J.-B.-J. Ayroles  : Écrits divers (2024)

Autres : Articles (1885-1911)

Articles

Articles
et autres courtes contributions

Jeanne d’Arc ou la constitution de la France
Institutions et droit, septembre 1885

Note. — Reproduction du chapitre II, du livre I de Jeanne d’Arc sur les autels, p. 13-30.

Revue catholique des institutions et du droit, 13e année, 24e volume, p. 203-215.

Lien : Gallica

La constitution politique de la France rajeunie par le miracle de la Pucelle.

Sommaire :

  1. La royauté de Jésus-Christ, essence de la constitution politique de la France, la loi salique, le sacre.
  2. Jeanne s’est présentée à son parti en proclamant la vraie constitution de la France.
  3. Elle l’a signifiée aux ennemis, et à leurs alliés.
  4. La royauté de Jésus-Christ inscrite sur la bannière de la Pucelle.
  5. Le sacre, ses significations rajeunies par la Pucelle.
  6. La royauté de Jésus-Christ, fond de l’histoire des dix siècles précédents.

[…]

Jeanne d’Arc à l’église des Augustins de Tours
Affiches Tourangelles, 21 février 1891

Lettre réponse du père Ayroles aux questions adressées par le directeur des Affiches Tourangelles, Henri Destréguil, sur le séjour de Jeanne à Tours.

On apprend que le père Ayroles a passé pendant l’été de 1890 quelque temps à Tours et à Chinon à faire des recherches sur Jeanne d’Arc.

Source : Les Affiches Tourangelles, journal des fonds de commerce et des propriétés (hebdomadaire paraissant le jeudi), 26 février 1891, p. 2.

Lien : Archives d’Indre-et-Loire

Jeanne d’Arc à l’église des Augustins de Tours, lettre du R. P. Ayroles.

Le 29 décembre 1890 nous avions écrit au R. P. Ayroles qui, en 1885, a publié l’ouvrage suivant : Jeanne d’Arc sur les autels et la régénération de la France. Nous savions qu’il avait passé pendant l’été de 1890 quelque temps à Tours et à Chinon à faire des recherches sur Jeanne d’Arc et qu’il s’était préoccupé de son séjour à Tours.

Nous avions adressé notre lettre à Toulouse, où nous pensions qu’il se trouvait, mais ce n’est que le 22 février 1891 que nous avons reçu la réponse suivante :

Vals, près le Puy-en-Velay,
21 février 1891.

Monsieur Destréguil, directeur des Affiches Tourangelles,

Votre texte me paraît concluant ; il le serait entièrement si les renvois établissaient, ce qui est d’ailleurs très vraisemblable, qu’Éléonore Lapau était devenue dame Jean Dupuy.

Que Jeanne, déjà approuvée à Poitiers, fût descendue dans une auberge, c’est de toute invraisemblance et peu convenable. On eut envahi le lieu pour la voir. Les deux témoins, son page et son confesseur, qui désignent le lieu de son séjour, disent in domo cujusdam vocatæ Lapau (p. 66) ; in domo Johannis Dupuy burgensis Turonensis (p. 101) ; or domus signifie maison particulière, beaucoup plus que hôtellerie.

À l’époque de Jeanne, l’année commençant à Pâques, au lieu du 19 janvier 1429, que porte le texte cité par Quicherat (t. V, p.154), il faut lire d’après notre style actuel 19 janvier 1430.

Il y a dans les archives municipales de Tours d’autres textes qui ont rapport à la vie de Jeanne, plus qu’il n’y en a dans Quicherat. Il y a en particulier plusieurs gratifications faites à Collet, messager royal, l’un des six compagnons de la Pucelle de Vaucouleurs à Chinon.

Au cas où quelque paléographe aurait la patience de parcourir tous les livres de compte ou les registres des délibérations pour les publier, vous m’obligeriez de me les signaler.

Un lieu où Jeanne fit à Tours de très longues stations, c’est l’église des Augustins, dont il serait facile de trouver l’emplacement. La grande dévotion de Jeanne était la Sainte Messe. À Vaucouleurs elle entendait la messe qui se disait le matin à la Collégiale de Notre-Dame ; en passant à Sainte-Catherine-de-Fierbois, elle en oit trois. Nous savons d’ailleurs par F. Paquerel qu’elle se confessait à peu près tous les jours ; par le clerc de Martin V que c’était pour se préparer à assister au Saint Sacrifice ou pour communier. Elle devait donc se rendre au lieu où était son confesseur et entendre ensuite la messe ou les messes. Mais ce confesseur, F. Paquerel, était professeur dans la maison de son ordre, les Augustins de Tours. C’était donc là que la libératrice devait passer une partie notable de ses matinées. Le couvent des Augustins n’était pas loin de la Basilique de Saint-Martin, et il paraît que quelques pans de muraille existent encore.

Je suis, Monsieur,

Votre serviteur in Christo.

R. P. Ayroles,
prêtre à Vals, près le Puy-en-Velay (Haute-Loire).

Dans notre numéro du 19 février 1891, c’est-à-dire avant la réception de cette lettre nous avons dit qu’Éléonore La Pau ou de Paul, était devenue la femme de Jean Dupuy seigneur des Roches-Saint-Quentin. C’est donc un fait historique indiscutable. Quant au couvent des Augustins, il était situé à l’angle de la rue de la Galère et de la rue de la Scellerie, au point où commençait la rue de la Harpe ; mais il faut bien remarquer qu’à cette époque la rue de la Scellerie commençait à la rue de la Galère (aujourd’hui rue Marceau), elle traversait la rue Traversaine (aujourd’hui rue Nationale) pour aboutir à la place Saint-Étienne (aujourd’hui place et square de l’Archevêché). La portion, entre la rue Nationale et la rue Marceau porta depuis le nom de rue l’Ancienne-intendance jusqu’en 1889, époque depuis laquelle elle porte celui de rue des Halles. Par conséquent le couvent des Augustins était situé dans l’emplacement de la maison occupée actuellement par la papeterie Amirault, par l’épicerie Dejault, rue des Halles, et l’école maternelle municipale, rue Marceau, c’est-à-dire à l’angle des rues de l’Ancienne-Intendance (aujourd’hui rue des Halles) et de la Galère (aujourd’hui rue Marceau), Il en reste des vestiges. Que ceux de nos lecteurs qui en douteraient veuillent bien jeter un coup d’œil sur le vieux plan de la ville de Tours (enceinte du XIVe siècle). C’est donc là tout près de la basilique de Saint-Martin, que Jeanne d’Arc passait ses matinées.

Nous remercions le R. P. Ayroles de son intéressante lettre.

H. Destréguil.

Rouen et Bâle
L’Univers, 4 mars 1894

Lettre du père Ayroles en réponse au discours de M. Valès, professeur agrégé d’histoire à Nancy. Ce dernier conteste le décret d’introduction de la cause de béatification de Jeanne d’Arc, qui impute aux mêmes individus la responsabilité du procès de Jeanne à Rouen et du concile de Bâle.

Ayroles démontre, documents à l’appui, que l’Université de Paris était bien l’âme des deux brigandages, dont elle fournit et la doctrine et les effectifs. Il conclut :

L’expression du décret disant que les principaux tortionnaires de Rouen ont pris part au concile de Bâle serait plutôt au-dessous de la réalité. On peut dire qu’ils en sont les auteurs.

Lien  : Retronews

Un professeur agrégé de Nancy, M. Valès, a cru pouvoir relever une erreur historique dans le décret relatif à la cause de Jeanne d’Arc. Il a mis en opposition le passage qui concerne la mort de l’héroïne et celui qui se rapporte au conciliabule de Bâle. Le professeur soutient qu’on ne peut dire que les bourreaux de Jeanne aient été les meneurs de l’autre brigandage, le concile s’étant ouvert, le 22 juillet 1431, soit deux mois après le crime de Rouen et n’étant devenu schismatique qu’à partir de 1437.

M. Valès s’est trompé sur les dates et sur d’autres points. Nous recevons à ce sujet la lettre suivante qui intéressera nos lecteurs et que M. le professeur de Nancy lui-même jugera digne d’attention :

Le décret ne pouvait pas faire l’histoire du conciliabule de Bâle ; mais il devait indiquer, ainsi qu’il l’a fait, la part prise par les principaux tortionnaires de Rouen à la longue bacchanale ecclésiastique ; et rien n’est plus vrai.

L’Université de Paris est au commencement, au milieu et à la fin du brigandage de Rouen ; elle est au commencement, au milieu et à la fin du brigandage de Bâle. Les faux principes émis à Rouen et à Bâle sont les mêmes. Bien plus, ceux qui sont l’âme du prétendu procès de Rouen, Courcelles, Beaupère, Érard, sont l’âme de la schismatique assemblée. Si Eugène IV n’a pas été abandonné au bras séculier comme Jeanne, c’est faute d’exécuteur. La sentence a bien été prononcée ; et bien des imputations sont identiques.

Le procès de Rouen s’ouvre le 21 février. L’ouverture du concile de Bâle était fixée au 3 mars ; il ne s’y trouva que l’abbé de Vézelay, qui se donna le ridicule de gourmander l’univers catholique devant le chapitre de la ville. Mais pourquoi les député de l’Université de Paris, alors vraiment enragée de substituer a l’autorité du Pape celle des clercs et gens en ce connaissant, — c’est-à-dire son autorité à elle, — pourquoi ses députés ne s’y trouvaient-ils pas ? Que M. le professeur d’histoire ouvre le cinquième volume du double procès par Quicherat à la paire 198, il y lira la pièce attestant que Beaupère, en dessus de ses journées de présence à Rouen, payées 20 sous par jour, a reçu 30 livres tournois, en dédommagement des frais inutiles que lui causaient trois chevaux dont il s’était monté pour aller à Bâle. Aussi quitta-t-il Rouen deux jours avant le supplice pour prendre le chemin du concile.

En réalité depuis plusieurs années, et spécialement pendant la captivité et le procès de Rouen, l’Université de Paris faisait déjà le conciliabule de Bâle, en ce sens qu’elle se donnait, selon l’expression de son historien, des mouvements infinis pour triompher de l’indifférence du reste de la catholicité, et y attirer des délibérants, en ce sens qu’elle formulait, appliquait — non seulement à la Pucelle, mais dans son sein, — les doctrines subversives qu’elle voulait faire triompher dans la schismatique assemblée. C’est ainsi qu’en mars 1430, le dominicain Jean Sarrazin, à l’instigation du recteur Guillaume Érard, le faux prêcheur du cimetière de Saint-Ouen, était condamné à une amende honorable pour avoir soutenu la doctrine catholique. Il était contraint de professer la soumission à toutes les ordinations, dispositions, déterminations de l’Université. Cujus ordinatione, dispostione et omnimodo determinationi me submisi et submetto.

N’était-ce pas là revendiquer la suprême autorité dans l’Église ?

Ce sont les doctrines qu’elle essaya d’imposer dans leur plus grande ampleur à Bâle, dépouillant le Pape non seulement du suprême pouvoir doctrinal et législatif ; mais encore exécutif, lui défendant de créer des cardinaux, allant jusqu’à nommer les gouverneurs du Comtat-Venaissin.

M. l’agrégé dit que le concile n’est devenu schismatique qu’en 1437. C’est une erreur. Il était dissous dès 1432 par Eugène IV qui le transférait à Bologne aux cris de fureur de l’Université. L’assemblée qui, dans son immense majorité, fut toujours composée de clercs du second ordre, refusa d’obéir. En 1434, Sigismond obtenait du Pape une prorogation ; mais les décrets faits par semblable assemblée ne devenaient pas pour cela conciliaires ; ils étaient entachés de schisme et d’hérésie par leur teneur même. Non seulement ils ne furent pas approuvés par celui qui a reçu la mission de définir la foi, mais bien annulés, cassés ; et par la bulle Moyses en date de la veille des nones de septembre 1439, avec l’approbation de l’Église d’Orient et d’Occident réunie autour de lui, Eugène IV prononçait ce que l’on doit penser de l’assemblée de Bâle. C’est un ramassis de clercs qui n’étaient pas la plupart dans les ordres sacrés, ignorants, vagabonds, échappés de prison, en révolte contre leurs supérieurs, assemblée infernale. Ut ad illud Basileense Latrocinium totius orbis dæmonia confugisse videantur. (Acta conciliorum du P. Hardouin, t. IX, col. 1004, etc.) La Constitution est loin de porter seulement sur les deux dernières années ; elle porte sur l’ensemble des actes de la néfaste assemblée.

Or, il faut le répéter, d’une part les historiens panégyristes de l’Université, Crevier, du Boulay, revendiquent pour la corporation l’honneur d’avoir été l’âme de l’assemblée de Bâle ; de l’autre, Quicherat, lui-même, avoue ce qui est patent par les actes, que la première idée de faire succomber Jeanne dans un procès en matière de foi se produisit d’abord dans les conciliabules de l’Université et que le gouvernement anglais n’eut qu’à laisser faire, ou si l’on veut, à exécuter les mesures qu’elle conseillait. Elle couvre tout de son autorité ; elle avoue aller contre le sentiment die l’Église tout entière, puisqu’elle écrit que Jeanne a infecté de son virus le bercail jusqu’alors très fidèle de presque tout l’Occident : Per cujus latissime dispersum virus, ovile christianissimum totius fere Occidentalis orbis infectum manifestatum. (Procès, t. I, p. 407).

Que faisait-elle en cela, sinon professer et appliquer à la Pucelle les doctrines qu’elle allait quelques mois après s’efforcer d’ériger en dogme de foi à Bâle, et appliquer, à Eugène IV ?

L’expression du décret disant que les principaux tortionnaires de Rouen ont pris part au concile de Bâle serait plutôt au-dessous de la réalité. On peut dire qu’ils en sont les auteurs. Quicherat ne dit-il pas que Courcelles fut le bras droit de Cauchon, et un peu plus loin qu’il est le père des libertés gallicanes, qu’il les dicta l’une après l’autre à l’assemblée de Bâle ? Cette dernière assertion est presque la traduction de ces mots de l’un des historiens de l’Église, de Sponde, appelant Courcelles le principal artisan des décrets de Bâle : Decretorum Basileensium præcipuus fabricator.

En voilà bien assez pour réduire à néant les arguties de M. l’agrégé d’histoire. Ceux qui voudront de plus longs développements les trouveront dans le second livre de la Pucelle devant l’Église de son temps : Les pseudo-théologiens, ennemis de Jeanne, ennemis de la papauté, par le P. Ayroles, chez Gaume.

Bref de Léon XIII
L’Univers, 4 août 1894

Le journal publie une lettre du père Ayroles annonçant avoir reçu un bref d’encouragement de Léon XIII, suivi d’une traduction du bref (différente de celle qui figurera en exergue des tomes III, IV et V de la Vraie Jeanne d’Arc).

Le père Ayroles fait par de sa joie et remercie toute la presse catholique pour son soutient, en particulier l’Univers et son directeur à qui il renouvelle l’expression de son ancienne et toujours persévérante sympathie.

Lien : Retronews

Nous recevons et sommes heureux de publier la lettre et le Bref que voici :

Paris, en la fête de saint Alphonse de Liguori [1er août],

Monsieur le directeur,

Le Bref pontifical que j’ai l’honneur de vous transmettre n’est pas seulement la plus haute et la plus douce récompense que pouvait recevoir ici-bas celui auquel Sa Sainteté daigne l’adresser ; c’est la plus auguste confirmation des encouragements qu’ont voulu lui faire arriver bien des amis de la vénérable Pucelle. La majeure partie de la presse catholique les lui a prodigués ; nulle part ils n’ont été plus empressés et plus constants qu’à l’Univers. Le catholique journal voudra bien, je n’en doute pas, publier un document qui fait plus que combler celui dont il restera le perpétuel honneur.

Il est un gage de la réalisation des espérances si ardentes que nourrissent au fond de leurs âmes les vrais amis de la libératrice, la voir sur les autels ; il nous dit quelle importance à part Sa Sainteté attache à une cause qui n’intéresse pas seulement la France, mais la religion catholique tout entière ; c’est une preuve de cet amour de la France que Léon XIII ne se lasse pas de réitérer ; il nous dit comment ceux-qui écrivent sur la Pucelle doivent non seule ment la venger des travestissements que l’impiété voudrait lui faire subir, venger l’Église des indignes inculpations que cette même impiété cherche dans une inique sentence ; mais retournant ces indignes procédés contre ceux qui y ont recours, montrer la sainte fille plus haute et plus pure, et le Siège apostolique qui l’a tous jours défendue, qui l’a réhabilitée, qui nous a conservé les meilleurs actes de sa merveilleuse existence, toujours plus digne de notre filial amour.

J’ai l’honneur, monsieur le directeur, de vous renouveler l’expression de mon ancienne et toujours persévérante sympathie, et d’être votre bien dévoué serviteur.

P.-J. Ayroles, S. J.

Léon XIII, pape

Bien aimé Fils, salut et Bénédiction,

Dans l’œuvre vaste et laborieuse que tu as déjà depuis longtemps entreprise, de mettre en lumière la figure de la Vénérable Vierge, Jeanne d’Arc, tu réponds dignement à l’attente des hommes doctes et par l’abondance de l’érudition, et par la sagesse de la critique. Pour continuer avec constance ce que tu as entrepris, tu n’as besoin ni d’encouragement ni de louange ; cependant, à raison de l’excellence de l’œuvre, il nous plaît de te décerner exhortation et éloge.

Cette insigne gloire de votre patrie est en effet la gloire de la religion catholique ; de cette religion catholique sous l’inspiration et la conduite de laquelle la France surtout, a conquis en tout temps les magnifiques fleurons de la vraie gloire. Conduis donc toujours ton travail en sorte que, comme c’est ton principal but, tout ce grand fait, de la Pucelle non seulement n’ait rien à souffrir des efforts des ennemis de la religion ; mais que leurs tentatives pour l’obscurcir ne fassent que le confirmer et le rendre plus éclatant.

À la tête de ces ennemis, il faut placer ceux qui, dépouillant des exploits de la magnanime et très pieuse Vierge de toute inspiration de la vertu divine, veulent les réduire aux proportions d’une force pure ment humaine, et ceux qui ne craignent d’imputer à l’Église son inique condamnation, alors qu’elle fut portée par des hommes ennemis acharnés de ce Siège Apostolique.

Réfuter sagement, à la lumière d’indubitables documents, ces assertions et celles qui leur ressemblent est une œuvre de grande importance, une excellente manière de bien mériter, et de la religion et de la société.

Donc, bien-aimé fils, ne cesse pas de te livrer allégrement à semblable travail maintenant surtout que Notre récent décret a canoniquement ouvert le cours de cette sainte cause.

Et, en attendant que la divine bonté te continue son assistance dans le reste de ton œuvre, et dans ton plan tout entier, c’est ce que Nous te souhaitons avec un spécial amour en te départant Notre Bénédiction apostolique.

Donné à Rome, près Saint-Pierre, le XXVe jour de juillet de l’an MDCCCXCIV, de Notre Pontificat, le dix-septième.

Leo PP. XIII.

Jeanne d’Arc, d’après une correspondance de l’époque jusqu’ici inédite
L’Univers, 11 juin 1895

Le père Ayroles annonce de la découverte d’un document inédit sur Jeanne d’Arc, la Chronique de Morosini. Il en dévoile les principaux éléments et annonce sa publication prochaine.

Lien  : Retronews

Également reproduit dans :

  • La Semaine religieuse (Lyon), 14 juin 1895 : Google ;
  • La Dépêche du Puy-de-Dôme, 2 juillet 1895 : Gallica.

Note. — La Chronique de Morosini fera l’objet d’une première publication (20 lettres, traduites en français) dans les Études (quatre livraisons, d’octobre 1895 à février 1896) ; puis d’une seconde publication plus complète (23 lettres, traduction française et original en vénitien du XVe siècle) au t. III de la Vraie Jeanne d’Arc (1897).

Nous recevons du savant et pieux auteur de la Vraie Jeanne d’Arc, le R. P. Ayroles, une communication que nous insérons avec empressement et qui sera lue avec un vif intérêt. Elle nous annonce que l’histoire de Jeanne d’Arc, déjà si riche, va s’enrichir d’un joyau de grand prix.

Jeanne d’Arc, d’après une correspondance de l’époque jusqu’ici inédite

Le ciel fait de plus en plus surabonder la lumière sur la figure de la libératrice. On savait bien que son apparition avait jeté la chrétienté dans la stupeur ; on possédait quelques lettres écrites sous le coup des événements, telles que la lettre de Perceval de Boulainvilliers au duc de Milan, celle d’Alain Chartier à un prince inconnu. Aujourd’hui c’est une suite de lettres écrites au fur et à mesure que se déroulaient les faits, depuis l’apparition jusqu’au martyre, qui va être mise au jour. En voici la provenance.

Au XVe siècle, Venise, avec ses quatre mille vaisseaux de tout bord, était la métropole du monde maritime. Dans tout le monde connu, elle avait ses correspondants et ses commerçants. Pas de meilleur centre des nouvelles. Or, au temps de Jeanne d’Arc, un noble Vénitien, Antonio Morosini, rédigeait une chronique, qui devient un vrai journal pour les trente-trois premières années du XVe siècle. Il note minutieusement tout ce qui regarde Venise, et aussi les nouvelles qui arrivent du monde connu. Cette œuvre, jusqu’ici inédite, a échappé aux ravages du temps. Il en existe deux exemplaires, l’un à Vienne, l’autre à Venise.

Notre libératrice y occupe de longues pages, remplies par des lettres reçues au jour le jour dans la cité. Le plus souvent on y lit le nom des destinateurs et des destinataires, le jour où elles ont été écrites, le jour où elles ont été reçues. Elles sont l’écho de l’impression générale. Écrites au moment des événements elles renferment parfois des inexactitudes, des faussetés même, ou des travestissements de faits réels. On peut dire cependant que le chroniqueur a fait généralement preuve de discernement dans le choix des pièces. Écrites en vénitien, et en vénitien du XVe siècle, la traduction, pour être fidèle, demande une connaissance approfondie de l’italien. À celui qui n’en a qu’une connaissance usuelle, le texte fait l’effet d’un volume de Froissart que l’on donnerait à lire à qui n’a jamais parcouru un écrit du moyen âge. Cependant une lecture à première vue permet de faire connaître aux amis de la Vénérable quelques particularités qui les intéresseront.

La sainteté de Jeanne y est constamment proclamée ; elle est dite devotissima, pientissima, simplicissima, tota plena de Spiritu Santo. Parmi les traits qui ne sont cités nulle autre part, se trouve celui-ci. C’est une des si nombreuses preuves de la divinité de sa mission qu’elle fournit avant d’être mise à l’œuvre. On lui attribuait la connaissance des mystères les plus cachés. Un prêtre crut pouvoir s’en assurer en violant les prescriptions les plus formelles et les plus légitimes de la liturgie. Jeanne devait communier. Le prêtre met de côté une hostie non consacrée et la présente à la vierge à genoux à la sainte table. Elle la refuse vivement en disant : Cela n’est pas le corps du Christ notre Rédempteur.

Les faveurs qu’elle promettait étaient subordonnées à la réforme des mœurs qu’elles prêchait. Elle exigeait en particulier un total oubli du passé, le pardon accordé non seulement des lèvres, mais manifesté par les œuvres. Cette condition, sur laquelle les historiens n’insistent pas assez, est consignée dans le mémoire de Gerson. L’œuvre du chancelier est mentionnée et louée dans la Correspondance Vénitienne. Ce qui prouve avec quel arbitraire les ennemis du surnaturel de tout degré, et notamment l’école Césaro-Gallicane, en avait nié l’authenticité.

C’est le moindre des attentats de cette école sur la divine histoire. La fable de la fin de la mission à Reims, qui rend l’héroïne si incohérente, si inintelligible, reçoit de la correspondance un nouveau démenti. Jeanne devait totalement expulser l’Anglais, introduire le roi à Paris, comme elle devait le faire sacrer à Reims ; elle devait délivrer le duc d’Orléans prisonnier à Londres, et dès le début de sa mission, elle disait ce qu’elle a répété à Rouen, que si elle n’obtenait pas cette délivrance de gré à gré elle passerait en Angleterre, et l’emporterait de vive force, non sans grande effusion de sang pour les deux parties. Bien plus, d’après une de ces lettres, écho peut-être des bruits populaires, elle devait reconquérir la terre sainte. Christine de Pisan l’affirmait aussi dans ses poésies datées du 31 juillet 1429, 14 jours après le sacre. Ne serait-ce pas le sens de la dernière phrase de la fameuse lettre aux anglais : Si vous lui faites raison (à la Pucelle), encore pourrez venir en sa compagnie, là où que les Franchais feront le plus bel fait que oncques fut fait pour la chrétienté ? Mais manifestement, de tels miracles exigeaient de la part de ceux qui en étaient l’objet, une correspondance en proportion avec le bienfait.

On est heureux de trouver dans les lettres vénitiennes une décharge pour la mémoire de Charles VII. Le prince n’aurait pas mérité par son indifférence pour la captive de Beaurevoir et de Rouen, les virulents reproches dont l’accablent à l’envi les écrivains et les orateurs. Fidèle aux recommandations de Jacques Gélu, qui lui écrivait de mettre tout en œuvre pour la délivrance de la prisonnière, il aurait envoyé des ambassadeurs au duc de Bourgogne afin de s’opposer de toutes ses forces à ce qu’elle fut mise entre les mains des Anglais et l’aurait menacé de représailles. Il aurait fait les mêmes efforts auprès des Anglais pour la soustraire au dernier supplice. Consterné de douleur à l’annonce du martyre, il aurait formé le dessein d’en tirer une terrible vengeance sur les Anglais et sur les Anglaises.

La vierge, disent les correspondants vénitiens, a marché au supplice avec les sentiments de la plus haute piété : benignissima mente bene dispota. Sainte Catherine lui apparaissant à la dernière heure, lui aurait adressé ces paroles : Fille de Dieu, aie pleine assurance dans ta foi, Filiola da Dio, Sta segura in la fede toa ; tu seras ainsi au nombre des vierges du Paradis dans la gloire, conzio lu sera in lo numero de le Vergene del Paradixo in gloria.

Ces indications suffisent pour montrer l’importance des nouveaux documents.

La reconnaissance exige que l’auteur de la Vraie Jeanne d’Arc dise comment il en a eu communication. Mme Adèle Butti, dans un ouvrage italien imprimé à Trieste en 1892, signalait dans une note, dont parla la presse française, des documents relatifs à Jeanne d’Arc renfermés dans la chronique Morosini. Le R. P. Rivière fit part à son confrère de cette indication. Celui-ci l’avait presque perdue de vue, quand il fut consulté sur Jeanne d’Arc par un docte vénitien dont il avait jusqu’alors ignoré le nom. Il en profita pour demander, sans succès, un extrait de la chronique. Une tentative du côté de Vienne ne fut pas plus heureuse.

Il s’adressa alors à l’éminent administrateur de la Bibliothèque nationale, M. Léopold Delisle, dont la bienveillance est aussi connue que le savoir. Grâce à son intervention, M. Castellany, bibliothécaire de la Marciana à Venise, voulut bien faire faire une transcription ; il la confia à son second, M. Baroncelly, sous-bibliothécaire au même dépôt littéraire. C’était assurer une transcription très exacte et fort soignée, dont le texte avec la traduction sera donné en temps et lieu à ceux qui s’intéressent à l’histoire vraie de la Vénérable. Que tous ceux qui ont contribué à mettre l’auteur de la Vraie Jeanne d’Arc en possession de ce joyau en soient publiquement remerciés.

Les anciens Jésuites français pendant la Révolution
Lettres d’Uclès, 1897

À l’occasion de l’introduction de la cause de béatification des 16 carmélites de Compiègne, exécutées par le tribunal révolutionnaire à l’été 1794, le père Ayroles exhorte la Compagnie à s’intéresser à la vie de jésuites, martyrs de la Révolution ou ayant mené une vie édifiante, dont la cause pourrait également être proposée.

Source : Lettres d’Uclès (bulletin des jésuites de Toulouse, exilés à Uclès en Espagne), 2e série, t. IV, 1897, p. 241-243.

Paris, 9 décembre 1896.

Vous savez peut-être qu’en ce moment l’Archevêque de Paris, Mgr Richard, fait préparer le procès de l’ordinaire, en vue de la béatification des 16 carmélites de Compiègne, mises à mort, en juin 1794, par le tribunal révolutionnaire de Paris. La cause du martyre devant être présentée et instruite par l’évêque du lieu où le martyre a été enduré, celle-ci relève canoniquement de Son Éminence. Avant de commencer les informations prescrites et les procédure exigées, l’Archevêque a transmis à Rome un sommaire de la cause, qui n’avait rien d’officiel. À la lecture de cette relation, le Cardinal Préfet des rites n’a pas pu retenir ses larmes. Il a répondu que la cause était excellente, et il a prié qu’elle fût régulièrement présentée, ajoutant qu’il ne voulait pas laisser à d’autres l’honneur d’être cardinal Ponent. Aussi poursuit-on très activement les démarches, et d’éclatants miracles répondent aux supplications adressées aux dignes filles de Sainte Thérèse. Je tiens ces détails du postulateur, M. l’abbé de Teil, aumônier du couvent que possèdent à Paris les religieuses de Saint Charles de Nancy.

Dans la pensée du Cardinal l’introduction de cette première phalange, n’est que pour ouvrir la voie à d’autres ; et si l’on canonise tous ceux que la révolution a mis à mort en haine de la foi, la France a un martyrologe aussi beau que celui que Dioclétien écrivit.

Le Cardinal a chargé l’abbé de Teil de faire, pour commencer, des recherches sur les prêtres massacrés aux Carmes, à l’abbaye, etc., durant les journées de septembre 1792. Or sur environ deux cent quarante victimes, on compte vingt-quatre anciens Jésuites, pour le moins ;… peut-être même vingt-sept : et ce n’est là qu’une fournée ! Les prêtres ont été massacrés, déportés, sur tous les points de la France ; et dans tous les diocèses, il y avait d’anciens Jésuites. Serait-ce exagérer que de supposer par suite qu’il doit y avoir là pour la Compagnie de 60 à 80 ou 100 martyrs ?

Parmi ces victimes de septembre, notre province compte sans doute plusieurs représentants. Le postulateur en a déjà découvert un, c’est le P. Claude Caix. Né à Startel, au diocèse de Cahors, le 6 novembre 1724, il entra au noviciat le 8 octobre 1744, et fut admis à la profession des quatre vœux, le 2 février 1760, après avoir enseigné plusieurs années les Humanités et la Philosophie. Il avait un frère, qui resta dans le clergé séculier, et dont la Révolution fit aussi un martyr, en juin 1794 ; moins de deux ans après le P. Claude. Après avoir assassiné la mère, la clique des assassins, jansénistes, philosophes et autres se porta sur les fils.

Afin d’éviter des entraves et des persécutions, qui les empêchaient de faire le bien, plusieurs de nos Pères prirent le nom patronymique de leur mère. Ainsi, Claude Caix s’appela Dumas.

À côté de ces victimes de la Révolution combien d’autres ex-jésuites dont on aimerait à connaître la vie édifiante ! Ce serait contribuer grandement ce me semble, à la glorification de la Compagnie en France, que de publier des notices sur les saints prêtres, qui, après la suppression, se sont montrés, jusqu’à la mort, fidèles à l’esprit de notre Institut. Il y aurait d’abord toute une légion de martyrs ; puis un grand nombre de directeurs d’âmes, comme le P. Grou, le P. de Clorivière ; des prédicateurs, comme Beauregard, Neuville ; des apologistes et des historiens, comme Barruel, Feller, Berthier ; des catéchistes, comme Couturier, qui fit son catéchisme en restant curé d’une paroisse de moins de 300 âmes. En prenant dans Barruel, dans Guillou, dans Carron, dans le P. de Guilhermy, dans les sources auxquelles ils renvoient, on recueillerait pas mal de noms. On possède les elenchi que l’on fait tous les trois ans ; j’ai pris dans l’un d’eux le curriculum vitæ du P. Claude Caix. On pourrait au besoin se partager la besogne : un Père pour chacune des 4 provinces ; nous aurions Toulouse et l’Aquitaine. Mais il faudrait se hâter, car les traditions, concernant les ex-jésuites français, tendent à disparaître.

Puisse un si beau projet se réaliser sans retard ! Ce serait la nouvelle Compagnie, soudée à l’ancienne ; une sorte d’hiatus comblé ; un hommage rendu à des frères qui ne méritent pas d’être oubliés, à la mère qui les engendra si généreux que les eaux de la tribulation n’ont rien pu pour éteindre le feu de la charité qu’elle leur infusa au cœur.

D’après Baronius la prospérité de la France se mesure au culte qu’elle rend à ses saints. L’on poursuit bien des canonisations françaises. C’est un bon signe au milieu de tant d’autres bien alarmants.

J.-B. Ayroles, S. J.

Un des saints prêtres français du XIXe siècle : M. Pierre Bonhomme
Revue du monde catholique, 15 octobre 1900

Source : Revue du monde catholique, 39e année, 1900, 7e série, t. V, n° 2, p. 179-188.

Lien  : Gallica

Un des saints prêtres français du XIXe siècle

M. Pierre Bonhomme
fondateur de la Congrégation de Notre-Dame du Calvaire

Les grandes merveilles de la France au XIXe siècle ne sont pas à l’Exposition ; et les foules qui les visitent ne pensent pas à des merveilles autrement belles qu’elles peuvent contempler sans déplacement. Ces dernières auront cependant leur exposition parfaitement ordonnée. Les palais qui les renfermeront seront aussi immuables que resplendissants. L’on n’y verra rien de ce que l’on vient admirer aux bords de la Seine, car une parole plus immuable que le ciel et la terre a été écrite : La terre et les œuvres qu’elle supporte seront brûlées (Terra et quæ in ipsa sunt opera exurentur. (2 Petr., III, 10.).

[…]

Le clergé de la première partie du XIXe siècle a été prodigue d’exemples de cette héroïque patience, et a vaincu par là les ricanements des fils d’Arouet, prolongés jusqu’à la chute de celui qui se vantait d’être le premier voltairien du royaume. Les survivants de 48 se rappellent pour qui furent alors les sifflets. L’humble prêtre du Quercy chansonné par la fine fleur des hommes de Juillet, dans la petite ville de Gramat, a créé, dans l’ordre du dévouement, une dynastie autrement stable que celle du roi des Barricades.

Il est à regretter que la biographie de M. l’abbé Bonhomme, un in-8° de 600 pages, imprimée chez Mersch, soit réservée à ses filles. C’est sans doute modestie de leur part, modestie de la part de l’auteur, qui ne se nomme pas. Elle est bien écrite, écrite sur pièces. Les prêtres et les fidèles contempleraient avec grande édification le héros dont la vie fut si bien remplie.

J.-B.-J. Ayroles, S. J.

Condoléances à la famille d’Eugène Veuillot
L’Univers, 26 septembre 1905

Au lendemain de la mort d’Eugène Veuillot, directeur de l’Univers, survenue le 18 septembre 1905, le journal publia, plusieurs jours durant, les messages de condoléances reçus de toute la France et d’ailleurs (avec en tête celui du pape dans l’édition du 21 septembre).

On y apprend que l’Univers publia des articles du père Ayroles de manière anonymes.

Lien  : Retronews

Toute la presse est unanime pour rendre au père que vous pleurez le plus juste hommage. Mieux que je ne saurais le faire, elle célèbre la carrière sans tache de l’athlète que durant plus de soixante ans, les catholiques virent sur la brèche, faisant face, sans un moment de défaillance, à tous les ennemis des saintes causes, encourageant tout bien, tendant la main à ceux qui voulaient combattre avec lui.

À ce dernier titre, je dois prendre une part spéciale à votre deuil, au deuil de sa famille et à celui de ses collaborateurs. M. Eugène Veuillot se montra très favorable à mes premières publications anonymes, donna la plus grande publicité à mes travaux sur la vénérable Jeanne d’Arc, accueillit mes articles sur la laïcisation des hôpitaux et parla en termes on ne peut plus élogieux de la brochure où ils sont réunis et complétés. J’ai eu l’honneur de l’entretenir plusieurs fois, tant de vive voix que par lettres, et à certaines époques de lui soumettre quelques observations sur la direction du journal. Non seulement mes observations ont été bien accueillies, mais j’ai eu la joie de me trouver d’accord avec son esprit si juste presque toujours. Autant de motifs qui me rendront sa mémoire toujours particulièrement chère. Je la porte devant Dieu plusieurs fois par jour depuis la douloureuse nouvelle ; que les noms si glorieux devant Dieu et devant les hommes des deux frères si unis dans la vie et dans la lutte soient les premiers d’une longue dynastie de vaillants défenseurs des saintes et toujours saines traditions.

La bannière de Jeanne d’Arc
La Croix, 9 mai 1907

Article du père Ayroles, sollicité par le journal comme expert au sujet de la bannière de Jeanne d’Arc : en avait-elle plusieurs, à quoi ressemblaient-elles ?

Lien  : Retronews

Au sujet des renseignements assez contradictoires publiés ces jours-ci sur la bannière de Jeanne d’Arc, M. Ayroles, dont la compétence en ces questions est bien connue, nous écrit :

Jeanne d’Arc n’avait qu’une seule bannière dans les combats. Nous savons, par le plus compétent des témoins, à quelle occasion et pourquoi elle fut confectionnée. C’est l’aumônier et le confesseur de la libératrice qui nous l’apprend Fr. Paquerel.

Voici ce qu’il nous dit de l’étendard des combats :

Jeanne souffrait beaucoup des retards mis à l’accomplissement de son œuvre… Elle m’a dit s’être enquise auprès des messagers de son Seigneur de ce qu’elle avait à faire. Ils lui dirent de prendre l’étendard de son Seigneur. C’est pour obéir qu’elle fit faire sa bannière. Notre-Seigneur y était peint sur les nuées du ciel, dans l’attitude de juge ; un ange lui présentait un lys qu’il bénissait. J’arrivai à Tours lorsqu’on travaillait à confectionner l’étendard et la peinture. — (Vraie Jeanne d’Arc, IV, 822.)

C’est l’étendard des combats.

Le second était tout autre. Voici ce que nous en dit le même Paquerel, le seul qui nous en parle :

À Blois, elle me dit de faire confectionner, pour réunir les prêtres, une bannière sur laquelle serait représenté Notre-Seigneur en croix ; je le fis. La bannière une fois faite, deux fois par jour, le matin et le soir, Jeanne me faisait réunir tous les prêtres. Quand nous étions réunis, nous chantions des antiennes et des hymnes à la Bienheureuse Vierge Marie. Jeanne y assistait.

Dans le procès, l’on revint à plusieurs reprises sur l’étendard. Je prends dans ses réponses, réunies au 4e volume de la Vraie Jeanne d’Arc (p. 34-40) ce qu’il y a de plus important.

Le 27 février, on lui posait la question :

— Quand vous êtes allée à Orléans, n’aviez-vous pas un étendard ou bannière ? et quelle en était la couleur ?

— J’avais un étendard dont le champ était semé de lis : le monde y était représenté ; à côté se trouvaient deux anges ; il était de couleur blanche, en toile de boucassin ; on y lisait ces deux noms : Jhesus, Maria ; à ce qu’il me semble, il était frangé de soie.

— Les noms Jhesus, Maria étaient-ils en haut, en bas, ou sur les côtés ?

— Ils étaient sur les cotés, à ce qu’il me paraît.

— Qu’aimiez-vous davantage, votre étendard ou votre épée ?

— J’aimais quarante fois plus mon étendard que mon épée.

— Qui vous a fait faire la peinture qui était sur l’étendard ?

— Je vous ai assez dit que je n’avais rien fait que sur le commandement de Dieu. Dans les combats je portais cet étendard pour éviter de tuer quelqu’un. Je n’ai jamais tué personne.

Le 3 mars, on revint encore longuement sur la bannière. De ses réponses, je ne cite que ces paroles :

— Je leur disais (à ses gens), entrez hardiment parmi les Anglais, et moi-même j’y, entrais ;

et encore la protestation qu’elle fit que, dans son parti, l’on n’avait

jamais parlé de papillons autour de sa bannière : Ce sont ceux du parti de par ici qui ont fait courir ce bruit qu’ils ont controuvé.

Malgré, ce démenti, on le reproduit dans bien des histoires. Le 10 mars, encore l’étendard :

— N’aviez-vous pas un étendard sur lequel le monde était peint et deux anges ?

— Oui, ils étaient peints sur mon étendard, et je rien eus jamais qu’un.

— Quelle signification attachiez-vous à la peinture de Dieu tenant le monde et des deux anges ?

— Sainte Catherine et sainte Marguerite me dirent de le prendre hardiment, et de le porter de même, et d’y faire mettre en peinture le Roi du ciel.

Le 17 mars, on revint encore à l’étendard, à la séance du matin et à celle du soir ; de la séance du matin, je ne transcris que la réponse à la question :

— Pourquoi n’avez-vous pas fait peindre la clarté qui venait à vous avec les anges ou les voix ?

—Parce que cela ne me fut pas commandé.

À la séance du soir :

— Les deux anges qui étaient peints en votre étendard représentaient-ils saint Michel et saint Gabriel ?

— Ils y étaient seulement pour l’honneur de Notre-Seigneur qui était peint en l’étendard ; je fis faire cette représentation de deux anges, seulement pour l’honneur de Notre-Seigneur qui y était figuré tenant le monde.

— Pourquoi… n’y avait-il pas un plus grand nombre d’anges, vu qu’il vous était commandé par Notre-Seigneur de prendre cet étendard ?

— Tout l’étendard était commandé par Notre-Seigneur, par les voix de sainte Catherine et de sainte Marguerite qui me dirent : Prends l’étendard de par le Roi du ciel, et, parce qu’elles me dirent : Prends l’étendard de par |e Roi du ciel, je fis faire cette figure de Notre-Seigneur et des deux anges, je les fis colorier et je fis tout de leur commandement.

— Leur avez-vous demandé alors si, en vertu de cet étendard, vous gagneriez toutes les batailles où vous vous mettriez ?

— Elles me dirent de le prendre hardiment et que Dieu m’aiderait.

— Qui aidait le plus à la victoire ? Était-ce vous qui aidiez l’étendard ou l’étendard qui vous aidait ?

— La victoire de moi ou de l’étendard, tout était à Notre-Seigneur.

— L’espérance de la victoire était-elle fondée en vous ou en l’étendard ?

— Elle était fondée en Notre-Seigneur et pas ailleurs.

— Si un autre que vous eût porté l’étendard, eût-il été aussi fortuné que lorsqu’il était porté par vous ?

— Je n’en sais rien, je m’en attends à Notre-Seigneur…

— Pourquoi à l’église de Reims fut-il plus porté que ceux des autres capitaines ?

— Il avait été à la peine, c’était bien raison qu’il fût à l’honneur.

À la séance du 3 mars :

— Mon étendard fut en l’église de Reims, et il me semble qu’il fut tirés près de l’autel. Je l’y tins quelque temps, et je ne sais point que frère Richard l’y ait tenu.

Il est donc bien manifeste que l’étendard qui fût à l’honneur était celui que l’envoyée du ciel avait coutume de porter elle-même dans les combats. C’est l’étendard en main qu’elle sommait les villes de faire soumission au Roi du ciel et au gentil roi Charles.

De ce qu’elle nous a dit, il résulte que la bannière était blanche, en boucassin, frangée de soie, que les noms Jhesus-Maria étaient inscrits sur les côtés. Notre-Seigneur y était porté sur les nues, tel qu’il viendra juger le monde. Deux anges présentaient des lys à ses bénédictions. La bannière, avec tous ses détails, était commandée par Notre-Seigneur par l’intermédiaire des saintes Catherine et Marguerite.

Les chroniqueurs font connaître quelques particularités qui complètent ce que nous a dit la Vénérable. Le trésorier de l’empereur Sigismond, qui écrivait sur les renseignements venus de la cour, d’après Quicherat, nous dit que Notre-Seigneur était peint avec ses plaies.

Pancrace Justiquiani écrit de Bruges à son père à Venise que Notre-Seigneur est représenté avec la sainte Trinité, d’une main tenant le monde, et de l’autre, bénissant deux fleurs de lys présentés par les anges. La mention de la Trinité est confirmée par ce qu’écrit le greffier de La Rochelle :

Au dedans de l’écu de l’étendard était un colombeau blanc qui tenait en son bec un rôle avec ces paroles : De par le Roi du ciel.

Le journal du siège d’Orléans nous dit qu’une Annonciation était peinte au panon.

La bannière fut le Labarum de la Libératrice ; il venait du ciel comme celui de Constantin, et les paroles des saintes : Prends l’étendard de la part du Roi du ciel ; Dieu t’aidera, ne sont pas, quant au sens, différentes de in hoc signo vinces [par ce signe tu vaincras], dues au premier empereur chrétien.

Ainsi donc, la Franc-Maçonnerie rend hommage à ce qu’elle déteste souverainement, à ce qu’elle poursuit de la haine la plus infernale, à ce qui est la raison de son existence, à l’Homme-Dieu, à Jésus-Christ, juge des vivante et des morts, à Jésus-Christ roi. Elle a horreur du surnaturel, et tout le surnaturel se trouve sur cette bannière qu’elle prétend honorer : la Trinité, Notre-Seigneur, sa divine Mère, les anges, et enfin, les lys, la race de Hugues-Capet, la descendance de saint Louis, honorée comme, à l’exception de la race de David, ne l’a été aucune race royale ! ! ! Jeanne d’Arc donne le vertige à tous ses ennemis !

Jeanne d’Arc envoyée du roi Jésus
Messager du Cœur de Jésus, mai 1909

Prédication du père Ayroles dans laquelle il reprend ses thèmes de prédilection : la Franc-maçonnerie, héritière de la Révolution, représente une menace pour la France chrétienne ; avec la béatification de Jeanne, c’est Jésus-Christ qui se présente pour nous faire remonter la pente ; et le programme politique à suivre est celui de Jésus-Christ Roi.

Source : Messager du Cœur de Jésus, tome 84, p. 278-281, bulletin de mai 1909.

Le Règne du Cœur de Jésus
Jeanne d’Arc envoyée du roi Jésus

Au firmament de l’Église, Dieu ne fait pas, sans un dessein à particulier, briller un astre nouveau. Pour Nous fortifier et nous guider dans la lutte actuelle, impossible d’imaginer une lumière plus opportune, que celle dont resplendit, dans l’auréole de sa béatification, Jeanne d’Arc.

La Révolution, fille de la Maçonnerie en qui elle reste incarnée, s’efforce de chasser Jésus-Christ du monde. Dans ses institutions, dans ses fêtes, elle excite les passions corruptrices et substitue, au culte du vrai Dieu, celui de la déesse Raison. Dans les lois, elle érige, à la place de la volonté divine, son caprice en règle souveraine. Elle prétend faire la vérité, comme elle édicte ce qu’il faut faire pour être juste, ce qu’il faut croire pour être savant. Dans ses écoles, toutes les solutions, même les plus étranges, sur l’origine et la fin de l’humanité, sont admises, sauf celle que Jésus-Christ est venu enseigner au monde.

La famille ne repose plus sur des lois immuables mais est livrée de plus en plus aux caprices dégradants de l’union libre. La propriété, en attendant qu’elle soit ravie à tous les individus, n’existe déjà plus pour ceux qui la tenaient d’une source sainte, fût-ce de la volonté des morts, ou qui l’appliquaient aux usages saints. Les enfants, le plus sacré et le plus cher des biens, ne sont plus même à leurs parents ; et pour vider de Jésus-Christ ces jeunes âmes baptisées, la Révolution les traîne de force dans ses écoles sans Dieu.

Dans la basilique élevée par le premier roi chrétien et où dormait la Vierge de Nanterre, première libératrice nationale, voici que la Révolution, victorieuse une première fois mais chassée, s’est installée de nouveau. Et dans ce Panthéon digne de l’ancien, des dieux sont intronisés, qui s’appellent Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Marat, Zola.

C’est au moment où la Maçonnerie précipite la France vers ces abîmes, qu’en mettant la Pucelle sur les autels, Jésus-Christ se présente pour nous faire remonter la pente.

Qu’est-ce que la Bienheureuse Jeanne la Pucelle ? Le futur cardinal Pie, empruntant une expression de saint Augustin, la définissait :

Dieu venant encore une fois à nous par un chemin virginal.

Le Verbe incarné est transparent dans son envoyée, qui, se perd, pour ainsi dire, en Celui qu’elle appelle toujours son Seigneur. Sous cette appellation la plus ordinaire, mais non exclusive, la Bienheureuse a toujours sur les lèvres le nom de l’Homme-Dieu, Il est la raison de tout ce qu’elle accomplit, son maître, son conseil, sa force, l’explication de ses œuvres. À lui, l’honneur de la victoire. Rien n’empêchera Jeanne d’exécuter son commandement. Pour lui obéir, elle irait vers le Dauphin, dût-elle user ses jambes jusqu’aux genoux ; sur son ordre, elle gardera l’habit viril, dût-on lui couper la tête ; sur un signe de lui, elle s’en dépouillera.

Par la Pucelle, Jésus-Christ semble renouveler les preuves de sa divinité qu’il donna en sa vie mortelle et rendre sensible sa présence au sein de l’Église militante. Par la Pucelle, il apparaît comme le roi et le suprême législateur des nations, devenues l’apanage de son adorable humanité. Par elle, il se montre placé à la tête des fils d’Adam pour diviniser ceux qui voudront le suivre.

Jésus-Christ a voulu répandre sur la naissance et la vie de la Bienheureuse un reflet des prophéties qui l’entourèrent lui-même. Sa venue au monde et sa mission ont été prophétisées. Elle-même ne s’avance que la prophétie sur les lèvres. La prophétie lui ouvre la voie. Fait plus rare, au moment même où le Roi et l’Inspirateur des prophètes suggère à son envoyée les paroles révélatrices de l’avenir, ces paroles sont recueillies par des officiers judiciaires, aux gages de ses futurs bourreaux. L’on songe aux Juifs, gardiens des prophéties qui annonçaient leur victime.

L’Homme-Dieu a promis que, par ceux qui croiraient en lui, il referait les œuvres de sa vie mortelle et de plus grandes encore. Transformer soudain une villageoise de dix-sept ans, ne sachant ni A ni B, en un général accompli ; lui donner de conquérir, en courant, citadelles et places-fortes, est un miracle qu’il n’a fait qu’une fois. Amener une élite de savants, tels que les examinateurs de Poitiers et de Chinon, à croire, sur la parole d’une paysanelle, ce qui naturellement était l’impossible au suprême degré, rappelle la foi que sut trouver, chez quelques docteurs en Israël, Celui qui, disant des choses sublimes, passait pour le fils du charpentier. Mais ces élus, en Judée, étaient le petit nombre, puisque la masse des scribes et des légistes cherchaient à prendre le Prophète au piège de leurs insidieuses questions. Et Dieu semble renouveler cette scène en laissant, dans d’interminables séances, l’ignorante jeune fille aux prises avec le Sanhédrin de Rouen. Il met sur ses lèvres des réponses qui, par leur sagesse et leur fermeté, confondent ses juges, comme il confondit, doux et ferme, les Pharisiens de Jérusalem.

Dans son cadre extérieur lui-même, la vie de la Bienheureuse semble offrir une ombre vivante de la vie mortelle du Sauveur. Quoi de plus semblable à la vie obscure de Nazareth, que la vie de Jeanne à Domrémy ? Pour peindre la stupéfaction de la chrétienté à l’apparition de la libératrice française, les auteurs du temps empruntent les expressions par où l’Évangile nous peint la stupéfaction de la Judée, quand se manifesta le libérateur du genre humain. Et rien, disait Mgr Freppel, ne rappelle mieux la Passion et la mort du Sauveur, que le martyre du Vieux-Marché. Enfin la conformité se poursuit à travers l’histoire. Le plus grand insulteur de la Pucelle est le plus infernal de nos blasphémateurs. Récemment encore, un livre s’intitulant Vie de Jeanne d’Arc rappelait, par ses procédés et ses méthodes, une Vie de Jésus tristement célèbre. Le rationalisme, ennemi du surnaturel, affecte d’admirer dans Jésus-Christ l’homme le plus parfait et dans Jeanne d’Arc une femme incomparable, pour mieux attaquer en chacun d’eux la personne et l’œuvre de Dieu. Mais à travers l’histoire aussi, les croyants reconnaissent et acclament la mission divine de Jeanne. Détail infiniment touchant : comme lorsqu’on dit la Vierge, tout le monde entend, sans confusion possible, la divine Mère de l’Homme-Dieu, ainsi Jésus-Christ voulut, qu’avec le nom de la Pucelle se transmît dès le début et jusqu’à la fin, pour sa chère Bienheureuse, le resplendissement de la virginité.

Jésus-Christ a reçu les nations en apanage ; il est le Roi des rois et le dominateur des dominateurs. Comment pouvait-il mieux montrer cette souveraineté qu’en relevant, par la plus débile des mains, la France abattue, en abattant un envahisseur qui se croyait assuré de sa conquête ?

C’est au nom de Jésus-Christ Roi que Jeanne d’Arc se présente pour conduire au sacre Charles VII : Gentil Dauphin, lui dit-elle, vous serez le lieutenant du Roi du Ciel, qui est roi de France. Car la France, ainsi qu’elle l’écrit au duc de Bourgogne, est pour elle le joyau de la couronne de Jésus-Christ, roi des nations et du monde. Sur sa bannière blanche, qu’elle déclare aimer quarante fois plus que son épée, elle a voulu l’image de Jésus-Christ Roi. Et avant toute chose elle exige que Charles, le roi vassal, confesse tenir de Jésus-Christ le saint royaume et le gouverne comme un bien sacré. Quel expressif hommage de vassalité : le successeur de tant de rois, entouré de sa noblesse, sous les yeux de la chrétienté, devait, à travers cent cinquante lieues de pays, se laisser conduire au lieu de l’investiture par la main d’une de ses sujettes !

C’est au nom de Jésus-Christ, que Jeanne d’Arc somme les Anglais de rentrer dans leur île. Aux villes qui résistent, elle fait dire : Obéissez au roi du Ciel et au gentil roi Charles. Elle aime, en son Seigneur, le souverain Droiturier, source et garant de tout droit. Elle voudrait que la société entière lui fût soumise. le péché, disait-elle fait perdre les batailles. Elle pressait les hommes d’armes, la cour, les princes, de se confesser ; et c’est au chant des cantiques qu’elle conduisait les hommes au combat.

Diviniser ceux qui veulent marcher à sa suite, c’est le but que s’est proposé le Fils de Dieu en se faisant fils de l’homme. À ceux qui le reçoivent, à ceux qui croient en son nom, nous dit saint Jean, il a donné, le pouvoir d’être faits fils de Dieu. — Encore qu’elle ne doive s’épanouir que dans l’éternité, cette divinisation perce déjà dans la vie des chrétiens habituellement fidèles à leur devoir ; elle brille d’un éclat extraordinaire chez les saints, leur donnant une lumière et une force surhumaines pour pratiquer constamment, héroïquement, les vertus morales. Et cet héroïsme-là est celui que l’Église canonise.

La vie de Jeannette au village, telle que nous la dépeignent ceux qui en furent les témoins quotidiens, est suave comme l’aurore. C’est l’idéal de la jeune fille dans un ménage d’humbles cultivateurs. Soudain éclate le midi d’un soleil de gloire tel que l’histoire en vit peu d’aussi brûlants. Elle n’en est pas éblouie. Le champ dans lequel elle doit exercer ses vertus est incomparablement agrandi, les difficultés plus que centuplées. Ces vertus ne brillent que d’un plus vif éclat. La vierge reste toujours divinement pure et simple : commandant avec l’autorité d’une mission qu’elle sait surnaturelle, et cependant toujours humble ; montrant la sagesse d’un général parfait, le courage et l’endurance d’un soldat aguerri, mais clémente et douce même à l’égard de ceux qu’elle expulse par les armes.

Le couchant de l’astre sera plus beau encore que son lever et son midi. C’est qu’il est tout pénétré du divin soleil qui l’illumine et le vivifie : Jésus, Jésus ! ne cesse de répéter la martyre sur son bûcher. C’est qu’en effet, le Verbe fait chair est en elle et par elle montre à quelles hauteurs il veut porter l’humanité régénérée.

De préférence, Jésus-Christ communique ses dons aux humbles et aux laborieux. Il est descendu dans leurs rangs ; il est venu leur annoncer la bonne nouvelle. En nous donnant Jeanne d’Arc, il reste une fois de plus fidèle à ses prédilections. Jeanne est la sœur des humbles et des pauvres ; c’est une paysanne et une ignorante. En la faisant monter sur les autels, le Fils de Dieu dit aux foules égarées et séduites où est leur vraie grandeur, leur dignité, et comment elles pourront la soutenir.

L’archange saint Michel recommandait à Jeanne la fréquentation des églises. — Presque à l’autre bout de notre histoire, Notre-Dame dira à Bernadette, sœur de la Jeannette de Domrémy, qu’elle veut à Lourdes une église et des foules pour la remplir. Ainsi Jésus et sa Mère, quand le peuple cher entre tous oublie le chemin des autels, daignent, par des instruments choisis, faibles en apparence mais pleins d’une vertu divine, lui enseigner de nouveau la voie de la prière, qui est celle du salut.

Jean-Baptiste Ayroles, S. J.

Lettre à la Monarchie française
25 avril 1911

Lettre du père Ayroles qui expose à nouveau la doctrine de Jésus-Christ Roi, d’après Jeanne d’Arc.

La Monarchie française, revue légitimiste nouvellement fondée qui professe un Traditionalisme intégral, se présente comme une alternative catholique au Nationalisme intégral de Maurras et de l’Action française, qualifié d’agnostique et athée en morale comme en histoire (n° 2, 25 mars 1911, p. 99).

Dans le but d’obtenir une reconnaissance chez les Catholiques, la revue adressa ses premiers numéros à des personnalités religieuses pour recueillir et publier leur avis. Le père Ayroles reçut les trois premiers numéros ; sa lettre fut publiée dans le n° 4, sous le titre racoleur de Jeanne d’Arc et l’Action française : une lettre du R. P. Ayroles, alors qu’il n’y est nulle question de l’Action française.

Source : La Monarchie française, 1e année, n°4, 25 avril 1911 (mais paru le 1er mai), p. 244-254.

Liens  : Gallica

244Monsieur le Directeur,

J’ai reçu les trois fascicules de la Revue que vous venez de fonder. Je vous remercie.

Comment ne pas penser comme le docte chanoine Brettes ? Il reproduit les enseignements de l’encyclique Pascendi. Cela suffit pour un catholique. Ces enseignements sont ceux de la raison même. L’histoire est une science d’observation. Comme pour toutes les sciences d’observation, il faut avant tout rapporter les faits tels qu’ils nous ont été transmis, tels que les présente un acteur dont la probité et la compétence sont au-dessus de tout soupçon. Telle est bien la Bienheureuse Pucelle, contrainte par sa mission et par les tortionnaires de Rouen, de révéler d’où lui venait une mission qu’elle proclamait une folie si elle n’était pas divine, de mettre à nu le fond de son âme.

245Le point culminant de cette mission était de mettre en lumière par un miracle éclatant comme le soleil, à une époque où l’on commençait à l’oublier, que Jésus-Christ est le roi des nations, non moins que des particuliers, que dans le plan divin sa loi doit être la première loi des peuples qui veulent vivre dans l’ordre. Elle le disait à la sœur aînée des nations chrétiennes, mais par le fait même à ses sœurs puînées. Je l’ai fait souvent remarquer dans mes volumes, mais j’en ai condensé les preuves dans une suite d’articles publiés dans la revue Jeanne d’Arc [numéro du 15 juin 1908, article Jésus-Christ Roi, point culminant de la mission de Jeanne d’Arc]. Je vous adresse un exemplaire du tiré à part qui a été fait, en vous priant d’excuser l’état de l’imprimé. Il ne m’en reste plus qu’un exemplaire. Prenez, si vous ne voulez pas tout lire, aux pages 8 et suivantes.

Gentil Dauphin, vous serez lieutenant du roi des cieux qui est Roi de France, disait-elle en abordant le fils de l’infortuné Charles VI. C’est de bien des manières, ainsi que vous pourrez le voir dans l’écrit indiqué, qu’elle a exprimé ce point supérieur de sa mission. Le royaume ne regarde pas le Dauphin, il regarde mon Seigneur : c’est ainsi qu’elle s’annonçait à Baudricourt. Elle ajoutait : Cependant mon Seigneur veut que le Dauphin soit fait Roi, et c’est moi qui le conduirai à son sacre. C’était la preuve.

Il s’ensuit que pour comprendre et expliquer Jeanne d’Arc, il faut avant tout admettre avec la théologie catholique la royauté de l’Homme-Dieu et par suite que l’Évangile doit être la loi fondamentale des états. Pie X a commencé son Pontificat par rappeler cette vérité au monde et par avertir les amis de l’ordre que leurs efforts seraient vains, tant qu’ils ne chercheraient pas à bâtir sur cette vérité qui les renferme toutes. La Bienheureuse a été envoyée pour rappeler et confirmer par le miracle de son existence cette doctrine, clef de voûte de l’ordre social.

Il va de soi par suite que les athées ne peuvent que déraisonner en parlant de Jeanne d’Arc, et la profaner. Les athées ? En existe-t-il réellement ? Si celui qui soutiendrait que nos chemins de fer se sont construits, s’agencent et marchent, sans qu’une intelligence ait présidé à leur confection 246et préside à leur marche ne mérite pas de réfutation, que penser de celui qui ne voit, pas qu’une intelligence a présidé, et préside à la confection et à la direction de la machine si une, si parfaite de l’univers ? Jusqu’ici un athée avait paru un monstre dans la nature. La lettre de la Bienheureuse aux Hussites, qui pourtant n’allaient pas jusqu’à l’athéisme, exprime les sentiments qu’ils inspireraient à l’héroïne. Il est vrai qu’elle n’a pas dicté cette lettre ; elle a été composée par son aumônier Frère Paquerel ; mais elle l’a approuvée. Son authenticité n’est plus douteuse après les derniers travaux. Mais laissons là les athées.

Le Fils de Dieu incarné est Roi ; et comme il le disait à Pilate dans une réponse dont on abuse, son pouvoir ne lui vient pas des hommes, il ne le tient pas du monde, mais de plus haut : Regnum meum non est hinc, non est de hoc mundo. Si son pouvoir lui venait de ce monde, ceux qui le lui auraient conféré combattraient pour le lui conserver : Ministri mei decertarent utique. Sa royauté ne lui vient pas de ce monde ; mais elle s’étend sur ce monde, préparation du monde éternel. Les catholiques qui oublient cette vérité ou qui, d’une manière peut-être inconsciente, la nient, et regardent la foi comme une affaire privée, sont incapables de comprendre la Libératrice.

Que devient le lieutenant lorsque disparaît celui dont il tient la place et les pouvoirs ? Il devient une impossibilité, un non-sens. La loi salique n’était pas la loi fondamentale du royaume ; elle était l’effet d’un choix libre, révocable de sa nature, du vrai Roi Jésus-Christ, qui avait choisi cette manière de régir son saint royaume de France et l’a maintenue en faveur de Charles VII, par le miracle de la petite paysanne qui l’a conduit au sacre. C’est ce qu’elle disait dès les premiers pas dans la carrière dans la parole déjà citée : Le royaume ne regarde pas le Dauphin, il regarde mon Seigneur… Mon Seigneur veut que le Dauphin soit fait Roi. Il ne l’était pas, et la Bienheureuse ne lui en donna pas le nom avant le sacre, mais d’après la loi ordinaire il était par sa naissance désigné pour le devenir.

247Les Parlements, les Gallicans combattaient cette doctrine : mais elle était si profondément gravée au cœur de la nation qu’un siècle et demi plus tard, elle était hautement proclamée par les États généraux de 1573-76, 1588, 1593, et donnait lieu au plus beau mouvement politique qui se soit passé à l’intérieur de notre pays, la Ligue.

La profession de la religion catholique, apostolique et romaine, — disaient les États généraux — n’est pas seulement l’ancienne coutume, mais la principale et fondamentale loi du royaume… La profession de la foi est beaucoup plus fondamentale que la loi salique… La couronne de France est si conjointe à la religion catholique que non seulement elle (la France) n’a pu souffrir aucun Roi qui n’en ait été le singulier protecteur et professeur, mais aussi qu’elle n’est tenue d’obéir aux rois qu’après leur sacre. Les états du royaume ne vouent fidélité et obéissance au roi qu’aux conditions de son serment. (Celui de défendre la religion catholique).

Je prends cette citation dans un auteur peu suspect, Henri Martin (Histoire de France, t. IX, p. 454, note). Malgré son fanatisme de libre-penseur qui le rend si partial pour les Huguenots, le même auteur écrit encore :

Il est vrai que le pacte de Clovis et de saint Rémy, de l’armée franque et de la Gaule chrétienne avait enfanté la France du Moyen Âge. Prétendre qu’on naissait roi indépendamment de ce pacte primitif, et que le Prince pouvait y déroger sans que la société l’en eût délié en se déliant elle-même, c’était détruire les principes fondamentaux de l’ancienne France et change la base de la société. (Ibid., p. 528.)

La société pas plus que son chef ne pouvait se délier de ce pacte, parce que nulle puissance ne peut se délier de ce qui est la vérité, le droit et l’ordre. La nation n’a jamais voulu pareille rupture ; et ceux qui l’avancent et se sont prévalus de son nom en ont menti. Le peuple aimait sa constitution fondamentale, même en 89. Voici ce que nous dit encore le même fanatique libre-penseur parlant du peuple en face du Huguenotisme qui attentait à son culte :

L’existence entière des individus, des familles, était enveloppée dans 249l’ensemble de ce culte qui mariait le sentiment chrétien aux splendeurs plastiques du paganisme, qui prenait l’homme à la fois par le cœur, par l’imagination, par les sens, et ne le quittait pas du berceau à la tombe. Les églises étaient le théâtre de toutes les fêtes, de toutes les joies du peuple, ses palais bien plus splendides que ceux des rois, et où, roi à son tour, il oubliait dans les songes du ciel, ses durs travaux et ses misérables demeures. (Ibid., p. 104.)

Bouillonnant d’une juste colère en voyant ses rois, ou mieux l’astucieuse Catherine de Médicis, par sa politique de bascule, laisser l’hérésie ruiner ses temples, saper les bases de son existence, et sur le point de s’asseoir sur le trône avec le Béarnais, le peuple se leva et forma la Sainte-Union, la Ligue. Le seul historien véridique qu’à ma connaissance, compte ce grand mouvement national, Victor de Chalambert conclut, son si intéressant récit par cette appréciation :

La Ligue fut légitime dans son principe, énergique et sage dans ses moyens d’action, désintéressée dans sa fin. (2e édit., p. 592).

La Ligue combattait pour la constitution dont Jeanne d’Arc avait ravivé le souvenir par le miracle. La loi salique est une loi secondaire subordonnée à la constitution fondamentale : Jésus-Christ Roi.

La Ligue fut surtout l’œuvre du peuple. La plus grande partie de la noblesse marchait sous la bannière du Béarnais ; quatorze ou quinze évêques seulement furent ouvertement ligueurs, le plus grand nombre s’abstint de prendre parti, un petit nombre même, le gros mangeur de Beaune, archevêque de Bourges, suivait le roi de Navarre. La bourgeoisie et le peuple conduits par les nobles fidèles barrèrent le chemin du trône à l’hérétique relaps ; et le conquirent à la foi catholique. Au prix de quels sacrifices, le siège de Paris en 1590 le dit assez. L’histoire ne présente pas de résistance plus calme dans son héroïsme. C’est encore Henri Martin qui écrit :

L’histoire de France ne présente rien de semblable à ce qui se passa alors dans Paris. La plume ne peut décrire, l’imagination peut à peine se figurer la situation de deux cent mille créatures humaines (d’autres disent trois cent mille) se débattant 250durant des mois entiers contre la famine… L’existence de Paris durant ce fatal mois d’août (celui qui précéda la délivrance) fut un miracle. (Ibid., t. X, pp. 219-226).

La vraie constitution de la France, Jésus-Christ Roi, était inscrite aux cœurs des Français d’une manière incomparablement plus profonde que la loi salique.

Elle n’y était pas effacée lorsque, se prévalant d’un mandat qu’ils n’avaient pas, les constituants l’effacèrent et substituèrent à l’Évangile les élucubrations du Contrat social, le papier intitulé Droits de l’homme, papier impie, absurde, foulé aux pieds par ceux qui s’en prévalent plus encore que par ceux qui l’estiment à sa juste valeur.

La Révolution est là : Jésus-Christ hors la loi, l’ennemi poursuivi tantôt ouvertement, tantôt sournoisement. Ce fut certes un grand crime que l’assassinat de Louis XVI, mais ce n’est pas la Révolution ; elle est dans l’acte qui bannissait de la loi celui dont il devait être le locum tenens.

Malheureux prince, personnellement très chrétien, voulant sincèrement le bonheur de son peuple, venu dans une nuit si profonde d’idées fausses, qu’il a apposé sa signature au bas de l’acte révolutionnaire par essence, d’où tous les autres découlent : Jésus-Christ hors la loi. Prince infortuné, n’a-t-il pas au début de son règne anéanti le monument toujours subsistant du miracle par lequel la libératrice avait prouvé que le vrai suzerain, le vrai roi, voulait que la loi salique désignât son lieutenant au saint royaume ! La Pucelle n’a demandé pour ses services qu’une seule faveur, l’exemption d’impôts à perpétuité pour Domrémy et pour Greux, et c’est Louis XVI, trop docile aux conseils de ministres philosophes, qui le supprima à son avènement. Acte inconscient, je le veux bien, comme bien d’autres posés par la victime expiatoire des fautes de ses prédécesseurs, et tout particulièrement des deux plus immédiats. Saint Paul enseigne que tous ceux qui descendent d’Abraham par le sang ne sont pas pour cela fils d’Abraham, mais seulement ceux qui ont la foi d’Abraham. Il n’en est pas autrement de ceux qui par le sang descendent de saint Louis : ils ne sont vraiment fils de 251saint Louis que tout autant qu’ils voient dans la royauté ce qu’y voyait saint Louis : la fonction de sergent du Christ, sauf à leur pardonner dans la pratique bien des faiblesses que n’eut pas saint Louis, à condition pourtant qu’ils les reconnaîtront pour telles. Ce n’est pas l’idée que s’en faisait celui qui, même après sa conversion, déclarait habiles à porter la couronne de saint Louis les produits de ses doubles et criants adultères. Pareille idée des privilèges du sang est grossière, et pour tout dire idolâtrique.

L’on dirait que c’est à regret que Dieu rejette le sang de saint Louis. Avez-vous remarqué comment les trois branches capétiennes se terminent par trois frères qui meurent sans laisser de successeur ? Certainement que Dieu a voulu par là donner des leçons qui n’ont pas été comprises.

Ils ne comprirent pas, les Bourbons si merveilleusement restaurés. Louis XVIII et Charles X prétendirent imposer les doctrines gallicanes, le premier renvoya la Chambre introuvable, le second tronqua le serment du sacre et signa les ordonnances de 1828. Aussi, le plus vrai royaliste que je connaisse, Joseph de Maistre, écrivait-il ce que tant de royalistes excellents me pardonneront de répéter ; il écrivait à la date du 5 septembre 1818, trois ans après la deuxième Restauration :

La Révolution est bien plus terrible que du temps de Robespierre ; en s’élevant, elle s’est raffinée. La différence est du mercure au sublimé corrosif. (Corresp., t. VI. p. 148.)

Et encore à la date du 3 mars 1819 :

La Révolution est debout, elle marche, elle court, elle rue. Rangez-vous, Messieurs et Mesdames. La seule différence que j’aperçoive entre cette époque et celle du grand Robespierre, c’est qu’alors les têtes tombaient, et aujourd’hui elles tournent. (Ibid., p. 156).

Le 2 mai 1794 — remarquez la date, quinze mois après l’assassinat de Louis XVI — il écrivait à son ami Vignet des Étoles :

Vous m’avez laissé imprimer que tous les gouvernements étaient vieux. Je vous ajoute à l’oreille qu’ils étaient pourris. Le plus gâté de tous est tombé avec fracas. Les autres suivront probablement. (Ibid., t. I, p. 61).

Voilà ce que devraient méditer les royalistes parmi lesquels, 252j’aime à le reconnaître, l’Église compte ses meilleurs fils. Il est métaphysiquement impossible de rétablir la royauté telle que la concevait l’ancienne et vraie France, sans rétablir le règne de Jésus-Christ, ce qui d’ailleurs n’implique pas que l’on ne puisse et que l’on ne doive tolérer dans les circonstances actuelles l’existence de l’erreur. Mais la tolérance n’est pas la liberté. La vérité, le bien, le droit ont seuls droit à la liberté.

Voilà pourquoi notre grand Pape ne cesse de nous répéter de laisser de côté les questions politiques qui nous divisent et de nous unir sur la question religieuse. Aussi permettez-moi de vous dire que j’approuve le silence de l’Univers sur la nouvelle division que vous voulez réveiller et qui sommeillait. Il n’en existe que trop.

Les têtes tournent, disait de Maistre, en 1819. Le tournoiement n’a pas cessé, au moins dans le monde politique. Car dans l’ordre religieux, ce n’est pas un médiocre progrès que la mort du gallicanisme. Elles n’ont pas cessé de tourner, si bien qu’un excellent esprit, M. de Franqueville, a pu écrire dans la Croix :

Depuis 89 la France est folle ; et un miracle seul peut guérir de la folie.

Taine, lui, disait vers la fin de sa vie :

Nous assistons au suicide de la France.

C’est bien le sublimé corrosif que l’école athée. Impossible de mieux s’attaquer à la racine. Lorsque l’on voit la France supporter des maîtres d’athéisme dans ses derniers villages, non seulement les supporter mais les payer grassement, non seulement les payer mais leur envoyer ses enfants pour qu’ils y effacent les derniers prestiges de la conscience du bien et du mal, on se rend compte des ravages du sublimé corrosif. Il a atteint tant de têtes que l’on se demande s’il y a encore une France, si elle n’a pas séché sur pied pour employer une expression de Joseph de Maistre. Des passagers sur un navire, pour ne pas dire des fous dans une maison d’aliénés, ne forment pas une société parce qu’ils sont renfermés entre les mêmes planches ou les mêmes murs. N’est-ce pas l’état de la France ? Nous ne sommes unis que par un lien extérieur.

253Mais c’est trop lâcher la coulée à des sentiments qui m’oppressent.

Je suis, Monsieur, dans celui qui est le lien des esprits et des cœurs, dans celui qui est la voie, la vérité et la vie,

Votre très humble serviteur,

J.-B.-J. Ayroles.

Articles anonymes
attribués au père Ayroles

En octobre 1885 paraît le premier ouvrage du père Ayroles : Jeanne d’Arc sur les autels ou la régénération de la France. L’Univers lui assure une visibilité remarquable, avec une douzaine de mentions l’année qui suit. Le journal publie notamment les lettres d’approbations que le père reçoit et qu’il transfert à la rédaction.

Peu après, l’on voir fleurir dans le quotidien, plusieurs articles anonymes, signés *** ou XXX, qui reprennent l’idée centrale du livre : la véritable mission de Jeanne d’Arc ne consistait pas tant à bouter les Anglais, qu’à restaurer la vraie constitution de la France, qui est la royauté de Jésus-Christ (Jésus-Christ roi). En s’éloignant de cette constitution, les successeurs de Charles VII ont provoqué les malheurs qui affligent le pays. Seul son rétablissement pourrait amener une régénération ; la canonisation de Jeanne d’Arc en sera le catalyseur.

Or, dans sa lettre de condoléances suite au décès du directeur de l’Univers, Eugène Veuillot (le 18 septembre 1905), le père Ayroles confie :

M. Eugène Veuillot se montra très favorable à mes premières publications anonymes, et donna la plus grande publicité à mes travaux sur la vénérable Jeanne d’Arc. — (L’Univers, 26 septembre 1905.)

Aussi pensons-nous que ces articles, qui reflètent si fidèlement la pensée du père Ayroles et rappellent également sa forme stylistique (notamment l’usage de l’anaphore dans l’article du 27 mai 1887), peuvent lui être attribués.

L’Univers
30 juillet 1886

L’article, signé ***, résume l’idée de Jeanne d’Arc sur les autels, à savoir que Jeanne d’Arc a affirmé la vraie constitution française, qui est la royauté de Jésus-Christ. En refusant de se reconnaître vassal du Christ les rois ont fini par perdre leur couronne, tombée sous le coup de la Révolution.

Y reviendra-t-on jamais ? C’est une question de vie et de mort pour la France.

L’auteur nourrit toutefois l’espoir que la canonisation de Jeanne d’Arc entraînera le réveil de la France.

Lien  : Retronews

Note. — Le fait que le texte débute en parlant du père Ayroles à la troisième personne pourrait remettre en question son attribution à ce dernier. Toutefois, la similitude du fond et de la forme plaide pour le contraire.

On retrouve ainsi dans le texte plusieurs phrases tirées de Jeanne d’Arc sur les autels : telle est la grande idée inspiratrice de Jeanne d’Arc (p. 21) ou encore elle met toujours en avant la royauté de Jésus-Christ (p. 21). De même, l’expression point capital de la mission de Jeanne d’Arc sera l’une de ses formules favorites (point culminant de sa mission), comme dans l’article anonyme du 27 mai 1887 ci-dessous, et jusqu’à donner son titre à l’étude pour la revue Jeanne d’Arc (15 juin 1908) : Jésus-Christ Roi, point culminant de la mission de Jeanne d’Arc.

Note 2. — L’article est cité dans une lettre légitimiste du 28 août 1886.

Le livre du R. P. Ayroles : Jeanne d’Arc sur les autels et la régénération de la France, jette une grande lumière sur les causes de la triste décadence de la France, et sur les moyens de la régénérer et de lui rendre sa place et sa splendeur dans le monde et dans l’Église. Aujourd’hui, pour tous les esprits sérieux qui ne sont pas obstrués par la haine aveugle et stupide du surnaturel, il n’y a pas de doute : la mission de Jeanne d’Arc est divine. Est-ce qu’il n’est pas absolument ridicule d’expliquer par l’enthousiasme, par le réveil du patriotisme, ou par je ne sais quel état maladif encore plus insensé, la marche triomphale d’une jeune-fille de dix-sept ans, se plaçant à la tête de débris d’armées vaincues, désorganisées, et arrivant droit au but qu’elle avait indiqué d’avance ?

Mais, si l’œuvre de Jeanne d’Arc est miraculeuse, il faut l’accepter dans son entier ; il n’y a pas eu plus d’illusion sur un point que sur un autre. Jeanne d’Arc n’a pas seulement expulsé les Anglais et fait couronner le dauphin, celui que, par dérision, ses ennemis appelaient le roi de Bourges ; il y a dans l’œuvre, ou plutôt dans la mission de Jeanne d’Arc un point qui est resté, je ne dirai pas obscur, car la jeune fille s’exprime très clairement, mais caché ; il est resté comme enseveli dans les vieilles archives. Ce point est celui-ci : en sauvant la France au nom et par la puissance du Christ, la jeune fille de Domrémy affirme la constitution politique de la France ; et ce fait, quoique malheureusement dissimulé, comme si sa reconnaissance eût porté atteinte à l’autorité royale, tandis qu’au contraire il l’assurait et la consolidait, ce fait est aussi patent que la délivrance d’Orléans et le sacre de Reims. Il se confond avec le relèvement de notre nationalité ; il est le centre de cette miraculeuse histoire, et tout s’y rapporte. Écoutons l’historien :

La constitution politique proclamée par la jeune fille est aussi courte que féconde. Le point essentiel d’où tout émane est celui-ci : le vrai roi de France est Jésus-Christ. [Jeanne sur les autels, chapitre II, p. 13, jusqu’au sens du sacre :] Ce jour-là seulement, il sera investi vraiment roi.

Et ce n’est, pas une fois, mais des centaines de fois que Jeanne a redit ces choses. La royauté de Jésus-Christ, la Providence veillent sur le saint royaume, lorsque ce royaume est saint vraiment, c’est-à-dire fidèle vassal du Christ ; telle est la grande idée inspiratrice de Jeanne d’Arc.

Elle met toujours en avant la royauté de Jésus-Christ, soit qu’elle promette la couronne au Gentil Dauphin, soit qu’elle somme l’Anglais d’avoir à rendre les bonnes villes qu’il a volées en France. Cette royauté de Jésus-Christ n’était-elle pas inscrite sur l’étendard de Jeanne-d’Arc ? N’était-elle pas cet étendard lui-même ? Ne lisait-on pas sur les côtés : Jhésus-Maria.

Voilà pourquoi Jeanne déclarait si nettement qu’elle avait pour mission de faire sacrer le roi, parce que, dans le sacre, le roi se faisait comme le lieutenant de Jésus-Christ, il devenait vraiment roi sous la suzeraineté de Jésus-Christ. Mais la suzeraineté de Jésus-Christ, c’est la suzeraineté de l’Église, qui le continue sur la terre sous une forme sensible. De là, ce nom de fille aînée de l’Église, donné à la France au lendemain de son baptême à Reims.

Or, la suzeraineté de l’Église, n’est-ce pas précisément cela qui a fait dissimuler ce point capital de la mission de Jeanne d’Arc ? Des légistes, imbus des idées païennes du césarisme, accrurent bientôt et exagérèrent la puissance royale au profit de leur propre influence et au détriment des droits de l’Église. Cette constitution quasi-divine, puisqu’elle était affirmée par une jeune fille dont la mission est incontestablement surnaturelle, a été oubliée.

La royauté a forfait à son devoir de vassale du Christ. Sans doute, les rois promettaient bien dans leur sacre la soumission aux lois de Jésus-Christ. Mais, dans l’enivrement du pouvoir absolu que leur suggéraient les décisions des casuistes laïques, ils ont été aveuglés, ils n’ont plus compris cette vassalité qui leur assurait la vraie liberté et consolidait leur couronne ; ils n’ont plus compris que d’être le vassal de Jésus, c’est régner : servire Deo regnare est. Aussi, cette couronne est tombée sous le coup de la Révolution, et elle ne s’est pas relevée depuis ; et elle ne s’est pas relevée, parce qu’on n’est pas revenu franchement et nettement à la vraie constitution française, qui est la royauté de Jésus-Christ.

Y reviendra-t-on jamais ? C’est une question de vie et de mort pour la France. Qui sait si le moment, qui ne peut être éloigné désormais, où l’Église placera solennellement sur ses autels la vierge de Domrémy ne sera pas aussi l’heure du réveil de la France ? Est-ce que, malgré nos abaissements et notre décadence, ces idées-là sont aujourd’hui inconnues ? Qui donc, il y a trente ans, aurait osé parler du règne social de Jésus-Christ, du retour à cette suzeraineté du Fils de Dieu ? Et comment se fait-il que ce soit surtout en France que ces idées aient cours, et qu’une œuvre française qui date de nos derniers désastres ait hautement proclamé les droits de Jésus-Christ à la royauté dans le monde ? N’est-ce pas là un signe d’avenir ? Malgré les apparences contraires, ou plutôt à cause des apparences contraires, nous devons espérer, spes contra spem, que le triomphe de Jeanne d’Arc sera l’œuvre du réveil de la France ; elle se relèvera sous la suzeraineté du Christ et elle verra encore de beaux jours.

***

L’Univers
27 mai 1887

L’article, signé ***, critique l’engagement proclamé de la droite à ne pas mener une opposition systématique au régime républicain, alors que ce dernier n’hésite pas à pratiquer une opposition systématique à tout ce qui est bien. La solution :

Il y a un monarque dont nous, catholiques et Français, nous devons reconnaître les lois : c’est celui que Jeanne d’Arc plaça en tête de la constitution qu’elle voulait donner à la France. Ce roi est Jésus-Christ, c’est Dieu.

Lien  : Retronews

Note. — La répétition du terme opposition systématique tout au long de l’article (anaphore) n’est pas sans rappeler celle des gens en ce connaissant — expression par laquelle se désigne l’Université de Paris — qui revient dans l’ensemble des écrits du père Ayroles.

Opposition systématique

[Contexte. — Une coalition de droite vient de faire chuter le gouvernement de René Goblet. Le président de la République, Jules Grévy, peine à lui trouver un successeur.]

Si le vieillard de l’Élysée éprouve des embarras pour former un ministère, si l’enfantement en est laborieux, ce n’est certes pas la faute de la droite. Ayant eu la malchance de verser le Goblet sous la table, elle craint que sa hardiesse soit mal interprétée, elle éprouve le besoin de faire une petite amende honorable à la république : aussi vient-elle de déclarer par l’organe de ses bureaux, une fois de plus, qu’elle est résolue à ne pas faite d’opposition systématique.

[…]

Je ne m’occupe pas de la forme du régime politique ; je ne sais ce que Dieu nous réserve dans l’avenir ; je ne sais ce qui se dit dans les salons de Vevey, et si on s’est occupé à y commenter le manifeste de septembre en faveur de l’essai loyal. Mais ce que je sais, c’est un, qu’il y a un monarque dont nous, catholiques et Français, nous devons reconnaître les lois : c’est celui que Jeanne d’Arc plaça en tête de la constitution qu’elle voulait donner à la France. Ce roi est Jésus-Christ, c’est Dieu. Ce que je sais aussi, c’est qu’entre lui et le dieu de la maçonnerie il y une opposition systématique.

Par vos promesses renouvelées à tout propos de ne pas faire d’opposition systématique, savez-vous ce que vous faites ? Vous promettez la neutralité, ou plutôt vous vous engagez à servir deux maîtres, et l’Évangile nous dit que ce n’est pas possible.

***

L’Univers
25 décembre 1887

L’article, signé XXX invite le comte de Paris, Philippe d’Orléans, — prétendant orléaniste au trône de France, récemment aperçu rendant divers hommages à Jeanne d’Arc — à adhérer à la constitution politique proclamée par l’héroïne.

Une première partie rappelle au comte qu’il descend de Louis de Bourbon, comte de Vendôme, qui fut l’un des compagnons privilégiés de Jeanne d’Arc. La seconde partie expose l’objet suprême de la mission de Jeanne tel qu’elle l’a constamment affirmé : raviver cette idée de la royauté politique de Jésus-Christ. Puis de conclure devant l’Histoire :

Voilà ce qu’a vu et entendu Louis de Bourbon, l’ancêtre au quinzième siècle de Monsieur le comte de Paris. Dieu ne voulait-il pas imprimer au cœur de la race entière le principe au nom duquel Jeanne a ressuscité la France ? N’est-ce pas pour le rappeler à Monsieur le comte de Paris qu’il lui souffle au cœur le culte de Jeanne d’Arc, et lui donne de le témoigner hautement ?

Les partisans de la royauté chrétienne voudront l’espérer. Ils voudront espérer que Dieu y achemine la France entière par ce réveil d’enthousiasme en faveur de Jeanne.

Lien  : Retronews

Jeanne d’Arc et Monsieur le Comte de Paris
ou la Royauté chrétienne

Monsieur le comte de Paris a été vraiment bien inspiré en envoyant à Léon XIII, pour ses noces d’or, une statue en argent de Jeanne d’Arc, réduction du chef-d’œuvre dû à la princesse Marie. Comme objet d’art, c’est un souvenir de famille. Il est touchant de voir une fille de la reine Amélie, la tante du prince, s’exercer, à une époque où l’héroïne était moins populaire qu’aujourd’hui, à la reproduire par le ciseau, telle que la concevait sa piété et son cœur de Française.

Aucun sujet n’est plus digne du donateur et de l’auguste destinataire. Jeanne, c’est l’idéal de la belle France, chère à Dieu, chère au monde, telle que doivent désirer de la voir revivre et le chef de la maison de France et le Père de la catholicité. Ce n’est pas le seul acte de piété de Monsieur le comte de Paris envers la libératrice. Le prince est pèlerin de Domrémy ; le registre sur lequel ont coutume de s’inscrire les visiteurs de la Santa Casa de France porte son nom et celui de son fils, à la date du 15 août 1885. Le jour est encore bien choisi : c’est l’anniversaire du vœu de Louis XIII, du jour où l’aïeul royal de Son Altesse consacrait son royaume et aussi sa race à Notre-Dame.

Faut-il voir dans ces actes un supplément au manifeste ? Combleraient-ils la lacune que les partisans de la royauté chrétienne regrettent tant d’y trouver ? Il est au moins permis d’y voir un instinct surnaturel, qui remet le prince sur la voie hors de laquelle il n’y a pas de salut pour notre pays. La royauté chrétienne, ou Jésus-Christ roi, Jeanne est venue pour en rajeunir l’idée, qui tendait à s’altérer, et pour la confirmer par le miracle. Un de nos meilleurs érudits, M. Siméon Luce, a dit fort justement de la jeune fille : Elle ne se borne pas à adorer Jésus comme son Dieu ; elle reconnaît en lui le vrai roi de France, dont Charles VII est le seul représentant. Rien n’est plus exact.

Le Bourbon d’alors, qui devait être le père des rois de l’avenir, entendit de bien près l’héroïne exposer cette théorie ; il la vit de bien près vaincre en l’appliquant. Aucun n’a suivi plus constamment la libératrice, et n’a rempli auprès d’elle un rôle plus honorable. Peut-être y a-t-il quelque intérêt à le rappeler.

I

Ce prince était Louis de Bourbon, comte de Vendôme. Prisonnier en Angleterre, il avait été miraculeusement délivré par la très sainte Vierge, si bien qu’en souvenir il faisait chaque année célébrer une fête, à la suite de laquelle il mettait en liberté un prisonnier qui n’eût pas été assassin. Il était à Chinon quand la jeune fille y arriva ; mais, quoique prince du sang, une grande distance le séparait du trône ; bien des lignées princières qui semblaient pleines de vie devaient s’éteindre, avant qu’arrivât le tour de la sienne, car elle était la dernière.

La race de Charles VII semblait devoir durer, puisque de l’union de ce ce prince et de Marie d’Anjou naquirent dix ou douze enfants.

La maison d’Orléans venait ensuite — elle était représentée par deux princes, alors prisonniers à Londres, mais dans la force de l’âge. Ils se rattachaient au tronc dynastique par Charles V, et la postérité de tous les deux devait régner.

À la suite, c’étaient les maisons d’Anjou et de Bourgogne. Elles descendaient du roi Jean. Il y avait postérité masculine dans les deux.

À leur défaut, le duc d’Alençon, qui descendait de Philippe le Hardi, était appelé au trône avant la maison de Bourbon ; cette dernière n’entra dans la lignée royale que par saint Louis. La maison de Bourbon se divisait encore en deux branches : la première, les Bourbons-Clermont ; la seconde, les Bourbons-La-Marche. Le chef des Bourbons-Clermont était lui aussi prisonnier en Angleterre, d’où il ne devait pas revenir ; mais son fils Charles était déjà un personnage important ; il venait de perdre la fatale bataille de Rouvray, et il n’était pas fils unique.

Dans la branche cadette des Bourbons-La-Marche, Louis n’était pas l’aîné. — Son frère, marié plusieurs fois, devait, après une suite d’aventures romanesques, mourir sous l’habit de saint François. Quant à Louis, il commençait la lignée des Bourbons-Vendôme ; et c’était cette lignée qui, cent soixante ans après, à l’extinction des Valois, devait, avec Henri IV, s’asseoir sur le trône, et continuer la série des rois de France. Les familles princières intermédiaires n’avaient plus de descendance masculine.

Louis de Bourbon-Vendôme ne fut pas seulement miraculeusement délivré de captivité par Notre-Dame ; il remplit, avons-nous dit, auprès de Jeanne, le rôle le plus honorable, et il combattit constamment à ses côtés. Quand Jeanne se présenta à Chinon, Louis de Bourbon fut pour ainsi dire son premier écuyer. Il vint la prendre dans la chapelle où elle priait, la conduisit au château, et l’introduisit dans la vaste salle où le roi se dissimulait parmi les courtisans. D’après quelques chroniqueurs, son cousin Charles, le vaincu de Rouvray, était chargé de donner le change en feignant d’être le roi. Louis, avec les assistants massés à une extrémité de l’appartement, assista donc sans l’entendre au long entretien où furent révélés les fameux secrets ; il vit la figure du roi s’épanouir, et quand le colloque prit fin, il dut entendre les remarquables paroles prononcées à haute-voix par lesquelles la céleste envoyée le termina.

Prince du sang, d’un âge mûr, il a dû faire partie du cercle intime devant lequel Jeanne, d’après ses aveux de Rouen, confirma la manifestation des secrets, et en tira les conséquences prescrites par le Ciel même.

Sûrement il a combattu à côté de la libératrice à Orléans, à Jargeau, à Beaugency, à Patay. Il était présent au sacre, et il a fait les merveilleuses campagnes qui le précédèrent et le suivirent. Il vit donc les villes et places fortes de la Champagne et de l’Île-de-France ouvrir à l’envi leurs portes devant l’envoyée du Ciel.

Quand La Trémoille eut, sinon fait échouer l’assaut donné à Paris, au moins entraîné, malgré Jeanne, le roi et son armée au delà de la Loire, Louis resta à la garde des pays conquis. Jeanne l’y retrouva quand, mécontente, elle quitta la cour, et vint rejoindre ceux qui faisaient bonne guerre à l’Anglais.

La plus grande consolation que Jeanne ait ressentie, dans la captivité, lui vint de Louis de Bourbon.

Prisonnière an château de Beauvais, elle était moins affligée de son malheur que du sort affreux qui menaçait les habitants de Compiègne, si bons Français, disait-elle. Ils avaient refusé d’accéder à une trêve perfide conclue entre le roi et le duc de Bourgogne, et aux termes de laquelle, en attendant la paix définitive, ils devaient repasser sous la domination du duc, vendu à l’Anglais. De là l’exaspération du prince, qui ne parlait de rien moins que de brûler la ville et de passer au fil de l’épée tous les habitants au-dessus de sept ans.

La place ne pouvait plus tenir longtemps, les angoisses de Jeanne étaient extrêmes, elle importunait les saintes de ses prières ; les saintes ne lui promettaient pas que Compiègne serait délivré. De là la seule faute bien caractérisée à relever dans cette existence si pure. Le désir de secourir Compiègne, — et nullement le désespoir —elle a toujours protesté contre cette allégation de ses ennemis — ce désir, dis-je, lui fit tenter de s’évader en se précipitant du haut de la tour du donjon. La chute devait être mortelle ; ce ne fut qu’une violente commotion qui la laissa quelque temps sans connaissance. Repentante de sa témérité, elle n’oublie pas Compiègne ; et elle répète ses prières et sa demande : Dieu laissera-t-il périr ces bons habitants de Compiègne, qui sont si bons Français ? Pour consoler leur jeune sœur et hâter sa convalescence, les saintes lui dirent enfin de mettre un terme à ses excessives alarmes et l’assurèrent que Compiègne serait délivrée.

Or, l’instrument du salut si ardemment souhaité, si instamment sollicité, ce fut Louis de Bourbon. Un habile coup de main de sa part força les assiégeants à se retirer au moment où ils se croyaient sûrs de forcer la ville. (Pour l’exactitude de ces faits, voir le P. Anselme, Généalogie de la maison de France, t. I, chap. XII ; Quicherat, Double procès, t. V, table de matières, Louis de Bourbon.)

Le digne preux terminait ainsi dignement ses loyaux services auprès de Jeanne. Après lui avoir servi de premier introducteur dans la carrière de gloire et de triomphe, il lui envoyait une suprême consolation quand elle entrait dans la carrière du martyre.

La France chrétienne marche, elle, aussi, dans la voie du martyre. Un ennemi, plus féroce que le duc de Bourgogne, lui réserve un sort plus affreux que celui dont Compiègne étai menacé. Les enfants de sept ans ne seront pas épargnés. Tuer la France dans sa fleur en tuant Jésus-Chris dans leur âme, faire une France athée, l’horreur du monde et de l’histoire, c’est le but poursuivi. Que de victimes déjà, et le nombre s’en accroît chaque jour.

Sera-t-il donné au descendant de Louis de Bourbon, du libérateur de Compiègne, de délivrer la France ? Nul doute qu’il ne le désire. Il croit à Jeanne d’Arc ; qu’il croie donc à ses paroles : son aïeul les recueillit de ses lèvres ; il vit, il seconda les effets merveilleux qu’elles produisirent. C’est la royauté chrétienne, proclamée en termes plus énergiques que ne fit jamais philosophe ou théologien catholique. Le miracle accompagne l’exposé doctrinal. Que faut-il de plus ?

Que vit, qu’entendit le premier des Bourbons-Vendôme ? Rappelons-le en quelques mots ?

II

Louis de Bourbon Vendôme entendit Jeanne terminer son premier entretien avec le roi de Bourges, l’entretien des secrets, par ces paroles si significatives :

— Gentil Dauphin, vous mande par moi le Roi des cieux que vous serez sacré et couronné à Reims, et que vous serez lieutenant du Roi du ciel qui est roi de France : eritis locum tenens regis cœlorum qui est rex Franciæ.

Lieutenant du Roi du ciel, qui est roi de France, voilà la fonction à laquelle est appelé le roi visible et mortel. Que le Roi du ciel veuille que cette fonction soit transmise par hérédité, Jeanne l’atteste ; mais ne pas vouloir de la fonction, n’est-ce pas renoncer au droit ? Ne pas oser avouer qu’on veut la remplir, n’est-ce pas se priver du secours du vrai Roi ? Or ce secours est autrement puissant et solide qu’un plébiscite. Combien de fois, dans notre siècle, des plébiscites ont été cassés par d’autres plébiscites ! L’on ne casse pas la volonté du Roi du ciel. Voilà pourquoi Jeanne affirmait hardiment que le gentil Dauphin serait roi, qui qui vienne contre.

Qu’entendit encore Louis de Bourbon ? Ce que le guide de Jeanne de Vaucouleurs à Chinon déposa dans la suite sous la foi du serment, et qu’il a sans doute raconté en amenant la jeune fille à la cour. Or, que racontait Bertrand de Poulengy ?

La première fois que Jeanne aborda à Vaucouleurs le lieutenant du roi Baudricourt, elle disait :

— Le royaume ne regarde pas le Dauphin, il regarde mon Seigneur ; cependant, mon Seigneur veut que le Dauphin soit fait roi, et tienne ce royaume en commende. Dicebat ipsa Johanna, quod regnum non spectabat Delphino, sed Domino suo ; attamen Dominus suus volebat quod efficeretur rex ipse Delphinus, et quod haberet in commendam illud regnum.

[Jeanne sur les autels, p. 15.]

Impossible de mettre plus de logique et d’énergie dans son exposé. Le vrai roi de France, c’est le Seigneur de Jeanne, Jésus-Christ. La naissance, il est vrai, désigne celui par lequel il veut-être représenté ; elle lui donne, pour employer une expression juridique, jus ad rem, le droit d’être mis en possession ; mais cette mise en possession ne se fait qu’à la suite de serments solennels par lesquels le vassal s’engage à gouverner selon la loi du suzerain, à être un vrai locum tenens ; elle se fait par le sacre. Le sacre n’a pas eu lieu, et humainement ne peut pas avoir lieu ; le royaume ne regarde pas le dauphin ; il n’a qu’à garder ses positions ; et, comme disait Jeanne, à bien se tenir, à ne pas engager de bataille avec les Anglais, avant que le suzerain ne lui ait envoyé le secours qu’il lui doit, s’il veut maintenir le mode de désignation à la lieutenance.

La loi ecclésiastique défend à l’évêque élu par le chapitre, ou présenté par le pouvoir civil, de s’immiscer dans l’administration du diocèse tant qu’il n’a pas été préconisé par un pouvoir supérieur, par le Pape. Il est vrai de dire que le diocèse ne le regarde pas encore. C’est quelque chose de semblable que Jeanne affirme ici du dauphin, tant qu’il n’a pas été investi par le sacre. À ses yeux, le royaume de France est comme un bénéfice ecclésiastique ; c’est bien ce que signifie le mot commende, terme qui n’est employé que pour exprimer le soin à prendre de biens consacrés à Dieu.

Toujours fidèle à elle-même, devant la cour qui s’en étonne, elle refusa toujours, avant le sacre, de donner à Charles le nom de roi, se contentant de l’appeler du nom consacré pour désigner l’héritier futur de la couronne, le gentil Dauphin.

C’est au nom de Jésus-Christ roi qu’elle somme les Anglais d’avoir à se bouter hors de toute France ; les habitants de Troyes, d’avoir à ouvrir leurs portes ; le duc de Bourgogne, de faire paix ferme qui dure.

Si le Roi du ciel veut bien être spécialement roi de France, la première constitution de la France, c’est la loi du Christ ; voilà pourquoi Jeanne appelle avec une affectation marquée Jésus-Christ le souverain droiturier, c’est-à-dire la première source du droit ; — c’est de ce Roi seulement qu’il est vrai de dire : Si veut le Roi, si veut la loi.

Un royaume gouverné par une providence si particulière doit être saint par ses destinées et par le grand nombre d’âmes saintes qu’il doit produire. Jeanne tire aussi cette conséquence : elle aime à appeler la France le saint royaume, et elle écrit :

Quiconque guerroie contre le saint royaume guerroie contre Jésus-Christ.

Raviver cette idée de la royauté politique de Jésus-Christ étant l’objet suprême de la mission de Jeanne, non seulement elle l’exprime par la parole, mais encore par maintes formes sensibles.

C’était bien l’idée de l’étendard, de cet étendard si cher à Jeanne qu’elle le préférait quarante fois — ce sont ses expressions — à l’épée de Fierbois. C’était un Christ dans la gloire portant le globe dans une main, et de l’autre bénissant la France figurée par des lis que lui présentaient saint Michel et saint Gabriel. Jeanne affirmait que ce dessin lui venait du Ciel.

Qu’on étudie les prières et les cérémonies du sacre. La royauté de Jésus-Christ ressort de chaque ligne. Jeanne, dès son apparition, ne cesse de montrer Reims comme le point culminant de sa mission ; elle y entraîne le roi en dépit de la cour entière, qui, jusqu’aux portes de la ville des rois, doute du succès et veut revenir en arrière.

Elle affirme qu’il n’est de salut qu’en elle. Se méprenait-elle sur la raison de sa puissance et de sa force ? Elle est envoyée par le souverain droiturier, par le vrai Roi, qui l’entend ainsi.

Des chroniqueurs, même étrangers, le trésorier de l’empereur Sigismond, nous avaient bien-dit qu’elle avait exigé à Chinon que le roi remît le royaume à Jésus-Christ ; mais on ignorait jusqu’à ces derniers temps la forme pittoresque et naïve dont elle avait usé.

Un des princes de l’érudition contemporaine, M. Léopold Delisle, l’a fait récemment connaître, d’après un manuscrit romain.

Il faut redire ce trait, qui prouve qu’à Rome, aussi bien qu’à Vienne, on se redisait les faits les plus caractéristiques de la mission de la bergère.

Un clerc, vivant à Rome, avait lancé dans le public, sous le titre de Rationale temporum [Brevarium Historiale], une chronique qui commençait à la création et finissait à l’année 1428. Jeanne parut l’année suivante. Les exemplaires manuscrits imprimés dans la suite ne pouvaient pas mentionner l’héroïne ; mais sur celui qu’il s’était réservé, l’auteur relate le fait dont les annales du monde ne lui avaient pas révélé le pareil.

Un jour, raconte-t-il, Jeanne dit au prince :

— Si je vous demandais un don, me l’accepteriez-vous ?

— Oui, reprit Charles.

— Eh bien ! je vous demande votre royaume.

Le roi surpris hésita un moment, et répondit :

— Je vous le donne.

— Écrivez, repartit Jeanne se tournant vers les secrétaires royaux : Le gentil Dauphin donne son royaume à Jeanne la Pucelle. ; et, après un instant, regardant le roi : Voilà le plus pauvre chevalier du royaume de France ; — puis, continuant : Écrivez : Jeanne donne le royaume à Jésus-Christ ; Jésus-Christ donne le royaume à Charles.

L’histoire est sérieuse ; les pages citées par M. Léopold Delisle prouvent qu’il ne parle pas à la légère, qu’il veut se renseigner, et il était à bonne source. Tout se réunit pour faire admettre un fait qui, dans sa singularité, ne fait qu’exprimer l’idée capitale et dominante de Jeanne et de son histoire.

Voilà ce qu’a vu et entendu Louis de Bourbon, le premier des Bourbons-Vendôme, l’auteur même de la royale lignée, l’ancêtre au quinzième siècle de Monsieur le comte de Paris, et de tous les Bourbons de France, d’Espagne et d’Italie.

Est-ce sans un dessein particulier de la divine Providence ? Dieu ne voulait-il pas imprimer au cœur de la race entière le principe au nom duquel Jeanne a ressuscité la France ? N’est-ce pas pour le rappeler à Monsieur le comte de Paris qu’il lui souffle au cœur le culte de Jeanne d’Arc, et lui donne de le témoigner hautement ?

Les partisans de la royauté chrétienne — plus nombreux qu’il ne paraît — voudront l’espérer. Ils voudront espérer que Dieu y achemine la France entière par ce réveil d’enthousiasme en faveur de Jeanne. Serait-il toujours vrai de s’écrier avec un pèlerin de Domrémy, qui a écrit ce beau vers sur le registre :

Son image est partout, et sa foi nulle part !

XXX.

Jeanne d’Arc et l’archevêché de Rouen
Polémique entre le père Ayroles et l’abbé Jouen, 1905

Sommaire :

Présentation

Jeanne d’Arc et l’Archevêché de Rouen est une réponse du père Ayroles à une série d’articles de l’abbé Jouen dans le Bulletin religieux de l’archidiocèse de Rouen (13 mai 1905). Visiblement agacé par les dernières remarques qui lui ont été adressées, notamment le reproche que sa préoccupation des luttes actuelles nuisent parfois au sang-froid du critique et à l’impartialité de l’historien, le père Ayroles répond de manière brève mais vive.

En effet, l’enjeu n’est pas tant de débattre de quelques détails historiques que de défendre l’œuvre de toute une vie :

Au fond, parmi les luttes actuelles, il n’en est qu’une de vraiment importante. Le surnaturel, tel que l’enseigne l’Église catholique, est-il, oui ou non, une réalité ?

La Vénérable Jeanne d’Arc en est une preuve éclatante, irréfragable. […] Ce n’est pas ma faute s’il en résulte l’écrasement de ceux que je combats. Je ne suis pas payé pour atténuer leur défaite. Ils dénigrent très injustement ce pour quoi je vis : le surnaturel, l’Église. […] L’histoire de la Vénérable touche à une multitude de points de suprême importance, puisqu’elle est la preuve et l’exposé par les faits du christianisme tout entier.

L’abbé Jouen répondra dans le même numéro, abordant chaque point avec bienveillance et révélant sa qualité de prêtre. Le père Ayroles s’empressera d’écrire une lettre de remerciement et d’encouragements, publiée dans le numéro suivant (20 mai 1905). La réconciliation sera entérinée par les mots édifiants du directeur du Bulletin, le chanoine Ernest Prudent :

Quand les savants chrétiens discutent, un égal souci de la vérité parait les diviser tout d’abord, et leur loyauté scientifique l’exige ; mais il est rare que leurs recherches pareilles ne les unissent pas très vite dans un mutuel respect et une spontanée sympathie. La vérité premièrement, la charité ensuite, y ont tout profit.

L’abbé Léon Jouen (1864-1933), âgé de 41 ans, était aumônier des bénédictines du Saint-Sacrement de Rouen. Il semble que cette étude, qui sera publiée séparément, constitue son premier travail historique, suivi de nombreux autres. Jouen sera admis à l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen en 1913, en deviendra vice-président en 1920, puis président en 1921.

L’abbé Ernest Prudent (1852-1932), fin lettré âgé de 53 ans, était chanoine honoraire de Rouen et directeur du Bulletin. Il sera fait chanoine titulaire en 1911, vicaire général honoraire en 1917, prélat de Sa Sainteté en 1918. Il sera également membre de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts et son président en 1917.

Lettre du père Ayroles
29 avril 1905

Jeanne d’Arc et l’Archevêché de Rouen. Lettre du père Ayroles au directeur du Bulletin.

Bulletin religieux de l’archidiocèse de Rouen, n° 13 mai 1905, p. 465-468, Gallica

Bordeaux, 29 avril 1905.

Monsieur le Directeur,

Je reçois à l’instant même, par un de mes amis de Rouen, les numéros du Bulletin où se trouvent les articles : Jeanne d’Arc et l’Archevêché. Je n’ai pas à entrer dans le fond de la question ; mais puisque, dans le numéro du 25 mars, des notes contestent plusieurs de mes assertions, et qu’un jugement d’ensemble est porté sur mes volumes, seriez-vous assez bon pour insérer une réponse que je voudrais faire, et courtoise et aussi courte que possible ?

I

À propos de la séance du 12 avril, la première qui eut lieu à l’Archevêché, il est dit (p. 281) que cette séance n’eut guère d’importance, et en note : Contrairement à ce que soutient le Ayroles.

Je maintiens qu’elle fut de la plus haute importance, à raison de la qualité et même du nombre de ceux qui la composaient, et des suites de la sentence rendue. Elle ne comptait pas seulement une quinzaine de membres, ainsi que l’affirme l’auteur, mais bien vingt-deux, parmi lesquels seize docteurs en théologie, six licenciés ou bacheliers et maîtres ès arts.

Mais elle était si éminente par le renom de savoir des consulteurs, que l’abbé de Fécamp, Gilles Duremort, plus tard évêque de Coutances, l’un des grands personnages du temps, écrit qu’on n’en trouverait peut-être pas de pareils dans l’univers, forsan non repiribiles in orbe. Aussi, sommé par son ami Cauchon de répondre à la consultation, il récrit : Je m’en tiens à leur avis en tout et pour tout. Sto cum eis in omnibus et per omnia. La plupart des notabilités ecclésiastiques de Rouen et du Diocèse, contraintes de donner leur avis sur les douze articles, s’en tinrent, à travers de nombreuses circonlocutions, à la sentence du 12 avril. Elle fut portée à Paris par Beaupère, Jacques de Touraine, Midi, chargés de donner des explications orales ; ce qu’ils firent. La sentence du 12 avril, rendue sous la présidence d’Érard Émengard, l’un des professeurs en renom de l’Alma mater, rendue par les six délégués dont Cauchon était habituellement entouré, était déjà comme la sentence de la corporation, puisqu’elle était celle de ses maîtres les plus en vue et de ses suppôts marquants. L’Université en corps ne fit que l’aggraver. Je passe sur d’autres remarques auxquelles les lignes de l’auteur donneraient lieu.

II

D’après mon critique :

La procédure du procès de rechute a été régulière (Cf. le Directorium Inquisitorum Nicolai Aymerici, cité par Dunand. t. III, app. Ier, p. 621-625). C’est donc à tort que le P. Ayroles s’indigne de ce que Jeanne d’Arc ne fut pas amenée à l’Archevêché, lors de la séance du 29 mai.

Je n’ai entre les mains ni le Directorium ni l’œuvre de M. Dunand.

Mes souvenirs me permettent cependant d’affirmer que M. Dunand sera quelque peu étonné, s’il vient à apprendre qu’il estime régulière la procédure du procès le rechute. Quant au Directoire d’Aymeric, dont Quicherat fait à tort l’unique ou le principal manuel de la procédure inquisitoriale de l’époque, il ne dit certainement pas cette monstruosité que l’on peut, dans le procès-verbal, omettre la raison capitale qui justifie pleinement ce sur quoi l’on se base pour soutenir la rechute ; et que l’on peut faire délibérer sur ce procès-verbal ainsi faussé, loin de l’accusé, des maîtres dont on sollicite les conseils. Or, c’est ce qui a été fait. Je crois l’avoir démontré péremptoirement dans la Vraie Jeanne d’Arc (t. V, ch. XV, XVI, p. 435, etc.).

Il était si naturel de faire venir l’accusée à la séance du 29 mai, que malgré la terreur qui planait sur le tribunal et la certitude qu’il était impossible de sauver l’inculpée, sur quarante-deux consulteurs, tous, sauf trois, furent d’avis qu’il fallait lui donner l’explication de la pseudo rétractation qu’elle prétendait n’avoir pas comprise ; que, même d’après le procès-verbal tronqué, elle avait en partie niée. M. L. Jouen croit pouvoir formuler sur le travail entier un jugement sur lequel, malgré les atténuations dont je lui sais gré, je me permets quelques observations.

III

Du reste, — dit-il, — chez l’éminent auteur de la Vraie Jeanne, d’Arc, l’ardeur du polémiste, l’enthousiasme de l’admirateur et la préoccupation des luttes actuelles nuisent parfois peut-être au sang-froid du critique et à l’impartialité de l’historien.

Comment montrer plus d’impartialité qu’en mettant sous les yeux du lecteur toutes les pièces du procès ? La Vraie Jeanne d’Arc renferme souvent, non seulement en français courant, mais aussi dans la langue première, toutes les pièces tombées dans le domaine du public avant le nouveau travail ; et il a été donné à l’auteur d’en découvrir et d’en faire connaître de toute importance et en grand nombre. Il a fait connaître les auteurs et donné bonne part à la critique. Le lecteur peut donc apprécier l’ardeur du polémiste et l’enthousiasme de l’admirateur. Ce n’est qu’après la production des documents que l’auteur tire ses conclusions et se retourne contre ceux qui tronquent les pièces, les omettent, les altèrent et en donnent des explications fantastiques, souvent contradictoires.

Au fond, parmi les luttes actuelles, il n’en est qu’une de vraiment importante. Le surnaturel, tel que l’enseigne l’Église catholique, est-il, oui ou non, une réalité ? La Vénérable Jeanne d’Arc en est une preuve éclatante, irréfragable. Elle est revêtue du surnaturel. J’ai mis à nu les procédés misérables, antihistoriques, malhonnêtes, ridicules, absurdes, par lesquels la libre-pensée s’efforce de l’en dépouiller. Personne ne m’a encore reproché d’avoir violenté un texte, faussé la pensée des adversaires ; personne n’a contesté la valeur de mes raisonnements. Ce n’est pas ma faute s’il en résulte l’écrasement de ceux que je combats. Je ne suis pas payé pour atténuer leur défaite. Ils dénigrent très injustement ce pour quoi je vis : le surnaturel, l’Église. Je suis loin de manifester à leur endroit le mépris, le ricanement tantôt éclatant, tantôt concentré, dont ils usent vis-à-vis de tout ce qui mérite d’être souverainement vénéré.

L’histoire de la Vénérable touche à une multitude de points de suprême importance, puisqu’elle est la preuve et l’exposé par les faits du christianisme tout entier. Elle demande à être étudiée de très près. M. L. Jouen me semble la connaître assez superficiellement. J’aime à croire qu’il possède beaucoup mieux les vieilles Archives de Rouen ; c’était, après tout, ce que demandait le sujet qu’il a traité.

Veuillez agréer, monsieur le Directeur, avec mes religieux respects, la gratitude dont je vous serai redevable, si vous voulez bien insérer ces courtes pages.

Votre humble serviteur in Christo.

J.-B.-J. Ayroles.

Réponse de l’abbé Jouen
Bulletin du 13 mai 1905

Réponse de l’abbé Léon Jouen à la suite de la précédente lettre.

Bulletin religieux de l’archidiocèse de Rouen, n° 13 mai 1905, p. 468-472, Gallica

Rien d’étonnant à ce que le savant Religieux qui, en cinq imposants volumes, a étudié la vraie Jeanne d’Arc, trouve que cette histoire est connue assez superficiellement par l’apprenti historien dont le seul but était, en ses fugitifs articles, d’élucider quelques détails d’histoire locale.

Que le savant historien permette cependant à l’apprenti quelques observations.

Nous sommes, le P. Ayroles et moi, en désaccord sur trois points : 1° La séance tenue à l’Archevêché le 12 avril, eut-elle l’importance capitale que lui attribue l’auteur de la Vraie Jeanne d’Arc ? 2° La non comparution de Jeanne en la séance décisive du 29 mai était-elle de procédure régulière, contrairement aux affirmations de l’auteur de la Vraie Jeanne d’Arc ? 3° Ai-je eu tort de faire, à propos de l’indignation qu’excite chez cet auteur cette non comparution, quelques petites réserves sur le sang-froid du critique et l’impartialité de l’historien ?

I.

Sur le premier point, le P. Ayroles me reproche d’abord une petite inexactitude de chiffre. À l’Archevêché, le 12 avril, la réunion se composait de vingt-deux membres, et nota d’une quinzaine. Si superficiellement que je connaisse l’histoire de la Vénérable, je n’ignorais pas ce chiffre, qui se trouve partout. Je n’ai pas écrit membres, j’ai écrit maîtres. J’ai dit : une quinzaine, et le P. Ayroles déclare qu’ils étaient seize.

Et maintenant il ne me coûte pas d’avouer qu’en parlant de cette séance j’ai commis une erreur, mais c’est le P. Ayroles qui m’a trompé. D’après son livre, auquel ma connaissance superficielle s’était fiée, j’ai parlé de séance, et il n’y a pas eu de séance : le tribunal n’a pas siégé ; le promoteur n’était pas là ; les juges, Cauchon et l’inquisiteur n’étaient pas là.

La réalité est toute autre. Cauchon et ses conseillers intimes avaient, dans les premiers jours d’avril, péniblement et traîtreusement élaboré les douze articles dont ils voulaient faire la base de l’accusation. Puis, conformément à l’usage, Cauchon les avait envoyés, le jeudi 5 avril, aux maîtres présents à Rouen, en demandant à chacun de les lui retourner avant le mardi suivant, avec une consultation, écrite et garantie de leur sceau, sur les notes juridiques dont il convenait de les marquer. En bons Normands, les maîtres ne se pressèrent pas de répondre. La date extrême assignée par Cauchon était passée, et aucune consultation ne lui était parvenue. À son instigation sans doute, quelques docteurs de Paris, alors présents à Rouen, prirent l’initiative de réunir les plus chauds fauteurs du parti anglo-bourguignon, espérant attirer à eux certains timides qui hésiteraient moins à donner un avis collectif qu’un avis individuel, et entraîner ensuite plus facilement l’adhésion des absents. Le 12 avril, en la chapelle de l’Archevêché, une consultation collective fut rédigée, puis authentiquée par deux notaires. Ce document, le P. Ayroles l’appelle une sentence. Une sentence suppose des juges : ici il n’y a ni juges ni assesseurs, il n’y a que des consulteurs.

Et cette consultation a-t-elle eu l’influence que lui attribue le P. Ayroles ? À supposer qu’elle ait été portée à Paris avec les douze articles et la lettre du Roi, l’Université, dans sa séance plénière du 29 avril, ne s’occupe que des douze articles et de la lettre du Roi ; quinze jours après, les deux Facultés de Théologie et de Décret apportent, chacune de leur côté, leurs qualifications sur les douze articles. Je ne vois pas l’altière Université de Paris se mettant, pour déterminer ces qualifications, à la remorque d’une réunion de consulteurs rouennais, même présidée par un docteur de Paris. La consultation de Rouen n’est qu’un des éléments ordinaires du procès, à peu près comme la délibération des onze avocats en la Cour de Rouen, rédigée et authentiquée en la même chapelle de l’Archevêché, le 28 avril. S’il est une consultation qui ait influé d’une manière décisive sur l’issue du procès, ce n’est pas celle du 12 avril, c’est bien celle que rédigea, le 14 mai, en séance plénière, l’Université de Paris.

II.

Sur le second point j’affirmais que l’absence de Jeanne à la séance du 29 mai était conforme à la procédure ordinaire des procès de rechute, et je m’appuyais sur l’autorité du Directorium inquisitorum, de Nicolas Eymeric, cité par le chanoine Dunand.

Je n’ai entre les mains ni le Directorium, ni de M. Dunand, me répond mon contradicteur. Comment discuter alors ?

J’affirmais la légalité de la non-comparution de l’accusée ; mon contradicteur m’objecte cette monstruosité que l’on peut dans le procès-verbal omettre la raison capitale qui justifie pleinement ce sur quoi l’on se base pour soutenir la rechute. C’est là une tout autre affaire. Comme le P. Ayroles, je condamne les procédés employés par Cauchon avant et après la scène du cimetière de Saint-Ouen, les ruses, l’hypocrisie, les mensonges, les faux, les perfidies de Cauchon, et moi je condamne en plus le crime d’avoir couvert toutes ces infamies d’apparences légales.

Légale était l’absence de Jeanne le 29 mai. Dans son Directorium (j’ai entre les mains la seconde édition de Venise, 1607), Nicolas Eymeric (1), au paragraphe intitulé De la manière de terminer un procès de foi dans le cas de relaps pénitent (3e partie, p. 510), trace la voie que les juges de Jeanne ont suivie : constatation du fait de rechute, interrogatoire dans la prison, consultation, en l’absence de l’accusé, d’hommes de bien et de savoir, exhortations à l’accusé, pour le disposer à recevoir les Sacrements, mandement donné au bailli de se trouver tel jour, à telle heure, sur telle place, pour recevoir tel relaps et le faire exécuter. Or, Nicolas Eymeric fut Dominicain, inquisiteur général ; son ouvrage fait donc autorité en la matière. Du reste, au titre IV du livre IV des Institutions du Droit canonique, on rappelle la Constitution d’Alexandre IV livrant le relaps au bras séculier, sine ulla penitus audientia.

(1) Né en 1320, mort en 1399, il entra chez les Dominicains à quatorze ans, fut inquisiteur général sous Innocent VI et Grégoire XI, Son Directorium, imprimé d’abord à Barcelone en 1503, le fut ensuite à Rome en 1578 et 1587, à Venise en 1596 et 1607.

En fait, on a procédé comme Eymeric indique qu’en droit on doit procéder. Cela est si vrai que les assesseurs, doutant de la réalité du fait de rechute (et ils avaient grandement raison) ne se plaignent pas de ne pouvoir interroger en séance l’accusée, ne demandent pas à ce qu’on l’amène, mais à ce que, dans son cachot, on lui donne l’explication de la pseudo-rétractation qu’elle prétendait n’avoir pas comprise. Cauchon était trop habile pour ne pas conserver les apparences de la légalité, et, si terrifiés que fussent les assesseurs, ces assesseurs dont le P. Ayroles vantait tout à l’heure la qualité et le savoir, ils n’auraient pas accepté d’être les complices d’un assassinat, qui n’aurait pas revêtu an moins les apparences d’une condamnation juridique (2).

(2) Il faut relire la brochure si intéressante de M. Charles de Beaurepaire intitulée : Recherches sur le Procès de condamnation de Jeanne d’Arc, et dans cette brochure ce qui concerne le procès de l’avocat Segueut, pour se rendre compte comment, dans le procès de Jeanne d’Arc, d’hypocrites légalités voisinent avec de monstrueuses iniquités.

III.

Reste la critique qui parait avoir blessé le plus notre savant auteur. J’y avais pourtant mis bien des atténuations ! En me citant, le P. Ayroles en a oublié une. J’avais dit que chez l’éminent auteur de la Vraie Jeanne d’Arc, l’ardeur du polémiste, l’enthousiasme de l’admirateur et les préoccupations des luttes actuelles nuisent parfois, peut-être un peu, au sang-froid du critique et à l’impartialité de l’historien.

Dans sa réponse, le P. Ayroles ne semble t-il pas justifier, une fois de plus, cette appréciation, qui n’avait rien de désobligeant ni pour la personne, ni pour l’œuvre de notre auteur ?

L’ardeur du polémiste ! Mais n’éclate-t-elle pas dans ses épithètes vigoureuses :

Explications fantastiques, souvent contradictoires, procédés misérables, antihistoriques, malhonnêtes, ridicules, absurdes.

Avais-je tort de dire que cette ardeur, parfois, peut-être, un peu, a nui au sang-froid du critique, et le P. Ayroles lui même n’est-il pas le premier à se faire un titre de gloire de cette vigueur dans l’attaque ?

L’enthousiasme de l’admirateur ! Mais pour le démontrer ne suffit-il pas de citer cette phrase :

L’histoire de la Vénérable est la preuve et l’exposé par les faits du christianisme tout entier.

Quand on fait ainsi de l’histoire une thèse de théologie apologétique, n’est il pas à craindre que, malgré la meilleure volonté du monde, cela parfois, peut être, un peu, nuise à l’impartialité de l’historien ?

La préoccupation des luttes actuelles ! Mais elle éclate partout. Qu’il me suffise de citer la dédicace du cinquième volume :

À la Reine des Martyrs — à l’honneur des milliers de vierges du cloître et du siècle, de grandes chrétiennes, de prêtres et de fidèles, mis à mort en haine de la foi romaine, durant la période révolutionnaire de la fin du XIXe siècle. Puissent, au XXe, les héritiers de leurs persécutions hériter de leur constance !

Qu’il me suffise de renvoyer le lecteur à la touchante et éloquente péroraison de ce même volume.

Et quand je dis que le P. Ayroles parfois, peut être, un peu, a manqué d’impartialité, je ne mets en doute, et je le proclame bien haut, ni sa probité ni sa science, que je suis le premier à admirer ; je fais seulement allusion à certaines véhémences de langage, qui nous éloignent un peu trop des templa serena sapientum, à certaines appréciations des faits qui sentent, je ne dis pas le parti pris, mais la préoccupation de soutenir une thèse. Je comprends cette manière décrire l’histoire ; mais qu’il me soit permis d’en préférer une autre, dans laquelle la beauté surnaturelle de Jeanne d’Arc et l’injustice criminelle de ses juges ressortent du simple exposé des faits.

Enfin, le P. Ayroles n’est-il pas un peu trop sévère pour l’ancienne Université de Paris ? Quand on est ce qu’avec raison le P. Ayroles se glorifie d’être, ne faut il pas se cuirasser de triple airain, si l’on ne veut pas que le souvenir des luttes passées et les souffrances des injustices présentes, ne nuisent parfois, peut-être, un peu, à l’impartialité de l’historien ?

En terminant, que le P. Ayroles me permette de relever ses dernières phrases :

L’histoire de la Vénérable, M. L. Jouen me semble la connaître assez superficiellement. J’aime à croire qu’il possède beaucoup mieux les vieilles Archives de Rouen.

Qu’il me permette de lui dire respectueusement qu’il y a là une insinuation, et que l’insinuation a toujours paru un procédé… peu admissible en une controverse sérieuse.

Mon seul vœu est que cette petite discussion attire davantage l’attention sur l’ouvrage si remarquable du P. Ayroles et donne à beaucoup de lecteurs du Bulletin le désir de l’acheter et de le lire : ils trouveront grand profit pour leur esprit et féconde édification pour leur vie chrétienne.

L. Jouen.

Réponse du père Ayroles
17 mai 1905

Lettre publiée dans le Bulletin suivant.

Bulletin religieux de l’archidiocèse de Rouen, n° 20 mai 1905, p. 486, Gallica

Bordeaux, 17 mai 1905.

Monsieur le Directeur,

Après la recommandation si élogieuse et vraiment cordiale par laquelle M. Jouen, un confrère dans le sacerdoce, ce que j’ignorais, signale à votre public la Vraie Jeanne d’Arc, j’aurais vraiment mauvaise grâce d’essayer d’une réplique. La gloire de notre Vénérable n’y est pas intéressée, et ce serait abuser de l’attention de vos lecteurs que de l’attirer sur des minuties d’expression, ou de procédure canonique. Vous auriez raison de ne pas nous ouvrir vos colonnes.

Il ne me reste qu’à vous remercier de me les avoir ouvertes une première fois, et à exprimer à mon bienveillant critique ma profonde estime pour son talent et son caractère. Il me donne de son érudition des preuves que je n’ai jamais prétendu contester, mais que je n’avais pas examinées, n’ayant jeté qu’un regard fort rapide sur les articles où je n’étais pas en cause.

··················································

J’ai l’honneur d’être, Monsieur le Directeur, votre très humble serviteur in Christo.

P. J. Ayroles.

Épilogue du père Prudent
20 mai 1905

Commentaire du directeur du Bulletin, le père Ernest Prudent (1852-1932), publié juste en dessous sous la lettre du père Ayroles.

Bulletin religieux de l’archidiocèse de Rouen, n° 20 mai 1905, p. 486, Gallica

Nous n’avons pas cru devoir garder pour nous seul la lettre qu’on vient de lire. Non pas seulement parce qu’elle rend à notre sympathique collaborateur, M. l’abbé Jouen, un hommage que tous nos lecteurs jugeront mérité, mais encore, mais surtout, parce qu’elle montre, dans l’éminent historien de la Vraie Jeanne d’Arc, un esprit de piété confraternelle joint à une modestie touchante, dont notre public sera grandement édifié. Chacun le saura ainsi : Quand les savants chrétiens discutent, un égal souci de la vérité parait les diviser tout d’abord, et leur loyauté scientifique l’exige ; mais il est rare que leurs recherches pareilles ne les unissent pas très vite dans un mutuel respect et une spontanée sympathie. La vérité premièrement, la charité ensuite, y ont tout profit. Nous remercions le très vénéré P. Ayroles de nous l’avoir rappelé comme il vient de le faire.

E. P.

page served in 0.027s (1,5) /