J.-B.-J. Ayroles  : Écrits divers (2024)

Études : Une page de la Jeanne d’Arc d’Anatole France (1908)

Une page de la Jeanne d’Arc de M. Anatole France
(L’Univers, 26 juillet 1908)

Compte-rendu de la Jeanne d’Arc d’Anatole France, dans le feuilleton du jour.

Le père Ayroles concentre sa critique sur la description qu’Anatole France fait d’un XVe siècle peuplé exclusivement d’hallucinés et d’idiots. Selon France, on ne peut pas un peu pénétrer dans cet âge obscur sans se croire parmi des enfants. Après avoir facilement réfuté ce jugement en s’appuyant sur plusieurs historiens, Ayroles en dévoile la finalité : pour la libre-pensée, il est indispensable de dévaloriser les contemporains de Jeanne d’Arc afin de discréditer leurs témoignages, lesquels confirment unanimement l’existence du surnaturel.

La libre-pensée pose en principe ce qui est la question même, et une question vitale pour l’humanité entière. Le surnaturel n’existe pas. Et partant de ce dont elle fait arbitrairement un axiome, elle dissimule, si elle le peut, les faits qui le manifestent, elle les altère, les traite de légendes, de fables, en donne des explications impossibles, contradictoires, ou sans fondement, si elle est contrainte d’en parler. Les témoins, fut-ce l’univers presque entier, un siècle, sont des hallucinés, des idiots.

L’Univers, 26 juillet 1908, Retronews

Le quinzième siècle, siècle d’hallucinés et d’idiots

La cour d’Angleterre, dans la lettre aux princes chrétiens, par laquelle elle essayait de se justifier du crime du Vieux-Marché, disait de sa victime qu’elle avait séduit une partie des humains et que son nom avait retenti dans presque tout l’univers (Vraie Jeanne d’Arc, V, 468 : de gestis hujus mulier is fere per universum ramor vulgaris efferebat). À Constantinople, on se refusait de croire que la miraculeuse jeune fille eût été prise (Vraie Jeanne d’Arc, IV, 397) ; vraisemblablement on l’attendait pour être délivré de l’étreinte du Turc qui devait y entrer vingt-deux ans, jour pour jour, après son martyre. Ses exploits et ses prophéties jetaient dans la stupeur tous les royaumes de la Chrétienté (Vraie Jeanne d’Arc, IV, 236 : omnia christianorum regna stupebant), écrit le Dominicain allemand Neder, un contemporain.

Aucun personnage n’est passé à la postérité porté sur des témoignages plus irréfragables par leur nombre et leur nature que ceux qui nous font connaître la libératrice. La certitude de son histoire n’est pas seulement historique ; elle est juridique. Nous avons, dûment paraphés, plusieurs exemplaires du procès de condamnation et du procès de réhabilitation. Par le premier, la vénérable accusée, mise sous le pressoir durant vingt-sept mortelles séances, met à nu le fond de son âme avec une héroïque sincérité, et une limpide clarté. Dans le second, cent quinze témoins, paysans, bourgeois, magistrats, hommes de guerre, hommes d’Église, viennent, sous la foi du serment, déposer de ce qu’ils ont vu et entendu, de ce qu’ils ne pouvaient pas ne pas voir et entendre. La Vraie Jeanne d’Arc dans ses cinq volumes in-4° a reproduit et apprécié tous les documents de l’époque que l’auteur a pu se procurer. On en compte deux cent soixante-douze. C’est tout le quinzième siècle qui nous parle d’un fait que l’histoire n’a enregistré qu’une fois.

Le XVe siècle n’a pas vu la jeune fille travestie dans les volumes qui prétendent dire son histoire : une idiote, hallucinée par des prêtres inconnus, exploitée par le parti français, au demeurant une sainte, telle que les admettait et les révérait le XVe siècle, des hallucinées et des idiotes comme elle.

C’est une conception, diamétralement opposée à celle que s’en faisait, dans son rationalisme, l’éditeur du double procès, Jules Quicherat. À ses yeux :

La petite fille de Domrémy est une enfant sérieuse et religieuse, douée d’une intelligence à part, telle que l’on n’en rencontre que chez les hommes supérieurs des sociétés primitives. (Aperçus nouveaux, p. 6.)

Le XVe siècle est donc un siècle d’hallucinés et d’idiots ? Parfaitement. Le soi-disant historien ne recule pas devant la conclusion, fort digne de l’auteur de la Rôtisserie de la reine Pédauque [1893] et autres productions impies et pornographiques. Cette fois il est logique. On lit les lignes suivantes à la page XX-XXI de sa préface.

Les témoins se montrent pour la plupart simples à l’excès et sans discernement. Dans cette foule de gens de tout âge, de toute condition, on est attristé de trouver si peu d’esprits judicieux et lucides. Il semble que les âmes fussent alors baignées dans un demi-jour où rien ne paraissait distinct. La pensée comme la langue avait d’étranges puérilités. On ne peut pas un peu pénétrer dans cet âge obscur (! ! !) sans se croire parmi des enfants. Au long d’interminables guerres, la misère et l’ignorance avaient appauvri les esprits, et réduit les hommes à une extrême misère morale. Le costume des nobles et des riches, étriqué, déchiqueté, ridicule, trahit la gracilité absurde du goût et la faiblesse de la raison. Un des caractères les plus, saisissants de ces petites intelligences, c’est la légèreté. Elle sont incapable d’attention ; elles ne retiennent rien. Il faudrait n’avoir pas lu les écrits du temps pour n’être pas frappé de cette infirmité presque générale.

Or, au moment même où paraissait le premier volume de la nouvelle Vie de Jeanne d’Arc, on lisait dans la Revue des Deux-Mondes du 1er février, un article très fouillé de M. Émile Mâle [historien spécialiste de l’art chrétien médiéval] sous ce litre : L’art français à la fin du moyen âge, c’est-à-dire dans le siècle même de la vénérable. Voici l’appréciation générale :

La quantité d’œuvres d’art consacrées aux saints tient du prodige. En Champagne, la moindre église de village nous montre encore aujourd’hui deux statues de saints, deux, ou trois vitraux légendaires, œuvres charmantes du moyen âge qui finit. Il en fut ainsi dans toute la France. Là où les œuvres ont disparu, il reste au moins les documents. (P. 656.)

Dans la même revue, 1er août 1890, un académicien, un protestant, M. Cherbuliez, dans un article : Le Culte de Jeanne d’Arc, signalait le volume récemment publié : La Pucelle devant l’Église de son temps. Après lui avoir emprunté un passage du mémoire, pour la réhabilitation, de l’inquisiteur Jean Bréhal, il s’écriait :

Ne calomnions pas l’Église du moyen âge… Si elle a commis de grands, crimes (c’est le protestant qui parle), elle a inspiré des merveilles d’art, et des folies de vaillance et de tendresse. Il se fit de grandes choses en ce temps… La diversité dans l’unité était la devise… L’on a remarqué que le livre de l’Imitation commençait à se répandre au temps de Jeanne d’Arc… (P. 694.)

Thomas A. Kempis est généralement donné comme l’auteur de l’Imitation. C’est un contemporain de la vénérable Pucelle. L’inimitable livre est certainement de ces temps d’une extrême misère morale.

Dans ces temps où l’on ne peut pénétrer sans se croire parmi des enfants, l’artillerie sort de l’enfance et produit les effets attestés par le Journal du siège d’Orléans. L’imprimerie est inventée, à ce qu’on l’affirme communément, l’année même de la réhabilitation de l’héroïne, 1456. Le siècle se termine par la découverte du Nouveau-Monde et le doublement du cap de Bonne-Espérance.

Ne pénétrons pas dans ces temps obscurs (! ! !), tenons-nous seulement sur le seuil ; de quelque côté que nous portions les yeux, il nous sera possible de distinguer quelques-uns de ces enfants de petite raison, de petite intelligence, incapables d’attention. En Portugal, ils s’appellent Jean Ier, et son fils Henri. Grâce à l’essor qu’ils donnèrent à la marine portugaise, avant la fin du siècle, sous Emmanuel le Fortuné, par Vasco de Gama et semblables enfants, le petit pays possédait un empire plus étendu que celui d’Alexandre. En Espagne, ces enfants bornés s’appellent Christophe Colomb, Ferdinand le Catholique, Isabelle la Grande, Ximénez ; en Italie, Nicolas V, Pie II ou Sylvius Piccolomini, Giovanni Angelico, les Médicis ; aux bords du Danube, Hyniad ; en Albanie, Scanderberg ; à Rhodes, Aubusson. Avec une poignée de compagnons, la plupart Français comme lui, ce dernier tient tête à toutes les forces de l’islamisme concentrées dans les mains du conquérant de Constantinople, qui meurt en voulant que l’on gravât sur son tombeau le regret qu’il emportait de n’avoir pas pris Rhodes.

Était-il atteint de l’infirmité générale, était-il d’une petite intelligence, le Lancastre qui mourait à trente-quatre ans, après que, par ses conquêtes et sa politique, il avait obtenu que le roi d’Angleterre serait à perpétuité roi de France ? Ils étaient d’une extrême légèreté les habitants de Rouen, de Melun, de Meaux ? Ils soutinrent des sièges autrement longs que celui de Paris, en 1870, et avant d’ouvrir leurs portes, endurèrent des privations autrement atroces que celles des Parisiens avant de se rendre aux Prussiens.

Par suite de leur extrême infirmité morale, les nobles Normands et les riches bourgeois s’exilèrent pour ne pas subir la domination anglaise ; les hommes de métier et les laboureurs se réfugièrent en grand nombre dans les forêts et les cavernes d’où ils sortaient pour tomber surtout sur les envahisseurs. Leurs têtes furent mises à prix. On en faisait tomber des milliers par an, sans diminution sensible de la terrible germination qui prit fin comme par enchantement au recouvrement de la province (Vraie Jeanne d’Arc, II, 56-57). Même mal aux bords de la Meuse. Beaumont, Mouzon soutinrent de longs sièges. Impuissants à résister plus longtemps, les habitants de la contrée se réfugièrent au pays de Liège, où, dit Quicherat, ils reçurent un accueil digne de leur fidélité (Aperçus nouveaux, p. 12).

Gracilité absurde du goût, faiblesse de la raison, puérilité de l’expression et de la pensée, légèreté qui ne retient rien, il faudrait n’avoir pas lu les écrits du temps pour n’être pas frappé de cette infirmité presque générale.

Les écrits de Gerson sont des écrits du temps ! — Petite intelligence, faiblesse de raison. — Froissart, au jugement, de Larousse, n’a peut-être pas d’égal dans la littérature française pour la vivacité pittoresque de ses descriptions, la richesse de son coloris, et cette naïveté piquante qui donne à tout un air de nouveauté. — Il n’y a pas jusqu’au costume du temps qui ne trahisse la gracilité absurde du goût. — On loue dans Monstrelet l’abondance des documents de première main ? — Les âmes à cette époque étaient baignées dans un demi-jour où rien ne paraissait distinct. — On retrouve la langue de Joinville, cette langue qui, d’après Littré, était, parlée jusque dans les pays Scandinaves (discours de réception à l’Académie), dans les Faits et gestes de Charles V par Christine de Pisan, l’Histoire de Charles VI, par Juvénal des Ursins, le Quadrilogue invectif d’Alain Chartier, en même temps que l’on est charmé par l’âme honnête, le noble cœur des écrivains ? — La pensée comme la langue sont d’une étrange puérilité.

La prose de Chastellain fait penser par son relief à celle de Saint-Simon, sans la dureté et la méchanceté du terrible duc. L’on reconnaît déjà dans l’Histoire de Charles VI par le religieux anonyme de Saint-Denis, dans l’Histoire de Charles VII par Thomas Basin, le genre et la manière que prendra l’histoire dans les âges suivants. Il y a du Tacite dans plusieurs des coups de pinceau par lesquels Louis XI est peint dans les mémoires de Comines. — L’on ne peut pénétrer dans cet âge obscur sans se croire parmi des enfants.

Le lecteur familiarisé avec la langue du temps ne lit pas sans charme les poésies de Christine de Pisan, d’Alain Chartier, de Chastellain, de Charles, duc d’Orléans, pour ne rien dire de Villon. Si l’on excepte ce dernier, un enfant des rues, l’inspiration en est généralement saine, honnête, parfois élevée. La pensée et le sentiment transparents y sont rendus en termes gracieux, vifs, dans leur simplicité et leur négligé. — Dans cette foule de gens de tout âge et de toute condition, on est attristé de trouver si peu de gens judicieux et lucides.

Michelet écrit du peuple de ce temps :

Peu de gens savaient lire ; mais celui qui savait lisait tout haut. Les ignorants écoutaient d’autant plus avidement ; ils gardaient dans leurs jeunes et fraîches mémoires des livres entiers. (Histoire de France, édit. de 1846. p. 14.)

Un des caractères de ces petites intelligences, c’est la légèreté elles ne retiennent rien.

N’est-il pas constaté que les illettrés, tout yeux pour observer l’intérieur d’un personnage et d’un fait qui les frappe, ne pouvant pas compter sur l’écriture, en impriment d’autant plus profondément dans leur souvenir les circonstances à leur portée.

Les faits dont déposent les témoins sont des faits extérieurs parfaitement obvies. Matériellement considérés, ils sont de l’ordre naturel. Une jeune paysanne dit aux bords de la Meuse, que du roi de Bourges, elle fera le roi de France, en le conduisant au sacre de Reims, que ce soit propos d’une déséquilibrée, ou d’une inspirée, matériellement considéré, le fait est le même, également facile à constater. Ce qu’il présente d’étrange ne peut que l’imprimer plus profondément dans la mémoire. D’autres faits subséquents, tombant également sous les sens, manifesteront ce qu’il faut en penser. Est-ce bien la paysanne qui tenait, il y a quelques mois, le propos rappelé, qui a délivré Orléans, fait la campagne de la Loire, et conduit à Reims le roi de Bourges ? Il n’est pas plus difficile d’établir qu’une armée est dirigée par une jeune fille qu’il ne l’est de savoir qu’elle est commandée par un général vieilli dans les combats. Le surnaturel resplendira de lui-même, de ces faits qui dans leur matérialité sont de l’ordre naturel.

Il est rare que les témoins entendus à la réhabilitation tirent la conclusion. Ils rapportent ce qu’ils ont vu et entendu. Parfois ils ne répondent pas à certaines questions, sur lesquelles ils étaient certainement renseignés, parce qu’ils n’ont pas été témoins des faits. Quand ils parlent d’après autrui, ils en font la remarque.

La libre-pensée procède d’une manière complètement opposée. Elle pose en principe ce qui est la question même, et une question vitale pour l’humanité entière. Le surnaturel n’existe pas, clame-t-elle tout d’une voix, et partant de ce dont elle fait arbitrairement un axiome, elle dissimule, si elle le peut, les faits qui le manifestent, elle les altère, les traite de légendes, de fables, en donne des explications impossibles, contradictoires, ou sans fondement, si elle est contrainte d’en parler. Les témoins, fut-ce l’univers presque entier, un siècle, sont des hallucinés, des idiots, ainsi qu’il a été dit du XVe siècle, dans les lignes citées.

Si une de ces petites intelligences, un de ces hommes de faible raison, sortait de la tombe pour répondre à l’insulteur, il dirait à l’athée qui va jusqu’à nier non seulement le surnaturel, mais jusqu’à l’existence de Dieu :

— Vous êtes fiers de vos inventions ; vous vous en prévalez contre le passé. Que penseriez-vous de celui qui affirmerait que les chemins de fer ont poussé d’eux-mêmes sur le sol, qu’une intelligence n’a pas présidé à leur découverte et à leur construction ? Que diriez-vous à celui qui prétendrait que les pièces qui constituent un train se sont agencées d’elles-mêmes, et que la lourde machine s’ébranle spontanément à des heures déterminées, court, s’arrête et s’élance de nouveau ? Lui donnerez-vous d’autre réponse qu’un haussement d’épaules ? Qu’est tout l’attirail de vos voies ferrées, que sont vos wagons, leurs mouvements journaliers comparés au roulement si régulier des cieux, à la perfection de chacune des parties de ce grand univers, à l’engrenage qui les relie entre elles pour en faire un seul tout ?

Ce n’est pas une intelligence dominatrice qui a placé à des millions de lieues l’astre qui, par ses révolutions, fait les printemps et les automnes, et donne la vie à tout ce qui vit sur notre planète, à vous-même, ingrat négateur ? S’il est aveuglément stupide, celui qui nie l’intelligence qui a présidé à vos découvertes, et à leur mise en œuvre, de quel nom appeler celui qui se crève les yeux au point de ne point voir qu’une suprême intelligence a présidé à l’ordonnance des ressorts infinis dont se compose la machine de l’univers, et en a si bien combiné le fonctionnement ?

— J’admets, dit le rationaliste déiste, un suprême ordonnateur de l’univers, mais, niant le surnaturel, je ne puis pas admettre qu’il puisse déroger aux lois qu’il a posées, ce serait admettre le surnaturel.

— Je vous entends, répondrait la petite intelligence de l’homme du XVe siècle. Donc le suprême ordonnateur est esclave de son œuvre plus que ne l’est le constructeur d’une vulgaire machine. Quel est l’ouvrier qui ne puisse momentanément arrêter les effets d’un des rouages qu’il a disposés pour la composer ? Celui qui a établi les lois de la nature est dénué du pouvoir reconnu à tout législateur, celui d’y déroger dans des cas rares et particuliers, sans que pour cela la loi cesse d’obliger et de s’imposer !

Les négateurs du surnaturel admettent, quoique ils en aient, de grandes dérogations aux lois de la nature. Ils admettent que ce que des milliers de témoins ont vu et palpé, ils ne l’on ni vu, ni palpé. Ces témoins mentent, ils sont parjures, ou ce sont des hallucinés, des idiots. On vient de voir que pareille injure est adressée à tout le XVe siècle, âge frappé de l’infirmité presque générale de petite intelligence, de faible raison.

Si la France, qui a vécu depuis le jour où la paysanne de Domrémy paraissait à Chinon, jusqu’au jour où fut prononcée sa réhabilitation, le 7 juillet 1456, pouvait parler, quelle réponse elle ferait à ses calomniateurs !

La gloire d’un peuple, à une période déterminée de son histoire, se mesure à ce qu’il a fait, à la situation qu’il a conquise, à l’avenir qu’il a préparé. Quand parut la vierge lorraine, l’Anglais était maître de la moitié de la France. La décomposition était telle dans les États du roi de Bourges que chaque feudataire croyait pouvoir s’approprier tout ce qu’il pouvait conquérir. Nulle justice ; pour unique loi, la force ; on se serait cru dans une caverne de brigands. Autant d’expressions empruntées aux auteurs du temps les plus graves. Or, depuis le jour où l’envoyée du ciel avait rendu la vie à l’agonisante et lui avait, durant quatre mois, imprimé l’élan gigantesque attesté par l’histoire, que s’était-il passé ? Quel était l’état de la France en 1456 ? L’Anglais ne possédait plus que Calais. Il avait été expulsé des riches provinces du Sud-Ouest qu’il possédait depuis trois siècles. Char les VII régnait sur des États plus étendus que ceux de ses prédécesseurs de puis cinq cents ans. Telle était la sécurité des routes, que, selon l’expression d’un contemporain, l’on pouvait aller d’un bout du royaume à l’autre, comme dans les rues d’une ville bien policée. L’avenir était si bien préparé que le successeur immédiat, Louis XI, ajoute cinq provinces au domaine royal, favorise l’affranchissement des communes, tient en respect la noblesse turbulente, et fonde sur des bases durables l’unité nationale. Elle n’a pas couru de périls sérieux jusqu’à la Révolution. Par un progrès lent, mais continu, la France a tendu à recouvrer, et a partiellement recouvré, ses limites naturelles, le Rhin, les Alpes, les Pyrénées, les deux mers.

Jusqu’en 1789, la France et ses rois se sont glorifiés d’être la nation très chrétienne. Alors que très souvent et très gravement ils ont violé la constitution divine que l’Homme-Dieu a donnée aux peuples et aux particuliers ; ils n’ont cependant jamais renié Celui dont la libératrice a constamment proclamé être l’envoyée, qu’elle a tant de fois, et de tant de manières affirmé être le vrai Roi de France.

Il y a cent vingt ans que son nom a été effacé de nos codes, qu’ouvertement ou sourdement la guerre lui a été faite. À son Évangile a été substitué le papier intitulé : Les droits de l’homme. Faut-il faire le bilan final et dernier de ces cent vingt ans et toucher à l’avenir qu’il nous ont préparé ? Ce serait trop douloureux, trop humiliant, trop alarmant.

C’est un des signes lugubres du temps qu’il faille répondre autrement que par le dédain à la nouvelle histoire. Lorsqu’éclata le cataclysme révolutionnaire, la classe lettrée du XVIIIe siècle avait dévoré et dévorait encore l’infâme Pucelle de Voltaire, né Arouet. M. France, né Thibaud, veut continuer l’œuvre de l’ancêtre intellectuel, avec des formes en apparence moins blasphématoires et moins ordurières. Ses deux volumes sont, sous couleur d’histoire, une suite d’assertions impudemment fausses, de textes falsifiés, de persiflages, pour démolir la plus belle figure des annales humaines, après celles de l’Évangile. Que réserve l’avenir à un pays qui ne rejetterait pas avec dégoût une production qui l’insulte dans la personne de l’incomparable sœur, dont le seul nom doit faire vibrer les meilleures fibres de son âme ?

J. B. J. Ayroles.

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