Préface
Mémoires et consultations
en faveur de
Jeanne d’Arc
par les juges du procès de réhabilitation d’après les manuscrits authentiques
par
(1889)
Éditions Ars&litteræ © 2023
5Préface
Quicherat et Dupanloup sont les deux hommes qui ont fait assurément le plus en ce siècle pour la mémoire de Jeanne d’Arc. D’autres travaux sans doute ont pu être plus brillants, plus recherchés du public banal que les Procès de Quicherat. D’autres efforts, guidés par le même zèle pieux, pourront être couronnés de succès et arriver au but que n’avait pu atteindre, malgré son ardent désir, Mgr Dupanloup pour Sa chère Sainte
, nul n’aura fait plus pour la Pucelle que ces deux champions de la première heure : l’un nous a donné les textes des documents authentiques, base nécessaire à toute histoire de Jeanne d’Arc ; l’autre nous a dessillé les yeux en nous rappelant que dans la guerrière il y avait aussi la vierge martyre, nous a montré que sous la cuirasse battait un 6cœur si admirable qu’il était digne de notre culte, nous a révélé cette personnification sublime à la fois de l’amour patriotique et de l’esprit religieux qui honorerait l’autel où nous la placerions.
Aussi sommes-nous persuadés que ces deux noms, celui du collecteur et celui de l’évêque de Jeanne d’Arc
, resteront éternellement attachés à celui de la Pucelle et qu’ils participeront toujours à sa gloire, à cette gloire au développement de laquelle ils ont du reste si ardemment travaillé !
Avant la publication par Quicherat, dans la collection de la Société de l’histoire de France, des textes authentiques des Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc, peu d’auteurs avaient eu la patience de recourir aux manuscrits de ces textes, et c’est en quoi l’œuvre de l’éminent professeur à l’École des Chartes a été utile à la mémoire de la Pucelle : elle a facilité bien des travaux qui, sans elle, n’eussent jamais été entrepris elle est comme le point de départ et la base d’un cycle d’ouvrages, dont plusieurs fort remarquables, sur la libératrice de la France. Bien que ces manuscrits se trouvent à la Bibliothèque nationale, il est certain que le déplacement nécessaire pour les consulter, le temps de les parcourir et de s’y reconnaître, la difficulté de les déchiffrer, auraient rebuté bien des auteurs, qui, le Quicherat en main, ont pu faire d’excellentes études sur Jeanne d’Arc. Aussi, est-il vrai de dire que, parmi les écrivains qui se sont le plus occupés de ce sujet, il n’en est assurément qu’un très petit nombre ayant eu la patience de recourir 7aux manuscrits eux-mêmes, et cela à titre de pure curiosité, puisque l’édition qu’ils en ont est parfaite en tous points. Or, ceux-là ont été frappés d’une chose, c’est qu’on oublie beaucoup trop que les manuscrits, dont il s’agit, n’ont pas été publiés dans leur intégralité. En effet, celui du procès, de condamnation l’a bien été, mais non pas celui du procès de réhabilitation.
Nous causions dernièrement de ce sujet, dans un des salons du ministère de l’Instruction publique, avec un des érudits orléanais qui connaissent assurément le mieux l’œuvre de Quicherat, un savant admirateur de l’héroïne, qui travaille avec zèle à sa canonisation et qui remplit même à ce procès des fonctions officielles. Nous fûmes étonné de voir qu’il ignorait complètement, lui qui pourtant avait rédigé des rapports pour la Congrégation des rites, l’existence de certains mémoires, dédaignés par Quicherat.
Celui-ci, en effet, a bien publié les sentences, les lettres, les témoignages, les actes de procédure du procès de réhabilitation, mais il a laissé à peu près complètement de côté les mémoires des docteurs en théologie consultés à ce sujet, ou tout au moins n’a fait que les indiquer.
Ces mémoires consultatifs sont de trois sortes :
- Mémoires préliminaires au procès de réhabilitation
- Consultatio domini Theodorici (le seul publié par Quicherat, t. II, p 22 à 58)
- 8Summarium domini Theodorici
- Opinio Pauli Pontani
- Consultatio Pauli Pontani
- Opinio Johannis Heremite
- Scriptum Guidonis de Verseilles
- Summarium Johannis Brehalli
- Mémoires insérés au procès de réhabilitation
- Opusculum Johannis Jarsonno (le seul publié par Quicherat, t. III, p. 298 à 306).
- Consideratio Heliæ de Bourdeilles
- Consilium Thomæ Basini
- Opinio Martini Berruyer
- Opinio Johannis Bochardi
- Opinio Johannis de Montigny
- Opinio Guillelmi Bouille
- Consideratio Roberti Ciboule
- Recollectio Johannis Brehalli
- Mémoires extra-judiciaires
- Traité de Jacques Gelu
- Propositions d’Henri de Gorcum (publiées par Quicherat, t. III, p. 411 à 421)
- Sibylla francica clerici anonymi rotuli duo (publié par Quicherat, t. III, p. 421 à 468)1.
9Ainsi donc, de ces dix-neuf mémoires consultatifs, Quicherat n’en a publié in-extenso que quatre, ou plutôt en a publié un et a donné une nouvelle impression de trois autres.
10Pourquoi a-t-il négligé les quinze autres ?
C’est qu’en 1845, époque de cette publication, on s’occupait beaucoup moins de Jeanne d’Arc qu’aujourd’hui et même, d’une façon générale, la science documentaire était moins à l’ordre du jour. Nous savons quel initiateur a été, à ce double point de vue, l’éminent érudit.
En second lieu on ne parlait pas encore de la canonisation de la Pucelle et Mgr Dupanloup n’avait pas encore prononcé le grand mot. Aussi Quicherat pouvait-il dire, (t. V, p. 469) :
Le vœu de la Société de l’histoire de France était de publier intégralement le procès de réhabilitation. Sans la faire manquer au but qu’elle voulait atteindre, j’ai cru pouvoir lui conseiller une réduction notable sur le chapitre VIII, à l’égard des mémoires consultatifs. Ces ouvrages en effet n’ont rien d’historique. On ne fait qu’y discuter l’orthodoxie de Jeanne ou la légalité de sa condamnation d’après les circonstances consignées au procès. Ouvrages de jurisprudence ou de théologie, ces mémoires auraient grossi mal à propos 11d’un volume la présente édition joint à cela qu’il sont si mal digérés la plupart, qu’Edmond Richer, tout théologien qu’il était, avait lui-même prononcé leur exclusion lorsqu’il projetait la publication du procès.
Et ne seroit besoin, dit-il, de lesfaire imprimer pour ce qu’ilz sont trop peu élabourez et polis, et tumultuairement escrits, mesure en un siècle où la barbarie triomphoit.(Ms. Fontanieu, p. 285, Bibliothèque nationale.)
Mais, depuis quarante ans, la situation n’est plus la même ; on s’occupe plus que jamais de Jeanne d’Arc, et les plus petits détails de sa vie, les moindres témoignages de ses contemporains sont recueillis avec le plus grand soin. Ce qui pouvait paraître superflu à cette époque nous paraît nécessaire aujourd’hui.
Voici ce que disait naguère M. Marius Sepet, à propos d’un des mémoires que nous publions ici :
La recollection de Jean Bréhal est un examen consciencieux et minutieux, d’après les principes de la théologie et du droit canon, des accusations portées contre Jeanne et de la procédure suivie contre elle. Beaucoup trop dépréciée par M. Quicherat, qui n’estimait pas à sa juste valeur l’importance des sciences sacrées dans leurs rapports avec la science historique — quoique cette importance ressorte, surtout dans un sujet tel que l’histoire de Jeanne d’Arc — ce traité fait un très grand honneur au dominicain qui l’a composé et mériterait d’être étudié d’une façon plus approfondie qu’il ne semble l’avoir été jusqu’à présent et que nous ne 12pouvons aujourd’hui le faire nous-même. (Marius Sepet, Jeanne d’Arc, Tours 1885, p. 475).
Nous sommes les premiers à reconnaître que tout n’est pas chef-d’œuvre de clarté, de cœur et de bon sens dans ces mémoires, et qu’ils méritent peut-être dans une certaine mesure, — quoique ce soit là plutôt le procès de la science canonique de l’époque, que celui de ces mémoires en particulier — la critique d’Edmond Richer, et celle que leur faisait naguère M. Joseph Fabre :
Le caractère commun des mémoires, sur le procès de Jeanne, dit M. Fabre, est d’être très érudits et point vivants. Tout y est jurisprudence ou théologie. Dans leurs interminables dissertations, ces auteurs pérorent sur la foi, sur la soumission à l’Église et sur le surnaturel parlent volontiers de la magie comme d’une science véritable qui a ses règles multiplient les citations ou se perdent en subtilités scolastiques. On s’étonne, en lisant leurs consultations indigestes, d’y trouver une si extrême sécheresse. Point de détails sur la vie de Jeanne, sur ses vertus, sur ses patriotiques élans, sur son œuvre héroïque. Ces pédants se bornent à ergoter dogmatiquement sur l’orthodoxie de la Pucelle, et à démontrer à coups de distinguo, l’illégalité de sa condamnation. (J. Fabre, Procès de réhabilitation de Jeanne d’Arc, Delagrave 1888, t. II, p. 185).
Cette indignation n’est peut-être pas dépourvue de tout fondement, mais il faut remarquer que nous sommes au XVe siècle, et voir ce qu’était la science 13canonique à cette époque ces docteurs n’étaient consultés qu’au point de vue purement dogmatique et n’avaient point à s’occuper de questions de fait, ni à se laisser aller à leurs sentiments, ils devaient juger avec leur raison et non avec leur cœur, ce qui explique leur sécheresse habituelle, sécheresse qui n’exclut pas, comme on pourra en juger, en bien des endroits, les témoignages les plus chaleureux. On voit combien tout le sublime de la mission de Jeanne s’est imposé à ces hommes pourtant froids et a su leur arracher, comme malgré eux, des cris d’admiration, partis du cœur ceux-là Et alors même que ce jugement sévère serait complètement exact, que les mémoires dont il s’agit seraient secs, indigestes, ternes et morts, ne tireraient-ils point de leur seul sujet un intérêt suffisant à les rendre dignes de la lumière ?
Quoi qu’il en soit, il nous a paru utile de les mettre au jour. Indépendamment de la valeur intrinsèque qu’ils peuvent offrir, n’est-il pas intéressant de connaître l’opinion des hommes les plus éclairés et les plus considérables de cette époque sur le fait de Jeanne, sur sa mission, sur l’illégalité et l’iniquité de sa condamnation ? On a publié récemment bien des notes, bien des panégyriques même très postérieurs, qui sont loin d’offrir le même intérêt que ces mémoires authentiques, faits avec pièces à l’appui, par les célébrités théologiques de cette époque, par des contemporains chez qui le souvenir de Jeanne était encore vivant, et qui avaient reçu mission officielle de les écrire.
14Et même, ne nous est-il pas permis de nous demander, si cette opinion élogieuse d’évêques contemporains — qui sont tous des apologistes de la Pucelle — n’aura pas quelque valeur, quelque répercussion dans le procès qui est actuellement en instance à Rome ? Nous croyons fermement que si Quicherat vivait, il aurait eu sûrement l’idée de compléter son œuvre, car le moment est opportun c’est donc pour nous non seulement un honneur mais un devoir, de mettre ce modeste travail sous la protection du nom de l’illustre érudit.
Les procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc par Quicherat sont un modèle
disait en 1888, dans le compte rendu annuel des travaux de la Société de l’histoire de France, son digne président, le comte de Mas-Latrie. Nous avons pris cette phrase dans son sens relatif comme dans son sens absolu, et nous nous sommes attaché à suivre la façon de procéder du maître, en même temps qu’à conserver l’orthographe par lui adoptée2.
Puisse-t-il n’y avoir pas une trop grande différence 15entre le modèle et la copie. Puisse celle-ci être digne de celui-là Puisse-t-on ne pas taxer de présomptueux le sous-titre de notre volume Complément de la publication de Jules Quicherat !
Notes
- [1]
Les trois mémoires de Gerson, de Gelu, de Gorcum, avaient déjà été imprimés ensemble à Ursel, dans le duché de Nassau, en 1606, sous le titre de : Sibylla francica | seu | de admira- | bili Pvella Johanna Lotharinga, pastoris | filia dvctrice exercitvs Francorum | sub Carolo VII Dissertationes aliquot coævorum | scriptorum historicæ et philosophiæ, in qvibvs | de arte magica obiter dispvtatvr et histo | riæ aliæ complvres lectv Iv | cvndissimæ inservntvr. | Item | Dialogi duo de qverelis Franciæ | et An | gliæ et ivre svccessionis vtrorvmqve Regvm | in regno Franciæ. | Omnia ex bibliotheca Melchioris | Haimins feldii Goldasti ervta | et in lvcem prodvcta. | Vrsellis | ex officina Cornelii Sutorii, impensis Johannis Berneri | anno MDCVI.
Ce volume rare et curieux, in-8° carré, débute par 2 ff. préliminaires pour l’Index auctorum. L’ouvrage se compose de deux parties avec pagination séparée la première, qui occupe les pages 1 à 36, est consacrée à la dissertation intitulée Laudayani cujusdam anonymi clerici de Sibylla Franciæ rotuli duo quos Goldasto communicavit R. P. Johannes Mynzenbergius Prior Monasterii Carmelitarum apud Francofurdianos.
La seconde, composée de 43 pages, renferme :
- M. Heinrici de Gorckeim Propositionum de Puella militari in Francia, libelli duo.
- Johannis de Gerson, cancellarii Parisiensis apologia pro eadem ; quam tamen veluti spuriam censet Goldastus.
- Ejusdem veritas ad justificationem ejusdem Puellæ : quam et ipsam spuriam esse affirmat Goldastus.
- Patri episcopi cameracensis Dialogi duo de querelis franciæ et Angliæ et jure successionis utrorumque regum in regno Franciæ.
Ce Dialogus cujus interlocutores sunt milites duo, unus Francus, alter anglus, est aussi imprimé dans les œuvres complètes de Gerson, au tome II (Cologne, Jean Koeloff, 1483, 4 vol. in fol. ; ou Parisiis 1606 in. fol. p. 870) ou au tome IV de l’édition Ellies du Pin (Antuerpiæ 1706, 5 vol. in-fol. ou Hagæ comitum, sous le titre de Opus collativum de quadam Puella, quæ olim in Francia equitavit. Cujus editio Mag. Johanni de Gerson adscribitur, sed magis apparet stylus Mag. Henrici de Gorckeim.) Fabricius ne paraît pas avoir eu connaissance de ces propositions. Les deux premiers chapitres, intitulés Sibylla Franciæ et les propositions de Gorcum, ont été composés, comme le reste de l’ouvrage, vers 1429.
La Bibliothèque vaticane (fonds de la reine de Suède n° 307) et la Bibliothèque nationale possèdent plusieurs manuscrits de ces mémoires.
- [2]
C’est ainsi que nous avons rajeuni, comme l’a fait Quicherat certaines formes archaïques des Mss. du XVe siècle. Ceux-ci portent par exemple : hii, revelacio, preciosus, oppinio, repperit, verissimile, reffert, satellittes, mundus, dampnandum, contempnere, excercere, diffinitio, quitquid, abhominabilis, habundantia, cathena, omelia, ydolatria, ymo, ymago, juridicio, pulcra, nichil, michi, proter, cottidie, litera, ex sui natura etc.
Nous nous sommes servi pour collationner les citations de droit canon, des textes du Corpus juris canonici, édition d’Æmilius Friedberg (Lipsiæ, Tauchnitz 1879 et 1881, 2 vol. in-40).