Ph.-H. Dunand  : Histoire de la Pucelle d’Orléans par Edmond Richer (1911-1912)

Tome I : Appendices du tome I

337Appendices de l’éditeur,
et éclaircissements

L’éditeur au lecteur

I.

Il nous a paru bon de faire suivre de quelques appendices et éclaircissements le récit qu’Edmond Richer nous a laissé des dits et faits de la Pucelle. Les voix et la mission de l’envoyée de Dieu en seront les sujets principaux.

À l’époque où vivait le docteur de Sorbonne, les difficultés soulevées à propos de ces questions n’étaient guère que d’ordre théologique. Aussi la dissertation dans laquelle il les aborde déconcerte-t-elle un peu le lecteur ; car Richer glisse sur les points qui nous intéressent, et il appuie au contraire sur ceux qui n’ont plus à nos yeux qu’une importance secondaire.

Tout bien considéré, l’histoire de Jeanne d’Arc, c’est l’histoire de sa mission libératrice, et l’histoire de sa mission libératrice c’est l’histoire de ses voix. L’héroïne n’a délivré le sol français de l’ennemi héréditaire que grâce à l’assistance, aux conseils, à la direction de ses voix. Durant sept années, des rapports incessants ont existé entre elle et ses protecteurs célestes en vue de préparer ce grand fait historique. Un récit fidèle de ces rapports ne saurait qu’éclairer cette page de nos annales. Nous allons le demander à Jeanne elle-même, et c’est elle qui, dans l’appendice suivant, va nous le donner.

338Ce récit, elle l’a fait à ses juges de Rouen, et ils l’ont consigné dans l’instrument authentique du procès de sa condamnation. Il y avait à l’en dégager, et ce n’était pas chose aisée. Ce que les rédacteurs des procès-verbaux se sont proposé, c’est d’y introduire un désordre capable de décourager les meilleures volontés : ils ne tenaient pas à ce qu’on vît clair dans leurs interrogations perfides. Nous avons mis à cette tâche de faire la lumière toute l’application, toute la patience nécessaires, nous avons rétabli la suite naturelle des idées et des faits, et nous ne sommes arrêté que lorsque les difficultés nous ont semblé vaincues.

Avons-nous réussi ? Le lecteur en jugera. En tout cas, nous lui fournissons à chaque page, à chaque ligne pour ainsi dire, le moyen de contrôler l’exactitude et la probité de notre travail. Des références suivies indiquent les passages de l’édition de Jules Quicherat qui permettront d’en vérifier la conscience. Qu’il s’agisse de saint Michel ou des saintes Catherine et Marguerite, c’est par Jeanne d’Arc elle-même qu’on entendra raconter ses visions et ses voix, et le langage dont elle usera aura pour garantie le témoignage même de ses ennemis. Ils l’ont ouï les premiers ; volontairement ou non, ils ont laissé aux historiens le moyen de l’entendre à leur tour. Nous userons de ce moyen : il en résultera le meilleur des suppléments aux pages d’Edmond Richer sur ce sujet.

II.

Qu’on nous permette encore une remarque.

Ce ne sont pas des admirateurs de l’héroïne qui ont informé la postérité du commerce mystérieux qui, de sa treizième à sa vingtième année, n’a cessé d’exister entre elle et des êtres supérieurs ; c’est elle-même qui l’a fait connaître : sobrement, quand les circonstances l’ont demandé, avant sa captivité ; avec de nombreux et intéressants détails, lorsque à la barre d’un tribunal prévenu, elle dut justifier ses actes et prouver son innocence.

C’est elle qui révéla les noms des protecteurs célestes dont elle recevait les inspirations, et c’est elle aussi qui les désignait 339sous le nom de Voix. Si elle les désignait ainsi, c’est que l’archange saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite annonçaient leur présence et se manifestaient habituellement à la jeune vierge par la parole intellectuelle ou sensible, même quand ils ne lui apparaissaient pas ; ce qui semble avoir eu lieu quelquefois. Chose surprenante, aucun texte ne permet de conclure qu’ils lui soient apparus pendant le sommeil. Pour lui faire entendre leurs recommandations, lui donner leurs conseils, au besoin ils l’éveillaient (voir les troisième et quatrième séances). En maintes circonstances, à Beaurevoir par exemple, il y eut entre Jeanne et ses saintes de véritables dialogues : les saintes insistant afin que Jeanne se résignât, et Jeanne persistant de son côté à vouloir s’évader afin de rejoindre ses amis de Compiègne.

Mais écoutons l’héroïne elle-même. Elle nous parlera :

  1. Des apparitions de l’archange saint Michel ;
  2. De ses relations avec les vierges et martyres, sainte Catherine et sainte Marguerite ;
  3. De son attitude devant les juges de Rouen, des révélations et prophéties que, au nom de ses voix, elle leur fit entendre.

Après leur avoir donné l’explication de sa mission de vie, elle leur exposa par avance les grandes lignes de sa mission de survie. En l’année 1453, l’une et l’autre de ces missions avaient pris fin et tout ce que l’envoyée de Dieu avait annoncé se trouvait accompli.

Ph.-H. D.

340Appendice premier
Les visions et voix de Jeanne d’Arc racontées par elle-même.

Première partie
Jeanne d’Arc et saint Michel.

Le juge interrogateur. — Laquelle de vos apparitions est venue à vous la première#1 ; et quelle est la première voix qui vint à vous#2 ?

Jeanne. — C’est saint Michel : ce fut la première voix qui vint à moi de par Dieu pour m’aider à me conduire.

La première fois, j’eus grand-peur. La voix vint vers l’heure de midi, l’été, dans le jardin de mon père1. J’entendis la voix à droite, du côté de l’église, et de ce côté venait une grande clarté. J’avais alors treize ans ou environ.

Quand je l’eus entendue trois fois, je reconnus que c’était la voix d’un ange. Elle me paraissait être une digne voix. Elle m’a toujours bien gardée et je l’ai toujours bien comprise#3.

Le juge. — Comment avez-vous connu que c’était saint Michel ?

Jeanne. — Par le parler et le langage des anges#4. Puis, il se nomma à moi#5.

341Le juge. — Avez-vous vu saint Michel même ?

Jeanne. — Oui, je l’ai vu devant mes jeux ; et il n’était pas seul, mais accompagné des anges du ciel#6.

Le juge. — Avez-vous vu saint Michel et les anges corporellement et réellement ?

Jeanne. — Je les ai vus des yeux de mon coups aussi bien que je vous vois. Et quand ils s’éloignaient je pleurais, et j’aurais bien voulu qu’ils m’emportassent avec eux#7.

Ce que saint Michel enseignait à la petite Jeanne.

Le juge. — Pourquoi, lorsque vous crûtes que c’était saint Michel, le connûtes-vous plus promptement que vous ne l’aviez connu à sa première apparition ?

Jeanne. — À sa première apparition, j’étais tout enfant, et j’eus grand-peur. Je le vis plusieurs fois avant de savoir que ce fût saint Michel. Mais depuis qu’il se fût nommé, il m’enseigna et me montra tant de choses que je crus fermement que c’était lui.

Le juge. — Quels enseignements vous donna-t-il ?

Jeanne. — Il m’enseigna à me bien conduire, à fréquenter l’église. Sur toutes choses il me disait d’être bonne jeune fille, que Dieu m’aiderait. Il me dit en particulier que j’irais au secours du roi. Et l’ange me racontait la pitié qui était au royaume de France#8.

Comment l’archange initia la jeune vierge à sa mission.

Le juge. — Que vous dit saint Michel quand il vint à vous2 ?

Jeanne. — Il me dit à moi Jeanne qu’il fallait que je vienne en France. Il en vint à me le dire deux ou trois fois par semaine, et je ne pouvais durer où j’étais.

Il m’assurait aussi que je ferais lever le siège mis devant la ville d’Orléans.

Un jour, il me dit à moi Jeanne d’aller à Vaucouleurs trouver Robert de Baudricourt, capitaine de la place ; qu’il me donnerait des gens pour m’accompagner.

Et moi, Jeanne, je répondis que j’étais une pauvre fille no sachant ni chevaucher, ni guerroyer.

342Cependant j’allai chez un oncle à moi, et je lui dis qu’il me fallait aller à Vaucouleurs. Et mon oncle m’y conduisit.

Quand je fus venue à Vaucouleurs, je reconnus Robert de Baudricourt, quoique je ne l’eusse jamais vu. C’est la voix qui me le fit connaître, car elle me dit que c’était lui.

Je dis moi Jeanne à Robert : Il faut que j’aille en France.

Par deux fois, Robert refusa de m’écouter et me repoussa. La troisième fois, il me reçut et me donna des gens. Or, la voix m’avait avisée que ce serait ainsi#9.

Je partis de Vaucouleurs en habit d’homme, avec une épée que m’avait donné Robert de Baudricourt, sans autre armes, accompagnée d’un chevalier (Jean de Metz), d’un écuyer (Bertrand de Poulengy), et de quatre serviteurs. Arrivée à Saint-Urbain, nous passâmes la nuit dans l’abbaye.

À Auxerre, j’entendis la messe dans l’église principale.

J’avais alors souvent mes voix, sans compter celle dont j’ai parlé plus haut3#10.

Je ne portais plus l’habit de femme, je l’avais quitté pour prendre celui d’homme. Je crois que mon conseil (c’est-à-dire saint Michel) m’a bien conseillée#11.

C’est sans empêchement d’aucune sorte que j’arrivai à Chinon. Il était environ midi. Je descendis dans une hôtellerie, en attendant de paraître devant mon roi.

Lorsque j’entrai dans la salle, je le reconnus parmi tous les autres. C’est la voix (saint Michel) qui me le fit connaître.

La voix m’avait assuré aussi, peu après mon arrivée, que mon roi me donnerait audience.

Et ceux de mon parti reconnurent que la voix m’était bien envoyée de par Dieu, et ils n’en firent pas de doute. Mon roi et plusieurs autres étaient de ce nombre, je le sais bien, moi Jeanne ; et avec lui aussi Charles de Bourbon et deux ou trois autres.

En finissant la jeune fille dit :

Il n’est point de jour où je n’entende cette voix, et j’en ai grand besoin.

Du reste, je ne lui ai jamais demandé d’autre récompense finale que le salut de mon âme#12.

343Jeanne n’est venue en France et n’a pris l’habit d’homme que par commandement de Dieu.

Le juge. — À l’instigation de qui êtes-vous venue en France ?

Jeanne. — Je ne suis venue en France que par commandement de Dieu. Si Dieu ne me l’avait commandé, j’eusse mieux aimé être tirée par des chevaux que d’y venir#13.

Le juge. — Est-ce également par commandement de Dieu que vous avez pris l’habit d’homme ?

Jeanne. — Je n’ai pris l’habit d’homme par le conseil d’aucun homme au monde. Je n’ai pris cet habit et je n’ai rien fait que par le commandement de Dieu et des anges (de saint Michel en particulier).

Le juge. — Croyez-vous que le commandement qui vous a été fait de prendre habit d’homme soit chose licite ?

Jeanne. — Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait par commandement de mon Seigneur. Volontiers je prendrais un autre habit, pourvu que ce fût par commandement de Dieu.

Le juge. — Avez-vous pris cet habit par ordre de Robert de Baudricourt ?

Jeanne. — Non.

Le juge. — Pensez-vous avoir bien fait de le prendre ?

Jeanne. — Tout ce que j’ai fait par commandement de mon Seigneur, j’estime l’avoir bien fait, et j’attends de lui bon garant et secours.

Le juge. — Mais dans ce cas particulier, pensez-vous avoir bien fait ?

Jeanne. — Dans toutes les choses que j’ai faites, je n’ai rien fait au monde que par commandement de Dieu4#14.

Du départ de Jeanne d’Arc contre le gré de ses parents.

Le juge. — Croyez-vous avoir bien fait de partir sans le congé de votre père et de votre mère ; n’est-ce pas un devoir de les honorer ?

Jeanne. — Je leur ai bien obéi en toutes choses ; depuis, je leur en ai écrit et ils m’ont pardonnée#15.

344Le juge. — Quels songes votre père avait-il eus avant votre départ ?

Jeanne. — Ma mère m’a dit plusieurs fois que mon père avait songé que Jeanne sa fille devait s’en aller avec des hommes d’armes. De là grand souci chez mon père et ma mère pour me bien garder, et ils me tenaient en grande sujétion. Pour moi, je leur obéissais en toute chose ; j’excepte le procès intenté à Toul pour cause de mariage.

Ma mère me disait encore avoir ouï mon père dire à mes frères : Si je croyais que la chose que j’ai songée d’elle dût arriver, en vérité j’aimerais mieux que vous la noyassiez ; et si vous ne le faisiez, je le ferais moi-même.

Peu s’en fallut que mon père et ma mère ne perdissent le sens quand je partis pour Vaucouleurs.

Le juge. — Ces songes venaient-ils à votre père après le temps où vous aviez eu vos visions ?

Jeanne. — Il y avait plus de deux ans déjà que j’avais mes voix, lorsque mon père parla comme je viens de le dire#16.

Le juge. — Demandâtes-vous à vos voix si vous deviez annoncer votre départ à votre père et à votre mère ?

Jeanne. — Mes voix eussent été contentes que je le leur annonçasse n’eût été la peine que cela m’eût faite à moi-même. Pour rien au monde, je ne leur en aurais parlé. Au demeurant, mes voix s’en rapportaient à moi de dire mon départ à mon père et à ma mère ou de n’en rien dire.

Le juge. — Qu’est-ce qui vous a mue de faire citer un homme à Toul en promesse de mariage ?

Jeanne. — Ce n’est pas moi qui le fis citer, c’est lui. Je ne lui avais fait aucune promesse. Je le déclarai avec serment. Au reste, mes voix m’assurèrent que je gagnerais mon procès#17.

Le juge. — Quand vous quittâtes vos parents, croyiez-vous pécher ?

Jeanne. — Puisque Dieu commandait, je n’avais qu’à obéir. Eussé-je eu cent pères et cent mères, eussé-je été fille de roi, Dieu le commandant, je serais partie#18.

En quelle forme saint Michel apparaissait à Jeanne d’Arc.

Le juge. — Quelle figure avait saint Michel lorsqu’il vous est apparu ; — en quelle forme, grandeur, apparence et habit vint-il à vous ?

345Jeanne. — Il était dans la forme d’un très vrai prud’homme (d’un homme honnête et sérieux)#19. De ses vêtements je ne sais rien.

Le juge. — Était-il nu ?

Jeanne. — Pensez-vous que Dieu n’ait point de quoi le couvrir ?

Le juge. — Avait-il des cheveux ?

Jeanne. — Pourquoi lui seraient-ils coupés ?

Le juge. — Avait-il une balance ?

Jeanne. — Je ne sais#20.

Le juge. — Le voyez-vous souvent ?

Jeanne. — Je ne l’ai pas vu depuis que j’ai quitté le château du Crotoy5#21.

Le juge. — En le voyant qu’éprouvez-vous ?

Jeanne. — J’éprouve en le voyant une grande joie. Il me semble que je ne suis pas en péché mortel.

Le juge. — Pensez-vous donc être en péché mortel lorsque vous vous confessez ?

Jeanne. — Je ne sais si j’ai été en péché mortel ; je ne crois pas en avoir fait les œuvres. Dieu veuille que je n’y aie jamais été ! Qu’il lui plaise me préserver présentement et toujours de toute œuvre qui grève mon âme#22.

Le juge. — Saint Gabriel était-il avec saint Michel quand l’archange vint à vous ?

Jeanne. — Je n’en ai pas souvenance#23.

Le juge. — Pensez-vous que saint Michel et saint Gabriel aient des têtes naturelles ?

Jeanne, au lieu de répondre à la question étrange qu’on lui fait, prononce cette déclaration :

— Je les ai vus de mes yeux6 ; je crois que ce sont eux aussi fermement que je crois que Dieu existe.

Le juge. — Pensez-vous que Dieu les ait créés de la manière et dans la forme où vous les avez vus ?

Jeanne. — Présentement, vous n’aurez autre chose de moi#24.

346Je crois les dits et faits de saint Michel aussi fermement que je crois que Notre Seigneur a souffert mort et passion pour nous.

Quant aux anges, je les ai vus de mes yeux, vous n’aurez pas de moi davantage#25.

De l’audience de Chinon.

Le juge. — Quand vous vîtes le roi pour la première fois, y avait-il de la lumière ?

Jeanne. — Il y avait là plus de trois cents personnes et de cinquante flambeaux, sans compter la lumière spirituelle. J’ai rarement des révélations sans qu’elles soient accompagnées de cette lumière.

Le juge. — Comment le roi a-t-il cru à vos paroles ?

Jeanne. — Par les signes qu’il a eus et par le témoignage du clergé.

Le juge. — Quelle révélation lui avez-vous faites ?

Jeanne. — Vous ne le saurez pas de moi cette année. Pendant trois semaines je fus interrogée par les clercs à Chinon et à Poitiers. Le roi eut un signe touchant mes faits à moi, Jeanne, avant de vouloir croire en ma mission. Les clercs de son parti furent de cette opinion que, dans mon fait, il n’y avait rien que de bon#26.

À mon roi j’ai dit en une seule fois tout ce qui m’avait été révélé. C’est que j’étais envoyée vers lui#27.

Le juge. — Pensez-vous que votre roi fit bien de tuer ou de faire tuer le duc de Bourgogne ?

Jeanne. — Ce fut grand dommage pour le royaume de France. Quoi qu’il y eut entre ces deux princes, c’est au secours du roi de France que Dieu m’a envoyée#28.

Le juge. — Quelles troupes vous donna votre roi lorsqu’il vous mit à l’œuvre ?

Jeanne. — Il me donna de dix à douze mille hommes.

Le juge. — N’aviez-vous pas dit que vous feriez lever le siège d’Orléans ?

Jeanne. — J’étais assurée de faire lever le siège d’Orléans, car cela m’avait été révélé. Je le dis à mon roi avant de venir dans la place.

Le juge. — Ne fûtes-vous pas blessée ?

Jeanne. — À l’assaut livré à la bastille du Pont, je fus blessée 347par une flèche au cou. Mais cette blessure ne m’empêcha ni de monter à cheval ni d’agir.

Le juge. — Saviez-vous que vous seriez blessée ?

Jeanne. — Je le savais parfaitement et je le dis à mon roi. Cela m’avait été révélé par mes voix7#29.

De l’épée de Fierbois.

Le juge. — Avez-vous été à Sainte-Catherine-de-Fierbois ?

Jeanne. — Oui, j’y ai été, j’y ai entendu trois messes le même jour, ensuite j’allai à Chinon. J’écrivis à mon roi des lettres dans lesquelles je lai demandais si je devais entrer dans la ville où il se trouvait. Je venais de faire un voyage de cent-cinquante lieues pour le rencontrer et lui être en aide, et je savais beaucoup de bonnes choses pour lui. Il me semble même avoir mis dans ces lettres que je reconnaîtrais mon roi parmi tous les assistants.

Le juge. — Aviez-vous alors une épée ?

Jeanne. — J’en avais une qu’on m’avait donné à Vaucouleurs. Mais à Tours j’envoyai chercher une épée qui était dans l’église de Sainte-Catherine-de-Fierbois, derrière l’autel. On l’y trouva en effet couverte de rouille.

Le juge. — Comment sûtes-vous que cette épée se trouvait là ?

Jeanne. — Je le sus par mes voix. Jamais je n’avais vu l’homme qui alla chercher cette épée. Elle était couverte de rouille, dans la terre, et il y avait cinq croix. J’écrivis aux prêtres de cette église de vouloir bien m’envoyer cette épée, et ils me l’envoyèrent. Elle était derrière l’autel, sous terre, autant qu’il me semble.

Aussitôt que l’épée eût été retrouvée, les ecclésiastiques de cette église la frottèrent et la rouille s’en détacha sans difficulté. Un armurier de Tours l’alla chercher. Les ecclésiastiques de l’endroit me donnèrent un fourreau. Les gens de Tours m’en donnèrent un également. Ces fourreaux étaient l’un de velours vermeil, l’autre de drap d’or. J’en fis faire un autre de cuir solide. Lorsque je fus prise, je n’avais plus cette épée8#30.

348De l’étendard.

Le juge. — Quand vous allâtes à Orléans, aviez-vous un étendard ou une bannière et quelle en était la couleur ?

Jeanne. — J’avais une bannière dont le champ était semé de lis. Le monde y était figuré et Dieu le tenait dans la main. Deux anges étaient à côté. Elle était de couleur banche, de toile blanche dite boucassin et les noms Jhesus Maria y étaient inscrits. La frange était de soie.

Le juge. — Qu’aimiez-vous plus de votre étendard ou de votre épée ?

Jeanne. — J’aimais beaucoup plus, j’aimais quarante fois plus l’étendard que l’épée.

Le juge. — Qui vous fit faire cette peinture sur l’étendard ?

Jeanne. — Je vous l’ai déjà dit : je n’ai rien fait que par commandement de Dieu9.

Si je chargeais les ennemis l’étendard à la main, c’était pour ne pas verser de sang. Et, en fait, je n’ai jamais tué personne#31.

Du signe donné par Jeanne au roi.

Le juge. — Quel est le signe que vous donnâtes à votre roi quand vous vîntes à lui ?

Jeanne. — Ce fut un signé remarquable, digne de foi et le plus excellent qui soit au monde10.

Le juge. — En sûtes-vous quelque chose par vos voix.

Jeanne. — Quand je partis pour venir vers mon roi mes voix me dirent : Va sans crainte ; quand tu seras devant le roi, il aura bon signe pour te recevoir et te croire11.

349Le juge. — Ce signe venait-il de par Dieu ?

Jeanne. — C’est un ange de par Dieu qui donna le signe à mon roi12 et j’en rendis grâce à Notre-Seigneur.

Le juge. — Les gens d’église virent-ils le signe en question ?

Jeanne. — Ils eurent connaissance du dit signe et cessèrent de me contredire. Dieu le permit pour mettre fin aux questions qu’on m’adressait#32.

Le juge. — L’ange qui apporta à votre roi ledit signe ne parla-t-il pas ?

Jeanne. — Il dit à mon roi qu’on me mît en besogne, que la patrie serait aussitôt allégée#33.

Le juge. — Cet ange était-ce l’ange qui vous était apparu premièrement (c’est-à-dire saint Michel), ou était-ce un autre ?

Jeanne. — C’était toujours le même (saint Michel)#34.

Que saint Michel ne lui a jamais failli.

Le juge. — Faites vous la révérence à saint Michel et aux anges quand vous les voyez ?

Jeanne. — Oui, et après leur départ, je baise la terre sur laquelle ils ont passé#35.

Le juge. — L’ange qui vint avec vous au roi ne vous a-t-il point failli ?

Jeanne. — Non, il ne m’a jamais failli.

Le juge. — Ne vous a-t-il point failli dans les biens de la fortune puisque vous avez été prise ?

Jeanne. — Puisque cela a plu à Dieu, je crois que c’est pour le mieux que j’ai été prise.

Le juge. — Dans les biens de la grâce ne vous a-t-il point failli ?

Jeanne. — Comment me faillirait-il quand il me conforte tous les jours#36.

Le juge. — Est-ce pour vos mérites à vous que Dieu vous a envoyé son ange ?

350Jeanne. — L’ange venait pour une grande chose : pour donner secours aux bonnes gens d’Orléans, à cause des mérites de son roi et du bon duc d’Orléans.

Le juge. — Pourquoi vous a-t-il choisi plutôt qu’un autre ?

Jeanne. — Il a plu à Dieu de se servir dune simple Pucelle pour rebouter les adversaires du roi#37.

Ce que Jeanne était pour Saint Michel et ses voix.

Le juge. — Vos voix ne vous ont-elles pas appelé fille de Bien, fille de l’Église, fille au grand cœur#38 ?

Jeanne. — Avant la levée du siège d’Orléans et depuis, quand elles me parlent, souvent elles m’appellent Jeanne la Pucelle, fille de Dieu13#39 !

Deuxième partie
Jeanne d’Arc et les saintes Catherine et Marguerite.

De leurs apparitions.

Le juge. — Que vous dit saint Michel au sujet de vos voix ?

Jeanne. — Quand il vint à moi, saint Michel me dit que sainte Catherine et sainte Marguerite viendraient aussi ; que j’agisse par leur conseil, car elles étaient chargées de me conduire et de me conseiller sur ce que j’aurais à faire ; que je crusse ce qu’elles me diraient, que c’était le commandement de Notre Seigneur#40.

En effet, il y a sept ans révolus qu’elles sont chargées de me gouverner#41.

Le juge. — Avez-vous, depuis samedi entendu la voix qui vient à vous ?

Jeanne. — Oui, je l’ai entendue plusieurs fois#42.

Le juge. — La voix qui vous parlait était-ce la voix d’un ange, la voix d’un saint ou d’une sainte, ou la voix de Dieu sans intermédiaire ?

Jeanne. — C’était la voix de sainte Catherine et de sainte Marguerite. 351Elles étaient parées de belles, de très riches et de très précieuses couronnes.

Le juge. — Comment savez-vous que ce sont ces deux saintes ; les distinguez-vous bien l’une de l’autre ?

Jeanne. — Je sais que ce sont elles et je les distingue l’une de l’autre.

Le juge. — Comment cela ?

Jeanne. — Par la manière dont elles me saluent et parce qu’elles se nomment à moi.

Le juge. — Sont-elles vêtues des mêmes étoffes ?

Jeanne. — Je ne vous dirai rien autre maintenant.

Le juge. — Sont-elles du même âge ?

Jeanne. — Je n’ai pas congé de vous le dire.

Le juge. — Ces saintes parlent-elles ensemble ou l’une après l’autre ?

Jeanne. — J’ai toujours eu conseil des deux ensemble#43.

Le juge. — Depuis mardi vous êtes-vous entretenue avec sainte Catherine et sainte Marguerite ?

Jeanne. — Oui, hier et aujourd’hui. Il n’est point de jour que je ne les entende.

Le juge. — Les voyez-vous toujours de même ?

Jeanne. — Je les vois toujours avec la même forme. Leurs têtes sont parées de magnifiques couronnes. Je ne parle pas du reste du vêtement. De leurs tuniques je ne sais rien.

Le juge. — Comment savez-vous que la chose qui vous apparaît est homme ou femme ?

Jeanne. — Je le sais parfaitement. Je les distingue à leur voix et elles me l’ont révélé.

Je ne sais rien de cela que ce ne soit par révélation ou commandement de Dieu#44.

Le juge. — Quelle figure-apercevez-vous ?

Jeanne. — La face.

Le juge. — Ont-elles des cheveux ?

Jeanne. — Mais oui.

Le juge. — Y a-t-il quelque chose entre leurs cheveux et leurs couronnes ?

Jeanne. — Non, il n’y a rien.

Le juge. — Leurs cheveux sont-ils longs et pendants ?

Jeanne. — Je n’en sais rien, pas plus que si elles ont des bras ou autres membres.

Le juge. — Quel langage vous parlent-elles ?

352Jeanne. — Un langage très bon et très beau, et je les comprends très bien.

Le juge. — Comment peuvent-elles parler si elles n’ont pas de membres ?

Jeanne. — Je m’en rapporte à Dieu. Leur voix est belle, douce. humble, et elle parle français.

Le juge. — Sainte Marguerite ne parle donc pas anglais ?

Jeanne. — Comment parlerai-t-elle anglais, puisqu’elle n’est pas du parti des Anglais ?

Le juge. — Avec les couronnes qui ornent leurs têtes ces saintes ont-elles des anneaux aux oreilles ou ailleurs ?

Jeanne. — De cela je ne sais rien#45.

Le juge. — Sainte Catherine et sainte Marguerite n’ont-elles pas conversé avec vous sous le Bel Arbre dont il a été question ?

Jeanne. — Je n’en sais rien.

Le juge. — Ne vous ont-elles pas parlé près de la fontaine voisine de l’arbre ?

Jeanne. — Elles m’ont parlé et je les ai entendues en cet endroit. Mais que me dirent-elles alors, je ne m’en souviens pas14#46.

Rapports de Jeanne avec les saintes.

Le juge. — Est-ce vous qui appelez vos saintes ou viennent-elles sans que vous les appeliez ?

Jeanne. — Souvent elles viennent sans que je les appelle. D’autres fois, si elles ne venaient, je demanderais bientôt à Noire-Seigneur de les envoyer.

Le juge. — Ne les avez-vous pas appelées quelquefois sans qu’elles soient venues ?

Jeanne. — Jamais je n’ai eu besoin d’elles qu’elles ne soient venues#47.

Quelque chose que j’aie faite dans les occasions importantes, mes voix me sont toujours venues en aide#48.

Le juge. — Vous demandent-elles un délai pour répondre ?

Jeanne. — Sainte Catherine me répond quelquefois. Mais il m’arrive de ne pouvoir la comprendre à cause du trouble de la prison et de la noise de mes gardes.

353Et quand je fais requête à sainte Catherine, alors sainte Catherine et sainte Marguerite font requête à Dieu ; et puis, par commandement de Notre-Seigneur, elles me donnent la réponse#49.

Du vœu de virginité.

Le juge. — Vous promîtes de garder votre virginité. Est-ce à Notre-Seigneur lui-même que vous parliez ?

Jeanne. — Il devait bien suffire de le promettre à celles qui venaient de par lui, sainte Catherine et sainte Marguerite.

Le juge. — Quand avez-vous promis de garder la virginité ?

Jeanne. — La première fois que j’ouïs mes voix, je fis vœu de garder ma virginité tant qu’il plairait à Dieu. J’avais alors treize ans ou environ#50.

Le juge. — Quand vos saintes viennent à vous, y a-t-il de la lumière avec elles ?

Jeanne. — Il n’est point de jour qu’elles ne viennent au château, et elles ne viennent pas sans lumière#51.

Le juge. — Qu’avez-vous demandé à vos voix ?

Jeanne. — J’ai demandé à mes voix trois choses : l’une, mon expédition ; l’autre, que Dieu vînt en aide aux Français et qu’il gardât bien les villes de leur obéissance ; la troisième, le salut de mon âme#52.

De l’étendard.

Le juge. — Sur votre étendard le monde était-il peint, ainsi que deux anges, etc. ?

Jeanne. — Oui. et je n’en eus jamais qu’un.

Le juge. — Que signifiait cette peinture de Dieu tenant le monde et des deux anges#53 ?

Ces deux anges représentaient-ils saint Michel et saint Gabriel ?

Jeanne. — Ces deux anges n’étaient là que pour l’honneur de Notre-Seigneur qui était peint sur l’étendard. Je n’y fis représenter deux anges que pour l’honneur de Dieu qui était figuré tenant le monde.

Je le dis à mon roi, quoique avec peine. De la signification de l’étendard je ne sais pas autre chose.

Le juge. — Les deux anges figurés sur votre étendard étaient-ce 354les deux anges qui gardent le monde ? Pourquoi n’y en avait-il pas un plus grand nombre ?

Jeanne. — Tout l’étendard était commandé de Dieu par les voix de sainte Catherine et de sainte Marguerite. Elles me dirent : Prends l’étendard de par le Roy du ciel, porte-le hardiment, et fais-y peindre le Roy du ciel.

C’est parce qu’elles me dirent : Prends l’étendard de par le Roy du ciel, que je fis faire cette figure de Notre-Seigneur et des anges et que je les fis peindre. Le tout, je le fis par commandement de Dieu.

Le juge. — Demandâtes-vous, si, par la vertu de cet étendard, vous gagneriez toutes les batailles que vous livreriez et si vous auriez victoire ?

Jeanne. — Elles me dirent : Prends hardiment l’étendard et Dieu t’aidera.

Le juge. — Aidiez-vous plus à l’étendard ou l’étendard à vous ?

Jeanne. — De la victoire de l’étendard ou de Jeanne, c’était tout à Notre-Seigneur.

Le juge. — L’espérance d’avoir victoire était-elle fondée en votre étendard ou en vous ?

Jeanne. — Elle était fondée en Notre-Seigneur et non ailleurs.

Le juge. — Si un autre que vous eût porté votre étendard, aurait-il eu aussi bonne fortune que vous ?

Jeanne. — Je n’en sais rien ; je m’en attends à Notre-Seigneur.

Le juge. — Si un des gens de votre parti vous eût donné son étendard à porter ; supposons même que ce fût l’étendard de votre roi ; auriez-vous eu aussi bonne espérance ?

Jeanne. — Je portais plus volontiers celui qui m’avait été ordonné de par Dieu. Toutefois, de tout je m’en attendais à Notre-Seigneur#54.

Le juge. — Avez-vous dit que les panonceaux faits à la ressemblance du vôtre étaient heureux ?

Jeanne. — Ce que je disais aux miens, le voici : Entrez hardiment parmi les Anglais.

Et moi-même j’y entrais15#55.

355Du signe du Roi.

Le juge. — Quel signe avez-vous donné à votre roi ?

Jeanne. — Des choses que j’ai promis de tenir secrètes je ne dirai rien.

Le juge. — À qui avez-vous fait cette promesse ?

Jeanne. — Je l’ai faite à sainte Catherine et à sainte Marguerite cela a été montré au roi. Je le leur ai promis de moi-même, parce qu’on me tourmentait trop de le dire. Et je promis de n’en plus parler à qui que ce soit#56.

Le juge. — Que voulait dire ce signe ?

Jeanne. — L’ange (saint Michel par la bouche de Jeanne) certifiait à mon roi qu’il aurait le royaume de France tout entier, moyennant l’aide de Dieu et le labeur de moi Jeanne. Qu’il me mit en besogne, qu’il me donnât des gens d’armes, et il serait promptement couronné et sacré.

Et quand l’ange vint devant le roi, il remettait en la mémoire du roi la belle patience qu’il avait montrée dans les grandes tribulations qui lui étaient venues.

Le juge. — En quel lieu l’ange vous apparut-il à vous Jeanne ?

Jeanne. — J’étais presque toujours en prière afin que Dieu envoyât le signe du roi. J’étais en mon logis dans la maison d’une bonne femme, près du château de Chinon, quand l’ange vint. Puis lui et moi allâmes au roi. Et l’ange était accompagné d’autres anges que chacun ne voyait pas.

Le juge. — Tous ces anges avaient-ils la même figure ?

Jeanne. — Les uns se ressemblaient, les autres non. Quelques-uns avaient des ailes, d’autres des couronnes. Avec eux se trouvaient saintes Catherine et Marguerite. Et elles allèrent avec l’ange jusque dans la chambre du roi16#57.

Le juge. — Comment l’ange vous quitta-t-il ?

Jeanne. — Il me quitta dans une petite chapelle. Je fus peinée de son départ ; je pleurais et volontiers je m’en fusse allée avec lui ; moi, c’est-à-dire mon âme#58.

Jeanne blessée à la bastille du Pont.

Le juge. — Au siège d’Orléans fûtes-vous blessée ?

Jeanne. — À l’assaut de la bastille du Pont, je fus blessée au 356cou par une flèche ou vireton. Mais sainte Catherine me réconforta grandement. Je fus guérie dans une quinzaine de jours, sans cesser de monter à cheval et d’agir.

Le juge. — Saviez-vous que vous seriez blessée ?

Jeanne. — Je le dis à mon roi. Cela m’avait été révélé par les voix des deux saintes, je veux dire des Bienheureuses Catherine et Marguerite#59.

De la délivrance du duc d’Orléans.

Le juge. — Comment auriez-vous délivré le duc d’Orléans17 ?

Jeanne. — J’eusse fait assez de prisonniers Anglais de ce côté-ci de la mer pour délivrer le duc. Si je n’en eusse pas pris assez, j’aurais passé la mer en puissance et je serais aller le chercher en Angleterre.

Le juge. — Saintes Catherine et Marguerite vous ont-elles dit absolument et sans condition que vous prendriez assez d’hommes pour avoir le duc retenu prisonnier en Angleterre, ou bien que vous passeriez la mer et l’iriez chercher dans trois ans ?

Jeanne. — Oui, je le dis à mon roi, et lui demandai de me laisser disposer des seigneurs anglais qui étaient alors prisonniers.

Si j’avais duré trois ans sans être empêchée, j’aurais délivré le prince. Pour le faire, trois ans eussent suffi, mais c’était trop peu d’une année#60.

Jeanne et les pauvres gens. — De l’enfant de Lagny.

Le juge. — Connaissiez-vous les sentiments de ceux de votre parti, lorsqu’ils baisaient vos pieds, vos mains et vos vêtements ?

Jeanne. — Beaucoup me voyaient volontiers. Cependant ils baisaient mes vêtements le moins que je pouvais. Les pauvres gens venaient volontiers à moi, parce que je ne leur faisais pas de déplaisir et que je les supportais plutôt de mon mieux#61.

Le juge. — Quel âge avait l’enfant pour lequel vous priâtes à Lagny18 ?

Jeanne. — L’enfant avait trois jours. Il fut apporté à Lagny 357devant limage de Notre-Dame. On me dit que les jeunes filles de la ville étaient devant cette image ; que je voulusse bien aller moi aussi prier Dieu et la Bienheureuse Vierge de lui donner la vie. J’y allai avec les autres jeunes filles, je priai ; finalement il donna signe de vie et bailla trois fois. On le baptisa, il mourut presque aussitôt et on l’inhuma en terre sainte.

Il y avait trois jours, à ce qu’on disait, que l’enfant ne donnait aucun signe de vie, et il était noir comme ma cotte. Mais quand il eut baillé, la couleur commença à lui revenir. Pour moi, j’étais avec les jeunes filles, à genoux, priant devant Notre-Dame.

Le juge. — Ne dit-on pas par la ville que vous aviez fait faire cette résurrection et qu’elle avait été l’effet de votre prière ?

Jeanne. — Je ne m’en occupai pas#62.

De Catherine de la Rochelle.

Le juge. — Avez-vous vu et connu Catherine de la Rochelle ?

Jeanne. — Oui, à Jargeau et à Montfaucon en Berry.

Le juge. — Ladite Catherine ne vous a-t-elle pas montré une dame vêtue de blanc quelle disait lui apparaître quelquefois ?

Jeanne. — Non.

Le juge. — Que vous a dit icelle Catherine ?

Jeanne. — Elle ma dit qu’une dame blanche, vêtue de drap d’or, venait à elle Catherine, lui disant d’aller par les bonnes villes, et de se faire bailler par le roi des hérauts et des trompettes pour crier que quiconque aurait or, argent ou trésor caché l’apportât aussitôt ; que ceux qui auraient des trésors cachés et qui ne les apporteraient pas, dame Catherine les connaîtrait bien et ferait découvrir les trésors ; et avec cet argent elle payerait mes hommes d’armes. Je lui répondis de retourner à son mari, de s’occuper de son ménage et de nourrir ses enfants.

Pour savoir à quoi m’en tenir, je parlai à sainte Catherine et à sainte Marguerite. Elles me dirent que du fait de ladite Catherine de la Rochelle ce n’était que folie, et que tout cela n’était rien. J’écrivis à mon roi ce qu’il en devait faire.

Le juge. — N’avez-vous pas parlé à ladite Catherine d’aller à La Charité-sur-Loire ?

Jeanne. — Dame Catherine ne me conseillait pas d’y aller, tout au contraire, il faisait trop froid. Elle voulait se rendre auprès du duc de Bourgogne pour faire la paix. Je lui dis que, à mon avis, on n’aurait de paix que par le bout de la lance.

358Je demandai à icelle Catherine si la dame blanche qui lui apparaissait venait la trouver chaque nuit, et je lui dis que, pour ce, je coucherais avec elle. De fait, j’y couchai et veillai jusqu’à minuit : je ne vis rien et je m’endormis. Au matin je demandai à ladite Catherine si la dame blanche était venue la trouver. Elle me répondit qu’elle était venue pendant que je dormais et qu’elle n’avait pu m’éveiller. Lors, je lui demandai si elle ne viendrait pas le lendemain. Elle me répondit que oui. À cause de cela, je dormis de jour et demeurai éveillée toute la nuit. Mais je ne vis rien, quoique souvent j’interrogeasse Catherine : Cette dame va-t-elle venir oui ou non ? Et elle me répondait : Oui, tantôt#63.

Les saintes annoncent à Jeanne qu’elle sera prisonnière des Anglais.

Le juge. — Avez-vous fait la sortie de Compiègne par commandement de vos voix ?

Jeanne. — En la semaine de Pâques dernières, comme j’étais sur les fossés de Melun, mes voix, je veux dire sainte Catherine et sainte Marguerite, me dirent que je serais prise avant la Saint-Jean : qu’il fallait que ce fût ainsi, que je ne m’en ébahisse pas, mais prisse tout en gré, que Dieu m’aiderait.

Le juge. — Depuis Melun, vos voix ne vous redirent-elles pas encore que vous seriez prise ?

Jeanne. — Oui, plusieurs fois et presque tous les jours. Et je demandais à mes voix que, une fois prise, je mourusse aussitôt sans long tourment. Et elles me dirent : Prends tout en gré, il faut qu’il soit fait ainsi.

Je leur ai plusieurs fois fait requête pour savoir l’heure où je serais prise ; mais elles ne me la dirent pas#64.

Le juge. — N’est-ce pas la voix ou une révélation qui vous dit de faire la sortie ?

Jeanne. — Ce jour-là, je ne sus pas que je serais prise et je n’eus aucun commandement de sortir ; mais il m’avait toujours été dit qu’il fallait que je fusse prisonnière19#65.

359Du saut de Beaurevoir.

Le juge. — Pour quelle cause avez-vous sauté de la tour de Beaurevoir ?

Jeanne. — J’avais ouï dire que ceux de Compiègne devaient être mis à feu et à sang ; et moi j’aimais mieux mourir que de vivre après une telle destruction de bonnes gens. Ce fut une des causes. L’autre fut que je me savais vendue aux Anglais, et j’eusse mieux aimé mourir que d’être entre les mains des Anglais, mes adversaires.

Le juge. — Fîtes-vous le saut par le conseil de vos voix ?

Jeanne. — Sainte Catherine me disait chaque jour de ne point sauter, que Dieu me viendrait en aide et aussi à ceux de Compiègne. Et moi, je dis à sainte Catherine : Puisque Dieu sera en aide à ceux de Compiègne, je veux y être. Alors sainte Catherine me dit : Sans faute, il faut que tu prennes tout en gré. Tu ne seras pas délivrée que tu n’aies vu le roi des Anglais. Je répondis : Vraiment, je ne voudrais point le voir. J’aimerais mieux mourir que d’être mise en la main des Anglais.

Le juge. — N’avez-vous pas dit à sainte Catherine et à sainte Marguerite : Dieu laissera-t-il mourir si mauvaisement ces bonnes gens de Compiègne ?

Jeanne. — Non, je ne l’ai pas dit. La vérité est que je parlai à mes saintes en cette manière : Comment Dieu laissera-t-il mourir ces bonnes gens de Compiègne qui ont été et sont si loyaux à leur seigneur ?

Après ma chute je fus réconfortée par sainte Catherine. Elle me dit de me confesser et de demander pardon à Dieu d’avoir sauté ; que sans faute ceux de Compiègne auraient secours avant la Saint Martin d’hiver. Alors je me pris a revenir, je commençai à manger et tantôt je fus guérie20#66.

De la dévotion de Jeanne envers ses saintes.

Le juge. — Quand vos voix viennent, leur faites-vous révérence absolument comme à un saint ou à une sainte ?

360Jeanne. — Assurément. Et si parfois je ne l’ai pas fait, je leur en ai demandé pardon. En vérité, je ne sais pas leur faire de révérence aussi profonde qu’il conviendrait, car je crois fermement que ce sont saintes Catherine et Marguerite. Je dirai la même chose de saint Michel.

Le juge. — On fait volontiers oblation de cierges aux saints du paradis. Quand ces saints et saintes sont venus à vous, ne leur avez-vous pas offert des cierges ardents ou autres choses, à l’église ou ailleurs, et n’avez-vous pas fait dire des messes ?

Jeanne. — Non, si ce n’est en faisant, à la messe, l’offrande entre les mains du prêtre, pour l’honneur de sainte Catherine : c’est une des saintes qui m’apparaissent. Je n’ai pas fait brûler autant de cierges que j’eusse voulu en l’honneur de sainte Catherine et de sainte Marguerite du paradis, parce que je crois fermement que ce sont elles qui viennent à moi.

Le juge. — Quand vous mettez les cierges devant l’image de sainte Catherine, le faites-vous en l’honneur de celle qui vous apparaît ?

Jeanne. — Je le fais en l’honneur de Dieu, de Notre-Dame et de sainte Catherine qui est au ciel.

Le juge. — Encore une fois, mettez-vous ces cierges en l’honneur de cette sainte Catherine qui se montre à vous ou vous apparaît ?

Jeanne. — Mais oui ; je ne sais pas de différence entre celle qui m’apparaît et celle qui est au ciel#67.

Jeanne et les commandements de ses voix.

Le juge. — Faites-vous et accomplissez-vous toujours ce que vos voix vous commandent ?

Jeanne. — J’accomplis de tout mon pouvoir le commandement de Dieu que mes voix me transmettent. Autant que je le comprends, mes voix ne me commandent rien sans le bon plaisir de Dieu.

Le juge. — Dans les faits de guerre, avez-vous jamais rien fait sans le conseil de vos voix ?

Jeanne. — Je vous en ai répondu : lisez bien votre livre et vous le trouverez#68.

C’est, ajouta-t-elle, à la requête des hommes d’armes qu’eut lieu la vaillance d’armes devant Paris. À La Charité, j’y allai à la requête de mon roi. Ce ne fut ni par commandement de mes voix ni contre leur commandement.

361Le juge. — N’avez-vous jamais rien fait contre leur commandement et leur volonté ?

Jeanne. — J’ai accompli selon mon pouvoir ce que j’ai pu et su faire. Quand au saut du donjon de Beaurevoir, je le fis contre leur commandement. Mais elles me vinrent en aide et empêchèrent que je ne me tuasse.

Sainte Catherine et sainte Marguerite me font me confesser de temps en temps ; tantôt l’une, tantôt l’autre. Preuve de l’intérêt qu’elles portent à mon âme#69.

Le juge. — Ne croyez-vous pas que ce soit un grand péché d’offenser sainte Catherine et sainte Marguerite qui vous apparaissent et d’agir contre leur commandement ?

Jeanne. — Mais oui, pour qui le comprend. Ce en quoi je les ai le plus offensées, c’est le saut de Beaurevoir. Mais je leur en ai demandé merci, ainsi que des autres offenses que j’ai pu commettre contre elles#70.

Comment Jeanne était traitée par ses saintes.

Le juge. — Pourquoi regardiez-vous volontiers, allant à la guerre, l’anneau qui portait les noms de Jésus et de Marie ?

Jeanne. — Par plaisance et pour l’honneur de mon père et de ma mère, et parce qu’ayant cet anneau en main et au doigt, j’ai touché sainte Catherine qui m’apparaissait#71.

Le juge. — N’avez-vous jamais baisé ou embrassé sainte Catherine et sainte Marguerite ?

Jeanne. — Je les ai embrassées toutes deux.

Le juge. — Fleuraient-elles bon ?

Jeanne. — Assurément elles fleuraient bon.

Le juge. — En les embrassant, sentiez-vous la chaleur ou autre chose ?

Jeanne. — Je ne pouvais pas les embrasser sans les sentir et les toucher.

Le juge. — Par quelle partie les embrassiez-vous ?

Jeanne. — Il était plus séant de les embrasser par en bas que par en haut.

Le juge. — N’avez-vous point donné à vos saintes des guirlandes ou chapeaux de fleurs ?

Jeanne. — En leur honneur, j’en ai donné plusieurs fois à leurs 362images ou à leurs statues dans les églises ; mais aux saintes qui m’apparaissent je ne me souviens pas d’en avoir donné.

Le juge. — Quand vous mettiez des guirlandes à l’Arbre des Dames, les mettiez-vous en l’honneur de celles qui vous apparaissaient ?

Jeanne. — Non.

Le juge. — Quand ces saintes venaient à vous, leur faisiez-vous révérence, en fléchissant les genoux ou en vous inclinant ?

Jeanne. — Mais oui : je leur faisais le plus de révérences que je pouvais, parce que je sais bien que ce sont celles qui sont dans le royaume du paradis.

Je vous ai dit de saint Michel et des saintes ce que je sais. Je les ai vus, aussi vrai qu’ils sont avec les bienheureux au paradis#72. Je crois que ce sont eux que Notre Seigneur m’a envoyés pour me soutenir et me donner conseil. Je le crois aussi fermement que je crois que Notre-Seigneur Jésus-Christ a souffert la mort pour nous et nous a rachetés des peines de l’enfer#73.

Le juge. — Ne fit-on pas flotter ou tourner votre étendard autour de la tête de votre roi pendant son sacre à Reims ?

Jeanne. — Pas que je sache.

Le juge. — Pourquoi votre étendard fut-il porté en l’église de Reims au sacre de votre roi, plutôt que ceux des autres capitaines ?

Jeanne. — Il avait été à la peine, c’était bien raison qu’il fût à l’honneur#74.

Du Conseil de la Pucelle.

Les textes qui précèdent nous montrent saint Michel et les saintes exerçant de concert une action d’assistance et de tutelle sur la jeune vierge confiée à leurs soins. Du commencement à la fin de sa mission, ils seront ses inspirateurs et ses guides. À l’archange reviendra la direction souveraine, le gouvernement supérieur. Aux deux saintes, il appartiendra d’intervenir dans les incidents et les difficultés de chaque jour. En réalité, les voix de l’Envoyée de Dieu seront pour elle un véritable Conseil.

363Ceci n’est pas une hypothèse ou une imagination des historiens. Jeanne elle-même s’en est expliquée avant et pendant le procès, ses juges ont pris soin de nous le faire savoir.

Au début du premier interrogatoire public, l’évêque de Beauvais somme l’accusée de dire toute la vérité.

— Voulez-vous, lui demande-t-il, dire la vérité sur les questions qui vous seront posées, touchant la foi et que vous saurez ?

Jeanne répond. — Volontiers, je jurerai de dire ce que je sais de mon père et de ma mère et de ce que j’ai fait depuis que j’ai pris la route de France. Mais de mes révélations de par Dieu, je n’en ai parlé à personne, sauf à Charles mon roi, et je n’en parlerai à qui que ce soit. Mon conseil secret, c’est-à-dire mes visions et mes voix m’ont défendu de les faire connaître#75.

À propos de la prise de Jargeau, le juge dit à la Pucelle :

— Les Anglais demandaient un délai de quinze jours avant de se retirer avec armes et bagages. En avez-vous délibéré avec votre Conseil, c’est-à-dire avec vos voix21 ?

Jeanne. — Je n’en ai pas souvenance#76.

Au cours du même interrogatoire public, le cinquième, le juge lui demande :

— Vos voix vous ont-elles dit que vous serez délivrée de prison ?

Jeanne. — Non. J’ignore quand je serai délivrée.

Le juge insiste et pose la même question en d’autres termes :

— Votre Conseil vous a-t-il dit que vous serez délivrée de la prison actuelle ?

Jeanne. — Parlez m’en dans trois mois et je vous répondrai#77.

C’est encore le même sujet que le juge aborde une autre fois et avec les mêmes expressions :

— Votre Conseil vous a-t-il révélé que vous vous évaderiez de votre prison.

Jeanne. — De cela je n’ai rien à vous dire#78.

Dès le second interrogatoire, le juge veut savoir qui a poussé la Pucelle à prendre l’habit d’homme.

Elle répond qu’elle avait dû laisser l’habit de son sexe pour prendre l’habit d’homme. Et donnant a entendre que c’était par commandement de ses voix, elle ajoute :

— Je pense que mon Conseil m’a donné un sage avis#79.

364Ce qui lui faisait dire en une autre circonstance :

— Tout ce que j’ai fait de bien, je l’ai fait par commandement de mes voix#80.

De ce Conseil supérieur Jeanne parla plusieurs fois à son roi Charles VII, au comte de Dunois, à son intendant Jean d’Aulon, aux capitaines.

Nous avons rappelé la scène du château de Loches dans laquelle, en présence du Dauphin, du Bâtard d’Orléans et de quelques autres personnages, la jeune fille consentit à dire de quelle manière en usait son Conseil, quand il lui parlait#81.

Au Bâtard d’Orléans, aux capitaines qui sans consulter Jeanne, ont pris des résolutions qu’elle n’approuve pas, elle dira sans hésiter :

— En nom Dieu, le Conseil de mon Seigneur est plus sage que le vôtre. Vous avez été à votre Conseil, et moi j’ai été au mien. Croyez que ce qu’a décidé le Conseil de mon Seigneur s’accomplira, et que le vôtre périra#82.

Le jour de la chasse de Patay, lorsqu’elle apprit que les Anglais s’étaient mis en retraite, la jeune guerrière dit toute joyeuse aux capitaines :

— Fussent-ils pendus aux nues, nous les aurons. Ils sont tous nôtres : mon Conseil me l’a dit#83.

L’intendant de la Pucelle, Jean d’Aulon, racontait que lorsque ladite Pucelle avait aucune chose à faire pour le fait de la guerre, elle disait que son Conseil lui avait appris ce quelle devait faire.

Un jour le brave intendant eut la curiosité de savoir qui était le Conseil. Il le demanda simplement à Jeanne d’Arc. Elle lui répondit qu’ils étaient trois ses conseillers, desquels l’un était toujours résidamment avec elle (sainte Catherine) ; l’autre allait et venait souventes fois vers elle et la visitait (sainte Marguerite) : et le troisième était celui avec lequel les deux autres délibéraient.

Poussant la curiosité plus loin, d’Aulon requit Jeanne qu’elle voulût lui montrer iceluy Conseil.

Jeanne lui répondit catégoriquement qu’il n’était pas assez digne ni vertueux pour iceluy voir.

L’honnête intendant comprit la leçon. Il se désista de plus en parler à la Pucelle ni enquérir#84.

N’est-ce pas une chose également originale et touchante que cette assistance des protecteurs célestes de la Pucelle devenus son Conseil ? Sous sa direction tutélaire, la jeune guerrière ne fut jamais isolée, jamais il ne lui faillit. Tout ce qu’elle annonça 365de sa part s’accomplit à la lettre. Orléans fut délivré, le Dauphin sacré, les Anglais battus et la France sauvée.

Troisième partie
Les juges de Jeanne et les voix.

Premières interrogations.

Au commencement du premier interrogatoire public, l’évêque de Beauvais parle à Jeanne en ces termes :

— Nous vous requérons judiciairement de jurer, la main sur les Saints Évangiles, de dire la vérité dans toutes les questions qui vous seront posées.

Jeanne. — Mais je ne sais pas sur quels points vous voulez m’interroger. Peut-être me demanderez-vous des choses que je ne pourrai dire.

L’évêque. — Jurez-vous de dire la vérité sur ce qui vous sera demandé touchant la foi, si vous le savez ?

Jeanne. — Pour ce qui regarde mon père et ma mère, et ce que j’ai fait depuis que j’ai pris le chemin de France, je jurerai volontiers. Mais pour les révélations que j’ai eues de Dieu, je n’en ai jamais rien dit ni révélé à personne qu’au seul roi Charles, mon roi, et je n’en dirai rien. Mon Conseil secret, mes visions m’ont défendu d’en rien dire à personne#85.

Au commencement du second interrogatoire, le juge désigné pour interroger la Pucelle, maître Jean Beaupère, revient sur la question du serment.

— Tout d’abord, lui dit-il, je vous exhorte à dire, comme vous l’avez juré, la vérité sur ce que j’aurai à vous demander.

— Vous pourriez bien, dit Jeanne, me demander telle chose sur laquelle je répondrais, et telle autre sur laquelle je ne répondrais pas. Si vous étiez bien informé, vous devriez vouloir que je fusse hors de vos mains, car je n’ai rien fait que par révélation.

Et elle maintint, ainsi que dans les interrogatoires suivants, la réserve qu’elle avait mis à son serment#86.

Les voix pressent Jeanne de répondre hardiment.

Le juge interrogateur. — Avez-vous entendu la voix qui vient à vous ?

366Jeanne. — Je l’ai entendue hier et aujourd’hui.

Le juge. — À quelle heure hier ?

Jeanne. — Une fois le matin, puis à vêpres, puis le soir, à l’Ave Maria. Il m’arrive de l’entendre plus souvent que je ne dis.

Le juge. — Que faisiez-vous hier matin, quand la voix est venue à vous.

Jeanne. — Je dormais, elle ma éveillée.

Le juge. — Est-ce en vous touchant les bras.

Jeanne. — Non, sans me toucher.

Le juge. — Était-elle dans la chambre.

Jeanne. — Pas que je sache, mais dans le château.

Le juge. — L’avez-vous remerciée ?

Jeanne. — Oui, je l’ai remerciée : j’ai joint mes mains en me soulevant et m’asseyant sur le lit. J’avais d’ailleurs requis son conseil.

Le juge. — Que vous a-t-elle dit ?

Jeanne. — De répondre hardiment.

Le juge. — En somme, que vous a-t-elle dit, lorsque vous avez été éveillée ?

Jeanne. — Elle m’a dit, je le répète, de répondre hardiment ; que Dieu viendrait à mon aide. Oui, elle m’a dit de répondre sans crainte.

S’adressant aussitôt à l’évêque de Beauvais, la jeune fille lui dit :

— Vous, évêque, vous prétendez que vous êtes mon juge. Prenez garde à ce que vous faites, car, en vérité, je suis envoyée de Dieu, et vous vous mettez en grand danger.

Le juge. — La voix a-t-elle changé d’avis ?

Jeanne. — Jamais je ne l’ai trouvée tenant deux langages contraires. Cette nuit encore elle me pressait de répondre hardiment#87.

Le juge. — L’avez-vous entendue depuis samedi ?

Jeanne. — Oui et plusieurs fois.

Le juge. — Que vous a-t-elle dit ?

Jeanne. — Toujours et plusieurs fois la même chose : de vous répondre hardiment quand vous m’interrogeriez sur ce qui touche le procès#88.

Des révélations faites à la Pucelle.

Le juge. — La voix vous a-t-elle défendu de dire tout ce qui vous serait demandé ?

367Jeanne. — J’ai reçu des révélations concernant le roi que je ne vous dirai pas.

Le juge. — Cette voix vient-elle de Dieu ?

Jeanne. — Oui et par son ordre, je le crois aussi fermement que je crois la foi chrétienne et que Dieu nous a rachetés des peines de l’enfer.

Je le répète : elle vient de la part de Dieu. Assurément, je ne vous dirai pas tout ce que j’en sais. J’appréhende beaucoup plus de me mettre en faute en disant quelque chose qui déplaise à mes voix, qu’en vous répondant à vous-même.

Le juge. — Vos voix vous ont-elles donné conseil sur ce que vous leur demandiez ?

Jeanne. — J’ai eu conseil sur quelques points ; mais il en est d’autres dont je ne parlerai que si j’en ai permission. Si je répondais sans en avoir la permission, je n’aurais pas mes voix en garant ; mais si le Seigneur me le permet, je répondrai sans crainte, car j’aurai bonne garantie.

Le juge. — Croyez-vous qu’il déplaise à Dieu qu’on dise la vérité ?

Jeanne. — Mes voix m’ont dit certaines choses pour le roi et non pour vous. Cette nuit même, la voix m’a dit beaucoup de choses pour le bien du roi. Je voudrais bien qu’il les sût, dussé-je ne pas boire de vin d’ici à Pâques.

Le juge. — La voix ne pourrait-elle pas porter cette nouvelle à votre roi ?

Jeanne. — Elle ne le ferait que si c’était la volonté de Dieu. Si Dieu lui-même y consentait, j’en serais bien contente.

Le juge. — Pourquoi la voix ne parle-t-elle pas maintenant au roi, comme elle le faisait lorsque vous étiez en sa présence ?

Jeanne. — J’ignore si telle est la volonté de Dieu. N’était la grâce de Dieu je ne saurais rien faire.

Le juge. — Savez-vous si vous êtes en la grâce de Dieu22 ?

Jeanne. — Si je n’y suis, Dieu veuille m’y mettre ; et si j’y suis, Dieu veuille m’y garder. Je serais la plus malheureuse du monde si je savais n’être pas dans la grâce de Dieu. Certainement la voix ne viendrait pas à moi si j’étais dans le péché#89.

368Jeanne adolescente.

Le juge. — Avez-vous appris quelque métier en votre jeunesse ?

Jeanne. — Oui, j’ai appris à coudre et à filer, et à ce métier je ne crains aucune femme de Rouen.

Dans la maison de mon père, lorsque je n’allais pas aux champs avec les brebis et les animaux, je vaquais aux soins du ménage.

Le juge. — Vous confessiez-vous tous les ans ?

Jeanne. — Oui, à mon curé ; et, quand il était empêché, à un autre avec sa permission. Je me suis confessée deux ou trois fois, ce me semble, à des religieux mendiants à Neufchâteau. Par crainte des Bourguignons, nous nous étions réfugiés en cette ville, en Lorraine, chez une femme surnommée La Rousse, où je demeurai environ quinze jours#90.

Le juge. — Dans votre jeunesse, alliez-vous aux champs vous promener avec les enfants du village ?

Jeanne. — Oui, j’y suis allée plusieurs fois.

Le juge. — Les habitants de Domrémy tenaient-ils le parti des Bourguignons ou le parti adverse ?

Jeanne. — Je n’ai connu parmi eux qu’un Bourguignon, et j’eusse bien voulu qu’on lui coupât la tête, pourvu toutefois que ce fût le plaisir de Dieu.

Le juge. — Les habitants de Maxey-sur-Meuse étaient-ils pour ou contre les Bourguignons ?

Jeanne. — Ils étaient pour les Bourguignons.

Le juge. — Quand vous étiez jeune, la voix vous a-t-elle dit de haïr les Bourguignons ?

Jeanne. — Quand j’eus compris que les voix étaient pour le roi de France je n’aimai pas les Bourguignons. Ils auront guerre s’ils ne font pas ce qu’ils doivent, je le sais par ma voix.

Le juge. — Avez-vous jamais été avec les petits enfants qui se battaient pour votre parti ?

Jeanne. — Je ne m’en souviens pas ; mais j’ai bien vu que quelques-uns de Domrémy qui s’étaient battus contre ceux de Maxey, en revenaient parfois maltraités et tout en sang.

Le juge. — Dans votre jeune âge, aviez-vous l’intention de combattre les Bourguignons ?

Jeanne. — Ma ferme volonté, mon vif désir étaient que mon roi eût son royaume.

Le juge. — Conduisiez-vous les animaux aux champs ?

Jeanne. — Quand j’eus grandi et atteint l’âge de raison, je ne 369gardais pas habituellement les animaux, mais j’aidais à les mener dans les prairies et dans le château nommé de l’Île, par crainte des gens de guerre.

Le juge. — Parlez-nous de l’arbre qui était près de votre village#91.

Jeanne. — (Voir dans Edmond Richer, à la fin de la troisième séance, le texte et l’Advertissement.)

De l’habit d’homme.

Le juge. — Croyiez-vous faire mal en portant l’habit d’homme ?

Jeanne. — Puisque je le porte par commandement de Notre-Seigneur et à son service, je ne pense pas faire mal. Quand il plaira à Dieu de me l’ordonner, je l’aurai bientôt quitté#92.

Le juge. — Lorsque vous abordâtes pour la première fois votre roi, ne vous a-t-il pas demandé si vous avez changé d’habit par suite d’une révélation ?

Jeanne. — Je n’ai pas souvenance que pareille chose m’ait été demandée. C’est écrit à Poitiers.

Le juge. — Votre roi, la reine et ceux de votre parti ne vous ont-ils pas quelquefois demandé de quitter l’habit d’homme ?

Jeanne. — Ceci n’est pas du procès.

Le juge. — À Beaurevoir ne vous a-t-on pas fait la même requête ?

Jeanne. — Oui, en vérité. Mais je répondis que je ne le quitterais pas sans congé de Dieu.

La demoiselle de Luxembourg et la dame de Beaurevoir m’offrirent un habit de femme ou du drap pour le faire et me demandèrent de le porter. Je répondis que je n’en avais pas la permission de Notre-Seigneur et qu’il n’en était pas encore temps.

Le juge. — Eussiez-vous cru commettre un péché mortel en prenant habit de femme ?

Jeanne. — Je fais mieux d’obéir et de servir mon souverain Seigneur, à savoir Dieu. Si j’eusse dû prendre cet habit, je l’eusse plutôt fait à la requête de ces deux dames que d’autres dames qui soient en France, excepté ma reine23.

Le juge. — Lorsque Dieu vous révéla d’avoir à quitter l’habit de femme pour l’habit d’homme, le fit-il par la voix de saint Michel ou par celles de sainte Catherine ou Marguerite ?

370Jeanne. — Je ne vous dirai pas maintenant autre chose#93.

Le juge. — En refusant de prendre habit de femme, n’affectez-vous pas de tenir en mépris votre sexe ?

Jeanne. — Quant aux œuvres de femme, il y aura toujours assez de femmes pour les faire#94.

Le juge. — Quel garant et quel secours attendez-vous de Notre-Seigneur en portant l’habit d’homme ?

Jeanne. — Tant de l’habit d’homme que d’autres choses que j’ai faites, je n’attends d’autre loyer que le salut de mon âme24#95.

De la sortie de Compiègne.

Le juge. — D’où étiez-vous partie, à votre dernière venue à Compiègne ?

Jeanne. — De Crépy-en-Valois. Je vins à heure secrète du matin, et j’entrai dans la ville sans que les ennemis s’en doutassent. Ce jour même, sur le soir, je fis la sortie où je fus prise.

Le juge. — Avez-vous fait cette sortie par commandement de vos voix ?

Jeanne. — Ce jour-là, je ne sus point que je serais prise et je n’eus aucun commandement de sortir. Mais il m’avait toujours été dit qu’il fallait que je fusse prisonnière.

Le juge. — Si vos voix vous avaient commandé cette sortie en vous signifiant que vous seriez prise, y seriez-vous allée ?

Jeanne. — Si j’eusse su que je devais être prise je n’y serais pas allée volontiers. Toutefois, j’eusse fini par faire ce que commandaient mes voix, quelque chose qu’il dût m’en advenir.

Le juge. — Quand vous fîtes cette sortie, passâtes-vous par le pont de Compiègne ?

Jeanne. — Je passai par le pont et par le boulevard. Avec la compagnie des gens de mon parti j’allai contre ceux de monseigneur 371Jean de Luxembourg. Je les reboutai par deux fois jusqu’au logis des Bourguignons, et la troisième fois jusqu’à mi-chemin. Alors les Anglais qui étaient là coupèrent le chemin à moi et à mes gens. Pendant que je me retirais, je fus prise dans les champs, du côté qui regarde la Picardie, près du boulevard. Entre l’endroit où je fus prise et Compiègne il y avait la rivière et le boulevard avec son fossé ; il n’y avait pas autre chose#96.

De l’assaut de Paris. — Des affaires de Pont-l’Évêque et de La Charité.

Le juge. — Quand vous allâtes devant Paris, y allâtes-vous par révélations de vos voix ?

Jeanne. — Non, j’y allai à la requête des gentilshommes qui voulaient faire une escarmouche ou une vaillance d’armes. Mon intention était de passer outre et de traverser les fossés.

J’y fus blessée, mais au bout de cinq jours je fus guérie#97.

Le juge. — Avez-vous eu quelque révélation d’aller à Pont-l’Évêque ?

Jeanne. — Après la révélation qui m’apprit sur les fossés de Melun que je serais prise, je me rapportai le plus souvent aux capitaines pour ce qui était de la guerre. Toutefois, je ne leur disais pas avoir eu révélation que je serais prise.

Le juge. — Avez-vous eu révélation d’aller devant La Charité ?

Jeanne. — Pas davantage. J’y allai à la requête des gens d’armes.

Le juge. — Pourquoi n’entrâtes-vous point dans cette ville puisque vous en aviez commandement de Dieu ?

Jeanne. — Qui vous a dit que j’avais commandement de Dieu d’y entrer ?

Le juge. — N’avez-vous pas eu conseil de votre voix ?

Jeanne. — Je voulais aller en France. Mais les hommes d’armes dirent que c’était mieux d’aller premièrement devant La Charité#98.

Des armes offertes à Saint-Denis, par la Pucelle.

Le juge. — Quelles armes offrîtes-vous à l’église de Saint-Denis en France ?

372Jeanne. — Un blanc harnais tout entier m’appartenant, avec une épée que je gagnai devant Paris.

Le juge. — À qui offrîtes-vous ces armes ?

Jeanne. — Je les offris par dévotion, selon la coutume des hommes d’armes quand ils sont blessés. Ayant été blessée devant Paris, j’offris ces armes à Saint-Denis, parce que c’est le cri de la France (Mont-Joye-Saint-Denis).

Le juge. — Les offrîtes-vous pour qu’on les adorât ?

Jeanne. — Non.

Le juge. — Saint Denis vous est-il jamais apparu ?

Jeanne. — Jamais, que je sache#99.

Le juge. — À Saint-Denis, n’avez-vous pas désobéi à vos voix ?

Jeanne. — Elles m’avaient recommandé d’abord d’y demeurer : je voulais bien, moi, ne pas m’éloigner ; mais les seigneurs m’emmenèrent malgré moi. Toutefois, à mon départ, j’eus congé de m’en aller#100.

De la soumission à l’Église et de l’appel au Pape.

L’un des pièges les plus dangereux mis par l’évêque de Beauvais sous les pas de la pauvre prisonnière fut l’interrogatoire qu’il lui fit subir le samedi saint (31 mars) sur la soumission à l’Église.

S’exprimer avec la justesse et la précision nécessaire était impossible à qui n’avait pas étudié la théologie et le droit canon. Jeanne ignorait l’un et l’autre. Ce qui n’empêche pas que dans la condition où elle se trouvait, son argumentation ne soit admirable. Il n’y avait qu’un mot à ajouter pour la rendre décisive. L’appel au Pape y suppléa. Moyennant cet appel, sa soumission à l’Église était hors de cause.

Le juge. — Jeanne, voulez-vous vous en rapporter au jugement de l’Église qui est sur terre de tous vos dits et faits, et spécialement de tout ce qui touche le procès ?

Jeanne. — Je m’en rapporterai à l’Église, pourvu qu’elle ne me demande rien d’impossible.

Le juge. — Qu’appelez-vous impossible ?

Jeanne. — J’appelle impossible, révoquer tout ce que j’ai dit au procès touchant les visions et révélations que j’ai eues de par Dieu, et regretter d’avoir fait ce que notre sire m’a fait faire et 373commandé. Ces choses, je ne les révoquerai et ne les laisserai à faire pour homme qui vive. Au cas où l’Église voudrait me faire faire quelque chose de contraire au commandement que Dieu m’a fait, pour rien au monde je ne le ferais25.

Le juge. — Si l’Église vous dit que vos révélations sont illusions ou choses diaboliques, vous en rapporterez-vous à l’Église ?

Jeanne. — Je m’en rapporterai toujours à Notre-Seigneur de qui je ferai le commandement. Je sais que ce qui est contenu dans le procès n’a été fait que par commandement de Dieu. Ce que j’ai affirmé ou dit au procès avoir fait par commandement de Dieu, il me serait impossible de faire le contraire. Je m’en rapporterai à Notre-Seigneur dont je ferai toujours le bon commandement.

Le juge. — Ne croyez-vous pas être sujette à l’Église de Dieu qui est sur terre, c’est-à-dire à notre saint père le Pape, aux cardinaux, archevêques, évêques et autres prélats ?

Jeanne. — Oui, notre sire Dieu premier servi26.

Le juge. — Avez-vous commandement de vos voix de ne pas vous soumettre à l’Église et à son jugement ?

Jeanne. — Mes voix ne me dissuadent pas d’obéir à l’Église, mais notre sire Dieu premier servi27#101.

De l’appel au Pape.
1.
Pendant les interrogatoires.

Le juge. — Vous avez dit que vous répondriez aussi complètement à Monseigneur de Beauvais et à ses représentants que vous répondriez à notre saint père le Pape. Pourtant il y a plusieurs questions auxquelles vous refusez de répondre.

374Répondriez-vous plus complètement devant le Pape que vous ne le faites devant Monseigneur ?

Jeanne. — J’ai répondu le plus vrai que j’ai su : s’il me venait en mémoire quelque chose que je me souvienne n’avoir par dite, je la dirais volontiers.

Le juge. — Vous semble-t-il que vous soyez tenue de dire la vérité plus complètement à notre seigneur le Pape, vicaire de Dieu, sur tout ce qu’on vous demanderait touchant le procès et le fait de votre conscience ?

Jeanne. — Ce que je requiers, c’est que vous me meniez devant notre seigneur le Pape, et alors devant lui, je répondrai tout ce que je devrai répondre#102.

2.
Au cimetière de Saint-Ouen.

L’appel au Pape que nous venons de mentionner n’est pas le seul que la Pucelle ait fait entendre durant le procès. Celui qu’elle formula le 24 mai au cimetière de Saint-Ouen, fut aussi catégorique et beaucoup plus solennel.

Le juge. — Voulez-vous soumettre tous vos dits et faits à notre, sainte mère l’Église ?

Jeanne. — Pour ce qui est de la soumission à l’Église, j’ai demandé aux juges que toutes les choses que j’ai faites ou dites soient envoyées à Rome, à notre saint père le Pape à qui et à Dieu d’abord je me rapporte. Quant à mes dits et faits, je les ai faits de par Dieu. Je n’en veux charger personne, ni mon roi, ni aucun autre. S’il y a quelque faute, c’est à moi seule qu’elle doit être attribuée.

Le juge. — Révoquez-vous les faits et dits qui sont réprouvés par les clercs ?

Jeanne. — Je m’en rapporte à Dieu et à notre saint père le Pape.

Le juge. — Cela ne suffit pas. On ne peut pas aller chercher le saint père si loin. Les évêques sont juges, chacun dans son diocèse.

Et par trois fois, le juge renouvela sa question.

Par trois fois l’accusée répondit qu’elle se soumettait au souverain Pontife et à l’Église, et elle requit qu’on la menât devant le Pape.

— Eh bien, lui dit-on, votre procès sera envoyé au Pape, et il le jugera.

Jeanne réplique :

— Pas du tout. Cela ne doit pas se passer 375ainsi. Je ne sais pas ce que vous mettriez dans le procès. Je veux être menée au Pape et qu’il m’interroge#103.

Ces instances de la jeune fille demeurèrent non avenues. L’évêque de Beauvais n’en tint aucun compte : il se chargea de remplacer le Pape et de porter la sentence.

Du martyre de Jeanne.

Le juge. — Savez-vous par révélation que vous seriez délivrée : les voix vous en ont elles parlé ?

Jeanne. — Oui, elles m’en ont parlé. Elles mont dit que je serais délivrée, mais j’ignore le jour et l’heure ; et que je fisse bon visage#104.

Le juge. — Vos saintes vous ont donc promis secours#105 ?

Jeanne. — Sainte Catherine m’a dit que j’aurais secours. Je ne sais s’il consistera à me délivrer de la prison, ou si, quand je serai en jugement, il se produira quelque trouble par le moyen duquel je pourrai être délivrée. Je pense que ce sera l’un ou l’autre.

Ce que mes voix m’ont dit le plus, c’est que je serai délivrée par grande victoire. Elles ajoutent : Prends tout en gré ; ne te chaille pas de ton martyre : tu t’en viendras finalement au royaume du paradis. Cela, mes voix me l’ont dit simplement et absolument, sans faillir.

Je crois fermement que Notre-Seigneur ne permettra pas que je tombe si bas, que je n’aie bientôt secours#106.

Le juge. — Qu’entendez-vous par martyre ?

Jeanne. — J’entends la peine et l’adversité que je souffre en la prison. Je ne sais si je souffrirai davantage, mais je m’en attends à Notre-Seigneur.

Le juge. — Depuis que vos voix vous ont dit que vous irez finalement au royaume du paradis, vous tenez-vous assurée d’être sauvée et de n’aller point en enfer ?

Jeanne. — Je crois fermement ce que mes voix m’ont dit, à savoir que je serai sauvée aussi fermement que si je l’étais déjà#107.

Le juge. — Maintenez-vous cette réponse ?

Jeanne. — J’ai répondu que je serai sauvée pourvu que je tienne le serment que j’ai fait à Dieu de garder ma virginité d’âme et de corps.

376Le juge. — Alors, vous n’avez plus besoin de vous confesser.

Jeanne. — Je ne sache point avoir péché mortellement. Mais si j’étais en péché mortel, j’estime que sainte Catherine et sainte Marguerite me délaisseraient tantôt.

Quant à la question que vous m’avez faite, je crois qu’on ne saurait trop nettoyer sa conscience#108.

Le juge. — N’invoquez-vous pas vos voix chaque jour, ne leur demandez-vous pas conseil sur ce que vous avez à faire ?

Jeanne. — Je vous ai répondu sur cela. Tant que je vivrai, j’appellerai mes voix à mon aide.

Le juge. — De quelle manière les requérez-vous ?

Jeanne. — Je supplie Dieu et Notre-Dame de m’envoyer conseil et confort ; et ils me l’envoient.

Le juge. — Par quelles paroles les requérez-vous ?

Jeanne. — Je les requiers de cette manière : Très doux Dieu, en l’honneur de votre sainte passion, je vous requiers, si vous m’aimez, que vous me révéliez comment je dois répondre à ces gens d’Église. Je sais bien, quant à l’habit, le commandement, comment je l’ai pris ; mais je ne sais point par quelle manière je le dois laisser. Pour ce, plaise à vous de me l’enseigner.

Et aussitôt les voix viennent.

Aujourd’hui, elles sont venues trois fois. Et saintes Catherine et Marguerite m’ont dit comment je devais répondre au sujet de l’habit#109.

Le juge. — Pourquoi vous obstinez-vous à porter cet habit d’homme sans nécessité, puisque vous êtes en prison ?

Jeanne. — Quand j’aurai fait ce pour quoi je suis envoyée de par Dieu, alors je prendrai habit de femme#110.

Le juge. — Contre toute bienséance, ne restiez-vous pas en la compagnie des hommes, refusant le service des femmes ?

Jeanne. — Mon gouvernement était d’hommes. Quant au logis et au gîte, le plus souvent j’avais une femme avec moi. Et lorsque j’étais à la guerre, si je ne pouvais trouver de femme, je couchais vêtue et armée#111.

Le juge. — Ne vous êtes-vous pas constituée chef de guerre, vous arrogeant orgueilleusement le commandement sur les hommes ?

377Jeanne. — J’ai dit comment j’ai été constituée chef de guerre. Si j’ai été chef de guerre, c’était pour battre les Anglais#112.

Le juge. — Ne vous êtes-vous pas vantée de connaître l’avenir, vous attribuant à vous, créature ignorante, ce qui n’appartient qu’à Dieu ?

Jeanne. — Notre-Seigneur est maître de révéler l’avenir à qui il lui plaît. Ce que j’ai dit de l’épée de Fierbois et d’autres choses à venir, c’est par révélation#113.

Le juge. — Ne voulez-vous pas vous amender, conformément aux délibérations des gens de savoir ?

Jeanne. — Lisez ce que vous avez à lire, et je vous répondrai. Je m’en attends à Dieu, mon créateur, de tout ; je l’aime de tout mon cœur#114.

Jeanne envoyée de Dieu.

L’évêque. — Voulez-vous jurer sans conditions, ni réserves ?

Jeanne. — Je dirai sans peine ce que je sais, mais je ne dirai pas tout. Je suis venue de par Dieu, je n’ai rien à faire ici. Renvoyez-moi à Dieu de par qui je suis venue#115.

Le juge. — Voulez-vous soumettre tous vos dits et faits à la détermination de notre sainte mère l’Église ?

Jeanne. — J’aime l’Église et voudrais la soutenir de tout mon pouvoir. Quant à ma venue, il faut que je m’en rapporte au Roi du ciel qui m’a envoyée à Charles, fils de Charles qui est roi de France#116.

Le juge. — Encore une fois, vous rapportez-vous de vos dits et faits à la détermination de l’Église ?

Jeanne. — Je suis venue au roi de France de par Dieu, de par la Bienheureuse Vierge Marie, de par tous les benoîts saints et saintes du paradis et par leur commandement. À cette Église-là, je soumets tous mes bons faits et tout ce que j’ai fait ou ferai. Quant à me soumettre à l’Église militante — celle de laquelle les juges avaient exclu les prêtres du parti français, repoussant la demande que l’accusée avait faite, — je n’en répondrai maintenant autre chose#117.

Le juge. — Pensez-vous que votre roi fit bien de tuer ou de faire tuer le duc de Bourgogne ?

378Jeanne. — Ce fut grand dommage pour le royaume de France. Quoi qu’il y eût entre ces deux princes, c’est au secours du roi de France que Dieu m’a envoyée#118.

On a vu plus haut que la Pucelle ne craignit pas, au commencement du troisième interrogatoire public, d’interpeller l’évêque de Beauvais et lui déclara que, en vérité, elle était envoyée de Dieu ; qu’il prît garde de bien juger, car, il se mettrait en grand danger.

Dans la séance du 14 mars, la dixième, l’évêque de Beauvais revint sur ce sujet et posa à la jeune fille la question suivante :

— Vous avez dit que nous, Évêque, nous nous exposions a un grand danger en vous mettant en cause. Qu’est-ce que ce danger auquel nous et les autres nous exposons ?

Jeanne. — Oui, je vous ai dit : Vous prétendez que vous êtes mon juge ; je ne sais si vous l’êtes. Mais, avisez-vous de ne pas juger mal, car vous vous mettriez en un danger grave. Je vous en avertis, et si Dieu vous frappe, j’aurai fait mon devoir de vous le dire#119.

Car, en vérité, je suis envoyée de Dieu#120.

Le juge. — Ceux de votre parti croient-ils fermement que vous êtes envoyée de Dieu ?

Jeanne. — Je ne sais s’ils le croient, et je m’en rapporte à eux. Mais, s’ils ne le croient pas, je n’en suis pas moins envoyée de par Dieu.

Le juge. — En vous croyant envoyée de Dieu, pensez-vous qu’ils aient bonne créance ?

Jeanne. — S’ils me croient envoyée de Dieu, ils ne sont pas abusés#121.

Des prédictions faites par la Pucelle en présence du tribunal de Rouen.
La soumission de Paris.

Au commencement du cinquième interrogatoire public, les juges firent donner lecture de la lettre de Jeanne aux Anglais. Dans cette lettre, la jeune fille dit au roi d’Angleterre et à ses capitaines qu’elle est envoyée de Dieu pour faire rendre les clefs 379de toutes les bonnes villes qu’ils ont prises en France ; qu’elle est venue de par Dieu pour réclamer le sang royal.

En ordonnant cette lecture, l’évêque de Beauvais procurait à l’accusée l’occasion de rétracter, s’il y avait eu lieu, ce que la lettre contenait d’assurances défavorables à la cause anglaise, en particulier que le roi Charles entrerait dans Paris en bonne compagnie#122.

Loin de retirer aucune de ces assurances, Jeanne les maintient et renouvelle, en fixant l’époque, la prédiction de la rentrée de Paris en l’obéissance de son souverain légitime.

Avant que sept années se soient écoulées, dit-elle, les Anglais abandonneront un gage plus précieux qu’ils ne l’ont fait devant Orléans : ils perdront tout en France. Oui, les Anglais éprouveront la perte la plus grande qu’ils aient jamais éprouvée : cela par une grande victoire que Dieu enverra aux Français.

Cette victoire fut la soumission de la capitale et son abandon par les troupes anglaises, en 1436.

Devant le tribunal de Rouen, l’envoyée de Dieu ne fait que renouveler et confirmer la prédiction qu’elle avait faite devant la Commission royale de Poitiers et dans la lettre aux Anglais.

Seulement, la Voyante fait observer que si les Anglais eussent ajouté foi à sa lettre, ils eussent agi sagement ; qu’avant sept ans, ils reconnaîtront le bien fondé de ce qu’elle leur avait écrit#123.

Le juge, continuant, demande à la Pucelle :

— Comment savez-vous cela ?

Jeanne. — Je le sais par une révélation qui m’a été faite et qui sera accomplie avant sept ans. Et de ce qui m’a été révélé, j’en suis aussi assurée que je le suis de votre présence devant moi.

Le juge. — Quand cela s’accomplira-t-il ?

Jeanne. — J’ignore le jour et l’heure.

Le juge. — Par qui savez-vous ces choses à venir ?

Jeanne. — Je les sais par sainte Catherine et sainte Marguerite#124.

Le traité d’Arras.

Nous avons rapporté plus haut, la réponse de l’héroïne au juge qui la sommait de soumettre ses dits et faits à la détermination de l’Église. Elle insistait sur ce point que le Roi du ciel l’avait envoyée à Charles, fils de Charles, qui était roi de France.

380Préoccupée avant tout de défendre la vérité de sa mission de par Dieu, sous l’inspiration de ses voix elle en apporte une preuve nouvelle et annonce en ces termes l’un des événements qui, peu après sa mort, devaient affaiblir considérablement la cause anglaise.

Vous verrez, dit-elle, que les Français gagneront bientôt une grande besogne que Dieu enverra aux Français, et qui mettra en branle presque tout le royaume de France. Je vous le dis, afin que quand ce sera advenu, on ait mémoire que je l’ai dit.

Le juge. — Quand cela adviendra-t-il ?

Jeanne. — Je m’en rapporte à Notre-Seigneur#125.

Cette grande besogne, c’est le traité d’Arras, signé le 21 septembre 1435, qui détacha le duc de Bourgogne du roi d’Angleterre et le réconcilia définitivement avec Charles VII.

Prédiction de la recouvrance du royaume et de l’expulsion des Anglais.

Le juge. — Quelles promesses vous ont faites sainte Catherine et sainte Marguerite ?

Jeanne. — Elles m’ont assuré que mon roi serait rétabli dans son royaume, que ses adversaires le voulussent ou non.

Le juge. — Vos voix vous ont-elles dit aussi que dans trois mois vous serez délivrée de prison ?

Jeanne. — Cela n’est pas du procès.

Le juge. — Vos voix vous ont-elles défendu de dire la vérité ?

Jeanne. — Vous voudriez que je vous dise ce qui regarde le roi de France. Ce que je sais, c’est que mon roi gagnera le royaume de France. Cela, je le sais comme je sais que vous êtes là devant moi pour me juger. Je serais morte si ces révélations ne me confortaient chaque jour#126.

Le juge. — N’avez-vous pas promis à celui que vous appelez votre roi, trois choses, entre autres : de faire lever le siège d’Orléans, de le faire couronner à Reims, et de le délivrer de ses adversaires ?

Jeanne. — Oui, je confesse avoir porté des nouvelles de par Dieu à mon roi, à savoir que notre Sire lui rendrait son royaume, qu’il le ferait couronner à Reims et qu’il mettrait hors ses adversaires. 381Et de ce, je fus messagère de par Dieu. Qu’il me mit donc hardiment à l’œuvre.

Et en parlant du royaume, je dis tout le royaume. Que si monseigneur de Bourgogne et les autres sujets du royaume ne venaient à l’obéissance, le roi les y ferait venir par force#127.

Pour monseigneur de Bourgogne, je l’ai requis par lettre, lui et ses ambassadeurs, qu’il y eût paix entre son roi et lui. Mais pour les Anglais, la paix qu’il y faut, c’est qu’ils s’en aillent chez eux, en Angleterre#128.

Victoire de Castillon.

Le juge. — Savez-vous si sainte Catherine et sainte Marguerite haïssent les Anglais ?

Jeanne. — Elles aiment ce que Dieu aime et haïssent ce que Dieu hait.

Le juge. — Dieu hait-il les Anglais ?

Jeanne. — De l’amour ou de la haine que Dieu a pour les Anglais et pour leurs âmes, je ne sais rien. Mais je sais bien qu’ils seront boutés hors de France, excepté ceux qui y demeureront et mourront, et que Dieu enverra victoire aux Français contre les Anglais#129.

Cette victoire qui bouta les Anglais hors de toute France, fut la victoire de Castillon (1453) ; le vieux Talbot y perdit la bataille et la vie.

Avis de l’éditeur

Sur ce sujet des Voix de la Pucelle, on pourra consulter les deux ouvrages spéciaux suivants :

  • Chassagnon (Abbé Hyacinthe). — Les Voix de Jeanne d’Arc, in-8°, Lyon, 1896.
  • Dunand (Chanoine Philippe-Hector). — Les visions et les Voix, in-8°, Paris, 1903. LVI-662 pages.

Aux pages LII et LVI de cette deuxième étude, le lecteur trouvera l’indication d’une Bibliographie assez abondante. L’étude même se divise en trois parties :

  1. Les textes et les faits.
  2. Les voix de Jeanne et les explications imaginées.
  3. Les voix de Jeanne et l’explication chrétienne.

Suivent cinq Appendices, dont un sur l’hallucination et l’hystérie, et trente notes.

382Appendice II
Avant le procès de Rouen, la Pucelle n’a-t-elle jamais parlé de ses Voix.

De la plume de M. Gabriel Hanotaux, dans les articles qu’il a donnés à la Revue des Deux Mondes sur Jeanne d’Arc, est tombée cette réflexion :

Il est remarquable que des anges et des saintes qui furent envoyés à Jeanne, il n’est pas fait mention une seule fois avant le procès28.

Ce langage est-il bien exact ? Sans doute, aucun document n’affirme qu’avant le procès de Rouen la Pucelle ait dévoilé toute la belle histoire des Voix. Parce qu’elle était sainte, elle la recouverte en partie du voile de l’humilité chrétienne, tant qu’elle s’est sentie libre de parler ou de se taire. Parce qu’elle était sainte, elle a pensé qu’elle devait parler, dès qu’elle a été interrogée sur ce sujet par un tribunal ecclésiastique ayant les apparences d’un tribunal régulier. Mais il est très vrai que plusieurs fois, au cours de son histoire et de sa mission, l’envoyée de Dieu a parlé de ses voix en termes des plus explicites.

C’est d’abord l’un des deux gentilshommes à qui Robert de Baudricourt la confia pour la conduire à Chinon, Jean de Metz, qui dira aux juges de la réhabilitation :

Sans cesse, Jeanne nous recommandait de ne rien craindre. Elle avait ordre de faire ce qu’elle faisait. Ses frères du paradis lui marquaient ce qu’elle avait à faire. Depuis quatre ou cinq ans, ses frères du paradis — elle répète le mot — et son seigneur, c’est-à-dire Dieu, lui avaient dit qu’il lui fallait guerroyer pour recouvrer le royaume de France. — Sûrement, ajoutait-elle, elle arriverait jusqu’au Dauphin, elle était née pour cela, il les recevrait et leur ferait bon visage#130.

La Pucelle mentionne ici, à deux reprises, ses frères du paradis. Aux juges de Rouen qui l’en presseront, elle dira, de plus, 383comment ils se nommaient et quelques-unes des circonstances qui ont signalé leurs nombreuses apparitions.

Il y a plus. Au cours des quinze interrogatoires du procès d’office, il est question, on l’a vu plus haut, du Conseil secret de la Pucelle et de ses Voix. Ce n’est pas seulement à ses juges que Jeanne a parlé de ces faveurs providentielles. Elle en a maintes fois entretenu son roi, les seigneurs de la cour, les maîtres et prélats qui l’examinèrent, et nous en retrouvons l’écho fidèle jusque chez les chroniqueurs de l’époque.

Au rapport d’un témoin, la jeune vierge parla de grande manière de ses visions, en présence de la Commission royale de Poitiers. Comme on lui demandait ce qui l’avait poussé à venir jusqu’au roi, elle répondit magno modo en ces termes :

Pendant qu’elle gardait les animaux, une Voix lui apparut — expression propre au témoin, le religieux dominicain Seguin de Seguin, — qui lui dit que Dieu avait grand-pitié du peuple de France, et qu’il fallait qu’elle, Jeanne, vint en France. En entendant ces paroles, elle se mit à pleurer. Et alors, la Voix lui dit, d’aller à Vaucouleurs, qu’elle y trouverait un capitaine qui la ferait conduire sûrement en France et au roi ; qu’elle n’hésitât pas. Et elle avait fait ce que lui disait la Voix, et elle était venue au roi, sans empêchement aucun#131.

Perceval de Boulainvilliers, dans sa lettre au duc de Milan, s’exprime à peu près de la même manière.

[C’est] une Voix sortie d’une nuée, qui apprit à Jeanne d’Arc enfant, quelle mission guerrière elle aurait à remplir. Cette Voix se fit entendre plusieurs fois : et les apparitions se succédèrent jusqu’à ce que Jeanne prit la route de Chinon#132.

D’après Alain Chartier, c’est également

… une Voix sortie d’une nuée qui avertit maintes fois la jeune vierge de venir au secours du royaume et du roi#133.

On trouvera les Voix de Jeanne mentionnées à plusieurs reprises dans la Chronique de la Pucelle#134 {), et dans les pages de Jean Chartier#135.

L’envoyée de Dieu n’attendit pas l’examen de Poitiers pour entretenir les prélats et docteurs de Chinon du Conseil et des Voix qui la dirigeaient. Le duc d’Alençon nous apprend que, comme on lui demandait le motif de sa venue à la Cour, elle leur répondit

… qu’elle était venue par ordre du roi des cieux, qu’elle avait un Conseil et des Voix qui lui marquaient ce quelle avait à faire#136.

Confirmant et tout ensemble expliquant cette déclaration, elle 384disait au jeune duc, avec qui elle prenait son repas, qu’on l’avait fort examinée, mais quelle en savait beaucoup plus qu’elle n’en avait montré à ses interrogateurs#137.

Elle faisait la même confidence au frère Pasquerel, son aumônier. Plus d’une fois elle lui avoua que

… son fait n’était qu’une mission d’en haut, ou, selon son expression, qu’un ministère. […] [Quand on remarquait en sa présence] que jamais on n’avait rien vu de comparable à son fait, que dans aucun livre on ne trouvait rien de pareil, [la jeune fille répondait] : Mon seigneur possède un livre dans lequel nul clerc ne lit, si parfait soit-il en cléricature#138.

Ce sont là des allusions manifestes à ses révélations et à ses Voix. Aux propos le bon père Pasquerel joindra des faits. Il rappellera les insultes grossières dont les Anglais la couvraient, lorsqu’à Orléans, elle les sommait de lever le siège. Jeanne ne put s’empêcher de répandre d’abondantes larmes,

… en invoquant le secours du Roi du ciel.

Elle ne l’invoqua pas en vain, ajoute l’excellent aumônier :

Elle fut consolée, car elle eut des nouvelles de son Seigneur.

De même, à l’assaut des Tournelles. Blessée par une flèche,

… d’abord elle fut effrayée et pleura ; mais bientôt, avoua-t-elle, elle fut consolée#139.

Mais revenons aux témoignages formels dans lesquels il est question du Conseil de la jeune guerrière et de ses Voix.

En arrivant en vue d’Orléans, qu’elle venait délivrer, Jeanne reproche à Dunois de lui avoir fait prendre la route de la rive gauche de la Loire, au lieu de celle de la rive droite.

Croyez, lui dit-elle, que le Conseil de mon Seigneur, celui qui me dirige, est plus sage que le vôtre#140.

Aux capitaines qui, ayant délibéré sans elle, veulent lui imposer leurs résolutions, elle fera savoir

… qu’elle a été à son Conseil, elle aussi, et que ce que son Conseil a décidé s’accomplira#141.

Le jour de la chasse de Patay, elle assurera de la victoire ses compagnons d’armes.

Les Anglais fussent-ils pendus aux nues, nous les aurons, dit-elle : ils sont tous nôtres, mon Conseil me l’a dit#142.

Mais les deux personnages qu’il nous faut entendre de préférence, sont le Bâtard d’Orléans et Jean d’Aulon, l’intendant de l’héroïne.

Le Bâtard d’Orléans, dans sa déposition à l’enquête du procès de révision, peindra la scène si touchante dans laquelle Jeanne, 385en présence du roi et de plusieurs seigneurs, au nombre desquels était Dunois, consentit à dire comment elle invoquait ses Voix.

Il avait été question de la marche sur Reims, et la Pucelle avait pressé le Dauphin d’aller, au plus tôt, recevoir son digne sacre. L’un des seigneurs présents, Christophe d’Harcourt, lui demanda si tel était l’avis de son Conseil. Jeanne répondit que oui. Christophe d’Harcourt alors ajouta :

— Ne voudriez-vous pas dire, en présence du Roi, de quelle manière votre Conseil vous parle ?

— Volontiers, répondit Jeanne, je vous le dirai.

— Vraiment, fit Charles VII, il vous plairait de le dire devant les personnes présentes ?

— Mais oui, repartit la Pucelle.

Alors elle dit que lorsqu’on refusait de croire ce quelle assurait de la part de Dieu, elle se retirait à l’écart, priait Dieu, et se plaignait à lui que ceux à qui elle s’adressait refusassent de croire à ses paroles. Et quand sa prière était achevée, elle entendait une Voix qui lui disait : Fille de Dieu, va, va, je serai à ton aide. Et quand elle entendait cette Voix, elle devenait toute joyeuse et elle eût voulu être toujours en cet état#143.

N’est-ce pas au même sentiment que la Fille de Dieu obéissait, lorsque, à propos des Anges qui lui apparaissaient, elle dira plus tard :

Oui, je les ai vus aussi bien que je vous vois ; et, quand ils s’en allaient, je pleurais et j’aurais bien voulu qu’ils me prissent avec eux#144.

L’intendant de la Pucelle, Jean d’Aulon, le plus honnête homme que Dunois ait connu, eut, ainsi que Christophe d’Harcourt, la curiosité de savoir ce qu’était ce Conseil dont la jeune guerrière suivait les avis et dont elle faisait à son brave intendant l’honneur de parler.

Car, rapporte-t-il lui-même, quand la Pucelle avait aucune chose à faire pour le fait de sa guerre, elle lui disait que son Conseil lui avait dit ce qu’elle devait faire.

Il l’interrogea donc qui était son dit Conseil. Jeanne lui répondit qu’ils étaient trois, ses conseillers, desquels l’un résidait habituellement avec elle, l’autre allait et venait souventes fois vers elle, et le tiers (troisième) était celui avec lequel les autres délibéraient.

Cette communication ne suffit pas au brave d’Aulon ; il désira en savoir davantage et il requit Jeanne

… qu’elle voulut une fois lui montrer icelui conseil. Jeanne répliqua qu’il n’était ni assez digne, ni assez vertueux pour icelui voir#145.

386Qu’inférer de ces textes divers ?

Deux choses aussi évidentes l’une que l’autre.

La première, c’est que l’envoyée de Dieu ne garda pas un silence absolu, durant sa vie publique, sur le Conseil supérieur et les Voix d’en haut qui la dirigeaient dans l’accomplissement de sa mission libératrice. Le roi, les seigneurs de la cour, les prélats qui l’examinèrent, les capitaines en furent informés, et autour d’eux, de simples hommes d’armes ne l’ignorèrent pas.

C’était son Conseil, déposera un écuyer, Gobert Thibaut, qui lui avait dit de venir sans tarder jusqu’au roi#146.

La seconde, c’est qu’à ces affirmations, suffisantes au point de vue de la transcendance et de la garantie de sa mission, l’envoyée de Dieu ne joignit pas de détails. Elle ne fit connaître, en aucune circonstance antérieure au procès de Rouen, la personnalité de ses Voix et les noms des êtres supérieurs qui formaient son Conseil. À ses ennemis mortels était réservée la tâche de provoquer, de recueillir et de nous conserver ces aveux.

387Appendice III
La mission de la Pucelle. — Les origines.

Quelque intéressant que soit le récit des visions de la Pucelle racontées par elle-même, ce qui ne l’est pas moins, c’est la lumière qu’il projette sur la mission libératrice de l’héroïne, ses origines, son accomplissements29.

L’histoire de Jeanne c’est, avons-nous dit, l’histoire de sa mission annoncée d’abord, puis exécutée. Et parce que, au cours de cette mission, ses Voix ne cessent d’intervenir, d’inspirer ses propos et ses actes, la jeune fille parlera autant de ses Voix que d’elle-même, des conseils, de la direction, des révélations qu’elle reçoit que de la manière dont elle se conforme à ces conseils et obéit à cette direction.

Comme elle est la seule qui puisse en témoigner et qui en ait témoigné, son témoignage devient la source unique de sa propre histoire. De ses rapports mystérieux de sept années avec ses protecteurs célestes, nous ne savons, les historiens ne savent que ce qu’elle nous en a raconté.

Quel a donc été, d’après Jeanne elle-même, le principe de sa mission libératrice, quelles en ont été les origines, quelle a été la raison d’être de son apparition à la cour du roi Charles VII et de son intervention dans les affaires du royaume ?

I.

Ce que la Pucelle n’a cessé d’affirmer, c’est que sa vocation et sa mission sont de Dieu, c’est que ses Voix les lui ont fait connaître, c’est enfin que dans sa réponse à l’appel de Dieu, dans l’accomplissement 388de sa mission, aux jours de triomphe comme aux jours d’épreuve, elle a constamment été guidée, conseillée, assistée, confortée, éclairée par ses protecteurs d’en haut.

Demandons-lui quel est le point de départ de sa vocation, elle répondra :

Une Voix venant de Dieu pour l’aider à se bien conduire#147.

Quelle est la raison d’être de cette vocation ? Elle ajoutera que, indépendamment de sa sanctification personnelle, c’est le relèvement du royaume, la défaite et l’expulsion de l’Anglais.

Il faut que la jeune vierge quitte son village pour aller en France. Seule, elle peut recouvrer les provinces au pouvoir de l’étranger. D’elle seule le pays et son roi auront secours#148.

Devant un tel langage, l’horizon s’illumine, l’on est transporté en pleine histoire sacrée. On a l’intuition que Jeanne appartient à l’histoire de l’Église aussi bien qu’à l’histoire de notre pays. En lui réservant l’honneur de vaincre et de chasser les envahisseurs, Dieu en use envers sa petite servante comme il en a toujours usé envers les personnages dont il a fait ses envoyés extraordinaires, ses instruments de choix, Abraham, Moïse, Josué, Gédéon, Débora, Esther, Judith, saintes Brigitte de Suède et Catherine de Sienne, sans oublier les vierges et martyres sainte Catherine et Marguerite. À ces âmes privilégiées, l’appel de Dieu s’est fait entendre avant toutes choses. Jeannette l’entendra pareillement. Sauver le peuple élu était la mission des Moïse et des Débora. Sauver un grand pays et son prince, leur rendre l’indépendance, briser le joug de l’Anglais prêt à s’abattre sur eux, telle sera la mission de la vierge de Domrémy.

Cet appel d’en haut, Jeanne l’entendra plusieurs fois pendant deux années consécutives avant que lui soit révélée l’œuvre à laquelle cet appel la destinait. La première fois, ce sera, on l’a vu plus haut, dans le jardin de son père, par un beau jour d’été ; puis au milieu des prairies qui bordent la Meuse, puis dans la solitude de Bermont, sous les ramures du Bois Chesnu, dans les champs lorsque sonne l’Angelus, et jusque dans les sanctuaires de dévotion où elle aime venir prier. Jamais, sans ces appels réitérés, la simple villageoise qu’était Jeanne n’eût songé à se parer du titre d’Envoyée de Dieu.

Ce n’est pas dès la première apparition que ce titre lui est conféré. Ses Voix la font passer par plusieurs degrés d’initiation avant de lui révéler leur secret.

389Premier degré. — La vocation et l’appel de Dieu. — L’archange saint Michel, d’abord, les saintes Catherine et Marguerite, quelque temps après, lui apparaissent et conversent avec elle pour l’aider à se bien conduire.

Deuxième degré. — La mission se prépare. — Jeanne met en pratique les conseils de ses Voix. Sa piété, sa foi, son amour de la France et de Dieu grandissent. L’archange alors lui raconte la pitié du royaume.

Troisième degré. — La mission se précise. — Jeanne brûle du désir de porter remède à cette pitié. La Voix lui apprend qu’il lui faudra pour cela quitter son village et venir en France. À un moment donné, elle le lui dira deux ou trois fois par semaine.

Quatrième degré. — Les voiles se déchirent. La jeune vierge est investie de sa mission. — Le siège d’Orléans approche. Jeanne doit le faire lever. Mais il est indispensable qu’elle ait une audience du Dauphin. Qu’elle se rende donc à Vaucouleurs et qu’elle demande à Baudricourt une escorte pour la mener à Chinon. Qu’elle n’hésite pas à se présenter à lui comme l’Envoyée de Dieu, qui seule peut venir en aide au royaume, qu’elle lui donne comme gage la révélation de la défaite de Rouvray, et Baudricourt finira par consentir à sa demande. Ses officiers la conduiront au roi, et la jeune fille sera mise à même d’accomplir sa mission.

Cette mission, elle la connaît maintenant dans ses éléments essentiels ; l’esprit de Dieu et ses Voix la lui ont révélée. Comme elle le dit au capitaine de Vaucouleurs, comme elle le redira maintes fois aux conseillers, gens du roi et gens d’Église, ce sera, dans un sens général, le salut du pays, la recouvrance du royaume à main armée, si les envahisseurs repoussent les propositions de paix ; ce sera plus particulièrement et à brève échéance la levée du siège d’Orléans, le sacre du Dauphin à Reims, et deux séries d’événements précisés plus tard, correspondant aux deux parties de sa mission, l’une, mission de vie, qui s’accomplira de son vivant, l’autre, mission de survie, qui ne s’accomplira qu’après sa mort, mais cependant du vivant même de son roi. Dans l’une et dans l’autre, le vrai titre de Jeanne sera celui d’Envoyée de Dieu.

— Gentil Dauphin, dira-t-elle à Charles VII, je suis venue et suis envoyée de Dieu pour donner secours au royaume et à vous#149.

À l’évêque de Beauvais, son juge, elle dira par deux fois :

— Prenez garde à ce que vous faites, car je suis envoyée de Dieu#150.

390Sur le bûcher, son acte suprême de foi sera celui-ci :

— Non, mes Voix ne mont pas trompée, ma mission était de Dieu#151.

Et ses fidèles auxiliaires dans l’accomplissement de sa mission seront les protecteurs célestes qui l’en ont investie de par Dieu.

— Tout ce que j’ai fait de bien, déclarera-t-elle, je l’ai fait par commandement de mes Voix. […] Jamais je n’ai eu besoin d’elles qu’elles ne soient venues. Voilà sept ans qu’elles ont entrepris de me gouverner#152.

Du reste, ses Voix ne lui ordonneront rien que par commandement de Dieu.

Elles viennent de Dieu et par son ordre. Et elle n’a rien fait que par commandement de Dieu et de ses anges#153.

De là ses protestations réitérées :

— Je ne suis venue en France que par commandement de Dieu. J’eusse mieux aimé être écartelée que d’y venir sans son commandement.

Ses juges lui opposant le devoir d’obéir à ses père et mère :

— Puisque Dieu commandait, répliqua-telle, il fallait bien obéir, eussé-je eu cent pères et cent mères, eussé-je été fille de roi, Dieu le commandant, je serais partie#154.

II.

Les esprits formés à l’école du christianisme ne seront pas surpris de ce dessein de la Providence. Ils savent que Dieu se plaît à choisir les faibles de ce monde pour confondre les forts. Quant aux esprits que les considérations de ce genre laissent indifférents, l’étude sérieuse des documents les gênera fort pour donner de la mission de la Pucelle et de ses origines une explication purement naturelle.

À tenir compte du milieu et des occupations dans lesquelles la petite Jeanne a passé les années de son adolescence, c’est un postulat de bon sens quelle n’a pu concevoir d’elle-même et improviser sa vocation et sa mission telles qu’elle les présenta à son parent Laxart et au capitaine de Vaucouleurs d’abord, plus tard au jeune roi, aux prélats et gens de guerre qui l’examinèrent, en dernier lieu à ses juges de Rouen. Simple villageoise, d’une famille obscure, sans instruction, sans formation spéciale, ces idées lui sont venues d’ailleurs.

391Mais c’est un postulat de bon sens non moins manifeste et une conséquence qui jaillit des documents, que ces idées n’ont pu lui venir davantage ni des siens, ni des compagnons de son adolescence, ni des personnes, ecclésiastiques ou laïques, avec qui elle a été en relation de sa treizième à sa seizième année. Auprès d’aucun des personnages dont parlent les textes, la jeune fille na pu puiser les éléments du plan qu’elle a conçu, et apprendre les moyens de le mettre à exécution : l’intelligence, l’expérience, les connaissances indispensables leur faisaient totalement défaut.

Oubliant que les procédés commodes du roman doivent être bannis de l’histoire, un écrivain de renom imaginait récemment un moine quelque peu fanatique dont la Pucelle aurait subi l’influence, un directeur inconnu qui aurait préparé à Charles VII un angélique auxiliaire30.

On a dit encore : Jeanne fréquentait beaucoup de prêtres et de moines.

Si l’on s’en tient aux documents, la Pucelle n’a fréquenté ni beaucoup de prêtres ni beaucoup de moines. Elle a pu en rencontrer sur son chemin quelques-uns, mais elle ne fréquentait guère que son curé. Elle visita une fois l’an, de sa dixième à sa quinzième année, son oncle, le curé de Sermaize, et put voir un de ses cousins, religieux à l’abbaye de Cheminon. Elle se confessa trois ou quatre fois en passant à Messire Fournier, curé de Vaucouleurs. Henri Arnolin, de Gondrecourt-le-Château, l’entendit trois fois en confession pendant un carême, et une autre fois à l’occasion d’une fête. Jean Colin, chanoine de Brixey, la confessa deux ou trois fois. À Neufchâteau, elle se confessa deux ou trois fois à des religieux mendiants#155. Parmi ces prêtres, on n’en aperçoit aucun qui ait pu remplir le rôle d’initiateur et de directeur imaginé par M. Anatole France. La jeune fille a pu également se confesser aux curés des paroisses voisines de Domrémy où elle allait en dévotion, à Maxey-sur-Vaise, à Burey-le-Petit, à Saint-Nicolas-du-Port, à Toul, à Nancy peut-être. Mais ces ecclésiastiques, elle ne les a vus que par circonstance et il n’est pas exact de dire qu’elle les fréquentait. Il l’est encore moins d’ajouter qu’elle se trouvait en relation avec nombre de personnes ecclésiastiques aptes à reconnaître le don qu’elle avait de voir des choses invisibles. Ces personnes sont rares, on ne les rencontre pas aisément, et aucun document n’apprend que Jeanne les ait rencontrées.

392Ces hypothèses n’éclairent pas plus la mission de l’envoyée de Dieu que ne l’éclairent les théories de la suggestion, de l’autosuggestion et des phénomènes hallucinatoires.

Aux historiens qui trouvent une explication suffisante de la vocation de la Pucelle dans l’impression douloureuse que les malheurs du temps produisaient sur son âme vibrante et sensible à l’excès, Henri Wallon oppose cette remarque malaisée à réfuter :

Si le sentiment des souffrances que la guerre apporte, si la haine qu’inspire le conquérant maître du sol natal, avaient suffi pour donner un sauveur à la France, il serait né partout ailleurs qu’à Domrémy31.

D’un autre côté, il faut bien convenir que rien dans la condition sociale où se trouvait la Pucelle ne la prédisposait à sa mission et ne la favorisait. Ce n’est point la vocation personnelle qui a fait surgir la vocation divine, c’est plutôt celle-ci qui a donné naissance à celle-là. Humainement parlant, les vocations sont déterminées d’habitude par le milieu dans lequel on a vécu, par les traditions familiales, par les goûts et les aptitudes propres aux individus. Qui s’aventurerait à dire que le milieu villageois, les occupations champêtres et autres travaux dans lesquels Jeanne a passé son adolescence, que l’infirmité de son sexe l’ont poussée vers cette vie guerrière à laquelle on la voit ne se résoudre qu’avec peine et se résigner ?

Guerroyer, chevaucher à la façon des hommes d’armes, je ne sais pas, dit-elle, ce n’est pas mon état : j’aimerais mieux filer à côté de ma pauvre mère. Si je le fais, c’est que Dieu, mon seigneur, veut que je le fasse#156.

Encore moins pourrait-on prêter une influence efficace en ce sens à ses parents, amis et compagnons de jeunesse. Ce n’est pas son père qui l’eût poussée en cette voie, ni les ecclésiastiques et aucun des personnages avec qui les documents la montrent en rapport. Ce que l’on peut dire, et ce qui est la conduite habituelle de la Providence, c’est que l’appel de Dieu a fait naître chez la Pucelle, à côté de la vocation surnaturelle, une vocation naturelle de circonstance. L’ardente foi chrétienne de la jeune fille, son patriotisme non moins généreux auront raison des résistances de la nature, elles donneront des ailes à ses désirs, et la jeune vierge mettra au service de son pays les riches facultés, cœur, imagination, volonté, intelligence, dont le Créateur n’a pas oublié de la douer.

393III.

Autre question qui a bien son importance. Que sied-il de penser de la conviction profonde avec laquelle Jeanne parle de ses visions et de ses Voix ? Jamais elle n’émet l’ombre d’un doute sur leur réalité et leur objectivité. Au contraire, elle ne trouve pas d’expression assez forte pour rendre ce qu’elle éprouve. L’archange saint Michel, les anges qui l’accompagnaient, les saintes Catherine et Marguerite, elle affirme les avoir vus de ses yeux, comme elle voyait siégeant sur leur tribunal les juges qui étaient devant elle.

Ces impressions, cette conviction, comment les expliquer ?

Une première explication bien simple, parce qu’elle est fondée sur la loyauté, la sincérité de la jeune fille, consiste à dire qu’elle s’exprimait de la sorte, parce qu’elle pensait et sentait de la sorte au plus intime de son être.

Mais comment se les expliquait-elle à elle-même ?

Oh ! bien simplement aussi, grâce à la créance dans laquelle elle avait été élevée, grâce à la pureté de sa vie et à l’ardeur de sa foi.

Nous l’oublions trop dans nos temps de scepticisme et d’incrédulité. Le christianisme était la religion de Jeanne d’Arc et de son siècle. Or, l’un des points fondamentaux du christianisme, c’est que jamais Dieu n’a cessé d’être en rapport avec l’homme, le ciel avec la terre, les habitants du paradis avec certaines âmes prédestinées. Il en a été ainsi dans l’Ancien et dans le Nouveau Testament ; il en a été ainsi dans toute l’histoire de l’Église. Quelques années avant l’apparition de la vierge de Domrémy, Brigitte de Suède et Catherine de Sienne avaient été de ces âmes choisies : pourquoi Jeanne ne l’aurait-elle pas été ?

L’enfant ne se disait pas cela, mais Dieu le lui fit entendre. Des messagers divins entrèrent en relation avec elle et créèrent en son âme la conviction qu’elle était choisie pour sauver son pays et l’arracher à la domination anglaise. Pour Jeanne chrétienne ardente, pour Jeanne sœur des saintes et des anges, cela suffisait.

Cela suffit aussi à l’historien qui accorde à l’Évangile et à l’histoire de l’Église le respect qu’ils méritent. Les secrets ressorts des Voix et visions de la Pucelle restent pour lui un mystère : dans l’ensemble, ces Voix et visions ne le sont plus : elles se présentent comme l’un des moyens dont use la Providence pour former les créatures exceptionnelles dont elle veut faire l’instrument de ses miséricordes.

394Au reste, la foi que ces visions et révélations réclament des esprits qui les jugent dignes de créance est une foi purement humaine, n’ayant rien de commun avec la foi surnaturelle due aux vérités révélées de Dieu.

Ce qui fait de cette foi humaine pour tout historien sans parti pris la seule solution acceptable du problème des Voix, c’est le langage formel des documents, et ce qu’il apparaît de raisonnable dans l’explication que la Libératrice du pays donne de son intervention.

D’une part, le langage des documents est formel et, quoiqu’il s’agisse d’une continuité de faits qui remplissent sept années, aucune obscurité, aucune équivoque, aucune lacune ne se produit qui permette d’élever le moindre doute sur cette succession de visions, d’apparitions, et sur l’objet de ce commerce supérieur que l’héroïne a fait connaître avec les précisions les plus significatives.

D’autre part, simple et raisonnable apparaît l’explication de ce qu’il y a de merveilleux dans son histoire. Il est évident que ce qui s’est passé au temps de la Bible et de l’Évangile a pu se passer au XVe siècle. L’archange Gabriel a été envoyé de Dieu au prophète Daniel, au prêtre Zacharie, père de Jean-Baptiste, à la bienheureuse Vierge Marie. Pourquoi Dieu ne l’aurait-il pas envoyé, ainsi que saint Michel et les saintes Catherine et Marguerite, à la future Libératrice de son peuple préféré ? Qui oserait dire que les raisons ou la puissance lui ont fait défaut ?

Si l’on tient à comprendre de quelle manière des esprits incorporels ont pu se manifester à un être corps et âme, qu’on recoure aux grands théologiens comme saint Thomas d’Aquin et Suarez, aux grands penseurs tels que Pascal et Leibniz, Descartes et Bossuet, et les lumières jailliront abondantes.

Et pour les esprits qui tiendraient à ne pas quitter le terrain de l’histoire pure, qu’ils veuillent bien noter parmi les visions et révélations de l’envoyée de Dieu, celles dont l’éclat resplendit assez pour qu’on y découvre une portée objective convaincante qu’il est aisé à tout historien de vérifier32.

IV.

À quel titre, d’ailleurs, récuserait-on l’affirmation que l’héroïne 395fait de sa mission divine et des phénomènes extraordinaires qui l’ont accompagnée ? Serait-ce parce qu’on ne croit pas en Dieu ? Qui oserait proclamer cette raison suffisante ? Entre Jeanne qui affirme ce qu’elle a expérimenté pendant plusieurs années et des incrédules qui nient pour le plaisir de nier, à qui doit-on s’en rapporter ? Est-ce que ces négateurs ont vu ce qui se passait dans l’âme de la Pucelle lorsqu’elle recevait ses visiteurs célestes ; et parce qu’ils prétendraient ces communications impossibles, depuis quand leur intelligence serait-elle la mesure des possibilités et des réalités ?

Le seul personnage dont les déclarations fassent foi dans cette question, ce n’est ni un académicien sceptique, ni un professeur de Sorbonne athée, qui n’ont rien constaté ni expérimenté, c’est Jeanne d’Arc. Il s’agit de faits nombreux d’expérience qui lui sont propres. Elle était dans les conditions d’intelligence et de sincérité requises pour ne dire que la vérité.

Donc c’est à son témoignage, à l’exclusion de tout autre, à moins de faire la preuve du contraire, que l’historien sans parti pris, sans préjugé sectaire doit s’en rapporter.

Après tout n’est-ce pas la chose la plus rationnelle du monde que cette explication catholique des dits et gestes d’une sainte catholique, dans un pays catholique. Qu’on réserve pour les héroïnes païennes les théories qui font litière de l’idéal et du divin.

396Appendice IV
La question Jeanne d’Arc au XVe et XVIIe siècles et cette question aujourd’hui.

Une des raisons qui nous font attacher du prix à la publication de l’œuvre d’Edmond Richer c’est que, de son temps comme aujourd’hui, deux portraits de la Pucelle sollicitaient les préférences de l’opinion, l’un dessiné d’après l’évêque de Beauvais, l’autre, d’après les juges et les témoins de la réhabilitation. Avant de se prononcer, le docteur de Sorbonne rechercha les vraies sources de l’histoire de Jeanne, les étudia profondément et ne prit la plume que lorsque sa conviction eût été solidement établie. Aussi, son œuvre est-elle tout ensemble un témoignage en faveur de la Pucelle, longuement et mûrement réfléchi, et un monument qui fixe la tradition et la critique pour la première moitié du dix-septième siècle.

Or, à quelques égards, en ce qui concerne la question Jeanne d’Arc, ce qu’on voit aujourd’hui rappelle ce que l’on voyait au temps de Richer et ce qui se passait au milieu du XVe siècle, lorsque le procès de révision eut été jugé.

Rapprochons les faits afin de mieux nous en rendre compte.

I.
Les deux Jeanne d’Arc du XVe siècle : la Jeanne d’Arc de l’Université de Paris, et la Jeanne d’Arc des vrais et loyaux Français33.

Quelle idée les Français qui vivaient au temps des deux 397procès de la Pucelle, du procès de condamnation et du procès de réhabilitation, pouvaient-ils concevoir de son patriotisme, de son héroïsme, de sa sainteté, de la part qui lui revenait dans la libération du territoire, de ses droits à la gratitude du pays ?

On plaçait sous leurs regards deux images bien différentes : l’une dessinée, peinte, garantie par le personnage qui avait jugé, condamné, livré Jeanne au bûcher ; l’autre dessinée, peinte d’après les témoins de sa vie, et certifiée sincère par les juges chargés de réviser le procès qui l’avait condamnée.

En laquelle de ces deux images pouvait-on s’attendre à rencontrer le véritable portrait de l’héroïne ?

D’après les docteurs de l’Université de Paris, son portrait authentique, c’était l’image dessinée, garantie par l’évêque de Beauvais, Pierre Cauchon. D’après les juges de la réhabilitation, c’était l’image dont les témoins de la vie de Jeanne avaient fourni les traits.

1.
Du portrait de Jeanne d’Arc, d’après Pierre Cauchon.

Si le tableau que Pierre Cauchon a peint de Jeanne d’Arc était fidèle, quelle idée les contemporains auraient-ils gardée de la Libératrice ?

Ils en auraient gardé l’idée d’une aventurière qui, par le mensonge et l’imposture, avait réussi à capter la confiance du roi Charles VII ;

D’une intrigante qui se disait envoyée de Dieu pour tromper plus sûrement les princes et les peuples ;

D’un suppôt des démons, avec qui elle était en commerce constant ;

D’une fille inventrice de fausses apparitions et de fausses révélations ;

D’une hérétique convaincue de schisme envers l’Église et d’erreurs dans la foi ;

D’un sujet coupable de rébellion envers son souverain légitime, le roi de France et d’Angleterre, Henri VI, et capturée les armes à la main ;

D’une accusée en cause de foi, justement condamnée à la prison perpétuelle par une première sentence ;

398D’une hérétique relapse, plusieurs fois parjure, renégate, apostate, condamnée définitivement à la peine du feu et livrée au bras séculier, le 30 mai 1431.

Pour que la postérité pût avoir confiance en la fidélité d’un portrait aussi chargé, elle devrait être assurée de la sincérité, de l’esprit de justice, de l’indépendance, de l’impartialité de l’auteur, l’évêque de Beauvais, et du corps enseignant qui s’en portait caution, l’Université de Paris.

Or, c’est un fait avéré que l’évêque de Beauvais et l’Université de Paris étaient vendus au gouvernement anglais ; qu’ils n’ont vu dans la Pucelle que l’ennemie de ce gouvernement, lequel avait chargé Pierre Cauchon de la faire brûler par arrêt de justice ; et c’est un fait non moins certain que le prétendu portrait de Jeanne, dessiné par l’évêque de Beauvais n’a qu’un but, rendre vraisemblable et justifier aux yeux des contemporains et de la postérité la sentence inique dont il a pris la responsabilité, et le supplice infâme auquel il a condamné sa victime.

L’opinion publique, depuis la seconde moitié du XVe siècle, a-t-elle estimé exacte et fidèle l’image qu’a tracée de sa victime l’évêque Pierre Cauchon ?

À cette question, l’histoire fait une réponse négative. Jusqu’à une date assez récente, historiens et érudits se sont accordés à ne voir en cette image que le plus faux des portraits ; et si, depuis quelques années, l’accord n’est plus unanime, c’est encore du côté de l’opinion traditionnelle que se trouve la grande majorité.

2.
Du portrait de Jeanne d’Arc, d’après les témoins de la réhabilitation.

Le tableau d’histoire dessiné par Pierre Cauchon ayant été reconnu indigne de confiance, on jugea tout différemment le tableau dessiné d’après les témoins de 1456.

D’ailleurs, pour en assurer la fidélité, on n’avait négligé aucune des précautions propres à écarter les inexactitudes et les méprises. Les hommes les plus compétents, légistes, canonistes, maîtres en théologie étudièrent, au point de vue 399du droit et des faits, toutes les questions intéressant l’histoire de l’héroïne.

Outre plus de douze mémoires ou consultations de grande valeur, rédigés en vue d’éclaircir la matière sur le terrain spécial des faits, on rassembla cent-quarante-quatre dépositions de nature à commander la confiance et à se contrôler les unes les autres.

C’est un point aujourd’hui reconnu en critique, que cette masse de témoignages est au-dessus de toute discussion.

Une fois achevé, ce portrait offrit aux loyaux Français une héroïne bien différente de l’aventurière hérétique et parjure de l’évêque de Beauvais. Les contemporains y reconnurent la Pucelle dont ils avaient gardé le souvenir.

Après eux, la postérité n’a cessé de voir en elle la vierge inspirée dont les prédictions avaient annoncé la délivrance du royaume, la guerrière dont la vaillance la préparait, une libératrice dont la recouvrance du territoire fut l’œuvre nationale.

II.
Les deux Jeanne d’Arc à Paris et en France encore aujourd’hui.

Ce n’est plus un secret qu’un violent effort a été tenté dernièrement pour remettre en honneur la Jeanne d’Arc de Pierre Cauchon, et amener les esprits à penser que le tableau signé de ce maître fourbe est le seul qui donne la Jeanne d’Arc de l’histoire.

1.
La Jeanne d’Arc de l’évêque de Beauvais et Messieurs les professeurs de l’Université.

Est-ce simple coïncidence fortuite, serait-ce l’effet calculé de la mise en jeu d’un certain nombre de causes, en ce XXe siècle, les principaux personnages qui se portent garants de la fidélité du portrait de la Pucelle par l’évêque de Beauvais, sont, comme en 1431, des maîtres, des docteurs, des professeurs de l’Université de 400Paris ? L’image qu’ils offrent en leur nom au public n’est guère qu’une réduction du tableau peint par Pierre Cauchon.

Ainsi, Pierre Cauchon a dit que les voix, visions, apparitions, révélations de l’héroïne étaient fictives et mensongères.

Nos professeurs universitaires disent, eux aussi, qu’elles étaient fictives et mensongères.

Pierre Cauchon a dit que Jeanne avait été fausse prophétesse, que plusieurs de ses prédictions ne s’étaient point accomplies.

Nos professeurs de l’Université et autres historiens, disciples du même maître, soutiennent après lui la même opinion.

Pierre Cauchon a dit que Jeanne avait consenti une abjuration canonique qui n’a jamais eu lieu :

Qu’elle a signé un formulaire infâme, quand il est établi qu’elle ne l’a jamais vu ;

Qu’elle s’est parjurée plusieurs fois, quand elle n’a jamais prononcé aucun des serments que l’évêque de Beauvais lui prête ;

Qu’elle a renié ses révélations, son patriotisme, quand le document auquel on emprunte ce mensonge est un faux document ;

Qu’elle a été hérétique relapse très volontairement, quand elle n’a jamais erré dans la foi et n’a repris l’habit d’homme dans sa prison que contrainte par un véritable guet-apens ;

Quelle a été, pour ces motifs, justement condamnée et livrée au bûcher, quand après examen, il ne subsiste même pas l’ombre d’un seul de ces motif.

Ces accusations ou du moins la plupart qui, si elles étaient fondées, infligeraient à l’héroïne une flétrissure ineffaçable, nos professeurs universitaires les acceptent sur la parole de l’évêque de Beauvais, ils les prennent à leur compte et les reproduisent sans ombre d’hésitation.

Au nom de l’école nouvelle, un membre de l’Académie française qui passe actuellement pour chef de ladite école, écrit une vie de l’héroïne dans laquelle, non seulement il insère 401comme justifiées la plupart de ces accusations, mais il les aggrave, ne reculant pas devant l’invention d’un faux interrogatoire, ignominieux pour Jeanne d’Arc, dont il n’y a pas un seul mot au procès34.

Dans cette biographie, les dilettanti trouvent beaucoup d’ironie, beaucoup de scepticisme, beaucoup d’esprit même ; mais, remarque un écrivain anglais, sir Andrew Lang, on y trouve encore plus de ricanement dépensé en des sujets qui méritaient autre chose ; et, de l’avis des critiques les plus autorisés, en ce qui regarde l’héroïne elle-même, encore plus de dénigrement.

Une vie conçue et présentée de la sorte donnera pleine satisfaction aux esprits pour qui la seule Jeanne d’Arc de Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, est la Jeanne d’Arc de l’histoire. Ils ne s’y attendent peut-être pas ; mais on la leur sert revue et notablement augmentée.

2.
La nouvelle école et M. Achille Luchaire.

Ce sont, avons-nous dit, des professeurs et membres de l’Université de Paris qui ont entrepris cette réhabilitation de la fausse Jeanne d’Arc de Pierre Cauchon, et, par suite, la réhabilitation de l’évêque lui-même35.

Loin de nous la pensée de prêter un pareil dessein à l’Université de France : les œuvres sont personnelles, et les responsabilités aussi. Et puis, nous sommes heureux de produire un exemple établissant que, parmi les professeurs les plus éminents du corps universitaire, il en est qui sont loin d’approuver la dite entreprise.

Cet exemple et les textes qui le justifient, nous les demanderons à M. Achille Luchaire, le regretté professeur d’histoire médiévale en Sorbonne.

Au sujet du culte que les adeptes de la nouvelle école professent 402pour le maître qu’ils ont choisi, l’on doit distinguer entre le principe et les applications.

Le principe est celui qui fait de l’honnêteté de l’évêque de Beauvais un dogme intangible, et du procès de condamnation un bloc sacro-saint, devant lequel les historiens n’ont qu’à s’incliner. Les applications regardent les accusations spéciales que le prélat porte contre la Pucelle, et les actes que, contre toute évidence, il lui attribue.

M. Achille Luchaire proteste contre le principe, et il proteste non moins énergiquement contre les applications.

Du principe lui-même : l’honnêteté de Pierre Cauchon, dogme intangible :

Malgré l’autorité de leur nom, dit M. A. Luchaire, Jules Quicherat et M. A. France ne m’entraîneront pas à partager leur foi robuste dans l’honnêteté professionnelle du juge Cauchon, trop habile et aussi trop amoureux de la forme et du droit, prétend-on, pour avoir osé insérer au dossier des actes qui ne seraient pas l’expression exacte de la réalité36.

Du procès, bloc sacro-saint :

Aujourd’hui, poursuit le professeur en Sorbonne, les historiens de l’école de Jules Quicherat ne peuvent s’empêcher d’avouer que l’évêque de Beauvais, tout en conduisant, à certains égards, les débats de manière à donner l’illusion qu’il respectait les règles du droit, les a violées en fait, tant qu’il a pu, au préjudice de l’accusée, et que sa passion haineuse, nuancée d’hypocrisie, a été ici aussi flagrante que l’irrégularité de certains actes de sa procédure.

Si la réalité est telle, comment expliquer cette sorte de respect dont ces historiens continuent à entourer l’instrument tronqué de cette procédure ?

Et pourquoi ce bloc sacro-saint de pièces de justice où l’on n’admet ni la possibilité des témoignages complaisants, ni des omissions et suppressions calculées, ni des textes mutilés, intercalés ou falsifiés37 ?

Après le principe, les applications. — Les pièces fabriquées 403par l’évêque de Beauvais, pour faire croire en la culpabilité de la Pucelle, sont le long formulaire du procès et l’Information posthume. La pièce rédigée de façon dolosive et calomnieuse est celle des douze articles. M. Achille Luchaire expose sa pensée, sur la confiance que méritent ces pièces, dans les termes suivants.

De l’information posthume et des douze articles :

Jamais je ne me résoudrai à couvrir de ma garantie l’Information posthume, cette pièce étrange, ajoutée après coup au procès, qui ne porte pas de signature, et qu’un greffier a formellement refusé de valider.

J’admire aussi la belle confiance des savants qui cautionnent la valeur historique du réquisitoire en soixante-dix articles, ou celle des douze articles soumis à l’Université de Paris.

Du drame de Saint-Ouen et de la fausse cédule :

Quant au récit officiel de la scène qui se passa au cimetière de Saint-Ouen, le 24 mai 1431, nulle personne de bonne foi, dit toujours M. A. Luchaire, ne peut affirmer sans un profond trouble de conscience, que la courte cédule, lue et signée par la Pucelle, était identique au formulaire d’abjuration que Cauchon a fait transcrire en latin et en français dans le manuscrit de son procès.

Sur ce point essentiel, nœud de toute l’action, puisqu’il s’agissait d’aboutir à la condamnation exigée par les Anglais, il y a contradiction évidente entre l’assertion d’un juge sans pudeur et les rectifications des témoins de 1456, dont plusieurs avaient assisté de très près au drame de Saint-Ouen.

Pas de milieu. Ou il faut décerner à l’évêque de Beauvais un certificat de loyauté et de sincérité quasi angélique, ou il faut accuser des témoins au nombre de cinq d’avoir effrontément menti.

Quel historien indépendant se résignerait à n’avoir 404jamais l’ombre d’un doute sur la véracité du scélérat, — ainsi l’appelle M. France, préface, p. LV — qui présidait le tribunal de Rouen38 ?

Enfin, il est une personnalité quasi universitaire dont on ne permet pas de soupçonner l’infaillibilité, et qui est mise ici sur la sellette : Jules Quicherat, le chef même de l’école anti-traditionnelle. M. A. Luchaire n’hésite pas à signaler ses erreurs à propos des deux procès :

La critique de Quicherat, dit-il, n’a été pour l’ensemble de cette question, ni assez pénétrante, ni assez sévère : il a eu le tort d’affirmer et de croire, là où s’imposaient plus que jamais le doute et la défiance ; en un mot, sa démonstration sur la valeur historique des deux procès a besoin d’être révisée. Nous n’incriminons pas l’exactitude du paléographe et de l’éditeur des textes ; nous contestons sur ce point le jugement de l’historien39.

Conclusion
Jeanne d’Arc et son portrait traditionnel.

Si l’argumentation de M. Achille Luchaire est irréprochable, si les articles publiés par M. Gabriel Hanotaux dans la Revue des Deux Mondes sont d’une belle et véridique inspiration, c’est à l’Église catholique et à son chef qu’il faut demander le portrait fidèle de la servante de Dieu. Son premier historien en date, Edmond Richer, aura eu le mérite d’en fixer l’image et de la transmettre aux âges suivants. En tête de son ouvrage on pourra mettre sans blesser la vérité : Histoire de la Bienheureuse, de sainte Jeanne d’Arc, la Pucelle d’Orléans.

Jeanne béatifiée, c’est l’héroïne telle qu’elle lui est apparue ; l’héroïne prenant place, non dans le panthéon des romanciers stercoraires, mais dans la cité éternelle de Dieu.

C’est l’enfant du peuple, la pauvre paysanne, la modeste chrétienne, si riche de cœur, que la France, l’Église s’accordent à proclamer la Jeanne d’Arc de l’histoire.

405Appendice V
Du secret et du signe du roi.

Edmond Richer a traité ce sujet dans le livre premier de son Histoire de la Pucelle et dans ses Advertissements sur les interrogatoires où il est question des efforts des juges pour amener l’accusée à se contredire à ce propos et à se compromettre.

Quelques éclaircissements complémentaires ne seront pas inutiles.

I.
De la scène elle-même.

Où se trouvait la Pucelle, quand elle offrit au jeune roi de lui révéler un secret connu de lui seul et de Dieu, révélation qui lui prouverait qu’elle lui était véritablement envoyée de Dieu ?

La Pucelle était alors au château royal de Chinon dans la tour du Coudray. Elle souffrait de l’indécision du Dauphin. Un jour, plus inquiète qu’à l’ordinaire, elle vint trouver Charles VII et lui dit (on a vu le résumé de son langage dans Edmond Richer, en voici à peu près les termes) :

— Gentil Dauphin, pourquoi refusez-vous de me croire ? Je vous dis que Dieu a pitié de vous, de votre royaume et de votre peuple, car saint Louis et saint Charlemagne sont à genoux devant lui, faisant prière pour vous. Si je vous révèle des choses si secrètes, qu’il n’y a que Dieu et que vous qui les sachiez, croirez-vous bien que je suis envoyée de par Dieu ?

À l’appui de cette proposition, la jeune fille admit comme témoins de cette communication, le duc d’Alençon, Robert Le Maçon, seigneur de Trèves en Anjou, Christophe d’Harcourt, et le confesseur du prince Gérard Machet. Elle leur fit jurer qu’ils garderaient 406le secrets40. Puis, en leur présence, elle tint au Dauphin ce langage :

— Sire, n’avez-vous pas bien mémoire que le jour de la Toussaint dernière, vous étant en la chapelle du château de Loches, en votre oratoire, tout seul, vous fîtes trois requêtes à Dieu ?

Le Roi répondit qu’il se souvenait très bien d’avoir fait à Dieu trois requêtes.

— La première requête que vous fîtes à Dieu, poursuivit la Pucelle, fut que, si vous n’étiez vrai héritier du royaume de France, ce fût le bon plaisir de Dieu de vous ôter le courage de travailler à recouvrer ledit royaume, de vous garder la vie sauve et un refuge en Écosse ou en Espagne. — La seconde requête fut que vous priâtes Dieu, si les grandes adversités et tribulations que le pauvre peuple de France souffrait et avait souffert si longtemps, procédaient de votre péché et que vous en fussiez cause, que ce fût son plaisir d’en relever le peuple et que vous seul en fussiez puni et portassiez pénitence, soit par mort ou telle autre peine qu’il lui plairait. — La troisième requête fut que si le péché du peuple était cause desdites adversités, ce fût le plaisir de Dieu pardonner audit peuple et mettre le royaume hors des tribulations auxquelles il était depuis douze ans et plus41.

II.
Questions à résoudre.

Cette scène est d’une grande importance, eu égard à la mission de la Pucelle. Elle suscite de graves questions et nous ne regretterons pas nos efforts si nous parvenons à les élucider.

Ces questions sont au nombre de trois :

  1. Première question. — Est-ce un fait historiquement certain que, au commencement de sa mission, la Pucelle a révélé à Charles VII une chose qui ne pouvait être connue, et n’était connue que de lui seul et de Dieu ?
  2. Deuxième question. — Cette chose était-elle uniquement l’affirmation de la légitimité du Dauphin comme vray héritier du royaume de France ?
  3. 407Troisième question. — Ou bien cette chose consistait-elle dans les trois prières rappelées ci-dessus, et n’est-ce qu’après avoir convaincu le jeune roi de sa qualité d’inspirée de Dieu, que Jeanne ajouta la révélation de sa légitimité ?
1.
Réponse à la première question.

D’après des témoignages au-dessus de toute suspicion, c’est un fait certain que la Pucelle a révélé au jeune roi une chose qui n’était connue que de lui seul et de Dieu. Six contemporains dignes de confiance attestent le fait : frère Pasquerel et le chevalier d’Aulon, en leurs dépositions au procès de 1456, Cousinot de Montreuil (1467) en sa Chronique de la Pucelle, l’évêque de Lisieux, Thomas Basin (1471) en son Histoire de Charles VII, qui le rapporte sur la parole de Dunois lui-même ; Alain Chartier, et le sire de Rotselaer, chargé d’affaires du duc de Brabant.

D’après frère Pasquerel, aumônier de Jeanne, le Roi dit aux seigneurs présents que la Pucelle lui avait révélé

… certaines choses secrètes que personne ne savait ou ne pouvait savoir, sinon Dieu. C’est pourquoi il attendait beaucoup d’elle42.

L’intendant de Jeanne, le chevalier d’Aulon, déposa qu’après avoir été présentée à Chinon,

… la jeune fille parla au Roy secrètement et luy dit aucunes choses secrètes : quelles, il ne sçait43.

L’honnête intendant ajoute ce détail important. Peu de temps après, Charles rappelait ces révélations de la Pucelle en présence de quelques membres de son Conseil et de Jean d’Aulon lui-même, et il donnait à entendre que si Jeanne les lui avait communiquées, c’était en vue de lui persuader

… qu’elle lui estoit envoiée de par Dieu pour l’ayder à recouvrer son royaume44.

Ce qui ressort du langage de l’intendant de Jeanne, c’est le fait incontestable de la révélation d’un secret connu de Charles VII et de Dieu.

La Chronique de la Pucelle a le soin de nommer les quatre personnages en présence desquels Jeanne révéla le secret à son Roi ; il note les circonstances de cette révélation, et en particulier le serment de la tenir secrète que la Pucelle exigea des témoins. Ceux-ci furent fidèles à leur promesse ; c’est pourquoi l’auteur en est réduit à nous apprendre que :

Jehanne dist au Roy une chose de grand conséquence, bien secrète, qu’il avait faicte ; dont il (le 408Roy) fut fort esbahy, car il n’y avait personne qui le pût savoir que Dieu et luy. Dès lors, fut comme conclu que le Roy essayerait à exécuter ce quelle disait45.

Mais en quoi consistait cette chose secrète ? Les témoins ayant gardé le silence, Cousinot de Montreuil n’en sut rien et n’en put dire davantage.

L’évêque de Lisieux, Thomas Basin, assure tenir du comte de Dunois lui-même, avec qui il était très lié, le fait de cette révélation. Si Charles VII, dit-il, se confia en la Pucelle,

… c’est qu’il y fut amené par les choses très secrètes qu’elle lui avait révélées : choses si secrètes, si cachées, connues de Charles seul, qu’aucun homme au monde ne pouvait les savoir que par révélation divine. […] Voilà pourquoi, (ajoute cet historien), le roi vit en la Pucelle un chef de guerre que la Providence lui envoyait.

Voilà pourquoi, à partir de ce moment, en dépit des influences contraires qu’il subissait et des fluctuations qui en étaient la conséquence, la rectitude de son jugement l’amenait à convenir qu’une jeune villageoise en possession d’un pareil secret ne pouvait le tenir que du ciel et lui était envoyée de par Dieu.

Dans une lettre écrite en juillet 1429 à un prince étranger, Alain Chartier parle de l’entretien que Jeanne, à Chinon, eut avec Charles VII.

Le roi l’écouta avec grand intérêt. Que lui dit-elle, il n’y a personne qui le sache. Cependant, à en juger par la joie peu ordinaire dont Charles fut rempli, on eût dit qu’il venait d’être visité du Saint-Esprit46.

À la date du 22 avril 1429, le sire de Rotselaer, chargé d’affaires du duc de Brabant, écrivait de Lyon une lettre qui mentionne la présence de la Pucelle auprès du Dauphin, quelques-unes des prédictions dont elle lui a donné l’assurance, et, ajoute-t-il à la fin,

… plusieurs autres choses dont le roi garde devers lui le secret47.

Quoique ces deux derniers témoignages n’aient pas la précision des quatre premiers, il n’est pas douteux qu’ils ne concernent le même objet.

2.
Réponse à la deuxième question.

C’est donc un fait historiquement certain que, au commencement 409de sa mission, la Pucelle, pour établir son titre d’envoyée de Dieu, a révélé au jeune roi une chose qui n’était connue que de lui seul et de Dieu.

Ce qui n’est pas moins certain, c’est que cette chose n’a pu être, en cette circonstance, l’affirmation pure et simple de la légitimité de Charles VII et de ses droits à la couronne de France.

La raison en est aussi concluante qu’obvie. La chose révélée au jeune prince était connue de lui seul et de Dieu. Or, peut-on dire que la légitimité de sa naissance et la justice de ses droits à la possession du royaume étaient connues du Dauphin, sans tomber dans la plus flagrante des contradictions ? Charles doutait, Charles éprouvait la plus cruelle des anxiétés. Donc il n’était pas certain ; donc sa légitimité n’est pas le fait personnel que Jeanne a pu lui révéler, pour lui fournir la preuve péremptoire qu’elle lui était envoyée de par Dieu.

Elle a pu le lui révéler, elle le lui a certainement révélé, soit en cette circonstance, soit en des circonstances différentes, mais seulement après avoir posé en principe une révélation préalable, manifeste, qui a servi comme de majeure à l’affirmation dont il s’agit.

Jeanne, par exemple, a raisonné ainsi :

— Gentil Dauphin, vous reconnaissez que je dis la vérité, que je suis éclairée d’en haut, quand je vous rappelle les trois prières sorties de votre cœur en un jour d’affliction que vous ne sauriez oublier. Reconnaissez que je dis également la vérité, que je suis éclairée d’en haut, quand je vous affirme que vous êtes vray héritier du royaume et que je vous suis envoyée de par Dieu.

C’est par un raisonnement de ce genre que la Pucelle, — si elle l’a fait, et nous le croyons sans peine — a rassuré le prince sur sa naissance royale, soit à l’audience de Chinon, soit dans la scène que nous avons rapportée. Mais il n’en demeure pas moins que sa légitimité n’était certainement pas la chose connue de lui seul et de Dieu, qu’elle lui rappela en ce moment, puisque Charles VII n’y songeait qu’en proie au plus opiniâtre des doutes et aux plus cruelles perplexités.

3.
Réponse à la troisième question.

Si l’on ne peut admettre que l’affirmation de sa légitimité ait été l’objet unique de la révélation faite au roi par la Pucelle, il n’est aucunement invraisemblable de penser que les prières rapportées plus haut, celles-ci bien connues du Dauphin et de Dieu, en 410aient été l’objet principal et aient précédé et autorisé l’affirmation de la légitimité de Charles VII.

Trois chroniques : l’Abréviateur du procès, l’auteur du Miroir des femmes vertueuses, et Pierre Sala qui, d’après Quicherat, peut passer pour un auteur contemporain à l’égard de Jeanne d’Arc, rapportent le fait avec un accord qui laisse peu de place à une objection sérieuse. Disons quelques mots de ces sources diverses :

1. L’Abréviateur du Procès.

L’écrivain désigné sous le nom d’Abréviateur du Procès est l’auteur demeuré inconnu d’une Histoire de Jeanne d’Arc que termine un abrégé des deux Procès. Cette histoire fut écrite vers l’an 1500 par ordre de Louis XII. Tout ce qu’on peut savoir de l’auteur, c’est qu’il était clerc, sinon prêtre, et admirateur de Gerson qu’il appelle notre maître. Buchon publia, en 1827, d’après un manuscrit d’Orléans, une partie de cet ouvrage sous le titre de Chronique et Procès de la Pucelle d’Orléans. Quicherat n’en a donné qu’une dizaine de pages48, le reste n’ajoutant rien aux documents qu’il avait précédemment reproduits.

Dans ces pages se trouve la révélation du secret du Roi. D’après l’auteur, ce serait sur l’avis de Gérard Machet, son confesseur, que Charles VII demanda cette révélation à la Pucelle, comme preuve de la divinité de sa mission. En la rapportant, l’Abréviateur du Procès déclare narrer ce qu’il a ouï dire et attester,

… non pas en une fois seulement, mais plusieurs, à grans personnages de France, qui disaient l’avoir vu en Chronique bien authentique, laquelle chose rédigée par escript dès lors, tant pour l’autorité et la réputation de celui qui la disait, que pour ce qu’il me sembla que chose estoit digne de mémoire, je l’ay bien voulu ici mettre par escript49.

2. Mirouer (miroir) des femmes vertueuses.

Cet ouvrage, comme le précédent, est d’un auteur demeuré inconnu. Il contient une Histoire de la Pucelle, qui fut très populaire et très répandue sous le règne de Louis XII. Cet ouvrage renferme sur Jeanne d’Arc deux récits précieux : celui qui traite du secret du Roi, et l’anecdote du passage de Jeanne à Compiègne dans l’église Saint-Jacques, quelques jours avant qu’elle fût prise.

Le récit concernant le secret du Roi est tiré mot pour mot des Grandes annales de Bretagne d’Alain Bouchard, avocat au Parlement 411de Bennes, qui les publia en 1514. Il en est de même du récit que Jean Bouchet a inséré sur le même sujet dans ses Annales d’Aquitaine. Voici, au reste, cette page fort intéressante du Mirouer :

Quand Jehanne la Pucelle eut aperçu le Roi, elle s’approcha de lui et lui dit : Noble seigneur… m’a été commandé par Dieu que autre personne que vous ne sache ce que j’ai à vous dire.

Et quand elle eut ce dit et remontré, le Roi fit reculer au loin au bas d’icelle salle ceux qui y étaient, et à l’autre bout où il était assis, fit approcher la Pucelle de lui. Laquelle par l’espace d’une heure parla au Roi, sans que autre personne que eux deux sût ce qu’elle lui disait. Et le Roi larmoyait moult tendrement : dont ses chambellans, qui voyaient sa contenance, se voulurent approcher pour rompre le propos ; mais le Roi leur faisait signe qu’ils se reculassent et la laissassent dire.

Quelles paroles ils eurent ensemble, personne n’en a pu rien savoir ni connaître ; sinon que on dit que après que la Pucelle fut morte, le Roi qui moult dolent en fut, dit et révéla à quelqu’un qu’elle lui avait dit comment, peu de jours avant qu’elle vînt à lui, songeant aux grandes affaires où il était et tout hors d’espérance du secours des hommes, il se leva de son lit, et comme indigne d’adresser sa prière à Dieu, supplia sa glorieuse Mère que, s’il était vrai fils du roi de France et héritier de sa couronne, il plût à la Dame de supplier son Fils qu’il lui donnât aide et secours contre ses ennemis, en manière qu’il les pût chasser hors de son royaume et gouverner icelui en paix ; et s’il n’était fils du roi et le royaume ne lui appartînt, que le bon plaisir de Dieu pût lui donner patience et quelques possessions temporelles pour vivre honorablement en ce monde.

Et dit le Roi que à ces paroles qui lui furent portées par la Pucelle, il connut bien que véritablement Dieu avait révélé ce mystère à cette jeune Pucelle, car ce qu’elle lui avait dit était vrai. Et jamais homme autre que le Roi n’en avait rien su50.

La seule particularité à relever en ce récit, c’est qu’il place au cours de l’audience royale de Chinon la révélation que la Chronique de la Pucelle place dans un entretien privé.

3. Pierre Sala.

Pierre Sala, fils d’un illustre parlementaire de ce nom, était panetier du Dauphin Orland ou Roland, fils de Charles VIII. Messire 412Guillaume Gouffier, seigneur de Boisy, ancien chambellan de Charles VII, avait été donné au Dauphin comme gouverneur. De là une liaison des plus honorables entre Guillaume Gouffier et Pierre Sala. Le seigneur de Boisy, en 1480, conta à Pierre Sala le secret qui avait été entre le Roi et la Pucelle, et Pierre Sala le divulgua en 1516 dans son ouvrage : Les Hardiesses des grands rois et empereurs, recueil de traits de courage anciens et modernes.

Ce secret, le seigneur de Boisy

… bien le pouvait savoir, dit Pierre Sala, car il avait été en sa jeunesse très aimé de ce roi, à ce point qu’il ne voulut souffrir coucher aucun gentilhomme en son lit, fors lui. En cette grande privauté, le Roi lui conta les paroles que la Pucelle lui avait dites.

Du temps de sa grande adversité, le roi Charles VII se trouva si bas qu’il ne savait plus que faire. Étant en cette extrême pensée, il entra un matin en son oratoire, tout seul ; et là fit une humble requête et prière à Notre-Seigneur, dans son cœur, sans prononcer de parole, où il lui requérait dévotement que si ainsi était qu’il fût vrai hoir descendu de la noble maison de France et que le royaume justement dût lui appartenir, qu’il lui plût de lui garder et défendre, ou au pis lui donner grâce de échapper sans mort ou prison ; et qu’il se pût sauver en Espagne ou en Écosse, qui étaient de toute ancienneté frères d’armes et alliés des roys de France, et pour ce avait-il choisi là son dernier refuge.

Peu de temps après ce, la Pucelle lui fut amenée, laquelle avait eu en gardant ses brebis aux champs inspiration divine pour venir réconforter le bon Roi. Laquelle ne faillit pas, et fit son message aux enseignes dessus dites, que le Roy connut être vraies ; et dès l’heure il se conseilla par elle51.

Un accord si frappant entre les trois auteurs que nous venons de citer écarte, ce nous semble, de cette explication du secret révélé au Roi par Jeanne d’Arc toute ombre sérieuse de suspicion.

Une difficulté pourrait se tirer du secret imposé par la Pucelle aux témoins de la révélation du secret. La réponse est aisée.

D’abord, il y a lieu de croire que ce serment ne fut pas imposé au roi. Puis, après la mort de Jeanne sur le bûcher de Rouen, les autres seigneurs purent s’estimer déliés de la discrétion promise, et l’on conçoit, avec la remarque de Pierre Sala, la déclaration analogue de l’Abréviateur du Procès assurant avoir ouï raconter cette révélation à grands personnages de France qui l’avaient vue en chronique bien authentique.

413III.
Questions finales.

Faut-il voir dans la révélation du secret connu de Dieu seul et du Roi le signe donné par la Pucelle à Charles VII, pour lui prouver la vérité de sa mission, en sorte que le signe du roi et le secret du roi seraient une seule et même chose ?

Et existe-t-il un rapport quelconque entre la révélation de ce secret et la couronne apportée au roi par un Ange, sur laquelle les juges de Rouen interrogèrent Jeanne avec tant d’insistance ?

1.
Éclaircissement du premier point.

Le signe du roi et le secret du roi sont une seule et même chose en ce qu’ils constituent la preuve spéciale que Jeanne a donnée au roi de sa mission et qu’elle a refusé constamment de faire connaître à ses juges.

Mais le signe du roi n’est pas le seul signe donné au Roi par la Pucelle, bien qu’il soit le principal, parce que postérieurement à l’audience de Chinon et à la scène décrite par Cousinot de Montreuil, l’envoyée de Dieu a donné au Dauphin et à ses conseillers bien d’autres signes de sa mission pour lesquels elle n’a pas demandé le secret, et dont elle n’a pas fait mystère à ses juges de Rouen.

Sur le signe du Roi envisagé comme signe propre au Roi, la Pucelle déclare ce qui suit :

Elle a donné ce signe à son Roi ; mais le Roi et les témoins de la scène seront seuls à le connaître. Le tribunal de Rouen n’en saura jamais rien.

Le juge interrogateur lui demande : — Quel signe avez-vous donné à votre Roi pour prouver que vous veniez de la part de Dieu ?

Jeanne. — Je vous ai toujours répondu que vous ne me tireriez jamais cela de la bouche. Allez le lui demander à lui-même.

Le juge. — Mais vous savez bien quel signe vous avez donné à votre roi.

Jeanne. — Vous ne saurez pas cela de moi52.

Pierre Cauchon et ses assesseurs ignoreront donc en quoi consiste ce signe. Ils n’ignoreront pas néanmoins que la jeune fille l’a 414donné à son Roi, que le prince en a été satisfait et que seigneurs et gens d’Église ont su qu’il lui avait été donné.

Pour ajouter foi à ses dits, fait observer la Pucelle, Charles VII avait de bonnes enseignes. Il eut un signe de ses propres faits — la révélation des prières dont nous avons parlé — avant de s’en rapporter à elle. Et interrogée par des gens d’Église soit à Chinon, soit à Poitiers, les clercs de son parti furent de cette opinion qu’il n’y avait dans son fait rien que de bon.

Va sans crainte, lui avait dit la Voix ; quand tu seras devant le Roy, il aura bon signe pour te recevoir et te croire. Et le Roi eut son signe, et il lui dit qu’il était content. Et les clercs cessèrent de la tourmenter lorsque le dit signe eût été donné53.

Que Jeanne, en parlant de la sorte, fasse allusion au secret dont nous nous sommes occupé tout à l’heure, cela résulte du langage qu’elle tient au jeune prince après le lui avoir révélé.

Et l’Ange, dit-elle, c’est-à-dire elle-même, la messagère de Dieu, remettait en mémoire à son Roi la belle patience qu’il avait montrée au milieu des grandes tribulations qui lui étaient survenues54.

N’y a-t-il pas en ces paroles une allusion transparente aux angoisses qui accablaient le Dauphin en ces années si malheureuses du commencement de son règne, et à la prière qu’il fit à Dieu et à la bienheureuse Vierge ?

Nous avons dit que si le secret rapporté plus haut et aboutissant à la révélation de sa légitimité fut le signe spécial qui permit d’abord à Charles VII de reconnaître la mission divine de Jeanne, il ne fut pas le seul. En effet, la Pucelle y en ajouta plusieurs autres. Telles furent les révélations à portée objective que le sire de Rotselaer mentionne dans sa lettre aux conseillers du duc de Brabant. Tels furent les signes qu’elle donna à ses examinateurs de Poitiers. Telles furent les promesses qu’elle fit au jeune Roi, que le tribunal de Rouen lui reprochait, et qu’elle se garda bien de désavouer55. Nous les avons rappelées plus haut.

C’est sa mission tout entière que la jeune fille avouait de la sorte avoir exposée à Charles VII, en insistant sur les deux points qui devaient la caractériser, l’expulsion des Anglais, ces adversaires qui seraient mis dehors, et la rentrée en possession de son royaume tout entier. Et c’est dans le séjour qu’elle fit à Chinon 415et Poitiers que surgirent les occasions qui lui permirent de s’exprimer avec son roi en toute liberté.

2.
Éclaircissement du second point.

C’est assurément une chose étrange que l’insistance des juges de la Pucelle — si toutefois ils n’ont pas altéré ses réponses — pour lui arracher toute cette histoire de la couronne apportée et remise au roi Charles VII par un Ange qui tantôt parait être saint Michel, tantôt Jeanne elle-même. Ils insistent parce qu’ils s’imaginent qu’il s’agit du secret que la Pucelle refuse de leur révéler. Et la Pucelle semble se prêter à leur insistance parce que, à la faveur de cette feinte, elle glisse une explication allégorique au moyen de laquelle le secret véritable demeurera inviolé56.

Elle tient à ne pas le livrer, parce qu’il intéresse l’honneur de la maison de France. Et elle ne cache pas a ses juges sa ferme résolution, puisque pressée de tout dire sur ce point, elle répond jusqu’à vingt-quatre fois qu’elle ne dira rien, que cela ne touche pas au procès, qu’elle ne pourrait parler qu’en se parjurant.

Pour se garder de toute indiscrétion, poussée à bout par ses interrogateurs, la jeune fille s’efforce de leur donner le change en leur présentant cette histoire allégorique de la couronne remise au roi par Jeanne elle-même, ange et messagère de Dieu ou par saint Michel — car ses réponses ont l’un et l’autre sens — dans une scène supra-terrestre où l’envoyée de Dieu aurait été actrice et témoin.

C’est l’explication qu’Edmond Richer, à la suite de Théodore de Lellis et de Paul Pontanus, a donnée du langage et de la conduite de Jeanne en ces circonstances. Elle ne supprime pas toutes les difficultés qui naissent des textes, mais elle résout les principales. Pour celles qui restent insolubles, nous avons un jugement qui nous dispense de les examiner, celui d’un homme qui n’est pas suspect, Vallet de Viriville.

Toute cette histoire de signe, d’ange, dit-il, paraît être quelque parodie, dénaturée par la mauvaise foi, des réponses que put faire la prévenue57.

416Ces réserves faites, nous répondrons à la question posée plus haut. Non, il n’existe aucun rapport entre le vrai signe du roi, celui par lequel Jeanne lui a prouvé la réalité de sa mission de par Dieu, et l’allégorie que les juges de Rouen ont prise pour ce signe-là. En les suivant sur ce terrain, en répondant à leurs interrogations, la Pucelle y gagnait de garder son secret, et en effet, rien dans le procès n’a transpiré de la révélation qu’elle fit à son roi.

Au demeurant, en tenant compte des documents d’une part, des interrogatoires du procès de l’autre, l’historien se trouve en présence de deux signes qualifiés de signes du roi : le signe authentique et le signe allégorique ; l’un correspondant à la révélation par la Pucelle des prières connues de Dieu seul et de Charles VII ; l’autre ne concernant que l’entrevue de Jeanne avec le Dauphin à Chinon, et la traduction allégorique de l’assurance qu’elle lui donna, ainsi qu’à l’archevêque de Reims et à la Commission de Poitiers, qu’il serait sacré à Reims et recouvrerait tout son royaume. L’un est le signe véritable, l’autre n’est qu’un signe de circonstance. À l’historien de ne pas les confondre et de faire à chacun sa place.

IV.

Si la Pucelle a donné au roi Charles VII le signe qui lui était spécial en lui révélant des choses connues de lui seul et de Dieu ; si ce sont les trois requêtes que, dans un moment de désespérance, le jeune prince soumit au ciel, l’on doit convenir qu’il n’était pas possible à la jeune fille d’acquérir cette connaissance par elle-même, et qu’elle en a été redevable à une illumination venue d’en haut.

De cette même manière, on s’explique qu’elle ait été instruite du projet que formait le Dauphin de se réfugier en Écosse ou en Espagne, et qu’elle le lui ait rappelé. Ce que la petite paysanne ignorait, l’envoyée de Dieu l’apprenait par ses Voix. Étant donnée la vérité du rôle que Jeanne leur attribue, l’historien catholique voit toutes les difficultés soulevées par les historiens libre-penseurs s’évanouir, et il n’en est pas réduit comme eux à mutiler les textes ou à les dénaturer.

C’est le seul parti qui reste à la disposition des écrivains de l’école anti-traditionnelle. Pour n’avoir pas à expliquer la révélation du secret du Roi, ils la suppriment. Il lui substituent l’affirmation de sa légitimité.

Frère Pasquerel, l’aumônier de Jeanne, déposait que, dans l’entretien 417secret qu’elle eut avec le Dauphin, le jour de l’audience de Chinon, Jeanne lui donna l’assurance qu’il était le fils légitime de Charles VI et l’héritier de sa couronne58.

Ce que frère Pasquerel a omis de dire, c’est que cette assurance, pour être prise au sérieux, dut être précédée d’un fait caractéristique, d’une confidence obligeant le Dauphin à convenir qu’elle était vraiment inspirée de Dieu. Une garantie de ce genre faisant défaut, Charles ne pouvait voir en ce propos qu’une imagination pure, et dans la Pucelle qu’une aventurière dont il devait surtout se défier.

Avec le fait de la révélation des prières du Roi connues de Dieu seul, la logique reprend ses droits, et l’on conçoit que Charles VII ait accepté une assurance ayant pour fondement une révélation d’ordre vraiment surhumain.

Cette révélation, les historiens anti-traditionnels la réduisent à rien. Ainsi, au cours de son récit, Henri Martin s’exprime comme s’il ne doutait pas de l’authenticité de la dite révélation. Mais, arrivé aux Éclaircissements, la peur du surnaturel s’empare de lui et il retire ce qu’il paraissait avoir avancé. Il borne la révélation de l’héroïne à l’affirmation de la légitimité de la naissance du Dauphin, et il n’admet que de vagues rapports entre le langage de Jeanne et la teneur des prières du roi59.

On ne saurait trop le redire, vouloir à tout prix bannir le surhumain, le miraculeux de l’histoire de Jeanne d’Arc, c’est travestir, dénaturer cette histoire tout entière.

Un procédé non moins suspect est celui des historiens qui, pour se débarrasser du divin, attribuent à l’héroïne des facultés psychiques d’un ordre exceptionnel. C’est le procédé cher à Henri Martin et à Jules Quicherat. Nous sommes surpris qu’il ait séduit un esprit aussi positif que M. Andrew Lang. Ce critique convient que bien des particularités de la vie de Jeanne, telles que le secret du Roi semblent dépasser les limites du pouvoir, humain. Elles semblent seulement. Au fond, le critique anglais reste persuadé que ces phénomènes, quelque exceptionnels qu’ils soient, ne dépassent nullement ces limites60.

Mais d’où vient que ces phénomènes déconcertants ne se rencontrent que dans une seule histoire et en telle quantité, l’histoire de notre grande Française, de notre grande sainte, Jeanne d’Arc ?

418Appendice VI
La Pucelle a-t-elle été prise sur le territoire du diocèse de Beauvais61.

De l’étude des documents il résulte que le procès de la Pucelle n’a pas été un procès d’inquisition proprement dite, avec l’inquisiteur pour juge principal ; il a été un procès dit de l’Ordinaire, avec un évêque pour principal juge, l’évêque de Beauvais, et un inquisiteur pour juge assistant, Jean Lemaître, vice-inquisiteur de Rouen.

Ce n’était pas à ce dessein que s’était arrêtée tout d’abord l’Université de Paris.

Dès la première heure, elle ne songeait qu’à faire livrer la prisonnière des Anglais à l’inquisiteur et à la faire juger dans Paris même. De là la lettre que le 26 mai, c’est-à-dire deux jours après la sortie de Compiègne, frère Billory, vicaire général du grand inquisiteur, écrivait au duc de Bourgogne.

C’est à sa personne qu’il demandait que Jeanne fût livrée

… pour ester par devant nous à droit contre le procureur de la sainte inquisition62.

Il en fut autrement.

Dans le mois de juillet qui suivit, un personnage nouveau, l’évêque de Beauvais, entrait en scène. Ce prélat prétendit être le juge propre et, selon le terme juridique, Ordinaire de Jeanne d’Arc : cela parce qu’elle aurait, d’après lui, été prise sur le territoire de son diocèse.

Tout heureux de cette revendication, les dirigeants de la politique anglaise donnèrent satisfaction à l’évêque. En conséquence, ils arrêtèrent que le procès de la Pucelle serait jugé non à Paris, mais à Rouen, non par l’inquisiteur de France, mais par l’évêque de Beauvais à titre de juge Ordinaire, avec un inquisiteur pour l’assister.

En se prononçant de la sorte, les régents de France et d’Angleterre avaient leurs raisons. À Paris, l’ennemie des Anglais eût 419échappé peut-être à une condamnation capitale. À Rouen, avec l’évêque de Beauvais pour juge principal, des soldats anglais pour garnisaires, les conseillers royaux pour surveiller et au besoin guider les débats, tous obstacles sérieux étaient écartés et les vaincus d’Orléans et Patay restaient assurés de leur vengeance.

I.

Nous ne venons pas rechercher présentement si, même en admettant que la Pucelle ait été prise sur le territoire du diocèse de Beauvais, Pierre Cauchon devenait par cela même son juge compétent et Ordinaire. C’est là une question de droit canonique que les docteurs de la réhabilitation ont tranchée négativement. On n’a, pour s’en convaincre, qu’à lire les pages 189-192 du mémoire de l’évêque de Lisieux, Thomas Basin, dans les Mémoires et Consultations publiées par M. P. Lanéry d’Arc63. La conclusion à laquelle les raisons invoquées aboutissent est celle-ci :

Concludo ex incompetentia judicum et fori, processum et sententiam contra Johannam habitos corruere et nullos de jure existere64.

La question que nous voudrions examiner est purement historique et documentaire, à savoir si, comme l’a prétendu le juge de la Pucelle, le point de territoire sur lequel elle fut prise appartenait ou non au diocèse de Beauvais. Edmond Richer le nie à plusieurs reprises dans son histoire de l’héroïne. Éditeur de son ouvrage, il est naturel que nous nous demandions si les documents connus appuient son sentiment ou le combattent.

Précisons le point à éclaircir et notons d’où vient la difficulté.

Le point à éclaircir est celui-ci. En affirmant que la Pucelle a été faite prisonnière sur le territoire du diocèse de Beauvais, l’évêque Pierre Cauchon en a-t-il fourni la preuve ; s’il ne l’a pas fournie, existe-t-il et a-t-on ultérieurement découvert des pièces suppléant à son silence ?

Quant à l’origine de la difficulté, elle se trouve dans ce fait peu connu que, au temps de Jeanne d’Arc, la ville de Compiègne appartenait, non au diocèse de Beauvais, mais au diocèse de Soissons. Jeanne ayant été prise sur un terrain dépendant de la ville de Compiègne, rive droite de l’Oise, la question serait de savoir si Compiègne en cette partie de son territoire n’était plus du diocèse de Soissons, mais de celui de Beauvais. La Gallia Christiana, t. X, XI, affirme expressément que la ville de Compiègne dépendait du diocèse de Soissons. Reste à savoir s’il en était de même 420de la partie de son territoire qui se trouvait sur la rive droite de l’Oise, au delà du pont.

II.

En revendiquant le droit de juger la Pucelle à titre de juge Ordinaire, et en fondant sa revendication sur le fait qu’elle était sur un point de son diocèse quand elle tomba dans les mains de ses ennemis, l’évêque de Beauvais a-t-il produit au procès la preuve de ce fait ; à son défaut, l’Université de Paris, le roi d’Angleterre l’ont-ils produite ?

Cette preuve, on la cherche en vain au procès et ailleurs. Il ne paraît pas qu’on ait songé un instant à la donner. L’évêque affirme, l’Université affirme, le roi d’Angleterre affirme ; ils ne prouvent pas. Comme il s’agit d’une chose nullement évidente, un petit bout de preuve n’eût pas été inutile.

La preuve que le procès de condamnation ne présente pas, les enquêtes de la révision ne la donnent pas davantage. On y trouve mentionné le bruit que Jeanne avait été prise sur le territoire du diocèse de Beauvais ; mais on n’y trouve pas autre chose. Des 125 témoins entendus en 1455-1456, cinq seulement font allusion à la prise de la Pucelle : les deux notaires-greffiers du procès, Guillaume Colles et Guillaume Manchon, l’assesseur Thomas de Courcelles, l’appariteur Leparmentier et le chanoine André Marguerie.

Le notaire-greffier Colles dit bien que l’évêque de Beauvais justifiait sa qualité de juge de Jeanne par ce fait quelle aurait été prise dans les limites du diocèse de Beauvais ; mais il ne dit pas que l’évêque en ait jamais fourni la preuve.

Episcopus Belvacensis, (dépose-t-il), incœpit processum contra Johannam ex eo quod dicebat eam fuisse captam infra metas diœcesis Belvacensis65.

Le notaire-greffier Manchon n’affirme pas autre chose.

La Pucelle, à ce qu’on disait, avait été prise dans le diocèse de Beauvais. C’est pourquoi, ajoute-t-il, l’évêque de Beauvais prétendait être son juge, et il prit tous les moyens pour qu’elle lui fut livrée66.

D’après Thomas de Courcelles :

Si l’évêque Pierre Cauchon se chargea du procès de Jeanne, c’est parce qu’il était conseiller du roi d’Angleterre et que Jeanne avait été prise sur son territoire67.

421Courcelles rappelle l’affirmation du prélat ; il ne parle ni d’enquête officielle, ni de preuve apportée, ni de vérification personnelle.

L’appariteur Leparmentier et le chanoine André Marguerie ne mentionnent le fait que par ouï-dire :

On disait, dépose Leparmentier, que la Pucelle avait été prise dans le diocèse de Beauvais68.

Ce que j’ai ouï dire, ajoutait André Marguerie, c’est que Jeanne avait été prise en deçà des limites du diocèse de Beauvais, près de Compiègne69.

III.

Jusqu’ici nous sommes en présence d’une opinion qui, d’un côté, intéresse et favorise trop les personnages qui l’ont émise pour être acceptée sans preuves, et qui, d’un autre côté, en fait de preuves, ne peut invoquer qu’une rumeur sans fondement.

C’est chose regrettable que les docteurs de la révision n’aient point fait porter leurs investigations sur ce sujet. Ils auraient pu relever dans la lettre du roi d’Angleterre du 3 janvier 1429 (nouveau style) des expressions comme celles-ci :

[… que Jeanne] a été prise armée devant Compiègne, — ès termes et limites du diocèse de Beauvais70 ;

et dans la lettre de l’Université de Paris, cette restriction :

… en la juridiction de nostre très honoré seigneur, l’Évesque de Beauvais, comme on dit71.

L’Alma parens n’en était donc pas bien certaine. Le canoniste Paul Pontanus s’en est souvenu lorsqu’il posait la question de la compétence de l’évêque de Beauvais en ces termes :

An dicti processus et sententia nullitati subjiciantur, cum dominus Belvacensis non videatur fuisse competens judex, etiam dato quod esset in ejus territorio capta72 ?

Toutefois il faut arriver au premier quart du XVIIe siècle pour rencontrer la négation catégorique de la prétention de Pierre Cauchon, sous la plume d’un historien. On a pu la voir énoncée au premier livre de l’ouvrage d’Edmond Richer73. Et il ne se borne pas à cette rectification. Il y revient au livre II dans sa critique du procès, toutes les fois que l’occasion lui en est donnée, et particulièrement dans les trois passages suivants :

Dans l’Advertissement sur la lettre de l’Université de Paris, au duc de Bourgogne, Edmond Richer écrit :

L’Université requiert que la Pucelle soit envoyée à Paris, ou 422mise entre les mains de l’Évesque de Beauvais, en tant qu’ils prétendent qu’elle avoit été prise en son diocèse ou jurisdiction spirituelle ; chose faulse et supposée, estant certain qu’elle fut prise au territoire de Compiègne, qui est en la jurisdiction spirituelle de l’Évesque de Soissons74.

De même, il fera suivre de ces lignes le texte de la Lettre du roi d’Angleterre :

[Cette lettre, remarque-t-il,] ne contient autre chose de mémorable, sinon que l’Évesque de Beauvais est son féal conseiller, et qu’il est juge ordinaire de la Pucelle : d’autant qu’elle a esté prise ès limites de son diocèse, et ne dit pas : dans le diocèse positivement, ainsi qu’il est porté aux précédentes lettres. Or, est-il véritable que cette fille fut prise aux limites et non dans et sur le diocèse de Beauvais.

Dans l’Advertissement qui suit la lettre de l’évêque Pierre Cauchon au duc de Bourgogne et au comte de Luxembourg, le même historien dit encore :

N’est-ce pas un sacrilège, dire qu’elle [la Pucelle] a été prise en son diocèse [celui de Beauvais] ? Or, les actes du procès, septième séance, font foy qu’elle a esté prise au-delà du pont de Compiègne, lequel borne le diocèse de Beauvais.

IV.

D’après cette insistance de Richer, c’était bien chez lui, non une simple opinion, mais une conviction arrêtée que Jeanne avait été faite prisonnière sur le territoire de Compiègne, et par suite dans le diocèse même de Soissons, duquel Compiègne dépendait : et l’opinion du docteur de Sorbonne a paru suffisamment motivée à quelques historiens pour qu’ils aient cru devoir s’y ranger. Tels sont Lenglet du Fresnoy et Voltaire au XVIIIe siècle. Michelet au XIXe75.

Quelle raison a pu les frapper, sinon les convaincre ? Il y a eu du moins celle-ci : Edmond Richer parle d’une chose qu’il semble avoir pris la peine de vérifier, à savoir que le territoire de la ville de Compiègne, 423situé sur la rive droite de l’Oise appartenait, comme la ville même, au diocèse de Soissons.

D’abord, il n’y a rien en cette opinion qui soit en désaccord avec le récit que la Pucelle fait à ses juges des circonstances dans lesquelles eut lieu son dernier combat.

Interrogée si, en la sortie, elle passa par le pont, respondit qu’elle passa par le pont et par le boulevard, et alla sur les gens de Monseigneur de Luxembourg et les rebouta par deux fois ; et à la troisième, les Anglais qui estoient là coupèrent les chemins à elle et à ses gens entre elle et le boulevard : et pour ce se retraïrent ses gens ; et elle, en se retirant aux champs, en costé devers Picardie, prés du boulevard, fut prise. Et estoit la rivière entre Compiègne et le lieu où elle fut prise ; et n’y avoit seulement entre le lieu où elle fut prise et Compiègne que la rivière, le boulevard et le fossé dudit boulevard76.

Mais quel était le lieu où elle fut prise ? D’après Quicherat77, c’était l’angle formé par le flanc du boulevard et le talus de la chaussée ; et, doit-on ajouter, pour tenir compte des détails donnés par la Pucelle, angle prolongé par la rivière du côté du boulevard, dans la direction de la Picardie et du nord.

À inférer de cette description que le champ où l’héroïne fut faite prisonnière était tout proche, sinon partie, du terrain sur lequel avait été construit le boulevard, et ressortissait du diocèse duquel ressortissait au nord du boulevard, la rive droite de la rivière. En tout cas, c’est chose indubitable que Jeanne n’a pas été prise dans les champs, en plein diocèse de Beauvais, mais sur la rive droite de l’Oise, à proximité du boulevard qui défendait le pont de la place, devant Compiègne, comme le dit la lettre du roi d’Angleterre ; Compiègne, dont la rivière seule la séparait.

Selon toute vraisemblance, ce point faisait partie du territoire de la ville qui, bien que bâtie sur la rive gauche de l’Oise, possédait sur la rive droite, comme toutes les villes en pareille situation, et comme elle possède aujourd’hui, des terrains longeant le fleuve. De ces terrains, d’après Edmond Richer, ceux de la rive droite au-dessous du pont et du boulevard, dans la direction du sud et de l’ouest, appartenaient au diocèse de Beauvais. Ceux qui étaient au-dessus du pont, dans la direction du nord et de l’est, appartenaient au diocèse de Soissons ; en sorte que jusqu’à moitié pont du côté de la rive droite, les diocèses de Soissons et de Beauvais étaient limitrophes. Voici d’ailleurs les termes d’Edmond Richer.

Les actes du procès, dit-il, portent que Jeanne fut prise au-delà 424du pont de Compiègne, du costé de Picardie, tirant vers Noyon. Ce que pour donner à entendre, faut remarquer que la rivière d’Oise arrose les murailles de Compiègne du côté de septentrion, et que le pont est hors la ville du mesme costé, faisant la séparation du diocèse de Beauvais et de Soissons : tellement que la partie du pont qui est à l’occident, est du diocèse de Beauvais, et que l’autre partie qui est à l’orient du coté de Noyon, est du diocèse de Soissons. Donc la Pucelle ayant esté prise au-delà du pont, du costé de Picardie, vers l’orient, et ayant eu la rivière d’Oise et le boulevard de Compiègne à l’opposite du lieu où elle fut prise, il est certain qu’elle n’estoit pas justiciable de l’Évesque de Beauvais, ainsi que tous ceux qui ont écrit en la revision du procez remarquent78.

C’est, en d’autres termes, ce que nous disions tout à l’heure. D’après notre historien, le pont de Compiègne, au XVe siècle, sur la rive droite de l’Oise marquait la limite des deux diocèses. La partie au sud du pont était du diocèse de Beauvais ; la partie au nord du pont était du diocèse de Soissons. Or, Jeanne avait été prise en cette partie-là, entre le boulevard et la rivière.

Edmond Richer présente cette limitation comme de notoriété publique de son temps. Par suite de la position de Compiègne débordant l’Oise du côté de la rive droite, il n’y avait rien que de raisonnable à ce que cette rive dépendit tout ensemble des paroisses situées à l’intérieur de la ville, ainsi qu’on le voit aujourd’hui, et du diocèse duquel ces paroisses mêmes dépendaient.

V.

L’érudition de nos contemporains qui a éclairci bien des points relatifs à l’histoire de la Pucelle, n’a découvert aucune pièce, aucun document de nature à confirmer ou à contredire pertinemment l’opinion d’Edmond Richer sur la question que nous venons d’exposer. Une carte détaillée des deux diocèses de Beauvais et de Soissons du XVe au XIXe siècle, de source officielle ou officieuse, eût rendu de grands services aux historiens. Cette carte, ils l’ont cherchée en vain. La seule qu’ils aient à leur disposition est celle qu’on trouve en tête du tome X de la Gallia Christiana, et elle est loin de résoudre les difficultés. Pourtant, en fait de document, on a retrouvé les mémoires d’un annaliste de la fin du XVIe siècle qui nous donnent sur Compiègne, à cette époque, des renseignements dignes d’intérêt.

425Cet annaliste est un certain Claude Picard, procureur de la ville, qui avait l’habitude de noter au jour le jour les événements survenus de son temps. Le président de la société historique de Compiègne, M. de Bonnault, se porte garant de la conscience et de l’exactitude de cet auteur. Jamais, à ce qu’il assure, il ne l’a trouvé en désaccord avec les archives de la ville. Il a puisé en son manuscrit bon nombre d’informations dont il a enrichi l’étude historique qu’il va publier à la librairie Champion de Paris sous ce titre : Compiègne pendant les guerres de religion et de la ligue.

Or, à l’occasion du transport des restes mortels de Henri III à Compiègne en 1589, l’annaliste Picard fait allusion dans son récit à la limite des deux diocèses de Beauvais et de Soissons.

Le cercueil royal devait être remis au prieur et au clergé de Saint-Corneille. La cérémonie eut lieu le 15 août.

Le funèbre dépôt, raconte M. de Bonnault d’après Picard, avait été confié à l’évêque de Beauvais, Nicolas Fumée, confesseur du roi trépassé. Arrivé à la croix qui s’élevait sur le pont de Compiègne, l’évêque en habit épiscopal remet le corps du feu roi à la garde du prieur de Saint-Corneille, et prend soin d’en faire dresser procès-verbal par deux notaires de Compiègne, Bleuet et Jean de Pronnay79.

La croix dont il est question était placée au milieu du vieux pont de Compiègne. Il subsiste encore une amorce de ce pont qui fut démoli sous le règne de Louis XV.

Le procès-verbal dressé par ordre de l’évêque de Beauvais a été conservé. M. de Bonnault a bien voulu nous en procurer une copie authentique. Il est conçu en ces termes.

Procès-verbal de la remise du corps de Henri III au prieur de saint Corneille80.

A tous ceulx qui ces présentes lettres verront, Anthoine Cacquin, garde des sceaux roiaulx de la baillie de Senlis, et Pierre Lefebvre, tabellion de par le Roy nostre sire ès prevostez et chastellenyes de Compiègne et de Choisy, salut. Sçavoir faisons que le mardy quinzième jour d’aoust mil cinq cens quatre vingt neuf de rellevée, en la personne de Raoul Bleuet et Jehan de Pronnay, notaires roiaulx audict Compiègne, révérend père en Dieu messire Nicolas Fumée, évesque et comte de Beauvais, pair de France, estant au diocèse de Beauvais, sur le pont de Compiègne, au devant de la croix, a consigné et mis ès mains des religieux, prieur et couvent de saint Corneille au dit Compiègne, le corps du 426feu Roy Henry troisiesme, roy de France et de Polongne, pour en avoir la garde, du commandement de Sa Majesté et jusque que aultrement par icelluy en soit ordonné, et de y faire prières continuelles pour son âme, tant pour estre mort comme il a vescu en la relligion catholique, apostolique et romaine pour laquelle il auroit exposé souvent sa personne en danger et du bon office et debvoir rapporté des grandes et signalées victoires des hérétiques, que pour estre les dits relligieux de la fondation de ses prédécesseurs Roys à la succession desquels ils ont obligation : pour lesquelles considérations, sa dicte Majesté auroit ordonné son dict corps y estre consigné : et à cette fin ledict sieur evesque a esté commis, envers laquelle et pour sa descharge auroit requis et est à luy accordé ce présent acte pour luy servir en temps et lieu ce que de raison. En tesmoins de ce, nous avons scellé ces présentes qui furent faictes et passées l’an et jour et en la forme et manière que dessus, et ont ledist sieur evesque, comme pareillement Lesset le clerc, Telon et Vincent, signé. — Bleuet.

Collation faite à la minute du dict Lefebvre tabellion.

De Pronnay.

VI.

Maintenant que le texte du procès-verbal lui-même a passé sous les yeux du lecteur, qu’on nous permette une question.

Existe-t-il une contradiction formelle entre l’opinion de Richer présentée plus haut et le contenu du procès-verbal ?

Il n’en existe, ce nous semble, aucune. Le dit procès-verbal n’affirme rien concernant les limites des diocèses de Beauvais et de Soissons. Il dit que sur le pont de Compiègne, au devant de la croix, l’évêque Nicolas Fumée a consigné et mis entre les mains des religieux de Saint-Corneille le corps de feu Roy Henry troisième. Il n’ajoute pas que cette croix marquait la limite des deux diocèses.

Il est vrai que M. de Bonnault l’ajoute d’après une phrase jointe au récit de Picard qu’il suppose être de Picard lui-même.

Cette phrase, qu’on retrouve dans Dom Bertheaud, est celle-ci :

Le corps fut conduit par l’évêque de Beauvais jusqu’à la croix qui est dessus le pont de Compiègne et qui est la limite de son diocèse81.

427Cette question de limite, conclut M. le Président, n’est pas chose même discutable pour nous.

Quoi qu’il en soit de cette appréciation, l’on conviendra que la méthode suivie pourrait être plus rigoureuse. En somme, ce sont des hypothèses qu’on invoque pour conclure à un fait positif. On suppose que l’annaliste Picard a fait sienne la phrase de Dom Bertheaud, et on suppose qu’il ne s’est pas trompé. Deux hypothèses, c’est beaucoup, c’est même trop.

Cette dualité d’hypothèses se complique d’un oubli ou d’un défaut de précision. L’annaliste cité oublie ou néglige de préciser de quelle manière la croix du vieux pont de Compiègne délimitait les deux diocèses. Si aucun autre texte ne pouvait être opposé, l’explication la plus obvie consisterait à donner au diocèse de Soissons le côté du pont aboutissant à la ville de Compiègne, et au diocèse de Beauvais le côté aboutissant à la rive droite. Mais il y a le texte d’Edmond Richer, et l’historien de la Pucelle est un auteur trop sérieux pour le taxer de légèreté et ne tenir aucun compte de ce qu’il a écrit.

À ce point de vue, la comparaison entre l’annaliste inconnu Picard et le docteur de Sorbonne ne peut tourner qu’en faveur de ce dernier. De plus, les deux écrivains sont du même temps : l’un et l’autre vivaient à la fin du XVIe siècle. Richer n’avait que trente ans environ lorsqu’on transporta le corps de Henry III à Compiègne. Ils ont pu donc être également bien informés. Il ne serait pas juste sans doute de sacrifier Claude Picard à Richer. Il ne le serait pas davantage de sacrifier Richer à Claude Picard.

Au demeurant ne serait-il pas possible de concilier leurs opinions ? Examinées de près, elles ne se contredisent assurément pas.

Qu’affirme Picard ? Que la croix du milieu du pont délimite les deux diocèses, sans déterminer de quelle manière.

Qu’affirme Richer ? Que c’est le pont qui marquait cette limite. S’il ne parle pas de la croix, il ne la nie pas non plus, et ses explications se concilient parfaitement avec l’existence et la destination de la dite croix.

De la sorte nos deux auteurs, loin de se contredire, s’éclaireraient réciproquement et se compléteraient. Du premier, l’annaliste Picard, nous apprendrions qu’au milieu du vieux pont de Compiègne se dressait une croix indiquant l’endroit où les deux diocèses de Soissons et de Beauvais se rencontraient. Par le second, l’historien de la Pucelle, nous saurions que si la partie de la rive droite située au sud et à l’ouest du pont était du diocèse 428de Beauvais, la partie septentrionale que Compiègne possédait de ce même côté était néanmoins du diocèse de Soissons ; chose des plus naturelles, la ville dans son ensemble étant de ce diocèse.

Et nous ne découvrons pas de raison suffisante pour renoncer à ce projet de conciliation dans l’opuscule publié par M. le chanoine Ledouble sur le passage de Jeanne d’Arc dans les diverses régions de l’Aisne82. Cet érudit cite un écrivain de la seconde moitié du XVIIIe siècle qui confirme ce que Claude Picard a dit de la croix du pont de Compiègne et de la limite qu’elle marquait. Dans son État du diocèse de Soissons, publié en 1773, cet écrivain, nommé Houiller, donne des détails sur cette croix. Elle était posée sur une colonne quadrangulaire à la façon des obélisques, s’élevant vers le milieu du pont, côté amont.

Mais qu’inférer de ces détails dans la question présente ? Mettons que le dit Houiller nous parle de ce qu’il a vu. Edmond Richer aussi dans son histoire parle, non de ce qu’il imagine ou suppose, mais de ce qu’il a vu et constaté. Les raisons décisives pour rejeter ce qu’il assure sont à trouver. Encore un coup, dans ce qu’il avance, il n’y a rien que de vraisemblable. Il est tout naturel que, au XVe et XVIe siècle, Compiègne et le diocèse duquel cette ville dépendait possédassent sur la rive droite de l’Oise un territoire bien à eux, ainsi qu’on le voit dans la plupart des villes bâties sur les bords d’une rivière. L’auteur de Compiègne au temps de la ligue convient qu’à cette époque l’élection de Compiègne embrassait partie de la rive droite de l’Oise. Pourquoi n’en eût-il pas été de même au point de vue religieux ? Est-ce que, de nos jours, le point de la rive de l’Oise où la Pucelle fut prise n’appartient pas à la principale paroisse de Compiègne83 ?

Ce sont là des considérations qui ne peuvent qu’être favorables au sentiment de Richer sur la question examinée en cet appendice. Toutefois, il ne nous en coûtera pas d’avouer que nous serions bien aise de voir ce sentiment embrassé par un plus grand nombre d’historiens, et appuyé par des documents autres que les pages d’Edmond Richer lui-même. Espérons qu’il s’en découvrira et, dans cet espoir, attendons.

429Appendice VII
La mission historique84 de Jeanne d’Arc, son objet, son étendue.

L’histoire de la Pucelle est une des belles pages de l’histoire de l’Église et de notre histoire nationale ; et la beauté de cette histoire tient principalement à la grandeur de la mission dont l’héroïne a été chargée de par Dieu. Nous avons rappelé l’origine de cette mission et en quelques mots nous en avons indiqué l’objet. Mais un tel sujet mérite d’être traité d’une façon plus approfondie. Nous allons donc le reprendre et dire, d’après les documents, quel a été l’objet de la mission de Jeanne et quelle en a été l’étendue. C’est de sa bouche que nous recueillerons les paroles qui mettront en lumière ce que nous estimons être la vérité.

I.
Opinions en présence.

Critiques et historiens sont loin d’être d’accord sur cette question. Longtemps l’opinion dominante a été que la mission historique de l’héroïne n’avait pour objet que la levée du siège d’Orléans, le sacre et le couronnement du fils de Charles VI : elle ne s’étendait pas au delà. Ainsi pensait Mézeray, ainsi pense Edmond Richer lui-même85 ; et l’un des derniers historiens de Charles VII, Du Fresne de Beaucourt, a repris à son compte cette opinion en invoquant des arguments nouveaux86.

430Telle n’est pas l’opinion de l’éditeur des deux Procès, Jules Quicherat, et du Révérend Jésuite, le père Ayroles.

Au sentiment de Jules Quicherat, la mission de la Pucelle avait un objet qui dépassait de beaucoup le sacre de Reims, la délivrance du pays et l’expulsion des Anglais jusqu’au dernier. Mais, remarque le critique historien, l’héroïne n’ayant point expulsé les envahisseurs, sa mission fut manquée87.

Le R. P. Ayroles concède que la mission de Jeanne dépassait la levée du siège d’Orléans et le sacre de Reims ; il concède également qu’elle n’a pas été remplie. Il se sépare de Jules Quicherat par la manière dont il explique qu’elle ne l’ait pas été. Si Jeanne ne l’a pas remplie, ce n’est pas, remarque t-il, par sa faute, mais par la faute de ceux qui devaient la seconder, lui prêter leur concours, et qui le lui ont refusé. Ces personnages on les connaît : ce sont les conseillers de Charles VII, principalement La Trémoille et Regnault de Chartres ; c’est, à quelques égards, Charles VII lui-même.

Ainsi, d’après le révérend père, la mission de Jeanne se divise en deux parties : l’une absolue, qui comprendrait la levée du siège d’Orléans et le sacre, partie qui aurait été ponctuellement accomplie ; l’autre, conditionnelle, qui ne s’est point accomplie, non parce que la Pucelle n’a pas été personnellement à la hauteur de sa tâche, mais parce que les auxiliaires dont elle ne pouvait se passer, au moment voulu, lui ont fait totalement défaut88.

De ces trois opinions, aucune ne nous satisfait pleinement. La première nous semble pécher tout à fait par la base.

Nous admettons avec Jules Quicherat que la mission de l’envoyée de Dieu avait pour objet le relèvement du royaume 431et s’étendait jusqu’à l’expulsion des Anglais ; mais nous ne saurions admettre qu’elle ait été manquée.

Quant aux deux parties que le R. P. Ayroles distingue dans la mission de Jeanne, cette distinction ne paraît pas recevable. D’ordinaire, les missions vraiment, positivement divines, et la mission de la Pucelle était de celles-là, sont absolues.

À notre avis, l’objet de la mission de Jeanne était le relèvement de la France et l’expulsion de l’Anglais : l’objet en marquait l’étendue.

Sans doute la mission de l’héroïne comprenait la levée du siège d’Orléans et le sacre de Reims, mais elle allait beaucoup plus loin ; elle impliquait le relèvement du pays, la défaite des Anglais, leur expulsion finale, et la recouvrance du royaume tout entier du vivant de Charles VII.

Dans l’accomplissement de sa mission, la Pucelle s’est révélée voyante inspirée et guerrière libératrice.

Voyante inspirée, elle l’a été dès la première heure et durant toute sa vie publique, même quand elle était au pouvoir de ses ennemis.

Guerrière libératrice, elle l’a été tant qu’elle a pu tenir une épée et courir sus à l’Anglais.

Et ses prédictions et ses prouesses ont eu pour effet de ramener la victoire sous le drapeau de la France, de redresser les caractères ; et il en est résulté ce relèvement moral et patriotique du pays qui l’a rendu capable d’achever l’œuvre que la Française au grand cœur avait commencée.

Le moment venu, Jeanne annonce d’abord sa mission, elle en indique les deux phases l’une guerrière, l’autre morale ; elle en précise l’objet et l’étendue.

En même temps qu’elle l’annonce, elle en commence l’exécution. Elle en mène les deux parties de front et si bien que, à sa mort, elles seront assez avancées pour qu’elle puisse insister de plus belle à la face de ses juges sur la certitude du succès final.

Sans doute, personnellement elle ne sera plus là ; mais elle y sera toujours par ses vaticinations, par son âme, par son 432souvenir. À sa mission de vie succédera une mission de survie. Ses anciens compagnons d’armes achèveront ce qu’elle a commencé. Même après son trépas, sa voix, comme le dit l’Écriture, ne cessera de se faire entendre : defuncta, adhuc loquitur. Poursuivant la tâche commencée, les vaillants défenseurs du royaume en mèneront à bonne fin l’accomplissement.

Telle est, considérée dans l’ensemble, la mission de l’Envoyée de Dieu. Examinons-en maintenant de près chacune des parties.

II.
La mission de Jeanne d’Arc, son objet. — Jeanne voyante inspirée.

Pour être une mission de salut et de délivrance nationale, la mission de Jeanne devait être et a été, disons-nous, une mission de voyante inspirée et de guerrière libératrice, de restauration patriotique et de relèvement moral, l’une et l’autre se prêtant un mutuel appui.

Voyons d’abord à l’œuvre la Voyante inspirée.

Sous ce rapport, l’œuvre de la Pucelle consiste à définir sa mission, à préciser son objet, à dire son étendue, et à faire connaître par avance les étapes qui conduiront lentement mais sûrement au but final.

Le but final, c’est la délivrance du territoire, la recouvrance du royaume et l’expulsion de l’Anglais. Les étapes qui conduiront à ce but seront la levée du siège d’Orléans, le sacre de Reims, la défaite des envahisseurs en diverses campagnes, et une série d’événements, tels que la rentrée de Paris en l’obéissance de son souverain légitime, qui dépasseront toute espérance. Ces événements, la Voyante les annonce et les précise si clairement que son langage ressemble moins à une prophétie qu’à une page d’histoire. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à rappeler le langage qu’elle a fait entendre à Vaucouleurs, Chinon, Poitiers, Rouen, tant à ses amis qu’à ses ennemis déclarés.

À Vaucouleurs, la jeune vierge insiste sur le secours qu’elle portera au Dauphin avant la mi-carême. Elle ajoute qu’il 433régnera malgré tout et qu’elle le mènera sacrer à Reims. Mais ce ne sera que le début de sa mission. Car il s’agit de recouvrer autre chose qu’une ville, le royaume même de France. Pour cela, déclare-t-elle, il n’y a secours que de moi ; ni rois ni ducs n’y pourront réussir#157.

À Chinon, dans l’audience solennelle qui lui est donnée, Jeanne salue Charles VII en ces termes : Gentil Dauphin, je viens à vous et vous suis envoyée de Dieu pour venir en aide au royaume et à vous#158.

De quelle manière lui viendra-t-elle en aide ? Le bruit public l’a déjà fait savoir. Jeanne délivrera Orléans assiégé et mènera le roi à Reims pour l’y faire sacrer#159.

Et ce n’est pas tout. Quelques jours après l’audience royale, afin que le jeune roi ne perde pas de temps, l’envoyée de Dieu, en présence du duc d’Alençon, lui révèle le peu que durera sa carrière : Un an, guère plus. Qu’il songeât donc à la bien employer. C’est qu’elle n’avait pas seulement à faire lever aux Anglais le siège d’Orléans et à faire sacrer Charles VII ; il lui fallait encore préparer la délivrance du duc d’Orléans prisonnier, battre nos ennemis et apprendre aux défenseurs du royaume le chemin de la victoire#160.

Voilà nettement indiqués les secours que Jeanne apporte au roi et au royaume. Au roi, la délivrance de la cité orléanaise et son digne sacre ; au royaume la défaite des Anglais dont la délivrance du territoire sera la conséquence.

En sera-t-il de même des déclarations de la Pucelle à Poitiers ?

À Poitiers, la Pucelle sera encore plus explicite. Assurément elle n’oubliera pas les deux événements majeurs qui seront comme les premiers signes établissant sa mission d’en haut. Qu’on me donne, dira-t-elle, des hommes, des chevaux et des armes, et Orléans sera délivré, et je mènerai le roi à Reims sans empêchement aucun. Mais à ces signes prochains elle en ajoute d’autres qui, survenant plus tard, dissiperont les doutes qu’on pourrait avoir sur l’objet de sa 434mission. Car cette mission ne sera pas terminée, tant s’en faut, lorsque le Dauphin aura été sacré : d’autres événements devront s’accomplir. Et c’est alors que la Voyante annonce aux membres de la commission royale, comme devant advenir infailliblement, ces trois autres choses réputées alors impossibles :

La ville de Paris rentrerait en l’obéissance du roi Charles ;

Le duc d’Orléans, prisonnier, retournerait d’Angleterre et n’y mourrait pas ;

Les Anglais seraient détruits : le mot y est#161.

Ce langage si réconfortant pour le jeune prince et ses féaux sujets, la Pucelle tient à ce que les ennemis de la France ne l’ignorent pas. Elle se réserve de le leur signifier elle-même et elle leur écrit la lettre-sommation dont les juges de Rouen ont inséré le texte dans l’instrument du procès#162.

En cette lettre, Jeanne n’use pas de circonlocution pour déclarer au roi d’Angleterre et à ses capitaines qu’elle est envoyée de par Dieu le roi du ciel ;

Qu’elle vient réclamer le sang royal, c’est-à-dire réintégrer le fils de Charles VI et la maison de France dans tous leurs droits ;

Que la ville de Paris ne restera pas en la possession de l’Angleterre, qu’elle se rendra au roi Charles, lequel y entrera en bonne compagnie ;

Qu’ils ne tiendront pas le royaume de France, mais le tiendra le roi Charles ;

Enfin que, si elle est cy envoyée de par Dieu, le roy du ciel, c’est pour les bouter hors de France et délivrer le royaume tout entier.

Voyante inspirée, Jeanne comprend donc dans l’objet de sa mission une série d’événements futurs dont la levée du siège d’Orléans est le premier, et l’expulsion de l’Anglais le dernier. C’est à ce dénouement que, d’après ses déclarations de Vaucouleurs, Chinon, Poitiers, sa mission doit aboutir. 435Mais à Rouen, à la barre du tribunal qui la juge, dans la solitude affreuse de son cachot, la Voyante va-t-elle maintenir ses déclarations, n’essaiera-t-elle pas de les atténuer ou de les retirer ?

Non seulement la prisonnière des Anglais ne retire ou n’atténue aucune de ses vaticinations précédentes, non seulement elle les maintient, les confirme, les renouvelle, mais elle y en ajoute d’autres non moins étonnantes qui toutes vont au même but.

Confirmation de ses vaticinations de Chinon et de Poitiers.

Le juge interrogateur lui demande : — Vous avez été blessée à l’assaut de la bastille du Pont ; saviez-vous par avance que cela arriverait ?

Jeanne répond : — Oui, je le savais. Je le dis à mon Roi ; que d’ailleurs la blessure ne m’empêcherait pas d’agir.

J’étais assurée aussi de faire lever le siège d’Orléans, car cela m’avait été révélé. Avant de venir dans la ville, je l’avais dit à mon Roi. Je lui dis aussi que je le mènerais sacrer à Reims#163.

Le jour du prononcé du Réquisitoire, à l’article XVII le promoteur reproche à l’accusée d’avoir promis à son roi trois choses : 1° de faire lever le siège d’Orléans ; 2° de le faire couronner à Reims ; 3° de le délivrer de tous ses ennemis, tant Anglais que Bourguignons.

À cet article, la Voyante répond : — Oui, j’ai porté des nouvelles de par Dieu à mon Roi. Il lui rendrait son royaume, il le ferait couronner à Reims, il lui donnerait la victoire sur ses adversaires. Et de ce, je fus messagère de par Dieu. Qu’il me mit hardiment en œuvre, je ferais lever le siège d’Orléans. Et quand je parle du royaume, je veux dire tout le royaume#164.

Au cours des interrogatoires, le juge lui demandant quelles promesses ses saintes lui ont faites : — Elles m’ont assurée, dit Jeanne, que mon roi serait rétabli dans son royaume, que ses adversaires le veuillent ou non#165.

Pour la délivrance du duc d’Orléans, qu’on lise les pages 133, 134 du procès de condamnation.

Pour l’expulsion finale de nos ennemis, dernier mot de sa 436mission, il faut entendre la réponse de la prisonnière à cette interrogation : Dieu hait-il les Anglais ?

— De l’amour ou de la haine que Dieu a pour les Anglais et pour leurs âmes, je ne sais rien. Ce que je sais, c’est qu’ils sont boutés hors de France, excepté ceux qui y mourront, et que Dieu enverra victoire aux Français#166.

Telle est sa réponses aux juges qui ont charge de la condamner comme visionnaire diabolique et de la faire brûler.

Mais il ne suffit pas à l’Envoyée de Dieu de maintenir ses vaticinations premières ; le bras chargés de chaînes, elle en prononce de nouvelles tout en faveur de la cause nationale.

Elle a maintes fois assuré que Paris se soumettrait à son roi dans un avenir prochain : elle fixe maintenant la date à laquelle s’effectuera cette soumission : Avant que sept années se soient écoulées, dit-elle, les Anglais perdront un gage plus précieux qu’Orléans.

Certainement, Orléans valait moins que Paris.

Puis, c’est le traité d’Arras qu’elle annonce, besogne qui fera branler tout le royaume.

Puis enfin, c’est la victoire de Castillon, la grande victoire que Dieu enverra aux Français, et qui mettra fin à la guerre de Cent ans#167.

— Je dis ces choses, ajoutait la prisonnière, afin que lorsque ce sera advenu, on ait mémoire que je l’ai dit#168.

Tous ces événements annoncés soit avant, soit pendant la captivité de la Pucelle, sont comme les étapes successives de sa mission ; l’expulsion définitive de l’Anglais devait seule en être le point terminus.

Jusqu’au bout, Jeanne a gardé au cœur cette conviction profonde. Lorsque Jean de Luxembourg, le triste sire qui la vendit à l’Angleterre, viendra la visiter dans son cachot, la prisonnière ne la lui cèlera pas.

— Je le sais, lui dira-t-elle, les Anglais me feront mourir, croyant par ma mort gagner le royaume de France. Mais fussent-ils cent-mille godons de plus qu’ils ne sont à présent, ils ne l’auront pas ce royaume#169.

437III.
La mission de Jeanne d’Arc, son objet. — Jeanne guerrière libératrice.

C’était beaucoup que, dès son arrivée à Chinon, la Pucelle marquât clairement l’objet de sa mission, qu’elle en dessinât à Poitiers les grandes lignes, et qu’à Rouen elle achevât d’en indiquer les étapes ; mais il n’importait pas moins qu’elle mît la main à l’œuvre et qu’elle commençât l’exécution de ce plan libérateur. Ici ce n’est pas la Voyante inspirée que nous allons entendre, c’est la guerrière sans peur que nous aurons en spectacle, et c’est la délivrance, le relèvement du pays qui vont commencer.

Après l’idée : l’action, c’est la loi. Aussi la mission de Jeanne, après l’avoir introduite dans le conseil du roi, l’amènera-t-elle sur les champs de bataille et s’affirmera-t-elle comme une mission essentiellement guerrière.

La jeune fille ne se faisait pas illusion. Le but de son intervention dans les affaires du royaume étant la défaite des Anglais et la recouvrance du territoire, elle comprenait et ne le cachait pas, qu’on n’y réussirait que par le bout de la lance. Aussi l’une de ses premières paroles à Charles VII fut-elle qu’il lui fallait aller en guerre contre les Anglais#170.

Elle ne le dit pas en vain. Sa mission active n’a été qu’une succession de combats, sous les murs de la cité orléanaise, à Jargeau, Meung-sur-Loire, Patay, même après les échecs de Paris et de La Charité. Par sa présence à Lagny, Soissons, Pont-l’Évêque, Compiègne, la vaillante guerrière proclame la nécessité de combattre tant que les envahisseurs fouleront le sol français. Les Anglais, disait-elle, n’ont aucun droit sur la France. Je suis envoyée de Dieu pour les en chasser, et pour le faire il faut armer#171.

Chose étrange assurément, que cette mission poursuivie les armes à la main par une jeune fille, une vierge, une héroïne profondément chrétienne, qui, en voyant couler le 438sang français, sentait ses cheveux se dresser sur sa tête ! On conçoit l’étonnement de Robert de Baudricourt lorsque Jeanne vint lui soumettre son dessein. Et les gentilshommes qui la conduisaient au Dauphin durent n’être pas moins surpris lorsqu’elle leur dit de la façon la plus simple : Voilà quatre ou cinq ans que mes frères du paradis m’ont avisée qu’il me faudrait partir en guerre pour recouvrer le royaume de France.

Elle ajoutait : Pourtant ce n’est pas mon état : j’aimerais mieux filer auprès de ma pauvre mère. Mais il faut que j’obéisse, car Dieu, mon seigneur, le veut#172.

Il le fallait, en outre, parce que guerroyer était le seul moyen d’en finir avec les Anglais. On ne pouvait avoir la paix avec eux qu’à la condition de la leur imposer. La paix, mais c’est la première chose que l’envoyée de Dieu songe à leur offrir. Avant tout, disait-elle, je dois leur écrire et les sommer de se retirer : telle est la volonté de Dieu. Et, en effet, elle écrivit cette lettre au roi d’Angleterre et à ses capitaines, dans laquelle elle leur dit qu’elle est toute prête à faire la paix.

C’est son premier mot, ce sera aussi son dernier : Faites réponse si vous voulez faire paix en la cité d’Orléans ; si ainsi ne le faictes, de vos bien grans dommages il vous souviendra brièvement#173.

Les Anglais ne voulurent pas de la paix que Jeanne leur offrait. Cela ne les empêcha pas de l’accuser de se plaire en l’effusion du sang humain et de ne combattre que pour cela.

À quoi elle répondit : Que premièrement, elle requérait qu’on fit la paix ; au cas qu’on ne voudrait faire paix, qu’elle était toute prête à combattre#174.

Et devant cette mauvaise foi de ses juges, elle ne craignait pas de leur dire : Avec le duc de Bourgogne, on peut parler de paix. Quant aux Anglais, la paix qu’il y faut, c’est qu’ils s’en aillent en leur pays, en Angleterre#175.

439Maîtres de la capitale, de l’Île-de-France, de la Normandie, de la Guyenne, d’un grand nombre de places et de châteaux, alliés du puissant duc de Bourgogne, nos ennemis étaient persuadés qu’ils n’avaient qu’à étendre la main pour devenir maîtres du reste du royaume. Voilà pourquoi ils ne voulaient pas de paix, et voilà pourquoi la mission de la Pucelle a dû être avant tout une mission guerrière. Puisqu’on veut se battre, dira-t-elle, on se battra, et l’on verra aux horions échangés, qui aura meilleur droit des Français ou des envahisseurs#176.

Et Jeanne a combattu vaillamment, et elle n’a cessé de combattre jusqu’au jour où les armes lui ont été arrachées des mains. Et si la liberté lui eût été rendue, à moins d’impossibilité absolue, elle se fut remise à combattre. Ce qui le montre, c’est le mot tombé de ses lèvres pendant le procès de Rouen.

Les juges la pressant de renoncer à l’habit d’homme et de reprendre les vêtements de son sexe, la prisonnière répond : Quand j’aurai fait ce pour quoy j’ai été envoyée de Dieu, alors je reprendrai l’habit de femme#177.

Elle était donc persuadée qu’elle n’avait pas encore achevé ce pour quoy elle était envoyée de par Dieu. Elle nourrissait encore l’espoir que par rançon, par un coup de force ou tout autre moyen, elle serait rendue à la liberté.

Mais de la liberté recouvrée que comptait-elle faire ?

Ce qu’elle comptait en faire c’était ce qu’elle en avait déjà fait après la campagne de la Haute-Loire, ce qu’elle en fit lorsque, s’arrachant à l’oisiveté du château de Sully, elle prit la route de l’Île-de-France.

Des historiens, catholiques ont eu le courage de le lui reprocher. Jeanne à Lagny, Soissons et Compiègne n’est plus, disent-ils, l’héroïne d’Orléans et de Patay. La guerre qu’elle va faire n’est plus que la guerre d’aventure89.

Erreur grave qu’un tel langage, critique injuste et critique à trop courte vue. La guerre que l’héroïne va faire à Lagny, Soissons et Compiègne, est toujours la guerre nationale, la 440guerre qu’elle a mission de poursuivre et à laquelle, tant qu’elle pourra tenir son étendard, elle consacrera sa vie.

C’est la guerre contre les Anglais et les Bourguignons, car si Jeanne prend le chemin de l’Île-de-France, c’est que nos ennemis y exercent leurs déprédations et leurs hostilités. Elle n’est plus, il est vrai, à la tête des troupes royales, elle en est parfois réduite à faire la guerre de partisans. N’importe, c’est toujours la guerre, et l’essentiel est qu’on ne s’endorme pas à Sully, Bourges, Loches, Chinon dans une sécurité trompeuse ; c’est qu’on n’oublie pas que l’ennemi foule toujours en vainqueur le sol de la patrie.

Et voilà pourquoi elle qui avait mission de bouter les Anglais hors de toute France, elle qui était convaincue que la seule paix possible avec eux était qu’ils s’en allassent en leur pays, en Angleterre, n’a pu se résigner à l’oisiveté et au repos. Comme les vaillants, Jeanne est tombée au champ d’honneur, les armes à la main et face à l’ennemi. C’est un cas de fortune dont l’envoyée de Dieu, n’a point à rougir. Sa renommée guerrière n’y perdra rien, et ses vertus de sainte n’en auront que plus d’éclat.

IV.
La mission de Jeanne d’Arc — Mission de relèvement moral et patriotique. — Mission sanctificatrice et rédemptrice.

Mission de voyante inspirée, mission de guerrière libératrice, la mission de la Pucelle est encore une mission de relèvement patriotique et moral. Relèvement indispensable pour que l’envoyée de Dieu fût de son vivant secondée comme il le fallait dans l’œuvre qu’elle avait charge d’accomplir ; relèvement non moins nécessaire pour que, après sa mort, le but qu’elle avait marqué fût atteint.

De son vivant, ce relèvement des âmes, ce redressement des caractères, ce renouveau d’attachement au pays devait lui donner les auxiliaires dont elle avait besoin. Après sa mort, ces auxiliaires se trouvaient montés au ton voulu de confiance et de courage pour soutenir vingt ans encore la lutte qui devait délivrer la France de ses envahisseurs.

441À cette tâche de relèvement patriotique des âmes et de redressement des caractères, Jeanne, la Française au grand cœur, ne faillira pas. Elle opérera ce double relèvement par ses vaticinations et par ses actions d’éclat. À mesure que la parole de la Voyante inspirée remplissait d’espoir les loyaux Français, à mesure que les victoires de Jeanne chef de guerre changeaient la face des choses, le sentiment de l’honneur, l’amour du sol français devaient grandir dans les âmes, préparant la transformation morale sans laquelle vains eussent été les efforts de l’envoyée du ciel.

Sous cette double action, l’on sent qu’il y a du nouveau dans le pays jusque-là si malheureux, que l’ère des défaites est fermée, que celle des succès est ouverte et qu’elle n’est pas près de prendre fin. D’un côté la décision succède à l’abattement, au désarroi la confiance : la confiance en Dieu et en soi, au présent et à l’avenir.

D’un autre côté, c’est l’inquiétude qui se révèle, on ne reconnaît plus les Anglais. Ils assiègent la cité orléanaise et on dirait des assiégés. Ces vainqueurs d’Azincourt et de Verneuil qui semblaient avoir fait un pacte avec la victoire, restent comme des femmes enfermés dans leurs bastilles. Du continent la panique passe jusque dans la Grande-Bretagne, et ses hommes d’armes n’osent venir combattre en France, terrifiés qu’ils sont par une jeune fille.

Aussi Jeanne guerrière peut livrer à Compiègne son dernier combat ; sa mission telle que la Providence l’a ordonnée s’accomplira tout de même. Par ses prédictions dont on a déjà vu les plus étonnantes réalisées, par ses exploits, par son dévouement à la cause nationale, par le relèvement patriotique qui en a été la conséquence, elle a posé en somme la cause de la délivrance promise. Pour nous servir de l’expression énergique d’un chroniqueur de l’époque, le nettoyage du sol français ne sera plus qu’une affaire de temps. La cause posée, aucune puissance humaine n’empêchera l’effet de se produire.

Ainsi entendue, la mission de la Pucelle sort du cadre étroit d’une mission uniquement militaire, elle apparaît comme une mission d’un ordre supérieur. Elle ne vise pas 442seulement un certain nombre de faits d’armes, de succès plus ou moins brillants : elle agit sur le fond, sur l’âme même de la nation, elle y opère une transformation si prodigieuse que cette nation, naguère désemparée, devient capable d’en finir avec ses envahisseurs. En outre, à cette reprise d’elle-même, la France gagnera la conservation de sa foi religieuse. Elle n’aura rien à redouter, dans un avenir prochain, des caprices sanglants d’un Henri VIII, et si elle ne devient pas une Irlande continentale, après Dieu elle en devra remercier Jeanne d’Arc.

C’est là un bienfait exceptionnel dont les contemporains reconnurent le prix.

Le restaurement de France et recouvrement, écrit Mathieu Thomassin, a été moult merveilleux. Et sache un chacun que Dieu a montré et montre chaque jour qu’il a aimé et aime le royaume de France, et l’a spécialement élu pour son propre héritage et pour, par le moyen de lui, entretenir la sainte foy catholique, et pour ce Dieu ne veut pas le laisser perdre. Mais sur tous les signes d’amour que Dieu a envoyés au royaume de France, il n’y en a point de si grand ni de si merveilleux comme de cette Pucelle#178.

La mission de Jeanne d’Arc. — Mission sanctificatrice et rédemptrice.

En parlant du relèvement moral que l’Envoyée de Dieu devait opérer chez tous les bons Français, nous omettrions une considération essentielle si nous ne rappelions pas de quelle manière l’héroïne chrétienne, la martyre, la sainte qu’était Jeanne devait contribuer à ce relèvement. En l’envoyant au descendant de saint Louis, Dieu se proposait le relèvement du royaume ; mais il se proposait aussi la sanctification et la glorification de la jeune fille qui devait l’opérer.

De ces desseins de Dieu sur la vierge de Domrémy, un chrétien aujourd’hui ne peut pas douter. En lui confiant la charge de combattre et de vaincre les Anglais, la Providence voulait tout aussi fermement sa sainteté par la pratique des plus héroïques vertus, que la défaite des ennemis de la France, 443que la délivrance d’Orléans et le sacre de Reims. C’est pourquoi nous devons ajouter que la mission de l’envoyée de Dieu a été morale dans le sens le plus haut, ayant été une mission sanctificatrice et rédemptrice : sanctificatrice pour elle d’abord, pour beaucoup d’âmes ensuite dont ses vertus et son zèle s’efforçaient de procurer le salut, ainsi qu’on a pu le voir au cours de son histoire ; de plus, rédemptrice au profit de la France dont l’indépendance et la prospérité étaient l’objet de son vœu le plus cher. Qui se refuserait à voir dans les épreuves de la Pucelle, en particulier dans son abandon après la tentative sur Paris, dans sa captivité à Rouen, son procès et son supplice, le prix de la rançon du pays ? Comme tous les êtres supérieurs, l’humble fille des champs avait ses ennemis et ses jaloux. C’étaient naturellement les Anglais à qui elle avait fait connaître la fuite honteuse ; mais c’étaient aussi des courtisans et des capitaines français ; sans compter ce roi qui, lorsqu’elle est tombée à Compiègne entre les mains des Anglo-Bourguignons, paraît ne pas plus songer aux moyens de la délivrer, que si elle n’eût jamais existé.

On admire Jeanne guerrière, et l’on a raison, lorsque sur les champs de bataille, son étendard à la main, elle court au plus épais des ennemis, et donne à ses compagnons l’exemple du courage et du mépris de la mort. Admirons aussi Jeanne rédemptrice, — elle le mérite tout autant — lorsque prisonnière au château de Rouen, enchaînée dans une cage de fer construite exprès, elle est en butte nuit et jour aux violences et aux propos infâmes de ses gardiens. C’est là, c’est à la barre du tribunal qui la juge, en présence des maîtres et docteurs qui ne cherchent qu’à la perdre, en fin sur le bûcher dont les flammes vont la dévorer, en face de la plus horrible des morts, c’est là disons-nous, que se révèle la chrétienne, l’héroïne, la sainte que Jeanne était. Ses souffrances inexprimables, son honneur de vierge à chaque instant menacé, le délaissement dont elle est l’objet, ses larmes rendues plus amères, sa condamnation ignominieuse, sa mort cruelle, voilà de quel prix l’envoyée de Dieu a payé sa gloire céleste et la rédemption de la patrie. De tels sacrifices, de tels 444exemples ne sont-ils point partie intégrante et partie admirable d’une mission libératrice ?

V.
La mission de Jeanne d’Arc, son étendue. Ses deux parties, la mission de vie et la mission de survie.

En définissant, d’après l’héroïne elle-même, l’objet de sa mission, nous en avons indiqué l’étendue et inféré des textes cités qu’elle allait jusqu’à la recouvrance du royaume du vivant de Charles VII et jusqu’à l’expulsion des Anglais. Si l’on se demande maintenant : cette mission, l’envoyée de Dieu l’a-t-elle remplie tout entière ; il semble qu’on soit obligé de répondre négativement, puisque c’est seulement vingt-deux ans après sa mort que les Anglais ont perdu leur dernière bataille et, en France, leur dernière province.

Toutes choses dûment examinées, il y a lieu d’apporter quelque mitigation à cette réponse négative et de réserver une part importante à l’héroïne, même dans l’accomplissement de la partie de sa mission qui ne devait se produire qu’après sa mort. Nous obtiendrons ce résultat en reconnaissant que la mission totale de Jeanne comprenait deux parties distinctes, et que en ces deux parties, il lui revient un rôle considérable. Nous nommerons ces deux parties, l’une mission de vie, laquelle se termine au bûcher de Rouen, l’autre mission de survie, laquelle dépasse le supplice de la martyre et ne prend fin qu’avec la guerre de Cent ans.

On ne peut nier que cette division ne soit des plus naturelles. Ce qui souffre quelque difficulté, c’est de montrer que même après sa mort, la Pucelle a rempli une mission véritable, complément de son action libératrice et morale, et qu’une part réelle lui revient logiquement dans les événements qui, annoncés par elle, aboutirent à la délivrance du territoire et à l’expulsion de l’Anglais.

Eh bien, cette difficulté nous paraît facile à résoudre.

Nous n’avons pour cela qu’à nous souvenir de la manière dont le relèvement du pays devait s’accomplir, et de la part essentielle que l’héroïne a prise à ce relèvement.

445Nous disons part essentielle ; ce qui revient à dire que, après Dieu, Jeanne d’Arc a été la cause première de ce relèvement et de ses conséquences, y compris la plus importante de toutes, la défaite et l’expulsion des envahisseurs.

Comme ce relèvement lui-même, la part qui en revient essentiellement à l’envoyée de Dieu est militaire et morale.

Militaire : Si Jeanne n’eût pas fait lever le siège d’Orléans, Talbot n’aurait pas perdu la bataille de Castillon, et les Anglais n’eussent pas, à la suite de cette bataille, évacué le sol français.

Morale : Si Jeanne Voyante inspirée, n’eût pas à plusieurs reprises fait savoir à tous, amis et ennemis, l’issue inévitable de la lutte qu’elle allait engager, et la série des événements inattendus qui devaient y conduire, l’âme française n’eût pas tressailli d’espoir à sa parole, et le patriotisme ne l’eût pas définitivement reconquise.

Il y a, dans ce que nous appellerons le ministère prophétique de l’envoyée de Dieu, une particularité qu’on ne saurait trop remarquer : c’est la précision avec laquelle on la voit délimiter le terrain sur lequel elle se place, lorsqu’elle parle de l’objet de sa mission et des prophéties dont l’accomplissement mettra sa véridicité hors de cause. Parmi ces prophéties, il y en a toujours qui concernent un temps où elle ne sera plus là. À quoi donc s’appliquent ces prophéties ? Elles ne s’appliquent pas à sa mission de vie, puisque la mort y aura mis un terme. Elles ne peuvent s’appliquer alors qu’à une mission qui, de fait, en sera la continuation et le complément, et que, pour cette raison, nous dénommons mission de survie. Celle-ci sera, disons-nous, la continuation de la mission de vie, car alors se dérouleront les événements annoncés par la Voyante comme les précurseurs certains de la victoire définitive. Et elle en sera le complément, parce que ces événements en se réalisant, fournissent aux témoins et aux contemporains la preuve historique qui achève de démontrer, aussi bien que d’exécuter, sa mission de par Dieu.

Désirerait-on quelques textes à l’appui de ces réflexions ?

Il y a d’abord la parole si touchante de la jeune fille au Dauphin et au duc d’Alençon : Gentil sire, je durerai un an, 446guère plus : il faut donc me bien employer. Parole qui définit avec trop de clarté le fait et la brièveté de sa mission de vie.

Et il y a, si l’on veut, comme définition parallèle de sa mission de survie, le mot de Mathieu Thomassin : S’il lui fallait mourir avant que ce pour quoy Dieu l’avait envoyée fût accompli, nonobstant sa mort, tout ce pour quoy elle était venue s’accomplirait.

Et Mathieu Thomassin, témoin oculaire tout comme Seguin de Seguin de ce qu’il affirme, ajoute en manière de confirmation : Et il a été ainsi fait par la grâce de Dieu, comme clairement et évidemment il appert et est chose notoire de notre temps#179. À ce moment, la mission de survie de la Pucelle avait produit son suprême effet.

C’est parce que cette double mission était comprise dans sa mission totale que Jeanne entretient Robert de Baudricourt et ses deux officiers non seulement du siège d’Orléans, et du voyage à Chinon, mais du recouvrement du royaume. À quel autre titre que celui de cette mission de survie parle-t-elle au duc d’Alençon, au jeune roi, à la Commission de Poitiers de la soumission de la capitale, du retour du duc d’Orléans de sa captivité d’Angleterre, de la recouvrance du royaume tout entier, événements qui tous ne se produiront qu’après sa mort ?

Et n’est-ce pas surtout cette mission de survie que, les bras chargés de chaîne, Jeanne captive ne cesse d’affirmer à ses juges ? Elle tient à leur dire qu’ils auront beau la faire mourir, elle ne mourra pas tout entière, elle verra et ils verront comme elle se réaliser les surprises qu’elle leur annonce : la paix d’Arras, la soumission de la capitale, les victoires des Français et enfin la délivrance du pays.

Le fait de ces deux missions de vie et de survie une fois établie, toute difficulté sérieuse s’évanouit. L’on voit clair dans la mission de l’envoyée de Dieu, dans son étendue, dans son accomplissement.

L’on conçoit que, malgré la brièveté de sa carrière, elle ait été chargée d’une mission aussi considérable, et que cette 447mission ait été tout entière accomplie. Dieu qui lui a fourni le moyen d’exécuter en sa courte vie ce qui la concernait personnellement, ne lui a pas fait défaut pour remplir à l’égard de la France la partie que, vu sa mort prématurée, elle n’a pu personnellement exécuter.

La part qu’elle a prise aux événements survenus alors se détermine de deux façons. C’est d’abord le souvenir persistant que les capitaines, ses compagnons d’armes et les défenseurs du royaume ont conservé de ses paroles de Voyante inspirée, paroles qui déchiraient à leurs yeux le voile de l’avenir, leur en marquaient les phases successives et leur en fixaient le but. C’est ensuite le souvenir de ses exemples, de ses exploits, de sa vaillance, de sa confiance en Dieu, de ses grandes vertus et, avec ce souvenir, la persuasion qu’une œuvre aussi admirablement commencée ne pouvait pas ne pas se terminer de même.

Ainsi la double action de Jeanne envoyée de Dieu, en tant que Voyante inspirée et de Libératrice guerrière après s’être exercée durant sa vie se poursuit au delà du tombeau.

Les capitaines qui ont commencé avec elle l’œuvre de la délivrance auront l’heur de la continuer.

Parce que la Libératrice d’Orléans ne sera plus à leur tête lorsque les Anglais perdront leur dernière bataille, gardons-nous de donner raison aux historiens myopes qui lui dénient l’honneur d’en avoir posé la cause première.

Les missions historiques des grands hommes ne finissent pas d’ordinaire à leur mort : elles se prolongent au delà. C’est à ces grands hommes que, sans compter, l’histoire en rapporte l’honneur. Que dans nos annales, on réserve aux anciens compagnons d’armes de l’héroïne qui vainquirent les Anglais en 1449-1453 une place glorieuse, rien de plus juste. Mais qu’au milieu d’eux et un peu au-dessus, on en réserve une tout aussi glorieuse à Jeanne la Pucelle. La victoire de Castillon est la sœur puînée de la victoire de Patay.

Et si l’on demandait pourquoi, nous répondrions :

Mais simplement parce que c’est le changement que l’envoyée de Dieu a opéré chez les défenseurs du pays, l’élan 448qu’elle leur a imprimé, la confiance dont elle les a pénétrés ; c’est le souvenir vivant de ses faits d’armes, celui de ses prédictions dont ils avaient vu les plus étonnantes s’accomplir90, qui ont amené la victoire finale, résultante logique de sa double mission.

L’on dirait que du jour où la grande française subit son martyre, son âme soit devenu l’âme même de la France. Dans sa mission de vie, elle avait montré que les vainqueurs d’Azincourt n’étaient pas invincibles. Dans sa mission de survie ils ne le furent pas davantage. Les troupes du roi marchèrent de succès en succès, les troupes anglaises de défaite en défaite. En vingt années, les provinces qu’elles avaient mis près de cent ans à conquérir rentraient en la possession de leur souverain légitime. La mission totale de l’envoyée de Dieu était bien accomplie. Il a plu à Dieu, disait-elle, de faire toutes ces choses par une faible femme, par une simple pucelle#180.

On peut le dire encore aujourd’hui : l’on ne sortira pas de la vérité historique.

VI.
Réponse à quelques objections.

Avant de présenter la conclusion qui se dégage des considérations précédentes, nous devons au lecteur l’exposé des faits et raisons qu’on allègue pour limiter la mission de la Pucelle au sacre de Reims, c’est-à-dire à une durée de moins de trois mois, n’y comprenant que les résultats obtenus en cet espace de temps.

Nous ne nous arrêterons pas aux arguments présentés par Jules Quicherat pour établir que la mission de la Pucelle telle qu’il l’entend a été manquée. Quicherat est persuadé que Jeanne s’était engagée à s’emparer en personne de Paris et à exterminer les Anglais91. Cette opinion du critique ayant contre elle le sens obvie des 449textes, il n’y a pas lieu de s’y arrêter et nous n’en dirons pas autre chose.

Les historiens qui limitent au sacre de Reims la mission de Jeanne d’Arc lui font, on ne saurait en disconvenir, la mesure bien étroite. Quelles raisons apportent-ils à l’appui ? Ils allèguent des paroles tombées de sa bouche. Ils prétendent que, à partir du sacre, ses Voix ne l’assistent guère plus. Privée de leurs inspirations, la jeune guerrière laisse désormais les chefs de l’armée diriger les opérations à leur guise. On voit bien qu’elle n’a plus qu’à attendre l’issue incertaine de sa destinée.

Commençons par les paroles tombées de la bouche de l’héroïne. Examinons-les de près, nous verrons qu’elles expriment le contraire de ce qu’on prétend y trouver.

C’était dans les premiers jours d’août 1429. Poursuivant sa marche à travers l’Île-de-France, la petite armée royale était arrivée à La Ferté et à Crépy-en-Valois. Les habitants du pays accouraient en foule sur le passage de Charles VII qui venait d’être sacré, et tout joyeux, criaient : Noël ! Noël ! Touchée jusqu’aux larmes, Jeanne qui chevauchait entre Dunois et l’archevêque de Reims, ne put s’empêcher de dire :

— Voilà un bon peuple ! Je n’en ai jamais vu qui se réjouit comme celui-ci de l’arrivée d’un si noble prince. Puissé-je être assez heureuse pour finir mes jours en ce pays et inhumée en cette terre !

L’archevêque de Reims alors lui demanda :

— En quel lieu, Jeanne, croyez-vous mourir ?

— Où il plaira à Dieu, répondit-elle ; car je ne suis assurée ni du temps ni du lieu plus que vous-même. Que je voudrais qu’il plût à Dieu mon créateur que je m’en retournasse maintenant, quittant les armes, et que je revinsse servir mon père et ma mère, et garder leurs troupeaux avec ma sœur et mes frères, qui seraient grandement joyeux de me voir#181 !

450Voilà, d’après le comte de Dunois, témoin oculaire, le langage qu’aurait tenu la jeune Lorraine92. On remarquera qu’il n’y est nullement fait mention de la levée du siège d’Orléans et du sacre de Charles VII. Par conséquent, on ne saurait inférer des paroles citées que Jeanne, ayant obtenu ces deux résultats, estimait sa mission accomplie tout entière. Ce qui en ressort au contraire, c’est la pensée que cette mission n’est pas arrivée à son terme, puisque Jeanne voudrait qu’il plût à Dieu qu’elle s’en retournât, et qu’elle ignore si Dieu le veut.

Ou plutôt, non, elle ne l’ignore pas. Elle sait que la volonté divine l’appelle ailleurs qu’en son village ; elle est encore loin du terme de sa mission, car ce terme, d’après ses propres déclarations, n’est autre que l’expulsion définitive des envahisseurs.

Parlons maintenant du prétendu silence des Voix après le sacre. D’abord rien n’est moins prouvé que ce silence.

En second lieu, ce silence, s’il était prouvé, s’expliquerait de la façon la plus naturelle.

Rien, disons-nous, n’est moins prouvé que ce silence des Voix de la jeune fille après Reims. Il est démenti formellement par ses déclarations réitérées aux juges de Rouen ; il est démenti par les faits.

Pendant sept ans, dira la Pucelle à ses juges, mes Voix n’ont cessé de me gouverner.Jamais je ne les ai requises qu’elles ne soient venues. 451Quelque chose que j’ai faite onques, en si grandes affaires que je me sois trouvée, elles m’ont été en aide#182.

À ce démenti verbal se joint le démenti des faits.

N’est-ce pas une révélation de première importance que les Voix font à la jeune vierge sur les fossés de Melun ? Et c’était bien après le sacre de Reims.

En la semaine de Pâques dernières, disait-elle, étant sur les fossés de Melun, mes Voix, c’est à savoir saintes Catherine et Marguerite, me dirent que je serais prise avant la Saint-Jean, qu’il fallait que ce fût ainsi, que je ne m’étonnasse pas mais prisse tout en gré, que Dieu m’aiderait.

Qu’on remarque ce qui suit.

Les juges lui demandant si, depuis Melun, ses Voix lui ont redit qu’elle serait prise : Oui, répond la jeune fille ; elles me l’ont redit par plusieurs fois et comme tous les jours#183.

Devant ces paroles de Jeanne que devient le silence qu’on invoque ?

On a dit que Jeanne elle-même convenait que, après le sacre, elle s’en rapportait volontiers aux capitaines de la ligne à suivre et des décisions à prendre en face de l’ennemi. C’est une inexactitude. La jeune guerrière n’a dit s’être arrêtée à ce parti qu’après la révélation de ses Voix sur les fossés de Melun. Il s’agit donc, non de sa conduite après le sacre, mais du temps qui s’écoula entre son départ de Sully-sur-Loire et la sortie de Compiègne#184.

Au reste, serait-il vrai — ce que nous ignorons ; l’héroïne qui, seule pouvait nous l’apprendre, n’ayant pas touché à ce sujet, — serait-il vrai que ses protecteurs célestes n’aient plus, après Reims, guidé Jeanne en ses opérations militaires, la raison n’en serait pas difficile à trouver. Ce n’était plus le cas de lui parler de nouveaux combats suivis de nouveaux succès, comme ceux de la levée du siège d’Orléans et de la campagne de la Loire : il ne devait plus y en avoir de tels pendant la vie guerrière de l’envoyée de Dieu.

Au point où elle en était, elle n’avait qu’à recueillir les conséquences du courageux effort qu’elle avait accompli ; et 452ces conséquences n’étaient point de peu de prix, puisqu’elles firent ouvrir à l’armée royale les portes d’un grand nombre de places de la Champagne, de l’Île-de-France et de la Picardie.

Et puis, la jeune guerrière devant prochainement disparaître, il était bon que les capitaines s’habituassent à ne pas compter uniquement sur elle. C’est pourquoi elle s’en rapporte à eux. Les seules choses dont elle ne prendra pas son parti, sont l’inaction, l’oisiveté, la mollesse. Qui pourrait dire qu’elle n’a point obéi à saint Michel et à ses saintes lorsque, en mars 1430, elle quitta la cour et gagna l’Île-de-France ?

Un dernier reproche, et non le moindre, qu’on peut adresser aux théoriciens qui limitent au sacre de Reims la mission de la Pucelle, c’est de paraître en exclure sa captivité et son martyre. Après la révélation de Melun, qui oserait avancer que les épreuves qu’elle lui annonçait n’entraient pour rien dans l’œuvre libératrice dont elle était chargée de par Dieu ? Quand le moment vient de décider la sortie de Compiègne, les saintes de Jeanne ne lui disent rien ; elles ne la détournent pas d’une résolution qui doit aboutir à un insuccès. Pourquoi ? Parce qu’il était bon que la servante de Dieu connut l’insuccès ; parce que cet insuccès et ses suites rentraient dans le plan de la Providence.

Nous l’avons déjà dit, et c’est toujours vrai : Dieu voulait autant la sanctification de la jeune vierge par la souffrance, sa glorification par le martyre, qu’il voulait la délivrance du royaume et le relèvement du pays. En ces épreuves terribles, Jeanne comprit ce que Dieu lui demandait. Déférant au conseil de ses saintes protectrices, elle s’en remit à lui de l’accomplissement de sa mission, elle prit tout en gré, et elle alla recevoir l’unique récompense qu’elle eût sollicitée, le salut de son âme au royaume du paradis.

VII.
Conclusion.

En livrant aux flammes la jeune fille qui leur avait arraché la proie qu’ils s’apprêtaient à dévorer, le beau royaume 453de France, les Anglais pensaient conjurer à jamais le mauvais sort jeté sur leurs armes. Ils se trompaient : vingt ans s’étaient à peine écoulés que la prophétie de la Voyante s’accomplissait : ils quittaient la France pour n’y plus revenir ; excepté, selon l’observation de Jeanne, ceux dont le sol français gardait les cadavres.

Vers ce même temps, justice allait être rendue à la libératrice : Rome se préparait à la réhabiliter, le pays à l’acclamer et à la glorifier. D’une part, le docteur qui ouvrit la première enquête de la révision, Guillaume Bouillé, doyen de Noyon, écrivait :

Jeanne a restauré enfin ce royaume de France, ainsi qu’elle l’avait annoncé. N’a-t-elle pas rempli ses ennemis de frayeur, ne les a-t-elle pas chassés ? À sa voix, l’ardeur n’a-telle pas succédé à l’inertie ? Depuis ce moment, la force de nos adversaires n’a-t-elle pas constamment décliné#185 ?

D’autre part, le peuple de France acclamait cette enfant sortie de son sein, cette villageoise qui avait aimé son pays jusqu’à se sacrifier pour lui, et il la glorifiait comme l’auteur principal de l’expulsion des insulaires envahisseurs. Sans méconnaître la part qui revenait aux Dunois, aux Richemont, aux La Hire dans cette œuvre de la délivrance nationale, au-dessus de toutes ces figures il ne cessa d’apercevoir une figure plus radieuse, celle de la vierge inspirée, de l’héroïne de Patay, de la martyre de Rouen93.

Dans son Histoire de la Pucelle, Edmond Richer signale entre autres biens dont le pays est redevable à Jeanne d’Arc, la paix qui lui fut rendue et qui a été comme le couronnement de sa mission.

Et peut-on dire, remarque-t-il, que Jeanne a servi au roi et à la France d’ange de paix. La paix, voilà le grand bien qu’il a plu à Dieu nous moyenner par cette Pucelle qui devrait avoir autant de statues 454de bronze en France que jadis on en dressa à Démétrios de Phalère, le méritant beaucoup mieux94.

Au lendemain de la béatification de l’envoyée de Dieu, ce vœu de son premier historien en date n’est-il pas comme exaucé ? Il ne se passe guère de mois où les feuilles publiques n’annoncent l’inauguration, en quelque ville ou village, d’une statue, d’un monument en l’honneur de Jeanne d’Arc : preuve que les Français du XXe siècle apprécient son héroïsme comme l’appréciaient les Français du XVIIe. Les érudits pourront disputer à leur aise sur l’objet précis de sa mission ; une voix dominera leurs disputes : la voix du pays tout entier acclamant en Jeanne la villageoise, en Jeanne la vierge, en Jeanne la sainte, la libératrice d’Orléans et celle de la France95.

455Appendice VIII
Le pays de Jeanne d’Arc.

I.
Aperçu général.

Un académicien d’aujourd’hui, M. Paul Bourget, parle du pays de Jeanne d’Arc en ces termes :

C’est un coin bien particulier de la France que cette portion de la Lorraine qui touche à la Champagne, que ce pagus Barrensis qui va de la Marne à la Moselle. Placée entre le versant du Rhin et celui de la Seine, cette même ligne de terre a vu naître dans un de ses villages, à Domrémy, le cœur de vierge où l’amour de la France a brûlé de la flamme la plus intense.

La nature n’est pas ici grandiose. C’est la terre des coteaux et des bois, nature aimable et qui se laisse approcher, où l’hiver n’est pas rude, où l’été n’est pas trop brûlant. La race qui s’est formée là est à la fois sensée et réfléchie, exaltée et judicieuse96.

Le lecteur qui voudra se rendre compte de l’aspect du pays de la Pucelle, de sa configuration, des localités qu’on y rencontre, n’a qu’à jeter un coup d’œil sur la carte dressée par l’état-major.

De Neufchâteau à Vaucouleurs, la Meuse coule doucement à travers les prairies, formant une vallée de un à deux kilomètres de largeur, de trente à trente-cinq kilomètres de longueur. Sur la rive gauche, à l’ouest par conséquent de la rivière, court une ligne de coteaux, à pente douce en bas, mais assez raide en haut, formant l’extrémité de plateaux peu fertiles que l’on nomme les Hauts-Pays. Sur la rive droite, de Neufchâteau à Happoncourt, le paysage est riant et découvert. Les coteaux ne se rapprochent de la Meuse que vers Moncel ; mais à partir de ce point, ils ne la quittent plus jusqu’à Vaucouleurs, quoique moins réguliers et moins abruptes que ceux de la rive gauche.

Domrémy est situé à peu près au tiers de cette vallée, en prenant 456pour points extrêmes Neufchâteau au sud et Vaucouleurs au nord. Les localités qui se rencontrent des deux côtés de la Meuse, sont d’abord Rouceux, qui est comme un faubourg de Neufchâteau ; puis, sur une colline escarpée, le vieux castel de Bourlémont, et au pied de la colline, Frebécourt, village patrie de Jean Barre ou Barrey, l’un des parrains de Jeanne. À mi-chemin de Neufchâteau à Domrémy se présentent Coussey, chef-lieu de canton, un peu plus loin Happoncourt et Moncel qui n’est plus qu’un hameau sans église, dépendant de la paroisse d’Happoncourt.

Si l’on suit la route de Verdun à partir de Domrémy, on rencontre d’abord Greux, et en face, de l’autre côté de la rivière on aperçoit au pied du coteau Maxey-sur-Meuse, station du chemin de fer de Pagny-sur-Meuse à Neufchâteau. À trois kilomètres plus loin à peu près, on découvre sur une élévation à gauche, à moitié colline, le petit oratoire de Notre-Dame de Bermont, et de l’autre côté de la Meuse, à mi-côte, Brixey-les-Chanoines. Dans la direction de Goussaincourt se trouvent Burey-la-Côte et Vouthon ; et enfin, en se rapprochant de Vaucouleurs, Maxey-sur-Vaise et Burey-en-Vaux.

Le pays de Jeanne était loin d’être un pays infertile. Grâce à ses prairies, on y élevait, comme on le fait encore aujourd’hui, de nombreux troupeaux, source d’aisance, sinon de richesse pour les habitants. Sur la pente des collines, une étendue de terrain assez considérable permettait de cultiver des céréales, la vigne, et grand nombre d’arbres à fruits.

Pour jouir du coup d’œil ravissant qu’offrent la vallée et les coteaux qui la dessinent, le pèlerin na qu’à se rendre par une belle journée d’été sur le plateau du Bois Chesnu, devant la nouvelle basilique. Si c’est un dimanche, à l’heure des offices, les belles cloches de Coussey, Happoncourt, Maxey-sur-Meuse, Domrémy, lui enverront leurs sons majestueux et leurs notes éclatantes. À cette heure où le silence plane sur les champs, on dirait des voix mystérieuses sortant des profondeurs de la vallée.

Aux regards s’offre un spectacle non moins captivant. C’est la rivière qui promène ses eaux argentées à travers les prairies d’un, vert d’émeraude ; ce sont les villages dont on aperçoit les habitations au-dessus desquelles s’élèvent la masse des églises et la flèche des clochers ; ce sont les longs rectangles à couleurs vives que les diverses cultures dessinent sur la déclivité des collines ; ce sont enfin les bouquets sombres de bois qui de loin en loin se dressent et tranchent sur le fond clair du terrain. Tel est le cadre dans lequel s’est déroulée la jeunesse de Jeanne d’Arc.

457II.
Domrémy.

Le petit village où naquit la libératrice d’Orléans est de nos jours aussi modeste, aussi humble qu’il pouvait l’être autrefois : il ne compte guère que deux-cent-quatre-vingts habitants. On l’appelle, en souvenir de Jeanne d’Arc, Domrémy-la-Pucelle. Autrefois, il s’appelait Domrémy-de-Greux ou Domrémy-sur-Meuse, pour le distinguer des autres localités de même nom, telles que Domrémy-aux-Bois, canton de Commercy (Meuse), Domrémy-en-Ornois, canton de Doulaincourt (Haute-Marne), Domrémy-la-Canne, canton de Spincourt (Meuse), etc..

Pour se rendre aujourd’hui dans la patrie de Jeanne, on prend le chemin de fer de Pagny-sur-Meuse à Neufchâteau, on descend à la gare de Maxey, on suit le chemin de Greux, qui, après avoir traversé la Meuse va rejoindre la route de Vaucouleurs à Domrémy, on tourne à gauche et au bout de 500 mètres on est arrivé.

Présentement, Domrémy appartient au département des Vosges et au diocèse de Saint-Dié. Depuis le Concordat jusqu’en 1821, il ne fut qu’un annexe de la paroisse de Greux. En 1821, une ordonnance royale l’érigea en succursale. En 1823, le cadastre recula quelque peu du coté de Greux le territoire communal.

Au temps de la Pucelle, le seigneur de Domrémy était Henri d’Ogéviller, bailli des Vosges et maître d’hôtel du duc de Lorraine Charles II. Ce seigneur étant mort, sa femme, Jeanne de Joinville, se remaria à Jean, comte de Salm. La seigneurie de Domrémy demeura dans cette famille. À la fin du seizième siècle, elle passa de la famille de Salm à la maison ducale de Lorraine jusqu’à la réunion du duché à la France en 173797.

Une des dépendances des seigneurs de Domrémy dans le village était une construction nommée le Château de l’Isle, sorte de forteresse bâtie dans une petite île formée par les eaux de la Meuse. On la nommait encore la forte maison de Domrémy, fortalitium. C’était à ses murailles que les habitants de la localité demandaient un abri pour eux et leurs troupeaux, lorsque des bandes de pillards étaient signalés dans le voisinage. Ce château était à peu de distance et presque en face de l’église. Il en est assez souvent question dans les témoignages recueillis pour la réhabilitation. Aujourd’hui l’île dans laquelle ce château était construit n’existe plus : elle a fait place à une prairie que longe une plantation de saules.

458Outre ce château, les seigneurs du village natal de la Pucelle y possédaient une maison seigneuriale qui se voyait encore, il y a quelques années, dans la principale rue à gauche, en allant vers Greux. M. le curé de Domrémy, dans son Guide du Pèlerin, signale les croisées Renaissance de cette maison qu’il y a vues, et un écusson fruste représentant saint Michel vainqueur du dragon.

Au spirituel, Domrémy, ne faisait qu’une paroisse avec Greux et relevait de l’évêque de Toul. Cette ville assise en l’empire, était hors du royaume et indépendante du duché de Lorraine. L’évêque de Toul avait pour métropolitain l’archevêque de Trèves : la population du diocèse atteignait un million d’habitants.

Le voyageur a bientôt parcouru les rues de Domrémy. La principale est formée par la route de Neufchâteau et va de l’entrée du village, au nord, à l’église, au sud, un peu avant le pont de la Meuse. Une deuxième rue part de l’église, obliquant un peu à droite, toujours dans la direction du midi, longe quelques instants le canal du moulin dont elle porte le nom et monte vers le Bois Chesnu et la basilique. Les rues transversales n’ont rien de particulier. Seule, la rue de l’Isle, qui descend vers la Meuse à l’endroit où se trouvait l’ancien pont, rappelle l’île disparue au milieu de laquelle s’élevait le château fort dans lequel les villageois allaient chercher un refuge contre les routiers et les pillards.

III.
La maison de Jeanne d’Arc.

Depuis 1818-1820 la maison où naquit Jeanne d’Arc est devenue propriété nationale et a été mise au rang des monuments historiques. Que ce soit bien celle dont l’héroïne parle dans ses interrogatoires, celle qu’habitèrent et possédèrent ses parents et neveux, une série ininterrompue de témoignages, y compris celui du grand écrivain Michel Montaigne, jusqu’en l’année 1818, autorise à le croire : aucun document sérieux n’indique le contraire. On peut lire ces témoignages dans l’opuscule de l’abbé Mourot, du diocèse de Saint-Dié, intitulé : L’authenticité de la maison de Jeanne d’Arc à Domrémy98.

Montaigne la visita en 1580. Il fait observer que :

… le devant de la maison où naquit cette fameuse Pucelle d’Orléans est tout peint de ses gestes ; mais l’âge en a fort corrompu la peinture99.

Après la mort de son mari Jacques d’Arc, la mère de Jeanne, Isabelle Romée, habita la maisonnette de famille jusque vers 1440. En celle année, les hahitants d’Orléans la décidèrent à venir habiter 459avec son fils Pierre dans la ville délivrée par sa fille ; elle y mourut en 1458. Jean d’Arc, l’un des frères de la Pucelle, vint s’établir dans la maison de Domrémy, après s’être retiré du service du roi, en 1468, et la propriété de ladite maison ne cessa d’appartenir aux neveux et arrière-neveux de Jeanne jusqu’à la mort de Claude du Lys, curé de Greux et Domrémy, dont les héritiers la vendirent en 1587 à Louise de Stainville, comtesse de Salm.

Au commencement du dix-huitième siècle, ce sont les époux Gérardin qui en sont propriétaires, et c’est l’arrière-petit-fils de ces Gérardin, Nicolas Gérardin, ancien dragon au service de la France, retraité pour cause de blessures, qui la possédait en 1818.

Eu 1813, les alliés étant entrés en France, des Autrichiens et des Prussiens visitèrent l’humble maison de Jeanne d’Arc. L’archiduc Ferdinand, qui fut plus tard empereur d’Autriche, voulut emporter comme relique une petite pierre qu’il détacha du mur, au-dessus du linteau de la porte. Un comte prussien demanda à Gérardin de lui vendre le tympan sculpté et la statue qui le surmontait. Sur son refus, il lui offre 6,000 francs pour la maison tout entière. Le brave soldat refuse encore. Chose plus honorable que ce refus, Gérardin cède ladite maison pour 2,500 francs au Conseil général du département des Vosges, à la condition d’en être le gardien jusqu’à sa mort. L’acte fut passé le 20 juin 1818 par-devant Me Edme, notaire à Neufchâteau.

Le roi Louis XVIII, touché de cet acte de générosité, nomma Gérardin chevalier de la Légion d’honneur, tant à cause de ses services comme ancien militaire, qu’en mémoire de Jeanne d’Arc.

En son honneur, la ville d’Orléans toujours fidèle à la mémoire de Jeanne, fit frapper une médaille d’or avec cette inscription :

La ville d’Orléans

à Nicolas Gérardin

pour avoir par un louable

désintéressement conservé à

la France la maison où naquit

la Pucelle d’Orléans

1818.

Cette médaille fut adressée à Gérardin avec une lettre du comte de Rocheplatte, maire d’Orléans, qui le louait dans les termes les plus flatteurs de sa généreuse action. Gérardin mourut à Domrémy le 4 octobre 1829, entouré de l’estime universelle.

460Lorsque le Conseil général des Vosges acquit la maison de Jeanne d’Arc, des constructions en masquaient la vue et en obstruaient les abords. Telle, par exemple, la maison de Gérardin, car il n’habitait pas la chaumière de Jeanne. Le Conseil général, en 1819, acheta ces constructions, les fit démolir et dégagea la maison de Jeanne. En même temps, il s’occupa de faire rétablir, à l’intérieur et à l’extérieur de la maisonnette, les choses comme elles étaient pendant que la famille et les arrière-neveux de la Pucelle l’occupaient.

En 1823, on y avait annexé deux pavillons construits exprès et reliés par une grille, l’un pour servir à une école de filles, l’autre pour servir de musée ; ces deux pavillons ont été récemment démolis.

Aujourd’hui, devant la maison de Jeanne s’étend une petite pelouse entourée d’une grille fermée par une porte de fer. À côté de la maisonnette historique s’élève le logis du gardien. Au milieu de l’espace planté d’arbres qui s’étend devant la maison se dresse le monument dû au statuaire Antonin Mercié.

Au-dessus de la porte d’entrée de la maison de Jeanne d’Arc, se développe un encadrement ogival qui embrasse trois écussons : celui du milieu est aux armes de France, avec ces mots au-dessous en lettres gothiques :

Vive + le + Roi + Louis.

Il s’agirait de Louis XI, sous le règne de qui les neveux de Jeanne auraient fait exécuter cette décoration (1481).

L’écusson de gauche porte les armes des Thiesselin, dont la fille, en 1460, épousa Claude du Lys, neveu de Jeanne.

L’écusson de droite porte les armoiries données à la Pucelle et à sa famille par Charles VII ; deux lis d’or sur champ d’azur, et une épée nue d’argent à la garde dorée, dont la pointe soutient une couronne.

Au sommet de l’ogive se détachent une gerbe de blé et des ceps de vigne, au-dessous desquels on lit sur deux lignes :

  1. La devise : Vive Labeur
  2. La date : MIL. IIII.C IIII.X I.

c’est-à-dire 1481.

D’après Siméon Luce, Vive labeur signifierait Vive le labourage ! Ces mots ne signifieraient-ils pas simplement : Vive le travail !

461On s’est demandé si cette devise était celle des parents de Jeanne d’Arc ou si elle n’a été imaginée que plus tard.

D’après une communication faite à l’auteur par M. Gabriel de Braux à qui l’on doit les Recherches sur la famille de Jeanne d’Arc100, la devise Vive Labeur était celle, non de la famille de Jeanne, mais des Thiesselin, dont la fille Nicole avait épousé Claude du Lys. La devise était la traduction de leurs armoiries.

Tout l’encadrement de la maison est surmonté dune statue de fonte, représentant Jeanne, statue placée dans une niche avec un dais gothique. Cette statue est la reproduction réduite d’une statue de pierre qui aurait été sculptée en 1456 et qui demeura plusieurs siècles dans la chapelle Notre-Dame de l’église paroissiale.

Le rez-de-chaussée comprend quatre pièces :

1° La chambre de famille où Jeanne est née. On y entre par la porte dont nous avons parlé. À gauche, en entrant et prés de la fenêtre on voit, préservée par un treillis, la poutre à laquelle la fille de Jacques d’Arc suspendait sa lampe pour travailler les soirées d’hiver.

2° La chambre de Jeanne s’ouvre au fond de la chambre de famille ; elle a une toute petite fenêtre d’où Jeanne pouvait voir l’église, et un placard à côté. À droite de la fenêtre s’ouvrait le four, aujourd’hui supprimé. La poutre de cette chambre a été tailladée à coups de sabre par les alliés en 1815.

3° Le cellier, qui est contigu à la chambre de Jeanne, reçoit la lumière par un soupirail qui donnait sur le jardin.

4° La chambre des frères de Jeanne était à droite de la chambre de famille, avec une porte sur le dehors, du côté de l’église.

Au-dessus du rez-de-chaussée s’étend le grenier avec une grande fenêtre croisée. Il y avait là une pièce qui fut habitée par Claude du Lys, curé de Greux-Domrémy, au commencement du seizième siècle.

Le jardin où Jeanne eut sa première vision était derrière la maison. Aujourd’hui, la place qu’il occupait est traversée par le ruisseau des Trois-Fontaines.

IV.
L’église de Domrémy.

L’église que l’on voit à Domrémy est bien celle où Jeanne d’Arc a prié ; mais elle a été, en 1824, l’objet d’une restauration et d’un remaniement qui l’ont transformée. Les substructions qui la portent, 462la grande voûte, les piliers, quelques pierres de deux contreforts sont contemporains de la Pucelle ; mais le transept, l’abside, la disposition des autels, le clocher, tout cela date de 1824. Déjà, en 1823, le cimetière avait été transféré loin de l’église, sur le coteau voisin. L’année suivante, les modifications commencèrent. À la place de l’ancien portail on construisit une abside. Le nouveau portail s’ouvrit sur la route ; un transept formé par l’adjonction de deux chapelles latérales donne à l’édifice la physionomie d’une croix latine.

Les fonts baptismaux, cuve de pierre du douzième siècle où Jeanne fut baptisée et sur laquelle elle tint un enfant de Gérardin d’Épinal, sont dans le bras méridional du transept. À droite, en entrant dans l’église, se trouve un tronçon de colonne creusée : c’est le bénitier où Jeanne prenait l’eau bénite.

La chapelle de la sainte Vierge, sur l’autel de laquelle Jeanne fut déposée, occupait la dernière travée de la nef latérale du sud ; il n’en reste que la fenêtre ogivale géminée qui l’éclairait. La statue de Notre-Dame, au pied de laquelle Jeanne a si souvent prié, n’existe plus ; on la brûla sous prétexte de vétusté.

Une statue de saint Michel, de bois vermoulu, se dresse contre un pilier ; elle est postérieure à l’époque de Jeanne. Une statue mutilée de sainte Marguerite, statue de pierre, s’adosse au pilier opposé : celle-ci serait, croit-on, du temps de Jeanne d’Arc.

Sur ces sujets de la maison de Jeanne, de l’église de Domrémy, etc., voir Abbé Mourot, Domrémy et le Monument national101.

V.
Notre-Dame de Bermont.

L’un des pèlerinages que les habitants de Domrémy appelés à déposer à l’enquête de la réhabilitation, représentent comme particulièrement cher à la Pucelle, était celui de Notre-Dame de Bermont. On ne comprend pas bien pourquoi ses juges ne l’interrogèrent jamais sur ce sujet. Elle leur disait cependant qu’elle était venue au roi de France de par la Bienheureuse Vierge Marie.

Notre Dame de Bermont, appelée autrefois de Beaumont ou de Belmont, était un oratoire fréquenté des gens du pays au temps de Jeanne d’Arc. Ils lui donnaient le nom d’ermitage. La petite chapelle où ils allaient vénérer une statue de la bienheureuse Vierge avait d’abord été placée sous le vocable de Saint-Thiébaut qu’on y invoquait contre les intempéries des saisons. Elle s’élève sur une 463éminence encadrée de bois, à gauche de la route de Verdun, en allant vers le nord, au delà de Greux, à 3 kilomètres de Domrémy. À côté de l’éminence, dans un pli de terrain, coule une fontaine dite de Saint-Thiébaut, dont les eaux sont réputées guérir miraculeusement de la fièvre. À la chapelle furent annexés, à diverses époques, une léproserie, un ermitage et un asile pour les voyageurs. Aujourd’hui, il y a une habitation auprès, et le tout est propriété privée. Sur la petite cloche qu’on y conserve et qu’on croit dater de l’année de la réhabilitation, on remarque les initiales gothiques :

A. V. E. M. P. E. I. A. D. E. P. M. A. N. G. T.

Ce seraient les lettres initiales des mots suivants :

Ad Virginem E Manibus Populi Extrahentem Imperium Anglicani, Dedicatum Est Post Mortem Ad Nominis Gloriam Tintinnabulum.

À la Vierge qui a arraché le royaume des mains du peuple anglais, a été dédiée, pour la gloire de son nom, cette petite cloche.

Plusieurs historiens de Jeanne d’Arc, qui n’avaient point visité Domrémy, Abel Desjardins102, l’allemand Görres103, placent Notre-Dame de Bermont près du Bois-Chesnu, au sud du village. Cette chapelle est, au contraire, comme nous l’avons dit, tout au nord, après Greux, dans la direction de Vaucouleurs.

Elle s’était assez bien conservée jusqu’aux premières années du XIXe siècle ; mais alors elle tomba en ruines. Des mains pieuses la relevèrent en 1835 et la mirent dans l’état où elle est présentement. La statue de la Vierge qu’on y voit serait celle devant laquelle Jeanne d’Arc a prié. Deux statuettes et une cloche qu’on y conserve seraient aussi de ce même temps. Aujourd’hui, avons-nous dit, la chapelle est propriété privée. On y accueille gracieusement les visiteurs. Le site est sauvage : des bois l’encadrent au sud et à l’ouest. En regardant du côté du nord et de l’est, l’on voit se dérouler la vallée de la Meuse avec ses prairies et ses collines ; dans cette direction le paysage est riant et découvert. C’est chose assez vraisemblable que dans cette solitude Jeanne retrouvait ses visions et ses voix.

464VI.
L’oratoire ou ermitage Sainte-Marie.

Des interrogatoires du Procès de Rouen, on a inféré qu’il y avait près du Bois Chesnu, au temps de la Pucelle, une statue de la Vierge et un oratoire ou ermitage en ruines l’abritant. C’est autour de cette statue que Jeanne suspendait les guirlandes qu’elle tressait près de l’arbre des Fées104.

On l’infère aussi d’une pièce où il est dit que

… le doyen du chapitre de Toul, Étienne Hordal, a fait bâtir, sons l’invocation de Notre-Dame, au finage (territoire) de Domrémy, une chapelle appelée vulgairement la Chapelle de la Pucelle de Domrémy.

Bien que la pièce citée soit de 1623, Étienne Hordal a pu remplacer le vieil oratoire par une construction neuve, ce qui expliquerait suffisamment les mots a fait bâtir. D’autre part, le nom de Chapelle de la Pucelle donné vulgairement à cette chapelle, suppose une tradition établie que la construction de la chapelle à la place de l’oratoire n’aurait fait qu’entretenir. En bas, dans le lit de la Meuse, on montrait le gué de l’Ermite où passait le gardien de la chapelle.

Étienne Hordal était de la famille de Jeanne d’Arc et un de ses arrière-neveux. On voyait dans la cathédrale de Toul, jusqu’à la Révolution, une statue que son oncle Claude Hordal, doyen comme lui du chapitre de Toul, y avait fait élever. Étienne Hordal fit placer une statue semblable dans la chapelle restaurée, aux pieds de celle de la Vierge.

En 1635-1640, les Suédois ayant envahi la Lorraine, détruisirent la chapelle Sainte-Marie. On put cependant sauver la statue que l’on recueillit dans la maison de Jeanne d’Arc. Les ruines amoncelées de la chapelle reçurent le nom de Pierrier de la Pucelle. L’évêque d’Orléans, Mgr Dupanloup, eut en 1869 l’heureuse idée de faire pratiquer des fouilles dans ce monceau de pierres. Ces travaux amenèrent la découverte des fondements de la chapelle, de la clef de voûte aux armes de la famille du Lys, et d’un fronton Renaissance, sur lequel est gravé le nom de E. Hordal.

Sur l’emplacement même de ces ruines de la chapelle de Sainte-Marie-la-Pucelle s’élève aujourd’hui la Basilique en l’honneur de Jeanne d’Arc.

Un peu au-dessous de la Basilique, à une centaine de mètres au sud-est, on a planté tout récemment un nouveau Mai, un jeune hêtre, là où, d’après la tradition, se dressait dans sa beauté sans 465rivale le vieil Arbre des Fées. Le nouveau Mai sera-t-il jamais aussi majestueux, aussi célèbre que celui du temps de Jeanne d’Arc ?…

Sur ces divers sujets, voir l’opuscule : Guide et Souvenirs du Pèlerin à Domrémy, publié par les soins de M. le chanoine Bourgaut, curé de Domrémy105.

VII.
Notre-Dame de Beauregard.

Le sanctuaire de Notre-Dame de Beauregard, se dresse à l’opposé et presque en face de Notre-Dame de Bermont, de l’autre côté de la Meuse. Il occupe le plateau d’une petite colline dépendant de la paroisse de Maxey-sur-Meuse dont une distance de sept à huit cents mètres le sépare. Le trajet de la gare de Maxey-sur-Meuse à Beauregard ne demande guère qu’une vingtaine de minutes. Du seuil de la chapelle, le pèlerin embrasse un panorama des plus gracieux, — ce qui explique et justifie ce nom de Beauregard. C’est la vallée de la Meuse qui se déroule en amont et en aval du fleuve, sur une longueur de trente kilomètres, depuis Neufchâteau et Domrémy jusqu’à Vaucouleurs.

Outre le nom de Notre-Dame de Beauregard, ce sanctuaire porte aussi celui de Notre-Dame de Pitié. Depuis plusieurs siècles, on y honore sous ce vocable la Vierge Mère, et l’on y voit un groupe qui la représente tenant son divin Fils sur ses genoux.

Au jugement des archéologues, vu le caractère artistique de ce groupe, il remonterait, ainsi que la chapelle, au moins au XIIIe siècle.

Jeanne d’Arc, avons nous dit, dut aimer et visiter souvent Notre-Dame de Beauregard. Les textes et les raisons qui induisent à le supposer sont les mêmes qui autorisent à affirmer comme chose très probable que la fille de Jacques d’Arc visita souvent, en son adolescence, les églises de Maxey-sur-Meuse et de Moncel par dévotion pour sainte Catherine et pour saint Michel.

À la tradition constante du pays qui n’a jamais varié sur ce point, se joint le fait documentaire d’un legs de Messire Claude du Lys, curé de Domrémy et Creux, et petit-neveu de la Pucelle, consenti en faveur de Notre-Dame de Pitié :

Je donne, a-t-il dit en son testament du 8 novembre 1549, à Notre-Dame de Beauregard six gros pour une fois.

Or, l’un des motifs de ce legs pieux fut très vraisemblablement le dessein, chez le petit-neveu de Jeanne d’Arc, d’honorer les sanctuaires 466où sa glorieuse et bien-aimée parente avait coutume de venir en pèlerinage.

Depuis 1874, époque à laquelle la chapelle de Notre-Dame de Beauregard a été restaurée, une plaque de marbre perpétue le souvenir de la libéralité du petit-neveu de Jeanne.

De Domrémy à Beauregard le trajet n’est guère plus long que de Domrémy au sanctuaire de Bermont. La petite Jeannette pouvait s’y rendre commodément en suivant un sentier solitaire, à travers les prairies, sans passer par le village même de Maxey.

Aux beaux jours du printemps et de l’été, il lui était facile, dans la même après midi, de satisfaire sa dévotion à la Bienheureuse Vierge, à sainte Catherine et à saint Michel et de venir prier dans les trois sanctuaires de Beauregard, de Maxey et de Moncel, ces trois localités se trouvant voisines l’une de l’autre et très rapprochées de Domrémy.

Notre-Dame de Beauregard est toujours chère aux habitants de la vallée de la Meuse. Chaque année, on s’y rend deux fois solennellement en pèlerinage, le deuxième dimanche après Pâques, et au mois de septembre, pour la fête de Notre-Dame des Sept Douleurs.

Dans le trajet de Maxey au sanctuaire, les pèlerins chantent des cantiques où il évoquent le souvenir de Jeanne d’Arc.

Jeanne la Pucelle

Suivit ce sentier :

Nous venons comme elle

Ici te prier.

Ils ne peuvent être qu’agréablement surpris lorsque, parvenus au sommet de la colline, ils aperçoivent près de la chapelle, une statue de Jeanne d’Arc d’un très bel effet artistique.

467Appendice IX
La famille de Jeanne d’Arc.

I.
Le nom de la famille d’Arc.

Du berceau de la famille de la Pucelle on sait bien peu de chose, malgré les recherches auxquelles les érudits se sont livrés.

À six lieues de Chaumont (Haute-Marne), en Champagne, se trouvait un bourg nommé Arc-en-Barrois, qui a peut-être été le berceau des ancêtres de Jeanne et qui leur a donné son nom. Mais ce n’est qu’une conjecture.

Il y avait dans le duché de Bourgogne une localité portant le même nom : Arc-en-Tille (aujourd’hui département de la Côte-d’Or, arrondissement de Dijon). En 1392, la châtelaine de ce pays s’appelait Jeanne d’Arc106.

Ce nom d’Arc n’a pas été porté seulement par des cultivateurs et des châtelaines ; il l’a été aussi par des bourgeois, des chapelains, chanoines et autres ecclésiastiques. Il y eut un Jehan d’Arc, évêque de Verdun de 1245 à 1253. En 1353, Simon d’Arc remplissait les fonctions de chapelain de la chapelle Notre-Dame au château royal de Chaumont ; en 1375 et 1390, il y avait à Troyes un drapier du nom de J. d’Arc et un chanoine du nom de Pierre d’Arc ; en 1404, à Bar-sur-Seine, au diocèse de Langres, le curé s’appelait Michel d’Arc107.

Vallet de Viriville a signalé l’existence d’une Jehanne d’Arc à qui le roi Charles VI fit remettre dix-huit sols pour la remercier de lui avoir présenté ce qu’on appelait alors chapeaux, c’est-à-dire couronnes de fleurs.

Le Roy, pour argent donné à une pauvre femme nommée Jehanne d’Arc qui lui avait présenté chapeaux. Pour ce dimanche, XIIe jour de juing 1407, à l’hôtel Saint-Pol, argent : XVIII sols108.

Cette pauvre femme appartenait-elle de quelque manière à la famille de Jacques d’Arc ? on ne saurait le dire. Le lecteur qui aime 468les rapprochements, à l’occasion de cette couronne de fleurs présentée à l’infortuné Charles VI, pourra songer à la couronne que la Pucelle fit mettre à Reims sur le front de Charles VII.

Le nom d’Arc, d’après la Pucelle, était le nom de son père109 ; c’est celui sous lequel les actes authentiques du procès de réhabilitation désignent sa famille. Quelle en était l’origine ?

On a fait à cette question des réponses diverses. Les uns tirent ce nom d’une des localités qui le portent et supposent qu’un des aïeux de Jeanne y était établi. Le père ou le grand-père de Jacques d’Arc l’ayant quittée pour habiter Montier-en-Der, on l’aurait appelé Pierre ou Jacques d’Arc, comme on appela le frère d’Isabelle Romée Jean de Vouthon, du nom du village où il était né.

D’autres font venir ce nom des emblèmes que portait le sceau de Jacques d’Arc, un arc bandé de trois flèches. Il y aurait donc à choisir entre les deux étymologies : ab Arco ou ab Arcu. Le lecteur curieux pourra consulter l’opuscule de Vallet de Viriville ayant pour titre Nouvelles recherches sur la famille et le nom de Jeanne d’Arc110.

La Pucelle ne porta pas habituellement le nom de Jeanne d’Arc à Domrémy et en France. Elle-même ne se nomma jamais ainsi, mais Jeanne ou Jeannette tout court, ou Jeanne la Pucelle. Cependant, elle fit observer à ses juges, dans la séance du 24 mars, pendant qu’on lui lisait la minute de ses interrogatoires,

… qu’elle avait pour surnom d’Arc ou Romée, parce qu’en son pays les filles portaient le surnom de la mère#186.

Dans le Procès de réhabilitation, elle est nommée Jeanne d’Arc aussi souvent que Jeanne tout court#187.

Les lettres d’anoblissement données en décembre 1429 par Charles VII à la famille de Jeanne et à tout son lignage, offrent cette singularité que les membres y sont désignés sous le nom d’Ay et non sous le nom d’Arc :

Johannæ d’Ay, caræ et dilectæ nostræ ; — Jacobum d’Ay, patrem ; — Jacqueminum et Johannem d’Ay#188.

Edmond Richer ne peut

conjecturer d’où une telle erreur est provenue, sinon de quelque vice de clerc#189.

Jules Quicherat explique cette altération par la manière dont les Lorrains prononcent les R, qu’ils éteignent presque entièrement.

Le même nom d’Ay pour d’Arc (Jehanne d’Ay, Jacques d’Ay, etc.), figure dans le texte de la confirmation que Henri II fit, en 1550, du 469privilège de noblesse accordé aux descendants de la famille de Jeanne d’Arc#190.

De l’orthographe du nom d’Arc.

Quelle est l’orthographe exacte et rationnelle du nom d’Arc ? Faut-il écrire Darc ou d’Arc ? Vallet de Viriville, dans la brochure citée plus haut, s’applique à démontrer qu’il faut supprimer l’apostrophe et écrire simplement Jeanne Darc. Henri Martin s’est rangé à son avis. Ce qui n’a pas empêché l’opinion contraire de prévaloir. L’usage d’écrire Jeanne d’Arc avec l’apostrophe est aujourd’hui général. À tous les arguments mis en œuvre pour le combattre — aucun, du reste, n’est péremptoire, — on oppose les suivants auxquels il n’est pas aisé de répondre.

Ni les manuscrits du procès ni les imprimés du XVIe siècle ne décident entre les deux formes Darc eu d’Arc. En ce temps-là, on écrivait Dalençon, Darmagnac, Dalebret et autres noms à particule incontestée, sans apostrophe ; comme les descendants des frères de Jeanne écrivaient du lis ou Du lis, le nom qu’ils avaient été autorisés à prendre en souvenir du blason que Charles VII avait octroyé à la Pucelle.

Seulement, la forme sans particule de ces noms est barbare ; la forme avec particule est française. Ainsi en est-il de la forme d’Arc : celle-ci seule est française, soit qu’elle dérive d’une localité portant le nom d’Arc, soit qu’elle ait pour origine l’arc bandé de trois flèches, que portait le sceau conservé dans la famille de Jeanne.

Ce qui semble aujourd’hui probable, c’est qu’on peut, pour le nom d’Arc, invoquer ces deux origines. Il peut provenir et du nom du village qui fut le berceau de la famille de la Pucelle, et des armes qui figuraient dans son signet, pour ne pas dire dans ses armoiries.

C’est Charles du Lis qui nous apprend le fait et la composition de ce signet, propriété de la famille de Jeanne.

Un érudit français, M. Léon Dorez, dans les Archives du gouvernement du Luxembourg111 a découvert que dans le village de Art-sur-Meurthe, en latin médiéval, Archus, super Mortam Archus, habitait une famille dont le nom était d’Arc : il est relevé en des actes datés de 1315, 1316, 1332, 1345, 1346. N’est-ce pas de cette famille que descendrait Jacques d’Arc le père de la Pucelle, et n’y 470aurait-il pas là une raison de plus pour maintenir l’orthographe du nom d’Arc avec particule ?

Finissons par une remarque de l’historien américain de Jeanne, sir Francis G. Lowell.

Les érudits français dont le nom fait autorité sont les plus nombreux à orthographier Jeanne d’Arc. En anglais, le nom Joan of Arc, avec l’apostrophe, est couramment adopté112.

II.
Le père et la mère de Jeanne d’Arc.

Domrémy n’était point le village originaire du père de Jeanne d’Arc, pas plus que de sa mère. Jacques d’Arc, père de notre héroïne, était né vers 1370 ou 1380, de bonne et ancienne famille, à Ceffonds113, localité champenoise dépendant de la riche abbaye de Montier-en-Der (Haute-Marne), au diocèse de Troyes.

On montrait dans ce village la maison d’Arc, que des titres fort anciens désignent comme ayant appartenu, au quinzième siècle, à Jean d’Arc (sans doute le frère de Jeanne d’Arc), demeurant à Domrémy114.

Une plaque commémorative a même été placée sur la maison où Jacques d’Arc aurait vu le jour.

Mais les documents découverts par M. Léon Dorez dans les Archives du gouvernement de Luxembourg ont fait surgir une question nouvelle, et l’on s’est demandé comme nous venons de le dire, si les parents de Jacques d’Arc ne seraient pas originaires du village d’Arc-sur-Meurthe.

Quoi qu’il en soit de ces conjectures, c’est vers le temps de son mariage, sans doute, que Jacques d’Arc vint s’établir à Domrémy. La jeune fille qu’il épousa avait nom Isabelle ou Zabillet Romée, et était de Vouthon, village à sept kilomètres ouest de Domrémy, aujourd’hui dans le canton de Gondrecourt. On suppose que Romée n’était en aucune manière son nom de famille, mais un simple surnom donné à l’un des siens, selon l’usage du temps, pour avoir fait le grand pèlerinage de Rome115.

Vouthon était divisée en deux sections, Vouthon-le-Haut et Vouthon-le Bas, 471à un kilomètre l’une de l’autre. À laquelle de ces deux sections appartenait la famille de la mère de Jeanne ? C’est probablement à Vouthon-le-Haut, car c’est toujours Vouthon-le-Haut qu’on désignait quand on parlait de Vouthon tout court.

Le père de Jeanne d’Arc n’avait-il ni frères ni sœurs ? Un de ses descendants, Charles du Lys, nous apprend que Jacques d’Arc avait deux frères, nommés l’un Nicolas, l’autre Jean. Nicolas étant mort, sa veuve fut une des marraines de Jeanne d’Arc116. Jean prêta serment, en 1436, comme arpenteur du roi pour les bois et forêts au département de France117.

Jacques d’Arc, après le départ de Jeanne pour Chinon, n’eut la joie de la revoir qu’à Reims, à l’occasion du sacre. La ville de Reims se réserva l’honneur de traiter et de défrayer le père de la Pucelle. Charles VII lui fit remettre une somme d’argent et le chargea d’annoncer aux habitants de Domrémy et de Creux qu’ils étaient désormais exempts de toute taille.

Puis vinrent les événements douloureux de décembre 1429, 1430, 1431, l’échec de La Charité, la sortie de Compiègne, la prise et la captivité de Jeanne, enfin le procès et le supplice de Rouen.

Quand le malheureux père apprit la mort cruelle de sa fille, il ne put supporter ce chagrin. Le poète Valéran Varanius, au quatrième chant de son poème De gestis Joannæ, fait dire à Isabelle Romée :

Vir meus, audito dilectæ funere prolis,

Oppetiit, mortis causam exsecrutus et ignes118.

III.
La situation de fortune de la famille de Jeanne d’Arc.

Les parents de Jeanne d’Arc étaient-ils pauvres ou riches ; étaient-ils également éloignés de la richesse et de la pauvreté, dans ce qu’on appelle une honnête aisance ?

Deux témoins de l’enquête de 1456, Béatrix, veuve Estellin, et Jeannette, veuve Thiesselin, disaient d’eux qu’ils n’étaient pas bien riches#191.

Qu’exprime le langage de ces témoins : de la compassion ou de l’ironie ? peut-être ni l’un ni l’autre. Il est difficile d’en tirer quelque chose de clair.

Sur les trente-quatre témoins de cette même enquête, un seul parle de pauvreté, à propos de Jacques d’Arc et des siens : bons catholiques, de bonne renommée quoique pauvres#192. 472 Mais il est à noter que ce témoin n’était pas de Domrémy : c’était le prêtre Étienne de Sionne, de Roncey, près de Neufchâteau.

Parmi les témoins de Domrémy même, qui connaissaient exactement la situation de fortune des parents de la Pucelle, nous entendrons les uns, comme Jeannette, femme Thévenin, comme Mengette, l’une des amies préférées de Jeanne d’Arc, nous parler des fréquentes aumônes de la jeune fille#193 ; d’autres, comme Perrin le Drappier, marguillier de l’église, ajouter que ces aumônes étaient considérables#194 ; d’autres enfin, et Jeanne elle-même, signaler les cierges qu’elle faisait brûler à Notre-Dame de Bermont et dans l’église de son petit village.

Ajoutons que l’habitation de la famille ne ressemblait pas à celle des villageois pauvres et besogneux. Elle était solidement construite, puisqu’elle a traversé prés de cinq siècles et qu’elle est restée debout ; elle fut restaurée à la fin du quinzième siècle, mais non reconstruite. De plus, Jacques d’Arc possédait des bêtes et chevaux dont Jeanne parfois s’occupait, et sous ce nom générique de bestiaux ou animaux (animalia), on doit comprendre toutes les espèces de troupeaux, bœufs, vaches, moutons, brebis, qu’on élevait dans la vallée de la Meuse. Une condition pareille n’est pas de la pauvreté ; c’est au moins de l’aisance.

Ajoutons à cela que Jacques d’Arc et sa femme fondèrent dans l’église de Domrémy leurs obits et anniversaires et deux messes annuelles à célébrer pendant la semaine des Fontaines119.

Cette aisance allait-elle pour les parents de Jeanne jusqu’à la richesse ? constituait-elle une petite fortune ? Il faudrait le croire, d’après quelques érudits. Ils font valoir que, en 1419, le château de l’Isle et ses appartenances ayant été mis aux enchères pour sept années, Jacques d’Arc fut un des deux adjudicataires120. Mais la raison principale se tire de l’allégation suivante :

M. Villiaumé, auteur d’une Histoire de Jeanne d’Arc, déclara devant MM. de Bouteiller et de Braux tenir d’un de ses grands-oncles, curé de Damvillers (Meuse), mort vers 1820, des pièces qui le conduisaient à cette évaluation des biens de Jacques d’Arc et d’Isabelle Romée. Ces biens, disait-il,

… représentaient environ 473vingt hectares, dont douze en terres, quatre en prés et quatre en bois, dont le Bois Chesnu ; ils avaient de plus leur maison, leur mobilier et une réserve de deux ou trois cents francs (le franc valait treize francs de notre monnaie). Tout cela, d’après l’abbé (l’oncle en question), constituait une valeur totale de 30,000 francs environ (pour 1812, année ou l’abbé parlait ainsi ; cela en ferait bien aujourd’hui 80,000). En faisant valoir eux-mêmes ce bien, leur revenu pouvait atteindre de 4 à 5,000 francs, valeur de nos jours.

Voilà ce qui expliquerait la possibilité qu’ils avaient de faire la charité et de donner l’hospitalité aux moines, mendiants et aux voyageurs qui passaient souvent dans ce pays121.

Quelque confiance que mérite l’opinion de M. Villiaumé et du curé, son oncle, il nous paraît plus sage et plus sur de ne pas attribuer une vrai fortune aux parents de Jeanne et de voir en eux des cultivateurs aisés, mais pas davantage.

S’ils n’étaient pas riches, ils étaient du moins estimés et considérés. Ce qui le prouve, c’est d’abord l’unanimité des témoignages qui leur furent rendus dans l’Enquête de la réhabilitation ; ce qui le prouve encore, c’est le titre de doyen (ou sergent, du latin serviens) du village, donné à Jacques d’Arc dans un acte de 1423122. Or, ce titre et les fonctions qui en découlaient n’étaient dévolus qu’à des gens d’une probité reconnue. Le doyen prenait rang après le maire et l’échevin, quoique un peu au-dessous. C’était lui qui convoquait les maires, échevins, jurés à leurs réunions ordinaires ou extraordinaires : il était également chargé de la collecte des tailles123. L’acte public dans lequel Jacques d’Arc est qualifié de doyen fut rédigé à Maxey-sur-Meuse à la date du 7 octobre 1423.

Autres preuves de la considération dont le père de Jeanne jouissait auprès des habitants du village. En 1423, Greux et Domrémy avaient souscrit un tribut annuel au damoiseau de Commercy. Sept habitants de chaque localité s’engagèrent et répondirent pour leurs concitoyens. Jacques d’Arc fut un des sept répondants de Domrémy124.

En 1427, les habitants de Domrémy ayant un procès important à soutenir par-devant Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, Jacques d’Arc est désigné dans un acte du 31 mars rédigé à Vaucouleurs comme le fondé de pouvoirs de ses concitoyens125.

474Il est vrai qu’il ne figure plus dans un acte postérieur de deux ans relatif au même procès. M. Boucher de Molandon conjecture que Jacques d’Arc dut décliner un mandat qui l’eût mis en rapport avec le capitaine à qui sa fille Jeanne, vers le même temps, demandait de la faire conduire à Chinon126.

IV.
Les armoiries de la famille de Jacques d’Arc.

On peut encore invoquer à l’appui des considérations qui précèdent, le sceau ou les armoiries dont la famille de Jacques d’Arc était en possession avant que Jeanne eût quitté son petit village. Nous en avons déjà fait la remarque et nous allons la compléter.

Dans le Traité sommaire déjà cité, Charles du Lys nous apprend que Jean du Lys, échevin d’Arras,

… retint les armoiries anciennes de la famille Darc, que portait son ayeul Jacques Darc, père de la Pucelle, qui estoient d’un arc bandé de trois flèches, auxquelles il adjousta le timbre comme escuyer, et le chef d’un lyon passant, à cause de la province à laquelle son roy l’avait habitué127.

Les lettres patentes de 1612 constatent le même fait. Jean du Lys, disent-elles,

… se serait contenté de porter le nom Dulis, retenant les armes du nom et de leur ancienne famille d’Arc, qui sont d’azur à l’arc d’or, mis en fasce, chargé de trois flèches entrecroisées es pointes en haut férues, deux d’or, ferrées et plumetées d’argent, et une d’argent, ferrée et plumetée d’or, et le chef d’argent au lion passant de gueule#195.

La famille d’Arc avait donc des armoiries à elle avant que Charles VII l’anoblît et lui donnât celles que l’on connaît. Encore que ces armoiries ne constituent qu’un signet et nullement un blason, le timbre ou heaume y manquant, elles établissent que la famille d’Arc sortait du commun. Ces armoiries, les descendants de Pierre du Lys les avaient gardées, sans y joindre celles qu’avait octroyées à la Pucelle le roi Charles VII. Par les lettres patentes de 1512, Louis XII autorisa les représentants de cette branche cadette à porter les deux ensemble,

… escartelées en mesme escusson#196.

Les mêmes lettres établirent que

… le cri de Charles Dulis (l’un des sollicitants) serait : La Pucelle ! et que celui de Luc Dulis, escuyer, sieur de Reisnemoulin, frère de Charles (le second sollicitant), serait : Les Lys !#197

475V.
Les frères et sœur de Jeanne d’Arc.

Jeanne d’Arc eut une sœur et trois frères. Sa sœur se nommait Catherine.

Ses frères se nommaient Jacques ou Jacquemin, Jean ou Jehan, Pierre ou Pierrelot.

1.
De la sœur de Jeanne d’Arc.

Deux questions se posent à ce sujet :

  1. Qu’advint-il de la sœur de Jeanne et qu’en savons-nous ?
  2. Jeanne eut-elle une sœur seulement ou en eut-elle plusieurs ?

Que savons-nous de la sœur de Jeanne d’Arc ?

Ce que nous savons de la sœur de Jeanne, c’est quelle se nommait Catherine ; — qu’elle se maria avec Jean Colin, fils de Colin, de Greux ; — qu’elle mourut avant le départ de sa sœur pour Chinon.

Ce que nous ne savons pas, c’est si elle était l’aînée de Jeanne ou sa cadette. Les textes varient. Vu son mariage, nous croirions volontiers qu’elle était son aînée.

Ce qui prouve que cette sœur de Jeanne avait nom Catherine, c’est la déposition de Hellouy Robert, femme de Paris et Lengres, dans l’enquête à laquelle procéda le bailli de Chaumont le 8 octobre 1555 à Vaucouleurs, au sujet d’un membre (Jehan Royer) de la famille de la Pucelle.

Cette Hellouy Robert était la petite-fille de Jehan le Vauseul et d’Aveline, sœur de la mère de Jeanne d’Arc. Elle déposa tenir de sa mère que

… ladite Aveline, grand-mère de la déposante, aurait dit à sa mère que lorsque la Pucelle se départit du pays de Vaucouleurs pour aller sacrer le Roy, ladite Pucelle aurait requis ladite Aveline que, puisqu’elle était enceinte d’enfant, si elle accouchait d’une fille, elle lui fict mettre en nom Catherine, pour la soubvenance de feue Catherine sa sœur, niepce de ladite Aveline ; tellement que la mère d’elle déposant fut nommée Catherine128.

Ce qui prouve que cette Catherine, sœur de la Pucelle, fut mariée à Jean Colin, fils de Colin et maire de Greux, c’est l’enquête faite à Domrémy le 16 août 1502, à la requête des cousins maternels de Jean du Lys, fils de Pierre du Lys, et neveu de la Pucelle.

Cette enquête, citée par M. Boucher de Molandon, 476révéla par la bouche du huitième déposant, laboureur à Greux,

… que Colin, le maire, fils de Jean Colin, en son vivant maïeur (maire), avait eu espousé la sœur de la Pucelle129.

Si on objectait que Colin, au Procès de réhabilitation, n’en dit rien, on répondrait qu’il n’en dit rien parce que rien ne demandait qu’il le dit, et que, l’eût-il dit, les notaires qui reçurent et écrivirent sa déposition purent bien l’oublier ou n’en pas faire mention.

Enfin, la preuve que cette sœur de Jeanne mourut avant le départ de la Pucelle pour Chinon se trouve dans la déposition ci-dessus de la femme Robert Lengres, et dans la requête même de Jeanne. Comme preuve supplémentaire, on peut invoquer le silence fait sur Catherine d’Arc dans les lettres d’anoblissement de la famille de Jeanne.

Jeanne d’Arc eut-elle une ou plusieurs sœurs ?

Isabelle, femme de Gérardin d’Épinal, dit, dans sa déposition :

Jeanne alla à Neufchâteau avec son père, ses frères et ses sœurs#198.

Colin, fils de Jean Colin, dit :

Presque chaque samedi, cum quadam sorure sua et d’autres femmes, Jeanne allait à l’ermitage de Notre-Dame de Bermont#199.

Michel Lebuin, de Domrémy, affirme le même fait que le témoin précédent, dans les mêmes termes :

Cum quadam sorore sua ibat, et candelas portabat#200.

Faut-il traduire ces mots latins par une de ses sœurs, ou sa sœur ?

D’autre part, Jeanne exprimait devant Dunois et l’archevêque de Reims, en marchant sur Paris, le vœu que Dieu la laissât aller rejoindre son père,

… ses frères, sa sœur, qui seraient grandement joyeux de la voir#201.

Jeanne avait donc alors une autre sœur que celle dont elle avait eu à pleurer la mort avant son départ pour Chinon ?

Quelque favorables que les textes précédents paraissent à cette conclusion, une simple remarque semble résoudre la difficulté.

C’est que l’usage du temps et du pays faisait donner indistinctement le nom de sœur, et aux sœurs proprement dites, et aux belles-sœurs.

Resterait donc à savoir si les témoins, si Jeanne elle-même parlent de ses sœurs propres ou de ses belles-sœurs.

477Jean Hordal, dans une lettre du 19 juillet 1609 à Charles du Lys, a rencontré et résolu ces difficultés.

Et faire se pourrait, dit-il, que la déposition du comte de Dunois se devroit entendre de la femme de quelques-uns des frères de ladicte Pucelle, laquelle parlant d’une sœur, entendoit paider d’une belle-sœur et femme d’un de ses frères130.

On dit encore que la sœur de Jeanne aurait eu dix-sept ou dix-huit ans à peine à sa mort, arrivée sur la fin de 1428 ou dans les premiers mois de 1429, chose peu conciliable avec son mariage que l’enquête faite en 1502 prouve avoir eu lieu.

L’objection est peu sérieuse : qu’est-ce qui a pu empêcher Catherine d’Arc de se marier à seize ans et de mourir quelques mois après ?

Ce qui est hors de doute, c’est que cette sœur de la Pucelle n’était plus de ce monde lorsque Charles VII anoblit Jeanne et sa famille ; car dans les lettres royales, Jeanne, son père, sa mère, ses trois frères sont nommés à trois reprises différentes, mais Catherine ne l’est pas#202.

Le lecteur peut juger par là du cas qu’il doit faire de l’hypothèse d’une deuxième sœur que quelques érudits fantaisistes donnent à Jeanne, et qui, d’après eux sera plus tard la fausse Pucelle, dame des Armoises. Compagne de Jeanne, blonde aux longs cheveux, tandis que Jeanne avait les cheveux noirs et courts ; robuste et martiale, tandis que Jeanne aurait été timide et mystique ; cette sœur qu’ils nomment Claudette, aurait porté l’épée, tandis que Jeanne n’aurait porté que l’étendard131. Ce n’est pas là de l’histoire, mais de la fable et de l’imagination pure.

2.
Des frères de Jeanne d’Arc.

Jacquemin.

L’aîné des frères de Jeanne et de toute sa famille était Jacques ou Jacquemin. Dès 1419, il était marié et il cautionnait son père dans la ferme du château de l’Isle et de ses dépendances. En 1427, sa présence à Vouthon est mentionnée dans un Exploit de justice tenu par-devant le prévost et son lieutenant132. Peut-être s’y était-il transporté pour gérer et cultiver le patrimoine de sa mère. Il eut une fille qu’il maria à son frère Jean et qui eut pour fils Claude du Lys, l’auteur de la décoration de la façade de la maison paternelle en 1481. L’auteur du Traité sommaire de la parenté de la Pucelle, dit de 478Jacquemin

… [qu’il] demeura sur les lieux, près de ses père et mère, pour supporter le mesnage de la maison [et qu’il y] décéda peu de temps après de regret et de déplaisir, aussitôt qu’il sceut les tristes nouvelles de la cruelle mort de ladite Pucelle sa sœur133.

Edmond Richer, dans son Histoire manuscrite de Jeanne d’Arc, dit qu’il en fut de Jacquemin comme de son père : ni l’un ni l’autre ne survécurent longtemps à leur bien-aimée Jeanne.

D’après MM. Ernest de Bouteiller et Gabriel de Braux, des raisons sérieuses autoriseraient à penser que Jacquemin aurait vécu plusieurs années après le supplice de sa sœur, et qu’il aurait eu non seulement une fille mais un fils nommé Pierre, comme son oncle, le jeune frère de Jeanne. Ce fils aurait épousé Jeanne de Prouville, et de cette branche seraient issus les Maleyssis, les Hordal, les Villebresme et les Haldat qui figurent dans la descendance de la famille de Jeanne d’Arc134.

Les mêmes écrivains mentionnent dans leurs Nouvelles recherches135, un arrêt du sénéchal de Fougères qui donne Jacquemin d’Arc pour ancêtre aux Le Châtelain, par les Le Fournier et Villebresme. Jacquemin serait donc allé se fixer en Normandie. Cela prouve combien il est difficile de découvrir la vérité sur certains points d’histoire. Une chose certaine, c’est que l’aîné des frères de la Pucelle était mort lorsqu’on entreprit le Procès de réhabilitation ; jamais, en effet, on ne l’y voit mentionné ou nommé.

Jean.

Jehan d’Arc (ou du Lys, après l’anoblissement de sa famille), second frère de la Pucelle, suivit de près sa sœur lorsqu’elle partit pour Chinon. Il était avec elle au siège d’Orléans et fut logé comme elle dans l’hôtel de Jacques Boucher. Après la mort de Jeanne, il se tint en la compagnie du Roi.

Pierre d’Arc (ou du Lys), dit aussi Pierrelot, frère puîné, croit-on, de Jeanne, était avec elle ainsi que Jean d’Arc au siège d’Orléans. À Compiègne, il fut fait prisonnier comme sa sœur. demeura prisonnier plusieurs années entre les mains du Bâtard de Vergy.

Nous dirons tout à l’heure ce que ces frères de la Pucelle et leur mère devinrent après 1431.

475VI.
Les oncles, tantes et cousins maternels de Jeanne d’Arc.

Nous l’avons déjà dit, Isabelle Romée, mère de la Pucelle, était née à Vouthon, en 1387. Elle avait une sœur et deux frères, sinon 479trois. Sa sœur, nommée Aveline, fut mariée à Jehan Le Vauseul ou le Voyseul avant 1410. Ils eurent deux filles136 :

  1. Jeanne, qui épousa Durand Lassois ou Laxart, de Burey-en-Vaux ;
  2. Catherine, qui naquit en 1429 et fut ainsi nommée en souvenir de Catherine, sœur de la Pucelle.

Les deux frères connus de la mère de Jeanne furent Jehan dit de Vouthon et Dominique ou Mougin qui vint mourir dans l’Orléanais, quelques années après sa sœur137.

Jehan de Vouthon, époux de Marguerite Colnel, quitta le pays en 1416 et vint se fixer à Sermaize (Marne), avec ses enfants. Il y exerça le métier de couvreur dont il garda le surnom138 et y vécut jusqu’en 1446139.

Jehan de Vouthon eut trois fils et une fille. Les trois fils furent Perresson ou Pierresson, Perrinet et Nicolas ; sa fille eut nom Mengolte. Avec Henry Perrinet, son petit-fils mort sans postérité, s’éteignit le nom de Jehan de Vouthon. Les descendants de sa fille se sont perpétués jusqu’à nos jours140.

Charles du Lys, auteur du Traité sommaire, nous apprend que Nicolas, fils de Jehan de Vouthon, entra comme religieux proies à l’abbaye de Cheminon, de l’ordre de Cîteaux, à 4 kilomètres de Sermaize. Jeanne d’Arc, dont il était cousin germain,

… [lui] fit donner dispense et permission de son abbé pour lui servir de chapelain et aumônier141.

Nous avons dit que la mère de Jeanne d’Arc eut deux frères sinon trois. Si elle en eut un troisième, nous le trouverions dans un certain Henry de Vouthon qui devint curé de Sermaize et mourut dans l’exercice de ses fonctions pastorales. Un des témoins de l’enquête des 2 et 3 novembre 1476, reproduite par MM. de Bouteiller et de Braux, Jehan Collin, l’aîné, natif et habitant de Sermaize, dit de son curé Henry de Vouthon,

… [qu’il était] natif dudit Voulton (Vouthon), en Barrois ; [qu’il réputait] les Voultons (Perrinet et Perresson) ses prochains parents, […] et que après son trespas, lesdits Perrinet, Perresson et Mengotte leur sœur ont prins et emporté par portions égales toute la succession mobiliaire et immobiliaire d’icelluy feu messire Henry de Voulton, comme ses plus prochains linagers habiles à luy succéder, sans que aulcun empeschement leur en fust ni ayt été depuis lors mis, fait ou donné142.

480La parenté du curé de Sermaize avec les neveux d’Isabelle Romée, et par suite avec elle, se trouve par ce témoignage nettement établie. Reste à savoir si cet ecclésiastique était l’oncle ou seulement le frère desdits Perrinet, Perresson et Mengotte ; le frère ou seulement le neveu de la mère de Jeanne. MM. de Bouteiller et de Braux voient en lui frère Nicolas, le religieux de Cheminon, qui, ayant quitté son couvent,

… aurait obtenu, en souvenir des services rendus par lui à la Pucelle, la cure dune ville où se trouvaient réunis ses plus proches parents. Il aurait alors quitté son nom monastique de Nicolas pour reprendre celui de Henry, qu’il avait reçu au baptême et qu’il avait déjà donné à Henry de Vouthon, son neveu, fils de son frère Perrinet143.

Cette explication de MM. de Bouteiller et de Braux est malheureusement difficile à concilier avec la déposition d’une certaine Jehanne,

… native de Sermaize, en laquelle elle a continuellement demouré, âgée d’environ quatre-vingt ans. [La déposante dit avoir vu audit lieu de Sermaize] un nommé messire Henry de Voulton, lequel depuis qu’il arriva audit Sermaize du pays de Barrois, a esté curé de la cure dudit lieu, lequel a toujours réputé Perrinet, Perresson et Mengotte leur sœur ses parents prochains144.

Or, si Henry de Vouthon eût été le frère des personnages désignés, ladite déposante l’eût su, ce semble, et l’eût dit.

Si nous ne pouvons savoir à quel degré au juste le curé de Sermaize était parent de Jeanne d’Arc, les témoignages qui précèdent suffisent à établir qu’il était son proche parent, son oncle ou son cousin, et par conséquent le frère, le cousin ou le neveu de sa mère Isabelle.

Une circonstance de laquelle nous avons fait mention au chapitre III de cette Histoire se rapporte à la fille de Jean de Vouthon, Mengotte, cousine germaine de Jeanne d’Arc. Cette cousine fut mariée à un jeune homme de Sermaize, nommé Collot Turlaut. Deux ou trois ans après ce mariage, le comte de Salm assiégea l’église de Sermaize où les Français s’étaient retranchés. Un coup de bombarde atteignit Turlaut et le frappa mortellement. Un an et demi après la mort de son mari, sa jeune veuve se remariait145.

VII.
De Durant Laxart. — Était il l’oncle ou le cousin par alliance de Jeanne d’Arc.

La sœur de la mère de Jeanne, Aveline, habita quelque temps 481Sauvigny après son mariage avec Jean le Voyseul ou le Vauseul. Plus tard, elle vint s’établir à Burey-en-Vaulx ou Burey-le-petit, et elle y était en 1428. L’enquête du 8 octobre 1555 faite à Vaucouleurs, à la requête de Jean Royer descendant d’Aveline, sœur d’Isabelle Romée, nous apprend par la bouche de plusieurs témoins que la fille d’Aveline, Jehanne,

… fut mariée avec un nommé Durand Lassois, demeurant au dit Burey146,

et plus tard à Sauvoy. Durand Lassois est celui que le Procès de réhabilitation nomme Durand Laxart,

… soit par suite d’une faute d’écriture, soit par l’emploi d’une forme empruntée au patois local ; car on trouve à chaque page des enquêtes le nom de Lassois avec des variantes peu importantes147.

Par conséquent, Durand Laxart était, non l’oncle de Jeanne d’Arc, mais le mari de sa cousine germaine. Ce n’est pas lui, du reste, qui dans sa déposition se qualifie d’oncle de la Pucelle : il se borne à dire que Jeanne était de la parenté de sa femme#203. Jeanne lui donnait la qualification d’oncle, en vertu de l’usage qui faisait donner ce titre aux cousins germains plus avancés en âge148.

VIII.
La famille de Jeanne d’Arc après 1431.

1.
La mère de Jeanne d’Arc.

Parlons d’abord de la mère de Jeanne, Isabelle Romée.

Après la mort de Jacques d’Arc, qui ne survécut guère à la fin cruelle de sa fille, la mère de Jeanne, resta quelque temps encore à Domrémy. Mais vers 1440, sur les instances des habitants d’Orléans, elle vint dans la ville que Jeanne avait sauvée de la domination anglaise. Les Orléanais l’environnèrent de prévenances et lui firent une pension annuelle de trente livres tournois. Pour se rendre compte de l’aisance que cette pension pouvait donner, il n’y a qu’à noter qu’un prédicateur recevait alors seize sols d’honoraires pour un sermon solennel, et que le traitement annuel du doyen de l’église collégiale de Saint-Pierre-le-Puellier était de trente livres149.

La pension que la ville servait à Isabelle Romée, dit Boucher de Molandon, est chaque mois inscrite régulièrement dans nos 482comptes de ville, depuis 1440, époque de son arrivée à Orléans, jusqu’à sa mort150.

La mère de Jeanne emmena avec elle à Orléans sa petite fille Marguerite, fille de Jean, prévôt de Vaucouleurs. Marguerite se maria avec un gentilhomme orléanais nommé Antoine de Brunet et fut dotée par son oncle Pierre151. Ce dernier, qui vint aussi habiter la cité orléanaise, ne cessa d’entourer sa mère d’égards, quoiqu’il n’habitât point avec elle. Il se tenait dans sa terre de Baigneaux, et il venait régulièrement la visiter152.

Isabelle eut la joie de voir sa fille réhabilitée solennellement et d’assister aux fêtes par lesquelles fut célébrée à Orléans cette réhabilitation. Elle mourut deux ans après, le 28 novembre 1458153.

Du frère d’Isabelle Romée, Dominique ou Mougin, qui vint s’établir lui aussi dans l’Orléanais, nous n’avons rien à dire de bien particulier. Il mourut quelques années après sa sœur.

2.
Les frères de Jeanne d’Arc.

Jacquemin.

Nous n’avons rien à ajouter à ce que nous avons dit de Jacques ou Jacquemin, frère aîné de la Pucelle. Qu’il ait survécu d’assez nombreuses années au drame de Rouen, ou qu’il soit mort peu après comme son père, on perd sa trace, et il est certain qu’il n’était plus de ce monde à l’époque de la réhabilitation.

Jehan ou Jean d’Arc ou du Lys.

Après la mort de sa sœur, Jean d’Arc ou du Lys se tint en la compagnie du roi qui le nomma bailli de Vermandois et capitaine de Chartres. Ayant ouï dire, en 1436, que sa sœur Jeanne avait reparu, il vint en Lorraine et y fut dupe de la comédie de Jeanne des Armoises. Cette même année 1436, il passa à Orléans et y fut généreusement traité par les bourgeois#204, qui lui remirent une somme de 12 livres tournois pour le défrayer de son voyage#205.

Jean d’Arc ou du Lys épousa sa nièce, la fille de Jacquemin. Après ce mariage, il sollicita la prévôté de Vaucouleurs, l’obtint et la garda jusqu’en 1468. Pendant le procès de réhabilitation, il comparut à Paris et à Rouen. C’est peut-être à l’occasion de ce procès 483que Charles VII accorda à chacun des deux frères de Jeanne une pension de six vingt et une livres dont il est fait mention aux Comptes de 1454#206. Dans ces comptes, Jean du Lys est qualifié d’escuier, et son frère Pierre de chevalier. Il vivait encore en 1470154.

Quelque temps avant sa mort, en 1468, il s’était retiré à Domrémy dans la maison paternelle : le testament de Didon du Lys l’établit formellement155. Il avait possédé quelque temps aussi la maison de Jacques d’Arc à Ceffonds ; mais on ne sait s’il y habita. Son fils Claude garda la maison de Domrémy et y fit les embellissements dont il a été parlé ailleurs.

Pierre d’Arc ou du Lys.

Ce frère de Jeanne avait été fait prisonnier comme sa sœur à la fatale sortie de Compiègne. Quand il eut payé sa rançon au bâtard de Vergy#207 et recouvré sa liberté, il vint se fixer dans l’Orléanais. Lui aussi fut dupe de Jeanne des Armoises, qu’il prit d’abord pour sa sœur. À son arrivée à Orléans, il était dans la gêne. Le clergé de Sainte-Croix lui afferma la terre de Baigneaux, à deux lieues de la ville. Un certain Jean Bourdon, qui avait cette terre en fief, y renonça pour lui être agréable et se porta caution156. Le duc d’Orléans lui donna en usufruit une île formée par la Loire, nommée l’Île-aux-Bœufs (28 juillet 1443). Cette île, qui contenait environ 200 arpents de terres labourables, bois et pâturages, devint la dot de la fille de Pierre. Outre la pension de 121 livres tournois dont nous avons parlé plus haut et dont Jean son fils bénéficia, il paraît avoir joui aussi d’une rente de 10 livres tournois, rente qui devait être prise sur la vente du bois du duc d’Orléans157.

En 1457, Pierre du Lys maria son fils aîné, Jean, avec demoiselle Macée de Vézines, fille de Jean de Vézines, écuyer, seigneur de Villiers, domicilié en la paroisse de Mensay, diocèse de Bourges (aujourd’hui commune d’Achères, canton d’Henrichemont, département du Cher). Les noces furent célébrées en la cité d’Orléans. Les bourgeois de la cité voulurent fournir le vin du repas, à savoir quinze pintes de vin blanc et trente-six pintes de vin vermeil. Ils firent de plus au marié un cadeau de vingt livres tournois, qui lui furent remis dans une bourse neuve achetée aussi des deniers de la ville158.

484Pierre était marié avec une jeune fille barroise. Dans l’acte de fermage de la terre de Baigneaux, elle est inscrite sous le nom de Jeanne, du pays de Bar159. C’est le duc d’Orléans qui conféra l’ordre de la chevalerie à Pierre d’Arc : de là le titre de chevalier du Lys sous lequel les pièces de l’époque le désignent.

M. Jules Doinel, archiviste d’Orléans, a établi, d’après des documents du temps, que Pierre d’Arc acheta, rue des Africains, à Orléans, un terrain sur lequel il fit bâtir une maison où vécut sa famille. Pour la construction de cette maison, il alla chercher à Sermaize son cousin, Henry Perrinet de Vouthon, qui était charpentier, et il lui confia la direction des travaux160.

L’inscription suivante, placée sur la façade de la maison qu’on voit aujourd’hui en cet endroit, mentionne ce souvenir. Elle est ainsi conçue :

1452-1509.

Sur l’emplacement de cette maison

s’élevait la demeure de pierre du lys

frère et compagnon d’armes de Jeanne d’Arc

Pierre Du Lys mourut en 1467. Son second fils, Jean Du Lys, fut nommé par Louis XI échevin d’Arras en 1481#208.

On estime généralement, dit de M. de Molandon, que la descendance masculine des frères de la Pucelle s’est complètement éteinte au cours du dix-septième siècle161.

De la descendance des frères de Jeanne d’Arc.

À l’occasion de l’anoblissement de leur sœur et de sa famille, les frères de Jeanne prirent le nom de du Lys ou du Lis (les documents orthographient ce nom de onze manières différentes), et il devint celui de leurs descendants. Le droit de le porter est constaté par Jean Hordal, dans son Histoire de la Pucelle162, par Charles du Lys, en son Traité sommaire163, et par les lettres patentes de Louis XIII, en date du 25 septembre 1612, par lesquelles ce prince autorisa les membres de la branche cadette de la famille de Jeanne à reprendre les armoiries de la Pucelle.

La descendance des frères de la Pucelle fut nombreuse. Nous n’avons pas l’intention d’en donner la généalogie complète. Le lecteur qui voudrait être fixé sur les diverses branches de cette descendance 485jusqu’à nos jours, n’aura qu’à consulter l’ouvrage de MM. Ernest de Bouteiller et Gabriel de Braux sur la Famille de Jeanne d’Arc164. Dans l’ouvrage de M. Boucher de Molandon, la Famille de Jeanne d’Arc dans l’Orléanais, à la fin, il trouvera trois tables généalogiques : deux sur la descendance directe de Jacques d’Arc et d’Isabelle Bornée, sa femme ; une troisième sur les branches collatérales d’Aveline et de Jean de Vouthon, sœur et frère d’Isabelle.

486Appendice X
Références qu’Edmond Richer, empêché par la mort, n’a pu donner dans le premier livre de son histoire.

Lenglet du Fresnoy a laissé une Histoire de Jeanne d’Arc165 dans laquelle, selon Le Brun de Charmettes, il aurait outrageusement pillé Edmond Richer166. Lenglet n’a garde d’en convenir. Pour qu’on ne s’en aperçoive pas, il s’applique en la seconde partie de son ouvrage, p. 148, à déprécier son devancier en ces termes :

L’histoire de la Pucelle par Edmond Richer a été faite vers l’an 1630. Je l’ai lue et bien examinée. D’abord, je l’ai crue bonne et bien faite. Mais j’ai ensuite remarqué que Richer n’avait pas travaillé d’une manière assez instructive et assez lumineuse, ne citant pas les dépositions dont il tire les faits de son histoire, en omettant des pièces essentielles, telles que les Lettres de garantie du roi d’Angleterre et la déposition du sieur D’Aulon.

Comment s’expliquer chez Lenglet du Fresnoy un pareil langage ? Est-ce de la légèreté, est-ce de la mauvaise foi ? Il reconnaît avoir eu sous les yeux l’ouvrage de Richer ; il l’a lu et bien examiné ; et il lui reproche d’avoir omis des pièces essentielles telles que les Lettres de garantie du roi d’Angleterre. Or, lecteur, notez ceci : ces Lettres se trouvent au livre troisième de l’histoire de Richer, folios 96 verso, 97 et 98 recto, ainsi que chacun pourra s’en rendre compte, en prenant connaissance à la Bibliothèque nationale, 487n° 10448, fonds latin, du texte authentique de l’historien.

Edmond Richer n’a pas davantage négligé de mentionner la déposition du chevalier D’Aulon ; il l’a fait plusieurs fois, et s’il ne l’a pas reproduite tout entière, c’est que, même dans un ouvrage comprenant 1028 pages in-folio, l’on ne peut pas insérer toutes les pièces que l’on a sous les yeux. Il faut faire un choix : chaque écrivain le fait de son mieux. Mais quelque conscience et quelque sens critique qu’on y mette, on laissera inévitablement de côté beaucoup de pièces, même de grande importance.

Mérite que n’a eu aucun autre historien de la Pucelle, pas même Lenglet du Fresnoy. Richer a inséré et traduit en français dans son ouvrage les pièces essentielles du procès de condamnation, les quinze interrogatoires, le Réquisitoire, les douze articles, les deux sentences, l’information posthume, les accompagnant de réflexions critiques ; il a analysé le procès de révision ; il a été le seul qui jusqu’à présent, ait reproduit les cent-un articles présentés par les avocats de la famille de la Pucelle, et il a fait passer sous les regards du lecteur les principales dépositions des témoins, assesseurs, officiers du procès de Rouen qui ont dévoilé les iniquités et les violations du droit à la faveur desquelles les juges vendus aux Anglais livrèrent au bûcher l’héroïque Pucelle.

Mérite aussi peu contestable et qui lui fait une place à part entre tous les historiens de Jeanne d’Arc, Edmond Richer, n’en déplaise à Lenglet du Fresnoy, est le premier qui ait tiré des deux procès de condamnation et de révision la substance de son récit ; et il l’a fait cent-vingt ans avant que Lenglet en ait eu la pensée, et deux siècles avant que la Société de l’Histoire de France et Jules Quicherat s’occupassent de publier le texte des deux procès.

Quant aux citations dont on reproche l’omission à l’auteur, on doit ne pas oublier — et plus que tout autre Lenglet du Fresnoy aurait dû s’en souvenir — que Richer est mort avant d’avoir publié et revu son Histoire de Jeanne d’Arc. Il l’a laissé à l’état de manuscrit. Il venait d’obtenir la permission, indispensable en ce temps-là, de la livrer aux imprimeurs, lorsque la mort le surprit. Il n’a pu conséquemment 488y mettre la dernière main. Qu’on ne le rende pas responsable de l’impuissance à laquelle la mort l’a réduit.

Ce que Richer n’a point fait, l’impression de son ouvrage permettra de le faire. Nous avons déjà donné un certain nombre de références au cours du premier livre, le seul d’ailleurs où elles soient à désirer. Nous allons compléter ce travail dans le présent appendice. Prenant le récit page par page, nous indiquerons fidèlement les sources auxquelles l’historien a puisé. Ces sources étant d’habitude les deux procès et le Journal du siège d’Orléans, nous userons pour ces références de l’ouvrage en cinq volumes de Jules Quicherat. Les chiffres romains désigneront les divers volumes, et les chiffres arabes les pages visées, avec les sujets auxquels les références se rapportent.

L’Éditeur Ph.-H D.

Références
du livre premier de l’histoire de la Pucelle, par Edmond Richer

  • Chapitre premier : Du règne de Charles VI et du commencement de celui de Charles VII.
    • Pages 45-46 :
      Pas de référence précise à donner. Voir les historiens et chroniqueurs connus du temps d’Edmond Richer, en particulier Robert Gaguin, François de Belleforest et son Histoire des neuf rois Charles de France, et les principaux des historiens cités par Richer lui-même au livre quatrième de son ouvrage, tome second.
  • Chapitre II : Naissance de la Pucelle.
    • Sur ce sujet, sur celui de la famille et du pays de la Pucelle (p. 57) :
      Voir les Appendices VIII, IX de ce tome premier.
    • 489Sur son nom de Jeanne la Pucelle (p. 58) :
      Procès, t. I, p. 46 ; t. III, p. 103, déposition de frère Pasquerel ; t. I, p. 130 ; t. III, p. 107, 175.
    • Les aumônes de Jeanne ; soin qu’elle prenait des pauvres (p. 59) :
      Procès, t. II, p. 398, 413, 427, 438, 440, 443.
    • Ses confessions (p. 59) :
      Quasi-unanimité des 34 témoins de Domrémy. Procès, t. I, p. 51 ; t. II, p. 386 et suiv.
    • Jeûne du vendredi (p. 59) :
      Procès, t. III, p. 108.
    • Dévotion à la Bienheureuse Vierge-Marie, pèlerinage à Bermont (p. 59) :
      Procès, t. II, p. 424, 425, 427, 433, 439, 452, 462.
    • Communions, assistance à la messe (p. 59) :
      Procès, t. II, p. 450, 455 ; t. III, p. 100, 101, 104, 107 ; t. I, p. 164, 163.
    • Amour du travail, de la prière (p. 61) :
      Procès, t. II, p. 398, 404, 407, 417, 418, 420, 422, 424, 430.
  • Chapitre III : La Pucelle et ses voix.
    • On trouvera dans l’appendice I du présent volume les textes concernant ce sujet avec-leurs références.
    • La Pucelle et le curé de Domrémy (p. 65) :
      Procès, t. I, p. 128.
    • Songe du père de Jeanne (p. 66) :
      Procès, t. I, p. 131, 132.
    • Fuite à Neufchâteau ; l’Official de Toul (p. 66) :
      Procès, t. I, p. 51, 127, 128, 215 ; t. II, p. 419, 463.
    • Du Bois Chesnu (p. 67) :
      Procès, t. I, p. 66-68.
  • Chapitre IV : À Vaucouleurs.
    • De Baudricourt et de Durand Laxart (p. 69) :
      Procès, t. I, p. 53 ; t. II, p. 443.
    • Voyage à Nancy et à Saint-Nicolas-du-Port (p. 71) :
      Procès, t. I, p. 54 ; t. II, p. 447, 457.
    • Jeanne et messire Fournier (p. 72) :
      Procès, t. II, p. 446.
    • Révélation de la défaite de Rouvray (p. 72) :
      Procès, t. IV, p. 128.
    • Départ de Vaucouleurs (p. 73) :
      Procès, t. I, 53-55 ; t. II, p. 406, 432, 445, 447, 448, 457.
    • La Pucelle et ses parents (p. 73) :
      Procès, t. I, p. 128, 129, 130, 131.
  • Chapitre V : À Chinon.
    • De Vaucouleurs à Chinon (p. 75) :
      Procès, t. I, p. 54, 56, 75 ; t. II, p. 435 et suiv., 454.
    • Maître Pierre de Versailles (p. 76) :
      Procès, t. III, p. 202, 203.
    • Audience de Chinon (p. 77) :
      Procès, t. I, p. 56, 75, 76 ; t. II, p. 438, 458 ; t. III, p. 4, 16, 22, 66, 100 et suiv.
    • Jeanne chez G. Bellier (p. 78) :
      Procès, t. III, p. 17.
    • Religieux envoyés au pays de Jeanne (p. 78) :
      Procès, t. III, p. 82.
    • Examen de Chinon (p. 79) :
      Procès, t. I, p. 75 ; t. III, p. 17, 92, 115.
    • 490 Signe que Jeanne donne au roi de sa mission de par Dieu (p. 80) :
      Procès, t. I, p. 75.
    • Autres révélations qu’elle lui communique (p. 80) :
      Procès, t. III, p. 103.
  • Chapitre VI : Virginité et Chasteté.
    • Page 83 :
      Voir Procès, t. II, p. 438, 457 ; t. III, p. 15, 81, 99.
    • Précautions de la Pucelle en campagne (p. 84) :
      Procès, t. I, p. 293.
    • Tentative d’un grand seigneur anglais (p. 86) :
      Procès, t. II, p. 8 ; t. III, p. 168.
  • Chapitre VII : À Poitiers et à Tours.
    • La Pucelle chez maître Rabateau (p. 88) :
      Procès, t. III, p. 19, 74, 203.
    • La Commission de Poitiers (p. 88) :
      Procès, t. III, p. 4, 17, 19, 22, 74, 82, 93, 116, 203, 209.
    • Maître G. Aymeri (p. 88) :
      Procès, t. III, p. 19, 83, 203, 204.
    • Maître Seguin, les quatre prédictions de la Pucelle (p. 89) :
      Procès, t. III, p. 202-205.
    • Rapport de la Commission (p. 90) :
      Procès, t. V, p. 471.
    • Décision du roi (p. 90) :
      Procès, t. III, p. 210 ; t. IV, p. 510.
    • Maison militaire de la Pucelle (p. 91) :
      Procès, t. III, p. 65, 67, 124, 210 ; t. IV, p. 448, 449.
    • La haquenée de l’évêque de Senlis (p. 91) :
      Procès, t. I, p. 104, 160.
    • L’aumônier de Jeanne, frère Pasquerel (p. 91) :
      Procès, t. III, p. 101 et suiv.
    • L’épée de Fierbois (p. 91) :
      Procès, t. I, 76.
    • Habileté de Jeanne à chevaucher (p. 92) :
      Procès, t. III, p. 8, 18, 88, 92, 100.
    • Jeanne, les pillards elles folles femmes (p. 93) :
      Procès, t. III, p. 73, 81, 111.
    • Jeanne à Tours (p. 93) :
      Procès, t. I, p. 118, 119 ; t. III, p. 66.
    • De son étendard (p. 94) :
      Procès, t. I, p. 78, 117, 181-183.
    • De ses anneaux (p. 94) :
      Procès, t. I, p. 86, 87, 103, 185 ; t. IV, p. 480.
  • Chapitre VIII : La Pucelle à Blois.
    • Du pennon de la Pucelle (p. 96) :
      Procès, t. I, p. 96, 98.
    • La lettre aux Anglais (p. 97) :
      Procès, t. I, p. 55, 84, 239, 240.
    • La Pucelle et les hommes d’armes. — Départ pour Orléans (p. 100) :
      Procès, t. III, p. 67, 104, 105 ; t. IV, p. 491.
    • Changement de vent (p. 101) :
      Procès, t. III, p. 18, 105.
    • Marche par la rive gauche (p. 101) :
      Procès, t. III, p. 5.
    • Retour à Blois (p. 102) :
      Procès, t. III, p. 6, 105.
    • Entrée dans Orléans (p. 102) :
      Procès, t. III, p. 119.
    • À l’église cathédrale (p. 103) :
      Procès, t. III, p. 21.
    • Mot de Pierre de Versailles (p. 103) :
      Procès, t. III, p. 203.
    • La Pucelle et les bonnes femmes (p. 103) :
      Procès, t. III, p. 87.
  • 491Chapitre IX : La Pucelle dans Orléans.
    • Des hérauts retenus par les Anglais (p. 105) :
      Procès, t. III, p. 7, 27, 126.
    • Départ de Dunois pour Blois (p. 105) :
      Procès, t. III, p. 211.
    • Retour (p. 106) :
      Procès, t. III, p. 103, 211.
    • Prise de la Bastille de Saint-Loup (p. 108-109) :
      Procès, t. III, p. 68, 106, 124-126, 213.
    • Conseil du jour de l’Ascension (p. 108-109) :
      Procès, t. IV, p. 59-60.
    • Prise des Augustins (p. 110) :
      Procès, t. III, p. 79, 214, 215.
    • Prise des Tourelles ; blessure de Jeanne (p. 111-112) :
      Procès, t. III, 25, 94, 110, 215-217 ; t. IV, p. 159-165, 495.
    • Les juges de Rouen et ce sujet (p. 113) :
      Procès, t. I, p. 79.
    • Du samedi 7 mai au dimanche (p. 114) :
      Procès, t. IV, p. 163, 164.
    • Procession du 8 mai (p. 115) :
      Procès, t. III, p. 110.
  • Chapitre X : Campagne de la Loire.
    • Conseil tenu à ce propos (p. 117) :
      Procès, t. III, p. 12, 13.
    • Jeanne et la duchesse d’Alençon (p. 120) :
      Procès, t. III, p. 111.
    • Prise de Jargeau (p. 121) :
      Procès, t. III, p. 96-97 ; t. IV, p. 170-173.
    • Suffolk et la prophétie de Merlin (p. 122) :
      Procès, t. III, p. 15.
    • À propos du Bois Chesnu (p. 122) :
      Procès, t. I, p. 66-68 ; t. III, p. 133.
    • Meung-sur-Loire (p. 122) :
      Procès, t. IV, p. 174.
    • À Beaugency (p. 123-124) :
      Procès, t. IV, p. 174.
    • Arthur de Richemont (p. 123-124) :
      Procès, t. III, p. 98 ; t. IV, p. 173.
    • Patay (p. 125) :
      Procès, t. III, p. 11, 71, 98, 99 ; t. IV, p. 177, 371, 420.
    • Talbot prisonnier (p. 126) :
      Procès, t. III, p. 99.
    • Richemont et Charles VII (p. 127) :
      Procès, t. IV, p. 178.
  • Chapitre XI : De Gien à Reims.
    • Charles VII à Gien (p. 130) : départ pour Reims :
      Procès, t. IV, p. 180.
    • À Auxerre, Saint-Florentin, Troyes (p. 131) :
      Procès, t. IV, p. 181.
    • Frère Richard (p. 131) :
      Procès, t. I. p. 99, 102 ; t. IV, p. 182, 376, 377.
    • Conseil royal devant Troyes (p. 133) :
      Procès, t. IV, p. 182, 183.
    • Soumission de Troyes (p. 134) :
      Procès, t. IV, p. 182, 378.
    • La Pucelle à Troyes (p. 135) :
      Procès, t. III, p. 111.
    • De Châlons à Reims (p. 135) :
      Procès, t. III, p. 118 ; t. IV, p. 184.
    • Entrée de Charles à Reims (p. 136) :
      Procès, t. IV, p. 184, 185.
    • Le père de Jeanne et Laxart (p. 136) :
      Procès, t. II, p. 423, 445.
    • Le sacre (p. 137) :
      Procès, t. IV, p. 185, 186, 339, 313.
    • Jeanne aux pieds du roi (p. 137) :
      Procès, t. IV, p. 186.
    • Le roi à Saint-Marcoul (p. 138) :
      Procès, t. I. p. 187.
    • L’étendard de Jeanne à Reims (p. 138) :
      Procès, t. I, p. 187.
  • 492Chapitre XII : Du sacre à Paris.
    • Lettre de la Pucelle au duc de Bourgogne (p. 130) :
      Procès, t. V, p. 116-127.
    • Le roi à Vailly, Château-Thierry, Soissons, etc. (p. 141) :
      Procès, t. IV, p. 187.
    • Les 4.000 1). du cardinal de Winchester (p. 141) :
      Procès, t. IV., p. 190.
    • Manifeste du duc de Bedford (p. 142) :
      Procès, t. IV, p. 340-344.
    • La Pucelle et Regnault de Chartres (p. 145) :
      Procès, t. IV., p. 188, 189.
    • Bedford à Mitry (p. 146) :
      Procès, t. IV. p. 189.
    • Soumission de Beauvais (p. 147) :
      Procès, t. IV, p. 190.
    • À Montépilloy (p. 148) :
      Procès, t. IV, p. 191-196.
    • L’armée royale à Crépy, Compiègne, Senlis (p. 149) :
      Procès, t. IV, p. 196, 197.
    • De Senlis à La Chapelle, près Paris (p. 150) :
      Procès, t. IV, p. 198.
  • Chapitre XIII : L’échec de Paris.
    • Sous les murs de Paris ; échec des troupes royales (p. 151-152) :
      Procès, t. IV, p. 198-199, 391-394.
    • Blessure de la Pucelle (p. 151-152) :
      Procès, t. IV, p. 199.
    • Elle offre ses armes à Saint-Denis (p. 151-152) :
      Procès, t. I, p. 179.
    • Le roi à Saint-Denis et Lagny (p. 153) :
      Procès, t. IV, p. 201.
    • Enfant quasi-ressuscité (p. 153) :
      Procès, t. I, p. 105-106.
    • Retour vers la Loire (p. 154) :
      Procès, t. IV, p. 201.
    • Arrivée à Bourges (p. 155) :
      Procès, t. IV, p. 202.
    • À Saint-Pierre-le-Moûtier (p. 155) :
      Procès, t. III, p. 218-223.
    • À La Charité-sur-Loire (p. 156) :
      Procès, t. I, p. 106, 109, 119, 147, 169.
    • Anoblissement de la Pucelle (p. 156) :
      Procès, t. V, p. 150-153.
    • Départ de Jeanne pour l’Île-de-France (p. 157) :
      Procès, t. I, p. 114-116.
  • Chapitre XIV : À Compiègne. Prise de la Pucelle.
    • La Pucelle à Melun (p. 158-159) :
      Procès, t. I, 144.
    • À Lagny ; Franquet d’Arras (p. 158-159) :
      Procès, t. I, p. 158, 264 ; t. IV, p. 91, 399, 422.
    • À Choisy et Soissons (p. 160-161) :
      Procès, t. IV, p. 397-399.
    • Jeanne prisonnière (p. 163) :
      • À Margny :
        Procès, t. IV, p. 402.
      • À Beaulieu :
        Procès, t. I, p. 163.
      • À Beaurevoir :
        Procès, t. I, p. 93, 110.
    • Tentative d’évasion de la Pucelle (p. 164) :
      Procès, t. I, p. 150, 152, 160.
    • Ce que Jeanne demandait à ses Voix (p. 164) :
      Procès, t. I, p. 154.

Notes

  1. [1]

    C’est la seule fois que la Pucelle indique le lieu où elle ouït la voix de saint Michel, avant son départ de Domrémy. Elle ne l’indiquera non plus qu’une fois pour les apparitions de sainte Catherine et de sainte Marguerite. On le verra plus loin.

  2. [2]

    Quoique, en ces passages, la Pucelle ne nomme pas saint Michel, c’est lui qu’elle désigne par le mot Voix au singulier, comme l’indique la suite des idées.

  3. [3]

    Mes Voix, c’est-à-dire celles de sainte Catherine et de sainte Marguerite. Celle dont j’ai parlé plus haut, c’est-à-dire celle de saint Michel dont la jeune vierge raconte les apparitions et la direction.

  4. [4]

    C’est le principe que Jeanne ne cesse d’invoquer pour justifier sa conduite. — On reviendra plusieurs fois, au cours du procès, sur le sujet de l’habit d’homme.

  5. [5]

    C’est-à-dire depuis environ deux mois. — L’archange pouvait ne pas apparaître à la jeune vierge et se borner à lui parler.

  6. [6]

    Cette déclaration de la Pucelle prouve qu’elle avait parlé précédemment à ses juges des apparitions de saint Gabriel. Pourtant le procès d’office n’en dit rien. C’est au cours du procès ordinaire, page 400, que Jeanne dira : Le jour de la Sainte-Croix j’eus confort de saint Gabriel. Et croyez bien que c’était lui. J’ai su par mes voix que c’était saint Gabriel.

  7. [7]

    Jeanne n’est pas la seule qui nous ait informé de ces révélations qu’elle fit au roi. Un document précieux, la lettre du sire de Rotselaer, en date de fin avril 1429, mentionne ces prophéties et quelques autres avec des précisions auxquelles il n’y a rien à opposer. Voir Quicherat, Procès, IV, 425.

  8. [8]

    Aucun document ne dit ce qu’est devenue l’épée de Fierbois.

  9. [9]

    On verra plus bas saintes Catherine et Marguerite transmettre à Jeanne ce commandement.

  10. [10]

    Le signe qui fournit à Charles VII la preuve péremptoire que Jeanne lui était envoyée de Dieu pour lui être en aide, fut la révélation que la jeune vierge lui fit des trois prières qu’il avait adressées au ciel dans un moment où il n’espérait plus, et l’assurance qu’elle y joignit qu’il était le fils légitime de Charles VI. Seulement, la Pucelle ne voulut jamais, à aucun prix, faire connaître ce signe à ses juges. Elle ne s’exprima qu’en termes généraux et allégoriques. Voir Histoire complète de Jeanne d’Arc, chapitre VII : Le secret du roi.

  11. [11]

    Preuve qu’il s’agissait de convaincre Charles VII de la vérité de sa mission. Cette conviction fut l’effet de la révélation que nous venons de rappeler. Et c’est le changement immédiat qui se produisit chez le Dauphin qui avisa les personnages présents de la confiance que Jeanne avait obtenue.

  12. [12]

    Le Dauphin reçut aussi de l’archange saint Michel, comme l’héroïne va le dire, les lumières et grâces nécessaires pour établir sa ferme conviction. Ou bien s’agit-il de Jeanne elle-même, véritable ange, c’est-à-dire messagère, envoyée de Dieu, selon la signification propre du mot.

  13. [13]

    Voir, livre premier, chapitre X, p. 118. rapportée par le comte de Dunois, la scène dans laquelle Jeanne raconte à Charles VII la manière dont ses voix lui parlaient. Va, va, fille de Dieu, lui disaient-elles ; je serai à ton aide.

  14. [14]

    Jeanne a gardé le silence sur les autres endroits des environs de Domrémy où ses voix la visitaient. Elle nous apprend plus bas qu’elle était dans sa treizième année quand les saintes lui apparurent pour la première fois.

  15. [15]

    La Pucelle a dit de l’épée de Fierbois qu’elle ne la portait pas lorsqu’elle fut prise : mais elle avait avec elle son étendard, dit Monstrelet, lorsque avec ses gens, de Compiègne elle alla en belle ordonnance assaillir les premiers logis du Duc (Procès, t. IV, p. 439). L’étendard tomba entre les mains des anglo-bourguignons et fut détruit sans doute, comme tout ce qui appartenait à la Pucelle, de peur que le garder ne portât malheur aux Anglais.

  16. [16]

    Évidemment la scène que raconte Jeanne était visible pour elle, mais pour elle seule.

  17. [17]

    Jeanne avait annoncé à plusieurs reprises que le duc d’Orléans prisonnier reviendrait certainement d’Angleterre ; mais elle n’avait pas ajouté que cela adviendrait par son entremise à elle et de son vivant.

  18. [18]

    Minute française : que vous visitâtes ; texte latin : que vous ressuscitates.

  19. [19]

    Les historiens qui sont d’avis que la mission de l’envoyée de Dieu finissait à Reims et qu’après le sacre ses Voix ne s’occupaient presque plus d’elle, feront bien de peser le sens et la valeur de ces textes. Il leur faudra du courage pour persister dans leur sentiment.

  20. [20]

    Les juges de Rouen dénaturent les faits lorsqu’ils représentent Jeanne se précipitant du haut de la tour de Beaurevoir. La prisonnière ne se précipita pas, elle tenta simplement de s’évader au moyen de linges noués ensemble et attachés à la fenêtre du donjon. Les linges se rompirent et Jeanne tomba.

  21. [21]

    An habuit tunc deliberationem cum suo Consilio, videlicet cum suis vocibus ?

  22. [22]

    L’assesseur Jean Lefèvre, professeur de théologie, fît observer à l’évêque de Beauvais que ce n’était pas là une question à poser à une simple jeune fille. L’évêque de Beauvais repartit aigrement : Vous, vous auriez mieux fait de vous taire. Peu de docteurs, assurément, eussent répondu de façon aussi admirable que cette fille des champs.

  23. [23]

    Cette mention de la reine indique, ce semble, que Marie d’Anjou avait fait à la Pucelle la même demande et reçu la même explication.

  24. [24]

    Ces questions sur l’habit d’homme, avec celles que nous avons rapportées plus haut, ne sont pas les seules que les juges aient posées à la Pucelle. Ils y reviennent à plusieurs reprises, tantôt en lui offrant de prendre un habit de femme, ce qui lui permettrait d’ouïr la messe (Procès, t. I, p. 176), tantôt en essayant de lui prouver qu’elle s’était rendue coupable d’une faute mortelle (Procès, t. I, p. 169). À ces arguties, la Pucelle oppose ces deux réponses : 1° Elle n’a pris l’habit d’homme que par commandement exprès de Dieu : 2° Elle est prête à le quitter dès que Dieu le lui commandera.

  25. [25]

    Et Jeanne pouvait ajouter : l’Église militante, celle qui n’est pas l’Église de P. Cauchon, ne le voudra certainement pas.

  26. [26]

    En songeant à la pensée secrète de l’évêque de Beauvais qui entend se substituer personnellement à l’Église militante et est décidé à ne tenir aucun compte de l’appel de Jeanne au Pape, la Pucelle ne fait ici que redire le mot des Apôtres au sanhédrin : Si justum est in conspectu Dei vos potius audire quam Deum judicate. (Actes, IV, 19.) À ce point de vue, le mot Notre sire Dieu premier servi est admirable.

  27. [27]

    Quelques assesseurs, touchés de la bonne foi de l’accusée, l’éclairèrent sur cette question périlleuse. Jeanne alors déclara se soumettre au Concile de Bâle qui allait se réunir. Mais l’évêque de Beauvais ne permit pas qu’on prit acte de sa soumission. (Procès, t. II, 4, 304, 349, 350.)

  28. [28]

    Revue des Deux Mondes du 1er juin 1910, p. 484.

  29. [29]

    Sur la mission de la Pucelle et les problèmes qui s’y rattachent, nous nous permettrons de renvoyer à notre Étude critique, 4e série : Jeanne d’Arc et sa mission d’après les documents. Conférences données en 1909 à l’institut catholique de Paris. In-12, G. Beauchesne, 117, rue de Rennes, éditeur.

  30. [30]

    Anatole France, Vie de Jeanne d’Arc, t. I, p. 54.

  31. [31]

    Henri Wallon, Jeanne d’Arc, t. I. p. 83, 84.

  32. [32]

    Pour les questions que le sujet des Voix de la Pucelle soulève, on les trouvera présentées avec les développements voulus dans les deux ouvrages cités plus haut.

  33. [33]

    Au temps de la Pucelle, on nommait couramment faux Français les sujets du royaume qui soutenaient la cause anglaise.

  34. [34]

    Anatole France, Vie de Jeanne d’Arc, t. II, p.383 et suiv.

  35. [35]

    Au nom de M. Luchaire, nous pourrons joindre le nom d’un membre de l’Académie française, M. Gabriel Hanotaux, qui, sans entrer dans la discussion, se range aux conclusions du savant professeur de la Sorbonne. L’étude de M. Hanotaux sur la Pucelle est une rectification courtoise des idées du dernier académicien, biographe de Jeanne, M. A. France.

  36. [36]

    Article de la Grande Revue, mars 1908, p. 214.

  37. [37]

    Ibid.

  38. [38]

    Ibid., p. 215.

  39. [39]

    Ibid.

  40. [40]

    Chronique de la Pucelle, dans Quicherat, Procès, t. IV, p. 208-209.

  41. [41]

    L’Abréviateur du Procès, dans Quicherat, Procès, t. IV, p. 238-259. Voir aussi le Miroir des femmes vertueuses, ibid., p. 271-272 ; et Pierre Sala, ibid., p. 280.

  42. [42]

    Procès, t. III, p. 103.

  43. [43]

    Procès, t. III, p. 209.

  44. [44]

    Ibid.

  45. [45]

    Chronique de la Pucelle, loco citato.

  46. [46]

    Procès, t. V. p. 133.

  47. [47]

    … plura alia quæ rex penes se tenet secreta. (Procès, t. IV. p. 426.)

  48. [48]

    Procès, t. IV, p. 256-266.

  49. [49]

    Procès, t. IV, p. 257.

  50. [50]

    Procès, t. IV, p. 270-272.

  51. [51]

    Procès, t. IV, p. 277-281.

  52. [52]

    Cinquième interrogatoire public, Procès, t. I, p. 90.

  53. [53]

    Procès, t. I, p. 73, 120, 121.

  54. [54]

    Procès, t. I, p. 142.

  55. [55]

    Procès, t. I, Réquisitoire, art. XVIII.

  56. [56]

    Les interrogatoires dans lesquels il est particulièrement question de la couronne remise au Roi et considérée comme signe établissant la mission de Jeanne de par Dieu, sont : le cinquième interrogatoire public (Procès, t. I, p. 90-91) ; — le deuxième interrogatoire de la prison ou huitième séance (ibid., p. 126) ; — le quatrième ou dixième séance (ibid., p. 140-144). Voir aussi le deuxième des douze articles (ibid., p. 330-331).

  57. [57]

    Vallet de Viriville, Procès de condamnation de Jeanne d’Arc, p. 87, note 2 ; p. 88, note 1.

  58. [58]

    Procès, t. III, p. 103.

  59. [59]

    Henri Martin, Jeanne d’Arc, p. 42, 43, 322, in-12, Hachette, 1857.

  60. [60]

    Andrew Lang, La Jeanne d’Arc de M. Anatole France, p. 162-163, in-16, Paris, 1909.

  61. [61]

    Cet Appendice développe et complète la Note explicative des pages 166, 167.

  62. [62]

    Procès, t. I, p. 12, 13.

  63. [63]

    Pierre Lanéry d’Arc, Mémoires et consultations en faveur de Jeanne d’Arc, in-8°, A. Picard, 1889.

  64. [64]

    Op. cit., p. 192.

  65. [65]

    Procès, t. III, p. 161.

  66. [66]

    Procès, t. III, p. 134 : Ut dicebatur, Johanna capta fuit in diœcesi Belvacensi…

  67. [67]

    Procès, t. III, p. 57 : Quia erat episcopus Belvacensis in cujus territorio ipsa Johanna fuerat capta et apprehensa.

  68. [68]

    Procès, t. III, p. 185 : Dicebatur…

  69. [69]

    Procès, t. III, p. 182, 183.

  70. [70]

    Procès, t. I, p. 18.

  71. [71]

    Procès, t. I, p. 11.

  72. [72]

    Procès, t. II, p. 64.

  73. [73]

    Livre I, p. 161 et suiv.

  74. [74]

    Ms., livre 2e, f. 8.

  75. [75]

    Pour ne citer que Michelet, il s’exprime ainsi dans son Histoire de France, t. V, p. 115 : Il se trouva fort à point, — pour imposer le choix de l’évêque de Beauvais comme juge — que la Pucelle avait été prise sur la limite du diocèse de Cauchon : non pas, il est vrai dans le diocèse même ; mais on espéra faire croire qu’il en était ainsi.

  76. [76]

    Procès, t. I, p. 116-117.

  77. [77]

    Aperçus nouveaux, p. 89.

  78. [78]

    Livre I, p. 161.

  79. [79]

    Ouvrage cité, p. 251-253.

  80. [80]

    Bibliothèque de Compiègne, B. P. 9., fol. 5 (en parchemin).

  81. [81]

    Bibliothèque nationale, Picardie XX. Ms. f. 372, v° et suiv. — Dom Bertheaud.

  82. [82]

    In-12 de 29 pages, Soissons, 1909.

  83. [83]

    Chanoine Joseph Ledouble, op. cit., p. 25.

  84. [84]

    Nous disons mission historique, afin de la distinguer de la mission personnelle de l’Envoyée de Dieu, qui avait pour objet sa propre sanctification.

  85. [85]

    Voir son Histoire, livre I, p. 138.

  86. [86]

    Revue des questions historiques, t. II, année 1867.

  87. [87]

    Aperçus nouveaux, p. 44. — L’auteur fait observer qu’il se sert à dessein de cette brutale expression. Et Henri Martin l’approuve pleinement (Histoire de France t. VI, p. 196 et suiv.). Les deux historiens ont fait erreur : la mission de la Pucelle n’a pas été manquée ; on verra qu’elle a été de tout point accomplie.

  88. [88]

    R. P. Ayroles, La Pucelle devant l’Église de son temps, p. 78-79, 655, — La vierge guerrière, p. 118-136.

  89. [89]

    De Beaucourt, cité plus haut.

  90. [90]

    Voir sur ce sujet la première série de nos études critiques, Les visions et les voix, chap. XVII.

  91. [91]

    Aperçus nouveaux, p. 75.

  92. [92]

    À la vérité, la Chronique de la Pucelle et le Journal du siège prêtent à Jeanne des paroles que Dunois ne mentionne pas. Et dit oultre (Jeanne) auxdits seigneurs : J’ai accomply ce que Messire (mon Seigneur) m’a commandé, de lever le siège d’Orléans et faire sacrer le gentil Roy. Je voudrais bien qu’il voulust me faire ramener auprès mes père et mère, et garder leurs brebis et bestail, et faire ce que je saoulais faire. — Et quand lesdits seigneurs ouyrent ladite Jeanne ainsi parler, et que les yeux au ciel remercioit Dieu, ils crurent mieux que c’estoit chose venue de par Dieu qu’autrement. (Chronique de la Pucelle, p. 326 ; Journal du siège, p. 116-117.) — On pourrait mettre en question l’authenticité de la phrase que les deux chroniques ajoutent à la déposition de Dunois. Mais en cette phrase, fût-elle d’une authenticité inattaquable, jamais on n’y découvrira l’aveu que la mission de la Pucelle finit au sacre de Reims.

  93. [93]

    C’est ce que marque le titre d’un tout petit livre fort répandu à la fin du XVe siècle. On y lit : Mirouer des femmes vertueuses : l’histoire admirable de Jehanne la Pucelle, laquelle par révélation divine et par grand miracle fut cause de expulser les Anglais tant de France, Normandie, que aultres lieux circonvoisins. (Procès, t. IV, p. 207.)

  94. [94]

    Edmond Richer, op. cit., livre I, fol. 35 verso.

  95. [95]

    Pour de plus amples données sur ce sujet, voir notre étude critique : Jeanne d’Arc et sa mission d’après les documents, in-12, Paris, 1909, G. Beauchesne.

  96. [96]

    Paul Bourget, Réponse au discours de réception de M. André Theuriet.

  97. [97]

    Jean-Charles Chapellier, Étude historique et géographique sur Domrémy, pays de Jeanne d’Arc (1890), p. 10.

  98. [98]

    In-8°, Saint-Dié, 1890.

  99. [99]

    Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. 181.

  100. [100]

    In-8°, Paris, 1878.

  101. [101]

    Chap. I-III, 1891, in-12, Nancy.

  102. [102]

    Abel Desjardins, Vie de Jeanne d’Arc, p. 10, in-8°, Paris, 1895.

  103. [103]

    Guido Görres, Vie de Jeanne d’Arc, p. 13, in-8°, Paris, 1886.

  104. [104]

    Et faciebat apud arborem serta pro imagine beatæ Mariæ de Domrémy. (Procès, t. I. p. 67.)

  105. [105]

    Petit in-32 de 85 pages, Nancy, 1878.

  106. [106]

    Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. 25, 32.

  107. [107]

    Ibid., p. 25-26.

  108. [108]

    Archives nationales, sect. hist. KK 31-32, fol. 90.

  109. [109]

    Pater vocabatur Jacobus d’Arc, dit-elle, Procès, t, 1, p. 46. — Ibid., p. 191.

  110. [110]

    Broch. in-8° de 50 pages, Paris, 1854.

  111. [111]

    P. 12, 13, Paris 1903,

  112. [112]

    Joan of Arc, p. 19, note 2.

  113. [113]

    Charles du Lys, Traité sommaire. — Dans l’édition de 1610, Charles du Lys avait fait naître Jacques d’Arc à Sermaize. Dans l’édition de 1628, il reconnut son erreur. — Voir sur ce sujet Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy, p. 26, 27.

  114. [114]

    Ernest de Bouteiller et Gabriel de Braux, Nouvelles recherches sur la famille de Jeanne d’Arc, introduction, p. X.

  115. [115]

    E. de Bouteiller et G. de Braux, Nouvelles recherches sur la famille de Jeanne d’Arc, p. XII-XIII. — Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII, t. II, p. 43.

  116. [116]

    Op. cit., p. 7.

  117. [117]

    Op. cit., p. 28.

  118. [118]

    Quicherat, Procès, t. V, p. 83. — Valéran parle-t-il ici en poète ou en historien ?

  119. [119]

    Extrait d’un registre paroissial de l’an 1490, cité par MM. E. de Boutellier et G. de Braux dans leur ouvrage la Famille de Jeanne d’Arc, p. 181, 182.

  120. [120]

    Acte retrouvé par M. Jean Chapellier et publié en janvier-février dans le Journal de la Société archéologique lorraine.

  121. [121]

    E. de Bouteiller et G. de Braux, Nouvelles recherches sur la famille de Jeanne d’Arc, p. 185-186.

  122. [122]

    Chapellier, Documents inédits de l’Histoire des Vosges, t. VIII, p. 72.

  123. [123]

    Siméon Luce, op. cit., p. 40.

  124. [124]

    Siméon Luce, op. cit., p. 159-161.

  125. [125]

    Chapellier, Documents inédits de l’Histoire des Vosges, t. VIII, p. 72.

  126. [126]

    Jacques d’Arc, père de la Pucelle, p. 23-28, Orléans, Herluison, 1885.

  127. [127]

    E. de Bouteiller et G. de Braux, Nouvelles recherches sur la famille de Jeanne d’Arc, p. 263-268.

  128. [128]

    E. de Bouteiller et G. de Braux, Nouvelles recherches sur la famille de Jeanne d’Arc, p. 62 : Enquête du 8 octobre 1455.

  129. [129]

    La famille de Jeanne d’Arc dans l’Orléanais, p. 62-69.

  130. [130]

    E. de Bouteiller et G. de Braux, Nouvelles recherches sur la famille de Jeanne d’Arc, p. 17.

  131. [131]

    La vérité sur Jeanne d’Arc, par Francis André. Paris, in-18, Chamuel, 1895.

  132. [132]

    E. de Bouteiller et G. de Braux, Nouvelles recherches sur la famille de Jeanne d’Arc, p. XI-XII.

  133. [133]

    Op. cit., chap. III.

  134. [134]

    La famille de Jeanne d’Arc, p. 78-83.

  135. [135]

    P. XIII, XIV, 109.

  136. [136]

    E. de Bouteiller et G. de Braux, La famille de Jeanne d’Arc, p. 93. 169-170 ; — Nouvelles recherches, Introduction, p. XI.

  137. [137]

    Boucher de Molandon, Un oncle de Jeanne d’Arc oublié.

  138. [138]

    Nouvelles recherches, p. XC.

  139. [139]

    Boucher de Molandon, La famille de Jeanne dans l’Orléanais, p. 124-125

  140. [140]

    Nouvelles recherches, p. XIX.

  141. [141]

    Traité sommaire, p. 8.

  142. [142]

    Nouvelles recherches, p. 14-15.

  143. [143]

    Nouvelles recherches, p. XX-XXI.

  144. [144]

    Nouvelles recherches, p. 15, 16.

  145. [145]

    E. de Bouteiller et G. de Braux, Nouvelles recherches sur la famille de Jeanne d’Arc, p. 8 : Enquête des 2-3 novembre 1476.

  146. [146]

    Nouvelles recherches, p. 51, 54, 56.

  147. [147]

    Nouvelles recherches, p. XXI-XXV.

  148. [148]

    Boucher de Molandon, La Famille de Jeanne d’Arc dans l’Orléanais, p. 144-147.

  149. [149]

    Boucher de Molandon, La famille de Jeanne d’Arc dans l’Orléanais, p. 15.

  150. [150]

    Les comptes de la ville d’Orléans, des quatorzième et quinzième siècles, p. 4, note 1. ln-8°, Orléans, Herluison, 1880.

  151. [151]

    Boucher de Molandon, La famille de Jeanne d’Arc dans l’Orléanais, p. 6, 32-33.

  152. [152]

    E. de Bouteiller et G. de Braux, Nouvelles recherches, p. XVI.

  153. [153]

    Ibid., p. 42-43.

  154. [154]

    Boucher de Molandon, La famille de Jeanne d’Arc dans l’Orléanais, p. 104, note 1.

  155. [155]

    E. de Bouteiller et G. de Braux, Nouvelles recherches, p. XIV.

  156. [156]

    Boucher de Molandon, La famille de Jeanne d’Arc dans l’Orléanais, p. 19-30.

  157. [157]

    Op. cit., p. 45-46.

  158. [158]

    Quicherat, Procès, t. V., p. 278-279 ; — Pierre Lanéry d’Arc et Lucien Jeny, Jeanne d’Arc en Berry, p. 93.

  159. [159]

    Boucher de Molandon, La famille de Jeanne d’Arc dans l’Orléanais, p. 22.

  160. [160]

    Nouvelles Recherches, p. XVI, 20 ; — La famille de Jeanne d’Arc dans l’Orléanais, p. 114.

  161. [161]

    Boucher de Molandon, La famille de Jeanne d’Arc dans l’Orléanais, p. 104, note 2.

  162. [162]

    P. 27-28.

  163. [163]

    Chap. VII.

  164. [164]

    P. 91-260.

  165. [165]

    Histoire de Jeanne d’Arc, dite la Pucelle d’Orléans, in-12, Amsterdam ; 1759.

  166. [166]

    Le Brun de Charmettes, Histoire de Jeanne d’Arc, t. I. Discours préliminaire, p. III, Paris, 1817.

Références

  1. [1]

    Procès, t. l, p. 72. — Le texte que nous suivons est celui de l’édition de Jules Quicherat, Procès, tome I : nous en désignerons constamment la page. Quant au livre II de Richer, nous nous contenterons d’indiquer les séances.

  2. [2]

    P. 73.

  3. [3]

    P. 52.

  4. [4]

    P. 109.

  5. [5]

    P. 274.

  6. [6]

    P. 73.

  7. [7]

    P. 73. — Richer, séances II, IV, XIV.

  8. [8]

    P. 171, 52. — Richer, loc. cit.

  9. [9]

    P. 52, 53.

  10. [10]

    P. 54.

  11. [11]

    P. 55.

  12. [12]

    P. 56, 57. — Richer, séance II.

  13. [13]

    P. 73, 74.

  14. [14]

    P. 73. — Richer, séance IV.

  15. [15]

    P. 129.

  16. [16]

    P. 131, 132.

  17. [17]

    P. 127, 128.

  18. [18]

    P. 129. — Richer, séances VIII, IX.

  19. [19]

    P. 90, 173.

  20. [20]

    P. 173 et suiv..

  21. [21]

    P. 89.

  22. [22]

    P. 89, 90.

  23. [23]

    P. 83.

  24. [24]

    P. 93.

  25. [25]

    P. 173, 174. — Richer, séances V, VI, XIV.

  26. [26]

    P. 75.

  27. [27]

    P. 73.

  28. [28]

    P. 183, 184.

  29. [29]

    P. 78, 79. — Richer, séances IV, XIV.

  30. [30]

    P. 75, 76. — Richer, séance IV.

  31. [31]

    P. 78. — Richer, séance IV.

  32. [32]

    P. 120-122.

  33. [33]

    P. 126.

  34. [34]

    P. 126.

  35. [35]

    P. 130.

  36. [36]

    P. 126, 127.

  37. [37]

    P. 144, 145.

  38. [38]

    Richer, séances VIII, IX.

  39. [39]

    P. 130. — Richer, séance VIII.

  40. [40]

    P. 170.

  41. [41]

    P. 172.

  42. [42]

    P. 70.

  43. [43]

    P. 71, 72.

  44. [44]

    P. 85.

  45. [45]

    P. 86.

  46. [46]

    P. 87. — Richer, séance V..

  47. [47]

    P. 127.

  48. [48]

    P. 169.

  49. [49]

    P. 153. — Richer, séances VIII, XI.

  50. [50]

    P. 128.

  51. [51]

    P. 153.

  52. [52]

    P. 154. — Richer, séances VIII, XI.

  53. [53]

    P. 117.

  54. [54]

    P. 117 ; 181-183

  55. [55]

    P. 97. — Richer, séance VII, XV, VI.

  56. [56]

    P. 90.

  57. [57]

    Richer, séances V, X.

  58. [58]

    P. 139-144.

  59. [59]

    P. 79.

  60. [60]

    P. 133, 134. — Richer, séances IV, IX.

  61. [61]

    P. 102.

  62. [62]

    P. 105, 106. — Richer, séance VI.

  63. [63]

    P. 106-109. — Richer, séance VI.

  64. [64]

    P. 114-115.

  65. [65]

    P. 116. — Richer, séance VII.

  66. [66]

    P. 150-152. — Richer, séance XI.

  67. [67]

    P. 166-168.

  68. [68]

    P. 168.

  69. [69]

    P. 89, 169.

  70. [70]

    P. 172. — Richer, séance XIII.

  71. [71]

    P. 185-187.

  72. [72]

    P. 93.

  73. [73]

    P. 274, 275.

  74. [74]

    P. 187. — Richer, séance XV.

  75. [75]

    P. 45.

  76. [76]

    P. 79, 80.

  77. [77]

    P. 88.

  78. [78]

    P. 64.

  79. [79]

    P. 55.

  80. [80]

    P. 133.

  81. [81]

    Richer, livre I, loco supra citato.

  82. [82]

    Procès, t. III, p. 5, 108.

  83. [83]

    Procès, t. III, p. 98, 99.

  84. [84]

    Procès, t. III, p. 219-220.

  85. [85]

    Procès, t. I. p. 45.

  86. [86]

    P. 50, 51. — Richer, séance I, II.

  87. [87]

    P. 61-63.

  88. [88]

    P. 71, 140. — Richer, séance III, IV, X.

  89. [89]

    P. 63, 64. — Richer, séance III.

  90. [90]

    P. 53.

  91. [91]

    P. 65-68.

  92. [92]

    P. 161.

  93. [93]

    P. 94-96.

  94. [94]

    P. 230.

  95. [95]

    P. 179 — Richer, séances XII, VI, XIV.

  96. [96]

    P. 114-117. Richer, séance VII.

  97. [97]

    P. 146, 57.

  98. [98]

    P. 146, 109. — Richer, séance II, X, VI.

  99. [99]

    P. 127.

  100. [100]

    179, 57, 259. — Richer, séance XIV, II.

  101. [101]

    P. 324-326.

  102. [102]

    P. 184, 185. — Richer, séance XV.

  103. [103]

    Procès, t. I, p. 444-446 et t. II, p. 328, 358

  104. [104]

    P. 94.

  105. [105]

    P. 155.

  106. [106]

    P. 176.

  107. [107]

    P. 156.

  108. [108]

    P. 137. — Richer, séance X.

  109. [109]

    P. 278-280.

  110. [110]

    P. 394.

  111. [111]

    P. 293-294.

  112. [112]

    P. 293.

  113. [113]

    P. 251.

  114. [114]

    P. 383.

  115. [115]

    P. 61.

  116. [116]

    P. Richer, séance III, XIV.

  117. [117]

    P. 174-176. — Richer, séance XIV.

  118. [118]

    P. 183-184. — Richer, séance XV.

  119. [119]

    P. 154-155.

  120. [120]

    P. 62.

  121. [121]

    P. 101. — Richer, séance VI.

  122. [122]

    Procès, t. I, p. 210.

  123. [123]

    P. 241.

  124. [124]

    P. 84-83. — Richer, séance V.

  125. [125]

    P. 174,175. — Richer, séance XIV.

  126. [126]

    P. 87-88. — Richer, séance V.

  127. [127]

    P. 231-232.

  128. [128]

    P. 233-234.

  129. [129]

    P. 177. — Richer, séance XIV.

  130. [130]

    Procès, t. II, p. 437, 438, 449.

  131. [131]

    Procès, t. III, p. 204.

  132. [132]

    Procès, t. V, p. 117, 118.

  133. [133]

    Procès, t. V, p. 132.

  134. [134]

    Procès, t. IV, p. 235.

  135. [135]

    Procès, t. IV, p. 168, 169.

  136. [136]

    Procès, t. III, p. 92.

  137. [137]

    Procès, t. III, p. 92.

  138. [138]

    Procès, t. III, p. 110, 111.

  139. [139]

    Procès, t. III, p. 108, 109.

  140. [140]

    Procès, t. III, p. 3.

  141. [141]

    Procès, t. III, p. 108.

  142. [142]

    Procès, t. III, p. 98, 99.

  143. [143]

    Procès, t. III, p. 12.

  144. [144]

    Procès, t. I, p. 73.

  145. [145]

    Procès, t. III, p. 218.

  146. [146]

    Procès, t. III, p. 75.

  147. [147]

    Procès, t. I, p. 51.

  148. [148]

    Procès, t. II, p. 436.

  149. [149]

    Procès, t. I, p. 17.

  150. [150]

    Procès, t. II, p. 62, 154.

  151. [151]

    Procès, t. III, p. 170.

  152. [152]

    Procès, t. I, p. 71-72, 127, 132, 133, 134.

  153. [153]

    Procès, t. I, p. 74.

  154. [154]

    Procès, t. I, p. 129.

  155. [155]

    Procès, t. II, 446, 459, 432.

  156. [156]

    Procès, t. I, p. 53 ; t. II, p. 436.

  157. [157]

    Procès, t. II, p. 456, 436.

  158. [158]

    Procès, t. III, p. 17.

  159. [159]

    Procès, t. III, p. 4.

  160. [160]

    Procès, t. III, p. 99.

  161. [161]

    Procès, t. III, p. 205 : Dixit guod Anglici essent destructi.

  162. [162]

    Procès, t. I, p. 240.

  163. [163]

    Procès, t. I, p. 39.

  164. [164]

    Procès, t. I, p. 231, 232.

  165. [165]

    Procès, t. I, p. 87.

  166. [166]

    Procès, t. I, p. 178.

  167. [167]

    Procès, t. I., p. 84, 174, 178.

  168. [168]

    Ibid.

  169. [169]

    Procès, t. II, 122.

  170. [170]

    Procès, t. I, p. 56, 108.

  171. [171]

    Procès, t. V, p. 120 ; t. IV, p. 104.

  172. [172]

    Procès, t. II, p. 436, 437.

  173. [173]

    Procès, t. I, p. 240.

  174. [174]

    Procès, t. I., art. XXV du Réquisitoire, p. 243.

  175. [175]

    Procès, t. I., p. 233.

  176. [176]

    Lettre aux Anglais.

  177. [177]

    Procès, t. I., p. 394.

  178. [178]

    Procès, t. IV, p. 309-310.

  179. [179]

    Procès, t. IV, p. 309-310.

  180. [180]

    Procès, t. I, p. 144.

  181. [181]

    Procès, t. III, p. 14-15. Déposition de Dunois.

  182. [182]

    Procès, t. I, 127, 169 et passim.

  183. [183]

    Procès, t. I, p. 135.

  184. [184]

    Procès, t. I, p. 147.

  185. [185]

    Procès, t. III, p. 324.

  186. [186]

    Procès, t. I, p. 191.

  187. [187]

    Procès, t. II, p. 75, 82, 95, 140, etc.

  188. [188]

    Procès, t. V, p. 150, 151.

  189. [189]

    Histoire de la Pucelle, livre IV, folio 109 verso.

  190. [190]

    Procès, t. V, pp. 219-221.

  191. [191]

    Procès, t. II, p. 395, 403 : non erant multum divites.

  192. [192]

    Procès, t. II, p, 401 : quamvis essent pauperes.

  193. [193]

    Procès, t. II, p. 398. 430.

  194. [194]

    Procès, t. II, p. 413.

  195. [195]

    Procès, t. V, p. 228.

  196. [196]

    Procès, t. V, p. 229-231.

  197. [197]

    Procès, t. V, p. 231.

  198. [198]

    Procès, t. II, p. 246.

  199. [199]

    Procès, t. II, p. 433.

  200. [200]

    Procès, t. II, p. 439.

  201. [201]

    Procès, t. III, p. 15 : cum sorore et fratribus meis.

  202. [202]

    Procès, t. V, p. 150.

  203. [203]

    Procès, t. II, p. 443 : Johanna articulata erat de parentela Johannæ uxoris suæ.

  204. [204]

    Procès, t. V, p. 275.

  205. [205]

    Procès, t. V, p. 326.

  206. [206]

    Procès, t. V, p. 279.

  207. [207]

    Procès, t. V, p. 210.

  208. [208]

    Procès, t. V, p. 228.

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