Ph.-H. Dunand  : Histoire de la Pucelle d’Orléans par Edmond Richer (1911-1912)

Tome II : Suppléments du livre II

133Supplément au récit de Richer
La mort de Jeanne d’Arc d’après les témoins oculaires1

Le matin du mercredi 30 mai, Frère Martin Ladvenu et Frère Jean Toutmouillé, dominicains, sur l’ordre de l’évêque de Beauvais, vinrent trouver Jeanne dans sa prison et lui dirent qu’elle eût à se préparer à mourir. Quand Frère Ladvenu annonça à la pauvre fille qu’elle allait être condamnée comme relapse à mourir sur un bûcher, elle se mit à crier douloureusement et piteusement, et à s’arracher les cheveux2.

— Hélas ! dit-elle, me traite-t-on si horriblement que mon corps qui est pur, qui ne fut jamais corrompu, soit aujourd’hui consumé et réduit en cendres ! Ah ! j’aimerais mieux être décapitée sept fois que d’être ainsi brûlée. Si j’eusse été gardée par les gens d’Église, non par mes ennemis et adversaires, il ne me fût pas si misérablement meschu. Oh ! j’en appelle devant Dieu, le grand Juge, des torts et ingravances (injustices, mauvais traitements) qu’on me fait.

En ce moment, Pierre Cauchon entra, suivi de plusieurs chanoines et docteurs. Dès qu’elle l’aperçut, Jeanne lui dit :

— Évêque, je meurs par vous !

— Ah ! Jeanne, prenez patience, répondit Cauchon. Vous mourez pour ce que vous n’avez pas tenu ce que vous aviez promis et que vous êtes retournée à votre premier maléfice.

134Et la pauvre Pucelle lui répondit :

— Hélas ! si vous m’eussiez mise en prison de cour d’Église et rendue entre les mains des concierges ecclésiastiques et convenables, ceci ne fût pas advenu. C’est pourquoi j’appelle de vous devant Dieu3.

Parmi les maîtres et docteurs présents se trouvait Pierre Maurice, qui avait servi de conseil à la prisonnière et l’avait plusieurs fois confessée. Jeanne, l’apercevant, lui demanda :

— Ou serai-je ce soir ?

— N’avez-vous pas bonne espérance, répondit Pierre Maurice.

— Oui, dit-elle. Dieu aidant, j’espère aller en paradis4.

Dès que Pierre Cauchon et les docteurs se furent retirés, Jeanne se confessa par deux fois à Frère Ladvenu ; après quoi elle demanda la sainte communion. Son confesseur n’osa prendre sur lui de la lui donner et il en référa à l’Évêque de Beauvais. Celui-ci, après avoir consulté, répondit à Jean Massieu :

— Allez dire à frère Martin de donner à la prisonnière la communion et tout ce qu’elle voudra5.

Aussitôt un prêtre alla chercher la sainte hostie et la porta sans apparat. Cette façon d’agir indigna Frère Ladvenu. Sur ses instances formelles, le prêtre se rendit à l’église voisine et requit le clergé de porter à Jeanne le corps du Seigneur avec la pompe accoutumée. On déféra à sa requête et l’on porta processionnellement la sainte Eucharistie dans la prison de Jeanne avec un grand nombre de flambeaux. Chemin faisant, on chantait les litanies et les assistants répondaient : Priez pour elle, priez pour elle6 !

Jeanne reçut la sainte communion avec de tels sentiments de piété, avec une telle abondance de larmes, une telle émotion, que frère Martin, témoin de cette scène, renonçait à l’exprimer.

Un peu avant neuf heures, la jeune fille, en habit de femme, un chaperon sur la tête, prit place, avec Jean Massieu et frère Martin Ladvenu, sur la charrette qui devait la conduire au Vieux-Marché. Autour d’elle, les Anglais se pressent, s’agitent avec une sorte de furie. Cent-vingt soldats armés jusqu’aux dents lui servent d’escorte. Autour de la place, sept à huit-cents hommes attendaient sa venue. Plus de dix-mille spectateurs en avaient envahi les abords et les rues avoisinantes7.

135Tout en cheminant, la pauvre enfant se recommandait, en larmes, à Dieu et aux saints, et les gens du peuple pleuraient avec elle. Nicolas Loiseleur, son perfide conseiller, ne put tenir à ce spectacle et se précipita vers Jeanne pour lui demander pardon. Les soldats irrités le repoussent, le maltraitent et sans l’intervention de Warwick l’auraient tué8. Warwick signifia à Loiseleur qu’il eût à quitter la ville, sans quoi il ne répondait pas de sa vie.

Cependant on approchait du lieu du supplice ; il était environ neuf heures quand le lugubre cortège y arriva.

— Rouen, Rouen, disait Jeanne de temps à autre, est-ce donc ici que je dois mourir ?

Sur la place du Vieux-Marché, non loin de l’Église de Saint-Sauveur, quatre estrades avaient été dressées. La première était occupée par les juges ; la deuxième par le cardinal de Winchester9, les évêques de Noyon, de Norwich et plusieurs chanoines, maîtres et docteurs10. Sur la troisième prirent place le bailli de Rouen, son lieutenant, leurs sergents et officiers. La quatrième reçut le prédicateur désigné, Nicolas Midi, et Jeanne elle-même. À quelques pas, on apercevait le bûcher composé de fagots reposant sur un massif de moellons et de plâtre qui supportait un poteau élevé. En face de l’échafaud de Jeanne, on voyait un tableau avec cette inscription en grosses lettres :

Jehanne, qui s’est fait nommer la Pucelle, menteresse, pernicieuse, abuseresse du peuple, devineresse, superstitieuse, blasphémeresse de Dieu, présomptueuse, malcréant de la foi de Jésus-Christ, vanteresse, idolâtre, cruelle, dissolue, invocatrice de diables, apostate, schismatique et hérétique11.

136La mitre qu’on lui mit sur la tête portail ces mots :

Hérétique, relapse, apostate, idolâtre.

Le prédicateur développa pendant une heure, en l’appliquant à la condamnée, cette parole de saint Paul : Si un membre souffre, tous les membres souffrent. Il finit en disant :

— Jeanne, va en paix ! L’Église ne peut plus te défendre ; elle t’abandonne au bras séculier12.

Ce fut alors à l’Évéque de Beauvais de prendre la parole. Et d’abord il adressa à Jeanne quelques exhortations, l’engageant à penser à son âme, à faire pénitence, à écouter et à suivre les conseils des deux Frères Prêcheurs qu’on lui avait donnés pour l’assister jusqu’au dernier moment.

Parlant ensuite en son nom d’évêque-juge et au nom du vice-inquisiteur qui siégeait à ses côtés, Pierre Cauchon rappela les raisons qui lui faisaient un devoir de condamner l’accusée, l’obstination de Jeanne dans ses erreurs, la pénitence hypocrite qu’elle avait feinte, avec parjure du saint nom de Dieu :

— Puisque, ajouta-t-il, elle s’est montrée de la sorte obstinée, hérétique et relapse, indigne de toute grâce… ; tout bien considéré, sur la mûre délibération de nombreux gens de savoir, nous avons procédé à notre sentence définitive en ces termes.

Et l’évêque lut aussitôt la sentence de condamnation rapportée plus haut.

Dès que la voix de Pierre Cauchon a cessé de se faire entendre, les Anglais entourent la malheureuse jeune fille, avides de sa mort et de son supplice. Jusqu’en cette partie du procès, les juges violèrent les règles consacrées de la procédure canonique. La sentence épiscopale prononcée, Jeanne aurait dû être conduite au bailli, représentant de la puissance séculière, et elle n’aurait dû être livrée au bourreau qu’après que le bailli aurait de son côté, en qualité de juge laïque, prononcé une nouvelle sentence. Or, il n’en fut rien. Le bailli, à la vérité, était présent, accompagné de son lieutenant et de plusieurs fonctionnaires civils, mais il ne prononça de sentence d’aucune sorte. On avait hâte d’en finir. Sans que le bailli ou moi, déposait Laurent Guesdon, son lieutenant, eussions rien ordonné, sans qu’on se mit en peine de mener Jeanne où le bailli rendait ses sentences, comme cela se pratiquait habituellement, 137le bourreau la prit et la conduisit à l’endroit où le bûcher était préparé13.

Dès que son arrêt de mort a été prononcé, Jeanne se jette à genoux et se met à se lamenter et à prier à haute voix.

— Sainte Trinité, s’écria-t-elle, ayez pitié de moi ! Je crois en vous ! Jésus, ayez pitié de moi !

Elle invoque la Vierge, les saints, les saintes.

— Marie, priez pour moi ! Saint Michel, saint Gabriel, sainte Catherine, sainte Marguerite, soyez-moi en aide !

Elle pardonne le mal qu’on lui a fait ; elle se recommande au pieux souvenir des prêtres :

— Vous tous qui êtes ici, pardonnez-moi comme je vous pardonne. Vous, prêtres, dites chacun une messe pour le repos de mon âme14.

Elle n’entend pas qu’on s’en prenne au roi.

— Qu’on n’accuse point mon roi ; il n’a pas trempé dans ce que j’ai fait ; si j’ai fait mal, il est innocent15 !

À la pensée des qualifications de schismatique et d’hérétique qui lui sont appliqués et qui s’étalent au-dessus du bûcher, l’indignation monte à ses lèvres et elle s’écrie :

— Non, je ne suis pas hérétique, je ne suis pas schismatique ; je suis une bonne chrétienne16.

Elle reprend ensuite ses invocations.

— Ô Marie, benoîts saints et saintes du paradis, protégez-moi, secourez-moi ! Est-ce donc ici que je dois mourir ?

À ce moment, l’émotion devint universelle. Il y avait bien dix mille assistants pleurant et disant que c’était grand pitié17.

À peine vit-on quelques Anglais ricaner18. Plusieurs de ces ennemis de Jeanne ne purent s’empêcher de répandre des larmes. On vit pleurer Cauchon lui-même, l’évêque de Thérouanne et le cardinal de Winchester, grand oncle du petit roi19.

138Jeanne ayant demandé à Jean Massieu qu’on lui procurât une croix, un Anglais en fait une avec deux morceaux de bois. La jeune fille la prend, la baise et la met sous ses vêtements, sur sa chair. Mais ce qu’elle voudrait, c’est la croix avec l’image de Jésus crucifié. Elle prie Frère Isambard de la Pierre d’aller chercher celle de l’église voisine. Quand il l’apporte de l’église Saint-Sauveur, la pauvre enfant la couvre de baisers et de larmes et la serre en ses bras. Avant de monter sur le bûcher, elle supplie le bon religieux de la tenir élevée tout droit devant elle, jusqu’au pas de la mort, afin que la croix où Dieu pendit fût, tant qu’elle respirerait, continuellement devant ses jeux20.

Cependant la soldatesque s’impatiente. Une demi-heure environ s’était écoulée depuis que la prédication avait pris fin21. On crie à Jean Massieu :

— Hé ! prêtre, nous ferez-vous dîner ici ?

Deux sergents du roi montent sur l’estrade. La Pucelle embrasse une dernière fois la croix, salue les assistants et se laisse mener devant le juge séculier ou bailli. Celui-ci, sans prononcer aucune sentence, se borne à dire :

— Emmenez-la !

Puis, s’adressant au bourreau, il ajoute :

— Fais ton office22.

Pendant que les Anglais et les clercs de Henri VI la conduisent au bûcher, Jeanne s’écrie de nouveau :

— Rouen, tu seras donc ma demeure ! c’est donc ici que je mourrai23 !

Elle gravit avec Frère Ladvenu les degrés du bûcher et elle est attachée au poteau. Tandis que le bourreau serre les liens, elle invoque tout particulièrement saint Michel24. À la vue de la foule qui remplit la place et les rues voisines, elle ne peut s’empêcher de dire :

— Ah ! Rouen, Rouen, j’ai grand-peur que tu n’aies à souffrir de ma mort25 !

Une grande quantité de bois avait été entassée sur le bûcher. Les Anglais entendaient que leur ennemie fût réellement brûlée vive. Le bourreau y ayant mis le feu, Jeanne aperçut la flamme.

139— Maître Martin, s’écria-t-elle, descendez ; le feu !

Elle ajoute cependant :

— Élevez la croix, que je puisse la voir.

Ladvenu descend et ne cesse, tant que la suppliciée respire, de l’exhorter avec Frère Isambard de la Pierre, en tenant toujours la croix élevée. Quand la flamme l’atteint :

— De l’eau, de l’eau bénite ! demande la jeune fille26.

Parmi les crépitements du feu, elle invoque à plusieurs reprises le nom de Jésus27.

Le feu gagnant toujours, elle s’écrie :

— Saint Michel ! saint Michel ! non, mes Voix ne m’ont pas pas trompée ! ma mission était de Dieu28 !

Un peu après, elle dit encore :

— Jésus, Jésus, Jésus !

Enfin, un dernier cri, poussé d’une voix forte29, dans lequel s’exhale son âme de vierge, de martyre et de sainte !

— Jésus !

C’était le 30 mai 1431.

Jeanne n’avait pas vingt ans.

140Avant-propos de l’éditeur
Sur le livre III : le procès de révision.
Jeanne d’Arc et sa mission de survie

Comme nous l’avons fait pour le livre second de l’histoire de la Pucelle par Edmond Richer, nous traiterons dans un avant-propos spécial deux questions propres à éclaircir le sujet du livre troisième. Elles peuvent se poser ainsi :

  1. Pourquoi le roi Charles VII paraît-il n’avoir songé à la révision du procès de Rouen, et n’a-t-il fait procéder à une enquête préliminaire qu’une vingtaine d’années après le supplice de la Pucelle, c’est-à-dire en février 1450 ?
  2. Pourquoi le Saint-Siège na-t-il constitué le tribunal de la révision que cinq années encore plus tard, c’est-à-dire en 1455 ?

L’examen de ces deux questions en fera surgir une troisième que nous ne regretterons pas d’avoir rencontrée : celle de Jeanne et de sa mission de survie.

Si nous parvenons à jeter quelque lumière sur cette dernière question en particulier, le lecteur trouvera peut-être moins étonnant qu’un intervalle de vingt-cinq ans se soit écoulé entre la condamnation judiciaire de Jeanne d’Arc et sa réhabilitation.

Edmond Richer n’aborde pas ces questions. Dans sa préface ou Advertissement au lecteur, il se borne à dire que si la révision du procès de 1431 n’a eu lieu qu’en 1455, c’est que

… le roy Charles n’y avait pu faire travailler auparavant, tant à cause des grandes affaires qu’il avait sur les bras, que pour le différend survenu entre le concile de Bâle et le pape Eugène IV1.

Au commencement du livre troisième, notre auteur note la paix 141et la prospérité dont le royaume jouissait

… après que les Anglois eussent esté entièrement chassez de la Normandie et de la Guyenne.

Il se fit alors un mouvement d’opinion qui réveilla le souvenir des belles actions de la Pucelle et de l’inique procès qui l’avait condamnée. Il n’en fallut pas davantage, au sentiment de Richer, pour que le roi

… fust conseillé de faire revoir ce prétendu procez.

Et c’est alors qu’il chargea maître Guillaume Bouillé d’en

… faire perquisitionner les nullitez.

Edmond Richer aurait pu en dire davantage. Essayons de suppléer à son silence et touchons quelques mots de la mission de survie de la Pucelle. Nous y serons amené en recherchant quelle fut l’attitude du roi Charles VII, depuis la mort de l’héroïne jusqu’à l’enquête mentionnée tout à l’heure, c’est-à-dire de 1431 à 1450, et quelle fut aussi celle du Saint-Siège.

Première partie
De l’attitude du roi Charles VII de 1431 à 1450.

I.

Quelle fut l’altitude de Charles VII, eu égard à la Pucelle, en l’année de son supplice et dans les quelques années qui suivirent ? Cette attitude fut celle qu’il avait observée durant le procès, une attitude d’indifférence et d’effacement. C’est un fait malheureusement indéniable que le roi de France, en ces années 1430, 1431, n’a rien tenté pour arracher sa bienfaitrice au sort que ses ennemis lui préparaient.

De zélés avocats de ce prince, ne pouvant contester le fait, ont essayé de le justifier et ils ont dit que si Charles n’a eu recours ni à la voie des négociations, ni à la force des armes pour délivrer la Pucelle, c’est qu’il y eût eu recours inutilement et qu’aucun moyen ne lui eût réussi.

Mauvaise, très mauvaise raison. D’abord le pays n’exigeait pas de son roi qu’il brisât les fers de la captive ; il lui demandait seulement de le tenter. L’honneur et la reconnaissance le demandaient encore plus haut.

Mais ce que sophiste, si retors, si habile fût-il, ne prouvera jamais, c’est qu’une difficulté quelconque ait empêché le roi de France d’aviser au moins le pape du cas de la Pucelle, de lui dénoncer les desseins de l’Angleterre et, puisque les juges de Rouen 142ne tenaient aucun compte de l’appel de l’accusée au Saint-Siège, de le supplier, au nom des règles les plus sacrées de l’Église, d’intervenir au procès.

C’est ce moyen qu’Edmond Richer reproche au roi Charles VII de n’avoir pas mis en œuvre, et on ne peut lui contester le mérite, plus de deux cents ans avant Le Brun de Charmettes et le père Henri Denifle, d’en avoir montré la facilité.

Mais écoutons-le lui-même :

Considérant les efforts des Anglais pour perdre la Pucelle, et qu’ils n’épargnent or, argent ni aultre chose quelconque pour obtenir ce qu’ils prétendoient, je suis grandement marry que par toutes nos histoires, ni mesme au trésor des chartes de France, il ne se trouve aucun acte public et authentique du debvoir qu’on a fait ou deu faire d’empescher le dessein des Anglois. Et me semble, sous correction, que Sa Majesté debvoit lors estre conseillée d’envoier des hérauts au Roy d’Angleterre protester de la nullité de tout ce procez, et demander que cette fille fut envoiée au Saint-Siège apostolique, récusant l’Évesque de Beauvais.

Possible que ceux qui estoient lors en faveur auprès du Prince portoient envie aux faits héroïques de la Pucelle et persuadèrent au Roy que Dieu, l’ayant envoiée miraculeusement à son secours, la délivreroit aussi miraculeusement, et qu’il falloit commettre toute cette affaire à la Providence de Dieu, que cela seroit plus glorieux au Roy et tourneroit à la grande confusion des Anglois. Mais telle voye semblait tenter Dieu, lequel ne fait pas toujours miracles sur miracles, ains veut que les causes secondes opèrent de leur costé2.

À la suite d’Edmond Richer, l’auteur du Chartularium Universitatis Parisiensis, le père Henri Denifle écrira de nos jours :

Une lourde responsabilité pèse sur Charles VII qui, pendant une année entière (mai 1430 — mai 1431), ne s’est donné aucune peine pour délivrer la Pucelle. S’il ne pouvait venir avec une armée, pourquoi lui-même n’a-t-il pas interjeté un appel au pays, pourquoi n’a-t-il pas informé au moins du procès le Chef de l’Église ? Et cependant le roi ne s’est pas privé pour correspondre avec le pape quand il s’agissait de présenter des suppliques pour ses favoris3.

II.

143Charles VII n’ayant pas jugé bon, dans les premiers mois de 1431, d’informer le Saint-Siège de la suspicion qui planait sur les sentiments des juges de Rouen et par suite sur la régularité du procès lui-même, s’y résolut encore moins au lendemain du supplice de la Pucelle. Très vraisemblablement quelques années, cinq ou six, s’écoulèrent avant que ses idées subissent de sérieuses modifications. Il demeurait sous l’influence néfaste de ses ministres auprès desquels ne trouvaient grâce ni ses bons sentiments d’autrefois envers Jeanne, ni sa bonne volonté. D’autre part, il faut bien en convenir, si sa foi en la mission de l’envoyée de Dieu quant aux événements accomplis ne fut pas ébranlée, sa foi en sa mission totale fut mise à une rude épreuve ; et il en fut de même de tous les personnages, prélats, maîtres en théologie, seigneurs et capitaines, qui avaient approché l’héroïne, conversé avec elle et qui l’avaient ouï exposer les grandes choses qu’elle venait exécuter de par Dieu.

La Voyante n’avait pas seulement annoncé à Chinon et Poitiers qu’elle ferait lever le siège d’Orléans et qu’elle mènerait sacrer le dauphin à Reims ; elle avait assuré que les Anglais seraient boutés hors de toute France, que Paris rentrerait en l’obéissance du roi, que le duc d’Orléans ne mourrait pas en Angleterre où il était prisonnier, mais qu’il reviendrait de sa captivité, que Charles VII verrait de son vivant le territoire délivré et qu’il rentrerait en la possession des provinces de son royaume. Justement, à cause de leur caractère extraordinaire, et parce que le jeune roi avait été sacré et le siège d’Orléans levé, ces vaticinations étaient entrées profondément dans la mémoire des loyaux Français. Or, voilà qu’avant qu’elles aient été accomplies, Jeanne tombe entre les mains de ses ennemis, et sa mort cruelle semble interdire à ses compagnons d’armes l’espoir de les voir jamais réalisées.

III.

On se souvenait pour désespérer : on eut dû se souvenir, Charles VII le premier, pour espérer quand même et demeurer persuadé que les prédictions de l’envoyée de Dieu s’accompliraient jusqu’au bout.

Car Jeanne savait bien que sa mission totale ne s’accomplirait pas de son vivant ; qu’elle comprendrait deux parties bien distinctes, 144l’une, mission de vie, à laquelle personnellement elle mettrait la main, l’autre, mission de survie, qui ne produirait ses effets qu’après sa mort.

Elle parlait de sa mission de vie, lorsqu’elle disait au roi Charles en présence du duc d’Alençon :

— Gentil dauphin, je durerai une année, guère plus. Il me faut donc bien employer4.

En effet, que dura sa mission de vie ? Une année et un mois.

Il a fallu vingt-deux ans pour mener à terme sa mission de survie.

Mais l’héroïne n’en certifia pas moins l’importance et l’accomplissement.

Elle fut, rapporte Mathieu Thomassin, par aucuns interrogée de sa puissance, si elle dureroit guères, et si les Anglois avoient puissance de la faire mourir. Elle respondit que tout estoit au plaisir de Dieu, et si certifia que s’il lui convenoit mourir avant que ce pour quoy Dieu l’avoit envoyée fust accompli, après sa mort elle nuyroit plus auxditz Anglois qu’elle n’auroit fait en sa vie et que non obstant sa mort, tout ce pour quoy elle estoit venue s’accompliroit.

Et Mathieu Thomassin ajoute :

Ainsi que a esté fait par grâce de Dieu, comme clairement il appert et est chose notoire de nostre temps5.

Remarque précieuse témoignant que la mission de survie de la Pucelle n’a pas été un vain mot. Le chroniqueur aurait pu faire observer que cette seconde partie de sa mission totale ne devait pas rencontrer moins de difficultés que la première.

Dans la mission de vie, après la campagne de la Loire, l’échec de Paris mis à part, il ne s’agit que d’une sorte de promenade militaire, de Reims à l’Île-de-France, sans bataille livrée. La mission de survie demandera des efforts plus soutenus et rencontrera de plus grandes difficultés. Jeanne sollicite ces efforts et signale ces difficultés. Elle annonce par avance les événements glorieux qui en seront le résultat. L’histoire les nomme la paix d’Arras, la soumission de Paris, la délivrance du duc d’Orléans, la prise de Rouen, la conquête de la Normandie, celle de la Guyenne, la victoire de Castillon où meurt le magnanime Talbot, et l’expulsion définitive de l’Anglais.

Parmi les admirateurs de la Pucelle, il y en avait assurément 145qui attendaient avec confiance l’accomplissement de cette partie de sa mission. Mais ils étaient plus nombreux les indifférents qui s’en désintéressaient, et les ennemis du royaume qui plus que jamais qualifiaient de mensongères celles de ces vaticinations que les événements n’avaient pas encore justifiées.

IV.

Il n’y a pas apparence que durant les cinq ou six années qui suivirent le drame de Rouen, le roi Charles ait gardé bien vivante sa foi en la mission de survie de la Pucelle, et qu’il en ait attendu avec une confiance inébranlable l’accomplissement.

On en peut juger d’après les faits que voici :

En avril 1431, Rome envoie à titre de légat a latere le cardinal de Sainte-Croix, avec mission de travailler à rétablir la paix entre ces deux puissants princes chrétiens, les souverains de France et d’Angleterre. C’est au lendemain de la mort de Jeanne. N’était-ce pas le cas de parler de son procès et d’ébaucher des ouvertures de paix ? On a cherché dans la correspondance du cardinal si jamais, au cours de sa mission, le nom de Jeanne a été prononcé, la question de son intervention dans les affaires du royaume traitée ; les recherches ont été vaines et, si le cardinal s’est trouvé dans ce cas, il n’en a jamais dit un mot dans sa correspondance diplomatique, il en a gardé le secrets6.

Quelques semaines avant le supplice de Jeanne d’Arc, le pape Eugène IV avait été promu au souverain pontificat. Notification fut faite au roi Charles VII du choix du nouveau chef de l’Église. En réponse à cette notification, le roi députa une ambassade spéciale, à la tête de laquelle fut placé le futur archevêque de Reims, Jean Juvénal des Ursins7. Mais pas plus que le cardinal de Sainte-Croix, l’envoyé du roi de France ne fit allusion au procès de Jeanne : aucun document ne le donne à entendre, et il est plus que probable qu’on évita de s’aventurer sur ce terrain brûlant.

Il n’y a pas à se faire illusion : à Rome quelques personnages officiels eussent peut-être par curiosité mis volontiers le sujet de la conversation sur le cas de la Pucelle : à Paris on ne l’entendait pas ainsi. Jean Juvénal des Ursins se souvint deux ans plus tard, en 1433, des instructions qu’il avait reçues en mai 1431. Il était 146alors évêque de Beauvais. Les États du royaume s’étant réunis à Blois, l’ancien ambassadeur leur adressa une longue épître dans laquelle il parlait du faict douloureux et très piteux du royaume de France, et après avoir décrit les fléaux qui le ravageaient, il proposait les mesures qui, à son avis, devaient y porter remède.

Charles VII n’y est pas oublié. Dieu l’aime : il l’a montré par la protection qu’il lui a accordé ; il le montrera de nouveau en lui continuant cette protection. Quelles merveilles, en effet, remarque le prélat, le Ciel n’a-t-il point opérées en sa faveur ? Sauvé des mains de ses ennemis à Paris, Charles a vu la victoire voler à la suite de ses troupes, à Beaugé, à Orléans, à Compiègne et le conduire à Reims où il a reçu l’onction royale. Ce n’est ni a la valeur des chevaliers, ni aux prières des gens d’Église que sont dus ces succès prodigieux, mais uniquement à la faveur de Dieu qui aime le roi et qui a donné courage à petite compagnie de vaillants hommes.

En lisant ces lignes, impossible de ne pas penser à la Pucelle et de ne pas chercher son nom. L’orateur nomme Orléans qu’elle a délivré, Reims où elle a mené et fait sacrer Charles VII, et il ne nomme pas celle à qui l’honneur en revient. Pourquoi cela ? Manifestement, parce que ce témoignage public rendu à sa bienfaitrice eût déplu à Charles VII.

Depuis son ambassade à Rome, Juvénal des Ursins savait à quoi s’en tenir sur les sentiments du roi à ce sujet. Ces sentiments n’avaient pas changé. Charles affectait d’ignorer Jeanne. Désireux après sa mort de reconnaître le dévouement des Orléanais pendant le siège, il leur écrit des lettres leur accordant certains privilèges. Mais en ces lettres il se garde bien de nommer la Pucelle. Ce malheureux prince la mettait, sinon hors la loi, du moins hors l’opinion. Il faut arriver à l’année 1436 pour l’entendre parler de la jeune fille qui a combattu et souffert pour lui. Pucelle m’amye, dit-il à la Dame des Armoises, quand elle tenta de le surprendre, soyez la très bien venue, au nom de Dieu qui sait le secret qui est entre vous et moi8. C’est donc chose très probable que, avant de prendre la route de Rouen en mai ou juin 1431, Juvénal des Ursins reçut du chancelier Regnault de Chartres des instructions catégoriques. Il n’y a pas de témérité à penser que l’une des principales fut celle-ci : Surtout ne parlez pas de la Pucelle9.

V.

147Un autre sujet qui mérite réflexion, c’est la réserve absolue dans laquelle Charles VII et ses conseillers ecclésiastiques ou laïques se tinrent lorsque le gouvernement anglais, après la mort de son ennemie, s’empressa d’informer par lettres authentiques, les princes de la chrétienté, l’empereur et Rome même, du procès qui venait de se juger. Il voulait sans perdre un instant prévenir et fausser l’opinion. Il voulait que l’on apprit, non pas comment les choses s’étaient passées, mais de quelle manière on désirait qu’elles fussent envisagées.

Les auteurs de cette propagande du mensonge furent le roi d’Angleterre, pour ne pas dire l’évêque de Beauvais, et sa fille aimée, l’Université de Paris.

Le roi d’Angleterre signa deux lettres adressées, l’une aux princes chrétiens, l’autre aux prélats et seigneurs ses sujets. L’Université de Paris écrivit deux autres lettres, l’une au pape, l’autre au collège des cardinaux.

Ces lettres avaient ceci de commun qu’elles présentaient la condamnation de la Pucelle sous un jour absolument favorable. Son procès, disait-on, était en soi un chef-d’œuvre de justice et d’équité. Les juges de la cause avaient rendu à l’Église et à l’État le plus grand des services en livrant cette fille au bûcher. Ils les avaient débarrassés d’une aventurière qui ruinait par ses dogmatisations et ses erreurs la foi des princes et des fidèles10.

Il y avait pour le roi de France, dans la publication de ces lettres, une belle occasion de protester contre les affirmations mensongères qui y étaient contenues, d’opposer la vérité à la calomnie et d’éclairer les hauts personnages, en particulier le chef de l’Église, qu’on s’attachait à tromper. Ni Charles VII, ni ses ministres, ni aucun des admirateurs de la Pucelle n’eurent le courage de formuler cette appréciation.

On a écrit qu’il y eût eu imprudence à le faire. En ce qui regarde le roi,

… il craignait sans doute d’assumer sur sa tête, au préjudice de sa souveraineté renaissante mais encore mal établie, cette suspicion d’hérésie que les Anglais n’oublièrent pas d’exploiter contre lui, alors même qu’il ne faisait rien pour la Pucelle, et qu’il semblait par son silence respecter l’autorité de l’Église dans la personne des juges qui étaient hostiles à son parti. Peut-être douta-t-il 148lui-même de la réalité d’une inspiration qui causait un tel scandale11.

Nous n’irons pas jusqu’à penser que Charles VII ait pu revenir sur le passé et révoquer en doute l’inspiration de la jeune fille qui l’avait mené sacrer à Reims. Non, il n’a pas douté de sa mission de vie ; mais il a pu sa demander si, Jeanne livrée aux flammes, tout n’était pas fini et si, pour l’avenir, il ne lui fallait pas renoncer aux espérances dont la présence de l’envoyée de Dieu semblait être la garantie.

VI.

Quelle sera donc l’attitude du jeune roi pendant les cinq à six années qui suivirent le drame de Rouen ?

Ce sera l’attitude d’un prince qui a fait un trop beau rêve pour désespérer. Surpris par la brutalité des événements, il sera comme écrasé, comme anéanti. Mais l’histoire n’a pas dit son dernier mot : cinq ans ne s’écouleront pas sans que la martyre et celui qu’elle appelle son roi se rencontrent de nouveau. Ce sera d’abord à l’occasion de la paix d’Arras ; puis lorsque Paris redeviendra français. Et ce ne sera pas fini. À partir de ce moment, la révision du procès de Rouen apparaît à Charles VII comme chose possible. Bientôt, elle lui apparaîtra comme chose probable. Elle le deviendra de plus en plus à mesure que Jeanne accomplira sa mission d’outre-tombe. La délivrance du sol français en sera le terme ; sa propre réhabilitation en sera le couronnement.

Ainsi, le temps du désarroi moral, d’une sorte de désespérance aura été de cinq années pour Charles VII, de 1431 à 1435. À cette date, la lumière commence à briller, elle va croissant et elle finit par dissiper les ténèbres. Il y eut un premier rayon à la paix d’Arras, un second à la soumission de la capitale, un troisième à la mise en forme du procès de condamnation, un quatrième au retour du duc d’Orléans de sa captivité d’Angleterre, un cinquième à la prospérité continue des affaires du royaume, un sixième à la capitulation de Rouen, un septième à la victoire de Formigny et à la recouvrance de la Normandie, un huitième à la conquête de la Guyenne et à la prise de possession de Bordeaux, un neuvième et dernier à la victoire de Castillon et à l’expulsion définitive des Anglais.

149À chacun de ces événements les personnages, princes, seigneurs, prélats, membres des commissions royales qui se souviennent, le roi le premier, voient sortir un peu plus de l’ombre la physionomie de l’envoyée de Dieu qu’a été Jeanne d’Arc, et à chacun d’eux s’affirme avec une clarté persuasive l’accomplissement progressif de sa mission de survie. Lorsque Rouen lui eut ouvert ses portes en 1449, Charles VII ne douta plus et n’hésita plus. L’heure de la réparation était sonnée, il fallait mettre la main à l’œuvre. Ce que commencerait la France, Rome l’achèverait. Et c’est ainsi que par ordre du roi il fut procédé dans la capitale de la Normandie à l’enquête qui fut comme l’annonce et le prélude du procès canonique de la réhabilitation.

Seconde partie
De l’attitude du Saint-Siège après le procès de Jeanne d’Arc. — Avant les années 1450-1455 le pape était-il dans les conditions voulues pour faire procéder à la révision du procès de 1431 ?

La vérité qui nous parait se dégager des réflexions précédentes, c’est que l’intervalle de vingt ans qui s’est écoulé avant le premier acte de protestation du roi Charles contre la condamnation inique de la Pucelle, a été indispensable pour lui fournir la preuve complémentaire de sa mission totale de par Dieu.

La même vérité va se dégager, ce nous semble, des réflexions qui suivent sur l’attitude du Saint-Siège de 1431 à 1450-55, eu égard à la mémoire de la suppliciée. Le procès de revisionne pouvait être utilement ouvert plus tôt qu’il ne l’a été. Entre auti-es témoins il entendre il y avait la Providence. Elle ne voulait parler qu’à son heure. Rome attendit qu’elle l’eût fait, et elle s’en est bien trouvée. Avec elle la France, l’histoire, la justice éternelle ne peuvent que s’en l’éjouir.

I.

Un des faits caractéristiques à relever dans l’histoire du procès de la Pucelle c’est que, à nous en rapporter aux documents connus, le Saint-Siège ne s’en serait occupé ni pendant les débats, ni dans les années qui suivirent.

Les raisons majeures qui expliquent celle abstention pendant les débats sont la volonté manifeste du gouvernement anglais de tenir 150Rome à l’écart et dans l’ignorance de la cause, et, du côté du gouvernement français, l’absence de toute démarche directe ou indirecte pour saisir le chef de l’Église d’un recours motivé.

On ne sait que trop à quels sentiments peu dignes d’un roi de France, à quelles considérations politiques non moins indignes de lui, l’on doit attribuer l’attitude que Charles VII observa pendant le procès. On est pareillement fixé sur le but que la cour d’Angleterre poursuivait en s’efforçant de tenir Rome dans l’ignorance des débats ; elle ne voulait à aucun prix d’une intervention pontificale qui eût rendu impossibles ses projets de vengeance et fait juger la prévenue par un autre tribunal que celui de Rouen.

En ces années 1430, 1431, deux papes ont occupé le siège de saint Pierre, Martin V et Eugène IV. Le procès de Jeanne s’ouvrit sous Martin V, il se termina sous Eugène IV. Ni l’un ni l’autre de ces papes n’en furent informés par les puissances que cette cause intéressait ; encore moins furent-ils priés d’intervenir.

Qu’on parcoure le texte du procès : on n’y trouvera pas une seule page donnant à entendre qu’il y ait eu des explications quelconques au sujet de la cause à juger entre Rome et l’Angleterre : on n’y découvrira pas une seule pièce qui paraisse inviter le chef de l’Église à s’y intéresser, ou bien un ordre, une instruction, un bref pontifical répondant à cet appel.

Parmi les pièces citées, il y a des lettres du gouvernement anglais, de l’évêque de Beauvais, de l’Université de Paris. Aucune de ces lettres ne prend le chemin de Rome et n’est adressée au Saint-Siège.

Le nom du pape Martin V ne se lit qu’une fois dans tout le procès ; celui du pape Eugène IV jamais.

Et le nom de Martin V n’y figure que pour préciser la date d’une séance.

C’est au nom du roi d’Angleterre que Pierre Cauchon engage, mène, juge le procès. Jamais, au cours des débats, il n’éprouve le besoin de demander à Rome des instructions. Lorsque l’accusée en appelle au pape, l’évêque dédaigne cet appel et n’y répond que par le sarcasme.

Quant au gouvernement anglais, il ignore le Saint-Siège avant, durant et même après la cause. Ce n’est pas lui qui annonce au pape et aux cardinaux la condamnation et le supplice de la Pucelle, c’est l’Université de Paris.

Nous avons mentionné plus haut la mission dont le pape Eugène IV nouvellement élu chargea le cardinal Albergati de Sainte-Croix en vue d’un rapprochement entre la France et l’Angleterre. On 151touchait à la fin du procès de Rouen. Or, dans la lettre que le pape écrivit à son légat a latere la Pucelle n’est pas nommée et aucune allusion n’y est faite. Ou bien Rome ignorait, ou bien elle estimait l’abstention chose sage. Si elle ignorait, le roi de France en est bien un peu cause, mais à l’Angleterre revient une aussi grande responsabilité.

Cette façon d’agir des deux gouvernements anglais et français explique suffisamment pourquoi ni Martin V, ni Eugène IV n’intervinrent au procès de la Pucelle, comme Clément V était intervenu sous Philippe le Bel, dans le procès des Templiers, et comme Léon X le fit plus tard dans le procès de l’allemand et humaniste Reuchlin. Les hommes d’État d’Angleterre et de France n’ignoraient pas ce qui s’était passé en 1307 dans l’affaire des Templiers. L’Angleterre s’en souvint pour garder les mains libres. Charles VII ne s’en souvint que pour demeurer sourd à la voix de l’honneur et aux réclamations de la gratitude.

II.

M. Gabriel Hanotaux est déconcerté par le silence du Saint-Siège durant le procès de Rouen.

Il n’est guère admissible, remarque-t-il, que pendant les six longs mois des débats, Rome n’ait rien vu, rien entendu ; qu’elle ait tout ignoré, ou qu’elle ait, depuis, tout oublié. Morosini fait allusion plusieurs fois à des communications importantes qui auraient été faites à Rome par Charles VII et par l’Université de Paris au sujet de Jeanne d’Arc. De fait, il suffisait de quinze ou vingt jours à un messager pour aller de Rouen ou Paris à Rome, et il était rare que pour les affaires d’État ou les affaires de l’Église, il n’y eût pas toujours quelqu’un en route12.

L’étonnement de l’honorable académicien est fait lui-même pour étonner. Le gouvernement anglais tenait à ce que Rome ignorât les débats et la marche du procès de Jeanne. Le gouvernement français, comme s’il entrait dans les vues de l’Angleterre, n’a rien fait pour éclairer le Saint-Siège. S’ensuit-il que le gouvernement pontifical ait vraiment tout ignoré ? Nul n’en peut rien dire. Il a pu tout savoir et prendre ses sûretés pour que son sentiment et ses informations restassent des secrets d’État. Ce ne serait pas la première fois que le cas se rencontre dans les annales du Saint-Siège.

Il a pu arriver aussi que le chef de l’Église ait jugé inutile de 152savoir, précisément à cause de l’éclat de la cause et de la solennité avec laquelle le tribunal allait procéder. Des juges à la science desquels les gens les plus difficiles rendaient hommage, des assesseurs choisis parmi les suppôts les plus brillants de l’Université de Paris, l’intérêt que l’Université même prenait à la cause, autant de garanties offertes au Souverain Pontife pour laisser la justice suivre son cours et avoir confiance dans l’impartialité de ses représentants, à moins qu’il ne surgit des circonstances et raisons canoniques mettant en suspicion grave la régularité du procès et obligeant le juge suprême à tout remettre en question. Mais alors il fallait non seulement que ces circonstances se produisissent, mais qu’acte en fût pris et qu’elles fussent dénoncées à qui de droit dans les formes voulues. Or, les juges de Rouen veillèrent à ce qu’on n’en fît rien, et vraisemblablement Rome ne fut instruite positivement de ces irrégularités qu’après que Thomas de Courcelles eût fais le procès en forme. Jusqu’à cette heure-là, comme beaucoup d’assesseurs, la cour romaine put croire le procès de la Pucelle suffisamment régulier. À partir de ce moment, un changement se produit : comme nous le disions tout à l’heure, qu’il y ait eu ignorance ou confiance de la part du Saint-Siège, l’une et l’autre cessent et, à Rome aussi bien qu’à Paris, on va marcher vers la pleine lumière.

Quant à la Chronique Morosini, 10, M. Hanotaux ne lui prête-t-il pas une autorité qu’elle ne saurait avoir ? Lorsque les faits dont elle se porte garant ne sont pas confirmés par d’autres documents dignes de foi, de sages critiques estiment qu’il y a lieu de les considérer comme non avenus. Tel est le cas des prétendues communications de Charles VII dont il est question plus haut. Sur le sujet présent, nous avons des documents plus sérieux que la chronique susdite : ce sont les actes de l’Université de Paris dont le père dominicain Henri Denifle a dressé le Chartulaire. Qu’on prenne la peine de rechercher dans cet ouvrage, t. IV, quels ont été les faits et gestes de la puissante Université de l’année 1430 à 1452. Dans les pièces qui passent sous les yeux, il n’est pas plus question de Jeanne à propos du Saint-Siège, que si elle n’eût jamais existé. Nous n’exceptons que les deux lettres de 1431 reproduites par Jules Quicherat.

Ce terrain du procès de la Pucelle était donc bien dangereux pour qu’aucun des docteurs de Paris n’osât s’y aventurer ? Si en s’abstenant ils exécutaient une consigne, que faut-il conclure sinon que l’Université tenait médiocrement à faire la lumière ?

153III.

Que, pendant le procès de la Pucelle, le Saint-Siège ait été tenu au courant de ce qui se tramait à Rouen ou qu’il l’ait ignoré, aucun document ne renseignant sur ce point les historiens, la seule certitude qui demeure, c’est que le chef de l’Église ne l’a approuvé ni blâmé, et qu’il n’est pas sorti d’une réserve absolue.

Au lendemain du procès, son attitude n’a pas été différente. Il a gardé le silence, il a écouté, car cette fois on est venu à lui, il a attendu, et tant que la lumière ne s’est point faite, en particulier tant que la Normandie et sa capitale ne sont pas sorties des mains des Anglais, on n’a pas recueilli de sa bouche une parole permettant d’espérer que le jugement du tribunal de Rouen serait révisé. Cet espoir ne s’affirme que le jour où le cardinal d’Estouteville, légat de Nicolas V, ordonne et préside la première enquête canonique touchant la condamnation de la Pucelle.

Que sied-il de penser de cette conduite du chef de l’Église ? Faut-il y voir l’effet de l’indifférence ou celui de la politique ? N’est-elle pas plutôt la seule qu’il pût adopter, la seule que la nature de la cause à apprécier, les difficultés des temps, la sagesse et les traditions de la cour romaine lui commandaient d’observer ? Pour se former une opinion, qu’on ne prenne pas au sérieux des affirmations sans preuves comme celle-ci :

L’Église a condamné Jeanne vivante, durant la puissance anglaise ; elle l’a réhabilitée morte après les victoires des Français13.

À ne pas sortir du vrai, l’historien académicien aurait dû écrire : Des gens d’Église ont condamné Jeanne vivante ; mais l’Église l’a réhabilitée, dès que cet acte de haute justice a été possible ; il ne l’a été qu’au bout de vingt-cinq ans.

Un premier fait public, bien propre à montrer combien il était nécessaire que le Saint-Siège se défiât et n’arrêtât de résolution qu’à bon escient, c’est l’impudeur avec laquelle, un mois après le supplice de Jeanne, le roi d’Angleterre et l’Université de Paris, sa fille aymée, s’efforcent de surprendre la bonne foi du pape régnant et de le tromper. Et ils espéraient d’autant plus y réussir, que l’Angleterre et l’Université de Paris étaient des puissances avec lesquelles Rome devait compter.

Un second fait, tout aussi grave, c’est que ces lettres apologétiques du procès de la Pucelle ne provoquent aucune réponse, aucune protestation. Personne, au royaume de France, ne songe à mettre le Saint-Siège en garde contre les mensonges et les calomnies 154dont ces lettres sont remplies. Charles VII s’en tient au silence dont il ne s’est pas départi durant le procès, les prélats et docteurs de la Commission de Poitiers suivent son exemple.

Ainsi, tandis que la voix des bourreaux de la martyre retentit dans le monde chrétien et dans Rome même, flétrissant l’héroïque jeune fille et réclamant une admiration spéciale pour le tribunal qui l’a fait mourir, aucune voix vraiment française ne s’élève pour donner au jugement rendu par ce tribunal le seul nom qu’il mérite et que l’impartiale histoire lui infligera, celui d’assassinat judiciaire14.

Chose non non moins triste à constater : la haine des ennemis de la Pucelle ne désarmera pas ; seuls ses amis n’oseront prendre en main sa défense. Au concile de Bâle, les docteurs qui représentent l’Université de Paris, et dont quelques-uns avaient été les conseillers intimes de l’Évêque de Beauvais, font parmi les pères assemblés, de la propagande en faveur des juges de Rouen et soutiennent opiniâtrement l’indignité de leur victime. Edmond Richer, qui rapporte le fait dans son histoire manuscrite de Jeanne, ajoute que cette propagande n’eut pas tout le succès auquel on s’attendait. Il n’y eut pas lieu davantage de relever le succès d’une propagande tendant à réhabiliter la Pucelle, non à Bâle, mais seulement en France, au cours des années qui suivirent sa mort. Comment, en ces vingt années, ne s’est-il pas produit un seul mémoire justificatif de ses faits et gestes ? C’est en l’année 1450 seulement que Guillaume Bouillé, doyen de Noyon, rédigea celui qu’il remit plus tard aux juges de la révision.

IV.

Quel accueil le pape Eugène IV fit-il aux lettres de l’Université de Paris ? Aucun document ne nous l’apprend. La seule chose à inférer de ce silence, c’est que le pape et ses conseillers n’exprimèrent aucune opinion. S’ils eussent prononcé une parole tant soit peu favorable, l’Université n’eût pas manqué de s’en prévaloir. D’où cette première conséquence, peu discutable, que le Souverain Pontife n’a pas jugé bon de répondre à la démarche de l’Alma mater, et qu’il n’a prononcé aucune parole, produit aucun acte dans lesquels on puisse voir une ombre d’approbation du procès et de la sentence de Rouen.

155Il n’y en a pas eu non plus dans lesquels on puisse voir une désapprobation et un blâme. Si Rome n’avait pas la preuve de la parfaite régularité du procès, elle n’avait pas non plus la preuve du contraire.

Les choses étant ainsi, que devait faire le chef de l’Église, sinon se taire, se réserver et attendre. Qu’il formulât, sans preuves à l’appui, un désaveu des juges de la Pucelle, il sortait de l’impartialité sereine qui est le devoir et l’honneur de la première judicature du monde. Il n’avait pas en mains les pièces authentiques de la cause, car on n’avait eu garde de les lui communiquer. Il ne pouvait donc avoir une opinion raisonnée. De toutes façons, il devait s’en tenir à une attitude expectante.

Au reste, ce n’est pas un mot d’Eugène IV qui pouvait faire la lumière : il fallait un acte officiel conforme aux règles suivies dans l’Église. C’est un principe de droit public que les jugements rendus par les tribunaux établis soient réputés justes par leurs souverains respectifs, qu’il s’agisse des États temporels ou qu’il s’agisse de l’Église, tant que l’iniquité n’en a pas été dénoncée et que la preuve juridique n’en a pas été produite.

Or, ni en 1431, ni dans les années qui suivirent, l’iniquité du procès de Rouen ne fut signalée au pouvoir suprême ecclésiastique c’est-à-dire au Saint-Siège par une des voies canoniques d’usage, la voie d’enquête, la voie d’accusation ou la voie de dénonciation, de manière à le mettre à même de prononcer s’il y avait lieu de constituer un tribunal de révision. La Pucelle ayant été condamnée par un procès ecclésiastique dont la régularité était mise en question, ne pouvait être réhabilitée que par un tribunal ecclésiastique supérieur. Seul, le pape avait le droit de constituer ce tribunal, de nommer les juges, de leur conférer l’autorité nécessaire pour réviser le procès incriminé, en relever les vices, en casser la sentence et réhabiliter la condamnée. Ce droit, les Pontifes régnants n’eurent lieu de l’exercer qu’après 1450. Alors seulement on procéda aux enquêtes préliminaires utiles, celles du cardinal d’Estouteville en 1452 ; en 1455 la supplique de la mère et des frères de Jeanne d’Arc fit à la justice suprême du Saint-Siège un appel auquel donna satisfaction le rescrit de Calixte III ordonnant la révision du procès de 1431.

Ce n’était pas uniquement pour que ces formalités diverses pussent être effectuées qu’à Rome il avait fallu attendre : il l’avait fallu encore afin que se réunissent un certain nombre de conditions indispensables sans lesquelles toute tentative de révision eut été inutile. Quand bien même les temps eussent été pour la France 156et le Saint-Siège aussi calmes de 1431 à 1450 qu’ils furent troublés, on demeure d’accord aujourd’hui qu’un procès de ce genre eût été impossible sans la réunion des conditions suivantes :

D’abord un laps de temps qui permit de s’assurer si les événements compris dans la mission de survie de l’envoyée de Dieu devaient être pris en considération, ou sil fallait désespérer de les voir accomplis. Leur accomplissement aplanit beaucoup de difficultés ; une attente vaine les eût multipliées.

L’horizon de la révision commença de s’éclaircir en 1435, — nous l’avons déjà dit — lorsque le roi de France et le duc de Bourgogne signèrent le traité d’Arras. Jeanne rentrait en scène ; elle mettait la main à son œuvre d’outre-tombe.

Elle la poursuivit avec la rentrée de Paris en l’obéissance de Charles VII.

La soumission de l’Université de Paris au roi de France, la mise en forme du procès de condamnation par Thomas de Courcelles ne purent qu’être infiniment agréables à la cour de Rome et faciliter l’entente avec Charles VII.

C’est ensuite le duc d’Orléans qui revient de sa captivité d’Angleterre, preuve nouvelle de la véridicité de Jeanne voyante et prophétesse.

C’est finalement avec la recouvrance de Rouen, de la Normandie, de la Guyenne et l’expulsion de l’Anglais, la preuve totale de sa mission divine. Plus d’obstacle qui s’opposât à la réhabilitation de la martyre. La Providence avait fait son œuvre ; Rome n’avait plus qu’à préparer et qu’à faire la sienne. En 1453, les batailles de Formigny et de Castillon achevaient de déblayer le terrain. Trois ans plus tard, en juillet 1456, la réhabilitation de Jeanne était prononcée.

V.

Pas n’est besoin d’insister sur l’intérêt avec lequel le Saint-Siège observait la succession de ces événements. Elle l’aidait à former son opinion ; il voyait à n’en pouvoir douter la lumière s’ajouter à la lumière et, à partir de ce moment, si aucune pièce officielle ne mentionne la probabilité d’une révision prochaine, il n’y a pas témérité à penser que le sujet a été traité plus d’une fois, dans leurs causeries diplomatiques, par les représentants accrédités de la cour romaine et de la France.

Lorsque la paix d’Arras brisa les liens qui rattachaient le puissant duc de Bourgogne, ce cousin de Charles VII, ce prince de la 157maison de France, à l’ennemi héréditaire, on dut se souvenir à Rome du mot profond de Jeanne, à savoir que ce traité mènerait les Anglais à perdre tout en France15. Jamais homme d’État ne jugea la situation avec cette clairvoyance.

À la rentrée de Paris en l’obéissance de Charles VII, la surprise des diplomates romains ne dut pas être moins grande. Ils purent savoir que la prisonnière des Anglais en avait marqué la date : elle ne s’était pas trompée. Elle disait à ses juges que les Anglais, ce jour-là, perdraient un gage beaucoup plus précieux que celui d’Orléans : elle avait encore dit vrai. En rapprochant ces souvenirs, n’était-ce pas chose naturelle que ces Romains à l’esprit aiguisé se demandassent : est-ce que par hasard le tribunal de Rouen ne se serait point abusé ?

De cette sorte, à Rome et à Paris, à mesure que les événements se dérouleront, on aura une image de plus en plus nette de l’héroïne française, de plus en plus saisissante de son action libératrice et de sa mission de par Dieu.

Une des conséquences providentielles de la soumission de Paris à son souverain légitime fut la soumission de l’Université au prince qu’elle avait combattu et la mise en forme du procès de Rouen. Charles VII devenant dès ce moment le dispensateur des grâces et des bénéfices, les suppôts de l’Université ne l’oublièrent pas : ils devinrent les sujets aussi obéissants de l’ancien roi de Bourges qu’ils l’avaient été du roi d’outre-Manche, et ils ne négligèrent aucune occasion de le lui rappeler. Au surplus, les recteurs, dignitaires et protecteurs de l’Alma mater ne se méprirent pas sur les sacrifices — peu coûteux d’ailleurs — qu’imposait le changement de régime politique : s’ils ne brûlèrent pas ce qu’ils avaient adoré, ils prirent soin de ne pas soulever les voiles d’un passé irritant et ils renoncèrent à en faire l’apologie.

Charles VII et ses conseillers intervinrent-ils afin qu’on mît on forme le procès de la Pucelle ? Ce n’est pas chose avérée, mais ce n’est pas chose invraisemblable. Tant que l’évêque de Beauvais et l’Université se sentirent couverts par la protection du roi d’Angleterre, ils ne songèrent guère à cette précaution. Ils y songèrent ou on leur en suggéra la pensée lorsque le roi de France eût fait son entrée solennelle dans sa bonne ville de Paris.

Entre 1437 et 1440, longtemps après le drame du Vieux-Marché, deux des notaires-greffiers, Taquel et Manchon, déposèrent que Thomas de Courcelles eut mission de revoir les pièces de la procédure, de traduire en latin le français des interrogatoires et 158de rédiger le récit en forme de lettres patentes. Le procès de Rouen mis ainsi en latin et en forme, il en fut délivré cinq expéditions authentiques, dont une à l’Inquisiteur16. Deux des quatre autres furent destinées à l’évêque de Beauvais et au roi d’Angleterre. Martial d’Auvergne parle d’un exemplaire qui fut envoyé à Rome peu avant la révision. Mais ne le fut-il pas auparavant ? En tout cas, soit expéditions authentiques, soit copies relevées sur une d’elles17, il y a lieu de penser que le roi de France et le Saint-Siège furent en possession de ce document et qu’on put, à Rome et à Paris, étudier à fond la mission totale de l’Envoyée de Dieu, en suivre et en constater l’accomplissement.

VI.

Pour cela, ce qu’il fallait faire, c’était encore attendre. Pas de révision possible tant que les Anglais resteraient maîtres de la Normandie et de sa capitale. Les premiers témoins à entendre par les juges d’un procès de révision étaient les assesseurs et officiers du tribunal de 1431. Or, presque tous habitaient Rouen et la Normandie. Est-ce que le gouvernement anglais leur eût permis d’aller déposer contre lui, dans un procès mettant en cause la loyauté de sa conduite ? À ceux qui en auraient eu la velléité il n’eût pas manqué de rappeler, selon son habitude, que la Seine n’était pas loin.

Quand donc la Normandie sera-t-elle rendue à son légitime souverain ? C’est le secret de Dieu. Mais si Jeanne a dit vrai, son roi sera plein de vie lorsque cet événement se produira. On peut donc espérer. Rome sait mettre en pratique l’art profond de patienter. Tandis qu’elle patiente, une des prédictions les moins vraisemblables de la Voyante s’accomplit. En 1440, le duc d’Orléans, prisonnier des Anglais, revient de sa captivité. Enfin dix ans plus tard, Rouen assiégé se rend au roi de France. Et la confiance aux dernières prophéties de l’Envoyée de Dieu devient si forte chez Charles VII qu’il n’en attend pas la réalisation : il l’escompte et il prépare ouvertement la justification de la jeune fille qui lui rend son royaume. Lui qui tergiverse toujours et ne se décide jamais, semble revêtir une nature nouvelle. Il donne l’ordre à son féal 159conseiller, messire Guillaume Bouillé, d’ouvrir la première des enquêtes qui aboutiront au procès de révision.

Rome partage-t-elle la confiance de Charles VII ? Peut-être, probablement même, pensons-nous. Mais sa ligne de conduite ne sera pas changée pour cela. Il lui faut la pleine lumière. On dirait que le dernier coup de tonnerre éclate à Castillon, et que l’Angleterre mène le deuil de son vaillant homme de guerre, le vieux Talbot. Alors, par exemple, tous les nuages sont dissipés, toutes les hésitations cessent, Jeanne est vraiment apparue dans la beauté de sa mission et la splendeur de son héroïsme. Le Pontife régnant sait ce qu’il doit faire ; lui ou son successeur le feront. Encore trois ans et la suppliciée de Rouen, réhabilitée, entrera dans la gloire.

Nous pouvons ne pas pousser plus loin notre enquête, nous savons ce que nous voulions savoir. Il n’a pas dépendu de Charles VII et des papes régnants d’amoindrir sensiblement l’intervalle qui s’est écoulé entre la condamnation de la Pucelle et la révision de son procès : les événements ont été plus forts que les meilleures volontés. Il n’a pas fallu moins de vingt ans pour que le terrain de la réhabilitation fût aplani et débarrassé des obstacles majeurs qui paraissaient la rendre impossible.

Ces obstacles étaient, d’un côté, les mensonges lancés au lendemain du drame de Rouen par le gouvernement anglais et l’Université de Paris pour induire en erreur le Saint-Siège ; c’était, d’un autre côté, le silence inquiétant gardé sur l’iniquité du procès de Jeanne par les hauts personnages de la cour de France, princes, ministres, évêques, et le défaut de toute protestation la dénonçant au Saint-Siège.

Privé des renseignements nécessaires sur ce point, comme sur la partie non accomplie de la mission de la Pucelle, ce qui était aussi le cas de Charles VII, le Saint-Siège fut forcé d’attendre que la suite des faits lui apprit si Jeanne devait être assimilée aux aventurières suspectes, ou si l’on devait reconnaître en elle une âme prédestinée de façon insigne et l’Envoyée de Dieu.

Les années marchèrent et les vaticinations de la martyre s’accomplirent au temps voulu.

En 1450-53, ni le roi Charles VII, ni les chefs de l’Église ne purent disconvenir que, vivante ou morte, Jeanne avait tenu toutes ses promesses ; l’Anglais était mis hors de toute France, Charles VII, plein de vie, était rentré en possession des provinces de son royaume ; la mission totale de l’Envoyée de Dieu, sa mission de survie et sa mission de vie, ne laissaient rien à désirer. Dès 160ce moment, on pouvait sans crainte, à Paris et à Rome, préparer l’œuvre de la révision. Et l’on ne voit pas que les historiens, ayant à se prononcer sur cette question, puissent faire autre chose que féliciter le Saint-Siège de n’être pas sorti de la réserve que les circonstances lui avaient commandée et, avant de prendre une résolution décisive, d’avoir su attendre18.

L’éditeur : Ph.-H. Dunand.

Notes

  1. [1]

    Extrait du chapitre XL de notre Histoire de Jeanne d’Arc, t. III, p. 425-436. — L’éditeur, Ph.-H. D.

  2. [2]

    Procès, t. I, p. 468.

  3. [3]

    Procès, t. II, p. 34. — Déposition de Frère Toutmouillé.

  4. [4]

    Procès, t. III, p. 191. — Déposition du curé Riquier.

  5. [5]

    Procès, t. II, p. 334 ; t. III, p. 158. — Déposition de Jean Massieu.

  6. [6]

    Procès, t. III, p. 114. — Déposition de Frère Jean de Lenozoles.

  7. [7]

    Procès, t. III. p. 159, 173 ; t. II, p. 328, p. 14, 363. — Dépositions de Nicolas Houppeville, de Guillaume Manchon, de Jean Massieu et de Pierre Migiet.

  8. [8]

    Procès, t. II, p. 320 ; t. III, p. 162. — Dépositions de Nicolas Taquel et de Bois-Guillaume.

  9. [9]

    Procès, t. II, p. 6.

  10. [10]

    Procès, t. I, p. 469. — Le procès-verbal officiel nomme seulement les évêques de Thérouanne et de Noyon, et les maîtres et docteurs Jean de Châtillon, André Marguerie, Nicolas de Venderès, Raoul Roussel, Denis Gastinel, Guillaume Le Bouchier, Jean Alépée, Pierre de Houdenc, Guillaume Haiton, le prieur de Longueville et Pierre Maurice. Cependant, les ecclésiastiques présents étaient fort nombreux : Præsentibus… quam pluribus aliis dominis et magistris, ecclesiasticis viris. La foule aussi était considérable : in magna multitudine tunc in eodem loco existente (Procès, t. I, p. 466, 470). — Le manuscrit de d’Urfé nomme de plus Robert Gilbert, doyen de la chapelle du roi Henri, et Thomas de Courcelles. — Le plus grand nombre des ecclésiastiques se retirèrent après le prononcé de la sentence et ne voulurent pas être témoins du supplice.

  11. [11]

    Procès, t. IV. p. 439-460.

  12. [12]

    Procès, t. III, p. 159. — Déposition de Jean Massieu.

  13. [13]

    Procès, t. III, p. 187, 188. Déposition de Laurent Guesdon, ancien lieutenant du bailli de Rouen. — Procès, t. II, p. 8. Déposition de Frère Martin Ladvenu.

  14. [14]

    Procès, t. II, p. 19 ; t. III, p. 177. — Dépositions de Jean Massieu et de Jean Lefèvre.

  15. [15]

    Procès, t. III, p. 36. — Déposition de Jean de Mailly, évêque de Noyon.

  16. [16]

    Procès, t. II, p. 303. — Déposition de Frère Isambard.

  17. [17]

    Procès, t. III, p. 194. — Déposition de Moreau, bourgeois de Rouen.

  18. [18]

    Procès, t. III, p. 53. — Déposition du docteur Delachambre.

  19. [19]

    Procès, t. II, p. 6 ; t. III, p. 177. — Dépositions de Frère Isambard et de Jean Lefèvre.

  20. [20]

    Procès, t. II, pp. 6, 20. — Dépositions de frère Isambard et de Jean Massieu.

  21. [21]

    Procès, t. II, p. 351.

  22. [22]

    Procès, t. II, p. 20, 324 ; t. III, p. 159. — Dépositions de Jean Massieu et de Pierre Bouchier.

  23. [23]

    Procès, t. II, p. 359 ; t. III, pp. 202 et 185. — Dépositions de Frère Isambard, de Pierre Daron et d’André Marguerie.

  24. [24]

    Procès, t. IV, p. 459.

  25. [25]

    Procès, t. II, p. 324. — Déposition de Pierre Bouchier.

  26. [26]

    Procès, t. II, p. 8 ; t. III, p. 169, 194. — Dépositions de Frère Martin Ladvenu et de Jean Moreau.

  27. [27]

    Jusqu’à six fois, dit le témoin Leparmentier. Procès, t. III, p. 186.

  28. [28]

    Procès, t. III, p. 170. — Déposition de frère Martin Ladvenu.

  29. [29]

    Procès, t. III, p. 186. — Déposition de Leparmentier.

  1. [1]

    Op. et loc. cit., p. 37.

  2. [2]

    Richer, op. cit., t. I, p. 227.

  3. [3]

    Mémoires de l’Histoire de Paris, t. XXIV, p. 13-14.

  4. [4]

    Procès, t. III, p. 99.

  5. [5]

    Procès, t. IV, p. 311, 312.

  6. [6]

    Cf. notre Étude, Jeanne d’Arc et l’Église, p. 543. In-8°, Paris, 1908.

  7. [7]

    Voir De Beaujourt, Histoire de Charles VII, t. II, p. 469, et Noël Valois, Pragmatique sanction, p. LVII.

  8. [8]

    Procès, t. IV, p. 281.

  9. [9]

    Voir sur cette question, l’étude de l’abbé Péchenard, Jean Juvénal des Ursins, p. 156-162. In-8°, Paris, 1876.

  10. [10]

    Voir ces lettres dans Quicherat, Procès, t. I, tout à la fin.

  11. [11]

    Charles de Beaurepaire, Recherches sur le procès de condamnation, p. 94. in-8°, Rouen, 1869.

  12. [12]

    Gabriel Hanotaux, Revue des Deux Mondes, 15 mai 1910.

  13. [13]

    Anatole France, Jeanne d’Arc, préface, p. 20.

  14. [14]

    Expression de L’Averdy.

  15. [15]

    Procès, t. I, p. 84.

  16. [16]

    Procès, t. III, p. 135.

  17. [17]

    Maître Guillaume Bouillé, doyen de Noyon, à l’occasion de l’enquête dont Charles VII le chargea fit, d’après Richer — il le dira plus bas — exécuter plusieurs copies des actes du procès qui furent envoyées à divers personnages.

  18. [18]

    Sur quelques points de vue de ce sujet auxquels, pour cause de brièveté, nous n’avons pu nous arrêter, on pourra consulter notre Étude critique, Jeanne d’Arc et l’Église, en particulier le chapitre XII.

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