Tome I : Livre I
45Histoire de
la Pucelle d’Orléans
Livre I
De sa naissance à sa captivité
Chapitre I Coup d’œil sur le règne de Charles VI et sur les commencements de celui de Charles VII
1. Charles VI
Ceux qui ont quelque cognoissance de notre histoire de France ne peuvent ignorer en quelles misères et confusions l’Estat fut réduit sous le règne de Charles VI, surnommé Charles le bien aymé : lequel nos histoires tiennent avoir esté un très bon mais très infortuné prince. Il espousa Isabeau de Bavière qui fut fatale à la France, et en eut six enfants : trois fils, sçavoir Louys, Jean et Charles, et trois filles, Isabelle, Catherine et Michelle de France. Louys fut Dauphin et duc de Guyenne, et prit à femme la fille de Jean, duc de Bourgogne. Son frère Jean espousa la fille du duc de Bavière qui estoit comte de Hainaut. Louys décéda l’an 1415, et Jean l’année suivante 1416 : tellement que Charles qui estoit le plus jeune et naquit l’an 1402 (vieux style) depuis les intervalles1 de 46son père, fut Dauphin environ l’âge de treize ans2. Il estoit de très bon naturel, mais de petite complexion et peu aymé de sa mère ; et, après la mort de son père, succéda à la couronne.
Quant à Mesdames Isabelle et Catherine de France, elles furent mariées en Angleterre : celle-là en l’âge de sept ans au Roy Richard, de la maison d’York, qui fut tué par les menées de Henry de Lancastre, lequel après s’empara de la couronne d’Angleterre ; et Madame Isabelle fut renvoyée en France auparavant le mariage consommé avec Richard, et depuis mariée à Charles, fils du duc d’Orléans. De Madame Catherine nous en parlerons ailleurs. Michelle fut mariée à Philippe, fils unique de Jean, duc de Bourgogne, de laquelle il n’eut aucun enfant, et décéda, quelques années après que Jean de Bourgogne fut tué à Montereau-Faut-Yonne.
Le duc de Bretagne vouloit mal de mort au connétable de Clisson. Et le seigneur de Craon, Angevin, confident du duc de Bretagne, fit assassiner Olivier de Clisson, connestable de France, l’an 1392. Et s’estant réfugié en Bretagne, le roy Charles VI tout nouvellement relevé d’une grande maladie, pendant les plus grandes chaleurs de l’année, au mois de juillet, dressa un armement pour avoir raison du sieur de Craon et du duc de Bretagne qui le protégeoit. Et s’estant avancé avec son armée jusqu’au païs du Maine, fut là saisi d’une fièvre chaude dont il a esté travaillé par intervalles (par accès) tout le reste de sa vie et plus il avançoit sur l’âge ; de quoy presque ensuivit la ruine totale de la France. Car durant ces intervalles3 du Roy qui n’agissoit point, et [à cause de] la grande faiblesse de l’Estat, tout le royaume estoit en perpétuelle combustion, les grands faisant tout ce que bon leur sembloit, et vouloient tous commander. Vraye image de ce que l’Escriture représente au [livre] 6 des Juges : En ces jours qu’il n’y avait point de Roy en Israël, chacun faisoit tout ce que bon luy sembloit.
47Et lors Jean de Bourgogne, prince fort populaire, ambitieux et puissant, employa toute son industrie et ses moyens pour venir au gouvernement de l’Estat. Et cognoissant le crédit auquel estoit en ce temps l’Université de Paris, il acheta l’affection et faveur de ce corps lettré, et par ce moyen aussi celle de tout le peuple de Paris, voire de la plus grande partie du royaume de France. Certes, nos histoires font foy que pour acquérir réputation et faveur parmi le peuple, il suffisoit lors d’être porté et assisté de l’Université, pour ce qu’en toute la France il n’y avoit d’autre eschole, ou à tout le moins [aucune] qui n’eust puisé en cette source : car on tiroit de là les Évesques, Abbez, Curez, prédicateurs. Outre que plusieurs théologiens et autres suppôts de l’Université estoient stipendiez du duc de Bourgogne, qui s’en servoit tout ainsi que Jules César faisoit de Marc Antoine et de Curion, tribuns du peuple, et les maintenoit par sa puissance ; d’où arrivèrent plusieurs insolences et séditions au royaume de France.
Louys, duc d’Orléans, frère unique du Roy, estoit en faveur auprès de son frère, lequel pour l’affection qu’il lui portoit, ne recognoissoit presque autres personnes que lui et Valentine, sa femme, fille du duc de Milan, au plus fort de ses intervalles4 ; et relevé qu’il estoit de maladie, leur déféroit beaucoup. Ce que le duc de Bourgogne, qui affectoit5 le gouvernement de l’Estat, tiroit en envie de sortilège, à cause que le duc d’Orléans empeschoit ses desseins. C’est pourquoy il le fit tuer l’an 1407 : estant, en outre, irrité de je ne sais quelles jeunesses du duc d’Orléans. Et eut à gages un certain docteur en théologie, nommé Jean Petit, cordelier, natif de Normandie, ainsi que tesmoigne Belleforest, pour deffendre cet assassinat. Ce docteur d’iniquité, assisté et porté du duc de Bourgogne présent, en pleine face du Roy et de tout le conseil, osa tout premièrement dire qu’il avait entrepris la deffense de cette cause parce que le duc de Bourgogne estoit son bienfaiteur : secondement que le duc d’Orléans estoit un 48tyran, et qu’il estoit loisible à quelque particulier que ce soit, de son propre et privé motif, sans avoir ordre ni commandement d’aucun supérieur, de tuer, voire mesme assassiner un tyran par embûches et autres pratiques et moyens quelconques6. Et Jean Gerson chancelier de l’Université de Paris, ayant entrepris de faire condamner cette doctrine comme hérétique, les Bourguignons appeloient ceux qui l’avoient condamnée, la secte de Gerson, à la vie duquel ils voulurent attenter maintefois.
Or, pour la grande faiblesse de l’Estat, il fallut que le Roy et tout son conseil passassent tout cela sous silence et, davantage [de plus], tolérassent encore plusieurs autres désordres, séditions et meurtres causez par le duc de Bourgogne et ses partisans. De sorte que la France fut deschirée en deux factions, aucuns tenans à gloire d’estre surnommez Bourguignons, et chantans Noël, Noël
, quand ce duc arrivoit à Paris ; et, par grand opprobre et injure, appeloient Armagnacs tous ceux qui ne pouvoient agréer leur séditieux parti, à cause du comte d’Armagnac, connestable de France, très bon et très fidèle au Roy et à l’Estat, auquel tous ceux qui aymoient leur patrie adhéroient.
Pour cette occasion, les gens du duc de Bourgogne conduits par le sieur de l’Isle Adam, ayant de nuit surpris la ville de Paris par trahison de quelques bourgeois, le connestable d’Armagnac fut enlevé de son lit et massacré avec une infinité d’autres personnes de toutes qualitez, âge et sexe, sans pardonner aux femmes grosses et à leurs enfants, [aux] docteurs en théologie et Évesques tenans le parti du Roy. Et Charles, Dauphin, estoit en très grand danger de sa personne, sinon que Taneguy du Chastel, prévost de Paris, son bon serviteur, l’alla prendre en son lict et le porta bien hastivement en la bastille de Paris, et de là fut conduit à Melun, âgé d’environ seize ans.
Et dès lors le duc de Bourgogne et Isabeau de Bavière, reine de France, complotèrent de marier Madame Catherine 49de France au Roy d’Angleterre, qui la faisoit rechercher pour avoir moyen de toujours empiéter dans le royaume de France pendant nos divisions et la grande faiblesse de l’Estat. Car les Anglois s’estoient desjà emparez de toute la Normandie, excepté Rouen qu’ilz tenoient assiégé, et l’emportèrent par famine. Et en ce mesme temps le sieur de l’Isle Adam, grand partisan et confident du Bourguignon, livra Pontoise aux Anglois. Quant au Roy, il estoit opprimé de sa maladie, n’agissoit point du tout, et mesme manquoit des choses nécessaires à la vie humaine. Nos histoires racontent qu’une des gouvernantes qui eslevoit ses enfans, luy estant venu dire, toute épleurée, qu’elle n’avoit de quoy vestir ni donner à manger aux enfans de France, ce pauvre prince, la larme à l’œil, respondit qu’il n’en avoit pas pour lui-même.
Or, le Dauphin âgé de dix-sept ans environ, et son conseil ayans meurement considéré toutes ces choses, et voyans que la Reine avoit affection d’avancer Madame Catherine de France au détriment du Dauphin son fils, quoique héritier présomptif de la couronne, jugèrent pour remédier à ce mal n’y avoir rien de plus expédient que de rechercher le duc Jean de Bourgogne pour asseurer quelque bon accord, ou bien de s’en deffaire. Et afin de parvenir à leurs desseins fut moyennée l’entrevue de Montereau-Faut-Yonne. Et Dieu ayant résolu de chastier les François, Bourguignons et Anglois, permit que les gens du Dauphin prinrent le pire et plus infâme conseil, et, contre la religion des promesses données et serments solennels, tuèrent le duc de Bourgogne l’an 1419 : tout ainsi qu’il avoit faict massacrer le duc d’Orléans, nonobstant qu’ils eussent aussi solennellement juré amitié par ensemble. Et depuis chascun eut tout loisir d’essuyer et faire panser ses playes.
Et les Anglois à l’occasion de ce meurtre ayans voulu empiéter le royaume de France, en furent du tout chassez, et mesme y perdirent la Normandie qu’ils avoient usurpée depuis plus de trente ans, et la Guienne qu’ils tenoient, il y avoit près de deux cens ans. D’autre part, le Bourguignon qui pensoit avoir pour sa part la Picardie et partie de la Champagne dont il s’empara, fut ruiné par Louis XI. De 50sorte que le salut de la France provint d’où l’on craignoit la ruine : tant les jugements de Dieu sont admirables et inconnus aux hommes ! Lequel eut pitié de ce pauvre Estat et du Dauphin, attendu qu’il estoit en minorité et en la possession d’autruy, quand le duc de Bourgogne fut assassiné ; car ses gens le gouvernoient tout ainsi que bon leur sembloit. Qui est en somme ce que la Pucelle d’Orléans en esprit de prophétie, prédit aux Anglois et Bourguignons qui lui firent son procez7, comme nous verrons.
Cette cruelle tragédie ainsi exécutée par les gens du Dauphin, Philippe II, fils du duc Jean de Bourgogne, âgé de vingt et trois ans, qui avoit espousé Madame Michelle de France, succéda aux estats de son père et se résolut d’en venger la mort. Et à ces fins se rendit incontinent à Paris auprès de la reine Isabeau de Bavière, et conjoinctement firent faire au roi contre son propre fils tout ce que bon leur sembla ; car depuis ce long temps ce pauvre prince estoit en la puissance d’autruy et accoustumé à faire tout ce que l’on vouloit. La reine fut déclarée régente du royaume et, assistée du duc de Bourgogne, [ils] conclurent à Troyes en Champagne le mariage de Madame Catherine de France avec Henry, Roy d’Angleterre, aux conditions qu’après le décez de Charles VI et d’Isabeau de Bavière le Roy d’Angleterre seroit Roy de France, et régent du royaume durant leur vie. Et conséquemment la loy salique, [loy] fondamentale de l’Estat, fut abrogée sans aucune assemblée d’Estats, et le Dauphin exclu de la couronne. Lequel encore, pour comble d’ignominie, fut appelé à trois briefs jours à la table de marbre du palais de Paris, au nom du Roy d’Angleterre en tant que régent, pour rendre compte du meurtre commis en la personne du duc Jean de Bourgogne. De manière que dès lors Paris, toute la Brie, Champagne, Beausse et Picardie vinrent en la possession de l’Anglois et du Bourguignon, outre ce qu’ils possédoient desjà en propre au royaume de France. Et la mesme année que le duc de Bourgogne fut tué, l’Anglois emporta la ville de Rouen par famine, et s’y rendit [maître] absolu.
2. Charles VII
51Le Roy Charles VI mourut l’an 1422 : auquel le Dauphin, âgé de vingt ans ou environ succéda, tous les bons François l’ayant recognu, comme d’autre part ceux de la faction de Bourgogne receurent le Roy d’Angleterre. Et les Anglois firent lors de très grands progrès par toute la France et resserrèrent le Roy Charles VII au delà de la Loire. Et parce que son séjour ordinaire estoit à Bourges, par dérision et mocquerie ils le surnommoient Roy de Bourges. Le Roy d’Escosse luy envoya cinq mille Escossois conduits par Jean Stuard, connestable d’Escosse, et Guillaume Stuard son frère, très valeureux chevaliers qui assistèrent à la bataille de Verneuil au Perche, que nous perdismes l’an 1424, où il demeura cinq mille François sur la place, outre plusieurs grands seigneurs qui furent prisonniers, et entre autres le duc d’Alençon, prince du sang. De quoy toute la France et principalement la noblesse demeura grandement estonnée, voyant tout succéder au souhait des Anglois, lesquels pour lors honoroient et favorisoient grandement tout le clergé : à raison de quoy tous les chapitres, collèges et communautez ecclésiastiques se portoient passionnément à leur parti. Ce qui donna subject à Louis XI de consentir que la Pragmatique sanction fust abrogée par le Pape Pie II8 ; d’autant que le clergé faisoit souvent élection de prélats peu agréables à ce prince qui les appeloit bons Anglois.
Le duc d’Orléans estoit prisonnier en Angleterre depuis l’an 1415, qu’il fut pris à la bataille d’Azincourt, sur la frontière 52du Païs bas, que nous perdismes aussi par téméraire valeur. Le duc de Bethford ou de Sommerset, prince très advisé, Régent pour le Roy d’Angleterre au royaume de France, avoit promis au duc d’Orléans de ne rien entreprendre sur son duché d’Orléans, comté de Blois, et dépendances d’iceux : lesquelles villes, quoyque Françoises d’affection, demeuroient comme neutres par la prison de leur seigneur. Mais l’Anglois voyant que la ville d’Orléans empeschoit le progrès de ses conquestes au delà de la rivière de Loire, résolut de l’assiéger nonobstant la promesse donnée au duc d’Orléans, préférant l’utilité à l’honneur et à la religion de son serment, ainsi que Lysandre et plusieurs autres capitaines en ont usé. Donc, pour se préparer à ce siège, il se saisit premièrement de Jargeau qui est sur la rivière de Loire, au-dessus d’Orléans, et de Meung et de Bois-Gency (Beaugency), qui sont au-dessous, entre Blois et Orléans. Et le douziesme octobre 1428, [les Anglois] formèrent leur siège, et firent abattre et brusler tous les moulins tant à mont qu’à val la rivière de Loire servans à la ville, laquelle ils vouloient emporter par famine : et, à cet effet, l’avoient bloquée de toutes parts, et environnée de fortes bastilles, rompu tous les chemins, faict plusieurs retranchements et lignes correspondantes à leurs forts, pour empescher qu’aucun secours d’hommes ni de vivres y pussent entrer ou en sortir. Le milord de Montagu, comte de Salibery (Salisbury), vaillant capitaine, estoit général de l’armée angloise à ce siège, et y fut tué d’un coup d’artillerie par ceux d’Orléans.
Au commencement de ce siège, le Roy envoya à Orléans, pour gouverneur, le sieur de Gaucour, très sage et vaillant seigneur, grand maistre de I’hostel du Roy et gouverneur du Dauphiné, qui fut assisté de Jean de Brosse, sieur de Ste Sévère et de Boussac, mareschal de France, de Jean, Bastard d’Orléans, des sieurs de Chabanes, de Loré, de La Hire, Poton de Saintrailles, et de plusieurs autres vaillans chefs de guerre, outre des recrues de gens de pied, Italiens et François qu’on y envoya.
Les affaires du Roy alloient toujours de mal en pis, ayant à grand’peine de quoy entretenir bien petitement son train : 53et fut résolu au Conseil, au cas qu’Orléans se perdist, que le Roy se retireroit en Dauphiné pour tascher de le conserver avec le Lyonnais et autres provinces adjacentes. A raison de quoy le sieur de Gaucour fut envoyé en Dauphiné d’où il estoit gouverneur, et le Bastard d’Orléans laissés à Orléans, pour y commander. Aucuns estoient d’avis que le Roy se retirast en Espagne, vers le Roy de Castille, qui lui estoit ami et allié. Brief, le Roy estoit saisi d’une telle tristesse qu’on avoit bien de la peine à le consoler. Et, pour le divertir, ayant faict un jour un ballet, La Hire s’estant trouvé comme il répétoit ce ballet, et [le Roy] ayant demandé à ce chevalier sans peur ce qui lui en sembloit, Baptista Ignatius et le chancelier de l’Hospital racontent que La Hire dit qu’on n’avoit jamais vu ni ouy parler qu’aucun prince perdist si gayement son Estat que lui. Ce qui fut cause que le Roy se résolut et prist à cœur ses affaires un peu plus qu’auparavant, quoy que les Anglois prospérassent de jour à autre.
Car le samedi, douziesme febvrier, veille des brandons9 ainsi qu’on parloit alors — c’est le premier dimanche de caresme — les Anglois faisans venir de Paris un grand convoy de vivres, harens et autres provisions de caresme pour leur armée, les François pensans enlever ces vivres et surprendre les Anglois auparavant qu’ils se feussent barricadez de leur paux10 et charroy, selon leur coustume, le comte de Clermont, depuis duc de Bourbon, général de l’armée du Roy, ayant empesché nos gens de faire opportunément charge, donna tout loisir aux Anglois de se retrancher et fortifier, au grand mescontentement du Bastard d’Orléans, de La Hire, Poton et autres. Et Jean Stuard, connestable d’Escosse, avec son frère, s’estant témérairement jetés dans l’embarras des chariots, furent suivis de tous nos gens qui mirent pied à terre et quittèrent leurs chevaux pour les secourir. Et furent 54deffaitz, et on demeura plus de quatre cens sur la place, entre antres plusieurs seigneurs de remarque, comme le sieur d’Albret, d’Orval, Jean et Guillaume Stuard, Escossais, les sieurs de La Roche-Chouard, de Chasteaubrun, de Chabot ; et le Bastard d’Orléans y fut grièvement blessé.
C’est la défaite que nos historiens appellent la journée des Harens, laquelle incommoda tellement les affaires du Roy et la ville d’Orléans, qu’il fust tenu conseil et résolu de prier le duc de Bourgogne prendre la ville d’Orléans en sa protection, et de lui plus tost consigner entre les mains que de permettre qu’elle tombast en la puissance de l’Anglois. Et remontrat-on au Roy que cela serviroit d’acheminement pour faire quelque accord avec le duc de Bourgogne, et en tout événement mettroit de la jalousie entre lui et l’Anglois. Pour ces causes, Poton de Saintrailles, assisté de quelques autres seigneurs, fut envoyé au duc de Bourgogne, lequel eut pour agréable l’offre qu’on lui faisoit, et dit qu’il en falloit conférer avec le duc de Bethford, auquel il envoya un ambassadeur pour cet effet. Mais l’Anglois ayant respondu qu’il ne vouloit battre les buissons et qu’un autre prist les oiseaux, cela donna sujet au Bourguignon de retirer quelques gens qu’il avoit envoyez au siège d’Orléans, et au duc de Bethford de faire de nouvelles recrues pour emporter Orléans par famine, car il y avoit grande disette de vivres.
De sorte qu’après le retour de Poton, tout sembloit désespéré, et le Roy et sa noblesse estonnez ne plus ne moins que s’ils eussent esté frappez de quelque esclat de tonnerre ; et tout ainsi qu’en une armée saisie de terreur panique, chascun pensoit plus à se sauver en particulier que de pourvoir au général, au moyen de quoy tous demeuroient en proie à l’ennemi commun. Certes, les Anglois et le duc de Bourgogne n’eurent onques de plus braves et vaillans chefs de guerre, ni en si grand nombre qu’ils avoient lors11 : et toute la Picardie, qui estoit en ce temps pleine de grandes maisons, desquelles il ne reste presque aujourdhuy que le seul nom, estoit en la puissance du Bourguignon.
55Or, les affaires du Roy réduites à ce point qu’humainement on tenoit tout désespéré, la Providence divine, qui a toujours eu un soing particulier du royaume de France, et contre l’espérance des hommes l’a maintefois protégé à l’encontre de ses ennemis, et rendu plus florissant lorsqu’il sembloit estre proche de sa ruine, suscita une pauvre fille d’entour les troupeaux de brebis qu’elle gardoit, pour délivrée ce tant désolé Estat. Secours inespéré qu’on peut à bon droit comparer à celui que Dieu envoya au royaume d’Israël par Debbora, simple femme, de laquelle l’Escriture, aux Juges 4, rend ce tesmoignage qu’on peut véritablement attribuer à la Pucelle : Les vaillans personnages ont cessé entre les Israélites, jusques à ce que Debbora se présentast et se présentast pour mère en Israël.
Pourroit davantage encore estre conféré avec celui de David, petit berger, qui terrassa de sa fronde les blasphèmes du géant Goliath ; ou mesme de Judith, qui fit lever le siège de la ville de Béthulie.
Les empereurs Romains, durant leur paganisme, adoraient la fortune, ne plus ne moins que quelque divinité faisant largesse de tout le bonheur et malheur qui se veoit au monde : et pour cette cause gardoient en leur cabinet et recevoient religieusement sa statue, ensemble je ne sçay quel feu qu’ils appeloient sacré. Et se voyans proche de payer le tribut à nature, envoyoient tout cela à leur successeur, estimans lui transmettre quant et quant tout le bonheur de l’empire.
Les Rois d’Israël, par grâce et faveur spéciale de Dieu, ont eu les onctions sacrées, comme un précieux charactère de bonheur qui devoit accompagner leur règne et gouvernement. Et Saül s’estant rendu indigne de l’onction que Samuel luy avoit conférée par ordonnance du ciel, Dieu commanda à Samuel d’aller oindre David : lequel, pareillement proche de la mort, donna ordre à Sadoch, grand prestre, et au prophète Nathan, de sacrer Salomon pour lui succéder à la couronne de Juda.
Très saincte coustume qui a heureusement passé au Christianisme, et depuis Clovis a toujours esté sainctement gardée par les Roys de France. Mais les Anglois et Bourguignons s’estans emparez du royaume, de manière qu’il estoit impossible 56au Roy Charles VII d’aller à Rheims pour se faire sacrer et recueillir la grâce et le bonheur de cette saincte onction. Dieu lui envoya la Pucelle d’Orléans pour lever toutes ces difficultez, et le faire passer au milieu de toutes les armées et forces de ses ennemis et des plus fortes villes et places qu’ils occupoient, et le mener à Rheims où mesme ils avoient une puissante et forte garnison ; qui est le principal but de la mission de cette fille. Et à ce secours envoyé de Dieu par personnes de basse condition ne peut-on pas aussi justement associer le Bastard d’Orléans, duc de Longueville ; lequel pareillement Dieu suscita au mesme temps comme un autre Jephté, pour conduire si heureusement les armées et exploiter tant de faits d’armes merveilleux sous le règne de Charles VII. Aussi avoit-il pris pour devise : Non fecit taliter omni nationi12.
57Chapitre II Jeanne d’Arc, sa naissance, sa famille, sa piété
Or, cette fille nasquit à Dompremy, un gros hameau de la paroisse de Greux, située en France sur la rivière de Meuse, au ressort de la prévosté de Andelot, bailliage de Chaumont en Bassigny, élection de Langres. Néantmoins cette paroisse est enclavée dans le diocèse de Toul, en Lorraine, qui s’estend jusques en quelques endroits de France. D’où nous apprenons que cette fille estoit vrayment Françoise de nation et d’affection.
Son père avoit nom Jacques Darc et nasquit à Seffond, près de Montirandel13, en Champagne, diocèse de Troyes, et sa mère avoit nom Isabeau Romée. Le sieur du Tillet et quelques autres l’ont appelée Isabeau Vaultheur, au lieu d’Isabeau Vouthon14.
C’estoient de fort gens de bien craignans et aymans Dieu, mais qui avoient peu de moyens et vivoient d’un peu de labourage et de bestiaux qu’ils nourrissoient. Ils eurent cinq enfants, sçavoir trois fils et deux filles15. L’aisné s’appeloit 58Jacquemin, comme qui diroit le petit Jacques : il mourut de regret, et son père semblablement, après la mort funeste de la Pucelle. Les deux autres frères, sçavoir Jean et Pierrelot Darc, accompagnèrent leur sœur venant en France, et furent advancez par les bienfaits du Roy Charles VII. Jean Darc, en la revision du procez, est qualifié : Prévost de Vaucouleur
, et par un idiosme du païs de Lorraine, surnommé Jean Daliz, pour dire Jean du Liz, parce que le Roy avoit permis aux frères de la Pucelle de porter le nom et les armes du Liz, en mémoire des faits héroïques de leur sœur16.
Cette fille fut baptisée par messire Jean Minet, prestre de la paroisse de Greux, et eut pour parrains Jean Morelly (Morel), habitant de Neufchastel, Jean Longeart et Jean Barré de la paroisse de Greux. Ses marraines furent Jeanne, femme d’Estienne Thévenin, charron de son mestier, et Jeanne, veufve de feu Thiestelin le Clerc, ainsi que les mesmes parrains et marraines ont déposé en la revision du procez. Toutesfois, la Pucelle interrogée par les juges qui l’ont condamnée, respondit avoir appris de sa mère que l’une de ses marraines s’appeloit Agnez, l’autre Jeanne, et la troisième Sybille. Ses parrains lui imposèrent le nom de Jeanne, et pendant tout son bas âge on l’appeloit Jeannette Romée, parce qu’en ce païs les filles portent le nom de leurs mères. Depuis qu’elle fut en France, on la surnomma Jeanne la Pucelle ou la Pucelle d’Orléans.
Dès sa première enfance, sa mère lui apprit à faire le signe de la croix en toutes ses nécessitez, et son Pater noster, Ave Maria, Credo in Deum, et sa créance, ainsi que peuvent faire gens de village qui ne savent lire ni escrire, et ne sçauroient prononcer le latin. Dès sa tendre jeunesse, elle s’adonna fort à la dévotion et, le plus souvent qu’elle pouvoit, entendoit la messe, se plaisoit grandement à donner l’aumosne 59aux pauvres, mesme leur abandonner son propre lit, aymant mieux coucher au foyer pour les accommoder. Quand elle fut en France en meilleure condition, elle les secouroit de tout ce qui lui estoit possible. [Elle] se confessoit et communioit souvent, jeusnoit durant le caresme et tous les vendredis de l’année, sinon qu’elle fust aux armées, portant la fatigue. [Elle] avoit une particulière dévotion à la Vierge mère de Dieu, et pour cette cause, avec une sienne sœur plus jeune quelle, fréquentoit souvent l’église ou hermitage de Notre Dame de Beaumont (Bermont), proche du village de Greux. Le curé de cette paroisse disoit ordinairement que c’estoit la meilleure et la plus saincte âme qu’il eut jamais cogneue, ainsi qu’il a esté déposé en la revision du procez, et la proposoit en exemple à toutes les autres filles du village pour l’imiter17.
Ceux qui l’ont condamnée l’interrogèrent si elle se confessoit chacun an. Elle respondit que oui, et toujours à son propre curé ; ou, au cas qu’il fust empesché, qu’elle lui demandoit permission de se confesser à un autre prestre. Davantage18, qu’estant à Neufchatel en Lorraine, où elle fut environ quinze jours à cause des gens d’armes, elle s’estoit confessée deux ou trois fois aux frères mendiants de Neufchastel. Venue qu’elle fust en France, elle se confessoit et recevoit souvent la saincte Eucharistie, et allant par le païs avec les gens de guerre, ne l’avoit jamais receue armée, mais bien avec son habillement qui estoit son habit de guerre. Plusieurs gens doctes et maistres en théologie qui l’ont entendue de confession, asseurent n’avoir onques cognu une âme plus simple, humble et résignée à la volonté de Dieu ; et que n’ayant aucun sens acquis, elle estoit néantmoins douée de grandes parties, tant pour sa conduite parmi le monde que pour la piété, ainsi que l’on recognoist par les admirables responses qu’elle a faites à ceux qui l’interrogèrent sur 60de hautes et sublimes question de théologie, lui faisans son procez.
Le comte de Dunois, bastard d’Orléans et lieutenant général pour sa Majesté très chrestienne, a tesmoigné que le sieur Dolon (D’Aulon), conseiller du Roy et séneschal de Beaucaire, estoit recognu pour le plus sage gentilhomme de tout le royaume de France ; que, pour cette cause, le Roy le choisit, afin d’avoir soin de la Pucelle et l’intendance de sa maison. Or, ce seigneur, en la revision du procez, a déposé avoir esté et vécu continuellement avec cette fille plus d’un an entier, et jusques à ce qu’elle fut prise ; que c’estoit la plus simple et dévote créature qu’il ait jamais cognue, qu’elle entendoit très dévotement le divin service, a sçavoir aux jours solennels la messe, avec toutes les heures subséquentes, tierce, sexte, none et vespres : que tous les autres jours, elle oyoit une messe, si lui estoit possible, se confessoit et recevoit le corps de Notre-Seigneur bien souvent et avec grande dévotion ; qu’un jour l’ayant prié de lui faire voir son Conseil, elle respondit cela ne pas dépendre d’elle, mais de la volonté de Dieu et de la probité de ceux auxquels il lui plaît se manifester ; qu’il ne l’avoit jamais ouy jurer ni blasphémer le nom de Dieu ni de ses Saincts pour quelque cause que ce soit ; au contraire, entendant jurer quelqu’un, pour grand seigneur qu’il fust, le tançoit et reprenoit, voire mesme fust-il prince du sang, ainsi que le duc d’Alençon a déposé, ayant esté blasmé par icelle pour avoir juré en sa présence19.
Son chapelain, qui estoit un docte religieux et lecteur de l’ordre des Augustins, a tesmoigné la mesme chose que le sieur Dolon. Et Seguin, docteur dominicain, [raconte] que cette fille, entendant jurer Estienne de Vignoles, surnommé La Hire, le reprenoit et le prioit [de] ne jamais jurer que par son baston, attendu qu’il en portoit toujours un en main ; que ce brave cavalier, toutes les fois qu’il voyait la Pucelle, luy montrant son baston, luy disoit en riant : Jeanne, je renie mon baston20.
61Et afin de traiter en une seule fois de sa piété et dévotion, et du grand zèle qu’elle avoit au service divin, [nous adjouterons que] quand elle pouvoit avoir de l’argent, elle le donnoit aux gens d’église pour dire la messe ou faire quelques autres prières, ainsi qu’ils ont attesté. Et durant sa prison, n’y avoit chose qui la travaillast tant que de ce qu’on ne lui permettoit d’ouyr la messe ; car les Anglois ne lui voulurent jamais permettre. Et comme elle fut citée pour comparoir devant l’Évesque de Beauvais, et respondre aux chefs d’accusation qu’on lui imputoit faussement, la première chose qu’elle demanda fut qu’on lui permist d’entendre la messe auparavant que d’estre interrogée : ce que cet évesque lui dénia, prétextant qu’elle estoit habillée en homme21.
Davantage : voyant qu’en toutes les séances de son procez — il y en a plus de quinze, — ses juges exigeoient à chacune fois son serment, et ayant juré les deux premières fois et promis de dire vérité, craignant d’offenser Dieu en jurant par tant de fois réitérées, elle se plaignoit qu’on la grevoit par trop, et promettoit dire plus franchement la vérité de ce qu’on lui demanderoit, pourvu qu’on ne la fist pas jurer davantage. Ne voulant aussi se vanter des bonnes œuvres qu’elle faisoit, [elle] tenoit pour un grand grief qu’on lui demandast si elle jeusnoit chacun jour de caresme, et leur demanda si un tel interrogatoire pouvoit appartenir à leur procez. Et lui ayant esté respondu que oui, répliqua avoir jousné tous les jours du caresme.
C’estoit la coustume de la paroisse de Greux que les filles grandelettes gardassent chascune à leur tour le bétail aux champs, comme les brebis, vaches, etc. Et la Pucelle estant un peu avancée d’âge y alloit à son tour, et, au lieu de s’amuser à chanter comme les autres les refrains ordinaires des pastres et bergers, s’occupoit à prier Dieu, et entendant quelque part sonner les cloches, et principalement à la consécration du corps de Nostre Seigneur, se mettoit incontinent à genoux, se retirant à l’écart derrière quelque arbre ou 62buisson, afin de faire ses prières avec plus d’attention.
Au reste, sçavoit très bien filer et coudre, et, comme elle respondit à l’Évesque de Beauvais, n’en craignoit femme de Rouen22. Quand elle fut devenue plus grande, elle demouroit à la maison de son père pour faire le mesnage avec sa mère, et jamais ne se tenoit oisive et ne la voyoit-on point villoter par les rues, sinon qu’elle allast au labourage ou à la moisson, pour aider à son père et à ses frères.
Dès sa première jeunesse aymoit naturellement la France, sa patrie, de sorte qu’entendant parler des factions qui régnoient lors, les uns se disans Bourguignons et par injure appelans les autres Armagnacs, estoit esmeue à grande compassion et concevoit une certaine aversion contre les Bourguignons : vraye disposition pour recevoir les semences qu’il plut à Dieu mettre au cœur de cette fille pour la paix et réunion de la France ; tout ainsi que l’affection de Moïse à l’endroit de ses compatriotes captifs en Egypte, servit d’acheminement et disposition au choix que Dieu fit de sa personne pour délivrer le peuple d’Israël de la servitude d’Egypte, ainsi que saint Augustin remarque. Toute la paroisse de Greux où nasquit cette fille estoit entièrement dévouée au service du Roy, et n’y avoit qu’un seul Bourguignon : de sorte que les enfans de cette paroisse combattoient souvent contre ceux d’un village voisin nommé Maxey, lequel estoit totalement Bourguignon, et aucune fois de part et d’autre s’entre-blessoient, pour monstrer ce que les factions et la haine politique ne fait pas23.
63Chapitre III La Pucelle et ses voix
L’an 1422 que Charles VII vint à la couronne, la Pucelle pouvoit estre sur la treiziesme année de son âge. Ce fut lors que Dieu premièrement l’inspira, lui donnant saint Michel pour conseil extraordinaire, et saintes Catherine et Marguerite pour ordinaire. Et saint Michel lui apparut par trois diverses fois en forme d’un preud’homme, auparavant qu’elle y voulut adjouster foy. Ce qui monstre qu’elle ne croyoit pas de léger, ainsi que ses juges lui ont voulu faussement imputer. Mais attendu qu’elle avoit une spéciale et particulière dévotion à sainctes Catherine et Marguerite, sainct Michel lui enjoignit nommément de suivre le conseil et motif de ces saintes pour son gouvernement et direction. Et d’autant que l’esprit de Dieu qui gouverne l’Église s’accommode à notre infirmité, ainsi que tesmoigne saint Paul, je tiens comme plus probable et conforme au sens de l’Ecriture saincte, qui nous apprend que les Anges sont des Esprits que Dieu envoyé aux hommes pour accomplir quelques ministères, que c’estoient des anges qui apparoissoient à cette fille sous la forme et figure de ces deux sainctes qu’elle honoroit selon l’usage et pratique de l’Église catholique24. Raison qui peut satisfaire à toutes les objections qu’on pourroit alléguer des légendes des sainctes Catherine et Marguerite, ne plus ne moins que si elles estoient apocryphes.
La première fois quelle entendit les voix de ces sainctes fut 64environ midi, estant au jardin de son père25, et aperceut en mesme temps une grande lumière venant du costé dextre de l’Église, et de premier abord demoura fort estonnée, ainsi qu’il est arrivé à tous ceux qui ont eu des visions célestes ; mais incontinent après, [fut] grandement consolée et tranquille en son âme, désirant ou que ces voix lui fussent toujours présentes, ou bien qu’elles l’emmenassent avec elles. Durant toute sa vie elles lui donnèrent deux sortes de conseils. Le premier regardoit son gouvernement particulier, à sçavoir d’estre bonne et vertueuse fille, de bien et sainctement vivre, d’aller souvent à l’église, à confesse et [à] la saincte communion, et garder sa virginité tant de l’âme que du corps : ce qu’elle voua lors et promit à Dieu. Depuis qu’elle fut inspirée par ce divin conseil, on la vit soudainement changer et quitter toutes sortes de récréations et esbattements auxquels jeunes gens et principalement les filles s’adonnent en leur bas âge, comme danses, chansons, promenades et autres plaisirs ordinaires, aymant mieux estre à l’église que partout ailleurs : de manière que les jeunes gens de son âge avec lesquels elle vouloit converser auparavant, la voyant si retirée, s’en mocquoient, ainsi qu’ils ont déposé depuis sa mort. Et d’autant qu’elle s’estoit accoustumée dès sa jeunesse à prier Dieu quand elle entendoit les cloches sonner, ses voix lui apparoissoient ordinairement lorsqu’on sonnoit matines et compiles26. Et ne les a jamais trouvées en deux diverses ou contraires paroles, et ne lui manquèrent onques de bon et salutaire conseil et consolation de ses adversitez jusques au dernier soupir. Sainctes instructions et consolations qui ne peuvent provenir d’ailleurs que des anges de lumière ; 65 car les malins esprits ressemblent aux feux follets de l’automne qui vont de nuit sautillans devant les personnes, et les éblouissent d’une fausse et transparente lumière pour les jeter en quelque dangereux précipice.
L’autre sorte de conseil touche le public, car saint Michel, ange gardien de la France (en l’honneur duquel Louis XI quelque temps après institua l’ordre des chevaliers de Saint-Michel), advertit la Pucelle d’aller au secours du Roy de France, comme firent pareillement saintes Catherine et Marguerite, lesquelles deux ou trois fois chascune sepmaine lui ramentevoient (rappelaient) cela, sans lui donner aucune relasche, et nommément depuis que le siège d’Orléans fut formé.
Toutefois, hésitant sur ce conseil et leur demandant par quel moyen elle pourroit l’exéquuter, ses voix lui dirent qu’elle s’adressast à Robert de Baudricour, capitaine de Vaucouleur, qui lui donneroit gens et chevaux pour aller trouver le Roy. Mais s’excusant encore sur son sexe, son âge et impuissance, — tout ainsi que Jérémie et plusieurs autres prophètes, — disant n’estre capable d’aller à la guerre, de monter à cheval, de porter les armes, que c’estoit chose prodigieuse de veoir une fille de sa sorte parmi les gens d’armes, elle se trouvoit toujours de plus en plus invitée et confirmée, ne pouvant arrester en aucune place, ni résister à ces divins advertissements, car où il plaist à Dieu nous appeler il faut s’y ranger, et les hommes ne nous en sçauroient empescher.
Ses juges l’interrogèrent diversement et de plusieurs hautes questions de théologie sur ces révélations, ainsi que nous verrons au second livre : à quoi elle satisfit pleinement. Et l’ayant voulu blasmer pour n’avoir premièrement communiqué à son curé ou à quelque autre ecclésiastique, hors la confession sacramentelle, ce conseil que ses voix lui donnoient, respondit n’avoir osé, craignant que cela vint à la cognoissance des Bourguignons et qu’ils ne l’empeschassent. Et néantmoins asseura que ses voix ne lui avoient [pas] deffendu de communiquer ce conseil aux gens d’Église. J’ay dit : hors la confession ; pour ce qu’elle en parloit ordinairement 66à ceux auxquels elle se confessoit, ainsi que nous verrons27.
Les parents de cette fille voyans ses desportemens28 et ce qu’elle publioit lui estre enjoint de la part du Roy du ciel, estoient en très grand esmoi. Et à ce propos sa mère lui raconta que son père avoit songé qu’elle s’en estoit allée avec les gens d’armes, et qu’il disoit que s’il pensoit cela devoir arriver, qu’il la noyeroit, ou commanderoit à ses enfants, frères de la Pucelle, de la jeter dans la Meuse. A raison de quoy elle estoit fort tenue de court par ses parens, nommément lorsqu’il passoit des gens d’armes par leurs quartiers. Et pour cette occasion se réfugièrent une fois à Neufchastel en Lorraine pour quinze jours, à cause des Bourguignons qui passoient, et se logèrent chez une honneste femme nommée la Rousse, la Pucelle avec eux. Et pendant ce séjour à Neufchastel, un jeune homme ayant pris cette fille en affection pour l’espouser, la fit citer devant l’official de Toul, imposant qu’elle lui avoit promis mariage. Sur quoy estant prise à serment, jura n’avoir onques promis ni pensé à mariage avec la partie ni autre quelconque, et fut renvoyée hors de cour et de procez, ainsi que ses voix lui avoient prédit qu’elle seroit expédiée à son consentement. Et pouvoit lors avoir de quatorze à quinze ans.
Ses parents, pour la divertir de ses opinions, désiroient qu’elle eust voulu entendre à se marier : mais il n’y avoit aucun moyen de la fléchir ou faire penser à cela. Quelquefois conversant avec ses compagnes, [elle] leur racontoit que dans peu de temps une fille du païs, sans se nommer, relèveroit la France et le sang royal opprimé, et mêneroit le Dauphin à Rheims pour estre sacré. D’autrefois, asseuroit que les François, 67assistez de Dieu, feroient quelque grand et mémorable exploit de guerre, et que le Dauphin demeureroit [possesseur] paisible du royaume, qui lui appartenoit comme vray héritier de la couronne : qu’elle voudroit bien qu’on la menast on France pour le grand profit du Dauphin : que le retardement de ce voyage lui estoit aussi sensible et cuisant qu’on disoit estre le travail d’enfant à une femme grosse ; que le royaume de France avoit esté ruiné par une femme, et qu’il seroit remis en splendeur par une Pucelle ; entendant parler d’Isabeau de Bavière, comme il est croyable, laquelle avoit donné en mariage au Roy d’Angleterre Madame Catherine de France, et le Royaume pour dot, auquel toutes fois elle n’avoit aucun droit par les loix de l’Estat.
Aucuns du païs de cette fille, entendans les bruits qui couroient d’elle, disoient qu’elle estoit inspirée et avoit pris ces opinions sous un arbre qu’ils appellent au païs le Beau May. C’est un beau et grand hestre assez proche de l’église de Dompremy, lequel est sur le grand chemin de Neufchastel, auprès duquel il y a une fontaine. Et durant le printemps et tout l’esté, les jeunes gens, fils et filles, s’y vont pourmener : et comme j’ay appris de personnes du païs, continuent encore aujourd’huy29. Les branches de ce fau [du latin fagus, hêtre], sont toutes rondes et rendent une belle et grande ombre pour s’abriter dessous, comme presque l’on feroit au couvert d’une chambre. Et faut que cet arbre aye pour le moins trois cens ans, qui est une merveille de nature. Et non guère loin d’icelui on veoit les ruines d’un vieil chasteau qui appartenoit jadis au sieur de Bourlemont, seigneur du village de Dompremy, lequel chasteau estoit ruiné longtemps auparavant que la Pucelle fust née. Et du temps que ce seigneur vivoit, avoit de coustume de s’aller pourmener avec sa femme et ses damoiselles vers cet arbre. Et, selon les contes fabuleux des villageois, on tenoit que jadis les fées hantoient sous ce hestre, auparavant qu’on y allast en procession aux Rogations, et qu’on y chantast l’Évangile. L’un 68des frères de la Pucelle lui ayant raconté ce qu’on disoit d’elle au païs, elle respondit cela estre faux, et qu’on en cognoistroit la vérité à l’effet30. Ces contes fabuleux des fées apprestèrent aux Anglais de quoy calomnier la Pucelle, et lui imputer qu’elle estoit sorcière : maléfice duquel aucun de ses parens n’a jamais esté soupçonné, et répugne à une fille vierge bien vivante, et âgée de treize ans, qui est le temps auquel elle fut premièrement visitée de saint Michel et de ses voix.
69Chapitre IV La Pucelle à Vaucouleurs
Or, la Pucelle, ne cessant depuis cinq ans de parler aux uns et aux autres des grandes misères de la France et du secours que Dieu promettoit au Roy, et chacun cognoissant sa sainte vie, finalement un sien oncle nommé Durand Laxart31, du Petit Burey, qui est un village proche de Dompremy, estant allé en la maison du père de la Pucelle, environ l’Ascension de Nostre-Seigneur, 1428, (c’estoit alors qu’on parloit [du projet] du siège d’Orléans, et que les Anglois se saisissoient des villes au-dessus et au-dessous, et empeschoient qu’on y menast des vivres), esmeu des doléances de sa nièce, la mena à Baudricour, capitaine pour le Roy à Vaucouleur. Lequel cette fille cognut de premier abord par l’advertissement de ses voix, quoy qu’elle ne l’eust jamais veu. Et lui déclara qu’elle venoit à lui par commandement du Roy du ciel pour estre conduite en France à Monsieur le Dauphin et qu’il l’advertist de ne pas donner bataille à ses ennemis, que dans la mi-caresme Dieu lui envoyeroit du secours : que le Royaume lui appartenoit, qu’il en demeureroit paisible [possesseur], et qu’elle le mesneroit à Rheims pour estre sacré en dépit de tous les Anglois et Bourguignons. Ce que Baudricour ayant entendu, et considéré l’impossibilité des discours de cette fille, car alors tout rioit aux Anglois et Bourguignons, il tança grandement Durand Laxart de [la] 70lui avoir amenée, disant qu’il la ramenast à son père et qu’il lui donnast sur la joue, que c’estoit une folle32.
Pendant qu’elle estoit à Vaucouleur, entendant son hostesse se plaindre du désastre de la France en ces termes ou semblables33 :
— Hélas ! faut-il que le Roy soit chassé de son royaume et que nous soyons Anglois !
— Non, dit la Pucelle, il demeurera victorieux de ses ennemis.
Et asseura qu’elle estoit venue au Baudricour afin qu’il la fist mener au Dauphin de la part du Roy du ciel, mais qu’il n’avoit tenu compte de tout ce qu’elle lui avoit dît : néantmoins que dans la mi-caresme il falloit qu’elle y fut menée. Dieu l’ayant ainsi ordonné, et choisie afin de conduire le Dauphin à Rheims pour y estre sacré et couronné, et qu’il demeureroit paisible [possesseur] du royaume : que pour son regard, elle aymeroit beaucoup mieux vivre en sa condition champestre auprès de ses parens, que d’entreprendre un tel voyage : que ce n’estoit sa condition ni sa profession d’aller aux armées : toutefois qu’elle estoit contrainte d’obéir à Dieu34.
La renommée de cette fille divulguée premièrement par les marches de la Champagne et de la Lorraine, et depuis par toute la France, tous les bons François l’attendoient en grande dévotion, principalement ceux d’Orléans depuis qu’ils furent assiégez. Et semble que Dieu, par sa providence, l’aye voulu choisir à un recoing et extrémité du royaume de France, le plus éloigné de la cour du Roy, et au païs où les Anglois et Bourguignons estoient les plus puissants, et fort grossière, menant une vie toute champestre, afin de lever tous les soupçons qu’on pourroit former quelle auroit esté chifflée et instruite pour jouer ce personnage. Ceux qui la cognoissoient estoient grandement esbahys de sa résolution, veu mesme sa rudesse et simplicité, et l’estime que tout le monde avoit de sa probité et sainteté de 71vie : ce qui faisoit juger à plusieurs qu’elle avoit des mouvements divins.
Après le premier rebut qu’elle reçut de Baudricour, son oncle la mena en pèlerinage à Saint-Nicolas en Lorraine durant les festes de la Pentecoste. Et Charles, duc de Lorraine, en ayant ouy parler, lui envoya un passeport pour le venir veoir à Nancy où il estoit malade, et l’interrogea premièrement sur le bruit qui couroit qu’elle vouloit aller secourir le Roy. Ce qu’elle confessa estre véritable, et le supplia instamment de commander à son fils35 de la vouloir conduire vers Monsieur le Dauphin, et qu’elle prieroit Dieu pour sa santé36.
Ce duc lui demandoit ce qu’elle pensoit de sa maladie. Elle respondit qu’il faisoit mauvais mesnage avec la duchesse sa femme, qui estoit une vertueuse dame ; que s’il ne changeoit sa vie, il ne guériroit pas. C’est la déposition d’une demoiselle, femme du trésorier du Roy, à Bourges, où logeoit la Pucelle, qui a dit lui avoir ouy dire cela37. Le duc de Lorraine lui donna quatre francs qu’elle bailla à son oncle Laxart, qui la ramena en sa maison.
Mais voyant qu’elle continuoit tousjours à parler du conseil que ses voix donnoient, et qu’elle estoit résolue de prendre un habillement d’homme pour s’acheminer vers le Dauphin, il la mena pour la seconde fois à Vaucouleur, où elle fut encore rebutée par Baudricour. Finalement, le siège d’Orléans formé au mois d’octobre 1428, et les François ayant esté deffaits par les Anglois la première sepmaine de caresme, elle fit de si grandes doléances qu’elle esmouvoit tout le monde à compassion. C’est pourquoy Durand Laxart la ramena pour la troisième fois à Baudricour38, lequel attendu 72l’estat déplorable des affaires de la France, l’entendit toutefois avec difficulté.
Elle logea chez un nommé Henry Royer, charron de son mestier, et y fut bien trois sepmaines. Durant lequel temps se confessa au curé de Vaucouleur, messire Jean Fournier, lequel un certain jour, accompagné de Baudricour, vint au logis de la Pucelle, avec une étole au col comme pour l’exorciser. Et cette fille l’ayant apperceu, incontinent s’alla jeter à genoux devant lui, lequel en présence de Baudricour lui dit : que si elle estoit de la part de l’ennemi, elle se retirast d’entre eux ; que si de la part de Dieu, elle y demourast
.
Et par après la Pucelle dit à son hostesse qui avoit veu tout ce mystère, que messire Jean Fournier l’ayant entendue de confession ne faisoit pas bien. Comme voulant dire que c’estoit en confession qu’il lui devroit remonstrer tout ce que bon lui sembleroit sur ce qu’elle lui avoit déclaré de ses apparitions, et que c’estoit révéler le secret de la confession. D’où l’on peut cognoistre de quel esprit et de quel sens agissoit cette fille ne sçachant lire ni escrire : car un théologien n’en eust pu dire davantage en général. Et mesme elle craint de scandaliser, disant que son confesseur n’a pas bien fait, et s’abstient positivement de dire qu’il a mal fait.
Et de là on recueille que ce qu’elle a déposé à ses juges n’avoir parlé de ses révélations à son curé ou à quelques autres gens d’Église, s’entend hors la confession sacramentelle.
À ce dernier voyage qu’elle fit à Vaucouleur, elle advertit Baudricour que le Dauphin avoit fait une grande perte devant Orléans, le samedi douziesme febvrier, veille des brandons. De quoy il fut bien esbahy après qu’il en eut appris la vérité par le bruit que l’ennemi en fit courir. Donc il résolut de l’envoyer au Roy.
Les habitants de Vaucouleur, qui estoient bon François, firent gayement la dépense nécessaire à l’équipage de cette fille, et fournirent un habillement d’homme complet, sçavoir : pourpoint, ou comme on parloit lors un gippon, haut 73et bas de chausses, casaque, chapeau, bottes, espérons et un cheval qui cousta douze francs39. Baudricour ne lui donna autres armes qu’une espée, et choisit deux gentilhommes des marches de Champagne auxquels il fit faire serment de la bien et seurement conduire en cour, ainsi qu’ils ont déposé en la revision du procez. L’un s’appeloit Bertrand de Polengy, et l’autre Jean de Novelompont, surnommé de Metz, assistez de leurs gens et serviteurs, sçavoir Colas de Vienne, Richard, arbalestrier, Julien, serviteur de Novelompont ; outre Jean et Pierrelot d’Arc qui l’accompagnèrent tousjours40 ; de sorte qu’ils estoient neuf personnes. Et ces deux gentilshommes firent les frais et la dépense nécessaire à ce voyage. De Polengy fut depuis escuyer de l’escurie du Roy. À partir de Vaucouleur, Baudricour voyant la Pucelle montée à cheval pour faire son voyage, luy dit :
— Va et advienne tout ce qui pourra, ainsi qu’elle mesme a déposé.
La crainte qu’elle avoit que son père et sa mère ne traversassent son voyage fut cause qu’elle ne les advertist point de son départ, de quoy ils conceurent une grande fascherie. Et asseuroit que son conseil l’avoit laissée en sa pure liberté de [le] leur communiquer ou non. Toutefois, incontinent qu’elle fut arrivée en France, leur rescrivit et demanda pardon, qu’ils lui octroyèrent de bon cœur ; attendu que depuis cinq ans elle les avoit toujours tenu advertis du conseil que ses voix lui donnoient41, et comme elles la pressoient incessamment de partir.
Interrogée par ses juges si elle pensoit avoir bien fait de partir sans le congé de son père et de sa mère, auxquels Dieu commande d’obéir, respond leur avoir tousjours obéi en toutes autres choses, et demandé humblement pardon : mais que Dieu commandant quelque chose, il faut obéir et préposer ses commandements, voire à ceux de cent pères et de cent mères ; que mesme si elle eust esté fille unique du Roy, elle fut 74partie sur l’ordonnance de Dieu42. Laquelle response est toute conforme à l’Escriture qui nous enjoint d’aimer Dieu sur toutes choses, et de postposer les commandements des hommes aux siens, ainsi que Pierre respondit aux Princes des prestres et aux sénieurs [Anciens] voulans empescher les apostres de publier l’Évangile.
75Chapitre V La Pucelle à Chinon
À partir de Vaucouleur, [la Pucelle] alla loger en un village appelé Saint-Urbain, au diocèse de Chalons, en Champagne, et couchèrent dans l’abbaye. De là, tirèrent à Auxerre qui tenoit pour les Bourguigons, où elle ouyt la messe en l’église cathédrale et gagnèrent Gien qui estoit au service du Roy. De sorte que dans onze jours, sur la fin du mois de febvrier 1429, ils arrivèrent à Sainte-Catherine-de-Fierbois en Touraine, distant de Vaucouleur d’environ cent cinquante lieues43, sans recevoir aucun empeschement par les chemins. Ils estoient quelquefois contraincts de marcher toute la nuit, crainte d’estre rencontrez. Et lors ses conducteurs, pour l’esprouver, disoient qu’ils estoient poursuivis des ennemis, feignans ne sçavoir que faire, ni quel conseil et résolution prendre. Mais elle leur disoit au contraire estre duement advertie qu’il n’y avoit que craindre, et qu’ils arriveroient en la cour du Roy sans aucune incommodité et seroient très bien receus du Dauphin : qu’ils prissent courage.
Véritablement, si les Anglois eussent surpris cette fille sur les chemins, habillée en homme, n’eust-elle pas esté perdue d’honneur et de réputation ? Et est chose comme miraculeuse que la Pucelle et son escorte ayent pu en telle prospérité faire tant de chemin et traverser tant de pays ennemi, durant les guerres les plus inhumaines qui ayent onques esté. Car outre les places Angloises, on n’estoit guères plus asseuré des garnisons qui logeoient aux villes du Roy, lesquelles de leur costé ravageoient et pilloient, chascun faisant du pis qu’il pouvoit, ainsi qu’il arrive ordinairement aux confusions des guerres civiles, durant lesquelles amis et ennemis 76sont de bonne prise, et les passeports ne servent guères, sinon que l’on soit bien escorté.
Maistre Pierre de Versailles, docteur en théologie, abbé de Talemont et depuis évesque de Meaux, — c’est l’un de ceux que le Roy commit pour examiner la Pucelle à Poitiers, — asseurait avoir ouy dire à des gens de guerre du parti du Roy qu’ils avoient fait leur effort de surprendre et de dévaliser cette fille et ceux qui la conduisoient, depuis qu’ils eurent passé à Gien ; mais que pensans exéquuter leur dessein, jamais ils ne se purent remuer du lieu où ils s’estoient mis en embuscade.
Encore qu’en tout son voyage la Pucelle ne perdist une heure de temps, si est ce que le bruit de son arrivée fut bien plus soudain et la devança de plusieurs jours, parce que chascun disoit à la cour du Roy qu’elle estoit arrivée, et principalement ceux d’Orléans, fort pressez de famine, et l’attendoient en grande dévotion. Et s’y rendit lorsque tout estoit humainement désespéré : le mal et le péril estant beaucoup plus grand qu’on ne le sçauroit représenter par l’histoire qui ne traite que généralement des affaires. Ce que mesme le Bastard d’Orléans tesmoigne en sa déposition, asseurant qu’il estoit lors lieutenant général pour le Roy et gouverneur d’Orléans, et qu’il eut nouvelles comme la Pucelle estoit arrivée à Gien, et envoya incontinent en cour pour en donner advis à sa Majesté : et qu’alors deux cens Anglois donnoient la fuite à mille François ; mais, depuis que la Pucelle eut envoyé sa lettre aux chefs de l’armée Angloise, qu’une terreur les saisit, de sorte que cinq cens François attendoient toute l’armée Angloise et la mettoient en désordre44. D’autres ont escrit que les Anglois n’avoient presque pas la force de bander leurs arbalestes et mettre la main aux armes ; ainsi que Meyer, auteur Bourguignon, raconte avoir lu en un historien de ce temps-là.
Le Roy estoit à Chinon quand cette fille arriva à Sainte-Catherine-de-Fierbois. Auquel elle envoya les lettres du capitaine 77Baudricour, afin de recevoir ordre pour aller saluer sa Majesté : et lui manda avoir fait cent cinquante lieues pour le venir secourir de la part du Roy du ciel. Le conseil du Roy n’estoit point d’avis qu’on s’arrestast aux fantaisies de cette fille, estimant qu’elle fut démenée de quelque humeur mélancolique, ou subornée par les ennemis pour jouer ce personnage et faire porter la parole aux François : tellement que l’on fut deux jours entiers à délibérer si on l’entendroit, sans lui faire aucune response. De quoy les gentilshommes qui l’avoient amenée estoient fort esbahys. Mais elle les asseura toujours qu’ils seroient favorablement receus.
Donc ayant esté mandée, elle se rendit au chasteau de Chinon, et fut présentée au Roy sur le soir, aux flambeaux, y ayant grand nombre de seigneurs en la chambre du Roy, et plus de cinquante flambeaux. Pour l’esprouver, le Roy fut conseillé de se desguiser et dissimuler, comme il fit, tant pour l’habit que pour la séance et révérence qu’on a coustume de faire aux Roys, s’estant mis parmi la presse tout ainsi qu’une personne de basse condition. Néantmoins, la Pucelle qui ne l’avoit onques veu, l’alla choisir et saluer au milieu de cette grande presse, se jetta à ses pieds, l’embrassant par les jambes, quoique le Roy et plusieurs autres la rebutassent disans qu’elle se mesprenoit. Mais au contraire respondit qu’elle cognoissoit fort bien le Dauphin. Sa harangue fut telle :
— Gentil Dauphin, le Roy du Ciel m’a envoyé pour vous secourir. S’il vous plaist me donner gens de guerre, par grâce divine et force d’armes je feray lever le siège d’Orléans et vous mènerai sacrer à Rheims, malgré tous vos ennemis. C’est ce que le Roy du ciel m’a commandé de vous dire, et que sa volonté est que les Anglois se retirent en leur païs et vous laissent paisible [possesseur] de votre Royaume comme en estant le vray, unique et légitime héritier. Que si vous en faites offre à Dieu, il vous le rendra beaucoup plus grand et florissant que vos prédécesseurs n’en ont joui. Et prendra mal aux Anglois, s’ils ne se retirent.
Le Roy et toute sa cour furent grandement esbahys, voyans qu’elle l’avoit ainsi cogneu et abordé sans l’avoir jamais veu 78auparavant, attendu aussi l’assurance avec laquelle cette bergère parloit, comme ayant mission et autorité du Ciel. Sa Majesté commanda au bailly de Troyes, en Champagne, nommé Guillaume Bellier, lieutenant de M. de Gaucourt, grand maistre de l’hostel du Roy, de la loger et bien traiter : à quoy la femme du dit Bellier, grandement vertueuse et dévote, s’employa ; et [la Pucelle] fut logée dans le chasteau de Chinon45. Cependant le Roy fit envoyer à Vaucouleur, vers le capitaine Baudricour, et à Greux d’où estoit cette fille, pour apprendre [ce] que c’estoit de son fait, de toute sa vie et de ses parens. Et n’en fut rapporté que tout bien et honneur, conformément à ce que nous avons ci-devant exposé.
Tous les princes, capitaines et gens de guerre ne pouvoient gouster le conseil de cette fille, et n’estoient d’advis qu’on se commist à elle, principalement aux affaires de la guerre, veu les grands périls qui les accompagnent ordinairement, et qu’il n’est loisible d’y faillir deux fois ; et aucuns la tenoient pour démoniaque. Et remonstroit-on que le Roy, tout son conseil, voire tous les François, seroient la fable et l’opprobre des nations étrangères et nommément des Anglois, notez à jamais d’infamie et témérité, au cas que ce que disoit cette bergère ne succédast, et que les gens du Roy fussent deffaits et vaincus par leur ennemis qui n’estoient déjà que trop puissans et insolens. Que par la loy fondamentale de l’Estat, les François n’avoient onques voulu recognoistre les femmes pour les commander, et que la guerre n’estoit entreprise contre les Anglois, sinon pour ce que on avoit donné pour dot le royaume de France à Madame Catherine, que le Roy d’Angleterre avait espousée : que c’estoit fortifier les prétentions de l’Anglois, au cas qu’on employast cette bergère et que les gens de guerre combatissent sous son estandart, chose qu’il seroit impossible de leur persuader. C’est en somme la résolution du conseil de guerre proposée en présence du Roy séant en son 79grand Conseil, auquel assistèrent plusieurs évesques et autres prélats, chevaliers, capitaines, docteurs en Théologie, droit canon et civil, où le duc d’Alençon estoit aussi présent, tout nouvellement retourné d’Angleterre où il avoit esté détenu prisonnier plus de trois ans.
Pour examiner cette fille furent commis messires Rénaux (Regnault) de Chartres, archevesque de Rheims46, chancelier de France, ayant succédé au sieur de Trèves en l’estat de chancelier, Christophe de Harcourt, l’évesque de Castres, confesseur du Roy, Guillaume Charpeigne, évesque de Poitiers, Nicolas le Grand, évesque de Senlis, l’évesque de Montpellier, maistre Jourdain Morin, docteur en théologie de Paris, qui avoit assisté au concile de Constance avec Me Jean Gerson, et plusieurs autres docteurs ; lesquels, en présence du duc d’Alençon, interrogèrent premièrement cette fille sur sa foy et créance, comme elle servoit Dieu, depuis quel temps et en quelle façon elle avoit eu les révélations qu’elle publioit lui estre apparues et [lui avoir] donné conseil, quels enseignements elle en tiroit, et comment ; qui l’avoit mue d’aller à Baudricour, et prendre un habillement d’homme, et se mesler des affaires de la guerre, veu que cela estoit prohibé par la loy de Dieu ; quels moyens elle avoit d’exéquuter et faire réussir ses promesses, veu que les forces des Anglois et Bourguignons estoient beaucoup plus puissantes que celles du Roy, etc.
A quoy ayant respondu de point en point, et avec une grande simplicité, modestie et prudence, suivant ce que nous avons narré ci-devant (quant à l’habit viril qu’elle portoit, nous en parlerons ailleurs), tout le conseil assemblé pour faire cet examen jugea y avoir grande apparence que Dieu se voulust servir de cette bergère pour exploiter quelque chose de grand et faire cognoistre à toute la chrestienté que le Roy et le Royaume de France estoient en sa spéciale protection et deffense. De quoi on fit rapport à sa Majesté.
80Et lors la Pucelle estant en la chambre du Roy le tira à part pour lui dire en secret des prières mentales qu’il avoit adressées à la Vierge mère de Nostre Seigneur. De quoy elle mesme fait mention en général aux dépositions qu’elle a faites devant les juges qui la condamnèrent ; car lui ayant demandé quel signe elle avoit donné à son Roy pour l’induire à croire qu’elle estoit envoyée de Dieu, repartit lui avoir donné un signe de ses propres faits. Ce fut le vingt septiesme febvrier 143047, séance quatriesme, qu’elle fit cette response. Ce signe est que le Roy, depuis le siège d’Orléans formé (aucuns ont escrit que ce fut la nuit de la vigile de tous les Saints), estant couché seul en son lit et ne pouvant dormir à cause du piteux estat auquel ses affaires estoient réduites ; considérant que sa mère avoit assigné pour dot à Madame Catherine, sa sœur, reine d’Angleterre, le royaume de France, et flottant en plusieurs irrésolutions, comme doutant s’il estoit le légitime héritier du royaume, il se leva en sursaut de son lit, se mit à deux genoux prosterné en terre, les larmes aux yeux, et comme pauvre pécheur se réputant indigne d’adresser son oraison à Dieu, les mains jointes, fit une prière mentale, suppliant la Vierge mère de consolation et refuge des affligez, vouloir intercéder pour lui envers Nostre Seigneur Jésus Christ son fils, à ce qu’il lui pleust lui donner secours et consolation, au cas qu’il l’eust choisi pour héritier du royaume ; que si, au contraire, il n’estoit celui qu’il avoit ordonné pour succéder à la couronne, il lui fist ouverture de sa volonté, à laquelle il se résignoit entièrement, et mesme de le vouloir retirer du monde, si besoin estoit pour sa gloire48.
Après que la Pucelle eut déclaré au Roy les prières secrètes qu’il avoit ainsi adressées à la Bienheureuse Vierge, et lui eut dit avoir ordre du Roy du ciel de l’asseurer que le royaume lui appartenoit, et de le mener à Rheims pour y 81estre sacré et couronné malgré tous ses ennemis, et qu’après son sacre Dieu le rendroit paisible [possesseur] du royaume beaucoup plus ample et opulent que ses prédécesseurs n’en avoient joui, on vit tout à coup le Roy quitter la grande tristesse qui l’accabloit, et prendre toute autre résolution qu’auparavant l’arrivée de cette fille en sa cour. Et dit en général à son confesseur et à quelques seigneurs que la Pucelle lui avoit révélé des choses qu’il n’avoit jamais dites à personne et ne pouvoient estre cognues qu’à Dieu seul. Or, sur la cognoissance qu’elle avoit eue des prières secrètes et gémissements du Roy, doutant s’il estoit le vray héritier de la couronne, elle asseura premièrement Baudricour que le Royaume appartenoit au Dauphin, et depuis le fit sçavoir aux Anglois par la lettre qu’elle leur envoya.
Sa Majesté, en mémoire des prières mentales qu’il avoit adressées à la Vierge et de ce que cette fille lui avoit révélé, incontinent après la revision du procez et que sentence eust esté donnée pour la justification de la Pucelle, l’an 1456, fit construire sur le pont d’Orléans une belle croix de bronze, avec une Nostre-Dame de Pitié, et au costé dextre sa propre représentation, et à main gauche celle de la Pucelle, l’un et l’autre à genoux, armez de toutes pièces excepté du heaume, qui est devant eux à leurs genoux.
L’histoire de Normandie, faite un peu après que les Anglois furent chassez de France, Richard de Wassebourg et quelques autres historiens ont tenu mémoire de ce que la Pucelle raconta au Roy de ses propres faits ; et le duc d’Alençon a tesmoigné lui avoir entendu dire à sa Majesté qu’elle avançast le plus qu’elle pourroit son sacre, parce que le temps de sa mission pour le servir estoit terminé seulement à un an ou environ, et que quatre choses adviendroient dont nous dirons ci-après l’inventaire. On demanda lors à cette fille pourquoy elle appeloit le Roy Dauphin. Respondit par ce qu’il ne recouvreroit point son royaume qu’il n’eust esté sacré, et qu’après son sacre ses affaires prospéreroient toujours de bien en mieux.
82Chapitre VI La virginité de la Pucelle et sa chasteté
Au reste, on voulut sçavoir si elle estoit homme ou femme, vierge ou corrompue ; de quoy la Royne de Sicile, belle-mère du Roy, donna la charge à Mesdames de Gaucour, de Trèves et autres qui la firent visiter par des sages-femmes en leur présence et [celle] de la Royne de Sicile ; et la trouvèrent vierge. De quoy on donna incontinent advis au Roy et à son Conseil. Et le bruit de cela publié par la cour, un courtisan monté à cheval, voyant la Pucelle passer, dit en blasphémant le nom de Dieu que si elle avoit couché une nuit avec lui elle ne seroit plus pucelle. Ce qu’ayant entendu [la Pucelle] répliqua tout haut :
— Hélas ! tu renies Dieu, estant bien proche de la fin !
Car quelques heures après il fut noyé, ainsi que rapportèrent plusieurs personnes qui l’avoient vu et [avoient] entendu ce que cette fille avoit dit49 ; de quoy tout le monde fut grandement esbahy.
Encore fut-il trouvé, par le rapport des sages-femmes et des matrones qui fréquentoient avec elle, qu’elle n’estoit [pas] subjecte aux maladies ordinaires des femmes, et toutes fois estoit âgée de dix-sept à dix-huit ans quand elle arriva à la cour. Et semble que Dieu l’ayant destinée à porter les 83armes, il l’eust expressément dispensée de cette maladie, à ce qu’elle n’en fust affoiblie et empeschée de faire continuellement la faction de la guerre, comme elle y estoit incessamment attachée.
En son visage on voyoit reluire une pudeur virginale, telle qu’on la recognoist encore aujourd’huy en tous les portraits tirez au vif sur son naturel50. Et quoy qu’elle fust douée d’une beauté naturelle, si est-ce que Dieu l’avoit nantie et accompagnée d’une si grande modestie et retenue, que tous ceux qui la regardoient attentivement, excepté les Anglois qui la voulurent violer, estoient induits à une honte et refroidis de toute charnelle concupiscence, ainsi que plusieurs gentilshommes, seigneurs et princes, qui ont souvent conversé et fréquenté avec elle aux armées, ont affirmé en la revision du procez. Et premièrement les sieurs de Polengy et de Metz, auxquels Baudricour la recommanda pour la mener au Roy ; secondement le sieur Dolon (d’Aulon), seneschal de Beaucaire, auquel le Roy la donna en garde, qui estoit comme surintendant de sa maison, et l’a toujours accompagnée jusques à sa prise, a déposé avoir quelquefois pris le soin de l’esguilleter, de l’armer, de lui panser deux plaies qu’elle reçeut, l’une sur le col tirant sur l’espaule, et l’autre en une cuisse percée de part en part, et lors n’avoir ressenti aucun désir ni mouvement de sensualité, ainsi qu’il arrive à ceux qui regardent attentivement une belle femme, telle que la Pucelle estoit naturellement. Davantage, asseure avoir veu et entendu faire le rapport aux dames et sages-femmes qui la visitèrent à son arrivée par commandement de la Royne de Sicile, mère de la Royne de France, et qu’elle fut trouvée vierge, et en outre non subjecte aux maladies ordinaires des femmes, ainsi que nous avons desja remarqué. Le duc d’Alençon, prince du sang, a tesmoigné qu’estant lieutenant-général pour le Roy en ses armées, il a veu maintefois la Pucelle coucher à la paillade toute habillée, ainsi que l’on fait aux armées, et le matin comme elle s’accommodoit, sans 84toutes fois avoir ressenti aucune peine ni démangeaison de charnalité. Le comte de Dunois, duc de Longueville, Bastard d’Orléans, et plusieurs autres seigneurs qu’il seroit trop ennuyeux de nommer, ont attesté la mesme chose51.
Elle fut si soigneuse de conserver sa réputation que, pour ce subject, elle prit un habillement d’homme, et depuis son partement de Vaucouleur pour venir en France, elle couchoit tousjours toute vêtue et bien esguilletée, et ses deux frères en sa chambre. Et du commencement qu’elle fut aux armées, elle se voulut accoustumer de coucher avec son harnais, le casque excepté ; de quoy elle fut malade, et neantmoins s’y accoustuma à la longue, tant elle avoit de courage.
Quand elle estoit aux villes ou villages, on la logeoit tousjours en quelque honneste maison où il y avoit d’honnestes dames et filles avec lesquelles elle couchoit : et aymoit toujours mieux coucher avec de jeunes filles pucelles qu’avec des femmes qui eussent été mariées. Véritablement les Anglois lui ont fait son procez et imputé calomnieusement plusieurs crimes atroces d’hérésie, de schisme, sortilège, cruauté, etc. ; mais ils n’ont jamais pu trouver sur elle que redire en ce qu’elle maintenoit estre vierge, ni osé l’accuser du contraire. Leur prétendu procez fait foi qu’elle a esté mainte fois examinée là dessus : car ils lui demandèrent si son bonheur dépendoit de sa virginité, et si, estant mariée, ses voix désisteroient de la visiter et consoler : à quoy elle repartit n’en avoir aucune révélation et qu’elle s’en rapportoit à Dieu.
Maistre Thomas de Courcelles, docteur en théologie, qui assista au procez et depuis fut doyen de Nostre Dame et proviseur de Sorbonne, tesmoigne avoir ouy dire à l’evesque de Beauvais qu’elle estoit vierge, et que si elle ne l’eust esté, on ne lui eust pas pardonné, et qu’on en eust tenu registre au procez52. Maistre Jean Fabri (Lefèvre) aussi docteur en 85théologie, qui assista semblablement au procez, et depuis a esté evesque Demetriensis, (je pense que c’est quelque titre d’evesché53), a déposé qu’on reprocha à cette fille, en l’interrogeant, qu’elle se faisoit appeler Pucelle ; et avoir répliqué généreusement que de vérité elle l’estoit, et consentoit estre visitée par honnestes et vertueuses matrones qui leur en feroient rapport véritable. De quoy ils n’ont eu garde de faire inventaire en leur procez, non plus que de plusieurs autres choses qui servoient à la justification de cette fille.
Estant prisonnière en une tour du chasteau de Rouen, duquel le comte de Warwic avoit la garde, on lui avoit donné quatre gros houspaillers anglois pour geoliers et gardes, lesquels s’efforcèrent maintes fois de la violer : et pour cette occasion estoit contrainte d’estre jour et nuit vêtue avec son habillement d’homme, et bien esguilletée ; de quoy elle se plaignit au comte de Warwic et à l’evesque de Beauvais, qui ne lui en firent aucune raison.
Toutefois ses plaintes et doléances [étant] venues à la cognoissance de la duchesse de Bethford, qui estoit Française, propre sœur du duc de Bourgogne, elle voulut sçavoir si cette fille estoit vierge, et pria son mari qu’on la fist visiter. Et pour cet effet ils choisirent des sages-femmes et matrones de leur faction, une desquelles s’appeloit Anne Bavon. Le duc de Bethford et sa femme estoient présents à cette Visitation, derrière une tapisserie. Et fut trouvée vierge, et que, pour avoir esté ordinairement à cheval, elle s’estoit blessée54. A raison de quoy la duchesse de Bethford fit deffendre aux Anglois qui l’avoient en garde de plus attenter à son honneur. Et lors, on ouyt dire à des seigneurs Anglois que véritablement ce seroit une brave femme, si elle eust été Angloise.
Depuis la première sentence donnée contre cette fille, ayant esté contrainte de prendre un habillement de femme, et néantmoins laissée encore en la garde des Anglois au chasteau 86de Rouen, un grand seigneur Anglois la voulut violer. Et pour cette cause dit à ses juges avoir repris son habillement viril et laissé celui de femme. Ce grand seigneur ne pouvoit estre que le comte de Warwic qui avoit la garde du chasteau de Rouen55 ; et toutefois cette fille ne l’osoit nommer par son nom, crainte d’estre plus mal traitée.
Plutarque a fait un discours de la malignité d’Hérodote, pour ce qu’il avoit malicieusement parlé au désavantage de quelques républiques et personnes signalées. Les tesmoignages susdits tirez du procez et de la propre bouche des ennemis de la Pucelle estant exempts de tout reproche, servent pour confondre l’impudence et malice de du Haillan et autres semblables écrivains, qui ont osé publié que cette fille s’estoit prostituée à Baudricour, au Bastard d’Orléans, et autres qu’ils disent l’avoir instruite à jouer le personnage qu’elle avoit joué ; calomnie qui mérite une rigoureuse punition, nommément en des escrivains François, pour ce qu’elle appuie les convices et calomnies des Anglois ennemis mortels de la Pucelle, et davantage imprime une note d’infamie à la France et au conseil du Roy, ne plus ne moins que s’il avoit de premier abord et sans aucun examen adjousté foy à une fille de joye que Baudricour nous auroit envoyée, après lui avoir bien fait et recordé sa leçon.
Vrayment les Anglois qui l’ont condamnée n’ont pas oublié de l’interroger sur ce fait-là : sçavoir si elle avoit esté induite par la persuasion de Baudricour ou de quelque autre. Et telles péronnelles que du Haillan imagine n’ont garde de faire les miracles que la Pucelle a exequutez. Le titre d’historien que cet homme a usurpé l’obligeoit de voir et examiner le procez de cette fille, et sa justification attestée par cent vingt-cinq tesmoins libres de tout reproche, et d’en juger selon les règles de l’histoire. Que s’il n’avoit pu avoir les actes du procez, ou n’avoit voulu prendre la peine de les lire, au moins ne devoit-il ignorer ce que Monstrelet, partisan du Bourguignon, a escrit au mesme temps, sçavoir que la Pucelle 87avoit esté bien examinée, et qu’on fut un long temps au conseil du Roy auparavant que de lui vouloir adjouster aucune créance.
Mesme les historiens Anglois, comme Polydore Virgile, n’ont pas escrit tant au desadvantage de la Pucelle que du Haillan lequel encore, pour déprimer tous ses faits héroïques, attribue le changement et prospérité des affaires du Roy principalement à ce que le duc de Bourgogne retira quelques gens qu’il avoit envoyés au siège d’Orléans, et aveuglé qu’il est, ne considère pas que, l’espace de plus de huit ans, le mesme duc assista de toutes ses forces et des plus braves hommes et vaillans capitaines qu’il eust, le duc de Bethford, mesme quand le Roy lui présenta la bataille après son sacre, et alla taster le pouls aux habitants de Paris, ainsi que le mesme Monstrelet tesmoigne, outre encore le siège de Compiègne, etc.
Pour moy, je ne me puis persuader que du Haillan, natif de Guienne, ne fust de quelque extraction angloise, n’ayant pu celer la haine qu’il portoit à cette vierge. Et mesme pour faire l’homme d’Estat et l’entendu aux affaires politiques, [il] a osé révoquer en doute la sainte Ampoule et les fleurs de lis apportées du ciel. Plus tost devoit-il n’en point parler du tout, que d’en escrire de la sorte : ainsi que j’ay autrefois ouy dire à defunct Me Pierre Pithou parlant avec mépris de l’histoire de du Haillan, comme d’un homme téméraire et ignorant. Mais retournons à l’examen de la Pucelle.
88Chapitre VII À Poitiers et à Tours
Le Parlement et l’Université de Paris estoient transferez à Poictiers, où le Roy alla tout exprès pour faire encore examiner la Pucelle, qui fut logée en la maison de l’advocat général du Parlement nommé Rabateau. Et durant tout le temps quelle fut à Poictiers, on lui donna certaines prudes femmes, vertueuses et dévotes, qui vivoient et conversoient ordinairement avec elle, la laissaient faire tout ce qu’elle vouloit, sans la contrôler ni la contredire en aucune chose, afin de l’espier en toutes ses actions. Et asseurèrent qu’elle estoit fort vertueuse, de sainte vie et d’une conversation exemplaire, grandement sobre, beuvoit peu de vin, et encore bien trempé.
Le Parlement n’estoit d’advis qu’on s’arrestast à ce qu’elle disoit, estimant n’estre que pure folie. Toutefois, l’archevesque de Rheims, chancelier de France, qui lui estoit aussi bien contraire, eut ordre de faire assembler le grand Conseil du Roy et plusieurs docteurs en théologie, jurisconsultes et autres qui interrogèrent cette fille sur tout l’estat de sa vie, de ses exercices, de son employ depuis qu’elle avoit l’usage de la raison, brief sur tous les points desquels elle avoit esté examinée à Chinon. Et ayant donné contentement par ses responses, de sorte que tout le Conseil en demeura ravi d’admiration, elle asseurant avec effusion de larmes que le Roy du ciel avoit en sa protection le Dauphin et le royaume de France, pour délivrer le peuple des misères et calamitez qu’il souffroit depuis un si long temps, Me Guillaume Aymeri, docteur en théologie, voulant davantage l’esprouver, repartit que, si Dieu avait résolu ce quelle disoit, il n’estoit besoin d’armée ni de gens de guerre qui ne feraient tousjours que travailler 89et ruiner le peuple et tout le païs. Mais elle répliqua soudain que le Roy du ciel vouloit qu’on s’aydast, et que, bien peu de gens d’armes combattant en son nom, il donneroit la victoire.
Seguin, religieux dominicain, docteur et doyen de la Faculté de théologie de Poictiers, remonstra que ce seroit tenter Dieu et une extrême témérité, voire impiété, d’adjouster foy aux personnes qui se disent avoir mission du ciel par privilège extraordinaire, sinon qu’elles donnent de bons et suffisans tesmoignages de leur dire, soit par miracles et autres signes indubitables, et que autrement chascun contreferoit le prophète et feindroit d’estre envoyé immédiatement du ciel, et que tout fourmilleroit de révélations supposées : qu’il n’y avoit aucune apparence qu’à sa simple relation, mesme estant une femme, on luy commist une armée, et qu’il falloit au préalable confirmer sa mission par certains et manifestes signes.
— En nom Dieu, dit-elle, je ne suis pas envoyée pour faire des signes à Poictiers, mais au siège d’Orléans et à Rheims, où j’ay ordre d’aller, et y ferai voir à tout le monde les signes certains de ma mission.
Outre plus ; asseura que quatre choses adviendroient dont elle avoit desjà donné advis au Roy, présent le duc d’Alençon, sçavoir : que le siège d’Orléans seroit levé environ l’Ascension de Notre-Seigneur, et qu’elle y seroit blessée ; et les Anglois contraints à force d’armes de se retirer et deffaits ; néantmoins, qu’elle les sommeroit au préalable de donner la paix au Roy et à la France, et qu’à faute de ce faire, mal leur on prendroit ;
En second lieu, qu’elle mèneroit le Roy à Rheims pour y estre sacré et couronné ;
Davantage, que Paris se rendroit à son obéissance ;
Quatriesmement, que les Anglois seroient du tout chassez de la France, et que le duc d’Orléans retourneroit d’Angleterre où il estoit détenu prisonnier : toutes lesquelles choses sembloient lors totalement impossibles, et néantmoins ont succédé tout ainsi qu’elles avoient esté prédites par la Pucelle. Et le mesme docteur, en la revision du procez, 90asseure les avoir veu réussir. Dépose semblablement que lui ayant demandé quel langage ses voix parloient à elle, avoir respondu : Bien meilleur françois qu’il ne faisoit, pour ce qu’il étoit Limosin et baragouinoit56.
À ces interrogatoires faits tant à Poictiers qu’à Chinon, il se passa environ un mois : de quoy cette fille n’estoit guères contente, sachant que sa mission estoit bornée à un peu plus d’un an, ainsi qu’elle avoit asseuré Sa Majesté. C’est pourquoy elle estoit bien marrie qu’on lui fist perdre le temps à parler, qu’elle debvoit employer à chasser l’Anglois de la France.
Or, les Prélats et docteurs de Poictiers, après cet examen solennel, firent leur rapport : premièrement, que ce n’est pas chose contraire à la foy et religion, ni aux traditions de l’Église catholique, apostolique et romaine, de dire qu’on aye des révélations, pourveu qu’on les manifeste par bons et vertueux effets et sainteté de vie semblable à celle de la Pucelle, en laquelle on ne voyoit rien qu’on put soupçonner d’aucune sorcellerie, maléfice, superstition, ou autres choses prohibées par les lois divines et humaines, ni d’aucun autre mauvais ou pernicieux dessein ; et qu’attendu la nécessité des affaires du Roy, et qu’elle mesme vouloit exposer sa vie au péril et hazard de la guerre, tout ainsi que les autres gens d’armes, on la pouvoit employer sans scrupule de consscience57.
[Fut] résolu au conseil du Roy de son équipage. Dieu faisant réussir les choses qu’il avoit ordonnées, et disposant les cœurs, tant du Roy que de tous les Princes, seigneurs et gens de guerre, pour marcher sous l’enseigne de cette bergère, et se confesser et communier quand elle leur diroit : qui n’est pas certes un petit miracle, principalement aux Français qui combattaient contre l’Anglois pour la loi Salique.
Nous avons dit que le Roy avoit choisi le sieur Dolon, [plus tard] seneschal de Beaucaire, comme le plus sage gentilhomme 91de France, pour avoir soin de cette fille, à ce qu’elle fust très bien traitée, logée, armée et fournie de toutes choses nécessaires, et qu’allant parmi les armées elle ne fust mesprisée, mais honorée comme estant envoyée du ciel. Et à ces fins, le Roy lui donna deux hommes de son escurie pour lui servir d’escuyers, sçavoir Louys de Coutes, et un nommé Raymond, deux pages pour la servir de main, deux laquais, un maistre d’hostel, un chapelain, outre ses frères qui estoient de sa maison, et deux hérauts d’armes, l’un desquels s’appeloit Guienne et l’autre Ambleville. Elle avoit cinq beaux grands coursiers, et sept ou huit trottiers, ainsi qu’elle les appelle : (ce sont chevaux de service pour aller au trot). Le Roy voulut en outre que pour aller plus à l’aise, elle eust une haquenée qui fut achetée de l’évesque de Senlis deux cents saluts d’or. Toutes fois, la Pucelle ayant recognu que le cheval estoit trop faible pour porter un homme armé, et sceu que l’évesque de Senlis estoit mal content de ce qu’on l’avoit desmonté, renvoya cette haquenée à Georges, sieur de la Trémouille, qui [la] lui avoit fait donner par commandement de Sa Majesté.
Son chapelain se nommoit frère Jean Pasquerel, religieux de l’ordre des Augustins, qu’elle prit au couvent de Tours où il estoit lecteur ordinaire, et néantmoins profès du couvent de Bayeux : et a tousjours esté avec elle jusques à sa prise devant Compiègne, et [a] rendu fidelle tesmoignage de sa piété, sainteté de vie, et de plusieurs autres choses que nous avons ci-devant articulées, et selon les occurrences de l’histoire les représenterons véritablement.
Le Roy lui voulut donner une belle espée qu’elle refusa, le suppliant d’envoyer à sainte Catherine de Fierbois en quérir une qui estoit derrière le maistre autel, en laquelle il y avoit cinq croix, au haut de la lance vers la poignée, et jadis avoit servi à un chevalier et fut enterrée avec lui, et n’estoit guère avant en terre, ainsi que la Pucelle a déposé.
Le Roy lui demanda si elle avoit veu autrefois cette espée. Respondit que non, mais que son conseil (ses voix) lui avoit donné cet advis.
Donc le Roy l’envoya quérir par un armurier de Tours. 92Elle estait toute rouillée, et, ayant esté un peu frottée, la rouille tomba sans avoir esté fourbie. Les ecclésiastiques de sainte Catherine de Fierbois y firent faire deux gaisnes, l’une de velours rouge et l’autre de drap d’or. Pour son regard, elle [la Pucelle] y fit faire un fourreau de cuir bien fort.
Au reste, estoit fort bien à cheval, et eust-on dit qu’elle avoit esté dressée toute sa vie par de bons escuyers. La première fois qu’elle monta en cour à cheval58, on lui amena un coursier noireau des plus farouches et rude en course, lequel elle fit approcher auprès d’une croix pour le monter, et par après le mania à son plaisir à l’admiration de la cour.
Un jour, le Roy s’estant allé pour mener en la prairie de Chinon, elle monta à cheval, fit une carrière la lance en main de si bonne grâce, que le Roy et tous ceux qui la regardoient en furent merveilleusement eshahys ; et le duc d’Alençon, la voyant si adroite, lui donna un des plus beaux chevaux de son escurie.
Ce mesme prince tesmoigne qu’estant lieutenant général pour le Roy en ses armées, il a veu mainte fois la Pucelle en besongne, et tenoit pour miraculeux tout ce qu’elle faisoit et disoit aux affaires de guerre, soit pour donner conseil sur le champ, ordonner et faire marcher les gens de guerre en bataille, assaillir l’ennemi, ou faire seurement des retraites, pointer l’artillerie pour battre les villes et aller à l’assaut : asseurant que des capitaines qui auroient fait la faction de guerre et conduit des armées vingt-cinq ou trente ans, ne seroient plus experts et advisez qu’elle estoit : dont on ne se doit esbahyr, estant envoyée et instruite par le Dieu des armées.
Messieurs de Longueville et de Gaucour ont tesmoigné la mesme chose, tous lieutenants généraux. Et le Bastard d’Orléans dit encore que cette fille estant aux armées parmi les gens de guerre, pour leur donner courage, racontoit plusieurs 93choses qui ne sont advenues, mais que, parlant sérieusement avec les seigneurs et capitaines de sa mission, ne leur avoit jamais tenu autres propos que des quatre choses ci-devant mentionnées.
Le Roy vouloit que ses habillements de guerre fussent richement accommodez, car cela donne terreur à l’ennemi, ainsi que les Lacédémoniens, plus austères que tous les hommes du monde, disoient. Il lui donna une huque de toile d’or tailladée et ouverte de tous costez, qu’elle portoit sur ses armes, avec laquelle elle fut prise à Compiègne. C’estoit comme une houpille en hongrelline, laquelle ses ennemis ne faillirent pas de détorquer à vanité et gloire mondaine.
Et toutefois recognoissent qu’elle estoit grandement sévère. Jamais ne vouloit permettre que ceux de sa compagnie allassent à la picorée, et n’eust pas mangé d’aucune chose que les gens de guerre eussent pris sur le pauvre peuple. Aussi, tout ce qu’elle a jamais demandé au Roy n’a esté que pour payer ses gens, à ce qu’ils ne fussent contraints de picorer ou de voler.
Onques, où elle estoit, n’a voulu souffrir de folles femmes, et, si elle en rencontroit aucunes, leur donnoit asprement la chasse, comme elle fit dès sa première arrivée, s’acheminant pour faire lever le siège d’Orléans, et depuis à Chasteau-Thierry et à Saint-Denis, les poursuivant l’espée nue en main.
Quand on alloit par païs, les fourriers et maréchaux des logis avoient ordre de la très bien loger, et principalement avec d’honnestes et vertueuses femmes, estant aux bonnes villes.
Le sieur Dolon, gouverneur et surintendant de sa maison, la mena à Tours pour lui faire forger des armes propres à son corsage : sçavoir heaume, cuirasse, brassars, et l’équiper de toutes autres choses dont elle auroit besoin. Il lui lit aussi forger une petite hache d’armes qu’elle porta bien peu de temps, ayant recognu que sa mission estoit seulement pour mener les François à la guerre, et relever leur courage abattu par tant d’infortunes et adversitez.
Elle fit faire en attendant, par le conseil de ses voix, un estandart 94qui estoit de toile ou de boucassin blanc, frangé de crespine de soye. Le champ estoit d’azur, tout semé de fleurs de lis : auquel estandart elle fit peindre l’image du Roy du ciel tenant un monde, avec un ange de chacun costé et le signe de la croix, ensemble ces deux mots Jesus Maria. Et allant à la guerre, le portoit par commandement de ses voix, le tenant en main, et crainte d’espandre le sang humain ne s’aydoit d’aucune arme offensive, ainsi qu’elle respondit à ses juges59 qui lui firent de merveilleux, ridicules et malicieux interrogatoires, tant sur cette enseigne que sur l’espée qu’elle portoit, lui voulant faire accroire qu’elle avoit ensorcelé ses armes et tout ce qu’elle portoit, afin d’estre mieux fortunée ; et mesme un anneau de cuivre doré que ses parents lui avoient donné, auquel estoit engravé un Jesus Maria. Outre, lui imposèrent encore qu’elle avoit fait porter des pièces de toile toutes entières comme en procession à l’entour de l’église et du maistre autel, pour faire des enseignes et panonceaux aux gens de guerre, à ce qu’ils fussent mieux fortunez : de quoy il sera parlé au second livre.
C’estoit sa coustume de se mettre tousjours à l’avant-garde de l’armée pour donner courage aux soldats et capitaines, et terreur aux ennemis, disant aux François : Entrez hardiment avec moy au plus fort des Anglois.
Lesquels ont confessé l’avoir plus redoutée elle seule que cent des plus vaillants chevaliers, et des mieux armez et montez. Car meslée parmi les ennemis, elle ressembloit à un ange exterminateur, et tous fuyaient devant elle. Et faisoit tousjours la retraite, se mettant sur le derrière de l’armée pour faire retirer les gens de guerre en toute seureté : ce qui fut cause de sa prise au siège de Compiègne ; ayant eu plus de soin de sauver ses compagnons qu’elle-mesme, ainsi que tesmoigne Monstrelet. Pour cette raison, le Roy d’Angleterre, aux lettres qu’il escrivit à l’empereur Sigismond, au duc de Bourgogne, 95et aux prélats et seigneurs de son obéissance, après qu’il eut fait mourir la Pucelle, se plaint des grands et incroyables dommages qu’elle lui a faits, ayant fait mourir ou pris prisonniers tous ses plus braves capitaines ou chefs d’armée. Au reste, hors l’effort de la guerre, elle estoit douce, simple et humble comme un agneau.
96Chapitre VIII La Pucelle à Blois. — La lettre aux Anglais. — Départ pour Orléans.
Tout son équipage de guerre et sa maison dressez, le Roy lui donna environ six mille hommes, et de Tours s’achemina à Blois où elle séjourna quelques jours attendant que cette petite armée fust assemblée, et qu’on eust appresté un grand convoy de vivres et autres munitions nécessaires pour la ville d’Orléans, car, faute d’argent, tout demeuroit en arrière, ainsi que le duc d’Alençon a déposé.
Elle arriva à Blois environ la sepmaine de la Passion60, le dix-huit ou le dix-neuviesme mars 1428 (vieux style), où elle fit faire une enseigne de dévotion en laquelle Jésus-Christ estoit représenté en l’arbre de la Croix. Et chascun jour qu’elle y séjourna, faisoit assembler tout le clergé de Blois, et son chapelain à la teste portant cette bannière en procession, sans vouloir permettre qu’aucun y assistast s’ils n’avoient été à confesse, non pas mesme les seigneurs et gens de guerre.
Davantage, afin de ne point perdre temps, le samedi veille de Pasques, vingt-sixiesme mars, dicta en son langage une lettre qu’elle envoya aux Anglois par ses hérauts pour les sommer de lever le siège d’Orléans, de se retirer en Ieur païs et donner la paix à la France ; qu’autrement elle avoit charge de les debeller. Dénonciation conforme à la loi de Dieu, chapitre 20 du Deutéronome : Quand tu voudras assiéger une ville ou faire la guerre contre quelqu’un, tu lui offriras 97premièrement la paix, et s’il ne veut entendre, tu le combattras.
Ensuit la teneur de sa lettre que j’ay tiré mot pour mot de l’original de son procez : d’autant que ces lettres sont deffectueuses et corrompues en l’histoire de Nicolle Gilles de Belleforest, et mesme au discours du siège d’Orléans ci-devant mentionné, lequel rapporte les dites lettres avoir esté escrites le mardi 22 mars en la sepmaine sainte, date qui contrevient à la vraye de samedi vigile de Pasques, vingt-sixiesme mars.
✝ Jesus Maria ✝
Roy d’Angleterre, et vous duc de Bethford, qui vous dites régent du royaume de France ; vous, Guillaume de la Poulle, comte de Suffort, Jean sire de Tallebot, et vous Thomas, sire d’Escales, qui vous dites lieutenant du dict duc de Bethford, faites raison au Roy du ciel. (Rendez à la Pucelle qui est icy envoyée de par le Roy du ciel61), les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France. Elle est ici venue de par Dieu pour réclamer le sang royal. Elle est toute preste de faire paix, si vous lui voulez faire raison : par ainsi que France vous mettiez jus, et payerez ce que vous l’avez tenue. Et entre vous, archiers, compagnons de guerre gentils et autres qui estes devant la ville d’Orléans, allez-vous-en en votre païs de par Dieu, et si ainsi ne le faites, attendez les nouvelles de la Pucelle qui vous ira voir briesvement à vos bien grans dommages. Roy d’Angleterre, si ainsi ne le faites (je suis chef de guerre), et, en quelque lieu que je atteindrai vos gens en France, je les ferai aller, veuillent ou non veuillent. Et s’ils ne veullent obéir, je les ferai tous occire. Je suis envoyée de par Dieu le Roy du Ciel (corps pour corps), pour vous bouter [hors] de toute France. Et si veullent obéir, je les prendray à mercy. Et n’ayez point en votre opinion, car vous ne tiendrez pas le royaume de France, de Dieu le Roy du ciel, fils de sainte 98Marie ; ains le tiendra le Roy Charles, vray héritier, car Dieu le Roy du ciel le veut, et lui est révélé par la Pucelle ; lequel (Charles) entrera à Paris à bonne compagnie. Si ne voulez croire les nouvelles de par Dieu et la Pucelle, en quelque lieu que vous trouverons, férirons dedans, et y ferons un si grand ahay, que encore a-t-il nuls ans que en France ne fut si grand, si vous ne faites raison. Et croyez fermement que le Roy du ciel envoyera plus de force à la Pucelle que vous ne lui sçauriez mener de tous assaux à elle et à ses bons gens d’armes. Et aux horions verra-t-on qui aura meilleur droit de Dieu du Ciel. Vous, duc de Bethford, la Pucelle vous prie et vous requiert que vous ne vous faciez mie destruire. Si vous lui faites raison, encore pourrez venir en sa compagnie, où que les François feront le plus bel effect que onques fut faict pour la chrestienté. Et faites response si vous voulez faire paix en la cité d’Orléans, et si ainsi ne le faites, de vos bien grans dommages vous souvienne briesvement. Escrit ce samedi sepmaine sainte62.
Ces lettres contiennent une prophétie que la Pucelle révéla au Roy incontinent qu’elle fut arrivée à Chinon : sçavoir qu’il estoit le seul et vray héritier de la couronne ; que si les Anglois, après avoir été advertis, ne se retiroient ils seroient deffaits, ainsi qu’ils furent à Orléans, Jargeau et Patay ; que Paris se mettroit en l’obéissance de sa Majesté, et que les Anglois seroient entièrement chassez du royaume de France.
Les juges qui ont fait le procez à cette fille ont souvent remué ces lettres, lui voulans imposer qu’elle les avoit 99escrites par la suggestion des esprits malins quelle consultoit ; et mesme auroit mis à la teste d’icelles deux croix avec ces mots Jesus Maria. Ils lui demandèrent premièrement si elle les avoit ainsi escrites et couchées. Respondit que oui, et les avoir dictées, trois ou quatre choses exceptées qu’on y avoit changées ou adjoustées, de quoy il sera parlé au second livre. Ces choses sont celles qui sont imprimées [plus haut] en italiques et enfermées par parenthèse. Et est chose admirable que ne sçachant ni lire ni escrire, elle aye pu se souvenir de ce qu’on avoit changé ou adjousté en ses lettres.
Ne faut passer sous silence que quelque temps après elle envoya semblement des lettres et des hérauts au duc de Bourgogne pour le prier et exhorter aussi à la paix ; ce qui fait cognoistre de quel esprit elle estoit régie. Ses juges lui ont reproché que par ces lettres elle s’arrogeoit l’office des anges, disant qu’elle estoit envoyée de par le Roy du ciel. Véritablement Ange ne signifie autre chose que Messager envoyé de Dieu. Et peut-on dire asseurément qu’elle a servi au Roy et à la France d’un Ange de paix pour en exterminer totalement les Anglois : car tant qu’ils ont eu la Guienne et la Normandie, il estoit impossible aux François de jouir de la paix.
Et ne se peut rien imaginer de plus misérable qu’estoit le pauvre peuple de France. Tous les ans, au temps que la moisson approchoit, les Anglois faisoient une descente à Calais ou en quelque autre port de mer. Et de là couroient et ravageoient toute la France jusques en Auvergne, et repassoient en Guienne, bruslant et saccageant tout ce qu’ils rencontroient. Et n’y avoit que les grosses villes et forts chasteaux exempts de cette calamité et désolation. De sorte qu’on ne pouvoit labourer ni cultiver les terres, ni mesme recueillir le peu qu’on avoit ensemencé. Et si aucun vouloit brouiller ou remuer mesnage en France, il estoit asseuré d’avoir tousjours les Anglois à sa dévotion. Calamitez qui ont duré plus de soixante ans. Et pour ce sujet disoit-on en commun proverbe que les Anglois, par leur puissance, avoient fait venir les bois en France ; ainsi qu’il me souvient l’avoir 100mainte fois ouy dire en ma jeunesse à de vieilles gens qui certifioient avoir veu toute la France déserte et remplie de bois ; que leurs pères avoient expérimenté les ravages des Anglois, et que sous le règne de Charles VII et Louis XI, on avoit commencé à essarter les bois, défricher les champs et rebastir les villages : qui est en somme le grand bien qu’il a pleu à Dieu nous moyenner par la Pucelle, qui devroit autant avoir de statues de bronze en France que jadis on en dressa à Demetrius Phalereus, en Grèce, le méritant beaucoup mieux.
Celui qui a escrit jour pour jour le siège d’Orléans asseure, comme fait aussi le comte de Dunois en la revision du procez, que les Anglois furent extrêmement irritez des lettres de la Pucelle, et qu’ils lui dirent moult de vilaines injures, l’appelant ribaude, vachère, et la menaçant de la faire brusler ; et que contre le droit des gens, ils retinrent un de ses hérauts nommé Guienne, qui leur avoit porté les dites lettres, et tournèrent à dérision tout ce qu’elle leur escrivoit : ne considérans pas que Dieu élit les choses basses et plus infirmes pour confondre les plus hautes, sourcilleuses et bouffies d’orgueil, comme les Anglois estoient lors, aveuglés de la prospérité qui les caressoit.
Mais la Pucelle, estant à Blois, pressoit tous les seigneurs et capitaines de partir, sçavoir le mareschal de Boussac ou de Sainte-Sévère, Gilles de Laval, mareschal de Raiz, le sieur de Gaucour, La Hire, Poton, Ambroise de Loré, l’admirai de Culant, Jamet du Tilloy, etc., lesquels elle fit tous confesser et communier, les asseurant du secours que Dieu leur donneroit, mettans en bon estat leur conscience. De plus, fit assembler les ecclésiastiques de Blois sous l’enseigne de Jésus-Christ en croix qu’elle avoit fait peindre, laquelle son chapelain portoit devant le clergé, faisant prières et chantant des psaumes et hymnes à la teste du convoy de vivres que les gens de guerre conduisoient par terre à Orléans du costé de la Sologne.
Pour lors la rivière estoit fort basse ; tellement qu’il estoit impossible que les bateaux que le Bastard d’Orléans avoit fait 101préparer pour recevoir les vivres arrivassent jusques au bord de la rivière ; davantage, le vent estoit contraire qui se changea tout à coup et [se] rendit propice : pareillement aussi la rivière crût, de sorte qu’on deschargea aisément dans les bateaux tous les vivres et munitions qui furent rendus à Orléans de plein jour, sans que les Anglois y donnassent aucun empeschement. Ce que considéré, le Bastard d’Orléans asseure avoir lors conçeu très bonne espérance des promesses que faisoit la Pucelle.
Elle désiroit que les gens de guerre qu’elle avoit amenez passassent du costé de la Beausse, où estoit le comte de Suffort, le sire de Tallebot et autres chefs de guerre anglois avec la plus grande force de leur armée qu’elle vouloit combattre, et pour voir sans délai les signes de sa mission, et que, bien peu de gens de guerre bataillant au nom et à la faveur du ciel, ils emporteroient aisément la victoire, ainsi qu’elle avoit déclaré à Poictiers. Toutes fois, les seigneurs et capitaines françois furent de contraire opinion, jugeans que le passage estoit beaucoup plus libre et moins périlleux du costé de la Sologne.
Et ayans celé leur dessein à la Pucelle, néantmoins elle le recognut bien. Car arrivée qu’elle fut avec les vivres et munitions au-dessus d’Orléans, du costé de la Sologne, le Bastard d’Orléans estant venu pour la recevoir, elle lui demanda incontinent s’il n’estoit pas le Bastard d’Orléans, et s’il avoit esté d’advis qu’on passast plustost de ce costé-là que par la Beausse.
Ce seigneur respondit que tous les chefs et gens de guerre avoient esté de cette opinion et [avoient] jugé que c’estoit le meilleur conseil qu’on pouvoit prendre.
— En nom Dieu, dit-elle, car c’estoit son serment, le conseil du ciel est bien plus sage et asseuré que le vostre. Vous me pensez trompez, et vous-mesme vous trompez. Car je vous amène le meilleur secours qui soit jamais arrivé à aucune ville : le secours du Roy du ciel qui vous envoyé, non pour l’amour de moy, mais par l’intercession et requeste de saints Louys et Charlemagne, et ne veut pas que les Anglois ayant le duc d’Orléans qu’ils tiennent prisonnier, et 102sa ville d’Orléans, laquelle le Roy du ciel tient en sa protection.
C’est la propre déposition du Bastard d’Orléans qui pria lors la Pucelle avoir pour agréable que les forces qu’elle avoit amenées retournassent encore à Blois quérir un second convoy de vivres et munitions, attendant tousjours que l’armée du Roy grossist ; veu aussi que la ville d’Orléans avoit plus besoin de vivres que de toutes autres choses. À ces remonstrances la Pucelle ne pouvoit consentir, disant qu’elle avoit fait confesser et communier tous les gens de guerre, et pendant qu’ils estoient bien disposez qu’ils les falloit employer. Elle avoit semblablement chassé les femmes desbauchées qui, auparavant son arrivée, nichoient à l’armée ; et lui faschoit grandement de perdre temps. Toutes fois, elle se laissa persuader, et conséquemment les forces retournèrent à Blois.
Or, le vendredi vingt-neufviesme avril, le Bastard d’Orléans fit passer la rivière à la Pucelle à l’endroit de Chécy, qui est un petit village distant d’Orléans d’environ deux lieues, du costé de la porte de Bourgogne, où il avoit laissé quelques gens de guerre pour la garder. Et partirent de ce village sur le soir et entrèrent à Orléans sur les huit heures, afin d’éviter le tumulte du peuple qui brusloit du désir de voir la Pucelle. Elle estoit armée de toutes pièces excepté de son heaume, et montée sur un cheval blanc, faisant porter devant elle son enseigne de guerre par un de ses escuyers, ayant au costé gauche le Bastard d’Orléans, gouverneur de la ville. Et estoient suivis de plusieurs autres seigneurs, capitaines et gens de guerre.
Elle fut très bien receue par les bourgeois de la ville, avec grand quantité de flambeaux, tous les habitants faisant pareille resjouissance que s’ils eussent veu un Ange descendre du ciel pour les secourir. Comme elle entroit dans la ville, ceux qui portoient les flambeaux mirent le feu aux franges et crespines de son estandard : ce qu’ayant aperceu, elle donna des espérons à son cheval et brusquement s’avança jusqu’à celui qui portoit l’estandart, si soudainement et de si 103bonne grâce qu’elle en esteignit le feu avec la main : de quoy on s’esbahyssoit, la voyant si adextre (adroite) et si bien manier un cheval.
Elle fut descendre à l’Église cathédrale d’Orléans, et, après y avoir fait ses prières, [fut] conduite en l’hostel du trésorier du duc d’Orléans nommé Jacques Boucher, où elle fut receue avec son train, sçavoir le sieur Dolon, ses deux frères et tous ses gens. À son arrivée, il n’estoit pas fils de bonne mère qui ne la touchoit, aucuns lui baisans les mains, les autres ses vestements, et d’autres ne pouvant en approcher de plus près touchoient son cheval.
A raison de quoy elle fut un jour sérieusement admonestée par Me Pierre de Versailles, docteur en théologie, duquel nous avons parlé ci-devant, qu’elle se donnast bien garde que telles caresses et applaudissements n’induisissent le peuple à idolâtrie.
Elle répliqua estre assez marrie de cela et, autant qu’elle pouvoit, désiroit l’empescher. Recognut mesme ingénuement que, si Dieu ne la préservoit, elle tomberoit en vaine gloire.
Estant à Bourges logée chez la veuve du trésorier du Roy, quelques femmes et autres personnes lui apportoient leurs chapelets, marques et médailles pour les toucher. De quoy elle se prit fort à rire, asseurant qu’eux mesmes les ayant desjà touchées, elles avoient tout autant de vertu que si elle les manioit. Et les renvoya ainsi.
Ses juges n’oublièrent pas de la vouloir noircir pour ce que le peuple couroit ainsi après elle, et l’interrogeant sur cela, [elle] respondit premièrement qu’elle ne pouvoit estre mal voulue de ceux de son parti ; secondement, les pauvres exceptez qu’elle soulageoit autant qu’il lui estoit possible, estre assez marrie que d’autres lui fissent tant de caresses, et, autant qu’elle pouvoit, l’empeschoit.
Encore lui voulurent-ils faire accroire que, depuis sa prise, les François de son parti avoient fait dire des messes et prières à son honneur, tout ainsi que l’on fait aux saints canonisez que l’Église révère et honore. Mais elle répliqua, posé que cela fust comme il n’estoit pas véritable, qu’elle 104n’en pouvoit mais, veu que ce n’estoit par son conseil ni de son consentement. Bien croyoit-elle qu’on faisoit prier Dieu pour elle, et que ce n’estoit point mal fait. Tant l’iniquité de ses juges fut extrême de vouloir imputer à idolâtrie les prières que les François faisoient pour cette pauvre captive !
105Chapitre IX La Pucelle à Orléans. — Levée du siège.
Le samedi dernier d’avril, lendemain de son arrivée à Orléans, la Pucelle envoya sur le soir deux trompettes aux Anglois pour les sommer de lui renvoyer Guienne son héraut. Et le Bastard dOrléans leur manda que s’ils ne le renvoyoient sain et sauf, il feroit mourir tous les prisonniers anglois qu’il tenoit à Orléans, et mesme les seigneurs de qualité qu’on y avoit envoyez pour y traiter de la rançon des prisonniers : que le droit des gens estoit toujours demeuré saint et inviolable, mesme entre les nations les plus barbares, qu’à plus forte raison le devoit-il estre parmi les Chrestiens. Ce qu’entendu, les Anglois donnèrent liberté à ce héraut, avec charge expresse de faire entendre à la Pucelle qu’elle estoit la p… des Armagnacs, qu’elle retournast garder les vaches, et qu’ils la feroient brusler.
Le lendemain, sur le soir, qui estoit un dimanche63, cette fille alla au boulevard des Tournelles où les Anglois avoient fait une forte bastille, tout au bout du pont vers le portereau, et adressant la parole au capitaine Classidas et autres qui commandoient en cette bastille, les exhorta pour la seconde fois de donner la paix à la France, et se retirer en leur païs vies et bagues sauves, qu’autrement il leur mescherroit en brief. Sur quoy ils l’injurièrent de plus belle, et Classidas enchérissoit sur tous les autres.
Le Bastard d’Orléans sortit le mesme jour avec forces pour aller au-devant des mareschaux de sainte Sévère et de Rays 106qui amenoient de Blois un second convoy de vivres du costé de la Sologne64. Et le quatriesme jour de mai, la Pucelle assistée des sieurs de Villars, Florent d’Illiers et de La Hire, sortit d’Orléans avec cinq cents hommes de guerre pour recevoir ce convoy de vivres, lequel fut rendu à Orléans, comme le premier convoy, sans aucune incommodité et sans que les Anglois y donnassent aucun empeschement ou osassent faire semblant de sortir de leurs forts.
Certes, depuis que la Pucelle fut arrivée à Orléans, on eust dit que les Anglois estoient assiégez en leurs bastilles, et non pas qu’ils tenoient Orléans assiégé. Polydore Virgile, qui tiroit gage des Anglois pour escrire leur histoire, voulant mettre au rabais ce secours miraculeux, rapporte que la Pucelle (soit qu’elle eust trompé les garnisons angloises, ou qu’elle fust protégée de Dieu), entra de nuit à Orléans, parmi les armes des ennemis, avec les vivres sans aucun empeschement : et que les Anglois cognoissant l’extrême famine qui travailloit ceux d’Orléans, faisoient négligemment la garde, et voyans qu’il y estoit entré des vivres, se résolurent finalement d’y donner un furieux assaut : narration toute déguisée et colorée à l’honneur des Anglois ; de quoy il ne se faut esbahyr, veu mesme que cet auteur asseure contre la vérité des propres actes que nous avons des Anglois, que la Pucelle, après avoir esté condamnée, voulant prolonger sa vie de neuf mois, feignit estre grosse, et qu’elle fut gardée tout ce temps là et après exéquutée. Or, est-il qu’en l’espace de sept jours, ils ont prononcé et exéquuté contre elle deux diverses sentences, l’une de rétractation le 25, et l’autre de mort le 30 mai 1431, ainsi que nous verrons au livre second ; et conséquemment l’imposture de Polydore Virgile demeure confutée par les propres actes du procez.
Certes la Pucelle n’estoit [point] envoyée de Dieu pour taverner la guerre, comme disoient les anciens, mais pour la faire ouvertement et chasser de vive force les Anglois, 107après avoir refusé de se retirer sur la sommation qu’elle leur avoit faite, comme l’on cognoit par tous les actes de sa vie. Ce que pour faire entendre, et comme les Anglois ont été contraints à force d’armes de lever le siège d’Orléans, et en quel estat estoit cette ville quand la Pucelle y arriva, nous en représenterons ici le plan.
Orléans en 1429
Elle est bastie sur un haut qui est un peu en pente vers la rivière de Loire qui l’arrose du costé du midi65. Au septentrion est la porte Banière (Bannier), du costé de Paris ; à l’orient, celle de Bourgogne ; au midi, la porte du Pont, joignant laquelle est la porte de la Faux, autrement la porte du port, au bout de quel port est l’église Saint-Laurent qui est une paroisse. À l’occident est la porte de la Magdeleine.
Et faut sçavoir que, depuis le siège, la ville a esté grandement accrue et que l’on y a enclos les faubourgs. Les Anglois l’avoient entourée (sur la rive droite) de sept forts ou bastilles bien flanquées et retranchées, qui s’entre-secouroient l’une l’autre : ayans fait rompre tous les chemins, moyennant certains retranchements qui servoient comme de ligne de communication. Du costé de la Sologne il y avoit trois forts, car au-dessus d’Orléans, au plus haut de la rivière (sur la rive gauche), ils avoient fortifié l’église de Saint-Jean-le-Blanc où sont aujourdhuy les Capucins, et plus bas, tout au bout du pont d’Orléans, avoient fait une grande et forte bastille, bien remparée de gros boulevards, larges et profonds : bastille qu’on tenoit lors comme imprenable, et lui avoient imposé le nom de Londres, se vantant qu’elle seroit aussi malaisée à tirer de leurs mains que la ville de Londres, capitale d’Angleterre.
À la porte de Bourgogne ils avoient basti un fort qu’ils appeloient Saint-Loup, parce qu’il estoit proche de l’église 108Saint-Loup qui est un couvent de religieuses. Semblablement, à la porte Bannière, proche de Saint-Lazare et de Saint-Paterne, une autre bastille secouroit celle de Saint-Loup, et l’appeloient Paris, attendu qu’elle estoit devers Paris, et donnoit aussi secours à celle qui estoit à l’occident, où est aujourd’hui la porte de la Magdeleine, laquelle bastille ils appeloient Rouen, et faisoit espaule à celle de Saint-Laurent qui est sur le port d’Orléans vers l’occident.
Tous lesquels forts et leur situation monstrent qu’il estoit impossible humainement de secourir Orléans avec le peu de forces que le Roy avoit alors. Mais incontinent que ces vivres et gens de guerre furent rendus à Orléans en toute seureté, les seigneurs et capitaines qui ne se fioient et asseuroient pas à ce que disoit la Pucelle, tinrent conseil à son desceu (insu) et d’autant que la ville estoit bien munie de vivres et de toutes choses nécessaires, résolurent qu’on ne hasarderoit rien, et que l’on attendroit encore de nouvelles forces pour contraindre l’ennemi de lever le siège ; car de toutes parts le Roy s’efforçoit de faire des levées.
Le sieur de Gaucour, gouverneur du Dauphiné et grand maistre de l’hôtel du Roy, eut charge de garder la porte de Bourgogne et de ne laisser sortir personne ; car les mains démangeoient à toute l’infanterie qui brusloit du désir de combattre, comme faisoit pareillement la Pucelle pour faire cognoistre les signes de sa mission. Et dès le grand matin, un bon nombre de nos arbalestriers, c’estoient les gens de pied de ce temps-là, sortirent par des poternes et allèrent donner l’alarme à la bastille de Saint-Loup où plusieurs furent blessez. De quoy la Pucelle eut advis par son conseil, et tança fort ses escuyers, leur faisant reproche que pendant qu’ils dormoient à la françoise, l’ennemi avoit espandu le sang des François. Elle se fit vistement armer, monta à cheval, demandant son estandard qui lui fut baillé par la fenestre d’une chambre haute où elle logeoit, et courut à la porte de Bourgogne de telle roideur que son cheval faisoit sortir le feu du pavé. Le sieur de Gaucour ne put jamais empescher qu’elle ne fist sortir avec elle quelques hommes, partie d’arbalestiers, partie de cavaliers, à la teste desquels 109s’estant mise, son estandart en main tout déployé, fui teste baissée donner l’assaut à la bastille de Saint-Loup où elle rencontra plusieurs de nos gens blessez.
Les seigneurs voyans qu’on ne l’avoit pu empescher de sortir, la suivirent incontinent, et comme on assailloit cette bastille, le mareschal de Boussac, de Rays, le sieur de Graville et autres au nombre de six cens cavaliers s’avancèrent du costé de la bastille de Saint-Ladre. Et les Anglois qui y estoient en garnison, assistez de quelques autres troupes qu’on leur avoit envoyées de renfort, ayant voulu faire une sortie pour secourir ceux de Saint-Loup, furent repoussez, tellement que à leur barbe cette bastille fut enlevée, desmolie et bruslée.
L’assaut dura plus de quatre grosses heures : et demeurèrent morts sur la place cent quatorze Anglois, et des prisonniers au nombre de plus de deux cents. La Pucelle sauva les gens d’Église anglois qui se trouvèrent en cette bataille, s’estans présentez à elle revestus de leurs habits et ornements d’Église, et les amena à Orléans quant et soy, les fit bien traiter et après les renvoya sains et saufs, prenant mesme le soin, quand elle rencontroit quelque soldat anglois blessé, de le faire confesser et advertir de son salut, et demander pardon à Dieu, exerçant toutes sortes de bons offices et œuvres de charité en leur endroit, ce qu’ils n’ont pas fait au sien.
Le jeudi, cinquiesme mai, jour de l’Ascension de Nostre Seigneur, fut tenu conseil entre la Pucelle, le Bastard d’Orléans, les mareschaux de Boussac et de Rays, Poton, La Hire, Ambroise de Loré, etc., et conclu que le lendemain au matin, on passeroit la rivière pour donner l’assaut aux trois bastilles qui estoient devers la Sologne, afin de rendre le passage libre de ce costé-là, passage que les Anglois avoient le plus avantageusement fortifié, sçachant bien que c’estoit de cette part que ceux d’Orléans pourroient tirer secours de Sa Majesté.
Donc le vendredi, sixiesme mai, avant que le soleil fust levé, nostre Pucelle s’estant tenue preste, dit à son hoste 110qu’elle leur apporteroit de bonnes nouvelles et qu’elle rentreroit en la ville par dessus le pont66 : qui estoit à dire que les bastilles seroient prises, comme il fut. Elle sortit d’Orléans, assistée d’environ trois à quatre mille hommes de guerre qui passèrent la rivière en bateau entre Saint-Loup et la tour neufve, et allèrent premièrement attaquer la bastille de Saint-Jean-le-Blanc. La Pucelle fit crier par ses hérauts qu’on ne fist aucun tort aux Églises ni aux ecclésiastiques.
La garnison de ce fort voyant les François teste baissée venir à eux, le quitta soudainement et se retira partie en la bastille des Tournelles, partie au fort des Augustins où les Anglois combattirent vaillamment, mais à la fin furent forcez et contrains de se rendre. Et sur le soir, les nostres passèrent à la bastille des Tournelles pour faire leurs approches et préparatifs, afin qu’au lendemain matin, septiesme mai, on assaillit cette bastille munie de toute sorte d’artillerie, de vivres et autres choses nécessaires, et de cinq à six cens hommes de guerre d’eslite commandez par Classidas et autres vaillans capitaines Anglois, lesquels, ainsi que nous avons desjà remarqué, n’eurent jamais plus de braves hommes qu’ils avoient lors, s’estans rendus capables par les guerres continuelles qu’ils avoient eu avec les nostres depuis la prise du Roy Jean.
Or, la Pucelle avec l’armée campa et demeura toute la nuit devant cette bastille67. Et le Bastard d’Orléans repassa en la ville à deux fins : premièrement, pour donner l’ordre que l’on fist bon guet et que l’on se gardast de surprise au dedans, pendant qu’on travailloit pour enlever aux Anglois leurs dehors ; et d’ailleurs, pour establir commissaires afin d’envoyer tout ce qui seroit nécessaire aux gens de guerre qui tenoient la bastille assiégée car on ne pensoit pas qu’elle dust estre si tost emportée. Et d’autant que ceux d’Orléans, pour empescher que les Anglois n’approchassent plus près de leur ville, avoient fait rompre plusieurs arches du pont, 111ils firent mettre des pièces de bois pour passer par dessus les arches. Et le premier de tous, Nicolas de Giresme, commandeur de Rhodes, se hasarda de passer par dessus une pièce de bois fort estroite, ne voulant attendre qu’il y en eust d’autres, tant le désir qu’il avoit d’estre à l’assaut estoit grand. Toute la nuit, ceux d’Orléans couroient à la file pour soutenir leurs gens de tout ce qu’ils avoient besoin, vivres et autres choses.
Le soleil ne fut pas si tost levé qu’on sonna pour aller à l’assaut, et la Pucelle selon sa coustume se mit à la teste, son estandart à la main, et s’avança sur le fossé, et prist une échelle pour la dresser contre le boulevard, donnant courage aux François. Mais à bien assailli bien deffendu : et fut-on jusque sur le vespre à combattre, et la Pucelle atteinte et blessée entre le col et les espaules d’un trait d’arbaleste qu’ils appeloient vireton.
Le coup entamoit la chair de plus d’un doigt d’espaisseur, et en longueur d’un demi-pied : blessure de laquelle elle avoit eu advis par ses voix, et en quinze jours fut guérie, sans jamais discontinuer pour cela d’aller à cheval et faire la faction.
Le Bastard d’Orléans la voyant toute en sang, et que les Anglois se deffendoient si vaillamment, et qu’il estoit desjà fort tard, vouloit faire sonner la retraite. Ce que la Pucelle empescha disant qu’ils eussent courage, continuassent l’assaut, et que la victoire leur estoit tout acquise. Elle donna son enseigne à un gentilhomme, lui en chargea expressément de l’advertir quand la queue tourneroit vers le boulevard des Anglois. Cependant elle se retira à l’escart en une vigne proche, afin de prier Dieu et panser sa plaie, son chapelain avec elle, ainsi qu’il a déposé. Et cette fille pleuroit et gémissoit, craignant que sa blessure ne fist perdre courage aux gens de guerre, et qu’ils n’eussent plus de créance en elle, ne plus ne moins que si elle n’eust pas esté envoyée du ciel. Mais Dieu avoit permis cela pour l’humilier et la tenir en son devoir, tout ainsi qu’il voulut que saint Paul ressentit des infirmitez de la nature humaine parmi tant d’autres grâces qu’il lui avoit départies.
112Un certain gentilhomme voulut charmer sa playe.
— À Dieu ne plaise, dit-elle. J’aymerois mieux mourir de mille morts que de permettre qu’on usast d’aucune sorcelerie en mon endroit, ni de mon consentement.
On y appliqua seulement de l’huile et du lard vieil. Celui auquel elle avoit donné en garde son estandart lui dit :
— Jeanne (car on ne l’appeloit point autrement), vostre estandart et toutes les enseignes et panonceaux de l’armée sont tournés du costé du boulevard.
Alors elle s’escria que la victoire estoit à eux, qu’ils allassent hardiment à l’assaut. Le sieur Dolon, son gouverneur, dit à un gentilhomme Basque, vaillant de sa personne, qu’il prist l’enseigne de la Pucelle et qu’il s’advançast quant et lui pour la porter sur le boulevard. Cette fille qui retournoit de faire ses prières et de panser sa playe, voyant qu’on emportoit son estandart sans l’attendre, et ne sçachant pas que ce fust le sieur Dolon et ceux de sa compagnie, couroit après eux criant : Mon estandart, mon estandart !
Et les ayant atteints, les Anglois furent assaillis de telle révolution qu’ils succombèrent à la valeur des François et tous mis au fil de l’espée ou noyez, aucuns exceptez qui évitèrent la fureur des gens de guerre. Et Classidas qui avoit honni la Pucelle d’injures plus que tout autre, chose indigne d’un grand capitaine et d’un homme d’honneur, fut submergé avec les sieurs de Moulins, de Pommier, le bailly de Mantes et maints autres de qualité et de remarque : lesquels s’estant retirez en une tourelle en laquelle on mit le feu, pensans se sauver par le pont, il fondit sous eux et tombèrent dans la rivière tous armez.
Les prisonniers racontèrent que durant l’assaut, il leur sembloit voir tout le monde armé à leur ruine, et qu’il ne leur restoit aucun moyen de se deffendre contre un si puissant assaut. Mesme aucuns pensoient voir des anges en l’armée combattre pour les François. Le duc d’Alençon tesmoigne avoir ouy dire aux chefs de guerre et seigneurs qui estoient à l’assaut en cette bastille qui avoit esté prise en un jour, que c’estoit vrayment un miracle (comme le comte de Dunois 113l’a pareillement certifié), et que, le siège d’Orléans estant levé, lui mesme voulant recognoistre ce qui en estoit, en visita tous les forts, principalement cette bastille du pont. Et s’esbahissoit comme on l’avoit pu emporter en si peu de temps, estant si bien retranchée et flanquée de gros ravelins et profonds fossez, munie de toutes choses nécessaires : asseurant qu’avec bien peu de gens il eust voulu entreprendre de la garder au moins l’espace de six ou sept jours contre la plus puissante armée qui se pourroit présenter.
Toute la nuit les gens de guerre demeurèrent sur le champ de bataille pour le garder en signe de victoire, et recognoistre si les Anglois qui restoient aux autres forts et estoient en garnison aux villages et autres lieux circonvoisins d’Orléans, voudroient point faire quelque effort pour avoir leur revanche ; mais ils prinrent bien une autre résolution, ainsi que nous verrons. Quant à la Pucelle, à cause de sa blessure, elle se retira dans la ville pour estre pansée, et repassa par dessus le pont, ainsi qu’elle avoit prédit à son hoste, et ne mangea aucune autre chose que du pain avec du vin bien trempé, ores toutefois qu’on lui eust fait présent d’une grosse alose toute vive qu’on avoit prise dans la rivière de Loire.
Ses juges lui firent divers interrogatoires sur la levée du siège d’Orléans, et entre autres choses lui imputèrent calomnieusement qu’elle s’estoit vantée parmi les gens de guerre de recevoir avec la main ou en son giron les boulets d’artillerie et les traits d’arbaleste. Ce qu’elle leur nia tout à plat, et respondit avoir bien sceu qu’elle seroit blessée, et mesme qu’elle avoit adverti son Roy ; davantage, qu’il y eut plus de cent hommes de guerre de navrez à cet assaut. Bien recognut-elle avoir asseuré toute l’armée du Roy que le siège d’Orléans seroit levé et les Anglois contrains de se retirer.
De vérité, les armes qu’elle portoit, tout ainsi que les autres gens de guerre, monstrent assez qu’elle n’usoit d’autres moyens que naturels pour se conserver, et n’avoit cette folle opinion de ne pouvoir estre blessée. Car jamais ne s’est exposée aux périls de la guerre que bien et fortement armée de toutes pièces, tout ainsi que les autres cavaliers.
114Les Anglois voyans la ville d’Orléans libre du costé de la Sologne et de la porte de Bourgogne, jugèrent bien que le siège n’estoit plus tenable. Et les François, de grand matin, à soleil levant, sortirent, la Pucelle portant son enseigne à leur teste, en intention de combattre les Anglois au cas qu’ils voulussent entreprendre quelque chose. Elle fit venir des prestres pour célébrer la messe au milieu de l’armée, car c’estoit le dimanche huitiesme mai. Et cependant les Anglois se rangèrent en bataille du costé de la Beausse, comme firent pareillement les François qui brusloient du désir de combattre. Mais la Pucelle ayant veu qu’ils battoient aux champs et marchoient en bataille pour faire leur retraite, devers Meung-sur-Loire :
— En nom Dieu, dit- elle, c’est aujourd’huy le saint dimanche. S’ils eussent fait contenance de nous assaillir, nous les eussions combattus. Mais puisqu’ils se retirent, laissons-les aller et nous rendons à la ville pour faire actions de grâces à Nostre-Seigneur de ce qu’il lui a plu délivrer Orléans d’en si grand et extrême péril.
Comme il fut exéquuté ; car on lit ce jour-là une procession générale pour remercier Dieu de la levée du siège et de la victoire remportée sur les ennemis. Et depuis ce temps, à mesme jour huitiesme mai, en mémoire de la levée du siège, les habitants d’Orléans ont tousjours continué de faire cette procession. Semblablement aussi, l’on rendit grâces à Dieu par toutes les villes qui estoient en l’obéissance du Roy.
Nos gens gagnèrent à la levée de ce siège plusieurs pièces de grosse artillerie ou mortiers qu’ils appeloient bombardes, et autre attirail que les Anglois ne purent emmener, outre grand quantité de vivres et munitions dont leurs bastilles estoient bien fournies.
Le sieur de Tallebot tenoit un seigneur François fort vaillant de sa personne, nommé le Bourg de Bar, prisonnier les fers aux pieds, et en attendoit grosse rançon. Il l’avoit donné en garde à un religieux Augustin Anglois qui estoit son confesseur. Ce seigneur voyant les Anglois se retirer, subtil qu’il estoit et bien entendu au fait de la guerre, pria l’Augustin de lui ayder à suivre l’armée anglaise pas à pas, attendu qu’il 115avoit les fers aux pieds. Et l’Augustin lui aydant à marcher, finalement ce seigneur se voyant estoigné des Anglois, il contraignit l’Augustin de le porter sur ses espaules jusques à Orléans et sauva ainsi sa rançon. L’Augustin fut bien traité et renvoyé à Tallebot : chascun prenant plaisir de voir ce spectacle à la levée du siège.
Le samedi, quatorziesme mai, veille de la Pentecoste, la nouvelle de cette victoire fut portée à Lyon où le Te Deum fut solennellement chanté, et Me Jean Gerson, chancelier de l’Université de Paris, qui s’étoit là réfugié à cause que les Anglois tenoient Paris, composa ce jour-là mesme un docte traité latin en faveur des actes miraculeux de la Pucelle, voulant rendre tesmoignage de son affection au bien de sa patrie et service de son prince : lequel traité est produit en la revision du procez, à la fin duquel est narré que la veille de Pentecoste estoit le neufviesme may, qui est une erreur de scribe ou copiste, car le siège d’Orléans fut levé dimanche d’après l’Ascension, huitiesme mai, et samedi d’après, quatorziesme, estoit la veille de Pentecoste.
Monstrelet a escrit que les Anglois perdirent huit mille hommes à ce siège, chose véritable, comprenant les pertes qu’ils firent à Jargeau et à la journée de Patay68.
116Chapitre X Campagne de la Loire
La Pucelle voyant le siège d’Orléans levé, ne voulant pas perdre une minute de temps, quoyque blessée, partit d’Orléans le lundi neufviesme may pour aller rendre compte à sa Majesté, qui estoit à Loches69, de ce qui s’estoit passé à la levée du siège et assaut des bastilles. Elle fut accompagnée du maréchal de Rays, du Bastard d’Orléans, du baron de Coulonces et autres seigneurs. Au partir d’Orléans, tous les habitants pleuroient de joie, remerciant affectueusement cette héroïque vierge, avec offres de leurs personnes et moyens : dont elle les remercia, ne demandant autre chose que leurs prières envers Dieu et bonne affection.
Arrivée qu’elle fut devant le Roy, elle s’agenouilla, l’embrassant par les jambes, et lui dit :
— Gentil Dauphin, voilà le siège d’Orléans levé : qui est la première chose dont j’ay eu commandement de la part du Roy du Ciel pour le bien de votre service. Reste maintenant à vous mener à Rheims en toute seureté pour y estre sacré et couronné. Ne faites aucun doute que vous n’y soyez très bien receu, et qu’après cela vos affaires n’aillent tousjours prospérans et que tout ce que j’ay eu ordre de la part du Roy du Ciel de vous dire n’arrive en temps et lieu.
Le Roy lui fit un très grand accueil et pareillement toute la cour, comme à l’envy : ainsi qu’on voit arriver que l’affection des subjects incline ordinairement où pend celle de leur 117prince ; et en outre chascun l’admiroit pour ses propres mérites.
Sur cette proposition d’aller à Rheims fut tenu conseil entre tous les seigneurs et chefs de guerre en présence du Roy, pour délibérer et dire ce qui leur en sembloit. Aucuns furent d’advis qu’on tirast la guerre en Normandie, possédée entièrement par les Anglois, tout ainsi que Scipion, pour retirer Annibal de l’Italie, la transporta en Afrique. Les autres remonstroient qu’il valoit mieux prendre les villes que les Anglois occupoient sur la rivière de Loire pour la rendre libre jusques à Lyon.
Et tous unanimement disoient qu’il n’y avoit aucune raison de penser au voyage de Rheims, veu qu’il estoit trop embarrassé et périlleux ; que tout le païs par où il falloit passer de proche en proche estoit ennemi, et toutes les villes, chasteaux et fortes places munies de grosses garnisons Angloises ou Bourguignonnes ; qu’il faudroit former autant de sièges qu’on rencontreroit de villes et de forts, pour se faire passage, mesme sur les rivières de Seine, d’Ionne et de Marne ; que, pour ce faire, il estoit besoin d’un grand attirail de munitions et d’artillerie, qu’il estoit impossible de trainer à ce voyage, veu la grande despense nécessaire à cet effet, le Roy manquant de finance et des choses nécessaires ; d’ailleurs qu’en païs tout ennemi, les vivres et l’argent manqueroient au Roy et à son armée, considéré mesme la grande disette qui estoit lors, parce que les laboureurs ne pouvoient librement cultiver les terres ni semer, à cause des ravages que faisoient les gens d’armes ; que le Roy pourroit tout à son aise, après avoir rangé ses ennemis à la raison, se faire sacrer et couronner ; que sans cela les François ne laissoient pas de le tenir et recognoistre pour leur Roy légitime et naturel. Raisons fort fréquentes qui esmouvoient tout le monde et le Roy mesme : ne considérans pas que Dieu voulant faire quelques merveilles, il permet que les affaires viennent à un tel point auquel humainement on ne puisse remédier, afin de faire recognoistre aux hommes sa main toute puissante et leur oster tout subject de se glorifier.
Or, attendu les intrigues et perplexités où le conseil du 118Roy estoit, Sa Majesté se retira en son cabinet sans rien conclure, assisté de messire Christophe de Harcour, de son confesseur, (futur) évesque de Castres70 et du sieur de Trèves, lequel peu auparavant estoit chancelier et avoit quitté cette charge à cause de sa vieillesse. Et comme ils devisoient ensemblement de cette affaire, desirans fort sçavoir ce que le conseil de la Pucelle lui suggèreroit en cez difficultez, et hésitans par quel moyen on lui en parleroit, elle, advertie par ses voix, alla droit frapper à la porte du cabinet, et lui ayant esté ouverte, prévint sa Majesté disant :
— Noble Dauphin, ne tenez plus de si longs conseils, mais préparez-vous pour vous acheminer à Rheims recepvoir une digne couronne, symbole et marque de la réunion de votre Estat et de tous vos subjects à votre obéissance.
Sa Majesté et ceux qui estoient ayec lui fort estonnez de l’entendre ainsi parler, l’Évesque de Castres demanda à la Pucelle si elle avoit sceu de quoy l’on traitoit au conseil du Roy.
Elle répliqua que ses voix l’en avoient advertie.
Ce prélat la requist vouloir, en la présence de sa Majesté et pour l’asseurer davantage, déclarer par quels moyens ses voix se communiquoient à elle et lui faisoient entendre les choses desquelles elle ne pouvoit humainement avoir cognoissance.
Elle, rougissant d’une pudeur virginale, respondit que voyant ceux avec lesquels elle traitoit faire difficulté de la croire, elle se retiroit en quelque lieu secret pour faire ses prières, gémissant et se plaignant de ce qu’on ne lui avoit aucune créance ; et qu’alors elle entendoit une voix qui lui disoit : Fille de Dieu, va, va, je seray à ton ayde.
Que par cette voix elle demeuroit toute ravie et tellement comblée, qu’elle eust bien voulu estre toujours avec cette voix, ainsi que nous avons dit ailleurs.
Et ce narré est la propre déposition du duc de Longueville, Bastard d’Orléans, lequel estoit au conseil du Roy avec 119tous les autres seigneurs et capitaines qui délibéroient sur le fait du voyage de Rheims et le tenoient autant impossible que seroit la prise de Constantinople71. Mais le Roy ayant entendu la Pucelle ainsi parler envoya tout sur-le-champ l’évesque de Castres et le sieur de Trèves faire rapport à son conseil comme la Pucelle l’avoit prévenu sur les perplexités auxquelles il estoit, et de ce qu’elle lui avoit dit qu’il falloit se résoudre au voyage de Rheims, puisque Dieu l’avoit ainsi ordonné, lequel sçauroit bien lever toutes les difficultez et empeschements que l’on prévoyoit et craignoit-on devoir arriver. Donc chacun se prépara à ce voyage. Seulement fut résolu qu’on prendroit auparavant les places les plus importantes sur la rivière de Loire, pour desboucler Orléans tant à mont qu’à val la rivière.
Mais à propos du moyen que les voix de la Pucelle tenoient pour se communiquer à elle, ses juges l’interrogèrent bien précisément là-dessus. Et respondit admirablement bien : sçavoir qu’elle implorait premièrement à son ayde Nostre Seigneur et Nostre Dame à ce qu’ils lui envoyassent conseil et consolation, et qu’alors ils lui envoyoient. Les juges ayant de plus demandé par quelle forme elle requéroit ce secours, répliqua en cette manière :
— Très doux Dieu, en l’honneur de votre sainte passion, je vous requiers comment je dois respondre à ces gens d’Église. Je sçay bien, quant à l’habillement d’homme, le commandement comment je l’ay pris, mais je ne sçay point par quel moyen je le dois laisser. Pour ce, plaise à vous à moy l’enseigner72.
Qui est sa propre déposition régistrée au procez en mesmes termes. Car les juges imputoient à grand crime de ce qu’elle avoit pris un habillement d’homme et, pour ce subject, la condamnèrent comme relapse : ne considérans pas que Dieu l’ayant appelée à porter les armes, l’avoit pareillement exemptée de porter un habillement de femme. Encore lui 120imputèrent-ils à crime qu’elle se faisoit appeler Fille de Dieu, pour avoir rapporté que ses voix l’avoient ainsi appelée, comme nous avons dit ci-dessus. En quoy ces gens sembloient vouloir donner loi à Nostre Seigneur comment il debvroit parler aux âmes qu’il chérit, et empescher qu’il ne parle en termes d’affection ; dont nous avons tant de beaux exemples aux saintes Escritures et histoire ecclésiastique.
Retournons à la cour du Roy, lequel créa lors pour lieutenant général de son armée le duc d’Alençon, tout nouvellement retourné d’Angleterre où il avoit esté détenu prisonnier trois ans et plus, ayant accordé à cent mille escus pour sa rançon, desquels il avoit payé la plus grande partie et donné caution pour le reste. A raison de quoy la duchesse, sa femme, qui estoit de la maison d’Orléans, eust volontiers désiré que son mari n’eust point entrepris cette charge, craignant les hasards de la guerre ; et pour cette cause pria la Pucelle d’avoir monsieur son mari pour recommandé. Laquelle promit à cette dame de le ramener sain et sauf ; comme de vray elle fit, l’ayant préservé au siège de Jargeau d’un coup d’artillerie, par l’advis qu’elle lui donna de se retirer soudainement d’une place où il se trouvoit exposé à la bouche d’un canon, lequel emporta le sieur de Lude qui estoit tout proche de lui, ainsi que le mesme duc d’Alençon a tesmoigné à la revision du procez. Or, sa Majesté commanda au duc d’Alençon de ne rien faire sans le conseil de la Pucelle, qui estoit comme un bon ange à la France.
L’armée du Roy estoit composée de douze cens lances et d’environ six mille arbalestriers, ainsi que le mesme duc d’Alençon a tesmoigné. Le rendez-vous fut aux environs d’Orléans, à l’onziesme juin 1429. Et, de là, on s’achemina pour assiéger Jargeau, qui est au-dessus d’Orléans, où messire Guillaume de la Poule, comte de Suffort, commandoit, assisté de messires Jean et Alexandre de la Poule, ses deux frères, et de douze cens Anglois bien assortis d’artillerie et de toutes autres choses nécessaires pour soustenir un siège.
Le dimanche douziesme juin, approches faites, artillerie pointée et bresche raisonnable, on se prépare pour donner 121l’assaut. Et les assiégeants pensans gagner le temps et attendre que Tallebot qui leur amenoit du secours de Paris fust arrivé, demandèrent à parlementer et quinze jours de tresve. La Hire s’advança pour parler à eux sans avoir l’ordre de son général qui le fit soudainement rappeler. Et sonna-t-on pour aller à l’assaut qui fut ardent et furieux, car à beau jeu beau retour, et dura plus de quatre heures. La Pucelle s’estant advancée et montant sur une échelle, son estandart en main, donnant courage aux François, fut atteinte d’un gros caillou qu’on lui jeta sur son armet, contrainte de ployer les genoux et s’asseoir à terre : et de la grandeur du coup le caillou se rompit en plusieurs pièces. Mais s’estant relevée sur-le-champ, cria :
— Ville gagnée !
Et les François allèrent avec une telle hardiesse et roideur à l’escalade, que tout céda à leurs armes ; de sorte que plus de onze cens Anglois passèrent au fil de l’espée73.
Le comte de Suffort et ses deux frères, accompagnez de plusieurs autres, voyans qu’ils ne pouvoient plus deffendre la muraille se retirèrent sur le pont où messire Alexandre, frère du comte de Suffort, fut tué. Et le comte se voyant pressé par un gentilhomme d’Auvergne nommé Guillaume Renaut qui lui portoit l’espée à la gorge, demanda s’il estoit de noble race. Le François respondit que oui. Le comte désiroit encore sçavoir s’il estoit chevalier. Et ayant répliqué que non, il lui bailla l’accollée auparavant de se rendre à lui.
Messire Jean de la Poule fut pareillement prisonnier, outre plusieurs autres de qualité tant en noblesse qu’en valeur et faits d’armes. Si la Pucelle n’eust été prévenue de mort, son dessein estoit que tous les grands seigneurs Anglois qu’on prendroit prisonniers fussent gardez en représailles et contre échange du duc d’Orléans, détenu prisonnier en Angleterre. Et le comte de Suffort fut mis entre les mains du Bastard d’Orléans à cet effet.
Les Anglois et Bourguignons voyans la prospérité des 122armes de cette fille, pour la ternir des crimes de sortilège, envoyèrent [cueillir] aux marches de Lorraine et de Champagne tous les vaux de ville qui couroient en ce païs-Ià de féez, afin de les lui imputer malicieusement. Et les informations portent qu’ils employèrent premièrement des Cordeliers.
Et par après firent faire une information ; et n’ayant trouvé personne qui déposast autre chose que tout bien et honneur de cette fille, ainsi que nous justifierons ailleurs, ils supprimèrent leur information.
Le comte de Suffort, estant prisonnier, fit voir au comte de Dunois, qui l’avoit en garde, quatre vers que ceux de son parti lui avoient envoyez, contenans que d’auprès du Bois Chesnu (c’est un touffeau de chesne fort proche de Dompremy, lieu natal de la Pucelle) devoit venir une jeune fille qui monteroit à cheval et fouleroit aux pieds ceux qui porteront des arcs et arbalestes, etc. Et le mesme comte de Suffort disoit que Merlin, prophète des Anglois, leur avoit prédit cela, ainsi que le Bastard d’Orléans a déposé. Et à propos de ce Bois Chesnu, et de l’arbre qu’on appelle le Beau May, on fit divers interrogatoires à la Pucelle sur cela, comme pareillement ses juges lui voulurent imputer à cruauté de n’avoir pas voulu recevoir ceux, de Jargeau à composition.
Aussi tost que cette ville fut mise en l’obéissance du Roy, le duc d’Alençon, la Pucelle et les autres chefs de guerre allèrent à Orléans où ils séjournèrent deux ou trois jours, attendant que l’armée du Roy s’avanceast devers Meung-sur-Loire au-dessous d’Orléans. Et [l’armée] croissoit de jour à autre, car plusieurs grands seigneurs et capitaines, excitez du bruit qui couroit de la Pucelle et de ses exploits miraculeux auxquels ils desiroient prendre part, et d’ailleurs que Sa Majesté se préparoit pour aller à Rheims se faire couronner, se venoient joindre à l’armée. Et pour lors y arrivèrent le sieur de Laval, de Lohéac, son frère, de Chavigny en Berry, de la Tour en Limousin, le vidame de Chartres et maints autres.
Le quinziesme juin, le duc d’Alençon, messire Louis de Bourbon, comte de Vendosme, et la Pucelle partirent d’Orléans pour assiéger Boisgency où toute l’armée marcha, et 123en passant, enlevèrent aux Anglois le pont de Meung qu’ils avoient fortifié. Et de là tirans à Boisgency, de premier abord contraignirent les Anglois de quitter la ville pour se retirer au chasteau muni de tout ce qu’on pouvoit désirer à un siège. Artus, comte de Richemont, connestable de France, frère du duc de Bretagne, arriva lors à l’armée du Roy, accompagné de messire Jacques de Dinan, sieur de Beaumanoir, du sieur de Chasteau Briant, de Rieux, d’Albret et d’environ douze à quinze cens hommes de guerre que ces seigneurs avoient levez.
Le Roy ayant eu advis de l’arrivée du connestable, manda au duc d’Alençon qu’il se retirast et estoignast du connestable, et qu’il ne vouloit qu’on le receust en son armée : ce qu’il fit semblablement sçavoir au connestable. La cause de ce commandement estoit que le connestable ayant autrefois mis en crédit auprès du Roy le sieur de la Trémouille, celuici sceut si bien et accortement posséder l’esprit de son maistre, que finalement il désarçonna le connestable, depuis qu’il eust fait jeter le sieur de Gyac, surintendant des finances, en un sac en l’eau sans aucune forme ni figure de procez. A raison de quoy il fut contraint de se retirer de la cour pour quelques années. Et pensant que le mal talent (ressentiment) du Roy fust passé, sur le bruit des armes de la Pucelle et du couronnement de sa Majesté, il se vint rendre à l’armée du Roy.
Le duc d’Aleneon a témoigné que la Pucelle estoit d’advis qu’on exéquutast le commandement de sa Majesté, et que lui, semblablement, s’y estoit résolu, sçavoir qu’on ne recevroit pas le connestable de Richemont. Toutefois, les sieurs de Santrailles, La Hire et plusieurs autres ayant remonstré au duc d’Alençon que si on employoit la faveur de la Pucelle envers le Roy pour remettre en ses bonnes grâces le connestable, veu que cela estoit pour le bien de son service et au temps qu’il avoit plus besoin de force pour exéquuter de grands effets, il estoit vraisemblable que le Roy ne refuseroit pas cela à la Pucelle qui ne lui avoit encore rien demandé : finalement, tous les seigneurs furent de cette opinion, et ensemblement prièrent cette fille vouloir rendre ce bon 124office au connestable, lequel ne tendoit qu’au bien du service du Roy. A quoy elle consentit volontiers : mais, au préalable, désira que le connestable promist et jurast présentement entre les mains du duc d’Alençon de bien et loyalement servir Sa Majesté, et que, pour garantie de cette promesse, tous les seigneurs qui approuvoient cette réconciliation, baillassent leurs scellez avec celui du connestable pour les représenter au Roy, ainsi qu’il fut exéquuté.
Et par ce moyen le connestable demeura au siège de Boisgency ; car on remonstra à sa Majesté que si son armée se retiroit, ainsi qu’il l’avoit commandé, cela retarderoit grandement ses affaires et son sacre, duquel la Pucelle avoit si grand soin : que pour prendre Boisgency, il falloit avoir une partie de l’armée du costé de la Sologne ; ce que l’on ne pourroit faire au cas que les forces que le connestable avoit se retirassent, veu mesme que Tallebot amenoit des gens de guerre de Paris à ceux de Boisgency. Ce qui contenta aucunement sa Majesté ; et le sieur de La Trémouille, qui la possédoit, n’osa appertement s’opposer à ce conseil.
Le bailly anglois d’Evreux commandoit au chasteau de Boisgency. Et se voyant assiégé tant du costé de la Sologne que de la Beausse, demanda la Pucelle pour parlementer, et la nuit l’accord de la reddition fut conclu, à sçavoir que les Anglois qui estoient au chasteau de Boisgency se pourroient retirer où bon leur sembleroit avec leurs armes et chevaux, sans toutefois emporter autres choses de tous leurs biens que la valeur d’un marc d’argent, et que de dix jours ils ne porteroient les armes contre le Roy.
La mesme nuit que cette composition fut arrestée, les sieurs de Tallebot, d’Escales, et messire Jean Fascot (Fastolf) avec quatre mille hommes de guerre d’eslite, arrivèrent de Paris pensans venir au secours de Jargeau ; mais le voyant rendu, ils hastèrent le pas et, pour venir plus commodément laissèrent leur attirail et bagage à Etampes, tachant de gagner Boisgency, où n’ayant pu arriver à temps, ils s’efforcèrent de surprendre le pont de Meung : toutefois en vain, pour ce que l’advant garde des François s’y achemina soudaimment, 125ce qui fui cause que les Anglois se réfugièrent dedans la ville de Meung et la quittèrent le mesme jour pour aller à Janville en Beausse, qui tenoit pour eux et [où ils] avoient fait un fort.
La Pucelle ayant eu révélation qu’ils seraient deffaits, fut d’advis qu’on fist choisir en toute l’armée de quatorze à quinze cens hommes conduits par La Hire, Poton de Santrailles, messire Ambroise de Loré, Jamet du Tilloy, de Termes et de Beaumanoir, pour courir sus aux Anglois et les empescher de faire leur retraite, pendant que le gros de l’armée s’avanceroit, marchant toujours en bataille. Le duc d’Alençon et le comte de Dunois ont attesté avoir demandé lors à la Pucelle ce qui estoit bon de faire, et qu’elle leur dit en riant :
— Bons espérons, bons espérons.
— Comment ? repartirent-ils : devons-nous fuir ?
— Non, ce seront les Anglois qui ne rendront aucun combat, dit-elle. Mais ils auront beau faire : nous les attraperons, quand ils s’envoleroient aux nues. Le Dauphin gagnera aujourd’huy une des plus signalées victoires que prince ait obtenue depuis longtemps. — [Ajoutant] que son Conseil l’en avoit asseurée.
Les avant-coureurs ayant toujours harassé et empesché les Anglois de se pouvoir fortifier ni retirer en quelque lieu advantageux, l’armée du Roy les atteignit et les pressa de telle sorte qu’ils furent mis en déroute à Patay, et de quatre mille qu’ils estoient, il en demeura sur la place plus de deux mille deux cens, tant Anglois que mauvais François qui avoient espousé leur parti, et le reste se sauva à force d’esperons. Et entre autres, messire Jean Fascot, capitaine bien renommé, eut un cheval de si bonne haleine et de si bons espérons, qu’il se sauva à Corbeil, et, comme rapporte Monstrelet, fut depuis accusé de lâcheté par Tallebot et privé de l’ordre du Jartier blanc74 par le duc de Bethford.
Aucuns des fuyards pensant faire retraite à Janville, on leur ferma les portes. Ils y avoient laissé leur bourse et partie de leur bagage en passant, qui demeura au profit des habitans et du capitaine, lequel ce mesme jour fit serment 126d’estre bon François et de bien servir le Roy. Et par toute la Beausse les Anglois abandonnèrent les forts qu’ils y avoient bastis et se retirèrent aux villes et places fortes.
Les sieurs de Tallebot, d’Escales et autres de qualité furent prisonniers. Et comme on les présentoit au duc d’Alençon, assisté de la Pucelle, du connestable de Richemont et de plusieurs autres seigneurs, il leur dit :
— Vous n’eussiez pas ce matin pensé devoir estre nos prisonniers.
— C’est la fortune et le hazard de la guerre, répliqua Tallebot : les armes sont journalières.
Jamais ce brave chevalier n’a pu approuver que ceux de sa nation souillassent leurs mains au sang de nostre Pucelle, et remonstra au duc de Bethford, au comte de Sufifort et autres, que cette mort leur seroit aussi peu honorable que d’avoir fuy devant cette fille à la guerre. Et pour toute raison on lui dit qu’on la feroit mourir comme sorcière.
Or, tout ainsi que cette deffaite mit l’espouvante et la frayeur au cœur des Anglois, au cas pareil releva-t-elle grandement le courage des nostres qui ne demandoient plus que le combat, la Pucelle leur estant comme un ange de bonnes nouvelles, ayant rendu la rivière de Loire, tant à val qu’à mont, toute libre, excepté La Charité.
Le Roy estoit lors à Sully-sur-Loire, où le duc d’Alençon, la Pucelle et tous les seigneurs qui se trouvèrent à la journée de Patay, se rendirent incontinent. Et la Pucelle, se jetant à ses pieds, le supplia humblement recevoir en grâce le connestable de Richemont, qui lui avoit amené plusieurs seigneurs et de belles forces, et avoit volonté de le bien et fidèlement servir, mesme s’y estoit obligé par serment et par son propre scellé, comme tous les autres seigneurs là présents qui le cautionnoient et intercédoient pour lui.
A quoy le Roy s’accorda, ne pouvant refuser cette grâce à la Pucelle qui lui avoit rendu tant de bons et signalez services. Toutefois pour la jalousie qui estoit entre le connestable et le sieur de la Trémouille, favori du Roy, sa Majesté ne voulut jamais souffrir que le connestable l’accompagnast à son sacre, et lui donna charge de demeurer au 127delà de la rivière de Loire et confins du païs du Maine et de la Normandie pour y faire la guerre. De quoy la Pucelle et les autres seigneurs furent beaucoup desplaisans, veu que le connestable estoit vaillant seigneur et avoit en sa compagnie plusieurs hommes en mains et de commandement qui pouvoient estre fort utiles au voyage du Roy pour ayder à remettre les villes de la Champagne, Brie et Picardie en son obéissance. Mais, il n’y eut point de remède à cela, d’autant que le sieur de La Trémouille gouvernoit le prince comme bon lui sembloit, estant d’un naturel facile pour recevoir toutes les impressions que ceux auxquels il avoit quelque créance lui donnoient. Et est chose fort notable, quand le connestable recommanda premièrement au Roy le sieur de la Trémouille, que le Roy lui prédit qu’il le cognoissoit mieux que lui, et qu’il se repentiroit de l’avoir advancé en cour.
La chronique de Richemont, laquelle d’Argentray, historiographe breton, a suivie, afin de ne recognoistre et advouer la courtoisie de la Pucelle à l’endroit du connestable, et mesme pour lui jeter en passant un trait de sa mesdisance, raconte que le Roy ayant eu nouvelle que le connestable de Richemont s’advançoit pour joindre son armée à Boisgency, il commanda au duc d’Alenron, son lieutenant général, qu’on le combattist, et que la Pucelle en estoit d’advis, ores que plusieurs grands seigneurs et capitaines et le duc d’Alençon mesme (qui estoit nepveu du connestable à cause de Marie de Bretagne, sa mère, sœur du duc de Bretagne et du connestable), n’y pussent consentir. Que pour cette raison, arrivé que fut le connestable à l’armée, comme chascun lui conjouissoit, et que la Pucelle lui eut embrassé le genouil, il lui parla en cette sorte, qui est une harangue de quelque rodomont fier à bras :
— Jeanne, on m’a dit que vous voulez me combattre. Je ne sçay pas qui vous êtes, ni de par qui envoyée, si c’est de par Dieu ou de par le diable. Si de par Dieu, je ne vous crains point, car Dieu cognoist tout ainsi mon intention que la vostre. Si de par le diable, je vous crains encore moins, et faites du mieux ou du pire que vous pourrez.
Voilà sommairement ce que rapporte d’Argentray, lequel 128en cela, comme en toute son histoire, est toujours singulier aux choses qui regardent sa patrie, estant prévenu de haine, colère et fierté à l’endroit des François, et de trop grand amour envers sa nation : qualitez peu convenables à un historien pour se rendre croyable et persuader les lecteurs. Lesquelles qualitez rendent encore plus reprochable l’histoire de Jacques Meyer, le plus passionné Bourguignon qui fust jamais. Si ce que d’Argentray raconte de cette fille estoit véritable, les Anglois qui lui ont fait son procez et, faute de charges, lui ont imposé tant de choses fausses, et détorqué à crime de cruauté et inhumanité barbares toutes ses actions, n’eussent pas oublié de lui justement reprocher le contenu de cette belle harangue, et quelle auroit voulu qu’on taillast en pièces le connestable, très bon serviteur du Roy, et que cela estoit un argument qu’elle n’avoit charactère ni mission du Ciel, ainsi qu’elle s’en vantoit.
De vérité, la déposition du duc d’Alençon convainc de manifeste imposture cette chronique de Richemont et pareillement d’Argentray. Car ce prince tesmoigne que le Roy leur commanda seulement de se retirer du siège de Boisgency, au cas que le connestable se voulust joindre à l’armée du Roy, et qu’il se préparoit, comme faisoit aussi la Pucelle, d’obéir au commandement de sa Majesté, ainsi qu’il estoit raisonnable ; mais que les autres seigneurs furent d’advis qu’on usast de remonstrances et qu’on employast cette fille pour la reconciliation du connestable. Que si ayant esté envoyée du ciel spécialement pour débeller les Anglois, ennemis conjurez du Roy et de l’Estat, auparavant que de mettre la main à l’œuvre, elle a voulu premièrement les sommer de donner la paix à la France par plusieurs fois, et davantage, afin de ne point espandre le sang humain au fort de la guerre, ne s’est jamais aydé d’armes offensives, est-il croyable qu’elle eust voulu conseiller de combattre le connestable qui venoit au secours de sa Majesté ? C’est un conseil d’un forcené, non d’une personne bien sensée. Et il faut croire que si le Roy, incité par quelque passion du sieur de La Trémouille, eust commandé de combattre le connestable, la Pucelle l’en eust diverti.
129Véritablement, si Dieu n’eust permis que toute la vie et les actions de cette fille eussent esté exactement criblées et contredites par ses propres ennemis qui lui ont fait son procez et nous en ont laissé les actes originaux, tant de part et d’autre ce n’eussent esté que contes fabuleux qu’on eust publiés d’elle : c’est pourquoy il importe grandement que son histoire soit connue.
130Chapitre XI De Gien à Reims. — Le sacre.
Après cette grande deffaite des Anglois, [ceux-ci] sçachant bien que le Roy se préparoit pour aller à Rheims, prièrent le duc de Bourgogne de se rendre à Paris, comme il fit, où ils renouvelèrent leurs confédérations. Et le duc de Bethford qui avoit espousé la sœur du duc de Bourgogne, afin d’entretenir ce prince en son amitié, envoya expressément sa femme aux Païs-bas, pour veiller sur les actions de son frère et empescher qu’il ne se rendist François.
Sa Majesté se disposant au voyage de Rheims, aucuns estoient d’advis qu’il menast quant et soy la Royne, sa femme, fille du feu roy de Sicile, pour estre couronnée avec lui. Toutes fois, après avoir tenu conseil, on jugea que cela ne feroit qu’embarrasser et retarder son voyage, attendu mesme que tout le païs par où il falloit passer estoit ennemi. Le Roy partit de Gien le jour de saint Pierre et saint Paul 1429, ayant en son armée environ douze mille hommes de guerre et entre autres trois princes de son sang, sçavoir, le duc d’Alençon, lieutenant général, le comte de Clermont, depuis duc de Bourbon, et le comte de Vendosme, les mareschaux de Boussac et de Rays, l’amiral de Culant, le Bastard d’Orléans, les sieurs de Laval et de Lohéac, le comte de Boulogne, Ambroise de Loré, les seigneurs de Thouars, de Sully, de Chaumont sur Loire, de la Trémouille, de Prie, de Chavigny, de Chabanes, Poton de Santrailles, la Hire, Jamet du Tilloy, d’Illiers, et la Pucelle tousjours à la teste de l’armée avec son enseigne déployée, faisant faire à l’armée de très grandes journées.
De Gien on s’achemina vers Auxerre. La Pucelle et plusieurs autres estoient d’advis, pendant que l’armée du Roy 131estoit toute fraîche et gaillarde, qu’on assiégeast cette ville pour donner terreur aux autres places qui tenoient pour l’ennemi : veu mesme que l’opinion et renommée sert de beaucoup à la guerre, et que les peuples suivent tousjours le courant de la fortune. Mais les habitans divertirent ce coup, et secrètement firent largesse de deux mille escus au sieur de la Trémouille, avec promesse de fournir vivres et toutes autres choses nécessaires à l’armée du Roy, et mesme des bateaux pour passer la rivière. Et le sieur de la Trémouille, qui possédoit l’esprit de son maistre, lui fit entendre que cette ville tenoit pour le duc de Bourgogne, lequel il falloit doucement ramener à son parti et ne pas aigrir : que d’ailleurs ce siège retarderoit d’autant plus son sacre. Il fallut en passer par là : de quoy la Pucelle et autres seigneurs ne furent guères contens.
Au partir d’Auxerre, l’armée tira à Saint-Florentin qui se rendit à sa Majesté : et, de là, gagnèrent Troyes en Champagne, où il y avoit six cens Bourguignons en garnison, lesquels ayant fait une sortie pour recognoistre l’armée du Roy, furent bien battus et contrains de regagner hastivement la ville qui fut sommée de se mettre en l’obéissance de son prince naturel ; à quoy les habitants ne voulurent entendre. Et l’armée du Roy, ayant là campé deux ou trois jours, souffrit une grande disette : tellement que plus de six mille hommes, durant ce temps-là, ne mangèrent point de pain, l’année estant fort stérile, parce que les laboureurs ne pouvoient demeurer aux villages pour cultiver et ensemencer les terres, mais estoient contrains de se retirer aux villes et places fortes et labourer ce qu’ils pouvoient à l’entour de ces places, sous le signal que leur donnoit celui qui faisoit le guet au clocher, sonnant le tocsin, ainsi que nous avons veu durant les guerres de la Ligue. Et la plupart de l’armée du Roy ne vivoit que de febves qui avoient esté semées cette année par l’advis d’un Cordelier, nommé Frère Richard, lequel preschant l’Advent et le Caresme en la ville de Troyes avoit exhorté le peuple en ses sermons à semer force febves, afin de suppléer au deffaut du bled et autres vivres.
132Ce Cordelier estoit célèbre prédicateur et en très grande réputation parmi le peuple. Monstrelet en fait mention, disant qu’il incitoit hommes et femmes à quitter leurs atours et brasveries, et mesme à les brusler en pleine rue, en feux de joye. Mais il se mesprend, asseurant qu’il estoit Augustin. Il se nommait Roch Richard et fut licencié en théologie l’an 1410. Pasquier en a fait un placard notable en son histoire. Nous aurions aujourd’huy grand besoin de semblables prédicateurs, afin de réprimer le luxe qui règne en France et partout ailleurs, où chascun à l’envy fait de la despense superflue en toute sorte de choses, et beaucoup plus que ses moyens ne portent. Ce Cordelier tenoit lors le parti Anglois, et, tant qu’il y a esté engagé, ils l’ont estimé et honoré comme un saint personnage ; mais depuis qu’il eut embrassé le service du Roy, ils l’ont voulu diffamer d’apostasie : tant les hommes sont iniques juges en leur propre cause !
Les seigneurs et capitaines considérans que plus ils demeuroient à l’entour de la ville de Troyes, plus la disette et nécessité de vivres augmentoit, et que les habitans ne se vouloient sousmettre à l’obéissance du Roy, tinrent conseil sans y appeler la Pucelle pour délibérer de ce qui seroit bon de faire. Et furent divisez en opinions. Aucuns estoient d’advis qu’on marchast droit à Rheims sans s’arrester ailleurs. Au contraire, les autres remonstroient que Chalons et Rheims, qui avoient des garnisons, suivroient l’exemple de Troyes et ne se rendroient point : que l’armée du Roy ayant failli d’emporter la première ville qu’elle avoit sommée, et n’ayant vivres, ni munitions, ni artillerie suffisante pour la forcer, seroit exposée à la dérision de ses ennemis, que les vivres et l’argent manqueroient incontinent, et qu’ils ne voyoient rien de plus expédient que de rebrousser chemin au delà de la rivière de Loire.
Messire Renaut de Chartres, archevesque de Rheims, remonstroit avec indignation que trop légèrement on avoit presté l’oreille à cette bergère, plus tost emportée de zèle indiscret que conduite par raison : que toutes ces difficultez 133avoient bien esté préveues et débattues à Loches, quand on proposa d’entreprendre ce périlleux voyage.
Mais comme tout le conseil du Roy vouloit conclure qu’il falloit retourner au delà de la Loire, Messire Robert Masson, homme prudent et de bon conseil, ancien chancelier de France, remonstra, auparavant de résoudre aucune chose, qu’il lui sembloit qu’on devoit entendre parler la Pucelle qui avoit conseillé et fait entreprendre ce voyage, et exéquuté plusieurs autres choses qu’on tenoit autant et plus impossibles que la prise de la ville de Troyes. Et comme ce personnage disoit son advis, la Pucelle advertie par ses voix des intrigues et perplexitez auxquelles le conseil du Roy flottoit, alla brusquement75 heurter à la porte de la chambre où il se tenoit, et lui ayant esté ouverte, adressa sa parole au Roy, disant :
— Gentil Dauphin, ne tenez plus de si longs conseils, mais mettez la main à l’œuvre et commandez que l’on assiège cette ville. En nom Dieu, je vous asseure que dans trois jours vous y entrerez par amour ou par force, et que la Bourgogne sera bien estonnée.
Le chancelier répliqua comme en colère :
— Jeanne, l’on attendroit bien encore huit jours si l’on estoit asseuré que ce que vous dites réussist.
— N’en doutez point, dit-elle. Que chascun me suive et mette la main à l’œuvre, car Dieu veut que l’on s’employe soy-mesme.
Toute armée qu’elle estoit, [elle] monta sur son coursier, courut la première sur le fossé, disant que l’on apportast du bois et des fagots pour combler les fossez de la ville, des clayes et des eschelles. Et toute l’armée suivoit les mouvements de cette fille, chascun estant ravi en admiration de la voir si puissamment agir, faisant plus d’effet seule que plusieurs autres, ainsi que le duc de Longueville a tesmoigné. Elle fit sonner l’alarme pour aller à l’assaut du costé où est aujourd’huy la porte de la Magdeleine et de Comporté. Ce 134que les habitans voyans, saisis de crainte et de frayeur, et considérans la renommée qui couroit de cette fille qu’on estimoit estre envoyée du Ciel, eurent recours aux églises pour prier Dieu. Et le premier de tous, Messire Jean Lesguisé, leur évesque, doué de grande probité et sainteté de vie, leur monstra le chemin, Dieu les inspirant, de se rendre au Roy leur souverain seigneur. De sorte que l’évesque et les principaux habitans de la ville, ce mesme jour, demandèrent à parlementer et sortirent à ces fins : comme aussi frère Richard, Cordelier, leur prédicateur, lequel ayant aperçeu le Pucelle et s’en estant approché, faisoit le signe de la croix et jetoit de l’eau bénite, ne plus ne moins que s’il eust voulu exorciser quelqu’un possédé du malin esprit. De quoy cette fille rioit, disant :
— Approchez hardiment, je n’ay garde de m’envoler.
Certes, l’eau béniste et la croix de Nostre Seigneur sont les rempars de Dieu. Depuis ce temps-là, ce Cordelier suivit le parti du Roy, et le duc de Bethford en fait mention en une lettre qu’il publia pour servir de manifeste après le couronnement de Sa Majesté, comme pareillement [en font mention] les actes du procez de la Pucelle.
La composition et reddition de cette ville que tous les capitaines tenoient pour miraculeuse, fut que les gens de guerre qui y estoient en garnison se retireroient, vies et bagues sauves, où bon leur sembleroit ; que le Roy donnoit abolition générale à tous les habitans de la ville ; que ceux qui avoient esté pourveus d’offices ou bénéfices par le Roy d’Angleterre demeureroient en leurs charges et bénéfices et en feroient l’exercice, pourveu qu’ils prissent nouvelles provisions et lettres de sa Majesté. Le Roy gratifia particulièrement l’évesque de Troyes de lettres d’anoblissement qu’il lui accorda tant pour lui que pour son lignage.
La garnison avoit plusieurs prisonniers qu’elle pouvoit emmener en vertu de ce traité, lui ayant esté permis de sortir vie et bagues sauves. Toutefois la Pucelle ne le voulut souffrir et supplia sa Majesté de faire composition pour les prisonniers qui avoient esté pris tenant son parti. Comme elle fut faite, cette composition servit après de formulaire 135pour toutes les autres places qui suivirent l’exemple de la ville de Troyes et obéirent à sa Majesté. Or, comme après cet exploit, aucuns seigneurs et capitaines louoient la Pucelle, disans qu’on ne trouvoit en aucun livre ancien ou moderne des faits semblables aux siens :
— En nom Dieu, respondit-elle, mon seigneur a un livre auquel pas un clerc, tant soit-il parfait en cléricature, ne sauroit lire.
Onques on ne l’ouyt s’attribuer aucune louange, ains rapportoit tout ce qu’elle exéquutoit au Roy du ciel, duquel elle estoit envoyée.
Après que sa Majesté eut pourveu à la seureté de la ville de Troyes, establi un gouverneur, un maire et autres officiers, il s’achemina incontinent à Chalons en Champagne. Car la Pucelle le pressoit, et pour cette occasion ne voulut mesme coucher en la ville de Troyes, afin de gagner païs. Et la nouvelle de la réduction de la ville de Troyes estant publiée, ceux de Chalons, conduits par l’évesque, vinrent au devant de sa Majesté lui apporter les clefs de la ville et rendre entière obéissance.
Et après y avoir pourveu, tout ainsi qu’à la ville de Troyes, le Roy partit incontinent pour aller à Rheims où le duc de Bourgogne avoit mis six cens hommes en garnison, commandez par les sieurs de Saveuse et de Chastillon ; lesquels firent assembler les habitans pour les résoudre à tenir bon et les asseurer que dans trois sepmaines ou un mois tout au plus tard, ils leur amèneroient secours suffisant pour faire lever le siège, au cas que le Roy les voulut forcer. Et sur cela sortirent de la ville pour aller quérir ce secours.
Mais comme les choses naturelles cherchent leur centre, au cas pareil les subjects se remettent facilement en l’obéissance de leur prince naturel. C’est pourquoy, aussi tost que ces gens de guerre eurent désemparé la ville de Rheims, les bourgeois tinrent conseil et envoyèrent devers le Roy qui estoit logé à quatres lieues de Rheims en un chasteau nommé Septsaulx qui appartenait à l’Archevesque de Rheims, lui offrir les clefs de la ville et toute obéissance : auquel lieu 136furent faites et scellées les lettres de la reddition conformes à celles de Troyes et Chalons en Champagne.
Aucuns ont escrit que les garnisons qui estoient à Rheims pour le Bourguignon voulurent emporter la sainte Ampoule quant et eux, pour empescher le couronnement du Roy, mais que Dieu renversa leur dessein.
Le Roy y entra le samedi seiziesme juillet 1429, et pareillement messire Renaut de Chartres, archevesque, lequel n’y avoit jamais mis le pied depuis sa promotion audit archevesché. Tout le monde conjouissoit à sa Majesté et jetoit les yeux sur la Pucelle par grande admiration, ne plus ne moins que sur l’Ange protecteur de la France. Le duc de Lorraine, frère du roi de Sicile, et le seigneur de Commercy, accompagnez de gens de guerre, vinrent trouver sa Majesté à Rheims et lui offrir leur service. Le père de la Pucelle y arriva semblablement avec son fils aîné, nommé Jacquemin76, et quelques autres de leurs parens que le Roy fit loger par ses fourriers en l’hostel de l’Asne rayé, où ils furent desfrayez aux despens de la ville de Rheims.
N’est-ce pas chose miraculeuse que le Roy, en si peu de temps, aye pu faire un si grand et périlleux voyage avec son armée, et que ses ennemis qui tenoient toutes les villes et destroits par où il falloit passer, n’ayent jamais osé paroistre en campagne pour l’empescher ou retarder ? Certes, si les dates [du journal] du siège dOrléans sont véritables, comme je les tiens pour telles, la Pucelle a fait faire soixante et six lieues à l’armée du Roy en neuf jours, compris deux ou trois jours que l’on demeura devant la ville de Troyes pour la réduire en l’obéissance. Le chemin que sa Majesté a tenu depuis Gien jusqu’à Rheims en Champagne, revient à ce nombre là ; exploit merveilleux, comme pareillement l’arrivée de cette fille à Chinon et la conduite des convoys de 137vivres qu’elle rendit dans la ville d’Orléans sans aucun retardement ni péril.
Le dimanche dix-septiesme juillet, afin de ne pas perdre le temps qu’il falloit employer à la réduction des autres villes, et la Pucelle pressant le couronnement du Roy, sa Majesté envoya en l’abbaye Saint-Rémi les mareschaux de Boussac et de Rays, le sieur de Graville et l’admirai de Culant pour avoir la sainte Ampoule et faire les sermens accoutumez de la conduire et reconduire seurement. Et l’abbé, revestu de ses habits pontificaux, sçavoir crosse et mitre, l’apporta jusques devant l’église Saint-Denis où l’archevesque se rendit assisté de tout son clergé pour la recevoir de l’abbé qui la mit entre ses mains, et par après la porta sur le grand autel de Nostre Dame de Rheims, cathédrale. Et le Roy s’estant présenté à genoux devant le maistre autel, revestu de sa chappe royale et autres habits accoutumez en cette solennité, l’archevesque lui lit faire les sermens ordinaires usitez en telles cérémonies. Puis le duc d’Alençon, lieutenant général du Roy, fit chevalier sa Majesté, et peu après [le roy Charles] fut sacré et couronné.
Et au mesme instant le Roy fit le sieur de Laval comte ; et messieurs d’Alençon, de Bourbon et de Vendosme, princes du sang, donnèrent l’accolade à plusieurs gentilshommes qu’ils firent chevaliers. À cette cérémonie, la Pucelle tenoit son estandart en main, fort proche du Roy. Et lors, on distribua à tous les seigneurs et chevaliers et à la Pucelle une livrée de gants. Et le service divin et toutes les cérémonies parfaites et accomplies, la sainte Ampoule fut reportée par l’archevesque et reconduite par les mesmes seigneurs qui l’avoient esté quérir.
Quand la Pucelle vit le Roy sacré et couronné et prest à se retirer de l’église, en présence de tous les princes et seigneurs elle se mist à genoux devant lui, l’embrassant par les jambes, et avec abondance de larmes dit :
— Gentil Roy, je rends grâces à Dieu qu’il lui a plu si heureusement et en peu de temps accomplir ce qu’il m’avoit commandé vous dire et asseurer de sa part, sçavoir que vous estiez le seul vray et légitime Roy de France, que je ferois 138lever le siège d’Orléans, et vous amènerois en toute seureté à Rheims, malgré tous vos ennemis, pour y estre sacré et couronné, ainsi que vous avez esté. Et ne doutez point que vos affaires ci après ne prospèrent tousjours de bien en mieux et que les choses que je vous ay prédites n’adviennent au temps que Dieu l’a ordonné. Voilà ma mission accomplie77.
Tous les assistants furent ravis d’admiration, et plusieurs espandoient des larmes de la grande joie qu’ils avoient conceue.
Le Roy séjourna tout le dimanche et lundi à Rheims, où il laissa pour gouverneur Antoine de Hélande, sieur d’Hercauville, nepveu de l’archevesque. Et le mardi dix neufviesme juillet, s’achemina à Saint-Marcoul pour y faire la neufvaine selon que les Roys de France ont accoustumé. Certainement Dieu a fait une grâce particulière aux Roys de France de les avoir douez de la vertu de guérir des escrouelles après leur sacre. Et est chose bien remarquable que le Roy d’Angleterre qui se disoit Roy de France, et depuis l’usurpation qu’il en avoit fait, tenoit en sa puissance la ville de Rheims, n’osa jamais se faire sacrer et couronner. Sa conscience le condamnoit comme usurpateur. Pour cette cause la Pucelle estoit divinement inspirée de presser le Roy de se faire sacrer et couronner, donnant par là entendre que le sacre et couronnement de sa Majesté estoient la condamnation de l’Anglois et du Bourguignon qui luy faisoit espaule : comme de vérité l’effet l’a monstré.
Mais à propos de ce que la Pucelle avoit porté son estandart au sacre de sa Majesté, messire Pierre Cauchon, évesque de Beauvais, faisant le procez à cette fille, voulut imputer cela à sorcelerie, veu que les enseignes et guidons des autres seigneurs n’y avoient esté portez ; feignant encore, mais faussement, qu’elle avoit fait flotter son estandart sur la teste du Roy. Et davantage, qu’on alloit à elle comme au devin, 139ayant fait retrouver les gants d’un seigneur qui avoient esté perdus. Quant aux deux derniers articles, elle maintint absolument estre faux et calomnieux. Et le premier aussi, pour ce qui est de la sorcelerie ; disant en outre qu’il estoit bien raisonnable que son estandart, ayant participé au travail et à la peine, ressentit quelque chose de l’honneur et fut présent au sacre du Roy78 ; joint mesme qu’il avoit esté dressé principalement pour amener sa Majesté à Rheims, afin d’y estre couronnée.
140Chapitre XII Du sacre à la tentative sur Paris
Incontinent après le sacre du Roy, la Pucelle escrivit des lettres au duc de Bourgogne pour le prier au nom et de la part du Roy du ciel d’entendre à la paix et de s’unir avec le Roy, son souverain seigneur, ayant l’honneur d’estre de son sang : l’asseurant de la mesme part qu’il estoit le vray et légitime Roy de France, et qu’il en demeureroit paisible [possesseur] malgré les Anglois, qui seroient finalement exterminez de Paris, voire de toute la France, ainsi qu’ils l’avoient naguères esté de devant Orléans et de toute la Beausse, et que tout cèderoit aux armes du Roy, comme il recognoistroit par expérience.
Elle envoya ses lettres par ses hérauts auxquels le duc de Bourgogne ne fit mise ni recepte, mesprisant les advertissements que cette fille lui donnoit, ores qu’ils fussent énoncez en esprit de prophétie. Et attendu le mespris de ce duc, depuis, quand le Roy lui envoya ses ambassadeurs, la Pucelle prédit véritablement que jamais on n’auroit paix avec lui sinon au bout de la lance, c’est-à-dire que les armes du Roy prospérans, ainsi qu’elles firent tousjours depuis son sacre, finalement il seroit contraint d’abandonner l’Anglois et de s’accorder avec sa Majesté, comme il arriva. Et les juges de cette fille ayans voulu détorquer à cruauté ce qu’elle avoit dit qu’on n’auroit onques la paix avec le duc de Bourgogne sinon au bout de la lance, elle leur respondit franchement que, s’il ne se rangeoit à la raison et ne recognoissoit sa Majesté, il auroit asprement la guerre, et que ses voix lui avoient donné asseurance qu’il seroit contraint de s’accorder.
Environ le dix-huitiesme juillet 1429, le Roy alla loger à 141Vailly, petit village distant de Soissons de quatre lieues : auquel village les habitans de Soissons qui tenoient pour le Bourguignon lui portèrent les clefs de leur ville, comme liront pareillement ceux de Laon, de Chasteau-Thierry, de Provins et de plusieurs autres places. De manière que depuis son sacre, il sembloit qu’il n’eust autre chose à faire pour réduire les villes à son obéissance que d’envoyer ses fourriers pour y marquer les logis. Et Monstrelet, auteur croyable, estant du conseil du duc de Bourgogne, asseure que si l’armée du Roy se fust avancée devers la rivière de Somme, toutes les villes situées sur ce fleuve comme Abbeville, Amiens, Corbin, Péronne et Saint-Quentin, abandonnoient le parti du Bourguignon, qui eut assez de peine à les confirmer et retenir en devoir, y envoyant de ses gens tout exprès. Mais le Roy estoit retenu par l’espérance qu’on lui donnoit que ce duc se rangeroit à la raison.
Sa Majesté establit La Hire pour bailly de Vermandois, et ayant séjourné quelques jours à Soissons, y laissa pour gouverneur un escuyer de Picardie nommé Guichard Bournel, après avoir fait serment de bien et loyalement servir ; néantmoins il fut depuis pratiqué et gagné par le duc de Bourgogne, ainsi que nous verrons. De Soissons, le Roy alla à Chasteau-Thierry et y mit Poton de Saintrailles pour gouverneur ; et en mesme temps Provins luy rendit obéissance.
Le duc de Bethford, régent en France pour l’Anglois, considérant la prospérité des affaires du Roy et qu’il tenoit la campagne, voulant conserver sa créance parmi le peuple et les gens de guerre de son parti, tira des garnisons tout ce qu’il avoit de meilleur. Et au mesme temps le cardinal Winthon (de Winchester), son oncle, grand oncle du roi d’Angleterre, luy amena quatre mille Anglois de renfort qu’il avoit levez par ordonnance du pape Martin V, et soudoyez des deniers du clergé d’Angleterre, pour envoyer en Bohesme contre les Hussites qui avoient tout nouvellement deffait l’armée de l’Empereur. Néantmoins le duc de Bethford s’en servit pour faire la guerre en France aux catholiques, et avec ce renfort et plus de huit cens hommes de guerre que le duc de Bourgogne lui envoya, partit de Paris, tirant à Corbeil et à Melun 142pour asseurer ces villes et marcher jusques à Montereau-Faut-Yonne, ayant plus de dix mille combattans en son armée, faisant courir le bruit partout où il passoit qu’il alloit donner la bataille à l’armée du Roy pour mettre fin aux misères du peuple, pour leurrer et amuser le peuple, craignant qu’en un tel débris de leurs affaires il ne se rangeast du parti de sa Majesté. En son manifeste il blasme le Roy de s’estre servi de gens superstitieux et réprouvez pour séduire le peuple, sçavoir d’une femme portant habit d’homme et dissolue en son gouvernement, comme aussi d’un frère mendiant qu’il appelle apostat et séditieux. C’est frère Richard, lequel Monstrelet taxe comme ayant favorisé le parti de sa Majesté pendant mesme qu’il estoit parmi les Anglois. Le mesme manifeste reproche semblablement au Roy d’avoir presté consentement au meurtre de Jean de Bourgogne et faussé sa foy, et qu’à cette occasion il seroit deschu du droit qu’il pouvoit prétendre à la couronne, etc.
Monstrelet appelle cela une lettre qu’il prétend avoir esté envoyée au Roy, ce qui n’est pas ; car c’est un papier volant que le duc de Bethford fit courir pour retenir le peuple en devoir et asseurer Melun, Corbeil et Montereau-Faut-Yonne, desquelles villes la conservation de Paris despendoit à mont la rivière Seine. Aussi ne dit-il point que ce manifeste ait esté envoyé par des hérauts, comme il estoit nécessaire. C’estoit donc un papier qu’on faisoit publier, tout ainsi que, durant les troubles de la Ligue, nous avons veu qu’on en a fait courir infinis à semblable dessein.
Et le mesme historien, pour flatter son parti, adjouste de plus que ce duc fut chercher l’armée du Roy et ne la put rencontrer ; où, au contraire, nos historiens narrent que sa Majesté ayant entendu que le duc de Bethford estoit vers Melun, il s’y achemina et fit ranger son armée en bataille, et qu’il y séjourna plusieurs jours, attendant les Anglois lesquels par prudence politique et précipice de leurs affaires ne dévoient rien hazarder.
Et le mesme Monstrelet se contredit, asseurant que l’armée du Roy estoit beaucoup plus forte que celle de l’Anglois. Qui estoit une suffisante response au prétendu manifeste du duc 143de Bethford, sçavoir de lui mettre en barbe une puissante armée et opposer des faits à de vaines paroles qui sont inutiles quand il est question d’en venir aux mains, comme alors les François ne cherchoient autre chose. Et celui qui emporte le fruit et l’utilité de la guerre, ainsi qu’a fait sa Majesté, est vrayment victorieux.
On tient pour maxime d’Estat que jamais on ne doit traiter de la paix en habit de deuil, c’est à dire après quelque grand désastre ou deffaveur ; mais que, pour la faire honorablement et utilement, les Princes ou Républiques y doivent penser sérieusement durant leurs plus grandes prospéritez, et, afin de la faire réussir à leur advantage, avoir de fortes et puissantes armées, de manière que leurs armes n’ayent autre but que la paix. Raison qui incita le Roy en cet heureux flux d’affaires, se voyant maistre de la campagne et de plusieurs bonnes villes, d’envoyer messires Renaut de Chartres, archevesque de Rheims et chancelier de France, Christophe de Harcour, evesque de Castres, son confesseur79, les sieurs de Gaucour, de Dampierre et autres sages seigneurs, au duc de Bourgogne pour négocier de la paix et lui remonstrer que l’injure faite à defunct son père ne devoit estre imputée à sa Majesté, veu son bas âge et minorité, mais à ceux en la puissance desquels il estoit lors, ne leur osant ni pouvant contredire : que le duc de Bourgogne avoit l’honneur d’estre du sang de France, et conséquemment capable de succéder à la couronne lui et les siens, avenant changement de lignée : que fortifiant le parti Anglois, il se privoit lui mesme de ce droit inestimable, et, posé que les prétentions de l’Anglois réussissent, qu’il ne pouvoit jamais rien prétendre à la couronne ni se prévaloir d’estre du sang de France contre la loy fondamentale de l’Estat, qui devoit estre gardée inviolable comme chose sacrée.
Le duc de Bourgogne fit cognoistre aux ambassadeurs du Roy qu’il avoit fort agréable ce qu’on lui proposoit afin de 144le réconcilier avec sa Majesté, et tous ses sujets mesmes desiroient grandement la paix. De sorte que plusieurs alloient trouver le chancelier pour obtenir de lui lettres d’abolition des choses passées, ainsi que raconte Monstrelet. Et ce prince promist qu’il feroit par après entendre sa volonté au Roy, lequel lui envoya autant de passeports qu’il en désira pour aller et venir librement par toutes les terres et places de son obéissance ; et environ le mois de septembre furent faites tresves entre le Roy et le Bourguignon jusques à Pasques prochaines.
Et cependant le comte de Luxembourg qui estoit lieutenant du Bourguignon — c’est le père du comte de Saint-Pol que Louis X fit décapiter, — désirant tousjours pescher en eau trouble, comme pareillement l’evesque d’Arras et quelques autres des principaux conseillers de ce prince, l’empeschèrent de faire accord avec sa Majesté, pratiquez à cet effet par l’Anglois, et mesme par la duchesse de Bethford, sœur du duc de Bourgogne, laquelle son mari avoit fait expressément aller au Païs-bas vers son frère pour le retenir au parti anglois avec lequel il se rallia plus estroitement que jamais : ces Achitophels faisans entendre à leur maistre que s’il traitoit avec le Roy, il faudroit quitter toute la Picardie qui servoit de frontière à toutes ses terres qui sont deçà la rivière de Somme ; semblablement aussi tout ce qu’il avoit en la Champagne qui couvroit et fortifioit son duché de Bourgogne, et autres semblables raisons fondées sur l’utilité ; et d’ailleurs l’apostume n’estoit pas encore venue en sa maturité pour se descharger.
Sur l’espérance qu’on avoit donnée au Roy que le duc de Bourgogne entendroit à la paix, aucuns conseilloient à sa Majesté de repasser en Berry, à quoy il prestoit aisément l’oreille pour le désir qu’il avoit de voir la Royne son espouse. Mais le duc d’Alençon, les comtes de Clermont et de Vendosme, princes du sang, le duc de Lorraine et autres seigneurs et capitaines lui firent entendre que la guerre se faisoit autant par bonne opinion et renommée que par autres moyens. Au reste, que ce qu’il attendoit du duc de Bourgogne n’estoit fondé qu’en espérance bien légère et incertaine ; 145que durant des tresves ou pourparlers de paix, on se doit plus défier et tenir sur ses gardes que jamais, et sur le déclin des affaires de ses ennemis, qu’il se falloit évertuer et leur enlever le plus de places qu’il seroit possible, lesquelles se deffendroient l’une l’autre de proche en proche ; que s’il se retiroit, difficilement pourroit-on conserver ce qui s’estoit rendu à son obéissance au deçà de Loire ; joint que toutes ces villes estoient au milieu d’un païs ennemi, où l’Anglois et le Bourguignon avoient toute sorte d’advantages, leurs forces unies et bien aisées d’assembler en peu de temps pour s’entresecourir.
Ce qu’entendu, le Roy rebroussa chemin vers Chasteau-Thierry, et de là à Crespy en Valois et à Dammartin. Tout le monde venait au-devant de sa Majesté comme en procession, chantant Noël, Noël, Te Deum laudamus, et autres hymnes de l’Église80.
Or, tout ce peuple accourant à la foule pour rendre obéissance à sa Majesté, se plaisoit merveilleusement à voir la Pucelle qui, d’autre part, pleuroit de joye asseurant qu’elle eust bien désiré finir ses jours parmi un si bon peuple, tout affectionné au service de son prince. Ce que le chancelier de France ayant entendu, dit à cette fille :
— Jeanne, sçavez-vous bien quand vous mourrez ?
— Non, dit-elle : c’est quand il plaira à Dieu. Mais je voudrais bien retourner à mes parens et vivre avec eux en ma première condition champestre, car le tracas de la guerre m’ennuye.
Toutefois sa Majesté ni tous les seigneurs ne lui voulurent jamais permettre de se retirer, estimans qu’elle leur estoit à grand bonheur. Elle sçavoit bien que son temps estoit terminé à un an ou environ, ainsi qu’elle l’avoit prédit au Roy ; 146mais son Conseil ne lui avoit pas encore révélé qu’elle devoit estre prisonnière.
C’est grand merveille, depuis quelle eut mené le Roy à Orléans pour estre sacré, cognoissant que cela estoit le but principal de sa mission81, et combien les événements de la guerre sont incertains et périlleux, elle ne s’entremettoit plus de donner conseil aux seigneurs et capitaines pour les affaires de guerre, mais pour l’ordinaire suivoit l’advis et résolution des chefs de l’armée, les asseurant tousjours en général de l’heureux succez des affaires de sa Majesté, et que tout ce qu’elle avoit prédit de la part du Roy du ciel adviendroit en son temps. Et tout cela monstre qu’elle estoit fort prudente et se gardoit bien d’exposer ses révélations au mespris.
Le duc de Bethford voyant l’armée du Roy tirer à Dammartin, afin de retenir en bride ce qui restoit de villes à son parti, fit avancer son armée jusqu’à Mitry en France pour couvrir la ville de Meaux que les Anglois avoient grandement fortifiée et munie de grosses pièces d’artillerie ou mortiers de fonte de fer, esquels un homme peut entrer tout vestu. Et encore aujourd’huy l’on y en voit trois ; comme pareillement il y en a un à Troyes en Champagne qu’ils appellent la grosse Guillaumette. Pour se servir de ces mortiers, ils les emplissoient de poudre, de clous et de pierres, et les mettoient sur des pièces de bois en forme de chantiers à quelque bresche ou advenue.
Jean, Bastard de Saint-Pol, qui fut depuis seigneur de Hautbourdin, estoit gouverneur de Meaux pour les Anglois, lesquels, à ce qu’on dit ; ont fortifié le grand marché tel qu’on le voit aujourd’hui, ou plustost tel qu’il estoit l’an 1572, car il fut démantelé après la Saint-Barthélémy.
Le duc de Bethford fit loger son armée en un lieu advantageux auprès de Mitry où il se retrancha et se fortifia selon147 leur coustume avec leur charroy et des paux ou poinçons, ainsi que Monstrelet les appelle. C’estoient de gros pieux de bois de chesne aiguisez qu’ils fichoient bien avant en terre, et leurs arbalestriers mettoient là-dessus leurs arbalestes pour tirer plus seurement, et lors estoient tenus pour les meilleurs arbalestriers de l’Europe. Le Roy ayant envoyé Poton, La Hire et quelques autres pour recognoistre la contenance de l’ennemi et l’attirer au combat, ces seigneurs ayant rapporté qu’il estoit trop périlleux de l’assaillir, sa Majesté se retira devers Crespy en Valois avec son armée, et le duc de Bethford regagna Paris.
Cependant le ville de Beauvais se rendit à l’obéissance du Roy, encore que messire Pierre Cauchon en fut evesque et seigneur temporel et spirituel, en tant que comte de Beauvais et pair de France. Il estoit docteur en théologie de Paris et fils d’un vigneron du diocèse de Rheims. C’estoit l’homme le plus partial et engagé au Roy d’Angleterre, duquel il estoit conseiller d’Estat et pensionnaire, qui fut lors en toute la France : aussi fut-il destiné pour faire mourir la Pucelle.
Le duc de Bethford, voyant Beauvais rendu, fit marcher son armée à Senlis pour le conserver et empescher aussi que Compiègne, lequel avoit esté sommé de faire obéissance à sa Majesté, ne se rendist, comme il n’en cherchoit que l’occasion. Poton, La Hire, Ambroise de Loré et autres seigneurs et capitaines d’élite eurent ordre de sa Majesté pour chevaucher et recognoistre l’ennemi. [Ils] rapportèrent qu’il gagnoit une petite rivière où on ne pouvoit passer que deux chevaux de front. A raison de quoy l’armée du Roy qui marchoit tousjours en bataille hasta le pas pour surprendre les Anglois au passage du fleuve ; mais elle ne put arriver qu’ils ne fussent desjà tous passez. Les deux armées firent halte jusqu’à soleil couchant, estoignées l’une de l’autre environ d’une petite lieue, sans rien faire ni entreprendre de mémorable, et la nuit survenant fit retirer tous les coureurs de part et d’autre, chascun en son quartier.
Le lendemain, de grand matin, l’armée du Roy fut ordonnée en quatre bataillons, avant-garde, bataille, arrière-garde, 148et le quatriesme de réserve pour secourir ceux qui seroient les plus pressez, outre certaines compagnies de cavalerie pour les ailes. Les ducs d’Alençon et de Vendosme eurent charge de l’avant-garde ; les duc de Bourbon et de Lorraine, de la bataille ; le Roy à l’arrière-garde ; les maréchaux, de Boussac et de Rays prindrent le soin des ailes ; et la Pucelle, le Bastard d’Orléans, le comte d’Albret, La Hire, Poton et autres qui avoient la conduite du bataillon de réserve, prindrent des postes pour soustenir ceux qui en auroient besoin. Disposition qui fait recognoistre que nos gens estoient bien exercez aux armes depuis si longues et fascheuses guerres, et après tant de batailles perdues par trop de téméraire valeur, assez ordinaire aux Français, pour se trop précipiter et mespriser leur vie, ainsi qu’il arriva à Poitiers quand le Roy Jean fut fait prisonnier, et depuis à la journée d’Azincourt et de Verneuil.
Or, les Anglois se rangèrent en première bataille et se campèrent en un lieu de forte assiette, ayant au dos un grand estang qui les couvroit, et toute la nuit s’estoient retranchez de fossez, avec leurs poinçons, charroys et autres embarrassements. Le duc de Bourgogne avait envoyé au duc de Bethford, son beau-frère, l’eslite de ses meilleurs chevaliers et capitaines, comme Jean de Villiers, sieur de l’Isle-Adam, seigneur de Villiers-le-Bel, les sieurs de Croy, de Créqui, de Béthune, de Fosseux, de Saveuse, de Launoy, de Brimeu, de Lalouin, de Humiers, le Bastard de Saint-Pol et autres. Il y avoit trois bannières en leur bataille, l’une de France, l’autre d’Angleterre, et celle de saint Georges laquelle le sieur de Villiers l’Isle-Adam portoit.
L’armée du Roy approcha de celle des Anglois à deux traits d’arbaleste, et leur fut envoyé un héraut pour sçavoir s’ils en vouloient manger et sortir de leurs retranchements. Plusieurs François s’advancèrent à pied et à cheval jusqu’au camp des Anglois afin de les attirer au combat, et faisoient de grandes escarmouches. Chascun de son costé secourut les siens par petites rencontres, sans que le gros de l’armée branlast de part ni d’autre, et se retiroient à leurs bataillons. Le sieur de la Trémouille, favori de sa Majesté, monté 149et armé à l’advantage, la lance en main ayant donné des espérons à son cheval, tresbucha au milieu d’un gros de cavalerie ennemie et fut en très grand danger d’être pris ou tué s’il n’eust été diligemment et fortement secouru, et rafraischi d’un autre cheval : ce qui attacha les uns et les autres à combattre un long temps de main à main jusques à soleil couchant. Et de l’effort du combat il s’esleva une poussière si épaisse et obscure que François, Bourguignons et Anglois se meslèrent ensemble de telle sorte qu’à grand peine s’entrecognoissoient-ils l’un l’autre. Et la nuit survenant fit prendre quartier à chascun. Les Anglois se retirèrent en leur fort, et les François allèrent loger à demie lieue de Mont Espilloy.
Il y eut de part et d’autre plusieurs prisonniers et aucuns tuez et blessez. Monstrelet dit jusques à trois cens hommes et asseure que le duc de Bethford remercia affectueusement les Bourguignons d’avoir si bien combattu pour la cause du Roy d’Angleterre, les priant de continuer. Il dit que la Pucelle flottoit en grande irrésolution, estant tantost d’avis de combattre et tantost non. Ce qui doit estre pris et entendu non à la rigueur de ce que cet auteur rapporte, mais suivant la réponse que la Pucelle fit à ses juges, sçavoir que depuis le couronnement de sa Majesté qui estoit l’accomplissement de sa mission, elle aimoit mieux, pour les affaires de guerre, suivre le conseil des seigneurs et capitaines que d’en donner aucun. Bien relevoit-elle tousjours le courage aux soldats, les asseurant en général de la prospérité des affaires de sa Majesté.
Le lendemain, de grand matin, les Anglois se mirent en chemin pour gagner Paris, craignans que le Roy n’y fit quelque pratique, et sa Majesté tira vers Crespy en Valois où elle loga. Et, le lendemain, s’en alla à Compiègne qui tout nouvellement lui avoit rendu obéissance, où il fut reçu honorablement. Il y establit pour gouverneur un gentilhomme du païs de Picardie nommé Guillaume Flavy, lequel a esté soupçonné d’avoir trahi la Pucelle. Sur la fin du mois d’aoust, le Roy partit de Compiègne pour aller à Senlis qui le recognut. Et le duc de Bethford, craignant qu’il ne tournast vers la 150Normandie, s’y achemina pour fortifier les places tant de sa présence que de gens et munitions de guerre. Il laissa à Paris deux mille hommes en garnison, et messire Louis de Luxembourg, evesque de Thérouane, qui se disoit chancelier de France, avec Jean Ratelet et Simon Morhier, chevalier anglois, outre les sieurs de l’Isle-Adam, de Créqui, de Lannoy, de Saveuse, de Bonneval et autres chevaliers qui suivoient le duc de Bourgogne. Le Roy, voyant le duc de Bethford tourner vers la Normandie, partit de Senlis le dernier d’aoust et vint à Saint-Denis en France qui lui ouvrit les portes ; et ceux de la garnison de Paris estans sortis, on faisoit ordinairement des charges.
151Chapitre XIII L’échec de Paris. — Retour vers la Loire.
Le troisiesme septembre 1429, l’armée du Roy advança pour taster le pouls aux habitans de Paris et recognoistre s’ils ne se divisoient point entre eux. Mais se sentans coupables pour les torts et injures énormes qu’ils avoient faites à sa Majesté, ayant massacré plusieurs de ses bons serviteurs et commis autres grands excez, ainsi que remarque Monstrelet, et d’ailleurs que pour les eschauffer de plus en plus en leur conspiration, les Anglois et Bourguignons leur faisoient entendre que le Roy les vouloient totalement ruiner, ils conspirèrent davantage entre eux et promirent solennellement d’endurer toute sorte d’extremitez auparavant que de se rendre.
Le duc d’Alençon, la Pucelle, le comte de Clermont, de Vendosme, de Laval, les maréchaux de Boussac et de Rays, La Hire et Poton se logèrent à la Chapelle qui est un petit village faisant le mi chemin de Paris et de Saint-Denis. Et le lendemain qui estoit un dimanche ou autre jour de feste82, donnèrent jusques au marché aux pourceaux devant la porte Saint-Honoré, firent pointer et tirer plusieurs pièces d’artillerie tant pour battre les murailles que la ville. Le sieur de Saint-Vallier, Dauphinois, accompagné de quelques gens de guerre, alla mettre le feu à la barrière de la porte Saint-Honoré : ils chassèrent les Anglois du boulevard qu’ils avoient en garde hors de la porte. Et afin d’empescher qu’ils ne pussent faire quelque sortie par la porte Saint-Denis pour surprendre les François, le duc d’Alençon et le comte de Clermont 152se mirent en embuscade entre la porte Saint-Honoré et [celle] de Saint-Denis. La Pucelle se jeta dans le fossé et passa au pied des murailles entre la porte Saint-Honoré et de Saint-Denis, et avec sa lance sondoit la profondeur de l’eau et de la bourbe du fossé, criant qu’on apportast des fagots, du bois, des clayes pour remplir le fossé, et des eschelles pour aller à l’assaut. Elle fut suivie du mareschal de Rays et de plusieurs autres.
Cependant les Parisiens tiroient incessamment leur artillerie : et la Pucelle ayant esté un fort long temps sur la contrescarpe de la muraille, derrière un dos d’asne, criant tousjours : À l’assaut, à l’assaut
; elle fut atteinte d’un trait d’arbaleste qui lui perça de part en part l’une des cuisses, sans toutefois qu’elle voulust bouger, criant tousjours : À l’assaut
. Mais les seigneurs et capitaines voyant la nuit approcher, et qu’il estoit impossible de remplir le fossé, et davantage qu’il falloit une bien plus grande armée que n’estoit celle du Roy pour assaillir et emporter Paris de force, — car le Roy avoit esté contraint laisser une grande partie de son armée en garnison aux villes réduites à son obéissance, — prièrent instamment la Pucelle de se vouloir retirer, et fallut que le duc d’Alençon mesme l’envoyast quérir, et avec toute l’armée se rendirent à la Chapelle où ils passèrent la nuit. Il y eut plusieurs gens de guerre blessez de l’artillerie que tiroient les Parisiens.
Le lendemain allèrent à Saint-Denis où notre Pucelle offrit en l’église une armure complète avec une espée. Sur quoy interrogée par ses juges, qui la calomnioient d’avoir fait cette offrande afin que le peuple adorast ses armes, elle repartit que c’estoit la coustume des gens de guerre ayant esté blessez et préservez de quelque grand péril, ainsi qu’elle avoit esté à l’assaut de Paris, d’offrir leurs armes aux églises, comme elle avoit fait à Saint-Denis. Et attendu que cet assaut fut donné un jour de dimanche, ou mesme le jour de la Nativité Nostre-Dame, de quoy cette fille n’estoit bien mémorative, les mesmes juges lui demandèrent si c’estoit bien fait aux jours de feste de faire la guerre. Elle respondit que c’estoit mieux fait de solenniser en tout et partout les jours de feste : 153néantmoins qu’il estoit aussi loisible d’assaillir ses ennemis aux jours de feste, car cela est un préalable de la loy de nature qui autorise la deffense de soy mesme.
Enquise si ses voix lui avoient conseillé d’aller à cet assaut, répliqua que non : mais ayant veu la noblesse françoise désireuse d’exploiter quelques vaillantises et faits d’armes, elle l’avoit assistée. Or Dieu avoit réservé la reddition de Paris à sept ans après, ainsi que cette fille prédit : laquelle estoit résolue de demeurer avec la garnison de Saint-Denis par advis de son conseil, sinon que les seigneurs l’emmenèrent malgré elle à cause de sa blessure qui fut guérie en cinq jours : et asseure que ses voix lui donnèrent depuis permission de partir de Saint-Denis avec l’armée83.
Le Roy séjourna à Saint-Denis jusqu’au douziesme septembre, et y laissa pour commander le comte de Vendosme avec une forte garnison : auquel prince il avoit donné le gouvernement de Picardie, et pour lieutenant l’admiral de Culant. Il créa pour son lieutenant général en toutes les villes conquises en deçà de la rivière de Loire Monseigneur de Bourbon. Et pendant qu’il estoit à Saint-Denis, eut nouvelles que Lagny se vouloit mettre en son obéissance : où il se transporta incontinent et y laissa pour gouverneur Ambroise de Loré, et pour son lieutenant messire Jean Foucaut, gentilhomme limosin, lesquels donnèrent bien des affaires à ceux de Paris, courant tous les jours à leur porte.
Durant le séjour de sa Majesté à Lagny, la Pucelle estant avec lui, on porta en l’église Nostre Dame de Lagny un enfant mort-né, qui avoit esté gardé trois jours sans qu’on y apperceut aucun mouvement ni respiration, et avoit tout le corps noir et livide. Le peuple se persuada que les prières de la Pucelle pourroient impétrer de Nostre-Seigneur qu’il fit miséricorde à cet enfant pour estre baptisé, et la pria-t-on d’aller à l’église à cet effet où semblablement toutes les jeunes filles de la ville se rendirent. Et après avoir fait ensemble leurs prières, cet enfant bailla par trois diverses fois, se remua 154aussi et la couleur lui revint toute vermeille ; fut baptisé et mourut un peu après : ce que l’on attribuoit à miracle84.
Et les juges de la Pucelle, selon leur ordinaire, l’ayant voulu calomnier ne plus ne moins que si elle se fust faussement arrogé le pouvoir de faire des miracles, elle repartit qu’ayant esté advertie qu’on prioit Dieu à l’église pour un enfant mort-né, qu’elle s’y estoit rendue et véritablement avoit prié Nostre-Seigneur avec les autres filles de la ville ; qu’en cela il n’y avoit aucun mal, et si miracle s’en estoit ensuivi, devoit estre attribué à la miséricorde de Dieu, lequel avoit exaucé les prières faites en commun.
Sur la fin du mois de septembre, le Roy partit de Lagny pour retourner en Berry, s’achemina à Provins et alla passer à gué et en bateau les rivières d’Yonne et de Seine : d’autant que la ville de Sens ne le voulut recognoistre. Il tira à Courtenay, passa Loire à Gien et de là à Bourges, la Pucelle avec lui, qui desiroit demeurer en l’Isle-de-France où estoit tout le fort de la guerre. La Royne vint au-devant de sa Majesté. Quelque temps après, la garnison de Saint-Denis désempara, faute de solde et de vivres. Semblablement le duc de Bourbon, que nous avons ci-devant qualifié de comte de Clermont, ayant esté constitué lieutenant général pour le Roy sur tout ce qu’il avoit conquis en l’Isle-de-France, Picardie, Brie et Champagne, se retira en Bourbonnais à cause des ravages que les gens de guerre tant d’une part que d’autre faisoient sur le pauvre peuple, faute d’estre payez ; car accoutumez qu’ils estoient à la picorée, ne se pouvoient abstenir d’exercer des actes d’hostilité les uns envers les autres ; de manière que la tresve que le Roy avoit faite avec le duc de Bourgogne, désirant soulager le peuple qui s’estoit rangé à son obéissance, demeura du tout inutile, car il estoit impossible de labourer les terres.
155Le comte de Vendosme demeura pour commander au lieu du duc de Bourbon, et gouverner les dites provinces, faisant de nécessité vertu, joint le grand deffaut d’argent qui est le nerf de la guerre. Depuis l’assaut que l’armée du Roy donna à Paris, les habitans, considéré que tant de villes se retiroient de l’obéissance des Anglois, voulurent pourvoir à leur seureté et avoir pour gouverneur le duc de Bourgogne qui estoit de leur langue et de leur païs ; et fallut que le duc de Bethford en passast par là. Et cette ville servit après d’un bon gage au Bourguignon pour mieux faire sa paix et rendre sa condition meilleure avec sa Majesté. Et tout cela estoit un accessoire des énonciations prophétiques de notre Pucelle.
Arrivé que le Roy fut à Bourges, où il passa l’hiver, on tint conseil de ce qui estoit bon de faire pour le bien et advancement de ses affaires en Berry et aux environs. Et fut résolu qu’on assiègeroit La Charité. Monsieur d’Albret eut charge de l’armée. Et estant à Meung-sur-Yèvre, fut trouvé par conseil que, pour rendre le Bourbonnois libre, il falloit prendre la ville de Saint-Pierre-le-Moustier où l’armée alla camper. Et y fut donné un rude assaut auquel les François furent repoussez, et se retirèrent tous, la Pucelle exceptée et quatre ou cinq de ses gens qui l’assistoient.
Le sieur Dolon qui estoit blessé au pied et ne pouvoit marcher, voyant que cette fille ne s’estoit [pas] retirée avec les gens de guerre, monte incontinent à cheval et court à elle, lui demandant ce qu’elle faisoit là toute seule, et pourquoy elle ne se retiroit dii péril avec les gens de guerre. Elle, après avoir osté son heaume, respondit qu’elle estoit bien assistée et avoit en sa compagnie cinquante mille de ses gens, et ne partiroit de sa place que la ville ne fust prise : s’escria qu’on apportast du bois, des fagots, des claies, eschelles, pour aller à l’assaut, ainsi qu’il fut effectué. De sorte que les gens de guerre, la voyant si résolue, s’efforcèrent et prindrent la ville sans grande résistance. Chose que le sieur Dolon tesmoigne avoir veue, et l’attribue à un secours particulier du Ciel. Joint que la Pucelle asseura lors avoir pour sa seureté cinquante mille de ses gens ; qui est une manière de parler commune 156aux personnes envoyées de Dieu. Quand le serviteur d’Elisée advertit son maistre que le Roy de Syrie avoit envoyé une grosse armée pour l’enlever, il lui respondit : Ne crains point, car nous avons plus de gens à nostre ayde qu’il n’en ont avec eux.
(Livre IV des Rois, chapitre VI.)
Au reste la ville de La Charité fut assiégée par l’advis des capitaines, et non de la Pucelle qui brusloit du désir de repasser en l’Isle-de-France ; mais le Roy et les seigneurs l’en empeschèrent et la tirèrent en ce siège durant une rude saison de l’hiver. Car il geloit à pierres fendre, et pour cette raison une certaine femme nommée Catherine de la Rochelle, dont il sera parlé au second livre, dissuadoit la Pucelle d’aller à ce siège de La Charité. Les historiens ne parlent point si ce fut devant ou après Noël qu’il fut fait85. Là comme partout ailleurs, elle donna preuve de son courage et valeur, et la première sauta dans le fossé pour aller à l’assaut. Mais la rudesse du temps, qu’ils eurent plus à combattre que l’ennemi, empescha le succez au désir de sa Majesté. Et les juges de cette fille, à l’accoustumé, ayans voulu attribuer cette entreprise au malin esprit qui avoit [d’après eux] honteusement déceu cette fille, faisant entendre qu’on emporteroit cette ville, et de plus lui imputans d’avoir usé d’aspersions d’eau bénite dans les fossez pour jeter son sort, elle leur nia absolument que cela fust, et maintint n’avoir point esté au siège de La Charité par l’advis de son conseil, ains seulement des capitaines qui l’y avoient attirée malgré elle.
Tout durant l’hiver qu’elle fut à Bourges, elle logea chez la veuve du Trésorier du Roy et y fut environ trois mois : pendant lequel temps sa Majesté, par lettres patentes données à Meung-sur-Yèvre au mois de décembre 1429, et registrées en sa Chambre des comptes le seiziesme janvier au dit an, anoblit la Pucelle et tout son lignage, en recognoissance des grandes grâces que Dieu lui avoit faites par l’entremise de cette fille, desquelles lettres sera amplement parlé au livre quatriesme des Eloges.
157Le duc de Bourgogne se servit des tresves pour se mieux préparer à la guerre contre sa Majesté, et induire ses subjects à rébellion, ainsi qu’il arriva de Richard Bournel, gouverneur de Soissons. C’est pourquoy, sur le renouveau, les François eurent bien des affaires en l’Isle-de-France ; ce qui donna subject à la Pucelle d’y aller avec sa compagnie durant le caresme 1429. Et le sieur Dolon, intendant de sa maison qui l’avoit tousjours assistée, ne l’accompagna point à ce voyage86. Pendant ce temps la ville de Sens et de Melun rendit obéissance au Roy ; [ce] qui servit bien ses affaires pour avoir un passage libre sur la rivière de Seine, afin que ce qu’il avoit de forces, tant au deçà qu’au delà, s’entresecourussent plus aisément, comme il arriva depuis.
158Chapitre XIV La sortie de Compiègne. — Prise de la Pucelle.
La Pucelle, environ Pasques, passant par Melun pour aller à Lagny, estant sur les fossés de cette ville, eut révélation qu’auparavant la Saint-Jean prochaine 1430 — car en France l’année commençoit à Pasques — elle seroit prise et finalement livrée aux Anglois : que tout cela se faisoit pour le mieux, et le devoit supporter de bon cœur et prendre courage, que Dieu l’assisteroit. Elle demanda l’heure et le jour à ses voix qui ne lui respondirent qu’en général, et l’asseurèrent seulement du secours particulier de Nostre-Seigneur en cette grande adversité. Véritablement si elle eust sceu le jour de sa prise, elle eust esté en perpétuelle inquiétude. Confesse avoir lors fait une requeste à Dieu, qu’il lui plust ne permettre qu’elle fust longtemps travaillée en prison, ains qu’elle mourust bientost. Mais quoy, Dieu n’exauce pas toujours nos prières : il sçait mieux que nous mesmes ce qui nous est nécessaire. Depuis ce temps, il ne se passoit pas de jour que ses voix ne la consolassent, lui ramentevans cette prison, ainsi qu’elle a plusieurs fois déposé devant ses juges, asseurant quelle fust morte sans les consolations ordinaires qu’elle recevoit87.
La ville de Lagny qui tenoit le parti du Roy incommodait grandement les Parisiens, parce que la garnison enlevoit tout jusques à leurs portes, et rendoit la ville de Meaux inutile pour secourir Paris de vivres. À cette occasion, les Anglois résolurent d’assiéger Lagny et pour cet effet firent de grands préparatifs. Le duc de Bourgogne y envoya quatre cens hommes conduits par un de ses capitaines qui est dit du 159païs d’Arras et se nommoit Franquet d’Arras. Monstrelet dit que c’estoit un vaillant guerrier, et Meyer en fait un Achille, asseurant que c’estoit le plus vaillant de tous les Bourguignons, sans mesme excepter les seigneurs. Or, la Pucelle s’estant rendue à Lagny où Ambroise de Loré et Jean Foucaut commandoient, [ils] chargèrent les Anglois et ce Franquet d’Arras de telle sorte qu’ils furent entièrement deffaits, et ce capitaine Bourguigon fait prisonnier, et depuis exéquuté à Lagny. Meyer asseure que cette exéquution fut cause que les Bourguignons conceurent une haine mortelle contre la Pucelle, lui imputans d’avoir fait mourir ce vaillant capitaine, comme pareillement l’evesque de Beauvais l’en accuse. Partant il est nécessaire d’en représenter au vray l’histoire.
Le maistre de l’hostellerie de l’Ours à Paris estoit bon François, serviteur du Roy et de la compagnie de la Pucelle. Il fut blessé et pris prisonnier à cette charge où Franquet d’Arras et les Anglois avoient esté deffaits. Cette fille desiroit qu’on fist un eschange de son homme avec le capitaine Bourguignon ; à quoy s’accordèrent les gens de guerre. Mais tout le peuple du païs, sçachant que ce Bourguignon estoit prisonnier, vint à Lagny faire plainte de ses voleries, brigandages et meurtres, criant miséricorde. Et les juges de Lagny et de Senlis remonstrèrent à la Pucelle que, rachetant un homme si scélérat du gibet qu’il avoit mérité cent fois, elle serait cause d’un grand mal. Cependant le maistre de l’hostellerie de l’Ours, des compagnons de la Pucelle, décéda. A raison de quoy elle respondit aux juges, puisque son homme estoit mort, qu’ils fissent justice de Franquet d’Arras selon Dieu et leur conscience.
Pour ce subject, l’evesque de Beauvais interrogea cette fille si c’estoit péché mortel prendre un homme à rançon et, après, le faire mourir : sans lui nommer Franquet d’Arras. Elle repartit sur le champ n’avoir jamais consenti qu’on fist mourir cet homme, sinon qu’il eust mérité la mort : qu’il avoit recognu et confessé volontairement aux juges, qui furent quinze jours entiers à lui faire son procez, avoir commis plusieurs vols, meurtres et trahisons : qu’on lui avoit dit qu’elle seroit cause d’un grand mal, retirant 160un homme du gibet88. [Ses juges] lui demandèrent encore si elle avoit donné ou fait donner de l’argent à celui qui avoit pris Franquet d’Arras.
— Quoy ? dit-elle : pensez-vous que je sois une argentière ou trésorière de France pour ainsi donner de l’argent ?
Car bien souvent elle régentoit ceux qui lui faisoient des interrogatoires impertinents. Comme une autre fois, lui ayant demandé si saint Michel estoit tout nu, quand elle le vit :
— Pensez-vous que Dieu n’aye de quoy le vestir ?
Et s’il avoit des cheveux.
— Pourquoy les lui aurait-on coupez ? répliqua-t-elle.
Pour retourner à Franquet d’Arras, ceux qui escrivent une histoire, comme a fait Meyer, se doivent souvenir que c’est toute autre chose exercer cruauté, perfidie et brigandage, et de faire la guerre, ainsi que l’exemple des Carthaginois et des Romains nous l’apprend. Ce Bourguignon estoit un homme fort déterminé et cruel, prenant tout le monde à rançon et commettant infinis meurtres. Et durant les guerres principalement civiles, il se trouve tousjours de pareils garnements qui se font redouter comme le feu du ciel du pauvre peuple qui n’en peut mais ; tout ainsi qu’en nos guerres, nous avons veu le baron des Adrets, La Motte-Serrant, Tremble-Cour, Gaucher et semblables pestes qui se signaloient par toute sorte de cruautez.
Le duc de Bourgogne voulant faire cognoistre aux Parisiens qui l’avoient eslu pour gouverneur, ce qu’il pouvoit, faisoit de grands préparatifs pour former un siège et prendre quelques places. Le comte de Luxembourg, son lieutenant général, fut mettre le siège devant le chasteau de Choisy, qui est au diocèse de Beauvais, assez proche de Compiègne au delà de la rivière d’Oise. Durant lequel siège, le gouverneur de Soissons qui avoit juré fidélité au Roy se révolta et derechef s’engagea au parti du Bourguignon. La Pucelle ayant eu nouvelle du siège de Choisy, voulut y aller au secours et se présenta à Soissons pour passer la rivière 161d’Aisne. Mais le gouverneur qui ne s’estoit encore déclaré et n’en attendoit que l’opportunité, lui refusa les portes, craignant qu’elle n’eust eu vent de sa révolte et ne se rendist maistresse en la ville par le moyen des habitans. Donc, en mesme temps, le duc de Bourgogne demeura maistre de Choisy et de Soissons. De quoy la Pucelle conceut un extrême desplaisir, vu que de toutes les villes et places qui avoient recognu sa Majesté depuis son sacre, aucune n’avoit abandonné son devoir et la fidélité due à son Prince.
Au partir du siège de Choisy, le duc de Bourgogne voulant faire ses conquestes de proche, fit marcher son armée à Compiègne où se rendirent semblablement les comtes de Suffort et d’Arondel avec plus de mille Anglois. La Pucelle courut de Crespy en Valois pour aller au secours de Compiègne, et y entra le vingt quatriesme jour de mai 1430, veille de l’Ascension de Nostre Seigneur, fort matin. Et après s’estre reposée, sur les vespres, à cinq heures du soir fit une furieuse sortie où elle combattit vaillamment et repoussa l’ennemi par trois diverses fois jusques au lieu où il estoit campé. Et à cette charge le sieur de Créqui et plusieurs autres furent griefvement blessez. Mais l’alarme générale donnée, ayant tous accouru au secours, coupèrent le chemin à la Pucelle comme elle s’estoit mise sur le derrière et à la queue de ses gens pour faire la retraite, ainsi qu’elle avoit accoustumé.
Le chevalier Bayard requéroit trois choses en un capitaine, lesquelles ont rendu cette fille recommandable à la guerre : à sçavoir assaut de lévrier, deffense de sanglier, retraite de loup. Et comme ce brave seigneur fut tué faisant sa retraite, au cas pareil la Pucelle fut prise faisant grand manière d’entretenir ses gens et de les ramener sans perte
: propres termes de Monstrelet. Un arbalestrier l’ayant démontée et abattue de son cheval, elle se rendit au bastard de Wandonne, gentilhomme de Picardie qui se trouva le plus proche d’elle.
Les actes de son procez portent qu’elle fut prise au delà du pont de Compiègne du costé du septentrion, et que le pont est hors la ville du mesme costé, faisant la séparation 162du diocèse de Beauvais et de Soissons : tellement que la partie du pont qui est à l’occident est de l’évesché de Beauvais, et l’autre partie qui est à l’orient du costé de Noyon, est du diocèse de Soissons. Donc la Pucelle ayant esté prise au delà du pont du costé de Picardie vers l’orient, et ayant eu la rivière d’Oise et le boulevard de Compiègne à l’opposite du lieu où elle fut prise, il est certain qu’elle n’estoit [pas] justiciable de l’evesque de Beauvais, ainsi que tous ceux qui ont escrit en la revision du procez remarquent, chose qu’ils sçavoient très bien en ce temps là. Et conséquemment, l’evesque de Beauvais s’est malignement et faussement arrogé ce pouvoir pour la faire mourir.
Nos historiens rapportent que Guillaume de Flavy et quelques autres capitaines portant envie à cette héroïque vierge de ce qu’on lui attribuoit tous les beaux exploits de guerre qui s’exéquutoient, complotèrent entre eux de la faire prendre. Et Belleforest adjouste que Flavy, gouverneur de Compiègne, en fut depuis recherché en justice, et qu’ayant évadé faute de preuves suffisantes, néantmoins le jugement de Dieu tomba sur lui et que sa propre femme qu’il traitoit mal le fit mourir, et eut abolition de ce forfait, ayant monstré par bonnes instructions que son mari avoit conspiré la mort de cette fille et promis au sieur de Luxembourg de [la] lui livrer : chose qui n’est aucunement probable, vu la déposition de la Pucelle qui assure avoir esté prise le mesme jour qu’elle entra dans Compiègne, et ne dit point qu’on lui aye fermé la barrière pour l’empescher de faire sa retraite, ainsi que nos historiens veulent persuader. Car les Anglois et Bourguignons se saisirent du passage pour empescher la Pucelle de gagner le pont de Compiègne.
Richard de Wassebourg narre le fait de la femme de Guillaume Flavy tout autrement que Belleforest, et ce qu’il dit ne me semble aussi véritable. Monstrelet assure qu’un nommé Poton le Bourguignon, frère du maistre d’hostel de la Pucelle, fut pris avec elle. Meyer, et mesme aucuns de nos historiens ont escrit que c’estoit Poton de Santrailles qui fut pris à cette charge : qui est une grande erreur. Car ce brave cavalier, comme pareillement La Hire, estoit Gascon, et assista le 163comte de Vendosme et le mareschal de Boussac pour faire lever le siège de Compiègne, et depuis fut prisonnier de guerre du comte de Warwic. Belleforest dit que Poton estoit lors grand escuyer de France.
Cette prise de la Pucelle combla de joye toute l’armée du duc de Bourgogne, et la ville de Compiègne d’un extrême deuil. Les Parisiens en furent incontinent advertis, qui en firent des feux de joye et chantèrent le Te Deum en l’église Nostre Dame de Paris. Et les prédicateurs tirent bien retentir cela, publians que c’estoit une sorcière.
Le bastard de Wandonne la mit en main du sieur de Luxembourg, général de l’armée, et le duc de Bourgogne la voulut voir et parla à elle à Margny. Monstrelet asseure qu’il estoit présent. De Margny elle fut menée à un chasteau nommé Beaulieu d’où elle se pensa sauver. C’est pourquoy elle fut depuis transportée au chasteau du Crotoy89, qui est semblable à la Bastille de Paris. Et en ce temps la ville du Crotoy estoit un port de mer, aujourd’huy ruiné parce que la mer a fait un autre lit ou canal et a laissé le Crotoy tout à sec. La Pucelle y fut environ quatre mois, et depuis menée au païs d’Artois, logée au chasteau de Beaurevoir appartenant au sieur de Luxembourg. Car les Bourguignons voyans les affaires du Roy prospérer, ne se tenoient point assurez de la Pucelle tant qu’elle seroit aux terres de France, bien que le duc de Bourgogne se fust emparé de tout ce qui appartenoit au Roy au deçà et au delà de la rivière de Somme, mesme de Thérouane.
Après cette prise, le duc de Bourgogne pressa fort Compiègne et s’asseuroit bien de l’emporter par famine, ayant fait bastir tout à l’entour des forts et bastilles pour empescher qu’il ne fust secouru de vivres ni d’hommes. Le siège continua jusques à environ la Saint-Martin d’hiver, que le comte de Vendosme, lieutenant général pour le Roy, assembla 164toutes les forces du païs, sçavoir le mareschal de Boussac, gouverneur de Senlis, Poton de Chasteau-Thierry, Ambroise de Loré de Lagny, Jacques de Chabanes de Creil et plusieurs autres qui donnèrent la chasse aux Anglois et Bourguignons auxquels les espérons servirent plus que leurs armes. Et perdirent tout leur attirail, outre une bonne partie de leur armée qui demeura sur la place. Et par ce moyen Compiègne fut en liberté.
Pendant que la Pucelle estoit prisonnière au chasteau de Beaurevoir, les Bourguignons lui faisoient souvent entendre que Compiègne estoit réduit à l’extrémité et demandoit composition qu’on lui avoit refusée. Que, pour servir d’exemple aux autres villes qui s’estoient révoltées, on y mettroit tout à feu et à sang, jusques mesme aux petits enfants du berceau, et qu’elle seroit livrée aux Anglois. Ce qui esmeut et excita cette fille à telle compassion à l’endroit de ces pauvres habitans qui se monstroient fidèles à leur Prince, qu’elle résolut de sauter du haut d’une tour où elle estoit prisonnière pour les aller secourir90. Et s’estant fort blessée, ses voix qui luy avoient toujours déconseillé de sauter, la consolèrent, [la] firent confesser, et en outre l’assurèrent que Compiègne seroit secouru et délivré, ainsi qu’il arriva.
Or, attendu que la Pucelle fut prise par les Bourguignons, Jacques Meyer, après Christianus Masseus, — qui estoit aussi Bourguignon, natif de Cambray, — a escrit que les armes de cette fille n’avoient pareil effet à l’endroit des Bourguignons que contre les Anglois. Belle raison, certes : comme si l’on devoit juger de cela par cette prise. Car les Anglois qui l’ont fait mourir pourroient à plus forte raison s’en prévaloir. Qui ne considère que l’effet des armes de cette vierge se doit mesurer par les victoires qu’elle a obtenues contre les uns et les autres, et par tant de bonnes villes qu’elle a mises en l’obéissance de Sa Majesté, desquelles le duc de Bourgogne s’estoit saisi ; comme Troyes, Chalons, Rheims, Laon, Soissons, Chasteau-Thierry, Beauvais, Compiègne, 165Provins, etc. La vérité est que les Bourguignons estant nés François et subjects du Roy, la Pucelle n’estoit pas venue pour les exterminer du royaume comme les Anglois, mais seulement pour les ranger à leur devoir et à recognoistre Sa Majesté, ainsi qu’ils ont esté finalement contrains d’obéir par la prospérité des armes du Roy, selon que la Pucelle avait prédit.
Durant tout le temps qu’elle fut prisonnière, elle demandoit quatre choses à Nostre Seigneur : premièrement, qu’elle fut bientost expédiée ; secondement, qu’il lui plust ayder aux François et conserver les villes et places de leur obéissance ; en troisiesme lieu et sur toutes choses, de faire le salut de son âme ; et que, si elle estoit menée à Paris, elle pust avoir copie des interrogatoires qu’on lui avoit faits à Rouen et de tout ce qu’elle y avoit respondu, afin de pouvoir donner cette copie à ceux qui la voudroient derechef examiner, et qu’elle ne fust travaillée par tant de captieux et malins interrogatoires.
Tout le temps qu’elle a esté en France se termine à deux ans : le premier desquels comprend ses expéditions militaires. Elle partit de Vaucouleur pour venir au service de Sa Majesté au mois de febvrier 1428 (vieux style, pour 1429), et le premier de ses exploits fut la levée du siège d’Orléans, le huitiesme mai, dimanche d’après l’Ascension, l’an 1429. Et conséquemment mena le Roy à Rheims au mois de juillet. Et repartit en Berry avec Sa Majesté. Et devers Pasques suivant, 1430, s’achemina en l’Isle de France, et fut prise à Compiègne le vingt-quatriesme mai, veille de l’Ascension : de manière que son premier et dernier exploit de guerre fut la sepmaine de l’Ascension, dans le mois de mai, en une année révolue. Et ayant esté un an entier en prison, les Anglois la firent mourir au bout de l’an, la veille de la feste Dieu, le trentiesme mai mil quatre cens trente et un.
166Note explicative Jeanne d’Arc a-t-elle été prise, comme l’assure Edmond Richer, dans le diocèse de Soissons ?
La Pucelle se trouvait sur la rive droite de l’Oise, près du boulevard de Compiègne et de son fossé, lorsqu’elle fut entourée par un gros d’ennemis et faite prisonnière. L’évêque de Beauvais prétendit que ce territoire appartenait à son diocèse et réclama la Pucelle pour la juger. Le roi d’Angleterre, qui ne voulait pas d’autre juge que ce prélat, lui fit livrer la prisonnière.
Pierre Cauchon produisit-il la preuve que la rive droite de l’Oise en face Compiègne était tout entière partie de son diocèse ? On peut répondre négativement.
Une enquête a-t-elle été ordonnée à cet effet ? Elle ne paraît avoir jamais été faite, pas plus par les amis que par les ennemis de l’Angleterre. Ce qui est certain c’est que si l’Université de Paris et les dirigeants du parti anglais crurent l’évêque de Beauvais sur parole, un des canonistes de la révision, Paul Pontanus, révoqua sa parole en doute et, dans la première des dix-neuf questions qu’il soumit aux juristes, il se demanda si, en vérité, la Pucelle fut prise sur le territoire du diocèse de Beauvais ; d’autant que, à cette époque, Compiègne était du diocèse de Soissons.
Edmond Richer est le premier historien qui ait protesté contre la prétention de l’évêque Pierre Cauchon et qui l’a déclarée contraire à la vérité. Si le docteur de Sorbonne n’a pas été dupe d’une méprise ou d’une illusion, l’irrégularité du procès de Rouen éclaterait en pleine évidence, et les arguments que développent les canonistes seraient relégués au second plan.
Mais quel est le moyen qui permettra de vérifier l’exactitude des assertions d’Edmond Richer ?
Une carte authentique du temps, ou du moins d’avant le Concordat, délimitant exactement le diocèse de Beauvais et celui de 167Soissons, auquel alors appartenait Compiègne, serait décisive. Mais cette carte et tout document équivalent, on a eu beau les chercher, on ne les a point trouvés.
Il est question, au moment où nous écrivons, d’un manuscrit de la fin du XVIe siècle qui, à l’occasion du transport des restes mortels de Henri III à Compiègne, mentionne une croix, placée au milieu du pont de cette ville, laquelle croix marquait la limite des deux diocèses. Quelle est la portée de cette information ?
Si elle est sérieuse, nous serions en présence de deux documents du même temps, les auteurs vivant l’un et l’autre à la fin du XVIe siècle. Resterait alors à examiner si les deux documents sont inconciliables.
Autant qu’il nous est permis d’en juger, ils ne le seraient pas. L’annaliste de Compiègne aurait raison, et l’historien de la Pucelle n’aurait pas tort : celui-ci compléterait celui-là. Mais, en ce cas, c’est Pierre Cauchon qui serait pris décidément en flagrant délit de mensonge.
Nous dirions donc :
L’annaliste de la fin du XVIe siècle ne se tromperait pas en disant que la croix du pont de Compiègne séparait les deux diocèses d’une certaine manière. Mais l’historien de la Pucelle ne se tromperait pas non plus en ajoutant que, si la partie de la rive droite de l’Oise au sud de la croix du pont, était du diocèse de Beauvais, la partie de cette même rive droite, au nord de la croix et du pont, dans la direction de Noyon, appartenait au diocèse de Soissons, comme elle appartient aujourd’hui à l’une des paroisses de Compiègne. Or, c’est en cette partie de la rive droite, tout près et au nord du pont de Compiègne, c’est-à-dire sur le territoire du diocèse, de Soissons, que fut livré le combat dans lequel l’héroïne perdit sa liberté.
Nous soumettons cet essai de conciliation aux réflexions des hommes compétents.
Ph.-H. D.
168Dissertation théologique sur les apparitions, révélations et mission de la Pucelle.
1. Observations sur ce document.
Le procès de béatification de Jeanne d’Arc a étonné beaucoup d’esprits, sérieux d’ailleurs et impartiaux.
Cet étonnement n’a point cessé ; il a plutôt grandi lorsque, en 1904, le Souverain Pontife a proclamé solennellement l’héroïcité des vertus
de la servante de Dieu, c’est-à-dire cet héroïsme intégral
que maints historiens, d’une école plus anglaise que française, s’obstinent à mutiler, sinon à nier. En vérité, semblent-ils dire, c’est de la génération spontanée que cette sainteté prétendue de la libératrice d’Orléans. Quatre siècles et plus se sont écoulés avant qu’on s’en soit aperçu. Comment, après un laps de temps aussi considérable, démêler la légende de l’histoire ?
Penser ou s’exprimer de la sorte, c’est se méprendre grandement. La sainteté de la Pucelle est un fait aussi certain, aussi aisé à constater historiquement, que celui de sa vaillance et de son patriotisme. Avec un peu de bonne volonté, les chercheurs n’auront pas de peine à saisir la trace que la question de la sainteté de Jeanne a laissée à travers l’histoire. Elle se pose à Rouen, le jour même de son supplice. Elle s’examine et se tranche en principe en 1456, le jour où les juges délégués par le Saint-Siège cassent la sentence du tribunal de Rouen et réhabilitent la condamnée. Elle préoccupe l’opinion avec des fortunes différentes jusqu’à l’heure où, le fruit étant mûr, l’Église n’a qu’à tendre la main pour le cueillir.
Un document inédit qui atteste cette préoccupation de l’opinion 169au cours des siècles, c’est la dissertation qu’Edmond Richer a placée à la fin du premier livre de son histoire de la Pucelle pour servir de conclusion au récit qu’il vient de présenter.
D’après l’auteur, la mission, les apparitions, les révélations de Jeanne étaient de Dieu. Conclure de la sorte, c’était concevoir, dès 1628, l’espérance que, un jour ou l’autre, l’Église, qui a proclamé en 1456 l’innocence de la martyre de Rouen, proclamerait de même son héroïsme de chrétienne et sa sainteté.
Voici le texte même du vieux docteur de Sorbonne sur la mission divine et les apparitions célestes de la libératrice d’Orléans. Ce document est un document inédit, mais non un document inconnu.
Inédit, parce qu’il n’a, jusqu’à présent, jamais été publié, ni même analysé et discuté.
Mais non inconnu, parce que dans le premier livre de l’histoire de la Pucelle, ce document s’est offert aux yeux de tous les historiens et érudits qui ont consulté le manuscrit 10448 de la Bibliothèque nationale.
Quicherat et L’Averdy parlent en plusieurs passages de l’histoire de Richer ; mais ils ne mentionnent nulle part sa Dissertation sur les révélations de l’héroïne91.
Dans Jeanne d’Arc libératrice de la France (1882), M. Joseph Fabre exprime une opinion avantageuse de l’histoire d’Edmond Richer. Elle est, remarque-t-il, très consciencieuse
, et il en donne deux extraits.
Néanmoins, M. Fabre ajoute : Il s’en faut que toutes les pages du manuscrit d’Edmond Richer soient dignes de celles-là.
Prenant alors, sans avertir le lecteur, la Dissertation en question, il en détache quelques lignes relatives aux apparitions démoniaques. Ces lignes le font sourire. Ce sont, dit-il, des puérilités
dont le pédantisme théologique est seul responsable92.
Passons ce sourire à un critique du XIXe siècle. Tout à l’heure, on verra que la Dissertation du docteur de Sorbonne contient autre chose que des puérilités. Quoique le révérend père Ayroles ne l’ait ni analysée, ni reproduite dans son grand ouvrage : La Vraie Jeanne d’Arc : la Pucelle devant l’Église de son temps (1890), il la mentionne honorablement et la loue comme elle le mérite. Richer, dit-il, était théologien. Il a étudié les mémoires 170du procès de réhabilitation, et il en a donné la substance dans une courte dissertation où il établit la divinité des révélations de Jeanne.
Sur le manuscrit même, on voit écrit à la marge : à omettre. Ce serait, remarque le révérend Père, retrancher du manuscrit les meilleures pages93.
Gardons-nous donc de les retrancher, et même de les passer sous silence. Le moment est venu d’en faire connaître les principales et de les publier. Nous les donnons en français un peu rajeuni et en resserrant la marche du discours, sans toutefois en altérer la substance.
2. De la mission, des apparitions, des révélations de la Pucelle.
L’auteur fait d’abord observer que tout le motif des juges qui ont condamné la Pucelle ne provenant d’ailleurs que des révélations qu’elle disoit avoir du ciel pour le salut et repos de la France
, il y a lieu et il se propose de faire un traité de sa mission suivant les règles de théologie et droit canon par ordre et méthode très facile.
Mais, avant d’entrer en matière, il estime devoir rappeler un principe qui domine, en quelque sorte, tout ce sujet, à savoir que, même depuis la prédication de l’Évangile et l’établissement de l’Église, Dieu, quand il le juge bon, confie à des âmes de son choix des missions spéciales ; il leur dispense et départ des privilèges, et, bien que faibles par nature, il les rend puissantes et relevées en grâces, les envoyant extraordinairement pour opérer des merveilles aux yeux du monde et confondre les puissances de la terre.
Tels furent, sous l’Ancien Testament, Moïse, Débora, David, Judith, Esther. Tels ont été, depuis le Nouveau, un grand nombre de saints que l’Église révère comme les organes du Saint-Esprit, et comme ayant opéré des miracles en son nom
.
On se demandera naturellement, poursuit l’auteur, quels moyens permettront de distinguer les personnages vraiment 171envoyés d’en haut, de ceux dont la mission n’est que fausse et imaginaire.
Dans notre condition présente, répond-il, un seul moyen nous le permettra. Il consistera à examiner attentivement les effets et circonstances de ces missions extraordinaires, la vie, les mœurs et actions des personnes qui se disent envoyées de Dieu, et à soumettre le tout au jugement de l’Église
.
En ce qui regarde spécialement la Pucelle, comment constater avec certitude de façon directe, si vraiment elle a eu des révélations ; si c’est saint Michel, saint Gabriel, saintes Catherine et Marguerite qui lui ont donné conseil ? Il y a là un ordre de faits transcendants, inaccessibles à l’intelligence de l’homme, connu de Dieu seul et de cette fille à laquelle il a plu à Dieu se manifester
.
Mais nous enquérir si dans la vie, les actes, les mœurs, les habitudes, les sentiments, les propos de l’héroïne, il ne se rencontre rien qui la rende indigne ou peu digne de ces faveurs célestes et de cette mission divine, c’est une précaution que nous ne devons pas négliger, un examen auquel il convient de procéder diligemment.
L’auteur entreprend aussitôt cet examen en ces termes :
§1. La piété de Jeanne d’Arc jeune fille et ses révélations.
Quelle est, en premier lieu, la jeune fille qui assure avoir eu telles révélations ?
C’est une fille vierge, âgée de treize ans, saine de corps et d’esprit, forte, robuste, bien sensée, très catholique, laquelle maintient que dès l’âge de treize ans ces voix se sont manifestées à elle.
Estoit en outre fort humble, grandement adonnée à la piété et à la vertu, ne faisoit aucun discours extravagant, fréquentoit les sacremens.
Or, vu la pauvreté, condition, ignorance et rudesse de tout son lignage, il est impossible qu’on ait pu l’instruire 172pour feindre telles choses, attendu l’estat auquel les affaires du Roy de France estoient lors réduites, tout lui estant contraire et très favorable aux Anglais et aux Bourguignons. Et à parler humainement, ces pauvres gens, voire Baudricour, capitaine de Vaucouleur, avoient lors beaucoup plus à craindre ou espérer des Anglais et Bourguignons proches d’eux, que de Charles VII qui estoit comme relégué au delà de la rivière de Loire, et ne pensoit qu’à se réfugier en Dauphiné ou en Espagne, au cas que la ville d’Orléans se perdist. Le duc de Bourgogne tenoit la ville de Langres et de Troyes, et toutes les places de la marche de Champagne.
Il y a plus. Posé que Baudricour ou quelqu’un du païs eust esté disposé pour feindre telles choses, cette fille naturellement estoit incapable de recevoir ces impressions en son esprit, vu les grandes et ardues difficultez qui les accompagnoient, estant impossible aux hommes de les surmonter sans grâce et assistance particulière du ciel. Voire même que le conseil divin de cette fille lui ayant plusieurs fois révélé qu’il falloit qu’elle allast au secours du Roy de France, elle s’en estoit maintes fois estoignée et excusée, tant sur son sexe, condition et incapacité de faire la guerre, que sur ce que c’estoit chose prodigieuse voir une fille de son âge parmi les gens d’armes ; et de tout cela font foy les actes du procez.
§2. Comment se présentent les révélations de la Pucelle.
Secondement, [il] faut considérer les révélations et visions que la Pucelle dit lui estre apparues et avoir donné conseil dès l’âge de treize ans pour l’induire à entreprendre ce qu’elle a fait. Car examinant le tout par les règles que les docteurs requièrent en la discrétion des anges de lumière d’avec les esprits malins, on peut conclure sans doute qu’elle a eu ces révélations de la part de Dieu.
1. En premier lieu, saint Michel, saint Gabriel, saintes Catherine et Marguerite, qu’elle maintient lui estre apparus, 173sont connus et honorez en l’Église catholique, apostolique et romaine. Conséquemment, elle ne dit rien en cela contraire aux traditions et aux usages de l’Église.
2. La Pucelle a déposé devant ses juges que saint Michel lui apparut le premier de tous en forme d’un bon prud’homme et lui enjoignit d’estre bonne fille, de se bien et saintement gouverner, de croire saintes Catherine et Marguerite de tout ce qu’elles lui conseilleroient, tant pour son gouvernement particulier que pour secourir le Roy de France en ses adversitez.
Assure pareillement que ses saintes lui recommandoient d’aller souvent à l’Église, de fréquenter les sacrements, de conserver sa virginité qu’elle voua lors à Dieu par leur advertissement : et l’a tousjours gardée, mesme conversant parmi les gens de guerre, et estant prisonnière entre les mains des Anglois qui ont tasché mainte fois de la violer. Et tout cela tient du miracle, et ne peut estre sans spéciale assistance du ciel : estant certain que les malins esprits se gardent bien de donner semblables conseils et secours pour y persévérer ; et la persévérance au bien est un certain argument de prédestination.
3. En troisième lieu, onques ne demanda à ses voix que le salut de son âme, et réciproquement ne lui ont rien promis autre chose pour tout ce qu’elle a si laborieusement souffert et exploité.
4. N’a jamais eu ces révélations qu’elle n’aye vu une grande et constante clarté, et senti une très bonne odeur : présomption que c’estoient des Anges de lumière.
5. Elle se trouvoit estonnée de premier abord, apercevant cette grande lumière ; mais, incontinent après, tellement consolée qu’elle désiroit estre tousjours avec ce divin conseil, ou bien qu’il l’emmenast quant et soy [avec lui].
6. Quelquefois, à leur arrivée, faisoit le signe de la croix sans que pour cela ces visions disparussent ni se retirassent.
7. Leurs voix et paroles estoient douces, humbles, agréables, attrayantes et fort intelligibles. Au contraire, celles des malins esprits sont rudes, horribles, effroyables.
1748. Ne les a jamais trouvez variez ni en diversité de paroles, comme sont les esprits malins qui ne parlent que par équivoque, énigmes, amphibologies, hyberboles et illusions, pour tromper, décevoir, et perdre ceux qui leur prestent l’oreille.
9. N’est-ce pas une grande merveille de prédire les choses futures, contingentes, cognues à Dieu seulement, ainsi que notre Pucelle a fait ? Car, au temps que les affaires du Roy étoient humainement désespérées et que tout rioit aux Anglois, elle prédit la levée du siège d’Orléans, la deffaite des Anglois à Patay et le couronnement de Sa Majesté à Rheims, que Paris se rendroit à son obéissance dans sept ans révolus, que peu après, les Anglois seroient entièrement exterminez de la France, et que le duc de Bourgogne seroit contraint de se ranger à son devoir : outre plusieurs autres choses merveilleuses, lesquelles nous passons sous silence ; comme d’avoir cognu le Roy et Baudricour qu’elle n’avoit jamais vus auparavant, d’avoir dit au Roy ses plus secrètes pensées et gémissements, et au duc d’Alençon qu’il se retirast de la bouche d’une artillerie qu’on alloit tirer, qui emporta le sieur de Lude.
10. Prédisant ainsi les choses futures contingentes, les énonçoit d’un esprit posé, tranquille et bien rassis, estant à soy et non point agitée de fureur, comme les Ménades, Bacchantes, Sibylles et autres personnes possédées des esprits malins.
11. Quel grand miracle est-ce qu’après avoir esté diligemment examinée à Chinon et à Poitiers, le Roy, tous les princes de son sang, seigneurs, noblesse, et tant de capitaines et vaillants soldats François se soient volontairement soumis à sa conduite et ayent combattu sous son drapeau, encore qu’elle n’eust jamais vu armes ni armées ? Cela ne surpasse-t-il pas tout pouvoir et croyance humaine, principalement entre les François qui combattoient contre les Anglois pour la loy salique ?
12. Faut considérer le dernier période de sa vie, qu’elle est morte saintement, faisant ses prières à nostre Sauveur Jésus-Christ, ayant toujours le nom de Jésus en la bouche, 175invoquant la Vierge et tous les saints, de sorte qu’elle esmouvoit tout le monde à compassion et à pleurer ; mesme l’Évesque de Beauvais, qui l’avoit condamnée, et plusieurs Anglois ne purent retenir leurs larmes.
Bref, il n’y a ni qualité ni condition aucune qu’on puisse désirer aux Anges de lumière, qui ne se rencontre aux esprits qui ont assisté et conseillé cette fille.
§3. Des apparitions de sainte Catherine et de sainte Marguerite.
Touchant les voix de saintes Catherine et Marguerite, desquelles cette fille estoit assistée et conseillée, vu que le Saint-Esprit qui gouverne l’Église, adjuvat infirmitates nostras, et postulat pro nobis, gemitibus inenarrabilibus94, c’est-à-dire qu’il prévient notre infirmité pour nous secourir en toutes nos nécessitez, comme fait une nourrice son enfant et une poule ses poussins, naïfves comparaisons de l’Escriture ; n’est-il pas croyable que la Pucelle ayant recognu que les filles et femmes avoient grande dévotion à ces vierges, elle s’y soit adonnée à leur imitation, ainsi mesme qu’elle a confessé et recognu devant ses juges ; et que pour ce subject et y avoir plus contribué de zèle et ferveur que toutes les autres personnes de son siècle. Dieu a voulu recognoistre et confirmer sa dévotion, lui envoyant deux Anges revestus de la forme et figure des vierges qu’elle honoroit, pour la conduire et gouverner en toutes sortes d’affaires ? Chose qui semble beaucoup plus probable et conforme à l’Ecriture sainte, que de dire ou penser aucuns saints apparoir ordinairement aux personnes.
La raison en est évidente, pour ce que les Anges sont esprits créez de Dieu pour estre envoyez aux hommes et exploiter quelque ministère, et, à cette fin, prennent telle forme ou figure qu’il plaist à Dieu : lequel par sa bonté infinie s’accommode 176à notre bassesse et incapacité. (Lisez Saint Thomas en la première partie de sa Somme, question quatre-vingt-neuf, article huitiesme, response au second argument.) Raisons qui me font croire que toutes les bonnes ou mauvaises apparitions dont il est mémoire dans la Bible, ou aux histoires des saints et escrits des Pères, doivent plus tost estre attribuez aux bons ou mauvais Anges qui servent Dieu à cet effet, qu’aux âmes des défunts. Non toutefois que par la volonté et ordonnance de Dieu, il ne puisse quelquefois arriver que les âmes des défunts apparoissent en leurs propres personnes.
Et, ces choses bien digérées, il sera aisé de développer toutes les malignes cavillations de l’Évesque de Beauvais, qui blasmoit nostre Pucelle avoir assuré que les Anges et ses vierges s’estoient manifestées à elle, et qu’elle leur avoit rendu pareil honneur que l’Église aux saints bienheureux du paradis : semblablement aussi ce qu’aucuns pourroient prétendre que les légendes de saintes Catherine et Marguerite sont apocryphes.
§4. Mauvaises raisons alléguées par les juges de la Pucelle pour nier la vérité de ses révélations.
Mais puisque saint Paul, si éminent et relevé en grâces et faveurs du ciel, parlant de ses propres révélations (II Corinthiens, chapitre XII), dit cognoistre un homme croyant en Jésus-Christ, lequel a esté ravi jusques au troisiesme ciel, et ne sçavoir point si ce ravissement a esté fait par extase et abstraction réelle de l’esprit hors du corps, ou bien s’il a esté transporté au ciel en corps et en âme ; quelle témérité, voire impiété, aux juges de la Pucelle, en chose si obscure, incognue et incertaine aux hommes que sont les révélations, d’avoir prononcé une si cruelle sentence de mort, par laquelle elle fut abandonnée à la possession de ses ennemis mortels pour estre bruslée toute vive ? Considéré mesme qu’en tous les actes de leur prétendu procez, il ne se trouve aucune preuve, 177non pas mesme présomption valable, du moindre crime qu’ils ont calomnieusement imputé à cette fille.
Davantage : si saint Paul a flotté en des incertitudes pour ne sçavoir comment ni en quelle façon il a eu ses révélations, bien qu’il les recognust véritables, doit-on trouver estrange qu’une bergère aye hésité aux maintes questions malignes et captieuses que l’Évesque de Beauvais lui a faites sur ses apparitions : pour exemple, si outre les faces et figures des Anges qui lui apparoissoient, elle avait vu leur corps. Car cette fille n’ayant parlé que des faces et figures, ils la tirent et transportent malignement à divers interrogatoires touchant les corps des Anges, si Dieu les avoit créez ainsi dès le commencement, si saint Michel avait des balances et des ailes, comment les Anges pouvaient parler, n’ayant point de corps, et tout cela pour la faire tomber en quelque absurdité : et néantmoins s’est pertinement desveloppée de leurs pièges.
Quant aux signes certains de sa mission sur lesquels ils la pressèrent tant, certes ils n’estoient pas plus capables de les recognoistre que les scribes et Pharisiens de recognoistre ceux que Nostre Seigneur et les apostres faisoient, lesquels ils ont calomniez comme provenant de Béelzébub. Aussi Jésus-Christ leur répond (en saint Mathieu, XII), qu’ils n’auront point d’autre signe que celui du prophète Jonas, lequel alla prescher aux Ninivites leur damnation, au cas qu’ils ne fissent aucune pénitence : qui est le signe véritable et certain que cette fille a donné aux Anglois, ayant prédit leur expulsion du royaume de France, pour n’avoir voulu adjouster foy à ce qu’elle leur énonçoit de la part du Roy du ciel. Et même respondant au quarantiesme article de la production de l’Évesque de Beauvais, assure qu’attendu les signes qu’ils demandoient, elle s’estoit maintes fois mise en prière à ce qu’il plust à Dieu révéler à quelqu’un du parti anglois la vérité de sa mission ; mais si ceux qui demandent des signes n’en sont pas dignes, que ce n’estoit point sa faute : [ce] qui est sa propre réponse.
Au demeurant, la levée du siège d’Orléans, la deffaite des Anglois à Jargeau et Patay, le sacre et couronnement du 178Roy, une douzaine de bonnes et fortes villes réduites en l’obéissance de Sa Majesté presque sans coup férir, et tout cela joinct à la bonne vie de cette fille et circonstances ci-dessus alléguées, ne devoient-ils estre tenus par les Anglois pour signes certains que cette fille avoit mission du ciel : sinon [à moins] que Dieu les eust frappez d’aveuglement pour acquérir la paix de la France par leur entière extermination, à laquelle eux-mesmes ont donné juste titre pour n’avoir obéi à ce que Dieu leur annonçoit par une simple bergère. Car il choisit les choses les plus basses et infirmes du monde pour bouleverser et confondre les plus fortes et éminentes, dit saint Paul.
§5. De la mission de la Pucelle considérée dans ses effets.
Après avoir montré quels sont les esprits et révélations de la Pucelle, considéré leurs qualitez et propres opérations en elles mesmes, et qu’il ne se trouve aucune qualité aux esprits de lumière de laquelle les siens ne soyent fortement assistés et munis, il nous reste à faire voir, outre ce que nous avons desjà remarqué, ce que ces esprits ont opéré en cette fille et par son entremise, tant pour son esgard qu’à raison du public, et juger de la vérité de sa mission par l’évidence des effets, ainsi qu’a dit Nostre Seigneur, qu’on cognoist l’arbre au fruit et les hommes aux œuvres
; et, en saint Jean, chapitre V, que ses œuvres rendoient asseuré témoignage quel il estoit et par qui envoyé
.
Faisant donc une revue de toute la vie de cette fille, considérons que ne sçachant A ni B, et ayant tellement quellement appris sa créance de sa mère qui ne sçavoit aussi ni lire ni écrire, [ayant] toujours vescu grossièrement aux champs parmi les villageois et les troupeaux de bestes qu’elle gardoit ; que dès l’âge de treize ans des voix lui apparurent premièrement, et depuis comme elle se priva de toutes sortes de plaisirs et récréations auxquelles les jeunes filles de son âge ont accoutumé de s’adonner, pour vaquer aux œuvres 179de piété et choses sérieuses ; et, nonobstant cette manière de vie grossière et champestre et la condition de sa naissance, qu’elle est grandement prudente et intelligente aux choses divines et humaines.
Voyons combien sa vie est estoignée de toute fantaisie et dissimulation ; voyons sa grande simplicité et humilité, son grand zèle et ferveur à la foy et religion catholique, sa piété au service de Dieu et de l’Église qu’elle proteste vouloir servir de tout son pouvoir, et que, si elle avoit quelque sentiment ou croyance que les gens d’Église luy asseurassent répugner aux articles de la foy, elle aymeroit plus tost mourir mille morts que d’y adhérer ; [voyons encore] sa résignation à la volonté de Dieu, son obéissance à exécuter ses commandements, quoy que moins séants à la nature de son sexe et de sa condition ; prenons garde à la magnanimité de son courage, aux admirables responses qu’elle fait sur les questions captieuses de théologie qu’on lui propose pour la décevoir, et que ses juges, qui estoient ses ennemis mortels, lui ayant demandé si elle ne se vouloit pas soumettre à l’Église, par ce mot Église ne pouvant entendre ni comprendre autre chose sinon les ecclésiastiques du parti anglois qu’elle voyait rassemblez pour la condamner, refusa plusieurs fois de se soumettre à l’Église au sens qu’elle entendoit, demandant qu’on appelast aussi bien des ecclésiastiques du parti de son Roy que de celui d’Angleterre. Et finalement un certain docteur en théologie lui ayant expliqué ce terme ambigu, et remonstré que l’Église militante universelle comprenait le pape, les cardinaux, archevesques, evesques, prestres, etc., elle se soumit librement et voIontairement au Pape, demanda plusieurs fois, et persista jusques à la fin, d’estre renvoyé à lui ; de toutes lesquelles choses ses ennemis ont tenu registre dans leur prétendu procez.
Ne faut point aussi omettre sa grande constance et patience aux adversitez qu’elle a souffertes, soit sa prison la plus rigoureuse et inhumaine qu’on pourrait imaginer, soit le supplice de la mort cruelle qu’on lui fit iniquement souffrir : Dieu l’ayant ainsi permis pour confondre l’iniquité, rendre 180assuré témoignage à la postérité de ses vertus héroïques, et empescher que le peuple ne l’idolastrast, ou qu’elle mesme, emportée de l’esprit de vaine gloire et de tant de prospéritez, ne s’oubliast à l’exemple de Salomon.
§6. La mission de la Pucelle et le relèvement du royaume.
Quant au général des actions de la Pucelle, concernant le royaume de France, n’est-il pas vraisemblable que la Providence divine aye voulu se servir de cette fille pour réunir et conserver cette monarchie comme ayant tousjours esté le bras droit de l’Église, le refuge du Saint-Siège apostolique et de tous les princes affligez ou opprimez, et servi de balance et contrepoids à tous les autres estats qui ont voulu entreprendre tyranniquement sur leurs voisins ? Et n’y eut onques princes ni peuples qui ayent si libéralement espandu leur sang pour la religion que les François : tesmoins les guerres qu’ils ont entreprises pour le recouvrement de la terre sainte et en chasser les Sarrasins et infidèles.
Mais ce qui rend ici le bénéfice et la grâce de Dieu plus admirable, est que Charles VII de sa nature estoit foible et peu agissant, et pour cette raison la Pucelle respondit à ses juges qu’il avoit plu à Dieu exécuter telles merveilles par une simple fille
, rapportant à Dieu tout ce qu’elle avoit accompli, l’ayant envoyée pour moyenner la paix entre le Roy de France, celui d’Angleterre et le duc de Bourgogne. A quoy ces deux princes n’ayant voulu entendre, elle avoit ordre du ciel de leur faire la guerre très justement : vu que l’Anglois s’estoit intrus au royaume sous prétexte d’avoir espousé Madame Catherine, sœur du Roy Charles VII. Et chacun cognoist que, par la loy de l’estat de France, les filles ne peuvent succéder au royaume.
Que si c’est chose louable de procurer la paix et la justice entre personnes privées, combien à plus forte raison entre des roys et princes. Joint que plus le bien est général et 181commun, plus il est méritoire à celui qui en est l’instrument. Or, quelle sorte de guerre plus juste et raisonnable que celle qu’on entreprend pour la deffense de sa patrie et d’un royaume injustement, voire tyranniquement usurpé ! et ce encore aux fins d’obtenir la paix, faire régner l’ordre, afin que Dieu soit servi et honoré, et le peuple délivré de l’oppression et des ravages qu’une guerre civile entraîne quant et soy.
Car auparavant le secours que Dieu envoya au roy Charles VII par cette fille, toute la France n’estoit qu’un brigandage, et ainsi que Nicolas de Clémengis a laissé par escrit, il y avoit plus de justice et d’ordre entre les diables d’enfer qu’entre les François. Et pouvoit-on dire de ce pauvre peuple ce que le Psalmiste tesmoigne des Egyptiens, psaume LXXVII : Que Dieu avoit envoyé sur nous l’indignation de son ire, et fait pleuvoir toutes sortes de tribulations, misères et calamitez sur la France par l’entremise des mauvais anges
; lesquels sont ennemis de tout ordre et justice et ne se délectent qu’aux confusions et ruines des peuples.
§7. Une mission divine est-elle incompatible, chez un même sujet, avec les infirmités humaines ? — Les personnages des deux testaments et la Pucelle.
Mais d’autant que plusieurs actions de la Pucelle ressentent l’infirmité humaine, et que ses ennemis ont voulu de là inférer qu’elle n’estoit pas envoyée de Dieu, comme elle disoit, il nous faut monstrer par comparaison du petit au plus grand et des choses très certaines avec les probables, quelles ont été les actions des prophètes, apostres et saints personnages desquels personne ne peut révoquer en doute la mission ; et comme bien souvent ils ont hésité, chancelé, et [esté] en maintes irrésolutions, et que tous leurs gestes et actions n’ont pas toujours émané de l’esprit de Dieu, mais bien souvent de leurs propres motifs accompagnez de grandes infirmitez et passions humaines. Car ores que Dieu leur 182aye départi des grâces extraordinaires, si est-ce toutefois qu’il ne les a [pas] dépouillez des passions et infirmitez auxquelles la nature humaine est subjecte par la condition de son estre, afin de leur faire sçavoir ce qu’ils sont naturellement, vermis et stilla guttulæ (toute corruption et une petite goutte d’eau), ainsi que parle l’Escriture, et que sans la grâce de Dieu ils ne peuvent rien. À la vérité, on voit qu’ils ont craint et fuy la mort, tout ainsi que les autres hommes.
Au chapitre premier de Jérémie, Dieu lui révèle et l’asseure qu’il l’a rendu comme une cité très forte et imprenable, une colonne de fer, un mur d’airain contre les Roys de Juda, les princes, les prestres et tout le peuple généralement, et qu’ils ne pourront en aucune façon se prévaloir contre lui
. Ce nonobstant, il n’y eut jamais prophète plus affligé et persécuté que Jérémie ; car, après une longue et cruelle prison, finalement il fut lapidé. Et à cette histoire peut-on rapporter ce que la Pucelle avoit dit estre asseurée de ses voix, estre délivrée de prison : ayant par imbécillité humaine interprété la délivrance de son âme de la prison de son corps pour une délivrance de la prison en laquelle elle estoit détenue par les Anglois. Et ses ennemis lui ayans reproché cela ne plus ne moins que si elle avoit esté déceue par les malins esprits, semble pouvoir estre comparée aux Juifs, lesquels ayans mis prisonnier et fait mourir Jérémie, lui reprochoient ou pouvoient reprocher qu’il estoit un faux prophète, ayant asseuré que Dieu le fortifieroit tellement, que ni Roys, ni Princes, ni prestres, ni tout le peuple de Juda ne pourroient prévaloir contre lui, qui néantmoins l’ont fait mourir et lapidé.
Les Apostres semblablement n’ont [pas] esté exempts des infirmitez et passions humaines. Saint Paul n’a-t-il pas repris saint Pierre et saint Barnabé (Galates, chapitre II) quod non recte ambularent ad veritatem Evangelii (de n’avoir [pas] droitement et sincèrement marché en la vérité évangélique) ? Et aux Actes, chapitre XV, nous voyons saint Paul et saint Barnabé se séparer l’un d’avec l’autre, comme par despit, pour ce que Joannes Marcus s’estant volontairement mis en 183leur compagnie afin d’annoncer l’Évangile, il les quitta depuis ; et voulant derechef retourner avec eux, saint Paul, offensé d’une telle légèreté et inconstance, ne voulut admettre cet homme avec lui.
Le mesme saint Paul, aux Galates, chapitre V, dit : Tous ceux qui vous troublent, puissent [ils] bien estre retranchez.
Et, aux Actes, chapitre XXIII, parlant au grand prestre Ananias qui l’avoit fait outrager, l’appelle paroi blanchie
et dit que Dieu le punira
. Paroles d’aigreur, lesquelles saint Jérôme et quelques autres Pères tiennent avoir eschappé à saint Paul par impatience et infirmité humaine de laquelle il n’estoit exempt.
Ces choses bien pesées, on ne se doit esbahir si, du procez de la Pucelle, on veoit une simple bergère, mineure d’ans, prisonnière depuis un an entier, les fers aux pieds, ne sçachant lire ni écrire pour controller et régler les actes de ce prétendu procez, signer et contresigner ses dépositions, afin d’empescher les effets de l’inimitié mortelle de ses ennemis, avoir quelquefois fait des saillies dont néantmoins elle s’est incontinent relevée par la grâce de Dieu, lequel finalement n’abandonne jamais ses serviteurs. Que le lecteur, par comparaison des choses basses avec les plus hautes et relevées, considère bien les faits et dits de la Pucelle auxquels ses ennemis trouvent plus à redire, véritablement il cognoistra n’y avoir rien qui ne soit grandement excusable, voire mesme louable et admirable, que les signes et révélations de la Pucelle sont suffisans et valables selon les règles de la théologie et de l’histoire, et que les Anglois n’ont eu autre subject de la faire mourir que la haine mortelle qu’ils lui portoient pour avoir secouru le Roy Charles VII par ordonnance du ciel, et leur avoir prédit qu’ils seroient entièrement chassez du Royaume de France95.
184Fin du premier livre.
Notes
- [1]
Depuis les accès de folie auxquels Charles VI fut sujet.
- [2]
Charles VII naquit le 14 février 1402, l’année alors commençant à Pâques ; — en 1403, d’après notre manière présente de compter, l’année commençant le 1er janvier.
- [3]
Ces accès de folie.
- [4]
Même sens que ci-dessus.
- [5]
Ambitionnait.
- [6]
Voir ce discours de Jean Petit dans Monstrelet, I, chap. XXXIX, Paris, in-4°, t. I, 1596.
- [7]
À savoir que
le salut vint à la France d’où paraissait devoir venir la ruine
. - [8]
En 1471. Mais elle ne fut abrogée que nominalement, jusqu’au Concordat de Léon X avec François Ier, en 1516. — Cette Pragmatique sanction consistait en un recueil de règlements admis à Bourges par rassemblée du clergé en 1438 et sanctionné par le roi. Ces règlements concernaient les questions ecclésiastiques. Empruntés aux décisions du Concile de Bâle, ils étaient accommodés aux usages du royaume et aux circonstances. Cette Pragmatique sanction qui porte le nom de Charles VII ne doit pas être confondue avec celle qu’on attribue à saint Louis.
- [9]
Le premier dimanche de Carême était alors appelé Dimanche des brandons, parce que ce jour-là, le peuple allumait des feux, dansait à l’entour, et parcourait les rues et les campagnes, en portant des brandons ou des tisons allumés. On appelait brandons des espèces de flambeaux faits avec de la paille tortillée.
- [10]
Paux, pluriel de pal.
- [11]
Réfutation de l’opinion émise par quelques historiens peu informés qui parlent de la faiblesse des troupes assiégeant Orléans.
- [12]
[Dieu] n’a rien fait de tel pour toutes les autres nations.
Extrait du psaume 147 attribué à David. [NdÉ] - [13]
Aujourd’hui Montiérender [NdÉ : Montier-en-Der], chef-lieu de canton de la Haute-Marne, diocèse de Langres. — Richer n’assigne pas de date à la naissance de l’héroïne. Il se contente, au livre II, feuillet 20 verso, de reproduire sa réponse aux juges de Rouen, Procès, t. I, p. 46 :
Interrogée de son âge, répond qu’elle peut avoir dix-neuf ans, comme elle pense.
Ce qui la ferait naître en 1412. - [14]
Vouthon est un village proche de Dompremy auquel cette femme nasquit. On a escrit qu’estant grosse de la Pucelle, elle songea qu’elle devoit accoucher d’un foudre. Aussi la Pucelle a esté un foudre de guerre contre les Anglois.
(Remarque d’Edmond Richer.) - [15]
La sœur de Jeanne avait nom Catherine. Elle fut mariée à Colin de Greux et mourut avant le départ de la Pucelle pour Chinon. Il semble qu’elle ait été son aînée, quoique Richer dise plus bas le contraire.
- [16]
Richer ne dit pas pour quelle raison il écrit Darc sans apostrophe. L’orthographe D’Arc avec apostrophe est aujourd’hui généralement adoptée. En ce qui concerne les parrains et marraines de Jeanne, elle en eut douze en tout, quatre parrains et huit marraines. Voir notre Histoire complète de Jeanne d’Arc, t. I, note VII, à la fin du volume. (L’éditeur.)
- [17]
Procès, t. II, p. 433, 434.
- [18]
Davantage, c’est-à-dire, de plus. Cette locution revient souvent sous la plume de notre auteur.
- [19]
Procès, t. III, p. 15 et 209-220.
- [20]
Procès, t. III, p. 100-112 et 200.
- [21]
Procès, t. I, p. 43.
- [22]
Procès, t. I, p. 52.
- [23]
Procès, t. I, p. 66.
- [24]
Cette explication d’Edmond Richer est conforme à l’enseignement des théologiens sur les apparitions de Notre-Seigneur et des saints. Voir, dans notre Études critique : Les visions et les voix, la note XXVII à la fin du volume (in-8°, Paris, Poussielgue, 1903).
- [25]
Les documents ne disent pas en quel endroit ni à quelle heure les saintes se montrèrent à Jeanne d’Arc pour la première fois. Ils ne le disent que pour la première apparition de saint Michel. Voir Procès, t. I, p. 52.
- [26]
Pure hypothèse. Cette allégation ne se trouve que dans les prétendues dépositions de l’Information posthume (Procès, t. I, p. 480), document fabriqué par l’évêque de Beauvais pour les besoins de la cause. Voir, dans notre 2e série d’Études critiques, l’Étude spéciale sur l’Information posthume, p. 523-606. Notons toutefois que, en soi, le fait de ces apparitions en de telles circonstances n’a rien d’invraisemblable.
- [27]
Il résulte des dépositions recueillies dans le pays de Jeanne que la jeune fille parla maintes fois de ses révélations et de ce qu’elles lui enjoignaient à des amis d’enfance. Mais ce ne fut probablement que peu de temps avant sa démarche auprès de Baudricourt. Voir notre Histoire complète, t. I, chap. V, Vaucouleurs. Il dut en arriver quelque chose aux oreilles de ses parents, comme le suppose Richer.
- [28]
Ses desportements : sa manière de parler et d’agir. Il ne faut pas prendre ce mot en mauvaise part.
- [29]
De nos jours, les habitants de la vallée de la Meuse ne font plus leurs fontaines. Nous le tenons des curés qui desservent ces paroisses.
- [30]
Voir ce que disait la Pucelle à ses juges à propos du Bel arbre, Procès, t. I, p. 68-70.
- [31]
Durant Laxart n’était que cousin par alliance de la Pucelle. Mais ayant seize ans de plus qu’elle, une coutume du pays dont on cite de nombreux exemples encore de nos jours faisait que Jeanne l’appelait son oncle (voir Boucher de Molandon, La famille de Jeanne d’Arc, p. 146-147).
- [32]
Procès, t. II, p. 456.
- [33]
C’est à Jean de Metz, l’un des officiers de Baudricourt qui la menèrent à Chinon, qu’appartient ce propos, non à l’hôtesse de la Pucelle la femme Catherine Le Royer. Procès, t. II. p. 436.
- [34]
Procès, t. II. p. 436.
- [35]
À son gendre, le futur bon roi René, car Charles de Lorraine n’avait pas de fils.
- [36]
Le pèlerinage à Saint-Nicolas-de-Port et le voyage à Nancy eurent lieu non à la première venue de Jeanne à Vaucouleurs, mais lors de la seconde.
- [37]
Dame Marguerite la Touroulde, femme René de Bouligny (voir Procès, t. III, p. 85 et suivantes).
- [38]
Confusion de faits. Il n’y a eu que deux voyages de la Pucelle à Vaucouleurs avec Laxart. Le voyage à Nancy et à Saint-Nicolas-du-Port eut lieu pendant le deuxième séjour de Jeanne à Vaucouleurs.
- [39]
Douze francs d’or, c’est-à-dire cent-soixante francs environ [NdÉ : 160 francs de 1911 vaudraient environ 500 euros de 2020].
- [40]
Les frères de Jeanne la rejoignirent plus tard, mais ils ne partirent pas avec elle de Vaucouleurs. L’escorte de la Pucelle ne comptait que six personnes.
- [41]
Pure hypothèse d’Edmond Richer.
- [42]
Procès, t. I, p. 128, 129.
- [43]
Soit ~700 km. [NdÉ]
- [44]
Procès, t. III, p. 2-16.
- [45]
Dans la tour du Coudray, corps de logis compris dans la troisième enceinte du château royal.
- [46]
Il y a ici confusion des deux examens de Chinon et Poitiers. La commission royale qui eut pour président Regnault de Chartres fut celle de Poitiers, non celle de Chinon.
- [47]
Vieux style. L’année alors ne commençant qu’à Pâques. Voir Procès, t. I, p. 75 :
Interrogata apud villam de Chinon, habuit rex suiis signum de factis suis.
- [48]
Voir Procès, t. IV, p. 258, 259, 271, 272, 280, et la Chronique de la Pucelle, p. 271, édition de Vallet de Viriville.
- [49]
Ce propos fut tenu le jour même de l’audience royale de Chinon, au moment où la Pucelle franchissait le seuil du château. C’est l’aumônier de Jeanne, frère Pasquerel, qui le rapporte dans sa déposition (Procès, t. III. p. 102). — En ce même passage, frère Pasquerel mentionne la visite qui donna la preuve de la virginité de l’héroïne :
Inventa fuit mulier, virgo tamen et puella.
— Le chevalier d’Aulon relate les mêmes choses, sa virginité et l’exemption de l’infirmité à laquelle les femmes sont sujettes (Procès, t. III, p. 219). - [50]
Il y avait donc, au temps d’Edmond Richer, des portraits authentiques de la Pucelle. C’est chose regrettable qu’il n’ait pas désigné ceux qu’il connaissait.
- [51]
Voir dans Procès, t. II et III, la déposition des personnages nommés.
- [52]
Voir Procès, t. III, p. 59, la déposition de ce docteur.
- [53]
C’était celui de Démiétriade, in parlibus infidelium (Procès, t. III, p. 173).
- [54]
Déposition de Jean Massieu, à l’enquête de Rouen (Procès, t. III, p. 105).
- [55]
Accusation dont on n’a point la preuve.
- [56]
Déposition du frère Seguin, dominicain (Procès, t. III, p. 202). La date de l’Ascension fixée à la levée du siège ne se trouve pas dans la déposition du frère Seguin.
- [57]
Voir le résumé de ce Rapport dans Quicherat, Procès, t. V. p. 471.
- [58]
Confusion de faits. C’est devant le jeune seigneur de Laval, avant la campagne de la Loire, et non à sa venue à la cour, que la Pucelle monta ce noir et rude coursier.
- [59]
Jeanne n’a jamais dit qu’elle n’avait blessé personne, mais que jamais elle n’avait frappé un adversaire mortellement. Pour se défendre, elle dut plus d’une fois, par exemple le jour de la prise des Augustins, faire usage de son épée.
Dixit quod numquam interfecit hominem.
(Procès, t, I, p. 78.) - [60]
Erreur de date. C’est en avril 1429 seulement que la Pucelle vint à Blois.
- [61]
Les mots entre parenthèses sont, comme Richer le dit plus bas, ceux que la Pucelle disait à ses juges avoir été changés (Procès, t. I, p. 55, 84). Mais ces changements sont sans importance.
- [62]
Lire dans l’ouvrage de M. Germain Lefèvre-Pontalis, Les sources allemandes de l’histoire de Jeanne d’Arc (in-8°, Paris, 1903) à la page 42 et suivantes, les observations sur cette lettre de Jeanne aux Anglais, sur son authenticité, sur le peu d’importance des altérations qu’on a dénoncées, et sur les documents divers dans lesquels le texte en est reproduit. Le texte donné par Edmond Richer est le seul dont M. G. Lefèvre-Pontalis n’ait point parlé. Entre ce texte et celui que Quicherat donne aux pages 240, 241 du Procès, t. 1, il n’y a que deux ou trois différences. Là où Quicherat écrit :
encore a-t-il mil ans…
, Richer met :encore a-t-il nuls ans
. Et à la fin :Escript ce mardi sepmaine saincte
, leçon de Quicherat et du procès ;Escrit ce samedi sepmaine saincte
, leçon de Richer. - [63]
C’est le samedi, non le dimanche, que la Pucelle vint à portée de la bastille du pont et fut injuriée par Classidas (Glasdale) (Journal du siège, p. 79, édition Cuissard).
- [64]
Erreur : le second convoi se dirigea et entra dans Orléans, non par la route de la Sologne, rive gauche de la Loire, mais par la route de la Beauce, rive droite.
- [65]
Cette description d’Orléans en 1429 est très insuffisante et inexacte. Par exemple, la bastille de Londres que Richer place sur la rive gauche avec celle de Saint-Jean-le-Blanc était sur la rive droite vers la Croix-Morin. Voir l’Histoire du siège d’Orléans par le chanoine Dubois, in-8°, Orléans 1894, et notre Histoire complète, t. II, chap. XIII, XIV.
- [66]
C’est le samedi 7 mai, non le vendredi, que Jeanne tint ce propos à son hôte.
- [67]
Erreur : Jeanne rentra dans Orléans et y passa la nuit du vendredi au samedi.
- [68]
Même en comprenant toutes ces pertes, on estime aujourd’hui cette évaluation exagérée.
- [69]
Cette audience de Loches n’eut lieu que plus tard. La Pucelle vit le roi, à Tours, le 13 mai. De Tours, Charles VII l’emmena au château de Loches (voir Histoire complète de Jeanne d’Arc, t. II, chap. XVIII). D’après Eberhard Windeck,
elle resta auprès du roi jusqu’après le vingt-troisième jour de mai
(Procès, t. IV. p. 497). - [70]
Gérard Machet. Il ne fut évêque de Castres qu’après la mort de la Pucelle (Gallia Christiana, t. I, col. 73).
- [71]
Procès, t. III, p. 11, 12. —Ce n’est pas Gérard Machet, mais Christophe d’Harcourt qui interrogea la Pucelle sur ses voix.
- [72]
Procès, t. I, p. 279.
- [73]
Nombre exagéré. Le Journal du siège d’Orléans ne parle que de
quatre ou cinq cents Anglais tués
(Journal, édition Cuissard, p.99-100). - [74]
De la Jarretière.
- [75]
Inexactitude. On alla chercher la Pucelle et elle se rendit à l’appel du roi.
- [76]
Aucun document ne mentionne la présence du frère aîné de Jeanne à Reims. Son cousin par alliance, Durand Laxart, accompagna Jacques d’Arc (déposition de Laxart, Procès, t. II, p. 445). Husson Lemaître parle bien d’un frère de l’héroïne, mais c’est de Pierre et il le nomme (Procès, t. III, p. 198). Richer aura pris Pierre pour Jacquemin.
- [77]
Ces mots :
Voilà ma mission accomplie
, sont de l’imagination de Richer : Jeanne ne les a point prononcés. La mission de l’envoyée de Dieu ne fut accomplie que lors que l’Anglais, comme elle l’avait annoncé,fut bouté hors de toute France
. Voir notre Étude : Jeanne d’Arc et sa mission d’après les documents. - [78]
C’est le cas de rappeler la fière réponse de l’héroïne :
Il avoit esté à la peine, c’estoit bien raison qu’il fust à l’honneur.
(Procès, t. I, p. 187.) - [79]
Erreur commise par plusieurs historiens, notamment par M. de Barante. Christophe d’Harcourt n’était ni confesseur du roi, ni ecclésiastique.
- [80]
Cette coustume de chanter Noël durant l’Advent et à la Nativité de Nostre Seigneur a fait que le peuple, au siècle de la Pucelle, interprétoit ces termes, Noël, Noël, pour une manière de compliment, comme qui diroit :
Vous, soyez le bien venu
. Et me souviens en ma jeunesse avoir veu et ouy chanter de vieux Noëls imprimez en lettres gothiques auxquels il y avoit le verset pour refrain ordinaire :Criez à haute voix, Noël, sois bien venu
; qui est cela mesme que Pasquier remarque en ses Recherches. (Remarque de Richer). - [81]
… Le but principal de sa mission.
Ici Richer rentre dans le vrai. La levée du siège d’Orléans, le sacre de Reims, le relèvement moral du pays, tel était pour Jeanne l’objet principal de sa mission de vie. L’expulsion finale de l’Anglais restait l’objet de sa mission de survie, et elle devait marquer le plein accomplissement de sa mission providentielle. - [82]
La fête la Nativité de la Sainte-Vierge.
- [83]
Procès, t. I, p. 57, 179.
- [84]
Est-ce à l’occasion du passage de Charles VII à Lagny en 1429, comme le dit Richer, ou après le départ de Jeanne de Sully-sur-Loire en 1430 (nouveau style) et sa venue à Lagny qu’eut lieu cet incident de l’enfant revenu à la vie, aucun texte ne le dit clairement. Il est pourtant plus vraisemblable de rattacher ce fait au séjour que fit la Pucelle en cette ville après qu’elle eût quitté le roi. Voir Procès, t. I, p. 105, 106, et t. IV. p. 91.
- [85]
Ce fut avant Noël. Pour les fêtes de Noël, on l’aurait vue à Jargeau, d’après le bourgeois de Paris (Journal, p. 21, édition Alexandre Tuetey, 1881).
- [86]
C’est probablement une erreur. D’Aulon dit lui-même avoir passé un an entier, par ordre du roi, avec la Pucelle : et il est certain qu’il fut pris avec elle à la sortie de Compiègne. Voir sa déposition. Procès, t. III, p. 218 et t. IV. p. 439, 447.
- [87]
Procès, t. I, p. 115.
- [88]
Procès, t. I. p. 158, 264.
- [89]
Méprise de l’auteur. C’est au château de Beaurevoir que Jean de de Luxembourg fit transporter sa prisonnière. Jeanne ne vint au Crotoy qu’après avoir été vendue aux Anglais.
- [90]
Ce prétendu saut ne fut qu’une tentative d’évasion au moyen de linges attachés à une fenêtre. Ces linges se rompirent et la Pucelle tomba au pied du donjon.
- [91]
L’Averdy, Notices sur les deux procès, et Des manuscrits sur l’histoire de Jeanne d’Arc, p. 185-198. — Quicherat, Procès, t. V, p. 389, 469, 395, etc.
- [92]
Ouvrage cité (in-8°, Paris, Delagrave, 1882), p. 217, 248.
- [93]
Ouvrage cité (in-8°, Paris, 1890), p. 113.
- [94]
L’Esprit Saint lui-même intercède pour nous par des gémissements inexprimables.
(Romains, chapitre VIII, verset 26.) - [95]
Ce qui fait l’importance de cette dissertation, c’est, autant que sa valeur logique, la date à laquelle elle a été rédigée et la forme qu’elle a revêtue. Cette date est celle de 1628 ou 1630 ; la forme sous laquelle elle se présente n’est qu’à moitié scolastique ; elle a été écrite, non en latin, mais en français.
A-t-elle été connue des docteurs de l’université de Paris ?
Elle a dû l’être au moins de quelques-uns, vu le grand savoir et la grande réputation de l’auteur, encore qu’il n’ait pas eu le temps de la faire imprimer.
Rapprochement qui confirme cette induction : Dix ans après, en 1637, le protonotaire André du Saussay publiait son Martyrologium Gallicanum, dans lequel il faisait une place à Jeanne la Pucelle,
vierge et martyre
.On pourra consulter, sur ce sujet de la mission de la Pucelle, notre dernière étude critique : Jeanne d’Arc et sa mission d’après les documents (in-12, G. Beauchesne, Paris) ; le dernier chapitre de notre Histoire complète, et les chapitres XXI-XXV de notre étude : Les visions et les voix.