Tome I : Livre II
209Livre II Le procès de Rouen1
De Compiègne à Rouen Captivité, procès, supplice
1. [Considérations préliminaires. — Avant le procès.]
Deux choses incitoient principalement les François à mener grand deuil de la prise de la Pucelle. La première, qu’il se voioient privez de sa présence, leur ayant toujours esté à très grand bonheur : outre la douceur de ses mœurs agréable à tout le monde, aucuns exceptez qui pouvoient envier l’esclat de sa vertu.
L’autre cause estoit l’inimitié mortelle que les Anglois et Bourguignons portaient à cette fille, ayans conspiré sa mort : et ne la voulurent jamais délivrer pour quelque offre de finances que le Roy leur fit2. Car les nostres maintenoient qu’elle devoit être traictée en prisonnier de guerre. Et tout ainsi qu’à une nécessité publique, comme un siège et assaut d’une ville, les femmes et les filles peuvent licitement prendre les armes pour repousser l’ennemi commun ; au cas semblable, la Pucelle subjecte de sa Majesté, cognoissant l’extrémité à laquelle estoit réduit son Estat, avoit pu par inclination naturelle prendre les armes pour la deffense de sa patrie, et à plus forte raison, y estant particulièrement invitée par ordre spécial qu’elle en avoit du ciel.
210Sa sainteté de vie conjointe à ses exploits miraculeux montroient clairement que les ennemis du Roy n’avoient [pas] Dieu pour protecteur de leurs armes. Mais, au contraire, les Anglois détorquoient faussement toutes les actions héroïques de cette fille à sorcellerie, hérésie, idolâtrie, publians que, par art diabolique, elle avoit promis au Roy de le rendre paisible [possesseur] de tout le royaume de France et de débeller ses ennemis. Et toutes les chaires des prédicateurs de leur parti retentissoient de tels mensonges et calomnies qu’ils imputoient à la Pucelle. Procédé qui nous apprend ce que peut la haine publique aux discussions civiles, et qu’il ne faut adjouter foy aux bruits de ville trompettez par des ennemis. Certes, il n’est pas en la puissance de l’Enfer de donner des royaumes et d’en rendre paisibles [possesseurs] ceux auxquels il les promettroit, estant toute autre chose de promettre et donner : joinct que les promesses de Satan ressemblent aux songes de ceux qui, en dormant, pensent avoir bien de l’argent, et après estre éveillez, se trouvent les mains vuides, ainsi que dit l’Ecriture. Que si cette calomnie des Anglois avoit lieu aujourd’huy, maintes personnes se sacrifieroient au diable pour se rendre monarques et obtenir victoire de leurs ennemis. Et ne seroit [pas] besoin faire tant de sièges de villes, et donner tant de batailles rangées, pour gagner et conserver les royaumes.
Saint Paul, chapitre II aux Hébreux, nous apprend que Dieu n’a point assubjecti le monde aux anges pour en ordonner à leur volonté, mais au Saint Esprit qui distribue et départ ses grâces tout ainsi qu’il lui plaist
. Or, tout ainsi que la prospérité des armes du Roy démonstre et confirme que cette fille estoit envoiée de Dieu, attendu que les Anglois en douze ou quinze ans furent totalement exterminez du royaume de France, au cas semblable elle redargue et condamne l’inique usurpation des ennemis de sa Majesté, et nous fait voir que toutes les forces humaines, la sapience du monde et autres artifices que l’on emploie ou oppose contre les ordonnances du ciel, s’esvanouissent en fumée : et les Anglois qui pensoient flestrir d’ignominie le Roy de France et ses bons et fidèles subjects par le supplice ignominieux et cruel qu’ils 211firent endurer à la Pucelle, l’ayant fait brusler comme sorcière, hérétique et imposant des mensonges et faussetez, faisant séduire et idolastrer le peuple après elle, ont eux-mêmes succombé à cette haine et au péril et peste qui en est ensuivie. Car le Roy de France a triomphé de toutes leurs armées et provinces qu’il a subjuguées et réunies à la couronne, n’ayans plus, Dieu mercy, qu’à chercher en France sinon les sépulcres et ossements de tous leurs chefs d’armées et gens de guerre qui y sont morts en très grand nombre. Ce que la Pucelle, en la cinquiesme séance de son procez, leur prédit en esprit de prophétie articulée en ces propres termes au procez latin :
Item dixit quod antequam sint septem anni, Anglici dimittent majus vadium quam fecerunt coram Aurelianis, et quod totum perdent in Francia ; dicit etiam quod præfati Anglici haberent majorem perditionem quam habuerunt in Francia ; et hoc erit per magnam victoriam quam Deus mittet Gallicis. Ego bene scio istud per revelationem quæ mihi facta est, et quod ante septem annos eveniet. (Procès, t. 1, p. 84.)
Traduction de ce passage : Elle a déposé que auparavant sept ans, les Anglois quitteront un bien plus grand gage qu’ils n’ont fait devant Orléans et qu’ils perdront tout ce qu’ils ont en France. Dit pareillement qu’ils recevront la plus grande perte qu’ils ayent onques eue en France ; que cela arrivera par une grande victoire que Dieu envolera aux Français : qu’elle sçait cela par révélation qui lui a esté faicte, et que cela adviendra devant sept ans révolus.
De vérité, environ sept ans après la mort de cette fille, les Anglois furent chassez de Paris qui est un gage de bien plus grand prix et conséquence que n’estoit Orléans, et quelque temps après, de toute la Guyenne et Normandie. De sorte que la mort de cette vierge a causé leur ruine entière, son sang innocent criant vengeance au ciel.
Les Grecs voulans monstrer que la Providence divine ne laissoit jamais aucuns maléfices impunis, ont peint une déesse Némésis qui recherchoit la vengeance de tous les 212forfaits des hommes, comme ils disent qu’elle fit à l’endroit des Perses qui avoient voulu ruiner la Grèce. Car toute l’armée de Xerxès qui estoit de plus de seize cent mille hommes fut entièrement dissipée : et par après, retournez qu’ils furent en leurs païs, ils s’entrefirent la guerre et s’entretuèrent les uns les autres, frères bandés contre frères : vraye image de ce qui est arrivé aux Anglois, ainsi que Philippe de Commines a sagement remarqué, au livre troisiesme, chapitre quatriesme de ses mémoires, en ces propres termes, parlant des guerres survenues entre la maison de l’Anclastre et d’Yorth (de Lancastre et d’York), celle-ci ayant entièrement ruiné l’autre.
Durant les guerres de ces deux maisons y avoit eu en Angleterre sept ou huit grosses batailles et [étoient] morts cruellement soixante ou quatre-vingt princes ou seigneurs de maison royale ; et ce qui n’estoit mort estoit fugitif en la maison du duc de Bourgogne, comme ses parents de L’Anclastre, lesquels j’ay veus en si grande pauvreté, avant que le duc de Bourgogne les eust recueillis, que ceulx qui demandent l’aumosne ne sont pas si pauvres. Car j’ay veu un duc estre allé à pied sans chausses après le train du duc de Bourgogne, pourchassant sa vie de maison en maison sans se nommer. — C’estoit le plus prochain de la lignée de l’Anclastre et avoit espousé la sœur du roy Edouard. — Après avoir esté cogneu du duc de Bourgogne, il eut une petite pension pour s’entretenir. Ceux de Sommerset et autres y estoient : tous sont morts depuis ces batailles. Leurs pères et leurs parents avaient pillé le royaume de France et possédé, la plus part, maintes armées. Ceux qui estoient en vie en Angleterre et leurs enfants sont finis comme vous voyez. Et puis l’on dit que Dieu ne punit plus les gens comme il vouloit du temps des enfants d’Israël, et endure les mauvais Princes et mauvaises gens3.
Considération digne de l’esprit judicieux et de la grande probité de Philippe de Commines que l’on peut comparer à 213Polybe pour les beaux enseignements politiques dont il a enrichi ses mémoires.
2. [Du procès même. — Comment l’auteur le divise et va l’étudier.]
Or, les Anglois voulans faire succéder leurs desseins et condamner cette fille comme sorcière, hérétique, etc., emploièrent le prétexte de la religion afin de tirer cette cause en cour d’Église. Et se servit-on premièrement de l’Université de Paris qui estoit devenue toute Angloise par la faction des ducs de Bourgogne desquels les supposts de l’Université s’estoient rendus esclaves. De sorte mesme que pour lors la Sorbonne faisant bastir le corps ou logis qui estoit sur la rue de Sorbonne joignant au cloistre Saint-Benoist, y fit relever en bosse les armes d’Angleterre, sçavoir trois grandes roses qui avoient chacune en diamètre un pied et demy, et y ont demeuré jusqu’à cette présente année 1628, que ce logis a esté entièrement démoli pour satisfaire au dessein de M. le Cardinal de Richelieu qui faict rebastir tout à neuf le collège de Sorbonne. Et faut noter que les maisons d’Yorth et de l’Anclastre, ces deux races royales d’Angleterre, avoient blasonné leurs armes de trois roses, l’une des blanches et l’autre des rouges ; blasons qui ont servi de distinction pendant leurs mortelles partialitez et divisé tout le royaume.
Ce procez fut premièrement faict et couché en langue françoise, car la Pucelle n’en entendoit et parloit point d’autre : mais depuis quelques années après sa mort, il fut abrégé et rédigé en latin par maistre Thomas de Courcelles, docteur en théologie, l’un des juges4, et Guillaume Manchon, notaire apostolique à Rouen : tellement que l’original français sur lequel on debvoit faire et prendre toutes les délibérations 214de l’innocence ou condamnation de la Pucelle fut malicieusement supprimé : outre que les juges firent omettre et glisser en l’original françois tout ce que bon leur semble pour leur décharge et rendre cette fille plus criminelle. Ils supposèrent encore douze faux articles latins qu’ils envoièrent à l’Université de Paris pour la condamner comme sorcière et hérétique. Toutes fois si n’ont-ils pu tant espandre de ténèbres et d’iniquitez malignes que, Dieu mercy, l’on ne tire de leur prétendu procez de grandes lumières pour la justification de la Pucelle ; quoique l’Évesque de Beauvais et ceux qui l’ont assisté n’aient rien omis de tout ce que leur passion, armée des forces et de la présence du Roy d’Angleterre, leur a pu fournir pour condamner cette fille.
Car le duc de Bethfort ou de Sommerset, régent du royaume, fit expressément venir à Rouen le Roy d’Angleterre, quoique pupil et en bas âge, crainte qu’elle ne leur eschappast.
Or, afin que le lecteur puisse juger de tout ce procez, nous le représenterons tout entier, et pour en faciliter l’intelligence, nous le diviserons en cinq parties.
La première desquelles contient tous les actes, préambules et dispositifs à ce procez.
La seconde fera veoir ce qu’ils appellent procez d’office, c’est-à-dire tous les interrogatoires faicts à la Pucelle, avec ses responses et confessions, en quinze séances, esquelles elle a esté le plus souvent examinée six heures entières chacun jour, durant tout le caresme, sçavoir trois heures devant et autant après midy. Outre plus de soixante articles calomnieusement produits par le Promoteur, auxquels semblablement elle a respondu.
Et n’y eust onques procez auquel ont ait apporté tant de haine, tant de mauvaise foy, cavillations et chicaneries. Une pauvre bergère, mineure, âgée d’environ dix-neuf ans, ne sçachant lire ni écrire, ayant les fers aux pieds, et outre cela enchaisnée et gardée par les Anglois qui estoient pareillement ses juges et mortels ennemis, est plusieurs fois interrogée sur une mesme chose à divers jours, par bastons 215rompus, et mesme plusieurs parlans à elle tout à la fois pour la troubler ; et n’est pas seulement interrogée sur ces propres faicts et sur tous les faux, bruits que les Anglois avoient faict courir contre son honneur, mais aussi sur des questions de la plus sublime théologie scholastique et sur des équivoques desquels un sçavant théologien seroit assez empesché de se démesler pertinemment, comme, par exemple :
Si elle est en la grâce de Dieu
;
Et quand elle se confesse, si elle est en péché mortel, et croit ne pouvoir pécher mortellement, ses voix lui ayant révélé qu’elle seroit sauvée ;
Si les voix qui parlent à elle sont immédiatement créées de Dieu ;
Pour quoy elle a fait peindre en son estandart les anges corporels, et si Dieu les a ainsi créez dès le commencement ;
De quelle stature estoit saint Michel, comment il estoit vestu, s’il avoit des cheveux et les balances en main ; et n’ayant point de langue, comment il pouvoit parler : si, à cause de sa prison, il lui a manqué aux biens de la grâce ou de la fortune ;
Si elle ne veoit pas que Dieu a révélé immédiatement l’Escriture Sainte à son Église et qu’elle ne peut errer ; et si elle ne se veut pas soumettre en tout et partout à l’Église militante ;
Si ses voix parloient Anglois et si Dieu hait les Anglois pour ce que leurs affaires ne prospèrent à présent ; et quand elles prospéroient, s’il estoient aymés de Dieu ;
Si son Roy a bien faict en faisant tuer le duc de Bourgogne
; et autres semblables questions : outre plusieurs choses ridicules, obliquitez, chicaneries desquelles un Auditeur de Rote on subtil advocat du Parlement seroit assez empesché de se développer. A quoy néantmoins cette fille a satisfait admirablement bien ; ce qui donne à cognoistre qu’elle estoit illuminée d’un esprit plus qu’humain.
En la troisiesme partie nous représenterons ce qu’ils appellent le procez ordinaire lequel ne contient rien de 216vérité quant aux charges, mais seulement les propositions et inductions que le promoteur de l’Évesque de Beauvais a calomnieusement et faulssement détorquez des dépositions et responses de la Pucelle : car il pose pour tout avéré ce quelle a nié absolument, et au contraire [pour] nié ce qu’elle a confessé, sans apporter d’ailleurs aucunes preuves ni présomptions valables de ce qu’il allègue.
Comme, pour exemple, la Pucelle ayant confessé que dès l’âge de treize ans, elle a esté conseillée par saint Michel et saintes Catherine et Marguerite, et excitée fortement d’aller au secours du Roy de France, il conclut de là que dès son premier âge elle s’est abandonnée à la sorcellerie et a consulté les malins esprits, sans en donner d’autre preuve que la conspiration qu’ils avoient faicte de faire mourir cette fille.
La quatriesme partie consiste en douze articles extraits de ce procez ordinaire qui rendent la Pucelle aussi noire et criminelle que les diables d’enfer. Lesquels articles ont esté envoiez à l’Université de Paris et à plusieurs ecclésiastiques, çà et là, voire mesme à gens de palais pour donner leur advis et censure sur iceulx articles, et non sur les propres confessions et dépositions de cette fille couchées en langue françoise au procez original, lequel on n’a jamais représenté à l’Université de Paris ni à tous ceux qui ont donné jugement contre la Pucelle ; et conséquemment leur jugement est nul comme estant donné sur des faits faulx.
La cinquiesme [partie] contient deux sentences de l’Évesque de Beauvais données en moins de huit jours sur ces douze prétendus articles qui furent envolez à l’Université de Paris.
La première est la sentence par laquelle ils font faulssement entendre que la Pucelle s’est volontairement retractée, et en conséquence de cette sentence l’ont après condamnée comme relapse à estre bruslée toute vive, sans qu’au préalable elle ayt esté condamnée par aucun juge séculier ou qu’il soit intervenu de sa part quelque jugement capital. De 217manière que de la main de l’Évesque de Beauvais elle passa immédiatement en celle du bourreau ; façon de procéder jamais usitée auparavant.
Au surplus, il y a en ce procez plusieurs interrogatoires et redites ennuyeuses qui ne plairont [pas] au lecteur. Mais il doibt voir qu’en matière d’histoire il vaut beaucoup mieux faillir à plaire qu’à rapporter fidèlement la vérité : à quoy je me suis totalement estudié.
218Première partie du procès Contenant les préparatifs et actes préambulaires à iceluy
Afin de traicter par ordre toutes choses, faut sçavoir que l’Université de Paris a rué (jeté) la première pierre du scandale contre la Pucelle, ayant escrit en langue Françoise au duc de Bourgogne, pour lors gouverneur de Paris, à ce qu’il luy pleust faire délivrer cette fille à l’Évesque de Beauvais, en ces propres termes :
Lettre de l’Université de Paris au duc de Bourgogne.
Très haut et très puissant Prince, et nostre très redoubté et honnoré Seigneur : Nous nous recommandons très humblement a vostre haultesse. Combien qu’aultres fois, nostre très redoubté et honnoré Seigneur, Nous ayons par devers vostre haultesse escrit et supplié très humblement à ce que cette femme dicte la Pucelle estant (la mercy Dieu) en vostre subjection, fus mise es mains de la justice de l’Église pour luy faire son procez deuement sur les idolâtries et autres matières touchant nostre saincte foy, et les escandes réparer à l’occasion d’elle survenues en ce Royaume : ensemble les dommages et inconveniens innumerables qui en sont ensuyvis, toutes fois nous n’avons eu aulcune response sur ce, et n’avons point sceu que, pour faire du faict d’icelle femme discucion convenable, ait esté faicte aucune provision : mais doubtons moult que par la faulseté et séduction de l’ennemy d’enfer et par la malice et subtilité des personnes mauvaises vos ennemys et adversaires, qui mettent toute leur cure comme l’on dit a vouloir délivrer icelle femme par voyes exquises, elle soit mise hors de vostre subjection par quelque manière, que Dieu ne veuille permettre. Car, en vérité, au jugement de tous bons catholiques cognoissans en ce, si grande lésion en la saincte foy, si énorme péril, inconvénient et dommage pour toute la chose publique de ce Royaume ne sont avenues de mémoire d’homme, si comme 219seroit si elle partoit par telles voies damnées sans convenable réparation : mais serait en vérité grandement au préjudice de vostre honneur, et du très chrestien nom de la maison de France, dont vous, et voz très nobles progeniteurs, avez esté et estes continuellement royaux Protecteurs et très nobles membres principaulx. Pour ces causes, nostre très redoubté et honnoré Seigneur, Nous vous supplions derechef très humblement qu’en faveur de la foy de nostre Sauveur, à la conservation de la saincte Église, et tuition de l’honneur divin, et aussy pour la grande utilité de ce Royaume très chrestien, il plaise à vostre haultesse icelle femme es mains de l’Inquisiteur de la foy mettre, et l’envoier seurement par deçà, par ainsy qu’aultres fois avons supplié, ou icelle femme bailler ou faire bailler a Révérend Père en Dieu Monseigneur l’Évesque de Beauvais en la juridiction spirituelle duquel elle a esté apprehandée : pour à icelle faire son procès en la foy comme il appartiendra par raison, à la gloire de Dieu à l’exaltation de nostre dicte saincte foy, et au profit des bons et loyaulx catholiques, et de toute la chose publique de ce Royaume : et aussi à l’honneur et louange de votre dicte haultesse, laquelle notre Sauveur veuille maintenir en bonne prospérité, et finalement luy donner sa gloire. Escript, etc.5
Advertissement
Ces lettres ainsi couchées en françois témoignent la barbarie du siècle, et sont tirées du procez de la Pucelle, tout au commencement, et n’y a aucune date. Mais il est croyable quelles ont esté escrites incontinent après la prise de la Pucelle. Veu mesme que par icelles l’Université faict mention avoir desjà envoié d’autres lettres sur ce subject au duc de Bourgogne. Les lettres de frère Martin, docteur en théologie, suffragant de l’Inquisiteur, sont datées du vingt-septième may 1430, qui sont trois jours seulement après la prise de la Pucelle. Or, nous apprenons par les lettres de l’Université que les serviteurs du Roy s’emploioient fort afin de faire délivrer cette fille pour quelques sommes de finance. Et la mesme Université requiert qu’elle soit envoiée à Paris, ou mise entre les mains de l’Évesque de Beauvais, en tant 220qu’ils prétendent qu’elle avoit esté prise en son diocèse ou juridiction spirituelle, chose faulse et supposée, estant certain qu’elle fut prise au territoire de Compiègne qui est en la juridiction spirituelle de l’Évesque de Soissons.
Les lettres de l’Université au seigneur de Luxembourg contiennent encore la mesme chose, et déclarent plus particulièrement que les François vouloient traicter de la rançon de la Pucelle, ce que pour empescher l’Évesque de Beauvais intervient, faisant entendre qu’elle lui estoit justiciable et qu’on ne pouvoit la délivrer à aultre qu’à lui sans encourir les peines de droict, c’est-à-dire les censures. De tout cela le seigneur de Luxembourg ne se soucioit guères, demandant une grosse rançon, ainsi que nous verrons.
Les lettres de l’Université au duc de Bourgogne furent accompagnées d’aultres lettres de la mesme Université, escrites pareillement en françois, au seigneur de Luxembourg qui tenoit la Pucelle captive au chasteau de Beaurevoir en Artois, desquelles ensuit la teneur :
Lettre de l’Université à noble et puissant seigneur Jean de Luxembourg6.
Très noble, honoré et puissant Seigneur, Nous nous recommandons moult affectueusement a vostre haulte Noblesse. Vostre noble prudence sçait bien et cognoist que tous bons chevaliers catholiques doibvent leur force et puissance emploier premièrement au service de Dieu, et en après au profit de la chose publique : en especial le serment premier de la chevalerie si est de garder et deffendre l’bonneur de Dieu, la foy catholique, et sa saincte Église. De ce sacrement vous estes bien souvenu quand vous avez vostre noble puissance et présence personnelle emploiée a appréhender cette femme qui se dit la Pucelle, au moien de laquelle l’honneur de Dieu a esté sans mesure offensé, la foy excessivement blessée, et l’Église trop fort deshonnorée, car par son occasion idolâtries, erreurs, mauvaises doctrines et austres maulx et inconveniens inestimables se sont ensuyvis en ce Royaume. Et en vérité tous loyaulx chrestiens vous doibvent mercier grandement d’avoir faict si grand service à nostre saincte foy, et a tout ce Royaume. Et quant à 221nous, nous en mercions Dieu de tous nos courages et vostre noble prouesse, tant certes que faire pouvons. Mais peu de chose seroit avoir faict telle prinse si ne s’ensuyvoit ce qu’il appartient pour satisfaire l’offense par icelle femme perpétrée contre nostre doux Créateur et sa foy et sa saincte Église, avec ses autres mesfaicts innumerables, comme on dit. Et seroit plus grant inconvénient que oncques mais, et plus grant erreur demoureroit au peuple que par avant : et si seroit intollerable offense contre la majesté divine si cette chose demouroit en ce point : ou qu’il advint que icelle femme fust délivrée ou perdue, comme on dit aucuns des adversaires soy vouloir efforcer de faire et appliquer à ce tous leurs entendemens par toutes voyes exquises, et qui pis est, par argent et rançon. Mais nous espérons que Dieu ne permettra pas advenir un si grand mal sur son peuple, et que aussy vostre bonne et noble prudence ne le souffrira pas ; mais y sçaura bien pourveoir convenablement. Car si ainsy étoit faicte délivrance d’icelle sans convenable réparation, ce seroit deshonneur irréparable à vostre grande Noblesse et à tous ceulx qui de ce se seroient entremis. Mais à ce que telle escande cesse le plus tot que faire ce pourra, comme besoin est, et pour ce que en cette matière le delay est très périlleux et très préjudiciable à ce Royaume, Nous supplions très humblement et de cordiale affection à vostre puissante et honorée Noblesse, que en faveur de l’honneur divin, et à la conservation de la foy catholique, et au bien et exaltation de tout ce Royaume, vous veuillez icelle femme mettre en justice, et envoier par deça à l’Inquisiteur de la foy qui icelle a requise et requiert instamment pour faire discussion de ses grandes charges, tellement que Dieu en puisse estre content, et le peuple édifié deuement en bonne et saincte doctrine. Ou vous plaise icelle faire rendre et délivrer à Révérend Père en Dieu, et nostre très honoré Seigneur l’Évesque de Reauvais qui icelle a pareillement requise, en la juridiction duquel elle a esté appréhendée, comme on dit. Lesquels Prélat et Inquisiteur sont juges d’icelle en la matiere de la foy. Et est tenu obéir tout chrestien de quelque estat qu’il soit à eux, en ces cas presens, sur les peines de droict qui sont grandes. En ce faisant vous acquérez la grâce et amour de la haulte divinité : vous serez moien de l’exaltation de la saincte foy, et aussy accroistrez la gloire de vostre noble et heureux nom, et mesme de très haut et puissant Prince nostre très redoubté Seigneur et le vostre, Monseigneur de Bourgongne. Et chacun sera tenu à prier Dieu pour la prospérité de vostre très noble personne, laquelle Dieu nostre Sauveur veuille par sa grâce conduire et garder en tous ses affaires, et finalement luy rétribuer joye sans fin. Escript, etc.7
222Après les lettres de l’Université au duc de Bourgogne et au seigneur de Luxembourg, celles de frère Martin8, docteur en théologie de l’ordre des Jacobins, vicaire de frère Jean Graverent, aussi dominicain, docteur en théologie, Inquisiteur de la foy au royaume de France, sont registrées en ces propres termes :
Lettre du vicaire de l’Inquisiteur de la foy au duc de Bourgogne9.
A très hault et très puissant Prince Philippe duc de Bourgongne, comte de Flandres, d’Arthois, de Bourgongne et de Namur, et à tous aultres à qui il appartiendra, frère Martin Me en Théologie et vicaire général de l’Inquisiteur de la foy au Royaume de France, salut en Jésus-Christ nostre vray sauveur. Comme tous loyaulx Princes Chrestiens et tous aultres vrays catholiques soient tenus extirper tous erreurs venans contre la foy, et les escandes qui s’ensuivent au simple peuple chrestien : et de present soit voix et commune renommée que par certaine femme nommée Jeanne que les adversaires de ce Royaume appellent la Pucelle, ayant esté à l’occasion d’icelle en plusieurs citez, bonnes villes, et aultres lieux de ce Royaume, semez, dogmatisez, publiez et faict publier et dogmatiser plusieurs et divers erreurs, et encores font de present, dont s’en sont ensuivis, et ensuivent plusieurs grandes lésions, et escandes contre l’honneur divin, et nostre saincte foy, à la perdition des âmes de plusieurs simples chrestiens, lesquelles choses ne se peuvent, ne (ni) doibvent dissimuler, ne passer sans bonne et convenable réparation ; et il soit ainsy que la mercy Dieu ladicte Jeanne soit de présent en vostre puissance et subjection, ou de vos nobles et loyaulx vassaulx : pour ces causes nous supplions de bonne affection à vous, très puissant Prince, et prions vosdicts nobles vassaulx, que ladicte Jeanne par vous ou iceux nous soit envoiée seurement par deçà, et brièvement. Et avons espérance que ainsy le ferez comme vrays protecteurs de la foy, et deffendeurs de l’honneur de Dieu. Et à ce que aucunement on ne face empeschement ou delay, sur ce que Dieu ne veuille. Nous, en usant des droicts de nostre office, de l’authorité à nous commise du Sainct Siège de Rome, requérons instamment, enjoignons en faveur de la foy catholique et sur les 223peines de droit, aux dessusdicts et à tous autres personnes catholiques de quelque estat, condition, prééminence, ou authorité quils soient, que le plus tost que seurement et convenablement faire ce pourra, ilz et chacun d’eulx envoient, et amènent toute prisonnière par devers nous ladicte Jeanne soupçonnée véhémentement de plusieurs crimes sentans hérésie, pour ester a droit par devant nous contre le procureur de la saincte Inquisition, respondre, et procéder comme de raison debvra au bon conseil, faveur et aide des bons Docteurs et Maistres de l’Université de Paris, et aultres notables Conseillers estans par deçà. Donné a Paris soubs notre scel de l’office de la saincte Inquisition, l’an mil quatre cent trente, le vingt septième jour de may. Signé Le Fourbeur10.
Advertissement
Messire Pierre Cauchon, conseiller du Roy d’Angleterre et Évesque de Beauvais, désirant grandement d’estre juge en cette cause, et sçachant bien que sa conscience et le parti auquel il s’estoit engagé le rendoient trop récusable, a faict tout ce qu’il a pu afin de faire intervenir l’Inquisiteur de la foy commis par le Saint-Siège apostolique dans le royaume de France, pour en congnoistre conjoinctement avec lui : et, à ces fins, requit et interpella plusieurs fois maistre Jean Magistri, docteur en théologie, dominicain, commis à l’Inquisition pour le diocèse de Rouen, vouloir prendre cognoissance de ce procez conjoinctement avec lui. Ce que Magistri refusa maintes fois de faire, alléguant pour excuse que l’Évesque procédoit en tant que juge ordinaire de la Pucelle comme ayant esté prise en son diocèse, et que son vicariat d’inquisiteur ne s’étendoit que sur l’archevesché de Rouen. Ce considéré, l’Évesque de Beauvais somma maistre Jean Graverent, dominicain, docteur en théologie, commissaire général de l’Inquisition pour tout le royaume de France, à ce qu’il eust à se rendre en la ville de Rouen pour vaquer à ce procez. Graverent ne voulant souiller sa conscience en ce procez, amplifia la commission de maistre Jean Magistri pour y travailler avec l’Évesque de Beauvais. Ce nonobstant, 224Magistri différa tant qu’il put, ainsi qu’on le recongnoist par les actes du procez du lundi, dix-neufvième febvrier et aultres jours suyvans jusques au lundi douziesme mars 1430 (vieux style), que la huictième séance fut tenue, comme pareillement par la déposition des témoins qui ont esté ouys en la révision du procez.
Sommation de l’Évesque de Beauvais
En suite des lettres de l’Inquisiteur de la foy, au procez de la Pucelle est insérée la sommation que l’Évesque de Beauvais a faicte au duc de Bourgogne et au comte de Luxembourg et au bastard de Wandonne de la part du Roy d’Angleterre, à ce qu’ils aient à livrer et mettre la Pucelle entre les mains dudict Évesque pour lui faire et parfaire son procez. Voici la teneur dudict acte.
C’est ce que requiert l’Évesque de Beauvais à Monseigneur le duc de Bourgongne, et à Monseigneur Jean de Luxembourg, et au bastar de Vendone, par le Roy nostre Sire, et de par luy comme évesque de Beauvais. Que celle femme que l’on nomme communément Jeanne la Pucelle, prisoniere, soit envoiée au Roy pour la délivrer à l’Église pour luy faire son procès, pour ce qu’elle est suspectionnée et diffamée d’avoir commis plusieurs crimes comme sortilèges, idolâtries, invocations d’ennemys, et autres plusieurs cas touchant nostre foy et contre icelle. Et combien qu’elle ne doibt point estre de prise de guerre comme il semble, considéré ce qui dict est, neantmoins pour la rémunération de ceux qui l’ont prise, et detenuë, le Roy veut libéralement leur bailler jusques à la somme de dix mil francs : et pour ledict bastar qui l’a prise, luy donner et assigner rente pour soustenir son estat jusques à deux ou trois cens livres. Item et ledict Évesque requiert de par luy aux dessus dicts, et à chacun d’eulx, comme icelle femme ait esté prise en son diocèse, et soubs sa jurisdiction spirituelle, qu’elle lui soit renduë pour luy faire son procez comme il appartient. A quoy il est tout prest d’entendre par l’assistance de l’Inquisiteur de la foy, si besoin est, et par l’assistance des Docteurs en Théologie et en décret, et austres notables personnes expers en faict de judicature, ainsy que la matière requiert, afin qu’il soit meurement et deuëment faict à l’exaltation de la foy, et à l’instruction de plusieurs qui ont esté en cette matière deceus et abusez à l’occasion d’icelle femme. Item et en la parfin, si par la manière avant dicte ne veulent ou soient aucun d’eulx estre contents ou 225obtempérer en ce que dessus est dit, combien que la prise d’icelle femme ne soit pareille à la prise d’un Roy, Princes, ou autres gens de grand Estat lesquels toutes fois si pris estoient ou aucun de tel estat, fust Roy, le Dauphin, ou autres Princes, le Roy le pourroit avoir s’il le vouloit, en baillant dix mil francs au preneur, selon droit, usage et coutume de France, ledict Évesque somme et requiert les dessus dicts au nom que dessus, que ladicte Pucelle luy soit delivrée en baillant seureté de ladicte somme de dix mil francs pour toutes choses quelconques. Et ledict Évesque de par luy, selon la forme et peines de droicts, ce requiert à luy estre baillée, et délivrée comme dessus11.
Advertissement
Cette pièce est fort considérable et montre que l’Évesque de Beauvais affectoit passionnément d’estre juge de la Pucelle. Néantmoins il se rend récusable par ce mesme acte en plusieurs poincts.
Le premier est que cette sommation est faicte pour et au nom du Roy d’Angleterre, ennemi conjuré du Roy de France et de la Pucelle qui avoit deffaict tous ses gens au siège d’Orléans, de Jargeau, de Boisgency et à la rencontre de Patay ; outre qu’elle l’avoit encore expulsé de plusieurs bonnes villes de France. Raisons qui dévoient empescher ce prélat d’emploier en ses actes le nom du Roy d’Angleterre, duquel il se rend agent et solliciteur, préposant mesme son intérêt particulier à celui de la foy et de l’Église, demandant que la Pucelle soit mise entre ses mains et non de l’Église.
Secondement il prétexte qu’elle ne doibt [pas] estre traictée comme un prisonnier de guerre, supposant qu’elle est diffamée de plusieurs crimes contraires à la foy, et conséquemment doibt estre livrée à l’Église, qui est un prétexte recherché afin d’empescher qu’on ne délivrast cette fille au 226 Roy de France. Mais à l’endroit de quelles gens est-elle diffamée, sinon par ses propres ennemis ? Et selon la pratique usitée à l’Inquisition de Rome, il falloit avoir auparavant faict informer sur cette diffamation prétendue, par gens et témoins non suspects, et produire l’information au commencement du procez : de quoy il n’apparoist rien. Car si estre accusé, mesme par ses ennemis mortels, est estre convaincu, personne ne sera innocent.
En troisiesme lieu, il faict un acte de bourreau, non d’Évesque, marchandant de la rançon de cette pauvre fille pour la faire cruellement mourir. Et fut achetée dix mille livres tournois du seigneur de Luxembourg, outre trois cens livres de pension annuelle qu’on donna au bastar de Wandonne pour s’entretenir : il estoit gentilhomme de Picardie.
Quatriesmement, n’est-ce pas un sacrilège dire qu’elle a été prise dans son diocèse afin de s’intrure pour juge ? Or, les actes du procez, septiesme séance, font foy qu’elle a esté prise au-delà du pont de Compiègne, lequel borne le diocèse de Beauvais. Mais quoy ? pour donner couleur à cette conspiration, il falloit y mesler la religion.
En cinquiesme lieu, il dit qu’il est prêt d’en cognoistre si besoin est avec l’Inquisiteur de la foy, se desfiant qu’il ne voudroit estre juge en cette cause : comme, de vérité, il a décliné tant qu’il a pu et n’y a assisté que par contrainte et menaces des Anglois sous lesquels il vivoit. Davantage (de plus), il (l’évêque de Beauvais) asseure vouloir bien avoir pour assesseurs des docteurs, théologiens et canonistes et aultres personnes versées en faict de judicature. Sur quoy est à noter qu’il a faict choix de tous ceulx qu’il a pensé debvoir correspondre à sa passion et au désir de l’Anglois. De sorte que si aucun gardoit la justice, il estoit menacé et intimidé, comme entre autres furent maistre Jean Lohier, auditeur de Rote, et frère Isambert de la Roche [de la Pierre], dominicain, lequel ayant adverti la Pucelle de se sousmettre au concile de Basle qui pour lors se tenoit12, l’Évesque de Beauvais 227en pleine séance, devant toute l’assemblée, lui dit avec colère : Taisez-vous de par le diable !
Et cette séance finie, les Anglois le menacèrent de le jeter en la rivière.
Brief, cet acte rend nul tout ce que ce prélat a faict. Et les témoins qui ont déposé à la révision du procez, asseurent qu’il n’y voulut jamais travailler que, au préalable, il n’eust promesse de garantie et dédommagement du duc de Bethfort, régent, — car le Roy d’Angleterre estoit lors pupil — tant pour sa personne que pour tous ceulx qu’il emploieroit à ce jugement : de quoy furent expédiées lettres que nous produirons au troisiesme livre.
D’où l’on congnoist que la Pucelle estoit desjà condamnée auparavant que d’estre examinée. Et le Roy d’Angleterre fit tous les frais et la despense de ce procez pendant les cinq ou six mois qu’on y travailla, deffrayant tous les docteurs qu’on fesoit venir de Paris. A la vérité, attendu ce que la Pucelle avoit faict et géré en faveur du Roy et de la couronne de France, l’Anglois sembloit avoir quelque apparent subject de procurer sa ruine. Mais quant à l’Évesque de Beauvais, né François au diocèse de Rheims, estant comte de Beauvais et pair de France en tant qu’Évesque de Beauvais, il n’en avoit aucun aultre que sa pure et noire malice et le parti du Bourguignon auquel il s’estoit engagé de longue main avec l’Université de Paris, oubliant sa naissance, sa patrie et son Roy. Car, s’il eust voulu, après la réduction de Beauvais en l’obéissance du Roy, il y pouvoit demeurer à l’exemple des Évesques de Troyes, de Châlons, Soissons, etc.
Or, le différent qui survint lors entre le concile de Basle et le pape Eugène fut grandement nuisible aux affaires de la Pucelle. Et considérant les efforts des Anglois pour la perdre, et qu’ils n’épargnent or, argent, ni aultre chose quelconque pour obtenir ce qu’ils prétendoient, je suis grandement marry que par toutes nos histoires, ni mesme au trésor des Chartes de France, il ne se trouve aucun acte public et authentique du debvoir qu’on a faict ou dû faire d’empescher les desseins des Anglois. Et me semble, sous correction, que Sa Majesté debvoit lors estre conseillée d’envoier des hérauts au Roy d’Angleterre protester de nullité de tout ce procez, 228suivant les moyens que maistre Jean Lohier, auditeur de Rote avoit exposés en conférence avec l’Évesque de Beauvais, ses conseillers et assesseurs, et demander que cette fille fust envoyée au Saint-Siège apostolique pour gagner le temps, récusant l’Évesque de Beauvais. Possible que ceulx qui estoient lors en faveur auprès du Prince portoient envie aux faicts héroïques de la Pucelle, et persuadèrent au Roy que Dieu l’ayant envoiée miraculeusement à son secours, la délivreroit aussi miraculeusement (comme elle-même, par infirmité humaine, le pensoit au commencement de son procez), et qu’il falloit commettre toute cette affaire à la Providence de Dieu, que cela seroit plus glorieux au Roy et tourneroit à la grande confusion des Anglois. Mais telle voye semble tenter Dieu, lequel ne faict pas toujours miracles sur miracles, mais veut que les causes secondes opèrent de leur costé. A raison de quoy on dit en commun proverbe : Ayde-toi et Dieu t’aydera.
Lettre de l’Université de Paris au roy d’Angleterre
Cette sommation ainsi faicte au duc de Bourgogne et au seigneur de Luxembourg de la part de l’Évesque de Beauvais, le seigneur de Luxembourg voulut estre nanti de la somme de dix mille francs auparavant que de mettre la Pucelle entre les mains des Anglois ; comme il le fut, et, ce moiennant, la leur livra au commencement de novembre 1430. De quoy l’Université de Paris ayant eu certaines nouvelles, rescrit en latin à Messire Pierre Cauchon, évesque de Beauvais, et le conjure par son zèle et piété de demander au Roy d’Angleterre que cette femme soit consignée en sa juridiction et [celle] de l’Inquisiteur de la foy, et lui faict comme un reproche que cela auroit esté desjà accompli, s’il eust usé de plus de diligence qu’il n’avoit faict. Ces lettres sont en date du vingt et uniesme novembre 1430. Comme pareillement celles que la mesme Université escrit en françois au Roy d’Angleterre dont ensuit la teneur.
229A tres excellent Prince le Roy de France et d’Angleterre nostre très redoubté et Souverain Seigneur et Père.
Très excellent Prince, nostre tres redoubté et souverain Seigneur et Père, nous avons de nouvel entendu qu’en vostre puissance est rendue à présent cette femme dicte la Pucelle, dont nous sommes moult joyeux : confians que par vostre bonne ordonnance sera icelle femme mise en justice pour reparer les grans maléfices et escandes advenus notoirement en ce Royaume à l’occasion d’icelle au grand préjudice de l’honneur divin, de nostre saincte foy, et de tout vostre bon peuple. Et pour ce qu’il nous appartient singulièrement selon nostre profession extirper telles iniquitez manifestes, mesmement quand nostre foy catholique est en ce touchée, nous ne pouvons au faict dicelle femme dissimuler la longue retardation de justice qui doibt desplaire à chacun bon Chrestien, et mesmement à vostre Royal Majesté plus qu’à tout autre pour la grand obligation que vous debvez à Dieu, en cognoissant les hauts biens, honneurs et dignitez qu’il a octroyez à vostre excellence. Et combien que sur ce nous ayons par plusieurs fois escript encores à présent, nostre très redoubté et Souverain Seigneur et Père, en proposant toujours très humble et loyale recommendation à ce que ne soions notez de négligence aucune en si favorable et nécessaire matière, Nous supplions tres humblement, et en l’honneur de nostre Seigneur et Sauveur Jesu Christ, deprions très acertes vostre haulte excellence que icelle femme vous plaise ordonner estre mise briefvement es mains de l’Église : c’est à sçavoir de Révérend Père en Dieu nostre honoré seigneur l’Évesque et comte de Beauvais, et aussy de l’Inquisiteur ordonné en France, ausquels la cognoissance des metfaicts d’icelle appartient, et spécialement en ce qui touche nostre dicte foy : affin que par voye de raison soit faicte discussion convenable sur les charges d’icelle et telle réparation comme au cas appartiendra, en gardant la saincte vérité de nostre foy, et mettant toute erreur, faulte, et scandaleuse opinion hors des courages de vos bons et loyaulx subjects. Et nous semble moult convenable, si c’estoit le plaisir de vostre haultesse, que la dicte femme feust amenée en cette cité pour faire son procez notablement et seurement : car par les Maistres, Docteurs, et autres notables personnes estans par deçà en grand nombre, seroit la discussion d’icelle déplus grande réputation qu’en autre lieu. Et si est assez convenable que réparation des dicts escandes soit faicte en ce lieu, auquel les faicts d’icelle ont esté divulguez et notoires excessivement. Et en ce faisant, gardera votre Royal Majesté sa grande loyaulté envers la souveraine et divine Majesté, laquelle veuille octroyer à vostre Excellence prospérité continuellement, félicité 230sans fin. Escript a Paris en nostre Congrégation générale solennellement célébrée à sainct Mathurin, le vingt et uniesme jour de Novembre l’an 1430. Vostre très humble et dévote fille l’Université de Paris. Signé Hébert.
Advertissement
Par ces lettres, l’Université demande au Roy d’Angleterre qu’il luy plaise envoier la Pucelle à Paris pour luy estre faict et parfaict son procez. Ce qu’il n’avoit garde d’accorder, ne voulant pas que ce procez feust exposé à une si grande et si éclatante lumière, en présence de tant de tesmoins et en lieu où la liberté feust gardée, pour ce que finalement la vérité eust esté reconquérie. Car les Anglois ne se tenoient pas trop asseurés des Parisiens qui avoient tout fraischement voulu avoir pour gouverneur le duc de Bourgogne : et d’ailleurs ne vouloient qu’on mist cette fille aux prisons ecclésiastiques pendant qu’on lui feroit son procez : ce qui feust arrivé si on l’eust envoiée à Paris. C’est pourquoi ils firent choix de la ville de Rouen qu’ils avoient prise et conquise par famine. Mesme afin de retenir tout le monde et les juges en crainte, le duc de Bethfort ou de Sommerset, régent au royaume de France, fit venir d’Angleterre à Rouen le Roy qui n’avoit que douze ans, ainsi que nous avons déjà remarqué. Et entre tous les docteurs de Paris l’Évesque de Beauvais esleut ceulx qu’il tenoit estre le plus engagez à leur faction : comme maistre Guillaume Erard, de Turonia (Jacques de Touraine), Midy, Beaupère, etc.
Partant cette fille feust menée à Rouen au mois de décembre 1430 et mise prisonnière en une grosse tour du chasteau, dans une cage semblable à celles qui sont en la bastille de Paris, et demeura en cet estat jusqu’au mois de febvrier suyvant qu’on commença de lui faire son procez. Et lors fut tirée de cette cage et la mit-on aux fers, outre une chaisne attachée à un gros poteau avec laquelle elle estoit enchaisnée. Et quand on la menoit devers les juges, on luy ostoit les fers des pieds.
231 Lettres patentes du roy d’Angleterre
Le troisiesme janvier 1430 (vieux style), le Roy d’Angleterre expédie ses lettres patentes auxquelles il déclare qu’à la requête, sollicitation et instante poursuite du Révérend père en Dieu Messire Pierre Cauchon, Évesque et comte de Beauvais, et exhortations des docteurs et maistres de sa fille l’Université de Paris, il ordonne et consent que toutes et quantes fois que bon semblera audict Évesque, Jeanne dicte la Pucelle luy soit baillée et délivrée réellement et de faict par ses gens et officiers qui l’ont en garde, pour icelle interroger et examiner et faire son procez selon Dieu et raison, etc. Ensuit la teneur des dictes patentes suivant l’ordre qu’elles sont registrées au procez.
Henry, par la grâce de Dieu Roy de France et d’Angleterre, a tous ceux qui ces présentes lettres verront salut. Il est assez notoire et commun comment, depuis aucun temps en ça, une femme qui se faict appeler Jeanne la Pucelle laissant l’habit et vesture de sexe féminin, s’est contre loy divine (chose abominable a Dieu, reprouvée et deffendue de toute loy) vestue, habillée et armée en estat et habit d’homme, a faict et exercé cruel faict d’homicides : et comme l’on dit, a donné à entendre au simple peuple pour le séduire et abuser, qu’elle estoit envoiée de par Dieu et avoit cognoissance de ses divins secrets, ensemble plusieurs autres dogmatizations très périlleuses a nostre saincte foy catholique, moult préjudiciables et scandaleuses. En poursuivant par elle lesquelles abusions, et exerçant hostilité à l’encontre de nous et de nostre peuple a esté prinse armée devant Compiegne par aulcuns de nos loyaulx subjects, et depuis amenée prisonnière par devers nous. Et pour ce que de superstitions, fausses dogmatizations, et autres crimes de lèse majesté divine, comme l’on dit, elle a esté de plusieurs réputée suspecte, notée, et diffamée, avons esté requis très instamment par Révérend Père en Dieu, nostre ami et féal Conseiller l’Évesque de Beauvais, juge ecclésiastique et ordinaire de la dicte Jeanne, pour ce qu’elle a esté prise et appréhendée es termes et limites de son diocèse, et pareillement exhortez de par nostre très chère et tres saincte fille l’Université de Paris, que icelle femme veuillons faire rendre, bailler, et délivrer audict Révérend Père en Dieu, pour la interroger et examiner sur les dicts cas, et procéder contre elle selon les ordonnances et dispositions des droicts divins et canoniques, appeller ceux qui seront à appeller. Pour ce est-il que nous 232qui pour révérence et honneur du nom de Dieu, deffense et exaltacion de sa dicte saincte Église et foy catholique, voulons dévotement obtempérer comme vrays et humbles fils de saincte Église aux requestes et instances de Révérend Père en Dieu, et exhortacions des Docteurs et Maistres de nostre dicte fille l’Université de Paris, ordonnons et consentons que toutes et quantes fois que bon semblera au dict Révérend Père en Dieu, icelle Jeanne luy soit baillée et délivrée realment et de faict par nos gens et officiers qui l’ont en garde, pour icelle interroger et examiner, et faire son procez selon Dieu, raison, et les droicts divins et saints canons par ledict Reverend Pere en Dieu. Si donnons en mandement à nos dicts gens et officiers qu’icelle Jeanne ont en garde, qu’au dict Reverend Pere en Dieu baillent et délivrent realment et de faict, sans refus ou contredict aucun, la dicte Jeanne toutes et quantes fois que par luy en seront requis. Mandons en outre à tous nos justiciers, officiers et subjects, tant françoys comme Anglois, que audict Révérend Père en Dieu et à tous qui sont et seront ordonnez pour assister, vacquer, et entendre au dict procez ne donnent d’effect ne autrement aucun empeschement ou destourbier, mais si requis en sont par ledict Reverend Pere en Dieu, luy donnent garde, ayde, et deffense, protection et confort sur peine de griefve punicion. Toutes fois c’est nostre intencion de ravoir et reprendre par devers nous icelle Jeanne, si ainsy estoit qu’elle ne fut convaincue ou atteinte des cas dessus dicts, ou d’aucun d’eulx, ou d’autre touchant ou regardant notre dicte foy. En tesmoin de ce nous avons fait mettre nostre scel ordinnère en l’absence du grant à ces présentes. Donné à Rouen le tiers jour de janvier, l’an de grâce mil quatre cent trente, et de nostre règne le IXe. Signé. Par le Roy a la relation de son grant conseil : J. de Rivel.
Advertissement
Les susdites lettres du Roy d’Angleterre ne contiennent autre chose de mémorable [sinon] que l’Évesque de Beauvais est son féal conseiller et qu’il est juge ordinaire de la Pucelle : d’autant qu’elle a esté prise es limites de son diocèse
, et ne dit pas dans le diocèse positivement
, ainsi qu’il est porté aux précédentes lettres. Or, est-il véritable que cette fille fut prise aux limites, et non dans ou sur le diocèse de Beauvais.
Autres actes préliminaires
Suit après un acte du vingt-huitiesme décembre 1430, par 233lequel l’Évesque de Beauvais ayant déclaré au chapitre de Rouen, le siège épiscopal vaquant, que la Pucelle auroit esté prise en son diocèse, et que désirant lui faire son procez en la ville de Rouen, attendu les crimes contre la foy dont elle est diffamée, il leur demande territoire. Pour ces causes ledit chapitre lui accorde volontairement territoire pour faire et parfaire ce procez en la ville de Rouen et par toute l’estendue dudit Archevêché, etc. Cet acte fait cognoistre le désir que cet Évesque avoit de perdre la Pucelle, attendu que lesdites lettres de concession précédent celles que le Roy d’Angleterre a données pour faire livrer la Pucelle à l’Évesque de Beauvais. Celles-ci sont en date du troisiesme janvier et celles-là du vingt-huitiesme décembre 1430 : car l’année commençoit lors à Pasques. Néantmoins l’Évesque de Beauvais a faict registrer au dict procez les lettres du Roy d’Angleterre devant celles qu’il avoit obtenues du chapitre de Rouen pour avoir territoire : afin qu’on ne pense pas que cette transposition vienne d’ailleurs que de lui-mesme. Partout nous suivons l’ordre et les dates qu’il a faict registrer en ce procez.
Autre acte du neufviesme janvier 1430, moyennant lequel cet Évesque constitue promoteur en cette cause, maistre Jean Destivet, prestre et chanoine des églises de Bayeux et de Beauvais, homme qui luy estoit totalement affidé, lequel plus que tout autre a travaillé et injurié la Pucelle en prison, et jamais ne l’appelait autrement que p…, ribaude et paillarde, et mesme il se mettoit en une chambre auprès de celle où elle étoit, parlant à elle par un trou, feignant estre françois, détenu prisonnier pour la décepvoir et tromper. Aussi en fut-il puni et mourut-il misérablement13.
Autre acte du mesme jour et an, par lequel l’Évesque establit pour notaires en ce procez messires Guillaume Colles autrement Bosguillaume, et Guillaume Manchon, prestres du diocèse de Rouen, lesquels ont escrit tous les actes originaux du procez : et Dieu a permis qu’ils ayent survécu jusques à 234la revision d’icelui, et découvert toutes les menées et injustices qui y furent pratiquées.
Item, le mesme jour et an, [l’Évesque de Beauvais] establit pour commissaire, conseiller et examinateur des tesmoins maistre Jean de la Fontaine, maistre es arts et licencié en droict canon : lequel établissement n’a esté fait que pour donner couleur à une prétendue information faicte aux païs de la Pucelle dont il sera parlé ci-après, et n’y eust jamais aucun examen de tesmoins en tout ce procez.
Le mesme jour et an, eslit et commet pour exécuteur de ses mandements et ordonnances maistre Jean Massieu, prestre doyen de la chrestienté de Rouen, lequel a déposé en la révision du procez pour l’innocence de la Pucelle et l’inique procédé de l’Évesque de Beauvais duquel il a eu grande et particulière cognoissance.
Item, le treiziesme janvier 1430 (vieux style), ce prélat faict appeler au logis oui il faisoit sa demeure messires Gilles, abbé de Fécamp, docteur en théologie, Nicolas de Venderès, licencié en droit canon, Guillaume Haiton, Nicolas Couppequesne, bachelier en théologie, Jean de la Fontaine, licencié en droit canon, Nicolas Loiseleur, chanoine de l’église de Rouen, auxquels il expose et représente tous les actes faicts le neuvième janvier et leur demande conseil sur iceulx. Davantage, fait lire en leur présence certaines informations faictes au païs de la Pucelle, avec quelques mémoires sur les choses contenues es dictes informations, et autres particularitez recueillies des vaux de ville que les Bourguignons et les Anglois avoient fait courir au préjudice de la Pucelle. Lesquelles informations ne paraissent point au procez et n’ont jamais été communiquées à la Pucelle et conséquemment sont de nulle considération. Semblablement, aucun tesmoin n’a esté ouy, examiné ni recollé et confronté à icelle. Et la cause pour quoy lesdites informations ne furent [pas] produictes au procez est que les tesmoins déposèrent tous pour l’honneur et innocence de la Pucelle, ainsi que nous ferons veoir au troisiesme livre. Néantmoins les conseillers jugèrent les dictes informations [suffisantes] pour faire citer et appeler la Pucelle en matière de foy en cour d’Église, ainsi 235qu’il est porté par les actes : et toutes fois il ne s’est trouvé aucun qui aye déposé avoir vu les dictes informations, pas mesme les notaires.
Des conseillers et assesseurs de l’Évesque de Beauvais
Quant aux conseillers et assesseurs de l’Évesque de Beauvais, ceux qui ensuivent ont assisté à la sentence définitive.
- Maistre Nicolas de Venderès, licencié en droit canon, archidiacre et chanoine de l’Église de Rouen ;
- Maistre Gilles, abbé de Fescamp, docteur en théologie ;
- Guillaume Erard, docteur en théologie, sacristain et chanoine de l’Église de Langres et de Laon : il estoit au duc de Bourgogne ;
- Robert Gillebert, docteur en théologie et doyen de la chapelle du Roy d’Angleterre ;
- L’abbé de Saint-Ouen de Rouen ;
- Jean de Chastillon, docteur en théologie, archidiacre et chanoine d’Évreux ;
- Erard Ermengart, docteur en théologie ;
- Guillaume Boucher, docteur en théologie ;
- Pierre, prieur de Longueville ;
- Giffard, docteur en théologie ;
- Guillaume Haiton, bachelier en théologie ;
- André Marguerie, licencié en droit civil et bachelier en droit canon, archidiacre et chanoine de l’Église de Rouen ;
- Jean Garin, docteur en décret, chanoine de Rouen ;
- Denys Gastinel, licencié es droits, et chanoine de Rouen ;
- Jean a Lespée, licencié en droit civil et chanoine de Rouen ;
- Pasquier de Valeez [de Vaulx], docteur en droit, chanoine de l’Église de Paris et de Rouen ;
- Nicolas Midy, docteur en théologie, chanoine de Rouen ;
- Maistre Jean Beaupère, docteur en théologie, chanoine de Rouen et de Besançon ;
- Pierre de Houdenc, docteur en théologie ;
- Jean Fabri (Le Fèvre), docteur en théologie ;
- Guillaume, abbé de Mortemer, docteur en théologie ;
- 236Jacques Guesdon, docteur en théologie ;
- Nicolas Coppequesne, bachelier en théologie, chanoine de Rouen ;
- Guillaume du Désert, chanoine de Rouen ;
- Pierre Maurice, docteur en théologie, chanoine de Rouen ;
- Guillaume de Baudribosco, bachelier en théologie ;
- Nicolas Caval, licencié en droict civil ;
- Nicolas Loiseleur, maistre es arts, chanoine de Rouen ;
- Guillaume des Jardins, docteur en médecine, chanoine de Rouen ;
- Jean Tiphaine, docteur en médecine ;
- Guillaume de Liveto, licencié en droict civil ;
- Geoffroy de Crotoy, licencié en droict civil ;
- Pierre Carrel, licencié en droict civil ;
- Jean Le Doux, licencié es droicts ;
- Jean Colombel, licencié en droict canon ;
- Aubert Morelli, licencié en droict canon ;
- Martin Ladvenu, de l’ordre des Frères prêcheurs, bachelier en théologie ;
- Richard de Grouchet, bachelier en théologie ;
- Guillaume de la Chambre, licencié en médecine ;
- Jean Pigache, bachelier en théologie ;
- Thomas de Courcelles, bachelier en théologie, chanoine de Thérouane et de Laon ;
- Gérard Feuillet, docteur en théologie ;
- Jacques de Touraine, docteur en théologie ;
- Frère Isambert de Pétra, jacobin, bachelier en théologie ;
- Jean Maugier, licencié en droict canon ;
- Rodolphe Roussel, docteur es droicts et trésorier de l’Église de Rouen14.
237Voilà un grand nombre de conseillers, tous préparez à la ruine de la Pucelle et, à ces fins, choisis par l’Évesque de Beauvais, lequel avoit faict venir de Paris tous ceux qu’il estimoit debvoir seconder ses desseins.
Sommation à Jean Lemaître. — Citation de la Pucelle
Le vingtiesme febvrier 1430, l’Évesque de Beauvais somme et interpelle Jean Magistri, jacobin, docteur en théologie, et suffragant de l’Inquisiteur de la foy au diocèse de Rouen, vouloir prendre cognoissance avec lui de cette cause : ce qu’il refuse pour les raisons ci-dessus alléguées.
Le mesme jour et an, à la requeste de maistre Jean Destivet, promoteur en la cause, chanoine de Beauvais, maistre Jean Massieu, prestre et doyen de la chrestienté de Rouen, exécuteur des mandements de l’Évesque de Bauvais, cite la Pucelle pour comparoir devant l’Évesque et respondre aux charges et interrogatoires qui lui seront faits en matière de foy, etc., au mercredi, vingt-et-uniesme febvrier 1430, à huict heures du matin, en la chapelle du chasteau de Rouen, etc.
La Pucelle, quoique destituée de tout conseil humain et mineure d’ans, ne sçachant lire ni escrire, respond qu’elle est preste d’obéir et de dire la vérité : toutes fois requiert et demande audict Évesque qu’il appelle à ce procez avec soy des gens d’Église du parti de son Roy aussi bien que du parti anglois, et qu’il lui plaise permettre qu’elle entende la messe auparavant que d’estre interrogée. Lesquelles deux demandes sont libellées en l’exploict dudict Massieu, à la condamnation de l’Évesque : mais non pas une troisiesme, à sçavoir puisqu’elle estoit entre les mains de l’Église, qu’on luy ostast les fers des pieds, et donnast une prison plus gracieuse, comme il estoit de justice.
238Seconde partie Contenant le procez dit d’office
Première séance
Le mercredi, vingt-et-uniesme febvrier 1430 (vieux style), l’Évesque de Beauvais vient à la chapelle du chasteau de Rouen où cette fille est amenée par maistre Jean Massieu, et sur les trois choses qu’elle avoit requises, l’Évesque sans prendre conseil de ses assesseurs, ordonne de sa teste ce que bon luy semble, sçavoir :
Attendu les crimes dont elle estoit diffamée, ainsi qu’il parle, et qu’elle continuoit de porter un habillement d’homme, qu’on sursoieroit à lui faire entendre la messe. Bien plus, il tança aigrement Massieu pour ce que amenant la Pucelle à cette séance, il avoit permis qu’elle se présentast devant le saint sacrement pour l’adorer et faire ses prières, auparavant que d’ester à droict devant ses juges, ainsi que cette fille l’en avoit requis15. D’où l’on peut aisément juger si un tel acte est louable et tolérable, principalement en un juge ecclésiastique. Mais ce qui le faschoit davantage, c’est qu’ayant conspiré avec l’Anglois de condamner cette fille comme impie et sorcière, il ne voioit rien en elle de conforme à son malicieux dessein.
Quant aux deux autres demandes de la Pucelle, sçavoir qu’on appelast aussi des ecclésiastiques du parti de son Roy comme du parti des Anglois, n’estant raisonnable qu’ils fussent 239juges et partie, et qu’elle feust mise aux prisons de l’Église, puisqu’elle estoit jugée par les ecclésiastiques, et qu’on lui ostast les fers des pieds : sur ce dernier chef, l’Évesque allègue pour toute raison que la Pucelle s’estant voulu plusieurs fois sauver, on lui avoit mis les fers aux pieds ; et quant au premier point, il le passe sous silence sans y faire aucune response. Aussi estoit-ce chose de grande importance.
N’est-il pas vray que si cette fille eust eu du conseil et se feust fermée et résolue à ces deux demandes, protestant de ne point respondre sinon qu’on lui fist raison sur ces deux chefs, que cet Évesque ne lui pouvoit faire son procez ? Maistre Jean Lohier, qui avoit esté par un long temps auditeur de Rote16, s’estant lors trouvé à Rouen, fut requis par l’Évesque de Beauvais de travailler à ce procez : ce qu’il refusa, remontrant que par le style de la Cour de Rome, personne ne pouvoit estre accusé d’hérésie et autres crimes desquels on accusoit la Pucelle, que au préalable il n’y eust information canoniquement faicte comme elle seroit prévenue des crimes susdits, qu’il n’en avoit esté faicte aucune, et mesme n’avoit précédé diffamation quelconque sur laquelle pust instruire l’information, sinon des bruits que les Anglois, ses ennemis mortels, avoient faict courir : de plus, que cette fille n’estoit [pas] aux prisons ecclésiastiques, mais en celle du Roy d’Angleterre, son ennemi mortel ; que les juges et officiers qui travailloient à ce procez n’estoient libres ni asseurez ; qu’il s’agissoit de la cause d’un Roy absent n’ayant personne qui parlast pour lui et n’avoit [pas] esté appelé pour déduire ses intérêts ; que cette fille estoit destituée de tout conseil, que personne ne lui en osoit donner. Lesquelles raisons cet auditeur de Rote fit pareillement entendre à plusieurs des assesseurs de l’Évesque de Beauvais. Et pour cette occasion fallut qu’il sortit des terres et de l’obéissance du Roy d’Angleterre, car autrement on se feust assuré de sa personne.
Or, arrivée que fut la Pucelle devant l’Évesque, charitable 240qu’il estoit, il l’exhorte à dire la vérité sur les matières de la foy dont elle sera interrogée, afin d’expédier son procez, et lui enjoint de jurer et faire serment qu’elle dira la vérité, sans user d’aucun subterfuge. Ce que entendu, elle se mit à genoux, portant ses deux mains sur le missel qui lui fut présenté par messire Jean Massieu, et promit dire la vérité de tout ce qu’elle sçauroit touchant les matières de la foy, excepté les révélations qu’elle avoit eues de son Roy, lesquelles n’avoit jamais révélées et ne révéleroit à personne, quand mesme il iroit de sa vie, et que son conseil lui avoit ainsi enjoint.
[Premier interrogatoire public17]
Enquise comment elle avoit nom, respond qu’en son païs on l’appeloit Jeannette et en France Jeanne, et qu’elle ne sçavoit pas son surnom ; qu’elle estoit native de Dompremy, paroisse de Greux ; que son père s’appeloit Jacques Darc, sa mère Isabeau ; qu’elle avoit esté baptisée en l’église de Dompremy ; que l’une de ses marraines s’appeloit Agnès, l’autre Jeanne, l’autre Sibylle ; et de ses parrains, un se nommoit Jean Lingue, l’autre Jean Barray, et avoit plusieurs autres marraines, ainsi qu’elle avoit appris de sa mère ; que messire Jean Minet l’avoit baptisée et pensoit qu’il fust encore plein de vie.
Interrogée de son âge, respond qu’elle peut avoir dix-neuf ans, comme elle pense ; que sa mère lui avoit appris son Pater noster, Ave Maria, Credo, et ne l’avoit jamais appris d’autre personne.
Requise de dire Pater noster, respond : très volontiers, pourveu qu’on la veuille entendre de confession ; et pressée maintes fois de le dire, a tousjours persisté d’estre ouye de confession, et qu’elle le diroit.
Après, l’Évesque lui deffend de sortir de la prison sous peine d’estre tenue pour convaincue du crime d’hérésie.
Elle repart qu’elle n’admettroit pas une telle deffense ; que si elle évadoit, aucun ne la pourroit blasmer ni reprendre d’avoir violé sa foy. ne l’ayant jamais donnée à personne. — Et derechef se plaignist qu’on la tenoit enchaînée, les fers aux pieds. L’Évesque répliqua qu’elle s’estoit voulu sauver des prisons par plusieurs fois, que pour cette cause on lui avoit mis les fers aux pieds. Elle 241confessa véritable qu’elle s’estoit voulu sauver autrefois, et le voudroit bien encore, et que c’estoit chose licite aux prisonniers.
L’Évesque commet pour sa garde un escuier du Roy d’Angleterre nommé John Gris, avec Jean de Werwoit et Guillaume Talebot, et leur commande de ne laisser personne parler à elle sans son exprès commandement.
Et cela faict, assigne la Pucelle au lendemain pour continuer son procez. Au reste, le comte de Warwic avoit la garde du chasteau de Rouen où la Pucelle estoit tenue prisonnière, et ce John Gris, avec ses satellites, estoit sous la charge de ce comte de Warwic.
Advertissement
Ce procez d’office que nous avons en main contient quinze séances sur chacune desquelles nous ferons des observations pour esclaircir les choses obscures et contredire les calomnies de messire Pierre Cauchon, évesque de Beauvais, lequel n’a permis qu’on fist registre des dépositions de la Pucelle qu’autant que bon lui a semblé. Et mesme à chacune séance il y avoit des secrétaires du Roy d’Angleterre, cachés derrière une tapisserie, qui, escrivant, omettoient tout ce qu’ils pensoient servir à la descharge de cette fille, ainsi que nous vérifierons ailleurs.
Faut remarquer que la Pucelle ne recognoissoit [pas] cet Évesque pour son juge ; autant qu’elle peut, elle décline et évite plusieurs interrogatoires qu’on lui faict : chose que ses ennemis imputent faulsement à parjure, car c’est une des inductions du Promoteur contre cette fille.
Le lecteur prendra garde aux interrogatoires captieux qu’on lui fait, et comme insensiblement on la tire d’une question à une autre pour la tromper, et mesme qu’on l’interroge sur la plus subtile théologie, afin de la faire tomber en quelque contradiction. Néantmoins, illuminée qu’elle estoit de l’esprit de Dieu, elle sort de tous ces labyrinthes et respond fort à propos : chose grandement admirable, vu sa 242condition, sa rudesse, son bas âge, continuellement exposée aux opprobres et injures de ses gardes.
Or, le grand désir qu’elle avoit d’estre confessée a fait qu’elle leur a tousjours refusé de dire sa créance, sinon qu’on l’entendist en confession. Et n’ayant appris sa créance que de sa mère qui ne pouvoit prononcer le latin, il est croyable qu’elle semblablement ne le pouvant prononcer, avoit quelque honte de dire son Pater devant une si grande assemblée de doctes personnages qu’elle tenoit pour ses ennemis.
Seconde séance
Le jeudi vingt-deuxiesme febvrier 1430 (vieux style), l’Évesque exige derechef le serment de cette fille et lui commande dire simplement et nuement la vérité sur les crimes et matières dont elle estoit diffamée ; remonstre que les princes mesmes en telles matières ne pourroient pas refuser de jurer.
Elle respond avoir juré le jour précédent et que cela debvoit suffire, que c’estoit par trop la charger. Et finalement jura qu’elle diroit la vérité.
Maistre Jean Beaupère, docteur de Paris, l’exhorte de dire la vérité de tout ce qu’on lui demandera. Réplique qu’on pourroit bien lui demander telle chose qu’elle en diroit la vérité, et d’autre non : que s’ils estoient duement informez qui elle estoit, debvroient désirer qu’elle fust hors de leurs mains, qu’elle n’avoit rien faict que par révélation.
[Deuxième interrogatoire public18]
Interrogée quel âge elle avoit quand elle s’en alla de la maison de son père, et si en sa jeunesse elle avoit appris quelque art, respond :
Pour l’âge auquel elle sortit premièrement de la maison de son 243père ne s’en point souvenir et n’en pouvoir que dire ; mais que pour filer et coudre des draps, elle l’avoit appris dès sa jeunesse et n’en craignoit femme de Rouen. Advoua que pour crainte des Bourguignons, elle partit de la maison de son père et se retira à Neufchastel en Lorraine où elle demeura environ quinze jours chez une femme nommée La Rousse. Et quand elle estoit en la maison de son père, elle s’emploioit à faire le mesnage de la maison et n’alloit point aux champs garder les brebis ou autres animaux.
Enquise si elle se confessoit tous les ans : dit que oui, à son propre curé, et quand il estoit empesché, à quelque autre prestre, de la licence et permission de son curé : davantage, qu’elle pense s’estre confessé deux ou trois fois aux religieux mendiants lorsqu’elle estoit à Neufchastel ; et qu’elle recepvoit le sacrement d’Eucharistie à la feste de Pâques.
Interrogée si aux autres festes de l’année, outre celle de Pasques, elle recepvoit le sacrement de l’Eucharistie, elle dit à celui qui l’interrogeoit qu’il passast outre. Et confesse qu’à l’âge de treize ans, elle avoit eu une voix de Dieu pour l’ayder à se conduire et gouverner : et que, de premier abord, elle fut espouvantée ; qu’elle ouyt cette voix environ le midy, au temps de l’esté, estant au jardin de son père, et qu’elle n’avoit [pas] jeusné le jour précédent19. Et entendit cette voix du costé droict de l’église : et l’entendoit le plus souvent avec une clarté qui venoit du mesme costé qu’elle entendoit cette voix ; et que de ce costé-là [d’où vient la voix], il y a toujours une grande clarté. Et que, venant en France, elle entendoit souvent cette voix.
Interrogée, veu que cette clarté venoit de costé, comment elle la pouvoit veoir : elle ne respond rien à cela, mais dit que si elle estoit en une forest, elle entendroit bien les voix qui viennent à elle : que ces voix lui sembloient dignes, et croyoit estre envoiéez de la part de Dieu ; et qu’ayant ouy par trois fois cette voix ; elle cognut que c’estoit la voix d’un ange. Comme cette voix l’a tousjours bien gardée, aussi l’a-t-elle tousjours bien entendue20.
Enquise quels enseignements cette voix lui donnoit pour le salut de son âme : dit lui avoir appris à se bien gouverner, à fréquenter 244l’église, et qu’il falloit quelle vînt en France ; mais que, pour le présent, celui qui l’interrogeoit ne sçauroit pas en quelle forme cette voix lui estoit apparue.
Confessa que, deux ou trois fois la sepmaine, cette voix lui disoit qu’il falloit qu’elle partist pour venir en France ; et que son père n’a rien sceu de son départ : que, cette voix lui disant qu’elle allast en France, elle ne pouvoit plus durer ni demourer en place ; et l’asseuroit qu’elle feroit lever le siège d’Orléans. Et [la même voix] disoit qu’elle allast à Robert de Baudricour, capitaine de Vaucouleur, qui lui donneroit des gens pour l’accompagner. Qu’alors elle respondit à cette voix qu’elle estoit une pauvre fille qui ne sçavoit ni aller à cheval, ni faire la guerre. Et alla treuver un sien oncle, lui faisant entendre quelle vouloit demourer quelque peu de temps avec lui. Et y demoura environ huict jours. Et le pria de la mener à Vaucouleur. comme il l’y mena : où estant arrivée, elle cognut Robert de Baudricour, ne l’ayant jamais veu auparavant, sa voix lui ayant révélé qui il estoit. Et dit à Baudricourt qu’il falloit qu’elle allast en France. Mais Baudricour l’ayant rebutée par deux diverses fois, finalement il la reçut la troisiesme et lui donna des hommes, ainsi que sa voix lui avoit prédit qu’il arriveroit.
Confessa davantage que le duc de Lorraine avoit mandé qu’on [la] lui envoiast, et l’avoit veu ; et qu’il lui demanda par quel moien il pourroit recouvrer sa santé. Qu’elle lui avoit respondu n’en pouvoir que dire, et lui avoit faict ouverture du voiage qu’elle désiroit faire en France, et outre supplié de lui donner son fils et des gens pour la conduire, et qu’elle prieroit Dieu pour sa santé. Et que le duc de Lorraine lui avoit envoié un passeport pour l’aller trouver, et que partant d’avec lui elle alla après à Vaucouleur.
Recognut qu’au partir de Vaucouleur, estant habillée en homme, elle portoit une espée que Robert de Baudricour lui avoit donnée, sans autres armes, accompagnée d’un homme de guerre, un escuier et quatre serviteurs ; et que de Vaucouleur, elle s’en alla à Saint-Urbain et coucha en l’abbaye. Et après passa par Auxerre où elle ouyt la messe en la grande église ; et qu’alors elle entendoit souvent ses voix desquelles est faicte mention ci-dessus21.
Enquise par quel conseil elle avoit quitté l’habillement de femme pour prendre celui d’un homme, refusa plusieurs fois de respondre, et finalement dit qu’elle n’en chargeoit aucun homme, et plusieurs fois varia.
Item, dit que Baudricour avoit fait jurer ceux qui la conduisirent en France de la mener en toute seureté, et au partir, lui avoit dit : Va, et advienne tout ce qui pourra.
245Davantage, confessa sçavoir bien que Dieu aimoit le duc d’Orléans, et que, le Roy de France excepté, elle avoit eu plus de révélations à son esgard que [à l’esgard] d’aucun autre homme vivant.
Au reste, qu’il avoit fallu qu’elle changeast son habit de femme en celui d’un homme : et croyoit que son conseil l’avoit bien instruite.
Item, avoit envoie des lettres aux Anglois qui assiégeaient Orléans, à ce qu’ils se retirassent, ainsi qu’il est contenu en la copie des dictes lettres qui lui ont esté lues en cette ville de Rouen. Mais asseura qu’on avoit changé deux ou trois mots, comme où il est dit, Rendez à la Pucelle, il faut dire Rendez au Roy, et où il y a corps pour corps et chef de guerre, parce que ces termes n’estoient pas dans l’original.
Asseura estre venue de Vaucouleur à son Roy sans aucun empeschement ni destourbier, et qu’estant arrivée à Sainte-Catherine-de Fierbois, elle envoia vers son Roy et par après alla au chasteau de Chinon où son Roy estoit, et y arriva sur le midy, logea en une hostellerie, et après le disner fut au chasteau trouver son Roy, lequel elle cognut par le conseil22 de ses voix aussitost qu’elle fut entrée en sa chambre, et le discerna et recognut entre tous les autres, lui disant quelle vouloit aller faire la guerre contre les Anglois.
On lui demanda si la voix qui lui avoit montré son Roy estoit accompagnée de quelque lumière. Répliqua qu’on passast outre.
Interrogée si elle avoit veu quelque ange sur son Roy, respondit : Pardonnez-moi et passez outre.
Asseura toutesfois, auparavant qu’ils l’emploiast, son Roy avoir eu plusieurs belles apparitions et révélations.
Enquise quelles révélations et apparitions avoit eues son Roy, répliqua qu’elle n’en diroit rien et qu’ils n’auroient sur cela aucune response : qu’ils envoiassent à son Roy et qu’il leur diroit.
Elle dit que sa voix lui avoit promis qu’incontinent qu’elle seroit venue vers son Roy qu’il la recepvroit. Et que ceux de son parti ont bien cognu que sa voix venoit de la part de Dieu ; et qu’ils ont bien veu et recognu cette voix, et qu’elle le sçait bien : et que son Roy et plusieurs autres ont ouy et veu les voix qui venoient à elle, et que pour lors estoient présents Charles de Bourbon et deux ou trois autres.
Item a recognu qu’il ne se passe pas jour qu’elle n’entende cette voix et qu’elle en a bien besoin, [et a recognu] ne lui avoir jamais demandé autre chose sinon la récompense finale, à sçavoir le salut de son âme.
246A pareillement confessé que sa voix lui avoit dit qu’elle demourast en la ville de Saint-Denys en France, comme elle y vouloit demeurer ; mais que les seigneurs malgré elle l’emmenèrent de là : que si elle n’eut point esté blessée, elle n’en fust point partie ; qu’elle avoit esté blessée aux fossez de Paris et guérie en cinq jours, et [avait] fait faire une escarmouche devant Paris23.
Interrogée s’il estoit feste le jour qu’elle avoit faict cette escarmouche, respondit qu’elle croyoit bien qu’il fust feste. Enquise si c’estoit bien faict aux jours de feste, repartit qu’on passast outre.
Et l’Évesque de Beauvais fit mettre fin à cette séance, continuant [renvoyant] la prochaine au samedi suivant.
Advertissement sur la seconde séance24
Nous avons principalement cinq choses de remarque en cette séance.
En premier lieu, le Promoteur, article huictiesme de sa production, bastit une insigne calomnie sur ce que la Pucelle a confessé s’estre retirée à Neufchastel, crainte des Bourguignons, chez une femme nommée La Rousse, disant qu’à l’âge de vingt ans, sans congé de ses parents, elle alla à Neufchastel, se mit en service chez la Rousse où logeoient ordinairement de jeunes hommes, mesme des gens de guerre et des femmes mal nommées (renommées), etc. ; qu’elle y apprit à monter à cheval, menant les chevaux abreuver et aux champs, etc. Lequel article contient autant de menteries qu’il a de mots. Car, premièrement pour l’âge, cette fille est morte n’ayant [pas] vingt ans complets : et s’achemina en 247France, âgée de dix-sept ans : se retira à Neufchastel avec ses père et mère seulement pour quinze jours, et logèrent ensemble chez la Rousse, etc. Lors ne pouvoit avoir que quatorze ou quinze ans, ainsi que plusieurs personnes du village de Dompremy ont attesté, qui s’estoient semblablement retirées à Neufchastel, crainte des gens d’armes, et logeoient avec les parents de la Pucelle chez la Rousse, et mesme asseurent n’y avoir pas demouré quinze jours entiers. Durant lequel temps cette fille dit avoir esté deux ou trois fois à confesse aux Mendiants de Neufchastel. Ce qui donne à cognoistre qu’elle estoit grandement dévote et aymoit à se confesser souvent, ainsi qu’elle recognoit avoir esté conseillée par les voix qui la visitoient.
Au reste, je suis fort esbahy que la Pucelle parlant du bon gouvernement que ses voix lui ordonnoient, qu’elle aye déposé n’avoir jeusné le jour précédent qu’elles lui apparurent la première fois au jardin de son père. Car, je vous prie, à quel propos diroit-elle cela ? Et attendu la malice de l’Évesque qui a faict registrer tout ce qui lui a plu en ce procez, je tiens pour vraisemblable qu’il aye faict mettre la négative pour l’affirmative, afin qu’on ne pensast point que Dieu visitoit cette fille pour les œuvres de piété qu’elle exerçoit ordinairement. Certes, maistre Jean Bréhal, inquisiteur au royaume de France, qui a veu l’original du procez escrit en français, asseure que le jour précédent que ses voix apparurent premièrement à la Pucelle, elle avoit jeusné : c’est au traicté qu’il a faict pour la revision du procez. Or, cette faulseté, si elle a esté commise ainsi qu’il est probable, est de peu de conséquence à comparaison des autres sur lesquelles on a pris subject de condamner cette innocente vierge.
Mais ils imputent à grand crime de ce qu’elle asseure sçavoir que Dieu aymoit le Roy et le duc d’Orléans, ne plus ne moins que si elle parloit qu’ils fussent en la grâce de Dieu pour le regard de leur ame, chose qui n’est cogneue qu’à Dieu seul. Voyez l’article vingt-septiesme du Promoteur sur lequel la Pucelle respond sçavoir bien que Dieu ayme 248plus son Roy et le duc d’Orléans qu’elle-mesme, quant à ce qui est de l’ayde et garde de leur corps, et qu’elle sçait cela par révélation. Donc c’est du soin qu’il plaist à Dieu avoir de leurs personnes et de leurs Estats qu’elle entend parler. Véritablement Dieu est le protecteur des Estats et personnes affligées et humiliées : estant croyable que le Roy et le duc d’Orléans avoient appris parmi tant d’afflictions à s’humilier et résigner absolument à la volonté de Dieu, et que pour cette cause il avoit commisération d’eux.
Ils la calomnient grandement pour avoir confessé que ceux du parti de son Roy avoient bien recogneu que ses voix venoient de la part de Dieu, et qu’ils ont bien veu et recogneu cette voix, etc., interprétant cela rigoureusement et au pied de la lettre. Mais cette fille ne veut dire autre chose sinon qu’après avoir esté examinée par les prélats et docteurs français tant à Chinon qu’à Poictiers, l’espace de plus de trois sepmaines, finalement ils avoient trouvé n’y avoir aucun maléfice ni sorcellerie en son fait, et que les visions qu’elle asseuroit avoir de la part du Roy du ciel n’estoient mensonges ni impostures, veu d’ailleurs la sainte vie qu’elle menoit, et les effects miraculeux qui avoient réussi conformément à ses prédictions : au reste ayant esté si soigneusement examinée par les prélats de France et mesme par le métropolitain de l’Évesque de Beauvais25, et tous ces prélats ne cédant en suffisance ni autorité à ceux du parti des Anglois. De vérité, outre que de la part de Dieu elle avoit une certitude évidente et notoire de sa mission et de ses révélations, encore estoit-elle asseurée de ses faicts, devant les hommes : joinct le rigoureux examen qu’elle avoit subi à Poictiers et à Chinon. Ce qui lui donnoit asseurance de parler et respondre hardiment à l’Évesque de Beauvais, disant qu’il debvoit aussi bien appeler des ecclésiastiques du parti de son Roy que du parti Anglois, et qu’il ne pouvoit estre son juge, estant son ennemi capital, et le renvoyant quelquefois à Poictiers et à Chinon où elle avoit esté suffisamment examinée.
249Le quatrième point auquel ils trouvent à redire est la fréquente visitation et consolation qu’elle reçoit de ses voix, toutes les fois qu’elle en a besoin et qu’elle les requiert de lui donner secours. Chose que le Promoteur, article cinquantiesme de ses conclusions, attribue à imposture sans produire aucune preuve de sa négative, jugeant selon sa passion et sensualité, ne pouvant recognoistre les effects de l’esprit de Dieu, ainsi que parle saint Paul. Quant à l’affirmative, elle s’induit premièrement du premier chapitre des Proverbes : Que Dieu tient à grandes délices d’estre parmi les enfants des hommes qu’il ayme ; secondement, de la fin et des circonstances de la mission de cette fille : laquelle, attendu sa faiblesse, bas âge, rudesse et ignorance, et la grandeur des affaires pour lesquelles elle estoit eslue de Dieu, les grands périls, travaux et fatigues incroyables qu’elle debvoit supporter, soit durant sa prison et à l’exécution du jugement de mort qu’ils donnèrent contre elle, estant destituée de tout conseil humain, elle avoit certainement besoin d’estre extraordinairement et singulièrement assistée de la grâce de Dieu. N’est-ce pas chose bien ardue et difficile de remettre un Roy expulsé de son trosne royal, principalement à une simple bergère de l’âge de dix-sept ans ? Le sénat romain fut bien empesché pour remettre le Roy d’Egypte en son royaume, quoy qu’il feust assisté des forces de la République romaine.
Cinquiesmement, ils la blasment d’estre partie de Saint Denys en France contre le conseil que ses voix lui avoient donné d’y résider. Mais, sur le vingt-neufviesme article du Promoteur, elle dépose que ses voix lui donnèrent, après, permission d’en sortir, attendu que les seigneurs voulurent qu’elle suivist le Roy, principalement à cause de sa blessure.
Troisiesme séance
[Troisième interrogatoire public] [Des voix de la Pucelle.]
Le samedi vingt-quatriesme febvrier 1430, l’Évesque de Beauvais exige serment de la Pucelle qu’elle dira simplement et absolument 250vérité des choses dont elle sera interrogée sans condition ni exception quelconque. De quoy ayant esté par trois fois admonestée, elle demanda qu’on lui donnast permission de parler et leur dit :
Par ma foy vous pourriez me demander telle chose que je ne vous en dirois pas la vérité, comme de mes révélations que j’ai juré ne révéler à personne. Et si vous me contraingniez à jurer de les vous dire, je serois parjure, ce que vous ne debvez vouloir. Je vous dis que vous preniez bien garde à ce que vous dites estre mon juge, car c’est une grande charge que vous vous imposez ; et me chargez trop, me contraignant derechef à jurer. N’est-ce pas assez d’avoir juré deux fois en jugement ?
Interrogée si elle vouloit jurer simplement et absolument, dit qu’on peut bien surseoir et qu’elle a assez juré d’avoir juré deux fois, disant que tout le clergé de France et de Paris ne pourroient la condamner s’ils ne l’avoient ou tenoient en légitime et juste jugement.
Outre, asseure qu’elle dira volontiers la vérité de sa venue en France, mais ne leur déclarera [pas] le tout, et que, pour raconter le tout, huict jours entiers ne suffiroient pas.
L’Évesque lui remonstra qu’elle pouvoit prendre conseil des, assistants si elle debvoit jurer ou non. Elle répartit que volontiers elle diroit la vérité de son arrivée en France, et non autrement, et qu’il ne lui falloit plus parler de jurer.
L’Évesque réplique qu’elle se rendoit suspecte, sinon qu’elle jurast et promist la vérité. Elle respondit comme auparavant. L’Évesque continua à la presser qu’elle aye à jurer précisément et absolument. A quoy repartit qu’elle diroit volontiers ce qu’elle sçavoit, mais non pas tout. Davantage, remonstra qu’elle venoit de la part de Dieu et qu’elle n’a ici que négocier ni traicter, demandant d’être renvoiée à Dieu d’où elle estoit venue. Derechef, requise de jurer sous peine d’estre chargée de ce qu’on lui imposoit, respondit qu’on passast outre. Et sur ce que l’Évesque lui remonstra qu’elle s’exposoit à un grand péril, refusant de jurer et dire la vérité des choses qui touchoient son procez, alors répliqua qu’elle estoit preste de jurer et dire la vérité de tout ce qu’elle sçavoit concernant son procez. Et jura en cette sorte. Et après cela l’Évesque ordonna qu’elle seroit interrogée par maistre Jean Beaupère, qui lui demanda premièrement depuis quel temps elle n’avoit mangé ni bu. Respondit n’avoir mangé ni bu depuis hier après midy. C’estoit en caresme.
[Interrogée] depuis quelle heure elle avoit entendu la voix qui venoit à elle : respondit l’avoir entendue hier et aujourd’huy : hier, une fois au matin, et une fois sur le vespre ; et la troisième comme on sonnoit l’Ave Maria, sur le soir ; et qu’elle l’entend maintes fois plus qu’elle ne dit.
On l’interroge [sur] ce qu’elle faisoit hier au matin, quand cette 251voix vint à elle. Dit qu’elle dormait et que cette voix l’éveilla.
Enquise si elle l’avoit éveillée, lui touchant les bras : repart l’avoir esté sans aucun attouchement.
Interrogée si cette voix estoit en sa chambre ; dit non, qu’elle sçache, mais qu’elle estoit dans le chasteau de Rouen.
Enquise si elle a rendu grâces à cette, voix et fléchi les genoux : confesse quelle la remercia estant en son lit sur son séant, et qu’elle joingnit les mains ; et ce, après l’avoir requise de lui donner secours ; et que cette voix lui enjoignit de respondre hardiment.
Interrogée ce que cette voix lui dit, quant elle fut éveillée : réplique qu’elle lui avoit demandé conseil de ce qu’elle debvoit respondre, disant à cette voix qu’elle en demandast conseil à Dieu ; et que cette voix lui avoit enjoint de respondre hardiment, que Dieu lui ayderoit.
Enquise si cette voix lui avoit tenu quelques propos auparavant qu’elle l’eust requise de lui donner conseil : respondit que cette voix lui avoit dit quelque chose, néantmoins qu’elle navoit pu tout entendre26, et qu’estant resveillée, elle lui commanda de respondre hardiment.
Et adressant la parole à l’Évesque, usa de ces termes : — Vous dites que vous estes mon juge : prenez bien garde à ce que vous faictes, car en vérité je suis envoiée de la part de Dieu et vous vous mettez en grand danger.
On s’enquiert si cette voix change quelquefois d’advis : respond qu’elle ne l’a jamais trouvée en deux paroles contraires, et que, la nuit passée, elle l’a entendue lui recommandant de respondre hardiment.
Enquise si sa voix lui a deffendu de dire tout ce de quoy elle seroit interrogée : repart qu’elle ne leur diroit point cela et qu’elle avoit des révélations concernant le Roy qu’elle ne leur déclareroit jamais.
On lui demanda si cette voix lui a prohibé de divulguer ces révélations : répliqua qu’elle ne s’estoit point encore conseillée sur cela ; qu’on lui donnast quinze jours de temps et qu’après elle leur respondroit. Et ayant derechef demandé délay, elle dit : si cette voix me le deffend, que voulez-vous que je vous dise ?
Enquise derechef si cela lui étoit deffendu, respondit : croyez que cette deffense ne m’a point esté faicte par les hommes. Et dit que ce jourd’huy elle ne respondra point, car elle ne sçait si elle doibt respondre ou non jusqu’à ce qu’il lui ait esté révélé.
Item dit croire asseurement et aussi fermement qu’elle croit la foy chrétienne et que Dieu nous a rachetez des peines d’enfer, que cette voix provient de Dieu et par son ordonnance.
252Interrogée à sçavoir si cette voix quelle dit lui apparoir est un ange, et si elle est immédiatement envoiée de Dieu, ou si c’est la voix de quelque saint ou sainte : respond que cette voix vient de la part de Dieu et qu’elle le croit, mais qu’elle ne leur dira pas tout ce qu’elle sçait ; et qu’elle a plus de crainte de faillir en disant quelque chose qui déplaise à ses voix, qu’elle n’a de leur respondre et pour le regard de cette demande, prie qu’on lui donne un délay.
Interrogée si elle croit que ce soit chose desplaisante à Dieu de dire la vérité : maintient que ses voix lui ont enjoinct de dire au Roy plusieurs choses, et non à eux. Et que, la nuit passée, elles lui ont rapporté maintes choses pour le bien du service du Roy quelle voudroit bien qu’il sceust à présent, et qu’elle ne deust boire vin jusques à Pasques. Car, ainsi qu’elle disoit, il en eust été plus joyeux à son disner.
Enquise si elle ne pourroit pas tant faire à l’endroit de ses voix qu’elles lui obéissent et portassent cette nouvelle à son Roy : respond ne sçavoir pas si cette voix voudroit obéir, sinon que ce fust la volonté de Dieu ; et que s’il lui plaisoit, il pourroit bien faire révéler cela à son Roy, et qu’elle en seroit bien contente.
On lui demanda pourquoy cette voix ne parle pas maintenant avec son Roy, comme elle faisoit quand elle estoit en sa présence : réplique qu’elle ne sçait pas si c’est la volonté de Dieu, et qu’elle mesme sans la grâce de Dieu ne pourroit faire aucune chose.
On s’enquit si son conseil lui avoit révélé qu’elle évaderoit de prison, respondit : Ai-je à vous dire cela ? — Outre, [interrogée] si cette nuit la voix lui donna conseil et advis de ce qu’elle avoit à respondre : dit que si cette voix [le] lui avoit révélé, ne l’avoit bien entendu [compris]27.
Interrogée si aux deux jours derniers qu’elle a ouy ces voix, il survint quelque lumière : repartit qu’il venoit quand et [avec] le son de la voix, une clarté.
Enquise si elle voit quelque autre chose avec les voix, répliqua : Je ne vous dirai pas tout ; je n’en ay pas permission et le serment que je vous ai faict ne touche point cela. Cette voix est bonne et digne, et ne suis pas tenue de respondre à ce que vous demandez. Requiert qu’on lui donne par escrit les points sur lesquels elle ne respondoit présentement.
On lui demanda si cette voix à laquelle elle demandoit conseil avoit une vue et des yeux, respondit : Vous n’aurez pas cela pour cette heure. C’est un dire de petits enfants, que les hommes sont quelquefois pendus pour dire la vérité.
Ils lui demandent si elle sçavoit estre en la grâce de Dieu. Respondit : si je n’y suis, Dieu my veuille mettre, et si j’y suis, Dieu me tienne et me conserve en icelle. Je serois la plus dolente de 253tout le monde si je sçavois n’estre [pas] en la grâce de Dieu. — Dit pareillement croire que si elle estoit en péché, la voix ne viendroit plus à elle : et voudroit que chacun l’entendist [la comprist]28 aussi bien qu’elle mesme. Adjouta qu’elle estoit en l’âge de treize ans environ quand elle fut premièrement visitée de cette voix.
Enquise si, en sa jeunesse, elle alloit se pourmener et esbattre aux champs avec les autres jeunes filles : répliqua y avoir bien esté mais ne sçavoir à quel âge.
Interrogée si ceux de Dompremy tenoient le parti du Bourguignon ou l’autre parti contraire : dit ne sçavoir qu’il y eust là qu’un seul Bourguignon ; et eust voulu qu’il eust eu la tête coupée, pourveu toutes fois qu’il pleust à Dieu.
Ils lui demandent si au village de Maxey il y avoit des Bourguignons ou de leurs adversaires. Repartit qu’ils estoient Bourguignons. Recognut, depuis qu’elle entendit que ses voix estoient pour le Roy de France, n’avoir jamais aymé les Bourguignons. Item dit que les Bourguignons auront la guerre, sinon qu’ils fassent ce qu’ils doibvent ; et qu’elle sçait cela par cette voix.
Interrogée à sçavoir si elle a eu révélation en sa jeunesse que les Anglois doibvent venir en France : repartit que les Anglois estoient desjà en France quand les voix commencèrent à venir à elle.
Enquise si jamais elle a esté avec les petits enfants qui combattoient pour le parti qu’elle tient : respondit que non, au moins qu’elle s’en souvienne. Mais qu’elle a veu aucuns de Dompremy qui combattoient contre ceux de Maxey, et qu’ils en revenoient bien blessez et tout couverts de sang. On lui demanda si, en sa jeunesse, elle avoit grande envie de poursuivre les Bourguignons. Répliqua avoir toujours eu grande volonté ou affection que son Roy fust [en possession] paisible de son royaume.
Interrogée si elle eust bien voulu estre homme, quand elle debvoit venir en France : répliqua qu’elle leur répondrait une autre fois sur cela.
Enquise si elle menoit les bestes aux champs paistre : dit qu’elle leur avoit desjà autrefois respondu sur cela ; et que depuis qu’elle fust devenue grande et qu’elle eust la [l’âge de] discrétion, elle ne gardoit plus ordinairement les bestes, mais bien aydoit à les mener aux prés et à un chasteau qu’on appelle l’Isle, crainte des gens d’armes ; et qu’elle ne se souvient point si elle les a gardez en sa jeunesse ou non.
On lui demanda quel arbre il y avoit auprès de son village.
Dit qu’assez proche de Dompremy il y avoit un certain arbre qu’on appeloit l’Arbre des Dames, qu’aucuns appeloient l’Arbre des Fées ; et tout auprès qu’il y avoit une fontaine. Et qu’elle avoit ouy dire que ceux qui avoient la fiebvre buvoient de cette fontaine et y 254alloient quérir de l’eau pour estre guéris : et qu’elle mesme en a veu y aller, mais ne sçait s’il y a eu guérison ou non. Outre, dit avoir ouy dire que quand les malades se peuvent lever, ils vont à cet arbre pour se pourmener. C’est un grand arbre qu’on appelle fau29, d’où vient le Beau May, lequel appartenoit jadis au seigneur Pierre de Bourlemont. Confessoit avoir esté quelquefois à cet arbre pourmener avec les autres filles et qu’elle y faisoit des bouquets pour l’image de la Bienheureuse Vierge Marie qui est à Dompremy. Et avoir plusieurs fois entendu des anciens, non pas d’aucuns de ses parents, que mesdames les fées conversoient en cet endroit. Et qu’une certaine femme nommée Jeanne, mariée au maire Aubry, du village de Dompremy, qui estoit sa marraine, lui avoit dit avoir veu mesdames les fées en ce lieu-là : mais que cela soit véritable ou non, elle qui parle n’en peut asseurer. Item dit n’avoir jamais veu les fées vers ledit arbre, et qu’elle ne sçait point si elle les a veues ailleurs ou non. [Il y a] plus : qu’elle a veu mettre des bouquets aux branches de cet arbre par de jeunes filles et qu’avec elles y en a mis pareillement, et qu’ensemble elles y en portoient30 et laissoient aucunes fois.
[De] plus, a déposé depuis qu’elle fut conseillée de venir en France, s’estre peu adonnée aux jeux et à s’aller pourmener, et ne sçavoir si depuis l’age de discrétion, elle a dansé auprès de cet arbre ; mais qu’il se peut bien faire qu’elle y ait dansé autrefois avec plusieurs autres, et y a plus chanté que dansé.
A dit encore qu’il y a là un bois appelé le Bois Chesnu, qu’on veoit de la porte de la maison de son père, et en est esloigné environ demi-lieue : et ne sçait et n’a jamais ouy dire que mesdames les fées dont a esté parlé y fréquentent ou conversent. Bien a-t-elle ouy dire à son frère que le bruit courait au païs qu’elle qui parle avoit pris son faict — c’est-à-dire ses révélations — vers cet arbre de mesdames les fées ; — mais qu’elle lui maintint le contraire et cela estre faux.
Davantage : a déposé qu’estant venue vers son Roy, aucuns lui ayant demandé si, en son païs, il n’y avoit pas un bois appelé le bois chesnu : — parce qu’il y avoit certaines prophéties qui promettoient que d’auprès et des environs de ce bois devroit venir une certaine fille qui feroit des merveilles ; — qu’elle avoit respondu n’avoir jamais adjousté foy ni aucune créance à tous ces discours.
Enquise si elle vouloit avoir une robe de femme, respondit : Donnez m’en une, et je la prendroy et m’en iroy ; autrement je ne 255la prendroy point. Et me contente de celle que j’ay, puisqu’il a plu à Dieu que je la porte.
Ce que fait ainsi, l’Évesque commande de cesser l’interrogatoire et d’en remettre la continuation à mardi prochain, à la mesme heure et au mesme lieu.
Advertissement sur la troisiesme séance
Il y a plusieurs choses à remarquer sur cette séance.
En premier lieu, la Pucelle continue à ne vouloir recognoistre pour juge l’Évesque de Beauvais ni tous ceux du parti Anglois, ayant respondu que tout le clergé de Rouen et de Paris ne la pourroient condamner sinon qu’ils la tinssent en [juste] jugement : qui est à dire, selon son sens, qu’elle ne leur estoit [pas] justiciable, et dit notamment à l’Évesque de Beauvais qu’il a pris une grande charge et se met en grand danger de lui vouloir faire son procès, estant envoiée de Dieu. Certes, plusieurs tesmoins ont déposé à la revision du procez que ce prélat et tous ceux, qui avoient apporté de l’animosité contre cette fille, faisant son procez, estoient morts misérablement : de quoy il sera parlé ailleurs.
En second lieu, le Promoteur, au quarantiesme article de sa production, impute à grande erreur de ce que la Pucelle a confessé croire aussi fermement que ses voix venoient de Dieu, qu’elle croyoit la foy chrestienne et que Dieu nous avoit rachetez des peines d’enfer, etc. Et ceux qui ont délibéré sur les douze articles envoiez à l’Université de Paris, induisent de la déposition de cette fille qu’elle a voulu dire estre obligée de croire aussi fermement que ses voix venoient de Dieu, que de croire aux articles de la foy, [choses] qui ne sont que pures chicaneries. Car outre qu’elle parle par comparaison et similitude, qui doibt estre entendue par analogie et cloche toujours d’un pied, on peut attaquer davantage — supposant, comme on le doibt, que les voix de cette fille lui ayent apparu tout ainsi que jadis les anges apparurent face à face aux patriarches et prophètes, parlant et luttant avec eux, ainsi qu’ils firent avec Jacob, 256Genèse 32, Gédéon, Juges 6, mesme avec l’asnesse de Balaam qui vit un ange tenant une épée flamboyante, Nombres 22 — que ceux qui ont telles visions ayant l’évidence et certitude notoire d’une chose qui leur est présente et dont ils ne peuvent doubter en façon du monde, non plus que de ce que l’on veoit de ses propres yeux, sont très asseurez ; mais, au contraire, que personne n’a l’évidence et notoriété des articles de la foy, ains seulement une certitude énigmatique et obscure, ainsi que saint Paul l’enseigne, Ire aux Corinthiens, chap. 13, disant que nous voyons en cette vie tout ainsi qu’en un miroir énigmatique les choses de la foy
; et chap. 5 de la seconde aux Corinthiens, que nous marchons par la foy et non par l’évidence et notoriété
.
Davantange : ne dit-on pas que la foy des jeunes gens, des femmes, des ignorans, est beaucoup plus forte que celle des hommes doctes et de ceux qui ont beaucoup d’expérience ? Donc la Pucelle qui estoit jeune, ignorante et sans expérience, ne doubtoit point de ce qu’elle avoit veu et entendu, c’est-à-dire de ses révélations.
Troisiesmement, je vous prie, considérons cet interrogatoire. Ils demandent à cette fille si la voix qui la visite est immédiatement envoiée de Dieu ou si c’est un ange ; ou, comme ils parlent en la séance quatriesme, si c’est la voix de Dieu sans moyen31 qui parle à elle. Pour ce qui est d’un ange, cela est du procez, joinct que la Pucelle a recogneu estre visitée et conseillée par l’ange saint Michel.
Mais quant à une voix émanée de Dieu sans moyen, c’est une question qui surpasse la capacité et condition de cette fille, et ne debvoit lui estre proposée.
Quatriesmement, pour la surprendre, ils l’interrogent pourquoy cette voix ne parle [pas] présentement à son Roy, ainsi qu’elle faisoit estant en sa présence ; ne plus ne moins que si cette fille eust advoué que ses voix se manifestoient 257également à son Roy comme à elle : chose très faulse, veu qu’elle faisoit entendre au Roy le conseil que ses voix lui départoient pour le bien de son service ; de sorte qu’elle exerçoit à son égard comme office d’ange, c’est-à-dire de messager de la part du Roy du ciel. Outre que les aspects admirables de sa mission, notoires au Roy, à tous les princes et seigneurs de la cour et à toute la France, rendoient asseuré tesmoignage de quelle part elle estoit enviée. Raison pour laquelle elle a souvent asseuré que le Roy et plusieurs princes sçavoient bien que ses voix venoient de la part de Dieu, et avoient veu le signe qu’elle avoit apporté au Roy, sçavoir la levée du siège d’Orléans, la défaite des Anglois ; le couronnement de sa majesté, etc. ; [ce] qui est alléguer l’effet pour la cause, ainsi que les prophètes en usent souventes fois.
Quant au cinquiesme point, si elle sçavoit qu’elle fust en la grâce, c’est une grande controverse de théologie. Maistre Jean Fabri, docteur de Paris, de l’ordre des Augustins, qui assista au procez, entendant proposer cette ardue et dificile question, remonstra en pleine assemblée qu’on ne debvoit [pas] faire de tels interrogatoires à cette fille. Et l’Évesque de Beauvais lui dit en colère qu’il eust mieux fait de se taire.
Mais considérons la response de cette bergère et combien elle est contraire aux desseins de l’Évesque qui l’a condamnée en tout que sorcière et hérétique. Si je ne suis en la grâce de Dieu, Dieu m’y veuille mettre ; et si j’y suis, Dieu me tienne et conserve en icelle. Je serois la plus dolente de tout le monde si je sçavois n’estre [pas] en la grâce de Dieu. Et dit croire que si elle estoit en péché ses voix ne viendroient plus à elle ; et désire que chacun entende aussi bien ses voix qu’elle mesme.
Qui est un souhait plein de charité, désirant que son prochain soit sans péché, ainsi qu’elle pense estre, et les sorcières et les personnes mal vivantes ne pensent pas de la sorte. Ils l’ont encore remise sur cette question en la séance douziesme où elle respond admirablement.
En sixiesme lieu, ils la blasment d’avoir dit qu’en toute la 258paroisse de Dompremy et de Greux il n’y avoit qu’un seul Bourguignon, et que, s’il eust plu à Dieu, elle eust bien voulu qu’il eust eu la teste coupée. Lequel souhait peut estre comparé à ce passage de saint Paul, cinquiesme chapitre aux Galates : Pleust à Dieu que ceux qui vous troublent fussent resequés32
; ou bien à cet autre des Actes, 23, parlant au grand-prestre Ananias qui l’avoit fait outrager : Dieu te punira, paroi blanchie.
Lesquels passages les Pères interprètent d’un zèle et désir de justice, non de vengeance qui ne doibt jamais tomber en l’esprit d’un chrétien. Mais saint Hiérosme recognoist en cela de l’infirmité humaine en saint Paul, ainsi que nous avons remarqué au premier livre. Ailleurs la Pucelle a confessé n’avoir point aymé les Bourguignons, depuis que ses voix lui avoient conseillé d’aller au secours du Roy de France, termes qui doivent estre interprétez d’une amitié de bienveillance singulière que l’on rend et desploie à l’endroit de ses meilleurs amis. Car un chrestien ne doibt haïr personne : mais il n’est pas obligé d’aymer tout le monde d’une amitié de bienveillance particulière, pour ce que cela est réservé aux amis de cœur tel qu’estoit le Roy de France à la Pucelle.
Quant au septiesme article, la Pucelle ayant confessé avoir esté en sa première jeunesse, âgée de douze ans ou environ, jouer avec les autres filles de son âge et de son village sous le Beau May et y avoir fait des bouquets, dansé aussi et chanté ensemblement ; de plus, qu’une de ses marraines lui avoit dit autrefois avoir veu les fées auprès de cet arbre ; item, ayant recogneu, séance cinquiesme, que ses voix l’avoient une seule fois abordée et parlé à elle auprès de la fontaine proche du Beau May ; le Promoteur, assemblant toutes ces dépositions, en a compté trois articles, sçavoir le cinquiesme, sixiesme et quarante-huitiesme [de son Réquisitoire], par lesquels il conclud que la Pucelle estoit sorcière, qu’elle invoquoit et communiquoit avec les démons 259 auprès de cet arbre et fontaine, qu’elle y alloit toute seule la nuit, et durant qu’on célébroit le divin service à l’Église, pour danser et faire son sabbat. Chose que cette fille a niée absolument et [qui] ne se peut induire ni colliger en façon du monde des confessions qu’elle a faictes touchant ce qu’elle recognoissoit avoir hanté auprès du dit arbre et fontaine. En la revision du procez, pour sçavoir ce qui estoit de la vérité et convaincre l’iniquité des juges qui ont condamné cette fille, a esté faicte une solennelle et bien exacte information au païs de la Pucelle sur les douze articles suivants :
- Premièrement, du lieu et paroisse où cette fille naquit.
- Qui estoient ses parents, de quel estat, et s’ils estoient bien renommez et bons catholiques.
- Qui estoient ses parrains et marraines.
- Si en sa jeunesse elle avoit esté bien instruite et nourrie en la crainte de Dieu, conformément à son âge et à la condition de sa personne.
- Quelles personnes elle fréquentoit jusques à ce qu’elle partit de la maison de son père.
- Si elle fréquentoit souvent et volontiers l’église et les lieux de dévotion.
- En quel art et exercice elle s’occupoit durant sa jeunesse.
- Si elle alloit souvent et librement à confesse.
- Quel bruit court au païs d’un arbre appelé l’Arbre des Dames ; si les jeunes filles ont accoutumé d’y aller jouer et danser ; ce que c’est d’une fontaine qui est proche dudit arbre ; et si la Pucelle en sa jeunesse hantoit vers ledit arbre avec les autres filles, et pourquoy elles y alloient.
- Comment elle partit de la maison de son père et de son village, et quel a esté tout son gouvernement pendant qu’elle fut sur le chemin.
- Si en son païs on avoit fait quelques informations par autorité de quelques juges, depuis qu’elle fut prise devant Compiègne et mise entre les mains des Anglois.
- Si, quand elle se retira à Dompremy de Neufchastel 260à cause des gens d’armes, elle fut toujours en la compagnie de ses père et mère.
Sur lesquels douze articles vingt et deux tesmoins ont déposé suivant ce que nous avons escript et narré de la vie de la Pucelle au premier livre. Et quant au neufviesme article concernant l’arbre appelé le Beau May et la fontaine susdite, ont rapporté que jadis le seigneur du village de Dompremy s’appeloit Pierre de Bourlemont, et qu’il y avoit un chasteau ou forteresse audit village de Dompremy auquel il foisoit sa demeure ; et qu’alors sa femme et ses damoiselles s’alloient ordinairement pourmener et esbattre vers ledit arbre et fontaine qui sont sur le grand chemin de Neufchastel ; que ledit arbre est admirablement beau et par cette raison appelé au païs le Beau May, et l’Arbre des Dames parce que ladite Dame et ses damoiselles s’y alloient souvent pourmener : qu’il couroit un vau-de-ville que jadis les fées avoient fréquenté vers cet arbre et fontaine, auparavant qu’on y allast en procession le jour de l’invention Sainte-Croix au mois de may, et aux Rogations durant la sepmaine de l’Ascension et qu’on y chantoit l’Évangile de de saint Jean ; que depuis ce temps-là on disoit que les fées n’y hantoient plus.
Que c’est la coustume du païs que tous les jeunes gens s’aillent pourmener festes et dimanches vers cet arbre et fontaine, tout durant le printemps et l’esté, et commencent précisément au Dimanche de la mi-caresme qu’on chante à la grand’messe Letare Hierusalem ; que pour cette occasion on appelle au païs ce dimanche-là le dimanche des fontaines, d’autant que les jeunes gens se vont pourmener ce jour vers ledit arbre et fontaine, et continuent tout du long de l’esté, y faisans des bouquets et y portans du pain et quelques fouasses pour gouster sous cet arbre et boire de l’eau de cette fontaine qu’ils nomment des Reynes [des Rains] ; dansent aussi quelquefois et chantent par ensemble. Que la Pucelle estant jeune alloit s’y esbattre avec les autres filles de son âge, et y dansoient, chantoient et faisoient ensemblement des bouquets, ainsi que font les jeunes gens selon la coustume du païs.
261Donc tout ce que la Pucelle confesse avoir faict auprès de cet arbre et fontaine, avec les autres filles de son âge, ne sont que jeux et esbattements ordinaires aux enfants, et n’y a village au monde auquel il ne se trouve quelque place publique où la jeunesse va s’esbattre. Mais ils objectent que Jeanne a confessé avoir attaché des bouquets à ce Beau May ! C’est une singerie d’enfants, lesquels font ordinairement ce qu’ils voient faire aux autres. Cet arbre leur rendoit une belle ombre pour eux esbattre et mettre à l’abri du soleil et de la pluie, et en contre-eschange ils le caressoient tout ainsi que des enfants caressent leurs fouets, et aujourd’huy continuent encore les mesmes esbattements, ainsi que j’ai appris de ceux du païs. Ne voit-on pas des filles gardans les bestes aux champs, les ramener toutes couvertes de fleurs, de bouquets et de festons, comme estoient jadis les victimes des Romains, prestes à sacrifices ? dira-t-on pour cela qu’elles soient idolâtres ?
Une chose est grandement à remarquer, que la Pucelle a déposée : sçavoir, depuis qu’elle eut l’âge de discrétion — c’est environ treize ans — que ses voix lui apparurent auprès de cette fontaine, depuis ce temps-là s’estre retirée de toute sorte d’esbattements : estant croyable que ce qu’elles lui apparurent lors estoit pour la distraire desdits esbattements ; car depuis elle vaquoit toujours à choses sérieuses, et hantoit plus souvent l’église que de coustume. De sorte que ceux de son âge la voyant si adonnée à la piété s’en moquoient, ainsi qu’ils ont déposé. Et tous les tesmoins dénommez en l’information faicte sur les douze articles mentionnez, asseurent que tous les parents de la Pucelle estoient fort gens de bien, bons catholiques, bien renommez, et qu’aucun n’avoit esté onques soupçonné de sorcellerie.
Quant à la marraine de la Pucelle qui dit avoir veu les fées vers cet arbre, ce sont contes de bonnes femmes qui pensent bien souvent avoir veu ce qui n’est, ne sera et ne fut jamais. Auprès des Chartreux de Dijon, on veoit une grande ouverture en un rocher, laquelle on appelle le four aux fées
, dont on fait mille contes, et les jeunes gens s’y vont pourmener vers la mi-caresme. Et me 262souvient en ma jeunesse, n’ayant que sept ou huit ans, avoir ouy des femmes faire des contes a plaisir de l’ogre et des fées qui mangeoient les petits enfants ; rapportans que certaines femmes ou autres personnes de légère créance, mal timbrées et de tout ignares, avoient veu des esprits, nommément vers l’advent, etc. : desquelles choses je confesse avoir eu grand peur en ma jeunesse, et depuis que Dieu m’eust donné l’usage de raison, m’en estre moqué tout ainsi que la Pucelle dit n’avoir adjousté aucune foy à tout ce qu’elle a ouy dire.
À la vérité, ces contes de fées proviennent des fables des poètes qui ont faict des nymphes habitans aux fontaines, et des faunes, et Dryades errantes parmi les forests. Au demeurant, la sorcellerie est un maléfice de personnes malvivantes, avancées sur l’age, et non d’une vierge âgée de treize ans, vivant saintement, comme foisoit la Pucelle. Ce maléfice horrible ne peut estre le premier péché, non plus que l’hérésie : c’est cloaque et sentine de toutes sortes de péchés et méchancetez, ainsi que l’on recognoist par le procez de ceux qui ont esté prévenus et convaincus de sorcellerie, lesquels mesme on recognoist à l’air affreux de leurs visages, et les pendroit-on à leur mine.
En cas de sorcellerie, quand on veut rendre la présomption valable en droict, il la faut confirmer ou par tesmoins irréprochables, ou par maléfices notoires et bien avérez, commis et perpétrez par ceux que l’on accuse. Et de tout cela aucune chose n’apparoist en tout ce prétendu procez : d’où résulte la justification de la Pucelle.
Séance quatriesme
[Quatrième interrogatoire public]
Le mardi XXVII febvrier 1430, l’Évesque de Beauvais exige de la Pucelle serment quelle dira la vérité des choses qui concernent le procez. A quoi respond que volontiers elle jureroit de dire la vérité de ce qui touchoit le procez, mais non pas de tout ce quelle sçait ; et comme auparavant, dit qu’on debvroit estre content et qu’elle avoit assez juré. Et l’Évesque ordonna qu’elle seroit interrogée par maître Jean Beaupère, ci-devant nommé.
263Lequel tout en premier lieu demanda à cette fille comment elle s’estoit portée depuis samedi. Repartit qu’ils voyoient bien comment elle se portoit et qu’elle s’estoit portée le mieux qu’elle avoit pu.
Interrogée si elle avoit jeusné chacun jour de caresme : demanda si cela estoit de leur procez. Et lui ayant esté respondu que cela appartenoit au procez, confessa véritablement avoir tousjours jeusné en caresme.
Enquise si depuis samedi elle avoit entendu la voix qui vient à elle, répliqua : Oui vraiment, je l’ay ouye plusieurs fois.
On lui demanda si elle l’avoit ouye le samedi en la salle où elle fut interrogée : respondit que cela n’estoit [pas] de leur procez ; et puis leur dit qu’elle l’avoit entendue (ouye).
On s’enquiert de ce quelle lui avoit dit. Repart qu’elle n’avoit pas bien entendu33 quelque chose pour leur dire, jusqu’à ce qu’elle fust retournée en sa chambre ; et qu’elle lui avoit dit qu’elle leur parlast hardiment ; et quelle avoit demandé conseil à cette voix des choses sur quoy on l’interrogeoit. Et davantage, asseura qu’elle diroit volontiers tout ce qu’elle avoit permission de déclarer. Mais quant aux révélations qui touchent le Roy de France, elle ne les dira [pas] sans la permission de sa voix.
Enquise si cette voix lui a deffendu de dire tout : respondit n’avoir pas bien entendu [compris] cela.
Interrogée de ce que sa voix lui avoit dit la dernière fois : confessa lui avoir demandé conseil d’aucunes choses sur quoy elle avoit esté interrogée.
Enquise si cette voix lui avoit donné conseil d’aucunes choses : assure que ouï, mais qu’on lui pourroit demander qu’elle eust à respondre de certaines choses, qu’elle n’y feroit aucune response sans la permission de sa voix : que si elle respondoit sans avoir eu permission, possible n’auroit-elle ses voix à garant ; mais quand elle avoit permission de Dieu, elle ne craignoit pas de dire, pour ce qu’elle avoit bonne garantie.
[Des apparitions de saint Michel et des saintes.]
On lui demande si c’estoit la voix d’un ange qui lui parloit, ou de quelque saint ou sainte, ou bien de Dieu mesme sans moyen. Répliqua que cette voix estoit de sainte Catherine et sainte Marguerite ; et que leurs figures sont couronnées de belles couronnes, grandement riches et précieuses. Et dit avoir licence de Notre-Seigneur de déclarer cela. Que si vous le révoquez en double, envoiez à Poictiers où j’ay esté une autre fois interrogée.
264On s’enquiert comment elle sçavoit que ce sont ces deux saintes qui la visitent, et si elle les cognoist et discerne bien l’une de l’autre. Répondit que oui. Interrogée comment cela se faict : dit qu’elle les recognoist par la salutation qu’elles lui font, qu’il y a bien sept ans passez qu’elles l’ont prise en gouvernement, et qu’elle les recognoit aussi pour ce qu’elles lui disent leur nom.
Interrogée si ces saintes sont vestues d’un mesme drap : repart qu’elle ne leur dira présentement autre chose et n’avoir licence de le révéler. Si vous ne me croyez pas, allez à Poictiers. Et dit qu’il y des révélations qui regardent le Roy de France, et non pas eux qui l’interrogent.
Enquise si ces saintes lui parlent ensemble ou séparément l’une après l’autre : respond n’avoir permission de leur dire ; toutes fois que toutes deux ensemblement lui donnent conseil.
On lui demanda laquelle des deux lui est premièrement apparue. Répliqua ne les avoir pas cogneues incontinent ; et qu’autrefois elle sçavoit bien cela, mais qu’elle l’avoit maintenant oublié, et que si elle a permission, le dira librement, et qu’il est escrit en un registre à Poictiers.
Dit en outre avoir eu confort et consolation de saint Michel.
Interrogée laquelle de ces apparitions est la première venue à elle : asseure que saint Michel est venu le premier.
Enquise s’il y a longtemps quelle a ouy premièrement la voix de saint Michel : respond qu’elle ne parle pas de la voix de saint Michel, mais d’une grande consolation qu’elle a reçue de lui.
Enquise quelle a esté la première des voix qui sont venues à elle, quand elle avoit treize ans ou environ : respond que ce fut saint Michel qu’elle vit devant ses yeux ; et qu’il n’estoit pas seul, mais bien accompagné des anges du ciel ; et qu’elle n’estoit venue en France, sinon par le commandement de Dieu.
S’enquièrent si elle a vu saint Michel et ces anges corporellement et réellement. Dit : je les ay veus de mes yeux corporels aussi bien que je vous vois ; et quand ils s’en alloient, je pleurois, et j’aurois bien voulu qu’ils m’eussent emportée avec eux.
Interrogée en quelle figure estoit saint Michel : répliqua ne l’avoir pas encore dit et n’avoir [pas] permission de le dire.
Enquise de ce que saint Michel lui avoit dit la première fois : repartit que pour aujourd’huy, elle ne leur donnera [pas] response sur cela ; et que ses voix lui avoient dit qu’elle parlast hardiment.
Dit aussi avoir une fois raconté à son Roy tout ce qui lui avoit esté révélé qui le concernoit ; mais quelle n’avoit encore permission de déclarer ce que saint Michel lui avoit dit. Adjousta de plus qu’elle voudroit bien que celui qui l’interroge eust la copie du livre qui est à Poictiers : pourveu que ce fust la volonté de Dieu.
Interrogée si les voix lui ont deffendu de déclarer ses révélations sans leur permission : respondit qu’elle ne leur diroit rien 265sur cela ; et que [de] ce dont elle avoit permission, leur en respondroit volontiers, et quelle n’avoit pas bien entendu [compris] si ses voix [le] lui avoient deffendu.
On lui demanda quel signe elle donne pour faire cognoistre qu’elle a des révélations de la part de Dieu, et que c’est sainte Catherine et sainte Marguerite qui parlent avec elle. Repartit : je vous ay assez dit que ce sont saintes Catherine et Marguerite ; croyez moi si vous voulez. Interrogée si on lui a deffendu de le dire : respond qu’elle n’a pas encore bien entendu [compris] si cela lui est deffendu ou non.
Enquise comment elle peut faire distinction en respondant d’aucuns points et des autres non : dit qu’elle avoit licence pour respondre d’aucuns et non pas des autres. Davantage, qu’elle aymeroit mieux estre démembrée avec des chevaux que d’estre venue en France sans permission et licence de Dieu.
[De l’habit d’homme.]
On s’enquiert si Dieu lui avoit commandé de prendre un habillement d’homme. Répliqua que l’habit estoit peu de chose et des moindres ; et qu’elle n’a pris cet habillement par conseil d’aucun homme du monde ; et n’a porté cet habit ni faict aucune autre chose, sinon par le commandement de Dieu et des anges.
Enquise si le commandement qui lui a esté faict de prendre l’habit d’un homme lui semble estre chose licite : maintient tout ce qu’elle a faict estre par le commandement de Dieu, et s’il lui eust commandé de prendre un autre habit, qu’elle l’eust pris, joinct que cela seroit commandement de Dieu.
Interrogée si cela estoit par le commandement du capitaine Baudricour, dit que non.
S’enquièrent si elle pense avoir bien faict, prenant un habillement d’homme : respond croire que tout ce qu’elle a faict par le commandement de Dieu l’avoir bien et deuement faict, et en attendre bonne garantie et bon secours.
Enquise si en ce cas particulier d’avoir pris un habit d’homme elle croit avoir bien faict : respond qu’elle n’a faict aucune chose du monde en tout ce qu’elle a faict, sinon du commandement de Dieu.
Interrogée, quand elle vit cette voix venir à elle, s’il y avoit de la lumière : confessa qu’il y en avoit beaucoup de toutes parts, et que cela est bien séant ; et dit à celui qui l’interrogeoit que le tout [toute la lumière] ne venoit pas à lui.
Enquise s’il y avoit quelque ange sur la teste de son Roy, la première fois qu’elle le vit ; respond : Par la Bienheureuse Vierge Marie, je ne ne sçay s’il y en avoit un et ne l’ay point veu.
On demanda s’il y avoit de la lumière : respond qu’il y avoit 266plus de trois cens gens d’armes et cinquante torches, sans compter la lumière spirituelle. Et dit qu’elle a rarement des révélations sans avoir aussi quelque lumière.
Interrogée comment son Roy avait adjouté foy à ce qu’elle disoit : réplique qu’il avoit de bonnes enseignes, et mesme par son clergé.
Enquise quelles révélations son Roy a eues : respondit que pour cette année ils n’en sauroient rien d’elle. De plus, asseura avoir esté interrogée durant l’espace de trois semaines, tant à Chinon qu’à Poictiers, et que le Roy avoit eu un signe de ses propres faicts, auparavant que de vouloir lui adjouter foy ; et que le clergé de son parti avoit esté de cette opinion, qu’il n’y avoit rien en son faict qui ne fust bon.
[De l’épée de Fierbois.]
On lui demanda si elle avoit esté à Sainte-Catherine de Fierbois. Dit que oui, et dit qu’elle y avait ouy trois messes en un jour, et après estoit allée à Chinon. Recognut pareillement avoir envoié des lettres à son Roy pour sçavoir si elle iroit dans la ville où il estoit : disant qu’elle avoit faict bien cent cinquante lieues pour venir à son secours, et qu’elle sçavoit beaucoup de bonnes choses pour lui ; et lui semble que ès dites lettres estoit porté qu’elle cognoistroit bien son Roy entre tous les autres.
Plus, confessa avoir une espée qu’elle avait prise à Vaucouleur, et qu’estant à Tours ou à Chinon, elle en envoia quérir une qui estoit en l’église Sainte-Catherine de Fierbois derrière l’autel, qui fut incontinent trouvée toute rouillée.
Enquise comment elle scavoit que cette espée estoit là : respondit qu’elle estoit en terre toute rouillée et avoit cinq croix, et sceust qu’elle estoit là par ses voix ; n’avoir jamois vu l’homme qui l’alla quérir, et qu’elle escrivit aux ecclésiastiques de ce lieu qu’il leur plust lui envoier, comme ils l’envoièrent : et n’estoit guères avant en terre derrière l’autel, ainsi qu’elle pense ; ne sçait bonnement si c’étoit devant ou derrière l’autel : toutes fois, estime avoir lors escrit que cette espée estoit derrière l’autel. Et aussitost que les ecclésiastiques eurent trouvé cette espée, ils la frottèrent et incontinent la rouille tomba sans aucune violence. Et fut un marchand armurier de Tours qui l’alla quérir. Et les ecclésiastiques de ce lieu firent faire une gaisne, et ceux de Tours y en firent pareillement une, l’une de velours rouge et l’autre de drap d’or. Et elle qui parle y en fit faire une de cuir bien fort. Dit, quand elle fut prise, qu’elle n’avoit pas cette espée, et qu’elle l’avoit portée continuellement depuis qu’elle l’avoit eue, jusques à ce qu’elle partit de Saint-Denis après l’assaut de Paris.
Interrogée quelle bénédiction elle avoit faict ou faict faire sur cette espée : repartit n’y en avoir onques faict ni faict faire267 aucune, et qu’elle n’y en eust pu faire ; au reste, qu’elle aymoit grandement cette espée, pour ce qu’elle avoit esté trouvée en l’église Sainte-Catherine, laquelle elle aymoit beaucoup.
Demandent si elle avoit esté à Coulanges-les-Vineuses, qui est un village. Dit quelle ne sçait.
Enquise si elle a quelques fois mis son espée sur l’autel : dit que non, qu’elle sçache ; au moins pour estre mieux fortunée.
Interrogée si quelques fois elle a faict des prières pour rendre son espée mieux fortunée : respond qu’elle eust bien voulu que tout son harnais et armures eussent esté bien fortunés.
S’enquièrent si elle avoit son espée quand elle fut prise. Repartit que non, mais qu’elle avoit une espée, laquelle avait esté prise sur un Bourguignon.
Interrogée en quelle ville cette espée estoit demeurée : répliqua avoir offert une espée à Saint-Denis et des armes, mais que ce n’estoit pas cette espée là, laquelle elle avoit à Lagny ; et de Lagny porta l’espée de ce Bourguignon à Compiègne, pour ce que c’estoit une bonne espée de guerre pour donner de bonnes buffes et de bons torchons ; mais de dire où elle a laissé cette espée, que cela n’appartient en rien au procez et qu’elle n’en dira rien pour le présent : estime que ses frères ayant maintenant tout ce qu’elle possédoit de bien, ses chevaux, son espée34 et toutes autres choses qui valent plus de douze mil escus.
[De l’étendard. — Au siège d’Orléans.]
Interrogée, quand elle est allée à Orléans, si elle avoit un estandart ou bannière, et de quelle couleur il estoit : respondit qu’elle avoist un estandart duquel le champ étoit semé de fleurs de lys, et qu’il y avoit un monde en peinture et deux anges aux deux costés ; qu’il estoit de toile blanche ou de boucassin, et que ces noms y estoient escrits Jesus Maria, comme elle pense, et les franges estoient de soie.
Enquise si ces mots Jesus Maria estoient escrits au-dessus ou au-dessoubs de cet estandart [ou par costé] : repartit que c’estoit à costé, comme elle pensait.
On luy demanda si elle aymait davantage son estandart que son espée : confessa aymer quatre cens fois35 plus son estandart que son espée.
Enquise qui lui avoit faict faire cette peinture en son enseigne : respondit qu’elle avoit desjà assez dit n’avoir onques rien faict sinon du commandement de Dieu ; et quelle portoit cet estandart 268quand elle assailloit les ennemis, afin de s’empêcher qu’elle ne tuast quelqu’un : et asseura n’avoir jamais tué personne.
Interrogée quelle compagnie lui donna son Roy lorsqu’il l’emploia : avoue qu’il lui donna dix ou douze mil hommes, et qu’elle alla tout premièrement à Orléans à la bastille Saint-Loup, et depuis à la bastille du Pont.
Enquise en quelle bastille ce fut qu’elle fit retirer ses gens : dit qu’elle ne s’en souvient [pas], mais qu’elle estoit bien certaine qu’elle ferait lever le siège d’Orléans, et en avoit eu révélation, et asseuré son Roy auparavant qu’elle allast à Orléans.
Lui demandent, quand on donna l’assaut, si elle advertit ses gens qu’elle recepvroit les viretons et les pierres que les machines et artilleries jetoient. Respondit que non, au contraire ; que plus de cent furent blessez ; mais qu’elle advertit ses gens qu’ils tinssent pour tout certain qu’ils feroient lever le siège, et qu’elle-mesme fut blessée sur le col à l’assaut de la bastille du Pont d’un trait qu’on appelle vireton, et lors visitée, consolée, confortée par sainte Catherine et guérie en quinze jours : et ne laissa point d’aller toujours à cheval et de vaquer aux affaires.
Enquise si elle sçavoit bien qu’elle seroit blessée : recognut que oui, et l’avoir prédit à son Roy et que, nonobstant sa blessure, elle ne laisseroit pas de travailler et vaquer à la guerre, ainsi qu’il lui avoit esté révélé par saintes Catherine et Marguerite. Confessa avoir esté la première à l’assaut pour dresser une eschelle contre la bastille du Pont, et que levant cette eschelle, elle fut blessée au col comme il a esté dit.
S’enquièrent pourquoy elle ne receut le traicté avec le capitaine qui commandoit à Jargeau. Repartit que les seigneurs de son parti respondirent aux Anglais qu’ils n’auroient pas le terme de quinze jours qu’ils demandoient ; mais qu’ils s’en allassent avec leurs chevaux tout présentement, et qu’elle leur dit qu’ils sortissent de Jargeau vie et bagues sauves, s’ils vouloient : autrement ils seroient pris d’assaut.
Enquise si elle avoit eu conseil de ses voix si elle debvoit donner terme de quinze jours, etc. : respondit ne s’en souvenir point.
Ce que faict ainsi, l’Évesque mit fin à cet interrogatoire pour ce jour-là et le continua à jeudi prochain.
Advertissement sur la séance IV
Nous avons six faicts notables en cette session. Premièrement une irrision de l’Évesque de Beauvais ; car charitable et soigneux qu’il estoit du bon portement36 de cette fille, il 269lui fait demander comme elle se porte depuis samedi dernier qu’elle avoit esté si bien tenaillée par leurs cavillations et malitieux interrogatoires. Et tout cela aux fins de l’irriter et lui faire perdre le jugement en ses responses. Une personne qu’on prend plaisir d’affliger, lui demander comment elle se porte, n’est-ce pas la mettre au désespoir, si elle n’estoit fortifiée de la grâce de Dieu ?
En second lieu, il n’y a aucune absurdité en ce qu’elle asseure avoir veu les figures de saintes Catherine et Marguerite couronnées de belles et riches couronnes : joinct que Dieu s’accommode à la capacité des personnes, ainsi mesme qu’il fit à l’endroit de l’asnesse de Balaam qui de ses yeux vit un ange (chap. 22 des Nombres). Ces couronnes représentoient la victoire que ces saintes avoient remportées du monde. Nous lisons en la vie de sainte Agnès que ses parents, veillant à son sépulcre, la virent accompagnée de plusieurs autres vierges couronnées, et quelles les asseura d’estre et vivre au ciel bienheureuse avec ces autres vierges. Severus Sulpitius — dialogue second de la vie de saint Martin — raconte que ce saint personnage estoit souvent visité par la vierge Marie, saintes Thècle, Agnès, et par les apostres saint Pierre et saint Paul, Dieu se rendant admirable à l’endroit de ses saints.
Au parsus [surplus], ils ont blasmé la Pucelle d’avoir déposé qu’elle recognoissoit ses voix par la salutation qu’elles lui faisoient : qui est à dire, lorsqu’elles l’abordoient, qu’elles lui donnoient quelque signe ou remarque au moyen duquel elle les recognoissoit incontinent. Mais les ennemis de cette fille jugent de cela selon leur sensualité, estimans quelle voulust dire que ces saintes faisaient la révérence. N’est-ce pas une grande impertinence et malice de demander à cette fille si ces saintes sont vestues d’un mesme drap ? Cet interrogatoire est-il une matière de foy et peut-il appartenir au procez ? Davantage : la Pucelle n’ayant parlé que de la figure de ces esprits qui lui apparoissoient, ils la transportent malitieusement à des questions de leurs testes et membres, afin de l’embarrasser en quelques absurditez.
270Tiercement, asseure avoir veu de ses yeux corporels saint Michel, auparavant que saintes Catherine et Marguerite la visitassent, et qu’il la consola grandement, estant accompagné d’autres anges. Nous lisons au chapitre X de Daniel que les anges ont la conduite et protection des royaumes et provinces, et que saint Michel l’avoit du peuple de Dieu captif en Babylone, et qu’il s’emploioit pour les faire retourner en Judée afin de rebastir le temple de Hiérusalem. Qui est une image de ce qu’il a plu à Dieu opérer en France par l’entremise de la Pucelle, instruicte par saint Michel pour la liberté et délivrance de ce pauvre Estat. Or, ce n’est pas chose nouvelle que les anges se manifestent aux femmes et personnes de basse condition. Ne sont-ils pas apparus à Agar, servante d’Abraham (en la Genèse, 16 et 21) ; et aux pasteurs gardans leurs troupeaux (en saint Luc, chap. II) ? Ce Promoteur qui tient pour chose absurde que la Pucelle aye veu de ses yeux corporels l’ange saint Michel, se devroit souvenir qu’un ange s’estoit manifesté à l’asnesse de Balaam ; et qu’Abraham et Loth avoient reçu en leur maison et à leurs tables des anges (Genèse, 8 et 19) : pareillement, que l’ange Raphaël avoit par un long temps conversé visiblement avec le jeune Tobie et qu’il sembloit boire et manger avec lui.
Pour l’habillement d’homme que cette fille portoit, duquel ses ennemis font un si grand crime, voulans persuader qu’elle s’estoit travestie par l’induction de Baudricour, elle leur a dit véritablement que c’estoit la moindre chose de tous ses faicts : parce que Dieu très bon et très sage ordonnant une personne à quelque effect extraordinaire, il lui départ les moyens et facultez d’y parvenir aysément et décemment ; tout ainsi que faict un Roy qui envoie quelque part des ambassadeurs, les munissant de pouvoir et toutes autres choses nécessaires pour accomplir leur ambassade. Donc cette bergère eslue de Dieu par privilège spécial pour délivrer la France des Anglois par la voie des armes, il lui a donné permission non seulement de porter un habit civil pour les raisons ci après déduictes, mais pareillement des armes et de faire la guerre ; et conséquemment, par ce 271privilège qui est une loy singulière et privée, la Pucelle est exemptée de la loy générale, ainsi que saint Augustin — premier livre de la Cité de Dieu, chap. XVII et XVIII — expliquant ce précepte : Tu ne tueras point, monstre qu’il receoit maintes exceptions en plusieurs cas. Comme premièrement en ce que Dieu a nanti les princes et magistrats politiques du glaive, auxquels est loisible de tuer ; secondement, quand il commande nommément à quelqu’un de tuer ou de faire la guerre, et allègue à ce propos l’exemple d’Abraham, lequel eut expresse ordonnance d’occire son fils unique Isaac pour l’immoler à Dieu. Samson pareillement eut particulière révélation de se tuer quant et les Philistins37 (Juges, 6). A quoy on peut adjouter Aod qui tua Eglon (Juges, 3), et Judith qui eut révélation divine d’occire Holopherne ; et conséquemment furent tous exemptez de la loy commune qui deffend l’homicide. Voyez Gratian, XXXIII, quæst. 5, au canon Si non licet, au verset Non occides, et le chapitre Gaudemus, de divortiis, verset illos quoque, aux Décrétales. Et de ces puissantes raisons, les docteurs et prélats qui ont escrit en la revision du procez, soumettant le tout au jugement du saint-siège apostolique, produisent que cette fille, en tant que privilégiée, est exempte de tous les blasmes et crimes que ses ennemis lui ont voulu imputer, soit à raison de ce qu’elle n’auroit communiqué, hors la confession, ses révélations à quelque ecclésiastique, et seroit partie de la maison de son père pour venir en France sans l’en avertir ; pareillement, de ce qu’elle auroit dit estre aussi certaine d’aller en paradis que si elle y estoit desjà, pour ce que ses voix l’en avoient asseurée : car Dieu s’est autant manifesté à elle qu’il lui a plu, ainsi que les théologiens enseignent des personnes qu’ils appellent insignement prédestinées, qui ne sont [pas] subjectes à la loy commune.
Par ainsi, on cognoist l’iniquité des juges qui l’ont condamnée pour avoir porté les armes et un habillement d’homme, et encore [déclaré] relapse pour avoir repris cet 272habillement afin de conserver sa virginité et empescher que les Anglois ne la violassent, demeurant tousjours leur prisonnière, contre la promesse que l’Évesque de Beauvais lui avoit faicte, l’ayant asseurée qu’elle seroit mise aux prisons de l’Église.
Vincent de Bauvais en son Miroir historial, livre sixiesme, chapitre CXVI, raconte que sainte Eugénie prit un habillement et tonsure d’homme, afin de vivre en une religion d’hommes, où elle mourut portant cet habit. Et mesme pour sa sainte vie ayant esté eslue Abbé, refusa cette charge à cause de son sexe, aymant mieux faire le plus vil ministère et service de tout le couvent, prévoiant qu’on pourroit reprocher aux religieux qu’une femme leur auroit commandé en qualité d’Abbé. Et au livre seiziesme, chapitre septante quatre, il tient inventaire de l’histoire de sainte Marine, laquelle entra et fit profession en un monastère d’hommes, habillée et tondue en homme. Mesme ayant esté calomnieusement accusée par une fille de l’avoir engrossée, ayma mieux tout le reste de sa vie faire austère et exemplaire pénitence de cette fausse accusation, que de descouvrir son sexe, lequel ne fut recognu qu’après sa mort. Conclusion que la loy qui deffend aux femmes de prendre l’habillement d’homme reçoit plusieurs exceptions, ainsi que saint Thomas remarque, 2a 2æ, question cent soixante-neuf, article second, response au troisiesme argument.
Quant à Gerson, au traicté qu’il a escrit pour la Pucelle, il dit que la loi du Deutéronome qui deffend aux femmes de se travestir, peut être considérée comme judiciaire ou simplement comme morale ; en tant que judiciaire, qu’elle obligeoit seulement les Juifs ; mais comme morale, qu’elle astreint les femmes hors le cas de nécessité, qui est une loy du temps laquelle quant et soy apporte sa dispense. Donc conformément à cela, le précepte susdit receoit dès exceptions en plusieurs cas selon les règles de la prudence : comme si une femme, pour sauver sa vie et son honneur, prenoit un habillement d’homme, etc.
Pour les mesmes raisons alléguées touchant l’exemption273 de la Pucelle de la loy commune et son privilège, ceux qui ont escrit en la revision de son procez, l’ont voulu excuser d’estre renvoiée à l’Église triomphante et de ne s’estre voulu de premier abord soumettre à l’Église militante, attendu qu’elle estoit régie par révélations et par une loy particulière, ayant comme les prophètes prédit les choses futures et opéré plusieurs merveilles desquelles nous avons tenu inventaire sur la fin du premier livre. Mais ne leur déplaise, cette assertion est périlleuse : aussi l’ont-ils soumise au jugement de l’Église. Or, est-il certain que la Pucelle fit cette response, parce qu’elle n’entendoit pas ce que vouloient dire ces termes d’Église triomphante et d’Église militante, ainsi que nous avons remarqué ailleurs : ce qui vient à l’appui du septante-septiesme article des escritures produictes en la revision du procez, livre troisiesme de cette histoire.
Au reste, touchant le signe qu’elle donna au Roy de ses propres faicts, dont a esté parlé au premier livre, n’a-t-elle pas raison de dire qu’elle ne le révéla jamais à personne, veu que, comme disoit l’ange à Tobie, chap. XII, c’est une bonne chose et fort louable de tenir le secret du roy caché, mais [c’en est] une grandement honorable de confesser et hautement publier les merveilles de Dieu
: lesquelles ressemblent au soleil, la beauté, bonté et vertu duquel ne paroissent que par les effects admirables de sa lumière qu’il espand par tout le monde. Au contraire, le secret est l’ame des affaires d’Estat.
Le Promoteur impute à crime de ce que cette fille a déposé que l’espée d’un Bourguignon estoit bonne à donner de bonnes buffes et de bons torchons : disant que c’est une raillerie peu décente aux personnes qui se vantent estre régies par révélations, etc. Mais à cela on repart qu’en toutes les actions des plus saints personnages, mesme du siècle apostolique, il y a de la lie d’homme, et qu’elles ne procèdent pas tousjours de l’Esprit de Dieu, ains de leur propre fragilité qui esclate nonobstant les grâces de Dieu, lesquelles se manifestent en autres choses, ainsi que nous avons observé au premier livre.
274Séance V
[Cinquième interrogatoire public]
Le jeudi 1er de mars 1430, l’Évesque continuant l’instruction de ce procez exige derechef serment de la Pucelle pour jurer simplement et absolument qu’elle dira la vérité. A quoy respondit selon son ordinaire, sçavoir qu’elle diroit la vérité de tout ce qu’elle sçavoit appartenir au procez, et non d’autre chose. Derechef sommée et interpellée de jurer et dire vérité, etc., mettant les mains sur les saints Évangiles, promet dire la vérité de ce qui regarde le procez, tout ainsi que si elle estoit devant le Pape de Rome.
[Des lettres du comte d’Armagnac et de la Pucelle.]
Enquise premièrement [sur] ce qu’elle dit du saint Père et lequel elle croit estre vray et légitime Pape : demanda s’il y en avoit plusieurs38.
On lui demanda si elle avoit receu des lettres du comte d’Armagnac pour l’esclaircir auquel des trois papes il debvoit obéir39. A quoy elle respondit que ce comte lui avoit escrit des lettres sur ce subject. Pour son regard, confesse entre autres choses lui avoir mandé qu’elle feroit plus ample response quand elle seroit de repos à Paris ou ailleurs40.
Or, les lettres de ce comte et sa response aux dites lettres lui ayant été lues en cette séance, interrogée si elle avoit faict ladite response, recognut que oui en partie et non du tout.
On lui demanda si elle avoit dit sçavoir par le conseil du Roy des Roys ce que le comte d’Armagnac debvoit tenir touchant le vray et légitime Pape. Repartit ne sçavoir rien de cela.
Enquise si elle faisoit quelque doubte du pape auquel ce seigneur debvoit obéir : répliqua qu’elle ne sçavoit que mander audit comte, parce qu’il désiroit sçavoir auquel des trois papes Dieu vouloit qu’on obéist. Que pour elle qui parle, tient et croit que nous debvons obéir à nostre saint Père séant à Rome. Et qu’elle dit au messager que le comte lui avoit envoiée quelque autre chose que ce qui est contenu ès dites lettres : que si ce messager ne se fust retiré incontinent, il eust esté jeté en la rivière, non pas 275toutes fois par elle ni de son consentement. Déposa aussi avoir mandé audit comte ne pouvoir lui rien dire de ce qu’il demandoit, sçavoir auquel des trois papes Dieu vouloit qu’on obéist ; et lui avoir encore faict sçavoir de bouche plusieurs autres choses qui n’estoient [pas] escrites aux dites missives ; et quant à elle, croyoit au seul pape qui estoit à Rome.
On luy demanda, puisqu’elle croyoit au seul pape séant à Rome, pourquoy elle avoit escrit qu’elle feroit une autre fois response. Avoua que la response qu’elle promettoit donner estoit d’une autre affaire que celle des trois papes.
Interrogée si elle avoit escrit quelle demanderoit conseil à Dieu sur le différend des trois papes : confessa n’avoir onques escrit ni fait escrire qu’elle feroit response sur le différend des trois papes : ce qu’elle a juré et confirmé par son serment ; et qu’elle n’a jamais rien escrit ni fait escrire touchant cela.
On s’enquiert si elle avoit accoustumé de mettre en ses lettres ces noms Jesus-Maria avec une croix. Respondit en quelques lettres avoir mis ces noms, et en d’autres non ; et qu’elle faisoit aucune fois une croix comme pour signe et donner à entendre à celui de son parti auquel elle rescrivoit, qu’il ne list pas ce quelle lui mandoit.
On lui fit après lecture des lettres qu’elle avoit escrites au Roy d’Angleterre, au duc de Bethford et autres. Et interrogée si elle recognoissoit lesdites lettres, répliqua que oui, excepté trois mots, ainsi qu’elle respondit dès la seconde séance. Confessa pareillement que jamais seigneur ne lui a dicté ou monstré lesdites lettres, mais qu’elle-mesme les avoit dictées et montrées à aucuns de ceux de son parti. Et dit qu’auparavant sept ans les Anglais quitteront un bien plus grand gage que celui qu’ils quittèrent devant Orléans et qu’ils perdroient tout ce qu’ils ont en France, et recepvraient la plus grande perte qu’ils aient jamais eue en France : que cela se fera par une grande victoire que Dieu enverra aux Français.
Interrogée comment elle sçait cela : respond qu’elle le tient par la révélation qui lui en a esté faicte ; et que cela adviendra auparavant sept ans, et qu’elle estoit bien marrie que cela différast si longtemps ; qu’elle sçait cela par révélation aussi asseurément qu’elle sçait que ses juges estoient devant elle.
Enquise quand cela adviendra : respondit qu’elle n’en sçait le jour ni l’heure. On lui demanda l’année. Réplique : vous n’en sçaurez encore rien. Toutes fois je voudrois bien que ce fust devant la feste de saint Jean.
Interrogée si elle a dit que dans la saint Martin d’hyver cela adviendra : repart avoir déclaré que devant la saint Martin d’hyver on verroit beaucoup de choses arriver ; et pourroit bien estre que les Anglois seroient jetés contre terre.
Enquise de ce qu’elle avoit dit à Jean Gris, lequel avoit charge 276de la garder, touchant la feste saint Martin : respond [le] leur avoir desjà déclaré.
[Des saintes Catherine et Marguerite.]
Interrogée par quel moyen elle sçait cela debvoir advenir : dit par saintes Catherine et Marguerite.
On s’enquiert si saint Gabriel estoit avec saint Michel quand il vint à elle. Dit n’en avoir pas mémoire.
Enquise si depuis mardi dernier elle a parlé avec saintes Catherine et Marguerite : asseure que oui, et ne sçavoit pas à quelle heure.
Interrogée à quel jour, respond : Hier et aujourd’huj, et ne se passe aucun jour qu’elle ne les entende. On lui demande si elle les veoit tousjours en un mesme habit41. Repart qu’elle les veoit tousjours en mesme forme et leurs figures sont couronnées bien richement : quant aux habits elle n’en parle point et ne sçait quelles robes ou tuniques elles portent.
On lui demanda comment elle sçavoit que les choses qui lui apparoissent fussent un homme ou une femme. Respond qu’elle les cognoit bien à leur voix et qu’elles [le] lui révèlent ; et ne sçoit rien qui n’aye esté faict par révélation ou commandement de Dieu.
Interrogée quelle figure elle veoit : confesse veoir une face.
Enquise si ces saintes qui lui apparoissent ont des cheveux, réplique : Cela est bon à sçavoir. Item, si entre leurs couronnes et leurs cheveux il y avoit quelque chose : repart que non.
On lui demande si leurs cheveux estoient bien longs et pendants. Je n’en sçay rien, dit-elle : ni pareillement si elles avoient des bras ou autres membres figurez. Au reste, qu’elles parloient très bien et qu’elle les entendoit [comprenoit] fort bien.
Enquise comment elles pourroient parler, veu qu’elles n’avoient aucuns membres : respond qu’elle s’en rapporte à Dieu. Asseura que leur voix estoit belle, douce et humble, et qu’elles parlent françois.
Enquise si sainte Marguerite parloit langage anglois : Comment parleroit-elle anglois, veu qu’elle n’est pas du parti anglois, dit-elle.
S’enquièrent si aux chefs de ces saintes, avec leurs couronnes il y avoit des anneaux en leurs oreilles ou ailleurs. Je ne sçay rien de cela, dit-elle.
Enquise si elle-mesme avoit des anneaux, alors parlant à l’Évesque de Beauvais, lui dit : Vous en avez un des miens, rendez-le-moi. 277Et dit encore que les Bourguignons avoient un autre sien anneau ; que nous lui montrassions, si nous l’avions.
On s’enquit qui lui avoit donné l’anneau que les Bourguignons lui avoient pris. Respondit que cestoit son père ou sa mère. Et lui semble que ces mots y estoient escrits : Jesus-Maria et ne sçait qui les y a faict escrire ; et qu’il n’y a en cet anneau aucune pierre, comme il lui semble ; et que cet anneau lui fut donné à Dompremy son village. Adjousta qu’un de ses frères lui avoit donné un autre anneau que nous avions, et qu’elle nous chargeoit de le donner à l’Église ; et qu’elle ne s’estoit jamais servi de ses anneaux pour guérir quelqu’un.
Interrogée si saintes Catherine et Marguerite avoient parlé avec elle sous l’arbre duquel il est faict mention ci-devant : réplique n’en sçavoir rien.
Enquise si elles avoient parlé à elle auprès de la fontaine qui est proche de cet arbre appelé le Beau May : confesse que oui, et qu’elle les avoit ouyes en cet endroit, mais ne [pas] se souvenir de ce qu’elles lui dirent.
On lui demanda ce qu’elles lui promirent là ou ailleurs. Recognoist qu’elles ne lui ont jamais faict aucune promesse, sinon par licence et permission de Dieu.
Enquise quelle promesse elles lui ont faicte : repart cela n’appartenir du tout à leur procez ; et qu’entre autres choses l’ont asseuré que le Roy sera restitué et remis en son royaume, ses ennemis veuillent ou non ; et en outre qu’elles la méneroient en paradis, ce qu’elle leur a requis et demandé instamment42.
Interrogée si elle a eu quelque autre promesse : dit que oui, mais ne la dira pas, pour ce qu’elle ne touche en rien au procez ; que dans trois mois elle leur fera sçavoir une autre promesse.
Enquise si ses voix lui ont dit qu’elle seroit délivrée dans trois mois : répliqua cela n’estre pas du procez ; toutes fois ne sçavoit quand elle seroit délivrée. Et dit que ceux qui la vouloient oster de ce monde s’en pourroient bien aller devant elle.
On lui demanda si son conseil lui avoit dit qu’elle seroit délivrée de la prison où elle est à présent. Respondit : Parlez à moi d’ici à trois mois et je vous résoudray de cela. Demandez aux assistants qu’ils disent sur leur serment si cela appartient au procez. Et après que tous les assistants eurent délibéré que cela touchoit le procez : Je vous ay tousjours bien dit que vous ne scauriez pas tout ; et faudra une fois que je sois délivrée : mais je veux avoir licence si je le doibs dire ou non ; c’est pourquoy je demande délay.
On s’enquiert si ses voix lui avoient deffendu de dire la vérité. Voulez-vous, dit-elle, que je vous die ce qui touche le Roy de 278France ? Il y a plusieurs choses qui n’appartiennent pas au procez. Je sçay bien que mon Roy gagnera le royaume de France ; et le sçay aussi véritablement que vous estes devant moy en ce jugement. Et asseura que n’estoit la révélation qui la conforte tous les jours, elle seroit morte.
[De la mandragore. — De saint Michel.]
On lui demanda ce qu’elle avoit faict de sa mandragore. Maintint n’en avoir jamais eu aucune, mais bien avoir appris qu’auprès de son village il y en avoit une, et confessa n’en avoir jamais veu, mais [avoir] entendu dire que c’estoit chose bien périlleuse et mauvaise à garder, et ne sçait toutes fois à quoy elle sert. Enquise quelle part [en quel endroit] est cette mandragore dont elle parle : recognoist avoir ouy dire qu’elle estoit en terre auprès de cet arbre dont a esté ci-devant parlé, mais ne sçavoir pas en quel lieu : et asseura qu’on disoit y avoir un noisetier sur cette mandragore.
Interrogée à quoy elle a entendu dire que servoit cette mandragore : respond avoir ouy dire qu’elle faisoit avoir de l’argent, mais n’avoir onques adjousté foy à cela, et que ses voix ne lui en ont jamais tenu aucun propos.
On l’interroge en quelle figure estoit saint Michel, quand il lui apparut : respond qu’elle ne lui avoir point veu de couronne et ne sçait rien de ses vestements.
Enquise s’il estoit nud : Pensez-vous, dit-elle, que Dieu n’aye point de quoy le vestir ?
Interrogée s’il avoit des cheveux, respond : Pourquoy les y auroit-on coupez ?
Elle avoua n’avoir point veu saint Michel depuis qu’elle partit du chasteau du Crotoy, et qu’elle ne l’a pas veu bien souvent : et finalement a dit qu’il n’y avoit rien plus certain qu’il avoit des cheveux43.
Enquise s’il avoit des balances : dit qu’elle n’en sçoit rien, et avoit un grand plaisir quand elle le voyoit, et qu’il lui sembloit n’estre pas en péché mortel quand il vient à elle.
Plus, asseure que saintes Catherine et Marguerite la font volontiers confesser quelquefois tour à tour, et qu’elle ne sçait pas si elle est en péché mortel.
Interrogée, quand elle se confesse, si elle croit estre en péché mortel : repart qu’elle ne sçait si elle a esté en péché mortel, et ne pense pas en avoir faict les œuvres. Plaise à Dieu, dit-elle, que jamais je n’en fasse les œuvres ou que je les aye faictes pour lesquelles mon âme soit grevée !
279[Du signe donné au Roy.]
On lui demande quel signe elle avoit donné à son Roy qu’elle venoit de la part de Dieu. Je vous ay tousjours respondu, dit-elle, que vous ne tirerez point cela de ma bouche ; allez [le] lui demander.
S’enquièrent si elle a juré ne point révéler ce qu’on lui demandera qui appartient au procez. Repart leur avoir autres fois dit qu’elle ne leur déclareroit jamais ce qui touche son Roy, et de cela quelle n’en parlera point.
On s’enquiert si elle sçait le signe qu’elle a donné à son Roy. Réplique : vous ne sçaurez point cela de moy. Et lui ayant esté dit que cela appartenoit au procez, respondit que de ce qu’elle avoit promis tenir bien secret, elle ne leur en diroit rien. Et davantage, confessa lavoir promis en tel lieu quelle ne le pourroit déclarer sans parjure.
Interrogée à qui elle l’avoit promis, respond : A saintes Catherine et Marguerite, et que ce signe avoit esté montré au Roy. Et recognut avoir promis cela à saintes Catherine et Marguerite sans qu’elles l’eussent requise, ayant faict cela de son plein gré, prévoyant bien que maintes personnes eussent voulu tirer cela d’elle, sinon quelle eust promis à ces saintes dessus nommées de n’en rien déclarer.
Interrogée, quand elle monstra ce signe à son Roy, s’il y avoit quelqu’un en sa compagnie : respondit qu’elle pense n’y avoir eu personne, combien qu’il y eust bien du monde assez proche.
Enquise si elle avoit veu une couronne sur la teste de son Roy, quand elle lui monstra ce signe : dit qu’elle ne leur peut dire sans parjure.
On lui demande si son Roy avoit une couronne, quand il estoit à Rheims. Respond que, comme elle pense, son Roy avoit receu de bon cœur celle qu’il trouva à Rheims ; mais qu’une bien riche avait esté apportée après lui, et que s’il eust attendu, il en eust eu une mille fois plus riche. Néantmoins, que pour haster son affaire, à la requeste des habitants de Rheims et pour les descharger des gens de guerre, il ne voulut attendre.
Enquise si elle a veu cette couronne qui est plus riche ; réplique ne leur pouvoir dire sans encourir parjure ; et si elle ne l’a veue, avoir ouy dire quelle estoit grandement riche et opulente.
Lesquelles choses ainsi parfaites et accomplies. l’Évesque faict mettre fin pour ce jour à l’interrogatoire, et le remet et continue à samedi prochain, huict heures du matin.
280Advertissement sur la cinquiesme séance
La Pucelle ayant déposé qu’elle diroit la vérité tout ainsi que si elle estoit devant le Pape de Rome, l’Évesque de Beauvais, séance quinziesme, a pris de là subject de lui demander si elle pensoit estre obligée dire autre chose au Pape qu’à lui : tant cet homme estoit jaloux de son autorité. Mais outre que les grandes et importantes causes sont déférées au saint-siège par les canons, au nombre desquelles la controverse de la discrétion des Esprits doibt estre enrôlée, cet Évesque estant ce qu’il estoit aux Anglois, ne pouvoit estre juge de cette fille, laquelle a toujours finalement continué à demander d’estre renvoiée au Pape.
Or, pour raison des lettres que le comte d’Armagnac lui avoit escrites, et de la response qu’elle lui avoit faictes sur le différend des trois papes, ses juges lui ont faussement imputé qu’elle préposoit son jugement particulier à celui de toute l’Église universelle, laquelle recognoissoit le pape Martin V : [ce] qui est une manifeste calomnie : veu qu’elle a nommément déposé ne cognoistre que le Pape séant à Rome, etc.
Encore l’accusent-ils de sorcellerie pour avoir mis ces deux mots Jesus Maria en teste de ses lettres avec une croix au milieu ; et, semblablement, de ce quelle faisoit une croix en ses missives, pour faire entendre à ceux auxquels elle escrivoit qu’ils ne fissent pas quelque chose qu’elle leur mandoit. Ce que le Promoteur, article vingt et uniesme de sa production, attribue à grand crime : comme si le signe et la marque ordinaire de ceux qui ne sçavent lire ni escrire n’estoit pas une croix ; de laquelle cette fille se servoit tout ainsi que de quelque chiffre.
Le troisiesme point regarde ce qu’elle a prédit en esprit de prophétie de l’expulsion des Anglois de tout le royaume de France ; que dans sept ans ils perdroient Paris, qui est une bien plus grande perte que celle qu’ils firent à Orléans, etc. Et asseure sçavoir cela certainement tout ainsi que ce qu’elle veoit de ses yeux. Car Dieu ayant nanti quelqu’un281 de l’esprit de prophétie, il lui rend comme présentes les choses futures desquelles il doibt parler, et en est très asseuré.
Au quatriesme des douze articles que l’Évesque de Beauvais a envoiez à l’Université de Paris pour avoir sa censure contre la Pucelle, est faict mention particulière de cette prophétie touchant l’expulsion des Anglois, et d’abondant est parti qu’elle s’est vantée que les Français feroient en sa compagnie le plus beau faict d’armes qui ait jamais esté exploité en France : de quoy toutes fois il n’est point parlé en cette séance. Et quand cela seroit eschappé ailleurs à cette fille, ce ne seroit pas une grande faute. Nous avons monstré au premier livre que les prophètes ne sont [pas] exempts des infirmitez humaines, et qu’il parlent souventes fois de leur propre jugement, pensans prophétiser : ainsi que saint Grégoire remarque sur Ézéchiel.
C’est chose fort notable que faisant mention de saint Michel, des anges et des saintes Catherine et Marguerite qui lui ont apparu, elle n’a dit jusqu’ici avoir jamais veu autre chose que leurs faces et figures.
Et, toutes fois, l’Évesque par ses captieux interrogatoires, pour la surprendre, lui faict des questions du corps et des membres des anges et des saintes qui se manifestent à elle, comme quand ils lui demande si saint Michel estoit tout nud, etc. ; s’il avoit des balances, ainsi qu’on le représente au village pesant les âmes des chrétiens. Et à tout cela [elle] respond suffisamment.
Elle asseure que la voix de ses saintes est belle, douce et humble, indice certain que ce sont des esprits venant de la part de Dieu, ainsi que tesmoignent tous ceux qui ont escrit du faict des sorciers et leur ont faict leur procez ; car la voix des malins esprits est horrible et effroyable. Pareillement, c’est encore un autre bon signe qu’elle dépose, séance troisiesme, ne les avoir onques trouvées doubles en paroles, pour ce que les malins esprits sont menteurs, trompeurs, équivoqueurs. Item, confesse en toutes ses responses ne les avoir jamais veus sans une grande lumière. Et ceux qui sont versez en l’examen et discrétion des Esprits tiennent que la 282constante et ferme lumière provenant de quelque vision non éblouissante et maligne, comme celle des esclairs, est un des meilleurs et plus asseurés signes des bons anges, lesquels pour cette raison sont qualifiez anges de lumière, parce qu’ils illuminent, consolent et mettent les esprits des hommes à repos. Au contraire, les mauvais anges ne laissent après eux que frayeur, ténèbres, inquiétude, confusion et malheur, tout ainsi que font ordinairement des brigands et voleurs. Les bons anges de premier abord apportent de la terreur par l’esclat de leur grande et subite lumière ; mais leur départ est plein de consolation. Toutes lesquelles circonstances joinctes aux vertus théologales que Jésus-Christ a consignées à son Église, se trouvent constamment en les actions de la Pucelle, desquelles ses ennemis ont tenu registre excepté seulement de sa virginité, de laquelle ils n’ont positivement et asseurément parlé, ores toutes fois qu’ils l’eussent fait visiter par des sages-femmes de leur faction.
Pour avoir recognu que ses voix l’avoient une seule fois abordée auprès de la fontaine voisine du Beau May, le Promoteur, quarante huictiesme article de sa reproduction, conclud que ce sont malins esprits et les appelle le Conseil de la fontaine, sans alléguer aucune preuve de sa calomnie. Comme si cette circonstance de la fontaine ou de l’arbre des Dames qui en est proche, estoit suffisante présomption de sortilèges fondée sur des contes de vieilles, que jadis durant le paganisme les fées auroient hanté ces lieux-là ; et [comme] si cela ne debvoit pas estre mis en balance avec toutes les autres circonstances de la vie de cette vierge en tout et partout irrépréhensible devant juges équitables.
D’ailleurs elle a confessé, depuis que ses voix l’eurent abordée une fois auprès de la fontaine, avoir renoncé à toutes sortes d’esbattements auxquels elle s’adonnoit en sa jeunesse auprès du Beau May avec les autres filles de son âge.
Voici un autre captieux interrogatoire. Ses juges ayant ouy dire qu’il y avoit une mandragore auprès de ce Beau May, ils demandent à la Pucelle ce qu’elle avoit fait de sa mandragore et a quoy elle s’en servoit. Mais elle repart n’en 283avoir jamais eu ni veu : bien avoir ouy dire que c’estoit chose pernicieuse dont on se servoit pour amasser des richesses. Et sur cela le Promoteur, selon son ordinaire, prend l’affirmative pour la négative et conclud qu’elle a eu une mandragore que le vulgaire appelle main de gloire. Il me souvient, estant jeune, avoir ouy des vaux-de-ville, que certaines personnes qui foisoient bien leur trafic et y prospéroient grandement, possédoient une main de gloire, et que, la veille de la Saint-Jean, ils alloient à la graine de fougère : qui sont toutes fables et contes faits à plaisir.
Voyez l’iniquité et si cet interrogatoire est une matière de foy. La Pucelle ayant déclaré que saintes Catherines et Marguerite lui donnoient conseil de se confesser souvent, ils lui demandent si elle croit estre en péché mortel quand elle se confesse. Or, elle respond n’en sçavoir rien, et qu’elle ne pense pas en avoir fait les œuvres : et ne plaise à Dieu qu’elle les fasse ou qu’elle les aye jamois faictes, pour lesquelles son âme soit damnée. Response admirable en une bergère du tout ignorante. Et néantmoins ces pharisiens l’ont derechef interrogée sur cette haute question, séance douziesme, où elle respond toujours pertinement.
Quelqu’un penseroit que ce fut un coq-à-l’asne quand elle dit qu’il n’y avoit eu personne, lorsqu’elle monstra à son Roy le signe de sa mission, combien qu’il y eust beaucoup de monde assez proche. Toutes fois cela est véritable selon le sens de cette fille : voulant dire qu’ayant à déclarer au Roy ses faits et oraisons [les] plus secrètes, elle le retira à part pour luy donner à entendre que Dieu lui avoit révélé son secret, duquel nous avons fait mention au premier livre. Or, les énonciations prophétiques ne se doibvent prendre ni interpréter selon la rigueur de la lettre, ni conséquemment aussi plusieurs choses que la Pucelle dépose devant ses juges.
Séance VI
[Sixième interrogatoire public]
Le samedi, troisiesme de mars 1430, au mesme lieu, l’Évesque 284continuant l’instruction de ce procez, exige derechef le serment de cette fille, à ce qu’elle aye à jurer et promettre dire simplement la vérité des choses qu’on lui demandera. A quoy elle respond comme aux sessions précédentes, et touchant les saints Évangiles jura.
[De saint Michel, des saintes et de leurs apparitions.]
Et pour ce qu’elle avoit dit que saint Michel avoit des aisles, ainsi que l’Évesque l’a l’ait registrer, sans parler des corps et membres de saintes Catherine et Marguerite, on l’interrogea ce qu’elle vouloit dire. Répliqua leur avoir exposé tout ce qu’elle sçavoit et qu’elle ne respondroit autre chose : adjoustant qu’elle avoit veu saint Michel et ces saintes-là, et sçavoit asseurément qu’ils étoient saints et saintes en paradis.
Interrogée si elle avoit veu quelque autre chose que leur face : respond leur avoir dit tout ce qu’elle sçavoit de cela, et qu’elle aymeroit mieux qu’on lui fist couper la teste que de dire tout ce qu’elle sçait ; mais qu’elle disoit librement tout ce qui appartenoit au procez.
On lui demanda si elle croit que saint Michel et saint Gabriel eussent des chefs naturels. Repart les avoir veus de ses yeux et croire que ce sont eux aussi fermement que Dieu est.
Enquise si elle croit que Dieu les aye créez en la forme et manière qu’elle les a veus : dit que oui.
Enquise si elle croit que Dieu les aye créez dès le commencement en cette forme et manière : réplique qu’ils n’auront autre chose pour le présent que ce qu’elle a déposé.
Interrogée si elle sçavoit par révélation qu’elle deubst échapper de la prison : repart que cela ne touchoit pas leur procez. Voulez-vous que je parle contre moy, dit-elle ?
On s’enquiert si ses voix lui ont dit quelque chose de cela. Maintient encore cela n’estre [pas] de leur procez et qu’elle s’en rapportoit à Dieu44. Davantage, jura par sa foy qu’elle ne sçavoit l’heure ni le jour qu’elle évaderoit.
Enquise si ses voix lui ont révélé quelque chose de cela en général : respond à la vérité lui avoir dit qu’elle seroit délivrée, mais qu’elle ne sçavoit le jour ni l’heure, et que hardiment elle fera bon visage.
285[De l’habit d’homme.]
On l’interroge, quand elle se présenta premièrement devant son Roy, si lui demanda point si elle avoit eu révélation pour changer son habillement. Repartit avoir desjà respondu sur ce point-là et qu’elle ne s’en souvenoit ; que si elle avoit esté interrogée sur cela, c’estoit escrit à Poictiers.
Enquise si elle se souvient que les docteurs qui obéissent à son Roy, par lesquels elle asseure avoir esté examinée [par] d’aucuns un mois durant, et par les autres trois sepmaines, l’ayent interrogée particulièrement sur ce quelle a changé d’habit : répliqua ne s’en souvenir point, mais bien sçavoir qu’ils lui demandèrent où elle avoit pris cet habit d’homme, et avoir recognu et confessé l’avoir pris en la ville de Vaucouleur.
Enquise si ces mesmes docteurs lui avoient demandé si elle avoit pris cet habit par le conseil de ses voix : repart qu’elle nen a pas de mémoire.
Interrogée si sa Royne, quand elle la visita, lui demanda pourquoy elle avoit changé d’habit : réplique ne s’en pouvoir souvenir.
On lui demanda si son Roy, sa Royne et les autres de son parti l’ont point quelquefois requise de quitter l’habit d’homme. Dit que cela n’est pas de leur procez.
Interrogée si elle n’en a point esté requise au chasteau de Beaurevoir, respond : Oui vraiment, et qu’elle avait dit qu’elle ne le quitteroit jamais sans la licence et permission de Dieu. Adjousta que Mademoiselle de Luxembourg et Madame de Beaurevoir lui voulurent donner une robe de femme ou du drap pour en faire une45 ; et qu’elle leur respondit n’en avoir pas la licence de Dieu, et qu’il n’estoit pas encore temps.
Enquise si le sieur Jean de Pressy et quelques autres à Arras ne lui ont pas présenté une robe de femme : recognoist que oui, et plusieurs autres pareillement lui ont dit maintes fois qu’elle prist une robe de femme.
On lui demande si elle croit avoir péché mortellement d’avoir pris un habillement d’homme. Respond qu’il est meilleur d’obéir et servir à son souverain seigneur, à sçavoir à Dieu ; et que si elle eust dû prendre un habit de femme, elle l’eust plus tost porté à la requeste des deux dames susdites que de toutes autres, excepté la Royne de France.
On lui demande, quand Dieu lui révéla qu’elle changeast son habit à un habillement d’homme, si c’est par l’entremise de la voix de saint Michel ou de saintes Catherine ou Marguerite. Respond : Vous n’aurez pour le présent autre chose.
286[Des panonceaux de Jeanne et de sa compagnie.]
Interrogée quand son Roy la mit en œuvre et qu’elle dressa son estandart, si les autres gens de guerre firent faire des panonceaux à la façon du sien : dit qu’il est bon de sçavoir que tous les seigneurs maintenoient et gardoient leurs armes ; et qu’aucuns gens d’armes firent faire des panonceaux comme bon leur sembloit, et les autres non.
Enquise de quelle manière ils les firent faire, si c’estoit de toile ou de drap de laine : repart que c’estoit de satin blanc et qu’il y avoit des lys blancs en quelques uns ; et qu’elle n’avoit que deux ou trois lances en sa compagnie ; et que ses compagnons de guerre faisoient quelquefois faire des panonceaux semblables aux siens, et cela seulement pour recognoistre et discerner leurs gens les uns des autres.
On lui demanda si on renouveloit souvent ces panonceaux. Respondit qu’elle ne sçavoit, et que les lances estant rompues, on faisait de nouveaux panonceaux.
Interrogée si elle avoit dit quelquefois que les panonceaux faicts à la ressemblance des siens estoient bien fortunez, recognoist avoir dit quelquefois : Entrez hardiment par le milieu des Anglais, et qu’elle-mesme y entroit.
Enquise si elle leur dit qu’ils portassent hardiment ses panonceaux et qu’ils seroient bien fortunez : avoue leur avoir dit ce qu’estoit arrivé et arrivera encore.
Interrogée si elle mettoit ou faisoit mettre de l’eau bénite sur ses panonceaux, quand elle les prenoit de nouveau : respond qu’elle ne sçait rien de cela, et que s’il a esté faict, ce n’a pas esté par son commandement.
Enquise si elle les avait veus asperger d’eau bénite : repart que ce n’est pas de leur procez. Et si je l’ay veu faire ou estre faict, je ne suis à présent conseillé de vous respondre.
On lui demanda si ses compagnons de guerre faisaient mettre en leurs panonceaux ces noms Jesus Maria. Dit par sa foy qu’elle n’en sçait rien.
Enquise si elle avoit porté ou faict porter de la toile en procession à l’entour de l’autel ou de l’Église pour en faire des panonceaux : respond que non et qu’elle n’a jamais veu faire cela.
Interrogée, quand elle fut devant Jargeau, ce qu’elle portoit derrière son casque, s’il n’y avait pas quelque chose de rond : dit par sa foy qu’elle n’en sçait rien.
[De frère Richard.]
Enquise si elle avoit autrefois connu frère Richard : confesse, 287auparayant qu’elle fust venue devant la ville de Troyes, ne l’avoir jamais veu.
Interrogée quel visage il lui fit : respond qu’elle estime que ceux de Troyes l’envoyèrent vers elle, doubtans si elle estoit envoiée de la part de Dieu ; et que frère Richard approchant d’elle faisoit le signe de la croix et jetoit de l’eau bénite, et qu’alors elle qui parle lui dit : Approchez hardiment, je ne m’envolerai pas.
[Des portraits de la Pucelle, de la vénération dont elle était l’objet. — Encore de frère Richard.
On lui demande si elle a veu faire ou faict faire quelques images ou peintures à sa semblance. Recognoist que, estant à Arras, elle a veu un portrait que tenoit un certain Escossois faict à sa semblance et qui la présentoit tout armée, présentant des lettres à son Roy, un genou en terre : et asseura n’avoir jamais veu ni faict faire autre image à sa semblance.
Enquise si en la maison de son hoste d’Orléans, il y avoit un tableau auquel estoient peintes trois femmes avec cette inscription : justice, paix, union : respond ne sçavoir rien de cela.
Interrogée si elle sçait bien que ceux de son parti ont faict faire services, dire messes et prières à son honneur : repart qu’elle n’en sçoit rien ; que si cela s’est faict, ce n’est pas selon son commandement : toutes fois, s’ils ont prié Dieu pour elle, il lui semble qu’ils n’ont point mal faict.
On s’enquiert si ceux de son parti croient fermement qu’elle soit envoiée de Dieu. Réplique n’en sçavoir rien et qu’elle s’en rapporte à leur conscience : que si ne le croient, elle ne laisse pourtant [pas] d’estre enviée de Dieu.
Interrogée si ceux qui croient qu’elle, est envoiée de Dieu ont une bonne créance ; dit, s’ils croient qu’elle soit envoiée de Dieu, qu’ils ne sont pas abusez en cela.
Demandent si elle cognoissoit l’intention de ceux de son parti, quand ils lui baisoient les pieds, les mains et ses vestements. Repart que plusieurs la voioient volontiers et qu’ils lui baisoient des mains le moins qu’elle pouvoit : que les pauvres venoient librement à elle parce quelle ne leur faisoit jamais desplaisir, mais au contraire les aydoit et supportoit.
S’enquièrent quelle révérence ceux de Troyes lui avoient faicte à l’entrée de leur ville. Respond qu’ils ne lui en ont faict aucune. Dit en outre qu’elle estime que frère Richard entra avec elle et avec ses gens dans la ville de Troyes, mais ne sçait pas si la vist à cette entrée.
On lui demande si frère Richard fit un sermon quand elle entra à Troyes. Maintient n’y avoir pas demouré longtemps, et mesme qu’elle n’y coucha point, et qu’elle ne sçait rien de ce sermon.
288Interrogée si elle a esté plusieurs fois en la ville de Rheims : respond qu’elle et les siens, comme elle pense, y ont séjourné cinq ou six jours.
Enquise si elle y a tenu quelque enfant sur les saints fonts : recognoist qu’en la ville de Troyes elle en a tenu un, mais ne se souvient pas d’en avoir tenu à Rheims ou à Chasteau-Thierry : bien avoue-t-elle, en avoir tenu à Saint-Denis en France ; et qu’aux masles elle leur donnait volontiers le nom de Charles en l’honneur de son Roy, et aux filles le nom de Jeanne ; que quelquefois elle leur imposoit tel nom qui plaisoit aux mères.
On lui demande si les femmes de la ville de Rheims faisoient toucher leurs anneaux à l’anneau qu’elle portoit en son doigt. Recognoist que plusieurs femmes avoient touché ses mains et anneaux, mais qu’elle ne sçait à quelle intention, ne cognoissant [pas] leur ame.
Interrogée quels sont ceux de son parti qui ont pris des papillons sur son estandart devant Chasteau-Thierry : maintient que cela n’a jamais esté faict par ceux de son parti, mais inventé par les Bourguignons et Anglais.
On lui demande ce quelle a faict des gants ès quels son Roy fut consacré. Repart qu’il fut lors distribué une livrée de gants aux seigneurs et gens d’armes qui estoient présents au sacre du Roy ; et qu’un certain y perdit ses gants ; et n’a jamois dit qu’elle les feroit retrouver. Adjousta que son estandart fut porté à l’église de Rheims ; et lui semble qu’il estoit fort proche de l’autel, quand son Roy fut consacré, et qu’elle-mesme le tint quelque temps, et ne sçait point si frère Richard l’auroit aussi tenu.
Enquise si allant par païs et estant aux bonnes villes, elle recepvait souvent le saint sacrement de pénitence et d’Eucharistie en habit d’homme : confesse que oui, mais qu’elle ne se souvient [pas] l’avoir receu ayant ses armes.
Requise quand ce fut qu’elle prit la haquenée de l’Évesque de Senlis : respond qu’elle fust achetée deux cens salus et ne sçait pas s’il les a receus ou non : toutes fois qu’il en a esté assigné ou payé. Elle qui parle rescrivit audit Évesque qu’il auroit son cheval s’il vouloit, et que pour son regard elle ne s’en pouvoit servir, attendu qu’il ne valoit rien pour porter la fatigue.
[De l’enfant de Lagny]
Interrogée quel âge avoit l’enfant qu’elle avoit ressuscité à Lagny : dépose que cet enfant avoit trois jours, et fut apporté à l’église de Lagny devant l’image de la Vierge ; et qu’ayant eu advis que les jeunes filles de Lagny estoient en prières devant ladite image, et requise d’aller prier Dieu et la Vierge qu’il leur pleust donner la vie à cet enfant, qu’elle y alla et pria avec les 289autres filles : et finalement on apperceut que cet enfant avoit recouvré la vie, avant baillé par trois fois ; et fut baptisé, et un peu après mourut, et fut inhumé en terre sainte. Et y avoit trois jours entiers, ainsi qu’on disoit, durant lesquels il n’avoit apparu en icelui aucun signe de vie, estoit aussi noir que l’habit qu’elle porte. Et quand il bailla, la couleur lui commença à revenir : et qu’alors estant à genoux, elle prioit Dieu avec toutes les autres filles devant l’image de la Vierge.
On lui demande si lors on publia à Lagny qu’elle avoit fait ce miracle et que cela avoit esté fait à sa prière. Réplique ne s’estre point encherchée [occupée] de cela.
[De Catherine de La Rochelle.]
Enquise si elle avoit veu Catherine de La Rochelle : dit qu’à Jargeau et à, Montfaucon en Berry, elle lui avoit dit qu’une certaine Dame blanche, couverte d’une robe d’or, venoit toutes les nuits à elle, lui disant quelle allast par toutes les bonnes villes du royaume, que son Roy lui donneroit des hérauts et trompettes pour faire publier que tous ceux qui avoient de l’or ou de l’argent ou quelque trésor caché, l’apportassent incontinent ; et que s’ils y manquoient, cette Catherine cognoistroit bien et sçauroit bien trouver leurs trésors, et que ce seroit pour payer les gens d’armes d’elle qui parle [de la Pucelle].
Ce qu’ayant entendu, elle [Jeanne] conseilla à cette Catherine de retourner à son mari, de s’emploier à son mesnage et nourrir ses enfants. Que pour cognoistre au vray si ce que cette femme disoit estoit véritable, elle qui parle voulut sçavoir de saintes Catherine et Marguerite ce qui en estoit ; et l’asseurèrent que tout cela estoit une sottise et badinerie : de quoy elle donna advis à son Roy. Toutes fois, que frère Richard fut d’advis qu’on emploiast celle Catherine : à raison de quoy frère Richard et Catherine furent mal contents d’elle qui parle.
Interrogée si elle avoit conféré avec cette femme nommée Catherine du siège de La Charité-sur-Loire : respond que ladite Catherine ne lui conseilloit pas d’y aller parce qu’il faisoit un trop grand froid. Adjousta que, cette femme voulant aller au duc de Bourgogne pour faire la paix, elle qui parle lui auroit remonstré qu’il lui sembloit que l’on ne trouveroit point de paix qu’au bout de la lance.
Item, que pour sçavoir si cette Catherine disoit vérité touchant cette Dame blanche qui la visitoit toutes les nuits, elle voulut coucher avec elle. Et veilla jusques à minuit, et ne vit aucune chose, et s’endormit jusques au matin. Et ayant demandé à celle Catherine si cette Dame l’estoit venue visiter, respondit que oui ; cependant 290qu’elle qui parle dormoit, disant qu’elle ne l’avoit pas esveillée. A raison de quoy, elle qui parle voulut dormir de jour, afin de pouvoir veiller toute la nuit suivante ; qu’elle alla coucher avec cette Catherine, et ayant veillé toute la nuit ne vit rien, encore que souventes fois elle demandast à cette Catherine si la Dame blanche venoit ou non : laquelle respondoit que oui.
[Du siège de La Charité et du saut
de Beaurevoir.]
Interrogée ce qu’elle a fait aux fossez de la ville de La Charité : recognoist y avoir fait donner un assaut, mais qu’elle n’y a point jeté ni fait jeter d’eau bénite pour estre aspergée.
S’enquièrent pourquoy elle n’a pas entré dans La Charité, veu qu’elle avoit un commandement de Dieu, respond : Qui vous a dit que j’avois un commandement de Dieu ?
On lui demanda si elle avoit eu conseil de ses voix d’y aller : repart qu’elle vouloit venir en France, mais que les gens de guerre lui dirent qu’il estoit meilleur d’aller premièrement au siège de La Charité.
Enquise si elle avoit esté longtemps en la tour de Beaurevoir : confessa y avoir esté environ quatre mois : et sçachant que les Anglois venoient la quérir, elle fut bien faschée. Que ses voix lui avoient souvent deffendu de sauter de cette tour, et finalement, pour la crainte quelle avoit d’eux, elle sauta, se recommandant à Dieu et à la Bienheureuse Vierge Marie, et fut blessée de ce saut. Et ayant ainsi sauté, la voix de sainte Catherine lui dit qu’elle fist bon visage, que ceux de Compiègne auroient du secours ; et qu’avec son conseil elle prioit incessamment Dieu pour ceux de Compiègne.
On lui demanda ce qu’elle avoit dit après qu’elle eut sauté. Respond qu’aucuns disoient qu’elle estoit morte ; et après que les Bourguignons eurent recognu qu’elle estoit vivante, ils lui dirent qu’elle avoit sauté.
Enquise si elle avoit lors dit qu’elle aymeroit mieux mourir que de tomber entre les mains des Anglois : recognoist avoir dit qu’elle aymeroit mieux rendre son ame à Dieu que d’estre entre les mains des Anglois.
On lui demande si lors elle ne fut pas bien courroucée, et si elle avoit blasphémé le nom de Dieu. Respond n’avoir onques maudit ni saint, ni sainte, et qu’elle n’a jamais accoustumé de jurer.
Interrogée sur le fait de la ville de Soissons et du gouverneur d’icelle qui l’avoit rendue, à sçavoir si elle avoit renié Dieu, disant que si elle le tenoit, elle le feroit mettre en quatre quartiers : déclare n’avoir jamais renié Dieu ou saint ou saintes, et que ceux qui avoient rapporté cela avoient mal entendu.
291Lesquels interrogatoires faits, l’Évesque finit cette séance et ordonna que tous les conseillers qui assistoient à ce procez eussent à revoir diligemment tous les susdits interrogatoires, afin que chacun d’eux avisast à ce qu’il seroit bon de faire, et quelles inductions l’on en pourroit colliger pour l’interroger plus amplement sur les matières et circonstances esquelles elle n’avoit esté pleinement interrogée. Et ce par aucuns qu’ils députeroit à cet effect, afin de ne [point faire] travailler toute la compagnie à ces interrogatoires, etc.
Au reste, fait deffense expresse à tous lesdits conseillers de sortir de la ville de Rouen sans son congé, auparavant que ledit procez soit fait et parfait.
Et à faire lesdites inductions, on emploia une sepmaine entière. Ce qui fait cognoistre que la Pucelle n’a pas esté espargnée et qu’elle avoit bien besoin du secours du ciel.
Advertissement sur la sixiesme séance
En tout ce procez, l’iniquité de l’Évesque de Beauvais paraist ; et au commencement de cette séance, il fait dire faussement à la Pucelle qu’elle avoit déposé que saint Michel avoit des ailes et n’avoit encore parlé des corps et membres des saintes Catherine et Marguerite, qui est une invention pour la séduire. Car, premièrement, il est faux qu’elle aye dit aux précédentes séances, que saint Michel avoit des ailes, et n’a jamais parlé que de leurs faces et figures, ainsi que nous avons desjà observé. Cet avant-propos de l’Évesque de Beauvais n’a d’autre fin que d’embarrasser la Pucelle en la question des corps et membres des anges. Car il lui demande incontinent si elle veoit que saint Michel et saint Gabriel ayent des chefs naturels. Elle respond les avoir veus de ses yeux, et entend saint Michel et saint Gabriel, et ne parle point du corps ni des membres. Ils lui demandent si elle croit que Dieu les aye créez en la forme et manière qu’elle les a veus. Respond que oui. Enquise si elle croit que Dieu les aye ainsi créez dès le commencement, leur dit que pour le présent ils n’auront d’autre response d’elle.
292Voici un autre malicieux interrogatoire qui tend à l’accuser de s’estre voulu faire adorer, imposant qu’elle a souffert qu’on lui baisast les pieds, les mains et ses vestements, et que maintenant on célèbre des messes en son honneur, etc. Mais à tout cela respond si à propos, que ses juges en demeurent confus. Examinez les interrogatoires et les responses, et vous aurez subject de vous esbahir de l’impudence du Promoteur et de ceux qui ont dressé les douze articles contre la Pucelle, ayant pris l’interrogatoire pour la response et l’affirmative pour la négative.
Davantage : ils la blasment comme ennemie de la paix, pour avoir dit qu’on ne l’auroit avec le Bourguignon que par le bout de la lance, c’est-à-dire qu’il ne quitteroit jamais le parti anglais que par la grande prospérité des armes du Roy, ainsi que nous avons remarqué au premier livre. Chacun ne peut-il pas parler de ce qu’il cognoist, comme faisoit la Pucelle ? et l’événement a montré qu’elle prophétisoit.
Au parsus [surplus], le prétexte que prend l’Évesque de Beauvais de faire reveoir les interrogatoires et responses de la Pucelle pour en tirer des inductions, et la faire interroger tout de nouveau par certaines personnes affidées qu’il députera, afin de ne [pas faire] travailler toute la compagnie, etc., est inique et frauduleuse, et n’a d’autre fin que pour dresser les douze prétendus articles faux et calomnieux sur lesquels est intervenue la censure de l’Université de Paris, dont il sera parlé en la quatriesme partie de ce procez.
Séance VII46
[Premier interrogatoire dans la prison]
Le samedi, dixiesme mars 1430, l’Évesque en continuant 293 exige le serment de la Pucelle qu’elle dira la vérité des choses dont elle sera interrogée. Elle respond et promet de [la] dire de ce qui appartiendra au procez. Et d’autant plus qu’on la contraingnoit de jurer, d’autant plus retardoit-elle à faire leur volonté.
[De la sortie de Compiègne.]
Donc, Me Jean de la Fontaine47 lui demanda quand la dernière fois elle alla à Compiegne, d’où elle estoit partie. Répliqua : de Crépy-en-Valois.
Demandent si elle fut longtemps à Compiègne, devant que de faire sa sortie. Repart qu’elle estoit venue la matinée bien secrètement, et qu’elle y entra sans que l’ennemi en sceust rien, ainsi qu’elle pense ; et que, ce mesme jour, sur le soir fit une sortie en laquelle elle fut prise.
Enquise si, faisant sa sortie, on sonna les cloches : dit que si elles avoient esté sonnées, c’estoit à son desçeu, et n’avoir point pensé a cela, et ne se souvenir avoir dit qu’on sonnast.
Interrogée si elle avoit fait cette sortie du commandement de ses voix : respond que la sepmaine de Pasques dernières, estant sur le fossé de la ville de Melun, ses voix lui révélèrent qu’elle seroit prisonnière auparavant la feste de saint Jean-Baptiste ; qu’il falloit que cela arrivast ainsi et qu’elle ne s’en debvoit estonner, mais prendre le tout en gré, et que Dieu lui ayderoit.
Enquise si, depuis Melun, cela lui avoit encore esté révélé par ses voix : asseure que oui, souventes fois et presque chacun jour : et qu’elle avoit demandé à ses voix qu’incontinent qu’elle seroit prisonnière, elle mourust sans estre longtemps tourmentée en prison. Et lui avoient respondu qu’elle supportast cela de bon cœur, qu’il falloit que cela arrivast ainsi ; mais qu’elles ne lui ont jamais dit l’heure : que si elle l’eust sceu, elle n’eust pas fait cette sortie. Dit qu’elle les avoit maintes fois requises de lui déclarer l’heure de sa prise, mais qu’elles ne lui en ont rien fait sçavoir.
Interrogée si ses voix lui eussent commandé de sortir de Compiègne et déclaré qu’elle debvoit estre prise, si elle eust fait cette sortie : confessa que si elle eust sceu l’heure qu’elle debvoit estre prise, qu’elle n’y fust allée librement [volontiers] ; et toutes fois qu’elle eust obéi à ses voix, quoy qui lui en deust arriver.
Enquise si faisant cette sortie de Compiègne, elle avoit révélation 294de pouvoir faire sa retraite48 : respond que ce jour-là elle n’a rien sceu de sa prise et n’a eu aussi commandement de faire cette sortie ; mais bien lui avoit-il esté dit qu’il falloit qu’elle fut prisonnière.
On lui demande si, faisant cette sortie, elle passa par le pont de Compiègne.
Dit avoir passé par le pont et par le boulevard, et qu’avec sa compagnie alla charger les gens de Monsieur de Luxembourg, lesquels elle repoussa par deux fois jusques en leur camp et au logis des Bourguignons, et la troisiesme jusques au milieu du chemin ; et qu’alors les Anglois qui estoient à ce siège lui coupèrent chemin et à ses gens : et qu’en se retirant, elle fut prise aux champs du côté de Picardie vis-à-vis du dit boulevard ; et entre le lieu où elle fut prise et Compiègne, il y avoit la rivière entre deux, et le boulevard avec le fossé49 !
[De l’étendard et des biens de la Pucelle.]
Demandent si en son estandart il y avoit un monde despeint et deux anges. Respond que oui et qu’elle n’en a jamais eu qu’un seul.
Enquise ce que vouloit dire ce qu’elle avoit fait peindre, Dieu tenant un monde, et deux anges : recognoist que saintes Catherine et Marguerite lui ont dit qu’elle pris un estendart et le portast hardiment, et qu’elle y fist peindre le Roy du ciel ; ce qu’elle avoit dit à son Roy malgré elle : et d’autre signification n’en sçait point.
Interrogée si elle avoit un escu et des armes : repart n’en avoir jamais eu : mais que son Roy avoit donné à ses frères des armes à sçavoir un escu d’azur auquel il y avoit deux lis d’or et une espée au milieu ; et qu’en cette ville de Rouen, un certain peintre avoit peint ses armes, lui ayant demandé quelles armes elle portoit. Adjouste que son Roy avoit donné à ses frères cet escu sans qu’elle l’eust requis et sans aucune révélation.
S’enquièrent, quand elle fut prise, si elle avoit un coursier ou une haquenée. Avoue qu’elle estoit lors montée sur un demi-coursier. Enquise qui lui avoit donné ce cheval : dit que c’estoit son Roy ou ses gens qui [le] lui ont acheté des deniers du Roy : outre qu’elle avoit encore plus de sept trottiers.
Interrogée si elle a eu d’autres richesses de son Roy, outre les susdits chevaux : asseure n’avoir jamais rien demandé à son Roy, 295sinon de bonnes armes, de bons chevaux et de l’argent pour payer ses gens et ses hostes.
Enquise si elle avoit un trésor : réplique avoir dix ou douze mille francs en valeur, mais que cela n’estoit pas grand trésor pour mener la guerre ; au contraire, que c’est bien peu : et que ses frères, comme elle pense, possèdent aujourd’huy cela, et que tout cela est du propre argent de son Roy.
[Du signe donné au Roi par la Pucelle.]
Interrogée quel signe elle donna à son Roy, arrivant vers lui : respond que cela est bon et honorable et bien croyable, et le plus riche qui soit au monde.
On lui demande pourquoy elle ne le veut dire et monstrer, veu qu’elle a bien voulu veoir celui de Catherine de la Rochelle. Dit que si Catherine de La Rochelle eust aussi bien montré le sien en présence de gens notables, tant d’Église que d’autres, et mesme d’Archevesques et Évesques, à sçavoir en présence de l’Archevesque de Rheims et autres desquels elle ne sçait pas les noms, comme a esté son signe d’elle qui parle, qui fut veu par Charles de Bourbon le seigneur de la Trémouille, le duc d’Alençon et autres gens de guerre50, lesquels ont veu le signe d’elle qui parle, aussi bien qu’elle-mesme veoit les hommes qui lui parlent et sont assis devant elle, véritablement elle n’eust [pas] demandé à veoir et à cognoistre le signe de Catherine de La Rochelle : d’ailleurs que saintes Catherine et Marguerite lui avoient révélé auparavant tout ce que cette Catherine de La Rochelle disoit, n’estre rien du tout.
On lui demande si le signe qu’elle a donné au Roy est en estre et dure encore. Asseure qu’il est bon de le sçavoir et durera jusques à mille ans et au delà. Dit que ce signe est au trésor du Roy.
Enquise si c’est de l’or, argent, pierre précieuse ou quelque couronne : respond qu’elle ne dira rien autre chose ; et qu’un homme ne pourroit pas décrire un joyau si précieux et riche comme est ce signe-là. Et toutes fois le signe qu’il vous faudroit est que Dieu me délivrast de vos mains ; c’est là le signe le plus certain qu’il vous pourroit envoier. Davantage, dit quand elle partit pour aller trouver son Roy, que ses voix lui dirent qu’elle allast hardiment, et qu’estant devant lui elle auroit un bon signe pour estre bien receue et veue.
On lui demande, quand ce signe arriva à son Roy. quelle révérence elle fit, et si c’estoit de la part de Dieu qu’il vint. Confesse avoir remercié Dieu de ce qu’il l’avoit délivrée de la peine que les 296 ecclésiastiques qui tenoient ce parti prenoient en lui contredisant, et fléchit plusieurs fois les genoux. Adjoute qu’un ange de la part de Dieu, et non d’autre, avoit donné le signe à son Roy, et qu’elle en avoit plusieurs fois rendu graces à Nostre-Seigneur : et que les ecclésiastiques cessèrent de la reprendre et de lui contredire, ayans cognu ce signe.
Enquise si les ecclésiastiques de ce parti-là ont veu ce signe : dit que son Roy et ceux qui estoient avec lui ayans veu ce signe et l’ange qui [le] lui donna, elle demanda à son Roy s’il estoit content : lequel respondit que oui. Et qu’alors elle se retira et alla en une chapelle assez proche : et entendit dire qu’estant partie, plus de trois cens personnes virent ce signe ; outre plus, que Dieu permist, afin qu’on cessast de l’interroger, que ceux de son parti qui avoient veu ce signe, vissent pareillement l’ange.
On lui demande si son Roy et elle-mesme firent quelque révérence à l’ange quand il apporta ce signe. Respond qu’elle fit la révérence et fléchit les genoux et découvrit sa teste.
Advertissement
Ils interrogent la Pucelle si elle avoit un escu et des armes, et quels biens elle possédoit, pour tirer cela en crime. Car ayant respondu que le Roy avoit donné à ses frères un escu, etc., et qu’elle possédoit environ douze mil francs vaillants — ailleurs elle a dit douze mil escus, et pour lors l’escu d’or ne valoit que vingt-cinq sols tout au plus — et avoir plusieurs chevaux, etc. ; que l’argent que le Roy lui donnoit estoit pour payer ses hostes, etc. ; le Promoteur prend subject de la comparer aux faux prophètes qui feignent estre envoiez de Dieu et prédire les choses futures pour attraper de l’argent (article quarante-huit) ; et mesme lui a reproché qu’elle s’habilloit dissolument, et avoir esté prise avec une huque51 de toile d’or sur ses armes toute ouverte, c’est-à-dire tailladée de tous costés, comme sont aujourd’huy les pourpoints d’esté que l’on porte.
Mais la response à tout cela est que le Roy avoit donné à la Pucelle tout ce qu’elle portoit, et, lui faisant service, vouloit qu’elle fust entretenue honorablement selon la qualité du maistre qu’elle servoit : attendu mesme que les habillements 297et l’esclat des armes donnent terreur aux ennemis. Et veoit-on des peintures du Roy Charles VII armé, avec une huque semblable à celle de la Pucelle que le Promoteur décrit, et possible que celle que portoit lors la Pucelle estoit une de celles du Roy.
Au reste, cette Catherine de La Rochelle dont ils font parade, estoit une femme hypocondriaque, laquelle ayant ouy parler de la Pucelle, se mit à courir les champs, publiant qu’elle feroit trouver des trésors pour faire la guerre aux Anglois. Et la Pucelle ayant découvert ses impostures par le moyen de ses voix, et ne la voulant pas scandaliser publiquement, lui conseilla de se retirer vers son mari et d’avoir soin de ses enfants et de son mesnage. A raison de quoy cette femme rendit tous les mauvais offices qu’elle put à la Pucelle, et depuis sa prison, s’achemina à Paris, déclarant à l’official de l’Évesque de Paris que si on ne prenoit bien garde à la Pucelle, elle sortiroit des prisons par le moyen des diables, ainsi que le Promoteur [le] lui reprocha. Quant au signe que cette fille apporta au Roy, duquel il est parlé, nous en traiterons ci-après, car ils l’ont souvent interrogée sur ce signe.
Mais n’a-t-elle pas bonne grâce disant que le plus asseuré signe que Dieu leur pourroit donner, seroit de la délivrer de leurs mains. Et toutes fois il est certain qu’ils eussent attribué cela à sorcellerie ; car les miracles n’opèrent qu’à l’endroit de ceux que Dieu a touchez. Ses ennemis tousjours les détorquent et attribuent aux malins esprits, ainsi que nous voyons de Moïse et de Notre-Seigneur mesme.
Séance VIII
[Deuxième interrogatoire dans la prison]
Le lundi, douziesme mars 1430, au matin, frère Jean Magistri de l’ordre des Jacobins, docteur en théologie, vicaire de frère Jean Graverent aussi du mesme ordre, Inquisiteur général par toute la France, ayant plusieurs fois refusé d’assister au procez de la Pucelle comme inquisiteur — attendu 298que sa commission ne s’estendoit qu’au diocèse de Rouen, et que l’Évesque de Beauvais procédoit en tant qu’il prétendoit que la Pucelle avoit esté prise en son diocèse de Beauvais — finalement prend cognoissance dudit procez, après avoir reçu commission et pouvoir de frère Jean Graverent, lequel avoit esté sommé par l’Évesque de Beauvais de se trouver à la confection dudit procez.
Donc conjoinctement avec ledit Évesque, [Jean Magistri], commence aujourd’huy à procéder contre la Pucelle, laquelle ce mesme jour est derechef requise de prester le serment qu’elle dira [la] vérité. Et promet selon sa coustume dire vérité de tout ce qui touche leur procez.
Et Me Jean de La Fontaine continue à l’interroger sur ce signe quelle fit veoir au Roy, et sur l’ange qui l’avoit apporté, lequel dit au Roy qu’il mist la Pucelle en besongne, et que tout le païs seroit incontinent soulagé.
[Des visions de la Pucelle. — De l’affaire de Toul.]
On lui demande si c’est le mesme ange qui avoit premièrement parlé52 à elle. Respond que c’est le mesme et qu’il ne lui a onques manqué.
Interrogée si en ce qu’elle a esté prise, cet ange lui a manqué aux biens de fortune : dit qu’elle croit, puisqu’il a ainsi plu à Dieu, que c’est pour le mieux qu’elle aye esté prise.
Demandent si cet ange lui a défailli aux biens de la grace. Réplique : Comment se pourroit-il faire puisqu’il me conforte chacun jour ? Et dit que cette consolation estoit par l’entremise de saintes Catherine et Marguerite.
On s’enquiert si c’est elle qui appelle saintes Catherine et Marguerite, ou bien si elles viennent sans estre appelées. Asseure qu’elles viennent souvent sans qu’elle les appelle ; et que, d’autres fois, si elles ne venoient pas incontinent, elle prieroit Dieu de les envoier : et dit n’avoir jamais eu besoin d’elles, qu’elle ne les aye eues à son ayde.
Enquise si jamais saint Denis lui est apparu : respond, non, quelle sçache.
On lui demande si elle parloit à Dieu, quand elle lui promit de garder sa virginité. Repart que c’estoit assez de promettre cela à ceux qui venoient de sa part, à sçavoir à sainte Catherine et sainte Marguerite.
299Interrogée pourquoy elle fit citer un certain homme à Toul pour cause de mariage : dit ne l’avoir point fait citer, mais que c’est lui qui la fit citer, et qu’elle avoit juré devant le juge de dire la vérité. Et avoit asseuré n’avoir onques fait aucune promesse à cet homme.
Confesse la première fois qu’elle entendit ses voix, avoir voué de garder sa virginité autant qu’il plairoit à Dieu, et elle n’avoit que treize ans53 : que ses voix l’asseurèrent quelle gagneroit son procez à Toul.
[Du silence de Jeanne à l’égard de ses parents.]
Enquise si elle avoit parlé de ses visions qu’elle dit avoir, à son curé ou à quelque autre ecclésiastique : recognoist que non, mais seulement à Robert de Baudricour et à son Roy. Dit que ses voix ne l’ont pas empeschée de déclarer cela, mais qu’elle s’en est abstenue, craignant que les Bourguignons n’empeschassent son voyage ; et craignant spécialement que son père ne l’empeschast aussi.
Demandent si elle pensoit bien faire d’estre partie sans la permission de son père et de sa mère auxquels on doibt rendre honneur. Respond leur avoir tousjours obéi en toutes autres choses, excepté en ce cas ici ; mais qu’après son départ, elle leur rescrivit et lui pardonnèrent.
Enquise si se retirant d’avec son père et sa mère, elle croit avoir péché : maintient que Dieu commandant quelque chose, il falloit faire son commandement, et que lui ayant commandé de partir, si elle eust eu cent pères et mères, et même si elle eust esté fille de Roy, néantmoins quelle fust partie.
On lui demande si elle avoit demandé à ses voix si elle advertiroit ses parents de son départ. Confesse, quand est de son père et mère, [que] ses voix estoient bien contentes qu’elle [le] leur déclarast, et qu’elles se rapportoient à elle de [le] leur dire ou non ; mais craignant que ses parents ne lui fissent de la peine, elle ne leur avoit [pas] fait entendre la résolution qu’elle avoit prise d’aller trouver le Roy de France54.
Enquise si elle faisoit la révérence à saint Michel et aux anges, quand elle les voyoit : dit que oui, et baisoit la terre par où ils avoient passé, s’estant retirez.
Interrogée si ces anges estoient longtemps avec elle : repart qu’ils viennent souvent avec les chrestiens et qu’on ne les veoit pas ; et qu’elle les a veus souvent entre les chrestiens.
On s’enquit si elle avoit eu des lettres de saint Michel ou de ses 300voix. Respond n’avoir licence de dire cela ; que d’ici à huit jours, elle leur respondra ce qu’elle sçaura.
Demandent si ses voix l’ont appelée fille de Dieu, fille de l’Église, fille au grand cœur. Réplique qu’auparavant la levée du siège d’Orléans et depuis55, quand elles ont parlé à elle, souventes fois l’ont appelée Jeanne [la] Pucelle, fille de Dieu.
Enquise pourquoy elle ne dit librement sa patenostre, puisqu’elle se dit fille de Dieu : Confesse qu’elle la diroit volontiers, et qu’ayant refusé ci-devant, n’a esté pour autre cause sinon afin que Nous, Évesque de Beauvais, voulussions l’entendre en confession.
Advertissement
L’Évesque de Beauvais interroge la Pucelle pourquoy elle a fait citer un homme en cause de mariage. Elle respond que c’est lui qui la fit citer, et que ses voix l’assurèrent qu’elle gagneroit son procez, etc. Or, de cet article et d’un autre couché en la seconde séance, où la Pucelle recognoist s’estre retirée à Neufchastel l’espace de quinze jours chez une femme nommée la Rousse, le Promoteur a tissu une puissante chicanerie, disant que la Rousse logeoit des femmes et toutes autres personnes mal renommées, et que la Pucelle y estant conversoit avec elles, et avoit appris à se gendarmer et monter à cheval, et qu’un jeune homme qui lui avoit promis mariage, ayant recognu ses desportements et sa conversation avec ces femmes mal renommées, n’auroit plus voulu d’elle. A raison de quoy la Pucelle l’auroit fait citer devant l’official de Toul, etc. [Propos] qui sont autant d’impostures presque qu’il y a de paroles. Car premièrement le père et la mère de la Pucelle l’emmenèrent à Neufchastel avec eux par crainte des gens d’armes, et y demeurèrent environ quinze jours, et logèrent chez la Rousse tous ensemble : auquel lieu un jeune homme prit en affection cette fille, espérant l’espouser, et la fit citer à ces fins, ainsi que nous avons remarqué au premier livre.
Touchant ce qu’elle n’a [pas] déclaré ses visions à son curé, le Promoteur tire cela à un grand crime et périlleuse conséquence, en l’article cinquante-cinq des conclusions qu’il a 301prises contre cette fille : disant que par ce moyen toutes sortes de personnes se pourroient eslever et faire accroire au peuple qu’ils auroient des révélations pour le séduire : et que c’est chose à quoy les prélats doibvent bien veiller, et punir la Pucelle ayant par ce moyen abusé et séduit une infinité de personnes, etc. Mais elle satisfait à cette objection disant que ses voix ne lui ont pas deffendu de communiquer ses visions à son curé, ni de demander congé à ses parents : toutes fois, craignant que ses père et mère ou les Bourguignons traversassent son voyage, qu’elle n’avoit [pas] communiqué aux ecclésiastiques le conseil que lui donnoient ses voix et estoit parti sans le congé de ses parents. Et sur ce, faut veoir l’advertissement de la quatrième séance touchant les personnes exemptées de la loy commune et générale, par une loy particulière telle que sont les révélations.
Et en outre remarquez que cette fille ayant des révélations qui concernoient particulièrement le Roy de France et son Estat, elle n’estoit [pas] obligée de les divulguer ni communiquer aux ennemis de sa Majesté, ains seulement au Roy mesme et à ses plus fidèles subjects. A quoy elle a pleinement satisfait et a esté suffisamment examinée par les prélats et docteurs françois, lesquels ne cédoient en autorité ni suffisance à ceux du parti anglois. Mais, au contraire, l’Évesque de Beauvais estoit obligé de déférer à Messire Renaut de Chartres, Archevesque de Rheims, son métropolitain. Certes, Judith ayant eu révélation de tuer Holopherne, ne debvoit pas communiquer son dessein à ceux de l’armée d’Holopherne. Brief, pour les révélations que quelqu’un dit avoir, il est certain que c’est aux prélats de l’Église d’en faire la preuve et l’examen. Mais au cas qu’elles importent à aucun prince et que son Estat soit partialisé, nous maintenons qu’il suffit de s’en ouvrir à ceux auxquelles elles importent ; et au contraire qu’elles doibvent estre celées aux autres, ainsi que la Pucelle a toujours protesté de ne point révéler les secrets de son Roy.
Quant à ce que cette fille faisoit la révérence à saint Michel et aux saintes qui la conseilloient, baisoit la terre par ou ils avoient passé après s’estre retirez, etc., le Promoteur 302bastit là-dessus un crime capital, disant qu’elle adoroit les malins esprits et les consultoit, articles quarante et un et quarante deux de sa production : [ce] qui est une calomnieuse imposture, laquelle suppose pour tout avéré ce qu’il faut prouver et qui est très faux, sçavoir, que les révélations de cette fille provenoient du malin esprit : de quoy il n’apparoist aucune présomption valable en tout le procez.
Au demeurant, les théologiens expliquant ce passage de la seconde [Épître] aux Corinthiens, chap. onziesme :Satan se transforme en ange de lumière
, enseignent que si quelqu’un adoroit un démon, pensant adorer un bon ange, il ne pécheroit point contre ce qui est de la foy et du culte de la religion ; attendu que son sens corporel seroit trompé et desceu, et que son esprit demeureroit ferme et constant en ce qui est de la foy : mais que s’il arrivoit que le diable lui fit faire quelque acte contraire aux vertus théologales et à l’essence [aux préceptes] de la religion catholique, alors il ne seroit [pas] exempt de péché. Voyez la Glose et saint Thomas en la seconde delà seconde, question dixiesme, article second, en la response autroisiesme argument. Par ainsi, posé que la Pucelle eust fait la révérence à quelque malin esprit, et baisé la terre par où il auroit passé, estimant que ce fust un bon ange, elle ne seroit [pas] pour cela coupable, moyennant qu’elle n’eust adhéré ou trempé en aucun mauvais œuvre, péché ou induction diabolique, comme elle n’y a jamais adhéré : et le Promoteur n’en allègue aucune présomption valable.
Séance IX
[Troisième interrogatoire dans la prison]
Le mesme jour de lundi, douziesme mars 1430, après midi, par ordonnance de l’Évesque, la Pucelle est encore interrogée par Me Jean de La Fontaine.
[Encore de Jeanne et de ses parents. — De l’habit d’homme.]
Et premièrement des songes qu’on disoit son père avoir eus auparavant qu’elle partist de sa maison. A quoy elle repart sa 303mère lui avoir plusieurs fois raconté que son père avoit songé que sa fille Jeanne s’en estoit allée avec les gens d’armes, et que, pour cette raison, son père et sa mère la tenoient bien de court ; et qu’elle leur obéissoit en toutes choses, excepté au procez quelle avoit eu à Toul pour cause de mariage. Et asseura avoir ouy dire à sa mère que son père disoit à ses frères : Vrayment, si je pensois que la chose que je crains deust arriver à ma fille, je voudrois que vous la noyassiez, et, si vous ne le faisiez, moy-mesme la noyerois : et que son père et sa mère perdirent presque le sens quand elle alla à Vaucouleur.
On lui demande si ces cogitations ou songes arrivèrent à son père, depuis qu’elle eut ses visions. Respond que oui, plus de deux ans après.
Enquise si ce fut à la requeste de Robert de Baudricour, ou du propre motif d’elle, ou de ses voix, qu’elle prit l’habit d’homme : avoue quelle prit de soy-mesme cet habit, et non à la requeste d’aucun homme, et que tout ce qu’elle a fait de bien, elle en a eu commandement exprès de ses voix. Au reste, qu’elle prendra conseil pour respondre demain touchant cet habit d’homme.
Interrogée si en prenant cet habit d’homme, elle croyoit ne pas faire mal : dit que non, et que si elle estoit aujourd’huy parmi ceux de son parti56, il lui semble que ce seroit un des grands biens de la France de continuer à faire tout ainsi quelle faisoit auparavant sa prise.
[De la délivrance du duc d’Orléans.]
Enquise comment elle eust pu délivrer le duc d’Orléans : recognoist qu’elle eust pris en deçà de la mer plusieurs Anglois pour le retirer : et que si elle n’en eust pris assez, elle eust passé avec une armée en Angleterre pour l’aller quérir57.
Interrogée si ses voix lui avoient dit absolument et sans condition qu’elle prendroit suffisamment des hommes pour retirer le duc d’Orléans d’Angleterre, ou qu’elle passeroit la mer pour l’aller quérir : respond que oui et qu’elle en advertit son Roy, et qu’il lui laissast la disposition des seigneurs d’Angleterre prisonniers. Que si elle eust duré trois ans sans avoir empeschement, elle eust délivré le duc d’Orléans ; et qu’il y avoit bien encore un terme plus court que trois ans, mais qu’elle ne s’en souvient [pas] maintenant.
On l’interroge derechef quel signe elle avoit donné à son Roy. Respond qu’elle leur dira après s’estre conseillée à sainte Catherine.
Et l’interrogatoire est remis au lendemain.
304 Advertissement
Au procez original qui estoit escrit en françois, Me Guillaume Manchon, premier notaire, qui a escrit ce procez, a déposé en la revision que sur les difficultez qui naissoient à cause des dépositions de la Pucelle, — lesquelles l’Évesque de Beauvais faisoit aucunes fois varier, ou bien [que] certains notaires du Roy d’Angleterre changeoient à leur poste — quand il estoit question de les relire et recognoistre, arrivant quelque variété, il faisoit certaines marques en marge et notoit que ceci ou cela debvoit estre reformé, ainsi que l’on recognoist par plusieurs articles escrits de la main dudit Manchon, qui ont esté produits et recognus et avouez par icelui, lequel sur l’article de cette séance où il est porté que le père et la mère de la Pucelle perdirent presque le sens, quand ils sceurent que leur fille estoit partie de Vaucouleur pour aller en France, a escrit qu’il debvoit estre réformé et corrigé, et qu’au lieu de perdirent presque le sens
, falloit escrire furent grandement marris et troublez
, et que c’estoit la véritable déposition de la Pucelle. De sorte que l’on recognoist que l’Évesque de Beauvais, pour rendre cette fille plus criminelle, avoit fait registrer cette clause laquelle a esté insérée aux douze articles envolez à l’Université de Paris. J’avois oublié de remarquer que cette fille ayant déposé en cette séance avoir tousjours obéi en toutes choses à ses parens, excepté au procez qu’elle avoit eu devant l’official de Toul, etc., qu’il semble qu’on puisse inférer de là que son père et sa mère eussent désiré qu’elle se fust mariée avec le jeune homme qui l’avoit fait citer ; estimans possible que moyennant ce mariage, le désir quelle avoit d’aller en France pour secourir le Roy se passeroit et qu’elle ne parleroit plus de ses révélations, attendu que cela donnoit bien de la peine à ses parens, troublez de veoir leur fille en telle perplexité.
305Séance X
[Quatrième interrogatoire dans la prison]
Le mardi, treiziesme mars 1430, maistre Jean Magistri, suffragant de l’Inquisiteur de la foy, prend cognoissance du procez conjoinctement avec l’Évesque de Beauvais, approuve et admet les notaires, promoteurs et autres officiers et ministres par lui instituez58, etc.
[Du signe donné au roi.]
Premièrement, on l’interroge derechef quel signe elle avoit donné à son Roy. Leur respond : Seriez-vous contens que je fisse un parjure ?
On lui demande si elle avoit juré et promis à sainte Catherine de ne [pas] révéler ce signe. Confesse que de soy-mesme elle avoit fait serment de ne le point dire, parce que les hommes la pressoient par trop de le déceler, et voyant cela, avoit promis de n’en parler à personne. Adjousta que ce signe fut qu’un ange certifia à son Roy, lui apportant une couronne, qu’il auroit tout le royaume de France, moyennant la grace de Dieu et le travail qu’elle qui parle prendroit ; et qu’il la mist en besongne, et lui donnast des gens de guerre, qu’autrement il ne pourroit pas estre si tost couronné.
Demandent si depuis hier elle avoit parlé avec sainte Catherine. Asseure que oui, et [la sainte] lui avoir dit qu’elle parlast hardiment aux juges des choses qu’ils lui demanderoient concernant le procez.
Enquise comment cet ange a apporté cette couronne, et s’il l’a mise sur la teste de son Roy : réplique qu’elle fut donnée à l’Archevesque de Rheims, et, comme elle pense, il la receut en présence de son Roy, elle qui parle estant présente ; et fut mise au trésor du Roy : que ce fust en la chambre du Roy59 qu’elle fut apportée, ne sçait quel jour, mais qu’il estoit haute heure [heure avancée] ; que ce fut au mois de mars ou d’avril, et qu’au prochain mois d’avril ou de mars présent il y aura deux ans passez ; 306que ce fust après Pasques. Dit que le mesme jour qu’elle vit ce signe-là, son Roy pareillement le vit et le receut.
S’enquièrent de quelle matière estoit cette couronne. Réplique, d’or pur et la plus riche et opulente couronne ; qu’il lui seroit impossible d’en représenter les richesses. Et signifioit que son Roy demeureroit paisible [possesseur] du royaume de France.
Interrogée si cette couronne estoit ornée de pierres précieuses : Je vous ai dit ce que je sçavois, répliqua-t-elle. Enquise si elle l’avoit tenue et baisée, dit que non.
On lui fait infinies questions sur cet ange qui apporta la couronne, s’il venoit d’en haut ou marchait sur terre. Respond qu’estant en présence du Roy, il lui avoit fait la révérence, lui réduisant en mémoire sa grande patience aux adversitez et tribulations qu’il avoit souffertes60, etc.
Interrogée quel espace il y avoit depuis la porte jusques au lieu où estoit son Roy, respond : Environ la longueur d’une lance ; et que l’ange s’en estoit allé par le mesme lieu qu’il estoit venu : qu’elle l’avoit toujours accompagné tant en la chambre du Roy que sur la montée, et avoit dit au Roy : Sire, voici votre signe, recevez-le ; qu’elle prioit toujours Dieu qu’il envoyast le signe du Roy ; qu’elle estoit en son hostellerie, logée avec une bonne femme, lorsque l’ange arriva et qu’ensemblement ils allèrent au Roy ; que cet ange estoit accompagné d’autres anges, lesquels n’estoient pas veus d’un chacun, et que Dieu avoit permis qu’ils fussent veus de plusieurs qui lui faisoient des questions, afin qu’ils cessassent de l’interroger : qu’elle croit que l’Archevesque de Reims, monseigneur d’Alençon, de la Trémouille et Charles de Bourbon ont veu cet ange, mais que pour le regard de la couronne, plusieurs ecclésiastiques et autres l’ont veue.
On lui demande de quelle figure et de quelle grandeur estoit cet ange. Repart qu’elle n’a [pas] permission de leur dire, que ce sera pour demain.
Enquise si tous les autres anges qui accompagnoient cet ange dont elle fait mention, avoient une mesme figure : réplique que, selon qu’il lui sembloit, aucuns avoient une mesme figure, et les autres non ; que quelques-uns avoient des aisles et des couronnes, et qu’en leur compagnie estoient aussi saintes Catherine et Marguerite61, jusques hors de la chambre du Roy.
Enquise comment cet ange se retira d’avec elle : respond que ce fut en une petite chapelle ; de quoy elle fut bien faschée, et pleuroit, et eust bien voulu s’en aller avec lui, c’est-à-dire son ame.
Interrogée si au départ de cet ange elle demeura joyeuse : respond 307qu’il ne lui laissa aucune crainte ni tremeur [effroi], mais qu’elle fut fort faschée de son départ.
On lui demande si c’est par son propre mérite que Dieu lui a envoié son ange. Avoue que cet ange venoit pour une grande chose ; et estoit en espérance que son Roy adjousteroit foy à ce signe, et que les hommes cesseroient après cela de l’interroger ; et [de plus qu’il venoit] pour donner secours aux bonnes gens de la ville d’Orléans, tant pour l’amour de son Roy que du bon duc d’Orléans.
Enquise pourquoy elle a plus tost eu cette charge de secourir la ville d’Orléans que quelque autre : réplique qu’il a plu à Dieu de faire ainsi par une simple fille pour repousser les ennemis du Roy.
Interrogée si on lui a dit où cet ange avoit pris cette couronne : respond qu’elle fut apportée de la part de Dieu ; et qu’il n’y a point d’orfèvre au monde qui en puisse faire une si belle et si riche. Mais où l’ange a pris cette couronne, elle qui parle s’en rapporte à Dieu, et autrement ne sçait où elle a esté prise.
Enquise si cette couronne rendoit une bonne odeur et si elle estoit reluisante : repart qu’elle ne s’en souvient [pas] et qu’elle y advisera. Après, elle a dit qu’elle rendoit et qu’elle rendroit tousjours une bonne odeur, pourveu qu’elle fust contregardée, ainsi qu’il appartenoit à une telle couronne62.
On s’enquiert si l’ange lui avoit escrit des lettres. Dit que non.
Enquise quel signe elle a donné à son Roy et à ceux de sa cour pour leur faire croire que c’estoit un ange qui avoit apporté cette couronne : réplique que son Roy l’avoit cru par l’advis et enseignement des ecclésiastiques de sa cour, et par le signe de la couronne.
Interrogée comment les ecclésiastiques ont cognu que c’estoit un ange : repart qu’ils ont sceu cela par leur science et suffisance et pour ce qu’ils estoient clercs.
On lui demande si elle avoit découvert un prestre concubinaire, et un hanap qui estoit perdu. Dit ne sçavoir ce que c’est et n’en avoir jamais ouy parler.
[De l’assaut de Paris, de La Charité, de Pont-l’Évêque.]
Enquise si allant à l’assaut de Paris elle avoit eu révélation d’y aller : dépose que non, mais que ce fut à la requeste des gentilshommes qui vouloient faire une escarmouche et quelque vaillantise d’armes ; quelle avoit bien intention de passer outre les fossez de la ville de Paris.
On luy demande si elle avoit eu révélation d’aller assiéger la 308ville de La Charité. Dit que non, mais qu’elle y avoit esté à la requeste des gens de guerre, ainsi qu’elle avoit autrefois respondu.
Interrogée si elle avoit eu révélation d’aller à Pont-l’Evesque : repart que depuis qu’elle avoit esté advertie par ses voix, estant sur les fossez de Melun, qu’elle seroit prise, elle s’estoit toujours rapportée pour la plupart aux capitaines de ce qui concernoit les affaires de la guerre ; et toutes fois ne leur disoit point avoir eu révélation qu’elle seroit prise.
On lui demande si elle a bien fait, allant donner un assaut à Paris, le jour de la Nativité Notre-Dame qu’il estoit feste. Confesse que c’est bien fait de garder la feste de la Vierge depuis le commencement jusques à la fin.
Enquise si estant devant Paris elle avoit dit : Rendez la ville à Jésus ; réplique avoir dit : Rendez la ville au Roy de France.
Advertissement
Tous les théologiens, canonistes et jurisconsultes demeurent d’accord, au cas qu’une personne soit interrogée par quelqu’un qui ne soit [pas] son juge, ou bien de chose laquelle on n’est pas tenu de révéler ou déceler, qu’alors on peut justement décliner l’interrogatoire fait par celui duquel on n’est pas justiciable. L’Évesque de Beauvais requiert infinies fois la Pucelle de jurer qu’elle dira vérité, et lui demande cent fois par manière de dire quel signe elle a donné à son Roy et aux ecclésiastiques françois, pour les induire à croire qu’elle estoit envoiée de Dieu. Elle ne le recognoissoit [pas] pour juge, mais pour son ennemi mortel, et dès le commencement lui ayant demandé qu’il appelast aussi bien des ecclésiastiques du parti de son Roy que du parti des Anglois, après avoir veu qu’on ne lui faisoit aucun droit sur cette sienne juste demande, et néantmoins qu’on la pressoit tousjours, voire contraingnoit, de dire quels signes elle avoit donnez à son Roy, ainsi qu’elle a déposé, respondant à la production du Promoteur, proteste de ne jamais leur dire la vérité de tout ce qui concernoit le Roy de France et des révélations qu’elle avoit eues en sa faveur, comme de vérité elle n’y estoit [pas] obligée. N’eust-ce pas esté un sacrilège et une grande trahison de leur donner subject de faire registre des plus secrètes cogitations et prières 309mentales de Sa Majesté, desquelles elle avoit eu révélation, ainsi que nous avons remarqué au premier livre ? Certes, ses ennemis eussent tourné tout cela en risée et moquerie, tout ainsi que les Egyptiens calomnioient les miracles que Moyse faisait à leur vue. Et finalement toujours pressée sur ce mesme interrogatoire de dire quel signe elle avoit donné à son Roy, Dieu lui inspira un sens allégorique, ainsi que nous [le] voyons avoir fait souventes fois à ceux qu’il a prévenus de l’esprit de prophétie aux saintes Ecristures : moyennant lequel sens allégorique cette fille représentoit le sacre et le couronnement du Roy qu’elle avoit promis.
Ce que pour esclaircir, faut tenir pour règle premièrement que quiconque fait quelque chose par autrui est réputé le faire soy-même ; secondement, qu’aux saintes Ecritures les Évesques sont appelez anges. Donc la Pucelle prenant sa direction principale de l’ange saint Michel pour conduire Sa Majesté à Rheims où elle sera couronnée, elle respond à ses juges que l’ange saint Michel, accompagné de plusieurs autres anges ayans des couronnes et des aisles, ont apporté au Roy une précieuse couronne qui fut consignée entre les mains de l’Archevesque de Rheims et finalement mise au trésor du Roy ; qu’elle estoit la plus précieuse qui ait onques esté, dont il sera mémoire à jamais et durera plus que mil ans ; qu’elle signifie et représente la victoire que Sa Majesté doibt remporter sur ses ennemis et qu’il demeurera paisible possesseur de son royaume.
Et en tout cela n’y a aucun mensonge ni absurdité : d’autant que par les anges couronnez, ayans des aisles, qui accompagnoient l’ange saint Michel, lequel apportoit cette couronne à Sa Majesté, elle a voulu désigner les Évesques et prélats assistans au sacre du Roy lesquels portoient de grandes couronnes et, revestus de leurs habits pontificaux, sembloient avoir de grandes aisles. Quant à l’ange saint Michel qui avoit apporté au Roy cette précieuse couronne, [Jeanne] a voulu elle-mesme se désigner, parce qu’elle avoit mené Sa Majesté à Rheims pour y estre couronné.
Ce que posé et sainement entendu, tous les interrogatoires captieux que l’Évesque de Beauvais comme pièges a dresser 310à la Pucelle à raison de cette couronne et des anges qui ont assisté saint Michel qui l’apportoit, demeurent entièrement esclaircis et développez. Et pareillement aussi le second article de la censure de la Faculté de théologie de Paris contre la Pucelle, dont il sera traicté ci-après. Et suffit que cette allégorie en gros et en général convienne et s’accorde avec le sacre et couronnement de Sa Majesté, sans s’arrester à plusieurs particularitez, ainsi mesme que nous voyons par les allégories de l’Escriture sainte qu’il faut prendre en [un sens] général. Véritablement, c’est toute autre chose de mentir et celer la vérité, dire chose fausse et taire ce qui est véritable, ainsi qu’il est porté au canon Ne quis 22, quest. 2, et au canon Quæritur, en la mesme cause et question, car plusieurs saints personnages ont tu et celé la vérité, comme Abraham devant Pharaon, roy d’Egypte, Genèse 12, et autres que Gratien allègue. Et tout ce que nous feignons n’est pas mensonge, moyennant qu’il signifie quelque chose de certain, ainsi que les métaphores et allégories dont l’Escriture sainte est pleine. Et souvent les prophètes parlent ironiquement, comme lorsque Michée dit au roy Achab : Va heureusement, et Dieu livrera tes ennemis entes mains.
(Troisiesme livre des Roys, chapitre dernier, verset 15.) Qui est tout le contraire de ce qui arriva, parce que Achab fut tué. Conclusion : tout ce que la Pucelle a déposé est une description allégorique du sacre et couronnement du Roy que cette fille avoit ordre de promouvoir, ainsi qu’elle a fait.
Séance XI
[Cinquième interrogatoire dans la prison]
Le mercredi, quatorziesme mars 1430 du matin, frère Jean Magistri, inquisiteur de la foy, esleut pour notaire en cette cause Nicolas Taquel, prestre du diocèse de Rouen, notaire apostolique au même diocèse, afin de travailler conjointement avec les deux autres dénommez par l’Évesque de Beauvais.
Et conséquemment interrogèrent la Pucelle :
311[Du prétendu
saut de Beaurevoir63.]
Premièrement ce qui l’avoit mener de sauter du haut de la tour de Beaurevoir. Dépose qu’elle avoit ouy dire que tous les habitans de Compiègne, jusques mesme aux enfans de sept ans, seroient mis à feu et à sang, et qu’après une telle désolation et ruine de ces pauvres gens elle désiroit plus tost mourir que vivre : que cela est l’une des causes pour quoy elle sauta ; l’autre, qu’elle sçavoit estre vendue aux Anglois, et qu’elle eust aymé plus tost mourir que d’estre entre leurs mains, pour ce qu’ils estoient ses ennemis.
On s’enquiert si ses voix lui avoient conseillé de sauter. Respond que non ; au contraire, que sainte Catherine lui disoit presque tous les jours qu’elle ne sautast pas, que Dieu lui aideroit, et semblablement aussi à ceux de Compiègne. Qu’elle respondit à sainte Catherine : puisque Dieu ayderoit ceux de Compiègne qu’elle vouloit bien demeurer en prison. Que sainte Catherine répliqua qu’il falloit qu’elle supportoit cela de bon cœur, et qu’elle ne seroit point expédiée qu’elle n’eust veu le Roy d’Angleterre. A quoy repartit que véritablement elle voudroit bien ne le point veoir, et aymeroit mieux mourir que d’estre mise entre les mains des Anglois.
On lui demande si elle avoit dit à saintes Catherine et Marguerite : Dieu laissera-t-il ainsi misérablement mourir ces bonnes gens de Compiègne ? Repart n’avoir [pas] dit : laissera-t-il ainsi misérablement
, mais bien en cette sorte : Comment laissera-t-il mourir ces bonnes gens de Compiègne qui ont esté et sont tant fidèles à leur seigneur ?
Adjouste qu’estant tombée de cette tour, elle fut deux ou trois jours sans pouvoir manger ni boire, tant elle fut grevée d’avoir ainsi sauté. Et toutes fois que sainte Catherine la conforta, lui disant qu’elle se confessast et demandast pardon à Dieu de ce qu’elle avoit sauté, et que sans faute ceux de Compiègne auroient du secours dans la saint Martin d’hyver. Et qu’alors elle revint à convalescence et commença à manger et fut incontiment guérie.
Interrogée si elle croyoit se tuer en sautant : dit que non, et qu’en sautant elle s’estoit recommandée à Dieu et pensoit évader, afin de n’estre [point] livrée entre les mains des Anglois.
Enquise si, après qu’elle eust recouvré la parole, elle avoit renié Dieu et ses saints — car on lui fit entendre que cela estoit porté par l’information faite de sa chute — : réplique ne se souvenir 312d’avoir onques renié Dieu ni ses saints, ni usé d’aucune malédiction, soit là, soit ailleurs.
On lui demande si elle veut se rapporter de cela à l’information qui a esté faite ou sera faite. Repart qu’elle s’en rapporte à Dieu et non à autre, et à une bonne confession.
[De la Pucelle et de ses saintes.]
Enquise si ses voix lui demandent délay pour lui respondre : dit que sainte Catherine lui respond aucunes fois, et que d’autres fois elles qui parle ne peut pas bien entendre [comprendre] sa response, à cause du trouble que lui apporte la prison et du bruit que font les geôliers qui la gardent. Et quand elle prie sainte Catherine, qu’alors elle et sainte Marguerite font prière à Dieu et par après lui font response du commandement de Dieu.
Item, lui demandent si à l’arrivée de ces saintes elle veoit de la lumière avec elles, et si, quand elle a entendu leurs voix au chasteau, ne sçachant si c’est en sa chambre, il y avoit lors de la lumière. Repart qu’il ne se passe aucun jour quelles ne viennent à elle au chasteau, et qu’elles ne l’abordent jamais sans lumière. Quant à celle fois dont elle est interrogée, ne se souvient pas si elle vit de la lumière, ni mesme si elle apperceut sainte Catherine.
Asseure avoir demandé trois choses à ses voix : la première, qu’elle soit expédiée ; l’autre que Dieu aydast les François et gardast bien les villes qui leur obéissoient ; la troisiesme, le salut de son âme.
Semblablement, que si elle estoit menée à Paris, elle puisse avoir une copie de tous les interrogatoires des juges et des responses qu’elle a faites pour les donner à ceux de Paris, et qu’elle leur puisse tout dire : Voilà comme j’ai esté interrogée à Rouen et les responses que j’ai faites aux interrogatoires ; afin qu’on ne la travaillast plus de tant de demandes qu’on lui faisoit.
Et d’autant que parlant à l’Évesque de Beauvais, lui avoit dit qu’il se mettoit en grand danger de la tirer en cause, on l’interrogea ce qu’elle vouloit entendre par là et quel estoit ce danger, tant pour le regard dudit Évesque que des autres qui l’assistoient. Confesse avoir dit, parlant à l’Évesque : Vous dites que vous estes mon juge : mais advisez bien que vous ne jugiez mal, parce que vous vous mettriez en grand danger : et je vous advertis que si finalement Dieu vous en chastie, je fais mon debvoir de vous en advertir.
S’enquièrent quel est ce danger. Respond que sainte Catherine lui a dit qu’elle aura du secours : et ne sçait si ce sera qu’elle doibve estre délivrée de prison, ou qu’estant en jugement il arrivera quelque trouble au moyen duquel elle puisse estre délivrée. 313Et estime que c’est l’une ou l’autre de ces deux. Et que ses voix lui ont dit le plus souvent quelle sera délivrée par une grande victoire, et qu’elles lui disent après : Prenez cela en gré ; ne vous souciez point du martyre qu’il faut que vous souffriez : finalement vous viendrez en paradis. Et que ses voix lui ont dit cela simplement et absolument, sans deffaut. Qu’elle appelle martyre la peine et vexation qu’elle souffre en la prison : et ne sçait pas si elle doibt endurer plus grande peine ; mais de cela qu’elle s’en rapporte à Dieu.
Enquise, puisque ses voix lui ont dit que finalement elle sera sauvée et ira en paradis, si elle se tient asseurée de son salut, et qu’elle ne sera pas damnée en enfer. Asseure croire fermement ce que ses voix lui ont dit, sçavoir qu’elle sera sauvée ; et tient cela pour tout aussi certain que si elle estoit desjà en paradis.
Interrogée si, après cette révélation, elle croit ne pouvoir pécher mortellement : respond qu’elle n’en sçait rien et de tout cela s’en rapporte à Dieu. Et comme on lui dit que cette response estoit de grand poids, repartit aussi qu’elle la tenoit pour un grand trésor.
Advertissement
L’Évesque de Beauvais représente souvent à la Pucelle que par désespoir elle a sauté de la tour du chasteau de Beaurevoir, et qu’elle a commis un grand péché mortel. A quoy elle respond si à propos, qu’on ne peut rien désirer à sa déposition, laquelle fait cognoistre que cette fille estoit régie de l’Esprit de Dieu. Nous avons dit au premier livre que Jeanne, en ce saut pouvoit estre comparée au prophète qui fut occis d’un lion pour n’avoir [point] obéi au commandement de Dieu, ayant esté [pourtant adverti] par un autre prophète (livre 3 des Roys, chapitre 13). Et qu’au cas pareil, elle pour n’avoir obéi à ses voix, emportée par l’infirmité humaine, avoit sauté et s’estoit grandement blessée. Cette blessure faisoit une partie de sa pénitence, joincte à la confession qu’elle avoit faite, demandant pardon à Dieu, ainsi que ses voix lui avoient conseillé de faire.
Et faut ici emploier ce que nous avons noté ailleurs : que Dieu n’a point exempté les prophètes et apostres des infirmitez auxquelles la nature humaine est subjecte par sa corruption propre, et qu’il suffit de montrer que la Pucelle n’est ni hérétique, ni sorcière, ni prévenue d’aucuns crimes 314desquels ses ennemis l’ont voulu flestrir : seulement que par infirmité humaine, par la fragilité de son sexe, de son âge, la dureté et tourmens de sa prison, les opprobres et conviées de ses ennemis, la perplexité des malins interrogatoires qu’on lui faisoit pour la surprendre, qu’elle craignoit autant et plus que l’inhumanité de sa prison, l’inexpérience de sa langue, veu mesme qu’elle n’avoit aucun sens acquis et qu’elle estoit en minorité, destituée de conseil, elle a pu humainement pécher non par malice, comme quand elle fit ce périlleux saut, mais que Dieu l’a préservée et retirée incontinent à soy, ainsi qu’il est arrivé à plusieurs saints personnages.
Ses ennemis lui ont voulu imputer qu’après avoir sauté et s’être blessée, elle avoit blasphémé, voire renié le nom de Dieu, et lui ont allégué des informations faites sur cela. Mais elle nie telle chose lui estre jamais arrivée, et confesse en la douziesme séance, interrogée derechef sur ces blasphèmes, avoir quelquefois accoustumé de dire Bon gré Dieu, Bon gré la Vierge Marie, et que ceux qui ont entendu ces paroles les ont interprétées et détorquées à blasphème, [ce] qui toutes fois ne l’est pas ; et ores que cela eust esté, il se faut souvenir que saint Pierre, n’estant en pareil travail ni péril que la Pucelle, renia notre sauveur Jésus-Christ.
Au demeurant, considérons ce qu’elle demande à Dieu, et comme sa requeste est bien ordonnée selon les règles de théologie.
Premièrement, qu’il plaise à Nostre-Seigneur de lui aider et qu’elle soit expédiée. La seconde regarde les exploits de sa mission et le salut du prochain, sçavoir que Dieu assiste les François de son secours spécial et conserve les villes de leur obéissance ; ce qui appartient à la charité qu’elle porte au public. La troisiesme est pour le salut de son ame. Oraison d’ailleurs bien tissue et [qui] ne peut provenir d’ailleurs que d’un esprit illuminé de Dieu. Quant au quatriesme point, si elle est menée à Paris pour estre encore interrogée, qu’elle puisse avoir une copie des interrogatoires qu’on lui a faits à Rouen, etc. C’est un témoignage combien elle se sentoit grevée par tant d’iniques et malicieux interrogatoires, veu 315sa rudesse, ignorance et simplicité naturelle. Mais au lieu desdits interrogatoires et réponses de la Pucelle, l’Évesque de Beauvais a envoié à Paris de faux faits rédigez en douze articles, sur lesquels l’Université de Paris a donné sa censure contre cette fille, chose que l’on doibt souvent représenter au lecteur.
Quant à ce qu’elle remonstre à l’Évesque de Beauvais, au cas qu’il juge mal, que finalement Dieu le punira, on a remarqué que dix ans environ après que ce prélat eust fait mourir cette fille, il tomba mort subitement ainsi qu’on lui faisait la barbe. Et pour lors estoit évesque de Lisieux que le Roy d’Angleterre lui avoit fait avoir : d’autant qu’il ne pouvoit plus jouir de l’esvesché de Beauvais, parce que cette ville estoit en la puissance du Roy de France.
C’est chose bien à considérer que la Pucelle, sur la fin de cette séance, expose que ses voix lui ayant souventes fois dit qu’elle seroit délivrée de prison par une grande victoire, qu’elle prenne tout en gré sans se soucier du martyre qu’elle doibt endurer, que finalement elle ira en paradis, asseure cela lui avoir esté dit simplement et absolument, sans deffaut. Et appelle martyre la peine et vexation de sa prison. Et dit ne sçavoir pas si elle doibt endurer une plus grande peine, mais qu’elle s’en rapporte à Dieu. En la quatorziesme séance, dépose que s’il faut qu’elle soit menée jusques au jugement, c’est-à-dire jusques au supplice, prie messieurs d’Église lui faire cette grâce d’avoir une chemise de femme et un couvrechef sur sa teste ; et qu’elle ayme mieux mourir que de révoquer ce que Dieu lui a fait faire. Et le neufviesme may 1431, ayant demandé à ses voix si elle seroit bruslée, lui respondent qu’elle se doibt résigner totalement à la volonté de Dieu, et qu’il lui aydera. Desquelles dépositions il est aisé de colliger que Dieu lui avoit voulu celer le cruel supplice qu’elle debvoit endurer. Car autrement elle eut tousjours esté en perpétuelle transe et inquiétude.
Semblablement, le prophète Hiérémie eut révélation, chapitre premier de sa prophétie, que tous les Roys de Juda, tous les princes, tous les prestres et tout le peuple universellement 316ne pourroit prévaloir contre lui. Et Dieu lui cela les tourmens et la mort cruelle qu’il avoit à souffrir de la part des Roys, princes, prestres et du peuple. Comment donc et en quel sens cette prophétie de Hiérémie peut-elle subsister pour en rendre l’effect certain et véritable ? N’est-ce pas spirituellement, à sçavoir que tous les efforts des hommes du monde s’évanouiroient en fumée contre ce que Hiérémie avoit prophétiquement énoncé, que Dieu lui donneroit la force et le courage de maintenir glorieusement envers tous et contre tous, jusques à la mort qui le rendroit victorieux et triomphant de tous ses ennemis spirituellement quant à son ame ? Vraye image de ce qui est arrivé à notre Pucelle, asseurant qu’elle seroit délivrée par une grande victoire. C’est-à-dire que tout ce que faisoient et feroient les Anglois ne pourroient empescher l’effect de ses énonciations prophétiques, ainsi que l’événement l’a monstré.
Bien est vray que cette fille, par infirmité humaine, s’est trompée au commencement de cette victoire et de sa délivrance, se persuadant qu’elle seroit mise en pleine liberté et et sortiroit des prisons. De quoy il ne se faut esbahir, veu que naturellement chacun fuit la mort et désire vivre, ainsi mesme que Jésus-Christ l’a monstre.
Ce n’est pas toutes fois que la Pucelle n’aye eu des pressentiments qu’elle ne seroit pas délivrée des mains des Anglois, comme il est aisé de [le] recueillir des choses sus alléguées, quand elle dit ne sçavoir point si elle doibt endurer une plus grande peine, qu’elle s’en rapporte a Dieu et prie les gens d’Église de lui faire donner une chemise de femme et un couvrechef, au cas qu’elle soit menée en jugement, etc. A la vérité, tous les témoins qui ont déposé l’avoir veue et assistée jusques au dernier soupir de sa vie, asseurent qu’elle mourut avec constance, invoquant Dieu et tous les saints, et particulièrement saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite, et avoir maintenu qu’elles ne l’avoient trompée ni déceue, au contraire de ce que l’Évesque de Beauvais avoit voulu faussement lui persuader.
317Séance XII
[Sixième interrogatoire dans la prison]
Le mercredi, quatorziesme mars 1430, après midi, la Pucelle est derechef interrogée. Et dit premièrement que pour le dernier article concernant l’asseurance qu’elle a de son salut, duquel on l’avoit interrogée au matin, qu’elle entendoit cela moyennant qu’elle gardast bien son serment et la promesse quelle avoit faite à Dieu de conserver sa virginité tant du corps que de l’ame.
On lui demande s’il est nécessaire quelle se confesse, ayant révélation de ses voix qu’elle sera sauvée. Respond ne sçavoir si elle a péché mortellement, et estime, si elle estoit en péché mortel, que saintes Catherine et Marguerite l’abandonneroient incontinent. Et davantage, pour satisfaire à cet interrogatoire de la confession, dit qu’on ne sçauroit trop nettoyer sa conscience. S’enquièrent, depuis quelle est en cette prison, si elle a renié ou maugréé Dieu. Respond que non et que quelquefois, quand elle dit en françois Bon gré Dieu, ou Saint Jean, ou Nostre Dame, que ceux qui ont rapporté ces paroles ont mal entendu.
[Circonstances dans lesquelles, d’après ses juges, la Pucelle aurait péché mortellement. Ses réponses.]
Enquise si c’est péché mortel prendre un homme à rançon et le faire mourir prisonnier : respond n’avoir point commis cela. Et pour ce qu’on lui faisoit mention de Franquet d’Arras qu’on prétendoit qu’elle eust fait mourir à Lagny, remonstre n’avoir jamais consenti qu’on le fist mourir sinon qu’il eust mérité la mort. Au reste qu’il avoit confessé avoir commis des meurtres, vols, larcins et trahisons ; que son procez avoit duré quinze jours et que le bailly de Senlis et les gens de justice de Lagny qui lui avoient fait son procez, avoient dit à elle qui parle qu’elle feroit une grande injure à la justice si elle délivroit ce Franquet d’Arras, lequel elle désiroit avoir pour retirer un de ses gens qui estoit le maistre de l’hostellerie de l’Ours de Paris, détenu prisonnier. Mais ayant sceu que son homme estoit mort, et attendu ce que le bailly de Senlis avoit dit, que finalement elle respondit qu’ils fissent dudit Franquet ce qu’ils debvoient faire selon la justice, puisque mesme son homme estoit mort.
On lui demande si elle avoit donné ou fait donner de l’argent à celui qui avoit pris Franquet d’Arras. Repart qu’elle n’estoit argentière ni trésorière de France pour donner ainsi de l’argent.
On lui remit en mémoire qu’elle avoit fait donner un assaut à Paris un jour de feste : outre qu’elle avoit eu le cheval de l’Évesque 318de Senlis, qu’elle s’estoit précipitée de la tour du chasteau de Beaurevoir, quelle portoit un habillement d’homme, qu’elle avoit consenti à la mort de Franquet d’Arras, et demande-t-on si en ces choses elle croyoit n’avoir péché mortellement.
Quant au premier article de l’assaut de Paris, respond qu’elle ne pense [pas] avoir pour cela péché mortellement ; que si elle a péché mortellement, c’est à Dieu, à son confesseur qu’elle en doibt rendre compte.
Pour le cheval de l’Évesque de Senlis, tient fermement qu’il n’y a aucun péché devant Dieu, joinct que ce cheval fut estimé la somme de deux cens saluts d’or, et que l’Évesque eut assignation pour recevoir cette somme ; et qu’elle qui parle renvoia ce cheval au sieur de la Trémouille pour le rendre à l’Évesque de Senlis ; que ce cheval ne lui pouvoit aucunement servir, et que ce n’est point elle qui a pris le cheval au dit Évesque. D’ailleurs, sçachant que l’Évesque de Senlis estoit mal content de ce qu’on lui avoit pris son cheval, ne le voulut retenir, veu mesme qu’il n’estoit [pas] propre pour la fatigue de la guerre. Pour conclusion, dit qu’elle ne sçait pas si l’Évesque de Senlis a esté prié de l’assignation qu’on lui avoit donnée et si on lui a rendu son cheval ; pense bien que non.
Quant au troisiesme [point], de ce qu’elle avoit sauté de la tour de Beaurevoir, maintient que ça n’a [point] esté par désespoir, mais qu’elle espéroit de se sauver pour aller au secours de plusieurs gens de bien qui estoient en nécessité ; qu’elle se confessa d’avoir sauté et en demanda pardon à Dieu qui [le] lui octroya. Et estime que ce n’estoit pas bas bien fait, mais mal fait d’avoir sauté, qu’elle sçait en avoir obtenu pardon, et que sainte Catherine [le] lui a révélé depuis sa confession, s’estant confessée par son conseil.
Interrogée si elle avoit fait grande pénitence d’avoir ainsi sauté : repart qu’elle a porté une grande partie de la pénitence du mal qu’elle s’estoit fait en tombant. Enquise si ce mal qu’elle pense avoir fait en sautant estoit péché mortel : réplique qu’elle n’en sçait rien et s’en rapporte à Dieu.
Pour le quatriesme point touchant l’habit viril, maintient que l’ayant pris par commandement de Dieu et pour son service, elle ne pense point mal faire, et quand il plaira à Dieu le lui commander, qu’elle le quittera.
Advertissement
En la précédente session la Pucelle a déposé que ses voix lui avoient révélé qu’elle iroit finalement en paradis, et qu’elle croyoit fermement cela, comme si elle y estoit déjà. On 319l’interroge continuement si, après une telle révélation, elle croit ne pouvoir pécher mortellement. Respond qu’elle n’en sçait rien et qu’elle s’en rapporte à Dieu. Et comme on lui remontra que cela estoit de grande conséquence, repartit qu’elle le tenoit aussi pour un grand trésor (séance onziesme, sur la fin). Et puis en la douziesme, tout au commencement, elle explique avoir dit cela pourvu qu’elle observast bien son serment et la promesse qu’elle avoit faite à Dieu de bien garder sa virginité tant corporelle que spirituelle, c’est-à-dire moyennant qu’elle ne péchast [pas] mortellement. Car celui qui demeure en charité demeure en Dieu
, dit saint Jean.
En suite de tout cela, ils lui demandent s’il est nécessaire qu’elle se confesse, ayant eu révélation qu’elle sera sauvée. Réplique ne sçavoir si elle a péché mortellement, et qu’elle estime si elle estoit en péché mortel, que ses voix ne la visiteroient plus ; et davantage, qu’on ne sçauroit trop nettoyer sa conscience. Sur quoy ils font induction de tous les péchés mortels qu’ils pensent qu’elle aye commis : sçavoir, qu’elle a renié Dieu en la prison ; qu’elle a pris Franquet d’Arras à rançon et peu après l’a fait mourir ; qu’elle a sauté du haut de la tour de Beaurevoir ; qu’elle a pris le cheval de l’Évesque de Senlis. A toutes les quelles objections elle respond si à propos, que ses interrogateurs n’ont autre chose que [à] reprendre, sinon lui imputer, qu’elle a maintenu n’avoir jamais péché mortellement ; article trente-six du Promoteur et aux articles envoiés à l’Université de Paris : qu’elle a déposé sçavoir que la faute qu’elle avoit faite lui avoit esté pardonnée de Dieu et qu’elle iroit en paradis.
Quant au premier point, elle n’a onques dit n’avoir jamais péché mortellement, mais seulement ne sçavoir si elle avoit péché mortellement. Voyez les troisiesme et douziesme séance où elle asseure qu’elle seroit extrêmement dolente d’estre en péché mortel. Et voyant qu’ils faisaient induction des péchés mortels qu’ils pensaient qu’elle eust commis, respond que c’est à Dieu et à son confesseur qu’elle en rendra compte. Pour les autres points, tout cela se résout par ce que nous avons observé en la quatriesme séance des personnes 320exemptées par privilège de la loy commune. Touchant ces termes Bon gré Dieu, saint Jean ou Notre-Dame, ils ne signifient autre chose, selon le parler de cette bergère, que Plaise à Dieu, à saint-Jean, à Notre-Dame, Et ne se faut esbahir que ses ennemis ayent détorqué cela à blasphème, veu qu’ils désiroient passionnément sa mort.
Séance XIII
[Septième interrogatoire dans la prison]
[De la soumission de la Pucelle à la détermination de l’Église.]
Le jeudi, quinziesme mars 1430 au matin, la Pucelle est admonestée charitablement et requise que s’il arrive qu’elle aye fait ou commis quelque chose contre la foy, elle s’en veuille rapporter à la détermination et ordonnance de nostre mère sainte Église à laquelle elle est tenue se soumettre. A quoi elle repart que toutes ses responses soient veues et examinées par les ecclésiastiques, et au cas qu’on lui monstre qu’elles contiennent quelque chose contre la foy chrétienne, elle sçaura bien dire ce qui en sera, et par après déclarera ce que son conseil lui aura révélé. Toutes fois, s’il y a quelque chose de mal contre la foy chrestienne que Dieu commande, qu’elle ne le voudroit soustenir et seroit bien marrie d’aller au contraire.
On lui expose la distinction de l’Église triomphante et militante et [ce] que c’estoit de l’une et de l’autre : et fut requise de se soumettre présentement à la détermination de l’Église de tout ce qu’elle a fait et dit, soit bon ou mauvais. Répliqua qu’elle ne leur répondra pour le présent autre chose.
[De la tentative d’évasion de Beaulieu.]
Plus, requièrent qu’elle jurast dire vérité comment elle pensoit évader du chasteau de Beaulieu entre deux pièces de bois. Respondit n’avoir jamais esté prisonnière en aucun lieu qu’elle n’en eust volontiers sorti : et que si le portier du chasteau ne l’eust apperceue et empeschée de se sauver, elle eust renfermé ceux qui la gardoient dans la tour où elle estoit prisonnière ; mais qu’il ne plaisoit pas à Dieu qu’elle evadast alors et qu’il falloit qu’elle vist le Roy d’Angleterre, ainsi que ses voix lui avoient révélé et a esté escrit ci-dessus.
Enquise si elle avoit permission de Dieu ou de ses voix de s’en aller toutes et quantes fois qu’elle vouloit : réplique l’avoir plusieurs fois demandé, mais ne l’avoir encore pu obtenir.
321Interrogée si elle voyoit sa commodité pour s’en aller, si elle s’en iroit : respond que si la porte estoit ouverte, elle s’en iroit si Dieu lui commandoit. Et croit fermement que si elle voyoit la porte ouverte et que les Anglois et autres ne pussent résister, elle estimeroit que Dieu lui donneroit permission de sortir et qu’il lui envoieroit du secours ; mais que sans la permission de Dieu, elle ne s’en iroit pas, sinon quelle fist une entreprise pour cognoistre s’il plairoit à Dieu qu’elle se sauvast, alléguant un proverbe François : Ayde-toi, Dieu t’aydera.
Et dit cela, afin que s’il arrivoit qu’elle s’en allast, on ne die pas qu’elle s’en soit allée sans la permission de Dieu.
[De l’audition de la messe.]
On lui demande, puisqu’elle a désiré d’ouyr la messe, s’il lui sembloit plus honneste de porter un habillement de femme, que de ne la pas ouyr, retenant l’habillement d’homme. Respond qu’on lui donne asseurance qu’elle entendra la messe en prenant l’habit de femme, et qu’alors elle respondra à cet interrogatoire.
Et celui qui l’interrogeoit l’ayant asseurée qu’elle entendroit la messe, prenant un habillement de femme, répliqua : Que direz-vous si j’ai juré à nostre Roy de ne pas quitter cet habit que je porte ? Toutes fois, je demande que vous me fassiez faire une longue robe qui aille jusques à terre sans queue et me la donner pour aller à la messe, et en estant retournée je reprendrois l’habit que je porte.
Derechef, on lui demande si elle prendroit un habit de femme pour aller à la messe. Dépose qu’elle prendra conseil sur cela et qu’elle leur fera response. Et les requiert en l’honneur de Dieu et de la bienheureuse Vierge Marie qu’elle puisse ouyr la messe en cette bonne ville.
Ceux qui l’interrogeoient lui répliquent qu’elle prenne donc simplement et absolument l’habit de femme, sans condition ni exception quelconque. Réplique qu’on lui donne un habit tel que [celui d’] une fille d’un bourgeois, sçavoir une houppelande longue, et qu’elle le prendra pour aller ouyr la messe. Davantage, les pria instamment de lui permettre d’ouyr la messe en l’habit quelle avoit sans le changer.
On s’enquiert si de tout ce qu’elle dit et fait elle se veut sousmettre et rapporter à la détermination et ordonnance de l’Église. Respond que tous ses faits et dits sont en la main de Dieu et qu’elle s’en rapporte à lui. Et les asseure qu’elle ne voudroit rien dire ni faire contre la foy chrétienne, et que si elle avoit dit ou fait quelque chose qui y fust contraire, ou qui fust sur son corps, et que les ecclésiastiques lui pussent dire estre contre la foy chrestienne que nostre seigneur a establie, qu’elle ne le voudroit soustenir, mais le rejeteroit.
Enquise si elle se vouloit sousmettre à l’ordonnance de l’Église 322touchant ces choses : respond qu’elle ne leur dira pour le présent autre chose ; et qu’on lui envoie samedi un ecclésiastique au cas qu’ils ne s’assemblent, qu’elle leur respondra moyennant la grâce de Dieu, et qu’on fera registre de ce qu’elle aura déposé.
[Des rapports de Jeanne avec ses voix.]
Interrogée si elle fait absolument la révérence à ses voix, quand elles viennent à elle, tout ainsi qu’à un saint ou à une sainte. Dit que oui, et que quand elle ne l’a pas faite, elle leur en demande pardon ; et ne leur sçauroit faire assez d’honneur, ni tel qui leur est du, croyant fermemement que ce sont saintes Catherine et Marguerite64.
Et parce qu’on fait ordinairement des oblations de chandelles ardentes aux saints du paradis, on lui demande si elle leur en a offert, ou quelques autres choses, estant à l’Église ou ailleurs, et si elle a fait dire des messes. Respond que non, si ce n’a esté à l’offrande de la messe en la main du prestre, en l’honneur de sainte Catherine. Et croit que c’est une de celles qui lui apparoissent. Et ne leur allume pas tant de chandelles comme elle feroit volontiers à saintes Catherine et Marguerite qui sont en paradis : lesquelles toutes fois elle tient estre celles mesmes qui viennent à elle.
Demandent si, quand elle présente des chandelles devant l’image de sainte Catherine, elle les met en l’honneur de celle qui lui apparoist. Réplique qu’elle fait cela en l’honneur de Dieu, de la vierge Marie, et de sainte Catherine qui est au ciel et de celle qui lui apparoist.
Interrogée si elle présente ces chandelles en l’honneur de sainte Catherine qui se présente à elle, ou de celle qui est au ciel ; repart quelle ne met aucune différence entre celle qui lui apparoist et celle qui est au ciel.
S’enquièrent si elle fait toujours et accomplit ce que ses voix lui commandent. Respond que de tout son pouvoir elle accomplit le commandement de Dieu fait par ses voix, autant qu’elle le peut comprendre, et que ses voix ne lui commandent rien que sans le bon plaisir de Dieu.
Enquise si, faisant la guerre, elle a fait quelque chose sans le conseil de ses voix : réplique qu’elle leur a fait response là dessus, et s’ils lisent bien leur livre, qu’ils le trouveront. Dit néantmoins qu’à la requeste des gens de guerre il fut fait une vaillantise d’armes devant Paris, et devant la ville de La Charité à la requeste de son Roy, et que cela ne fut fait ni par ni contre le commandement de ses voix.
323On lui demande si elle n’avoit onques rien fait contre la volonté et commandement de ses voix. Respond que tout ce qu’elle a pu et seu faire, elle la accompli de tout son pouvoir. Quant à ce qu’elle avoit sauté de la tour de Beaurevoir, c’estoit contre leur commandement ; mais qu’elle n’avoit jamais pu s’en abstenir, et que ses voix, veu qu’elle ne pouvoit se commander en cela, l’avoient secourue et préservée qu’elle ne se tuast. Adjousta que tout ce qu’elle avoit fait en ses grandes entreprises, ses voix l’avoient tousjours assistée, et que cela est un signe que ce sont des esprits envoies de Dieu.
Enquise si elle a quelque autre signe que ces voix sont de bons esprits : respond que saint Michel lui avoit certifié cela auparavant que ses voix viennent à elle.
[Des apparitions de saint Michel en particulier.]
Interrogée comme elle avoit cognu que c’estoit saint Michel : repart que c’estoit par sa parole et par l’idiome des anges, et qu’elle croit fermement que c’estoit des anges.
Enquise comment elle a pu cognoistre que c’estoient des anges : repart qu’elle a cru cela bien tost et eut la volonté de le croire. Adjouste que saint Michel, estant venu à elle, lui dit que saintes Catherine et Marguerite viendroient à elle et qu’elle se gouvernast par leur conseil, qu’elles estoient ordonnées pour la diriger, conduire et lui donner advis en tout ce qu’elle auroit à faire, et qu’elle les crust de ce qu’elles lui diroient, que tout cela se faisoit par le commandement de Dieu.
On lui demanda si le diable se transformoit en ange de lumière, comment elle pourroit cognoistre que ce seroit un bon ou mauvais ange. Répliqua qu’elle cognoistroit bien si ce seroit saint Michel ou quelque chose feinte sur sa ressemblance. Et que la première fois qu’elle vit saint Michel, elle eut un grand doubte si c’estoit saint Michel ou non qui venoit à elle ; et que cette première fois elle eut une grande crainte, et qu’elle le vit plusieurs fois auparavant que de croire que c’estoit saint Michel.
Enquise pourquoy elle a plus tost cru que c’estoit saint Michel une fois que l’autre : respond que la première fois elle estoit jeune et eut une grande crainte, et que, par après saint Michel l’a tellement enseignée et instruite, qu’elle a cru fermement que c’estoit lui.
Interrogée quelle doctrine il lui avoit montrée : reprit que surtout lui recommandoit qu’elle fust bonne fille, et que Dieu luy aideroit : et entre autres choses lui dit qu’elle allast au secours du Roy de France ; et que la plus grande partie de ce que saint Michel lui a dit est escrit au livre auquel on a registré ce procez65 : 324et lui racontoit les misères et calamitez du royaume de France.
On s’enquiert de quelle grandeur et de quelle stature estoit cet ange. Dit que samedi prochain elle leur respondra sur cela, et d’une autre chose de laquelle elle a promis de respondre de ce qu’il plaira à Dieu.
Enquise si elle croit que ce soit un grand péché d’offenser sainte Catherine et sainte Marguerite qui lui apparoissent, et faire quelque chose contre leur commandement : asseure que oui, et que ce en quoy elle les a jamais plus offensées est quand elle sauta de la tour du chasteau de Beaurevoir : de quoy elle leur demanda pardon, et pareillement de tout ce [en quoy] elle les pouvoit avoir offensées.
Interrogée si saintes Catherine et Marguerite prendroient une vengeance corporelle pour cette offense-là : réplique n’en sçavoir rien et qu’elle ne [le] leur a pas demandé.
L’interrogent pour quelle occasion elle a ci-devant déposé qu’on pendoit quelques fois [les] hommes pour dire la vérité, et si elle sçait quelque chose pour quoy elle pourroit ou debvroit mourir au cas qu’elle le confessast. Respond que non.
Advertissement
Tout ce qui est de plus notable en cette séance et en la prochaine sont plusieurs interrogatoires faits à la Pucelle [sur ce point] : si elle ne veut pas soumettre à l’Église tous ses faits et dits. Et pour ce qu’elle maintenoit estre envoiée de Dieu, on lui donne à entendre qu’il y a une Église militante composée de Nostre saint père le Pape, de MM. les Cardinaux, archevesques, évesques régis du Saint-Esprit et [qui] ne peut errer, etc. ; et une Église triomphante composée seulement des bienheureux, Dieu, ses saints, etc. Or, la Pucelle ne pouvant pénétrer en des controverses si ardues et équivoques, et voyant bien que tout cela tendoit à la surprendre, n’ayant personne pour lui donner conseil ni qui l’osast entreprendre — tesmoin ce que nous avons dit de Me Isambert de la Roche — elle respond qu’il lui semble que c’est toute mesme chose de l’Église militante et triomphante, qu’elle seroit bien marrie de dire ou faire aucune chose contre la foy chrestienne que nostre Seigneur a establie et d’aller au contraire, qu’elle est bonne chrestienne, etc. Car c’est sur quoy elle debvoit estre principalement interrogée, 325à sçavoir de sa créance, des articles de la foy, commandemens de Dieu, sacrement de pénitence et communion de la sainte Eucharistie, selon sa portée et capacité, examinant ses révélations par la bonne ou mauvaise vie qu’elle tenoit, sans user d’aucunes corrélations ni interrogatoires captieux : joinct, comme nous avons dit au premier livre, que les révélations consistent en une question de fait cognu à Dieu seul et à celui à qui il lui plaist de la manifester, ainsi mesme que l’histoire de l’asnesse de Balaam nous le certifie.
Et ne faut passer sous silence une insigne meschanceté et trahison de l’Évesque de Beauvais qui se dit juge de la Pucelle et ailleurs lui fait entendre qu’il est prest de lui donner charitablement conseil. C’est que toutes et quantes fois qu’il lui a parlé de se soumettre à l’Église militante, il envoioit tousjours clandestinement en la prison Me Nicolas Loiseleur, un de ses conseillers et assesseurs, qui faisoit semblant d’estre prisonnier et du parti françois et se disoit prestre, comme il l’estoit de vray, et donnoit à entendre à cette pauvre innocente qu’elle se gardast bien de se soumettre à l’Église, que si elle s’y sousmettoit, elle seroit condamnée à mort. Mesme il entendoit la Pucelle de confession. Et quand elle fut menée au supplice, se présenta pour lui demander pardon de ce qu’il l’avoit trahie, ainsi que plusieurs tesmoins ont déposé. De vérité, qui voudra et pourra prendre la peine de lire ce procez embarrassé, cognoistra facilement que l’Évesque de Beauvais a proposé malicieusement cet interrogatoire pour restreindre le titre d’Église militante aux seuls prélats et clergé du parti anglois : ce qui se vérifie par les actes. Car la Pucelle, dès la première citation qui lui fut faite, ayant demandé qu’on appelast aussi bien des ecclésiastiques du parti de son Roy comme du parti anglois, on ne lui fit aucune raison sur cette juste demande. Et maistre Jean Lohier, auditeur de Rote, ayant parlé pour la Pucelle et pour le Roy de France, fut contraint de vuider le païs. Davantage : la Pucelle ayant plusieurs fois requis qu’on la menast au Pape, l’Évesque respondit que c’estoit chose impossible : ce qui fait notablement veoir que, sous les termes d’Église militante, il vouloit comprendre les seuls prélats du parti anglois, car 326autrement la Pucelle lui échappoit et [il] ne la pouvoit condamner. De vérité, le procez qu’il a fait à cette fille, tel mesme qu’il nous l’a laissé, est sa propre condamnation devant Dieu et les hommes. Par toute disposition de droit divin et humain, les ennemis capitaux sont récusez pour juges. Une pauvre bergère, destituée de conseil, ignorant les termes dont on use en justice pour se deffendre et appeler au saint Siège Apostolique de l’inique sentence de ses ennemis, est livrée entre les mains du bourreau par l’Évesque de Beauvais pour ne s’estre voulu soumettre à l’Église d’Angleterre, laquelle on a proposée à cette innocente sous le terme captieux et équivoque d’Église militante66.
Séance XIV
[Huitième interrogatoire dans la prison]
Le samedi, dix-septiesme mars 1430, la Pucelle est requise de faire serment qu’elle dira la vérité : ce qu’elle promit. Et Me Jean de la Fontaine continue tousjours à l’interroger : outre les autres qui se jetoient quelquefois à la traverse et deux ou trois à la fois lui faisoient des questions, ainsi que nous avons observé ailleurs.
Donc on s’enquit premièrement en quelle forme, grandeur, espèce et habit saint Michel vient à elle. Confesse que c’est en la forme d’un vray prud’homme, et pour le regard de l’habit et des autres choses, n’en parlera point. Quant aux anges, dit les avoir veu de ses yeux et qu’elle ne dira rien davantage de cela. Adjouste croire aussi fermement les dits et faits de saint Michel qui lui apparoist, comme elle croit que Notre-Seigneur Jésus-Christ a souffert mort et passion pour nous ; et que ce qui l’induit à croire 327cela, est le bon conseil, la bonne consolation et bonne instruction qu’il lui donne.
[De la soumission à la détermination de l’Église.]
Enquise si elle se veut rapporter à la détermination de l’Église de tous ses faits, soit bons ou mauvais : respond quant à l’Église, qu’elle l’ayme grandement et la voudroit soutenir de tout son pouvoir pour la foy chrestienne. Et n’est pas telle qu’on la doibve empescher d’aller à l’Église et d’ouyr la messe. Mais quant aux bonnes œuvres qu’elle a faites et pour ce qui est de sa venue, il faut qu’elle s’en rapporte au Roy du ciel qui l’a envoiée à Charles fils de Charles Roy de France. Et vous verrez bientost les François gagner un grand affaire lequel Dieu leur envoiera, et que tout le royaume de France branlera. Et qu’elle [le] leur dit, afin qu’ils en ayent souvenance, quand cela arrivera. Requise de dire le temps auquel cela adviendra, réplique qu’elle s’en rapporte à Dieu.
Lui demandent derechef si elle s’en remet à la détermination de l’Église touchant ses faits et dits. Réplique qu’elle s’en rapporte à Dieu qui l’a envoiée et à la bienheureuse Vierge Marie, et à tous les saints et saintes du paradis. Qu’il lui semble que c’est toute une mesme chose de Dieu et de l’Église, et qu’on ne doibt faire difficulté de cela ; et leur demande pour quoy ils en font difficulté.
Alors on lui remonstra qu’il y avoit une Église triomphante où est Dieu, les anges et les âmes des bienheureux, et une Église militante en laquelle est le Pape, vicaire de Dieu en terre, les cardinaux, prélats de l’Église, et le clergé, et tous les bons chrestiens et catholiques ; que cette Église bien congregée [réunie] et assemblée ne peut errer, parce qu’elle est régie du Saint-Esprit.
Interrogée si elle se veut rapporter à l’Église militante qui est en terre, ainsi qu’on lui a déclaré : repart estre envoiée au Roy de France de la part de Dieu, de la bienheureuse Vierge, et de tous les saints et saintes du paradis, et de l’Église victorieuse du ciel et par leur commandement, et qu’elle se soumettra à cette Église. Et dit que pour se sousmettre à l’Église militante, elle ne leur respondra autre chose pour le présent.
[De la reprise de l’habit de femme.]
Enquise ce qu’elle veut dire de cet habit de femme qu’on lui offre, afin qu’elle puisse aller à la messe ; repart qu’elle ne le prendra point encore jusques à ce qu’il plaira à Dieu. Que s’il est ainsi qu’il faille qu’elle soit menée jusques au jugement, elle se rapportera à messieurs les gens d’Église [pour] qu’ils lui fassent cette grace d’avoir une chemise de femme et un couvrechef en sa teste et qu’elle ayme mieux mourir que de révoquer ce que Dieu lui a 328fait faire ; et croit fermement que Dieu ne permettra pas qu’elle soit mise si bas, qu’elle n’aye bien tost secours par quelque miracle.
On lui demande, veu qu’elle asseure porter l’habit viril par commandement de Dieu, pourquoy elle demande une chemise de femme à l’article de la mort. Respond qu’il lui suffit que cette chemise soit bien longue.
Interrogée si sa marraine qui a veu mesdames les fées est tenue pour une bonne et prude femme : maintient que oui et n’est réputée devineresse ni sorcière.
Et attendu qu’elle avoit déposé que, si on lui permettoit de s’en aller, elle prendroit un habillement de femme, on lui demanda si c’estoit la volonté de Dieu quelle changeast d’habit. Confesse que si on lui avait donné permission de s’en aller en habillement de femme, elle reprendroit incontinent après un habit d’homme et feroit ce qui lui est commandé de Dieu, ainsi qu’elle a respondu autres fois, et que pour chose du monde ne voudroit faire serment de ne plus porter les armes et un habillement d’homme, désirant faire le commandement de Dieu.
On s’enquiert d’elle de quel âge estaient sainte Catherine et sainte Marguerite, et quels habillements elles avoient. Respond qu’ils avoient d’elle sa response sur cela et ne leur en donneroit point d’autre, qu’elle leur avoit dit ce qu’elle en sçavoit de plus certain.
Enquise si, auparavant ce jour, elle a cru que mesdames les fées estoient de malins esprits : réplique ne sçavoir rien de cela.
[Si les saintes de Jeanne haïssaient les Anglais.]
Demandent si saintes Catherine et Marguerite haïssent les Anglois. Dit qu’elles ayment ce que Dieu ajme, et haïssent aussi ce qu’il hait.
Interrogée si Dieu hait les Anglois : respond, pour ce qui est de l’amour et de la haine quant à leur ame, n’en sçavoir rien ni ce qu’il leur fera ; mais qu’elle sçait bien qu’ils seront chassez de France et que Dieu envoiera une victoire aux François contre les Anglois.
Enquise si Dieu estoit pour les Anglois quand leurs affaires prospéroient en France : respond qu’elle ne sçait pas si Dieu haïssoit les François ; qu’elle croit bien qu’il vouloit permettre que les François fussent chastiez pour leurs péchés s’ils en avoient.
On lui demande quelle garantie et secours elle espère de Dieu, de ce qu’elle portoit un habillement d’homme. Dépose, soit de l’habit ou de tout ce qu’elle a fait, qu’elle n’en attend autre récompense que le salut de son ame.
Interrogée quelles armes elle offrit en l’église de Saint-Denis en France : asseure que ce fut son harnois blanc tout complet, avec une épée qu’elle avoit gagnée devant Paris.
329S’enquièrent pourquoy elle offrit ses armes. Maintient que ce fut par dévotion, ainsi que gens de guerre ont accoustumé après avoir été blessez ; et parce qu’elle avoit esté blessée, elle offrit ses armes à saint Denis, d’autant qu’il est réclamé en France67. On lui demande si c’est pour faire adorer ses armes. Dit que non.
Enquise de quoy servoient ces cinq croix engravées en l’espée qu’elle avoit trouvée à Sainte-Catherine de Fierbois : répliqua n’en sçavoir rien.
On lui demande qui l’avoit mue de faire peindre des anges avec des bras, pieds, jambes, et vestements en son estandart. Dit avoir desjà respondu à cela.
Interrogée si ce sont les anges qui viennent à elle qu’elle a fait peindre : repart qu’elle les a fait peindre comme on les peint aux églises. On lui demande si elle les a veus jamais de la manière dont ils ont esté dépeints. Respond qu’elle ne leur dira autre chose.
Enquise pourquoy elle n’a pareillement fait peindre la clarté qui vient à elle avec l’ange ou avec ses voix : confesse n’avoir eu commandement de le faire.
Advertissement
Le lecteur prendra garde à plusieurs cavillations proposées en cette séance à la Pucelle, afin de la surprendre. Et entre autres, ils lui demandent [ce] qu’elle veut dire de cet habillement de femme qu’on lui offre afin qu’elle puisse aller à la messe, etc. Car sur cette offre captieuse ils ont fait une induction couchée aux douze articles envoiez à l’Université de Paris : que cette fille avoit préféré l’habillement d’homme qu’elle portoit, pour aller à la messe et pouvoir communier mesme le jour de Pasques, etc. A raison de quoy, l’Université de Paris qui n’a eu cognoissance des causes et circonstances alléguées, pourquoy la Pucelle retenoit cet habillement d’homme, l’a déclarée absolument impie, hérétique et mal sentant de la foy, etc., comme ayant préféré le port d’un habit viril pour ouyr la messe et communier aux jours ordonnez par l’Église : [ce] qui est une pure et noire calomnie. Car c’est toute autre chose ne vouloir absolument ouyr la 330messe ni recevoir la sainte communion, et refuser de l’entendre et de communier sous certaines conditions périlleuses, et mesme de contrevenir aux commandements de Dieu.
On tient pour règle de théologie, quand deux préceptes divins semblent se heurter et contrarier l’un l’autre, que le moindre doibt céder au plus grand, et le conditionnel et provisionnel périlleux à l’absolu non périlleux. La Pucelle dit avoir exprès et absolu commandement du ciel de porter un habillement d’homme, pour satisfaire à sa mission et converser parmi les gens de guerre, afin de garder sa virginité et n’induire personne à tentation, etc. Or, estant en prison au chasteau de Rouen, gardée par les Anglois ses ennemis mortels, qui s’estoient efforcez maintes fois d’attenter à son honneur, et pour cette occasion estoit contrainte d’estre jour et nuit esguilletée, ainsi que nous avons observé ailleurs, l’Évesque de Beauvais lui demande si elle veut prendre un habillement de femme, et qu’on lui permettra d’ouyr la messe et de communier le jour de Pasques. Laquelle proposition est équipollente à un précepte conditionnel et provisionnel, périlleux pour cette fille. C’est pourquoy, régie qu’elle estoit de l’esprit de Dieu, considérant qu’elle n’avait encore aucun commandement de quitter cet habit, et, le quittant, quelle s’exposoit au péril d’estre violée, demeurant tousjours parmi ses ennemis mortels, pour ces causes elle demeure perplexe sur la proposition de l’Évesque de Beauvais ; et il n’y a personne craignant Dieu, les susdites circonstances posées, qui n’eust fait la mesme response que cette fille a faite : joinct que cette permission d’ouyr la messe et de communier n’est que conditionnelle, provisionnelle et périlleuse pour cette fille.
Voici encore une autre insigne meschanceté. La Pucelle ayant déposé qu’une sienne marraine lui avoit dit autrefois avoir veu auprès du Beau May les fées (séance troisiesme), ils lui demandent si, auparavant ce jour, elle a cru que les fées fussent des esprits malins ; et ayant respondu ne sçavoir si 331elles l’étaient, le Promoteur (article cinquiesme) conclud qu’elle les a tenues pour anges de lumière. Mais partout il est ordinaire à cet homme de substituer l’affirmative pour la négative, et au contraire la négative pour l’affirmative.
Une autre malicieuse chicanerie : on lui demande si sainte Catherine et Marguerite, voire Dieu mesme, haïssent les Anglois, etc. Elle respond que les saints ayment et haïssent ceux que Dieu ayme et hait ; et quant à ce qui est de l’amour ou de la haine de l’ame, n’en sçavoir rien, ni de ce que Dieu fera aux Anglois : bien estre certaine qu’ils seront chassez de France, etc. Sur laquelle response très véritable, le Promoteur (article trente-sixiesme de sa production), conclud impudemment et faussement que cette fille a dit que Dieu et ses saintes haïssoient certaines nations fort saintes et religieuses, honorant les saints du paradis conformément à l’ordonnance et tradition de l’Église catholique. Car cet homme partial allègue toujours pour certain et avéré tout ce que la Pucelle a expliqué en très bon sens et catholique, ou qu’elle a nié absolument : comme ainsi il asseure qu’elle a laissé ses armes à Saint-Denis pour les faire adorer au peuple.
Séance XV
[Neuvième interrogatoire dans la prison.]
[De l’étendard.]
Le mesme jour de samedi dix-septiesme mars après-midi, la Pucelle est interrogée, sçavoir si ces deux anges en son enseigne représentoient saint Michel et saint Gabriel. Dépose n’avoir esté là despeints que pour l’honneur de Dieu qui tenoit un monde en son enseigne.
On lui demande si ces deux anges estoient deux anges gardant le monde, et pourquoy il n’y en avoit plusieurs, veu que Dieu lui avoit commandé de prendre et porter cet estandart. Recognoist avoir eu de cela exprès commandement de la part de Dieu, saintes Catherine et Marguerite, lesquelles lui dirent qu’elle prist un estandart de l’ordonnance du Roy du ciel ; et qu’ayant eu ce commandement, elle avoit fait peindre la figure de Dieu et des anges en son enseigne, et que le tout avoit esté fait par ordonnance du ciel.
332Enquise si elle avoit demandé à ses deux saintes qu’en vertu de cet estandart elle gagnast toutes les guerres auxquelles elle se mettroit, et qu’elle emportast toujours la victoire ; répliqua qu’elles lui avoient enjoinct de porter hardiment un estandart et que Dieu luy ayderoit.
On lui demanda si elle aydoit plus son estandart que son estandart ne lui aydoit. Respond que toute sa victoire et celle de son estandart provenaient de Dieu.
Enquise si l’espérance d’obtenir la victoire estoit fondée en l’estendart ou en elle-mesme : repart que tout cela dépendoit de Dieu et non d’autre.
On lui demande, si quelque autre portant cet estandart, il auroit aussi bonne fortune qu’elle mesme avoit. Asseure n’en sçavoir rien et s’en rapporte à Dieu.
Interrogée, si quelqu’un de son parti lui eust donné à porter son estandart, à sçavoir si elle eust eu autant d’espérance en icelui qu’au sien propre qui lui avoit esté donné de la part de Dieu, et principalement en celui de son Roy : répliqua qu’elle portoit plus volontiers celui qu’elle avoit eu ordonnance de porter de la part de Dieu ; néantmoins que de tout cela, elle s’en remettoit à Dieu.
On s’enquiert à quoy estoit bon ce signe ou marque qu’elle mettoit en ses lettres avec ces noms Jesus Maria. Respond que les ecclésiastiques escrivant des lettres en usoient ainsi, et qu’aucuns lui avoient remonstré que c’estoit bien séant avec ces deux noms Jesus Maria.
Enquise si elle avoit eu révélation, au cas qu’elle perdist sa virginité, qu’elle perdroit aussi sa bonne fortune et que ses voix ne viendroient plus à elle : respond que cela ne lui a pas esté révélé.
On lui demande si elle croit que estant mariée, ses voix continueroient tousjours de la visiter. Repart n’en sçavoir rien et qu’elle s’en rapporte à Dieu.
Interrogée s’il elle estimoit et croyoit fermement que son Roy eust bien fait en tuant Monseigneur le duc de Bourgogne : dit que ç’a esté un grand malheur pour le royaume de France ; mais qu’à raison de ce qui s’estoit passé entre ces deux princes, Dieu l’avoit envoié au secours du Roy de France.
Et d’autant qu’elle avoit confessé qu’elle respondroit à l’Évesque de Beauvais et à ceux qu’il avoit commis, tout ainsi qu’elle feroit à nostre saint père le Pape mesme, et toutes fois il y avoit plusieurs articles et points auxquels elle ne vouloit respondre ; on lui demanda si elle respondroit plus amplement devant le Pape. Maintient avoir respondu tout le plus véritablement qu’elle a pu, et si elle sçavoit quelque chose de laquelle elle se souvint qu’elle n’eust déclarée, la diroit très volontiers.
Interrogée s’il lui semble qu’elle soit tenue de dire plus pleinement 333 la vérité à nostre saint père le Pape, vicaire de Dieu, de tout ce qu’on lui demanderoit concernant la foy et le fait de sa conscience, qu’elle ne respond à lui Évesque : lors elle demanda qu’elle fust menée devant nostre saint père le Pape et qu’elle respondroit devant lui tout ce qu’elle doit respondre.
Enquise de quelle matière estoit un de ses anneaux auxquels estoient engravez ces noms Jesus Maria : repartit qu’elle ne sçait proprement ; que s’il estoit d’or, ce n’estoit pur or et ne sçait s’il estoit d’or ou d’ambre : et estime qu’il y avoit trois croix et nul autre signe, comme elle pense, excepté ces deux noms Jesus Maria.
On lui demande pourquoi allant à quelque faction de guerre, elle jetoit volontiers les yeux sur cet anneau. Respond que c’est par quelque complaisance et pour l’honneur de son père et de sa mère, et qu’ayant cet anneau en son doigt elle en avoit touché sainte Catherine lorsqu’elle lui apparut visiblement. Interrogée en quelle part elle avoit touché sainte Catherine, répliqua qu’ils n’auront autre chose d’elle.
[Des témoignages affectueux reçus de ses saintes par la Pucelle.]
On lui demande si jamais elle avoit baisé ou embrassé ces deux saintes, et si elles avoient bonne odeur. Repart qu’il est bon de sçavoir qu’elles avoient bonne odeur.
Interrogée si, en les embrassant, elle y ressentoit de la chaleur ou quelque autre chose : dépose qu’elle ne les pouvoit embrasser sans les sentir et toucher. Enquise par quelle partie elle les embrassoit, si c’estoit par en haut ou par en bas : réplique qu’il est meilleur et plus séant de les embrasser par en bas que par en haut.
On lui demande si elle leur a donné quelques bouquets ou chapeaux [de fleurs]. Respond qu’en leur honneur elle a fait et donné plusieurs fois des bouquets à leurs images ou représentations qui sont aux églises ; et quanta celles qui lui apparoissent, ne se souvient leur en avoir donné.
Enquise lorsqu’elle mettoit des bouquets en l’arbre appelé le Beau May, dont a esté parlé ci-devant, si c’estoit en l’honneur de celles qui lui apparoissent : dit que non.
Interrogée, quand ces saintes viennent à elles, si elle leur fait la révérence fléchissant les genoux et s’inclinant : asseure que oui, et le plus qu’elle peut leur fait la révérence, sçachant bien qu’elles sont au royaume des cieux.
On lui demande si elle sçait quelque chose de ceux qui vont en l’erre avec les fées. Repart n’y avoir jamais esté et ne sçavoir rien de cela : bien avoir ouy dire qu’elles y alloient le jeudi, qu’elle ne croit point cela, et que ce n’est que sorcellerie.
Enquise si quelqu’un avoit fait venteler [flotter] son estandart à 334l’entour de la teste de son Roy, quand il fut consacré à Rheims : respond que non, au moins quelle sçache.
Interrogée pourquoy son estandart avait plus tost esté porté à l’église de Rheims que les enseignes des autres capitaines : maintient que son estendart ayant porté la peine, c’estoit bien raison qu’il participast à l’honneur68.
Avertissement
Cette séance regorge de malignes cavillations, car tout y est détorqué à sorcellerie, comme l’estandart de cette fille, le signe qu’elle mettoit en teste de ses missives avec ces deux mots Jesus Maria, ses anneaux de cuivre doré auxquels estoient engravez les noms de Jésus et de la Vierge ; pareillement sa virginité : ils lui demandent si sa bonne fortune y est attachée. Et mesme pour la surprendre et l’induire à parler contre le sacrement de mariage, s’enquièrent si elle croit que ses voix ne la visiteroient plus estant mariée. Repart n’en rien sçavoir. S’enquièrent encore si elle croit fermement que son Roy aye bien fait, faisant tuer le duc de Bourgogne. Recognoit que ç’a esté un grand malheur pour la France, mais que Dieu l’avoit envoiée au secours du Roy : toutes admirables responses. Certes, le Dauphin n’ayant que dix-huit ans lorsque le duc de Bourgogne fut tué, estoit excusable, et non pas ceux qui lui conseillèrent de se résoudre à consentir à ce meurtre. Sur lequel nous ferons une considération, puisque l’histoire est [la] maistresse de la vie.
Véritablement, outre la religion et la foy publique et les serments violez que Dieu ne laisse jamais impunis, il faut que le Président de Provence, Tanneguy du Chastel et autres conseillers et exécuteurs de cette entreprise fussent du tout aveugles, despourveus de conseil et prudence humaine. Les loups poursuivans une proie n’entrent jamais en un lieu, qu’ils ne veoient une autre issue que celle par laquelle ils entrent. Ces 335gens debvoient par ratiocination considérer l’événement de leur furieuse conspiration sur Testat des affaires publiques qui régnoit lors. Premièrement, que Charles VI estoit griefvement malade, auquel Isabeau de Bavière faisoit faire tout ce que bon lui sembloit, mesme contre le Dauphin son propre fils. Secondement, que l’Anglois recherchoit Madame Catherine de France pour épouse ettenoit en France toute la Guyenne et la Normandie : davantage, estoit en très bonne intelligence avec le duc de Bourgogne, lequel possédoit plusieurs grands Estats tant en France qu’en Flandre, outre qu’il avoit gagné l’affection des Parisiens et de l’Université de Paris, voire de toute la populace de France. Troisiesmement, que son fils Philippe estoit marié, âgé de vingt-trois ans, capable de porter les armes, de conduire les armées et de succéder à tous les Estats et intérests de son père pour se venger du Dauphin, comme il fit. En quatriesme lieu, que le Dauphin n’avoit rien que le nom de Dauphin avec un bien petit apanage ; et d’ailleurs estoit de fort petite complexion et bien peu agissant. Par ainsi, on cognoist que la Pucelle a beaucoup plus prudemment considéré et pris cette affaire que les gens du Dauphin, disant que la mort du duc de Bourgogne avoit esté un grand malheur pour la France et que Dieu l’avoit envoiée au secours du Roy, car autrement ce prince eust succombé aux forces de ses ennemis ; afin que chacun recognoisse les merveilles de Dieu à l’endroit de ce pauvre Estat.
La Pucelle, séance cinquieshie, avoit dit qu’elle respondroit comme si elle eust esté devant le Pape. L’Évesque de Beauvais demande si elle peut estre obligée dire plus amplement la vérité à nostre saint père le Pape qu’à lui Évesque, etc. Elle repart et demande d’estre menée devant le saint-Père, et qu’elle dira tout ce qu’elle a à respondre. Laquelle déposition debvoit estre tenue pour un juste appel et récusation de l’Évesque de Beauvais ; veu que cette fille n’entendoit les termes et formes dont on use en justice, et n’estoit assistée d’aucun conseil, ainsi que nous avons desjà remarqué.
Ils lui demandent si, embrassant les saintes qui la 336visitoient, elle se ressentoit de la chaleur ou quelque autre chose. Réplique ne les pouvoir embrasser sans les toucher et sentir. L’interrogent si c’est par en haut ou par en bas qu’elle les embrasse. Confesse qu’il est meilleur et plus séant par en bas que par en haut ; car quelqu’un faisant la révérence, se doibt abaisser en signe d’humilité et de submission.
Elle nie avoir jamais esté quant et [avec] ceux ou celles qui vont danser avec les fées, et ne sçavoir ce que c’est. Toutes fois, le Promoteur prend sa négative pour affirmative, selon son ordinaire et asseure qu’elle y alloit ordinairement.
Faut observer qu’en ces quinze séances sont contenus tous les chefs d’accusation sur lesquels on a pu donner sentence d’absolution ou de condamnation contre cette fille. Car tout ce qui suit après n’est qu’impostures, conviées et calomnies que ses ennemis ont publiées sans aucunes preuves ni apparence de vérité. Et faudra diligemment conférer le tout avec lesdites séances, parce que de là résulte la justification de la Pucelle.
Fin du procès d’office
Notes
- [1]
Le lecteur voudra bien se rappeler, à propos de ce livre second, les explications que nous avons présentées page 34 sur les modifications légères apportées à la ponctuation, à la coupure des alinéas, et à l’orthographe d’Edmond Richer. Il en sera de même pour le livre II et pour le livre III. Nous aurons lieu parfois d’ajouter des sous-titres. Dans ce cas, ils seront mis entre parenthèses.
- [2]
On ne connaît pas de document sérieux établissant que Charles VII ait offert au roi d’Angleterre une somme quelconque, ou tenté quoi que ce soit pour délivrer la Pucelle.
- [3]
Tout ce passage de Commines, que, pour simplifier nous avons mis entre guillemets, est souligné dans le manuscrit d’Edmond Richer, et non guillemeté.
- [4]
Thomas de Courcelles n’était pas un des juges de la Pucelle, mais l’un des six docteurs envoyés par l’Université de Paris, dont Pierre Cauchon fit ses conseillers intimes.
- [5]
Cette lettre se trouve dans Quicherat, Procès, t. I, p. 8-10. Entre le texte de Richer et celui de Quicherat, il n’y a qu’une légère différence d’orthographe. Celle-ci est un peu plus rajeunie chez Richer que chez Quicherat. La lettre est sans date.
- [6]
Voir Quicherat, Procès, t. I, p. 10-11. Sur les deux textes comparés, mêmes observations que ci-dessus. Quant à la rançon que les Anglais redoutaient, Charles VII ne songea pas à l’offrir.
- [7]
Jules Quicherat, p. 11, op. cit., ajoute, d’après un manuscrit publié par Buchon :
… à Paris le quatorzième jour de juillet quatorze-cent-trente.
Date qui ne figurait pas sur le manuscrit suivi par Edmond Richer. - [8]
Son nom était Billory ou Bellorini ou Bellorme. D’après le père dominicain Henri Denifle, ce serait Billory. (Cf., Chartularium Universitatis Parisiensis, Paris, t. IV, p. 510, num. 2372.)
- [9]
Voir Quicherat, Procès, t. I, p. 12-13. Mêmes observations qu’au sujet des lettres précédentes.
- [10]
Dans le texte de Quicherat. p. 12, on lit
le XXVIe jour de may
au lieu devingt-septième
; et au nom de Le Fourbeur est joint celui deHébert
. - [11]
Cette sommation a été faite au duc de Bourgogne de la part de l’Évesque de Beauvais l’an 1430, le quatorziesme juillet, et fut consignée entre les mains du duc de Bourgogne qui la donna à Messire Nicolas Raullin, son chancelier, et lui commanda de la délivrer au comte de Luxembourg, seigneur du chasteau de Beaurevoir, comme elle lui fut mise entre les mains. Cet acte fui dénoncé et exécuté par Nicolas de Mucillac (Colart de Mailly), bailly de Vermandois, et Jean de Pressy, en présence de plusieurs gens de guerre et aultres seigneurs, et de Troquillot, notaire apostolique. (Note de l’auteur.)
- [12]
Ou plutôt allait se tenir, car il ne s’ouvrit qu’en juillet 1431, la Pucelle ayant été déjà brûlée.
- [13]
Quicherat écrit d’Estivet avec apostrophe. — Voir Procès, t. I. p. 7 ; t. II, p. 18 ; t. III, p. 162 ; t. V, p. 515.
- [14]
En tant qu’elle donne les noms des principaux assesseurs du procès de la Pucelle, cette liste est assez exacte ; mais en certains points elle est sujette à rectification. Ainsi Edmond Richer compte parmi les assesseurs qui assistèrent à la sentence du Vieux-Marché maître Jean Beaupère. Or ce docteur ne s’y trouva pas, étant déjà parti de Rouen pour se rendre au concile de Bâle. (Voir Procès, t. II, p. 21.) Au reste la question des personnages qui à divers titres assistèrent soit aux interrogatoires du procès d’office, soit aux diverses séances des deux causes de chute et de rechute, semble peu importante à Richer. Aussi ne songe-t-il que rarement à donner, avant ces séances, les noms des assesseurs qui y prirent part. On trouvera sur ce point les indications désirables dans l’édition du procès qu’a publiée la Société de l’Histoire de France.
- [15]
Ce n’est pas ce jour-là que, J. Massieu fut blâmé d’avoir permis à la Pucelle de s’arrêter devant la chapelle du château, ni que Jeanne s’y arrêta, mais plus tard, au cours du procès. Ce n’est pas non plus l’évêque de Beauvais qui fit à Massieu ce reproche, mais le promoteur D’Estivet. Voir la déposition de J. Massieu, Procès, t. II, p. 16.
- [16]
Inexactitude : il ne le fut que plus tard.
- [17]
Les interrogatoires du procès d’office sont au nombre de quinze. Les six premiers furent publics ; les neuf autres eurent lieu dans la prison de l’accusée et le public n’y fut pas admis.
- [18]
Cet interrogatoire et les suivants, jusqu’aux interrogatoires de la prison,
furent faits par maître Jean Beaupère, professeur de théologie, conformément à ce qu’avait ordonné et réglé l’Évesque de Beauvais.
(Quicherat, Procès, t. I, p. 50). - [19]
Quicherat, Procès, t. I, p. 52,
jejunaverat
, c’est-à-dire le contraire. Voir l’Advertissement suivant. - [20]
À noter, dans ce paragraphe, quelques légères différences entre le texte d’Edmond Richer et celui de Jules Quicherat. Dans Quicherat, après
nihil ad hoc respondit
, il y a untransivit ad alia
et unPræterea
que Richer passe sous silence. Dans la dernière phrase de Quicherat, on lit ces deux affirmations indépendantes :Elle ajoute que cette voix l’a bien gardée et qu’elle a bien compris la voix elle-même.
(Procès, t. I. p. 52). - [21]
Variante :
… avec celle de laquelle est faite mention ci-dessus.
(Procès, t. I. p. 54). - [22]
… et révélation…
(Procès, t. I, p. 56). - [23]
… où elle était allée de saint Denys…
(Procès, t. I, p. 57). - [24]
Remarque à propos des Advertissements :
Dans ses Advertissements sur les interrogatoires des quinze séances du procès d’office, Edmond Richer se propose trois choses : 1° Dénoncer les abus de pouvoir que décèlent les questions posées à la Pucelle ; 2° Expliquer les réponses de l’accusée, et au besoin les justifier ; 3° Réfuter les accusations que le Promoteur, dans les divers articles du Réquisitoire qui suivit les interrogatoires et ouvrit le procès ordinaire, fonde sur les réponses de la Pucelle ou imagine à l’occasion de ces réponses.
C’est à ces articles de Réquisitoire et aux accusations qu’ils formulent, que l’auteur fait allusion toutes les fois que dans ses Advertissements il parle du Promoteur et de ses allégations.
- [25]
L’archevêque de Reims, président de la commission de Poitiers.
- [26]
Entendre, c’est-à-dire comprendre :
non omnia intellexit.
(Procès, t. I, p. 62). - [27]
Intellexit
, dans Quicherat, Procès, t. I, p. 64. - [28]
Même observation que ci-dessus.
- [29]
Fau du mot Fagiis, nom latin du hêtre.
- [30]
Dans Quicherat, Procès, t. I, p. 67 :
Aliquando secum deferebant, aliquando dimittebant.
Faut-il traduire :elles les y portaient
ouelles les emportaient
? - [31]
Sans moyen, c’est-à-dire sans intermédiaire d’aucune sorte.
- [32]
Réséqués, du mot latin resecari, retranchés soit de l’Église, soit de la grâce de Dieu. L’expression de l’apôtre est
abscindantur
(loc. cit., v. 12). - [33]
Entendu, c’est-à-dire compris.
Non intelligebam
au lieu denon audiebam
. - [34]
Quicherat, Procès, t. I, p. 78 :
ensem, prout credit, et alia…
Le texte de Richer ne fait pas de restriction. - [35]
Quicherat, Procès, t. I, p. 78 :
quarante fois plus
. - [36]
Du bon portement, c’est-à-dire de la manière dont elle se portait, du bon état de sa santé.
- [37]
quant et, c’est-à-dire en même temps que (en même temps qu’il tuerait les Philistins).
- [38]
Dans Quicherat, Procès, t. I, p. 82 :
utrum essent duo
(s’il y en avait deux). - [39]
Alphonse, roi d’Aragon, et le comte d’Armagnac étaient favorables au successeur de Pierre de Luna. (Note d’Edmond Richer.)
- [40]
Phrase qui suit dans Quicherat et omise ici :
Et volebat tunc ascendere equum, quando dedit illi responsum.
- [41]
Quicherat :
in eodem habitu
. (Procès, t. I, p. 85.) - [42]
Instamment n’est pas dans Quicherat. (Procès, t. I, p. 87.)
- [43]
Dans Quicherat :
Nescit utrum habeat capillos.
(Procès, t. I, p. 89.) - [44]
Quicherat :
Qu’elle s’en rapportoit au procès.
(Procès, t. I, p. 94.) Phrase que donne Quicherat, ibid., et passée sous silence par Edmond Richer :Et si totum pertineret ad vos, ego dicerem vobis totum.
(Et si tout cela regardait le procès, je vous dirais tout). - [45]
… et la requirent qu’elle la portast.
(Procès, t. I. p. 95). - [46]
De la séance septième jusqu’à la quinzième, les interrogatoires de la Pucelle ne furent plus publics. Ils eurent lieu dans sa prison, en présence de l’Évesque de Beauvais, président, de deux docteurs de Paris, à titre d’assesseurs, et de deux ou trois autres témoins. À partir du 13 mars, frère Isambard de la Pierre, dominicain, fut un de ces témoins. Ce même jour 13 mars, le vice inquisiteur Jean Lemaître s’adjoignit à l’Évesque. Il y eut parfois deux séances par jour, souvent très longues et très fatigantes.
- [47]
Ce n’est plus le docteur Jean Beaupère que l’Evesque chargea d’interroger Jeanne en ces neuf séances de la prison, mais Jean de la Fontaine, l’officier du tribunal préposé à l’examen des témoins.
- [48]
Quicherat :
… si elle avait eu révélation de la faire et d’exécuter sa retraite.
(Procès, t. I, p. 116). - [49]
Quicherat :
… et il n’y avait pas autre chose.
(Procès, t. I, p, 117). - [50]
Quicherat :
milites
(chevaliers), Procès, t. I, p. 119. - [51]
Cette huque est une courte cosaque que l’on met sur les armes. (Remarque de Richer.)
- [52]
Quicherat :
… qui lui était apparu.
(Procès, t. I, p. 126.) - [53]
Quicherat :
… ou environ
. (Procès, t. I, p. 128.) - [54]
Voir, sur ce passage, Quicherat, Procès, t. I, p. 129.
- [55]
Quicherat :
tous les jours…
(Procès, t. I, p. 130.) - [56]
Quicherat :
… en habit d’homme.
(Procès, t. I, p. 133.) - [57]
Quicherat :
… en puissance.
(Procès, t. I, p. 133.) - [58]
D’après le manuscrit de d’Urfé, Jean Lemaître aurait lui-même commencé, sinon poursuivi jusqu’au bout, l’interrogatoire. (Procès, t. I, p. 139).
- [59]
Quicherat ajoute :
… au château de Chinon.
(Procès, t. I, p. 140). - [60]
Richer supprime ici quelques détails.
- [61]
On lit de plus dans Quicherat :
… et alii angeli.
(Procès, t. I, p. 144). - [62]
Dans Quicherat :
… et estoit en manière de couronne.
(Procès, t. I, p. 146). - [63]
Nous disons
du prétendu saut
, parce que ce que l’évêque de Beauvais qualifie de saut, pour faire croire à une tentative de suicide, ne fut qu’une tentative classique d’évasion au moyen de linges liés ensemble et attachés à une fenêtre du donjon. Les linges se rompirent et la captive tomba. Voir notre Histoire complète, ch. XXVII. - [64]
Dans Quicherat :
… et similiter dixit, quoad hoc, de sancto Michaele.
(Procès, t. I, p. 167). - [65]
C’est-à-dire au procès-verbal de l’examen de Poitiers.
- [66]
Observation d’Edmond Richer :
J’oubliois d’advertir le lecteur que la Pucelle interrogée comment elle avoit cognu saint Michel respondit : Par la parole et idiome des anges ; qui est sa propre déposition, afin qu’on ne pense pas que ce terme idiome des anges vienne d’ailleurs.
— Si Richer avait eu connaissance du manuscrit de d’Urfé qui reproduit une partie des réponses textuelles de Jeanne, il n’eût pas écrit cette observation, car la jeune fille parle non de l’idiome, mais du langage des anges. Au t. I des Procès, p. 170, on verra qu’elle répondit :Par le parler et le langage des anges.
- [67]
D’après le texte :
… propter hoc quod est clamor Franciæ
(d’autant que c’est le cri de France). Montjoie Saint-Denis ! (Procès, t. I, p. 179.) - [68]
Réponse propre de Jeanne, autrement laconique et chevaleresque, pour ne pas dire sublime :
Il avait été à la peine, c’était bien raison qu’il fust à l’honneur.
(Manuscrit de d’Urfé ; Procès, t. I. p. 187).