Jehanne la Pucelle ; et ycelle venue en ycellui conseil, fist la révérence au Roy, ainsy qu’elle avoit acoustumée. Et lui fut dit par ledit chancelier que le Roy l’avoit mandée adfin de lui faire dire et déclairer pour conclure sur les granz necessitez de l’ost, comment ladicte ville de Troies estoit forte et garnie de vivres et de gens d’armes ; et lui exposa et lui dist tous les grans inconveniens et doubtes qui avoient esté debatus audit conseil, et que de ce elle dist son oppinion au roy et quelle chose il lui sambloit que on avoit à faire au sourplus. Laquelle tourna sa parolle au Roy et demanda s’il la creroit de ce qu’elle lui diroit. A quoy il respondy que, s’elle disoit chose prouffitable et raisonnable, que voulentiers on le croiroit. Puis reprint de rechief sa parolle et lui demanda s’elle seroit creue, et le Roy respondit, ouy, selon ce qu’elle diroit. Et adonc luy dist : Gentil roy de France, se voulez cy demourer devant vostre ville de Troies, elle sera en vostre obéissance dedens deux jours, soit par force ou par amour ; et n’en faittes nulle doubte. Adont lui fut respondu par le chancelier : Jehanne qui seroit certain de l’avoir dedens six, on l’attenderoit bien ; mais dittez vous vrai ? Et de rechief dit qu’elle n’en faisoit nulle doubte. A l’oppinion de laquelle Jehanne la Pucelle le Roy et son conseil s’arrestèrent et fut conclud de là demourer.

Laditte Jehanne la Pucelle sur ung coursier, ung baston en sa main, s’en vint par les convois, et mist en besoigne chevaliers et escuiers et aultres gens de tous estaz a porter 313fagos, huis, tables, fenestres et aultres choses nécessaires à faire taudis et approuchemens contre laditte ville, pour asseoir aucunes bombardes et canons estans en l’ost ; et faisoit de merveilleuses dilligences, ainsy comme eust peu faire ung cappitaine qui eust esté nourri tout son temps en la guerre. Et pou de temps après parlementèrent ceulx de laditte ville ; et vindrent l’évesque de laditte ville et pluiseurs autres, tant de gens de guerre que de bourgois, devers le Roy ; et finablement prindrent composicion et traittié : c’est assavoir que les gens de guerre s’en iroient eulx et leurs biens, et ceulx de laditte ville demourroient en l’obéissance du Roy. Et lui rendirent laditte ville, laquelle il receupt, et entra le lendemain dedens, lui et ses gens, environ neuf heures : de laquelle tant Anglois que Bourguignons s’en alèrent ou bon leur sambla. Et en dévoient emmener leurs prisonniers ; mais laditte Jehanne les leur osta à la porte ; et faillist que le Roy contantast yceulx gens d’armes de leurs finances. Et laissa le Roy en ycelle ville de Troies, bailli, capitaines et aultres officiers de par lui ; et cedit jour que le Roy de France entra en laditte ville de Troies, demoura garde de son dit ost messire Ambrois de Loré, lequel demourra sur les champs ; lequel ost passa le lendemain parmi laditte ville.

Le lendemain ensieuvant, le roy de France desloga de laditte ville de Troies et print son chemin avec son ost droit à Chaalons. Et tant chevaulcha qu’il arriva devant ycelle ville de Chaalons, et lui vindrent au devant l’évesque avec grant nombre de bourgois d’icelle ville, et lui firent obéissance ; et se loga avec son ost la nuit en ycelle ville, en laquelle il establist de par lui capitaine et officiers.

§2.
Chronique de Perceval de Cagny

Extrait de la Chronique des ducs d’Alençon :

Le vendredi bien matin (24 juin), la Pucelle dist au duc 314d’Alençon : Faites sonner trompilles et montez à cheval. Il est temps d’aler devers le gentil roy Charles pour le metre à son chemin de son sacre à Rains. Ainssi fut fait. Touz montèrent à cheval en la ville et ceulx des champs. Et celui jour furent au giste devers le roy en la ville de Gien sur Laire. Le roy fist grant feste et grant joye de la venue de la Pucelle, du duc d’Alençon et de leur compaignie. Et ce jour, fut moult parlé par touz les seigneurs, les chevaliers, les escuyers, les gens de guerre et toutes gens de quelque estat qu’ilz fussent, qui touz tenoient à très grant merveille les grans aventures de guerre qui le samedi devant213 (18 juin) estoient avenues par l’entreprinse de la Pucelle à elle et à sa compaignie. Et croy que ne vit nul qui ait veu la pareille telle que metre en l’obéissance du roy, et en ung jour, trois notables places, c’est assavoir la ville et chasteau de Meun sur Laire, la ville et chasteau de Baugency et la ville et chastel de Yenville en Beausse, et gaigné près le village de Patay une journée sur les Englois. […]

Le Roy fut audit lien de Gien jusques au mercredi XXIXe jour de juing. Et fut la Pucelle moult marrie du long séjour qu’il avoit fait audit lieu par aulcuns des gens de son hostel qui luy desconseilloient de entreprendre le chemin d’aler à Reins, disans qu’il avoit plusieurs citez, autres villes fermées, chasteaulx et places fortes bien garnies d’Englois et Bourguignons entre ledit lieu de Giens et Rains. La Pucelle disoit qu’elle le sçavoit bien et que de tout ce ne tenoit compte ; et par despit se deslogea et ala logier aux champs deux jours avant le partement du Roy. Et combien que le Roy n’avoit pas argent pour souldoier son armée, tous chevaliers, escuiers, gens de guerre et de commun ne refusoient point de aler servir le Roy pour ce voyage en la compagnie de la Pucelle, disans que ilz yroient partout où elle vouidroit aler. Et elle disoit : Par mon martin, je meneray le gentil roy Charles et sa compaignie seurement, et sera sacré audit lieu de Rains.

315Cedit jour, après plusieurs parolles, le Roy se partit et print son chemin à aler droit à la cité de Troye en Champaigne. Et en faisant son chemin, toutes les forteresses d’ung costé et d’autre de sa voye se midrent en son obéissance. Le Roy arriva devant ledit lieu de Troye après disner, le vesndredy VIIIe jour de juillet. Et luy furent ceulx de la garnison et les bourgois de la ville désobéissans ce jour ; et le Xe jour se midrent en l’obéissance du Roy. Et après disner fut très honnourablement receu en laditte ville et y séjourna jusques au mardy ensuivant. Et partout ou la Pucelle venoit, elle disoit à ceulx des places : Rendez vous au Roy du ciel et au gentil roy Charles. Et estoit toujours devant à venir parler aux barrières.

Celui mardy (12 juillet), le Roy partit dudit lieu de Troye, et le jeudi ensuivant fut moult honnourablement receu en la cité de Chaalons. Et en faisant son chemin, toutes les fortresses du païs se midrent en son obéissance, pour ce que la Pucelle envoyet toujours de ceulx qui estoient soubz son estendart dire par chacune des fortresses à ceulx de dedens : Rendez vous au Roy du ciel et au gentil roy Charles. Et iceulx ayans congnoissance des grans merveilles avenues et faites à la présence de la Pucelle, se metoient franchement en l’obéissance du Roy. Et ceulx qui refusoient, elle y aloit en personne, et touz luy obeissoient. Aucune fois se tenoit en la bataille avecques le Roy en alant son chemin ; autres foiz en l’avant garde, et autre en l’arrière garde, ainssi qu’elle véoit convenir en son entente. Et le vendredi ensuivant se partit le Roy dudit lieu de Chaalons…

§3.
Chronique du siège d’Orléans

Extrait de la Chronique anonyme du siège d’Orléans et du voyage de Reims :

Le dimanche après la feste de Sainct Jehan Baptiste, le Roy 316avoit envoyé querir la royne Marie, sa femme, fille de feu Loys, roy de Cecille, parce que plusieurs estoient d’oppinion qu’il l’amenast couronner avecques luy à Reins. Et peu de jours après, luy fut amenée à Gien, là où il tint plusieurs conseilz, pour conclure la manière à luy plus convenable à tenir ou voyage de son sacre. En la fin desquelz conseilz fut conclud que le Roy renvoyroit la Royne à Bourges, et que sans assiéger Cosne et La Charité sur Loire, que aucuns conseilloient à prendre par force avant son partement, il se mectroyt en chemin : ce qui fut faict, car la Royne remenée à Bourges, print le Roy sa voye vers Reins.

Et se departit de Gien le jour Sainct Pierre, en celluy moys de juing (29), accompaignie de la Pucelle, du duc d’Alençon, du conte de Clermont, depuis duc de Bourbon, du conte Vendosme, du seigneur de Laval, du conte de Boulongne, du Bastart d’Orléans, du seigneur de Lohiac, des mareschaulx de Saincte Sévère et de Rays, de l’admiral de Culan et des seigneurs de Thouars, de Sully, de Chaumont sur Loire, de Prie, de Chauvigny et de la Tremoille, de la Hire, de Poton, de Jamet du Tilloy, [Tudual de Carmoisen] dict Bourgois, et de plusieurs autres seigneurs, nobles, vaillans cappitaines et gentilzhommes, avecques environ douze mil combatans, tous preux, hardiz, vaillans et de grant couraige, comme par avant, et lors, et aussi depuis monstrèrent en leurs faiz et vaillans entreprinses, et par expecial en cestuy voyaige. Durant lequel passèrent en y allant et repassèrent en retournant, franchement et sans riens craindre, par les pays et contrées dont les villes, chasteaux, ponts et passaiges estoient gamiz d’Angloys et Bourgoignons.

Et par expecial vindrent tenans leur voye presenter le siège et assault devant la cité d’Auxerre. Et de faict sembloit à la Pucelle et à plusieurs seigneurs et cappitaines, qu’elle estoit aysée à prendre d’assault, et y vouloient assayer. Mais ceulx de la cité donnèrent secrettement deux mil escus au seigneur de la Tremoille, afin qu’il les gardast d’estre assailli ; 317et si baillèrent à l’ost du Roy beaucoup de vivres, qui estoient très nécessaires. Et par ce ne firent nulle obéissance : dont furent très mal contens plusieurs de l’armée, et meismement la Pucelle… Mais toutes foiz demoura le Roy trois jours environ, et puis s’en partist à tout son ost et s’en alla vers Sainct-Florentin, qui luy fut rendu paisible.

Et delà tira jusques à Troyes, là où il fit sommer ceulx de la cité qu’ilz luy feissent obéissance : dont ilz n’en voulurent riens faire, mais fremèrent leurs portes et se préparèrent à deffendre, si on les vouloit assaillir. Et oultre plus en saillirent dehors de cinq à six cens Angloys et Bourgoignons, qui y estoient en garnison, et vindrent escarmoucher contre l’armée du Roy, ainsy qu’elle arrivoit et se logoit entour celle cité. Mais ilz furent fais rentrer bien hastivement et à grant foulle par aucuns vaillans cappitaines et gens d’armes de l’armée du Roy, qui se tint là ainsi comme en siège, par l’espasse de cincq jours. Durant lesquelz souffrirent ceulx de l’ost plusieurs malaises de faim ; car il y en avoit de cincq à six mil qui furent près de huict jours sans menger pain. Et de faict en fust beaucoup mors de famine, si n’eust esté l’abondance des febves qu’on avoit semées celle année par l’admonestement d’ung cordelier nommé frère Richart, qui ès Advens de Noël et devant avoit preschié par le pays de France en divers lieux et dit entre autres choses en son sermon : Semez, bonnes gens, semez foison de febves, car celluy qui doibt venir viendra bien brief. Et tant que pour celle famine et aussi parce que les Troyens ne vouloyent faire aucune obéissance, fut par aucuns conseillé au Roy qu’il retournast arrière sans passer oultre, considerans que la cité de Chaalons et mesme celle de Reims estoient aussi ès mains des adversaires.

Mais ainsi que celle chose se traictoit au conseil devant le Roy, et que par la bouche de maistre Regnault de Chartres, lors archevesque à Reims, chancellier de France, eust été jà requis à plusieurs seigneurs et capitaines qu’ilz en deissent leur oppinion ; et aprez que le plus d’eulx eurent remonstré 318que pour la force de la ville de Troyes et la feulte d’artillerie et d’argent, estoit milleur de retourner : maistre Robert le Maçon, qui estoit homme de garant conseil, et avoit autreffoiz esté chancellier, dist en effect, requis déclarer son oppinion, qu’on en devoit parler expressément à la Pucelle, par le conseil de laquelle avoit esté emprins celluy voyaige, et que par adventure elle y bailleroit bon moyen. Ce qui advint, car eulx ainsi concluans, elle frappa fort à l’uys du conseil, et après qu’elle fut entrée dedans, le chancellier loi expousa en briefe motz ou parolles les causes qui avoient meu le Roy à entreprendre celluy voyaige et celles qui le mouvoyent à le délaisser. Sur quoy elle respondit très saigement, et dist, que se le Roy vouloit demeurer, que la cité de Troyes seroit mise en son obeyssance dedans deux ou trois jours, ou pour amour ou par force. Et le chancellier luy dist : Jehanne, qui seroit certain dedans six jours, on attendroit bien. À quoy elle respondit derechief, qu’elle n’en faisoit aucune doubte : par quoy fut conclud qu’on actendroit.

Et lors elle monta sur ung courcier, tenant an baston en sa main, et fust toutes aprestes en grant diligence, pour assaillir et faire gecter canons : dont l’evesque et plusieurs de la ville se merveillérent fort. Lesquelz considérans que le Roy estoit leur droicturter et souverain seigneur, et aussi les faiz et entreprinses de la Pucelle, et la voix qui d’elle couroit qu’elle estoit envoiée de Dieu, requirent parlementer. Et yssit hors l’evesque avecques aucunes gens de bien, tant de guerre, comme citoyens, qui firent composicion que les gens de guerre s’en yroyent eulx et leurs biens, et ceulx de la ville auroient abolicion général. Et voult le Roy que les gens d’Église, qui avoient bénéfices soubz Henry, roy d’Angleterre, leur demourrassent fermes ; mais que seullement reprinssent nouveaulx titres de luy. Et soubz ces condicions, le lendemain au matin le Roy et la plus part des seigneurs et cappitaines, moult bien habillez, entrèrent en celle cité de Troyes. En laquelle avoit par avant plusieurs prisonniers, que ceulx de la garnison emmenoient par le traicté ; mais la 319Pucelle ne le voulut souffrir, quant vint au partir ; et pour ce les racheta le Roy et en paya aucunement leurs maistres.

Celluy mesmes jour, mist le Roy cappitaines et autres officiers de par luy en celle cité. Et le jour ensuivant passèrent par dedans tous ceulx de son armée, qui, le soir de devant, estoient demourez aux champs soubz la garde de messire Ambroyse de Loré.

Après, le Roy s’en partist avecques tout son ost par l’admonestement de la Pucelle, qui moult le hastoit, et feist tant qu’il vint à Chaalons, et y entra en très grant joye : car l’evesque et les bourgoys luy vindrent au devant, et luy firent pleine obeyssance. Pourquoy il y mist cappitaines et officiers de par Iuy, et s’en partit et ala vers Reins.

III.
Charles VII à Reims — Le sacre (17 juillet 1429)
§1.
Chronique du siège d’Orléans

Extrait de la Chronique anonyme du siège d’Orléans et du voyage de Reims.

… Et parceque la cité de Reims n’étoit pas en son obeissance, le Roy se logea à quatre lieues prés, à ung chasteau nommé SepsauIx, qui est à l’archevesque. Dont ceulx de Reims furent fort esmeuz, et par expecial les seigneurs de Chastillon-sur-Marne et de Saveuses, y estans en garnisons de par les Anglois et Bourgoignons, qui firent assembler les citoyens et leur dirent que, s’ilz se vouloient tenir jusques à 320six sepmaines, qu’ilz leur ameneroient secours. Et depuis, de leur consentement mesmes, s’en partirent. Lesquelz non estans encoires guères loing, tindrent les bourgeois conseil public, et par le vouloir de tous les habitans envoyèrent devers le Roy, qui leur donna toute abolicion. Et ilz luv livrèrent les clefz de la cité, dedans laquelle celluy jour au matin, qui estoit samedy, entra et feist son entrée l’archevesque, car deppuis qu’il en avoit esté faict archevesque, n’y avoit entré. Et l’après-disnée, sur le soir, y entra le Roy et son armée entièrement ; là estoit Jehanne la Pucelle, qui fut moult regardée de tous. Et là vindrent aussi René, duc de Bar et de Lorraine, frère du roy de Sicille, et aussi le seigneur de Commercy, bien acompaignez de gens de guerre, eulx offrans à son service.

Le lendemain, qui fut dimenche, dix-septiesme jour de juillet, les seigneurs de Saincte-Sévère et de Rays, mareschaulx de France, le seigneur de Graville et le seigneur de Culan, admiral de France, furent par le Roy, selon la coustume ancienne, envoyez à Sainct-Remy pour avoir la saincte ampole. Lesquelz firent les sermens acoustumez (c’est qu’ilz promirent qu’ilz la conduiroient et raconduiroient sûrement), et l’aporta bien dévotement et solempnellement l’abbé, estant revestu en habit pontifical, ayant dessus luy ung riche parement d’or, jusques devant l’église de Sainct-Denis. Et là vint l’archevesque, pareillement revestu et acompaigné des chanoines, et la prit et porta dedans l’église, et la mist sur le grant autel de Nostre-Dame de Reims. Devant lequel vint le Roy habillé comme il appartenoit ; auquel l’archevesque fit faire les sermens acoustumez de faire aux vrais roys de France, voulans recevoir le sainct sacre. Et, incontinant après, fut faict le roy chevalier par le duc d’Alençon, et, ce faict, le sacra et couronna l’archevesque, gardant les cérémonies et prononçant les oroisons, bénédictions et exortacions contenues ou pontifical propre à celuy sainct sacre. […] Et aprez le service, fut la saincte ampole reportée et conduicte ainsi qu’elle avoit esté apportée…

321§2.
Chronique de Jean Chartier

Extrait :

… De la ville de Chaalons se partist le Roy et son ost et print son chemin droit à Rains ; et tant chevaulchèrent que lui et son dit ost arrivèrent devant laditte ville de Rains, laquelle estoit tenue de par le roy d’Angleterre. […] Laquelle ville de Rains lui fist plaine obéissance. Et entra dedens ycelle avec son ost ; en laquelle il fut receu à grant joie et vindrent devant le Roy aportant lez clefs, ainsy que les aultres villes avoient fait ; et vint devant ledit Roy pour estre à son service le duc de Bar et de Loraine, et le sire de Commercy, à grant compaignie de gens d’armes, pour eulx emploier au service du Roy. Et le lendemain qui fut jour de dimence, fut le Roy sacré et couronné en l’église Nostre-Dame de Rains, par messire Regnault de Chartres, archevesque dudit lieu et chancelier de France. Et fut fait ledit Roy chevalier par le duc d’Alençon ; et après ce, fist le Roy le sire de Laval conte ; et y fut fait de par le Roy le duc d’Alençon, le duc de Bourbon et autres princes qui là estoient, plusieurs, chevaliers. Et y estoit laditte Jehanne la Pucelle, laquelle tenoit son estandart en sa main et laquelle estoit cause dudit couronnement du Roy et de toute ycelle assemblée. Et fut apportée de l’abbaye Saint-Rémy la sainte ampoule en l’église Nostre-Dame par le sire de Raix mareschal de France.

Et après ce, séjourna le Roy en laditte ville de Rains trois jours et puis se partist avec son ost pour aler en une abbaie nommée Saint-Marcoul, ouquel lieu les roys de France ont acoustumé d’aler après leur couronnement ; et leur fait-on là certain service et mistère pourquoy on dit que le roy de France garist des escrouelles…

322§3.
Chronique de Perceval de Cagny

Extrait de la Chronique des ducs d’Alençon :

Le samedi XVIe jour dudit mois de jullet, après disner, le Roy arriva en la ville de Rains, et furent en l’encontre de lui à sa venue l’archevesque et tous les collèges de la ville, les bourgois et autres bien grant nombre, touz faisans grant joye en criant Nouel ! pour sa venue. Et tout celui jour et la nuit ensuivant, par les officiers du Roy et ceulx de son conseil fut fait de très grans diligences pour chacun des offices en ce que il luy en apartenoit, pour le fait et l’estat du sacre et couronnement du Roy, qui fut fait l’endemain.

Le dimanche XVIIe jour dudit mois, le Roy fut sacré et couronné audit lieu de Rains par Regnault de Chartres, archevesque du lieu, acompaignié de plusieurs évesques, abbez et autres gens d’Église, comme au cas apartenoit. Ce jour le duc d’Alençon fist chevalier le Roy et le servit de per de France ou lieu du duc de Bourgoigne, qui pour lors estoit ennemy du Roy et allé avecques les Englois. Ce jour les contes de Cleremont, de Vendosme et de Laval, qui ce jour fut fait conte, servirent le Roy au lieu des autres pers de France qui n’y estoient mie. Le Roy fut audit lieu de Rains jusques au jeudi ensuivant XXI. juillet, et ce jour ala disner, souper et gésir en l’abbaye de Saint-Marcoul, auquel lieu furent aportés au Roy les clefs de la cité de Lan.

§4.
Lettre de trois gentilshommes d’Anjou

Lettre écrite aussitôt après le sacre à la Reine Marie d’Anjou, femme de Charles VII, et à sa mère Yolande d’Aragon, reine de Naples, par trois gentilshommes de l’Anjou qui leur rendent compte du mystère.

Nos souveraines et très redoutées dames, plaise vous sçavoir que yer le Roy arriva en ceste ville de Rains ouquel il a trouvé toute et pleine obéissance. Aujourd’huy il a esté 323sacré et couronné et a esté moult belle chose à voir le beau mystère, car il a esté auxi solempnel et accoustré de toutes les besongnes y appartenans auxi bien et si convenablement pour faire la chose tant en abis royaux et autres choses à ce nécessaires comme s’il eust mandé un an auparavant, et y a eu autant de gens que c’est chose infinie a escrire et auxi la grande joye que chacun en avoit.

Messeigneurs le duc d’Alençon, le comte de Clermont, le conte de Vendosme, les seigneurs de Laval et la Trimoille y ont esté en abis royaux ; et monseigneur d’Alençon a fait le Roy chevalier et les dessusditz représentoient les pairs de France ; monseigneur d’Albret a tenu l’espée durant ledit mystère devant le Roy et pour les pairs d’Église y estoient avec leurs croces et mitres, messeigneurs de Rains, de ChaIons qui sont pairs ; et en lieu des autres, les evesques de Seez et d’Orléans et deux autres prélas, et mondit seigneur de Rains y a fait ledit mystère et sacre qui luy appartient.

Pour aller quérir la sainte ampolle en l’abaye de Saint-Remy et pour la apporter en l’église de Nostre-Dame où a esté fait le sacre, fut ordonnez le mareschal de Bossac, les seigneurs de Rays, Graville et l’admiral avec leurs quatre bannières que chacun portoit en sa main, armez de toutes pièces et à cheval, bien accompagnez pour conduire l’abbé dudit lieu qui apportoit ladite ampolle ; et entrèrent à cheval en ladite grande église et descendirent à l’entrée du chœur et en cest estat l’ont rendue après le service en ladite abbaye ; le service a duré depuis neuf heures jusqu’à deux heures. Et à l’heure que le Roy fut sacré et auxi quand l’on lui assist la couronne sur la teste, tout homme cria Noël ! et trompettes sonnèrent en telle manière qu’il sembloit que les voultes de l’église se deussent fendre.

Et durant ledit mystère, la Pucelle s’est tousjours tenue joignant du Roy, tenant son estendart en sa main. Et estoit moult belle chose de voir les belles manières que tenoit le Roy et aussi la Pucelle. Et Dieu sache si vous y avez esté souhaitées.

324Aujourdhuy ont esté faitz par le Roy contes le sire de Laval et le sire de Sully et Rays mareschal. […] Demain s’en doibt partir le Roy tenant son chemin vers Paris. On dit en ceste ville que le duc de Bourgongne y a esté et s’en est retourné à Laon où il est de présent ; il a envoyé si tost devers le Roy qu’il arriva en ceste ville. À ceste heure, nous espérons que bon traité y trouvera avant qu’ils partent. La Pucelle ne fait doubte qu’elle ne mette Paris en l’obéissance.

Audit sacre, le Roy a fait plusieurs chevaliers et auxi lesdits seigneurs pairs en font tant que merveilles. Il y en a plus de trois cents nouveaux.

Nos souveraines et redoubtées Dames, nous prions le benoist Saint-Esprit qu’il vous donne bonne vie et longue.

Escript è Rains, ce dimanche XVIIe de juillet. Vos très humbles et obéissans serviteurs,

Beauveau, Moréal, Lussé.

§5.
Lettre de Jeanne au duc de Bourgogne

Lettre écrite par Jeanne au duc de Bourgogne, le jour du sacre :

✝ Jhesus Maria ✝

Hault et redoubté prince, duc de Bourgoingne, Jehanne la Pucelle vous requiert de par le Roy du ciel mon droicturier et souverain seigneur que le Roy de France et vous faciez bonne paix ferme qui dure longuement. Pardonnez l’un à l’autre de bon cuer, entièrement ainsi que doivent faire loyaulx chrestians, et s’il vous plaist à guerroier si alez sur les Sarrazins. Prince de Bourgoingne, je vous prie, supplie et requiers tant humblement que requérir vous puis, que ne guerroiez plus ou saint royaume de France et faictes retraire incontinent et briefment voz gens qui sont en aucunes places et forteresses dudit saint royaume ; et de la part du gentil Roy de France il est prest de faire paix à vous, sauve son honneur. Et vous faiz à savoir de par le Roy du ciel, mon 325droicturier et souverain Seigneur, pour vostre bien et pour vostre honneur et sur votre vie que vous n’y gaignerez point bataille à l’encontre des loyaulx François et que tous ceulx qui guerroient oudit saint royaume de France guerroient contre le roy Jhésus, roy du ciel et de tout le monde, mon droicturier et souverain seigneur. Et vous prie et requiers à mains jointes, que ne faictes nulle bataille ne ne guerroiez contre nous, vous, voz gens ou subgiez ; et croiez seurement que quelque nombre de gens que amenez contre nous qu’ilz n’y gaigneront mie et sera grant pitié de la grant bataille et du sang qui y sera respendu de ceulx qui y vendront contre nous. Et a trois sepmaines que je vous avoye escript et envoie bonnes lettres par un hérault que feussiez au sacre du Roy qui, aujourdhui dimenche, XVIIe jour de ce présent mois de juillet, a été fait en la cité de Raims : dont je n’ay eu point de response ; ni n’ouy oncque puis nouvelles dudit hérault. À Dieu vous commens et soit garde de vous, s’il lui plaist ; et prie Dieu qu’il y mecte bonne pais. Escript audit lieu de Rains, ledit XVIIe jour de juillet.

(Sur l’adresse :) Au duc de Bourgoigne.

IV.
Analyse des négociations qui précédèrent l’entrée de Charles VII à Troyes, à Châlons et à (juin et juillet 1429)

(Faite au dix-septième siècle, par Jean Rogier, sur les pièces originales, aujourd’hui perdues, qui existaient alors à l’hôtel de ville et à la chambre de l’échevinage de Reims.)

… En l’an mil quatre cens vingt neuf, les Anglois ayant esté chassés du siège qu’ilz tenoient devant la ville 326d’Orléans par le secours de Jehanne la Pucelle, et toutte leur armée deffaicte ès environs de Baugency, Meun et aultres lieux, le Daulphin (le roy Charles septiesme, mais il sera nommé Daulphin jusques à son arrivée à Troyes, affin de rendre conforme ce présent recueil aux lettres et advis quy sont cy rapportés) print résolution par l’advis de son conseil, de s’acheminer en Champaigne pour venir en la ville de Reims s’y faire sacrer et couronner roy de France. Et suyvant ce que le duc de Bourgoingne escrit aux habitans dudict Reims, faisant response aux lettres que lesdictz habitans lui avoyent escriptes, ledict Daulphin avoit eu quelque assurance d’aucuns habitans de ladicte ville que, luy venant en Champaigne, les portes de la ville de Reims Iuy seroient ouvertes. Et dict le duc de Bourgoingne par ses lettres qu’il estoit adverty qu’aucuns desdictz habitans avoient, par lettres ou messages, mandé lesdicts adversaires, en les assurans, queux venuz par dessa, que on leur feroit ouverture des portes de ladicte ville, avec entière obéissance ; et que aultrement ilz ne se fussent tant enhardis de venir en ces marches. […]

Se recongnoist une grande prudence de la part des habitans dudict Reims au cours de cest acheminement du Daulphin ; lesquelz, affin de ne donner mauvais soubçon d’eulx envers les chefs quy gouvernoyent pour l’Anglois, leur bailloient advis de tout ce qu’ilz entendoient dudict acheminement et de l’estat de ladicte ville de Reims, et mandoient que on empeschast les passages audit Daulphin : mais de demander du secours pour deffendre et garder ladicte ville, pas ung mot, et n’en voulurent recepvoir, comme sera dit cy après. Et fault notter que depuis Orléans jusques audit Reims, tout estoit à la dévotion de l’Anglois.

Philbert de Moulant ayant charge d’une compagnye de gens de guerre, estant à Nogent-sur-Seyne, escrivit aux habitans de Reims le premier jour de juillet audist an 1420, que le Daulphin et sa puissance estoient à Montargis et se vantoient qu’ilz alloient à Sens, se promectans que ceulx de 327Sens leur feroient ouverture : mais qu’il estoit bien assuré du contraire et qu’ilz attendoient le secours du roy d’Angleterre, de monseigneur le Régent et de monseigneur de Bourgoingne ; et que les habitants de ladicte ville avoient pris et portoient la croix de sainct André ; et que les villes d’Auxerre et aultres du pays ne se soucyoient des Armagnaz ny de la Pucelle ; et que, sy lesdictz habitans de Reims avoient affiaire de luy, qu’il les viendroit secourir avec sa compaignye, comme bon crestien doibt faire.

Les habitants de la ville de Troyes baillèrent pareille advis aux habitans de Reims, et du mesme jour, leur mandans que les ennemys du Roy et du duc de Bourgoingne estoient près d’Auxerre pour aller en la ville de Reims, et que s’il advenoit que eulx fussent requis par lesdictz ennemys214 de faire quelque chose contraire au party qu’ilz tenoient, qu’ilz estoient délibérés de faire response toutte négative, et de se tenir en ce party du Roy215 et du duc de Bourgoingne jusques à la mort inclusive.

Le Daulphin estant arrivé près la ville de Troyes le cinquiesme jour dudict moys de juillet, manda ausdictz habitans comment, par advis de son conseil, il avoit entrepris d’aller à Reims pour y recepvoir son sacre et couronnement, et que son intention estoit de passer le lendemain par ladicte ville de Troyes, et à ceste fin, leur mandoit et commandoit de luy rendre l’obéissance que luy debvoient, et qu’ilz se disposassent à le recevoir, sans faire difficulté ou doubte des choses passez, desquelz ils pourroient doubter qu’il en voulsist prendre vengeance : ce qu’il n’avoit en volonté ; mais que eulx se gouvernans envers leur souverain comme ilz doibvent, il mettra tout en oubly et les tiendra en sa bonne grâce.

Jehanne la Pucelle escrivit pareillement ausdictz habitans en cest fasson :

328 Jhésus ✝ Maria

Très chiers et bons amis, s’il ne tient à vous, seigneurs, bourgeois et habitans de la ville de Troies, Jehanne la Pucelle vous mande et fait sçavoir de par le Roy du ciel, son droitturier et souverain Seigneur, duquel elle est chascun jour en son service roial, que vous fassiés vraye obéissance et recongnoissance au gentil roy de France quy sera bien brief à Reins et à Paris, quy que vienne contre, et en ses bonnes villes du sainct royaume, à l’ayde du roy Jhesus. Loiaulx François, venez au devant du roy Charles et qu’il n’y ait point de faulte ; et ne vous doubtez de voz corps ni de voz biens, si ainsi le faictes. Et si ainsi ne le faictes, je vous promectz et certiffie sur voz vies que nous entrerons à l’ayde de Dieu en touttes les villes quy doibvent estre du sainct royaume, et y ferons bonne paix, quy que vienne contre. À Dieu vous commant. Dieu soit garde de vous, s’il luy plaist. Responce brief. Devant la cité de Troyes, escrit à Saint-Fale, le mardy quatriesme jour de jullet.

Au dos desquelles lectres estoit escrit : Aux seigneurs bourgeois de la cité de Troyes.

De tout ce que dessus lesdicts habitans de Troyes baillèrent advis aux habitans dudict Reims, en leur envoyans coppie desdictes lettres, comme on veoit par leurs lettres escriptes le mesme jour cincquiesme dudict mois de juillet, mandans comme ilz attendoient cest jour les ennemys du Roy et du duc de Bourgoingne, pour estre sièges par eulx. À l’entreprise desquelz, quelque puissance qu’eussent lesdictz ennemys, veu et considéré la juste querelle qu’ilz tenoient et les secours de leurs princes quy leur avoient esté promis, qu’ilz estoient délibérés de bien en mieulx eulx garder et ladicte cité en l’obéissance du Roy et du duc de 329Bourgoingne, jusques à la mort, comme ilz avoient tous juré sur le précieux corps de Jésus-Christ ; pryans lesdictz habitans de Reims d’avoir pitié d’eulx, comme frères et loyaulx amys, et d’envoyer par devers monseigneur le Régent et le duc de Bourgoingne, pour les requérir et supplyer de prendre pitié de leurs pauvres subgectz et les aller secourir.

Et par aultres lettres escriptes du mesme jour à cinq heures après midy, lesdictz habitans de Troyes baillent advis à ceulx de Reims comme l’ennemy et adversaire en sa personne, avec sa puissance, estoit arrivé cedict jour, environ neuf heures du matin, devant leur ville, et les avoit assiégés ; et qu’il leur avoit envoyé ses lettres clauses signées de sa main, scellées de son scel secret, contenantes ce quy est cy devant transcript. Lesquelles lettres, après avoir esté leues au conseil, par délibération d’iceluy avoit esté respondu aux héraulx quy icelles avoient apportées, sans qu’ils eussent entrée en ladicte ville, que les seigneurs, chevaliers et escuyers quy estoient en ladicte ville de par le Roy et le duc de Bourgoingne, avoient, avec eulx les habitans, juré et faict serment de ne souffrir entrer en ladicte ville de Troyes aucun quy fust plus fort qu’eulx, sans l’exprès commandement du duc de Bourgoingne : oultre plus, pour l’excusation de eulx, habitans, avoit esté joinct à icelle response que, quelque vouloir qu’ilz eussent, obstoit la grande multitude des gens de guerre quy estoient en ladicte ville plus forts qu’eulx. Laquelle response ainsy faicte, ung chacun d’eulx s’estoient traits sur les murs et en sa garde, en intention et volonté ferme, si on leur faisoit aucun effort, de résister jusques à la mort ; et leur sembloit que, au plaisir de Dieu, ilz rendroient bon compte de ladicte cité, requérans derechef lesdictz habitans de Reims qu’ilz eussent à envoyer par devers lesdictz régent et duc de Bourgoingne remonstrer leur nécessité. Ils mandoient aussy comme ilz avoient receu lettres de Jehanne la Pucelle qu’ilz appeloient Cocquarde, laquelle ilz certifioient estre une folle pleyne du diable, et que à sa lettre n’avoit ne ryme ny raison, et qu’après avoir faict lecture 330d’icelle et s’en estre bien mocqués, ilz l’avoient jectée au feu, sans luy faire aucunne response, d’aultant que ce n’estoit que mocquerye. […]

Les habitans de la ville de Chaalons ayant receu pareille advis desdictz habitans de Troyes, touchans la venue et arrivée dudict Daulphin, et d’abondant que les lettres de Jehanne la Pucelle avoient esté portés audict Troyes par ung nommé frère Richard le Prescheur, en baillèrent advis aux habitans de Reims, leur mandans qu’ils avoient esté fort esbahis dudict frère Richard, d’aultant qu’ilz cuidoient que ce fust ung très bon preudhomme, mais qu’il estoit venu sorcier. Mandoient aussy que lesdictz habitants de Troyes faisoient forte guerre aux gens dudict Daulphin, avec plusieurs aultres parolles de bravade ; et que sur ces nouvelles, eulx de Chaalons avoient intention de tenir et résister de touttes leurs puissances allencontre desdictz ennemys.

Les habitans de la ville de Reims receurent pareillement lettre dudict Daulphin, escripte le quatriesme jour dudict mois de juillet, par laquelle il leur mande qu’ilz pouvoient bien avoir receu nouvelle de la bonne fortune et victoire qu’il avoit pieu à Dieu luy donner sur les Angloys, ses anciens ennemys, devant la ville d’Orléans, et depuis à Jargeau, Baugency et Meun sur Loire, en chascun desquelz lieux ses ennemys avoient receu très grand dommage ; et que tous leurs chefs, et des aultres jusques au nombre de quatre mil, y estoient que mors que demourés prisonniers : lesquelles choses estantes advenues plus par grace dyvine que euvre humain, par l’advis de son sang et lynage et de son grand conseil, il s’estoit acheminé pour aller en ladicte ville de Reims, pour y prendre son sacre et couronnement. Par quoy il leur mandoit que, sur la loyaulté et obéissance qu’ilz luy debvoient, ilz se disposassent à le recevoir par la manière acoustumée de faire à ses prédécesseurs, et sans que, pour les choses passées et pour la doubte que l’on pourroit avoir que icelles il eust encore en sa mémoire, on en puisse faire aucune difficulté ; leur certifiant qu’en se gouvernant envers 331luy ainsy que faire on doibt, il les traictera en touttes leurs affaires comme bons et loyaulz subjetz ; et pour estre plus avant informé en son intention, s’y on vouloit aller quelqu’un de ladicte ville par devers luy, qu’il en sera très contint, avec le hérault qu’il envoyé que l’on y pourroit aller seurement en tel nombre qu’ilz adviseroient, sans qu’il leur fust donné aucun empeschement. Donné à Brinon l’Archevesque, le jour que dessus. […]

Le seigneur de Chastillon cappitayne de la ville de Reims, durant le temps de ces nouvelles n’estoit pas à Reims, ains estoit à Chasteau-Thiery : quy fut cause que les habitans de ladicte ville envoyèrent vers luy en diligence le bailly de Reims, le huictiesme jour dudict mois de juillet, et luy baillèrent advis de tout ce quy est contenu cy devant ; et mesmement que sur ces nouvelles ilz s’estoient assemblez pour conclure (ce qu’ylz n’avoient peu faire pour le peu de gens qui s’estoient trouvés en ladicte assemblée) ; et que depuis ilz avoient faict assembler le commun par quartier ; lesquelz avoient tous respondu et promis de vyvre et mourir avec le conseil et gens notables de ladicte ville, et selon leur bon advis et conseil se gouverneroient en bonne union et paix, sans murmurer ne faire response, sy ce n’estoit par l’advis et ordonnance du cappitayne de ladicte ville ou de son lieutenant. Et sy eut charge ledict bailly de luy dire de la part desditz habitans que on le recepvroit en ladicte ville avec quarente ou cincquante chevaulx, pour communiquer des affaires de ladicte ville, avec plusieurs aultres choses. Lequel seigneur de Chastillon, pour respondre à ce que dessus, envoya audict Reims Pierre de la Vigne, porteur de ses lettres, auquel il avoit donné certains articles par luy advisés sur lesquels il demandoit qu’on lui fist réponse, et si on lui vouloit garder et entretenir, qu’il se disposeroit de vivre et mourir avec eux. […]

On peult facillement juger par le comportement dudict seigneur de Chastillon sur les occurrances de ce temps, qu’il avoit recongneu que le dessein des habitans 332dudict Reims estoit de admettre et recepvoir ledict Daulpbin en ladicte ville. C’est pour quoy il ne veult pas y venir qu’il ne soit le plus fort.

Depuis, ledict seigneur de Chastillon avec les seigneurs de Saveuse et de Lisle-Adam vindrent en ladicte ville de Reims avec grand nombre de leurs gens ; lesquelz seigneurs exposèrent plusieurs choses ausdictz habitans de la part du duc de Bourgoingne, et que l’armée, pour résister au Daulphin, ne pouvoit estre preste que de cincq à six semaines. Lesquelles choses entendues par lesdictz habitans, ils ne voulurent permettre que les gens desdictz seigneurs entrassent dedans ladicte ville de Reims ; quy fut cause que lesdictz seigneurs de Chastillon, de Saveuse et de Lisle-Adam se retirèrent.

De touttes parts on escrivoit aux habitans de Reims, affin de les encourager à se maintenir en l’obéissance du Roy et du duc de Bourgoingne ; comme Colart de Mailly, bailly de Vermandois, escrivit le dixiesme dudict mois de juillet, que le duc de Bourgoingne et messire Jehan de Luxembourg debvoient entrer dedans Paris le jour précédent la date de ses lettres ; que les Anglois, en nombre de huict mil combatans, estoient descendus en la conté de Boullongne, et que de bref il y auroit la plus belle et grande compaignye, pour résister aux ennemys, quy ait esté sont passés vingt ans en ce royaulme ; et que le duc de Bourgoingne avoit envoyé son armée aux passages ou estoient venus lesdictz ennemys, pour leur empescher le retour ; et qu’ilz ne s’en retourneroient pas tous en leurs lieux.

Les habitans de la ville de Troyes ayans receu le roy Charles septiesme, lequel a tousjours esté appellé et nommé le Daulphin jusqu’icy, en leur ville, ilz en baillèrent advis le mesme jour ausdictz habitans de Reims, quy estoit le unziesme dudict mois de juillet ; et leur mandèrent comme le roy Charles estant arrivé devant ladicte ville, oultre la lettre qu’il leur avoit escript, laquelle est cy devant mencionnée, qu’il leur avoit mandé que on pouvoit aller vers luy en toutte 333seuretté, et que révèrent père en Dieu monseigneur l’évesque de ladicte ville y estant allé, le Roy leur remonstra et exposa très haultement et très prudamment les causes pour lesquelles il estoit arryvé par devers eulx ; disant que, par le trépas du feu Roy son père, luy survivant estoit seul et unicque héritier dudict royaume ; et pour ceste cause, il avoit entreprins son voyage à Reims pour luy faire sacrer, et aux aultres partyes de son royaulme pour les réduire en son obéissance ; et qu’il pardonneroit tout le temps passé sans rien réserver ; et qu’il les tiendroit en paix et franchise, telle que leroy sainct Loys tenoit son royaulme. Lesquelles choses estantes rapportées par devers eulx, en unne grande assemblée fut conclud et délibéré de luy rendre plénière obéissance, attendu son bon droict, quy est telle chose que chacun peult savoir, moyennant qu’il leur feroit abolition généralle de tous cas, et qu’il ne leur lairoit poinct de garnison, et qu’il aboliroit les aydes excepté la gabelle ; de quoy luy et son conseil furent d’accord. Et pour ces causes, lesdictz habitans de Troyes pryoient lesdictz habitans de Reims de vouloir faire audict Roy plénière obéissance, telle qu’ilz l’avoient faict, affin d’eulx ensemble tousjours s’entretenir en unne mesme seigneurye, et qu’ilz puissent préserver leurs corps et leurs biens de périlz. Car, sy eulx ne l’eussent faict ainsy, ilz estoient tous perdus en corps et en biens, et ne vouldroient pas que ce fust à refaire ; et que leur desplaisoit d’avoir tant tardé ; et que l’on sera très joyeulx quand on l’aura faict, d’aultant que c’est le prince de la plus grande discrétion, entendement et vaillance que yssy de piéça de la noble maison de France.

Jehan de Chastillon, seigneur de Troissy, frère du cappitayne de Reims, par sa lettre escripte à Chastillon le treiziesme dudict mois de juillet, mandoit aux habitans de Reims qu’il avoit entendu que l’entrée du Roy en la ville de Troyes, n’avoit esté du consentement des seigneurs de Rochefort et de Plancy ny de aultres seigneurs, chevaliers et escuyers de ladicte ville ; et que ladicte entrée avoit esté faicte par la 334séduction de l’évesque et du doien dudict Troyes, par le moien d’ung cordelier nommé frère Richart ; que le commun de ladicte ville alla ausdictz seigneurs, chevaliers et escuyers, en très grand nombre, leur dire que, s’ilz ne vouloient tenir le traicté qu’ilz avoient faict pour le bien publicque, qu’ilz mettroient les gens du Roy dedans ladicte ville, voulsissent ou non. Ledict de Chastillon mandoit aussy que les ennemys n’avoient feict aucun effort, et qu’ilz n’avoient fait que manger et estoient près de passer oultre ; que lesdictz chevaliers et escuyers estoient sortys de ladicte ville par traicté, leurs corps et leurs biens saufs, et moyennant que de tous prisonniers qu’ilz avoient pris, ilz debvoient avoir de chascun ung marq d’argent ; et que celuy escuyer qui luy avoit apporté ces nouvelles, certifioit avoir veu Jehanne la Pucelle, et qu’il estoit présent quant les seigneurs de Rochefort, Philibert de Molan et aultres216 l’interrogèrent ; et qu’il leur avoit affermé par sa foy que c’estoit la plus simple chose qu’il vit oncques ; et qu’en son faict n’avoit ny rime ny raison, non plus qu’en le plus sot qu’il vit oncques ; et ne la comparoit pas à sy vaillante femme comme madame d’Or ; et que les ennemys ne se faisoient que mocquer de ceulx quy en avoient doubte.

Regnault de Chartres, archevesque de Reims et chancelier de France, avoit tousjours assisté ledict roy Charles septiesme, mesmement durant le temps de sa régence, de sorte qu’il n’avoit en aucunne part aux affaires quy s’estoient passées en la ville de Reims depuis l’entrée du duc de Bourgoingne en icelle. Estant à Troyes avec le Roy, il manda aux habitans dudict Reims par ses lettres du douziesme dudict mois de juillet, qu’ilz eussent à se disposer pour recevoir le Roy honnorablement à son sacre : à quoy faire il les prioit et exhortoit.

Les habitans de la ville de Chaalons ayans pareillement receu ledict roy Charles en ladicte ville, en baillèrent advis 335aux habitans de Reims par leurs lettres du seiziesme dudict mois de juillet, leur mandans que le roy Charles avoit envoyé un hérault appelé Montjoye, veoir eulx, leur mandant par iceluy qu’ilz se disposassent à le recevoir et luy rendre plénière obéissance ; et que sur ce, ilz avoient depputés certains ambassadeurs de leur part pour aller vers luy à Lestre ; lesquelz furent benignement receuz et favorablement oys ; et que iceulx estans de retour en ladicte ville de Chaalons, et après avoir esté oys en générale assemblée, qu’ilz avoient tous conclud de recepvoir ledict roy Charles, et luy rendre entière obéissance, comme à leur souverain ; et aussy comme ilz avoient esté au devant de luy, luy porter les clefs de ladicte ville, lesquelles il avoit receu benignement ; et entra en ladicte ville. Par ladicte lettre louans fort la personne du Roy, estans doulx, gracieux, piteux et misericors, belle personne, de bel maintient et hault entendement ; et que pour rien ilz ne voudroient avoir faict aultrement ; et conseillent ausdictz habitans de Reims que le plustot, sans dilayer, et pour le mieulx, qu’ilz aillent au devant de luy, pour luy faire obéissance ; et qu’ilz en recepvront grande joye et honneur.

Les habitans de la ville de Reims estans advertys de l’acheminement dudict roy Charles, envoyèrent au devant de luy jusques à Sept-Saulx nombre de notables bourgeois de ladicte ville, quy offrirent au Roy plaine et entière obéissance comme à leur souverain, ainsy qu’il se voit par les lettres patentes données le susdit jour seiziesme du mois de juillet audict an mil quatre cens vingt neuf, audit lieu de Sept-Saulx, en forme de chartre…

336V.
Jeanne d’Arc depuis le sacre de Charles VII à Reims jusqu’à l’assaut de Paris (juillet à septembre 1429)
§1.
Lettre de Jeanne aux habitants de Reims

Écrite par Jeanne aux habitants de Reims, le 5 août 1429 :

Mes chiers et bons amis les bons et loyaulx François de la cité de Rains, Jehanne la Pucelle vous faict à savoir de ses nouvelles et vous prie et vous requiert que vous ne faicte nul doubte en la bonne querelle que elle mayne pour le sang royal ; et je vous promets et certiffiy que je ne vous abandoneray poinct tant que je vivray. Et est vray que le Roy a faict trèves au duc de Bourgoigne quinze jours durant, par ainsi qu’il l’y doict rendre la cité de Paris paisiblement au chieff de quinze jours. Cependant, ne vous donnés nule merveille se je ne y entre si brieffvement, combien que des trèves qui ainsy sont faictes je ne soy point contente et ne sçay si je les tendroy ; mais si je les tiens ce sera seulement pour garder l’honneur du Roy ; combien aussy que ilz ne rabuseront point le sang royal, car je tiendray et maintiendray ensemble l’armée du Roy pour estre toute preste au chief desditz quinze jours, s’ilz ne font la paix. Pour ce, mes très chiers et parfaicts amis, je vous prie que vous ne vous en donnés malaise tant comme je vivray ; mez vous requiers que vous faictes bon guet et gardez la bonne cité du Roy ; et me faictes savoir se il y a nuls triteurs qui vous veulent grever et au plus brief que je pourray je les en osteray, et me faictes sçavoir de vos nouvelles. À Dieu vous commande qui soit garde de vous. — Escript ce vendredy, 337cinquiesme jour d’aoust, emprès un logis sur champ ou chemin de Paris.

(Sur l’adresse :) Aux loyaulx Francxois habitans de la ville de Rains.

§2.
Chronique de Perceval de Cagny

Extrait de la Chronique des ducs d’Alençon :

… La Pucelle avoit intencion de remettre le Roy en sa seigneurie, et son royaulme en son obéissance. Et pour ce, lui fist entreprendre après la délivrance de la conté de Champaigne le voyage à venir devant Paris, et en y venant fist bien grant conquestes. Et le samedi XXIIIe jour du mois de juillet, le Roy vint disner, souper et gésir en la cité de Soissons. Et là fut receu et obéy le plus honnourablement que les gens d’Église, bourgeois et autres gens de la ville peurent et sceurent faire ; car le tout estoit moult poure, à cause de la destruction de la ville qui avoit esté prinse sur les Bourgoignons.

Le vendredi (XXIXe jour dudit mois), le Roy et sa compaignie fut tout le jour devant Chasteau Tierry, ses gens presque tout le jour en bataille, espérant que le duc de Bedford les deust venir combattre. Au vespre la place se rendit et y fut le Roy logié jusques au lundy, premier jour d’aoust ensuivant. Ce jour, le Roy geut à Monmirail en Brie.

Le mardy IIe jour dudit mois d’aoust, vint à giste en la ville de Provins et y fut receu le mieulx que faire se pout. Et y séjourna jusques au vendredi Ve jour ensuivant. Le dimenche VIIe jour, le Roy fut à disner, souper et giste en la ville de Coulommiers en Brie. Le mercredi Xe jour dudit mois, le Roy et sa compaignie furent à giste en la ville de Crespi en Valoys. Le vendredi ensuivant furent à giste à Laingni-le-Sec. Le samedi ensuivant le Roy tint les champs tout le jour près Dammartin-en-Gouelle, cuidant que les Englois les venissent combattre ; mais ilz ne vindrent point.

Ou temps que le Roy mist à venir son chemin dudit lieu 338de Rains audit lieu de Dammartin-en-Gouelle, la Pucelle fist moult de dilligences de réduire et mètre plusieurs places en l’obéissance du Roy. Et ainssi fut ; car plusieurs furent par elle faictes françoises.

Le dimenche XIIIIe jour du mois d’aoust, la Pucelle, le duc d’Alençon, le conte de Vendosme, les mareschaulx et autres cappitaines acompaigniez de VI. à VII. mil combatans, furent à l’eure de vespres logiés à une haye aux champs près Montpillouer, environ deux lieues près la cité de Sentis. Le duc de Bedford, les capitaines Englois acompaigniez de VIII. à IX. mille Englois estoient logiez à demye lieue près de Senlis, entre noz gens et laditte ville, sur une petite rivière, en ung village nommé (Nostre Dame) de la Victoire. Celuy vespre noz gens alèrent escharmouchier avecques les Englois près de leur logis, et à icelle escharmouche furent des gens prins d’ung costé et d’autre, et y fut mort du costé des Englois le capitaine d’Orbec et X. ou XII. autres, et des gens bleciez d’un costé et d’autre. La nuit vint, chascun se retrait en son logis.

Le lundi XVe jour du mois d’aoust, la Pucelle, le duc d’Alençon et la compaignie cuidans ce jour avoir la bataille, touz ceulx de la compaignie, chacun en droit soy, se mist ou milleur estat de sa conscience que faire se peut, et après ce, à cheval. Et vindrent mettre leur bataille près de la bataille des Englois, qui ne se estoient bougés de leur logis ou ilz avoient geu. Et toute la nuit se fortiffièrent de paulx, de fossez et de leur charrey au devant d’eulx ; et la rivière les fortifiet par derrière. Tousjours avoit de grans escharmouches entre les ungs et les autres. Les Englois ne firent oncques nul semblant de vouloir saillir hors de leur place, si non par escharmouche. Et quand la Pucelle veit que ilz ne venoient point dehors, son estendart en sa main, se vint mètre en l’avant garde et vindrent férir jusques à la fortificacion des Englois. Et (en) celle entreprinse furent mors des gens de l’ung costé et de l’autre ; et pour ce que les Englois ne voulurent faire semblant de saillir à grant effort, la 339Pucelle fist tout retraire jusques à la bataille, et fut mandé aux Englois par la Pucelle, le duc d’AIençon et les capitaines, que si ilz vouloient saillir hors de leur place pour donner la bataille, nos gens se reculleroient et les lesseroient mètre en leur ordonnance. De quoy ilz ne voulurent riens faire, et tout le jour se tindrent sans saillir si non pour escharmoucher. La nuit venue, noz gens revindrent en leur logis. Et le Roy fut tout ce jour à Montepillouer. Le duc de Bar, qui estoit venu devers le Roy à Provins, estoit en sa compaignie, le conte de Cleremont et autres des cappitaines avecques eulx. Et quant le Roy veit que on ne povoit faire saillir les Englois hors de leur place et que la nuit approchoit, il retourna à giste audit lieu de Crespi.

La Pucelle, le duc d’AIençon et leur compaignie se tindrent toute la nuit en leur logis. Et pour sçavoir si les Englois se metroient point après eulx, le mardi bien matin, se recullèrent jusques à Montepillouer, et là furent jusques environ heure de midi que nouvelles leur vindrent que les Englois retoumoient à Senlis et droit à Paris. Et noz gens s’en vindrent devers le Roy audit lieu de Crespi.

Le mercredi XVIIe jour dudit mois d’aoust furent aportés devers le Roy les clefs de la ville de Compiengne, et le jeudi ensuivant le Roy et sa compaignie alèrent à giste audit lieu de Compiengne.

Avant ce que le Roy partist de Crespi, le conte de Vendosme, les mareschaulx de Boussac et de Rais et autres capitaines en leur compaignie, furent ordonnez par le Roy à aler devant la cité de Senlis. Eulx venuz devant la place, ceulz de dedens considérans la grant conqueste que le Roy avoit faicte en peu de temps par l’aide de Dieu et le moien de la Pucelle et que ilz avoient veu la puissance du duc de Bethfort, qui près leur place n’avoit osé combattre le Roy et sa compaignie et se estoient reculiez à Paris et ailleurs aux autres places, ilz se rendirent au Roy et à la Pucelle. Le conte de Vendosme demeura gouverneur et garde de la place et y acquist honneur et chevance.

340Quant le Roy se trouva audit lieu de Compiengne, la Pucelle fut moult marrie du séjour que il y voulloit faire ; et sembloit à sa manière que il fust content à icelle heure de la grâce que Dieu lui avoit faicte, sans autre chose entreprendre. Elle appela le duc d’Alençon et luy dist : Mon beau duc, faictes apareiller voz gens et des autres capitaines. Et dist : Par mon martin, je vueil aler veoir Paris de plus près que ne l’ay veu.

Et le mardi XXIIIe jour dudit mois d’aoust, la Pucelle et le duc d’Alençon partirent dudit lieu de Compiengne de devers le Roy à tout belle compaignie de gens. Et vindrent recouvrer, en faisant leur chemin, partie des gens qui a voient esté au recouvrement de laditte cité de Senlis. Et le vendredi ensuivant XXVIe jour dudit mois, furent la Pucelle, le duc d’Alençon et leur compaignie logiez en la ville de Saint-Denys. Et quant le Roy sceut que ilz estoient ainssi logiez en la ville de Saint-Denys, il vint à grant regret jusquez en la ville de Senliz ; et sembloit que il fust conseillé au contraire du voulloir de la Pucelle, du duc d’Alençon et de ceulx de leur compaignie.

Quand le duc de Bedford vit que la cité de Senliz estoit françoise, il lessa Paris ou gouvernement des bourgois, du sire de l’Ille Adam et des Bourgoignons de sa compaignie, et n’y demoura gaires d’Englois. Il s’en ala à Rouan moult marri et en grant doubte que la Pucelle remist le Roy en sa seigneurie. Depuis qu’elle fut arrivée audit lieu de Saint-Denys, par chacun jour deux ou trois fois nos gens estoient à l’escharmouche aux portes de Paris, une foiz en ung lieu et puis en l’autre ; et aucunes foiz au moulin à vent devers la porte Saint-Denys et la Chapelle. Et ne passoit jour que la Pucelle ne veist faire les escharmouches ; et moult voulentiers avisoit la situacion de la ville de Paris, et avecques ce, lequel endroit luy sembleroit plus convenable à donner ung assault. Le duc d’Alençon estoit le plus souvent avecques elle. Mais pour ce que le Roy n’estoit venu audit lieu de Saint-Denys pour message que la Pucelle et le duc 341d’Alençon lui eussent envoyé, ledit d’AIençon ala devers lui le premier jour de septembre ensuivant. Et lui fut dit que, le IIe jour dudit mois, le Roy partiroit. Et ledit d’Alençon revint à la compaignie, et pour ce que le Roy ne venoit point, le duc d’Alençon retourna devers lui, le lundi Ve jour ensuivant, et fist tant que le Roy se mist à chemin et le mercredi fut à disner audit lieu de Saint-Denys ; de quoy la Pucelle et toute la compaignie furent moult rejouis. Et n’y avoit personne de quelque estat qu’il feust qui ne dist : Elle mettra le Roy dans Paris, si à lui ne tient.

VI.
L’assaut de Paris (8 septembre 1429)
§1.
Observation préliminaire

L’explication de la conduite de Charles VII après son sacre a toujours été une sorte d’énigme historique. Au lieu de marcher de suite sur Paris démoralisé, ainsi que le demandait Jeanne ; lorsqu’il semble que pour achever de conquérir son royaume il eût suffi au Roi de le vouloir, on le voit sans cause connue, sans motif avoué, temporiser, tâtonner, user comme d’une inertie calculée, laissant passer la fortune qu’il eût dû saisir, et méconnaissant 342les faveurs du ciel jusqu’à douter de celle qui les lui apporte. Jeanne avait bien entrevu la cause de cette défaillance : le parti des politiques et des sceptiques, personnifié en Regnault de Chartres et La Trémouille, l’avait emporté sur elle ; désormais, Charles VII ira demander le succès aux menées souterraines et à l’intrigue, au lieu de continuer de réclamer ses droits à la face du ciel et les armes à la main, appuyé sur l’envoyée de Dieu !

Dans sa lettre aux habitants de Reims, écrite le 5 août en un logis étant sur le chemin de Paris, Jeanne avait vivement manifesté sa contrariété à l’occasion d’une trêve de quinze jours :

Est vray que le Roy a faict trêves au duc de Bourgogne quinze jours durant ; … de pareilles trêves ainsi faictes ne suis contente et ne sais si je les tiendrai ; mais si je les tiens, ce sera seulement pour garder l’honneur du Roy…

Qu’eût-elle dit si elle avait connu la longue trêve qui allait bientôt mettre fin à la campagne !

Quoi qu’il en soit, cette trêve de quinze jours expirée, elle quitte Compiègne le 23 août, avec le duc d’Alençon, à tout belle compaignie, moult marrie de l’inaction du Roi, qui, content de la grâce que Dieu lui a faite par son sacre, ne veut entreprendre autre chose. Cependant, il n’y avait personne qui ne dît : Jeanne mettra le Roi dans Paris, si à lui ne tient. Elle arrive le 26 août en vue de la grande cité où s’agitent les factions étrangères, s’établit à Saint-Denis et vient planter hardiment sa bannière sous les murs de Paris, où les Anglais entretiennent la terreur. Le Roi se décide enfin à quitter Compiègne (on saura bientôt à la suite de quel traité et dans quel but). Il en part le 28, et arrive à Senlis. On eût dît qu’il étoit conseillé au contraire de la Pucelle ; car, au 343lieu de continuer sa marche, il s’arrête. Celle-ci, ne voyant le Roi venir, lui envoie le duc d’Alençon. D’Alençon est à Senlis le 1er septembre et obtient du Roi la promesse qu’il se mettra en route le lendemain pour Saint-Denis ; d’Alençon repart le jour même, porteur de cette bonne nouvelle qu’il est impatient de communiquer à Jeanne. Mais un temps précieux s’écoule sans que le Roi paraisse ; il faut que d’Alençon retourne à Senlis le 5 septembre. Il fait tant, cette fois, que le Roi se décide enfin à le suivre à Saint-Denis, où il arrive le 7. Jeanne ne doute plus que le Roi ne soit venu pour l’aider ; — cruelle illusion ! Dès le lendemain, elle tente l’attaque dont on va lire les récits. Cette attaque reste infructueuse : en pouvait-il être autrement ? les Anglais, sous l’impulsion de Louis de Luxembourg, avaient eu dix jours pour aviser. Mais rien encore n’était perdu : il fallait continuer. C’était l’avis du duc d’Alençon et des autres capitaines ; aucun ne doutait du succès, Jeanne moins que personne. On avait des intelligences dans la place ; Montmorency en était sorti avec soixante gentilshommes, apportant un secours utile et des renseignements précieux. Le parti français n’attendait qu’un premier succès pour se montrer ; le gros de la population eût suivi. Mais le lendemain, 9, un ordre du Roi oblige Jeanne à se replier sur Saint-Denis : il fallut la contraindre, elle ne céda qu’en pleurant. C’était un coup mortel porté à sa mission. À Selles en Berry, le 6 juin, n’avait-elle pas promis aux jeunes Guy et André de Laval de les faire boire dans Paris ? À Reims, n’avait-elle pas annoncé qu’elle allait mettre de suite Paris en l’obéissance du Roi ? Personne autour d’elle n’en doutait : c’était le sujet de tous ses discours. Toutefois il lui reste l’espoir de prendre une revanche sur l’autre rive, qu’elle compte gagner à l’aide 344d’un pont que d’Alençon a fait construire. Quoique blessée, elle part le 10, de grand matin, avec son beau duc, les autres capitaines et tous ses gens, pour gagner ce pont et recommencer l’attaque. Mais un fait bien inattendu la force à tout abandonner : le pont construit par d’Alençon a été détruit pendant la nuit, et détruit non par les Anglais mais par Charles VII !

Le 13, le Roi quitte Saint-Denis avec toute son armée sans être aucunement inquiété : on eût dit qu’il avait accord avec ses adversaires, quoiqu’il s’en allât le plus vite qu’il pût, faisant son chemin en manière de desordonnance et sans cause.

Le 18 septembre, il était à Senlis, et quelques jours après derrière la Loire.

On n’avait pas la clef du mystère, on était réduit à des conjectures. Aujourd’hui, tout est éclairci :

Le 28 août, au moment de partir de Compiègne, le Roi avait signé secrètement avec le duc de Bourgogne une trêve ou abstinence d’armes, qui devait tenir jusqu’à Noël. Cette trêve, il est vrai, n’était pas applicable aux villes faisant passage sur la Seine. En vertu d’une clause expresse du traité secret, le Roi pouvait encore attaquer Paris, que le duc de Bourgogne, dans ce cas, se réservait de défendre. Mais ce n’était là qu’une diversion, un moyen de retenir les garnisons et d’éviter une concentration qui eût pu entraver la retraite du Roi ; malgré cette clause prudente, il y eut dans l’intention commune des parties une suspension réelle d’hostilités qui allait permettre au Roi de gagner la Loire sans être inquiété. Avouer de tels calculs, c’eût été détruire le prestige que Jeanne avait fait renaître. De là le silence qui fut gardé avec tant de soin sur cette trêve. Mais que par cet accord, dont elle ne connut jamais l’existence et qui 345l’eût révoltée, les efforts de Jeanne aient été paralysés et contrariés par celui-là même qui avait intérêt à les voir triompher, c’est là un point désormais hors de doute. Et, on peut le dire : pendant les deux mois qui ont suivi le sacre, Jeanne n’a pas eu de plus grand obstacle que le Roi même, pour lequel elle se sacrifiait !

Le 18 septembre, à peine arrivé à Senlis, Charles VII se hâta de signer un second accord secret qui étendait aux villes réservées l’effet de la trêve du 28 août.

On avait, jusqu’à ces derniers temps, ignoré ces deux trêves du 28 août et du 18 septembre, qui viennent jeter un si grand jour sur les événements. On avait cru jusqu’ici que des trêves n’avaient existé qu’à l’époque où elles furent rendues publiques, après que le Roi eut gagné la Loire.

Nous reproduisons ces deux importants documents sous les numéros 2 et 8 de la présente section. Il faut les connaître pour apprécier l’insuccès de l’attaque de Paris. Elles ont été publiées pour la première fois en 1866, dans la Revue de Normandie, à la suite d’une communication qu’en avait faite M. Quicherat, qu’il faudrait citer presque à chaque page quand il s’agit de Jeanne d’Arc.

§2.
Trêve secrète du 28 août

Charles, par la grâce de Dieu, Roy de France, à tous ceulx qui ces présentes lettres verront, salut. — Comme pour parvenir à mectre paix dans nostre royaume et faire cesser les grans et innumérables maulx et inconvéniens quy par les guerres et divisions quy sont en icelluy y sont advenues et adviennent chascun jour, aient par le moyen des embaxadeurs de nostre très cher et très amé cousin le duc de Savoie été nagaires tenues aucunes journées tant par nous et nos 346gens que par nostre cousin de Bourgoingne et les siens ; et pour ce que la matière de ladicte paix quy touche plusieurs parties toutes grans et puissans ne se peut démener et conduire à bonne fin sans aucun délay et traiet de temps, ait semblé ausdits embaxadeurs qu’il estoit nécessaire prendre abstinence jusques à aucun temps convenable pour plus aisément durer icellui traictier de ladicte paix : laquelle abstinence par le moien d’iceulx ambaxadeurs ait esté prise et accordée entre nos gens et au nom de nous d’une part et les gens de nostredit cousin de Bourgoingue pour et au nom de luy d’autre part, et aussy au regart des Anglois leurs gens, serviteurs et subjets si à ce veulent consentir ès termes qui s’ensuivent : — c’est à savoir en tout ce qui est par deçà la rivière de Saine, depuis Nogent sur Saine jusqu’à Harefleur, sauf et réservées les villes, places et forteresses faisans passage sur ladicte rivière de Saine ; réservé aussi à nostredit cousin de Bourgoingne que, si bon luy semble, il poura, durant ladicte abstinence, employer lui et ses gens à la deffence de la ville de Paris et résister à ceulx qui vouldroient faire guerre ou porter dommage à icelle ; — à commencer ladite abstinence c’est à savoir depuis le jour d’uy vingt-huitième jour de ce présent mois d’aoust, au regart de nostredit cousin de Bourgoingne, et au regard desditz Anglois du jour que d’iceulx nous aurons sur ce receu leurs lectres et consentement, et à durer jusques au jour de Noël prochain venant. — Savoir faisons que nous, ces choses considérées, voulant par la pitié que nous avons de nostre povre peuple, obvier de tout nostre cœur à la multiplication desditz maux et inconveniens, avons baillié consentement et accordé, et par ces présentes baillions, consentons et accordons bonne et sure abstinence pour nous, nos pays, vassaulx, subjets et serviteurs estans à termes et limites dessus déclairés. […] Et durant le temps de ceste présente abstinence, aucune des parties quy consentiront icelle, ne porront, es termes et limites dessus diz, prendre, gangner ni conquestir l’un sur l’autre. […] Et affin que ceste présente abstinence 347soit mieulx gardée et entretenue, nous avons, pour nous et de nostre part, ordonné conservateurs d’icelle nos amés et féaulx Rigault, seigneur de Fontaines, chevalier, notre chambellan, et Poton de Sainteraille, notre premier escuier de corps et maistre de nostre escuierie, auxquels et à chacun d’eulx donnons plain pouvoir, autorité et mandement espécial de réparer et faire réparer tout ce qui par aulcun de nos subjects, vassaulx et serviteurs serait fait, attempté et innové contre ni au préjudice de ladite abstinence. […] Sy donnons en mandement à tous nos lieutenans, connestable, mareschaux, maistre des arbalestriers, admiral et autres chiefs de guerre, à tous capitaines, gens d’armes et de traict estans en nostre service, et à tous noz autres justichiers, officiers et subgez, et à leurs lieuxtenans, que ladicte présente abstinence gardent, entretiengnent et observent in violablement et sans l’anfreindre couvertement ni en appert, en quelque manière que ce soit, le temps d’icelle durant. […] Donné à Compiengne, le XXVIIIe jour d’aoust, l’an de grâce mil CCCC. et vingt-neuf, et le septiesme de notre règne.

§3.
Chronique de Perceval de Cagny

Extrait de la Chronique des ducs d’Alençon :

Comme la Pucelle donna l’assault à la ville de Paris. — Le jeudi jour de Nostre Dame VIIIe jour du mois de septembre, la Pucelle, le duc d’Alençon, les mareschaulx de Boussac et de Rais, et autres cappitaines et grant nombre de gens d’armes et de traict, partirent environ VIII. heures, de la Chapelle près Paris, en belle ordonnance ; les ungs pour estre en bataille, les autres pour garder de souvenue ceulx qui donneroient l’assault. La Pucelle, le mareschal de Rais, le sire de Gaucourt, par l’ordonnance d’elle appelé ce qui bon lui sembla, alèrent donner l’assault à la porte de Saint-Honnouré. La Pucelle print son estendart en sa main et avecques les premiers entra ès fossez endroit le Marché aus 348pourceaulx. L’assault fut dur et long, et estoit merveille à ouyr le bruit et la noise des cagnons et coulevrines que ceulx de dedens gectoient à ceulx de dehors, et de toutes manières de traict à si grant planté comme innombrable. Et combien que la Pucelle et grant nombre de chevaliers et escuiers et autres gens de guerre fussent descenduz ès fossez et les autres sur le bort et en l’environ, très peu en furent bleciez ; et y en out moult a pié et a cheval qui furent féruz et portés à terre de coups de pierre de cagnon ; mais par la grace de Dieu et l’eeur de la Pucelle, oncques home n’en mourut ne ne fut bleciés qu’il ne peult revenir à son ayse à son logis sans autre aide.

L’assault dura depuis environ l’eure de midi, jusques environ l’eure de jour faillant. Et après solleil couchant la Pucelle fut férue d’un trait de haussepié d’arballestre par une cuisse. Et depuis que elle fut férue, elle se efforçoit plus fort de dire que chacun se approuchast des murs et que la place seroit prinse. Mais pour ce qu’il estoit nuit et ce que elle estoit bleciée et que les gens d’armes estoient lassez du long assault qu’ilz avoient fait, le sire de Gaucourt et austres vindrent prendre la Pucelle, et oultre son voulioir l’en emmenèrent hors des fossez. Et ainssi faillit l’assault. Et avoit très grant regret d’elle ainssi soy départir, en disant : Par mon martin, la place eust esté prinse. Ilz la midrent à cheval et la ramenèrent à son logis audit lieu de la Chapelle et touz les autres de la compaignie le Roy, le duc de Bar, le conte de Cleremont, qui ce jour estoient venuz de SaintDenys.

Comme la Pucelle partist de devant Paris oultre son vouloir. — Le vendredi IXe jour dudit mois, combien que la Pucelle eust esté bleciée du jour de devant à l’assault devant Paris, elle se leva bien matin et fist venir son beau duc d’Alençon par qui elle se conduisoit, et luy pria qu’il fist sonner les trompilles et monter à cheval pour retourner devant Paris : et dist, par son martin, que jamais n’en partiroit 349tant qu’elle eust la ville. Ledit d’Alençon et austres des capitaines estoient bien de ce voulloir à l’entreprinse d’elle de y retourner, et aucuns non. Et tandiz que ilz estoient en ces parolles, le baron de Monmorancy qui tousjours avoit tenu le parti contraire au Roy, vint de dedens la ville, accompaignié de L. ou LX. gentilzhommes, soy rendre en la compaignie de la Pucelle. À quoy le cueur et le courage fut plus esmeu à ceulx de bonne volonté de retourner devant la ville. Et tandiz que ilz se approuchoient, vindrent le duc de Bar et le conte de Cleremont de par le Roy, qui estoit à Saint-Denys, et prièrent à la Pucelle que, sans aler plus avant, elle retoumast devers le Roy, audit lieu de Saint-Denys. Et aussi de par le Roy prièrent audit d’Alençon et commandèrent à touz les autres cappitaines, que ilz s’en venissent et amenassent la Pucelle devers lui. La Pucelle et le plus de ceux de la compaignie en furent très marriz, et néantmoins obéirent à la voulenté du Roy, espérans aler trouver leur entrée à prendre Paris par l’autre costé et passer Saine à ung pont que le duc d’Alençon avoit fait faire au travers de la rivière endroit Saint-Denys ; et ainssi s’en vindrent devers le Roy.

Le samedi ensuivant, partie de ceulx qui avoient esté devant Paris cuidèrent bien matin aler passer la rivière de Saine audit pont : mais ilz ne pourent pour ce que le Roy qui avoit sceu l’intencion de la Pucelle, du duc d’Alençon et des autres de bon voulloir, toute la nuist fist dépecier ledit pont. Et ainssi furent demourez de passer. Ce jour le Roy tint son conseil, ouquel plusieurs oppinions furent dictes ; et demoura audit lieu jusques au mardi XIIIe jour, toujours tendant affin de retourner sur la rivière de Laire au grant desplaisir de la Pucelle.

§4.
Chronique du siège d’Orléans

Extrait de la Chronique anonyme du siège d’Orléans et du voyage à Reims :

Et le tiers jour de septembre s’en partit 350la Pucelle et le duc d’Alençon, le duc de Bourbon, le conte de Vendosme, le conte de Laval, et les mareschaulx de Saincte-Sévère et de Rays, La Hire, Poton et plusieurs autres vaillans chevaliers, cappitaines et escuiers, avec grant nombre de vaillans gens de guerre, et s’en vindrent loger en un village dit la Chappelle, qui est au chemin et comme au millieu de Paris et Sainct-Denys.

Et le lendemain ensuivant, s’en vindrent mettre en belle ordonnance au Marché aux pourceaulx, devant la porte Sainct-Honnoré, et firent assortir plusieurs canons, dont ilz firent jetter en plusieurs lieux et souvent dedans Paris ou estoient en armes les gens de guerre y estans en garnison, et aussi le peuple. Et faisoient lesdits gens de guerre porter plusieurs estendars de diverses couleurs, et tournoyer, aller et retourner à l’entour des murs par dedans, entre lesquelz estendars en y avoit ung moult grant à une croix rouge. Aucuns seigneurs françoys voulurent approucher plus près, et par especial le seigneur de Sainct-Vallier, daulphinoys, lequel fist tant que luy et ses gens alèrent bouter le feu au boulevert et à la barrière de celle porte de Sainct-Honnoré. Et combien qu’il y eust plusieurs Anglois pour les deffendre, toutesfoyz leur convint-il retraire par celle porte, et rentrer dedans Paris ; par quoy les Françoys prindrent et gaignèrent à force la barrière et le boulevert. Et parce qu’ilz pensèrent que les Anglois sauldroient par la porte Sainct-Denys pour courir sus aux Françoys estans devant la porte Sainct-Honnoré, les ducs d’Alençon et de Bourbon s’embuschèrent derrière la montaigne qui est auprès et contre celluy Marché des pourceaulx ; et plus près ne se povoient mettre, pour doubte des canons et couleuvrines, dont tiroient ceulx de Paris sans cesser. Mais ilz perdirent leur peine, car ceulx de Paris n’osèrent saillir hors la ville. Pour quoy la Pucelle voyant leur couart maintien, délibéra de les assaillir jusques au pié de leur mur. Et de faict, se vint présenter devant eulx, pour ce faire, ayant avecques elle plusieurs seigneurs et grant compaignie de gens d’armes et plusieurs seigneurs, 351entre lesquelz estoit le mareschal de Rays, qui tous par belle ordonnance se mirent à piet et descendirent au premier foussé. Auquel eulx estans, elle monta le dos d’asne, duquel elle descendit jusques au second fossé, et y mist sa lance en divers lieux, tastant et essayant quelle parfondeur il y avoist d’eau et de boue. En quoy faisant elle fut grant espasse, et tellement qu’ung arbalestier de Paris luy perça la cuisse d’ung traict ; mais ce non obstant, elle ne s’en vouloit partir, et faisoit très grant dilligence de faire apporter et jetter fagotz et bois dedans cestuy foussé pour l’emplir afin qu’elle et les gens de guerre peussent passer jusques aux murs : qui ne sembloit pas lors estre possible, parce que l’eaue y estoit trop parfonde, et qu’elle n’avoit pas assez grant multitude de gens à ce faire, et aussi parce que la nuyt estoit prouchaine. Non obstant laquelle nuyt, elle se tenoit toujours sur celluy foussé, et ne s’en vouloit retourner ni retraire en aucune manière, pour prière et requeste que lui feissent plusieurs qui par diverses fois l’alèrent requérir de soy en partir, et luy remonstrer qu’elle devoit laisser celle entreprinse ; jusques à ce que le duc d’Alençon l’envoya querre, et la feist retraire, et toute l’armée, en icelluy village de la Chappelle là où ilz se logèrent celle nuyt, comme ilz avoient faict le soir de devant.

Et le lendemain s’en retournèrent tous à Sainct-Denys ; en laquelle ville fut moult louée la Pucelle du bon vouloir et hardy couraige qu’elle avoit monstré, en voulant assaillir si forte cité et tant bien garnye de gens et d’artillerie, comme estoit la ville de Paris. Et certes aucuns dirent depuis que si les choses se feussent bien conduictes, qu’il y avoit bien grant apparence qu’elle en fust venue à son vouloir ; car plusieurs notables personnes estans lors dedans Paris, lesquelz congnoissoient le roy Charles septiesme estre leur souverain seigneur et vray héritier du royaume de France, et comment à grant tort et par cruelle vengence on les avoit sepparez et ostez de sa seigneurie et obéissance, et mis en la main du roy Henry d’Angleterre par avant mort, et deppuis continuant, 352soubz le roy Henry, son filz, usurpant lors grant partie du royaume ; se feussent mis, comme deppuis firent, six ans après, et réduiz en l’obéissance de leur souverain seigneur, et luy eussent faict plainière ouverture de sa principalle cité de Paris. Ce que à ceste fois ils ne firent pour les causes dessus alléguées. Pour quoy le Roy qui vit lors qu’ilz ne monstroient aucun semblant d’eulx vouloir rendre à luy, tint plusieurs conseilz dedans la ville de Sainct-Denys ; en la fin desquelz fut advisé que, veue la manière de ceulx de la ville de Paris, la grant puissance des Angloys et Bourguignons y estans dedans, et aussi qu’il n’avoit assez d’argent, et n’en pouvoit avoir illec pour entretenir si grant armée, qu’il feroit le duc de Bourbon son lieutenant général. Ce qu’il feist, et lui ordonna demourer ès villes, citez et places à luy obeissans deçà la rivière de Loire ; et pour y mettre grousses garnisons, et les garder et deffendre, luy bailla grant nombre de gens d’armes et foison d’artillerie.

Et oultre celle ordonnance voulut et commanda que le conte de Vendosme et l’admiral de Culant se tinssent à Sainct-Denys, auxquelz il bailla aussi plusieurs gens d’armes, afin qu’ilz peussent tenir la garnison. Et ce foict, se partist le douziesme jour de septembre, et s’en ala à Laigny sur Marne, dont il se partit le lendemain, et y ordonna cappitaine messire Ambroys de Loré, auquel il bailla messire Jehan Foucault, avecques plusieurs gens de guerre. Et tira d’illec le lendemain à Provins, et de là à Bray sur Seine, que les habitans réduirent à son obéissance. Et puis s’en ala passer pardevant Sens, qui ne luy feist aucune ouverture ; mais luy convint passer à gué, ung peu au dessoubz, la rivière d’Yonne, et tirer à Courtenay, dont il ala à Chasteau-Regnart et à Montargis, et au derrain à Gien, où il attendit aucuns jours, cuydant avoir accord avec le duc de Bourgoigne, qui luy avoit mandé par le seigneur de Chargny qu’il luy feroit avoir Paris, et qu’il y viendroit en personne. Et à celle occasion, luy avoit le Roy envoyé sauf conduit, affin qu’il peust passer sans contredit par les places et passaiges à luy obéissans ; 353et ainsi fist-il, combien que luy arrivé à Paris, il ne tint riens de ce qu’il avoit promis ; mais feist alliance avec le duc de Betheford allencontre du Roy, de trop plus fort que devant ; et ce non obstant, par vertu du sauf conduit, passa seurement et franchement par tous les pays, villes et passaiges de l’obéissance du Roy, et s’en retourna en ses pays de Picardye et de Flandres. Et le Roy qui fut adverty au vray, passa la rivière de Loire et s’en retourna à Bourges dont il estoit party à la requeste et supplicacion de la Pucelle, laquelle luy avoit dit paravant tout ce qui luy advint du lièvement du siège d’Orléans et de son sainct sacre, aussi de son retour franchement, ainsy que luy avoit révélé Nostre Seigneur.

§5.
Chronique de Jean Chartier

Extrait de la Chronique de Jean Chartier, moine de Saint-Denis :

En la fin du mois d’aoust, se desloga de Senliz le roy de France avec son ost, et s’en vint droit à Saint-Denis en France. Et lui firent ceulx de la ville obéissance : en laquelle il entra lui et son ost. Et adont se commencèrent grans noises et escarmuches entre les gens dudit Roi : estant logiés à Saint-Denis, lesquelz sailloient souvent horz et aloient à rencontre de ceulx de Paris.

Environ trois ou quatre jours après, le duc d’Alençon, le duc de Bourbon, le conte de Vendosme, le conte de Laval, le sire d’Albreth, Jehanne la Pucelle, les sire de Raix et de Roussac mareschal de France et aultres en leur compaignie, se vindrent logier comme emmy voie de Saint-Denis et de Paris, en ung village sur le grant chemin nommé la Chapelle Saint-Denis ; et l’endemain commencèrent grans escarmuches entre les Franchois et les Anglois et aultres de Paris.

Le lendemain vindrent les ducs et aultres seigneurs franchois, à grant compaignie, aux champs près de la porte 354Saint-Honnouré, sur ung grant bute qu’on nomme le Marchié aux porceaulx : et firent illec apporter plusieurs canons et couleuvrines pour tirer dedens laditte ville de Paris. Et estoient les Anglois tournoians avecques leurs seigneurs ; entre lesquelz portoient une banière blance et une grant croix vermeille au long de la muraille de Paris, par dedens laditte ville. Et de plaine arivée fut prins le bolvart d’icelle porte Saint-Honnouré d’assault. Et estoit à celle prinse ung chevallier François. que on appeloit le sire de Saint-Vaillier et ses gens, qui très bien y firent leur devoir. Et cuidoient les Franchois que les Anglois et aultres gens de Paris deussent saillir par la porte Saint-Denis, ou par aultre, pour férir sur eulx ; pour quoy le duc d’Alençon, le duc de Bourbon, le seigneur de Montmorency et aultres, avec grant puissance, tenoient tousjours en bataille derrière ycelle grant bute (et y fut fait chevalier le seigneur de Montmorency), car plus près ne se povoient tenir pour les canons et couleuvrines.

Et dist laditte Jehanne la Pucelle qu’elle vouloit assaillir la ville de Paris, laquelle Jehanne n’estoit pas bien infourmée de la grant eaue qu’il y avoit ès fossez ; et néanmoins vint à tout grant puissance de gens d’armes, entre lesquelz estoit le sire de Raix, mareschal de France ; et descendirent en l’arière fossé, où elle se tint avec ledit mareschal de France et grant compaignie de gens d’armes tout ycellui jour ; et y fut navrée ycelle Jehanne la Pucelle d’un vireton parmi la jambe ; neantmoins elle ne vouloit partir dudit fossé ; et faisoit ce qu’elle povoit faire de gecter fagotz et aultres bois en l’aultre fossé, pour cuidier passer : laquelle chose, veu la grant eaue qui y estoit, n’estoit pas possible. Et depuis qui fut nuit, fut envoiée quérir par plusieurs foiz par lesdiz ducz d’Alençon et de Bourbon ; mais pour riens ne se vouloit partir ne retraire, tant, qu’il falut que le duc d’Alençon l’alast quérir, lequel la ramena. Et se retray toute la compaignie audit heu de la Chappelle où ilz avoient logié la nuit devant, et le lendemain s’en retournèrent 355lesdiz ducs d’Alençon et de Bourbon, ladicte Jehanne la Pucelle et aultres à Saint-Denis, où estoit ledit roy de France et son ost. Et là, devant le précieulx corps monseigneur Saint Denys et ses compaignons, fuirent pendues les armures d’icelle Jehanne, lesquelles elle offrit par grant devocion. […]

Le douziesme jour du mois de septembre, le roy de France ordonna que le duc de Bourbon, le conte de Vendosme, messire Loys de Culant et plusieurs autres capitaines, demouroient es païs qui de ce voiaige s’estoient réduis en son obéissance, et laissa son lieutenant le duc de Bourbon. Et audit lieu de Saint-Denis, laissa le conte de Vendosme et le sire de Culant, admiral de France, à grant compaignie de gens d’armes ; et se partist avec son ost : auquel département Jehanne la Pucelle laissa toutes ses armures complètes auxquelles elle avoit esté blechée devant Paris ; et s’en ala ledit Roy couchier à Laigni-sur-Marne, auquel lieu il ordonna demourer messire Ambrois, sire de Loré, lequel print et accepta ycelle charge ; et demoura avec lui ung chevalier nommé messire Jean Foucault. Et le lendemain ensieuvant, se partist le Roy d’ycelle ville de Laigny et s’en ala passer la rivière de Saine, et la rivière d’Yonne au gué emprès Sens. Et de là s’en ala à Montargiz et tout oultre la rivière de Loire.

Tantost après s’assemblèrent à Paris grant nombre d’Anglois et de Bourguignons ; pour quoy, ce venu à la congnoissance des Franchois que le Roy avoit laissié dedens Saint-Denis en France laissèrent et habandonnèrent ycelle ville de Saint-Denis et s’en allèrent à Senliz.

Ce venu à la congnoissance des Anglois qui dedens Paris estoient, s’assamblèrent et vindrent en la ville de Saint-Denis, laquelle ilz pillèrent et robbèrent. Et trouvèrent lesdittes armures de Jehanne la Pucelle, lesquelles furent prinses et emportées par l’ordonnance de l’évesque de Therouenne, chancelier, sans pour ce faire quelque resconpence à laditte église : qui est pur sacrilège et manifeste…

356§6.
Journal de Clément de Fauquembergue

Extrait du Journal, sous forme de notes, écrit sur les registres du Parlement de Paris, par le greffier Clément de Fauquembergue (fonctionnaire anglais) :

Jeudy, VIIIe jour de septembre, feste de la Natifvité de la Mère Dieu, les gens d’armes de messire Charles de Valois, assemblez en grant nombre d’emprez les murs de Paris, leiz la porte Saint-Honnoré, esperans par commocion de peuple grever et dommagier la ville et les habitans de Paris, plus que par puissance ou force d’armes, environ deux heures aprez midy, commencèrent de faire semblant de vouloir assaillir ladicte ville de Paris. Et hastivement plusieurs d’iceulx estans sur la place aux Pourceaux et environ prèz de Iadicte porte, portant longuez bourrées de fagos, descendirent et se boutèrent ès premiers fossés, esquelz avoit grant eaue. Et à celle heure y ot dedens Paris gens affectez ou corrompuz, qui eslevèrent une voix en toutez les parties de la ville de çà et de là les pons, criant que tout estoit perdu, et que les ennemis estoient entrez dedans Paris et que chacun se retrahist et fist diligence de soy sauver. Et à celle voix, à une mesme heure de rapprochement desdicts ennemis, se départirent des églises de Paris toutes les gens estans lors ès sermons, et furent moult espoventez, et se retrahirent plusieurs en leurs maisons, et fermèrent leurs huys. Mais pour ce n’y ot aucune autre commocion de fait entre lesdicts habitans de Paris. Et demourèrent à la garde et défense des portes et des murs d’icelle ville ceulx qui estoient députez, et en leur ayde survindrent plusieurs autres desditz habitans qui firent très bonne et forte resistence aux gens dudict messire Charles de Valoys, qui se tindrent dedens ledict premier fossé et dehors sur Iadicte place aux Pourceaulz et à l’environ, jusquez à dix ou onze heures de nuit qu’ils se départirent à leur dommage. Et d’eulz en y ot plusieurs mors et navrez de traits et de canons. Et entre les autres fut blécée 357en la jambe, de trait, une femme que on appelloit la Pucelle, qui conduisoit l’armée avec les autres capitaines dudict messire Charles de Valois, qui s’attendoient de plus grever Paris pour ladicte commocion que par assault ou force d’armes ; car, si, pour chascun homme qu’ilz a voient lors, ilz en eussent eu quatre ou plus, aussi bien armez qu’ils estoient, ilz n’eussent mie pris ladicte ville de Paris par assault ni par siège, tant qu’il y eust eu vivres dedens la ville, qui en estoit lors bien pourveue pour longtemps ; et estoient les habitans bien uniz avec les gens d’armes de ladicte ville pour résister à l’assault et entreprinse dessusdicte. Et mesmement pour ce que on avoit dit et disoit-on publiquement à Paris, que ledict messire Charles de Valois, fils du roy Charles VIe derrenier trespassé, cui Dieu pardoint, avoit abandonné à ses gens ladicte ville de Paris et les habitans d’icelle, grans et petits, de tous estats, hommes et femmes, et quod erat sua intentio redigendi ad aratrum urbem Parisiensem, christianissimis civibus habitatam ; quod non erat facile credendum.

§7.
Journal du Bourgeois de Paris

Extrait des Mémoires d’un anonyme, supposé membre de l’Université de Paris, et qualifié habituellement le Bourgeois de Paris (Bourguignon) :

La première semaine de septembre, l’an mil quatre cens vingt-neuf, les quarteniers chacun en son endroit, commencèrent à fortiffier Paris aux portes de boulevarts ; ès maisons qui estoient sur les murs, affuster canons et queues pleines de pierres sur les murs, redresser les fossés dehors la ville et faire barrières dehors la ville et dedans. Et en icelluy temps, les Arminaz firent escrire lettres scellées du seel du conte d’Alenchon, et les lettres disoient : A vous, prevost de Paris et prevost des marchans et eschevins ; et les nommoient par leurs noms, et leur mandoient de salut par bel langaige largement, pour cuider esmouvoir le peuple l’ung 358contre l’autre et contre eulx ; mais on aperceut bien leur malice, et leur fut mandé que plus ne gectassent leur papier pour ce faire, et n’en tint on compte.

La vigille de la Natifvité de Nostre Dame en septembre, vindrent assaillir aux murs de Paris les Arminaz, et le cuidoient prendre d’assault ; mais pou y conquestèrent, si ce ne fut douleur, honte et meschief ; car plusieurs d’eulx furent navrez pour toute leur vie, qui, par avant l’assault, estoient tous sains ; mais fol ne croit jà tant qu’il prend. Pour eulx le dy, qui estoient pleins de si grant malheur et de si malle créance. Et le dy pour une créature qui estoit en forme de femme avec eulx, que on nommoit la Pucelle. Que c’estoit. Dieu le scet.

Le jour de la Natifvité de Nostre Dame, firent conjuracion, tout d’ung accord, de cellui jour assaillir Paris et s’assemblérent bien douze mille ou plus ; et vindrent environ heure de grant messe, entre onze et douze, leur Pucelle avecques eulx, et très grant foison de chariots, charrettes et chevaulx, tous chargiés de grans bourées à trois hart, pour emplir les fossez de Paris. Et commencèrent à assaillir entre la porte Saint-Honnouré et la porte Saint-Denys ; et fut l’assault très cruel ; et en assaillant disoient moult de villeines paroles à ceulx de Paris. Et là estoit leur Pucelle, à tout son estendart, sur les conclos des fossez, qui disoit à ceulx de Paris : Rendez vous, de par Jhesus, à nous tost ; car si vous ne vous rendez avant qu’il soyt la nuyt, nous y entrerons par force, veuillez ou non, et tous serez mis à mort, sans mercy. — Voire, dit ung, paillarde ! ribaude ! Et trait de son arbalestre droit à elle, et lui perce la jambe tout oultre, et elle de s’enfouir. Un autre perça le pié tout oultre à celui qui portoit son estendart. Quant il se sentit navré, il leva sa visière pour veoir à oster le vireton de son pié, et ung autre lui trait, et le saingne entre les deux yeulz, et le navre à mort : dont la Pucelle et le duc d’Alençon jurèrent depuis que mieulz ilz amassent avoir perdu quarante des meilleurs hommes d’armes de leur compaignie.

359L’assault fut moult cruel d’une part et d’autre, et dura bien jusques à quatre heures après disner, sans ce qu’on sceust qui eut le meilleur. Ung pou après quatre heures, ceulx de Paris prindrent cuer en eulx ; et tellement les hersèrent de canons et d’autre traict, qu’il leur convint par force reculer et laisser leur assault, et eulx en aller. Qui mieulx s’en povoit aller, estoit le plus eureux ; car ceulx de Paris avoient de grans canons qui gettoient de la porte Saint-Denys jusques par delà Saint-Ladre largement, qu’ilz leur gettoient au dos ; dont moult furent espovantez. Ainsi furent mis à la fuite ; mais homme n’issy de Paris pour les suivir, pour paour de leurs emhusches.

Eulx en allant, ilz boutèrent le feu en la grange des Mathurins, emprès les Porcherons ; et mirent de leurs gens qui mors estoient à l’assault, qu’ilz avoient troussés sur leurs chevaulx, dedans cellui feu grant foison, comme faisoient les payens à Rome jadis ; et mauldissoient moult leur Pucelle, qui leur avoit promis que sans nulle faute ilz gaigneroient à celluy assault la ville de Paris par force, et qu’elle y geyroit celle nuit, et eulx tous, et qu’ilz seroient tous enrichis des biens de la cité, et que tous seroient mis, qui y mettroient aucune deffence, à l’espée, ou ars en sa maison. Mais Dieu qui mua la grant emprinse d’Oloferne par une femme nommée Judith, ordonna par sa pitié aultrement qu’ilz ne pensoient ; car le lendemain y vindrent quérir par sauf conduit leurs mors, et le hérault qui vint avecques eulx fut sarmenté du cappitaine de Paris, combien y avoit eu de navrés de leurs gens ; lequel jura qu’ilz estoient bien quinze cens, dont bien cinq cens ou plus estoient mors ou navrés à mort. Et vray est qu’en cest assault n’avoit aussi comme nuls hommes d’armes, qu’environ quarante ou cinquante Anglois, qui moult y firent bien leur debvoir, car la plus grant partie de leur charroy, en quoy ils avoient amené leurs bourrées, ceulx de Paris leur ostèrent ; car bien ne leur debvoit pas venir de vouloir faire telle occision le jour de la sainte Natifvité de Nostre-Dame…

360§8.
Trêve secrète du 18 septembre

Charles, par la grâce de Dieu roy de France, à tous ceulx qui ces présentes lettres verront, salut. — Comme pour parvenir au bien de paix et faire cesser les grans maulx et inconvénients quy par les guerres et divisions quy sont en nostre royaulme, y sont advenues et adviennent chacun jour, aient nagaires esté prinses et acordées par le moien des ambaxadeurs de nostre très chier et très amé cousin le duc de Savoie certaines abstinences de guerre entre nous, d’une part, et nostre cousin de Bourgoingne, d’autre part, à durer depuis le 28e jour d’aoust derrain passé jusques au jour de Noël prochain, selon la forme, condicions et reservacions contenues et déclairiées en certaines noz autres lettres sur ce faictes, données en nostre ville de Compiengne le 28e jour d’aoust dessusdis, èsquelles abstinences n’est aucunement comprise nostre ville de Paris, nostre chatel du bois de Vincennes, nos pons de Charenton et de Saint-Cloud et la ville de Saint-Denis ; Savoir faisons que nous, ces choses considérées et pour certaines autres causes et concidéracions à ce nous mouvans, avons, en ampliant de nostre part lesdictes abstinences, consenti et accordé, et par ces présentes consentons et accordons que nostre ville de Paris, nostre chastel du bois de Vincennes, nos ponts de Charenton et de Saint-Cloud et la ville de Saint-Denis soient en icelles abstinences comprinses tout ainsy comme si lesdictes villes et lieux y eussent, par exprès, été nommées et déclairiées, pourveu toutesvoyes que de nostredicte ville de Paris et des autres places et lieux ci-devant exprimés ne soye fait, par voye de guerre, durant icelles abstinences, chose préjudiciable ausdites abstinences, et que de ce nostredit cousin nous baille ses lettres. […] Donné à Sentis le XVIIIe jour de septembre, l’an de grâce mil CCCC. vingt neuf et le septième de nostre règne…

361VII.
Jeanne d’Arc entre Paris et Compiègne (de septembre 1429 à mai 1430217)
§1.
Chronique de Perceval de Cagny

Extrait de la Chronique des ducs d’Alençon :

Comme le Roy partit de Saint-Denys, — Ledit mardi XIIIe jour dudit mois de septembre, le Roy, conseillé par aulcuns de ceux de son conseil et de son sang qui estoient inclinez à acomplir son voulloir, partit après disner dudit lieu de Saint-Denys ; et quant la Pucelle veit que à son partement ne povoit elle trouver aucun remède, elle donna et lessa tout son hernois complect devant l’image de Nostre Dame et les reliques de l’abbaye de Saint-Denys, et à très grant regret se mist en la compaignie du Roy, lequel s’en vint le plus tost que faire se peult et aucunes foiz en fesant son chemin en manière de désordonnance, et sans cause. Il fut le mercredi XXIe jour dudit mois à disner à Gien sur Laire. Et ainsi fut le vouloir de la Pucelle et l’armée du Roy rompue.

Comme le duc d’Alençon se partit du Roy. — Le duc d’Alençon qui avoit esté à compaignie avecques la Pucelle et tousjours l’avoit conduite en faisant le chemin du couronnement 362du Roy à la cité de Rains et dudit lieu en venant devant Paris : quant le Roy fut venu audit lieu de Gien, ledit d’Alençon s’en ala devers sa femme et en sa vicomté de Beaumont ; et les autres capitaines chacun en sa frontière, et la Pucelle demoura devers le Roy, moult ennuyée du département et par espécial du duc d’Alençon que elle amoit très fort, et faisoit pour lui ce que elle n’eust fait pour ung autre. Poy de temps après, ledit d’Alençon assembla cens pour entrer au païs de Normendie, vers les marches de Bretaigne et du Maine, et pour ce faire requist et fist requerre le Roy que il lui pleust lui bailler la Pucelle, et que par le moien d’elle plusieurs se metroient en sa compaignie qui ne se bougeroient si elle ne faisoit le chemin. Messire Regnault de Chartres, le seigneur de la Trémoille, le sire de Gaucourt, qui lors gouvernoient le corps du Roy et le fait de sa guerre, ne vouidrent oncques consentir ni souffrir que la Pucelle et le duc d’Alençon fussent ensemble ; et depuis ne la peult recouvrer.

Comme le Roy demoura à parsuir sa guerre. — Quant le Roy se trouva audit lieu de Gien, lui et ceulx qui le gouvernoient firent semblant que ilz fussent comptens du vovage que le Roy avoit fait ; et depuis de longtemps après, le Roy n’entreprint nulle chose à faire sur ses ennemis où il voulut estre en personne. On pourroit bien dire que ce estoit par son conseil, si lui et eulx eussent voulu regarder la très grant grace que Dieu avoit fait à lui et à son royaulme par l’entreprinse de la Pucelle, message de Dieu en ceste partie, comme par ses faiz povoit estre aperceu. Elle fist choses incréables à ceulx qui ne l’avoient veu ; et peult-on dire que encore eust fait, si le Roy et son conseil se fussent bien conduiz et maintenuz vers elle ; et bien y apert, car en moins de quatre mois, elle délivra et mist en l’obéissance du Roy sept citez, savoir Orléens, Troye en Champaigne, Chaalons, Rains, Laan, Soissons et Senliz, et plusieurs villes et chasteaulx, et gaigna la bataille de Patay, et par son moyen fut 363le Roy sacré et couronné audit lieu de Rains, et furent touz chevaliers et escuiers et autres gens de guerre très bien contens de servir le Roy en sa compaignie combien qu’ilz furent petitement souldoyez.

Depuis ce dessus escript, le Roy passa temps es païs de Touraine, de Poitou et de Berry. La Pucelle fut le plus du temps devers lui, très marrie de ce que il n’entreprenoit à conquester de ses places sur ses ennemis. Et le Roy estant en sa ville de Bourges, elle print aucuns des capitaines et sur la rivière de Laire, environ la ville de La Charité, qui estoit tenue par les Bourguignons, elle conquesta trois ou quatre places ; et après ce, le mareschal de Boussac et d’autres cappitaines se joingnirent avecques elle ; et tantost après ce, elle mist le siège devant ledit lieu de La Charité. Et quant elle y eut esté une espasse de temps, pource que le Roy ne fist finance de lui envoyer vivres ni argent pour entretenir sa compaignie, luy convint lever son siège et s’en départir à grant desplaisance. […]

En mars, le Roy estant en la ville de Sulli sur Laire, la Pucelle qui avoit veu et entendu tout le fait et la manière que le Roy et son conseil tenoient pour le recouvrement de son royaulme, elle, très mal contente de ce, trouva manière de soy départir d’avecques eulx ; et sans le sceu du Roy ni prendre congé de lui, fist semblant d’aler en aucun esbat, et sans retourner s’en ala à la ville de Laingni-sur-Mame, pour ce que ceulx de la place fesoient bonne guerre aux Englois de Paris et ailleurs. Et là ne fut gaires que des Englois s’assemblèrent pour venir faire une coursse devant laditte place de Laingni. Elle sceut leur venue et fist monter ses gens à cheval et ala rencontrer lesdiz Englois en grant nombre plus qu’elle n’en avoit, et fist férir ses gens dedens les autres. Ilz trouvèrent peu de résistence, et là furent mis à mort de III. à IV. cens Englois. Et de sa venue fut grant voix et grant bruit à Paris et autres places contraires du Roy. Après ce, la Pucelle passa temps à Senlis, à Crespy en Valoys, à Compiengne et Soissons, jusques ou mois de may ensuivant.

364§2.
Lettre de Jeanne aux habitants de Riom

(Novembre 1429) :

Chiers et bons amis, vous savez bien comment la ville de Saint-Pierre le Moustier a esté prinse d’assault ; et à l’ayde de Dieu ay entencion de faire vuider les autres places qui sont contraires au Roy ; mais pour ce que grant despense de pouldres, traict et aultres habillements de guerre a esté faicte devant ladicte ville et que petitement les seigneurs qui sont en ceste ville et moy en sommes pourveuz pour aler mectre le siège devant La Charité où nous alons présentement, je vous prie sur tant que vous aymez le bien et honneur du Roy et aussi de tous les aultres de par deçà, que vueillez incontinant envoyer et aider pour ledit siège, de pouldres, salpestre, souffre, trait, arbalestres fortes et d’aultres habillements de guerre. Et en ce faictes tant que, par faulte desdictes pouldres et aultres habillemens de guerre, la chose ne soit longue et que on ne vous puisse dire en ce estre négligens ou refusans. Chiers et bons amis, nostre Sire soit garde de vous. — Escript à Molins, le neufviesme jour de novembre 1429. (Signé :) Jehanne.

(Sur l’adresse :) À mes chiers et bons amis les gens d’Église y bourgois et habitans de la ville de Rion.

§3.
Lettres de Jeanne aux habitants de Reims

Deux lettres écrites par Jeanne aux loyaulx Francxois habitans en la ville de Rains les 16 et 28 mars 1429 (vieux style) :

Lettre du 16 mars

Très chiers et bien amés et bien desiriés à veoir, moy, Jehanne la Pucelle, ay reçu vos lettres faisent mancion que vous vous doptiez d’avoir le sciege. Veilhés savoir que vous n’aurés point si je les puis rencontrer ; et si ainsy fut que je ne les rencontrasse, et eux venissent devant vous, si vous 365fermés vos portes je seray bien brief vers vous, et si eux y sont je les feray chausser leurs espérons si a aste qu’ilz ne sauront por ou les prendre. […] Autre chose ne vous escry pour le présent, mes que soyez tousjours bons et loyaulx. Je pry Dieu que vous ait en sa guarde. — Escript à Sully, le XVIe jour de mars. — Je vous mandesse encores aulcunes nouvelles de quoy vous seriez bien joyeux, mais je doubte que les letres ne fussent prises en chemin et que l’on ne vit lesdittes nouvelles. (Signé :) Jehanne.

(Sur l’adresse :) À mes très chiers et bons amis gens d’Église y bourgois et autres habitans de la ville de Rains.

Lettre du 28 mars

Très chiers et bons amis, plese vous savoir que j’ay rechu vos lettres, lesquelles font mantion comment on a raporté au Roy que dedens la bone cité de Rains y avoit moult de mauvais. Si voulez savoir que c’est bien vray que on luy a raporté voirement qu’il y en avoit beaucoup qui estoient d’une aliance, lesquelz devoient traïr la ville et mettre les Bourguignons dedens. Et depuis, le Roy a bien seu le contraire par ce que vous lui en avez envoyé la certaineté : dont il est très contens de vous et croiez que vous estes bien en sa grasce ; et si vous aviez à besoingner, il vous secourroit quant au regard du siège ; et cognoie bien que vous avez moult à soufrir pour la durté que vous font ces traîtres Bourguignons adversaires ; si vous en délivrera au plesir Dieu bien brief, c’est assavoir le plus tôt que fere se pourra. Si vous pris et requier, très chiers amis, que vous guardiez bien laditte bonne cité pour le Roy et que vous en faciez très bon guet. Vous orrez bien tost de mes bonnes nouvelles plus à plain. Austre chose quant à présent ne vous rescry fors que toute Bretaigne est fransaise et doibt le duc envoyer au Roy III. mille combatans paiez pour II. moys. À Dieu vous commant, qui soit guarde de vous. Escript à Sully, le XXVIII. de mars.

(Sur l’adresse :) À mes très chiers et bons amis les gens d’Église, eschevins, bourgois et habitans et maistres de la bonne ville de Reyms.

366§4.
Chronique de Georges Chastelain

(Bourguignon.) Fragment de son Histoire de Philippe le Bon :

Si me souvient maintenant comment ung peu par avant que la Pucelle fust venue au secours de Compiègne, ung jour, ung gentil homme d’armes, nommé Franquet d’Aras, tenant le party bourguignon, estoit allé courre vers Laggny-sur-Marne, bien accompagnié de bonnes gens d’armes et de archiers, en nombre de IIIC ou environ. Si voult ainsi son aventure que ceste Pucelle, de qui Franchois faisoient leur ydolle, le rencontra en son retour ; et avoit avecques elle IIIIC Franchoix bons combattans ; lesquelz, quant tous deux s’entreveirent, n’y avoit cely qui peust ou voulsist par honneur fuir la bataille, excepté que le nom de la Pucelle estoit si grant jà et si fameux, que chacun la resongnoit comme une chose dont on ne savoit comment jugier, ni en bien, ni en mal ; mes tant avoit fait jà de besongnes et menées à chief que ses ennemis la doubtoient, et l’aouroient ceulx de son party, principalement pour le siège d’Orliens, là où elle ouvra merveilles ; pareillement pour le voyage de Rains, là où elle mena le Roy coronner, et ailleurs en aultres grans affaires, dont elle prédisoit les aventures et les événements.

Or estoit ce Franquet corrageux homme et de riens esbay, que veist, pour tant, que remède s’i pooit mettre par combatre, et la Pucelle, à l’aultre lez, mallement enflambée sur les Bourguignons, et ne queroit tousjours qu’à inciter Franchoix à bataille contre eux. Si s’entreferirent et combattirent ensemble longuement les deux parties, sans que Franchois emportassent riens des Bourguignons, qui n’estoient point si fors toutes voies comme les aultres, mais de grant valeur et de bonne deffense, pour cause des archiers qu’a voient aveuques eulx, qui avoient mis pié à terre.

Laquelle chose quant la Pucelle vit, que rien ne faisoient si encore n’avoient plus grant puissance aveuc eulx, 367manda astivement à Laigny toute la garnison. Si fit elle de toutes les places de là entour, pour venir aider à ruer jus ceste petite poignée de gens dont on ne pooit estre maistre. Lesquelz venuz à baste reprindrent la tierce battaille encontre Franquet, et là, non soy querant sauver par fuite, mais espérant tousjours échapper et sauver ses gens par vaillance, finablement fut pris, et toutes ses gens mors la pluspart et desconfis ; et luy, mené prisonnier, fut décapité après par la crudélité de ceste femme qui désiroit sa mort : dont plainte assez fut faite en son party, car vaillant homme estoit et bon guerroyeur.

§5.
Résumé de la vie de Jeanne d’Arc, depuis Paris jusqu’à Compiègne

Sur un ordre formel du Roi, Jeanne d’Arc quitte Saint-Denis le 13 septembre.

Le 21 du même mois, le duc d’Alençon et elle sont à Gien, à la suite du Roi, après l’avoir suivi à Lagny-sur-Marne, Provins, Bray-sur-Seine, Courtenay, Châteaurenard et Montargis. Tous deux supplient le Roi de continuer la guerre ; mais ne pouvant vaincre le mauvais vouloir de Regnault de Chartres et de La Trémouille, qui lors gouvernoient le corps du Roy et le fait de ses guerres, d’Alençon finit par se retirer et renonce au projet d’entreprendre avec Jeanne une campagne d’hiver en Normandie. Il quitte la cour sans la Pucelle, et oncques depuis ne la put recouvrer.

Jeanne demeure dans un repos forcé.

Elle passe le mois d’octobre a Bourges. (Déclaration de Marguerite la Touroulde, veuve Bouligny, ci-dessus, chapitre II, III, §9.)

À la fin d’octobre, elle se rend au siège de Saint-Pierre-le-Moûtier, dont elle s’empare au commencement de novembre. 368(Déclarations de d’Aulon, chapitre II, III, §11 et de Réginald Thierry, chapitre II, III, §7.)

Le 9 novembre, elle réclame secours des habitants de Riom pour assiéger La Charité-sur-Loire (Sa lettre, chapitre III, VII, §2.) Elle est bientôt forcée d’abandonner ce siège, qu’elle avait entrepris sans le conseil de ses voix. (Interrogatoire du 13 mars.)

Inaction complète pendant les mois de décembre, janvier et février ; elle passe son temps soit à visiter les bonnes villes qu’elle a naguère affranchies, notamment Orléans, où elle se rend pour la dernière fois le 19 janvier, soit à suivre le Roi et la Reine dans leurs résidences des bords de la Loire.

On la trouve au mois de mars au château de Sully. C’est de là que les 16 et 28 mars elle adresse aux loyaulx Franxois ses très chiers et bons amis habitans la ville de Rains les deux lettres (transcrites ci-dessus chapitre III, VII, §3) pour les encourager à demeurer fidèles : Vous doutiez d’avoir le siège […] si ainsy fut, je serai bien brief vers vous […] et les feray chausser leurs espérons si a haste qu’ils ne sauront par où les prendre…

Mais l’oisiveté lui est insupportable, et toujours poussée par sa volonté de bouter les Anglois hors de toute France, elle quitte Sully quelques jours après le 28 mars, sans même prendre congé du Roi, emmenant avec elle d’Aulon, Pasquerel et les gens de son hôtel.

Bientôt on la trouve à Lagny, occupée à guerroyer contre les Anglais. Un jour, elle défait, dans les environs de cette ville, un corps de Bourguignons et d’Anglais commandés par Franquet d’Arras, qu’elle fait prisonnier. (Interrogatoire du 13 mars, et le fragment de Chastelain, page 366 ci-dessus, chapitre III, VII, §4)

Elle passe à Melun la fête de Pâques (16 avril, commencement de l’année 1430). Là ses voix lui font révélation qu’elle sera prise, qu’il le faut, qu’elle ait à le prendre en gré. (Interrogatoire du 10 mars.)

Elle n’en continue pas moins de courir sus aux Bourguignons 369et aux Anglais : emploie la seconde moitié d’avril et le mois de mai à besoigner et chevaucher ; toujours assistée de son écuyer d’Aulon et de son aumônier Pasquerel, on la trouve successivement à Senlis, Soissons, Lagny, Crépy-en-Valois, Compiègne, aidant et réconfortant ses chiers et bons amis les loyaulx Franxois habitans les bonnes villes.

Enfin elle se rend pour la quatrième fois à Compiègne, le 23 mai, où elle arrive à heure secrète du matin, avec une force de quatre à cinq cents hommes, qu’elle amène au secours de cette ville dont les Anglais et les Bourguignons viennent d’entreprendre le siège. (Interrogatoire du 10 mars.)

Le paragraphe suivant va dire le reste.

VIII.
La catastrophe de Compiègne (23 ou 24 mai 1430218)
§1.
Chronique de Monstrelet

Enguerrand de Monstrelet (Bourguignon). Extrait de ses Chroniques :

Durant le temps que le duc de Bourgongne estoit logié à Coudin, et ses gens d’armes ès aultres villages, auprès de 370Coudin et de Compiengne, advint, la nuit de l’Ascencion, à cincq heures après miedy, que Jehenne la Pucelle, Pothon, et autres cappitaines franchoix, avoecq eulx de cincq à six cens combatans, saillirent hors, tous armés de pied et de cheval, de ladicte ville de Compiengne, par la porte du pont, vers Mondidier ; et avoient intencion de combatre et ruer sur le logis de messire Baudo de Noyelle, qui estoit à Margny, au bout de la chaussée. Sy estoit à ceste heure messire Jehan de Luxembourg, avoecq luy le segneur de Crequi, et huit ou dix gentilzhommes, tous venus à cheval, de son logis devers le logis de messire Baudo. Et regardoit par quelle manière on pourroit assegier ycelle ville de Compiengne. Et adonc yceulx Franchoix comme dit est, commenchèrent très fort à approuchier y celui logis de Margny, auquel estoient pour la plus grand partie, tous désarmés.

Toutefois, en assez brief terme, se assamblèrent, et commença l’escarmuche très grande, durant laquelle fut cryé à l’arme, en plusieurs lieux, tant de la partie de Bourgongne comme des Angloix ; et se mirent en bataille les desudits Anglois contre les Franchoix, sur la prée, au dehors de Venette, où ilz estoient logés ; et estoient environ cinq cens combatans. Et d’aultre costé, les gens de messire Jehan de Luxembourg, qui estoient logés à Claroy, sachans cest effroy, vindrent hastivement pour souscourir leur segneur et capitainne qui entretenoit ladicte escarmuche, et auquel, pour la plus grand partie, les aultres se rallioient : en laquelle fut très durement navré ou visage ledit segneur de Crequi. Finablement, après que ladicte escarmuche eut duré assés longue espace, yceulx Franchoix, véans leurs ennemis multiplier en grand nombre, se retrayrent devers leur ville, tousjours la Pucelle avoecq eulx, sus le derrière, faisant grand manière de entretenir ses gens, et les ramener sans perte ; mais cheulx de la partie de Bourgongne, considérant que de toutes pars auroient brief souscours, les approuchèrent viguereusement, et se férirent en eulx de plains eslais. Si fut, en conclusion, comme je fus informé, la dessusdicte 371Pucelle tirée jus de son cheval par ung archier, auprès duquel estoit le bastard de Wandonne, à qui elle se rendy et donna sa foy ; et lui sans delay, l’emmena prisonnière à Margny, où elle fut mise en bonne garde. Avoecq laquelle fut pris Pothon le Bourguignon, et aulcuns aultres, non mie en grand nombre. Et les dessusdits Franchoix rentrèrent en Compiengne, dolans et courouchiés de leur perte ; et par especial, heubrent moult grand desplaisance pour la prinse d’ycelle Pucelle. Et, à l’opposite, cheulx de la partie de Bourgongne et les Angloix en furent moult joyeux, plus que d’avoir prins cincq cens combatans : car ilz ne craignoient ni redoubtoient nul capitainne, ni aultre chief de guerre, tant comme ilz avoient tousjours fait jusques à che présent jour, ycelle Pucelle.

Sy vint, assez tost après, le duc de Bourgongne, a tout sa puissance, de son logis de Coudin, où il estoit logié, en la prée devant Compiengne. Et là s’assamblèrent les Angloix, ledit duc, et ceulx des aultres logis, en très grand nombre, faisans l’un avec l’autre grans cris et resbaudissements, pour la prinse de ladicte Pucelle. Laquelle yceluy duc ala veoir ou logis où elle estoit, et parla à elle aulcunes parolles, dont je ne sui mie bien recors, jà soit che que je y estoie présent. Après lesquelles se retrayst ledit duc et toutes aultres gens, chacun en leur logis, pour cheste nuit. Et la Pucelle demeura en la garde et gouvernement de messire Jehan de Luxembourg. Lequel, dedens briefz jours ensievans, l’envoia soubz bon conduit ou chasteau de Biaulieu, et de là à Biaurevoir, où elle fut par longtemps prisonnière, comme chi après sera déclairié plus à plain.

§2.
Chronique de Lefebvre de Saint-Rémy

(Bourguignon). Extrait de sa Chronique :

Au mois de may M. CCCC. XXX, le duc mist le siège devant une forteresse séant sur la rivière d’Enne, près de la ville de 372Compiengne, nommée le Pont à Choisy, et falloit passer une grosse rivière nommée Oize, et la passoit-on à ung villaige nommé le Pont-l’Evesque, assez près de la cité de Noion : et estoit ledict passage gardé de deulx vaillans chevalliers d’Angleterre. Et en icelluy s’estoient les adversaires du duc assemblez en grant nombre pour combattre le duc ; et là estoit Jehenne la Pucelle, laquelle estoit comme chief de la guerre du Roy, adversaire pour lors du duc ; et creoient les adversaires qu’elle mectroit les guerres à fin, car elle disoit qu’il luy estoit révélé par la bouche de Dieu et d’aulcuns sains. Si conclurent lesdis adversaires d’aller ruer jus ceulx qui gardoient ledict pont ; et de faict les allèrent assaillir très rudement ; mais les chevalliers dessusdiz se deffendirent si vaillamment, que les ennemis ne les peulrent grever. Et aussy le seigneur de Saveuses et aultres de gens du duc les vindrent aydier et secourir en toutte dilligence ; et y eult grant foison de navrez d’ung costé et d’aultre ; et ne firent lesdiz adversaires aultre chose pour l’eure ; ains retournèrent chascun en leurs villes et forteresses, et les chevalliers demourèrent gardans ledict pont tant que le duc fut devant ledit pont à Choisy, où il fut dix jours ; et s’enfuyrent ceulx de ladicte place.

Et tantost aprez que le duc eust prins ledict pont à Choisy, repassa ledict pont et rivière et se loga à une lieue près de Compiengne, et son ost ès villages près de ladicte ville. Et ainsy que le duc ordonnoit ses gens pour mectre son siège devant ladicte ville de Compiengne, qui est grosse et grande ville, de grant tour, et enclose en partie de deulx rivières d’Oize et d’Enne, qu’y assemblent devant ladicte ville ou assez près (et estoit capitaine de ladicte ville de Compiengne, un escuyer nommé Guillaume de Flavi, lequel faisoit de grans maulx ès pays du duc) : adont vint en la ville de Compiengne la Pucelle par nuyt et y fut deulx nuis et un jour ; et au deuxiesme jour, dist qu’elle avoit eu revelacion de Dieu qu’elle mectroit a desconfiture les Bourgongnons. Si fist fermer les portes de ladicte ville, et assembla 373ses gens et ceulx de la ville et leur dist la révélacion que luy estoit faicte, comme elle disoit ; c’est assavoir que Dieu luy avoit faict dire par saincte Katherine, qu’elle yssit ce jour allencontre de ses ennemis et qu’elle desconfiroit le duc ; et seroit prins de sa personne et tous ses gens prins, mors et mis en fuite, et que de ce ne faisoit nulle doubte ; or est vray que par la créance que les gens de son party avoient en elle, le crurent. Et furent ce jour les portes fermées jusques environ deulx heures apprès midy que la Pucelle yssist, montée sur ung moult bel coursier, très bien armée de plain hamois et par dessus une riche heucque de drap d’or vermeil ; et apprès elle son estandart et tous les gens de guerre estans en la ville Compiengne ; et s’en allèrent en très belle ordonnance assaillir les gens des premiers logis du duc.

Là estoit un vaillant chevallier, nommé Bauldot de Noyelle, quy depuis fut chevalier de l’ordre de la Thoison d’or ; lequel, luy et ses gens, se deffendirent moult vaillamment, non obstant qu’ilz furent surprins. Et pendant l’assault, le conte de Ligny, en sa compaignie le seigneur de Crequy, tous deulx chevaliers de l’ordre de la Thoison d’or, à bien petit nombre de gens, se mirent à approchier la Pucelle et ses gens ; laquelle pour la résistence qu’elle avoit trouvée au logis dudict Baudot de Noyelle, et aussy pour le grant nombre des gens du duc Guy de toutez parts arrivoient où la noise estoit, si commenchèrent à retrayre. Si se frappèrent les Bourgongnons dedens si très rudement, que plusieurs en furent prins, mors et noiez. Et la Pucelle soustenoit toutte la dernière le faiz de ses adversaires ; et y fut prinse par l’ung des gens du conte de Ligny ; et le frère de la Pucelle et son maistre d’hostel. Laquelle Pucelle fut menée à grant joie devers le duc, lequel venoit à toutte dilligence en l’ayde et secours de ses gens, lequel fut moult joyeulx de la prinse d’icelle pour le grant nom qu’elle avoit ; car il ne sembloit point à plusieurs de son party que ses œuvres ne fussent [si non] miraculeuses.

374§3.
Chronique de Georges Chastelain

(Bourguignon). Extrait de son Histoire de Philippe le Bon :

Or, reviens au logis du duc, principal de nostre matère, là où il estoit à Coudun, pourgittant tousjours ses approces de plus et de plus près, pour mettre son siège clos et arresté comme il appartenoit ; lequel y mit sens et entendement, tout pour en faire bien et convenablement et le plus à son honneur. Or est vray que la Pucelle estoit entrée par nuit dedens Compiègne. Laquelle, après y avoir reposé deux nuis, le second jour après, donna à congnoistre pluseurs folles fantommeries ; et mist avant et dist avoir receues aulcunes revélacions divines et annoncemens de grans cas advenir : par quoy, foisant une générale assamblée du peuple et des gens de guerre qui moult y avoient mis créance et foy follement, fist tenir closes, depuis le matin jusques après disner bien tard, toutes les portes, et leur dit comment sainte Katherine s’estoit apparue à elle, tramise de Dieu, luy signifier qu’à ce jour mesmes il voloit que elle se mist en armes, et que elle issist dehors à l’encontre des ennemis du Roy, Angles et Bourguignons ; et que sans doubte elle auroit victoire et les desconfiroit et seroit pris en personne le duc de Bourgoigne, et toutes ses gens, la greigneur part, mors et desconfia.

Si adjoustarent Franchois foy à ses dis, et le peuple de créance legière à ses folles délusions, par ce qu’en cas semblable avoient trouvé vérité aulcunes foys en ses dis, qui n’avoient nul fondement toutes voies de certaine bonté, ains clere apparence de déception d’ennemi, comme il parut en la fin. Or estoient toutes manières de gens du party de delà boutez en l’opinion que ceste femme icy fust une sainte créature, une chose divine et miraculeuse, envoyée pour le relèvement du roy franchois ; dont maintenant, en ceste ville de Compiègne, mettant avant si haulx termes que de desconfire 375le duc bourguignon et l’emmener prisonnier, mesmes en propre personne, n’y avoit cely qui en si haulte besongne comme ceste là, ne se voulsist bien trouver, et qui volontiers ne se boutast tout joyeulx en une si haulte recouvrance par laquelle ils seraient au dessus de tous leurs ennemis. Par quoy tous, d’un commun ascentement, et i la requeste de ladite femme, recourrurent à leurs armes. […]

Si monta à ceval, armée comme ung homme, et parée sur son harnois d’un huque de riche drap d’or vermeil. Chevauçoit ung coursier lyart, moult bel et moult fier, et se contenoit en son harnas et en ses mannières comme eust fait un capitaine meneur d’un grand ost ; et en cet estat, à tout son estandart hault eslevé et volitant en l’air du vent, et bien accompaignée de nobles hommes, entour quatre heures après midi, saillit dehors la ville, qui tout le jour avoit esté fermée, pour faire ceste entreprinse par une vigille de l’Ascension. Et amena aveuques elle tout ce qui pooit porter bastons, à pié et à cheval, en nombre de VC armez, et conclut de venir férir sur le logeis que tenoit mesire Baudo de Noyelle, chevalier bien hardy et vaillant et esleu depuis pour ses haulx fais a esté frère de l’ordre219 ; lequel logeiz estoit à Marigny, au bout de la chaussée.

Or, donnoit ainsi l’aventure que le conte de Ligney, le seigneur de Crequy et pluseurs aultres chevaliers de l’ordre estoient partis de leur logeiz, à intention de venir au logeis de mesire Baudo. Et vindrent tous désarmez, non avisez de riens avoir à faire de leurs corps, comme capitaines vont souvent d’un logeis à aultre. Lesquelz, ainsi que venoient devisans, virent criée très grant et noise au logeis ou ilz tendoient à aller ; car jà estoit la Pucelle entrée dedens et commença à tuer et à ruer gens par terre fièrement comme se tout eust jà esté sien. Si envoiarent lesditz seigneurs astivement quérir leur harnois, et, pour donner secours à mesire Baudo, mandarent leurs gens à venir, et aveuques ceulx de 376Marigny, qui estoient desarmez et despourveuz, commencharent à faire toute aigre et fière resistence à l’encontre de leurs ennemis. Dont auIcuneffois les assaillans furent roidement reboutez, aulcune fois aussi les assaillis compressez de bien dur souffrir, pour ce que surpris estoient, espars et non armez. Mais le bruit qui se levoit partout et la grant noise des voix crians, fit venir gens de tous lez, et affuir secours vers eulx plus qu’il n’en falloit. Mesmes le duc et ceux de son logeis qui en estoient loings, s’en perceurent assez tost et se mirent en apprest de venir audit Marigny, et de fait y vindrent ; mès premier que le duc y peust arriver aveuques les siens, les Bourguignons avoient ja rebouté les Franchois bien arière de leur logeis, et commenchoient Franchois aveuques leur Pucelle à eulx retraire tout doulcement, comme qui ne trouvoient point d’avantage sur leurs ennemis, mais plustost péril et dommage.

Par quoi les Bourguegnons voians ce, férirent dedens valereusement à pié et à cheval, et portarent le dommage beaucop aux Franchois. Dont la Pucelle, passant nature de femme, soustint grant fès, et mist beaucop peine à sauver sa compagnie de perte, demorant darrier comme chief et comme la plus vaillant du troppeau ; là où fortune permist, pour fin de sa gloire et pour sa darreniere fois, que jamais ne porteroit armes ; que ung archier, redde homme et bien aigre, aiant grant despit que une femme dont tant avoit oy parler seroit rebouteresse de tant de vaillans hommes, la prist de costé par sa huque de drap d’or et la tira du cheval toute platte à terre, qui oncques ne pot trouver rescousse ne secours en ses gens, pour peine qu’ils y meissent, que elle peust estre remontée. Mès ung homme d’armes, nommé le batard de Wandonne, qui survint ainsi qu’elle se lessa choir, tant la pressa de près qu’elle luy bailla sa foy, pour ce que noble homme se disoit. Lequel, plus joyeulx que s’il eust eu ung roy entre ses mains, l’ammena astivement à Marigny, et là, la tint en sa garde jusques en la fin de la besongne. Et fut prins emprès elle aussi Pouthon le Borgongnon 377ung gentil homme d’armes du party des Franchois, le frère de la Pucelle, son maistre d’ostel, et aulcuns aultres en petit nombre, qui furent menez à Marigny et mis en bonnes gardes.

Dont Franchois, voyant le jour contre eulx et leur aventure de petit acquest, se retrayrent le plus bel que peurent, dolans et confus, Bourguignons et Englès, joyeux à l’aultre lez de leur prinse, retournarent au logeis de Marigny, là où maintenant le duc arriva a tout ses gens, cuidant venir à heure au chapplis, quant tout estoit fait jà et mené à chief ce qui s’en povoit faire. Lors luy dist on l’acquest qui y avoit esté fait, et comment la Pucelle estoit prisonnière aveuques aulcuns aultres capitaines. Dont qui moult en fut joyeulx ? Ce fut il. Et ala la veoir et visiter, et eut aveuques elle aulcuns langages qui ne sont pas venus jusques a moy : si plus avant ne m’en enquiers ; puis la lessa là, et la mist en la garde de mesire Jehan de Lucenbourg, lequel l’envoya en son chastel de Beaurevoir, où longtemps demora prisonnière.

§4.
Chronique de Perceval de Cagny

Extrait de sa Chronique des ducs d’Alençon :

Le XXIIIe jour du mois de mey, la Pucelle estant audit lieu de Crespy, sceut que le duc de Bourgongne, en grant nombre de gens d’armes et autres, et le conte d’Arondel, estoit venu assegier laditte ville de Compiengne. Environ mienuit, elle partit dudit lieu de Crespy, en la compaignie de III. à IV. cens combatans. Et combien que ses gens lui deissent que elle avoit peu gens pour passer parmi l’ost des Bourgoignons et Englois, elle dist : Par mon martin, nous suymes assez ; je iray voir mes bons amis de Compiengne. Elle arriva audit lieu environ solail levant, et sans perte ni destourbier à elle ni à ses gens, entra dedens laditte ville. Cedit jour les Bourgoignons et Englois vindrent à l’escharmouche en la prarie devant laditte ville. Là eut fait de grans 378armes d’ung costé et d’autre. Lesdiz Bourgoignons et Englois, sachans que la Pucelle estoit dedens la ville, pencèrent bien que ceulx de dedens sailliroient dehors à grant effort, et pour ce misdrent les Bourgoignons une grosse embusche de leurs gens en la couverture d’un grant montaingne près d’illec, nommé le mont de Clairoy. Et environ IX. heures au matin, la Pucelle ouyt dire que l’escarmouche estoit grande et forte en la prarie devant laditte ville. Elle se arma et fist armer ses gens et monter à cheval, et se vint mètre en la meslée. Et incontinent elle venue, les ennemis furent recullez et mis en chasse. La Pucelle chargea fort sur le costé des Bourgoignons. Ceulx de l’embusche advisèrent leurs gens qui retournoient en grant desroy ; lors descouvrirent leur embusche et à coyste d’espérons se vindrent mètre entre le pont de la ville, la Pucelle et sa compaignie. Et une partie d’entre eulx tournèrent droit à la Pucelle en si grant nombre que bonnement ceulx de sa compaignie ne les peurent soubstenir ; et dirent à la Pucelle : Metez paine de recouvrer la ville, ou vous et nous suymes perdus !

Quant la Pucelle les ouyt ainssi parler, très marrie leur dist : Taisez vous ! il ne tendra que à vous que ilz ne soient desconfiz. Ne pencez que de férir sur eulx. Pour chose qu’elle dist, ses gens ne la vouldrent croire, et à force la firent retourner droit au pont. Et quant les Bourgoignons et Engloiz aperceurent que elle retournoit pour recouvrer la ville, à grant effort vindrent au bout du pont. Et là eut de grans armes faites. Le capitaine de la place véant la grant multitude de Bourgoignons et Engloiz prestz d’entrer sur son pont, pour la crainte que il avoit de la perte de sa place fist lever le pont de la ville et fermer la porte. Et ainssi demoura la Pucelle enfermée dehors et poy de ses gens avecques elle. Quant les ennemis veirent ce, touz se efforcèrent de la prendre. Elle résista très fort contre eulx et en la parfin fut prinse de V. on VI. ensemble, les ungs metans la main en elle, les autres en son cheval, chacun d’iceulx disans : Rendez vous à moy et baillez la foy. Elle respondit : 379Je ay juré et baillé ma foy à autre que à vous et je luy en tendray mon serement. Et en disant ces parolles fut menée au logis de messire Jehan de Lucembourc.

Messire Jehan de Lucembourc la fist tenir en son logis III. ou IIII. jours, et après ce il demoura au siège devant laditte ville et fist mener la Pucelle en ung chastel nommé Beaulieu en Vermendois. Et là fut détenue prisonnière par l’espace de IIII. mois ou environ. Après ce, ledit de Lucembourc, par le moien de l’évesque de Terouenne, son frère et chancelier de France pour le Roy englois, la bailla au duc de Bedford, lieutenant en France pour le Boy d’Engleterre, son nepveu, pour le prix de XV. ou XVI. mille saluz baillés audit de Lucembourc. Et par ainssi la Pucelle fut mise ès mains des Englois et menée ou chastel de Rouen, auquel ledit de Bedford tenoit pour lors son demeure. Elle estant en prison oudit chastel de Beaulieu, celui qui estoit son maistre d’ostel avant sa prinse et qui la servit en sa prinson, luy dist : Ceste poure ville de Compiengne que vous avez moult amée à ceste foiz sera remise ès mains et en la subjection des anemis de France ! Et elle luy respondit : Non sera, car toutes les places que le Roy du ciel a réduit et remises en la main et obéissance du genty roy Charles par mon moien, ne seront point reprinses par ses anemis, en tant qu’il fera dilligence de les garder.

(Rapprocher de ces divers récits les interrogatoires des 10 et 14 mars.)

§5.
Chronique de Jean Chartier

Moine de Saint-Denis. Extrait de sa Chronique :

Et en celui an (1430), messire Jehan de Luxembourg, le conte de Hautinton, le conte d’Arondel et plusieurs aultres Anglois et Bourguignons vindrent à grant ost mettre le siège devant la ville de Compiengne, d’ung costé et d’aultre 380de la rivière d’Oise, et firent plusieurs bastilles ou ilz se tenoient. Or doncques ce faict est venu à la congnoissance de Jehanne la Pucelle, se partist dudit lieu de Laigny pour aidier et secourir les assiégés d’icelle ville. En laquelle ycelle Jehanne la Pucelle entra, et après commencèrent chascun jour grans escarmuches entre les Anglois et Bourguignons tenans ledit siège, d’une part, et les capitaines et gens de laditte ville d’autre. Et advint que laditte Jehanne la Pucelle estoit saillie sur ledit siège moult vaillamment et hardyement ; mais les Anglois et Bourguignons chargèrent fort sur elle et sa compaignie, et tant qu’il fut de nécessité à laditte Jehanne et aux autres de eulx retirer. Ce disoient aucuns que la barière leur fut fermée au retourner, et autres disoient que trop grant presse y avoit à l’entrée ; et finablement fut prinse et emmenée laditte Jehanne la Pucelle par yceulx Anglois et Bourguignons : de laquelle prinse plusieurs du parti du roy de France furent moult courouchiés…

§6.
Miroir des femmes vertueuses

Extrait220 :

L’an mil CCCC.XXX, vers le commencement du moys de juing, messire Jehan de Luxembourg, les contes de Hantonne, d’Arondel, Angloys, et une moult grande compaignie de Bourguignons misrent le siège devant Compiegne. Et fut advisé par Guillaume de Flavy qui en estoit capitaine, que la Pucelle yroit en diligence par devers le Roy pour recouvrer et assembler gens affin de lever le siège ; mais 381celuy de Flavy avoit faict ceste ordonnance pour ce qu’il avoit ja vendu aux dessusdicts Bourguignons et Angloys la Pucelle. Et pour parvenir à ses fins, il la pressoit fort de sortir par l’une des portes de la ville, car le siège n’estoit pas devant icelle porte.

Ladicte Pucelle ung bien matin fist dire messe à Sainct-Jacques et se confessa et receut son Créateur, puis se retira près d’ung des pilliers d’icelle église, et dit à plusieurs gens de la ville qui là estoyent (et y avoit cent ou six vingts petis enfans qui moult desiroyent à la veoir) : Mes enfans et chers amys, je vous signifie que l’on m’a vendue et trahie, et que de brief seray livrée à la mort. Si vous supplie que vous priez Dieu pour moy ; car jamais n’auray plus de puissance de faire service, au Roy ni au royaulme de France. Et ces parolles ay ouy à Compiègne, l’an mil quatre cens quatre vingtz et XVIII., au moys de juillet, à deux vieulx et anciens hommes de la ville de Compiègne, aagez, l’ung de 98 ans, et l’aultre de 86, lesquelz disoyent avoir esté presens en l’église de Sainct-Jacques, alors que la dessusdicte Pucelle prononça celles parolles.

Quant la Pucelle à compaignie de XXV. ou XXX. archers fut sortie hors de la ville de Compiegne, Flavy qui bien sçavoit l’ambusche, fit fermer les barrières et la porte de la ville. Et quant la Pucelle fut en ung quart de lieue, elle fut rencontrée par Lucembourg et aultres Bourguignons. Si les advisa plus puissans et s’en retourna à course, soy cuydant sauver dedans la ville ; mais le traistre de Flavy si luy avoit faict clorre les barrières, et ne voulut luy faire ouvrir les portes. À celle cause fut la Pucelle par les Bourguignons à l’heure prinse aux barrières de Compiengne, et par eulx livrée aux Angloys. Et pour ce que par la justice des hommes celuy de Flavy ne fut pugni de ce cas, Dieu, qui ne voult délaisser ung tel cas impugni, permist depuis que la femme d’icelluy de Flavy, nommée Blanche d’Auvrebruch, qui moult belle damoyselle estoit, le suffoqua et estrangla par l’ayde d’ung sien barbier, alors qu’il estoit couché au lit en 382son chasteau de Nèel-en-Tardenois : dont, depuis, en eut grace du roy Charles septiesme, parce qu’elle prouva que son dessusdict mary avoit entreprins de la foire noyer…

§7.
Lettre du duc de Bourgogne annonçant la prise de Jeanne

Lettre par laquelle le duc de Bourgogne annonça le jour même aux habitants de Saint-Quentin la prise de Jeanne :

De par le duc de Bourgogne, conte de Flandres, d’Artois, de Bourgogne et de Namur :

Très chiers et bien amez, sachans que vous desirez savoir de noz nouvelles, vous signifions que ce jour d’uy XXIIIe de may, environ six heures après midy, les adversaires de monseigneur le Roy (Henry VI) et les nostres qui s’estoient mis ensemble en très grosse puissance et boutez en la ville de Compiengne devant laquelle nous et les gens de nostre armée sommes logiez, sont sailliz de ladicte ville à puissance sur le logis de nostre avangarde le plus prouchain d’eulx, à laquelle saillie estoit celle qu’ilz appellent la Pucelle avecques pluseurs de leurs principaulx capitaines. À l’encontre desquelx, beau cousin messire Jehan de Lucembourg qui y estoit présent et autres nos gens et aucuns des gens de monseigneur le Roy qu’il avoit envoié par devers nous pour passer oultre et aler à Paris, ont fait très grant et aspre resistence, et prestement en nostre personne y arrivasmes et trouvasmes que lesdiz adversaires estoient jà reboutez, et par le plaisir de nostre benoist Créateur, la chose est ainsi avenue et nous a fait tele grace que icelle appelée la Pucelle a esté prise et avecques elle plusieurs capitaines, chevaliers, escuiers et autres, prins, noiez et mors, dont à ceste heure nous ne savons encores les noms, sans ce que aucuns de noz gens ne des gens de mondit seigneur le Roy y aient esté mors ou prins, ne qu’il y ait eu de noz gens bleciez vint personnes, la grace Dieu. De laquelle prise ainsi que tenons certainement seront grans nouvelles partout et sera congneue 383l’erreur et foie créance de tous ceulx qui es faiz d’icelle femme se sont rendus enclins et favorables ; et ceste chose vous escrivons pour noz nouvelles, esperans que en aurez joye confort et consolation et en rendrez graces et louenges à nostre dit Créateur qui tout voit et cognoist et qui par son benoist plaisir vueille conduire le surplus de nos emprises au bien de nostredit seigneur le Roy et de sa seigneurie et au relievement et reconfort de ses bons et loyaulx subgez. Très chiers et bien amez, le Saint-Esperit vous ait en sa sainte garde. — Escript à Codun, emprès Compiengne, le XXIIIe jour de may.

(Au dos :) À noz très chiers et bien amez les gens d’Église, bourgois et habitans de Saint-Quentin en Vermendois.

§8.
Journal de Clément de Fauquembergue

Extrait des notes de Clément de Fauquembergue, greffier du Parlement de Paris :

Jeudi XXV. jour de may M.CCCC.XXX, messire Loys de Lucembourg, evesque de Theroenne, chancelier de France, reçut lettres de messire Jehan de Lucembourg, chevalier, son frère, faisans entre autres choses mencion que, mardi derrain passé, à une saillie que firent les capitaines et gens d’armes de messire Charles de Valois, estans lors en la ville de Compiengne, contre les gens du duc de Bourgongne qui s’estoient logiez et approchiez d’icelle ville en intencion de l’assegier, les gens dudit de Valois furent tellement contrains de retourner, que plusieurs d’iceulz ne eurent mie loisir de rentrer dedens la ville. Et se boutèrent les aucuns d’iceulz dedens la rivière joingnant des murs, au péril de leur vie ; les autres demourèrent prisonniers dudit messire Jehan de Lucembourg et des gens dudit duc de Bourgongne, qui entre les autres y prindrent et tiennent prisonnière la femme que les gens dudit messire Charles appeloient la Pucelle…

384§9.
Lettres du gouvernement de Henry VI concernant l’achat de Jeanne d’Arc

Lettre circulaire des officiers supérieurs des finances du gouvernement de Henry VI à leurs subordonnés, au sujet du recouvrement à effectuer d’un impôt de cent vingt mille livres voté pour le duché de Normandie en août 1430, dont partie destinée à l’achat de Jeanne d’Arc :

Thomas Blount, chevalier, tresorier et général gouverneur des finances du Roy nostre sire en Normandie, et Pierre Surreau, receveur général desdictes finances, commissaires du Roy nostredict seigneur en ceste partie, aux esleuz sur le fait des aydes à […] et au viconte du lieu ou à leurs lieuxtenans, salut. — Reçues par nous les lettres du Roy nostredit seigneur, données à Rouen le second jour de ce présent moys de septembre, par lesquelles nous est mandé et commis asseoir, faire cueillir et lever et recepvoir dedans le dernier jour d’iceluy moys la somme de quatre-vint mil livres pour le premier paiement de l’ayde de six-vint mil livres tournois, octroiez au Roy nostredit seigneur par les gens des trois estas du duchié de Normandie et païs de conqueste faicte par feu de bonne mémoire son seigneur et père dont Dieu ait l’ame, en l’assemblée faicte à Rouen au moys d’aoust derrenier passé, pour tourner et convertir, c’est assavoir : dix mil livres tournois au paiement de l’achapt de Jehanne la Pucelle que l’en dit estre sorcière, personne de guerre conduisant les ostz du Daulphin ; dix mil aultres livres tournois au fait du siège. […] Nous, eu sur ce l’advis et délibéracion de plusieurs conseillers et officiers du Roy nostredit seigneur, avons ordonné et ordonnons par ces présentes estre assiz, cueilli et levé sur les habitans desdictes ville et vicomte de […] pour leur cotte part et portion d’icelles sommes, la somme de […] par assiettes par vous faictes sur chacune desdicte villes et paroisses, non comprins en ce les gens d’Église, nobles vivans noblement, fréquentans les armes ou qui par impotence de 385corps en sont excusez, et misérables personnes lesquelx le Roy nostredit seigneur en exempte par sesdittes lettres. Si vous mandons et par povoir à nous donné commetons que, tantost et sans délay […] vous faictes assiette bonne et loyale de ladite somme de […] et icelle assiette faicte, la bailliez ou faites bailler aux habitans d’icelles ville et paroisses particulièrement sous vos seings manuels […] par […] lequel nous avons commis et par ces présentes commettons à icelles sommes recepvoir hastivement, tellement que dedans ledit derrenier jour de ce présent moy de septembre elles puissent être paiées, délivrées et apportées franchement, entièrement et sans aucune diminucion par devers nous, Pierre Surreau, receveur général de Normandie, dessusdit, pour les convertir et emploier ès choses dessusdictes. […] Donné à Rouen, le tiers jour de septembre, l’an mil CCCC. et trente.

Lettre par laquelle le gouverneur des finances de Henry VI donne ordre à Pierre Surreau, receveur, d’acheter une partie de monnaie d’or, nécessaire pour avoir Jeanne qui se dit la Pucelle, et de remettre cette monnaie d’or à Jehan Bruyse, garde de ses coffres :

Thomas Blount, chevalier, trésorier et général gouverneur des finances du Roy nostre sire au païs et duchié de Normandie. Pierre Surreau, receveur général desdites finances, accomplissiez le contenu ès lectres du Roy nostre sire, en faisant acheter des deniers de votre recepte, en despence du Roy nostredit seigneur, la somme de deux mil six cens trente et six nobles d’or, de deux solz ung denier esterling, monnoie d’Angleterre, et en païant, baillant et délivrant icelle somme à Jehan Bruyse, escuyer, garde des coffres du Roy, tout ainsi, pour les causes et par la forme et manière que le Roy nostredit seigneur le veult et mande par ses dictes lettres et que contenu est en icelles. Donné à Rouen, le XXIVe jour d’octobre, l’an mil CCCC. et trente.

386Quittance souscrite à Pierre Surreau, par le garde des coffres du Roi, d’une somme par lui reçue en restitution de monnaie d’or qui était sortie des coffres du Roi pour avoir Jeanne :

Sachent tous que je, Jehan Bruyse, escuyer, garde des coffres du Boy notre sire, confesse avoir eu et receu de Pierre Surreau, receveur général de Normandie, la somme de cinq mil deux cens quarante neuf livres dix neuf soulx dix deniers obole tournois, pour le pourpaiage et restitucion de deux mil six cens trente six nobles d’or de deux soulx cinq deniers esterlins, monnoie d’Angleterre, qui, par lectres du Roy nostredit seigneur données à Rouen le XXe jour d’octobre derrenier passé, expédiées par monseigneur le trésorier de Normandie, m’ont esté ordonnez estre paies et restituez par ledit receveur, pour ce que par l’ordonnance du Roy nostredit seigneur, je les avoye bailliés des deniers de ses ditz coffres et trésor pour emploier en certaines ses affaires touchant les dix mil livres tournois paiés par ledit seigneur pour avoir Jehanne qui se dit la Pucelle, prisonnierre de guerre ; lesquelx ont esté évalués à la somme de cinq mil deux cent quarante-neuf livres dix-neuf soulx dix deniers obole tournois. De laquelle somme de cinq mil deux cens quarante neuf livres dix neuf soulx dix deniers obole tournois à moi païée comptant : c’est assavoir en deux cens nobles d’or et le demorant en monnoie je suis content et bien païé et en quicte par ces présentes le Roy nostredit seigneur, ledit receveur et tous aultres. Et en tesmoing de ce, j’ai signé ceste présente quictance de mon seing manuel et scellée de mon signet le VIe jour de décembre, l’an mil CCCC. trente. (Signé :) Jehan Bruyse.

387Appendices aux prolégomènes

388Cet appendice fera la matière de deux chapitres, intitulés :

  • Le premier : Du nom de Jeanne d’Arc ;
  • Le deuxième : De l’authenticité des deux procès.
389I.
Du nom de Jeanne d’Arc
(Pourquoi nous avons maintenu le nom de Jeanne d’Arc comme on a coutume de l’écrire)

S’il existe un nom que l’on ait pu croire fixé d’une manière définitive, c’est celui de Jeanne d’Arc. Il n’y avait pas, il y a trente ans, deux manières de l’écrire.

De nos jours, on a voulu revenir en arrière, et s’autorisant d’une époque où les signes d’écriture étaient moins parfaits, où notamment il n’existait aucune accentuation, on a pour ce nom, mais pour ce nom seulement, proposé de faire retour à l’orthographe du quinzième siècle.

On a fait la découverte facile que ce nom s’était d’abord écrit sans apostrophe ; on en a conclu que c’était à tort que ce signe y avait été introduit, en même temps, à la vérité, que dans beaucoup d’autres noms, et on en a réclamé la suppression.

Autant eût valu demander du même coup une révision générale des noms propres dans lesquels l’apostrophe d’abord absente est venue, sous un régime plus parfait, prendre la place d’une voyelle élidée.

Car sous ce prétexte que l’élision n’était autrefois indiquée dans aucun nom, ou sous cet autre qu’il y a des noms identiques à ceux marqués aujourd’hui d’une accentuation qui ont échappé à l’apostrophe, une foule de noms 390pourraient être discutés avec tout autant de raison que celui de Jeanne d’Arc.

Lhopital, par exemple, qui est aujourd’hui un nom de famille, et l’Hôpital, qui est un autre nom, tous les deux s’écrivirent autrefois de la même manière : pourquoi, pourrait-on dire, n’en serait-il pas encore de même aujourd’hui ? et de quel droit un de ces noms aurait-il un signe dont son similaire est privé ?

Mais personne, disons-le bien vite, ne songe à soulever de telles questions. On ne se prend, on n’entend se prendre qu’à un seul nom : Jeanne d’Arc seule est discutée ainsi.

Placée sur le terrain grammatical, une innovation exclusive et circonscrite à ce point n’eût été ni présentable ni soutenable.

Mais ce retour à l’orthographe rudimentaire venait en aide à une invention de date récente qui, de sa souveraine autorité, s’est arrogé de classer Jeanne d’Arc dans le camp démocratique et de faire de cette héroïque enfant, qui à coup sûr n’y songeait guère, une sorte de précurseur de l’Idée moderne, une expression anticipée, une personnification première de notre Monde nouveau. Aux yeux de certaines personnes, l’apostrophe présentait le nom sous un aspect aristocratique, et pour mieux affubler la personne on a voulu démocratiser le nom. Pour cela on s’est fondé sur cette raison : que Jeanne, née de paysans et de famille roturière, n’a pu porter un nom lui donnant une apparence de noblesse.

À cela on pourrait répondre : que si Jeanne naquit roturière, elle mourut noble221, et que son nom, s’il est, en 391sa forme actuelle, indicatif de noblesse, se trouverait par là justifié en définitive.

Mais nous ne plaçons pas la question sur ce terrain, et nous voulons bien admettre que la raison qui demande la suppression de l’apostrophe aurait quelque fondement si ce signe avait pour effet d’anoblir un nom roturier. Jeanne n’était pas née noble, peut-être même n’était-elle pas née de condition libre, forsan alterius quam liberæ conditionis, 392disent les lettres d’anoblissement que nous venons de transcrire en note. La noblesse ne commença pour elle qu’au mois de décembre 1429, par les lettres d’anoblissement qui lui furent délivrées à cette date. Nous admettons ces divers points. Mais, d’une part, jamais la particule ou l’apostrophe qui en tient lieu n’a été en France indicative de noblesse, et d’autre part, la noblesse n’est pas le point de départ de la forme contre laquelle on réclame. La noblesse a précédé cette forme. En soi, Darc est un nom tout aussi noble que d’Arc ; et c’est précisément sous la forme que l’on veut faire revivre que le nom se trouve écrit dans les lettres d’anoblissement. Qu’on ne confonde donc pas deux questions qui sont étrangères l’une à l’autre, celle de la noblesse et celle du nom.

De quelque manière qu’on l’écrive, le nom de Jeanne d’Arc aura été un nom plébéien à son origine et qui l’était encore sinon au moment où le martyre lui a imprimé le sceau suprême, du moins au moment des exploits qui l’ont immortalisé.

Mais c’est la seule satisfaction à laquelle aient droit nos instincts d’égalité. Car ces instincts, il ne faudrait pas les exagérer, encore moins les caresser jusqu’à fausser pour eux un nom devenu historique sous sa forme actuelle, et qui jure sous la forme nouvelle dont on veut le vêtir.

En admettant pour un instant que la forme proposée fût vraie théoriquement, et que l’apostrophe se fût introduite par erreur, quelle en serait la conséquence, et, en fait, qu’en faudrait-il conclure ?

Pratiquement, il ne s’agit plus de savoir ce qui eût été le mieux à faire il y a deux siècles, à l’époque où les choses étaient entières. À tort ou à raison, le nom a pris 393la forme que l’on sait. Or, c’est surtout quand il s’agit des noms propres qu’il est vrai de dire que l’usage fait loi. Les noms propres n’ont pas d’orthographe222 ; tous les raisonnements du monde ne peuvent rien contre un nom écrit d’une certaine façon, lorsqu’il a pour lui la consécration du temps.

À côté de cette règle s’en pose une autre sur la foi de laquelle tous les grands noms reposent tranquilles dans leur gloire : c’est qu’il faut accepter et conserver ces noms tels qu’ils se sont façonnés en passant par la bouche ou sous la plume des hommes, sans en étudier la vérité absolue et les vouloir ramener à leur point de départ.

Or l’usage s’est établi de donner au nom de Jeanne d’Arc une certaine forme sous laquelle il a été, de l’aveu de tous, accepté depuis plus d’un siècle, sous une forme qui a pris place dans les écrits du monde entier. Ceux qui aujourd’hui vont à l’encontre ont commis cent fois la faute qu’ils condamnent.

Mais à prendre l’un après l’autre tous les noms qui sont le patrimoine du pays et son patrimoine le plus précieux, combien en est-il, si on se livrait sur eux à un travail aussi minutieux, qui pussent soutenir aussi bien que celui de Jeanne d’Arc un examen d’identité ? Va-t-on reprendre tous ces noms en sous-œuvre et les rétablir dans leur forme première ? Pourquoi donc se prendre à un nom, à un seul, quand tant d’autres, altérés bien autrement, ne sont aucunement discutés ?

394Et puis y si on tient à un absolu retour à la vérité, il ne faut pas s’arrêter en chemin et ne se prendre qu’au nom patronymique. Après tout, le nom d’Arc ne serait défectueux que dans la manière de l’écrire. Mais que dire du prénom ? Il est faux, lui, dans toute la force du terme.

C’est en effet sous le prénom de Jeannette qu’a été baptisée la Pucelle, et qu’elle a été connue pendant dix-sept ou dix-huit ans sur les dix-neuf où vingt qu’elle a vécu ; jamais à Domrémy elle ne fut appelée autrement. Ses trois marraines et le seul de ses parrains qui ait été entendu aux enquêtes ont été unanimes pour l’attester223, ainsi que d’autres habitants, au nombre de plus de vingt. Elle-même l’a dit à Rouen devant ses juges : Dans son pays on l’appelait Jeannette : in partibus suis vocabatur Johanneta. Elle ne fut appelée Jeanne qu’à partir de son arrivée à Chinon. Jeannette Darc, ou mieux encore, pour respecter la forme ancienne à laquelle on tient tant, Jehannette Darc224, voilà où devrait aboutir logiquement le système.

Et ce ne serait pas encore assez.

En lisant le procès-verbal de la séance du 26 mars, on verra qu’une rectification importante fut apportée ce jour-là par Jeanne à ses déclarations premières au sujet de son nom. Ma mère, a-t-elle dit, s’appelait Rommée, et, dans mon pays, les filles portent le nom de leur mère. Dixit quod in partibus suis filiæ portabant cognomen matris.

Jehannette Rommée : tel serait, en vérité absolue et en dernière analyse, le nom de la vierge de Domrémy.

395Au surplus, le nom d’Arc n’a pas seulement pour lui une longue possession.

La famille, et elle en était bon juge, a toujours entendu son nom comme dérivé de l’arme qui fut au moyen âge l’arme nationale par excellence. En France, au quinzième siècle, les personnes non nobles se servaient, pour leurs signets ou sceaux, de marques ou de signes personnels et distincts qui se figuraient comme des armoiries, avec cette seule différence que ce qui était le caractère essentiel du blason, c’est-à-dire le timbre ou heaume, y manquait. Or, sur leur signet on sceau, les ancêtres de Jeanne avaient placé un arc, un arc bandé de trois flèches ; et cet arc, jamais la famille n’y avait renoncé ; elle l’avait toujours conservé comme marque ancienne dans une de ses branches qui dérivait de Pierre, un des frères de Jeanne225.

Jean, fils puîné de ce Pierre, neveu par conséquent de Jeanne, avait en effet laissé à ses aînés les armes données par Charles VII : — Écu d’azur à deux fleurs de lis d’or, et une épée d’argent à la garde dorée, la pointe en haut, férue en une couronne d’or. — Il leur avait laissé ce signe récent, quoique noble au même titre qu’eux et ayant droit aux mêmes armes, en vertu de cet anoblissement tout spécial ; et il avait maintenu l’ancien attribut du nom, la marque antique, l’arc bandé de trois flèches226.

Plus tard, il est vrai, cet arc plébéien, cet arc aux trois flèches était devenu d’azur à l’arc d’or, mis en fasce chargé de trois flèches entrecroisées, les pointes en haut 396férues deux d’or, ferrées et plumetées d’argent, et une d’argent, ferrée et plumetée d’or.

Et quand, sous Louis XIII, l’extinction de la branche aînée eut donné ses droits à un arrière-petit-fils de Jean, cet arrière-petit-fils tint encore à conserver le signe distinctif de sa maison, le signe parlant qui y avait existé de tout temps. Des lettres patentes du 25 octobre 1612 l’autorisèrent à joindre à ses armes, écartelées dans un même écusson, les armes données par Charles VII.

Après cela, que l’on discute sur le lieu d’origine de la famille, pour savoir si elle était issue d’Arc en Bassigny, à quelques lieues de Domrémy, ou de Cessons en Champagne, et que l’on opte pour Cessons : le sens du nom n’en est pas moins dans ce que nous venons de dire.

Que l’on trouve sur les expéditions du procès le nom toujours écrit sans apostrophe, à une époque où l’apostrophe n’existait pas plus pour les noms propres que pour les autres, qu’en conclure ? Et se pourrait-il qu’elle y fût pour ce nom quand elle n’y était pour aucun autre ?

Qu’au seizième siècle on trouve ce nom encore écrit comme au quinzième, sauf de rares exceptions ;

Qu’au dix-septième même on l’ait encore écrit souvent de cette façon : il en devait être ainsi quand il s’agissait d’un nom dont la forme n’était pas encore bien arrêtée, et qui, comme beaucoup d’autres, restait soumis à l’incertitude quant à la vraie manière de l’écrire.

Les Anglais, eux, ne s’y étaient pas mépris. Tenus d’adapter ce nom aux nécessités de leur idiome, ils devaient, selon leur manière de le comprendre, ou le laisser indéclinable ou en détacher la particule. Le comprenant comme la famille, comme tout le monde en France, 397comme les poètes du seizième siècle, ils en ont détaché la particule, et fait Darc : of Arc, comme nous d’Arc.

Témoin, dès la fin du seizième siècle, Shakespeare, dont il est, sur ce point du moins, décent de citer ce passage de sa tragédie de Henry VI (1ère partie, acte V, scène III) :

… Joan of Arc hath been

A virgin from her tender infancy,

Chaste and immaculate in very thought ;

Whose maiden blood, thus rigorously effused,

Will cry for vengeance at the gates of heaven.

Jeanne d’Arc a été vierge dès sa plus tendre enfance, chaste et immaculée même dans la pensée ; son sang virginal, cruellement répandu, criera vengeance aux portes du ciel !

Nous aurons mieux justifié encore notre parti de rester fidèle à un usage aussi bien établi, quand nous aurons dit — et cela seul nous aurait suffi — que nous marchons ici à la suite de MM. Quicherat et Wallon, les deux grandes autorités quand il s’agit de Jeanne d’Arc.

399II.
De l’authenticité des deux procès

Aucun procès ne présente plus de garanties d’authenticité que ceux de Jeanne d’Arc.

Disons comment ils ont été dressés, la minute d’abord, le texte définitif ensuite.

Puis nous ferons connaître les manuscrits originaux qui nous ont transmis ces deux documents, d’une valeur inappréciable.

§1.
Minute des deux procès (minuta seu notula processus) : comment elle a été dressée

Il ne faut pas entendre ici le mot minute dans le sens que lui donne notre langue juridique actuelle. — Aujourd’hui, ce qu’on entend par ce mot, c’est le texte original des actes : la minute des conventions, par exemple, qui 400est déposée chez les notaires ; la minute des jugements, qui est déposée dans les greffes, et dont il est pris des copies textuelles, certifiées telles, qui en sont les expéditions ou grosses. — Ce que les juges de la révision ont qualifié minute dans leur procès, minuta seu notula, n’est pas cela ; c’est une suite de notes qui furent mises au net à la suite de chaque séance, et qui étaient destinées à servir de cadre et de matière pour une rédaction définitive plus complète. — Toutefois, pour les interrogatoires, la minute serait assez bien ce que nous entendons aujourd’hui par ce mot, en ce sens que ces interrogatoires sont, à la différence de langue près, semblables dans la minute et dans le texte définitif qui les a reproduits avec une fidélité remarquable, mais en les traduisant. — Disons de suite, et par la même raison, que ce que l’on appelle dans le procès de Jeanne d’Arc grosses ou expéditions, ce n’est pas une copie de la minute, notulæ, mais la copie textuelle, certifiée telle par les greffiers, du registre original où se trouvait la rédaction définitive des deux procès, registre original qui paraît perdu.

Officiellement, trois personnes ont coopéré à la minute : Manchon et Boisguillaume, comme greffiers de l’évêque ; Taquel, comme greffier du vice-inquisiteur. Ils ont, aux enquêtes de la réhabilitation, indiqué eux-mêmes la mesure de leur-collaboration227.

Nommés le 9 janvier, mais n’ayant prêté serment que le 13 février. Manchon et Boisguillaume ont tenu la plume à partir de cette date. Ils ont donc pu attester plus tard, en toute vérité, qu’ils n’avaient pas eu connaissance des informations et lectures de pièces dont il est fait mention aux séances intermédiaires, informations dont il ne devait 401pas rester trace dans la rédaction définitive, parce qu’elles furent supprimées par l’évêque, aidé de l’anonyme complaisant qu’il eut pour scribe avant l’entrée en fonctions des greffiers officiels.

Ceux-ci, à partir du 13 février, ont eu la responsabilité de la minute, qui a été, avant tout, l’œuvre de Manchon.

Les procès, a dit celui-ci, ont été rédigés d’abord en langue française, en une minute écrite de ma propre main.

Toutefois, ce travail ne fut pas son œuvre exclusive.

Officiellement, ses deux confrères en répondent avec lui, Boisguillaume surtout, qui écrivit quelquefois à ses côtés, mais ne fit, le plus souvent, que l’assister. Quant à Taquel, greffier du vice-inquisiteur, qui n’intervint que le 13 mars, il n’a fait, et à partir du 14 mars seulement, sans avoir jamais tenu la plume, qu’assister passivement les deux autres, — comme le vice-inquisiteur lui-même n’a guère fait qu’assister l’évêque.

J’assistais, mais sans écrire ; je me contentais d’écouter. Pour l’écriture, je m’en rapportais à mes deux confrères, qui tenaient la plume, Manchon principalement.

Mais leur garantie collective viendra plus tard couvrir l’instrument authentique, qui, signé et paraphé par l’un d’eux au recto de chaque feuillet, se terminera par une triple attestation de Manchon, de Boisguillaume et de Taquel228.

Si les minutes sont officiellement l’œuvre exclusive des trois greffiers, en fait, ils n’y ont pas seuls coopéré, le 402gouvernement anglais et l’évêque s’en étant réservé le contrôle.

Voici comment ils l’exercèrent :

Il y avait aux séances deux ou trois secrétaires anglais cachés derrière un rideau, qui, sous la direction de Loyseleur, écrivaient ce qu’ils voulaient, sans souci des explications de Jeanne. — Jean Monet, clerc de maître Beaupère, était, lui, ouvertement aux côtés des greffiers officiels. D’autres jeunes clercs étaient assis devant leurs maîtres. Tous prenaient des notes ; et ce fut même le travail de Jean Monet qui servit de texte pour la minute de la séance du 21 février, où Jeanne fut interrogée pour la première fois.

Après chaque séance, se tenait chez l’évêque une réunion des greffiers officiels, de quelques docteurs et des secrétaires anglais, greffiers occultes. Là, les notes de chacun étaient lues, et celles des greffiers officiels contrôlées à l’aide des notes prises par les autres. Le 21 février, après le premier interrogatoire, éclata un grave incident : on voulut contraindre Manchon et Boisguillaume à supprimer leurs notes, et à prendre pour type celles des secrétaires anglais. Les greffiers manifestèrent l’intention de se démettre, si on voulait procéder ainsi. Depuis lors, des sortes de conférences eurent lieu, où les greffiers occultes se présentaient avec leurs notes frelatées. Cette différence entre les textes amenait de grandes disputes : In eorum scripturis erat magna differentia, adeo quod inter eos erat magna contentio, a dit Boisguillaume. Mais la passion et le parti pris des uns vinrent échouer devant la probité des autres ; et de tout cela est sorti, pesé, discuté, atténué, décoloré, refroidi, mais encore exact, un travail que l’évêque approuva sans doute, et qui devint le texte sur lequel Manchon dut dresser sa minute.

403En réalité, les notes primitives des greffiers en ont toujours été la base, et si on prend comme vraies leurs déclarations, qu’il peut être prudent toutefois de ne pas accepter sans réserves, on peut dire que leur minute est restée l’expression assez fidèle du débat. Sans doute ils n’ont pu tout y mettre, sans doute l’évêque et son entourage auront exigé des modifications et des tempéraments ; pour ce qui est des interrogatoires notamment, si la minute est vraie dans ce qu’elle reproduit, il est prouvé qu’elle n’a pas tout reproduit, et que, sans aller jusqu’au mensonge, elle a passé sous silence bien des passages où les réponses de l’accusée brillaient de trop d’éclat. Le patriotisme surtout, qui chez elle débordait, aura été dissimulé autant que possible, ainsi que ses sorties incessantes contre les Anglais…

Mais, quoi qu’il en soit, les juges de la révision ne purent constater de défectuosités palpables que sur des points étrangers aux interrogatoires et de minime importance ; leurs critiques n’ont même porté sérieusement que sur les douze articles, au sujet desquels on n’avait pas opéré certaines corrections dont on voyait trace sur une pièce dont Manchon lui-même leur fit la remise. Mais les douze articles n’étaient pas l’œuvre des greffiers ; ils émanaient des universitaires, notamment de Nicolas Midi, qui les avait extraits des soixante-dix articles de l’accusation. C’est donc sur celui-ci que le grief doit tomber. — Disons que les corrections dont Midi n’aurait pas tenu compte dans la copie des douze articles envoyés aux docteurs consultés, portaient sur des points secondaires229.

Ce que l’on peut dire de plus certain surtout ceci, c’est que les minutes, si elles pèchent par quelque endroit, ne 404pèchent point par faveur pour l’accusée. Or, c’est là un point capital, puisque, même rédigées ainsi, elles lui sont encore avantageuses au plus haut degré.

Ce dont le lecteur a, en effet, besoin d’être convaincu quand il se trouve en face de certaines réponses où le naturel, le bon sens, le patriotisme et la foi vont jusqu’au sublime, c’est qu’il n’a pas affaire à des greffiers complaisants qui auraient été sympathiques à Jeanne jusqu’à lui vouloir élever une sorte de piédestal aux dépens de l’accusation. À cet égard, le lecteur peut être pleinement rassuré, et admirer en toute sûreté de conscience. Les greffiers n’ont rien mis dans la bouche de Jeanne qu’elle n’ait dit : il y avait trop de gens qui veillaient dans l’intérêt de l’accusation. Si les greffiers furent d’honnêtes gens, ils furent timides ; et s’ils osèrent éviter l’injustice, ils n’ont, en présence du contrôle et de la pression dont ils étaient l’objet, rien osé de plus.

La minute est donc exacte.

Ce point de départ admis, et il doit l’être, la véridicité de l’instrument authentique en découlera nécessairement.

En effet, la minute, on le verra dans un instant, existe encore, à partir du moins du 3 mars. Or, si on la rapproche des textes dont nous allons donner la traduction, textes officiels ceux-là, et authentiques, qui seuls engagent moralement le tribunal, on n’y aperçoit aucune différence. Les interrogatoires de la minute, notamment, sont identiques aux interrogatoires du procès officiel : d’où l’on doit supposer une même identité pour les cinq premiers interrogatoires dont la minute est perdue.

Certaines pièces, il est vrai, ont moins de développement dans la minute, et d’autres y manquent complètement. Mais cela devait être, la minute, notula, n’étant en 405bien des endroits qu’un canevas, moins qu’un résumé, destiné à servir de memento pour le travail définitif. Les pièces qui font défaut dans la minute sont les actes de procédure, les allocutions, les délibérations, la sentence : elles y auront été sans doute annexées d’abord, puis on les en aura détachées pour les placer dans le registre original230 de l’œuvre officielle.

On fut longtemps sans soupçonner que la minute existât. On la croyait détruite, quoiqu’il fut établi que Manchon, en 1455, en avait fait la remise aux juges de la révision. Voici, en effet, ce qu’on lit dans le procès de réhabilitation :

Vénérable maître Guillaume Manchon a, ce jour d’hui, produit devant nous un cahier en papier dont il était possesseur, contenant toute la notule en français, notulam, du procès fait autrefois à Jeanne la Pucelle, affirmant que ce cahier il l’a écrit de sa propre main, manu sua.

L’ancien contrôleur des finances Laverdy231, qui sous 406Louis XVI étudia sérieusement cette grande cause, sans idée préconçue et sans parti pris, fut le premier à penser que la minute pouvait bien n’être autre qu’un texte moitié latin, moitié français, qu’il avait découvert dans un manuscrit dit de d’Urfé, aujourd’hui à la Bibliothèque impériale, manuscrit dans lequel se trouvent divers documents que les juges de la révision ont dû avoir sous les yeux. Son opinion était fondée, et ce qui nous reste de ce document précieux a été mis à l’abri de toute ruine, depuis que M. Quicherat a eu la bonne pensée de le reproduire, en note des textes officiels des deux procès.

§2.
Instrument authentique (litteræ, seu publicum instrumentum232) : comment il a été dressé

Après la mort de Jeanne, les pièces des deux procès, ainsi que la minute des greffiers, passèrent aux mains de l’évêque. Il s’agissait d’une procédure étrangère au diocèse de Rouen, qui ne pouvait trouver place aux archives de l’officialité.

Cauchon se préoccupa de faire dresser l’acte authentique, l’instrument officiel, qui, signé des greffiers et 407marqué du sceau des juges, serait la pièce essentielle pour juger les procès et le juger lui-même.

Deux personnes furent chargées par lui de ce travail important : l’universitaire Thomas de Courcelles et Guillaume Manchon.

Dans quelle mesure s’y sont-ils employés l’un et l’autre ?

Il est malaisé de le déterminer. Mais, sans vouloir mettre en doute le mérite de Manchon, dont l’aptitude spéciale s’induit de sa qualité de notaire ecclésiastique et de rédacteur principal de la minute233, la façon remarquable dont l’instrument authentique a été composé, l’ordre qui y règne, son ton magistral, ne laissent guère de doute que Thomas de Courcelles ne s’y soit sérieusement entremis : Thomas de Courcelles, un des universitaires éminents de son siècle, gagné à la cause anglaise à ce point qu’il avait été presque seul à voter pour la torture. Chargé d’un travail de cette importance, où son mérite et son zèle avaient tant à s’exercer, on ne comprendrait pas qu’il s’en fût reposé sur un modeste clerc d’officialité du soin de le mener à bonne fin.

Les procès, a dit Manchon, furent mis du français en latin dans la forme authentique où ils sont actuellement, par maître de Courcelles et par moi, aussi bien que possible, et selon la vérité. Cependant, pour ce qui est de l’accusation, Thomas de Courcelles ne s’y est guère employé…

408Et Taquel :

J’ai vu que maître Thomas de Courcelles fut chargé de mettre le procès en latin : y a-t-il changé, ajouté, ou en a-t-il retranché ? Je ne sais…

On peut affirmer que Cauchon lui-même n’aura pas été sans y mettre la main. Sa touche hypocrite et emmiellée s’y reconnaît à divers endroits, dans cet exposé de la cause notamment qui sert de préface, où, sous couleur de religion, il n’épargne à aucun personnage la plate expression de sa reconnaissance pour le grand service qu’ils lui ont rendu, de lui fournir les moyens de leur immoler Jeanne d’Arc :

Le sérénissime prince très-chrétien notre seigneur le Roi des Français et d’Angleterre ; l’illustrissime seigneur le duc de Bourgogne, et aussi le seigneur Jean de Luxembourg, qui, se rendant à ses réquisitions, a livré Jeanne au Roi et à ses commissaires (c’est-à-dire à lui évêque)…

Et :

La Providence royale (un évêque appelle ainsi un enfant de dix ans), la Providence royale qui, enflammée du plus ardent amour de la foi catholique, a remis cette femme à nous évêque…

Cauchon seul a pu écrire ainsi.

Lorsqu’au début du procès cet homme avait fait violence aux instincts honnêtes de Manchon jusqu’à l’obliger à devenir son auxiliaire, en lui disant pour l’y déterminer qu’il s’agissait de bien servir le Roi et de faire un beau procès, il avait marqué par là sa pensée d’y puiser un nouveau titre aux faveurs de ses maîtres et à l’admiration de l’Université.

Son but a été atteint. L’œuvre qui a été rédigée sous sa haute direction fait honneur à son patriotisme anglais, à sa science juridique et à ses talents littéraires. Il est difficile d’en trouver une autre aussi révoltante au fond, et 409aussi habilement cachée sous des dehors hypocrites : respect apparent des formes, observation scrupuleuse des droits de la défense, rien n’y manque. Mais que peuvent les formes où n’est pas l’esprit ? Qu’on imagine aujourd’hui tout un personnel judiciaire s’entendant pour accabler l’innocence : un procureur impérial, un juge d’instruction, une chambre d’accusation, un procureur général, une cour d’assises, un jury : l’innocence pourrait être condamnée dans les règles : c’est le cas de Jeanne d’Arc !

La rédaction du texte définitif ne fut pas sans difficulté. Tout d’abord il y eut un élagage à faire : il fallut distraire certains documents qui auraient juré avec le reste, notamment l’enquête de Domrémy et diverses délibérations, telles que celles de l’évêque d’Avranches et du chapitre de Rouen, etc., etc.

Les divers exposés qui se lisent en tête de plusieurs séances, où l’évêque vient exhorter Jeanne sur un ton paternel, sont de Cauchon. Il semble, en les lisant, qu’on l’entende parler.

Quant aux allocutions de certains docteurs, de l’archidiacre de Châtillon (2 mai), du chanoine Maurice (23 mai), etc., etc., ce sont des œuvres personnelles. Prononcées en français en présence de Jeanne, elles ont dû être ensuite mises chacune en latin par leur auteur ; et les rédacteurs du procès authentique n’auront eu qu’à les y placer telles quelles. Ce sont, du reste, des œuvres remarquables dans leur genre, et que Thomas de Courcelles n’eût pas désavouées.

L’acte d’accusation en soixante-dix articles est-il, en sa forme actuelle, sorti de la plume de d’Estivet ? On peut en douter ; on peut penser que cet homme violent et grossier, qui n’eut même pas le talent nécessaire pour lire son 410libelle en français aux séances solennelles des 27 et 28 mars, manquait du savoir nécessaire pour le traduire en latin. Thomas de Courcelles a joué un rôle dans l’accusation : ce fut lui qui en fit l’exposé aux séances solennelles susdites, aux lieu et place de d’Estivet. De là à avoir prêté sa plume à cette œuvre satanique, il n’y a qu’un pas. Manchon l’en défend assez mal quand il dit que de Courcelles n’y fit que peu de chose, presque rien :

Dicit ipsum magistrum Thomam in facto processus de libelle quasi nihil fecisse, nec de hoc se multum interposuisse…

Toujours est-il prouvé par cet aveu même de Manchon que de Courcelles s’y est entremis, et sans doute plus que ne le dit son confrère ; car de Courcelles, il l’a bien prouvé dans tout le procès, n’était pas homme à faire les choses à demi. Mais, en 1455, lui et tous les autres semblent n’avoir eu en vue que d’amoindrir leur responsabilité dans cette douloureuse affaire, qui se présentait alors à tous les yeux dans son énormité, dégagée des passions qui y avaient mis le feu.

Les douze articles, tels qu’on les lira au procès, sont l’œuvre de l’universitaire Nicolas Midi.

Les trois sentences des 24 et 30 mai doivent être sorties du cerveau de l’évêque en la forme où on les lit à l’instrument authentique.

La part ainsi faite à chacun, celle de Thomas de Courcelles et de Manchon se trouve sans doute diminuée. Mais il reste le plan, la conduite, l’unité, le lien. Quand on aura lu ces procès, si on veut les comparer par la pensée à d’autres œuvres du même genre, on reconnaîtra qu’au point de vue de la forme et de la rédaction il en est peu d’aussi réussies. Et puis, il ne faut pas oublier que de Courcelles et Manchon ont translaté en latin les interrogatoires. Or, c’est là surtout que leur talent eut à s’exercer. 411Au point de vue de la fidélité et de la clarté, cette traduction ne laisse rien à désirer.

À quelle époque l’instrument authentique fut-il dressé ?

On est bien étonné, quand on lit les enquêtes de la réhabilitation, de voir Manchon et Taquel venir déclarer que la rédaction en eut lieu longtemps après la mort de Jeanne. Manchon :

Longe post mortem et exsecutionem factam de ipsa Johanna…

Taquel :

Per magnum temporis spatium post mortem ipsius Johannæ…

Comment expliquer cela, lorsqu’il est établi que Thomas de Courcelles donna, dès le 12 juin, quittance pour solde au gouvernement anglais234 ? Serait-il revenu à Rouen depuis ? ou bien Manchon l’aurait-il été rejoindre à Paris ? D’un autre côté, dès le mois d’août 1432, quinze mois après les procès, un rescrit du pape Eugène IV appelait Cauchon au siège de Lisieux. Or, c’est encore en sa qualité d’évêque de Beauvais qu’il a scellé les expéditions de l’instrument authentique. Mais, entre la rédaction définitive et le jour où les expéditions furent prêtes à recevoir le sceau de l’évêque, il dut s’écouler encore plusieurs mois, ce qui rapproche encore du point de départ le moment où de Courcelles et Manchon mirent la dernière main à leur œuvre. Dans tout cela, où trouver place pour le long espace de temps dont parlent Manchon et Taquel ?

Une fois que le registre qui contenait la minute de l’instrument authentique eut été achevé, il fallut s’occuper d’en faire des copies ou expéditions. Cauchon eût pu ne leur en demander qu’une, comme il arrive pour tant de procès. Et alors, cette expédition perdue, ces procès, la 412grande gloire de Jeanne d’Arc, pouvaient disparaître à jamais. Il n’en fut pas ainsi, et ce fut l’évêque lui-même, circonstance étrange, qui prit les précautions nécessaires pour immortaliser sa propre infamie et la gloire de sa victime. Les greffiers eurent de lui l’ordre d’en dresser cinq expéditions. Manchon, de sa propre main, en écrivit trois. Chacune de ces cinq expéditions fut attestée par les trois greffiers et munie du sceau des deux juges. Des trois expéditions écrites par Manchon, l’une était pour le Roi d’Angleterre235, une autre pour l’évêque lui-même, une autre pour l’inquisiteur. Une quatrième dut être envoyée à Rome, avec les lettres des universitaires qu’on lira à la suite des deux procès.

Quant à la cinquième, elle était, ainsi que la minute primitive, restée aux mains de Manchon, qui, en 1455, remit l’une et l’autre aux juges de la révision :

Un cahier en papier dont il était possesseur, contenant toute la notule en français du procès fait autrefois à Jeanne la Pucelle, affirmant que sur ce cahier, écrit de sa propre main, a été fait le procès en latin écrit dans un autre livre, autre livre que Manchon nous a aussi exhibé et remis à cet instant : ce dernier livre muni des sceaux de feu le seigneur Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, et de frère Jean Lemaître, et des attestations des trois greffiers…

413§3.
Manuscrits originaux

Nous allons faire connaître successivement :

  1. les manuscrits originaux de ce que l’on est convenu d’appeler la minute ;
  2. les manuscrits originaux de l’instrument public ou authentique ;
  3. les anciennes copies manuscrites de la minute et de l’instrument authentique.
1°.
Manuscrit de la minute

Ce que l’on est convenu d’appeler la minute du procès de Jeanne d’Arc ne nous est parvenu que mutilé. Le seul fragment qu’on en possède se trouve dans un manuscrit unique, le manuscrit dit de d’Urfé, in-folio maximo, en vélin de choix, existant à la Bibliothèque impériale. C’est un volume doré sur tranche, avec reliure en veau vert, le dos maroquiné rouge, au chiffre de Napoléon Ier. Sur les plats ont été rapportés à cette époque des cuivres ciselés qui appartenaient à une reliure plus ancienne, indicative de sa provenance, et qui font connaître que ce précieux manuscrit provenait des d’Urfé. Une partie de l’écriture de ce manuscrit est de la plus belle gothique de la chancellerie de Charles VII ; l’autre est du temps de Louis XII. L’écriture du quinzième siècle commence au recto du feuillet 17. À partir de ce feuillet 17e jusqu’au verso du 34e, existe le fragment de la minute. Puis, du feuillet 34e au 95e, existe une transcription complète de l’instrument authentique. Les cahiers de ce manuscrit ayant été anciennement 414reliés confusément et sans ordre, on lit au feuillet 204e la mention suivante, qui devrait être placée au feuillet qui précède le 34e :

Minuta seu notula notariorum processus agitati contra Johannam la Pucelle, tradita in vim compulsoriæ per magistrum Manchon, alterum notariorum et pro majori parte ejus manu scripta…

(C’est-à-dire : Minute ou notule du procès agité contre Jeanne la Pucelle, remise pour être examinée par maître Manchon, l’un des notaires, et, pour la plus grande partie, écrite de sa main.)

Pro majori parte, parce que, d’une part, tout ce qui a précédé l’entrée en fonctions des greffiers officiels n’a pas été écrit par eux ; et d’autre part, parce que ce fut maître Monnet, le secrétaire de Beaupère, qui écrivit de sa main la minute de la séance du 21 février, où eut lieu le premier interrogatoire public. Mais toute cette partie est malheureusement détruite, car, dans le manuscrit de d’Urfé, la minute ne commence qu’au milieu de l’interrogatoire du 3 mars, qui est déjà de la main de Manchon.

2°.
Manuscrits de l’instrument authentique

Le registre qui contenait le texte original de l’instrument authentique paraît perdu. Mais sur les cinq grosses ou expéditions qui en furent tirées, trois existent encore aujourd’hui, revêtues de tous les caractères de la plus grande authenticité possible, et toutes les trois sont à Paris, dans des dépôts publics.

En voici la description, telle qu’elle nous est en grande partie fournie par M. Quicherat :

Premièrement. À la bibliothèque du Corps législatifs 415existe l’exemplaire qui fut dressé avec un soin particulier, par le greffier Manchon, pour le Roi d’Angleterre. Ce manuscrit royal est un petit in-folio carré, de trente-deux centimètres sur vingt-six, composé de cent vingt feuillets, couvert en gros parchemin, marqué B. 105, g. Tome 570. Il est le seul qui ait été écrit sur vélin. En haut de la première page, en majuscule gothique :

In nomine Domini, amen. Incipit processus in causa fidei contra quondam quamdam mulierem Johannam vulgariter dictam la Pucelle.

Puis le texte, à la ligne, sans ponctuation, accentuation ni alinéa :

Universis præsentes litteras seu præsens publicum instrumentum inspecturis, Petrus, miseratione divina Belvacensis episcopus, et frater Johannes Magistri, ordinis Fratrum Prædicatorum, a magnæ religionis atque circumspectionis viro, magistro Johanne Graverent, in sacra pagina professore eximio ejusdem ordinis, Inquisitore fidei et hereticæ pravitatis in toto regno Franciæ auctoritate apostolica deputato, in diœcesi Rothomagensi et specialiter quoad præsentem processum per eumdem dominum Inquisitorem deputatus et commissus, salutem in auctore et consummatore fidei, Domino nostro Jhesu Christo. Placuit supernæ providentiæ mulierem quamdam, Johannam nomine, quæ vulgo Puella nuncupatur, intra terminos ac limites diœcesis et jurisdictionis nostræ, episcopi prædicti, per inclitos militares viros capi et deprehendi. Fama vero jam multis in locis percrebuerat mulierem ipsam, illius honestatis quæ muliebrem sexum decet, prorsus immemorem, abruptis verecundiæ frenis, totius fœminei pudoris oblitam, deformes habitus virili sexui congruos, mira et monstruosa deformitate, gerere ; atque insuper, sua præsumptio in hoc usque evasisse ferebatur ut, præter et contra fidem catholicam, in læsionem articulorum ejusdem orthodoxæ fidei, plurima peragere, dicere et disseminare auderet. Quibus in rebus, tum in nostra præfata diœcesi, tum in cæteris plerisque locis regni hujus, non mediocriter deliquisse dicebatur. Quæ dum almæ Universitati studii Parisiensis et fratri Martino Billorini, vicario generali præfati domini Inquisitoris hereticæ pravitatis, innotuissent, continuo illustrissimum principem dominum Burgundiæ ducem atque inclitum dominum Johannem de Luxemburgo, militem, quorum ditioni et potestati præfata mulier eo tempore subjiciebatur, instantius requisiverunt, adjecta summatione, sub pœnis juris, per vicarium jam nominatum236, ut mulierem ipsam sicut præmittitur…

Au bas de la même page, on lit une attestation d’authenticité du greffier Boisguillaume :

Ego vero Guillelmus Colles, alias Boscguillaume, presbyter, notarius prænominatus, affirmo prædictam collationem debite cum registro originali fuisse factam ; et ideo præsentem processum, septies viginti et octodecim folia continentem, signo meo manuali signavi, cum duobus notariis infra signatis, hic me manu propria subscribens. (Signé :) Boscguillaume.

L’attestation ne contient que cent onze feuillets, bien que le manuscrit en compte cent vingt, parce que c’est au cent onzième que finit la cause, les neuf derniers étant occupés par les appendices que les greffiers refusèrent d’authentiquer. C’est Boisguillaume qui a paraphé le bas de tous les feuillets de ce manuscrit, avec cette formule, abrégé de la formulé première :

Affirmo, ut uspra.

Enfin, au verso du feuillet 111e, sont les attestations autographes de Boisguillaume, de Manchon et de Taquel. On en lira la traduction à la fin des deux procès. Ces attestations autographes sont suivies des sceaux des 417deux juges, dont on aperçoit encore les vestiges en cire rouge. L’empreinte du sceau de l’évêque, beaucoup plus grande que l’autre, a conservé de sa légende les deux syllabes : Belva(censis), Beauvais.

Après l’expulsion des Anglais, ce manuscrit précieux fut déposé au Parlement de Paris. Il y était encore au dix-septième siècle. Mais il en sortit on ne sait comment, et en 1753 il était devenu la propriété du président de Cotte237. En 1812, il entra avec les autres manuscrits de M. de Cotte dans la bibliothèque du Corps législatif, où il est resté depuis et où il est encore aujourd’hui.

Nous donnons une reproduction autographiée de la première feuille de ce célèbre manuscrit238 ; et c’est pour en faciliter la lecture que nous venons de la transcrire tout au long avec un soin particulier dans la présente notice. La traduction, nous avons à peine besoin de le dire, s’en lira au volume suivant (p. 27).

L’examen de cette reproduction autographiée met à même d’apprécier comment les manuscrits des procès de Jeanne d’Arc sont exécutés, et la difficulté qui résulte pour leur lecture de ce qu’ils ne présentent à l’œil ni divisions ni alinéa, le texte y courant sans interruption depuis le protocole jusqu’aux signatures de la fin.

Deuxièmement. À la Bibliothèque impériale, n° 5965 du fonds latin. Un volume en papier, petit in-folio, de vingt-neuf centimètres sur vingt et un, ayant cent soixante-neuf feuillets, relié en veau brun avec nervures, portant l’étiquette suivante frappée en or sur le dos : Process. Ianæ Pvellæ. — Expédition authentique, attestée au bas de la 418première page par Boisguillaume, paraphée par le même au recto de chaque-feuillet, et signée au cent cinquante-huitième feuillet Boisguillaume, Manchon, Taquel. Au même feuillet 158e, verso, sous les signatures des trois greffiers, on aperçoit les marques de deux sceaux qui y ont été autrefois appliqués en cire rouge. Mais ces sceaux ont été rasés et coupés par le fait d’une reliure ultérieure. M. Quicherat signale ce manuscrit comme ayant été de la part des greffiers l’objet d’une attention particulière, qui lui paraît attestée par les nombreux grattages qui s’y font remarquer. On pourrait conjecturer de là que cet exemplaire était destiné à un haut personnage, qui ne pourrait être que l’évêque : à côté du manuscrit royal, on posséderait ainsi le manuscrit de Cauchon. C’est sur ce manuscrit que M. Quicherat a établi le texte de son édition. Il avait fait partie de la bibliothèque Colbert, étant marqué ainsi : Codex Colbertinus.

Troisièmement. À la Bibliothèque impériale, n° 5966 du fonds latin. Un volume en papier, petit in-folio, de vingt-huit centimètres sur vingt et un, de deux cent vingt feuillets, cartonné et recouvert d’une peau verte. Expédition authentique aussi, attestée, paraphée, signée et scellée comme la précédente. Les attestations des greffiers s’y lisent au deux cent sixième feuillet, où finissent les deux procès. Les annexes rejetées par les greffiers viennent ensuite. En haut de la première page se lit, en écriture gothique moulée, l’invocation : In nomine Domini, amen. Incipit processus, etc. — Puis vient le texte, en écriture cursive. — Ce manuscrit, aussi bien conservé, aussi complet que les deux précédents, a fait partie de la bibliothèque de Dupuy.

419§4.
Copies
1°.
Copies239 de la minute

Il n’a été dressé aucune copie de la minute ; du moins nous n’en possédons aucune. De sorte que le seul texte qui en existe est celui dont nous avons déjà souvent parlé, le fragment original de la main du greffier Manchon se trouvant à la Bibliothèque impériale, dans le manuscrit de d’Urfé.

2°.
Copies de l’instrument authentique

On en connaît de nombreuses. Nous n’allons indiquer ici que celles qui remontent au quinzième ou au seizième siècle.

  1. À la Bibliothèque impériale, n° 5967 du fonds latin. Un volume en papier, petit in-folio, de 267 feuillets cotés, cartonné et couvert de parchemin, avec ce titre au dos : Procès de la Pucelle d’Orléans. Copie en cursive du temps de Charles VIII. Sur la feuille de garde qui précède le premier feuillet coté, est tracée en gothique moulée, à l’instar d’un faux titre, l’inscription : Processus cujusdam 420mulieris que Johanna la Pucelle fuit nuncupata ; et en haut du feuillet suivant : Universis presentes, etc., etc. — Les attestations finales des greffiers n’ont pas été copiées, de sorte qu’on ne peut dire sur quelle expédition cette copie a été prise. Marqué anciennement : Baluze 265, puis : Regius 9675.
  2. À la Bibliothèque impériale, n° 5968 du fonds latin. Un volume petit in-folio, demi-reliure moderne, dos en maroquin rouge, au chiffre de Louis-Philippe ; écriture cursive gothique du commencement du seizième siècle. Copie exécutée d’après la deuxième expédition originale décrite ci-dessus. À fait partie de la bibliothèque de Colbert.
  3. À la Bibliothèque impériale, n° 5969 du fonds latin. Un volume en papier, petit in-folio. Même reliure que le précédent. Écriture gothique coulée de la fin du quinzième siècle. Copie exécutée sur l’expédition faite pour le Roi d’Angleterre qui existe à la bibliothèque du Corps législatif. — La lettre U, initiale des mots Universis presentes litteras, etc., est une grande lettre ornée dans laquelle est exécuté un petit sujet en miniature où l’on a voulu représenter une scène du procès : Jeanne en costume de femme, debout devant un docteur assis dans une chaire.
  4. À la bibliothèque du Vatican, fonds Christine, n° 948. Un volume en papier, petit in-folio de 179 feuillets dont les vingt-quatre premiers sont endommagés par l’humidité. Écriture de la fin du quinzième siècle.
  5. À la bibliothèque de Genève, manuscrits français, n° 89. Un volume in-folio, en papier, couvert de parchemin, 42de 179 feuillets à deux colonnes, en écriture gothique écrasée du temps de Louis XII. Ce manuscrit contient, entre autres, une copie des deux procès de condamnation prise sur le manuscrit royal qui est au Corps législatif. Il fut acheté en France par J. J. Rousseau, qui en fit don à la république de Genève, ainsi qu’en témoigne un ex dono de sa main qui se lit encore sur la garde du volume.
  6. À la Bibliothèque impériale, manuscrits de Saint-Victor, n° 285. Un volume billot, grand in-4°, de papier, entremêlé de parchemin, de 572 feuillets, reliure en veau fauve, écriture cursive coulée du temps de Charles VIII. Cette copie a été prise sur le manuscrit royal. Elle a été connue de l’historien Pasquier, qui s’en est servi pour son étude sur Jeanne d’Arc qui se lit dans son ouvrage les Recherches de la France, livre VI, chapitre VI : J’ay veu autrefois, y dit-il, la copie de son procez en la librairie de Sainct-Victor […] et depuis ay eu en ma possession l’espace de quatre ans entiers le procez originaire… Le procès originaire dont parle ici Pasquier doit être le manuscrit royal lui-même, qui, de son temps, était au Parlement de Paris.
  7. À la Bibliothèque impériale, supplément français, n° 35011. Un volume en papier, format in-folio moyen, de 196 feuillets. Les cent vingt-sept premiers, en gothique écrasée de la fin du quinzième siècle, contiennent une copie des procès de condamnation. Les attestations des greffiers ont été omises, de sorte qu’on ne peut savoir auquel des manuscrits originaux encore existants on doit le rapporter.

Ainsi, tous les manuscrits que nous venons d’examiner, 422au nombre de onze, existent, à l’exception de trois, à la Bibliothèque impériale.

Nous n’avons encore rien dit du texte des deux procès, qui existe dans le manuscrit de d’Urfé à la suite de la minute : est-ce l’expédition authentique qui fut remise par le greffier Manchon en même temps que cette minute, ou bien n’est-ce qu’une copie de cette même expédition authentique ? Nous pensons que ce n’est qu’une copie, mais une copie dressée sur l’expédition qui fut remise par Manchon aux juges de la réhabilitation, ce qui nous paraît clairement résulter d’une mention d’authenticité émanée de Manchon, reproduite sur cette copie.

Fin du tome I.

Notes

  1. [212]

    [NdÉ] O’Reilly donne avec erreur cet extrait comme tiré de la Chronique de la Pucelle.

  2. [213]

    Bataille de Patay.

  3. [214]

    Les Français.

  4. [215]

    Henry VI.

  5. [216]

    Capitaines bourguignons : madame d’Or était une sorte de bouffonne ou folle attachée à la maison de la duchesse de Bourgogne.

  6. [217]

    La fête de Pâques étant tombée le 16 avril, ce fut à cette date que commença l’année 1430.

  7. [218]

    Les textes qui suivent sont contradictoires sur la date de la prise de Jeanne d’Arc : les uns donnent le 23, d’autres le 24 mai. Cette dernière date est aujourd’hui généralement admise : est-ce avec toute certitude ?

  8. [219]

    De la Toison d’or.

  9. [220]

    L’extrait qui va suivre d’un livre composé plus de soixante ans après l’événement contient le récit déjà légendaire d’une trahison qui aurait fait tomber Jeanne d’Arc aux mains des Bourguignons. Y eut-il trahison formelle ? ne doit-on reprocher au gouverneur de Compiègne que trop de précipitation à relever le pont-levis qui fit tomber aux mains des Anglais la fortune de la France ? La mémoire de Guillaume de Flavy restera sous le poids de ce dilemme.

  10. [221]

    Ainsi qu’en témoignent les lettres d’anoblissement dont nous traduisons ici la partie qui est de nature à intéresser le lecteur. L’original de ces lettres est perdu, mais il en existe aux Archives de l’Empire, dans le registre 260 du Trésor des chartes, un vidimus de Henry II qui a été reproduit en entier en latin, par M. Quicherat, Procès, tome V, page 150 :

    Charles, par la grâce de Dieu, roi des Français, en souvenir et perpétuelle mémoire. — Voulant remercier le Dieu suprême des grâces nombreuses et éclatantes qu’il nous a faites par le ministère de la Pucelle, Jeanne Day de Domrémy, notre chère et bien aimée, grâces que nous espérons voir augmenter encore par la même faveur divine : nous jugeons convenable et opportun d’élever ladite Pucelle, et, à raison de l’importance de ses services, toute sa parenté, par des marques qui soient dignes des honneurs de notre majesté royale ; pour qu’illustrée à ce point par la lumière divine, ladite Jeanne puisse laisser à sa race un éclatant témoignage de notre libéralité royale, et pour que la gloire divine et la renommée de tant de grâces s’accroisse et se perpétue à jamais. — À ces causes, savoir faisons à tous présents et à venir que, considérant les louables, bons et signalés services qui déjà nous ont été rendus et, nous l’espérons, seront rendus encore à nous et à notre royaume par notre bien-aimée Jeanne la Pucelle, et pour autres causes à ce nous mouvant, de notre grâce spéciale, science certaine et pleine puissance, nous avons anobli, anoblissons et faisons noble la susdite Pucelle, Jacques Day, son père, Ysabelle, épouse de celui-ci, sa mère, Jacquemin, Jean Day et Pierre Pierrelot, ses frères, toute sa parenté et son lignage, et, en faveur et contemplation d’elle, la postérité masculine ou féminine, née ou à naître d’eux en légitime mariage ; voulant expressément que ladite Pucelle, lesdits Jacques, Ysabelle, Jacquemin, Jean et Pierre, toute la parenté, tout le lignage de ladite Pucelle et toute leur postérité née et à naître, soient dans tous les actes, en jugement et hors jugement, réputés nobles et jouissent en paix des privilèges, libertés, prérogatives et autres droits dont ont coutume de jouir les autres nobles nés de race noble… nonobstant qu’ils ne soient pas nés de sang noble, comme l’on dit, et même qu’ils soient peut-être de condition autre que libre. — Donné à Mehun-sur-Yèvre, le mois de décembre, l’an du Seigneur mil quatre cent vingt-neuf, de notre règne le huitième.

  11. [222]

    Les nom propres n’ont point d’orthographe, dit Charles Nodier dans ses Notions de linguistique, page 224 de l’édition de 1834. Leur orthographe traditionnelle et convenue n’est pas sujette à modification. Celle-là, grâce au ciel, est interdite aux puristes et aux faiseurs d’innovations verbales (et aux protes du Moniteur, ajoute-t-il ailleurs). La néologie n’y a rien à faire.

  12. [223]

    Voir, plus haut, page 171 et suivantes.

  13. [224]

    Et mieux encore ; Jehannette Day, comme il est écrit dans les lettres d’anoblissement qui viennent d’être citées, qui se sont en cela conformées au parler lorrain. C’était bien ainsi que le nom s’écrivait à Domrémy du vivant de Jeanne d’Arc.

  14. [225]

    Les noms propres sont de tous les mots ceux qui justifient le plus authentiquement d’une orthographe légitime : et cela devait être ainsi, puisque le nom propre constate un fait individuel. (Charles Nodier, Notions de linguistique.)

  15. [226]

    Traité sommaire tant du nom et des armes que de la naissance et parenté de la Pucelle d’Orléans, par Charles Dulis (1612-1628).

  16. [227]

    Seconde partie des enquêtes, tome II, à la suite des deux procès.

  17. [228]

    Voir, à la fin du second procès, la traduction textuelle des trois attestations dont il s’agit. — En tête des procès, au bas du premier feuillet de l’expédition authentique, se lit une attestation de l’un des greffiers : nous en donnons la formule ci-après, page 416.

  18. [229]

    Du reste, cette défectuosité a été relevée par les juges de la réhabilitation dans leur sentence (tome II, in fine).

  19. [230]

    Registrum originale. C’est celui avec lequel furent collationnées et certifiées conformes les expéditions authentiques. Ce registre original fut la vraie minute des expéditions authentiques, dans le sens actuel du mot ; elle est perdue, et c’est regrettable, car on eût pu par la différence des écritures y dégager la part de Thomas de Courcelles dans la commune collaboration.

  20. [231]

    Nous ne pouvons laisser passer ce nom sans le saluer avec respect, comme le véritable restaurateur de la mémoire de Jeanne d’Arc. Fonctionnaire intègre, savant distingué, Laverdy devait, à soixante-dix ans, expier sur l’échafaud un crime imaginaire ! On l’accusa d’avoir voulu affamer le peuple, lui qui, comme contrôleur général, avait introduit en France le grand principe de la libre circulation des grains, et cela parce que dans un étang de son habitation on avait trouvé un peu de blé qui y avait été jeté on n’a jamais su par qui, sans doute parce qu’il n’était propre à aucun usage. Il se trouva un Fouquier-Tinville pour imaginer une telle accusation, des témoins pour en déposer et un jury pour y croire. C’était en 1793. Quel rapprochement ! Celui qui le premier avait ramené à la raison sur cette grande cause de Jeanne d’Arc la France affolée par une œuvre sans nom, tombant victime à son tour de l’ineptie et de la méchanceté des hommes. — Voir dans le livre de M. Émile Campardon, Le Tribunal révolutionnaire de Paris, tome I, page 190, le procès de Laverdy.

  21. [232]

    Universis præsentes litteras seu præsens publicum instrumentum inspecturis… salutem. À tous ceux qui verront les présentes lettres ou le présent instrument public… salut, a dit l’évêque en tête du premier procès ; — litteras : parce que, par une forme excellente de rédaction, le procès, du premier mot au dernier, se déroule en un long récit mis dans la bouche des deux juges.

  22. [233]

    Les deux greffiers du procès de la réhabilitation n’étaient que des écoliers en comparaison de Thomas de Courcelles, a dit avec beaucoup de raison M. Quicherat. Mais on peut le dire aussi, quoique dans une mesure moindre, des greffiers de l’instance de condamnation, quand on les compare à de Courcelles, déjà recteur émérite en 1430, quoiqu’il n’eut alors que trente ans. Inter litterarum sacrarum doctores vir insignis, dit de lui Æneas Silvius, devenu plus tard pape sous le nom de Pie II, qui avait été à même de l’apprécier au concile de Bâle : Vir juxta doctrinam venerabilis et amabilis, ajoute-t-il, sed modesta quadam verecundia semper intuens terram, et velat latenti similis…

  23. [234]

    Voir supra, page 57.

  24. [235]

    C’est la première page de ce célèbre manuscrit dont nous donnons le fac-simile.

  25. [236]

    Ici s’arrête le fac-simile que nous donnons du manuscrit royal.

  26. [237]

    [NdÉ] Jean Le Nain (1613-1698), conseiller au Parlement de Paris au XVIIe siècle, avait constitué une collection de documents judiciaires (essentiellement la reproduction d’extraits de registres du Parlement qu’il classa et répertoria). Un siècle plus tard sous la Restauration, une partie de cette collection était en possession de Jules-François de Cotte (1721-1811), président honoraire au Parlement, lorsqu’elle fut acquise par la Chambre des députés, et conservée depuis dans le fonds des manuscrits de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale.

  27. [238]

    Nous avons dû à l’extrême bienveillance de l’honorable M. Miller, membre de l’Institut et bibliothécaire du Corps législatif, de pouvoir joindre ce fac-simile notre publication.

  28. [239]

    On entend par copie (par opposition à expédition ou grosse), la reproduction qui est faite soit sur la minute elle-même, soit sur une expédition authentique, mais par d’autres que les greffiers, et sans aucunes signatures officielles qui en garantissent l’authenticité.

page served in 0.132s (2,9) /