E. O’Reilly  : Les deux procès de Jeanne d’Arc (1868)

Tome 1 : Les auteurs de la mort de Jeanne d’Arc

19Prolégomènes des deux procès de condamnation

20Ces prolégomènes sont divisés en trois chapitres, intitulés :

  • Le premier : Les auteurs de la mort de Jeanne d’Arc, leurs adhérents, fauteurs et complices. Ce sont des notes, notices et documents sur les divers personnages qui jouent un rôle dans le procès de condamnation.
  • Le deuxième : Jeanne d’arc et ses témoins. Il contient les témoignages recueillis par les juges de la réhabilitation sur la vie de Jeanne d’Arc, pour tout le temps qui précède le procès.
  • Le troisième : Documents sur Jeanne d’Arc. Il renferme divers documents contemporains destinés à combler les lacunes qui existent dans les enquêtes de la réhabilitation sur la vie de Jeanne d’Arc antérieure au procès.

21Chapitre premier
Les auteurs de la mort de Jeanne d’Arc, leurs adhérents, fauteurs et complices.
(Notes, Notices et Documents sur les divers personnages qui jouent un rôle dans le Procès de condamnation.)

I.
Personnages placés au-dessus du tribunal
Henry VI

Henry VI, né à Windsor en 1421, de Henry V, roi d’Angleterre, et de Catherine, fille de Charles VI. Roi légitime d’Angleterre par la mort de Henry V, le 31 août 1422, et roi prétendu de France par la mort de son aïeul Charles VI, le 21 octobre de la même année. Il n’avait 22pas encore dix ans lorsque Bedford, son oncle, et Beaufort, son grand-oncle, résolurent de lui faire quitter l’Angleterre et de le conduire à Rouen pour l’y tenir pendant le procès de Jeanne d’Arc. Il y vint sous la conduite de son grand-oncle et de Warwick, son gouverneur. Le meurtre une fois accompli, Bedford et Beaufort se hâtèrent de le conduire à Paris, où Beaufort lui-même le sacra roi de France dans la cathédrale. Ils le laissèrent à Paris à peine un mois, et s’empressèrent de le ramener à Rouen, qu’ils lui firent bientôt quitter pour le reconduire en Angleterre, convaincus qu’ils lui avaient assuré à tout jamais la couronne de France. Au contraire, l’attentat sur Jeanne d’Arc précipite tout, et dissipe aussitôt ce rêve d’une double royauté. Mais Henry VI ne perdra pas seulement sa couronne étrangère : des deux couronnes qui ornèrent son berceau, aucune à sa mort ne doit lui rester. Après quarante années d’une guerre civile affreuse qui noie l’Angleterre dans le sang, la Rose blanche triomphera enfin, et ce triste monarque, depuis longtemps le jouet ou l’instrument des factions, mourra à cinquante ans dans la Tour de Londres, prisonnier et victime de Glocester, laissant un exemple fameux de la malédiction qui frappe les races royales après de grands crimes, et de l’impuissance des combinaisons politiques qui ont contre elles la conscience d’une nation, les droits d’un peuple et les lois de l’éternelle justice. — En plaçant Henry VI en tête des auteurs de la mort de Jeanne d’Arc, on ne fait qu’entrer dans les vues de ses conseillers, qui, dans l’espoir de lui gagner un royaume, ont tenu à l’engager personnellement dans leur forfait.

Le régent Bedford

Duc de Bedford (Jean Plantagenêt), troisième fils de Henry IV, frère de Henry V, oncle de Henry VI : fils, 23frère, oncle de rois, comme il le disait avec orgueil ; protecteur du royaume d’Angleterre, défenseur de l’Église, premier conseiller du jeune roi Henry VI, régent pour lui du royaume de France ; duc d’Anjou, du Maine et d’Alençon ; l’un des princes les plus accomplis de son temps : aussi grand guerrier que profond politique. Son habileté dans l’art de gouverner et de manier les hommes, son application à ménager les intérêts, à respecter les coutumes, à flatter l’Église et à réduire la conquête à une simple question dynastique, eussent assuré le triomphe du traité de Troyes, si Bedford avait eu seulement à lutter contre les obstacles que son frère Henry V et lui avaient pu prévoir. Mais après avoir eu raison des difficultés contre lesquelles leur prudence s’était armée, Bedford se trouva tout à coup en présence d’une force d’un autre ordre, en présence de Jeanne d’Arc. Cette force, il commit la faute de ne pas la comprendre et le crime de vouloir l’anéantir. Il est avec Beaufort l’auteur de ce grand attentat. Sans eux rien ne se fût fait, ni ne se pouvait faire. Avec un art profond et une hypocrisie sans égale, ils ont tout inspiré et conduit, sans qu’en dehors de quelques actes royaux qui sont l’œuvre de Bedford comme régent, il soit possible de saisir sur aucun point son action. Quoiqu’il ait souvent séjourné à Rouen pendant cette crise, aucun acte, aucun document ne le mentionnent, et plus tard, dans les enquêtes de la réhabilitation, un seul témoin prononcera son nom. Mais de telles habiletés ne peuvent tromper ; la vérité ne s’est pas arrêtée devant cet effacement calculé, et elle est là pour dire que Beaufort et lui ont été les grands coupables, Beaufort plus que lui peut-être, pour avoir laissé mettre au service d’une vengeance politique l’Église, dont il avait pour devoir comme cardinal de sauvegarder la dignité et d’assurer 24l’indépendance. Cauchon et les universitaires ne furent cruels que pour leur complaire ; et la tourbe des docteurs, lâche, inepte, ambitieuse ou servile, si elle en eût reçu l’ordre, eût mis à sauver l’héroïque enfant le même empressement qu’ils mirent à la condamner ! — Mort à Rouen dans la fleur de l’âge, le 14 septembre 1435, dans le propre château où Jeanne avait été renfermée, et inhumé dans la cathédrale dont il avait, par flatterie pour le clergé normand, accepté d’être chanoine.

La duchesse de Bedford

Duchesse de Bedford (Anne de Bourgogne), une des filles du duc Jean sans Peur, meurtrier du duc d’Orléans ; sœur de Philippe le Bon, un des auteurs du traité de Troyes, femme du régent. Elle a résidé à Rouen avec celui-ci pendant le procès, et elle doit avec lui en partager l’odieux, pour avoir épousé sa passion jusqu’à avoir ordonné sur la personne de Jeanne un véritable outrage. Je sais, a dit l’honnête Massieu dans les enquêtes de la réhabilitation, que Jeanne fut visitée de l’ordre de la duchesse de Bedford, pour savoir si elle était vierge, par des matrones, au nombre desquelles était Anna Bavon (une Anglaise) : ces femmes déclarèrent qu’elle était vierge ; je le tiens d’Anna Bavon elle-même. Et le greffier Boisguillaume : J’ai entendu raconter par grand nombre de personnes que Jeanne avait été visitée par des matrones et trouvée vierge, en vertu d’un ordre de la duchesse de Bedford, et que pendant qu’on la visitait, le duc de Bedford était caché à un endroit d’où il voyait tout ce qui se passait.

Enlevée, en 1432, dans la fleur de l’âge et sans enfants, moins de deux ans après Jeanne d’Arc.

Le cardinal Henry de Beaufort

Henry de Beaufort, né à Beaufort en Anjou, plus 25connu sous le nom de cardinal d’Angleterre ou de Winchester, mais, en réalité, cardinal-prêtre de la sainte Église romaine, du titre de Saint-Eusèbe, frère de Henry IV, grand-oncle de Henry VI, chancelier d’Angleterre et évêque de Winchester ; l’âme, avec son neveu Bedford, de la politique anglaise en France pendant la minorité de Henry VI. — En 1430, il quitte l’Angleterre avec le jeune roi son petit-neveu, que Bedford et lui ont résolu d’engager dans le procès. — Quoique le nom de ce haut personnage figure une seule fois dans l’instrument authentique, et même avec l’apparence d’un rôle miséricordieux, à la fameuse scène d’abjuration du 24 mai sur la place Saint-Ouen163, il est certain que son influence sur le clergé normand fut, pendant toute l’affaire, aussi funeste que décisive. Impatients de conduire l’œuvre à son terme et de réaliser leur plan jusqu’au bout, le procès achevé, ils se rendent à Paris, Bedford et lui, traînant à leur suite l’innocent instrument de leur politique ; et c’est Beaufort lui-même qui, malgré l’évêque de Paris qui lui en conteste le droit, imprime sur le front du jeune roi l’onction sainte, ayant à ses côtés les trois prélats français ses complices dans le procès : Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne et chancelier ; Cauchon, évêque de Beauvais, et Jean de Mailly, évêque de Noyon. — Mort fou à Winchester, en 1447, six semaines après avoir fait assassiner son neveu Glocester. — Il avait bien prévu, malgré son aveuglement, ce que l’avenir réservait à sa victime, et, en vrai persécuteur, il s’était efforcé de ne rien laisser survivre d’elle. Connaissant l’opinion de la cité de Rouen, il voyait déjà des Français fidèles, des citoyens courageux recueillant pieusement, la nuit suivante, 26sur le lieu du supplice, ses précieux restes… Un chanoine de Rouen, ex-conseiller du roi d’Angleterre, a dit ceci aux enquêtes de la réhabilitation : De l’ordre du cardinal d’Angleterre, ses restes furent aussitôt jetés dans la Seine.

Le chancelier Louis de Luxembourg

Louis de Luxembourg, que sa ruse et sa finesse avaient fait surnommer le Renard, le propre frère de celui qui vendit Jeanne d’Arc ; évêque de Thérouanne en 1414, et chancelier de France pour les Anglais dès 1425 ; un des Français les plus engagés dans la cause de Henry VI. Il fut avec Cauchon, sa créature et son ami, le lien le plus puissant qui unit à l’Angleterre le parti antinational français. C’était un fanatique des plus dangereux, dont l’ardeur dépassait toutes les bornes. Son double caractère en faisait un fonctionnaire politique et religieux de premier ordre. Vivant familièrement avec le cardinal et le régent, qui puisèrent trop souvent leurs inspirations auprès de lui, on peut dire qu’il fut avec Cauchon le mauvais génie de la France auprès du gouvernement anglais. L’acte odieux de son frère puîné, qu’il eut pu empêcher et qu’il favorisa de tout son pouvoir, suffirait à mesurer l’énorme responsabilité qui pèse sur lui dans cette lamentable histoire. Et cependant, grâce aux soins qu’il a pris de se tenir dans l’ombre comme un criminel, son rôle semblerait avoir été secondaire, et s’être borné à la séance du 19 mai et aux actes des 24 et 30 mai, qu’il a hautement couverts, ceux-là, par sa présence. Ses relations avec Cauchon dataient de loin : on l’avait vu, dès 1421, n’étant encore qu’évêque de Thérouanne, accompagner celui-ci à sa prise de possession du siège de Beauvais. Dans le procès, Cauchon a été, avant tout, l’exécuteur des hautes œuvres du gouvernement anglais. Hiérarchiquement, 27Luxembourg, comme chancelier, se place entre Beaufort et Bedford dont il reçoit les ordres, et Cauchon auquel il les transmet. — Il poussa jusqu’à l’absurde son dévouement à la cause anglaise, et on le vit, lui chancelier et évêque, marcher à la tête des troupes envoyées au secours des villes assiégées par Charles VII. Il avait le gouvernement de Paris lorsque Jeanne d’Arc vint en tenter la prise au mois de septembre 1429 ; son autorité, qui s’appuyait sur une garnison anglaise, ne contribua pas peu à contenir la population. Les Parisiens, dit le chroniqueur Monstrelet, qui estoient dedens leur ville accompaignés de Loys de Luxembourg, évêque de Therewane et chancelier de France pour le roy Henry et de quatre cents combattans, se défendirent vigoureusement. Aussitôt Jeanne partie, Luxembourg n’eut rien de plus pressé que de faire enlever de l’église Saint-Denis, au grand scandale des moines de l’abbaye, les armes que Jeanne venait d’y déposer par dévotion, après avoir été blessée sous les murs de Paris. — Après cela, on peut s’imaginer avec quelle joie il reçut à Paris le 25 mai suivant la lettre de son frère qui lui annonçait la prise de Jeanne d’Arc ; le jour même, il s’empressa d’en aller porter lui-même la nouvelle en plein Parlement. — Il ne quitte guère Rouen pendant le procès, où son action fut de tous les instants à partir du jour où, grâce à son insistance, son frère, capteur de Jeanne, consentit à vendre sa victime. Le meurtre consommé, il se rend à Paris pour le sacre de Henry VI, où il tint la première place à la suite du cardinal d’Angleterre. — En 1436, voulant empêcher autant qu’il était en lui la réalisation de ce que Jeanne avait prédit, il ne recula pas devant la pensée de soutenir dans Paris un siège en personne contre les Français : à cette époque, il était le gouverneur de 28cette ville avec Cauchon. Depuis le récent traité d’Arras, qui avait amené la paix entre Charles VII et Philippe le Bon, le sol de la capitale tremblait sous les pieds des Anglais, et pour s’y maintenir ils avaient cru ne pouvoir mieux faire que d’en confier la garde aux deux Français les plus compromis pour leur cause. Ils avaient bien calculé : Luxembourg et Cauchon se montrèrent les plus opposés à toute transaction, et furent encore pour la résistance quand déjà les Anglais s’étaient reconnus impuissants. La population ayant chassé ses oppresseurs, Luxembourg se jeta dans la Bastille, disposé à y combattre jusqu’à la dernière extrémité. Mais les sept cents Anglais qui en formaient la garnison refusèrent de pousser les choses plus loin et réclamèrent une capitulation qui leur fut accordée. Ce fut au milieu des outrages du peuple affranchi que les deux séides de la royauté de Henry VI sortirent de la Bastille. Au Renard ! au Renard ! criait-on après Luxembourg. On le conduisit, en longeant les murs d’enceinte, jusque sur le quai du Louvre, où on le mit sur un bateau qui le descendit à Rouen. Il put, en arrivant dans cette ville, dire au gouvernement anglais qui y siégeait alors, et qui continua d’y siéger pendant quatorze ans encore, de quels sentiments étaient animées les populations françaises redevenues libres : symptôme trop manifeste d’une ruine prochaine complète ! effet trop certain de l’idée mise au jour par la vierge de Domrémy ! — Mais rien ne put guérir Luxembourg de son aveuglement insensé. — Un lien plus étroit avait fini par l’unir à la dynastie des Lancastre : en 1433, il avait amené Bedford, veuf depuis quelques mois seulement par la mort de la sœur de Philippe le Bon, à épouser sa propre nièce, fille du comte de Saint-Pol-Luxembourg, un de ses frères, et par là il était devenu l’oncle du régent. Ce mariage avait 29eu lieu en sa ville de Thérouanne164 ; les noces avaient été faites magnifiquement en son hôtel, où des fêtes splendides avaient été célébrées, car il étoit pour ce temps un des principaux gouverneurs et conseillers du duc de Bedford, a dit à ce propos même le chroniqueur Monstrelet. — À quelques années de là, l’archevêché de Rouen, puis bientôt après la pourpre, étaient venus ajouter encore aux dignités dont il était accablé. — Au milieu de l’ivresse des honneurs et du succès, la tête tourna à cet ambitieux, qui osa rêver pour sa puissante maison un état indépendant. Mais tout cela lui coûta cher : cette union d’un de ses vassaux avec une maison royale, offensante pour le duc de Bourgogne à l’insu duquel elle avait été contractée, fut pour beaucoup dans la rupture de Philippe le Bon avec les Anglais. Une démarche personnelle du cardinal de Beaufort, du régent et de Louis de Luxembourg, qui se rendirent à cet effet en personne à Saint-Omer dans un but de réconciliation, fut impuissante à enlever de l’esprit de Philippe une irritation qui alla toujours croissant jusqu’au traité d’Arras, signé deux ans après.

Réfugié en Angleterre à la suite des désastres de son parti, Louis de Luxembourg y mourut en 1443, sans avoir voulu reconnaître le royauté de Charles VII.

Malgré son fanatisme, le remords sembla traverser son âme sur la place du Vieux-Marché, le 30 mai, au dénouement du drame dans lequel il venait de jouer un si grand 30rôle. L’évêque de Thérouanne pleurait, a dit le chanoine André Marguerie.

Le garde du sceau privé, William Alnwick

William Alnwick, évêque de Norwich en Angleterre et garde du sceau privé de Henry VI, ce qui le place à la suite du chancelier de Luxembourg. Et en effet, ces deux noms, et celui de l’évêque de Noyon dont on va parler, se trouvent ensemble dans les actes du procès. Ce haut personnage était en France à raison de ses fonctions politiques de garde du sceau, qui en faisaient un fonctionnaire essentiel, un agent intime des Lancastre. Pour lui, la personne de Jeanne d’Arc ne pouvait être qu’un ennemi de la royale maison dont il était le dévoué serviteur. À coup sur, ce ne fut pas comme évêque et comme juge d’une cause de foi qu’il se rendit, le 24 mai, sur la place Saint-Ouen, et quelques jours après sur la place du Vieux-Marché. Sa présence le 24 mai, au milieu de toute la cour, à côté du cardinal, du chancelier, de l’évêque de Noyon, de Cauchon et de tous les hauts fonctionnaires anglais, suffit à démontrer qu’il a joué au procès un rôle des plus accentués. Peut-être même a-t-il mis la main aux actes royaux qui ont été dressés avec un si grand art et une si profonde hypocrisie par la chancellerie de Henry VI, dans le but d’égarer l’opinion et de la gagner à la cause des meurtriers.

L’évêque de Noyon, Jean de Mailly

Jean de Mailly, évêque de Noyon, à ce titre un des grands vassaux de la couronne de France et pair ecclésiastique, ce qui lui donnait le privilège de tenir une des premières places au sacre de nos rois, privilège dont il usa à la cérémonie du sacre de Henry VI, auquel il prit part à Paris avec Louis de Luxembourg et Cauchon, à la suite du cardinal de Beaufort. À son titre d’évêque, qui le constituait 31comte et pair, il joignait celui de conseiller du roi de France et d’Angleterre. Ce personnage était à Rouen à l’époque du procès, et siégeait au sein du grand conseil où le procès fut élaboré ; ses rapports avec les chefs du gouvernement anglais étaient incessants, et sa haute situation en faisait leur confident obligé. Encore que les actes officiels ne lui donnent qu’un rôle en apparence secondaire, et ne le mentionnent que trois fois, aux dates des 19, 24 et 30 mai, il est certain que cet ami de Luxembourg et de Cauchon a été leur complice à Rouen contre Jeanne d’Arc, comme il le fut quelques mois après, à Paris, au sacre de Henry VI.

Rallié plus tard au gouvernement de Charles VII, on le retrouve parmi les témoins de la réhabilitation avec la qualité de président de la chambre des comptes de Paris, aussi Français alors qu’il avait été Anglais quand ceux-ci étaient les plus forts.

Warwick

Comte de Warwick (Richard Beauchamp), favori de Henry V, un de ses principaux capitaines depuis Azincourt ; un des héros du siège de Rouen ; l’un des auteurs de la capitulation de 1418, qui livra cette ville aux Anglais ; gouverneur ensuite du fils de celui pour lequel il avait tant combattu sur la terre de France. — À peine arrivé à Rouen avec son royal élève, il est nommé par Bedford gouverneur du château qui sert de résidence au Roi et à Jeanne de prison, depuis que Cauchon a terminé avec le frère du chancelier le marché qui l’a livrée aux Anglais. Cet homme, à la fois gouverneur de Henry VI et geôlier de Jeanne d’Arc, résume bien les préjugés de sa nation, les haines de l’armée, les rancunes de tous les capitaines ses compagnons, qui, sans rivaux jusque-là, avaient dû céder devant l’élan irrésistible d’une faible enfant. De 32nombreux témoignages accusent sa violence et sa passion ; plus qu’aucun autre, il produisit et entretint la terreur qui pesa sur Rouen pendant le procès. Ses menaces, son nom seul, paraissent avoir produit un indicible effroi sur l’esprit timide du clergé normand.

Mort à Rouen, en 1439, régent du royaume après Bedford, dans le château que Jeanne a immortalisé.

Stafford

Comte de Stafford, connétable de France pour les Anglais. Il s’était illustré comme Warwick dans les guerres de France, et était comme lui membre du grand conseil qui au moment du procès siégeait à Rouen. Il fut un des plus exaltés, et contribua autant que Warwick a comprimer par la force toute manifestation en faveur de Jeanne d’Arc ; leur impatience à tous deux ne laissait aucune occasion de se manifester. Ce n’étaient pas des politiques ; toutes ces lenteurs, qui avaient pour but de donner une apparence de légalité à un acte de vengeance, n’allaient ni à leur caractère ni à leur humeur. C’étaient des Anglais de bonne foi, qui auraient voulu voir brûler de suite cette fille endiablée, cette sorcière, unique cause de tous leurs malheurs. On lira aux enquêtes de la réhabilitation une scène curieuse d’intérieur de prison racontée par Haymond de Macy, gentilhomme bourguignon de la suite du comte de Ligny ; ce comte, un des capteurs de Jeanne, étant venu à Rouen, voulut voir la jeune fille dans sa prison ; il s’y rendit avec Warwick, Luxembourg et Stafford. Ceux-ci entreprirent de la plaisanter, en lui disant que le comte de Ligny était à Rouen pour traiter de sa rançon : Je sais bien que vous me ferez mourir, leur dit-elle, croyant par ma mort gagner le royaume de France ; mais fussiez-vous cent mille godons de plus, vous ne l’aurez jamais ! À ces mots, Stafford voulut la frapper de sa 33dague, et l’eût frappée sans l’intervention de Warwick. C’est ce même Stafford qui, un jour, entendant un clerc parler de Jeanne en termes qui lui déplurent, se jeta sur lui et le poursuivit jusque dans un lieu privilégié où il l’eût tué si on ne l’eût empêché. Comme membre du grand conseil, Stafford a pris une grande part aux préliminaires et à tous les incidents du procès.

II.
De l’ordre à observer dans la suite de cette étude

Jusqu’ici nous avons passé en revue les hauts personnages anglais qui se trouvaient à Rouen au moment où le sort de Jeanne y fut décidé. Aucun n’a émis d’avis ni siégé au procès ; mais tous faisaient partie du grand conseil au sein duquel la question de mort fut posée et résolue. Jeanne, en effet, fut vouée à une mort certaine le jour où le régent, de l’avis de ses conseillers, eut décidé de la livrer à Cauchon. Ce qui suivit fut affaire de forme et de temps. On lira tous les noms qui précèdent au pied des lettres royales de garantie, signées Henry, qui furent, après le crime, délivrées aux juges et à leurs complices165 : Par le Roy, à la relacion du grant conseil estant devers luy, ouquel estoient monseigneur le cardinal d’Angleterre, vous (c’est-à-dire le chancelier Louis de Luxembourg), les évêques de Beauvais, de Noyon, de Norwich, les contes de Warwick et de Stafford ; les abbés de Fescamp et du Mont-Saint-Michiel. (Nous n’avons pas encore parlé de ces deux derniers, nous en parlerons dans 34un instant, parce que, contrairement aux autres, ils ont pris place tous deux au tribunal.

Mais avant d’aller plus loin, il est utile d’établir une classification dans laquelle puissent entrer toutes les personnes sans exception, qui se sont trouvées mêlées au procès, depuis les juges jusqu’aux geôliers.

En première ligne nous placerons le tribunal lui-même, c’est-à-dire les deux juges, le promoteur et le conseiller instructeur.

En seconde ligne, les six universitaires de Paris ; ils ont siégé si près de Cauchon qu’on pourrait presque les considérer, et en cela on ne ferait qu’entrer dans leurs vues, comme y ayant siégé au même titre que lui.

Le chapitre de Rouen.

Les chefs d’abbaye ou de prieuré.

Vient ensuite la masse des assesseurs, — docteurs licenciés, bacheliers, simples prêtres, — au nombre de plus de soixante.

Et ces assesseurs, il faut les diviser en deux classes.

Dans l’une, ceux qui ont joué un rôle accentué et, par des délibérations ou des consultations, formellement opiné pour la condamnation.

Dans l’autre, les moins compromis, ceux qui, au lieu de suivre le courageux refus de Houppeville et de Lohier, eurent la faiblesse de venir, sans protestation, s’asseoir au tribunal infâme une fois ou deux, comme en passant, sans avoir souscrit de délibération ni pris part à aucune manifestation d’opinion, responsables seulement de leur silence.

Nous aurons à parler des docteurs, ils sont au nombre de trois, qui, sans avoir jamais siégé, ont néanmoins, deux d’entre eux comme évêques, formulé des consultations dans lesquelles ils ont conclu à la condamnation.

35Nous rechercherons pourquoi sur six des suffragants de la métropole, deux seulement sont nommés au procès.

Nous parlerons aussi des trois greffiers et de l’huissier.

Et en dernier lieu des trois Anglais de la suite de Henry VI, auxquels Cauchon confia la garde de Jeanne et dont il reçut le serment.

Si le lecteur veut bien nous suivre dans cette énumération, que nous allons nous efforcer de rendre claire et précise, il y trouvera des détails de nature à jeter du jour sur le procès, et à faire mieux connaître le rôle de chacun des personnages destinés à passer sous ses yeux.

III.
Le tribunal
Cauchon

Le premier juge. Pierre Cauchon, licencié en droit canon, maître ès arts, docteur en théologie, ancien recteur de l’Université de Paris, conservateur de ses privilèges, un des plus célèbres docteurs de son temps : grand praticien en matière de droit, ce que le procès, qui a voué son nom à l’ignominie, suffirait à établir, et l’un des universitaires les plus engagés dans la cause antinationale. Sa première faute, de laquelle paraissent avoir découlé toutes les autres, fut sa défense résolue et passionnée du duc Jean sans Peur, après le meurtre du duc d’Orléans. On a peine à comprendre après cela que sa conscience se soit à ce point révoltée de la terrible représaille du pont de Montereau ! Son ardeur à couvrir le crime de Jean sans Peur le conduisit à en entreprendre la justification au concile de Constance, et à y défendre l’apologie qu’en avait faite 36le cordelier normand Jean Petit, apologie que l’évêque de Paris Montaigu avait déjà condamnée sur la dénonciation de Gerson, et que le concile de Constance condamna aussi, malgré la pression exercée sur les Pères du concile par l’Université de Paris, le duc de Bourgogne et le Roi d’Angleterre. À partir de cette époque, Cauchon ne s’appartient plus, il est tout entier à ses passions et aux gouvernements qui l’exploitent, et devient entre leurs mains un instrument dont ils pourront se servir à leur gré, parce qu’ils sont en droit de tout en attendre. — En 1418, après d’effroyables massacres que nos journées révolutionnaires les plus sanglantes n’ont pas dépassés, le duc de Bourgogne, que sa faiblesse et son amour de la popularité ont engagé dans cette affreuse boucherie de l’élite du parti armagnac, confie à Cauchon une mission de haute confiance. L’évêché de Beauvais fut le prix de ses services. Philippe le Bon fait plus encore ; il forme le cortège du nouvel évêque et l’accompagne lui-même à sa prise de possession. Cauchon fait à Beauvais une entrée triomphale, ayant à ses côtés, entre autres personnages, Louis de Luxembourg, déjà évêque de Thérouanne, bientôt chancelier de France pour les Anglais, solidaires dans leur dévouement à la cause antinationale, en attendant qu’une solidarité de sang les réunisse plus tard. À Beauvais, Cauchon se pose en agent politique, et, de concert avec son promoteur d’Estivet, transforme sa cour ecclésiastique en tribunal révolutionnaire. Aussi, lorsque la ville et cité de Beauvois, dont il étoit évesque et seigneur, eut reçu dans ses murs Charles VII, n’eut-il rien à faire qu’à fuir pour éviter de dures représailles.

La prise de Jeanne d’Arc, qui survint dix mois après aux limites extrêmes et incertaines de son diocèse, fut pour lui un coup de fortune inespéré, car elle lui fournit 37l’occasion de satisfaire ses haines personnelles, et de donner à ses maîtres de nouveaux gages, dans l’espoir de se créer de nouveaux droits. Cependant les années pesaient déjà sur lui. Mais c’était l’âge précisément où l’ambition pousse les hommes aux derniers excès, car ils n’ont plus cette sorte de pudeur qui, chez de plus jeunes et de moins pervertis, est encore un frein contre la soif du pouvoir. Bedford trouva dans ce prélat artificieux, avide et corrompu, un instrument précieux pour la réalisation de sa pensée, de remettre à l’Église de France le soin de venger l’Angleterre, et il s’assura son concours aveugle, en faisant luire à ses yeux l’archevêché de Rouen. Du 24 mai 1430, jour de la catastrophe de Compiègne, au 30 mai 1431, jour où l’Angleterre eut entière satisfaction, toutes ses facultés furent employées à ce honteux calcul. Il mit au service des Anglais tout son savoir, qui était grand, afin de faire périr l’héroïque jeune fille en bonne forme et dans les règles.

Après avoir sollicité plusieurs évêchés pour lui tenir lieu de celui de Beauvais dont il avait été régulièrement dépossédé peu de temps après le procès ; après avoir successivement échoué dans la poursuite des sièges de Rouen et de Bayeux, cet ambitieux dut, en 1432, se résigner au siège de Lisieux. Mais il y résida fort peu, ayant continué son rôle d’agent actif du gouvernement anglais. En 1435, un seul Français, et c’est lui, se trouve parmi les membres de l’ambassade anglaise qui, sous la conduite du cardinal de Beaufort, se rendit au congrès général d’Arras, appelé à débattre solennellement les conditions d’une paix générale, en présence des représentants de tous les États de la chrétienté, d’un cardinal délégué du concile général de Bâle, et d’un autre cardinal délégué du Saint-Siège. Mais, toujours extrême et furieux pour le parti des Anglois, 38il fut des plus obstinés à soutenir le droit exclusif de Henry VI à la couronne de France, et rejeta bien loin l’offre, excessive cependant, d’un abandon irrévocable des provinces de Normandie et de Guyenne. Par suite de cet aveuglement insensé, et malgré les députés de Paris qui suppliaient Cauchon d’accepter ces conditions de paix, Beaufort, à sa sollicitation, rompit les négociations, et la guerre resta ouverte entre la France et l’Angleterre. Mais Cauchon quitta Arras la rage au cœur, quand, à quelques jours de là, il connut la paix conclue entre Charles VII et le duc de Bourgogne : présage trop certain de la chute de l’établissement anglais sur le continent. — Il était à Paris, dont il avait avec Louis de Luxembourg le gouvernement, quand eut lieu l’année suivante le grand soulèvement qui en chassa les Anglais aux cris de : Vive la France ! Vive le duc de Bourgogne ! La population de Paris, qui l’avait en horreur, menaçait de lui faire un mauvais parti. Il se réfugia dans la Bastille avec Luxembourg, non moins impopulaire que lui, disposés tous deux à s’y défendre jusqu’aux dernières extrémités ; mais une capitulation que les Anglais obtinrent les contraignit de se rendre à discrétion. On aurait pu demander à Cauchon raison de son crime de Rouen : on se contenta de livrer ses richesses aux chefs de l’armée française, qui se les partagèrent. Il fallait le soustraire à la colère du peuple : on y parvint à grand-peine en lui faisant gagner la Seine avec Louis de Luxembourg. Leur départ eut lieu au milieu des huées et des insultes. — Trois ans après, en 1439, on retrouve Cauchon en Angleterre, où il était allé rendre compte à Henry VI de la mission que le gouvernement anglais lui avait confiée de traiter du rachat et de la délivrance du duc d’Orléans. Il s’entendait aux négociations de cette nature, lui qui avait eu le grand art, en faisant luire l’or 39à leurs yeux éblouis, de vaincre les scrupules et la résistance des capteurs de son immortelle victime. Cette fois c’était lui qui allait imposer le prix de la rançon, et on sait quelle en fut l’énormité. On le voit, en effet, toujours mauvais Français, refusant autant que possible la délivrance du glorieux captif de la Tour de Londres, et n’y consentant enfin qu’au prix d’une rançon inouïe dont il eut sa part. — En 1441, quelques mois avant sa mort, on le retrouve encore uni à Luxembourg pour le règlement de difficultés existant entre les diocèses de Rouen et de Lisieux.

Sa fin fut aussi terrible que sa vie avait été coupable. Il mourut subitement dans son évêché de Lisieux, entre les bras de son barbier. Puis un jour, à la suite de l’excommunication prononcée contre lui par le pape Calixte III, lorsque les témoins de sa prévarication n’avaient pas encore tous disparu, le peuple indigné aurait, dit-on, déterré et jeté à la voirie son corps, qui avait été inhumé dans la cathédrale de Lisieux, après sa mort foudroyante survenue en 1442.

Une tradition qui a cours dans l’Église de Lisieux représente Cauchon livré sur la fin de sa vie à de cruels remords. La chapelle de la Vierge qu’on remarque dans la cathédrale de Lisieux, chapelle qui est, assure-t-on, son œuvre, aurait été érigée par lui comme monument d’expiation.

Les sentiments les plus vils dictèrent la conduite de cet ambitieux : qu’on en juge par le document suivant, qui existe en original à la Bibliothèque impériale.

Quittance fournie par Cauchon de moitié de sa gratification, pour ses négociations relatives à l’achat de Jeanne d’Arc :

Nous Pierre, evesque et conte de Beauvaiz, per de France ; vidame de Gerberoy, conseiller du Roy nostre sire, confessons 40avoir eu et receu de Pierre Surreau, receveur général de Normandie, la somme de sept cens soixante-cinq livres tournois qui deue nous estoit pour sept vint treize jours que nous affermons avoir vacquez ou service du Roy nostredict seigneur et pour ses affaires tant en la ville de Calais comme en plusieurs voiages en allant devers monseigneur le duc de Bourgogne et devers messire Jehan de Luxembourg, conte de Guise, en Flandres, au siège devant Compiengne, à Beaurevoir, pour le faict de Jehanne que l’en dit la Pucelle, comme pour plusieurs autres besongnes et affaires du Roy nostredict seigneur et aussi en la ville de Rouen par l’ordonnance et commandement du Roy nostredict seigneur et de son grant conseil ; iceulx VIIXXXIII. jours commencans le premier jour de may CCCCXXX. et finans le derrenier jour de septembre en suivant derrenier passé, inclus, au pris de C. sols tournois par jour à nous ordonnez prendre et avoir sur ladicte recepte pour la moitié de X. livres tournois par jour à nous ordonnez et tauxez par le Roy, nostredict seigneur, pour chacun jour que nous avons vacqué et vacquerons pour ses affaires ou voiage en quoy sommes présentement et jusques à nostre retour en la ville de Paris comme par lettres de tauxation du Roy nostredict seigneur données le XIVe jour dudict moys de may expédiées par le trésorier et général gouverneur des finances de Normandie, appert. De laquelle somme de VIICLXV. livres tournois nous nous tenons pour contens et bien paiez et en quictons le Roy nostredict seigneur, ledict receveur général et tous autres. En tesmoing de ce, nous avons mis à ces présentes nostre signet et saing manuel le derrenier jour de janvier, l’an mil CCCC. et trente. (Signé) P. episcopus Belvacensis.

Ainsi, en dehors de ses traitements ordinaires, qui étaient fort élevés, Cauchon reçut par jour du gouvernement anglais, du 1er mai au 30 septembre 1430, 10 livres tournois, ce qui, pour 153 jours, donne un total de 411530 livres tournois. — Nul doute que continuant de besongner en la ville de Rouen, par commandement du Roy et de son grant conseil, pour le faict de Jehanne qui se dict la Pucelle, il n’ait continué de palper la même gratification jusqu’à la fin de juin, où il mit la dernière main au procès : 270 autres jours qui, à 10 livres par jour, lui auront procuré 2700 autres livres tournois ; sommes qui représentent certainement plus de 100,000 francs de notre monnaie.

Lemaître

Le second juge, Jean Lemaître. Ce religieux, de l’ordre de Saint-Dominique, était à Rouen prieur d’un couvent de son ordre et représentant de l’Inquisition dans tout le diocèse, en vertu d’une commission que lui avait délivrée, en 1424, l’inquisiteur général du mal hérétique en France. Lorsque Cauchon fit le calcul qu’il lui serait profitable de voiler l’iniquité de son procès sous les formes tutélaires de la procédure inquisitoriale, la plus parfaite alors au point de vue des garanties dont elle entourait les accusés, il réclama avec d’autant plus d’insistance le concours de ce représentant de l’Inquisition, qu’il savait qu’il allait rencontrer en lui un homme inoffensif, étranger aux intrigues, incapable de soupçonner son mobile, et impuissant à lui créer un obstacle. Ce religieux, doux, modeste et timide, se vit arraché ainsi au silence et aux méditations du cloître, et transporté sur un théâtre pour lequel il n’était pas fait. Il ne s’y produisit qu’en tremblant, et recula devant la pensée de diriger contre Jeanne une juridiction toute de défense et de protection dont il appréciait la haute mission religieuse et sociale. Les propos qui lui échappèrent témoignent des angoisses qui torturèrent son âme. Un instant il put se croire sauvé et avec lui l’honneur de son institut, lorsqu’il excipa des termes restrictifs 42de sa commission ; mais un ordre de son supérieur lui enleva ce moyen de salut. Mis ainsi en demeure de résister, cet infortuné manqua de courage : il savait qu’un refus exposerait sa vie, il n’osa pas la risquer pour la justice ; il savait que Jeanne était innocente, qu’elle allait périr victime de son dévouement à sa juste cause, toute remplie des sentiments de la foi la plus vive : il n’osa pas entreprendre sa défense. Mais dans ces jours d’épreuve, les caractères trempés pour la lutte et la résistance ont été si rares ! Celui-ci aussi a succombé, sans que ni les menaces d’un Warwick, ni les injonctions d’un d’Estivet, ni l’autorité suprême d’un Beaufort ou d’un Cauchon puissent l’absoudre. Que serait-il arrivé cependant si, contraint de siéger ainsi, il se fut placé résolument en face des bourreaux, et s’il eût entrepris la tâche facile de démontrer qu’une cour ecclésiastique n’avait rien à voir contre une telle accusée ? Dans tous les cas, il eût appartenu à cet austère religieux de mourir pour la sainte cause du droit dont il était le défenseur naturel, au lieu d’aller ensuite cacher tristement sa honte et ses remords au fond d’un couvent de son ordre, et de finir d’une manière si obscure qu’on n’a pu découvrir encore ni le lieu ni la date de sa mort, n’ayant laissé de souvenir que cette impardonnable faiblesse.

Voici un témoignage fort grave contre le vice-inquisiteur ; c’est une ordonnance ainsi conçue :

Henry, par la grâce de Dieu, roy de France et d’Angleterre, à nostre aine et féal Thomas Blount, chevalier, trésorier et général gouverneur de toutes noz finances de noz païz et duchié de Normandie, salut et dilection. — Nous voulons et vous mandons par l’advis des gens de nostre grant conseil estant à présent par devers nous, que par nostre amé 43Pierre Surreau, receveur général de nozdictes finances et des deniers de sa recepte, faictes paier, bailler et délivrer à nostre chier et bien amé maistre Jean Lemaistre, prieur du couvent des Frères Prêcheurs de Rouen et vicaire audit lieu de l’inquisiteur de la foy, la somme de vint salus d’or, laquelle somme nous, par l’advis que dessus lui avons ordonnée et tauxée, ordonnons et tauxons par ces présentes avoir et prendre de nous pour une fois des deniers de nosdictes finances pour ses peines, travaulx et diligences d’avoir esté et assisté au procès qui s’est fait de Jehanne qui se dict la Pucelle, accusée en la matière de foy, avecques révérend père en Dieu nostre amé et féal conseiller l’évesque de Beauvais, son juge ordinaire ; et par rapportant avecques ces présentes quictance suffisant sur ce dudict vicaire de l’inquisiteur, nous vouions ladicte somme de XX. salus estre allouée es comptes et rabattue de la recepte de nostredict receveur général par nos amés et féaulx les gens de nos comptes… — Donné en nostre ville de Rouen, sous nostre scel ordinaire en l’absence du grant, le XIVe jour d’avril après Pasques, l’an de grâce mil CCCC. et trente ung, et le IXe de nostre règne. — Par le Roy, à la relacion du grant conseil estant devers luy.

Le salut d’or valant quinze sols tournois, vingt saluts d’or représenteraient cinq cents francs de nos valeurs actuelles : salaire chétif sans doute, si on le compare à celui de l’autre juge. Mais le vice-inquisiteur résidait à Rouen ; le procès ne lui occasionna ni dépenses ni pertes de temps ; il resta dans les termes stricts des travaux de son institut ; il appartenait, d’ailleurs, à un ordre voué à la pauvreté. Comment expliquer l’allocation de ce salaire, et comment justifier le vice-inquisiteur de l’avoir accepté ?

D’Estivet

Le promoteur Jean d’Estivet, dit Benedicte, chanoine de Bayeux et de Beauvais, promoteur ou procureur général 44du diocèse de Beauvais. Créature de Cauchon, fugitif comme lui, et réfugié avec lui à Rouen auprès du gouvernement anglais, au service duquel ils s’étaient compromis tous deux. — En lui remettant le soin de l’accusation, Cauchon s’est condamné lui-même ; car il connaissait pour s’en être servi à Beauvais l’homme qu’il allait mettre en œuvre. — Lorsqu’aux prétendus griefs religieux qui étaient l’objet avoué de son action, Cauchon ordonna à son promoteur de joindre une attaque contre la pureté de cette vierge sans tache, ce haut justicier des Anglais commit une faute qui tua son procès et lui aurait mérité un reproche de ses propres patrons ; car c’est là ce qui a imprimé à son œuvre un caractère particulièrement odieux. — Le haut justicier de la Terreur ne devait être ni plus mal inspiré ni plus coupable quand, dans son procès politique contre une reine de France, il imagina le calcul infâme de déshonorer la mère, attaque impossible qui fit sortir des entrailles de l’accusée un cri sublime et spontané qui traversera les siècles. — Les enquêtes de la réhabilitation représentent Benedicite comme un être vindicatif, abject et méprisable ; grossier dans ses pensées, ordurier dans son langage, incapable par sa bassesse de rien comprendre à la personnalité de sa victime, affirmant sa flétrissure morale sans y croire, et, chaque fois qu’il en trouve l’occasion, la lui reprochant en des termes qui répugnent chez un homme revêtu du caractère sacerdotal, abreuvant, enfin, la noble fille d’invectives avec un acharnement tel qu’il fallut un ordre formel de Warwick pour qu’il cessât pendant une maladie de la venir poursuivre jusqu’à son chevet. Tout était calomnie dans ses reproches, il le savait bien par l’enquête qui avait été faite à Domrémy, mais que Cauchon et lui se gardèrent bien de produire. Qui pourrait expliquer par quel trouble 45moral étrange un tel homme a pu exercer quelque action sur l’élite du clergé normand ?

Il eut une fin digne de sa vie ; peu de temps après le procès, il fut un jour trouvé mort aux portes de Rouen, dans la fange d’un bourbier.

Delafontaine

Le conseiller instructeur Jean Delafontaine. Dans la séance du 9 janvier, Cauchon eut à faire choix d’officiers pour la conduite du procès. Outre un accusateur ou promoteur, des greffiers et un huissier, il lui fallut une personne à qui remettre le soin de l’information à faire sur les griefs imputés à Jeanne par la prétendue rumeur publique. Aux termes de la procédure inquisitoriale, en effet, une rumeur publique et une information sur les faits que cette rumeur dénonçait, étaient le préalable de tout procès pour cause de foi. Cette information préparatoire nécessitait deux choses : une enquête sur les lieux mêmes, puis des interrogatoires à la suite de cette enquête. Cette double formalité remplie, les éléments recueillis par écrit, tant l’enquête que les interrogatoires, devaient être remis au promoteur pour qu’il eût à voir s’il y trouvait matière à poursuite. Jusque-là le procès était conduit d’office par l’évêque ; à partir de cet instant, si le promoteur croyait devoir y donner suite, le procès devenait ordinaire. En lisant l’œuvre de Cauchon, on verra que cette distinction essentielle a été observée : du 9 janvier au 27 mars, procès dirigé par lui d’office, ex officio ; du 27 mars au 24 mai, procès ordinaire, ordinarius, poursuivi par son promoteur. — Pour cette importante fonction de commissaire conseiller instructeur, Cauchon désigna vénérable et circonspecte personne maître Jean Delafontaine, maître ès arts et licencié en droit canon : Delafontaine accepta cette mission, et prêta, le 13 février, 46serment de la remplir en conscience. — Déjà des informations avaient été faites : par qui et sous quelles inspirations ? On ne le sait. Mais leur existence résulte de l’exposé qui fut fait par Cauchon à la réunion du 9 janvier. — On lira aux enquêtes de la réhabilitation qu’une information fut faite à Domrémy même, et de quelles précautions durent s’entourer les agents qui y procédèrent au nom de Henry VI, entre autres Nicolas Bailly, tabellion royal, et Girard Petit, lieutenant d’Andelot. Tous deux s’étaient rendus à l’improviste à Domrémy, où ils se livrèrent en grande hâte à leur travail ; car ils redoutaient les gens de Vaucouleurs, qui auraient pu leur faire un mauvais parti. On lira aux mêmes enquêtes de quelle colère fut saisi le bailli de Chaumont à la lecture du travail du lieutenant et du tabellion d’Andelot. Il avait d’abord fallu que le malheureux tabellion se rendit à Montclair pour y subir une première remontrance du capitaine qui y commandait pour les Anglais ; mandé ensuite devant le bailli de Chaumont, partout il s’était entendu traiter de traître et d’Armagnac. Et pourquoi toutes ces colères ? Parce que le lieutenant et lui avaient de bonne foi recueilli des habitants de Domrémy que Jeannette était la vertu même, une fille de bonne vie et de bonnes mœurs, une bonne catholique, fréquentant l’église et aimant Dieu. — L’information avait été ensuite apportée à Rouen par un homme considérable des Marches de la Lorraine, venu tout exprès avec l’espoir de voir ce travail consciencieux apprécié et récompensé. Mais, à Rouen aussi, il n’y avait eu que mauvais compliments à recevoir. L’évêque et d’Estivet avaient qualifié de traître et d’Armagnac ce délégué du commissaire instructeur, et lui avaient reproché de n’avoir pas fait son devoir. Quel crime, en effet ! Il avait attesté la vérité, et constaté qu’il n’y avait rien 47sur le compte de Jeanne que l’on n’eût aimé à trouver sur le compte d’une sœur ! Bref, l’évêque lui avait refusé tout salaire. Delafontaine n’en avait pas moins atteint son but : grâce sans doute aux instructions par lui transmises, l’information avait été faite de bonne foi, et la calomnie n’y avait pas eu accès. C’était en effet un honnête homme que ce Delafontaine, mais qui avait commis la faute de prêter honnêtement son concours à l’iniquité. Il comprit son erreur lorsqu’il vit le juge et l’accusateur refuser de donner aux assesseurs communication des enquêtes, et laisser dans l’ombre, anéantir même la vérité qui y était contenue. Et en effet, ces enquêtes auraient dû avoir pour résultat d’arrêter le procès dans son germe. Ici la procédure inquisitoriale avait atteint son but, donné une arme à l’innocence, et réduit à néant la prétendue rumeur publique, qui entre les mains de Cauchon n’avait été qu’un prétexte. Ces enquêtes auraient dû être insérées en tête du procès : elles furent lacérées.

Je ne sais s’il a été fait des informations à Rouen ou dans le pays de Jeanne, a dit aux enquêtes de la réhabilitation Thomas de Courcelles, un des universitaires ; quant à moi, je ne les ai jamais vues et n’ai pas souvenir d’en avoir entendu la lecture.

Et le prieur de Longueville, un des fidèles qui prirent part à la séance préparatoire du 9 janvier :

J’ai assisté à tout le procès ; j’ai bien entendu qu’il avait été question d’informations qui auraient été faites au sujet de Jeanne ; mais je ne les ai ni vues ni entendu lire.

Et enfin le greffier Manchon :

Quoiqu’il soit mentionné au procès que les juges aient fait faire des informations, je ne me rappelle pas les avoir vues ni lues ; ce qu’il y a de certain, c’est que si elles eussent été produites, je les aurais insérées au procès.

Toutes ces informations étaient à l’entière justification de Jeanne, et c’est pour cela qu’elles 48ne furent pas produites : procédé bien digne de gens qui s’étudièrent à cacher sa virginité avec le même soin qu’ils auraient mis (ils l’ont dit eux-mêmes) à divulguer sa flétrissure si elle eût existé. — Delafontaine ne pouvait continuer son concours à une œuvre conduite ainsi. Et en effet, à partir du 28 mars il cesse d’y prendre part ; son nom même ne s’y lit plus. Écoutons Ysambard de La Pierre raconter ce qui amena la rupture :

Maître Jean Delafontaine, qui était commis pour interroger Jeanne aux lieu et place de l’évêque de Beauvais, se rendit dans ce but auprès d’elle pendant la semaine sainte166, avec deux religieux de l’ordre des Frères Prêcheurs, afin de la persuader de se soumettre à l’Église. Cette démarche fut connue du comte de Warwick et du seigneur évêque, qui en manifestèrent leur mécontentement. Delafontaine fut alors pris de peur, et sortit de la ville.

Il était lié d’amitié avec Houppeville, ce prêtre courageux qui osa dire à l’évêque ce qu’il pensait de son procès, et que l’évêque fit incarcérer, quoiqu’il n’en eût pas le droit, car Houppeville n’était pas son justiciable. Delafontaine eut le courage de faire passer à Houppeville, dans sa prison, une lettre par laquelle il l’avertissait de la colère de l’évêque et lui indiquait le moyen à prendre pour sortir de ce mauvais pas, dont il fut tiré par l’intervention toute-puissante de l’abbé de Fécamp. — La mort de Delafontaine avant les enquêtes de la réhabilitation nous a privés de son témoignage, qui eût été précieux.

49IV.
Les délégués de l’Université

Au premier rang des docteurs qui vinrent au procès avec une idée arrêtée de condamnation, il faut placer les six représentants de l’Université de Paris.

Si grande lésion en la sainte foi, si énorme péril, inconvénient et dommages ne seroient advenus de mémoire d’homme, écrivait l’Université au duc de Bourgogne, si cette femme pouvoit partir sans convenable réparation.

Le gouvernement anglais n’ayant pu faire droit aux vœux de l’Université, qui étaient que Jeanne fut envoyée à Paris pour subir le jugement de l’Université tout entière réunie en assises solennelles, sous la présidence de Cauchon, celle-ci avait tenu à remettre ses pouvoirs à ses docteurs les plus autorisés, afin de paraître au procès avec un éclat digne d’elle. Et, en effet, ces docteurs tinrent à Rouen une grande place ; ils y jouèrent un grand rôle ; ils furent plus que des assesseurs, presque des juges. C’étaient des personnages de grande autorité et de grand renom : trois d’entre eux étaient déjà arrivés, les autres prétendaient aux honneurs suprêmes du rectorat. À cette époque, où l’Université avait la main dans tout, ces docteurs, expression la plus haute de ses erreurs et de ses passions, étaient des hommes politiques considérables, rompus aux affaires, mêlés aux intrigues, et portés contre Jeanne par toutes les raisons et tous les sentiments qui lui avaient valu la haine des Anglais. Il importe de dire un mot de chacun de ces docteurs, dont l’ascendant fut décisif 50sur le clergé local, élevé dans des principes d’aveugle soumission aux décisions de la haute Université.

Jean Beaupère
recteur de l’Université en 1413

À peine arrivé à Rouen, il siège comme assesseur, avec ses cinq collègues, aux séances des 13, 19, 20 et 21 février ; puis Cauchon lui remet le soin d’interroger. Il accepte avec empressement, persuadé que ces interrogatoires vont être un jeu pour lui. Il interroge solennellement pendant trois séances, les 22, 23 et 27 février, en présence du tribunal et de soixante assesseurs. Mais alors la supériorité de la jeune fille se manifeste avec un tel éclat, que Beaupère trouve la tache trop lourde, et y renonce prudemment pour redevenir simple assesseur. C’était une fille très-subtile, a-t-il dit plus tard, de subtilité appartenant à femme. Il le savait, en effet, pour en avoir fait l’expérience à ses dépens. Pendant les deux mois qui suivent, Beaupère assiste Cauchon avec beaucoup d’assiduité ; puis, le 19 avril, il se rend à Paris avec Midi et de Touraine, porteur des douze articles ; il y séjourne jusqu’au 15 mai, et revient à Rouen avec l’avis favorable de l’Université, porteur en même temps d’une lettre par laquelle celle-ci le recommandait au gouvernement anglais, lui et ses deux collègues, pour le service qu’ils avaient rendu au Roi, en affrontant à deux reprises les périls notoires d’un tel voyage. — Beaupère quitta Rouen avant la fin du procès167, pour se rendre à Bâle comme représentant de la nation de Normandie au concile, et on ne lit plus son nom à partir du 24 mai. Ce jour-là, il était allé trouver Jeanne dans sa prison pour la préparer à son abjuration, et l’avait laissée aux mains de Loyseleur, qui l’assista 51ensuite jusqu’au sermon d’Évrard. — Mort chanoine de Rouen, entre 1451 et 1456, après l’ouverture des premières enquêtes de la réhabilitation, où il a été entendu comme témoin par Guillaume Bouillé.

Pierre Maurice

Cet universitaire était un grand personnage ; au moment où commença le procès, il venait de sortir du rectorat ; il était aussi chanoine de Rouen. La part qu’il prit au procès fut très-grande. Il y fut très-assidu, et il n’y a guère de séance à laquelle il n’ait assisté. Le 23 mai, veille de l’abjuration, il fut chargé de résumer toute la cause et d’exposer à Jeanne ses manquements, il le fit avec grand appareil, dans un discours très-apprêté qu’on lira à sa date au procès, en présence du chancelier Louis de Luxembourg et de l’évêque Jean de Mailly, conseiller du Roi d’Angleterre. Ce fut à la suite de ce discours passionné que Jeanne, mise en demeure de parler, déclara froidement et avec calme qu’elle maintenait tous ses dires :

— Si j’étois en jugement, et si je voyois le feu allumé, et les bourrées allumez, et le bourreau prêt de bouter le feu, et si j’étois dedans le feu, si ne dirois-je autre chose que ce que j’ai dit jusqu’ici, et le maintiendrois-je jusqu’en la mort !

Le zèle de cet universitaire lui valut de grands honneurs : trois années après, le gouvernement anglais le nomma son ambassadeur au concile de Bâle.

Gérard Feuillet
docteur en théologie

Cet universitaire fut des plus assidus au procès depuis le 13 février, époque où les délégués de l’Université arrivèrent à Rouen, jusqu’au 18 avril, époque où il cesse de paraître, sans que les procès-verbaux en indiquent la cause. Il retourna à Paris avec les trois universitaires qui s’y rendirent à 52cette époque porteurs des douze articles, sans être revenu ensuite à Rouen avec eux. (Voir, à ce sujet, ci-après, l’ordonnance royale du 21 avril, p. 58.)

Thomas de Courcelles

Né en 1402 ; il était déjà recteur émérite à l’époque du procès. Ce fut, en effet, un des théologiens les plus distingués de son siècle. Mais il est douteux qu’il ait eu une science égale des hommes et une appréciation aussi saine des événements politiques auxquels il fut mêlé. Ce qu’il y a de certain, c’est que, ambition, calcul ou simple erreur, il se livra en aveugle, comme la plupart des universitaires, au gouvernement anglais. Son rôle à Rouen fut des plus accentuée : il fut un des rares assesseurs qui votèrent pour la torture. On a peine à concilier ce rôle avec son caractère timide, d’après les contemporains, modeste et doux. Mais alors chez ce théologien la modération n’aurait exclu ni le rigorisme ni l’absolu des principes. On regrette de voir une déclaration de lui dans l’information posthume que les propres greffiers de Cauchon eurent le courage de désavouer. Ce fut lui que Cauchon chargea, avec le greffier Manchon, de dresser le procès officiel, dont on lira plus loin la traduction textuelle. Cauchon ne pouvait mieux choisir : de Courcelles et Manchon ont fait une œuvre qui témoigne d’une rare aptitude à plier sans trop de barbarie les rigidités d’une langue morte aux actualités de la cause ; et le procès tel qu’il est sorti de leurs mains peut, à ce point de vue, soutenir la comparaison avec toute autre œuvre de ce genre. — Peu d’années après, on trouve de Courcelles représentant du gouvernement de Charles VII au concile de Bâle, où il eut le talent de faire prévaloir les principes qui devinrent ensuite la Pragmatique publiée à Bourges en 1438 : nécessité des conciles œcuméniques, droit des 53chapitres de nommer aux évêchés ; des moines de nommer aux abbayes ; abolition des réserves, des annales : tels sont las principes de la Pragmatique, constitutifs en partie de l’Église gallicane, aujourd’hui fondue sans retour dans la grande unité catholique, dont Thomas de Courcelles se trouverait ainsi avoir été, dans une certaine mesure, l’un des auteurs. — Un des phénomènes les plus inexplicables de ce siècle étrange, c’est de voir qu’après avoir joué un tel rôle dans cette grande erreur du procès de Jeanne d’Arc, où il opina pour la mesure la plus cruelle, et participé à toutes les autres fautes de l’Université auxquelles il contribua plus largement que bien d’autres, un tel homme ait pu être choisi, trente ans plus tard, pour prononcer l’oraison funèbre de Charles VII. Si ce choix fait honneur à ses talents oratoires, il ne relève, à coup sûr, ni son caractère ni la valeur morale de son temps. — Mort, dégoûté des hommes et tout en Dieu, simple chanoine de la cathédrale de Paris, en 1469.

Nicolas Midi
docteur en théologie

Universitaire des plus hostiles à Jeanne. Du 13 février au 30 mai, il ne manque pas une séance, sauf le temps qu’il passe à Paris avec Beaupère, Feuillet et de Touraine. Ce fut lui qui fut choisi, et ce choix dit tout, pour prononcer sur la place du Vieux-Marché le sermon qui servit de préambule à l’immolation. À cette malheureuse qui ne pensait plus qu’à Dieu et à son âme, il parla en termes durs, empreints d’une rigueur inexorable, qui ne se comprennent que dans une telle bouche. Il est aussi l’auteur des fameux douze articles sur lesquels ouvrirent les délibérations des consultants ; lui-même se rendit à Paris pour soumettre son propre ouvrage à l’agrément de l’Université, qui ne pouvait manquer de le lui donner, et qui le lui donna en 54effet aussi complet qu’il le pouvait souhaiter. Les contemporains n’ont pas omis de relever cette particularité, dont ils furent vivement impressionnés, que cet ennemi si acharné se vit frappé de la lèpre presque immédiatement après le procès. Il offre avec l’universitaire de Courcelles ce rapprochement qu’il fut, lui aussi, des plus empressés à saluer Charles VII. Ce prince victorieux dut, à son entrée à Paris en 1436, subir de cet universitaire une harangue dont il fit sans doute le cas qu’elle méritait.

Jacques de Touraine

Il a siégé assidûment depuis le 13 février jusqu’au 18 avril. À cette époque, il se rendit à Paris avec Beaupère, Feuillet et Midi. À partir de cette date, les procès-verbaux cessent de le mentionner. Il est possible qu’il ne soit pas revenu à Rouen, et qu’il ait laissé aux autres le risque d’être pris à leur retour par les partisans français qui couvraient les routes entre Paris et Rouen.

Parlant plus tard de tous les docteurs qui furent mêlés au procès, l’honnête greffier Manchon a dit ceci :

Les plus acharnés étaient Beaupère, Midi et Jacques de Touraine.

Lettre de l’Université à Henry VI, au procès, séance du 19 mai :

Jehan Beaupère, Jaque de Touraine et Nicole Midi nous ont donné et relaté réponse sur les points dont ilz étoient chargiez : oye icelle relacion par nos suppostz très honorés et très reverens maistres, il nous a semblé ou fait d’icelle femme avoir esté tenue grande gravité, sainte et juste manière de procéder et dont chacun doit estre bien content…

Rétribution des universitaires

On va voir maintenant avec quelle largesse le gouvernement anglais sut payer les services des universitaires :

551° Mandat de payement en faveur des six universitaires, délivré par le général gouverneur des finances, en vertu d’une ordonnance de Henry VI :

Thomas Blount, chevalier, trésorier et général gouverneur des finances du Roy nostre sire an païs et duchié de Normandie, à Pierre Surreau, receveur général desdittes finances. Veu par nous les lettres du Roy nostredit seigneur auxquelles ces présentes sont attachées soubs nostre signet, nous vous mandons que des deniers de vostre recepte vous paiez, baillez et délivrez à maistres Jehan Beaupère, Jaques de Thouraine, Nicole Midi, Pierre Morice, Girard Feuillet, docteurs, et à Thomas de Courcelles, bachelier formé en théologie, et à chacun d’iceulx, la somme de vint sols tournois pour chacun jour qu’ilz affirmeront avoir vacqué en la matière déclairée èsdittes lettres royaulx, tout ainsi pour les causes et par la forme et manière que le Roy nostredit seigneur le veult et mande par ses dittes lettres et que contenu est en icelles. Donné à Rouen, le premier jour de mars mil CCCC. et trente.

2° Première quittance, donnée le quatre mars :

Vénérables et discrettes personnes, maistres Jehan Beaupère, Jaques de Thouraine, Nicole Midi, Pierre Morice, Girard Feuillet, docteurs, et Thomas de Courcelles, bachelier formé en théologie, confessent avoir eu et receu de honnorable homme et saige Pierre Surreau, receveur général des finances du Roy nostre sire en Normandie, la somme de six vint livres tournois, en déduccion et rabat de ce qu’il leur peut et pourra estre deu à cause de certaine tauxacion à eulx faicte par le Roy nostredit seigneur ; c’est assavoir de XX. soulx tournois pour chascun d’iceulx maistres et bachelier, pour chascun jour qu’ilz affirmeront vacquer ou avoir vacqué au procès ecclésiastique commencé contre celle 56femme qui se fait appeler Jehanne la Pucelle, à compter du XVIIIe jour de février derrenier passé, inclus, jusques à leur retour à Paris. De laquelle somme de VIXX livres tournois lesdits maistres et bachelier se tiennent pour bien paiez et contens et en quictent le Roy nostredit seigneur, icelluy receveur et tous autres. Tesmoing le seing manuel de moy Jehan Thiessart, notaire du Roy, icy mis le IVe jour de mars mil CCCC. et trente.

3° Troisième quittance (la deuxième manque), donnée le neuf avril :

Vénérables et discrettes personnes, maistres Jehan Beaupère, Jacques de Thouraine, Nicole Midi, Pierre Morice, Girard Feuillet, docteurs, et Thomas de Courcelles, bachelier formé en théologie, confessent avoir eu et receu de honnorable homme et saige Pierre Surreau, receveur général des finances du Roy nostre sire, en Normandie, la somme de six vint livres tournois, oultre et pardessus deux cent quarante livres tournois qu’ils ont déjà receue pour XL. jours, en déduction et rabat de ce qu’il leur peut et pourra estre deu à cause de certaine tauxacion de XX. s. tournois à eulx faicte par le Roy nostre sire, pour chascun d’iceulx, pour chascun jour qu’ils affirmeront avoir vaqué ou procès ecclésiastique commencé contre celle femme qui se fait appeler Jehanne la Pucelle, à compter du XVIIIe jour de février derrenier passé, inclus, jusques à leur retour à Paris ; auquel procès ils ont affirmé avoir vacqué continuellement depuis ledit XVIIIe jour de février jusques au jour d’uy, et vacquent encore de jour en jour. De laquelle somme de six vint livres tournois lesdits maistres et bachelier se tiennent pour bien paiez et contens et en quictent le Roy nostredit seigneur, icelluy receveur et tous aultres. Tesmoing le seing manuel de moy, Jehan Thiessart, notaire du Roy. Le IXe jour d’avril, Tan mil CCCC. et trente ung, après Pasques.

574° Quatrième quittance, définitive et pour solde, donnée le 12 juin :

Vénérables et discrettes personnes, maistres Jehan Beaupère, Nicole Midi, Pierre Morice et Thomas de Courcelles, bachelier formé en théologie, confessent avoir eu et receu de honnourable homme et saige Pierre Surreau, receveur général de toutes les finances du Roy nostre sire en Normandie, la somme de cent deux livres tournois à eulx deue de reste, à cause de la tauxacion de XX. sols tournois à eulx faicte par le Roy nostredit seigneur, pour chascun d’iceulx, pour chascun jour qu’ils affermeront avoir vacqué ou procès ecclésiastique qui fait a esté contre ceste femme qui se faisoit appeler Jehanne la Pucelle. Ouquel procez les dessusdictz ont affermé et afferment avoir vacqué en la manière que s’ensuit :

C’est assavoir, le dit Beaupère, depuis le XVIIIe jour de février an M. CCCC. XXX. inclus jusques au XXVIIIe jour de may suivant, semblablement inclus ; auquel temps a cent jours qui, à laditte estimacion de XX. s. tournois pour chascun desditz jours, montant cent livres tournois dont il a receu dudit receveur IIIIXXV. l. tournois, ainsi reste à lui deu XV. l. tournois ;

Ledit Nicole Midi, depuis ledit XVIIIe jour de février jusques au Xe jour de juing ensievant, l’un et l’autre inclus, compris en ce son retour à Paris, ouquel temps a cent treze jours qui à l’estimacion dessusditte valent CXIII. l. tournois sur quoy il a receu dudit receveur en quatre parties IIIIXXV. l. tournois ; ainsi reste à lui deu XXVIII. l. tournois ;

Ledit Morice, depuis le XVIIIe jour de février au VIIe de juing ensievant, l’un et l’autre inclus, ouquel temps a cent dix jours dont sont à déduire XII. jours qu’il a esté absent pour ses propres besongnes et affaires : restent IIIIXXXVIII. jours qui a l’estimacion dessusditte montent a IIIIXXXVIII. l. tournois : sur quoy il a receu dudit recepveur en quatre parties LXXVI. l. tournois : ainsy reste a lui deu XXII. l. tournois ;

58Et ledit Thomas de Courcelles depuis ledict XVIIIe jour de février jusques au Xe jour de juing ensievant, l’un et l’autre inclus, compris en ce son retour, ouquel temps a cent treze jours qui à l’estimacion dessusdicte montent a cent treze livres tournois ; sur quoy il a receu dudit recepveur en quatre parties LXXVI. l. tournois : ainsy reste à lui paier XXXVII. l. tournois ; lesquels restes font ensemble laditte somme de cent deux livres tournois : de laquelle somme lesdits maistres se tiennent pour bien paies et contens et en quictent le Roy nostredict seigneur, icellui recepveur et tous aultres. Tesmoing le seing manuel de moy, Jehan Thiessart, notaire du Roy cy mis, le douziesme jour de juing, l’an mil CCCC. et trente ung.

5° Ordonnance du roi d’Angleterre qui accorde une autre gratification aux quatre universitaires Beaupère, de Touraine, Midi et Feuillet se rendant à Paris :

Henry, par la grâce de Dieu roy de France et d’Angleterre, à nostre amé et féal Thomas Blouot, trésorier et général gouverneur de toutes noz finances en Normandie, salut et dilection. Nous voulons et vous mandons que à noz bien amés maistres Jehan Beaupère, Jaques de Thouraine, frère mineur, Nicole Midi et Girard Feuillet, docteurs en théologie, lesquelx vont présentement, de par nous, en nostre bonne ville de Paris par devers nostre très chier et très amé oncle le duc de Bedford, les gens de nostre grand conseil estans illec et nostre très chière et très amée fille l’Université de Paris exposer, dire et déclairer le procès et démêlé touchant le feit de celle qui se dit Jehanne la Pucelle et tout ce qui en ceste partie a esté fait par deçà affin que sur ce lesdits de l’Université renvoyent leur délibéracion et conclusion et que, se mestier est, lesditz docteurs pour ceste cause retournent par devers nous à Rouen ou ailleurs où nous serons ; Vous, des deniers de nozdittes finances de Normandie, feites par nostre bien amé Pierre Surreau receveur général d’icelles 59paier et délivrer la somme de cent livres tournois pour une fois : c’est assavoir a chacun d’eulx vint cinq livres tournois pour les aider a supporter les frais qu’il leur conviendra faire tant en allant en nostreditte ville de Paris comme en retournant d’icelle vers nous, laquelle somme nous leur avons, par l’advis des gens de nostre grant conseil estant à Rouen, tauxé et ordonné, tauxons et ordonnons par ces présentes ; et par rapportant avecques ces présentes quictances souffisant sur ce de chacun des quatre docteurs pour sadicte part et portion seulement, nous voulions ladicte somme de cent livres tournois estre allouée es comptes de nostredict receveur général et rabatue de sa recepte par nos amés et feaulx les gens de noz comptes à Paris ausquelz nous mandons que ainsy le facent sans contredit. — Donné en nostre ville de Rouen, soubs nostre scel ordinaire en l’absence du grant, le XXIe jour d’avril, l’an de grâce mil CCCC. trente ung, et le IXe de nostre regue, après Pasques. — Par le Roy, à la relacion du grand conseil estant par devers luy.

6° Autre ordonnance qui accorde une troisième gratification à l’universitaire Beaupère, partant pour le concile de Bâle :

Henry, par la grâce de Dieu, roy de France et d’Angleterre, à nostre amé et féal chevalier Thomas Blount, trésorier et gouverneur général de toutes nos finances de Normandie, salut et dilection. — Comme puis certain temps en çà, nostre très chiere et très amée fille l’Université de Paris eust ordonné plusieurs docteurs et maistres aller au saint consil général que l’en disoit qui se devoit tenir prochainement à Balle, et entre les aultres docteurs et maistres eut ordonné notre bien amé maistre Jehan Beaupère, docteur en la faculté de théologie pour aler audit saint consil, et à cette cause se soit abillié et monté ledit maistre Beaupère de trois chevaulx comme il dit, et il soit ainsi que pour faire et ordonner le procès de Jehanne qui se dit la Pucelle nous avons eu et avons à faire de plusieurs docteurs et maistres qui sont 60de présent en ceste nostre ville de Rouen et lesquelz nous avons fait venir en ceste dicte ville et mesmement dudict maistre Jehan Beaupère lequel nous avons retenu pour vacquer et entendre à faire ledict procès avecques lesaultres, et à ceste cause aions tauxé et ordonné a chascun de eulx vint sols tournois par jour pour aider à supporter les fraiz et despens que leur convient taire pendant le temps dudict procez ; savoir vous faisons que nous, considerans les grans fraiz, mises et despens qu’il a convenu et convient faire audit maistre Jehan Beaupère à cause de sesditz chevaulx et aultrement, avons tauxé et tauxons a icelui maistre Jehan Beaupère par les présentes, la somme de trente livres tournois pour lui aider à supporter lesditz frais, mises et dépens qu’il lui a convenu faire durant le temps qu’il a séjourné en ceste dicte ville jusques a présent, oultre et par dessus la somme de XX. sols tournois par jour dont dessus est feite mention. Si vous mandons et expressément enjoignons que par nostre amé Pierre Surreau, receveur général de nozdictes finances de Normandie, vous, des deniers de sa recepte faictes paier et bailler audict maistre Jehan Beaupère ladicte somme de XXX. livres tournois, oultre et par dessus lesdicts XX. s. t. par jour… Donné en nostre ville de Rouen, soubz nostre scel ordinaire, en l’absence du grant, le IIe jour d’avril, Tan de grâce mil CCCC. trente ung et le IXe de nostre règne, après Pasques. — Par le Roy, à la relacion du grant conseil estant par devers luy.

En résumé, les universitaires ont, à eux six, reçu pendant le procès sept cent cinquante livres tournois, soit trente mille francs valeur actuelle, et ce, en dehors des bénéfices, émoluments, faveurs et hauts emplois dont ils furent comblés.

61V.
Le chapitre de Rouen

Le rôle du chapitre a été fort compliqué, mais bien des circonstances témoignent en sa faveur, si l’on veut faire la part des hommes et du temps.

D’abord, la concession de territoire dont Cauchon avait eu besoin, le chapitre ne la lui avait accordée qu’à grand-peine, et il la lui eût refusée sans la pression du gouvernement anglais. Ce n’était, en effet, un mystère pour personne que le siège de Rouen était l’objet des plus ardentes convoitises de ce prélat ombrageux, intolérant et exclusif. Un tel choix ne pouvait être du goût de la majorité du chapitre, qui eût aimé ne pas ajouter à ses titres par cette juridiction partielle qui lui donnait pied sur le terrain religieux. Beaucoup, d’ailleurs, étaient restés fidèles au chanoine Nicolas de Venderès, sur lequel le chapitre avait une première fois jeté les yeux après Louis de Harcourt, décédé en 1422, une année après que son refus de rendre hommage au Roi d’Angleterre avait valu à ce prélat l’honneur d’une expulsion et la saisie de son temporel.

À cette époque (1422) la majorité s’était portée sur Jean de La Rochetaillée, à raison de l’appui que lui avait prêté le gouvernement anglais, auquel de La Rochetaillée était ouvertement dévoué, et de Venderès avait été exclu. Mais ce choix n’avait pas mis fin aux difficultés. Promu bientôt à la pourpre, de La Rochetaillée avait obtenu 62une bulle qui l’autorisait à rester, quoique cardinal, à la tête du diocèse de Rouen. À la demande de Louis de Luxembourg et de Cauchon, évêques alors de Thérouanne et de Beauvais, déjà étroitement unis à cette date, le gouvernement anglais avait confirmé cette dispense. Mais alors un grave incident avait surgi. Le chapitre prétendit que l’élévation de l’archevêque au cardinalat avait amené une vacance et fait tomber le siège en régale, ce qui donnait au chapitre l’administration spirituelle et au Roi les revenus, et la nomination aux bénéfices étant à la collation de l’archevêque, du moins jusqu’à ce que celui-ci eût de nouveau prêté serment et rempli les autres conditions inhérentes à une vacance ordinaire. L’archevêque n’ayant pas voulu admettre cette prétention, avait soumis le différend au Parlement de Paris, qui l’avait résolu en sa faveur. Alors le chapitre avait formé opposition à l’arrêt du Parlement. Une transaction était survenue en 1427, toujours avec le concours de Louis de Luxembourg et de Cauchon, à la suite de laquelle le nouveau cardinal avait repris possession de son siège et fait à Rouen une nouvelle entrée solennelle. Mais cet accommodement avait si peu apaisé les esprits, que, pour le bien de la paix, le déplacement de La Rochetaillée avait été jugé nécessaire. En octobre 1429, une bulle l’avait préconisé archevêque de Besançon.

Voici donc où en était le spirituel à Rouen au moment où allait s’agiter le procès de Jeanne d’Arc : depuis dix-huit mois le siège métropolitain était sans titulaire ; toute l’administration appartenait au chapitre, et pour le remplacement de La Rochetaillée le champ était ouvert aux compétitions. Beaucoup restaient fidèles à de Venderès. D’autres songeaient déjà à Raoul Roussel, que le chapitre devait élire plus tard après Louis de Luxembourg, qui 63devait être nommé lui-même en 1436. Enfin, la partie remuante songeait à Cauchon, et le gouvernement anglais poussait le chapitre dans cette voie, car il avait donné cette expectative à ce prélat, comme récompense de sa servilité dans le grand procès qui à cette heure tenait tout en suspens. Cette situation devait durer une année encore, à l’époque où commença le procès.

On peut imaginer à combien de sollicitations le chapitre fut en proie ; combien d’appétits furent excités dans son sein, et quel vaste champ ce fut pour le régent, dont la politique s’entendait à exploiter les côtés bas de la nature humaine. Une confiance mutuelle absolue eût été nécessaire au chapitre pour amener dans son sein une entente qui eût pu dans le procès le conduire à quelque acte de haute vertu. Mais cette confiance était impossible, au milieu des rivalités que le gouvernement anglais savait entretenir et fomenter. Il y en avait dont toutes les vues étaient tournées vers le gouvernement anglais comme vers la source de tout bien ; d’autres, sans caractère et conviction, pour lesquels l’indépendance et la dignité du chapitre étaient des mots vides de sens, parce qu’ils ne se traduisaient pas en avantages appréciables. D’ailleurs, depuis douze ans que les Anglais étaient les maîtres, toute la faveur avait été pour la coterie qui les soutenait, et chaque vacance avait grossi le parti antinational. S’affranchir de ce joug, rester bon Français, tout subordonner à son devoir, penser, agir d’après sa seule conscience, c’était, comme il arrive toujours en pareil cas, encourir le reproche d’hostilité et s’attirer de dangereuses inimitiés. On ne peut donc s’étonner qu’en de telles circonstances le chapitre n’ait pas rompu absolument, et que les hommes honnêtes qui étaient dans son sein, disposés à n’agir que d’après leur conscience, sans aucun mot d’ordre et sans 64parti pris, aient été réduits à l’isolement et à l’impuissance.

Mais en exista-t-il, au moins, de ces âmes nobles et pures, sur lesquelles l’iniquité ne saurait avoir d’accès par les voies tortueuses et souterraines qu’elle a toujours su employer ? Disons-le à l’honneur du chapitre : oui, cet élément respectable exista dans son sein. Il y en a une preuve irréfragable : parmi les chanoines, en voici neuf qui n’ont ni siégé au procès comme assesseurs, ni pris part à aucune délibération individuelle : H. Gorieu, J. Rubé, R. de Hangest, G. le Machrier, P. de Clinchamp, R. Veret, L. Depoungh, J. Geoffroy, Guy de Besançon.

Pour quel motif restèrent-ils à l’écart ? Osèrent-ils exprimer un refus formel, ou Cauchon leur fit-il l’honneur de les exclure ? Soit l’un, soit l’autre motif, le fait est là qui parle pour eux. Si leur vote lui eût été assuré, cet homme, qui excellait à fausser la justice et qui savait requérir jusqu’à de simples prêtres ou bacheliers, n’eût pas manqué de se les adjoindre. Or, c’est bien quelque chose pour l’honneur d’une compagnie que ce tiers demeuré étranger à toute influence malsaine.

Restent, en sus des universitaires Maurice et Beaupère, vingt et un chanoines qui consentirent à prendre part au procès : J. Alespée, R. Barbier, J. Basset, G. de Baudrebosc, J. Bruillot, N. Caval, N. Coppequesne, G. Desjardins, G. du Désert, Gilles Deschamps, J. Guérin, D. Gastinel, J. Leroy, N. Loyseleur, A. Marguerie, J. Macgier, J. Pinchon, R. Roussel, J. Morellet, Pasquier de Vaux, N. de Venderès.

Plusieurs étaient des personnages considérables.

Jean Alespée

Il avait été des seize députés qui, au mois de décembre 1418, à la fin du siège mémorable qui moissonna cinquante mille habitants, étaient allés, vêtus 65de noir et en belle contenance, mettre aux pieds de Henry V la vie, l’honneur et la fortune de la noble cité ; Alespée avait eu à subir la vue de ce monarque impassible, à la contenance froide et sévère, au visage calme et mélancolique, qui se croyait une mission de Dieu pour châtier les Français et considérait Rouen comme une part de son héritage : J’aurai votre ville, avait-il dit aux députés ; je l’aurai, tenez-le pour certain, et ceux qui s’y opposeront je les traiterai de telle sorte qu’ils se souviendront de moi au jour du jugement ! Le procès fait par le régent était inspiré par le même esprit : J’étais auprès de maître Jean Alespée, chanoine de Rouen, au moment de la mort de Jeanne, a dit un des témoins de la réhabilitation ; il pleurait beaucoup, et je lui ai entendu prononcer ces mots : Plût à Dieu que mon âme fut où est son âme ! Et cependant il était un de ceux qui venaient de la condamner !

Gilles Deschamps

Il avait été aumônier de Charles VI, et devait, en 1435, être élu doyen du chapitre : fonction importante, la première après celle d’archevêque et sur laquelle les chanoines, jaloux de cette autorité qui les personnifiait, avaient pendant longtemps contesté à l’archevêque tout droit de contrôle et de regard.

André Marguerie

À la fois chanoine et archidiacre de Caux ; devenu plus tard conseiller du roi d’Angleterre.

Pasquier de Vaux

Président de la cour des comptes de Normandie, futur chancelier du roi d’Angleterre, futur successeur de Cauchon sur le siège de Lisieux, où il arriva, comme Cauchon, déserteur d’un autre siège redevenu français. Il était en effet évêque d’Évreux en 1441, lorsque Robert de Flocques168 s’étant emparé de cette ville pour Charles VII, Pasquier de Vaux refusa le serment de fidélité, ce qui entraîna sa dépossession. Circonstance 66étrange : ce fanatique de la cause anglaise devait, à vingt ans de là, mourir seul, abandonné dans son évêché de Lisieux, le jour même et à l’heure où Charles VII ferait son entrée dans cette ville.

Nicolas de Venderès

Archidiacre d’Eu, alors candidat pour la seconde fois au siège de Rouen.

Raoul Roussel

Alors trésorier du chapitre, archevêque de Rouen en 1443. Ce fut lui qui, répudiant les erreurs de son passé et devançant l’heure de la délivrance, eut l’honneur, en 1449, de préparer le retour de Rouen et de toute la Normandie à la couronne de France, sans crainte alors de Somerset et de Talbot : noble retour, patriotique action qui devait expier bien des fautes !

Délibérations et réserve du chapitre

De ces vingt et un chanoines, cinq n’avaient pas hésité à s’engager ouvertement : Barbier, Coppequesne, Loyseleur, de Venderès et Raoul Roussel lui-même. On les trouve en effet dans le petit groupe de fidèles dont l’évêque s’était entouré avant l’arrivée des universitaires, pour initier à ses vues ceux qu’il entourait d’une confiance particulière. — Parmi ces cinq, il en est un, Loyseleur, dont le nom est resté tristement fameux pour avoir prostitué son caractère sacerdotal jusqu’à s’être fait l’espion de l’évêque auprès de la jeune fille, et pour s’être montré sacrilège contre elle jusque dans la confession. — Sauf Pasquier de Vaux, dont le nom n’apparaît que trois fois dans le cours des débats, les vingt autres ont siégé assidûment ; mais à l’exception de Loyseleur, qui osa voter pour la torture et qui se couvrit d’infamie dans tout le procès, aucuns chanoines ne se sont particulièrement signalés.

Le moment des délibérations arrivé, l’évêque envoie au chapitre, avec les douze articles, sa lettre circulaire du 5 avril. Sur ce, les chanoines sont convoqués. Il semble un moment que le cœur va leur renaître. Le registre capitulaire 67atteste leurs longues hésitations. Convoqués pour le 13 avril, ils ne se trouvent pas ce jour-là en nombre suffisant ; la délibération est remise au lendemain, avec menace pour ceux qui seraient de nouveau défaillants, d’être privés de tous honoraires pendant huit jours :

… sub pœna, pro quolibet deficiente, amittendi omnes distributiones per octo dies.

Le lendemain, les chanoines se réunissent au nombre de vingt-neuf. Mais alors il se rencontre une majorité qui, trompant l’espoir de Cauchon, refuse de se prononcer ; elle veut gagner du temps et reculer la suprême iniquité qu’elle n’aura pas, hélas ! le courage de repousser. Pour cela, elle imagine l’expédient suivant : elle demande que les douze articles soient, avant tout, lus à l’accusée en français, et qu’on l’avertisse charitablement de se soumettre à l’Église ; au fond, elle déclare vouloir attendre l’avis de l’Université :

Matura deliberatione habita, per majorem partem vocum deliberatum fuit quod primitus et ante omnia assertiones per quamdam mulierem in carceribus detentam assertæ, eidem exponantur in gallico, et quod caritative moneatur de se Submittendo dispositioni Ecclesiæ ; ad finem, ut possint salubrius dare concilium, concluserunt quod dicta materia per almam Universitatem Parisiensem consulatur et visitetur, et quod dictæ Universitatis deliberatio in capitulo videatur antequam per capitulum deliberetur.

Cette délibération témoigne des répugnances du chapitre ; elle suppose une certaine indépendance, d’autant plus méritoire qu’elle contraste avec une défaillance générale. Mais qu’est devenue cette première délibération, retrouvée à sa date, après quatre siècles, dans les registres capitulaires ? À coup sûr, Cauchon en eut connaissance ; si elle eût été favorable à ses vues, à coup sûr il se fut empressé de l’annexer à son procès. Il la supprima, comme 68plusieurs autres qui lui furent contraires. C’est qu’au 14 avril, bien peu de consultants avaient déjà donné leur avis : cette réserve du chapitre, si elle eût été connue, eût été de mauvais exemple et contagieuse. Honneur au chapitre pour cet acte d’indépendance !

Mais l’évêque saura bien en avoir raison ! Prenant texte de cette délibération même, il tient, le 2 mai, une réunion solennelle où, dans ce style hypocrite qui le caractérise, il prend soin d’exhorter lui-même Jeanne charitablement ; puis, le même jour, il lui fait donner lecture des douze articles en français, et la fait exhorter, d’abord par Jean de Châtillon, archidiacre d’Évreux, ensuite par tous ceux des docteurs qui voudront essayer d’adoucir ce cœur endurci. Il demeure inflexible. Que le chapitre peut-il vouloir de plus ? l’évêque n’a-t-il pas fait tout ce que le chapitre lui a demandé ? Jeanne persiste à ne pas se soumettre : le chapitre va-t-il persister à s’intéresser à elle ? Qu’il prenne garde aux colères que son obstination peut faire naître ! Qu’il se rappelle que l’évêque a derrière lui les Anglais ! Et, en effet, c’était le seul effort dont le chapitre fût capable : le surlendemain, 4 mai, le chapitre est de nouveau convoqué ; ce jour-là, quelques voix déplacent la majorité, les mauvais éléments l’emportent. Prenant en considération cette nombreuse réunion du 2 mai :

… attenta celebri conventione prælatorum, doctorum theologiæ et juris canonici, licentiatorum in utroque jure, aliorumque virorum scientificorum secundo die hujus mensis maii solemniter celebrata…

prenant texte de cette réunion, la majorité du chapitre, sans même attendre l’avis de l’Université, formule, cette fois, une déclaration d’hérésie :

Nobis videtur fore hæretica.

C’est ainsi que le chapitre en masse se trouvera responsable de la mort de Jeanne d’Arc !

Maintenant, si l’on examine en détail les délibérations 69qui suivirent les douze articles, on constate ceci : dès le 12 avril, deux chanoines, Loyseleur et Coppequesne (une telle alliance de noms compromet gravement celui-ci) s’étaient empressés de prendre part à la délibération collective des vingt et un docteurs et licenciés qui fut la première à fulminer une condamnation expresse. À cette délibération adhérèrent bientôt dix autres chanoines : Gastinel, Basset, Maugier, Bruillot, de Venderès, Deschamps, Caval, Barbier, Alespée et Guérin ; total, douze noms. On peut le dire sans témérité : ce sont là, avec Pasquier de Vaux, Roussel et Marguerie, les chanoines qui pesèrent sur les autres, ceux qui gagnés à la cause anglaise entraînèrent le chapitre et parvinrent a constituer la majorité qui finit par engager le corps entier.

Maintenant, quelle fut la minorité qui lutta jusqu’au bout contre l’emportement des autres ? Ce seraient les neuf membres qui n’ont jamais siégé au procès ni souscrit isolément de délibération : Gorieu, Rubé, Hangest, Le Machrier, Clinchamp, Veret, Depoungh, Geoffroy, Guy de Besançon. Puis, entre ces chanoines emportés vers l’iniquité, et ces autres toujours fidèles à la justice, il y aurait eu une partie flottante, comme il en existe dans tous les corps délibérants, complice éternelle de tous les crimes, ces hommes purs et vertueux de la plaine, comme les appelait à l’heure suprême la grande victime de thermidor, qui les connaissait bien pour s’en être tant servie.

Et encore tous ces noms ne doivent-ils être classés qu’avec réserve. Un extrait des comptes du chapitre donne, en effet, à penser que les chanoines Basset et Leroy auraient été, à l’occasion du procès, tenus prisonniers dans le château où était Jeanne d’Arc, du 9 mai au 23 mai :

À messeigneurs J. Basset, official, et J. Leroy, 70promoteur, pour partie de leur dépense en la geole du chastel le IXe jour de mai, XX. livres.

Même mention, sur les mêmes comptes, à la date du 23 mai.

En résumé, un fait demeure constant : c’est qu’il a existé au sein du chapitre de Rouen une minorité qui, jusqu’au bout, refusa de s’associer aux Anglais dans leur idée monstrueuse de faire condamner pour crime d’Église une Française dont le seul tort était de les avoir vaincus.

VI.
Les chefs des grandes abbayes normandes

Rien ne démontre mieux l’habileté des Anglais que le soin qu’ils prirent d’engager dans le procès les principales abbayes normandes : Fécamp, Jumièges, le Bec, Saint-Ouen, Saint-Georges de Boscherville, la Trinité du Mont-Sainte-Catherine, Mortemer, Cormeilles, Préaux, et la plus célèbre de toutes peut-être, l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Elles sont au procès, ces maisons plus que féodales, avec lesquelles le gouvernement anglais avait dû compter ; elles y sont en la personne de leurs abbés, dont plusieurs portent la crosse et la mitre, ce qui les constitue indépendants des évêques, dont ils marchent les égaux.

Le Mont-Saint-Michel

L’abbaye du Mont-Saint-Michel au péril de la mer, située à l’autre bout de la Normandie, au milieu des sables (Sanctus Michael in periculo maris). Elle n’était pas anglaise, 71cependant, et elle ne devait jamais l’être, cette abbaye fameuse, ce lieu de pèlerinage, rendez-vous de l’Europe entière, cette basilique sublime élevée par la foi du moyen âge au glorieux patron du royaume de France. À cette époque-là même, ses moines continuaient leur lutte héroïque avec le concours d’une poignée de Bretons et de Normands venus sur cette terre vierge et sainte chercher refuge contre la domination des conquérants. Sous la conduite de Jean Gonault, l’un d’eux, ils avaient engagé au duché de Bretagne tout ce qui leur restait de croix, de calices, de chapes et de mitres, et, au prix de ce sacrifice, obtenu les ressources nécessaires à la défense de leur rocher, dont était chargé Louis d’Estouteville, le fils de celui qui, en 1415, avait soutenu dans Harfleur un siège héroïque contre toute l’armée de Henry V, et le propre frère de celui qui devait s’immortaliser par la réhabilitation. Du haut de leur île, que dominent aujourd’hui encore leurs constructions si hardies et leur église séraphique, ils devaient tenir jusqu’au bout contre les assauts des Anglais, qui vinrent à diverses reprises se briser contre leurs murailles au nombre de plus de vingt mille.

Angli montem archangelicum ope angelica custoditum vi capere non potuerunt, longa obsidione et machinis admotis169.

Et c’est pendant cette défense héroïque, qui durera encore vingt ans et finira par lasser les agresseurs, que l’on voit, ô honte ! parmi les suivants de Cauchon, l’abbé du Mont-Saint-Michel, Robert Jollivet. C’est qu’après avoir lutté vaillamment, cet abbé avait perdu courage quand il avait vu toute la Normandie conquise. Abandonnant alors la cause nationale, que ses moines devaient continuer de défendre, il était venu faire cause 72commune contre eux avec les Anglais, auxquels il avait livré toutes les richesses et tous les revenus de l’abbaye, laissant ses religieux dans la détresse la plus complète.

Abbatiæ fructibus a Roberto assumptis, extrema laborabant inopia monachi170.

Ceux-ci citèrent Robert devant le concile de Bâle, refuge suprême alors de tous les persécutés :

Robertum omnia deglutientem.

Et le concile le condamna à fournir le nécessaire a ses moines :

… jussus quidem est necessaria monachis administrare.

Mais fort de l’appui des Anglais, Robert dédaigna l’ordre du concile :

Anglorum fretus potentia, mandatum concilii posthabuit.

Il existe des lettres par lesquelles Henry VI mande de mettre aux mains de Robert, pour par lui les posséder, en user et en jouir comme bon lui semblera, tous les fruits, provenances, revenus, profits, émoluments et arrérages appartenant à l’abbaye :

Mandamus vobis et vestrum cuilibet ut Robertum fructus, obinventiones, redditus, proficua, emolumenta ad abbatiam Montis Sancti Michaelis pertinentia, nec non arreragia, habere et eis uti et gaudere permittatis171.

Mais ceux-ci avaient autrement encore récompensé sa trahison ; ils l’avaient nommé conseiller du roi d’Angleterre et chancelier de Normandie. Combien son âme dut souffrir alors ! La cause de Jeanne d’Arc, c’était la cause du Mont-Saint-Michel, la cause de ses frères et de tous ceux qui persistaient à lutter contre les conquérants. Du moins ne le voit-on intervenir qu’à la fin, à la séance du 24 mai, comme si ce semblant de rétractation eût dû être une excuse pour sa propre lâcheté ! Robert Jollivet mourut à Rouen en 1444, et y fut inhumé dans l’église Saint-Michel, une dépendance de 73l’abbaye, à quelques pas seulement du lieu où Jeanne avait été brûlée172.

Après sa mort, les moines eurent à procéder à l’élection d’un nouvel abbé : leur choix tomba unanimement sur le courageux Jean Gonault, qui depuis vingt-cinq ans était à la tête de l’abbaye avec le titre de grand vicaire que lui avait reconnu le saint-siège. Ce choix, certes, n’était que justice. Mais, par l’intervention d’un pouvoir supérieur, l’effet de cette élection fut entravé,

… interveniente graviori potestate, hujus electionis cursus interceptus est173.

En effet, Charles VII, dans l’ignorance, il faut le croire, de cette élection, demanda l’abbaye en commende pour le cardinal d’Estouteville, qui, sept ans plus tard, devait avoir aussi l’archevêché de Rouen. Les raisons que faisait valoir Charles VII étaient puissantes. Le pape Eugène III, croyant que la vacance existait pleinement,

… siquidem vacante monasterio…

fit, à tort ou à raison174, droit à cette requête royale, par les motifs suivants, pris surtout dans la lettre de Charles VII,

… tam per litteras regis quam alias…

que le monastère du Mont-Saint-Michel, situé sur un point élevé et très-fortifié, sur les frontières du royaume, demandait à être bien gardé, qu’il y fallait une personne vaillante et fidèle, en état de défendre par lui et les siens le monastère, toute la région et toutes les forteresses qui en dépendent, qu’on ne pouvait dès lors mieux faire que d’en confier la commende au cardinal d’Estouteville, dont un frère et un cousin avaient par leur vaillance sauvé le monastère et ses dépendances des attaques de l’ennemi.

Pro eo quod certificati fuerimus 74dictum monasterium esse in loco eminenti et forti et quod bona et diligenti custodia egeret, cum esset situm in confinibus regni, essetque propterea necessarium inibi fore personam fidelem et potentem quæ per se et suos monasterium totumque locum cum suis munitionibus custodiret, neque id melius posse fieri videretur quam crederetur in commendam præfato cardinali cujus frater et consanguineus monasterium, montem, locum et munitiones annis pluribus viriliter et strenue a cunctis hostilitatum incursionibus præservarunt175.

Mais quand d’Estouteville fut pour prendre possession, il se trouva en face de l’héroïque Gonault. D’Estouteville en référa à Rome. Gonault, lui, en référa d’abord à l’ordinaire du lieu, qui était l’évêque d’Avranches, dans le diocèse duquel l’abbaye était située, puis à l’archevêque de Rouen, métropolitain ; puis enfin, circonstance digne d’être relevée, à l’archevêque de Lyon comme primat des Gaules,

… ut Galliarum primas176.

Avertis du choix fait par Rome, aucun de ces trois prélats ne voulut en connaître, et chacun renvoya l’affaire an jugement du saint-siège. Après avoir attendu vainement pendant six mois que Gonault et ses électeurs lui adressassent des explications à l’appui de leur recours,

… expectatis dicto electo prætenso et suis electoribus per sex menses continuos…

le Pape, par une bulle du mois d’août 1445, cassa l’élection de Gonault. Peut-être le résultat eût-il été autre, si les religieux eussent entrepris devant le Saint-Père la défense de leur élu. Le choix de Gonault se justifiait, en effet, par toutes les raisons qui motivèrent le choix de d’Estouteville. Car où trouver un homme plus énergique 75et plus en état de défendre la sainte montagne que celui qui, loin de céder à la contagion de l’exemple, avait pendant plus de vingt ans repoussé les Anglais ? La nomination de d’Estouteville, il est vrai, ne se justifiait pas moins : on récompensait en lui le courage et les services de son frère, ses propres services, son dévouement à la cause nationale ; Rome dotait le Mont-Saint-Michel d’un abbé, commendataire, il est vrai, et trop haut placé pour y pouvoir résider longtemps, mais éclairé, ami des arts et de l’étude, et qui a beaucoup fait pour ce monastère illustre, auquel il a eu la gloire d’imprimer le sceau suprême de la beauté, en y faisant construire le chef-d’œuvre qui le couronne et qui, de nos jours encore, s’appelle la merveille.

Un fait à relever ici, c’est que l’institution de l’ordre de Saint-Michel par Louis XI eut pour cause la double intervention de saint Michel auprès de Jeanne d’Arc et en faveur du mont séraphique :

Ludovicus XI ordinem equestrem instituit in honorem sancti Michaelis protectoris Francorum contra Anglos, durante longo et difficili bello, cujus suasu et ope Joanna Puella tam necessariam et opportunam rebus Francorum operam attulit… et quod montem sacrum in quo ipse Archangelus apparuit ac coli voluit, nunquam permisisset in Anglorum manus et spolia venire177.

Comment, avec une origine si nationale, un tel ordre a-t-il pu disparaître ?

L’abbaye de Fécamp

Au diocèse de Rouen. À cette époque, cette abbaye, aussi ancienne déjà que célèbre, prétendait primer toutes les autres : elle ne devait par la suite céder le pas qu’à une seule dans toute la Normandie, 76à l’abbaye de Saint-Ouen, ce qui ne devait même avoir lieu pour la première fois qu’aux échiquiers de la province, en 1452, 1453 et 1456.

Le chef de cette puissante maison, qui se croyait sans égale, était alors Gilles Duremort. Il appartenait corps et âme aux Anglais. Conseiller du roi d’Angleterre et en même temps l’élève et l’ami de Cauchon, il avait pour celui-ci un dévouement aveugle, et ce dévouement le perdit.

In mandatis vestris exsequendis, præceptor singularissime, posse deficere poterit, non voluntas178

lui écrivait-il en lui envoyant la délibération par laquelle il condamnait Jeanne d’Arc ; et il signait ainsi :

Vestræ reverendissimæ paternitatis discipulus, Ægidius Fiscampnensis.

Cet abbé devait être et fut en effet un des meneurs. Après avoir pris part dans le sein du grand conseil aux négociations qui eurent pour objet l’achat de Jeanne, le choix du tribunal et tous les autres préliminaires, on le voit siéger dans la séance intime du 9 janvier, où l’évêque, entouré de ses fidèles, concerta la ligne à suivre. Depuis, il n’y a guère de séance à laquelle il n’ait assisté, et l’honnête Massieu le signale avec raison parmi les plus acharnés. Ce fut pour le récompenser de son zèle qu’il reçut bientôt après l’évêché de Coutances.

Mort à Rouen en 1444, et inhumé en cette ville dans l’église du prieuré de Saint-Lô179.

L’abbaye de Jumièges

Au diocèse de Rouen. Une des perles de la couronne bénédictine, refuge illustre des lettres et des arts, centre fécond de civilisation et de lumière. Dévastée à ce point par les Anglais que le personnel 77des moines s’y trouva réduit à quatre. Elle avait pour chef, au moment du procès, Nicolas Leroux, qui, comme Gilles Duremort, avait dû aux Anglais sa crosse abbatiale. Pour mieux accentuer son dévouement, c’était aux mains de Cauchon qu’il avait prêté son serment. Duremort et lui intervinrent au même titre et avec le même zèle.

Ægidius, abbas Fiscanni, una cum Nicolao Gemeticensi abbate, adstitit injustæ condemnationi Johannæ, Puellæ Aurelianensis, per Petrum Cauchon, Belvacensem episcopum180

Ils se trouvèrent ensemble le 9 janvier parmi les exaltés qui arrêtèrent avec l’évêque :

… modum et ordinem agendorum.

Les choses ainsi concertées, le reste ira de soi et sera de pure forme. Mais Nicolas Leroux aura soin de se trouver à toutes les séances pour assurer la volonté dont il a les secrets. Nicolas Leroux suivra de bien près sa victime. Il mourra le 16 juillet, moins de trois mois après, sans avoir reçu la récompense de sa servilité, laissant son abbaye dans un tel état de misère et de ruine, que les quelques moines qui avaient échappé aux massacres durent procéder à l’élection de son successeur à Rouen, où ils avaient cherché refuge :

… qui illuc ob bella se receperant181.

Lorsqu’il vint à quelque temps de là prendre possession de son abbaye, il put tenir le même langage qu’un autre abbé de ce temps arrêté par les Anglais et jeté dans les prisons de Rouen : redevenu libre après huit ans de captivité, quand cet abbé alla reconnaître

… l’estat de son monstier, ne treuva ni denier, ni maille, ni pain, ni vin, ni quelque chose du monde pour vivre, ni por gens, ni por bestes, ains treuva tout plein de fiens l’église, le cloistre, etc., etc.182

Semblables à la tempête, les Anglais 78avaient passé par là et tout ravagée :

… ab Anglis ingruerat tempestas quæ villas omnes attriverat183.

Ob bella inter Anglos et Gallos exorta, omnia deperdita et oblivione deleta184.

En vérité, les Normands n’avaient guère amoncelé plus de ruines lorsqu’ils avaient au neuvième siècle conquis la noble abbaye, qui les avait bientôt conquis à son tour. — Redevenue française en 1449, Jumièges retrouva encore une fois son lustre et sa splendeur. Elle fut fière de recevoir dans sa vaste enceinte Charles VII vainqueur des Anglais et libérateur de la Normandie. Il y goûtait un repos bien gagné, quand vint à mourir Agnès Sorel, qui résidait à une faible distance dans son manoir du Mesnil. Indulgente à l’excès pour de royales faiblesses, la noble abbaye voulut bien être l’asile des cendres d’Agnès en même temps qu’elle fut l’héritière de son opulente fortune.

Apud Gemeticum sepulturam nacta est Agnes Surelle quæ ingentia huic cœnobio contulit bona, inter quæ extat Mesnillum subtus Gemeticum185.

Et jusqu’à la fin du siècle dernier, on put lire dans sa vaste basilique une épitaphe singulière inscrite en vers sur son tombeau, entre autres les trois suivants :

Hic jacet in tumba mitis simplexque columba…

Bella fui quondam, Agnes nomine, regia pellex :

Nunc tumulo vermes turpe cadaver alit186.

Vers qui peuvent se rendre ainsi :

Ici repose dans la tombe

Une douce et simple colombe…

Agnès était mon nom ; autrefois je fus belle

Et maîtresse d’un roi : dans la tombe cruelle

Mon cadavre aujourd’hui sert de pâture aux vers.

79Mais revenons à notre sujet.

L’abbaye de Préaux

Près de Pont-Audemer, au diocèse de Lisieux. Elle avait alors ce privilège inouï qu’aucun habitant de la ville de Pont-Audemer n’avait droit de loger aucun clerc ni religieux sans la permission de l’abbé, et sans lui non plus aucune église ou chapelle ne pouvait être bâtie dans la ville. — Jean Moret, abbé de Préaux, a siégé assidûment au procès et prêté à l’évêque de Beauvais un concours empressé.

L’abbaye de Mortemer

L’abbaye de Mortemer, de l’ordre de Cîteaux, au diocèse de Rouen. Fondée en 1124 dans le Vexin français, au lieu même où Guillaume le Conquérant avait, en 1054, vaincu le roi de France Henri Ier ; agrandie ensuite et enrichie par la protection des ducs de Normandie et par les faveurs de la reine Mathilde. — Guillaume, le chef de cette abbaye, n’a siégé que trois fois, mais aux trois dates importantes, les 19, 24 et 29 mai. Le gouvernement anglais s’était assuré son concours par une libéralité toute récente :

Sachez, disent des lettres royales datées de la huitième année du règne, sachez que de notre grâce spéciale, […] nous avons concédé à notre bien aimé en Christ l’abbé de Mortemer et à son monastère (qui doit sa fondation à nos ancêtres autrefois rois d’Angleterre et ducs de Normandie, et qui est placé sous notre patronage) tout le temporel, quel qu’il soit, ayant appartenu à ladite abbaye, situé dans le duché de Normandie et dans les autres parties du royaume de France qui nous sont soumises187

L’abbé pouvait-il moins faire que de condamner une jeune fille coupable d’avoir osé lutter contre un gouvernement si généreux ?

80L’abbaye de Saint-Georges de Boscherville

Au diocèse de Rouen. Son chef était depuis 1417 Jean l’Abbé, dit Jean de Rouen, qui devait la diriger jusqu’en 1444. On le trouve avec son titre d’abbé de Saint-Georges en tête des vingt-quatre commissaires signataires de la capitulation qui avait, en 1418, livré Rouen aux Anglais. Son abbaye, par suite des guerres du temps, avait été pillée comme les autres :

bellicis cladibus pervasa fuerant prædia188.

Il n’a pris part qu’à deux réunions, et seulement au début du procès, le 24 février et le 3 mars. Sa sympathie pour l’accusée s’y serait-elle manifestée et lui aurait-elle attiré quelque disgrâce ? On le pourrait croire, et ainsi s’expliqueraient, d’une part, son absence à partir du 3 mars, d’autre part, la saisie du temporel de son abbaye pratiquée sur lui par les Anglais, sans doute par suite de quelque manifestation hostile de lui ou de ses religieux. Mais dans cette célèbre maison, l’ordre et le respect de la règle devaient renaître. En 1450, après la délivrance de la Normandie, on vit le successeur de Jean l’Abbé prendre des mesures pour alléger les travaux spirituels de ses moines, qui succombaient sous le fardeau des psaumes, suffrages, prières, litanies et autres œuvres pies, dont la piété des fidèles les avait chargés. Il avait eu aussi à revendiquer les biens de l’abbaye ravis et dispersés pendant trente-six années de guerres et de désordres, et avait pu remettre le temporel de l’abbaye sur l’ancien pied :

Cum cœnobii facultates ob triginta sex annorum bella vehementer accisas ingemisceret, redimendis villis et recuperandis prædiis animum admovit, profecitque adeo ut superiorum temporum injurias quodammodo sarciret plurimumque fœnus exsolveret189.

Par les revers 81qui étaient venus frapper ces grands établissements qui avaient pour les défendre le prestige de la foi et l’influence si puissante alors de l’Église, qu’on juge des souffrances et des déprédations que le peuple et les petits propriétaires eurent à supporter des Anglais !

L’abbaye de la Trinité du Mont-Sainte-Catherine

L’abbaye, dont la forteresse couvrait Rouen du côté de Paris, avait soutenu contre l’armée de Henry V un siège glorieux. Par une nuit obscure, les Anglais étaient parvenus à franchir ses fossés et à planter leurs échelles contre ses murailles, lorsque la garnison réveillée en sursaut les avait culbutés. Mais ils avaient pu se retrancher entre la forteresse et la ville, et s’emparer d’une redoute située sur un point qui tenait la forteresse en échec. Après un siège régulier d’un mois, dans le cours duquel l’abbaye avait été en partie ruinée, les assiégés avaient obtenu une capitulation qui avait mis aux mains des Anglais toutes leurs richesses, leurs livres, joyaux, ornements et reliques. Cette abbaye avait alors pour chef Guillaume Lemesle, que l’on trouve six mois après parmi les commissaires envoyés à Henry V pour traiter de la reddition de Rouen. — En 1427, Guillaume Conti était devenu le successeur de Guillaume Lemesle comme abbé de la Trinité, et c’est Guillaume Conti et non Guillaume Lemesle qui a représenté au procès l’abbaye de la Trinité. (Nous allons retrouver dans un instant Guillaume Lemesle y siégeant aussi, mais comme abbé de Saint-Ouen). — Guillaume Conti n’a assisté qu’à cinq séances, et la dernière fois le 1er mars.

L’abbaye de Saint-Ouen, de Rouen

Cette puissante maison avait alors pour chef un intrus, Guillaume Lemesle, dont nous venons de parler, qui a pris au procès une part 82active. On l’y voit, en effet, aux dates les plus importantes, au 2 mai, jour où Jeanne reçut une admonition publique ; au 24 mai, sur le propre terrain de l’abbaye qu’il avait prêté aux Anglais ; au 29 mai, où il partagea l’avis ouvert par l’abbé de Fécamp d’abandonner Jeanne au bras séculier comme relapse. Guillaume Lemesle était, nous venons de le voir, abbé de la Trinité du Mont-Sainte-Catherine, lorsque cette abbaye avait été en 1418 assiégée et prise par les Anglais : cet abbé était Français alors et dévoué à la cause nationale. Mais depuis ses sentiments avaient bien changé. Comme chez bien d’autres, son patriotisme n’avait pas tenu contre l’adversité. On l’avait vu se rallier à la cause étrangère et en devenir le serviteur empressé. En 1427, les Anglais eurent besoin de mettre à la tête de la grande abbaye de Saint-Ouen un chef sur qui ils pussent compter. Grâce à l’appui de l’archevêque La Rochetaillée, tout dévoué aux Anglais, ce fut Guillaume Lemesle, abbé de la Trinité, qui fut choisi du vivant même du titulaire Jean Richard, qui se vit sans droit dépouillé de sa dignité pour être resté libre et indépendant. En effet, ce Jean Richard était un Français fidèle, reconnaissant des bienfaits dont Charles VI avait autrefois comblé son abbaye,

… carissimus Carolo sexto regi190.

Jean Richard se hâta de déférer au concile de Bâle l’excès de pouvoir dont il était victime, et de là résulta un procès considérable :

… litigium non parvum191.

Mais l’appel de Jean Richard n’avait pas encore reçu de solution à l’époque du procès de Jeanne d’Arc, et Guillaume Lemesle dut à cette circonstance d’y être appelé. Il le dut bien plus encore à ses sentiments politiques. Car on peut l’affirmer : si Jean Richard eût été alors en possession 83de Saint-Ouen, il n’eût pas été convié au procès. Qu’on passe en revue les dix abbés qui furent choisis parmi les soixante chefs d’abbayes normandes, on surprendra la cause qui leur valut ce triste honneur. Capitulations de conscience, lâchetés, intérêt, ambition, abjection morale quelconque, telles furent les mobiles qui, en cette circonstance comme en toute autre semblable, fournirent des juges contre la vertu. Mais, disons-le bien haut, à coté des Jollivet, des Duremort, des Lemesle et des Leroux, il existait un grand nombre de chefs d’abbaye restés purs et inaccessibles. Ceux-là, les Anglais les tinrent à l’écart ; ils firent plus, ils les emprisonnèrent. Comme il leur fallait une condamnation à tout prix, ils eurent soin de s’entourer d’hommes pour lesquels le procès ne fut pas affaire de justice ; aussi peut-on affirmer a priori l’indignité de tous ceux qui furent choisis pour composer l’odieux tribunal…

Revenons à Jean Richard. Ce ne fut qu’en 1434 que cet honnête religieux fut, à la demande formelle des Pères du concile, réintégré par le Pape dans sa dignité d’abbé. Il la conserva ensuite assez de temps pour assister à la chute de la puissance anglaise et prendre part, en 1449, chargé d’ans et de vertus, à l’entrée, triomphale de Charles VII, auquel il offrit une hospitalité somptueuse, en souvenir des bienfaits dont les rois de France avaient de tout temps comblé son abbaye.

L’abbaye du Bec

Alors an diocèse de Rouen, aujourd’hui d’Évreux. L’asile des lettres et des sciences, l’école la plus célèbre de la Normandie, qu’illustrèrent Lanfranc et saint Anselme, et d’où sortirent plusieurs papes ; le dépôt de nos traditions nationales.

Quelques détails sur le régime de cette abbaye feront 84comprendre les épreuves que ces grands établissements eurent à traverser sous la domination anglaise, et leur état de soumission forcée à l’époque du procès.

Lorsque Henry V eut pour la seconde fois envahi notre territoire en 1417, et fait en six mois la conquête de toute la basse Normandie, à l’exception du Mont-Saint-Michel, l’obstacle le plus sérieux qu’il rencontra dans sa marche audacieuse de Caen sur Rouen fut l’abbaye du Bec. Cette illustre maison, qui avait fourni à l’Angleterre la plupart des grands hommes qui l’ont civilisée, était alors à son apogée de prospérité et de gloire. À la nouvelle de l’approche des Anglais, ses vassaux étaient venus en foule sous ses murs chercher refuge pour eux et leurs biens.

Quo tempore omnes fere habitatores circa Beccum se cum suis bonis in fortalitium Beccensis cœnobii receperunt in magna quantitate192.

Comprenant leur double devoir de protection envers leurs vassaux et de dévouement au roi de France leur suzerain, les moines, en même temps qu’ils étaient venus au secours des populations voisines, avaient mis l’abbaye sur un pied complet de défense. Ils avaient fait plus : toutes les constructions qui auraient pu favoriser les approches de l’ennemi, et qui avaient été élevées en dehors de l’enceinte fortifiée, par suite de l’extrême confiance née d’une longue paix, ils les avaient détruites. À leur extrême déplaisir, il leur avait fallu anéantir une foule d’édifices dus à la piété des siècles, une hôtellerie pour les voyageurs, une aumônerie, une léproserie appelée la Malemaison :

Et tunc, consilio omnium, destructa sunt multa ædificia ipsius abbatiæ extra propugnacula existentia, aula scilicet, dicta la Malemaison, domus hospitum, 85eleemosynæ domus, etc., etc., : quæ monachis summum attulere dolorem.

Au milieu de ces préparatifs de défense, des soucis et des charges nées de cette situation, le chef de l’abbaye, Guillaume d’Auvillars, était mort,

Circa quod tempus, dominus Guillelmus abbas ex hujusmodi incommodis valde anxius in morbum incidit, ægrotavit per quatuor menses et finem vivendi posuit.

L’élection de son successeur avait eu lieu à Rouen, et les suffrages étaient tombés sur Robert Vallée, le propre neveu de d’Auvillars. L’état de guerre et les incursions des Anglais l’ayant empêché d’entrer en possession de son abbaye, Robert s’était rendu à Paris dans l’attente des événements.

Mais sur ces entrefaites, l’avant-garde anglaise, sous le commandement du duc de Clarence, s’était montrée sous les murs de l’abbaye, qui avait refusé de lui ouvrir ses portes ; les Anglais en avaient fait le siège, et pendant un mois l’abbaye avait résisté avec succès, donnant à la grande cité de Rouen un répit dont elle avait su profiter. Mais enfin l’abbaye avait été prise et pillée.

Interim Thomas dux Clarensiæ cum exercitu Beccum venit et obsidione cinxit fortalitium… in ingressu ejus omnia direpta sunt.

Irrité de cette longue résistance, Henry V avait saisi le temporel de l’abbaye, et laissé pour la tenir en respect vingt de ses cavaliers et soixante de ses terribles archers. Ceux-ci, devenus les maîtres, avaient mis la main sur tout.

Rex […] ibi constituit ad custodiam arcis viginti equites cum sexaginta sagittariis qui omnes acceperunt provisiones cœnobii.

Le temporel de l’abbaye étant aux mains du Roi, les moines se trouvèrent réduits aux plus dures extrémités.

Omnia temporalia erant sub manu Regis… tanta pressi sunt tribulatione monachi ut vix explicari possit.

86La ville de Rouen étant tombée l’année suivante au pouvoir des Anglais, Robert avait dû, bon gré mal gré, venir prêter serment de fidélité. Gagné par cet acte de soumission, Henry V avait rendu son temporel à l’abbaye et rappelé les Anglais qui y tenaient garnison, hormis quelques-uns marchant sous la bannière du duc de Clarence, qu’il y avait laissés pour la défense de son droit :

Mitigatus Anglus clausos cœnobiales proventus sua manu abbati reddit liberos, revocatis stipendiariis quos illic statorios constituerat, relictis tamen nonnullis e signo Clarensi qui jus suum tutarentur.

Peu de temps après, Robert, à la grande joie de ses frères, avait repris possession de son abbaye. Il avait rallié ceux de ses moines que la misère et les persécutions avaient dispersés, et s’occupait de rétablir l’ordre dans leur pieux asile dévasté, lorsque, trois ans après, un autre événement était survenu qui avait été la source de malheurs autrement graves. Des intelligences ménagées avec les gens de l’abbaye ayant permis aux Français de s’y introduire, les Anglais surpris un matin n’avaient eu que le temps de se jeter dans le donjon.

Prodeunte molitore, introducti sunt Franci sub aurora in arcem Beccensem : tunc statarii milites Clarenses coguntur statim in validiorem turrim se recipere.

Les Français auraient pu les y forcer ; mais comptant sur le succès, ils avaient cru pouvoir temporiser. La nuit suivante, trois cents archers des garnisons de Bernay et d’Harcourt venus au secours des Anglais, avaient pu pénétrer dans le donjon : les Anglais étaient alors redevenus les maîtres.

Galli brevi gloria inflati, turrim expugnare negligentes, veloci nuntio Bernaii et Harcurii in opportunum subsidium trecentos introducunt… cæde promptissima Galli profliguntur.

87Furieux d’une telle trahison, dont ils avaient accusé les moines, les Anglais avaient fait de ces malheureux un affreux massacre ; deux avaient été tués au pied des autels : tout avait été pillé, saccagé ; les trésors du monastère enlevés ; croix, calices, ciboires, reliquaires, chasses, ils avaient mis la main sur tout, sans même s’arrêter devant le tombeau de la reine Mathilde, leur ancienne souveraine, qu’ils avaient dépouillé des lames d’argent qui en faisaient la richesse et la beauté.

In monachos culpam retorquentes, plurimis passim a se vulneratis, duos violenter gladio ad ipsam aram transverberant : officinas inde perlustrant, thesauri loca, ornamenta templi, calices, capsum quoque qua sanctissimum sacramentum reconditur, audaci manu rapiunt, insuper et sepulchrum D. Mathildis spoliaverunt.

Sur un ordre du comte de Salisbury, Robert Vallée avait été arrêté comme auteur de cette trahison, et conduit, chargé de chaînes, à Rouen, où il avait été jeté en prison.

Abbatem ipsum, tanquam proditionis authorem vinculis subactum comes Sarisburiensis Rothomagum perducit ubi per menses quinque vinculis onustus, permansit in custodia.

Sa culpabilité n’ayant pu être établie, force avait été de le relâcher. Les biens de l’abbaye, confisqués une seconde fois, avaient été encore une fois rendus, et permission avait été donnée aux moines de rechercher les richesses enlevées à leur église ; mais ils n’avaient pu en recouvrer qu’une partie.

Rex, agnita abbatis innocentia, dedit litteras quibus fas erat omnia bona monasterii recuperare si quae possent reperiri, quia omnibus mobilibus spoliata fuerat ecclesia : quorum pars aliqua, sed minor, restituta est.

Pour éviter toute nouvelle résistance, le Roi avait ordonné que l’abbaye fût démantelée et ses défenses rasées. Le conseil royal était allé plus loin : considérant 88l’église elle-même, cette gloire de l’abbaye, que tant de générations de moines avaient élevée avec amour, comme pouvant servir aussi de défense, le conseil royal en avait également prescrit la destruction. Heureusement Dieu changea le cœur du Roi, qui finit par ordonner sa conservation.

Rex præcepit ut destrueretur arx cum omnibus propugnaculis […] imo et ipsum regium consilium decrevit ut ipsa ecclesia destrueretur […] sed divino consilio mutatus Rex domum Dei illæsam servavit, arcem vero jussit solo adæquari.

Voilà donc les fortifications détruites, et l’abbaye déchue de toute splendeur et de tout prestige. Néanmoins, l’abbé en reprend tristement possession : il commence par réconcilier avec Dieu son église souillée du sang innocent de ses moines ; puis il rallie son troupeau dispersé. Comme la fourmi dont un pied brutal a détruit l’édifice, les voilà qui se remettent à construire, et qui, en même temps, toujours pénétrés de leurs devoirs spirituels, reprennent en main la grande cause des libertés de l’Église, tout autant du moins que le permet la difficulté des temps.

Post ecclesiæ reconciliationem, prædictus abbas rediens ad monasterium cœpit domos aliquas reedificare, insuper et pro temporis opportunitate libertates Ecclesiæ deffendere.

Mais les dangers de la guerre continuent. Ils sont tels que Robert ne juge pas assez sûr le séjour de son abbaye ouverte de toutes parts et privée désormais de toute défense ; et tant pour sa propre sûreté que pour sauver le peu de biens que l’abbaye a pu récupérer, il juge prudent de revenir habiter Rouen, où il meurt l’année même et quelques mois avant le procès de Jeanne d’Arc, l’âme ulcérée, le cœur abattu à la vue de toutes ces calamités.

Cum propter bellorum pericula non auderet in cœnobio habitare, 89eum oportuit Rothomagi manere pro securitate sua : tum demum Rothomagi moritur multis afflictus ærumnis, anno 1430.

Cette même année, l’élection de son successeur a lieu, mais à Rouen, à cause de la guerre et des incursions continuelles de l’ennemi, qui rendent le séjour de l’abbaye impossible. On n’osait plus habiter les campagnes.

Electio facta est Rothomagi… nemo enim propter bella et incursiones hostium audebat residere in agris.

C’est au milieu de cette affreuse crise que Thomas Frique venait d’être élu en remplacement de Robert Vallée. C’était un abbé du choix des Anglais, un lâche ou un ambitieux, qui avait consenti à régner sans autorité ni dignité, sur des ruines, à la tête d’un personnel anéanti. Il ne pouvait être entre leurs mains qu’un instrument passif et subordonné. Un vote d’indépendance eût été pour l’abbaye, qui se relevait avec tant de peine, une cause nouvelle de ruine, et pour lui-même, qui avait sous les yeux l’exemple de son prédécesseur, une cause de persécution et de mort. Certes, il eût été difficile aux Anglais de trouver un juge plus à leur merci. Mais par celui-là, qu’on imagine ce que purent être les autres !

L’abbaye de Cormeilles

Au diocèse de Lisieux. Guillaume Bonnel, chef de cette abbaye, a été un des assesseurs les plus empressés ; il n’est guère de séance à laquelle il n’ait assisté. Il ne reste de lui que ce souvenir. Dès la fin du dix-septième siècle, les Bénédictins, travaillant à sauver des ravages du temps les titres séculaires de nos grandes abbayes nationales, se plaignaient déjà de ne trouver rien à dire sur Cormeilles, dont l’incurie des religieux avait laissé périr les archives :

De historia hujus monasterii nihil est quod dicamus : latet vel oblivione 90sepulta, vel saltem in tenebris et pulvere abstrusa193.

C’est à la vue de ce désordre, au spectacle lamentable de cette abbaye ayant laissé périr ainsi ses titres de noblesse, que l’illustre Mabillon laissait tomber de sa plume ces phrases pleines de tristesse :

Prope interitum est istud monasterium […] omnia enim ibi ruinæ proxima sunt, nisi brevi excitetur relligio, qua languente deficiunt omnia !

Ce monastère est bien près de sa fin tout y est à l’état de ruine ; et puisse la piété y renaître bientôt, la piété sans laquelle dans une abbaye tout languit !

Telles sont les dix abbayes qui ont été présentes au procès : triste honneur, contre lequel proteste l’absence de cinquante autres !

À ces chefs d’abbayes normandes, ajoutons un abbé étranger à la Normandie, Jean Dacier, abbé de Saint-Corneille de Compiègne, dont le procès officiel établit la présence à la séance du 9 mai. Jean Dacier étant venu à Rouen, Cauchon n’avait pu mieux faire que de l’inviter à assister au procès. Il y fut précisément à cette séance fameuse où l’accusée, en face de la torture dont elle était menacée, sut assez dominer ses juges pour les amener à lui épargner cette épreuve, qu’ils déclarèrent impuissante à briser son courage.

VII.
Les chefs de prieuré

Plaçons à la suite des chefs d’abbaye les chefs de prieuré. Ils ont siégé au nombre de trois : les prieurs 91de la collégiale de Saint-Lô de Rouen, de Sigy et du Longueville,

Les deux premiers ont joué un rôle secondaire : l’un paraît une seule fois, le 24 février, c’est Pierre de la Cricque, prieur de Sigy ; l’autre, Guillaume Lebourc, prieur de la collégiale de Saint-Lô de Rouen, intervient six fois, les 24 février, 1er et 3 mars, 2, 19 et 24 mai.

Il n’en est pas de même du troisième, Pierre Migier, prieur de Longueville. Il fut un des principaux appuis de Cauchon. On le trouvera, avec les abbés de Fécamp et de Jumièges et Loyseleur, au nombre des confidents qui prirent part dans le local du conseil royal à la réunion du 9 janvier, où, plusieurs semaines avant l’arrivée des délégués de l’Université, furent arrêtées les bases de la poursuite. Il n’est pas de séance importante à laquelle il n’ait ensuite assisté, sans avoir réclamé contre aucune mesure de rigueur. Il a pris part à tous les votes, et signé une délibération qui contient une condamnation formelle. Neustria Pia lui a infligé à bon droit une flétrissure personnelle :

Hic est qui, simul cum aliis iniquis judicibus, sententiam tulit impiam adversus Puellam illam vere mavortiam, virginem strenuam, vulgo nuncupatam Joannam d’Arciam, quam ex commissione Sedis Apostolicæ nostrates summe postea defensarunt, illius innocentiæ vindices effecti.

L’appréciant d’après ses actes, on ne peut en effet que le juger sévèrement. Aussi n’est-ce pas sans étonnement qu’aux enquêtes de la réhabilitation on le voit venir blâmer vertement le procès et les juges :

Le procès fut fait sous le coup de la terreur des Anglais […] lui-même fut dénoncé au cardinal comme fauteur de Jeanne, de quoi il s’excusa très-fort, timens periculum corporis. […] Vu la haine des Anglais, le procès peut être dit injuste et injuste la sentence ; […] les Anglais la 92poursuivaient d’une haine capitale, et avaient de sa mort une soif ardente pour le secours qu’elle avait porté au très-chrétien roi de France. […] Les juges agirent sous l’impulsion et la volonté des Anglais ; ils ne furent pas libres, beaucoup étaient contrariés de toutes ces rigueurs, etc., etc.

Il est bien à Pierre Migier d’avoir donné ce témoignage, qui est la vérité, sans s’être arrêté devant la pensée qu’il s’accusait lui-même en parlant ainsi. Et que penser cependant de ce personnage qui reconnaît ainsi sa propre lâcheté ? Mais l’exemple venait de haut ; car on voit Jean de Mailly, évêque de Noyon, un des fonctionnaires du gouvernement anglais le plus mêlé aux préliminaires et aux mystères du procès, l’assistant de Louis de Luxembourg à la scène de Saint-Ouen, à l’holocauste du Vieux-Marché, et au sacre de Henry VI, le membre du conseil du Roi où le procès fut organisé, venir déclarer aux enquêtes de la réhabilitation, avec une indifférence affectée, qu’il avait vu Jeanne à peine, bien peu, une ou deux fois, sans se rappeler s’il avait assisté au procès ou donné un avis : lorsque les procès-verbaux officiels constatent sa présence aux réunions décisives des 23 et 24 mai. — Ailleurs, dans une autre partie de son témoignage, Pierre Migier déclare que le vice-inquisiteur, Jean Lemaître, lui avait fait part de ses perplexités et du risque que courait sa vie s’il se refusait à juger. Lemaître, pour retremper son courage, avait là un singulier confident, et en fait de lâcheté, il est difficile de dire lequel des deux l’emporte. Mais de telles défaillances sont de tous les temps.

93VIII.
Trente-quatre assesseurs, autres que ceux compris aux quatre précédents paragraphes, ayant pris au procès une part importante

Ceux-ci ont, par des délibérations écrites ou par un vote aux séances des 19 et 29 mai, conclu formellement à la condamnation.

Raoul Auguy

Licencié en droit canon, avocat près l’officialité de Rouen ; a siégé aux séances des 21, 22, 24, 27 février, 13 mars, 2 et 19 mai. Il fut des onze avocats qui arrêtèrent en commun, le 29 avril, une délibération portant condamnation des douze articles, et adhérèrent le 19 mai à la délibération de l’Université.

Bureau de Cormeilles

Licencié en droit civil, avocat près l’officialité de Rouen ; a siégé comme assesseur aux séances des 24 février, 3 mars, 2 et 19 mai. Il a participé à la condamnation en ce sens qu’il a été un des signataires de la délibération arrêtée le 29 avril, et qu’il a opiné, le 19 mai, à la réunion générale des docteurs qui adhérèrent ce jour à la délibération de l’Université.

Pierre Carrel (ou Carré)

Licencié en droit civil, avocat près l’officialité de Rouen ; a siégé aux séances des 24, 27 février et 2 mai : un des signataires de la délibération des avocats du 29 avril ; a pris part aussi aux réunions générales des 19 et 29 mai, où lui et plusieurs de ses confrères se rangeant à l’avis de l’Université, estimèrent que Jeanne était relapse.

Jean Hulot de Châtillon

Docteur en théologie, chanoine et archidiacre d’Évreux. Il assista à tout le procès et fut un des premiers à donner son avis, qui n’est autre 94qu’une adhésion pure et simple à la délibération des vingt-deux docteurs, licenciés et bacheliers, du 12 avril. Le 2 mai, Cauchon le chargea d’adresser à Jeanne une admonition publique. En lui confiant cette mission, l’évêque a qualifié ainsi Châtillon : Magistrum doctissimum et antiquum in theologia, in talibus singulariter expertum. Son succès fut grand en effet, puisque ce fut à la suite de son exhortation, qui n’avait cependant rien produit sur Jeanne, que le chapitre de Rouen fut amené à souscrire une condamnation collective. — Dans les enquêtes de la réhabilitation, plusieurs témoignages ont cependant représenté de Châtillon comme un homme consciencieux qui se serait, à diverses reprises, attiré de sévères réprimandes pour s’être permis des observations en faveur de l’accusée, lorsqu’elle était poursuivie à outrance par des questions captieuses ou hors de sa portée.

Jean Collombel

Licencié en droit canon et avocat près l’officialité de Rouen ; sa présence a été des plus assidues : il fut des onze avocats qui, le 29 avril, arrêtèrent une délibération portant condamnation des douze articles, avec, il est vrai, cette timide réserve : Nisi revelationes assertæ a Deo veniant, quod non est verisimiliter credendum. Le 19 mai, il adhéra avec ses confrères à la délibération de l’Université ; le 29, avec la plupart d’entre eux, il émit solennellement l’avis que Jeanne était relapse. C’était un avis mortel, aucun délibérant ne put l’ignorer.

Geoffroy de Crotay

Licencié en droit civil, avocat près l’officialité de Rouen ; assesseur assidu et l’un des onze signataires de la délibération du 29 avril. On le trouve ensuite à la réunion du 19 mai, où les assesseurs, au nombre de quarante-deux, lui compris, partagèrent 95l’avis de l’Université ; et à celle du 29 du même mois, où, comme tous les autres, il opina pour la relapse.

Guillaume Delachambre

Licencié en médecine. Mandé de Paris avec son compère Tiphaine, vainement voulut-il se retrancher derrière son titre, qui lui donnait en effet peu d’aptitude à connaître de la cause : il fut contraint de rester au procès. — Son témoignage aux enquêtes de la réhabilitation contient des particularités intéressantes sur l’accusée et sur les violences que d’Estivet ne craignait pas de se permettre. On ne voit pas qu’il ait formulé d’avis sous forme de délibération. Celle qu’il déclare avoir souscrite aurait-elle été regardée comme favorable, et retranchée à ce titre ? À moins qu’il ne veuille parler de la délibération finale du 29 mai, où son nom se trouve en effet avec celui des autres assesseurs qui, ce jour-là, en estimant Jeanne relapse, la conduisirent sciemment au bûcher.

Laurent Dubust

Licencié en droit canon et avocat de l’officialité de Rouen ; a siégé six fois, les 21, 22, 24 février, 1er mars, 2 et 19 mai. Un des onze avocats signataires de la délibération du 29 avril, qui, le 19 mai, donnèrent adhésion à la délibération de l’Université. Il n’a pas pris part à la réunion du 29 mai où fut votée la récidive de Jeanne.

Jean Duchemin

Licencié en droit canon, avocat de l’officialité de Rouen ; assesseur fort assidu et signataire avec Aubert Morel, son confrère, d’une délibération dans laquelle ils émirent un avis qui n’était autre que la condamnation qui fut infligée à Jeanne par la sentence du 24 mai :

Nobis videtur materia reddens actorem suspectam in fide, et ob hoc puniendam pœna carceris perpetui, 96pane doloris et aqua angustiæ sustentandam, ut commissa defleat et flenda ulterius non committat.

Il prit part aussi à la délibération du 19 mai. Mais on ne lit pas son nom à la réunion du 29.

Bertrand Duchesne

De l’ordre de Cluny, docteur en décrets, doyen de Lyons-en-Santerre : n’a siégé qu’une fois, à la séance du 19 mai, où il crut, sans avoir rien connu du procès, pouvoir émettre un avis de condamnation par une adhésion sans réserve à la délibération de l’Université.

Maurice Duquesnay

Docteur et professeur de théologie ; signataire de la délibération souscrite le 12 avril par vingt-deux docteurs, licenciés et bacheliers, sous la présidence d’Érard Émengard, et la pression des délégués de l’Université. Cette délibération, qui contenait une adhésion sans réserve, servit de thème à toutes celles qui suivirent. Le 19 mai, il fut parmi les assesseurs qui souscrivirent à l’avis de l’Université.

Érard Émengard

C’était un important personnage, un docteur de grand âge et de grand renom. Après avoir prêté comme assesseur un concours des plus actifs, on le voit présider, le 12 avril, la réunion des vingt-deux docteurs, licenciés et bacheliers, où fut prise la première délibération qui servit de thème à toutes les autres. Pour qu’il ait été appelé à présider une réunion de cette importance, qui comptait dans son sein les six délégués de l’Université, il fallait que ce fut un homme considérable, en état d’exercer de l’influence sur la masse des docteurs qu’il s’agissait d’entraîner. Il prit part ensuite à la réunion du 19 mai, mais déclara qu’il n’adhérerait à la délibération 97de l’Université que si Jeanne, avertie encore de revenir à la vérité, s’y refusait. Ce fut sans doute à raison de cet avis mitigé qu’eut lieu, quelques jours après, le 23 mai, veille de la scène de Saint-Ouen, la réunion solennelle où, en présence du chancelier de Luxembourg et de l’évêque de Noyon Jean de Mailly, Jeanne fut prêchée et exhortée par l’universitaire Pierre Maurice.

Guillaume Évrard

Docteur en théologie, chanoine de Laon et de Beauvais, un des représentants de la nation de France au concile de Bâle, venu à Rouen sur un ordre formel de Cauchon. On lira aux enquêtes de la réhabilitation un témoignage curieux de Jean de Lenozolles, qui, très-jeune alors, était venu à Rouen à la suite d’Évrard dont il était le secrétaire : Lenozolles raconte à quelles angoisses son maître fut en proie, lorsque l’évêque l’eut choisi pour le sermon à prononcer le 24 mai sur la place Saint-Ouen. Il eût voulu pour tout au monde, disait-il à Lenozolles, pouvoir quitter Rouen et retourner dans les États du duc de Bourgogne. Non-seulement il n’eut pas le courage de refuser ce sermon, mais il poussa la couardise, feignant une indignation qu’il n’avait pas, jusqu’à grossir son factum d’invectives contre Charles VII et contre Jeanne tellement inconvenantes qu’elles lui valurent de celle-ci une riposte aussi patriotique que courageuse. Ce choix avait été un coup de maître de la part de Cauchon : Évrard, en effet, appartenait au duc de Bourgogne ; en le compromettant à ce point, on engageait aussi le clergé de son parti.

Le document suivant atteste que, comme beaucoup d’autres, ce docteur ne fut pas insensible a l’or anglais :

Henry, par la grâce de Dieu roy de France et d’Angleterre, 98à nostre amé et féal conseiller Thomas Blount, chevalier, trésorier et général gouverneur de nos finances en Normandie, salut et dilection. — Sçavoir vous faisons que nous, considérans les grans peines, diligances et labeurs que nostre chier et bien amé maistre Guillaume Érard, docteur en théologie, a prins par plusieurs jours pour vacquer et entendre avecques aultres maistres, docteurs et clercs, ou procès ecclésiastique de celle femme qui se faisoit nommer Jehanne la Pucelle, naguères condempnée comme errant en nostre saincte foy catholique ; le voulant aucunement recompenser des charges, despenses et frais qu’il lui a convenu faire à la cause dessusdicte, à icellui, par l’advis et délibéracion des gens de nostre grant conseil estant par devers nous, avons tauxé et ordonné, tauxons et ordonnons par les présentes la somme de vint sols tournois pour chacun jour qu’il a vacqué, besongné et entendu en la matière dessusdicte. […] Si vous mandons, commandons et enjoingnons expressément, etc., etc. […] Donné à Rouen, le VIe jour de juing, l’an de grâce mil CCCC. et trente ung, et de nostre règne le neufviesme. — Par le Roy, à la relacion de son grant conseil estant par devers luy.

Suit la quittance d’Érard :

Je, Guillaume Érard, docteur en théologie, confesse avoir eu et receu de Pierre Surreau, receveur général de Normandie, la somme de trente une livres tournois qui deue m’estoit à cause de vint sols tournois à moi tauxés par le Roy notre sire pour chacun jour que j’ay vacqué et entendu […] au fait et procès de celle femme qui se faisoit nommer Jehanne la Pucelle, naguères condempnée comme errant en la foy chrétienne. […] Je affirme avoir vacqué et entendu au fait et procès dessusdict en ceste ville de Rouen par trente ung jours commençant le VIe jour de may derrenier passé et finant le Ve jour de ce présent moys de juing inclus, et encore y vacqué et ay vacqué depuis lors jusques au jour d’uy […] 99de laquelle somme de trente une livres tournois je suis content et bien paié et en quitte par ces présentes le Roy nostredit seigneur, ledit receveur général et tous aultres. Tesmoing mon seing manuel icy mis, le VIIIe jour de juing, l’an mil CCCC.e et trente ung. (Signé) G. Érard.

Jean Fouchier

Docteur en théologie, n’a pris part qu’aux séances des 2 et 19 mai ; mais, ce dernier jour, il a condamné Jeanne par une adhésion formelle à l’avis de l’Université. — Son nom est en outre porté au procès-verbal d’abjuration, le 24 mai. On cherche les motifs qu’ont eus les greffiers de le désigner presque seul nommément ce jour-là, au lieu de le confondre dans la formule générale de cette journée :

… assistentibus quam pluribus aliis doctoribus.

Robert Gilbert

Docteur en théologie et doyen de la chapelle royale ; il n’est mentionné qu’aux deux dernières journées : au 29 mai, où il condamne expressément Jeanne en l’estimant relapse, et au 30 mai, où il assiste sur la place du Vieux-Marché au sermon de Midi et à la lecture de la sentence.

Richard de Grouchet

Chanoine de la collégiale de la Saussaye, au diocèse d’Évreux, bachelier en théologie ; assesseur assidu, il arrêta en commun avec Pierre Minier et Jean Pigache une délibération qui leur valut à tous trois l’honneur d’une censure et d’une menace :

Sommés de donner notre avis, nous arrêtâmes tous les trois en commun une délibération telle que notre conscience nous la dictait. Mais quand nous la présentâmes à l’évêque : Quoi ! nous dit-il après l’avoir lue, c’est là ce que vous avez fait ?

Ils avaient donné leur avis sous le coup d’une terreur telle, qu’ils se seraient sauvés de Rouen s’ils l’eussent 100osé. — Ils n’en ont pas moins voté contre Jeanne le 19 mai ; mais Minier eut le courage de s’abstenir le 29 mai, ce que ne firent pas les deux autres.

Jacques Guesdon

Docteur en théologie, de l’ordre des Frères Mineurs ; son assistance aux séances a été presque constante. Il fut des plus empressés à condamner. Son adhésion à la délibération du 12 est du lendemain. On trouve son nom aux deux réunions solennelles des 19 et 29 mai, qui décidèrent du sort de l’accusée.

Guillaume Haiton

Clerc anglais, bachelier en théologie, secrétaire des commandements du roi d’Angleterre. Il ne manqua pas une séance, et il est un des rares ecclésiastiques anglais qui suivirent officiellement le procès. Lorsque l’on se reporte aux déclarations de Manchon et de Boisguillaume, sur le rôle que jouèrent certains secrétaires de la classe d’Haiton, qui voulurent, au début, amener les greffiers à falsifier leurs procès-verbaux, on ne se trompe pas quand on considère Haiton comme ayant été placé là pour surveiller le tribunal et en faire rapport au gouvernement anglais. Le 12 mai, il opina contre la torture. Le 29, il vota comme tous les autres dans le sens de l’accusation.

Pierre de Houdenc

Docteur en théologie. Il assista habituellement au procès et fit partie des vingt-deux docteurs signataires de la première délibération. On le retrouve à la réunion générale du 19 mai, acquiesçant à l’avis de l’Université, et à celle du 29 mai, où il opine pour la relapse.

Frère Martin Ladvenu

Dominicain, bachelier en théologie. Il était très-jeune, il n’avait guère que vingt-cinq 101ans. Il paraît avoir rempli auprès de Jeanne un ministère tout de charité, et cependant son nom se trouve au milieu des autres qui, à la séance générale du 19 mai, adhérèrent solennellement aux délibérations de l’Université ; circonstance encore plus grave, son nom se lit aussi à la réunion suprême du 29 mai. Mais l’assistance qu’il prêta à l’accusée dans la journée du 30, et ses dépositions aux enquêtes de la réhabilitation, empreintes d’un sentiment de sympathie si prononcé, le rattachent d’une manière intéressante au nom de l’immortelle jeune fille, avec Ysambard de la Pierre, Manchon, Boisguillaume et l’huissier Massieu.

Guillaume Lebouchier

Docteur et professeur de théologie. Il était jeune alors, comme bien d’autres dont l’évêque réclama le concours. Il a siégé très-assidûment. Il faut le signaler comme un des auteurs de la délibération des vingt-deux et comme un des adhérents aux délibérations de l’Université. Il fut pour une déclaration de relapse le 29 mai.

Jean Ledoux

Licencié en droit civil et canon, avocat près l’officialité de Rouen, a pris part comme assesseur à presque toutes les séances ; un des signataires de la délibération arrêtée le 19 avril par onze avocats. Il était des quatorze qui furent appelés dans la séance du 12 mai à se prononcer sur la question de torture. Son vote fut en faveur de l’accusée. Le 19 mai, il adhère à l’avis de l’Université ; le 29, il se prononce pour une déclaration de relapse.

Jean Lefebvre

Docteur et professeur de théologie, du couvent des Augustins de Rouen, mort, en 1454, évêque in partibus de Démétriade, après la réhabilitation, 102où il fut entendu comme témoin et où il joua un rôle important ; un des signataires de la délibération prise dès le 12 avril sous la présidence d’Érard Émengard. Le 19 et le 29 mai, il émit le double vote que réclamait l’évêque, et qui servit de base aux deux condamnations.

Jean Letavernier

Licencié en droit, avocat de l’officialité de Rouen, a pour la première fois siégé à l’audience du 2 mai ; a signé la délibération de ses confrères du 29 avril et adhéré, le 19 mai, à la décision de l’Université de Paris. N’a pas pris part au vote du 29.

Guillaume de Livet

Licencié en droit, avocat de l’officialité de Rouen, un des auteurs de la délibération du 29 avril. A pris part aux séances des 2, 19 et 29 mai. Le 19 mai, il a, avec dix de ses confrères, adhéré à la délibération de l’Université ; le 29, avec la plupart d’entre eux, il a estimé qu’il y avait lieu de déclarer l’accusée relapse et de l’abandonner au bras séculier.

Pierre Minier

Bachelier en théologie. Lui, Pigache et Richard de Grouchet étaient fort jeunes. Ils manifestèrent en faveur de Jeanne une timide sympathie que Cauchon sut entrevoir dans leur délibération collective : Minier me confia, a dit depuis le courageux Houppeville dans sa déclaration aux enquêtes de la réhabilitation, que leur avis n’avait pas plu à l’évêque, qui l’avait refusé en disant à Minier d’avoir à distinguer la théologie des décrets, et à laisser les décrets aux juristes. A pris part à la délibération du 19 mai, mais non à celle du 29.

Aubert Morel

Licencié en droit canon et avocat de l’officialité de Rouen. S’est montré des plus assidus à suivre le procès. Il faut le mettre au nombre des plus 103acharnés, car il partage avec deux autres seulement, Thomas de Courcelles et Loyseleur, l’odieux d’avoir opiné pour la torture. Il a souscrit avec son confrère Duchemin une délibération favorable à l’accusation et voté dans le même sens le 19 et le 29 mai.

Jean Pigache

Bachelier en théologie. Ce jeune assesseur encourut le mécontentement de l’évêque pour avoir formulé, de concert avec Minier et Richard de Grouchet, une délibération qui n’était pas absolument contraire à l’accusée. Le 19 et le 29 mai, il a eu, comme tous les autres assesseurs présents, la faiblesse d’opiner dans le sens que voulait l’évêque.

Guérould Postel

Licencié en droit canon, avocat de l’officialité de Rouen, l’un des onze avocats signataires de la délibération du 29 avril. N’a assisté que deux fois au procès, le 2 mai et le 19 mai, jour où, avec ses confrères signataires de la délibération du 29 avril, il fit adhésion formelle à la délibération de l’Université.

Denis de Sabeuvras

Ce docteur en théologie était un ancien recteur de l’Université de Paris, député de la nation de Normandie au concile de Bâle. Il n’a assisté que quatre fois au procès, les 24 et 27 février et les 1er et 3 mars. C’était un personnage considérable, et à ce titre Cauchon dut tenir à le conserver jusqu’à la fin. On ignore les causes qui ont amené sa brusque disparition à partir du 3 mars.

Raoul Sauvaige

Dominicain, licencié en théologie. Après avoir siégé comme assesseur, il fut du nombre des vingt-deux théologiens qui s’empressèrent de formuler une condamnation. Comme si cette manifestation lui eût causé 104du remords, il rédigea plus tard, seul, une longue consultation, où il eut le courage d’exprimer l’avis que pour donner à la sentence définitive plus de certitude et de poids, et la mettre à l’abri de toute critique, il lui semblait que pour l’honneur de la majesté royale et la paix de beaucoup de consciences, il serait bon que les douze articles fussent adressés avant tout au Saint-Siège apostolique. Cet avis n’eut aucun succès. — Il n’a pas pris part à la réunion suprême du 29 mai ; mais il avait, le 19, adhéré à la décision de l’Université. — Un témoin de la réhabilitation, Marcel, a dit de lui : Maître Sauvaige m’a souvent parlé de Jeanne et raconté qu’il avait siégé dans son procès. Il était difficile de le faire causer là-dessus. Jamais il n’avait vu d’accusée donner tant de peine aux juges. Il était resté émerveillé de ses réponses et de sa mémoire.

Richard de Saulx

Licencié en droit canon, avocat près l’officialité de Rouen. A siégé quatre fois, les 24 février, 1er mars, 2 et 19 mai, et, cette dernière fois, a contribué à la condamnation par une adhésion à la délibération de l’Université. Un des signataires de la délibération du 29 avril. Il complète la série des treize avocats qui furent mandés au procès, où tous, hélas ! se prononcèrent contre Jeanne, Duchemin et Aubert Morel dans une même consultation, les onze autres dans une autre consultation collective. Presque tous ont en outre pris part aux délibérations des 19 et 29 mai. Enfin, deux de ces treize avocats ayant été convoqués pour la séance du 12 mai, où la torture fut mise en question, l’un, Aubert Morel, vota pour, l’autre, Ledoux, contre. Disons, pour l’honneur des avocats de ce temps, que les treize qui furent appelés au procès n’étaient pas les seuls, il s’en faut, qui fussent 105à Rouen alors. Là, comme au sein du chapitre, il y eut une minorité respectable qui subissait en frémissant le silence imposé par la terreur à son patriotisme.

Jean Tiphaine

Maître ès arts et docteur en médecine. Il fut mandé, et après un premier refus, contraint, malgré sa spécialité, de venir siéger. Je n’allai au procès que par crainte des Anglais, j’aurais encouru leur animadversion si j’avais paru ne pas vouloir m’y rendre. Il y a joué, en effet, un rôle fort effacé : la seule délibération qu’il ait signée est celle du 29 mai, à laquelle prirent part plus de quarante assesseurs. Dans son témoignage aux enquêtes de la réhabilitation, il a révélé une admirable réponse de Jeanne :

De Touraine ayant eu la naïveté de lui demander si elle s’était jamais trouvée en quelque rencontre où des Anglais auraient été tués : En nom Dieu, sy ay ! Mais comme vous en parlez doulcement ! que ne sortoient-ils de France et n’alloient-ils dans leur patrie ? Vraiment, c’est une brave femme ! quel malheur qu’elle ne soit pas Anglaise ! dit alors un lord anglais qui assistait à la séance (car il y en avait à côté des juges, quoique les procès-verbaux officiels ne les mentionnent pas, de même qu’ils n’ont pas mentionné une foule de réponses patriotiques telles que celle-là).

Comme médecin, Tiphaine eut à donner des soins à la jeune fille ; il a révélé les grossières injures que d’Estivet se permettait au lit de cette infortunée. — Trois médecins ont siégé au procès ; Desjardins, chanoine de Rouen, Delachambre et Tiphaine de Paris, ce dernier chanoine de la Sainte-Chapelle. — On voit aux procès-verbaux les noms de deux autres médecins, l’Écrivain et Quenivet : mais l’un et l’autre ont siégé à une seule audience, et n’ont souscrit aucune délibération. — Tiphaine ayant 106opiné pour la relapse dans la séance suprême du 29 mai, il faut le ranger aussi parmi les coupables de la mort de Jeanne d’Arc.

Ysambard de La Pierre

Il était dominicain, du même couvent que Martin Ladvenu, et comme lui il a siégé au procès. Leur sympathie pour l’accusée eut plus d’une fois occasion de s’y manifester : elle valut à Ysambard des menaces de Warwick. Est-ce leur sentiment favorable à Jeanne qui leur procura l’honneur de l’assister à ses derniers moments ? Ils devront à cette circonstance l’immortalité de leur nom. Il arriva que dans leurs relations avec elle, pendant le dernier jour de sa vie, celle-ci sut faire passer dans leurs âmes quelque chose du feu sacré dont son âme était embrasée ; dès lors ils eurent foi en elle ; ils crurent à sa sainteté et à son martyre. Par bonheur, ces deux religieux, qui eurent ses derniers secrets et qui recueillirent ses derniers épanchements, vivaient encore au moment de la réhabilitation : ils ont pu la faire connaître telle qu’ils l’avaient vue. Ils étaient fort jeunes en 1431 : leur nature vierge reçut du contact de cet être extraordinaire une impression ineffaçable dont leurs témoignages ont plus tard porté une vive empreinte. On ne saurait trop s’étonner de les trouver, Ladvenu et lui, votant comme les autres pour la relapse à la réunion du 29 mai ! Funeste effet de l’exemple et de la peur, en ces temps calamiteux ! Ladvenu ira plus loin : il donnera sa déclaration dans l’enquête posthume, œuvre inqualifiable, à laquelle les greffiers du procès ont refusé d’apposer leur signature.

IX.
Trente-cinq autres assesseurs moins engagés

Ils n’ont siégé que très-accidentellement, sans avoir souscrit de délibération, ni pris part aux votes de condamnation des 19 et 29 mai.

Frère Jean de Bastis

Prêtre, n’a siégé qu’à la séance du 2 mai, où Jeanne fut solennellement admonestée par l’archidiacre d’Évreux Jean de Châtillon ; n’a souscrit aucune délibération.

Nicolas Bertin

On ne trouve ce nom que sous la date du 28 mai, où l’évêque constata que Jeanne avait repris ses vêtements d’homme. Ce jour-là, l’évêque était accompagné du chanoine de Venderès, du secrétaire du roi d’Angleterre Haiton, de l’universitaire Thomas de Courcelles, et de frère Ysambard de la Pierre. — Le procès-verbal ajoute ces quatre noms : Jacques Camus, Nicolas Bertin, Julien Flosquet et John Gris : ce dernier nom appartient au gardien spécial de l’accusée : que sont les trois autres ? ils n’apparaissent au procès que cette seule fois.

Guillaume Brolbster

Prêtre du diocèse de Londres. Sa présence au procès est constatée trois fois : — 1° Le 25 mars, au moment de la clôture de l’information préparatoire ; il est un des trois témoins en présence desquels le promoteur demanda aux juges l’instrument de l’information (les deux autres témoins sont Pierre Orient et Adam Milet, secrétaire du roi d’Angleterre, qui, eux, n’apparaissent au procès que cette fois) ; 108— 2° et 3° Les 26 et 27 mars, aux deux séances où le promoteur donna lecture de son acte d’accusation et où Jeanne eut a s’expliquer sur chacun des soixante-dix articles dont il se composait.

Jacques Camus

Ainsi que nous venons de le dire, on ne voit ce nom qu’une seule fois, le 28 mai, avec John Gris, Flosquet et Bertin, à la suite de l’évêque, quand celui-ci se rendit à la prison pour constater la reprise par Jeanne de son habit d’homme.

Jean Carpentier

Docteur, et professeur de théologie ; a pris place aux séances des 24, 27 février et 2 mai ; — n’a souscrit aucune délibération.

Eustache Cateleu

N’est mentionné qu’à la séance du 2 mai, jour où Jeanne reçut une admonition publique. N’a souscrit aucune délibération.

Pierre Cavé

Licencié en droit civil. N’apparaît qu’à la séance du 1er mars ; on ne le trouve à la suite d’aucune des délibérations qui ont suivi les douze articles.

Enguerrand de Champrond

Cet ecclésiastique, official de Coutances, ne se trouvait sans doute à Rouen que passagèrement le 24 mars, jour où il assista au procès ; car, depuis, son nom ne se trouve sur aucun procès-verbal.

Jean Duval

Prêtre, bachelier en théologie ; n’a siégé qu’à la séance du 24 février.

Jean Eude

Prêtre, bachelier en théologie : n’a siégé qu’à la séance du 2 mai, où Jeanne reçut de l’archidiacre de Châtillon une admonition publique. N’a pris part à aucune délibération.

109Jean de Favé

Docteur en théologie ; n’a siégé qu’à la séance du 27 février et n’a rien souscrit après la rédaction des douze articles.

Nicolas Flosquet

Ce nom se trouve une seule fois au procès, le 28 mai, à la suite de l’évêque, quand celui-ci se rendit à la prison pour constater la rechute. Deux autres noms aussi inconnus, Bertin et Camus, s’y trouvent, avons-nous dit déjà, à côté du sien.

John Hampton

Désigné au procès sous son nom francisé, Hanton. C’était un ecclésiastique anglais ; il n’a pris part qu’aux séances des 27 et 28 mars, et n’a pas opiné.

Nicolas de Houbent

Secrétaire apostolique. Après avoir assisté aux interrogatoires de Jeanne pendant les journées des 12, 13, 14 et 15 mars, cet ecclésiastique a disparu du procès, sans avoir, en dernier lieu, signé aucune délibération.

Nicolas Lamy

Ce docteur en théologie n’a siégé qu’une fois au procès, à la séance du 3 mars, où il est porté sous le nom : Amici.

Guillaume Lecauchois

Prêtre, n’a assisté qu’à l’admonition publique du 2 mai et à la scène d’abjuration de la place Saint-Ouen le 24 : n’a pas signé de délibération.

Rolland L’Écrivain

Docteur en médecine, n’est mentionné qu’à la séance du 3 mars.

Richard Legaigneur

Bachelier en théologie, n’est mentionné qu’à la séance du 24 février.

Guillaume Legrand

Mentionné à la seule séance du 2 mai, avec la qualité de prêtre.

110Reginald Lejeune

Mentionné à la seule séance du 2 mai, avec la qualité de prêtre.

Guillaume Lemaître

Mentionné une seule fois, le 24 février, avec la qualité de bachelier en théologie.

Jean Letonnelier

Mentionné a la seule séance du 2 mai, avec la qualité de prêtre.

Jean Levautier

Bachelier en théologie ; n’a assisté qu’aux séances du 27 février et du 1er mars.

Frère Guillaume Lhermite

Curé de la Haye, du diocèse de Coutances ; n’a siégé qu’à la séance du 22 février.

Jean Mahommet

Ce nom singulier n’apparaît qu’au procès-verbal de la séance du 2 mai.

Jean Manchon

Chanoine de la collégiale de Nantes, et frère du greffier Guillaume ; n’a assisté qu’à la séance du 14 mars.

Philippe Maréchal

Licencié en droit canon, n’a pris part qu’à la séance du 1er mars.

Philippe Maréchal

Maulin (Nicolas), licencié en droit civil, apparaît quatre fois, les 24, 27 février, 1* et 3 mars.

Philippe Maréchal

Médici (Nicolas), docteur en théologie, a siégé deux fois seulement, les 24 et 27 février.

Adam Milet

Secrétaire du roi d’Angleterre, du diocèse de Rouen, apparaît une seule fois, non pas même comme assesseur, mais comme un des témoins de d’Estivet, lors de la clôture de l’information préparatoire, le 25 mars.

111Pierre Orient

Prêtre du diocèse de Châlons. Son nom, comme celui d’Adam Milet, est porté une seule fois, le 25 mars, comme témoin de d’Estivet, à la fin de l’information préparatoire.

Richard Prat

Docteur en théologie, a siégé quatre fois, les 21, 22, 24 février et 2 mai.

Jules Quenivet

Docteur en médecine, a siégé une seule fois, le 3 mars.

Jean de Rosay

Curé de Duclair, a siégé une seule fois, le 2 mai.

Frère Jean Vallée

Dominicain, a siégé à la seule séance du 27 mars.

X.
Trois docteurs n’ayant jamais siégé, mais ayant souscrit des avis de condamnation

Ils sont trois : l’évêque de Lisieux, l’évêque de Coutances, et l’aumônier de l’abbaye de Fécamp.

L’évêque de Lisieux

Zanon de Castiglione, Italien, d’une illustre famille lombarde qui a donné à l’Église plusieurs cardinaux et plusieurs papes. Il occupait l’évêché de Lisieux depuis 1423, par suite de la résignation qu’en avait faîte en sa faveur son oncle le cardinal Branda, qui tenait ce siège en commende. — Une année après le procès, en 1432, Zanon obtint le siège de Bayeux, malgré la compétition de Cauchon, que l’Université de Paris avait 112chaudement recommandé au Pape, et Cauchon le remplaça au siège de Lisieux. Zanon prit part au concile de Bâle en 1439, comme évêque de Bayeux et comme porteur des pouvoirs de trois conseillers du roi d’Angleterre, mêlés avec lui au procès : Louis de Luxembourg, devenu archevêque de Rouen en 1436 ; Cauchon, évêque de Lisieux depuis 1432, et Robert Jollivet, ayant toujours le titre, mais le titre seulement, d’abbé du Mont-Saint-Michel. C’était un personnage fort dévoué aux Anglais que cet étranger, mêlé à toutes leurs grandes affaires, et qui réussit en 1442 à faire rentrer en leur pouvoir deux villes de Normandie, Dieppe et Granville, un instant affranchies, ce qui lui valut du roi d’Angleterre une gratification de deux cents livres. Ses services politiques lui procurèrent de grands honneurs : il fut en 1442 nommé au grand conseil, dont était aussi Cauchon, qui eut en main les attributions de la régence après la mort de Bedford et de Warwick, avec appointements de mille livres tournois ; il eut aussi le titre de secrétaire du Roi. Enfin, ce fut lui qui, en 1444, procéda dans l’église de Saint-Ouen, toujours avec l’assistance de l’inévitable Cauchon, au sacre de Raoul Roussel comme archevêque de Rouen. — Mais le flair de cet Italien sut pressentir l’irrésistible élan du mouvement national, et avec l’habileté d’un politique de sa nation, il eut l’art de se ranger à temps sous le drapeau de Charles VII, non sans éprouver toutefois un grand dommage matériel, car l’Anglais qui commandait Bayeux ayant donné avis de sa désertion, reçut l’ordre de mettre son évêché au pillage, ce qu’il fit en conscience. À quelques mois de là, la victoire de Formigny assurait à Charles VII toute cette partie de la Normandie, et à Zanon son retour dans son diocèse. Il fit sa rentrée à Bayeux à la suite de Charles VII, qu’il reçut 113dans sa magnifique basilique, où, quatre ans plus tard, il devait recevoir aussi l’illustre cardinal d’Estouteville, devenu son métropolitain après la mort de Raoul Roussel. — Mais à l’époque du procès, Zanon n’était encore qu’évêque de Lisieux : son adhésion devait être considérée comme fort importante, et elle l’était en effet. Le 14 mai, il la formula sans réserve dans une lettre à Cauchon qui est au procès, où, pour repousser la qualité d’envoyée de Dieu que Jeanne d’Arc s’attribuait, il ne trouve rien de mieux — raison étrange sous la plume d’un évêque — que la vileté de sa personne :

Attenta vili conditione personæ, præsumendum est ipsas revelationes et visiones non ab ipso Deo processisse.

Zanon n’étant mort qu’en 1459, eut pu prendre part aux enquêtes de la réhabilitation : il eut la sagesse de s’abstenir, plus prudent que d’autres, que l’évêque de Noyon, de Mailly notamment, qui, Anglais de cœur ou d’intérêt comme lui à l’époque du procès, crut, dans l’excès de sa palinodie, pouvoir, en 1456, signer sa censure de sa propre main, en venant alors condamner le meurtre auquel il avait pris part.

L’évêque de Coutances

C’était alors Philibert de Montjeu, personnage important du parti bourguignon. En 1424, il était en compétition pour le siège d’Amiens, lorsque l’évêché de Coutances étant venu à vaquer, Bedford, à la demande de Philippe le Bon, consentit à le solliciter pour lui du Pape, qui le lui accorda. Après avoir souscrit une adhésion sans réserve à l’œuvre de Cauchon, Philibert de Montjeu partit pour le concile de Bâle. Il s’y rendit, est-il dit dans Gallia christiana, pour se soustraire aux guerres civiles et aux calamités de tout genre qui affligeaient alors la Normandie :

Ut a patriis bellis et 114infortuniis sese subtraheret.

Il arriva à Bâle en décembre 1431, et à partir de cet instant il y joua un grand rôle jusqu’à sa mort, survenue à Prague en 1439. — Les auteurs de Gallia christiana font un grand éloge de ce prélat :

Gentes integræ ad pacem et Ecclesiæ unitatem restitutæ, bella sævissima sopita, cultus divinus, relligio et templa restaurata prudentiam ejus et in rebus gerendis dexteritatem prædicant.

L’aumônier de l’abbaye de Fécamp

De Bonesgue, a envoyé, le 21 avril, une délibération qui fait suite à celle de son abbé, Gilles Duremort. Duremort se retranchait presque derrière son ignorance pour ne rien dire :

Quid, reverendissime pater et præceptor singularissime, ignorantia mea concipere posset, post tantos et tales quibus similes forsan non sunt reperibiles in orbe ? utique nihil. Sto igitur cum eis et in omnia.

De Bonesgue usa de moins de modestie ; il mit en avant l’ancienneté de ses grades :

Doctor in theologia a viginti quinque annis citra…

pour formuler une condamnation sans réserves.

XI.
Quatre évêques de la province de Normandie dont les noms ne se lisent pas au procès : pourquoi

Deux suffragants seulement de la métropole de Rouen, les évêques de Lisieux et de Coutances, ont adhéré à la condamnation. Or, cette métropole comptait six suffragants ; quatre d’entre eux sont donc restés étrangers au procès : ce sont les évêques d’Avranches, de Bayeux, 115d’Évreux et de Séez. Pour quelle cause leur concours a-t-il manqué à Cauchon ? Il est intéressant de le rechercher.

L’évêque d’Avranches

Au moment du procès, le titulaire de ce siège était Jean de Saint-Avit ; ce prélat, déjà avancé en âge et rempli de piété, résidait alors à Rouen. En 1430, il avait pris part avec Cauchon, dans la cathédrale de Rouen, à la cérémonie de réception du duc de Bedford comme chanoine honoraire.

Écoutons ce que dit à son sujet Ysambard de la Pierre :

Je fus moi-même en personne par devers le seigneur Jean, évêque d’Avranches, fort ancien et bon clerc, lequel, comme les autres, avait été requis et prié de donner son avis sur le procès. Pour ce, ledit évêque d’Avranches m’interrogea que disoit et déterminoit monseigneur saint Thomas touchant la soumission qu’on doit faire à l’Église ? Je baillai par écrit audit évêque la détermination de saint Thomas, lequel dit : Ès choses douteuses qui touchent la foi, l’on doit toujours recourir au Pape ou au concile général. Le bon évêque fut de cette opinion. Sa détermination n’a point été mise par écrit (n’a point été insérée au procès), ce qu’on a fait par malice. […] Ce bon évêque fut menacé par d’Estivet.

Ainsi, pour ce qui est de l’évêque d’Avranches, la question est résolue. Il a été consulté ; mais son avis, parce qu’il n’était pas favorable au procès, a été mis de côté. Non-seulement son avis a été mis de côté, mais l’année suivante il fut jeté dans les prisons de Rouen comme soupçonné de vouloir avec d’autres livrer la ville aux Français.

Tradit auctor Antiquitatum Normanniæ Johannem fuisse carceribus mancipatum Rothomagi anno 1432, propter suspicionem tradendæ hujus civitatis194.

116Mort à Rouen en 1442 et inhumé dans l’église de Saint-Ouen.

L’évêque de Bayeux

Nicolas Habart, était à l’époque du procès éloigné de son siège. Le 16 novembre 1430, il avait été nommé ambassadeur pour traiter au nom du roi d’Angleterre avec les envoyés d’Alphonse d’Aragon et de Blanche, reine de Navarre195. Telle est la cause qui l’aura empêché de protester par une adhésion formelle de son dévouement au gouvernement de Henry VI. — C’est donc à tort et par erreur que ce prélat est noté dans Gallia christiana comme ayant pris part au jugement de Jeanne d’Arc :

Puellam Aurelianensem condemnavit insontem, simul nonnullis declaravit piacularem, ob invidiam Anglorum.

Le procès de condamnation ne contient, en effet, aucune délibération de ce prélat, et aucun procès-verbal des séances ne mentionne son nom. D’un autre côté, les enquêtes de la réhabilitation sont muettes sur son compte. — L’erreur est évidente. Elle provient de ce que les Bénédictins ont attribué à Nicolas Habart, évêque de Bayeux, le vote de Zanon de Castiglione, son successeur. Nicolas Habart, en effet, mourut au mois de septembre 1431, quelques mois après le procès, et Zanon le remplaça au mois de février 1432 seulement. Mais c’est comme évêque de Lisieux, et non comme évêque de Bayeux, que Zanon a signé sa délibération le 14 mai 1431, ainsi qu’on peut le lire au procès, à cette date.

L’évêque d’Évreux

L’évêché d’Évreux était, depuis 1427, aux mains de Martial Fournier. C’était un prélat entièrement dévoué aux Anglais. Il joignait à sa qualité d’évêque celle de chancelier du régent, et on le retrouve au mois de 117décembre à la cérémonie du sacre de Henry VI, marchant avec Cauchon, Jean de Mailly et Louis de Luxembourg, à la suite du cardinal d’Angleterre. Ce jour-là il avait, dans l’église Saint-Denis, prêté, entre les mains de Henry VI, serment solennel de fidélité.

Bedford l’avait comblé de largesses, lorsque, assisté de l’évêque d’Avranches et de Cauchon, ce prélat l’avait conduit solennellement, revêtu de l’habit de chanoine, de la maison capitulaire au chœur de la cathédrale. Une difficulté qu’il eut avec son chapitre et ses devoirs de chancelier retinrent ce prélat à Paris pendant l’année du procès. Telle est la cause qui l’aura empêché de transmettre une délibération dont le sens n’eût pas été douteux. — Du reste, il y avait au procès un membre important du clergé d’Évreux, l’archidiacre Jean Hulot de Châtillon, dont nous avons déjà parlé. — Martial Fournier imita son collègue de Coutances, Philibert de Montjeu ; il se rendit à Bâle pour se soustraire aux difficultés politiques du temps :

Ad effugiendas molestissimas curas et perturbationes quæ hac tempestate in Francia grassabantur196.

Tombé malade à Bâle, il y mourut en 1439.

L’évêque de Séez

Le titulaire du siège de Séez était, depuis 1422, Robert de Rouvres : c’était un adversaire déclaré des Anglais, un serviteur fidèle et dévoué de la cause nationale. Son diocèse étant en entier au pouvoir des ennemis, il s’était réfugié auprès de Charles VII, et siégeait dans ses conseils. Il avait été de la campagne de Reims et avait assisté au sacre de Charles VII, en sa qualité d’évêque de Séez, comme remplaçant ceux des pairs ecclésiastiques qui faisaient défaut, notamment Pierre Cauchon et Jean de Mailly. En 1445, après la mort de Regnault de Chartres, 118Robert de Rouvres eut pendant quelques mois la garde des sceaux de France, avant Juvénal des Ursins. — Quoiqu’il eût été de son devoir de le faire, Cauchon se garda bien de consulter un prélat si dévoué à la cause nationale.

En résumé, sur les quatre évêques de la province de Normandie dont on ne voit aucune délibération au procès, l’un, l’évêque d’Avranches, en a remis une qui était favorable à l’accusée, et que Cauchon pour cette cause a supprimée ; deux, les évêques de Bayeux et d’Évreux, absents de leurs sièges, n’ont pas été consultés : leur avis eût été pour la condamnation ; enfin le quatrième, l’évêque de Séez, était occupé à faire triompher dans les conseils de Charles VII la cause que les Anglais, par le procès même, travaillaient à ruiner.

XII.
Les greffiers et l’huissier

Trois greffiers ont concouru au procès, mais dans une mesure différente : Manchon, Boisguillaume, Taquel ; — après eux vient l’huissier Massieu.

Guillaume Manchon

En tête, il faut placer Guillaume Manchon : il est le seul que les Anglais choisirent eux-mêmes ; les deux autres furent appelés sur la désignation de Manchon.

Je fus contraint de prendre part au procès comme greffier, a-t-il dit plus tard ; je le fis malgré moi ; je n’aurais pas osé résister à un ordre des lords du conseil royal. […] Quand il s’agit de commencer le procès, je fus mandé à une réunion de l’évêque de Beauvais, de l’abbé 119de Fécamp, de Loyseleur et de plusieurs autres. L’évêque me dit qu’il s’agissait de bien servir le Roi, de faire un beau procès contre Jeanne, et que j’eusse à trouver un autre greffier pour m’assister : j’indiquai Boisguillaume. […] Le procès tel qu’il existe en latin dans l’instrument authentique que vous m’exhibez, a été fait sur une minute écrite par moi en français que je remis après le procès aux seigneurs juges ; il a été ensuite mis en latin dans la forme définitive où vous le voyez par Thomas de Courcelles et par moi…

Ainsi, le procès tel qu’il nous est parvenu dans la minute dont partie nous est restée, est l’œuvre exclusive de Manchon, et la rédaction définitive et authentique dont nous donnons la traduction est son œuvre et l’œuvre de Thomas de Courcelles. Cette rédaction est conforme à la minute, dont on possède plus des trois quarts, c’est-à-dire tout ce qui suit le 3 mars. Quant aux deux autres greffiers, ils n’ont guère fait qu’assister Manchon. Taquel n’est même intervenu que le 14 mars comme greffier du vice-inquisiteur, qui n’a siégé comme juge qu’à partir de cette date.

On a besoin d’examiner de près ce qu’était l’homme que choisirent les Anglais pour une œuvre de cette importance, car l’origine de sa mission le rend suspect. — Manchon avait alors vingt-cinq ans ; il était prêtre et greffier de l’officialité de Rouen. Ce fut sans doute à cette dernière circonstance qu’il dut d’être choisi. C’était un homme capable ; la façon dont il a rédigé les procès-verbaux suffirait à le démontrer. Tout y est, l’unité, les proportions, la convenance, la clarté, la sobriété même, étant donnés le style de la procédure et ses nécessités. — Était-ce aussi un honnête homme ? Tout concourt à l’établir. Lors des enquêtes de la réhabilitation, pas une voix ne s’est élevée contre lui, et toutes les recherches pour 120établir l’infidélité de ses comptes rendus sont demeurées vaines. Pour être honnête à ce point, Manchon et les deux autres greffiers qui opérèrent sous sa direction eurent besoin d’un courage dont pas un assesseur ne leur donna l’exemple. L’impartialité de Manchon le fit tenir pour suspect : on le surveillait. Pendant qu’il était aux séances, occupé à ses écritures, deux clercs anglais cachés dans une embrasure écrivaient de leur côté, sous la direction de Loyseleur. Les séances achevées, les écritures de Manchon étaient contrôlées. Lorsqu’il y avait divergence, l’évêque et son entourage eussent voulu que les notes des greffiers officiels disparussent devant celles des greffiers occultes ; Manchon s’y refusait. Le lendemain, il fallait réinterroger l’accusée sur les points contestés : l’épreuve tournait à l’avantage de Manchon. — Plus d’une fois il arriva à l’évêque lui-même de le semoncer en pleine séance sur sa mauvaise grâce à se prêter à ce qu’on lui demandait.

Les greffiers n’avaient pas seulement affaire à ces secrétaires occultes que soutenaient au fond l’évêque et ses affidés : les principaux maîtres venaient au procès assistés de leurs clercs. Ces jeunes gens épousant maladroitement les passions de leurs patrons, ne savaient pas se maintenir dans l’habile réserve de ceux-ci, et les notes prises par eux se ressentaient de leur ardeur et de leur prévention. On lira aux enquêtes un témoignage curieux de Jean Monet, chanoine de Paris et professeur de théologie en 1456. Il était à l’époque du procès simple clerc de l’universitaire Beaupère, qui l’avait amené avec lui à Rouen. Pendant le temps que son maître dirigea les interrogatoires, Monet prenait note des réponses de l’accusée, et plusieurs fois celle-ci eut à réclamer contre la façon dont elles furent ensuite reproduites.

— Vous écrivez ce qui est contre moi, eut-elle plus d’une fois occasion de dire, mais non ce qui est pour moi !

121Quant à Manchon, il faut lui rendre cette justice, ainsi qu’à ses deux confrères, que Jeanne n’eut jamais à s’en plaindre ; loin de là, elle n’eut souvent de garantie que leur probité. Quand les docteurs la fatiguaient de questions, de manière à la dérouter, c’était de Manchon qu’elle se réclamait :

— Je vous ai déjà répondu là-dessus, demandez plutôt au clerc, disait-elle en s’adressant à Manchon ; et ce dernier donnait raison à Jeanne.

Sans cette fermeté des greffiers, les procès-verbaux eussent été falsifiés, et pas un assesseur n’eût osé protester. Par là les greffiers se fussent attiré la faveur des Anglais, au lieu de n’avoir été à leurs yeux que d’honnêtes gens dont il n’y avait rien à attendre.

Si les interrogatoires nous sont parvenus sinon intacts et complets, ce qui n’était pas possible, au moins exacts dans les parties qui en ont été recueillies ; si, dans ces interrogatoires, on saisit encore quelques accents de cette voix inspirée ; si on y respire un peu de l’atmosphère élevée où elle vécut, c’est aux greffiers que nous le devons et surtout à Manchon, qui tenait la plume. Elle n’aurait pu se défendre comme elle l’a fait dans une cause si difficile, contre tant et de si grands docteurs, si elle n’eût été inspirée, a-t-il dit plus tard.

Au début même, sa probité et celle de Boisguillaume avaient été mises à une rude épreuve : un jour, Warwick et l’évêque imaginèrent de chercher par une voie tortueuse les vraies pensées de Jeanne au sujet de ses révélations ; ils s’entendirent avec Loyseleur, grand familier de l’évêque, et qui tenait extrêmement le parti des Anglais. Ce misérable devait se constituer prisonnier, se présenter à Jeanne comme étant des Marches de la Lorraine et victime comme elle des mauvaises chances de la guerre. Cette communauté d’origine, de sentiments, de services 122et de malheurs ne pouvait manquer de l’amener à des confidences importantes, qui seraient recueillies sur-le-champ par les greffiers que Warwick et l’évêque aposteraient dans une pièce voisine, d’où, sans être vus, ils pourraient tout entendre. Ce plan reçut un commencement d’exécution ; un jour, sans être prévenus de ce qu’on allait exiger d’eux, Manchon et Boisguillaume furent conduits dans une pièce disposée à cet effet. L’espion joua son rôle. Warwick et l’évêque se tenaient en silence, écoutant tout :

— Écrivez, dirent-ils tout bas aux deux greffiers, quand Jeanne eut parlé ; écrivez ce que vous entendez !

Ils eurent le courage de dire ce qu’ils pensaient d’un tel guet-apens et de refuser.

On comprend en quelle estime les juges de la réhabilitation ont tenu Manchon : il est pour eux le témoin essentiel, tant ils l’interrogent avec curiosité et détail sur tous les points de la grande cause dont ils sont saisis. Il a été avec Boisguillaume, avec l’huissier Massieu, avec Ysambard de la Pierre et Ladvenu, mais plus encore que ces quatre témoins, le mieux placé, à leurs yeux, pour les bien renseigner. Et en effet, cet honnête homme, mis à même de tout voir, avait été assez intelligent pour tout comprendre ; et il a pu tout dire, car lui, au moins, n’avait pas les mains rouges de sang ; la vérité ne lui étouffait pas la voix comme à tant d’autres que les juges de la réhabilitation durent aussi entendre. Manchon avait vu se dérouler ce long tableau de toutes les bassesses, ces capitulations de conscience, ces aveuglements volontaires, toutes ces hontes, résultat inévitable de l’esprit si contraire à la justice dont le juge et ses adhérents étaient animés. Il avait pris sur le fait le zèle hypocrite des uns, le dévouement intéressé des autres, la couardise se cachant sous l’apparence de la conviction, la religion servant de 123masque à la politique. Quand tous ces hommes, à deux reprises, le 19 mai et le 29 mai, avaient prononcé ces mots : Elle a péché, elle mérite la mort ! il avait vu cet affaissement général qui avait laissé à la discrétion de quelques méchants l’innocence avérée d’une jeune vierge aussi pure que la justice, et fait plier tout un clergé renommé pour sa sagesse sous le joug honteux d’un Loyseleur ou d’un d’Estivet, d’un Warwick ou d’un Cauchon ! Manchon a eu la bonne pensée de conserver avec soin les minutes du procès. Il semble qu’il ait compris ce que son fragile cahier renfermait de glorieux pour la sainte martyre, et combien il importait de tenir cette lumière en réserve pour le grand jour de la justice. Ce fut lui qui produisit aux juges de la réhabilitation un des cinq exemplaires originaux de l’instrument authentique du procès de condamnation revêtu de la signature des trois greffiers et du sceau des juges.

Un fait achève de le faire connaître : tremblant pour son œuvre dont sa conscience lui criait l’énormité, l’évêque, après le supplice, imagina de recueillir quelques paroles de doute ou d’anxiété sorties de la bouche de Jeanne dans les heures de sa douloureuse agonie, avec la pensée d’en faire sortir une sorte de rétractation ou de désaveu. Pour cela, il usa du ministère des greffiers occultes ; puis il voulut contraindre Manchon et ses confrères à annexer ce procès-verbal à leur procès, et à lui donner un caractère d’authenticité par leur signature ; ils s’y refusèrent obstinément, et cette pièce, grâce à eux, est restée en dehors du procès, informe et sans nom, sous ce titre : Quædam acta posterius.

Disons du reste qu’on ne voit pas, en la lisant, le parti que l’évêque et les Anglais ont pu vouloir en tirer, car les paroles qui y sont mentionnées, pour qui sait les lire, sont, on le verra, tout à l’honneur de Jeanne.

124Ajoutons une particularité touchante qu’on trouvera aux enquêtes de la réhabilitation sous la date du 30 mai. Ce jour-là, Manchon fut obligé par son office de se trouver avec les juges sur la place du Vieux-Marché. Laissons-le parler :

Elle entendit le sermon tout au long, puis elle fit ses prières et lamentations bien dévotement, tellement que les juges, prélats et tous autres furent provoqués à grands pleurs et larmes. Jamais je ne pleurai tant pour chose qui m’advint, et, par un mois après, ne m’en pouvois bonnement apaiser. Pourquoi, d’une partie de l’argent que j’avois eu du procès, j’achetai un petit missel que j’ai encore, afin d’avoir cause de prier pour elle.

À l’époque de la réhabilitation, Manchon joignait à son titre de greffier de l’officialité qu’il avait conservé, ceux de chanoine de la collégiale de Notre-Dame des Andelys, et de curé de l’église Saint-Nicolas le Painteur de Rouen.

Boisguillaume

Il était greffier de l’officialité, collègue et ami de Manchon, qui le choisit, à ce double titre, pour se l’adjoindre au procès ; il était, en outre, curé de Notre-Dame de la Ronde, une des églises paroissiales de Rouen. Boisguillaume a su, comme Manchon, se tenir dans une ligne honnête et indépendante, et conserver aux procès-verbaux un caractère de sincérité auquel les juges de la réhabilitation ont rendu hommage. Son témoignage n’est pas moins précieux que celui de son confrère, quoiqu’il lui paraisse inférieur en intelligence. — C’est lui qui a révélé de quel sentiment l’assemblée fut tout entière saisie quand, à la séance du 24 février, l’accusée, à la question de Beaupère si elle était en état de grâce, fit cette réponse :

— Si j’y suis, que Dieu m’y tienne ; si je n’y suis, Dieu veuille m’y mettre ! J’aimerais mieux être morte que de n’avoir pas l’amour de Dieu !

À ces mots, 125les juges et tout l’auditoire demeurèrent dans la stupeur, et rompirent brusquement. — Jeanne avait en son honnêteté une confiance entière : elle l’honorait d’une certaine familiarité. Interrogée un jour sur un point, elle déclara y avoir répondu à une séance qu’elle indiqua ; Boisguillaume prétendit qu’elle se trompait, elle lui demanda de lire l’interrogatoire auquel elle faisait allusion ; Boisguillaume fit cette lecture, et il se trouva qu’elle avait raison, de quoi elle se réjouit très-fort :

— Prenez garde, lui dit-elle, et ne vous trompez pas ainsi une autre fois, ou je vous tirerai l’oreille !

C’est ce greffier qui a révélé la fin honteuse des persécuteurs, Loyseleur, Cauchon, d’Estivet.

Dieu, dit-il, a puni d’Estivet ; sa fin a été misérable, ayant été trouvé mort un jour dans un bourbier.

Ce d’Estivet, ajoute-t-il, était un mauvais homme, cherchant toujours querelle aux greffiers, comme à tous ceux qui voulaient procéder avec justice, tout dévoué aux Anglais et ne cherchant qu’à leur complaire.

Boisguillaume est un de ceux qui ont révélé la visite que la duchesse de Bedford fit subir à l’accusée ; lui seul y ajoute cette particularité bien grave contre le régent, qu’il se serait tenu caché, pendant l’épreuve, dans un lieu d’où il pouvait tout voir (sans doute le judas par lequel Warwick avait voulu faire parvenir aux greffiers la conversation de Jeanne et de Loyseleur). — Il sut résister comme Manchon à la pression des Anglais, qui tout d’abord avaient prétendu les faire écrire à leur gré. Le premier jour des interrogatoires, la séance s’était tenue dans la chapelle du château, qui se trouva remplie d’Anglais. Lorsque Jeanne vint à parler de sa mission et de ses voix en termes remplis d’un saint enthousiasme, ils l’interrompirent d’une manière inconvenante et injurieuse. Le tumulte fut à son comble : elle sut le dominer, car il 126n’était pas dans sa nature de reculer. Des secrétaires du roi d’Angleterre étaient là qui enregistraient ses paroles comme il leur plaisait, omettant ses excuses et tout ce qui donnait du poids à ses déclarations. Les greffiers se plaignirent et déclarèrent qu’ils se retireraient si on n’y mettait ordre aux séances suivantes, le tribunal se tint dans un local moins accessible à la foule, et l’ordre fut en partie rétabli. — Ils nous ont fait connaître qu’ils étaient placés aux pieds des juges, en face de Jeanne qui était seule sur un siège : parfois, leur impression leur échappant involontairement, ils la notaient sur leur registre, et c’est ainsi qu’on lit ces mots en marge de certaines réponses : Responsio superba ! ou ceux-ci : Responsio mortifera !

Manchon a raconté à quel danger Boisguillaume et lui furent exposés le 27 mai, dimanche de la Trinité, lorsqu’ils se rendirent, sur l’ordre des juges, pour constater la relapse : ils arrivaient tous deux au château, lorsqu’ils virent fondre sur eux, armés d’épées et de bâtons, une centaine d’Anglais : ils eurent grand-peine à échapper à ces forcenés, qui les traitaient de traîtres et d’armagnaux.

Boisguillaume était, à l’époque de la réhabilitation, curé de la paroisse Notre-Dame de la Couture près de Bernay, au diocèse de Lisieux : il a dû y mourir peu de temps après.

Nicolas Taquel

Il était, comme les deux précédents, greffier de l’officialité de Rouen. Son concours fut à peu près nul, n’ayant été que greffier du vice-inquisiteur, dont le rôle au procès ne fut guère que nominal. Cependant il a certifié, signé et paraphé les grosses du procès, comme ses deux confrères. Le véritable greffier fut Manchon, auquel Boisguillaume prêta une assistance sérieuse, mais sous la direction et l’inspiration de son confrère. Taquel, lui, ne fut là que pour compléter le vice-inquisiteur et régulariser 127son intervention ; car celui-ci devait pour la bonne règle, au même titre que l’évêque, avoir ses officiers. Mais il avait choisi d’Estivet pour promoteur, Massieu pour huissier, John Gris et William pour gardiens : il eût pu prendre également les deux greffiers de l’évêque, et cela d’autant mieux qu’il n’a procédé isolément à aucun acte. Comme ses deux confrères, Taquel vivait encore en 1456 : il fut aussi entendu comme témoin :

J’ai assisté au procès, a-t-il dit alors, depuis le 14 mars jusqu’à la fin, comme greffier du vice-inquisiteur. Je n’écrivais pas, je me contentais d’écouter. Je m’en rapportais pour les écritures à mes deux confrères, principalement à Manchon. Je reconnais le procès que vous me représentez, il est revêtu de mon signe… Pour ma peine et mon travail il m’avait été promis vingt livres ; je n’en ai reçu que dix, qui m’ont été remises par un certain Benedicite.

D’Estivet aurait-il gardé les dix autres livres ? — Taquel, à l’époque de la réhabilitation, était curé de Bacqueville-le-Martel.

Jean Massieu

L’huissier Massieu. De tous les noms qui se déroulent dans le cours du procès, il en est peu qui excitent autant de sympathie que celui de ce modeste auxiliaire. Jean Massieu avait vingt-cinq ans, il était prêtre et doyen de la chrétienté de Rouen (c’est-à-dire curé d’un doyenné ayant autorité sur une certaine quantité d’autres paroisses composant une chrétienté), quand il fut, au début du procès, nommé par l’évêque exécuteur de ses mandements et ordres de citation. À ce titre, il eut la charge de convoquer les conseillers, de citer l’accusée, de l’amener devant le tribunal, et, après chaque audience, de la reconduire en sa prison.

Je l’ai bien des fois été chercher, a-t-il dit plus tard, et bien des fois je l’ai reconduite ; j’ai eu avec elle grande familiarité.

Peu d’hommes, en effet, ont été 128aussi bien placés pour la connaître, et bien peu ont osé lui manifester autant de sympathie. Il était en fonctions depuis quatre ou cinq jours seulement, et déjà il s’était compromis pour elle. La ramenant en prison, il est arrêté par un prêtre nommé Turquetil :

— Que te semble de ses réponses ? lui demande celui-ci ; sera-t-elle arse ?

— Jusqu’ici, lui répond Massieu, je n’ai vit que bien et honneur en elle.

Turquetil n’eut rien de plus pressé que de reporter ce propos aux gens du Roi. L’évêque manda Massieu et lui enjoignit d’être plus réservé, s’il ne voulait pas s’exposer à boire plus que de raison.

N’eût été le notaire Manchon, qui m’excusa, je crois que je n’eusse oncques échappé.

En allant aux interrogatoires, ils passaient devant la chapelle du château ; Massieu, se rendant aux désirs de Jeanne, la laissait se mettre à genoux et faire ses oraisons ; d’Estivet le sut et le lui reprocha avec grossièreté :

— Qui te fait si hardy, truand, de laisser approcher de l’église cette p*** excommuniée ? Je te ferai mettre en telle tour où tu ne verras lune ni soleil d’ici à un mois, si tu le fais plus !

Et comme Massieu continuait, d’Estivet finit par s’aller placer lui-même devant la porte de la chapelle, pour empêcher Jeanne d’y prier.

Massieu a su qu’elle avait été, depuis son arrivée à Rouen jusqu’au commencement du procès, tenue dans une cage de fer, enchaînée par le cou, les pieds et les mains. Il a déclaré qu’il l’avait, pendant le procès, toujours vue, même la nuit, ferrée par les jambes de deux paires de fers à chaînes, livrée en cet état, pendant le jour, à la garde de cinq Anglais de la pire espèce, et laissée pendant la nuit avec trois d’entre eux, qui l’abreuvaient de toute sorte d’outrages. Pour que Warwick y mît ordre, il fallut l’épreuve ordonnée par la duchesse de Bedford. Massieu dit avoir vu tout ce dont il dépose, et 129son témoignage mérite créance. Il est confirmé d’ailleurs par beaucoup d’autres, ainsi qu’on le verra aux enquêtes de la réhabilitation, notamment, en ce qui concerne ce dernier point, par le témoignage de Thomas de Courcelles et de Jean de Mailly :

Quoique le procès n’en parle pas, a dit le premier, je tiens de l’évêque de Beauvais qu’elle fut trouvée vierge ; si elle n’eût pas été trouvée vierge, le procès, à coup sûr, en eût fait mention.

Si Jeanne a été visitée et qu’elle ait été trouvée vierge, on ne l’a pas mentionné au procès, a dit le second.

Que penser de gens aussi haut placés, un universitaire, un évêque, qui osent avouer comme chose naturelle qu’un fait si à l’honneur de la jeune fille, qui eût dû être écrit en lettres d’or en tête du procès, a été systématiquement passé sous silence, alors que le fait contraire eût été proclamé, et serait devenu contre elle la plus terrible des charges ? Ces prêtres voilèrent sa sainteté, ils auraient mis au grand jour son déshonneur : quel crime contre la justice !

Au 24 mai et au 30 mai, Massieu ne cessa d’être aux côtés de Jeanne. — Le 24 mai, ce fut lui qui l’amena sur la place Saint-Ouen. La chose tournait mal pour elle ; entourée de gens qui ne cherchaient qu’à la tromper, de Loyseleur notamment, elle restait sourde à toute exhortation. L’épreuve touchait à sa fin ; déjà l’évêque avait donné lecture de partie de la sentence qui allait la livrer au bras séculier, c’est-à-dire au bûcher. Le bourreau était là avec sa charrette ; pris de pitié à cette vue, Massieu redouble d’instances, et finit par l’amener à abjurer, mais du bout des lèvres, car ce fut Massieu qui en réalité abjura, et qui pour cette fois lui sauva la vie. Massieu, a dit le greffier Taquel, lisait la cédule d’abjuration, et Jeanne répétait chaque mot au fur et à mesure que Massieu le prononçait. Six lignes de grosse écriture qui, dans 130le procès, se trouvent changées en une abjuration de cinquante lignes !

Au moment où elle signa, des pierres furent lancées sur elle et sur Massieu : c’étaient les Anglais qui exprimaient à leur manière leur mécontentement de la voir sauvée pour cette fois. Massieu voulut la conduire aux prisons de l’officialité.

— Reconduisez-la où tous l’avez prise, dit l’évêque.

C’était son arrêt de mort.

Massieu a su d’elle les excès dont elle fut victime entre le 24 mai et le 30 mai. Qu’un évêque ait toléré de telles abominations, qui le peut comprendre ?

Le dernier jour, Massieu ne la quitta pas. On lira dans sa déposition tous les détails de cette journée, il monta, ainsi que Martin Ladvenu, dans la charrette qui, sous l’escorte de huit cents Anglais, la conduisit sur la place du Vieux-Marché :

Elle faisoit de si pieuses lamentations, que Ladvenu et moi ne pûmes retenir nos larmes. […] Le sermon fini, elle requit de toutes manières de gens, de quelque condition ou état qu’ils fussent, tant de son parti que de l’autre, mercy très-humblement, et qu’ils voulussent bien prier pour elle, leur pardonnant le mal qu’ils lui avoient fait. Elle persévéra très-long espace de temps comme d’une demi-heure, dont les juges, assistants, et même plusieurs Anglois furent provoqués à grandes larmes et pleurs… Elle me pria de lui avoir une croix. Un Anglais en fit une petite avec un bâton ; elle la couvrit de baisers et la mit sur sa poitrine avec grande dévotion… et en outre, me demanda que je lui fisse avoir la croix de l’église, et je fis tant, que le clerc de la paroisse Saint-Sauveur la lui apporta : elle l’embrassa bien étroitement et longuement, et la détint jusqu’à ce qu’elle fût liée à l’attache. Et tandis qu’elle faisoit ses dévotions et lamentations, je fus fort précipité par les Anglois, et même par aucuns de leurs capitaines, de la laisser entre leurs 131mains pour plus tôt la faire mourir, me disant lorsque je la reconfortois en l’eschaffaud :

— Comment, prêtre, nous ferez-vous ici dîner ?

Et incontinent, sans aucune forme ou signe de jugement, l’envoyèrent au feu, en disant au maître de l’œuvre :

— Fais ton office !

Et ainsi fut menée et attachée, et en trépassant cria à haute voix :

— Jhesus !

Massieu, à l’époque de la réhabilitation, était curé, à Rouen, de l’église Saint-Cande-le-Vieux.

XIII.
Les gardiens

Ils furent trois à qui fut remise la garde de Jeanne, et tous trois Anglais :

Noble homme John Gris, écuyer, garde du corps du seigneur Roi, et avec lui John Berwoit et William Talbot.

Le premier était un gentilhomme de la suite de Warwick, qui, par suite de son gouvernement sur le château, se trouve avoir été constitué en première ligne gardien de Jeanne. John Gris avait sous ses ordres Berwoit et Talbot, comme lui de la garde du jeune Roi, car il est à remarquer que tous ceux qui eurent surveillance sur elle étaient préposés à la garde de Henry VI. John Gris, Berwoit et Talbot avaient eu leur mission dès l’arrivée de Jeanne à Rouen ; peut-être même avaient-ils été au nombre des Anglais qui étaient allés la recevoir des mains de Jean de Luxembourg, après la négociation si chèrement mais si heureusement conduite par Cauchon. La commission que ces trois Anglais reçurent de l’évêque le 21 février, et le serment qu’ils lui prêtèrent le même jour sur les Évangiles, de veiller fidèlement et ne la laisser communiquer avec personne sans permission, ne changèrent ni 132leur situation ni leurs devoirs ; ils furent toujours des agents anglais ne recevant d’ordres que de leurs chefs. Il en fut de même de la mission que deux d’entre eux, John Gris et Berwoit, reçurent quelques jours après du vice-inquisiteur. Malgré cette double commission, ils continuèrent à être sous l’autorité directe de Warwick, qui resta maître absolu de sa prisonnière. L’expédient de l’évêque fut impuissant à couvrir une irrégularité évidente.

En effet, la procédure inquisitoriale et canonique était formelle sur la question de garde comme sur le lieu d’incarcération, et l’évêque s’appropria la violation de cette loi tutélaire, quand aux assesseurs qui lui demandaient pour Jeanne une prison et des gardiens ecclésiastiques, il déclara, au lieu de surseoir, comme il l’eût dû, que la volonté des Anglais l’obligeait de passer outre. Par là, il s’est rendu volontairement complice de l’odieux système exercé sur la jeune fille, et de toutes les insultes dont elle fut l’objet de la part d’étrangers dont elle ne comprenait même pas le langage.

Gris, Berwoit et Talbot n’exercèrent leur surveillance qu’à distance ; pour le détail, ils s’en étaient remis à des subalternes qui crurent caresser les passions de leurs maîtres en forçant leurs instructions. C’étaient des misérables houcepaillers, qui ne la quittaient ni jour ni nuit. C’est ainsi qu’elle vécut pendant un long martyre de six mois, chargée de chaînes, abreuvée d’outrages, sans commerce avec aucune personne de son sexe, avec aucun Français, si ce n’est avec des docteurs qu’elle soupçonnait à juste titre, et qui étaient pour elle un autre danger ; abandonnée de tous enfin, et n’ayant pour soutien, pendant cette terrible épreuve, que sa foi en sa sainte cause et sa confiance en Dieu !

Notes

  1. [163]

    Malgré l’assertion de plusieurs historiens, il ne paraît pas que Beaufort se soit trouvé le 30 mai sur la place du Vieux-Marché.

  2. [164]

    Thérouanne, aujourd’hui simple bourgade de sept cents habitants (département du Pas-de-Calais, arrondissement et à deux lieues de Saint-Omer), fut au moyen âge une cité puissante. Comme Harfleur et bien d’autres villes de ce temps, elle a dû sa destruction à son patriotisme. Prise deux fois par les Anglais, en 1380 et 1513, rétablie par François Ier, reprise en 1535 par Charles-Quint, elle fut détruite par celui-ci en punition de sa défense héroïque, et ne s’est pas relevée depuis.

  3. [165]

    Voir ces lettres de garantie à la suite du procès, t. II.

  4. [166]

    La fête de Pâques tomba cette année le 1er avril : ce fut le premier jour de l’année 1431.

  5. [167]

    Il y était encore le 28 mai et dut en partir le 29. (Voir la quittance ci-après, p. 57.)

  6. [168]

    [NdÉ] O’Reilly avait écrit Thomas Flocque.

  7. [169]

    Neustria pia, p. 382.

  8. [170]

    Gallia christiana, t. XI, p. 527 ; pour ce texte et ceux qui vont suivre, moins ceux indiqués comme extraits de Neustria pia.

  9. [171]

    Neustria pia, p. 393.

  10. [172]

    Neustria pia, p. 393. Adde D. Duplessis, Description de la haute Normandie, t. II, p. 146.

  11. [173]

    Ibid.

  12. [174]

    Jure ne an injuria ? haud satis constat. Neustria pia, p. 393.

  13. [175]

    Gallia christiana, t. XI, p. 119, aux Instrumenta.

  14. [176]

    Gallia christiana, t. XI, p. 119, aux Instrumenta, ainsi que les diverses citations qui vont suivre.

  15. [177]

    Neustria pia, p. 382. Dans l’acte de création de l’ordre du Mont-Saint-Michel, du 1er août 1469.

  16. [178]

    Au procès, à la date du 21 avril.

  17. [179]

    Gallia christiana, t. XI, p. 212. — Dom Duplessis, Description de la haute Normandie, t. II, p. 54.

  18. [180]

    Neustria pia, p. 240.

  19. [181]

    Gallia christiana, t. XI, p. 199.

  20. [182]

    Gallia christiana, t. XI, p. 259.

  21. [183]

    Gallia christiana, t. XI, p. 259.

  22. [184]

    Neustria pia, p. 240.

  23. [185]

    Neustria pia, p. 240.

  24. [186]

    Dom Duplessis, t. II, p. 259.

  25. [187]

    Neustria pia, p. 781.

  26. [188]

    Gallia christiana, t. XI, p. 272.

  27. [189]

    Gallia christiana, t. XI, p. 272.

  28. [190]

    Gallia christiana, t. XI, p. 152.

  29. [191]

    Neustria pia, p. 414.

  30. [192]

    Neustria pia, pour cette citation et autres, p. 469 et suiv.

  31. [193]

    Gallia christiana, t. XI, p. 846.

  32. [194]

    Gallia christiana, t. XI, p. 493.

  33. [195]

    Gallia christiana, t. XI, p. 379.

  34. [196]

    Gallia christiana, t. XI, p. 601.

page served in 0.057s (2,8) /