Tome II : Appendices du tome II
391Appendices de l’éditeur, et éclaircissements
Appendice premier
De Pierre Cauchon, évêque de Beauvais et juge de Jeanne d’Arc.
Notice biographique
Une histoire dans laquelle l’évêque de Beauvais, qui a jugé, et condamné Jeanne d’Arc, est à chaque page nommé, ne peut pas laisser le lecteur dans l’ignorance des faits caractéristiques de la vie de ce personnage Nous allons les exposer brièvement sous forme de simples notes biographiques.
I. De la naissance de Pierre Cauchon à son élévation à l’évêché de Beauvais (1371-1420).
Pierre Cauchon, chanoine de Reims, de Chartres, de Châlons, de Beauvais, archidiacre de Chartres et de Châlons, référendaire du Pape, bénéficier de Saint-Clair, au diocèse de Bayeux, chapelain à Dijon de la chapelle des ducs de Bourgogne1
, évêque de Beauvais, puis de Lisieux, naquit vers 1371, à Reims ou aux environs de Reims, et mourut à Rouen, dans l’hôtel qu’y possédaient les évoques de Lisieux, en 1442.
On infère la date de sa naissance de l’âge qu’il avait lorsqu’il fut nommé chanoine de Reims : d’après les Archives de cette ville, il le fut en 1409, et il était âgé de trente huit ans. Il avait donc 392soixante ans environ lorsqu’il fil le procès de la Pucelle, et soixante et onze lorsqu’il mourut. Une famille noble du nom de Cauchon était établie à Reims depuis 1278. Pierre Cauchon appartenait-il ou non à cette famille ? C’est une question sur laquelle les érudits se divisent.
Une particularité montrerait qu’il n’y appartenait pas :
C’est que les armes des Cauchon de Reims et celles de Cauchon évêque de Beauvais étaient absolument dissemblables.
Juvénal des Ursins, qui succéda à Pierre Cauchon sur le siège de Beauvais et qui fut plus tard archevêque de Reims, dit que le juge de Jeanne était de naissance obscure et fils d’un vigneron des environs de Reims
.
C’est à l’Université de Paris que Pierre Cauchon fit ses études et prit ses grades. En janvier 1398, il était reçu licencié en décret. En 1403, il était étudiant de sixième année en théologie. Ce qui ne l’empêchait pas de cumuler la cure de l’église paroissiale d’Égriselles, au diocèse de Sens, avec un canonicat et une prébende dans l’église de Châlons, et de solliciter un bénéfice du chapitre de Reims. Il prit aussi le grade de maître ès arts, et exerça en 1403 les hautes fonctions de Recteur de l’Université.
Il n’y a qu’une voix chez les contemporains sur son savoir, sa connaissance profonde du droit et son habileté comme praticien. La manière dont il a conduit le procès de Rouen prouve qu’il méritait bien cette réputation ; car son savoir et son habileté n’ont été égalés que par son absence de scrupules et son incroyable audace. Oui, incroyable, car Jules Quicherat et son école n’y ont pas cru.
Comme les grands ambitieux, Pierre Cauchon demanda à la politique les succès et les honneurs dont il était avide. Sa fortune commença par la faveur des Cabochiens ; elle s’accrut ensuite par la confiance illimitée de la famille de Lancastre2.
En 1407, il fit partie de l’ambassade que le roi de France envoya aux deux papes en présence, Grégoire XII et Benoît XIII, pour en finir avec le schisme.
Chanoine de Reims en février 1409, Cauchon fut investi des fonctions de vidame de la même église et les remplit pendant dix ans.
À partir de 1411, on voit le futur évêque de Beauvais prendre position en faveur du duc de Bourgogne, Jean sans Peur, et se mettre à la tête des universitaires bourguignons. Ses violences lui valurent d’être condamné, à la paix d’Auxerre (1412), avec les personnages accusés d’avoir fomenté les troubles de la capitale.
393En 1413, année qui voit l’avènement des Cabochiens, Pierre Cauchon fut l’un des meneurs de la troupe d’émeutiers qui se rua sur les hôtels de Guyenne et d’Artois, pénétra dans la chambre même du Dauphin et se saisit de ses officiers3.
Les Armagnacs étaient revenus au pouvoir en 1414. Cauchon fut banni de Paris le 14 mai, pour la part qu’il avait prise aux violences des Cabochiens. L’ordonnance du bannissement qualifie les personnages condamnés de traîtres, infâmes, homicides, rebelles, criminels de lèse-majesté4
.
En dédommagement de cette condamnation, le duc Jean l’envoya au concile de Constance en 1415, avec le titre d’ambassadeur. Cauchon ne se contenta pas de ce titre : il se présenta au concile en qualité d’aumônier de Jean sans Peur et de délégué du chapitre de Beauvais, dont il était chanoine.
Les instructions secrètes données à l’ambassadeur du duc de Bourgogne le chargeaient de détourner le concile de condamner le cordelier normand Jean Petit, l’apologiste du meurtre du duc d’Orléans, et ses doctrines en matière de tyrannicide. Sur les instances de Gerson, ces doctrines venaient d’être condamnées à Paris (novembre 1413, février 1414). Pierre Cauchon ne put amener les pères du concile à garder le silence. La condamnation du tyrannicide fut confirmée ; mais ce que Pierre Cauchon et Martin Porée, évêque d’Arras, obtinrent de la commission de la foi, c’est l’annulation de la sentence du concile de Paris.
Cependant le futur évêque de Beauvais ne cessait d’ajouter les honneurs aux honneurs, les bénéfices aux bénéfices. Nommé maître des requêtes en 1418, comme récompense de sa conduite au concile, il plaidait la même année pour obtenir la prévôté de Lille, vacante par la mort de Jean de Montreuil. En 1419, il parvenait à l’obtenir. On voit à cette occasion l’Université de Paris adresser une supplique au Pape à l’effet d’autoriser Pierre Cauchon à réunir divers bénéfices incompatibles, à titre de récompense pour les travaux entrepris et les souffrances endurées dans l’intérêt et au service de l’Église5. Cette même année 1419, il devenait référendaire du pape Martin V.
Après le traité de Troyes (21 mai 1420), Cauchon fut plus que jamais l’homme du duc de Bourgogne et des Anglais, ses alliés. Le 1er décembre 1420, Henri V d’Angleterre, époux de Catherine, fille 394de Charles VI, régent et héritier de la couronne de France, faisait avec Isabeau de Bavière et Charles VI, son entrée solennelle dans la ville de Paris.
L’évêché de Paris étant devenu vacant par la mort de Gérard de Montaigu, le monarque anglais chargea Pierre Cauchon de négocier avec le chapitre, afin qu’il choisit un prélat dévoué à la cause anglaise. Pierre Cauchon échoua dans cette négociation. Henri V ne lui en tint pas rigueur. À la fin de cette même année 1420, Cauchon était nommé à l’évêché de Beauvais.
II. Pierre Cauchon, évêque-comte de Beauvais et Pair ecclésiastique du royaume (1420-1429).
L’évêque qui rendait par sa mort le siège vacant était Bernard de Chévenon. Pierre Cauchon ne fut pas son successeur immédiat : ce fut un certain Eustache de Laître, qui, élu par le chapitre, mourut avant d’avoir reçu ses bulles. Comment Pierre Cauchon fut-il élu ? On ne le sait pas bien. Sans doute, la haute protection du roi d’Angleterre, du duc de Bourgogne et de l’Université de Paris y fut pour beaucoup. Nous avons, en effet, une lettre de l’Université dans laquelle elle recommande chaudement au chapitre de Beauvais son suppôt Pierre Cauchon6. Mais on ignore si le chapitre se rendit à l’appel de l’Université, ou bien si, se désintéressant de l’élection, il laissa au pape Martin V le soin de pourvoir à la vacance du siège.
Le nouvel évêque arriva à Beauvais le 12 janvier 1421. Il était accompagné de Henri, évêque de Tournai, et de Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne. Le duc de Bourgogne honora de sa présence la prise de possession du nouveau prélat. Partant de Paris après la feste de Noël, il s’en alla en la ville de Beauvais, à la feste et entrée de Messire Pierre Cauchon, moult enclin et affecté à la partie de Bourgogne7.
Les habitants de Beauvais beaucoup plus attachés au parti français qu’au parti anglo-bourguignon, firent au nouvel évêque une réception nullement enthousiaste, froide plutôt. Pour imposer et affermir son autorité, Pierre Cauchon ne recula pas devant les mesures de rigueur ; il ne ménagea pas même le chapitre. On le vit transformer en tribunal révolutionnaire la cour ecclésiastique de Beauvais8.
Cependant il prêchait la soumission 395au roi Henri. Lui-même ne négligeait aucune occasion de se rendre agréable et de faire la cour à ce prince.
Le 4 juin 1422, il assistait, dans l’hôtel de Nesles, au conseil qu’y tint le roi d’Angleterre.
L’évêque nommé par le chapitre de Paris, Jean Courtecuisse, s’étant installé à l’évêché, l’évêque de Beauvais fut chargé par le monarque anglais de faire des remontrances au chapitre. La conséquence de ces remontrances fut la translation de l’évêque Courtecuisse à l’évêché de Genève (juillet 1422).
Les sentiments français du chapitre de Paris étaient pour beaucoup dans la rancune que gardait à ses membres Pierre Cauchon ; mais il y avait aussi une question d’intérêt, question de celles sur lesquelles l’évêque de Beauvais était peu traitable. En mourant, l’évêque de Paris, Gérard de Montaigu, avait légué ses livres et ornements au chapitre. Cauchon trouva le moyen de se les approprier, moyennant une somme dérisoire. Il fallut que le chapitre présentât une requête motivée au Parlement pour rentrer en possession de ces objets9.
Peu de temps avant sa mort, le roi d’Angleterre députa l’évêque de Beauvais au sire Jacques d’Harcourt, capitaine du château du Crotoy pour le Dauphin, afin de le décider à remettre la place entre les mains du régent de France. Cauchon en fut pour ses frais d’éloquence ; le château du Crotoy demeura français.
Le 31 août 1422, le vainqueur d’Azincourt mourait au château de Vincennes. L’évêque de Beauvais assista à ses funérailles parmi les personnages les plus honorés.
Charles VI étant mort le 22 octobre suivant, Pierre Cauchon fut mis au nombre des exécuteurs testamentaires du feu roi, en compagnie des ducs de Bedford et de Bretagne, de l’évêque de Thérouanne et de plusieurs autres seigneurs.
Il eut bientôt gagné les bonnes grâces du nouveau régent de France, le duc de Bedford. En 1423 il devenait conseiller du roi Henri VI, aux appointements de 1,000 livres, et chancelier de la reine d’Angleterre. Cette même année, il était nommé conservateur des privilèges de l’Université de Paris, dignité qu’il garda dix ans.
Investi de charges si nombreuses, plus soucieux d’ailleurs de ses intérêts temporels que des choses spirituelles, l’évêque de Beauvais résidait peu en sa ville épiscopale. On le voyait beaucoup plus souvent à Paris et à Rouen, dont il convoitait le siège, qu’à Beauvais. En mars 1426, il prit part aux négociations qui eurent pour effet de dépouiller les évêques français du droit de conférer la plupart des bénéfices et de le transférer au Pape. Martin V le remercia de ses 396bons offices, ainsi que l’Université de Paris, qui avait secondé l’évêque de Beauvais en ses négociations.
Dans la lettre qu’il lui écrivait : vous nous trouverez toujours accueillant, disait le Pontife, et bien disposé en votre faveur et en faveur de votre église, en raison de vos fidèles services et de vos autres vertus10.
Voilà donc le duc de Bedford, l’Université et Pierre Cauchon faisant campagne contre les évêques du royaume. Ils s’uniront de même, plus tard, quand il sera question de juger la Pucelle.
En 1426 aussi, l’évêque de Beauvais interviendra, à Rouen, auprès du chapitre, à l’occasion de l’élévation de Jean de la Rochetaillée, archevêque de cette ville, à la dignité de cardinal. Les chanoines étaient d’avis que les deux dignités de cardinal et d’archevêque étaient incompatibles. Le duc de Bedford et le Pape étaient d’un avis contraire. Une sentence arbitrale, à laquelle prirent part l’évêque de Beauvais et celui de Thérouanne, autorisa l’archevêque de Rouen à recevoir le chapeau cardinalice. Il le reçut en l’église de Paris, le 25 février 1427. Mais il dut prendre ses mesures dans les délais fixés par les arbitres, pour se faire transférer à un autre siège. Cette translation eut lieu en 1429 ; le nouveau cardinal quitta Rouen pour Besançon.
En cette année 1429, paraissait Jeanne la Pucelle. Le 8 mai, le siège d’Orléans était levé. L’envoyée de Dieu s’apprêtait à marcher sur Reims. Elle y serait sûrement, disait-elle, dans le cours de l’été prochain. Dès le mois d’avril, cette prophétie était rendue publique. L’évêque de Beauvais, qui tenait à revoir Reims, n’attendit pas la date que Jeanne avait fixée. Avant la fin du printemps, il vint dans la ville du sacre. Le 23 mai, à la procession de la Fête-Dieu, il portait le Saint-Sacrement11.
Dans le courant du mois d’août 1429, sur la fin de la campagne de l’Île-de-France, les habitants de Beauvais se déclarèrent pour Charles VII.
Pierre Cauchon, impuissant à arrêter ce mouvement, dut quitter sa ville épiscopale — s’il n’en fut pas chassé — et se retirer à Rouen. Les biens de l’évêché furent mis sous séquestre et les revenus en furent perçus au nom du roi Charles. Le duc de Bedford ne voulut pas que son conseiller souffrit de cette saisie de son temporel ; il le lui reconstitua et il l’augmenta considérablement, en le chargeant de diverses missions, toutes généreusement rétribuées. Une quittance du 10 janvier 1430 (nouveau style), dont on conserve précieusement 397l’original, nous montre Pierre Cauchon reconnaissant avoir reçu la somme de 670 livres tournois, à l’occasion d’un voyage fait en Angleterre avec le cardinal d’Angleterre pour les affaires et besognes du roi
.
Il n’est pas douteux que l’évêque de Beauvais ne désirât vivement prendre sur le siège de Rouen la place du cardinal Jean de la Rochetaillée. Le concours du grand conseil d’Angleterre et du duc de Bedford lui était assuré. Mais il commit la maladresse d’entrer en conflit avec le chapitre, à l’occasion d’un impôt de 30,000 livres environ que le gouvernement anglais le chargea de lever sur le clergé de Normandie.
Pierre Cauchon s’étant avisé de fulminer des censures contre les récalcitrants, le chapitre lui reprocha d’avoir manqué à ses devoirs et appela de ses sentences au Pape et au Concile.
Ce conflit éclata en 1429. Il fallut du temps pour qu’il s’apaisât, et l’on arriva ainsi à l’année de la prise de la Pucelle à Compiègne.
Lorsque le duc de Bedford se fût décidé à faire faire à la captive un procès en cause de foi, l’évêque de Beauvais était tout désigné pour présider et mener ledit procès. Il était le protégé du régent ; il était plus Anglais que les Anglais eux-mêmes, réfugié dans une ville où ils étaient les maîtres, totalement d’ailleurs à leur dévotion
. De plus, chose nullement indifférente, ce prélat exerçait une grande autorité sur l’Université de Paris, étant son protecteur ou, comme on disait alors, le Conservateur de ses privilèges12
.
Avec l’évêque de Beauvais, les Anglais, ennemis de la Pucelle, avaient le juge qu’il leur fallait. Quoi qu’il en soit des qualités que ses amis ont louées en lui, Cauchon ne se révéla dans l’affaire de Jeanne, de l’aveu de Quicherat lui-même, que comme un homme passionné, artificieux et corrompu13
. Il fut, de plus, inhumain, cruel et faussaire : ce sont des choses à ne point oublier.
Dès que la Pucelle eût été prise à Compiègne, l’Université de Paris proposa au duc de Bedford de la faire juger en cause de foi et lui désigna Pierre Cauchon comme le juriste le plus capable de mener le procès selon les désirs de l’Angleterre. L’évêque de Beauvais ne fit aucune opposition. Il s’entremit même pour décider Jean de Luxembourg à livrer, moyennant une somme déterminée, sa prisonnière au roi Henri VI. Les négociations s’ouvrirent en juillet. Sur la fin d’août les deux partis tombèrent d’accord. Vers la mi-novembre 398l’affaire était réglée et Jeanne, remise entre les mains des Anglais, était conduite à Rouen où elle arrivait dans le courant de décembre. Le 9 janvier 1431 (nouveau style), l’évêque de Beauvais, quoique privé de la juridiction indispensable, ouvrait le procès.
III. Après le procès de Jeanne. — Pierre Cauchon, évêque de Lisieux (1431-1442).
Le lendemain du jour où la Pucelle fut brûlée vive, l’évêque de Beauvais officiait pontificalement dans la cathédrale de Rouen, et y célébrait la messe du Saint-Sacrement14.
Le duc de Bedford ne fut pas ingrat envers l’homme qui avait débarrassé l’Angleterre de son ennemie la plus redoutée. Il ne put pas ou ne crut pas devoir le faire nommer au siège archiépiscopal de Rouen ; mais il le combla d’honneurs et lui confia les missions les plus importantes.
En juillet 1431, il le désignait, avec l’évêque de Noyon, pour tenir les assises solennelles de l’Échiquier de Normandie, où la justice était rendue en dernier ressort. Presque en même temps, Cauchon était nommé avec l’évêque de Norwich, conseiller du roi pour juger une grave affaire. En septembre, il célébrait à Rouen les ordinations. Le jour du sacre de Henri VI dans la cathédrale de Paris, il y assistait avec Jean de Mailly, évoque de Noyon, en qualité de pair ecclésiastique ; et, la cérémonie achevée, il s’asseyait à la table du roi (décembre 1431).
C’est le 8 août 1432, que le pape Eugène IV, confirmant le choix qu’avait fait Martin V15, transféra Pierre Cauchon au siège de Lisieux. Conformément au cérémonial usité dans l’église de Lisieux, le nouvel évêque fut reçu par le chapitre à la porte de Paris. Après la harangue du doyen, il prêta serment, reçut la crosse et s’avança nu-pieds sous le dais jusqu’à la porte de la cathédrale où il remit ses chaussures16.
Circonstance digne de remarque, Pierre Cauchon fut remplacé sur le siège épiscopal de Beauvais par Jean Juvénal des Ursins, le futur archevêque de Reims, qui devait être délégué par le pape Calixte III, en 1455, pour instruire le procès canonique de révision 399du procès de Rouen, et qui, en 1456, prononça le jugement solennel de réhabilitation17.
Il est vraisemblable que, se conformant à un usage assez général en ce quinzième siècle, Pierre Cauchon confia l’administration du diocèse à ses vicaires généraux et à une sorte de coadjuteur que les documents désignent sous le nom d’évêque de Salabrion, car on le voit résider beaucoup plus à Rouen qu’à Lisieux. Ses fonctions de conseiller du roi d’Angleterre et ses relations avec le duc de Bedford l’y appelant souvent, il était plus simple pour lui d’y demeurer. L’évêque de Lisieux avait dans la cité rouennaise un manoir à lui et une sorte de cathédrale sur laquelle il avait seul juridiction (l’église de Saint-Cande-le-Vieux). À cette cathédrale se rattachait une cour ecclésiastique, un official, un promoteur, un chapitre et un territoire exempt de la juridiction de l’archevêque de Rouen, territoire qui ne comprenait pas moins de cinq paroisses.
Le manoir de l’évêque de Lisieux portait le nom d’hôtel Saint-Cande, et les restes en sont connus encore aujourd’hui sous le nom d’hôtel de Lisieux. Cauchon en fit sa résidence principale, surtout à la fin de sa vie, et c’est en cet hôtel qu’il mourut. Il eut ainsi la satisfaction de séjourner à Rouen, et de s’en croire, avec un peu de bonne volonté, comme le second archevêque. Mais, probablement, cette illusion ne suffit pas à son bonheur.
Les fonctions de Conservateur des privilèges de l’Université de Paris gênant le nouvel évêque de Lisieux pour les missions dont ne cessait de le charger le gouvernement anglais, il s’en démit et fit agréer comme son successeur l’évêque de Meaux.
En 1436, ces fonctions de Conservateur des privilèges apostoliques de l’Université étaient conférées au successeur même de Pierre Cauchon sur le siège de Beauvais, Jean Juvénal des Ursins, nommé plus haut18.
Suivons maintenant le nouvel évêque de Lisieux dans les principales de ses missions politiques et autres.
En 1433, un sauf-conduit du 15 août autorise Pierre Cauchon à se rendre à Calais avec vingt chevaux, pour assister à une entrevue qu’avait préparée le duc d’Orléans et qui n’aboutit pas.
Des lettres royales du 10 juillet 1434 et du 20 février 1435 le nomment député de l’Angleterre au concile de Bâle avec une indemnité de déplacement de 300 livres : il s’y rencontre avec Beaupère, Loiseleur, Thomas de Courcelles.
400En celle ville. Cauchon eut le désagrément d’être avisé par l’évêque de Fossombrone, trésorier général des finances pontificales, que, à raison d’une somme de 400 florins d’or dont il était resté redevable à la cour de Rome, à titre d’annates, lors de sa translation au siège de Lisieux, et qu’il n’avait point payée, il avait encouru l’excommunication ; de plus, qu’ayant quoique excommunié célébré l’office divin, il était frappé d’irrégularité. L’envoyé du roi d’Angleterre ne s’émut pas de cette excommunication et continua à célébrer, malgré l’irrégularité qu’il encourait. Aucun document ne nous apprend qu’il ait versé au trésor pontifical les 400 florins.
C’est peut-être pour se dérober à ces réclamations fiscales et à l’humiliation qui en pouvait résulter, que l’évêque de Lisieux se rendit au Congrès d’Arras après avoir quitté Bâle. Un mandement du roi d’Angleterre donné à Mantes le 15 octobre 1430 constate cette mission, avec des honoraires de 10 livres tournois par jour. Cauchon partit de Bâle le 23 juillet 1433, et il revint à Rouen le 27 septembre suivant.
L’archevêque d’York qui devait prendre la parole au congrès d’Arras étant tombé malade, Cauchon le remplaça et dit à quelles conditions le roi d’Angleterre traiterait. Jusqu’à la fin du Congrès, l’évêque soutint le droit exclusif de Henri VI à la couronne de France et réclama le démembrement du royaume.
Lorsque Cauchon rentra à Rouen, le duc de Bedford venait de mourir (14 septembre 1435). L’année d’après (19 août 1436), l’archevêque de Rouen, Hugues d’Orges, expirait à Bâle. Cette fois-ci, non plus, ce ne fut pas le juge de la Pucelle qui fut nommé à sa place, mais Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne.
En cette même année 1436, Pierre Cauchon était allé à Paris réchauffer l’ardeur des partisans de Henri VI et les engager à ne point ouvrir à Charles VII les portes de la capitale. Mais ce fut en vain : les troupes de Charles y pénétrèrent, et l’évêque et les Anglais durent se rendre aux lieutenants du roi qui les renvoyèrent à Rouen par terre et par eau
.
En 1439, nouvelle mission de l’évêque de Lisieux à la cour de Henri VI et à Calais, pour traiter de la délivrance du duc d’Orléans. Le 5 novembre 1440, cette délivrance était un fait accompli.
On dit que, en 1441, l’évêque de Lisieux fit bâtir et orner richement à ses frais la chapelle de la Vierge qu’on voit derrière le chœur de la cathédrale. (On a donné aussi la date de 1432. Le difficile est de trouver la preuve documentaire de ces dates.) On a supposé que Cauchon avait construit cette chapelle en repentir et en 401expiation de la sentence prononcée contre Jeanne. C’est, a-t-on dit, la tradition constante de l’église de Lisieux.
Malaisément on établira la preuve de cette tradition. L’historien du diocèse de Lisieux, M. de Formeville, dit que cette intention d’expiation n’est prouvée par aucun titre
.
Le juge de la Pucelle mourut tragiquement. Il fut frappé soudain, en son hôtel de Saint-Cande, à Rouen, le 18 décembre 1442, pendant qu’on lui faisait la barbe. Il avait eu la sagesse, quelque temps auparavant, de faire son testament et de régler le détail de ses libéralités et fondations. Son corps fut transporté à Lisieux et inhumé avec les honneurs accoutumés. On l’ensevelit dans la chapelle de la Vierge, près de l’autel, du côté de l’évangile. La Gallia Christiana19 dit qu’il reposait sous une pierre tombale de marbre noir. Mais cette pierre aurait été enlevée en 1705, d’après un document de la Société historique de Lisieux, et les cendres qu’elle recouvrait, dispersées en 1792.
il institua pour héritiers un de ses neveux, Jean Bidault, qu’il avait fait nommer chanoine de Rouen et de Lisieux, et une nièce, Jeanne Bidault, femme de Jean de Rinel qui fut longtemps secrétaire du roi Henri VI.
Dans son testament, Cauchon n’oublia aucune des villes dans lesquelles s’étaient produits les principaux incidents de sa vie.
À Reims, il fonda un obit pour le repos de son âme, qui fut célébré chaque année le 19 décembre.
À Beauvais, il institua deux obits pour son frère Jean et pour ses parents, amis et bienfaiteurs.
À Lisieux, il fonda un quatrième vicariat pour la cathédrale, qui était dédiée à Saint-Pierre, son patron, et une grand-messe qui devait être chantée tous les jours dans la chapelle Notre-Dame.
Il y fonda aussi un obit qui devait être célébré tous les quinze jours de l’année.
À la cathédrale de Rouen et au chapitre, il légua une somme de 300 livres, dont le revenu devait être affecté à célébrer un obit le jour de l’anniversaire de sa mort.
Il laissa pareille somme de 300 livres à son église de Saint-Cande-le-Vieux, pour messes en l’honneur de la sainte Vierge et offices solennels pendant l’octave du Saint-Sacrement.
Mais parmi ces legs pieux, pas un seul qui ait pour objet la suppliciée de Rouen et les procédés abominables par lesquels, après l’avoir livrée aux flammes, l’évêque s’était efforcé de la perdre et de la déshonorer sans retour aux yeux des contemporains et de la postérité. Effrayante est l’habileté dont le juge de Jeanne a fait 402preuve dans le procès de sa victime ; plus effrayante est encore la scélératesse tour à tour brutale et raffinée qu’il y a déployée.
L’influence prépondérante que Pierre Cauchon a exercée sur des hommes de la valeur des Jules Michelet, des Jules Quicherat, des Henri Martin : la confiance à peu près absolue qu’il a réussi à leur inspirer en sa probité, sinon de juge, du moins d’historien, pourront fournir un argument décisif contre les écrivains qui ne lui accordent qu’une habileté médiocre. Elles ne modifieront en rien l’opinion qui voit en lui le plus inique des juges. Nous craignons que ce ne soit l’arrêt définitif de l’histoire.
IV. Question subsidiaire. — L’évêque de Beauvais a-t-il été schismatique
et excommunié
?
schismatiqueet
excommunié?
En ces années où les populations fêtent la Béatification de Jeanne d’Arc, on a maintes fois entendu des conférenciers et des prédicateurs affirmer catégoriquement que Pierre Cauchon était schismatique, et qu’il aurait été frappé d’excommunication à Bâle. Que disent à ce sujet les documents ?
1. De Pierre Cauchon schismatique
.
schismatique.
En réponse à ce premier point, on peut dire, ce nous semble, sans s’écarter de la vérité historique, que le juge de la Pucelle avait sur la question du pape et de l’Église, des idées fausses, à tendance schismatique, tout comme l’Université de Paris, dont il partageait les opinions. Mais on ne peut pas dire qu’il ait été schismatique de fait, même à un moment donné, comme le fut l’Alma Mater studii Parisiensis, lorsqu’elle souscrivit à la déposition du pape Eugène IV et qu’elle prit le parti de l’anti-pape Félix. Si l’évêque de Beauvais n’eut garde, au cours du procès, de dissimuler ses idées peu orthodoxes, s’il les appliqua ouvertement et sans scrupules, cependant il ne rompit jamais avec Rome et son chef, il ne fit que paraître à Bâle, et on ne voit pas qu’il se soit jamais prononcé publiquement en faveur de l’antipape contre le pape légitime.
Pour éviter toute exagération en ce sujet, il ne faut pas oublier que nous parlons du XVe siècle. Les idées doctrinales de ce temps n’étaient pas celles du temps présent. Le siècle de Pierre Cauchon et de Jeanne d’Arc est le siècle du concile de Constance et du grand schisme du concile de Bâle et de celui de Florence. Il n’y a qu’à parcourir l’histoire de ces assises solennelles de la catholicité et des 403luttes doctrinales qui s’y livrèrent, pour avoir la preuve que, même dans les questions les plus vitales, les théologiens du monde entier étaient loin d’être d’accord. Quelque bonne volonté qu’on apportât, les solutions proposées dissipèrent si peu les obscurités, que les doutes subsistèrent dans les siècles suivants, qu’ils provoquèrent la fameuse déclaration du clergé de France en 1682, et que la paix ne s’est établie dans les esprits qu’après les décisions récentes du concile du Vatican.
Il faut rendre cette justice à l’Université de Paris que, à ces époques difficiles, fidèle aux traditions que ses plus illustres docteurs, les Gerson et les Pierre d’Ailly, ne cessèrent de défendre, elle ne s’écarta jamais du principe qui proclamait la nécessité absolue de l’union et de la communion avec le Pape comme chef de l’Église et centre de l’unité catholique
. Sa doctrine et sa conduite ont pu être défectueuses en maintes circonstances, au concile de Bâle par exemple ; mais on n’a pas pu dire qu’elle ait jamais quitté le rocher immuable sur lequel repose la foi de la catholicité.
De ces considérations générales passons aux preuves qui établissent la légitimité des précisions exposées plus haut. Elles consistent à dire qu’on peut relever chez le juge de Jeanne des idées fausses sur la matière du pape et de l’Église, idées à tendances schismatique, mais aucun document ne permet d’ajouter qu’il a été schismatique de fait : le soutenir, même oratorio modo, ce serait nous semble-t il, dépasser la mesure.
Quelles étaient donc les idées doctrinales de l’évêque de Beauvais sur l’Église et sur le pape ? Il nous fait connaître les premières dans ce passage du procès :
L’Église militante, y est-il dit, c’est l’Église en tant quelle comprend le Pape, vicaire de Dieu sur la terre, les cardinaux, les prélats ecclésiastiques, le clergé et tous bons chrétiens et catholiques ; laquelle Église dûment assemblée, ne peut errer et est gouvernée du Saint-Esprit20.
Cette définition comprend deux parties, l’une concernant l’Église militante, partie exacte à la rigueur, car on ne peut lui reprocher que de n’avoir pas mentionné expressément les évêques, successeurs des apôtres
, et de les avoir confondus avec les prélats ecclésiastiques
; l’autre, transformant l’Église militante en Église enseignante, erronée par conséquent, car elle introduit dans cette Église dûment assemblée, infaillible, gouvernée du Saint-Esprit
, le clergé inférieur et jusqu’aux bons chrétiens et bons catholiques ! c’est-à-dire les simples fidèles.
Or, une pareille doctrine est en opposition formelle avec l’enseignement 404commun des théologiens. Sa tendance schismatique est incontestable par cela qu’elle identifie avec l’Église enseignante l’Église enseignée, avec le pape et les évêques, pasteurs des fidèles, les simples fidèles eux-mêmes.
Les idées de l’évêque de Beauvais sur le pontife romain, vicaire de Dieu ici-bas
, ne sont pas moins étranges ; il les expose et les applique principalement dans la scène de l’abjuration, lorsqu’il refuse de tenir compte de l’appel de Jeanne au Pape, et qu’il s’arroge le droit de prononcer définitivement en sa cause qui était une des causes majeures réservées au tribunal du Chef de l’Église :
L’Église, dit le prélat, c’est nous, les évêques, aussi bien que le Pape. Nous sommes juges aussi bien que lui — de toute cause veut-il dire, même majeure, même après l’appel à Rome — chacun dans notre diocèse.
Et ce n’est pas tout. Pierre Cauchon ne se contente pas de s’égaler au vicaire de Jésus-Christ ; il étend et prête son infaillibilité aux simples clercs et laïques, assesseurs au procès :
Ce n’est pas seulement à nous, évêque, qu’il faut vous soumettre, déclare-t-il à l’accusée, il faut encore que vous teniez pour vrai ce que les clercs et gens en ce connaissants — simples laïques, tels que les licenciés en droit civil — ont déterminé de vos dits et faits21.
C’est sur cette doctrine, à tendance ouvertement schismatique, puisqu’elle nie en fait et en droit l’autorité suprême et les privilèges du chef de l’Église, que l’évêque de Beauvais s’est fondé pour livrer Jeanne d’Arc au bûcher.
Nous avons dit que, si les tendances schismatiques du juge de la Pucelle étaient indéniables, il serait inexact et injuste d’ajouter qu’il a été de fait schismatique, même passagèrement, comme le furent les docteurs qui prirent part à la déposition d’Eugène IV et à la nomination de l’antipape Félix, comme le fut l’Université de Paris par l’approbation qu’elle y donna. Rappelons brièvement les faits.
Au nombre des députés envoyés au concile de Bâle par l’Université de Paris, l’on comptait trois des assesseurs du procès de Rouen, maîtres Beaupère, Thomas de Courcelles, Nicolas Loiseleur. Le choix de l’Université ne se porta pas sur l’évêque de Beauvais.
Les deux actes par lesquels les pères de Bâle prirent une attitude ouvertement schismatique, se produisirent en 1433 et 1439. À ces dates-là, Pierre Cauchon ne se trouvait pas à Bâle et n’était point délégué au concile.
405Le 13 juillet 1433, douzième session, les pères citaient par décret Eugène IV à leur barre, le menaçant de le déclarer contumace et incorrigible, de le suspendre et de le déposer22
.
À cette date, l’évêque de Beauvais n’avait point encore paru à Bâle.
Le 25 juin 1439, trente-quatrième session, les pères de Bâle appliquant la doctrine de la supériorité des conciles généraux sur le pape, déposaient de toutes dignités et rejetaient Eugène IV, comme rebelle aux ordres de l’Église universelle
.
Pas plus à cette date qu’à l’autre, le juge de Jeanne n’était présent au concile et n’avait qualité pour y prendre part. Il ne put être de ce fait-là, schismatique. À Lisieux ou à Rouen se prononça-t-il quand même, et fit-il acte de soumission à l’antipape Félix, comme le fit l’Université ? Aucun document n’en témoigne. Il y aurait donc inexactitude et injustice à le ranger parmi les prélats rebelles au pape légitime.
Reste à savoir si son passage à Bâle ne lui fournit pas l’occasion de poser quelque acte entaché de schisme, en même temps qu’il encourait l’excommunication.
2. L’évêque de Beauvais a-t-il été excommunié
.
excommunié.
Tranchons d’un mot la question.
Non, le passage de l’ancien évêque de Beauvais à Bâle ne fut pour lui l’occasion d’aucun acte formellement schismatique.
Seulement on lui rappela qu’il avait encouru l’excommunication. Mais ce n’était pas à l’occasion du concile. C’était pour n’avoir pas versé au trésor pontifical une somme de 400 florins d’or dont il lui était redevable à titre d’annates à l’occasion de sa translation au siège de Lisieux.
Mais à quel titre et à quelle date précise Pierre Cauchon parut-il au concile de Bâle ?
Il y fut envoyé en 1434 par le roi Henri VI d’Angleterre pour y représenter les intérêts anglais. Les lettres de délégation sont du 10 juillet 143423.
À Bâle, le prélat s’y trouva en même temps qu’André, évêque de Fossombrone, qui était chargé de faire rentrer les sommes dues au trésor pontifical. Comme d’importants délais avaient été accordés à Pierre Cauchon et que, ces délais écoulés, il ne s’inquiétait pas de s’acquitter, l’évêque de Fossombrone lui signifia que, par son refus de payer ce qu’il devait à la cour de Rome, il avait encouru 406l’excommunication ; de plus, que s’étant permis quoique excommunié, de célébrer l’office divin, il avait encouru l’irrégularité. Dans le cas où il ne se mettrait pas en règle, on ferait publier l’excommunication aux portes de la cathédrale, et l’on interdirait aux fidèles toutes relations avec lui jusqu’à ce qu’il eût donné pleine satisfaction (20 décembre 1434).
Ces menaces furent-elles mises à exécution, nous ne saurions le dire, tous documents faisant défaut ; pas plus que nous ne pouvons présumer les résolutions auxquelles s’arrêta l’évêque en face de cette mise en demeure. Ce qui paraît hors de doute, c’est que, rentré à Lisieux, Pierre Cauchon ne changea rien à ses habitudes ecclésiastiques et ne discontinua pas de remplir ses fonctions épiscopales. Il resta, d’ailleurs, peu de temps au concile. Au cours de l’année 1435. Henri VI déléguait son ami et féal conseiller l’évêque de Lisieux, pour entendre, en la matière de paix générale, à la convention qui devait avoir lieu en la ville d’Arras24
.
Par égard pour sort caractère d’évêque, nous ne supposerons pas que Pierre Cauchon soit demeuré sourd aux réclamations de l’évêque de Fossombrone, et ait opiniâtrement refusé de s’acquitter envers le trésor pontifical. S’il ne paya par les 400 florins d’or, nous aimons mieux l’expliquer par une entente amiable avec le représentant du Saint-Siège, ou par la situation nouvelle que créa un décret des pères de Bâle à propos des annates, en cette année 1435. Cette dernière explication, proposée que nous sachions pour la première fois, offre l’avantage d’atténuer, sinon de dégager entièrement, la responsabilité du personnage. Car Pierre Cauchon était encore à Bâle lorsque les pères du concile portèrent leur décret, et il put émettre, vis-à-vis du Trésorier du Pape, la prétention d’en bénéficier.
L’envoyé de l’Angleterre ne partit pour Arras que le 23 juillet 1435, et c’est le 9 juin que les Pères du concile tinrent la session (la 21e) dans laquelle ils jugèrent à propos d’abolir les annates ; ils le firent par le décret suivant :
Le saint concile de Bâle, représentant de l’Église universelle, ordonne au nom du Saint-Esprit que, en ce qui concerne la cour de Rome, on n’exigera aucune rétribution, ni devant, ni après, à raison du sceau, des annates, etc., sous quelque prétexte que ce soit. Les obligations, promesses, censures et mandats, et tout ce qui se fera au préjudice de ce décret, n’auront aucune force et seront censés nuls25.
Remarquons — la chose en vaut la peine — que ce décret a été 407pris dans un temps que le Concile était général et légitime, de l’aveu de ceux qui lui sont le plus opposés26.
On voit le parti que Pierre Cauchon put tirer du texte de ce décret. Praticien consommé en fait de chicane, et connaissant à fond la matière du droit canon, il dut embarrasser singulièrement son adversaire, s’il se mit à discuter avec lui à l’effet de ne rien payer. Hier, c’est vrai, j’étais débiteur de la cour romaine, dut-il lui dire ; aujourd’hui, 10 juin, je ne le suis plus.
Et, sans doute, il fit ses visites de congé et ses préparatifs de départ.
Nous nous permettons de soumettre ces considérations aux lecteurs que ne rebutent pas les menues questions. Inutile d’insister sur ce point, qu’il n’existe aucun rapport entre la condamnation de la Pucelle et l’excommunication de son juge. L’une est de 1431, l’autre de 1434 ou 1435. Ce ne sont pas non plus des pères du Concile de Bâle qui fulminent l’excommunication : c’est un représentant fiscal de la cour de Rome, qui avise l’évêque de l’excommunication encourue, à propos dune dette dans laquelle le procès de Rouen n’est pour rien. A fortiori celle excommunication fut-elle étrangère aux idées plus ou moins orthodoxes que Pierre Cauchon professait sur la matière de l’Église. Après les détails dans lesquels nous sommes entré, il nous semble que les questions posées sont suffisamment éclaircies.
408Appendice II
Du procès de 1431, du tribunal et des principaux assesseurs.
Dans le procès de la Pucelle à Rouen (1431), il faut avoir soin de distinguer les juges et les membres du tribunal des assesseurs, principalement de ceux dont les juges firent leur conseil privé.
Ce procès étant un procès de l’Ordinaire en cause de foi, les deux juges furent l’évêque de Beauvais, qui se disait l’Ordinaire de Jeanne, l’accusée ayant été prise dans les limites du diocèse de Beauvais, — et le représentant du grand inquisiteur de France, Jean Lemaître, vice-inquisiteur du diocèse de Rouen.
Aux deux juges furent adjoints un promoteur, ayant charge de soutenir l’accusation au nom du tribunal, véritable ministère public ; — un examinateur des témoins ; — un exécuteur des commandements des juges ou huissier ; — et trois notaires greffiers.
Les prêtres et religieux convoqués à titre d’assesseurs furent très nombreux. Mais les docteurs envoyés par l’Université de Paris et trois ou quatre autres composèrent seuls le Conseil privé des juges, pour ne pas dire de l’évêque de Beauvais, qui en somme menait le procès. Ayant donné la biographie de ce personnage, nous nous occuperons des autres membres du tribunal.
I. De Jean Lemaître, vice-inquisiteur de Rouen et juge au procès.
Jean Lemaître qui siégea en qualité de juge avec l’évêque de Beauvais au procès de la Pucelle, était vice-inquisiteur au diocèse de Rouen depuis l’année 1424. Le grand inquisiteur de Paris, Jean Graverent, le chargea de le représenter et de siéger à sa place, au cours des débats27. On sait avec quelle répugnance il s’acquitta de ce mandat.
Après le supplice de Jeanne, il demeura à Rouen à titre de prieur 409et de vice-inquisiteur. On le voit exercer ces deux fonctions, l’une en 1436, l’autre en 1441. En même temps, l’archevêque de Rouen et le Chapitre de la cathédrale le chargent de prêcher divers sermons ou l’y autorisent, preuve de l’estime dont il ne cessa de jouir comme orateur suivi et comme religieux. La dernière prédication que l’on connaisse de lui eut lieu le 25 janvier 1452.
Ici se pose la question : était-il encore vivant, lorsque, en mai de cette année 1452, le cardinal d’Estouteville fit procéder aux deux enquêtes de Rouen sur le cas de la Pucelle. Charles de Beaurepaire pense qu’il était encore de ce monde, sans toutefois en donner la preuve. À son avis, en ne le citant pas, on voulut le ménager, ainsi qu’on avait fait pour l’archevêque Roussel, l’ancien trésorier du Chapitre en 1431.
Les pères dominicains Belon et Balme28, ne se prononcent pas sur l’année 1452. Mais pour l’année de la réhabilitation (1455), ils sont d’avis que l’ancien juge de la Pucelle n’était plus de ce monde. Ils invoquent à cet effet les termes dans lesquels le rescrit apostolique de Calixte III s’exprime au sujet de Jean Lemaître. En rappelant l’objet de la supplique des parents de la Pucelle, Calixte III parle de feu Jean Lemaître29
. En spécifiant les actes qui lui sont reprochés, le rescrit apostolique fait observer que Lemaître était alors plein de vie30
.
Jean Bréhal avait eu sous les veux le texte de la supplique de la famille d’Arc. D’autre part, il ne devait pas ignorer la mort de son subordonné. S’il a laissé insérer ces deux expressions opposées31 dans la supplique, c’est que le fait de la mort de Jean Lemaître n’était pas douteux.
II. Du promoteur Jean d’Estivet, surnommé Benedicite32
.
Benedicite32.
Jean d’Estivet, chanoine de Beauvais et de Bayeux, était un des intimes de l’évêque Pierre Cauchon. Comme il avait été procureur du diocèse de Beauvais, Pierre Cauchon fit de lui le promoteur du procès de Jeanne. D’Estivet apporta dans l’exercice de ses fonctions une passion qui ne recula pas devant les procédés les plus injurieux33. À l’exemple de Loiseleur, il n’hésita pas 410à se déguiser pour pénétrer dans la prison de la Pucelle et abuser de sa confiance. C’était un mauvais homme, acharné après les notaires de la cause et tous ceux qui avaient souci de la justice34.
Au témoignage de Guillaume Manchon, il remit à ce dernier des honoraires inférieurs à ceux qui étaient convenus. D’Estivet rédigea mais ne lut pas en séance le réquisitoire. Ce n’est un chef-d’œuvre ni de littérature, ni de vérité.
Après le drame de Saint-Ouen, Jeanne s’attendait à être conduite dans les prisons de l’Église : le promoteur donna l’ordre de la ramener au château.
Si le notaire Bois-Guillaume a dit vrai, la fin de ce personnage fut digne du rôle qu’il avait joué : on le trouva mort dans un égout hors des portes de Rouen34
. D’après Charles de Beaurepaire, au contraire, dans les années qui suivirent 1431, D’Estivet aurait résidé à Bayeux et ne serait mort que postérieurement à l’année 143735. Sa responsabilité n’en serait pas atténuée pour cela, et il ne sera jamais proposé aux juges, soit laïques soit ecclésiastiques, comme un modèle à imiter.
III. De l’examinateur des témoins, de l’huissier et des notaires.
Jean de la Fontaine, maître ès arts, licencié en droit canon, fut nommé commissaire de l’évêque-juge, conseiller et examinateur des témoins à produire dans la cause de la part du promoteur36
, avec charge de rédiger ou de faire rédiger par écrit leurs dépositions, etc. Il s’intéressa à la Pucelle et chercha à l’éclairer. Blâmé véhémentement par l’évêque de Beauvais et redoutant sa vengeance, il disparut le 27 mars et on ne sut ce qu’il était devenu.
Jean Massieu, doyen de chrétienté ou doyen rural, fut nommé par l’évêque de Beauvais exécuteur des mandats des juges et des convocations qu’il leur conviendrait d’ordonner
. En vertu de ses fonctions, c’est lui qui amenait Jeanne devant le tribunal et la ramenait en sa prison. Il était avec elle sur la charrette qui la porta au cimetière de Saint-Ouen et au Vieux-Marché. Du reste, il ne cessa de la traiter avec beaucoup d’égards : ce qui lui valut des observations assez aigres de l’évêque de Beauvais. Il a déposé aux enquêtes de 1450, 1452 et 1456.
411Les notaires-greffiers furent au nombre de trois : deux choisis par l’évêque de Beauvais, le troisième par le vice-inquisiteur Jean Lemaître.
Guillaume Manchon, notaire d’Église, accepta malgré lui les fonctions de notaire-greffier au procès37. Il était chargé principalement des écritures. Il protesta contre les faux greffiers apostés aux audiences. Ses dépositions au procès de révision mettent en lumière et l’honnêteté de sa conduite et bien des incidents du procès. Il était en 1455 curé de Saint-Nicolas-le-Painteur de Rouen. Quand il instrumenta au procès de 1431, il avait environ trente ans.
Guillaume Colles, dit Bois-Guillaume, fut successivement curé de Notre-Dame-la-Ronde de Rouen, et de Lacouture de Bernay au diocèse de Lisieux. Il était notaire de l’officialité de Rouen, quand il fut adjoint à Manchon. C’est celui-ci qui le désigna. Il parut dans la prison de Jeanne pour constater la reprise de l’habit d’homme. Lui et Manchon paraphèrent les grosses du procès.
À ces deux notaires, le 13 mars, on adjoignit, sur la demande du vice-inquisiteur, à titre de notaire lui aussi, Nicolas Taquel, prêtre de Rouen. Il n’écrivait pas, mais écoutait. Il déposa aux enquêtes de 1452 et 1456. Il était curé de Bacqueville-le-Martel.
Lorsque le procès fut traduit en latin, les trois notaires assistèrent Thomas de Courcelles en cette besogne délicate38.
IV. Des assesseurs appelés au procès, et particulièrement des six docteurs de Paris.
Pour donner aux débats et à la sentence contre la Pucelle la plus grande solennité possible, l’évêque de Beauvais eut soin d’inviter un nombre considérable de consulteurs ou assesseurs. Ordinairement, dans un procès en matière de foi, trois ou quatre chanoines désignés par les chapitres, et trois ou quatre avocats ecclésiastiques suivaient avec l’évêque et l’inquisiteur le cours des débats. Pour le procès de Jeanne, on a noté la présence de plus de cent ecclésiastiques : docteurs, licenciés, bacheliers ou avocats en cours d’Église. Si l’on prend les noms dans l’ordre où ils sont cités au procès, on trouve cent-treize personnages, dont quatre-vingt au moins et quatre-vingt-six au plus étaient ou avaient été suppôts 412de l’Université de Paris. Il est vrai que trente-et-un ne parurent qu’une fois ; mais cinquante-six donnèrent leur avis dans le procès pour cause de chute, et quarante-deux dans le procès pour cause de rechute. Soixante-et-onze ecclésiastiques en tout, soixante-quatorze en comptant les juges et le promoteur, intervinrent dans les sentences de l’un et de l’autre procès.
Les assesseurs qui remplirent au procès le rôle le plus considérable furent les docteurs que l’évêque de Beauvais pria l’Université de Paris de lui envoyer. D’après Jean Massieu, on les appelait ses six clercs. Ils avaient nom Jean Beaupère, Nicolas Midi, Gérard Feuillet, Jacques de Touraine, Pierre Maurice et Thomas de Courcelles. Pierre Cauchon fit d’eux ses conseillers intimes. C’est avec eux qu’il arrêta secrètement les mesures les plus importantes, celle des douze articles par exemple et de l’abjuration à imposer à la Pucelle. Les docteurs de Paris firent le voyage de Rouen sous la protection et en la compagnie des Anglais qui en firent les frais et dont l’un était Jean de Rinel, le secrétaire même du roi d’Angleterre. Un mot sur chacun de ces docteurs.
1. Jean Beaupère.
Jean Beaupère (Pulchri-Patris), chanoine de Rouen (1430) et de Besançon (1431), fut chargé par l’évêque de Beauvais de diriger les six interrogatoires publics du procès d’office : mais il n’assista pas au prononcé du jugement sur la place du Vieux-Marché. Il était originaire de Nevers et docteur en théologie. Recteur de l’Université de Paris en 1412 et 1413, il exerça les fonctions de chancelier en l’absence de Gerson. Député au concile de Bâle comme représentant de la nation de Normandie (1431) par l’Université de Paris, les pères du Concile le chargèrent d’aller soumettre au pape Eugène IV et aux Cardinaux la supplique qu’ils lui adressaient.
En 1435, il retourna à Bâle pour y représenter le chapitre de Besançon et le Concile l’envoya à titre d’Ambassadeur auprès du roi d’Angleterre. Le 23 avril 1437, il prenait part, en qualité de chanoine, à l’élection d’un nouvel archevêque de Besançon. En 1444, on l’accusa d’avoir adhéré à la déposition du pape : il protesta de son orthodoxie et soutint qu’il se trouvait alors, non à Bâle, mais à Besançon. En 1450, il eut encore à défendre son canonicat de Rouen et à faire la preuve de ses sentiments de bon français. Mandé par maître Guillaume Bouillé à l’enquête que venait d’ordonner Charles VII, il fit la déposition qu’on lit au tome II de l’ouvrage de Jules Quicherat. Après avoir vécu comblé de bénéfices, grâce à une 413dispense du pape Martin V, il mourut probablement à Besançon en 1462 ou 1463 à un âge fort avancé, puisque à l’enquête de 1450 il est désigné comme ayant soixante-dix ans ou environ39
.
2. Nicolas Midi.
Nicolas Midy (ou Midi), docteur en théologie, était en 1418 recteur de l’Université de Paris. À Rouen il se montra un des assesseurs les plus hostiles à la Pucelle. C’est lui qui rédigea les fameux douze articles. Avec maître Beaupère, Jacques de Touraine et Gérard Feuillet, il les porta en avril à l’Université de Paris pour les faire qualifier. Ce zèle à poursuivre et à perdre l’ennemie des Anglais lui valut d’être choisi pour prononcer le sermon du jour du supplice, et d’être nommé par le roi d’Angleterre chanoine de Rouen : il fut installé le 19 mai, onze jours avant le drame du Vieux-Marché.
Du reste il ne demeura pas à Rouen. On le trouve en 1432 à Bâle, à Amiens en 1436, à Paris en 1437. Soupçonné de s’être rallié au parti français en 1437, le roi d’Angleterre donna son canonicat au propre neveu de Pierre Cauchon, Jean Bidault, maître ès arts.
L’auteur de l’Histoire de l’Université de Paris, Du Boulay, représente Midi comme chargé par les facultés assemblées de haranguer Charles VII à son entrée dans Paris recouvré.
Le père Denifle conteste le fait. L’examen de tous les documents, dit-il, ne permet pas de l’admettre40.
Le notaire du procès, Guillaume Colles, termine sa déposition à l’enquête de 1456 en disant que peu de jours après la mort de Jeanne, Nicolas Midi fut frappé de la lèpre41
. Il ne dit pas qu’il en mourut aussitôt, mais seulement qu’il en fut frappé42. La lèpre était une maladie assez commune à Rouen au XVe siècle. Le prédicateur du Vieux-Marché a pu traîner son mal jusqu’en 1438, année où il est signalé encore comme absent au chapitre de Rouen, et mourir après.
3. Jacques de Touraine.
On sait peu de chose de Jacques de Touraine, dit aussi Jacques Tenier. Il était frère mineur. En 1426, il prêche à Notre-Dame un moult piteux sermon
. Au témoignage de Guillaume Manchon, maître Beaupère, Midy et Jacques de Touraine étaient les plus passionnés contre la Pucelle43.
4144. Thomas de Courcelles.
Thomas de Courcelles était né à Amiens en 1400. L’un des professeurs les plus renommés de l’Université de Paris, à trente ans il était chanoine d’Amiens et de Thérouanne. C’est sans doute en partie le désir de soutenir la réputation de savoir et d’austérité dont il jouissait qui inspira sa conduite au procès de la Pucelle. Il était recteur de l’Université de Paris lorsqu’elle insistait auprès de Jean de Luxembourg, afin qu’il livrât sa captive aux Anglais. À Rouen, il prit part à dix-neuf séances du procès, il donna son avis dans toutes les délibérations, il travailla au réquisitoire et en fit la lecture publique. Il fut un des trois assesseurs qui opinèrent pour que Jeanne fût mise à la torture. L’information posthume le range au nombre des docteurs qui déposèrent contre elle après le supplice. Enfin, il mit le procès en forme, le traduisit en latin, et à la faveur de cette traduction altéra le texte du dernier interrogatoire. Nous en avons donné la preuve dans la troisième série de nos Études critiques44.
Courcelles fut envoyé en 1434 au concile de Bâle par l’Université de Paris et, en juillet 1439, il se joignit à ceux qui déclarèrent le pape relaps. Honoré de l’amitié de Charles VII, il prononça son oraison funèbre. Lui-même mourut peu après, en 1469, doyen du chapitre de Paris. On voudrait croire qu’il regretta la part qu’il prit au procès et à la condamnation de la Pucelle. Malheureusement, le texte de sa déposition par devant les délégués du Saint-Siège laisse le lecteur sous l’impression opposée.
5. Gérard Feuillet.
Gérard Feuillet était frère mineur. Il fut reçu maître en théologie le 30 mars 1430.
6. Pierre Maurice.
Pierre Maurice, ou Morice, s’était rallié de bonne heure au parti anglais. Il avait été en 1428 recteur de l’Université de Paris. Le 5 juin 1430, les chanoines de Rouen le chargèrent de porter la parole en leur nom devant Henri VI, lors de son entrée solennelle en la cathédrale de Rouen. Pierre Maurice mourut à Rouen en septembre 1436, chanoine de Rouen et de Lisieux. Ce docteur paraît s’être intéressé à la Pucelle, du moins vers la fin du procès. Il l’entendit en confession et lui servit de conseil. Dans l’exhortation qu’il lui adressa avant la conclusion de la cause, on sent percer 415cet intérêt et on lui en sait gré. Et quand il apprit qu’elle avait reprit l’habit d’homme, il en témoigna une vive peine45.
7. Guillaume Erart, prédicateur du cimetière de Saint-Ouen.
Guillaume Erart (il signait ainsi, et non Erard), était originaire du diocèse de Langres, chanoine de cette église ainsi que de celles de Laon et de Beauvais et membre de l’Université de Paris. C’est lui qui fut chargé de prêcher la Pucelle au cimetière de Saint-Ouen. Il était docteur en théologie avant 1430. Il n’alla point au concile de Bâle. Nommé chapelain du roi d’Angleterre et doyen du chapitre de Rouen en 1438, il mourut en Angleterre en 1439. Il était chanoine de Rouen depuis 1412.
8. Nicolas de Venderès.
Nicolas de Venderès, licencié en droit canon, né en 1372, était chanoine de Rouen depuis 1419, archidiacre d’Eu (1422) et chapelain de l’évêque de Beauvais. En 1423. il fut sur le point d’être nommé à l’archevêché de Rouen. Il mourut à Rouen le 1er août 1438. Pendant le procès de la Pucelle, il se montra préoccupé de plaire à l’évêque de Beauvais. C’est lui, au rapport de Thomas de Courcelles, qui aurait rédigé le texte de l’abjuration qu’on lit au procès46. Courcelles aurait vu la pièce entre ses mains, pendant qu’on pressait Jeanne de se soumettre. Cependant, Venderès fut d’avis que la prisonnière ne fût pas mise à la torture47.
9. Nicolas Loiseleur.
Loiseleur (Nicolas-Aucupis), maître ès arts et bachelier en théologie, était né à Chartres en 1390. Chanoine de cette église, il le devint de l’église de Rouen en 1421. Jusqu’en 1430 il fut fort occupé des affaires du chapitre et chargé de diverses missions. Au procès de 1431, avec l’assentiment de l’évêque de Beauvais, il se fit l’espion de la Pucelle, s’introduisant dans sa prison sous un déguisement et lui donnant des conseils en vue de la perdre. (Voir les dépositions du greffier Manchon.) On a dit qu’il avait été banni de Rouen à l’occasion du supplice de sa victime, mais on n’en a pas la preuve ; on a plutôt la preuve du contraire. De même, il ne mourut pas subitement à Bâle.
Ami de Nicolas Midi dont il partageait l’acharnement contre la prisonnière, il prit possession en son nom (21 avril 1431) du canonicat auquel l’avait nommé le roi d’Angleterre.
416Dès 1432, Loiseleur avait été député au concile de Bâle, avec Nicolas Midi et Jean Beaupère ; mais il ne s’y rendit que vers 1435. Là il se rangea du côté des théologiens qui soutenaient la supériorité du concile sur le pape et lui reconnaissaient le pouvoir de le déposer. Mécontent de cette attitude, le chapitre de Rouen le rappela, mais Loiseleur n’en fit rien. Devenu évêque de Lisieux, Pierre Cauchon demeura en relation avec Loiseleur qu’il visitait souvent à Rouen et chez qui il logeait. Pourtant ce n’est pas à Rouen, mais à Bâle, croit-on, que mourut après la réhabilitation l’affidé de l’évêque de Beauvais. Il était mort certainement à la date de 1465.
417Appendice III
Du procès de réhabilitation, des juges et des personnages qui y prirent part.
Les juges que Calixte III choisit pour diriger les débats de la réhabilitation et prononcer la sentence furent l’archevêque de Reims Jean Juvénal48 des Ursins, l’évêque de Paris Guillaume Chartier, et l’évêque de Coutances, Richard de Longueil. À ces prélats fut adjoint Jean Bréhal, en sa qualité de grand inquisiteur de France.
I. Jean Juvénal des Ursins, archevêque de Reims.
L’archevêque de Reims était l’aîné des onze enfants de Jean Jouvenel qui fut prévôt des marchands sous Charles VI. Il naquit en 1388 et mourut en 1473 (et non en 1471, comme l’a écrit Jules Quicherat49). Docteur en décret et en droit civil, il fut nommé maître des requêtes de l’hôtel du Dauphin Charles et conseiller du roi en 1416. Forcé de quitter la capitale (1418), il rejoignit son père à Poitiers où le Parlement avait été transféré. Le Dauphin le maintint dans sa charge de maître des requêtes et, en août 1425, il le nomma son avocat général au parlement.
Jean Juvénal occupait ses loisirs à écrire l’histoire de Charles VI : ses nouvelles fonctions ne l’empêchèrent pas de la poursuivre et de l’achever. Était-il à Poitiers lorsque la Pucelle y fut examinée, et prit-il part à cet examen à titre de docteur in utroque, c’est assez probable. Peu de temps après il entra dans les ordres et fut nommé 418chapelain du roi. Eugène IV étant monté sur le trône pontifical, Charles VII mit Jean Juvénal à la tête de l’ambassade chargée d’aller, au nom de la France, féliciter de son exaltation le nouveau chef de l’Église. L’ambassadeur s’acquitta de sa mission comme il convenait, et il était de retour en août 1431.
Nommé sur ces entrefaites au siège de Beauvais à la place de Pierre Cauchon, il fut sacré à Rouen en mars 1432 et, en novembre suivant, il fit son entrée solennelle dans sa ville épiscopale50. Le nouvel évêque occupa son siège jusqu’en 1444. De Beauvais, il fut transféré à Laon, et en 1449 de Laon promu à l’archevêché de Reims dont son frère, nommé patriarche d’Antioche, résigna le titre entre ses mains. Six ans après, en 1455, le pape Calixte III lui confiait, avec pleins pouvoirs, la mission de réviser le procès de la Pucelle et, s’il y avait lieu, d’en casser les sentences et de réhabiliter l’héroïne.
Légat-né du Saint-Siège
, — titre qu’il fut le premier archevêque de Reims à se donner, Jean Juvénal justifia la confiance qu’on avait mise en lui. Quelque mérite qu’on reconnaisse aux actes de sa vie politique, à ses harangues littéraires, à son administration épiscopale, ce n’est pas à ces actes divers, mais à la manière dont il a mené le procès de réhabilitation qu’il doit d’occuper une place exceptionnelle dans l’histoire de la France et dans celle de l’Église.
On pourra consulter sur ce sujet les ouvrages suivants :
- Jean Juvénal des Ursins, par l’abbé Péchenard, in-8°, Paris, Ernest Thorin 1876 ;
- Jules Quicherat, Procès, t. II, pp. 72, 73 ;
- Des RR. PP. Belon et Balme, Jean Bréhal, pp. 18, 70, 71, etc. ;
- Gallia Christiana, t. VII, IX, XI.
II. Guillaume Chartier, évêque de Paris.
Guillaume Chartier, que l’on suppose frère d’Alain, secrétaire de Charles VII, et du chroniqueur Jean, religieux de Saint-Denis, était de Bayeux. Il suivit, aux frais du Dauphin, les leçons de la Faculté de droit de Paris où il fut reçu docteur en droit civil et en décret, c’est-à-dire en droit canon. Fidèle à Charles VII, il alla professer le droit canon en 1432 à Poitiers. Les bénéfices et les dignités ne lui firent pas défaut. En 1447, le chapitre l’élut à l’unanimité évêque de Paris. Il résista vigoureusement aux abus et aux turbulences du corps universitaire et fut un des médiateurs dans la querelle 419des Ordres mendiants. À la fin de sa vie il encourut la disgrâce de Louis XI, pour avoir conduit l’ambassade que les Parisiens envoyèrent aux princes confédérés pendant la guerre du Bien Public. Il mourut en 1470.
Au cours du procès de révision, Guillaume Chartier entendit les témoins de Paris et de Rouen. Avec l’archevêque de Reims et l’inquisiteur Jean Bréhal, il chargea Jean Bochard, évêque d’Avranches de composer un mémoire sur le cas de la Pucelle51.
Les écritures du procès de révision, au 2 juillet, remarquent que l’évêque de Paris n’ayant pas de sceau, l’on n’a pu y apposer que ceux des trois autres juges, Jean Juvénal des Ursins, Richard de Longueil et Jean Bréhal52.
III. Richard de Longueil, évêque de Coutances.
Richard Olivier de Longueil appartenait à la noblesse de Normandie. Il était membre du chapitre de Rouen. Le siège étant devenu vacant par la mort de l’archevêque Roussel (1452), Richard de Longueil et Philippe de la Rose eurent chacun un nombre égal de suffrages ; ce qui les fit se récuser. Nicolas V alors nomma Richard de Longueil à l’évêché de Coutances. Lorsque la révision du procès de Jeanne commença, l’évêque de Coutances était en ambassade auprès du duc de Bourgogne : d’où vient que dans tous les actes de la procédure il est noté comme absent ; mais il était présent à la dernière séance et au prononcé du jugement. Le 26 décembre 1455, il fut promu à la dignité de cardinal ; mais les actes de la révision n’en ont pas fait mention. Peu favorable à la Pragmatique, il en parla en des termes qui lui valurent une amende de dix mille livres. Peu sympathique à Louis XI, l’évêque-cardinal de Coutances vint passer à Rouen les dernières années de sa vie. Il y fut comblé de bénéfices, et il fît de ses immenses revenus un noble et généreux emploi. Envoyé à Péronne en qualité de légat du Saint-Siège, il y mourut en 1470. On a dit de lui :
Quis in dicendo justior ? Quis in interpretationibus jurium verior ? Quis in suum cuique reddendo minus personarum accepter ?
Éloge que n’amoindrira pas la part que ce prince de l’Église a prise à la réhabilitation de Jeanne d’Arc.
420IV. Jean Bréhal, grand Inquisiteur.
Jean Bréhal était né en Normandie comme Richard de Longueil, évêque de Coutances, dans les premières années du quinzième siècle. Il entra de bonne heure au couvent des dominicains d’Évreux et y fit profession solennelle. Il y reçut en 1443 le grade de maître en théologie, et fut nommé probablement grand Inquisiteur de France peu de temps avant que le cardinal d’Estouteville se l’adjoignit en avril 1452 pour informer au sujet du procès de la Pucelle. Cette dignité n’empêcha pas les religieux du couvent de Saint-Jacques à Paris de l’élire pour prieur, et le nouveau prieur d’en remplir dignement les devoirs.
Jean Bréhal était encore occupé au procès de révision lorsqu’il eut à intervenir dans la querelle soulevée entre l’Université de Paris et les Ordres mendiants (Dominicains, Franciscains, Carmes et Augustins). Pour la défense de ces religieux, il composa un traité sur le droit qu’ils avaient d’entendre les confessions. Vers la fin de 1457, la querelle prit fin et les Frères prêcheurs furent rétablis dans l’intégrité de leurs droits. En 1474, Jean Bréhal cessa ses fonctions de grand inquisiteur : il mourut après l’année 1478.
Quant à la part qu’il prit à la cause de la réhabilitation, elle fut des plus considérables et l’on a pu dire de lui, sans exagération aucune, qu’il fut l’âme de toute la procédure
.
V. Des promoteurs, procureurs, avocats, etc.
1. Guillaume Prévosteau.
Guillaume Prévosteau, licencié en décret fut nommé par le cardinal d’Estouteville et l’inquisiteur Jean Bréhal promoteur de la cause dans l’enquête de 145253. Il rédigea et soumit aux juges les 27 articles sur lesquels les témoins de la seconde série eurent à déposer.
En 1455, il ne fut plus promoteur mais procureur, et représentant de la famille d’Arc. Le 15 décembre, il présentait ses titres aux délégués du Saint-Siège, et Pierre Maugier celui d’avocat en la cause. Prévosteau eut la charge principale de l’instance. Le 18 décembre 1455, il remettait aux juges une requête écrite pour sa partie et le 2 juillet 1456, il en présentait une autre54. Il demanda aussi acte de la sentence de réhabilitation.
4212. Simon Chapitault.
Simon Chapitault maître ès arts et licencié en droit canon, fut avec Guillaume Bouillé témoin des premiers actes du procès de révision (1455). Peu après il était nommé promoteur des juges et de la cause. Il seconda de son mieux maître Prévosteau et, en plusieurs cas, ils agirent de concert. On le voit à Orléans auprès d’Isabelle d’Arc, pour obtenir que les juges prissent une certaine mesure. Il résuma les irrégularités du procès de 1431 (20 décembre 1455). Le 2 juillet 1456, il donnait ses conclusions et, comme Prévosteau, il demandait acte de la sentence.
3. Denis Lecomte, François Ferrebouc.
Les notaires-greffiers choisis par les délégués du Saint-Siège55, Denis Lecomte et François Ferrebouc, prêtres, étaient, le premier bachelier en droit canonique, le second licencié. Quoi qu’on ait dit, la rédaction du procès de réhabilitation leur fait honneur.
4. Pierre Maugier.
Pierre Maugier, avocat de la famille de Jeanne d’Arc, était fils de Robert Maugier, premier président du parlement de Paris sous Charles VI. Membre en renom de l’Université, il remplit les fonctions de Recteur en 1427 et 1431, fut député au concile de Bâle, et remplit un rôle honorable dans la querelle de l’Université et des Ordres mendiants.
5. Guillaume de Hellande.
Guillaume de Hélande ou de Hellande était archidiacre de Reims et de Beauvais lorsque, en 1444, il fut appelé à prendre sur le siège épiscopal de Beauvais la place de Jean Juvénal des Ursins. Il fit, la même année, en cette ville son entrée solennelle56. Il mourut en 1462.
Ce fut le prieur des dominicains d’Évreux, Jacques Chaussetier (Calceatoris) qui se présenta en décembre 1455 aux juges de la révision pour les dominicains de Beauvais ; sans doute, parce que Jean Bréhal était fils spirituel du couvent d’Évreux.
422Appendice IV
De la prétendue abjuration
de la Pucelle au cimetière de Saint-Ouen.
prétendue abjurationde la Pucelle au cimetière de Saint-Ouen.
Nous sommes ici en présence d’une double question, d’une question de droit canonique, et d’une question de critique historique.
Et d’abord, cette expression, abjuration prétendue
, n’est pas de nous : elle est des juges mêmes du procès de réhabilitation. Ils ont estimé ne pas pouvoir mieux accuser, dans le prononcé de leur sentence, la nullité canonique de l’acte sur lequel l’évêque de Beauvais avait fondé le jugement de relaps qui livrait la Pucelle au bras séculier, et conséquemment au bûcher.
Mais cette question de droit canonique se double d’une question non moins importante de critique historique concernant le formulaire d’abjuration inséré au procès. D’après l’évêque de Beauvais, ce formulaire serait vraiment authentique : Jeanne l’aurait accepté, prononcé et signé. D’après des témoins au-dessus de toute suspicion, le formulaire dont il fut donné lecture à l’accusée était absolument différent, et le texte qu’on lit au procès serait tout simplement un faux en écriture publique.
Sur d’aussi graves sujets, le dernier mot doit rester aux documents. Recueillons donc leur témoignage. Nous l’avons mis il y a dix ans (17 novembre 1901), sous les yeux des Consulteurs de la Congrégation des Rites ; nous allons en produire un fidèle résumé.
I. Importance exceptionnelle de la question.
Avant le procès de béatification, aucun des historiens de la Pucelle, que nous sachions, n’avait remarqué la place exceptionnelle qu’occupe dans son procès l’abjuration du cimetière de Saint-Ouen. Généralement, ils n’y voyaient qu’un incident fortuit. Or, la dite abjuration est l’acte visé dès le commencement par l’évêque-juge, 423le point central auquel aboutissent les interrogatoires du procès d’office, le réquisitoire et les délibérations sur les douze articles. À la vérité, avant le 24 mai 1431, l’évêque de Beauvais n’en a jamais parlé, du moins en séance ordinaire. Il n’en parlait jamais, il y pensait toujours.
Et quand la pièce eût été jouée, parce que le dénouement avait trompé les espérances du prélat, tous ses actes tendirent à donner le change à l’opinion, à propager le bruit que la Pucelle avait bénéficié d’une abjuration canonique, qu’elle avait prononcé et signé un formulaire dans lequel elle se reconnaissait coupable de tous les crimes dont ses ennemis l’accusaient.
Mais pourquoi l’évêque de Beauvais tenait-il tant à faire passer pour véritables ces deux accusations aussi fausses l’une que l’autre ? Il y tenait parce que c’était le seul moyen qui lui permît de donner au gouvernement anglais la satisfaction que ce gouvernement attendait de lui. On n’a pas oublié le langage du comte de Warwick déclarant que le roi d’Angleterre entendait que Jeanne ne mourût pas de sa mort naturelle, mais qu’elle fût jugée, condamnée et brûlée57.
À qui était réservée la tâche de porter cette sentence et de la faire exécuter ? À l’évêque de Beauvais manifestement.
Mais de quel moyen le prélat disposait-il pour en arriver sûrement à ses fins ? D’un moyen terrible qu’une conscience accommodante pouvait aisément appliquer, car il n’y avait qu’à soulever contre l’accusée un procès de rechute et à porter la sentence qui, en pareil cas, était toujours capitale. Pour ouvrir un procès de rechute, une condition était néanmoins indispensable : il fallait qu’il se produisit un cas de relaps, et le relaps n’était possible que subséquemment à une abjuration préalable. Sans abjuration préalable, pas de relaps, sans relaps pas de bûcher. C’est ainsi que l’abjuration prétendue
du cimetière de Saint-Ouen est devenue pour l’évêque de Beauvais, le fait à provoquer à tout prix et le nœud vital du procès. Pierre Cauchon ne put obtenir la réalité du fait ; il se contenta de l’apparence. Mais il manœuvra si habilement, il mit de si habiles gens dans ses intérêts, il truqua si bien les écritures du procès, que cinq-cents ans se sont écoulés avant que ses procédés de faussaire fussent dévoilés et soient apparus dans toute leur horreur.
À prendre au pied de la lettre le texte du procès tel que l’a rédigé l’évêque de Beauvais, il y aurait eu, le 24 mai 1431, sur la place du cimetière de Saint-Ouen, une abjuration canonique de la part de la Pucelle. À s’en rapporter à la parole du même prélat, 424le formulaire qu’on lit dans l’instrument du procès serait bien celui que Jeanne a prononcé et signé.
Tout autre est le langage des documents. Ils disent de la façon la plus nette :
- qu’il n’y a pas eu, le 24 mai, ombre d’abjuration canonique ;
- que le formulaire du procès est une pièce fausse substituée au formulaire authentique par l’évêque de Beauvais.
Deux points que nous allons successivement mettre en pleine lumière.
II. L’abjuration prétendue
de Saint-Ouen et le droit canonique.
prétenduede Saint-Ouen et le droit canonique.
Pour s’assurer si, le 24 mai, au cimetière de Saint-Ouen, la prisonnière des Anglais avait perpétré une véritable abjuration canonique en matière de foi, il y avait un moyen tout indiqué : il consistait simplement à s’enquérir des lois canoniques qui régissaient la matière et, ces lois reconnues, à rechercher si, dans le cas présent elles avaient été appliquées, ou si on n’en avait eu nul souci.
Il est surprenant que ni Jules Quicherat, ni les historiens de la Pucelle avant 1900, n’aient songé à une précaution si naturelle.
Au quinzième siècle comme aujourd’hui, il y avait dans l’ordre des choses religieuses des abjurations de plusieurs sortes. Sans sortir du domaine théologique, il se produisait des cas spéciaux suivant lesquels on se trouvait en présence d’une législation différente. L’abjuration d’un hérétique adulte, rentrant de son plein gré dans le sein de l’Église, était réglée tout autrement que l’abjuration d’un hérétique opiniâtre, jugé par un tribunal ecclésiastique : hérétique auquel ses juges imposaient une abjuration en rapport avec les erreurs dont il s’était rendu coupable.
L’abjuration spéciale dont il était indispensable, dans le cas de la Pucelle, de rechercher et de déterminer les règles, était l’abjuration publique en cause de foi.
L’Église, dans sa législation, n’abandonne pas les accusés à l’arbitraire des juges. Si elle investit ceux-ci d’une autorité redoutable, elle leur impose aussi des obligations graves ; elle leur trace une marche de laquelle il leur est défendu de s’écarter ; elle leur fixe des règles sans l’observation desquelles leurs sentences sont de nul effet ; elle entend que, ayant à faire acte de justice, ils ne fassent pas acte d’iniquité, et que, en paraissant poursuivre le châtiment du crime, ils ne frappent pas des innocents. Une abjuration exigée 425en violation des règles canoniques devient nulle soit en elle-même, soit dans ses conséquences.
Une chose à remarquer, c’est que, dans la plupart des règles qu’il prescrit, le droit canonique se rencontre avec le droit naturel : telles sont les règles relatives à la connaissance et à la liberté nécessaires en toute abjuration. Rappelons-en les principales.
1. Règles à observer, d’après le droit, dans une abjuration canonique.
D’abord, qu’est-ce que le droit canonique entend par abjuration publique en cause de foi ?
Il entend par là une rétractation extérieure, solennelle, faite en présence des juges ecclésiastiques, d’erreurs contraires à la foi ou à l’unité catholique, apostasie, schisme, hérésie, rétractation suivie de l’engagement de persévérer en ces sentiments, sous peine d’encourir les sanctions déterminées par la loi ; le tout, rétractation et promesse sous la foi du serment.
L’abjuration peut être exigée non seulement des hérétiques formels, mais encore des suspects en fait d’hérésie.
Dans les procès en cause de foi, c’est aux juges que, d’après le Directorium Inquisitorum58, il appartient de décider, cum consilio peritorum in jure, s’il y a lieu d’imposer à l’accusé l’obligation d’abjurer.
Cette obligation est formelle s’il s’agit d’un hérétique reconnu, ou d’un accusé véhémentement suspect d’hérésie, et dans ce cas il convient que l’abjuration soit publique.
L’abjuration décidée, les juges doivent faire annoncer aux fidèles, quelques jours à l’avance, dans toutes les églises de la cité, que, tel jour, à telle heure, à tel endroit, il y aura prédication de circonstance suivie d’une abjuration solennelle59
.
Préparation des accusés à l’abjuration. — Ici, deux obligations s’imposent aux juges, de droit canonique et de droit naturel. Suivant l’une, ils doivent faire comprendre à l’accusé ce qu’est l’abjuration qu’on exige de lui. Suivant l’autre, ils n’exerceront sur lui aucune pression et respecteront absolument sa liberté.
Le principe de cette double obligation découle de la nature et des conditions essentielles de l’acte même de l’abjuration qui doit être un acte humain, accompli en pleine connaissance de cause, avec pleine spontanéité et pleine liberté. Ut hæreticus legitimam abjurationem faciat, dit Ferraris, requiritur ut sponte id faciat60. 426Mais comment un pareil acte pourrait-il sponte fieri si l’abjurant ne comprenait pas ce que sera l’abjuration exigée et l’étendue des engagements qui en seront la conséquence ? De là, pour les juges, l’obligation rigoureuse de donner par avance ou de faire donner à l’abjurant les explications indispensables. De là, pour la même raison, la défense de mettre en jeu, vis-à-vis de l’accusé, les causes que théologiens et juristes estiment attentatoires à la liberté des actes humains, au premier rang desquelles se montrent le dol, l’ignorance, la violence. Les aveux mêmes arrachés par la torture ne devenaient valables, de par le droit, qu’après avoir été renouvelés ou ratifiés, hors de la torture, l’un des jours suivants, en présence du tribunal61.
De l’abjuration même. — Au jour fixé pour le prononcé de l’abjuration, après le sermon prêché devant les membres du tribunal, le juge lui-même interpellera l’accusé et lui signifiera qu’ayant erré ou qu’étant véhémentement suspect d’hérésie, il est sommé d’accepter et de lire la formule d’abjuration qu’on va lui présenter.
Alors, on placera devant l’abjurant le livre des Évangiles sur lequel il étendra les mains. S’il sait lire couramment, on lui remettra l’abjuration écrite et il la lira devant tout le peuple. S’il ne sait pas lire, un des clercs présents la lira, membre de phrase par membre de phrase, et l’abjurant redira en langue vulgaire ces membres de phrase l’un après l’autre jusques à la fin62.
Dans le texte de l’abjuration, l’on aura soin d’énoncer distinctement les articles de foi au sujet desquels l’abjurant a été reconnu coupable ou véhémentement suspect.
Enfin, un des notaires du tribunal rédigera le procès-verbal de l’abjuration, et mentionnera de quelle manière tout s’est passé, faisant observer que si l’abjurant retombait de nouveau dans ses erreurs, il subirait la peine réservée aux relaps. Le procès-verbal rédigé, le juge prononcera la sentence63
.
Telles sont les règles juridiques auxquelles les juges de la Pucelle, le jour de la prétendue abjuration
, auraient dû se conformer. L’ont-ils fait ? Sil faut s’en rapporter au récit officiel et aux dépositions des témoins oculaires, ces règles ont été ou bien inobservées, ou bien violées ouvertement : on peut voir dans la scène du cimetière de Saint-Ouen tout ce qu’on voudra, hormis une abjuration canonique.
Pour en fournir la preuve, il n’y a qu’à rappeler les faits.
4272. Ces règles, au cimetière de Saint-Ouen, n’ont pas été observées.
Il eût fallu d’abord que le cas de l’abjuration de Jeanne fût examiné et décidé à l’avance, cum consilio peritorum in jure, dans une séance officielle. De cela les procès-verbaux ne disent absolument rien, et aucun témoignage officieux ne supplée à ce silence. L’évêque de Beauvais a pu s’entretenir de ce sujet avec ses conseillers intimes, les docteurs de Paris par exemple ; mais il ne l’a fait que de façon clandestine, en opposition avec les règles de l’Église.
De plus, l’abjuration aurait dû être annoncée aux fidèles quelques jours à l’avance. Or, elle fut un coup de surprise : et pour les habitants de Rouen, et pour les assesseurs qui, le jour même de la prédication, ne s’attendaient qu’au prononcé de la sentence.
Elle fut surtout un coup de surprise pour la Pucelle qui ne sut rien par avance, ni même au dernier moment. Les juges auraient dû lui faire expliquer ce que c’était qu’une abjuration : elle l’ignora jusqu’à la fin. On aurait dû lui communiquer le texte du formulaire, le lui expliquer, lui faire bien comprendre à quoi elle s’obligeait, et le sort terrible qui l’attendait si elle violait ces engagements. Jeanne arriva au cimetière de Saint-Ouen sans avoir la moindre idée de toutes ces choses, et si on eut l’air, au moment voulu, de lui donner des explications, on les interrompit brutalement, de peur qu’elle ne se rendit compte du piège vers lequel on la poussait. C’est un point sur lequel les témoins de la réhabilitation s’accordent pleinement. À aucun moment de ce drame Jeanne ne comprit ni ce que c’était que d’abjurer, ni les conséquences de l’acte qu’on cherchait à lui extorquer.
La Pucelle, déposait le notaire Bois-Guillaume, ne comprenait pas la cédule qu’on lui présentait, et elle ne lui fut pas expliquée64.
Elle-même disait au prédicateur Érard : Mais je ne sais pas ce que c’est qu’abjurer65.
Ce en quoi l’évêque de Beauvais est inexcusable, c’est de n’avoir pas accordé à sa victime le sursis de trois ou quatre jours et les explications préalables auxquelles elle avait un droit absolu.
Au jour fixé pour l’abjuration, s’il y en avait eu un, le juge lui-même, Pierre Cauchon, aurait dû, en présence du tribunal, sommer l’accusée d’abjurer, mais loyalement, en respectant sa liberté et en répudiant les menaces, violences, promesses, qui l’y eussent amenée malgré elle. Or, il n’en fut rien. Ce n’est aucun des deux juges, c’est le prédicateur Guillaume Érard, ce sont les affidés de 428l’évêque de Beauvais, maître Jean Beaupère, Nicolas Loiseleur, Nicolas Midi qui, le premier brutalement, les autres en multipliant des promesses auxquelles la Pucelle ajoutera foi, mais qu’on se gardera bien de tenir, finiront par arracher un consentement, sinon à l’abjuration désirée, du moins à un semblant de rétractation que l’on fera passer pour une abjuration explicite et tout à fait volontaire.
Tu vas abjurer présentement, dit à l’accusée Guillaume Érard, ou tu seras brûlée aujourd’hui même66.
Faites ce qu’on vous demande, ajoutent Loiseleur et Nicolas Midi, et vous serez remise entre les mains de l’Église ; vous aurez une femme pour compagne ; vous irez à la messe et y recevrez votre Sauveur ; vous serez hors des fers67.
Il eût fallu ensuite obliger Jeanne à prononcer son abjuration sous la foi du serment, les mains sur les saints Évangiles. Or aucun texte ne mentionne ni ce serment, ni la présence des Évangiles sur l’estrade. Ils sont nommés dans le long formulaire qu’on lit au procès ; mais il n’en est question nulle part ailleurs. Ce formulaire étant une pièce fabriquée après coup, tout ce qu’il contient est frappé de suspicion, surtout les serments qu’il prête à l’accusée.
Dans l’interrogatoire unique du procès de rechute, l’évêque de Beauvais disant à la Pucelle qu’elle avait juré, à Saint-Ouen de ne plus porter l’habit d’homme, la Pucelle répondit qu’elle n’avait jamais fait ce serment ni aucun autre ce jour-là68. Si le formulaire dans lequel il est question des saints Évangiles et des serments que Jeanne aurait faits eût été véridique, l’évêque de Beauvais n’aurait eu qu’à placer ce texte sous les regards de l’accusée et des assesseurs, pour la convaincre de mensonge. Il se garda bien de le faire, et pour cause. Comme Jeanne elle-même, aucun des témoins de la réhabilitation n’a maintenu que, le 24 mai, l’abjurante ait prononcé de serment d’aucune sorte.
Autre omission des règles du droit : il eût fallu que la cédule d’abjuration spécifiât les hérésies que Jeanne aurait professées ou dont elle était véhémentement suspecte. Ni dans la fausse cédule, ni dans la cédule authentique, on ne trouve point d’hérésie spécifiée, comme propre à l’abjurante.
Il eût fallu, enfin, que séance tenante un des notaires rédigeât le procès-verbal de l’abjuration, exposât de quelle manière elle s’était faite et joignit au procès-verbal la cédule authentique. Les juges se gardèrent bien de se conformer à cette règle du droit : 429c’eut été le renversement de leurs desseins, la mise au jour de leur iniquité. Les notaires eurent l’ordre de ne pas instrumenter, et aucun document n’atteste qu’ils aient rédigé au temps, au lieu et dans la forme voulue, un procès-verbal véridique et authentique. L’évêque de Beauvais se réserva de rédiger en son particulier le texte dont il avait besoin.
C’est donc un fait incontestable que, au cimetière de Saint-Ouen, le 24 mai 1431, les juges de Jeanne ont contrevenu aux règles prescrites par le droit en matière d’abjuration, et par suite que, de ce chef, ce qui s’est passé en cette scène capitale est tout autre chose qu’une véritable abjuration canonique en cause de foi. La même conclusion va ressortir de l’examen du formulaire que Jeanne a prononcé et signé : le texte de ce formulaire ne saurait davantage constituer un texte véritable d’abjuration canonique.
III. Que le formulaire inséré au procès n’a été ni accepté, ni signé par la Pucelle : le formulaire prononcé et signé par elle était tout différent.
Les propositions que nous avons à établir sont celles-ci :
- Le long formulaire qu’on lit au procès n’est point celui que la Pucelle a prononcé et signé, mais un formulaire fabriqué pour les besoins de la cause ;
- Le formulaire que la Pucelle consentit à signer était tout différent et ne contenait rien qui engageât sa responsabilité.
1. Témoignages établissant la première proposition.
Il s’agit de savoir si la preuve existe que le 24 mai 1431, sur la place du cimetière de Saint-Ouen, en présence des juges, du cardinal d’Angleterre, de plusieurs prélats, de nombreux assesseurs et membres du clergé, d’une foule considérable, la Pucelle eut entre les mains ou sous les jeux le long formulaire du procès ;
S’il lui en fut donné lecture ;
Si elle consentit à le prononcer et à le signer ;
Si, de fait, elle le prononça à haute voix, phrase par phrase, le redisant à la suite de l’appariteur Jean Massieu qui les lisait avant elle ;
Et si, enfin, elle le signa de son nom : Jehanne, ou autrement.
En faveur de la réponse affirmative on ne peut alléguer qu’une 430seule autorité, qu’une seule parole, l’autorité, la parole de l’évêque de Beauvais.
En faveur de la réponse négative on invoque cinq témoins qui, dans un langage des plus catégoriques, rapportent ce qu’ils ont vu et entendu, et déclarent unanimement que les assertions ci-dessus sont absolument contraires à la vérité.
Que vaut ici l’autorité, la parole de l’évêque de Beauvais ? Fût-il le plus honnête des juges, elle ne vaudrait rien parce que nul n’est juge en sa propre cause, et qu’il est le seul à produire sans preuve aucune ces affirmations. Or Pierre Cauchon reste, non le plus honnête, mais le plus suspect des juges, sa parole est de celles qui de plein droit excluent toute confiance.
Quand nous disons que l’évêque de Beauvais est le seul qui certifie l’authenticité du long formulaire et les faits ci-dessus, nous disons une chose dont il est aisé de fournir la preuve. Cent quarante quatre dépositions furent recueillies aux enquêtes de la révision. Qu’on cherche, parmi ces dépositions, un seul texte dans lequel le déposant atteste avoir vu, au jour de l’abjuration, le long formulaire dans les mains de Massieu ou de Jeanne, l’avoir ouï prononcer dans toute sa longueur, ce texte on ne le découvrira pas ; et de texte équivalent, dans les chroniques ou pièces de l’époque on ne le découvrira pas davantage.
Ce que, par exemple, on trouvera dans les enquêtes de la révision, c’est la preuve positive de la fausseté du formulaire en question. Au cours de ces enquêtes, les délégués du Saint-Siège mandèrent à leur tribunal cinq des témoins encore vivants qui, le 24 mai 1431, s’étaient trouvés près de la Pucelle au moment de la rétractation ; les uns sur l’échafaud même de Jeanne, à ses côtés, les autres à proximité, de manière à tout voir et entendre. Ces cinq témoins étaient :
- Maître Guillaume Delachambre, un des médecins qui avaient soigné la Pucelle pendant sa maladie ;
- Nicolas Taquel, un des notaires du procès ;
- Pierre Migiet, bénédictin, prieur de Longueville-Giffard ;
- Jean Monnet, chanoine de Paris ;
- Jean Massieu, prêtre, exécuteur des commandements du tribunal.
Or, ces cinq témoins firent, sous la foi du serment, des dépositions qui dénoncent l’inauthenticité du formulaire dont se réclame l’évêque Pierre Cauchon, et démentent les faits qu’il avance ou suppose dans le récit du procès. En voici la teneur :
Déposition de maître Guillaume Delachambre :
Ce que Jeanne prononça, 431c’était le contenu d’une petite cédule de six ou sept lignes, sur une feuille de papier double : j’étais si près, que je pouvais aisément voir ces lignes et leur disposition69.
Nicolas Taquel :
J’étais au cimetière de Saint-Ouen lors de la première prédication, mais je n’étais pas avec les autres notaires sur l’estrade ; j’étais cependant assez proche pour voir et entendre ce qui se faisait et se disait. Je me souviens d’avoir vu ladite Jeanne lorsque la cédule d’abjuration lui fut lue ; celui qui la lut fut messire Jean Massieu ; elle contenait environ six lignes de grosse écriture. Et ladite Jeanne la répétait après Massieu. La cédule d’abjuration était en français et commençait ainsi : Je, Jehanne, etc.70
Pierre Migiet, prieur de Longueville-Giffard :
Quant au fait de l’abjuration, il dura à peu près ce que dure un Pater noster71.
Jean Monnet, chanoine de Paris, en 1431 au service de Jean Beaupère :
Moi qui parle j’ai vu la cédule de l’abjuration et il me semble que c’était une petite cédule de six ou sept lignes72.
La déposition la plus caractéristique est celle du prêtre Jean Massieu, l’huissier ou appariteur du procès.
Il était en effet sur l’échafaud de la Pucelle et à ses côtés.
C’est entre ses mains que le prédicateur, maître Érard, remit la cédule contenant le texte de l’abjuration exigée de Jeanne d’Arc.
C’est lui qui fut chargé par ledit Érard de la lui expliquer ;
Lui qui, quelques instants après, reçut l’ordre de ne pas continuer ;
Lui qui lut ce texte à haute voix, membre de phrase par membre de phrase, Jeanne redisant les mêmes paroles après lui ;
C’est lui enfin qui, pour qu’elle signât, remit à l’abjurante une plume avec laquelle elle fit une croix73.
Eh bien, ce personnage s’exprima ainsi au sujet de la cédule de l’abjuration et de l’abjuration elle-même.
Je sais bien que la dite cédule contenait environ huit lignes, pas davantage. Ce dont je suis absolument sûr, c’est que la cédule prononcée par la Pucelle n’était pas celle dont il est fait mention au procès. Celle dont je donnai lecture était toute différente de celle qui a été insérée au procès, et c’est celle-là que Jeanne signa. Et j’ai bonne souvenance que dans cette cédule il était spécifié que l’abjurante ne porterait pas d’armes, ni l’habit d’homme, ni les cheveux rasés et plusieurs autres choses dont je ne me souviens plus74.
N’eût-on à opposer à la parole de l’évêque de Beauvais que les déclarations de Jean Massieu. elles suffiraient pour la frapper d’une incurable suspicion. Quatre autres témoins confirmant ces déclarations, 432ce n’est plus seulement un doute positif qui surgit, c’est une certitude qui dépouille le formulaire inséré au procès de toute ombre d’authenticité.
2. Preuves complémentaires.
L’évêque de Beauvais affirme dans son récit du drame de Saint-Ouen que le formulaire d’abjuration prononcé par Jeanne est bien celui qu’il présente en la forme qui suit
, c’est-à-dire le texte d’environ cinquante lignes en caractères menus que nous lisons au procès. Or qui songerait à soutenir que l’on doit identifier cette longue pièce avec la cédule de six, sept, huit lignes au plus que les cinq témoins sus-nommés affirment, sous la foi du serment, avoir eue sous les yeux ? De huit lignes à cinquante la différence est trop grande pour qu’il puisse y avoir confusion ou erreur.
Différente par sa brièveté du formulaire du procès, la cédule de six à huit lignes ne l’était pas moins quant au fond même et aux choses qui y étaient énoncées. Sur ce point le témoignage de Jean Massieu est capital. Ayant eu la cédule authentique entre ses mains, l’ayant lue tout entière, ayant commencé à l’expliquer à la Pucelle, l’ayant enfin prononcée à haute voix, membre de phrase par membre de phrase, il faut s’incliner devant ce témoignage catégorique : Je suis absolument sûr que la cédule prononcée par la Pucelle n’était pas celle dont il est fait mention au procès ; elle en différait totalement75.
À l’appui de cette conclusion se présente l’impossibilité d’admettre que Massieu ait donné hautement lecture du formulaire de cinquante lignes, ainsi que le prétend l’évêque de Beauvais dans son récit de l’abjuration. Ce n’est pas quelques minutes qu’eut exigée cette lecture, avec la part que devait y prendre l’abjurante, mais une grosse demi-heure au moins ; ce qui ne pouvait passer inaperçu. Or aucun des témoins qui déposèrent sur le sujet du procès de condamnation — et il y en a eu plus de trente — n’a noté le fait et ne l’a opposé à la déposition rapportée ci-dessus : à savoir que le prononcé de l’abjuration dura ce que dure la récitation d’un Pater Noster
.
Nous ne nous étendrons pas à propos des questions subsidiaires que soulève le problème historique de la prétendue abjuration
de Saint-Ouen. Rappelons seulement que l’évêque de Beauvais fit préparer à l’avance deux cédules, l’une longue, celle du procès, dont le chanoine Nicolas de Venderès fut le rédacteur, l’autre courte et anodine, de six à huit lignes, laissant au prédicateur Érard le soin d’exhiber celle qui aurait le plus de chance de n’être pas repoussée.
433Circonstance non moins frappante, le secrétaire du roi d’Angleterre, Laurent Calot, profita du trouble qui se produisit pour monter sur l’échafaud de Jeanne, lui prendre la main et lui faire apposer au bas d’une feuille écrite une sorte de signature76. Que contenait cette feuille ? Sans doute le long formulaire que Laurent Calot s’empressa de faire parvenir à l’évêque de Beauvais quand tout fut fini. Érard, de son côté, lui remit la cédule de huit lignes au bas de laquelle Jeanne avait tracé une croix. L’évêque détruisit la cédule authentique, afin qu’on ne pût pas la lui opposer, et il fit insérer au procès la fausse cédule qu’aucun témoin pourtant na déclaré avoir vue, pas plus que le nom de Jehanne qui, d’après le prélat, y figurait comme signature.
Ce n’est pas le seul moyen que Pierre Cauchon ait pris pour accréditer l’opinion que la Pucelle avait signé le long formulaire et confessé les crimes qui y sont énumérés. Nous verrons dans les appendices suivants, les interpolations que, à la faveur de la traduction du procès français en latin, Thomas de Courcelles pratiqua dans l’unique interrogatoire du procès de rechute, pour qu’on ne doutât pas des aveux de la relapse ; et puis de quelle manière Pierre Cauchon accueillit la requête de l’abbé de Fécamp, réclamant que lecture fût donnée à Jeanne du formulaire de cinquante lignes qu’elle passait pour avoir accepté et signé.
L’exposé ci-dessus des faits suffit pour mettre en lumière toute la portée des termes dans lesquels les juges de 1456 flétrissent la scène du cimetière de Saint-Ouen.
Vu, quant à la matière dudit procès, une certaine abjuration prétendue, entachée de fausseté et de dol, extorquée par violence et par crainte, en présence du bourreau et sous la menace du bûcher, sans que ladite défunte l’ait aucunement prévue et comprise77…
La pièce prétendue, entachée de fausseté et de dol
, c’est le formulaire que Pierre Cauchon a fait insérer au procès.
L’acte extorqué par violence et par crainte, sans que Jeanne l’eût aucunement prévu et compris
, c’est le prononcé et la signature de la cédule de huit lignes, qui ne lui fut pas expliquée et qu’on l’obligea de signer, sous peine d’être livrée sur le champ au bourreau, et qu’elle signa, non de son nom Jehanne, mais, comme l’ont certifié l’huissier Jean Massieu et le notaire Colles78, simplement d’une croix79.
434D’un côté, il n’y a pas eu de véritable abjuration canonique telle que l’Église l’entend, abjuration prévue, comprise, consentie librement par l’abjurante. De l’autre, ce qui a été arraché à la Pucelle, l’ayant été par dol, violence et menaces, est nul de plein droit, et la cédule obtenue le serait elle-même si elle eût contenu quelque article dont, en temps ordinaire, on eût pu se prévaloir contre elle. Mais cela même ne se produisit pas, et il résulte du langage des témoins de la réhabilitation, amis et ennemis, amis comme Jean Massieu, Guillaume Manchon, Nicolas Taquel etc., ennemis comme Jean Beaupère, Thomas de Courcelles, Nicolas Caval et autres affidés de Pierre Cauchon, qu’on n’a pu relever dans la cédule authentique aucun engagement qui supposât la perpétration d’un acte condamné par l’Église80.
En définitive, l’acte de la Pucelle au cimetière de Saint-Ouen, se réduit à un acte de soumission à l’Église simpliciter
, ainsi que l’établissait la Dissertation présentée par les avocats de la cause en novembre 1902 aux consulteurs de la sacrée Congrégation des Rites. Ainsi entendue, ladite rétractation, loin d’être entachée de faiblesse, constituait un acte de haute vertu, un acte héroïque de prudence, de sagesse, de justice, de force morale, de patriotisme et de foi81
.
IV. À quelle date la lumière a été faite sur le problème de l’abjuration.
Nous ne finirons pas cet Appendice sans dire à quelle date et de quelle manière la lumière a été faite, au cours du procès de béatification, sur le problème qui nous occupe.
C’est le 17 novembre de l’année 1901 que les Révérends Consulteurs 435de la sacrée Congrégation des Rites furent appelés à examiner en séance officielle les conclusions présentées sur la prétendue abjuration
de Saint-Ouen, par les avocats de la cause, d’après une Dissertation canonique et documentaire qu’un récent historien de Jeanne d’Arc, M. le chanoine Dunand, théologal du chapitre métropolitain de Toulouse, venait de composer à la prière de l’évêque d’Orléans Mgr Touchet, et qu’avait agréée le cardinal ponent, Mgr Parocchi.
Ces conclusions, fondées tout ensemble sur le droit canonique et sur la discussion des textes, furent en la séance de novembre 1901 l’objet d’un vote favorable. Reprises les années suivantes 1902, 1903 dans les séances préparatoires du tribunal, cette faveur ne fit que grandir et, le 6 janvier 1904, le souverain Pontife Pie X en consacra pour ainsi dire la valeur historique par son décret sur l’héroïcité des vertus de la Vénérable servante de Dieu.
Au point de vue chronologique, c’est donc en 1901 que parut à la librairie Poussielgue, à Paris, et que fut soumise à l’examen des Révérends Consulteurs romains la première Étude critique dont l’auteur, prenant à partie la quasi unanimité des historiens soit catholiques, soit rationalistes, établissait d’après les textes qu’il n’y avait jamais eu d’abjuration canonique de la Pucelle au cimetière de Saint-Ouen le 24 mai 1431, et que le long formulaire inséré au procès, fabriqué par l’évêque de Beauvais pour les besoins de la cause, constituait un faux en écriture publique.
En 1902, le Bulletin critique, dirigé par Mgr Baudrillart et autres savants ecclésiastiques, annonçait dans le numéro du 15 mars que le problème de l’abjuration de la Pucelle à Saint-Ouen venait enfin d’être résolu par un historien français ; que cet historien n’avait pas reculé devant la difficulté de la tâche ; qu’il l’avait remplie avec une conscience, une puissance d’investigations, une précision de détails, une sûreté de conclusions qui avaient vivement frappé le monde religieux comme le monde savant82
.
En avril de cette même année 1902, au Congrès des sociétés savantes à Paris, M. le chanoine Ulysse Chevalier, correspondant de l’Institut, donnait lecture d’un mémoire sur l’abjuration du 24 mai 1431, qu’il avait préparé, reconnaissait-il loyalement, à la demande de M. Dunand lui-même, et dans lequel il aboutissait, pour les points essentiels, aux mêmes conclusions.
M. Ulysse Chevalier apportait un concours précieux à M. Dunand, mais il n’arrivait qu’après lui sur le lieu du combat, et il en convenait de très bonne grâce.
À la section du Congrès qui entendit la lecture du mémoire du 436correspondant de l’Institut, aucune objection ne fut soulevée contre la solution proposée. Si on ne peut dire qu’elle ait été approuvée elle ne fut pas combattue.
En revanche, il est une haute approbation dont elle peut se réclamer au point de vue religieux et catholique, c’est l’approbation de la première autorité morale du monde, du souverain Pontife, chef de l’Église universelle.
À la date du 6 janvier 1904, sa grande parole annonçait au monde que l’héroïsme de Jeanne était inattaquable, qu’on ne saurait par conséquent avoir d’abjuration à lui reprocher.
Nous estimons utile de rappeler les faits qui placent au-dessus de toute discussion ce point d’histoire critique et littéraire, parce qu’une parole épiscopale a été écrite qui, prise au sérieux, et tout éclaircissement faisant défaut, est de nature à induire en erreur et à donner le change.
Dans une lettre-préface adressée à l’auteur d’une Histoire de la Bienheureuse, parue seulement en 1905, un évêque a félicité cet auteur d’avoir en son histoire résolu le problème de l’abjuration
.
À la date de 1905, ce problème n’était plus à résoudre. L’année précédente, Pie X avait proclamé qu’il était résolu.
Et si un témoignage récent pouvait, étant données l’impartialité et la compétence du témoin, dissiper toute difficulté, le comte de Maleissye, dans une étude sur l’abjuration publiée en 1911, nous dira :
À toute tentative future de canonisation, l’évêque de Beauvais avait dressé un obstacle insurmontable par le seul fait de la présence au procès de l’abominable cédule qu’on y voit, comme pièce soi-disant officielle et authentique. Ce ne fut qu’en 1901 qu’une étude critique de M. l’abbé Dunand établit la thèse jugée nécessaire par le cardinal Parocchi83.
C’est donc en 1901, non en 1905, que le problème aurait été résolu.
Témoignage non moins décisif : le cardinal Parocchi lui-même écrivait de Rome, le 12 juillet 1901, à M. le chanoine Dunand, une lettre dans laquelle, à propos de son étude sur L’abjuration de Jeanne d’Arc, il le remerciait du zèle déployé à défendre la noble héroïne
, et il l’en félicitait de tout cœur
.
Les critiques futurs auront à choisir entre les remerciements motivés du cardinal Parocchi, et les félicitations équivoques adressées à un historien de 1905. Ces félicitations ne changeront pas la date de la solution du problème.
437Deux observations.
1. Il n’eût pas été inutile de traiter, en deux Appendices spéciaux, le sujet du guet-apens de la prison qui fournit à l’évêque de Beauvais le prétendu cas du relaps, et la question de l’authenticité de l’Information posthume. L’espace faisant défaut, nous nous permettrons de renvoyer le lecteur à ce que nous avons dit du premier point en notre Histoire complète de la Pucelle, et du second dans la 2e série de nos Études critiques84.
2. Ne pouvant reproduire la communication faite par M. Noël Valois à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, dans la séance du 28 novembre 1906, d’un nouveau témoignage sur Jeanne d’Arc, nous ne la passerons pas toutefois sous silence. Il s’agit de la Réponse d’un clerc parisien à l’apologie de l’héroïne par Gerson ; réponse consignée dans le manuscrit 4701 de la Bibliothèque impériale de Vienne. L’auteur était un décrétiste, suppôt de l’Université de Paris. Ce factum a été sûrement composé du vivant de la Pucelle, après l’échec de Paris et avant la sortie de Compiègne très probablement. C’est une véritable accusation d’hérésie contre Jeanne, appuyée sur six chefs : le port de l’habit d’homme ; — l’influence belliqueuse ; — l’inobservance des fêtes de l’Église ; — des prédictions mensongères ; — des faits d’idolâtrie ; — l’habitude des sortilèges.
Entre autres fausses prédictions reprochées à Jeanne, il est question d’une guerre avant le sacre, que Charles aurait dû avoir avec d’autres princes. De ces six chefs d’accusation, le clerc parisien conclut que Jeanne n’était pas envoyée de Dieu.
Voir le texte du document et les réflexions de M. N. Valois dans le Bulletin de la Société de l’Histoire de France, année 1906, pages 461-179.
438Appendice V
Des altérations découvertes dans le texte latin du dernier interrogatoire.
Pour que le plan arrêté par l’évêque de Beauvais pût aboutir, ce n’était pas assez de faire accroire aux assesseurs et de répandre l’opinion que la Pucelle avait abjuré canoniquement, accepté et signé le long formulaire ; il fallait de plus provoquer le fait d’un relaps apparent, ouvrir un procès de rechute, et durant ce procès, si court fût-il, écarter toute circonstance qui pût occasionnellement faire éclater la vérité.
L’évêque de Beauvais n’y manqua pas.
Un guet-apens, dénoncé par Jeanne elle-même à Jean Massieu et à frère Martin Ladvenu, la nécessité de défendre son honneur quelle invoqua, d’après Guillaume Manchon, dans le dernier interrogatoire, obligea la prisonnière à reprendre et à garder l’habit d’homme : fait qualifié de relaps par les juges.
L’engagement qu’ils lui prêtent de ne plus parler de ses révélations, et que d’après eux, elle aurait violé, quoique l’ayant pris sous la foi du serment — chose contraire à la vérité — fournit un second cas de relaps. Dès que les deux eurent été constatés officiellement, le procès de rechute fut ouvert, et l’évêque de Beauvais n’eut plus qu’à prendre les moyens indispensables pour empêcher que la lumière éclatât et que la trame de ses desseins iniques fût découverte.
Quels étaient ces moyens ? L’étude attentive du procès verbal du dernier interrogatoire et de la dernière séance de la cause va nous le dire.
Elle nous montrera, d’un côté cinq altérations de textes pratiquées par Thomas de Courcelles dans la traduction de la minute française du dernier interrogatoire ; de l’autre l’évêque de Beauvais refusant de faire donner lecture à la prétendue relapse, en présence des assesseurs qui la réclament, du formulaire qu’elle passait pour avoir accepté, prononcé et signé : cela, afin que Jeanne ne pût 439protester et, par ses protestations, mettre au grand jour la scélératesse de son juge.
I. Du dernier interrogatoire et des altérations que le traducteur a pratiquées dans la minute française.
C’est un fait avéré que l’original du procès de 1431 était en français et qu’il fut traduit en latin par Thomas de Courcelles assez longtemps après la mort de la Pucelle.
C’est un fait non moins certain que le manuscrit de D’Urfé nous a conservé une partie de la minute française, et spécialement celle de l’interrogatoire du 28 mai.
C’est un fait dont nous allons donner la preuve que Thomas de Courcelles n’a point hésité à pratiquer cinq altérations graves dans la traduction latine, afin que le lecteur demeurât persuadé que la Pucelle avait abjuré canoniquement et renié ses révélations, le tout sous la foi du serment en présence du tribunal et du peuple.
Ces altérations avaient échappé aux historiens, aux critiques et aux paléographes. Nos recherches sur la question nous ayant amené à confronter phrase par phrase, ligne par ligne, le français de la minute originale et la traduction latine correspondante, nous nous trouvâmes en présence des altérations que nous soumettons au lecteur. Elles ne portent pas sans doute sur des pages entières ; il ne s’agit que de mots et de membres de phrase. Mais dans un tel sujet, il ne faut pas oublier que les mots ont une importance capitale. Ils expriment des réalités desquelles dépendent la vie ou la mort, l’honneur ou l’infamie d’une jeune fille, d’une Française. Ne sortons pas de ce point de vue, si nous tenons à raisonner sainement en cette matière.
1. Première altération de la minute française.
C’est une altération par suppression d’un membre de phrase.
Minute française :
Interrogée si elle avait abjuré, et mesmement de celui habit non reprendre, répond qu’elle aimait mieux mourir que d’estre aux fers. Mais que si on veut la laisser aller à la messe, et oster hors des fers, et mettre en prison gracieuse, et qu’elle eust une femme, elle sera bonne et fera ce que l’Église voudra85.
Thomas de Courcelles a supprimé dans sa traduction les mots 440soulignés : et qu’elle eust une femme
. Pourquoi cette suppression ? Parce que les mots supprimés mentionnaient une chose qui lui avait été promise, aussi bien que les trois autres dont il est question. Telle était l’importance de cette promesse que, si les juges ne l’eussent pas violée, Jeanne n’eût pas été mise par ses geôliers dans la nécessité de reprendre l’habit d’homme, et le fait matériel du prétendu relaps n’eut pas été posé. Henri Martin ne s’est pas mépris en ce point. Il n’y a rien, dit-il, de plus terrible contre Courcelles86.
2. Deuxième altération de la minute française.
Celle-ci consiste dans une interpolation de trois lignes ajoutées à la traduction latine.
La minute française est d’une ligne et demie :
Interrogée si, depuis jeudi, elle na point eu ses voix, respond que oui.
Sur cette ligne et demie, Courcelles improvise une traduction de cinq lignes :
Item, quia ab aliquibus, nos judices, audieramus, quod illusionibus suarum revelationum prætensarum, quibus ante renuntiaverat, adhuc inhærebat, interrogavimus an, depost diem Jovis, ipsa audiverat voces sanctarum Katharinæ et Margaretæ. Respondit quod sic87.
Latin dont voici le sens :
Item, parce que nous juges avions ouï dire à quelques personnes que ladite Jeanne persistait encore à rester attachée aux illusions de ses révélations prétendues, auxquelles elle avait récemment renoncé, nous lui avons demandé si, depuis jeudi elle avait entendu les voix des saintes Catherine et Marguerite. Elle a répondu que oui.
Pas besoin d’être grand clerc pour saisir le but de cette interpolation de trois lignes. Elle donne comme acquis aux débats trois faits d’ailleurs absolument faux :
- Que les révélations de la prisonnière n’étaient, même pour elle, que des illusions coupables ;
- Qu’elle l’avait reconnu et qu’elle avait renoncé avec serment à le soutenir au jour de son abjuration ;
- Qu’elle violait son serment en y revenant de nouveau, posant ainsi le cas du relaps.
Qui pourrait méconnaître l’importance capitale de ce faux de 441trois lignes ? l’évêque de Beauvais a trouvé la moyen d’y faire entrer sa thèse tout entière.
3. Troisième altération encore par interpolation.
On lit dans la minute française :
Item, dit (Jeanne) que de peur du feu elle a dit ce qu’elle a dit88.
Réponse prudente, de laquelle on ne peut rien inférer contre la jeune fille.
Cette prudence n’est pas du goût de Courcelles : il préfère une réponse compromettante et la rend telle, moyennant l’altération que voici :
De même, elle dit que tout ce quelle a dit et rétracté, le jour du jeudi, elle l’a fait uniquement et dit par peur du feu89.
Jeanne n’a point parlé de rétractation. Le docteur de Paris le lui fait dire le contraire ; et, pour qu’il n’y ait pas de méprise possible, il lui fait préciser le jour où la rétractation a eu lieu, le jour du jeudi
.
Jeanne ne parle que de ce qu’elle a dit
, sans spécifier quoi que ce soit. Courcelles la fait parler de ce qu’elle a dit et fait
. Ce qu’elle a fait, d’après ce qu’il veut qu’on entende, c’est l’abjuration, la rétractation du jeudi précédent exprimée dans le formulaire de cinquante lignes.
N’est-ce pas chose souverainement inique, chose indigne moralement, que de prêter à une accusée de faux aveux dont on usera comme s’ils étaient vrais ?
4. Quatrième interpolation de la minute française.
La minute française s’exprime ainsi :
Et quant à ce qui lui fut dit, que en l’eschaffault avoit dit que mensongneusement elle s’estoit vantée que c’estoient saintes Catherine et Marguerite : Respond qu’elle ne l’entendoit point ainsi faire ou dire90.
Voulant dire par là qu’elle n’entendait ni mentir ni se vanter de ses révélations, mais en affirmer simplement la vérité. En outre, 442le mot abjuration n’est pas même prononcé, et il n’y a pas une ombre d’allusion au drame de Saint-Ouen.
Ce texte de la minute française, Thomas de Courcelles dans sa traduction latine le déforme ainsi (traduction du latin) :
Alors on lui représenta qu’elle avait dit sur son échafaud ou ambon, devant nous les juges, et les autres, et devant le peuple, quand elle fit son abjuration, qu’elle s’était vantée mensongèrement que ses voix étaient saintes Catherine et Marguerite91.
Mots ajoutés à la minute française : devant nous les juges, et les autres, et devant le peuple, quand elle fit son abjuration
.
La voilà donc toujours mentionnée faussement cette abjuration à laquelle l’évêque Pierre Cauchon et son confident Thomas de Courcelles ont absolument besoin que les assesseurs de la cause et le bon public croient. Grâce à ces interpolations, le lecteur non averti estimera que les choses se sont passées comme le rapporte la traduction latine, et que l’abjuration dont on y parle est une chose au-dessus de toute discussion. Il en a été ainsi quelque temps. Mais ici-bas toutes choses, même l’iniquité, même l’imposture ont une fin.
5. Cinquième interpolation de la minute française.
La gravité de cette cinquième altération est exceptionnelle. Le texte qu’elle concerne est tout à la fin de l’interrogatoire92.
Les questions posées à la prisonnière des Anglais lui fournissent l’occasion de revenir sur la fausse accusation des juges concernant le reniement de ses apparitions et révélations.
[Jeanne répète] qu’elle n’a point dit ou entendu révoquer ses apparicions, c’est assavoir que ce fussent sainctes Marguerite et Catherine ; […] elle ne fist oncques chose contre Dieu ou la foy, quelque chose que on luy ait fait révoquer.
Mettant sa pensée dans un plus grand jour, elle ajoute :
… qu’elle dist en l’heure (c’est-à-dire au moment même de la rétractation qu’on lui arrachait), qu’elle n’en entendoit point révoquer quelque chose, se ce n’estoit pourveu qu’il pleust à nostre Sire (à Dieu)93.
443Déclaration du plus haut prix, car elle faisait de la rétractation de la jeune fille, quelle qu’elle fût, qu’elle en comprit quelque chose ou qu’elle n’en comprit rien, un acte purement conditionnel, exempt de toute culpabilité soit grave, soit légère, puisqu’il excluait tout ce qui pouvait être en opposition avec la volonté de Dieu. Une condition semblable, stipulée en présence du prédicateur Guillaume Érard, du prêtre Jean Massieu, huissier du procès, des trois notaires-greffiers, et des assesseurs qui étaient proches de l’échafaud dégageait Jeanne de toute responsabilité quant aux articles de la cédule qu’elle n’entendait pas. Sa prétendue rétractation devenait l’acte du monde le plus inoffensif, et c’était se moquer des théologiens, des juristes et du public, que de venir après cela parler d’abjuration canonique et de relaps. D’autant plus que Jeanne n’avait rien avancé, ni pris aucun engagement sous la foi du serment. À Pierre Cauchon qui le lui reprochait, elle opposa une dénégation que les témoins de la révision et le texte du procès ne firent que confirmer.
Thomas de Courcelles ne se fit pas illusion sur cet ensemble de circonstances et sur la portée de ces mots : Elle dit qu’elle dit en l’heure, etc.
, et celle de la condition mise par la Pucelle à sa rétractation. Les mots gênants n’eurent pas l’honneur d’être traduits. Il mit perfidement : Item dixit quod ipsa non intendebat aliquid revocare, nisi proviso quod hoc placeret Deo.
Au fait sensible, attesté par des témoins oculaires, affirmé expressément par la jeune fille qui l’avait posé, il substitue une intention, phénomène purement psychologique, impossible à constater, et insuffisant par lui seul à dépouiller la rétractation de toute interprétation dangereuse et de toute culpabilité. C’est à un double faux que le docteur de Paris n’hésite pas à recourir : à un faux par suppression, Jeanne ne pouvant plus bénéficier de sa protestation : Et elle dit quelle dit en l’heure
; et à un faux par substitution, la traduction latine étant impuissante à remplacer le texte supprimé.
Que fût-il advenu si la minute française de cet interrogatoire n’eût pas été providentiellement retrouvée ? Il eût été malaisé aux historiens de répandre sur ce point une lumière suffisante. En tout cas, il n’a pas tenu à l’évêque de Beauvais et à Thomas de Courcelles, que par leurs suppressions des textes et interpolations, ils n’aient rejeté la Libératrice du pays dans la foule des hérétiques opiniâtres, des aventuriers et des relaps.
444Appendice VI Du procès de rechute et de la dernière délibération.
Le procès de rechute nécessaire à l’évêque de Beauvais pour livrer la Pucelle au bûcher est un procès qui pêche par la base, attendu que du côté de Jeanne il n’y avait pas eu de chute : la chute n’existant pas, la rechute devenait impossible.
La chute ne s’était pas produite, car l’accusée ne s’était rendue coupable d’aucune hérésie, d’aucune pratique assimilée aux erreurs contre la foi, la preuve n’en avait pas été faite, et la cédule qu’elle avait souscrite le 24 mai était une cédule sans conséquence, n’ayant rien de commun avec une abjuration en matière de foi.
D’un autre côté, les faits qualifiés de rechute ne méritaient aucunement cette qualification. La reprise de l’habit d’homme n’impliquait aucune erreur dans la foi, et Jeanne ne s’était pas engagée par serment à ne pas le reprendre. Elle n’avait pas davantage renié ses révélations, ni juré de ne plus les soutenir. L’étude de la dernière délibération va confirmer ces observations et, de plus, elle va nous apprendre deux choses :
- Que l’évêque de Beauvais refusa de faire lire à la Pucelle en présence des assesseurs le long formulaire du procès, de peur que sa fourberie et son iniquité ne fussent démasquées ;
- Qu’il est faux que
le lendemain du 28 mai, comme l’affirment l’Histoire de France de M. Lavisse et bon nombre d’historiens, une assemblée de docteurs ait déclaré que Jeanne, hérétique relapse, devait être livrée au bras séculier94
.
Quarante-deux ecclésiastiques composaient cette assemblée, non compris les deux juges. De ces quarante-deux, plus de trente n’émirent qu’un vote conditionnel : la condition n’ayant pas été remplie, le vote demeura nul.
Mais voyons les choses de plus près.
Le mardi 29 mai, les juges de Jeanne assemblèrent dans la chapelle du palais archiépiscopal de Rouen dite chapelle des Ordres 445plus de quarante maîtres et savants hommes soit en théologie, soit en droit canonique et civil. L’objet de cette convocation était d’arrêter ce qu’il y avait à faire pour procéder comme de droit et de raison
. L’évêque de Beauvais fit à sa façon un résumé de ce qui s’était passé depuis le jeudi 24 mai : comme quoi la Pucelle, après avoir pris l’habit de femme, dès qu’elle put mettre la main sur l’habit d’homme, s’en revêtit
, et raconta devant plusieurs témoins que ses voix et les esprits qui lui apparaissaient lui étaient revenus et lui avaient dit plusieurs choses.
Après cet exposé, avant que les maîtres présents délibèrent sur les résolutions à prendre, l’évêque-juge fait donner lecture de l’interrogatoire de la veille et de la cédule d’abjuration insérée au procès. Mais il n’a garde de rappeler le guet-apens de la prison qui obligea la prisonnière à reprendre l’habit d’homme, et les promesses qui, à Saint-Ouen, lui avaient été faites au nom du tribunal, promesses aussitôt oubliées.
Cette lecture eut lieu en l’absence de Jeanne. Si elle eût été présente, elle eût protesté avec indignation et dénoncé la fausseté de ce formulaire auquel elle était restée tout a fait étrangère. Ce n’est pas en cette séance du 29 mai, c’est dans l’interrogatoire de la veille que Pierre Cauchon aurait dû faire lire cette pièce. S’il était vrai que la prisonnière l’eût prononcée et signée, cette exhibition avait le double avantage de réduire à néant tout essai de justification, et de fournir aux maîtres et docteurs la preuve de la culpabilité de la relapse. Mais la pièce étant fausse, l’iniquité de l’évêque éclatait, et les protestations de la malheureuse jeune fille l’auraient démasquée. C’est à quoi Pierre Cauchon n’avait pas voulu s’exposer. Il ne le voulut pas davantage au cours de la délibération à laquelle, sur son invitation, les assesseurs procédèrent aussitôt.
Le premier qui donna son opinion fut Nicolas de Venderès, archidiacre d’Eu et chanoine de Rouen, l’auteur du texte de la longue cédule, d’après Thomas de Courcelles. Ce docteur, absolument acquis à l’évêque de Beauvais, émit l’avis que Jeanne devait être censée et était hérétique, et qu’il n’y avait qu’à l’abandonner au bras séculier95
.
Après maître Nicolas de Venderès, Messire Gilles Duremort, abbé du monastère de la Sainte-Trinité de Fécamp96, prit la parole. 446C’était un des docteurs en théologie les plus réputés de Normandie : aussi sa délibération fut-elle écoutée avec la plus grande attention et, dans son originalité, produisit-elle une impression profonde ; tellement profonde que la plupart des assesseurs qui opinèrent après lui, s’en rapportèrent à sa proposition.
Jeanne est relapse, dit d’abord l’abbé de Fécamp.
Dans sa pensée, relapse de fait, mais non en droit. Pour savoir si elle l’était en droit, il y avait un moyen bien simple à prendre. Il serait bon, ajouta l’abbé de Fécamp, que la cédule qu’on vient de lire (la fausse et longue cédule) fût lue de nouveau en sa présence et lui fût expliquée, en lui proposant la parole de Dieu. Ces choses faites, nous n’aurons plus, nous juges, qu’à la déclarer hérétique et à l’abandonner à la justice séculière, en la priant de traiter avec douceur ladite Jeanne97.
Ce qui distingue la délibération de l’abbé de Fécamp, c’est qu’elle n’est point absolue comme l’était celle du chanoine de Venderès, mais conditionnelle. Avant de déclarer Jeanne hérétique relapse et de la livrer au bras séculier, il y a d’après lui quelque chose à faire, et cette chose est de grande importance. Il faut :
- Faire comparaître Jeanne en présence du tribunal ;
- Lui donner lecture de la cédule du procès, que les assesseurs viennent d’entendre ;
- La lui expliquer, afin qu’elle la comprenne bien, car le bruit courait qu’elle ne l’avait pas comprise.
Ces choses faites — his peractis — mais alors seulement, et si rien ne se produit qui oblige à surseoir à une sentence définitive, la condamnée sera livrée au bras séculier.
447Des quarante assesseurs qui opinèrent après l’abbé de Fécamp, plus de trente se rangèrent à son avis98.
C’est un grave spectacle que celui de cette assemblée d’ecclésiastiques réclamant des juges de Jeanne, comme mesure préalable de justice, qu’on donnât lecture à la jeune fille de la cédule qu’on l’accusait d’avoir signée et des serments qu’elle aurait violés. Car, pour être plein de déférence, le langage de l’abbé de Fécamp n’en formulait pas moins une requête véritable. En s’exprimant ainsi, lui-même et les assesseurs qui se joignirent à lui entendaient manifestement remplir un devoir de conscience.
On ne saurait croire d’ailleurs que cette quasi-unanimité fût le simple effet du hasard ; elle suppose des échanges de vues et un concert préalables. La raison n’en est pas difficile à trouver. Il fallait éclaircir les doutes sérieux qui avaient surgi dans les esprits à propos de cette abjuration dont l’évêque de Beauvais voulait faire à toute force une abjuration authentique et canonique.
Personne n’ignorait que la Pucelle n’avait cessé de protester quelle n’avait rien compris, ou à peu près, à l’acte qu’on lui avait arraché. On n’ignorait pas davantage les incidents qui l’avaient amenée à reprendre l’habit d’homme et à le garder. Elle avait tout raconté à Jean Massieu, et aux dominicains Martin Ladvenu et Isambard de la Pierre. Ceux-ci en avaient dit certainement quelque chose aux assesseurs leurs collègues, et à Messire Duremort lui-même, à cause de la confiance qu’il inspirait.
Peut-être le prieur de Longueville-Giffard profita-t-il de l’occasion pour faire part de sa remarque touchant la durée du prononcé de la cédule d’abjuration. Et comme le long formulaire était connu de quelques assesseurs, il put exprimer son étonnement qu’une pièce de six à huit lignes se fût transformée en une pièce de quarante-cinq à cinquante lignes. Que les doutes de l’abbé de Fécamp et de ses collègues eussent pour objet l’authenticité du long formulaire, ou l’intelligence que la Pucelle avait eu de la rétractation acceptée, quelle qu’elle fût, il importait que ces doutes fussent dissipés. Voilà pourquoi, à la suite de l’abbé de Fécamp, plus de trente prêtres sur quarante demandèrent qu’on fît lire à Jeanne, en présence de l’assemblée, la cédule invoquée par Pierre Cauchon, et qu’on la lui expliquât. À la façon dont la jeune fille accueillerait cette lecture, les assesseurs verraient bien si elle l’entendait 448pour la première fois, si elle avait ou non juré de ne pas reprendre l’habit d’homme, de ne plus parler de ses révélations, si enfin elle avait posé en connaissance de cause le cas de rechute, ou si ce cas était une invention de la volonté perverse de l’évêque de Beauvais.
Quel accueil Pierre Cauchon fit-il à la requête quasi-unanime des maîtres et docteurs ? Jules Quicherat dit que ce vœu d’une si grande majorité était un devoir pour l’évêque-juge99
. Ce qui est certain, ce que le texte du procès nous apprend, c’est qu’il n’en tînt aucun compte, et il n’en tint aucun compte parce que la lecture de la fausse cédule en présence de la Pucelle eût ouvert les yeux des assesseurs et mis à nu la scélératesse de l’évêque de Beauvais.
Quel eût été l’effet de cette lecture ?
À coup sur Jeanne eût protesté contre l’authenticité du long formulaire, elle en eût avec indignation dénoncé la fausseté. Elle eût pris à témoin le prédicateur de Saint-Ouen lui-même, les notaires-greffiers, le prêtre Jean Massieu et les assesseurs qui avaient tout vu et entendu. Devant ses protestations, un scandale inouï éclatait, l’évêque de Beauvais était pris en flagrant délit de faux, les Anglais eussent été au comble de la fureur et les pires conséquences étaient à craindre.
Pierre Cauchon n’était pas homme à s’y exposer. La délibération conditionnelle des docteurs et la requête qui l’accompagnait n’obtinrent de lui qu’un accueil glacial. En vertu du droit suprême dont il était investi, il n’en tint aucun compte et, le lendemain, sur la place du Vieux-Marché, au nom dune infime minorité seulement, il déclara Jeanne hérétique relapse, et il la livra au bras séculier.
Nous sommes loin de cette unanimité invoquée par les récents historiens français, Henri Martin100, Ernest Lavisse, laquelle aurait invité les juges du procès à prononcer cette sentence. L’accession de la très grande majorité des docteurs à la requête de l’abbé de Fécamp constitue une véritable protestation contre l’iniquité de l’évêque Cauchon. Si, malheureusement, le droit ne leur permettait pas de la rendre efficace, elle n’est pas moins honorable pour ces prêtres, tous Français, deux exceptés, et elle mérite d’être signalée, dans les histoires de la Bienheureuse aux amis de l’Église, de la France et de la vérité.
449Selon leur habitude, des critiques indulgents ont essayé de disculper l’évêque de Beauvais. Ils ont supposé qu’il avait obtempéré à sa façon au désir des délibérants. C’est absolument faux. Aucun texte du procès de condamnation n’appuie cette explication, et les textes du procès de révision la démentent expressément. Dans le 88e des articles présentés aux délégués du Saint-Siège nous lisons ce qui suit :
Jeanne ne comprit pas la cédule d’abjuration dont au cimetière de Saint-Ouen on lui donna lecture. Qu’elle ne l’ait pas comprise cela résulte clairement de la dernière délibération du procès. En cette délibération, l’abbé de Fécamp et la grande majorité des délibérants dirent tous qu’il fallait demander à l’accusée si elle avait compris la dite cédule. Or, on n’en fit absolument rien101.
Le procureur de la famille d’Arc, maître Guillaume Prévosteau expose les mêmes faits dans des termes analogues :
S’en rapportant à la délibération de l’abbé de Fécamp, presque tous les maîtres et docteurs furent d’avis qu’il fallait demander à la Pucelle si elle avait compris l’abjuration prétendue. Ce qui est certain, c’est qu’on ne l’interrogea pas, qu’on ne lui demanda pas, ainsi qu’il avait été arrêté dans la dite délibération, si vraiment elle avait compris l’abjuration dont il s’agissait. De tout cela rien ne fut fait102.
À chacun ses responsabilités. À l’évêque de Beauvais celle d’avoir rendu une sentence inique. À la presque unanimité des assesseurs qui refusèrent de condamner Jeanne sans l’avoir entendue, le mérite de n’avoir pas été sourds à la voix de la justice103.
450Appendice VII Du procès de réhabilitation.
I. De l’instrument authentique du procès de réhabilitation.
L’instrument authentique du procès de réhabilitation n’a pas eu l’avantage d’être dressé par un Thomas de Courcelles, ni par un des docteurs en renom de l’Université de Paris. Il fut mis dans la forme actuelle par deux notaires de l’Alma mater, maître Denis Lecomte et François Ferrebouc. Ils étaient plus aptes que d’autres à mener ce travail à bonne fin, car ils avaient instrumenté comme notaires du tribunal durant la cause de la réhabilitation. Maître Ferrebouc jouissait en son temps d’une certaine réputation de lettré104
. Ce n’est pas la tâche de dresser l’instrument d’un procès long et compliqué qui pouvait faire valoir ses droits à cette réputation. Comme œuvre littéraire, le procès de réhabilitation n’est pas plus remarquable que le procès de condamnation. Mais à d’autres points de vue, comme œuvre juridique et morale, d’une part, comme recueil de documents historiques d’un prix inestimable de l’autre, le procès de réhabilitation s’élève infiniment au-dessus du procès rédigé par Thomas de Courcelles.
Comme œuvre juridique et morale, le procès de réhabilitation est une œuvre inattaquable de justice et de conscience, tandis que le procès de condamnation, si habilement qu’il ait été mené, restera un chef-d’œuvre de mépris du droit, d’impudence et d’iniquité.
Comme source de documents historiques, le procès de réhabilitation est un trésor du plus grand prix et, sous ce rapport, il complète merveilleusement les interrogatoires du procès de condamnation. Les enquêtes ordonnées par les délégués pontificaux nous ont valu un recueil de témoignages auquel on ne peut rien comparer de semblable dans aucune histoire. Jointe aux interrogatoires 451du procès de Rouen, ces enquêtes permettent à l’historien de construire un monument qui, pour la solidité et la richesse des matériaux, ne le cède à aucun des monuments du même genre.
Comme œuvre de procédure, le procès de 1456 est également une œuvre à laquelle on ne peut que rendre hommage. Si la lecture en est généralement difficile, cela tient en grande partie à la conscience presque exagérée avec laquelle les rédacteurs ont traité la reproduction et la transcription des citations et autres pièces de procédure proprement dite.
La forme sous laquelle le texte du procès se présente au lecteur diffère essentiellement de la forme du procès de condamnation. Cette forme n’est pas celle des lettres patentes adoptées par les juges de Rouen. Les délégués du Saint-Siège n’exposent pas directement en parlant à la première personne toute la suite du procès. Ce sont les notaires qui énoncent les faits et les actes : ils parlent en leur nom, à la première personne, toutes les fois qu’ils interviennent, et quand ils désignent les juges, ils ne les désignent d’ordinaire qu’à la troisième personne.
II. Des expéditions authentiques du procès de réhabilitation.
Il en est des minutes et originaux qui servirent à former le dossier du procès de réhabilitation et à la rédaction de l’instrument définitif, comme des minutes et originaux du procès de condamnation ; ils sont perdus et il ne paraît pas, quoi que dise Jules Quicherat105, qu’on en ait retrouvé même la trace.
Dans leur préface106, les notaires Denis Lecomte et François Ferrebouc disent avoir délivré sous leurs seings trois expéditions du procès de réhabilitation. L’une d’elles, ajoutent-ils, contenait le texte entier du procès de condamnation. Cette expédition a été perdue ; les deux qui nous restent ne contiennent rien des écritures du premier procès. On peut voir ces deux manuscrits à la Bibliothèque nationale. Au bas des feuillets qui les composent se lisent les signatures Comitis et Ferrebouc, avec la formule sic affirmo dans le premier, sans cette formule dans le second.
Dans le premier de ces manuscrits seulement ont été insérés les huit mémoires présentés aux délégués du Saint-Siège ; dans le second, propter prolixitatem, on n’a inséré que celui de Gerson. Ce second manuscrit est ordinairement désigné sous le nom de manuscrit 452de Notre-Dame, parce qu’il resta à Notre-Dame jusqu’en 1785107.
L’éditeur des deux procès s’est servi du premier manuscrit pour la publication de son grand ouvrage ; l’écriture en est beaucoup plus belle que l’écriture du manuscrit dit de Notre-Dame. Parfois cependant il s’est servi de ce dernier pour corriger le texte ; dans ce cas, il prévient toujours de lecteur108.
III. De la rédaction primitive du procès de réhabilitation.
D’après Jules Quicherat, le procès de réhabilitation tel que nous l’avons décrit ne nous donnerait pas la forme sous laquelle il aurait été tout d’abord rédigé. Les greffiers Lecomte et Ferrebouc auraient songé à présenter les actes de ce second procès comme Thomas de Courcelles avait présenté ceux du procès de Rouen. Ils auraient donc rédigé l’instrument de la réhabilitation en forme de lettres patentes où les juges, parlant à la première personne, énonçaient toute la suite de la procédure, insertion faite en leur lieu des actes décernés et des pièces produites109.
Le savant éditeur trouve la preuve de cette rédaction primitive dans le manuscrit de D’Urfé de la Bibliothèque nationale. Ce manuscrit serait tout simplement une copie du procès en cette forme. Quoiqu’une partie se soit perdue, il en reste néanmoins des fragments considérables que Quicherat a reproduits à la fin du tome troisième de sa publication.
Cette copie n’obtint pas de consécration authentique. Pour des motifs difficiles à définir, peut-être uniquement pour mettre une différence de forme entre les deux procès, les greffiers procédèrent, d’eux-mêmes ou sur l’avis des juges, à la rédaction que nous ont transmise les expéditions authentiques.
Le lecteur qui désirerai de plus amples renseignements, les trouvera dans la notice de Jules Quicherat sur les pièces de la réhabilitation110. Il trouvera aussi la description des principaux manuscrits, soit originaux, soit copies qui nous ont été conservés du texte des deux procès111.
453IV. Critiques formulées contre le procès de réhabilitation.
Après les détails qui précèdent sur l’instrument officiel du procès de réhabilitation, il ne sera pas inutile de signaler les principales critiques formulées contre le procès lui-même et de réduire ses critiques à leur juste valeur.
On a d’abord prétendu que ce procès, comme celui de condamnation, avait été purement politique, au moins dans l’intention de Charles VII et de ses conseillers. Jules Quicherat écrivait là-dessus à M. de Beaucourt :
Mon opinion est que le procès de réhabilitation a été dirigé et arrangé de manière à cacher les torts commis envers la Pucelle, et par le roi et par ses confidents, et par tous les personnages attachés ou ralliés à son gouvernement112.
On dit que, en 1433, Juvénal des Ursins, — le futur président du tribunal de la réhabilitation, — alors évêque de Beauvais, écrivit aux États de Blois une lettre sur les succès admirables du roi de France
. Il y rendait grâces à Dieu qui avait donné à une petite compagnie de vaillants hommes le courage de les entreprendre
; mais il ne nommait pas la Pucelle.
Ce fut un tort de la part de l’orateur courtisan. Mais de 1433 à 1456 il y a loin. Qui pourrait assurer que l’archevêque de Reims n’eut pas à cœur de réparer l’oubli qu’il avait commis étant évêque de Beauvais ?
Que la politique se soit immiscée dans les conseils qui précédèrent et décidèrent le procès de réhabilitation, ce n’est pas douteux ; que les juges, un ou plusieurs, se soient préoccupés de pallier les torts de Charles VII envers la Pucelle, à la rigueur on peut le croire. Mais qu’en fait, le procès de réhabilitation n’ait pas été ce qu’il devait être, une justification éclatante de la Pucelle, c’est absolument faux. Peu importe les vues politiques dont s’inspiraient juges et conseillers ; qu’ils l’aient voulu ou non, Jeanne est sortie des enquêtes d’Orléans, Paris, Rouen, Domrémy, par la seule force des choses, glorifiée et triomphante.
Jules Quicherat et Henri Martin disent encore que les dépositions des témoins ont l’air d’avoir subi la plupart de nombreux retranchements113
. Ils parlent de suppressions commandées par les circonstances
, de témoins qu’on aurait pu citer et qui n’ont pas paru, de sujets qu’on aurait pu traiter et 454qu’on a passé sous silence114. Avec tous le respect dû à des hommes de la valeur de Jules Quicherat et de Henri Martin, nous dirons que ces observations ne sont ni fondées, ni sérieuses. Ainsi, pour les desiderata indiqués, les juges de la réhabilitation n’ont-ils pas rencontré des difficultés, des obstacles que nous ne pouvons apprécier, à la distance où nous sommes des événements ? Les juges n’ont pas fait tout ce qu’ils ont voulu. Aujourd’hui, en plein dix-neuvième siècle, on ne serait pas embarrassé de citer certains procès où l’on a été loin de faire la lumière comme on aurait pu et comme il l’aurait fallu.
Pour les suppressions, mutilations et retranchements dont il est question plus haut, c’est à la légère que nos critiques en parlent. Ils seraient bien empêchés si on les priait d’en fournir la preuve. Cependant des accusations de ce genre sont de celles qu’il faut justifier : des préventions, des conjectures, des hypothèses ne sont pas des arguments suffisants. On verra tout à l’heure qu’aucune preuve à l’appui de ces accusations n’a été fournie.
Jules Quicherat est beaucoup plus indulgent pour Pierre Cauchon que pour les juges de 1456. Il ne lui reproche pas d’avoir supprimé des pièces, d’avoir inventé de faux procès-verbaux ; il l’en défend même en partie. On a formulé à ce sujet une accusation expresse ; mais les historiens qui l’ont formulée n’ont pas manqué d’en donner la preuve. C’est une preuve semblable qu’on ne saurait produire contre les juges de la réhabilitation.
Enfin, Jules Quicherat, comparant les délégués du Saint-Siège à l’évêque de Beauvais au point de vue de l’étude approfondie du dossier, leur assigne un rang d’infériorité ; car, au sentiment de l’éditeur des deux procès, les juges de la réhabilitation se montrèrent moins sévères formalistes que Cauchon, ou coulants sur la formalité des consultations
.
À quelles choses étranges exposent les idées préconçues !
Les délégués du Saint-Siège moins sévères formalistes que l’évêque de Beauvais ! Combien de règles juridiques violées par les juges de la réhabilitation Jules Quicherat signale-t-il ? Aucune.
Combien de règles juridiques Pierre Cauchon a-t-il violées ouvertement ? Au moins douze, d’après les canonistes les moins rigoureux.
Les délégués du Saint-Siège plus coulants sur la formalité des consultations ! Est-ce que l’on oserait comparer les avis motivés des assesseurs du procès de Rouen, avis exprimés en quelques lignes, même ceux des docteurs de l’Université de Paris, aux mémoires approfondis de Jean Bréhal et autres docteurs et prélats insérés au 455procès de réhabilitation et à ceux des canonistes Leliis et Pontanus ?
Quant à l’élude consciencieuse à laquelle les juges délégués se sont livrés personnellement, qu’on lise les pages 329-332 du tome III des deux procès que Jules Quicherat paraît avoir oubliées.
Le paléographe français semble supposer que les juges délégués se sont écartés en ce point des règles du droit.
Cette hypothèse est gratuite, ou plutôt contraire à la vérité. On n’a rien à reprocher aux délégués du Saint-Siège sous ce rapport. Ce qu’ils ont fait, ils étaient autorisés à le faire. Le livre VI des Décrétales autorise les juges d’une cause de foi à mander, s’ils l’estiment bon, des gens de savoir, pour qu’ils les aident de leurs conseils
; mais il leur laisse toute latitude. Par les pages du procès auxquelles nous renvoyons, on verra que les juges de la réhabilitation se sont entourés d’autant de gens de savoir et de beaucoup plus de travaux solides que ne l’avait fait l’évêque de Beauvais. Au procès de condamnation n’est annexé aucun travail de valeur ; au procès de réhabilitation sont jointes neuf dissertations qui font honneur aux maîtres qui les ont signées.
456Appendice VIII Des enquêtes du procès de réhabilitation.
Les enquêtes auxquelles donna lieu la révision du procès de 1431 sont au nombre de huit :
La première, officieuse seulement, eut lieu à Rouen, en 1450 : elle ne fut pas insérée au procès de réhabilitation.
La deuxième et la troisième se firent à Rouen en 1442, l’une par le cardinal d’Estouteville lui-même ; l’autre par son délégué, le chanoine Philippe de la Rose : à ces deux enquêtes prit part l’inquisiteur Jean Bréhal. Elles furent insérées par les délégués du Saint-Siège au procès de 1455.
La quatrième se fit dans le pays de Jeanne, en 1456 ;
La cinquième, à Orléans ;
La sixième, à Paris ;
La septième, à Rouen ;
La huitième, à Lyon.
Nous allons donner les noms des témoins qui furent entendus au cours de ces enquêtes.
I. Enquête de Rouen115 par maître Guillaume Bouillé (février 1450).
Témoins entendus :
- Frère Jehan Toutmouillé, frère prêcheur à Rouen, 42 ans.
- Frère Isambart de la Pierre, frère prêcheur à Rouen, 49 ans.
- Frère Martin Ladvenu, frère prêcheur à Rouen.
- Frère Guillaume Duval, frère prêcheur à Rouen, 45 ans.
- Maître Guillaume Manchon, notaire au procès, 50 ans.
- Maître Jean Massieu, huissier au procès, 50 ans.
- 457Maître Jean Beaupère, chanoine de Rouen, assesseur au procès, 70 ans.
II. Enquête à Rouen116 du cardinal d’Estouteville, nonce apostolique (1452).
Témoins entendus à Rouen par le cardinal lui-même et frère Jean Bréhal, grand inquisiteur, les 2 et 3 mai :
- Maître Guillaume Manchon, ci-dessus, 58 ans vel circa.
- Pierre Migiet, prieur de Longueville-Giffard, 70 ans.
- Bardinus de Petra (Isambart de la Pierre, ci-dessus), 55 ans.
- Pierre Cusquel, bourgeois de Rouen, 55 ans.
- Frère Martin Ladvenu, ci-dessus, 55 ans.
III. Autre enquête à Rouen117 par Philippe de la Rose, trésorier du chapitre de Rouen et délégué du cardinal d’Estouteville (du 8 au 10 mai 1452).
Témoins entendus :
- Nicolas Taquel, notaire au procès, 52 ans.
- Pierre Bouchier, prêtre, curé de Bourgeauville, 55 ans.
- Nicolas de Houppeville, bachelier en théologie, 60 ans vel circa.
- Jean Massieu, ci-dessus nommé, 55 ans.
- Nicolas Caval, chanoine de Rouen, 60 ans.
- Guillaume Dudésert, chanoine de Rouen, 52 ans.
- Guillaume Manchon…, 57 ans.
- Pierre Cusquel, ci-dessus nommé, 50 ans.
- Isambart de la Pierre, ci-dessus nommé, 60 ans.
- André Marguerie, chanoine de Rouen, 76 ans.
- Richard de Grouchet, maître es arts, 60 ans.
- Pierre Migiet, ci-dessus nommé, 70 ans.
- Martin Ladvenu, ci-dessus nommé, 52 ans vel circa.
- Jean Lefèvre, évêque de Démétriade.
- Thomas Marie, bénédictin, 62 ans vel circa.
- Jean Riquier, curé de Heudicourt, 40 ans.
- Jean Fave, licencié ès droit, 45 ans vel circa.
458IV. Enquête faite au pays de la Pucelle (en l’année 1456).
Témoins entendus :
- Jean Morel, de Greux, laboureur, 70 ans.
- Dominique Jacob, curé de Moûtier-sur-Saulx, 35 ans, vel circa.
- Béatrix, veuve Estellin, de Domrémy, 80 ans.
- Jeannette, femme de Thévenin le Royer, de Domrémy, 70 ans environ.
- Jean, dit Moen, de Domrémy, charron, 56 ans.
- Étienne de Syone, curé de Roussey, près Neufchâteau, 54 ans environ.
- Jeannette, veuve Thiesselin de Vital, clerc à Domrémy, 70 ans environ.
- Louis de Martigny, écuyer, 56 ans environ.
- Thévenin le Royer (ou le Charron), habitant de Domrémy, 70 ans environ.
- Jacquier de Saint-Amant, laboureur, habitant de Domrémy, 60 ans environ.
- Bertrand Lacloppe, de Domrémy, 90 ans environ.
- Perrin le Drappier, de Domrémy, 60 ans environ.
- Gérard Guillemette de Greux, laboureur, 40 ans environ.
- Hauviette, femme de Gérard de Syna ou Syone, laboureur à Domrémy, 45 ans environ.
- Jean Watterin, de Domrémy, 45 ans environ.
- Gérardin d’Épinal, laboureur à Domrémy, 60 ans.
- Simonin Musnier, laboureur, de Domrémy, 44 ans environ.
- Isabelle, femme de Gérardin, laboureur à Domrémy, 50 ans environ.
- Mengette, femme de Jean Joyart, laboureur de Domrémy, 46 ans environ.
- Jean Colin, curé de Domrémy, 66 ans environ.
- Colin, fils de Colin de Greux, laboureur, 50 ans environ.
- Jean de Novelonpont, dit de Metz, 57 ans environ.
- Michel Lebuin, de Domrémy, cultivateur à Burey, 44 ans environ.
- Geoffroy du Fay, 50 ans environ.
- Durand Laxart, de Burey-le-Petit, laboureur, 60 ans environ.
- Catherine, femme de Henri le Royer, de Vaucouleurs, 54 ans environ.
- 459Henri le Royer, de Vaucouleurs, 64 ans environ.
- Aubert d’Ourches, chevalier, âgé de 60 ans.
- Nicolas Bailly, d’Andelot, du diocèse de Langres, âgé d’environ 60 ans.
- Guillot Jacquier, d’Andelot, 36 ans environ.
- Bertrand de Poulengy, écuyer, 63 ans environ.
- Henri Arnolin, de Gondrecourt-le-Château, prêtre, 64 ans environ.
- Jean le Fumeux, de Vaucouleurs, chanoine, 38 ans environ.
- Jean Jacquard, de Greux, laboureur, 47 ans environ.
Enquête commencée le 28 janvier et terminée le 11 février 1456.
V. Enquête d’Orléans (commencée le 22 février 1456).
Témoins entendus :
- Comte de Dunois.
- Raoul de Gaucourt, chevalier, grand maître d’hôtel du roi, 84 ans environ.
- François Garivel, conseiller du roi, 40 ans environ.
- Guillaume de Ricarville, maître d’hôtel du roi, 60 ans environ.
- Réginald Thierry, chirurgien du roi, 64 ans environ.
- Jean Luillier, bourgeois d’Orléans, 56 ans environ.
- Jean Hilaire, bourgeois d’Orléans, 66 ans environ.
- Gilles de Saint-Mesmin, bourgeois d’Orléans, 74 ans environ.
- Jacques L’Esbahy, bourgeois d’Orléans, 50 ans environ.
- Guillaume le Charron, bourgeois d’Orléans, 59 ans environ.
- Cosme de Commy, bourgeois d’Orléans, 64 ans environ.
- Martin de Mauboudet, bourgeois d’Orléans, 67 ans environ.
- Jean Volant, bourgeois d’Orléans, 70 ans environ.
- Guillaume Postiau, bourgeois d’Orléans, 44 ans environ.
- Denis Roger, bourgeois d’Orléans, 70 ans.
- Jacques de Thou, bourgeois d’Orléans, 50 ans.
- Jean Carrelier, bourgeois d’Orléans, 44 ans.
- Aignan de Saint-Mesmin, 87 ans environ.
- Jean de Champeaulx, 50 ans.
- Pierre Jougault, bourgeois d’Orléans, 50 ans.
- Pierre Hue, bourgeois d’Orléans, 50 ans environ.
- Jean Aubert, 52 ans environ.
- Guillaume Ronillart, 46 ans.
- 460Gentian Cabu, 39 ans environ.
- Pierre Vaillant, bourgeois, 70 ans environ.
- Jean Coulon, 56 ans environ.
- Jean Beauharnais, 50 ans environ.
- Robert de Farciaulx, chanoine de Saint-Aignan, 78 ans.
- Pierre Compaing, chanoine de Saint-Aignan, 50 ans environ.
- Pierre de la Censure, chanoine de Saint-Aignan, 60 ans.
- Raoul Godart, chanoine de Saint-Aignan, 55 ans.
- Hervé Bonart, prieur de Saint-Magloire, 60 ans.
- André Bordes, chanoine de Saint-Aignan, 60 ans environ.
- Jeanne, femme de Gilles de Saint-Mesmin, 70 ans.
- Jeanne, femme de Guidon Boyleaux, 60 ans.
- Guillemette, femme de Jean de Coulons, 51 ans.
- Jeanne, veuve de Mouchy, 50 ans.
- Charlotte, femme Havet, 36 ans environ.
- Réginalde, veuve Huré, 50 ans.
- Pétronille, femme Beauharnais, 50 ans.
- Massée, femme Fagoue, 50 ans.
VI. Enquête de Paris (1456).
Témoins entendus par l’archevêque de Reims et l’inquisiteur Jean Bréhal ou son délégué Thomas Vérel, des frères prêcheurs.
- Jean Tiphaine, maître ès arts et en médecine, chanoine de la Sainte-Chapelle de Paris, 60 ans environ.
- Guillaume Delachambre, maître ès arts et en médecine, 48 ans environ.
- Jean de Mailly, évêque de Noyon, 60 ans environ.
- Thomas de Courcelles, chanoine de Paris, 56 ans environ.
- Jean Monnet, chanoine de Paris, 50 ans environ.
- Louis de Coutes, écuyer et page de la Pucelle, 42 ans environ.
- Gobert Thibault, écuyer de l’écurie du roi, 50 ans environ.
- Simon Beaucroix, écuyer, 50 ans environ.
- Jean Barbin, avocat au Parlement, 50 ans.
- Marguerite La Touroulde, veuve René de Bouligny, 64 ans environ.
- Jean Marcel, bourgeois de Paris, qui vit Jeanne à Saint-Ouen, 56 ans environ.
- Le duc d’Alençon, 50 ans environ.
- 461Jean Pasquerel, des Ermites de Saint-Augustin, aumônier de Jeanne.
- Jean de Lenozoles, célestin, 58 ans environ.
- Simon Charles, président de la Chambre des Comptes, 60 ans environ.
- Théobald d’Armignac ou de Termes, chevalier, 50 ans environ.
- Haimond de Macy, chevalier bourguignon, 56 ans environ.
- Colette, femme Milet, 56 ans.
- Pierre Milet, greffier des élus de Paris, 72 ans environ.
- Aignan Viole, avocat au Parlement, 50 ans environ.
VII. Enquête ouverte à Rouen en 1456 par l’archevêque de Reims, l’évêque de Paris, délégués du Saint-Siège, et l’inquisiteur Jean Bréhal.
Témoins entendus à partir du 12 mai 1456.
- Pierre Migiet, prieur de Longueville-Giffard, 70 ans.
- Guillaume Manchon, nommé plus haut, 60 ans environ.
- Jean Massieu, nommé plus haut, 50 ans environ.
- Guillaume Colles, notaire au procès, 66 ans environ.
- Martin Ladvenu, nommé plus haut, 56 ans environ.
- Nicolas de Houppeville, nommé plus haut, 65 ans environ.
- Jean Lefèvre, nommé plus haut, 70 ans environ.
- Jean Lemaire, curé de Rouen, 45 ans.
- Nicolas Caval, chanoine de Rouen, 70 ans environ.
- Pierre Cusquel, bourgeois de Rouen, 53 ans environ.
- André Marguerie, archidiacre, 76 ans environ.
- Maugier Leparmentier, appariteur de la curie archiépiscopale de Rouen, 56 ans environ.
- Laurent Guesdon, bourgeois de Rouen.
- Jean Riquier, nommé plus haut, 47 ans environ.
- Jean Moreau, habitant de Rouen, 52 ans.
- Nicolas Taquel, nommé plus haut, 58 ans environ.
- Husson Lemaître, habitant de Rouen, 50 ans environ.
- Pierre Daron, lieutenant du bailli de Rouen, 60 ans environ.
- Seguin de Seguin, dominicain, 70 ans environ.
462VIII. Déposition reçue à Lyon (le 28 mai 1456).
- Jean d’Aulon, ancien intendant de la Pucelle, chevalier et sénéchal de Beaucaire.
IX. Récapitulation.
- Enquête de 1450 : 7 témoins entendus ;
- Première enquête de 1452 : 5 ;
- Deuxième enquête de 1452 : 17 ;
- Enquêtes de 1456 :
- Au pays de Jeanne : 34 ;
- À Orléans : 41 ;
- À Paris : 20 ;
- À Rouen : 19 ;
- À Lyon : 1 ;
- Total : 144.
Quoique les enquêtes réunies aient produit cent-quarante-quatre dépositions distinctes, les témoins entendus ne furent pas aussi nombreux : plusieurs déposèrent plusieurs fois en différentes enquêtes.
- Guillaume Manchon et Martin Ladvenu déposèrent chacun 4 fois ;
- Isambart de la Pierre, Jean Massieu, Pierre Cusquel, Pierre Migiet, chacun 3 fois ;
- Nicolas Houppeville, Jean Lefèvre, Nicolas Caval, André Marguerie, Jean Riquier, chacun 2 fois.
Onze témoins firent donc entendre et signèrent trente dépositions.
Ce qui réduit les auteurs des 144 dépositions à 125 personnes distinctes.
Conclusion. Il n’y a eu que 125 témoins entendus aux enquêtes ; mais ces 125 témoins ont déposé en tout 144 fois.
X. Des témoins entendus sur le procès de Rouen.
Recherchons maintenant combien de ces témoins furent interrogés sur le procès de Rouen, objet principal de la révision prescrite. Quatre enquêtes s’en occupèrent spécialement.
- L’enquête de 1450 recueillit sept dépositions.
- 463Celles de 1452 en recueillirent vingt-deux.
- Celle de 1456 à Rouen dix-huit.
À l’enquête de Paris déposèrent sur le procès :
- Jean Tiphaine ;
- Guillaume Delachambre ;
- l’évêque de Noyon ;
- Thomas de Courcelles ;
- Jean Monnet ;
- Jean Marcel ;
- Jean de Lenozoles ;
- le chevalier de Macy.
En tout huit dépositions, et avec les précédentes, cinquante-cinq.
Mais, ainsi que dans le cas précédent, trente de ces cinquante-cinq dépositions furent émises par onze personnes seulement. De là ce résultat final :
Cinquante-cinq dépositions ont été recueillies sur le sujet du procès de Rouen, mais ces dépositions ne sont dues qu’à trente-six témoins.
Les enquêtes du pays de Jeanne, d’Orléans, de Paris et de Lyon n’offrent pas de difficulté de cette nature. En ces enquêtes, il s’est présenté autant de témoins distincts qu’il y a eu de dépositions recueillies.
464Appendice IX De la sentence de 1456, son autorité.
La question la plus importante concernant le procès de réhabilitation est celle de son autorité. Défendue jusqu’à Jules Quicherat par la grande majorité des historiens, elle a été attaquée par l’auteur des Aperçus nouveaux, et, après sa mort, sa thèse a été reprise à nouveaux frais par les représentants de son école. Ils déclarent récemment sans ambages que jamais aucun historien de bon sens ne regardera le procès de réhabilitation comme faisant autorité118
.
Essayons de voir ce qu’il en faut penser.
I. En quoi consiste le procès de réhabilitation. Ses éléments essentiels.
Et d’abord en quoi consiste essentiellement le procès de réhabilitation ?
D’après l’école anti-traditionnelle, il consisterait dans les dépositions recueillies aux diverses enquêtes que les délégués du Saint-Siège avaient estimées indispensables.
D’après tous les canonistes et historiens qui ont précédé Jules Quicherat, il consiste dans un certain nombre d’actes émanant soit des avocats et procureur, soit du promoteur et des juges.
Tels sont les articles au nombre de cent-un présentés au tribunal par les demandeurs, et admis au procès ;
Tels les motifs de droit exposés par le promoteur, maître Simon Chapitault, et par les avocats des demandeurs ;
Tels les divers plaidoyers et mémoires soit de maître Pierre Maugier, avocat de la famille, soit de maître Prévosteau, procureur en la cause ;
465Tel enfin le jugement motivé prononcé le 7 juillet 1456 dans le palais des archevêques de Rouen.
1. Idée fausse qu’on donne du procès de réhabilitation.
Il n’est pas inutile d’en faire dès à présent l’observation.
Réduire le procès prescrit par le Saint-Siège aux témoignages consignés dans les diverses enquêtes, c’est fausser la notion et méconnaître la substance du procès de 1455 ; c’est prendre l’accessoire pour le principal, la partie, et une des moindres juridiquement, pour le tout.
Par conséquent, quoi qu’on puisse relever de défectueux dans les dépositions des enquêtes, l’autorité du procès même n’en sera pas pour cela diminuée.
Mais alors que faut-il voir dans ces enquêtes et dans les témoignages recueillis ?
Il faut y voir une des pièces importantes, mais non essentielles, admises et versées aux débats, tout comme les mémoires consultatifs demandés par les juges ou par Charles VII à des prélats et docteurs réputés pour leur savoir. Ces mémoires figurent dans l’instrument du procès aussi bien que les dépositions des enquêtes. Mais ils pourraient, les uns et les autres, n’y pas figurer, sans que le jugement final perdît un atome de son autorité, pas plus que le procès lui-même.
Historiquement, doctrinalement parlant, ces pièces, mémoires et enquêtes, offrent le plus grand intérêt.
Mais considérées comme pièces juridiques, elles n’ont qu’une valeur accessoire et elles ne sont qu’une partie d’un tout auquel elles ne sont pas essentielles.
C’est pour cela que nous déclarons fausse l’idée que nos adversaires conçoivent du procès qui a réhabilité Jeanne et sa mission.
Et quand bien même l’opinion que les témoignages recueillis dans les diverses enquêtes méritent peu de créance serait fondée à quelques égards, l’autorité historique et juridique du procès n’en subsisterait pas moins tout entière.
2. À quoi tient l’autorité de la sentence de réhabilitation.
À quoi tient, en effet, celle autorité ?
Elle tient à la compétence des juges, à la régularité de leurs actes, au témoignage qu’ils pouvaient se rendre de n’avoir négligé aucune précaution pour arriver à découvrir la vérité, à la loyauté 466avec laquelle ils indiquaient dans leur sentence la nature de ces précautions et donnaient dans l’instrument du procès les pièces qui en constituaient la preuve ; l’autorité du procès tient à tout cela sans aucun doute, mais elle tient surtout à la précision de la sentence rendue et à l’évidence, à la gravité des deux faits sur lesquels est fondée cette sentence.
Ces deux faits, dans la perpétration desquels l’évêque de Beauvais avait dépassé les limites du mépris du droit divin et humain, étaient en premier lieu la prétendue abjuration du cimetière de Saint-Ouen extorquée à l’accusée, sans aucune des mesures prescrites par le droit, sans que l’abjurante eût été prévenue, sans qu’elle eût reçu aucune explication, en présence du bourreau et sous la menace du bûcher
.
C’était ensuite la pièce des douze articles, extrait corrompu, dolosif, calomnieux, frauduleux et inique des aveux de Jeanne
, soumise aux délibérations des Facultés de Paris et des docteurs de Rouen, comme si elle avait été un résumé consciencieux et fidèle du procès ; pièce qui servit de base aux deux sentences portées contre la suppliciée.
Ces deux faits, violations manifestes des lois divines et humaines, sont comme le centre auquel aboutissent ou duquel partent toutes les iniquités du procès : les rappeler, c’était rappeler toutes ces iniquités ; et les présenter comme les motifs principaux de la sentence portée, c’était placer l’autorité historique et juridique de cette sentence au-dessus de toute discussion.
II. L’école anti-traditionnelle et ses objections.
La fausse idée que l’école anti-traditionnelle voudrait donner du procès de réhabilitation ne saurait donc avoir gain de cause : jamais personne ne prendra la partie pour le tout, l’accessoire pour le principal.
Qu’ont fait alors les adeptes de cette école ?
Ils ont entrepris de discréditer les témoignages consignés dans les enquêtes, et ils ont porté sur ce point tous leurs efforts.
Ces enquêtes ne sont pas le procès lui-même, soit. Mais si elles étaient discréditées, la plupart des témoignages invoqués par les historiens de l’école française pour établir la mission divine de la Pucelle seraient discrédités eux aussi, et la preuve de cette mission en serait d’autant affaiblie.
467Et d’abord, que nous apprennent les documents sur ces enquêtes et sur leurs résultats ?
1. Des enquêtes de la réhabilitation et des témoignages qu’elles ont recueillis.
Jusqu’à l’avènement de l’école de Jules Quicherat, érudits et critiques ont vu généralement dans les témoignages des enquêtes de 1456 une source historique du plus grand prix. Ces témoignages complètent en bien des points les interrogatoires du procès de Rouen, par exemple, ceux que rendirent les compatriotes de Jeanne ; et sur bien d’autres, ils redressent les inexactitudes, les omissions, les erreurs volontaires commises par l’évêque de Beauvais dans la rédaction du texte officiel ; telles sont les dépositions des officiers et des assesseurs du procès.
Les témoignages recueillis sont au nombre de cent-quarante-quatre. Ainsi qu’en toute parole humaine il a pu s’y glisser des erreurs ; mais on ne saurait, sans tomber dans l’arbitraire et le parti pris, suspecter la bonne foi de la grande majorité des témoins entendus ; toutes gens avec qui, au cours de sa vie privée et publique, de ses campagnes, de sa captivité, l’envoyée de Dieu s’était trouvée en rapport.
Notons ici, entre l’évêque de Beauvais et les délégués du Saint-Siège, une différence tout à l’honneur de ces derniers.
Pour gagner à sa cause les contemporains et la postérité, Pierre Cauchon a pris la précaution d’être tout ensemble le juge de sa victime et son historien. — Les délégués du Saint-Siège n’ont pas voulu sortir de leur mission de juges : ils n’ont pas été historiens.
Pierre Cauchon prend la parole à la première page du procès de condamnation et la garde jusqu’à la fin. Témoin et acteur, il raconte ce qu’il est censé avoir fait et vu.
Les juges de la réhabilitation ne se mettent pas en scène : ils ne racontent pas, s’exprimant à la première personne, la suite et les incidents de la cause.
L’évêque de Beauvais avait fait procéder à des enquêtes dans le pays de Jeanne. Mais il s’est bien gardé de les insérer au procès. Il ne les a même pas, remarque M. Achille Luchaire, communiquées aux assesseurs qu’il s’était adjoints119.
Les juges de 1456 ont fait procéder, eux aussi, à de vastes enquêtes ; mais ils ont eu l’honnêteté de les insérer au procès et d’en présenter le texte au public. Ils les consulteront avec soin : ils 468tiendront compte des dépositions qui le méritent, ils rejetteront celles qui ne le méritent pas.
Et ils n’en couvriront aucune de leur autorité.
S’ils ont ordonné qu’elles prendraient place dans l’instrument officiel, c’est affaire de conscience et de probité. Les délégués pontificaux ont tenu à placer sous les yeux des historiens à venir et à présenter à leur examen, les témoignages qui ont pu contribuer de quelque manière à la réhabilitation de Jeanne, l’envoyée de Dieu.
2. Les enquêtes de la réhabilitation et Jules Quicherat.
À deux reprises, l’école anti-traditionnelle, s’est efforcée de déconsidérer les enquêtes de la réhabilitation : en 1850 par la plume de Jules Quicherat, en 1908 par celle de M. Anatole France.
Résumons les deux, argumentations.
Voici d’abord celle de l’auteur des Aperçus nouveaux. Elle consiste à mettre, selon son habitude, un certain nombre d’affirmations à la suite les unes des autres ; il n’y a pas lieu d’en être effrayé, ce sont des affirmations pures.
Jules Quicherat, en commençant, tient à ne point causer d’alarmes. Sa première parole est des plus rassurantes : la seconde ne l’est plus autant.
Les juges de la réhabilitation, dit-il, étaient la probité même.
On ne peut faire d’éloge plus complet. Mais — ici l’éloge se réduit — parce que c’est là un fait constant, il ne faut pas que la critique s’abdique devant leur procès, et que tout ce qui est dedans soit accepté sans observation120.
Et, jetant le masque, l’auteur ajoute :
Les dépositions des témoins, qui en forment la partie capitale, ont l’air d’avoir subi la plupart de nombreux retranchements.
Des insinuations de cette sorte ressemblent fort à des accusations. Quand on les lance aussi catégoriquement, on doit être en mesure d’en fournir la preuve. Cette preuve, va-t-on la présenter ?… À quelle condition sera-t-elle satisfaisante ?
D’après le langage même de Jules Quicherat, pour que la preuve fournie soit satisfaisante, il faut qu’elle s’applique à la plupart
des dépositions du procès, par conséquent à la moitié plus une.
Ces dépositions se sont élevées au nombre de cent-quarante-quatre. Par conséquent notre critique doit prouver, s’il veut tenir ses engagements, que soixante-treize dépositions ont été remaniées ou mutilées.
Jules Quicherat l’a-t-il fait ?
469Il ne la pas fait dans le chapitre cité de ses Aperçus, il ne l’a pas fait ailleurs, et aucun de ses disciples ne l’a fait pour lui.
Il ne produit pas un seul texte, à l’appui de ses accusations.
Il émet quatre observations qui semblent s’y rapporter. Toute vérification faite, ces observations ne signalent pas un seul témoignage ayant subi les retranchements dénoncés.
Voici, du reste, ces observations : rien de plus aisé que d’en apprécier la portée.
Première observation
Il n’y a, dit Quicherat, qu’une déposition où soit relaté un seul trait, le seul fourni par la réhabilitation, de toute la partie si ignorée de la vie de Jeanne qui s’écoula entre le retour de Paris et sa captivité.
Ce début de l’auteur des Aperçus nouveaux n’est pas heureux. Il commet une erreur historique qu’on s’étonne de trouver sous la plume de l’éditeur des deux procès.
Il n’y a pas qu’une déposition dans la partie si ignorée de la vie de Jeanne qui va du retour de Paris à sa captivité
; il y en a deux : celle du chevalier d’Aulon qui nous parle du siège de Saint-Pierre-le-Moûtier, et celle de dame Marguerite La Touroulde, qui fut à Bourges l’hôtesse de la Pucelle121.
Et puis la partie de la vie
dont on parle n’est point si ignorée que cela.
N’insistons pas : constatons seulement qu’on ne nous signale encore aucune déposition ayant l’air
d’avoir subi des retranchements.
Deuxième observation
Pour tout ce que Gaucourt a dit de la délivrance d’Orléans et du voyage de Reims, on met seulement qu’il concorde avec le sire de Dunois.
Ne pas écrire par deux fois deux textes identiques, c’est éviter les redites : ce n’est ni supprimer les dépositions ni les mutiler. Et puis, il s’agit d’une seule déposition, non de soixante-treize.
Troisième observation
La déposition de Guillaume Manchon en 1456 ne contient plus certaines choses qu’il avait avouées en 1450.
Même explication que tout à l’heure. On n’a rien supprimé, on a simplement évité les redites. Explication 470non moins raisonnable : Manchon n’a peut-être pas jugé utile de revenir en 1456 sur un point qu’il avait suffisamment éclairci dans une enquête dont le texte avait été conservé.
Quatrième observation
Quant au formulaire d’après lequel eurent lieu les interrogatoires, tant à Orléans qu’à Paris et à Rouen, il manque au procès.
L’assertion de Jules Quicherat fut-elle exacte, en quoi le défaut de formulaire prouverait-il que 73 dépositions sur 144 ont subi des retranchements ?
Mais il n’est pas vrai que ce formulaire ait manqué. L’éditeur du procès de réhabilitation devait le savoir mieux que personne.
Vraisemblablement, il a revu les épreuves du tome II. Alors à la page 229, il a eu sous les yeux la décision des juges de la révision arrêtant que, aux enquêtes de Paris, Orléans et Rouen, les trente-trois premiers articles des cent-un présentés par les avocats de la famille de Jeanne, serviraient de questionnaire
.
Ce qui résulte de cette brève mais décisive discussion, c’est que non seulement le chef de la nouvelle école n’apporte pas la preuve des retranchements qu’il prétend avoir été pratiqués dans 73 dépositions, mais il n’en produit pas un seul.
Il est plus facile d’affirmer que de prouver.
Une chose que Jules Quicherat se refuse à comprendre, c’est qu’il n’y ait eu que cent-quarante-quatre dépositions recueillies : il en voudrait cent-quarante-cinq au moins.
Il garde rigueur en particulier aux juges de n’avoir pas convoqué le dominicain et inquisiteur, Pierre Turelure, qui avait pris part à l’examen de Poitiers.
Pourquoi Pierre Turelure plutôt qu’un autre ? Il ne nous le dit pas ; mais ce refus d’entendre frère Turelure, tout comme celui de n’avoir pas fait enquêter dans un plus grand nombre de localités, à Compiègne, Senlis, Lagny par exemple, constitue aux yeux de notre critique une raison suffisante pour frapper de suspicion les dépositions recueillies.
Jules Quicherat oublie qu’il y a des bornes à tout. Cent quarante-quatre dépositions, c’est un nombre très honnête. Cinq ou six de plus, même celle de frère Turelure, n’eussent pas modifié l’impression qui se dégageait de l’ensemble.
Pour remplir la mission dont ils étaient investis, il fallait aux juges la plus grande liberté d’action.
471Jusqu’à preuve du contraire, on doit supposer qu’ils ont fait de leur mieux.
Les érudits, les historiens, les esprits qui ne se paient pas de mots laisseront au chef de la nouvelle école la responsabilité de ses accusations sans preuves contre les trois évêques français qui, au nom de la France et de l’Église, ont réhabilité la Bienheureuse servante de Dieu, Jeanne d’Arc.
La postérité retiendra le premier mot tombé de la plume de Jules Quicherat sur leur compte : les juges de la réhabilitation resteront pour elle, sans atténuation et sans réserves, la probité même
.
3. M. Gabriel Monod, M. Anatole France et les enquêtes de la réhabilitation.
Les représentants actuels de l’école anti-traditionnelle n’ont pas repris en sous-œuvre l’argumentation de l’auteur des Aperçus nouveaux : ils ont préféré engager la discussion sur d’autres points que celui des mutilations pratiquées dans les dépositions de 1456 ; à devoir fournir la preuve exigible, difficilement ils eussent réussi là où Jules Quicherat avait échoué.
§1. De M. Gabriel Monod.
Le fidèle Achate de M. Anatole France, M. Gabriel Monod, s’est prudemment retranché derrière une de ces généralités vagues, imprécises, qui prouvent tout et qui ne prouvent rien, et il n’a eu garde d’en sortir.
Pour un professeur du Collège de France, c’est trop de timidité.
Il persiste néanmoins à refuser toute autorité, toute créance aux enquêtes de la réhabilitation pour la raison que voici. Les témoins n’ont déposé que vingt-cinq ans après les événements. Or, dans vingt-cinq ans, les souvenirs ont le temps de se brouiller, de subir toutes les cristallisations, les superpositions, et les déformations possibles122
.
C’est là une excellente majeure, une parfaite moitié de raisonnement ; mais on n’en peut rien conclure sans l’autre moitié.
Il eût fallu que M. Gabriel Monod pût ajouter :
De fait, les dépositions de 1456 ont subi des cristallisations et déformations dont voici la preuve.
M. le professeur du Collège de France n’a pas énoncé cette mineure, probablement parce qu’il se sentait hors d’état d’en fournir la preuve. Tant qu’à la place de ces deux choses il ne mettra 472que du verbiage, les enquêtes qu’il voudrait réduire en poudre continueront à se porter mieux que jamais123.
En sera-t-il de même lorsque son alter ego, M. Anatole France, aura démasqué ses batteries et fait feu de toutes pièces ?
§2. De M. Anatole France.
L’auteur de la dernière Vie de Jeanne d’Arc tient en mince estime le procès de réhabilitation et les enquêtes que les délégués du Saint-Siège ont fait exécuter. Il a bien quelques motifs : car de l’ensemble de ces enquêtes s’élève une protestation formidable contre le faux portrait qu’il a peint de l’héroïne.
Sous cette impression désagréable, l’auteur a pris la plume et a écrit une dizaine de pages dans lesquelles en guise de raisons, il a exhalé beaucoup de mauvaise humeur. Nous avons lu attentivement ces pages et nous en avons tiré le sujet des observations suivantes124.
L’observation qui domine toutes les autres c’est que le biographe académicien n’a jamais surpris un seul témoin en flagrant délit de faux témoignage, ou en des circonstances frappant de suspicion sa sincérité.
Ses critiques sont de deux sortes : les unes à portée générale, les autres à portée individuelle, visant des personnages connus.
Critiques à portée générale
1. M. Anatole France. — Les témoins apportent sans doute des 473clartés sur une multitude de points ; mais ils ne satisfont pas, tant s’en faut, toutes nos curiosités.
L’auteur. — On voit bien en ce langage, l’enfant gâté qu’est le biographe académicien. Des clartés sur une multitude de points
ce n’est pas assez. Il n’est pas content si toutes ses curiosités ne sont pas satisfaites
.
Les témoins de la réhabilitation ont eu le tort de ne pas les satisfaire.
2. M. Anatole France. — Ils en ont eu un autre : celui d’être simples à l’excès et sans discernement125
.
L’auteur. — M. France tient à ce qu’on sache que lui n’est pas simple et qu’il a du discernement.
3. M. Anatole France. — Tout n’est pas bien sérieux dans ces cent-quarante témoignages126.
L’auteur. — Réflexion très juste et très piquante chez un écrivain qui ne se pique pas d’être toujours bien sérieux
.
De ces critiques générales et pas bien méchantes passons aux critiques visant des personnalités.
Des témoins que M. Anatole France met en cause
Les cent-quarante-quatre dépositions consignées dans les enquêtes de 1456 se répartissent en quatre groupes, d’après les pays où elles furent recueillies.
Dans le pays de Jeanne on en recueillit trente-quatre. Sur ces trente-quatre, M. Anatole France en visera deux : les dépositions de Jean de Metz et de Bertrand de Poulengy, les officiers de Baudricourt qui menèrent la Pucelle de Vaucouleurs à Chinon.
À Orléans, quarante et un témoins furent entendus. Un seul de ces témoignages a été pris à partie, mais pas bien sérieusement.
À Paris, vingt témoins déposèrent. Huit de ces dépositions sont, de la part de M. A. France, l’objet de réflexions que nous rappellerons tout à l’heure.
À Rouen, les trois enquêtes de 1450, 1452, 1456 fournirent un total de cinquante-cinq dépositions, dont quatre ou cinq n’ont pas eu l’heur de plaire à notre biographe académicien.
En résumé, sur les cent-quarante-quatre témoignages de la réhabilitation, il n’y en a que douze auxquels on trouve à reprendre.
Et qu’est-ce qu’on y trouve à reprendre ? Des choses sur lesquelles les opinions sont libres, des choses qu’on reproche à tort 474aux témoins, des choses insignifiantes, après tout, qui laissent intactes leur sincérité et leur véracité.
Les témoins que l’on prend à partie sous divers prétextes sont le bâtard d’Orléans, le duc d’Alençon, frère Pasquerel, l’aumônier de Jeanne, Jean de Metz, Bertrand de Poulengy, Gobert Thibaut, dame Marguerite La Touroulde, Jean Massieu, et les dominicains Isambart de la Pierre et Martin Ladvenu.
Au bâtard d’Orléans, comte de Dunois, le biographe académicien reproche de voir des miracles partout. Il est d’avis que dans la déposition consignée au procès, ce témoin qu’on disait être un des beaux parleurs de France
s’exprime plutôt comme un chanoine de cathédrale ou un marchand drapier, que comme un capitaine127
.
Mais il ne l’accuse pas d’avoir altéré ou faussé la vérité.
Le bon frère Pasquerel, aumônier de la Pucelle est accusé d’inventer des miracles
, pour avoir parlé d’une crue soudaine de la Loire que personne, à ce que prétend M. France, n’a remarquée excepté lui128
.
Qui a tort ici, frère Pasquerel ou l’ironiste qui le gourmande ? Ce n’est pas frère Pasquerel.
On lui reproche à tort d’avoir inventé des miracles, car une crue de la Loire, même soudaine, n’est pas un miracle.
Et on lui reproche, encore plus à tort, d’avoir inventé cette crue ayant été le seul à la remarquer. Si le biographe avait consulté les chroniques du temps, il aurait évité l’erreur qu’il commet. Les pages 28, 29 de la Chronique anonyme du XVe siècle, publiée par Boucher de Molandon, donnent à sa critique un démenti formel. Nous y lisons en effet :
Et sachant ceulx d’Orléans que elle venait, lurent très joïeux et firent habiller challans en puissance.
Et estoit lors la rivière à plain chantier ; et aussi le vent, qui estoit contraire, se tourna d’aval, et tellement que un challan menait deux ou trois challans ; qui estoit une chose merveilleuse, et faloit dire que ce fust miracle de Dieu129.
Au duc d’Alençon et à dame La Touroulde M. France fait grise mine parce que ces témoins font grand cas de l’habileté de l’héroïne à chevaucher.
Jean de Metz, Bertrand de Poulengy, Gobert Thibaut ont noté l’irradiation de chasteté qui se dégageait de la personne de la Pucelle.
475M. France ne goûte pas du tout cette façon de témoigner ; pas plus que les dépositions de Jean Massieu sur le guet-apens du relaps, des dominicains Isambart et Ladvenu sur les attentats qui obligèrent Jeanne à reprendre et à garder l’habit d’homme ; pas plus enfin que l’idiotisme, que, à son avis, les juges de la réhabilitation auraient attribué a la Pucelle pour qu’on vit en elle un ange de pureté
.
De toutes ces critiques, il n’y en a pas une seule qui mette en cause la véracité des témoins, et il n’y en a pas une seule qui puisse passer pour sérieuse. Aussi le biographe académicien en est-il réduit piteusement à confesser sa déconvenue dans cette conclusion :
Cette abondante enquête de la réhabilitation doit être consultée avec prudence, et il ne faut pas s’attendre à y trouver des éclaircissements sur toutes les circonstances de la vie de Jeanne130.
MM. de la Palisse et Joseph Prud’homme n’eussent pas mieux dit.
Nous sommes loin, bien loin, de la sentence libellée et rendue par le directeur de la Revue historique :
Aucun historien de bon sens ne regardera jamais le procès de réhabilitation comme faisant autorité.
Quel sera le dernier mot de cette discussion ?
Nous le demanderons à l’un des savants qui honorent le plus l’école française traditionnelle et qui, de l’aveu même de nos adversaires, la représentent dignement.
Du procès de condamnation et de la suspicion qui l’enveloppe tout entier, ce savant, François de L’Averdy, nous dira :
- Il ne saurait y avoir de doute sur l’injustice et la nullité du procès de condamnation, ainsi que sur l’injustice et la nullité de la sentence prononcée contre la Pucelle ;
- Les assertions que les juges lui ont imputées dans les douze articles étaient fausses ;
- Fausse encore la formule d’abjuration qu’on lit au procès ;
- Faux le fait du prétendu relaps ;
- En ce qui regarde les juges de Jeanne, en particulier l’évêque de Beauvais, il n’y a pas de qualifications suffisantes pour exprimer l’horreur qu’on doit concevoir contre eux et contre ceux qui sont entrés dans un aussi affreux complot ;
- La mort de la Pucelle fut un véritable assassinat prémédité et exécuté sous l’apparence et l’ordre de la forme judiciaire131.
476Le même érudit, avec toute l’école française, dira du procès de réhabilitation :
- En ce qui regarde le jugement de 1456, les prélats délégués du Saint-Siège ont examiné le procès de Rouen jusque dans ses moindres détails. Ils ont motivé les dispositions que la justice leur prescrivait de prononcer.
- Il ne peut donc pas y avoir de jugement plus réfléchi, mieux préparé, ni plus juste en lui-même132.
C’est dire, au demeurant, que l’autorité historique et juridique du procès de réhabilitation reste et restera toujours au-dessus de toute discussion.
477Appendice X Dernier mot de cette histoire : Jeanne envoyée de Dieu.
À la fin du premier livre de son Histoire de la Pucelle Edmond Richer a jugé bon de dire au lecteur ce qu’il pensait de la jeune fille dont il venait d’exposer la vie extraordinaire. Laissant la plume de l’historien, il s’est souvenu qu’il était docteur de Sorbonne et il s’est appliqué à montrer, dans une dissertation purement théologique, qu’aucun argument ne s’opposait à ce qu’on reconnût à la Pucelle la dignité d’Envoyée de Dieu, et à l’œuvre qu’elle avait accomplie, une portée dépassant celle des œuvres purement naturelles.
Laissant au docteur de Sorbonne tout le mérite de cette dissertation, il nous semble qu’il ne serait pas indifférent d’en examiner la conséquence à la simple clarté des paroles et des actes de Jeanne elle-même.
La déclaration que la jeune fille ne cessa de faire entendre depuis Vaucouleurs jusqu’à Rouen, c’est quelle était venue de par Dieu pour être en aide au royaume et au roi
.
Cette déclaration l’a-t-elle justifiée ? Et l’histoire aujourd’hui ne s’empresse-t-elle pas de le reconnaître ?
En disant à Charles VII, aux seigneurs de la cour et aux chefs de guerre qu’elle venait de par Dieu
combattre les Anglais, les défaire et relever le royaume, la Pucelle n’a pas demandé qu’on la crût sur parole ; raisonnable avant tout, elle a offert d’en faire la la preuve. Comme il s’agissait d’une mission divine, cette preuve devait être d’ordre divin également. Aussi a-t-elle consisté dans l’annonce d’un certain nombre de faits réputés alors impossibles, lesquels ne pouvaient être connus d’elle que par révélation, et exécutés par elle qu’avec l’assistance de Dieu.
La preuve offerte dans ces conditions avait une double portée : une portée prophétique, puisqu’il s’agissait d’un avenir inconnu, insoupçonné de Charles VII, de ses conseillers et de ses capitaines ; 478et une portée vérifiable, puisque les faits compris dans cet avenir étaient spécifiés, à brève échéance et devaient, au cas où les vaticinations de la Voyante ne seraient pas accomplies, la déconsidérer à jamais, car elle eût été convaincue, au regard de la France et de la chrétienté tout entière, de démence ou d’imposture.
Tel n’est pas le jugement que Français et Anglais au quinzième siècle, que l’Église et l’Histoire au vingtième ont porté sur Jeanne d’Arc. La Fille de Dieu a fourni la preuve offerte. Cette preuve a été examinée sous tous les aspects, et elle a paru pleinement satisfaisante. Pour s’en convaincre, il suffit de rappeler les prédictions énoncées par l’héroïne, et de noter la réponse que leur ont faite les événements.
Mais ces prédictions quelles sont-elles ?
Pour en juger, présentons-les d’ensemble dans l’ordre chronologique où elles se sont produites. Toutes sans doute n’ont pas la même importance : mais toutes concourent à mettre en pleine évidence la surhumanité de l’histoire de Jeanne d’Arc et la vérité de sa mission de par Dieu.
I. Prédictions et faits extraordinaires divers.
1. À Domrémy et Vaucouleurs.
- Durant quatre ans, ses
frères du paradis redisent à Jeanne qu’il lui faudra guerroyer pour recouvrer le royaume de France133
; - Au cours de l’année 1428, la jeune fille annonce à l’un de ses compagnons de jeunesse qu’elle fera sacrer le Dauphin à Reims ;
- À un autre, elle dit qu’elle relèvera le sang royal, et elle y revient plusieurs fois ;
- À Durant Laxart elle déclare qu’elle est
la Pucelle des Marches de Lorraine qui doit sauver le royaume qu’une femme a perdu
; - À Catherine Le Royer, elle fait la même déclaration ;
- Au même Laxart, elle assure qu’on a beau vouloir l’empêcher, elle ira jusqu’au Dauphin et le fera couronner134 ;
Faits que la Voyante certifie à Robert de Baudricourt :
- Le Dauphin aura secours avant la mi-carême ;
- Il régnera malgré ses ennemis les Anglais ;
- Une bataille est perdue à Rouvray ;
- 479Il n’y a secours que de Jeanne d’Arc pour recouvrer le royaume de France135 ;
Aux deux gentilshommes qui l’accompagnent sur la route de Chinon, elle garantit deux choses :
- Qu’ils échapperont à tous les périls, qu’ils arriveront sans encombre à Chinon ;
- Que le jeune roi leur fera un accueil favorable136.
2. À Chinon.
- Un soudard insulte Jeanne et blasphème au moment où elle franchit le seuil du château. La Pucelle lui apprend la mort qui dans une heure va le frapper ;
- Avertie par ses Voix, elle reconnaît, au milieu des seigneurs de la cour, le Dauphin qu’elle n’avait jamais vu ;
- Elle lui révèle un secret connu de lui seul et de Dieu ;
- À la suite de cette révélation, elle lui certifie qu’il est fils légitime et héritier de Charles VI ;
- Elle prédit que le siège d’Orléans sera levé ;
- Qu’elle y sera blessée ;
- Que la blessure cependant ne sera pas mortelle ;
- Elle parle des révélations dont Charles VII a été favorisé, avant qu’il la mît à l’œuvre ;
- Elle affirme qu’il serait couronné et sacré à Reims ;
- Et que le sacre aurait lieu dans le courant de l’été prochain.
3. Devant la Commission de Poitiers.
La Pucelle prédit et assure :
- Que le siège d’Orléans serait levé ;
- Que les Anglais seraient battus ;
- Que Charles VII serait sacré à Reims ;
- Que la ville de Paris rentrerait en son obéissance ;
- Que le duc d’Orléans reviendrait de sa captivité d’Angleterre ;
- Renouvellement des prédictions ci-dessus au jeune roi et au duc d’Alençon.
- Elle durera un an, guère plus.
- Le corps de secours entrera dans Orléans sans que les Anglais puissent l’empêcher ;
- 480Avertie par ses Voix, Jeanne fait prendre à Fierbois l’épée qui y était ensevelie ;
- Confirmation, dans la Lettre aux Anglais, de la soumission future de Paris à son roi légitime ;
- Annonce de la recouvrance totale du royaume ;
- Et de l’expulsion des Anglais hors de toute France.
4. À Orléans (1er-8 mai 1429).
- Jeanne, devant la ville, annonce le changement du vent ;
- Elle annonce aussi la crue du fleuve et sa parole se vérifie ;
- Vision au château de Reuilly, près Chécy ;
- Jeanne garantit à son héraut qu’il reviendra sain et sauf de la bastille anglaise ;
- Vision de saint Louis et de saint Charlemagne ;
- La Pucelle et le docteur Jean de Mascon : elle combat ses doutes et l’assure qu’Orléans sera délivré ;
- Affaire de Saint-Loup. La jeune guerrière est réveillée par ses Voix ;
- Prédiction du jour précis de la levée du siège ;
- Prédiction de la mort du capitaine anglais Glasdale ;
- Prédiction, avec des précisions nouvelles, de la blessure que la jeune guerrière devait recevoir ;
- Annonce du retour dans la ville par le pont ;
- Prédiction de la prise de la bastille des Tourelles ;
- Vision dans un champ, après sa blessure ;
- Rentrée, le soir, dans Orléans parle pont.
5. D’Orléans à Compiègne.
- Jeanne et la duchesse d’Alençon : elle lui ramènera son mari sain et sauf ;
- À Jargeau, elle sauve la vie au jeune duc ;
- Assurance de la victoire de Patay ;
- Assurance du succès de la campagne de Reims ;
- Assurance de la soumission de Troyes ;
- Assurance de la prise de Saint-Pierre-le-Moûtier.
6. Jeanne à Rouen devant ses juges. — Prédictions et révélations.
- Révélation au sujet de sa prise à Compiègne ;
- Sa délivrance
par grande victoire
; - 481Certitude de son salut, si elle garde sa virginité d’âme et de corps ;
- Quoi qu’il advienne, le duc d’Orléans sera délivré ;
- Prédiction du traité d’Arras ;
- De la soumission de Paris ;
- Cela, avant que sept ans se soient écoulés ;
- Grande victoire que Dieu enverra aux Français ;
- Expulsion finale des Anglais ;
- Recouvrance du royaume tout entier par Charles VII ;
- Tout cela du vivant de son roi.
II. Prédictions de premier ordre à relever dans ce nombre de farts prodigieux.
On pourra faire observer que ces soixante-cinq faits sont loin de présenter tous la même importance. Nous en conviendrons volontiers ; mais, à notre tour, nous remarquerons qu’il est facile de trouver en ce nombre quinze faits de clairvoyance intuitive ou prophétique de premier ordre à tous égards, soit qu’on les considère en eux-mêmes, soit qu’on les considère dans leur accomplissement. Absolument certains en tant que faits de clairvoyance prophétique ou intuitive précédant les événements, ils ne le sont pas moins en tant que littéralement justifiés. Tels sont les faits suivants :
- Annonce de la défaite de Rouvray ;
- Révélation au roi Charles VII d’un secret connu de lui seul et de Dieu ;
- Prédictions de la levée du siège d’Orléans ;
- De la blessure que Jeanne devait y recevoir ;
- De diverses circonstances du siège, telles que la mort du capitaine anglais Glasdale, de la levée du siège dans cinq jours, de la prise des Tourelles, etc. ;
- Du sacre de Reims ;
- De l’époque précise ou il aurait lieu ;
- Découverte de l’épée de Fierbois ;
- Défaite des Anglais à Jargeau, Patay, etc. ;
- Durée de l’héroïne, un an, guère plus ;
- Prédiction du traité d’Arras ;
- De la rentrée de Paris en l’obéissance du roi ; détermination de l’époque ;
- 482Retour du duc d’Orléans de sa captivité d’Angleterre ;
- Grande victoire finale des Français, celle de Castillon ;
- Expulsion des Anglais et recouvrance par Charles VII de tout le royaume.
Ces prédictions diverses sont d’autant plus frappantes que plusieurs n’ont été accomplies qu’après la mort de la Pucelle, au cours de sa mission de survie. Mais toutes l’ont été, et nous devons noter l’assurance dont Jeanne s’est toujours montrée pénétrée lorsqu’elle annonçait ces choses extraordinaires.
III. D’où venaient à la Bienheureuse ces lumières sur l’avenir.
Si, pour répondre à cette question, nous n’avions d’autre guide que le raisonnement, nous dirions : À coup sûr ces lumières ne lui venaient ni de sa propre intelligence, ni d’aucune intelligence purement humaine. L’avenir pour l’homme est un livre fermé. Les intelligences supérieures ne l’entrevoient que douteusement, par pronostics ou conjectures. Les prophètes inspirés lisent clairement et avec certitude dans ce livre, mais parce que Dieu le leur ouvre et fait briller à leurs yeux sa lumière. Au regard de la Pucelle, Dieu la faisait briller par l’entremise de ses Voix. C’est elle-même qui nous l’apprend. Je ne sais rien, disait-elle, que cela ne vienne par révélation et commandement de Dieu137.
À Rouen, ses juges lui demandent : — Vous annoncez des choses à venir : par qui les savez-vous ?
Jeanne. — Je les sais par sainte Catherine et sainte Marguerite138.
Le juge. — Vous avez été blessée à l’assaut de la bastille du Pont : saviez-vous par avance que cela adviendrait ?
Jeanne. — Oui, je le savais : sainte Catherine et sainte Marguerite me l’avaient révélé139.
Le juge. — Vous dites que Paris ouvrira ses portes à votre roi : comment le savez-vous ?
Jeanne. — Je le sais par une révélation qui m’a été faite, et je sais par cette révélation que cela arrivera avant sept ans140.
En effet, moins de sept ans après, en 1436, la capitale rentrait en l’obéissance de Charles VII.
Le juge. — Vous annoncez que Dieu enverra une grande victoire aux Français : comment le savez-vous ?
Jeanne. — Je le sais par révélation, je le sais aussi bien que je sais que vous êtes là devant moi.
483Le juge. — Quand cela adviendra-t-il ?
Jeanne. — Je ne sais ni le jour ni l’heure ; mais que cela doive arriver, je le sais par saintes Catherine et Marguerite141.
Le juge. — N’est-ce pas présomption et témérité, que vous vanter de connaître l’avenir, le passé et les choses présentes cachées, vous attribuant à vous-même, simple et ignorante créature, ce qui n’appartient qu’à Dieu ?
Jeanne. — Notre-Seigneur est maître de révéler l’avenir et les choses cachées à qui il lui plaît. Ce que j’ai dit des choses cachées, de l’épée de Fierbois, par exemple, et des événements à venir, c’est par révélation142.
Ni les juges de Rouen, ni aucun de nos historiens incrédules n’ont pu réfuter cette réponse de la Pucelle : la raison et le bon sens mêmes parlent par sa bouche.
IV. Conclusion.
Pour conclure de façon simple et précise, il suffira des observations suivantes.
Les prédictions, visions, révélations de la B. servante de Dieu, forment un ensemble de faits de premier ordre, dûment certifiés, tels qu’on n’en rencontre pas de pareils et en aussi grand nombre dans l’histoire d’aucun autre personnage célèbre.
Des prédictions tombées des lèvres de Jeanne, on n’en saurait citer aucune qui n’ait point été accomplie.
Et parmi ces prédictions, il en est plus de quinze concernant des événements d’une importance exceptionnelle, défiant toute prévision, et figurant au premier rang parmi ceux qui sont la gloire de nos annales.
Prises en détail ou dans l’ensemble, il n’est pas possible que ces prédictions aient pu cadrer par hasard avec les événements.
Il n’est pas possible non plus que par le seul effort de son intelligence et le jeu normal de ses facultés, Jeanne ait pu connaître et annoncer ces événements à venir. Elle avoue ne les avoir connus que par ses Voix. C’est conséquemment à Dieu seul quelle est redevable de les avoir prédits, de même que c’est à la toute-puissance divine que la France est redevable de leur accomplissement.
Quel sera donc le dernier mot de cet appendice ?
Ce sera celui-là même par lequel Jeanne d’Arc en face de ses juges et du bûcher, proclamait le caractère divin de sa mission et de ses Voix.
484Elle disait : — Oui, mes Voix et mes révélations étaient de Dieu143.
Nous dirons après elle : — Oui, Jeanne la libératrice, Jeanne la sainte disait vrai : elle était inspirée et envoyée de Dieu.
Et nous sommes persuadé qu’Edmond Richer, l’auteur de cette Histoire, ne nous le reprocherait pas.
Note sur le duc d’Orléans Captif en Angleterre au temps de Jeanne d’Arc.
Charles, duc d’Orléans, dont la Pucelle a maintes fois annoncé le retour de sa captivité d’Angleterre, était le fils aîné du frère de Charles VI que Jean sans Peur fit assassiner. Il naquit à Paris en 1391. Veuf d’Isabelle, fille de Charles VI, en 1409, l’année suivante il épousait Bonne d’Armagnac, fille de Bernard VII, comte d’Armagnac et connétable de France. De là le nom d’Armagnac donné à son parti et plus tard aux défenseurs de l’héritier légitime du roi de France, Charles VII. Blessé et fait prisonnier à Azincourt, il resta vingt-cinq ans en Angleterre et ne dut sa liberté, en 1440, qu’à l’intervention du duc et de la duchesse de Bourgogne. Il revint donc d’Angleterre, comme l’avait assuré la Pucelle. Cette même année 1440, il épousait en troisièmes noces Marie de Clèves dont, en 1461, il eut l’enfant qui fut Louis XII. Sa mort survint en 1464. On a de lui des poésies dans lesquelles on voudrait qu’il fût question de Jeanne la bonne Lorraine. Il ne paraît pas s’en être préoccupé.
485Supplément
Au livre premier de l’histoire d’Edmond Richer
Préambule de sa Dissertation sur les révélations et la mission de la Pucelle144.
Puisque tout le motif de ceux qui l’ont condamnée ne provient d’ailleurs que des révélations qu’elle disoit avoir du ciel pour le salut et repos de la France, auparavant que d’examiner son procez qui est la plus belle pièce de cette histoire, nous ferons un traité dogmatique de sa mission suivant les règles de théologie et de droit canon, lesquelles plusieurs doctes prélats, théologiens et jurisconsultes qui ont vescu en ce siecle-là ont rédigez par escript pour servir de griefs et contredits à la revision du procez : et traiterons le tout par ordre et méthode très facile, ce que n’ont pas fait les autheurs susdits à cause de la rudesse et façon grossière d’escrire de leur temps.
Pour donc faire jour à une aussi difficile controverse que celle de la discrétion des bons ou malins esprits et révélations que plusieurs disent avoir, encore que depuis l’establissement de la religion chrestienne les prophéties ayant esté moins fréquentes comme n’estans pas tant nécessaires au salut et conduite des hommes, Jésus-Christ ayant laissé à l’Église son espouse le Saint-Esprit 486et le canon des saintes Escritures pour règle et direction infaillible ; si est-ce toutes fois quand il plaist à Dieu, il dispense et départ des privilèges à qui bon lui semble, et envoye extraordinairement aucunes personnes faibles de nature, mais puissantes et relevées en grâces, pour opérer des merveilles aux yeux du monde et confondre les puissances de la terre.
Et tout ainsi que jadis en l’ancien Testament, il éleva Moyse, Debora qui était une femme, David petit berger, Judith, Esther et plusieurs autres pour délivrer son peuple de l’opprobre et tyrannie des ennemis ; au cas pareil, en la loy évangélique, il fit choix de ses apostres et disciples qui avoient tous une mission immédiate, particulièrement fondée en l’Escriture. Et depuis que l’Évangile a esté suffisamment publié, Dieu n’a pas laissé aucune fois d’envoyer extraordinairement grand nombre de saints que l’Église révère et honore comme organes du Saint-Esprit, qui ont opéré plusieurs miracles, ainsi que nous apprenons de leurs vies, légendes et escrits des Anciens. Et d’autant que la mission de telles personnes n’est pas exprimée en l’Escriture, et conséquemment ne doibt ni peut estre tenue par règle de foy catholique pour indubitable ou nécessaire au salut comme celle de Moyse, des Apostres et prophètes, et semblablement ne peut estre cognue a priori, c’est-à-dire par l’évidence et notoriété des quatre causes, sçavoir : si la chose est véritable, ce que c’est, ses qualités, pour quelle fin ; car tout cela sont questions de fait, cognues à Dieu seul et aux personnes auxquelles il lui plaist de communiquer et révéler particulièrement ses secrets : donc, il reste d’examiner a posteriori telles missions extraordinaires, c’est-à-dire par les effets, circonstances et déportement de la vie, mœurs et actions des personnes qui publient estre envoyées de Dieu sans moyen (intermédiaire), sousmettant le tout au jugement de l’Église.
Et en premier lieu faut bien considérer leurs personnes, qui est le subject et le vase fragile auquel Dieu a déposé ses grâces : comment elles vivent et se comportent, et quelle fin elles se proposent ; joint que la fin est la règle et modèle de toutes les actions humaines ; de plus, si tout ce qu’elles disent et font ne déroge en rien aux vertus théologales, foy, espérance, charité, et saintes traditions de l’Église catholique, apostolique et romaine, en laquelle par tous les siècles passez s’est toujours trouvé grand nombre de personnes nanties de l’esprit de prophétie : argument certain qu’elle est la vraye Église de Dieu. Et sur tous ces moyens est fondée la question de droit dont Nostre Seigneur a constitué son Église juge, pour arbitrer et ordonner s’il est loisible d’agir et procéder 487en cette manière, et si un tel procédé ne contrevient point aux règles de la religion et de l’Église catholique.
Partant on doibt tenir pour indubitable qu’une personne ne pèche pas contre la loy et religion catholique, disant avoir des révélations, moyennant qu’au reste de sa vie elle ne fasse ou commette aucune chose contraire ou discordante aux articles de la loy. Bien sont d’advis les pères et docteurs spirituels qui traitent de règles et manière de faire preuve des esprits, que l’on ne croie pas de léger, que l’on prenne garde si telles personnes sont naturellement saines de corps et d’esprit, bien timbrées, humbles, non extravagantes en leurs discours, ni prévenues de quelque faveur, haine ou autre interest particulier qui les puisse induire à faire ou dire telles choses ; et d’abondant, après avoir bien espluché sur toutes ces circonstances, veulent qu’on les blasme comme téméraires, présomptueuses et suspectes, de penser et d’oser persuader que pour elles en particulier Dieu veuille ou doive bastir une loy et les exempter de la commune, générale, articulée aux saintes Escritures et décrets de l’Église catholique pour le salut de tous les hommes qui ont esté, sont et seront à jamais ; qu’on leur reproche hardiment que c’est un orgueil extrême de présumer cela de soy ; tout ainsi que si quelque particulier maintenoit estre exempt de la loy commune du prince par quelque privilège spécial bien authentique et vérifié ; qui serait une marque d’une grande grâce et faveur spéciale au-dessus du commun, pour ce que le privilège est une loy privée et singulière, disent les jurisconsultes.
Or, tout ainsi que le Sauveur du monde assurait que ses œuvres rendoient tesmoignage de sa mission pour la gloire de Dieu son père, au cas semblable veut-il que l’on fasse preuve des chrestiens qui sont ses membres par leurs œuvres conformes à l’Évangile et à la doctrine de l’Église, veu que le bon arbre ne produit que bon fruit ; tel qu’est celui qui part de l’esprit de Dieu, sçavoir charité, joye, patience, bénignité, bonté, longaminité mansuétude et foy (Galates 5, et chapitre troisiesme de l’Épître de Saint-Jacques). La sapience céleste est pudique et chaste, apporte la paix, est modeste, bien aisée à persuader, s’accorde avec le bien, est remplie, voire comblée de douceur et miséricorde, produit quantité de bons fruits, n’use jamais de dissimulations et desguisements. Les fruits de la justice ont toujours la paix pour fin, et la donnent à ceux qui l’ayment et recherchent. Au contraire, la sapience terrestre et diabolique, qui n’a pas pour autheur le père des lumières, est toujours rempli de mauvais zèle, de divisions et contentions, de mensonges et grandes impostures contre la vérité, et de toutes mauvaises œuvres.
488Donc, quand ces bons et salutaires fruits se trouvent en personnes catholiques, douées de toutes les parties et qualitez susdites, qui vivent non seulement sans reproche, mais avec louange et admiration de tous ; et que gens bien timbrez, catholiques non par trop crédules ni prévenus de faveur, haine ou de quelque autre interest particulier, en rendent bon et fidèle témoignage, ne vaut-il pas mieux y adjouster foj et les croire sérieusement et charitablement, que par un esprit opiniastre, aheurté, destitué de tout sentiment de religion et piété, en juger témérairement et malignement ? Et bien que les esprits malins qui se transforment souvent en anges de lumière, contrefassent des singeries de piété et d’actions vertueuses, ils se font bientost cognoistre, meslans toujours le mal parmy le bien et le vice parmy quelque étincelle d’une maligne et esblouissante lumière de dévotion, pour tromper et décevoir le monde, ne pouvant persévérer ou bien demeurer constans au chemin de la vertu, car autrement ils destruiroient leur royaume et mystère d’iniquité.
L’Escriture nous apprend que l’antechrist doibt en son temps contrefaire plusieurs miracles lesquels pourront mesme donner de très grandes impressions aux âmes des esleus ; toutes fois il se fera assez tost recognoistre par ses mômeries et par le but qu’il se proposera, voulant s’égaler, voire eslever au-dessus de Dieu pour se faire adorer et distraire les enfans de Dieu de la vraie religion, culte et adoration deue seulement au créateur et rédempteur du monde. Qui est pareillement le dessein de tous les esprits malins, sorciers et magiciens, qui ne se peuvent longtemps celer.
Mais passant de la thèse à l’hypothèse, du général au particulier, si la Pucelle a eu révélations et si c’est saint Michel, saint Gabriel, saintes Catherine et Marguerite qui lui ont donné conseil, tout cela est une question de fait incognu aux hommes, et cognu de Dieu seul et de cette fille à laquelle il a plu à Dieu de se manifester. Quant à la question de droit, il est loisible d’agir et procéder de cette façon : elle doibt estre diligemment et sérieusement examinée par toutes les circonstances de la personne qui asseure avoir telles révélations.
En premier lieu, c’est une fille vierge, âgée de treize ans145…
Fin des Appendices et Éclaircissements.
Souscription publique pour une statue de Jeanne d’Arc à Rouen (1911)
Statue monumentale de Jeanne d’Arc
par H. Louis-Noël,
à ériger sur le fort Sainte-Catherine à Rouen.
Souscription internationale
Siège social : 6, rue Garancière, Paris (VIe).
Comité
Présidents d’honneur : MM. Charles Woeste, ministre d’État de Belgique, membre de la Chambre des représentants à Bruxelles ; — Louis-Onésime Loranger, ancien ministre du gouvernement de Québec, membre du Bureau des gouverneurs de l’Université Laval, à Montréal.
Président : M. Émile Flourens, ancien ministre des Affaires étrangères, à Paris.
Membres : MM. Austin (Alfred), Poète-Lauréat, auteur du sonnet Jeanne d’Arc, à Ashford (Angleterre) ; — Binder (Frantz), directeur des Tablettes historiques et politiques, à Munich ; — Boismorel (Ozenne de), à Paris ; — Cleveland (Miss Rose-Elizabeth), auteur de Joan of Arc, à New-York ; — Déchin (Jules), statuaire, auteur de la Jeanne d’Arc de l’église Saint-Maurice de Chinon (médaillée au Salon de 1900), à Paris ; — Dunand (l’abbé Philippe-Hector), chanoine théologal, auteur de l’Histoire complète de Jeanne d’Arc et des Études critiques, à Toulouse ; — Goyaux (Georges), auteur de Jeanne d’Arc devant l’opinion allemande, à Paris ; — Jobin (le docteur), avocat, à Berne ; — Jouin (l’abbé), curé de Saint-Augustin, auteur du Mistère
de Jeanne d’Arc, à Paris ; — Lannoy (Jean de), membre du Conseil de l’Action catholique française, à Paris ; — Lespinay (Mme la marquise de), présidente du comité de la Ligue des femmes françaises, à Paris ; — Maugeret (Mlle Marie), secrétaire de la Fédération Jeanne d’Arc, à Paris ; — Radziwill (Mme la princesse Antoine), à Berlin ; — Roland-Gosselin (Dominique), directeur de la Semaine de Rome, à Rome ; — Saint-Laurent (Mme la comtesse de), présidente générale de la Ligue des femmes françaises, à Lyon ; — Véron (Mme l’amirale), à Paris ; — Vignaud (Henry), conseiller honoraire de l’ambassade des États-Unis, président de la Société des Américanistes, à Bagneux, près Paris.
Trésorier : L. Gélinet, administrateur de la Maison du Peuple du VIe arrondissement, 2, rue de la Planche, Paris.
Secrétaire général : Henry Jouin, historien d’Art, 6, rue Garancière, Paris.
Hauteurs : Fort Sainte-Catherine 130, 20 m ; socle 11, 50 m ; statue 10, 20 m. — Hauteur totale : 157, 82 m au-dessus des quais. Le monument dominera de 6, 70 m la flèche de la cathédrale de Rouen (151, 12 m), la plus élevée de l’Univers.
Toutes les souscriptions, si minimes qu’elles soient, seront publiées dans la Revue bimensuelle de l’Œuvre, et un numéro parviendra au souscripteur. Abonnement à la Revue, 6 francs par an, de janvier à décembre. Les souscripteurs ou groupements qui auront versé 50 francs et plus, seront mentionnés sur des plaques de bronze à l’intérieur du Colosse. Un reçu personnel sera délivré a tout souscripteur d’une somme de 10 francs et au-dessus.
Notes
- [1]
Mémoires de la Société d’Histoire de Paris, t. XXIV, p. 16. article du père Henri Denifle.
- [2]
Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 98.
- [3]
Albert Sarrazin, Pierre Cauchon, p. 32, in-8°, Paris 1901. — De Beaurepaire, Notes sur les juges et assesseurs, p. 12.
- [4]
Choix de pièces inédites relatives au règne de Charles VI, t. I, p. 357 et suiv. — Publication de la Société de l’Histoire de France.
- [5]
Archives nationales, m. 65a, n° 10.
- [6]
Chartular. Univ. Par., à l’année 1420.
- [7]
Monstrelet, Chronique, livre I.
- [8]
Quicherat, loc. cit.
- [9]
Archives nationales, LL. 213.
- [10]
Voir Noël Valois, Pragmatique sanction de Bourges, p. 58.
- [11]
Pierre Coquault, Mémoires, t. III, p. 642.
- [12]
Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 98 ; et, de plus, juriste de première force.
- [13]
Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 99.
- [14]
Archives de la Seine-Inférieure, G. 33.
- [15]
Père Henri Denifle, Auctarium Chartul. Univers. Paris., t. I, p. 935.
- [16]
De Formeville, Histoire de l’évêché de Lisieux, t. I, p. CVIII.
- [17]
Gallia Christiana, t. IX, col. 758.
- [18]
Gallia Christiana, t. IX, col. 759.
- [19]
T. IX, col. 797.
- [20]
Procès, t. I, p. 175.
- [21]
Procès, t. I, p. 455-456.
- [22]
Joseph Hergenröther, Histoire de l’Église, t. IV, p. 603.
- [23]
Rymer, t. V, pars Ia p. 12, 13.
- [24]
Bibliothèque nationale, ms. fr. 20884, fol. 33.
- [25]
Philippe Labbe, Gabriel Cossart, Concilia (1672), t. XII, p. 552.
- [26]
Claude Fleury, Histoire de l’Église, t. XV. livre 106e, n° 136.
- [27]
Procès, t. I, p. 35.
- [28]
Jean Bréhal et la réhabilitation de Jeanne d’Arc, p. 67.
- [29]
necnon quondam Joannis Magistri
. - [30]
etiam tunc in humanis agenti
(Procès, t. II, p. 90). - [31]
quondam
etetiam tunc in humanis agenti
. - [32]
Procès, t. III, p. 190.
- [33]
Procès, t. III, p. 49, 52, 162.
- [34]
Procès, t. III, p. 162.
- [35]
Charles de Beaurepaire, Recherches sur le procès de condamnation de Jeanne d’Arc, p. 122, in-8°, Rouen, 1869.
- [36]
Procès, t. I, p. 26.
- [37]
Procès, t. II, p. 340.
- [38]
Procès, t. II, p. 156.
- [39]
Procès, t. II, p. 20.
- [40]
Mémoires de la société de l’Histoire de Paris, t. XXIV, p. 18-19.
- [41]
Procès, t. III, p. 165.
- [42]
lepra percussus est
. - [43]
Procès, t. III, p. 140.
- [44]
Paris, 1908.
- [45]
Procès, t. III, p. 164.
- [46]
Procès, t. III, p. 61.
- [47]
Procès, t. I, p. 403.
- [48]
Juvénal et non Jouvenel :
Telle est l’orthographe adoptée par l’archevêque même de Reims dans quelques actes publics auxquels il apposa sa signature. Son père signait Jehan Jouvenel, ses frères Juvénal des Ursins.
(P. P. Belon et Balme, Jean Bréhal, p. 18, note 2, in-8, Paris 1893). - [49]
Procès, t. II, p. 73.
- [50]
Gallia Christiana, t. IX, colonnes 758, 759.
- [51]
Procès, t. III, p. 318.
- [52]
Procès, t. III, p. 354.
- [53]
Procès, t. II, p. 310.
- [54]
Procès, t. II, p. 163 ; t. III, p. 275.
- [55]
Procès, t. II, p. 152.
- [56]
Gallia Christiana, t. IX, col. 759.
- [57]
Procès, t. III, p. 51.
- [58]
Directorium Inquisitorum, p. 492, C.
- [59]
Directorium Inquisitorum, p. 492, 493.
- [60]
Lucius Ferraris, Prompta Bibliotheca canonica, t. I, p. 20.
- [61]
Directorium Inquisitorum, p. 486-488.
- [62]
Directorium Inquisitorum, p. 493, C.
- [63]
Directorium Inquisitorum, p. 493, C.
- [64]
Procès, t. III, p. 164.
- [65]
Procès, t. II, p. 17.
- [66]
Procès, t. II, p. 17.
- [67]
Procès, t. III, p. 149 ; t. I, p. 455.
- [68]
Procès, t. I, p. 455.
- [69]
Procès, t. III, p. 52.
- [70]
Procès, t. III, p. 197.
- [71]
Procès, t. III, p. 132.
- [72]
Procès, t. III, p. 65.
- [73]
Procès, t. II, p. 17.
- [74]
Procès, t. III, p. 156.
- [75]
Procès, t. III, p. 156.
- [76]
Procès, t. III, p. 123.
- [77]
Procès, t. III, p. 360.
- [78]
Procès, t. III, p. 164.
- [79]
Le notaire Colles dit :
Magno tempore recusavit illam schedulam abjurationis signare, et tandem compulsa, præ timore signavit et fecit quamdam crucem.
La Pucelle savait-elle signer en ce temps-là ? M. de Maleissye l’assurait dans une brochure récente (Les lettres de Jeanne d’Arc, 1911). Mais savait-elle signer couramment ? Nous ne le pensons pas, et à, ce moment, terrifiée, bouleversée comme elle l’était, ses nerfs surexcités rendaient sa main incapable de tracer les lettres de son nom.
Ne sachant pas d’ailleurs signer couramment, et ne le pouvant qu’avec beaucoup de calme et d’application, Jeanne était véridique et sincère quand elle disait alors à Jean Massieu qu’
elle ne savait pas signer
(Procès, t. III, p. 331). Voilà pourquoi, au lieu d’écrire son nom au bas de la cédule qu’on lui avait lue, elle signa en formant une croix : signature extorquée sans nul doute, mais tracée sérieusement et faisant foi. - [80]
Voir pour plus de détails notre Étude critique sur l’abjuration, chapitre V, in-8°, Paris 1903.
- [81]
Mémoire des avocats, p. 190 : Rome, imprimerie de la Propagande, in-4°, 1901.
- [82]
Bulletin cité.
- [83]
Les lettres de Jeanne d’Arc, p. 105-106.
- [84]
Pages 523-603, in-8°, Paris 1903, Ch. Poussielgue éditeur.
- [85]
Procès, t. I, p. 455-458.
- [86]
Histoire de France, t. VI, p. 291, note 3, Paris 1857.
- [87]
Op. et loc. cit.
- [88]
Procès, t. I, p. 456.
- [89]
Item, dixit quod quæcumque dixit et revocavit, ipsa die jovis, hoc solum fecit et dixit præ timore ignis.
- [90]
Procès, t. I, p. 456.
- [91]
Tunc fuit ei dictum quod ipsa dixerat in scafaldo seu ambone, coram nobis, judicibus, et aliis, et coram populo, quando fecit abjurationem, quod mendose se jactaverat, quod illæ voces erant sanctæ Catharina et Margareta. Respondit quod ipsa non intelligebat sic facere vel dicere.
- [92]
Procès, t. I, p. 458.
- [93]
Procès, t. I, p. 456.
[NdÉ] Pour cette cinquième altération, et contrairement aux quatre précédentes, Dunand n’a pas reproduit la minute originale telle que donnée par Quicherat mais une version en français moderne ; nous lui avons, par cohérence, substitué la minute originale.
Version en français moderne donnée par Dunand :
Jeanne répète qu’elle n’a point entendu révoquer ses apparitions, et que ce fussent sainte Catherine et Marguerite.
Elle ne fit jamais chose contre Dieu et contre la foi, quelque chose qu’on lui ait prescrit de révoquer.
… qu’elle n’entendait révoquer quoi que ce fût, sinon pourvu que cela plût à Dieu.
- [94]
Ernest Lavisse, Histoire de France, t. IV, p. 69, Paris, Hachette, 1902.
- [95]
Procès, t. I, p. 462.
- [96]
Gilles de Duremort, docteur et professeur en théologie, fut d’abord abbé de Beaupré. C’est en 1423 qu’il fut nommé à l’abbaye de Fécamp, la plus considérable de la Normandie après celle de Saint-Ouen. Il habitait, à Rouen, un bel hôtel situé sur la paroisse Saint-Vincent. Conseiller du roi d’Angleterre en 1428, chargé en 1433 par le roi Henri VI de traiter de la paix avec la France, il fut nommé évêque de Coutances en 1439 et mourut à Rouen le 29 juillet 1444.
L’abbé de Fécamp ne dut pas être surpris de l’accueil que fit à sa proposition l’évêque de Beauvais. Il ne paraît pas s’être fait illusion sur ce personnage. Il était
un des assesseurs mécontents du la façon dont était mené le procès et qui, comme Pierre Maurice, coururent un grand péril pour leur vie
. C’est Jean Lemaire, curé de Saint-Vincent, un des témoins de la réhabilitation, qui nous à laissé ce renseignement (Procès, t. III, p. 178). - [97]
Tamen bonum est quod schedula nuper lecta, legatur iterum coram ipsa, et sibi exponatur, proponendo ei verbum Dei. Et, his peractis, nos judices habemus declarare eam hæreticam et ipsam relinquere justitiæ sæculari, rogando eam ut cum eadem Johanna mite agant.
(Procès, t. I, p. 463.) - [98]
Voir Procès, t. I, loc. cit. Les mots :
Prout deliberavit dominus abbas Fiscampnensis prædictus
, se lisent à peu prés à chaque délibération. - [99]
Aperçus nouveaux, p. 143.
- [100]
À l’unanimité moins un seul, dit Henri Martin, les assesseurs opinèrent pour que les juges abandonnassent Jeanne à la justice séculière.
(Histoire de France, t. VI, p. 292.) - [101]
Nihil tamen exinde factum est.
Procès, t. II, p. 254-255. - [102]
Nihil tamen esse factum est.
Procès, t. II, p. 186, 187. - [103]
Sur ces questions, on pourra consulter les 2e et 3e séries de nos Études critiques, in-8°, Paris, 1903, 1908.
- [104]
Procès, t. V, p. 434.
- [105]
Procès, t. V, p. 433.
- [106]
Procès, t. II, p. 76.
- [107]
Procès, t. V, p. 449.
- [108]
Procès, t. V p. 448.
- [109]
Procès, t. V, p. 434-435.
- [110]
Procès, t. V, p. 438-447.
- [111]
Procès, t. V, p. 392-418 et 447-461.
- [112]
Lettre du 17 novembre 1856.
- [113]
Aperçus nouveaux, p. 151.
- [114]
Ibid.
- [115]
Procès, t. II, p. 3-21.
- [116]
Procès, t. II, p. 297-309.
- [117]
Procès, t. II, p. 317-377.
- [118]
Gabriel Monod, Revue historique, t. 98, 1908, p. 416.
- [119]
Article de la Grande Revue, mars 1908, p. 213.
- [120]
Aperçus nouveaux, p. 149-155.
- [121]
Procès, t. III, p. 85-88.
- [122]
Revue historique, t. 98, 1908, p. 416.
- [123]
Dans son étude : Jeanne d’Arc guerrière, le général Frédéric Canonge a résumé et réfuté très clairement les principales difficultés soulevées contre l’autorité du procès de réhabilitation (Op. cit., Avant-propos, X, XI) :
On a prétendu, dit-il, que le procès de réhabilitation constitua une première forme de ce qu’on a appelé la Légende de la Pucelle.
On a négligé de le prouver.
On a allégué les raisons suivantes : — Le procès a été fait vingt-cinq ans après les événements. — On a poursuivi un but d’édification. — Il a pour but des souvenirs que le temps écoulé avait dû modifier.
La réfutation est facile. Les principaux des cent-vingt témoins entendus en 1456 n’avaient pas encore atteint l’âge où le souvenir, surtout de faits anciens aussi étonnants, peut être sérieusement altéré. L’édification devait se dégager naturellement, sans qu’il fût nécessaire de forcer la mesure, d’un procès en réhabilitation tout différent du procès de condamnation.
- [124]
Op. cit., Préface, p. XX-XXX.
- [125]
Op. cit., Préface, p. XX.
- [126]
Op. cit., Préface, p. XXI.
- [127]
Op. cit., Préface, p. XXIII.
- [128]
Op. cit., Préface, p. XXII.
- [129]
La délivrance d’Orléans, chronique anonyme du XVe siècle, publiée par Boucher de Molandon, p. 28, 29. Brochure in-8°, Orléans, Herluison, 1883.
- [130]
Op. cit., Préface, p. XXIX-XXX.
- [131]
Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du roi, t. III, p. 432. 446, 463. Mémoires de l’Académie des inscriptions et belles lettres.
- [132]
Ibid.
- [133]
Procès, t. II, p. 437, 438.
- [134]
Procès, t. II, p. 444.
- [135]
Pour les références, trop nombreuses à donner, voir notre Étude critique, Les Visions et les Voix, 1e partie, chap. VII, vers la fin.
- [136]
Procès, t. II, p. 435, 454.
- [137]
Procès, t. I, p. 75, 85.
- [138]
Procès, t. I, p. 85.
- [139]
Procès, t. I, p. 79.
- [140]
Procès, t. I, p. 84.
- [141]
Procès, t. I, p. 84, 85.
- [142]
Procès, t. I, p. 251.
- [143]
Procès, t. III, p. 170.
- [144]
Tome I, p. 170. Manuscrit, folios 89-92. — Ce préambule étant assez long et un peu diffus, au lieu de le donner tout entier au commencement de la Dissertation p. 170, t. I, il nous a paru préférable d’en dégager seulement la pensée maîtresse et d’en renvoyer le complet développement à la fin des Appendices du t. II. C’est également pour ne pas laisser le lecteur sous une impression plutôt défavorable, que tout à la fin nous avons laissé de côté le dernier paragraphe d’une vingtaine de lignes, hors d’œuvre sans intérêt soit logique, soit littéraire.
- [145]
Voir la suite, tome 1, p. 172, La piété de Jeanne d’Arc jeune fille et ses révélations.