Études : La Bienheureuse Pucelle peut-elle être invoquée comme martyre ? (1909)
La Bienheureuse Pucelle peut-elle être invoquée comme martyre ? Questions ecclésiastiques, décembre 1909
Ayroles avait toujours défendu l’idée que Jeanne devait être béatifiée non simplement comme vierge, mais comme vierge-martyre. En 1894, la cause fut toutefois introduite comme cause de vierge, ce qui ne l’empêcha pas, en 1897, lorsqu’il fut entendu comme témoin dans le procès sur l’héroïcité des vertus, de proposer que l’on contraigne respectueusement la Congrégation et le cardinal ponent
à modifier la procédure.
Le 18 avril 1909, Ayroles assistait à Rome à la promulgation du décret de béatification de Jeanne comme vierge. Il n’était cependant pas homme à renoncer à une idée dont il se sentait convaincu. Or, si
dans le culte public et liturgique, la Bienheureuse ne peut être honorée que comme vierge, des autorités de toute compétence [l’avaient] assuré qu’il en était autrement dans le culte personnel et privé, qu’on pouvait l’honorer et l’invoquer comme vierge et martyre.
Aussi Ayroles va-t-il démontrer pourquoi, dans le culte privé, Jeanne peut être légitimement invoquée aussi comme martyre.
Les Questions ecclésiastiques, 10 décembre 1909, 2e année, n° 12, p. 481-490, NumeLyo
481La Bienheureuse Pucelle peut-elle être invoquée comme martyre ?
La Bienheureuse a été élevée sur les autels comme Vierge. Un des cardinaux ponents, auquel la mort a fait donner pour continuateur l’éminentissime Ferrata, l’éminentissime Parocchi, s’était fortement opposé à ce que la cause fût examinée per viam breviorem martyrii [par le chemin le plus court du martyre]. Selon sa pittoresque expression, Jeanne d’Arc devait monter sur les autels, comme elle était entrée à Reims, par la grande porte de l’examen de toute son angélique vie, et non pas seulement par l’examen de sa mort ; ce à quoi l’on s’attache principalement dans les causes des martyrs. Il faut s’en féliciter. La discussion de cette existence du berceau au bûcher a fait ressortir combien elle avait été constamment céleste, dans les situations si contraires par lesquelles il a plu à la Providence de faire passer la Bienheureuse.
Passer sous silence, abstraire, n’est-ce pas nier ? Il est manifeste que, dans le culte public et liturgique, la Bienheureuse ne peut être honorée que comme vierge. Des autorités de toute compétence ont assuré à l’auteur de ces pages qu’il en était autrement dans le culte personnel et privé, qu’on pouvait l’honorer et l’invoquer comme Vierge et Martyre, qu’exposer les titres à ce surcroît d’honneurs n’était pas s’écarter — ce dont il serait profondément marri — du respect dû aux juges, qui ont eu de bonnes raisons d’envisager la cause de la Libératrice sous un autre aspect. C’est ce qu’il entreprend, en résumant ce qu’il a longuement exposé dans 482le dernier livre de la Vraie Jeanne d’Arc : La Pucelle est-elle martyre au sens strict du mot ?
D’après Benoît XIV :
Martyr habendus est quicumque moritur, ne aliquid faciat quod cum præceptis religionis non concordat, aut ratione circumstantiarum religioni detrimentum afferret, aut quia aliquid facit cum religione consentaneum quod tyrannus vetat1.
[Doit être regardé comme martyr, quiconque souffre la mort pour refuser de faire un acte en opposition avec les commandements de la religion, ou qui, en raison des circonstances, serait nuisible à la religion, ou pour faire, contre la défense du tyran, un acte approuvé par la religion.]
Le savant Pontife ne fait que reproduire la doctrine du docteur angélique :
Omnia virtutum opera, secundum quod referuntur in Deum, sunt quædam protestationes fidei, et secundum hoc possunt esse causa martyra2.
[Toutes les œuvres des vertus, dans la mesure où elles se rapportent à Dieu, sont en quelque sorte des témoignages de foi, et en cela peuvent être cause de martyre.]
Même enseignement dans saint François de Sales3, et généralement dans tous les théologiens.
Le nombre de péchés que la Bienheureuse a refusé de commettre, et par suite les actes de vertu qu’elle a pratiqués, en acceptant de mourir plutôt que de se prêter à l’abjuration qu’on voulait lui imposer, doivent se compter d’après cette abjuration même.
La voici :
Dicimus et decernimus te revelationum et apparitionum divinarum mendosam confictricem, perniciosam seductricem, præsumptuosam, leviter credentem, temerariam, superstitiosam, divinatricem, blasphemam in Deum, Sanctos et Sanctas, et ipsius Dei in suis sacramentis contemptricem, legis divinæ, sacræe doctrinæ ac sanctionum ecclesiasticarum prevaricatricem, schismaticam, in fide nostra multipliciter errantem, et per præmissa te in Deum ac sanctam Ecclesiam modis prædictis temere deliquisse : Indurato animo, obstinate atque pertinaciter recusasti determinationi et emendationi sanctæ matris Ecclesiæ, expresse et vicibus iteratis te Domino nostro Papæ, sacro generali concilio submittere recusasti4.
[Nous disons et jugeons que tu as mensongèrement imaginé des révélations et apparitions divines, que tu es une pernicieuse séductrice, présomptueuse, croyant à la légère, téméraire, superstitieuse, te livrant aux divinations, blasphématrice envers Dieu, les saints et les saintes et méprisant Dieu lui-même dans ses sacrements, que tu as transgressé la loi divine, la doctrine sacrée et les lois ecclésiastiques, que tu es séditieuse, cruelle, apostate, schismatique, que tu erres sur de nombreux points de notre foi et que, par ce qui précède et de la manière susdite, tu as témérairement délinqué envers Dieu et la sainte Église. […] Bien plus, d’une âme endurcie, obstinément et opiniâtrement tu l’as positivement dénié et tu as même expressément et à plusieurs reprises refusé de te soumettre à notre seigneur le pape, au sacré Concile général. (Pierre Tisset, II, 359.)]
1° Il n’est rien dont la Bienheureuse fut plus éloignée que de chacune de ces imputations. Ses dispositions étaient diamétralement 483contraires. Si elle avait avoué en avoir été coupable, elle aurait autant de fois menti à sa conscience, et par conséquent commis autant de péchés qu’il y a de calomnieuses imputations ; ce sont autant de titres au martyre. Notamment elle aurait commis :
2° Un péché d’infidélité. Lorsqu’on est certain de l’origine divine d’une révélation privée, ou d’une mission particulière, on est tenu d’y croire comme aux vérités révélées de Dieu à l’Église. C’est le même motif formel et c’est l’enseignement des théologiens. En confiant à l’Église le dépôt de la révélation chrétienne, Dieu ne s’est pas interdit de faire des révélations particulières, de les entourer de signes qui prouvent qu’elles viennent de lui, ainsi qu’il les faisait aux patriarches et aux prophètes de l’Ancien Testament. La Bienheureuse était certaine que sa mission venait de Dieu. C’eût été folie d’entrer dans la carrière, si elle n’en avait pas été certaine. Elle dit elle-même qu’elle aurait préféré être tirée à quatre chevaux plutôt que s’y avancer sans l’ordre de Dieu. Les docteurs de Poitiers par leur sentence, les merveilles accomplies, ne pouvaient que l’affermir dans cette certitude.
3° Attribuer au démon, ou même à un système d’imposture, les merveilles si manifestement divines qu’elle accomplissait, c’est, toute proportion gardée, renouveler le blasphème des Juifs attribuant à Belzébuth les miracles qu’accomplissait le divin Maître.
4° C’est blasphémer la Providence, que d’admettre que des causes aussi criminelles que l’invocation des démons, ou un système d’imposture, puissent produire des effets aussi merveilleux et aussi bienfaisants que ceux qui composent l’histoire de la Bienheureuse. Il faudrait renoncer dès lors à distinguer les opérations divines des opérations démoniaques et des œuvres de mensonge.
5° Le contre-coup s’en ferait ressentir aux preuves qui établissent la divinité de l’Église ; car, sans vouloir égaler les unes aux autres, bien des preuves sont de même nature. La Bienheureuse a été prédite et a été douée, à un très haut degré, du don de prophétie. Ses exploits militaires, et 484la manière dont elle les a accomplis, ne sont-ils pas une suite de miracles patents ? Comment, si elle n’avait pas été inspirée, aurait-elle pu, dans les conditions où elle se trouvait, faire, dans son interminable procès, des réponses si sages, si fermes, si pleines de foi et de piété ? Rien dans ses paroles et ses actes qui ne soit conforme à la plus stricte orthodoxie, qui ne respire la sainteté. Toute proportion gardée, ne sont-ce pas là des preuves de la divinité de l’Église, que la Bienheureuse a protesté vouloir servir de tout son pouvoir, et qu’elle a servie en effet immensément ?
6° Si elle avait abjuré sa mission, elle aurait effacé des annales de l’Église une de ses plus belles pages. Nous n’aurions pas à opposer au naturalisme un fait, en plein courant de l’histoire, qui le confond, qu’il ne peut expliquer que par des hypothèses fantaisistes, absurdes, contradictoires, et en se laissant aller à des accès de rage, ou à une hypocrite admiration.
7° Une abjuration aurait causé un immense scandale dans l’Église qui, en dehors du parti anglais, de l’aveu des bourreaux, était infectée du virus de l’admiration de cette femme.
8° Elle aurait jeté le plus fâcheux discrédit sur Charles VII, sur son clergé, sur la France elle-même. Charles VII, son clergé, auraient été convaincus — ce que voulaient les bourreaux — de s’être aidés des puissances infernales, ou d’avoir été les artisans ou les dupes d’une grossière imposture ; la France d’avoir été relevée par des moyens aussi criminels.
9° L’on n’a pu la condamner comme rebelle au Pape et à l’Église que par la plus noire des calomnies. D’après les témoins et le procès lui-même, elle en a appelé maintes fois au Pape. Elle est, au contraire, martyre de la vraie constitution de l’Église ; car elle a été condamnée pour avoir refusé de reconnaître l’Église dans ceux qui, se targuant d’être les clercs et les gens en ce connaissant, prétendaient être l’autorité suprême à laquelle les Papes devaient déférer ; théorie subversive de l’œuvre de Jésus-Christ, ils allaient s’efforcer de l’ériger en dogme au brigandage de Bâle, et prononcer contre Eugène IV une sentence de déposition, 485basée sur les mêmes faux principes et identique dans plusieurs de ses termes. Elle est martyre de l’hérésie gallicane, elle a été condamnée par ceux qui en furent les pères ; ils ouvraient ainsi la porte au naturalisme, contre lequel se dresse la Bienheureuse, comme peut-être la plus irréfutable et la plus saisissable protestation depuis les Apôtres. C’est ce qui a fait écrire à Léon XIII, qu’elle a été condamnée par les pires ennemis du siège apostolique :
Huic sanctæ sedi maxime infensis5.
10° La Bienheureuse est martyre de la chasteté. Le port de l’habit viril, son refus de le quitter sans l’autorisation du ciel, est le point de départ des autres incriminations. La sophistique des tortionnaires a tout échafaudé autour d’un fait qu’ils feignaient de regarder comme toute abomination. Dans la prison, il lui était encore plus indispensable pour la conservation de sa vertu qu’au milieu des camps. Elle a été condamnée comme relapse pour l’avoir repris à la suite d’attentats innommables.
11° Les saintes promettaient le martyre à leur sœur. Cela résulte des paroles qu’elle disait à la séance du 14 mars :
— Le plus souvent les voix me disent que je serai délivrée par grande victoire, et après, les voir me disent : prends tout en gré, ne te chaille pas (ne t’inquiète pas) de ton martyre ; tu viendras enfin en royaume de Paradis ; et cela, mes voix me le disent simplement, absolument, c’est savoir sans faillir6.
Dans l’explication qu’elle déclare lui être personnelle, et qu’elle ne donne nullement comme venant des voix, la Bienheureuse, certaine de son innocence, restreint la signification des paroles des Saintes, qui cependant, d’après elle, devaient être entendues simplement et non dans un sens figuré, absolument, c’est-à-dire selon toute leur étendue ; et cela infailliblement. Ce n’était pas une prophétie de commination ou de promesse, mais une prophétie de prédestination, selon la distinction que font les théologiens : c’est un exemple qui prouve que les prophètes ne connaissent pas 486toujours l’étendue des paroles que le Saint-Esprit leur inspire, ainsi que l’enseigne le docteur angélique.
12° Dans les mémoires composés pour la réhabilitation, la Bienheureuse a été donnée comme martyre par Berruyer7, par Bréhal :
Vere per martyrium et magnam patientiæ victoriam liberata est8.
[Elle a vraiment été délivrée par le martyre et la grande victoire de la patience.]
La Houssaye, dans son martyrologe de l’Église de France, la met parmi les personnages morts en odeur de sainteté et martyrs :
Martyrium Johannæ Puellæ.
L’historien d’Orléans, Symphonien, après avoir rappelé les principes théologiques sur ce qui constitue le martyre, en conclut que pareil titre est dû à la Libératrice. Le prédicateur du 8 mai 1672, que l’on croit être le Père Segaud, de l’Oratoire, va plus loin, puisqu’il prétend qu’elle est inscrite comme telle dans le martyrologe de l’Église gallicane ; ce qui est inexact.
13° Plusieurs chroniqueurs du XVe siècle ont comparé Cauchon à Caïphe, le tribunal de Rouen au sanhédrin de Jérusalem qui condamna le Maître.
Le futur cardinal Pie, dans le magnifique panégyrique qu’il prononça le 8 mai 1844, la présente dans la seconde partie de son discours, comme la victime qui désarme le bras de Dieu, et s’excuse du rapprochement qu’il fait avec la victime du Calvaire par cette belle pensée :
Pardonnez-moi, mes frères, si j’insiste sur la conformité minutieuse des circonstances de sa mort avec celle du Sauveur ; la ressemblance du disciple avec le maître n’est pas un outrage pour le maître.
Mgr Freppel, encore simple prêtre, consacrait son discours de 1867 à établir que la cause de l’héroïne présentait tous les éléments d’une canonisation. Il le terminait par ces paroles :
Non, il n’est pas de page qui me rappelle mieux le drame divin du Calvaire. Sur ce visage transformé par le martyre, je trouve un reflet de l’adorable victime morte pour le salut du monde, et sur ces lèvres qui s’ouvrent pour murmurer le pardon, un écho de la grande voir qui depuis dix-huit siècles retentit au fond des cœurs.
48714° Pas de passion de martyr qui offre, avec la passion et la mort du Roi des martyrs, des similitudes aussi nombreuses et aussi frappantes : — similitude dans le tribunal, un Pontife et des prêtres. Des deux côtés, une haine implacable se dissimulant sous le voile du zèle de la loi de Dieu. Le texte de la loi, faussé par une interprétation outrée ; le port de l’habit viril, présenté comme toute abomination ; les guérisons du Sauveur le jour du Sabbat étaient aussi données comme une violation de la loi mosaïque.
On chercha des faux témoignages contre le Maître ; les soixante-dix articles du promoteur ne sont qu’une suite de calomnieuses inventions. On posait au Maître des questions insidieuses que son infinie sagesse déjouait. L’interminable procès de Rouen en est une suite ; par son envoyée, il les a déjouées encore. Il a mis sur les lèvres de l’ignorante jeune fille des réponses qui sont identiques à celles qu’il faisait lui-même, et il ne lui a pas refusé jusqu’à l’honneur de répondre en parabole9.
Le Maître fut condamné pour avoir constamment affirmé ce qu’il était, le vrai Fils de Dieu ; la Bienheureuse pour ne s’être jamais lassée de répéter ce qu’elle était, l’envoyée de Dieu. Le Maître a été condamné comme blasphémateur, la Bienheureuse comme blasphématrice ; comme un séditieux, commovet populum, la Bienheureuse comme séditieuse ; le Maître a été condamné comme un séducteur, seducit turbas, seductor ille, la Bienheureuse comme une séductrice ; si ce n’était pas un malfaiteur, nous ne l’aurions pas livré, disaient les Juifs à Pilate ; l’Université de Paris a demandé la mise en jugement de la prisonnière, comme d’une criminelle chargé de méfaits innumérables.
Les outrages sans nom de la Bienheureuse dans sa prison rappellent ceux du Maître dans la nuit douloureuse ; l’exhibition au cimetière Saint-Ouen et à la place du Vieux-Marché rappellent celles du Lithostrotos et de la mise en croix. À la première annonce de l’affreux supplice, la Bienheureuse se trouble et fait entendre des plaintes ; le Maître avait bien 488voulu se troubler aussi au Jardin des Olives, et demander à son Père que le calice passât loin de ses lèvres. La Bienheureuse cherche la force dans une communion faite avec une piété que, selon l’expression de son confesseur, aucun terme ne saurait rendre ; comme le Maître après sa prière au Jardin des Olives, elle y trouve la force d’entendre en silence et la diatribe de Midi et sa sentence.
Le Maître, au Jardin des Olives, demande qu’on n’enveloppe pas ses disciples dans sa poursuite, si me quæritis, sinite hos abire ; aux pieds du bûcher, la Bienheureuse proteste que, quoi que l’on pense de sa mission, son roi, ni homme quelconque, n’y sont pour rien. Même sur le bûcher, lorsque la flamme crépite, elle avertit son confesseur de s’écarter pour ne pas être atteint.
Le Maître expira en poussant un grand cri, la Bienheureuse en lançant vers le ciel, avec plus de force, le nom de Jésus qu’elle n’avait cessé d’acclamer dans les flammes. C’est le cœur de la victime, que le feu n’avait pu réduire en cendres, qui attire la dernière attention du bourreau ; c’est le cœur du Sauveur, en croix, qui fixe l’attention du Centurion venu pour achever de lui donner la mort.
Les rochers se fendirent à la mort du Sauveur ; les cœurs des ennemis de la Bienheureuse, non moins durs que des rochers, se fendirent à la mort de la Bienheureuse. Il n’y eut pas jusqu’à Cauchon qui ne pleura ; le frère du vendeur, chancelier d’Angleterre pour la France, disait avoir moins pleuré à la mort de son père et de sa mère. La parole du secrétaire du roi d’Angleterre, Tressart, Nous avons brûlé une sainte, ne rappelle-t-elle pas celle du Centurion : Vere hic homo justus erat ?
Il serait facile de continuer le rapprochement dans la vie posthume ici-bas, ou dans l’histoire.
15° La Bienheureuse a semé son procès, ou sa passion, de prophéties d’un caractère unique, croyons-nous, puisqu’elles ont été écrites au moment où elles tombaient de ses lèvres, par des officiers judiciaires, les greffiers aux gages de l’Angleterre. C’est ainsi qu’elle a prédit le traité d’Arras, le recouvrement de Paris, (probablement) celui de Rouen, 489l’expulsion de l’envahisseur à la suite d’une défaite plus grande que celle que leur avaient fait subir les Français jusqu’alors, le recouvrement de tout le royaume par Charles VII, son martyre dans moins de trois mois, la fin malheureuse de ses bourreaux.
Les titres de la Bienheureuse Pucelle à être honorée comme martyre sont donc, comme toute la vie, exceptionnels par leur nombre, exceptionnels par les circonstances de son supplice. L’honorer comme martyre, c’est honorer le Roi des martyrs qui, en lui donnant la force de remporter la grande victoire, ainsi qu’il la communique à tous ceux qui ont l’honneur de mourir pour sa cause, à voulu rappeler les circonstances de son martyre, en les imprimant d’une manière si minutieuse selon l’expression du cardinal Pie, dans le martyre de la Bienheureuse Pucelle.
Ne peut-on pas espérer que s’il en était sollicité par l’Épiscopat, Sa Sainteté Pie X ajouterait pareil saphir à la couronne qu’il a déposée sur la tête de la Libératrice ? On sait l’amour qu’il porte à la Bienheureuse. La solennité du 18 avril, celles qui se succèdent sans interruption depuis ce jour, partout où son décret les autorise, lui disent qu’il ne pouvait pas remuer plus intimement toutes les fibres de la France. Tout est unique, inouï, dans l’histoire de la Pucelle, les fêtes qui accueillent son élévation sur les autels comme sa vie elle-même. L’on ne se lasse pas d’en entendre le récit et les leçons ; les églises sont trop étroites pour contenir les foules, comme l’était Saint-Pierre, en l’inoubliable journée du 18 avril.
Le Ciel a fait lever l’astre lorsque le naturalisme menace de replonger le monde dans les ténèbres du paganisme. La Bienheureuse est le surnaturel apparaissant sous une forme aussi douce que fulgurante. La manifestation n’est pas seulement pour la France, elle est pour l’univers entier. Ne sommes-nous pas fondés à espérer que les évêques demanderont et que Sa Sainteté voudra que l’astre soit contemplé dans l’Église avec la plénitude de ses rayons, c’est-à-dire empourpré des couleurs du martyre ?
490À des Saints déjà honorés comme confesseurs, l’Église ajoute parfois de titre de docteurs. Il ne semble pas plus anormal qu’au titre de Vierge vienne s’ajouter celui de Martyre, alors qu’il est aussi justifié qu’il l’est dans notre Bienheureuse. S’il fallait une dérogation aux usages reçus, cette dérogation est une des moindres que renferme la plénitude des pouvoirs conférés aux Vicaires de Jésus-Christ, une des moindres que le plus grand bien de l’Église les a amenés à faire dans la suite des âges. Elle serait parfaitement en harmonie avec une vie où tout est dérogation aux lois de la nature, où sont si exceptionnels les effets produits par la Béatification. Heureuses ces pages, si parmi tant de pierreries qui ornent la tête de la Bienheureuse elles pouvaient contribuer à faire resplendir celle du martyre.
J.-B.-J. Ayroles.
Notes
- [1]
De Beatificatione, etc., lib. III, c. XIX.
- [2]
2a 2æ qu. 124 ar. 5.
- [3]
Traité de l’amour de Dieu, liv. VII, ch. X.
- [4]
Vraie Jeanne d’Arc, V, 563, note, et Quicherat, Procès, I, 474.
- [5]
Bref Rem tu amplam à l’auteur de la Vraie Jeanne d’Arc.
- [6]
Vraie Jeanne d’Arc, V, 262.
- [7]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 427.
- [8]
Vraie Jeanne d’Arc, I, 527.
- [9]
Vraie Jeanne d’Arc, IV, ch. Ier.