Études : La Pucelle, victorieuse de la science (1907)
La Vénérable Pucelle, victorieuse de la science Science catholique, octobre 1907
Le père Ayroles expose comment Jeanne, simple paysanne qui ne savait ni A ni B, triompha à quatre reprise de la science, c’est-à-dire d’une assemblée des plus éminents docteurs de son temps :
- La commission de Poitiers, qui l’approuva
- L’Université de Paris, qui dès son apparition s’empressa de la dénoncer
- Les assesseurs au procès de condamnation
- Les juges
Note. — Le texte, nous semble-t-il, n’a pas la qualité du reste de la production du père : outre les nombreuses coquilles, les tournures de phrases sont moins ciselées.
La Science catholique : revue des questions religieuses, 1e année, n°11, 10 octobre 1907, p. 948-973, Gallica
Tirage à part : Arras, Sueur-Charruey, 1907, 28 pages, NumeLyo, Google
Note. — En dernière page du tirage à part, la liste des Ouvrages du R. P. Ayroles nous apprends que la 2e édition de Jeanne sur les autels était épuisée.
3La Vénérable pucelle victorieuse de la science
Une force de néant a triomphé de la force matérielle à la plus haute puissance. Du moins, il est une force plus invincible que celle des gros bataillons, celle de la science. La vénérable Pucelle n’en possède pas les premiers éléments ; elle ne sait ni A, ni B.
Là, elle est encore néant, et elle doit être aux prises avec la science la plus élevée de son temps, avec ceux qui en sont les représentants les plus renommés. Les uns sont vaincus ; sur sa parole ils croient à l’impossible, et lui donnent des lettres de créance pour qu’elle tente de le réaliser.
L’impossible réalisé, d’autres savants déploient toutes les ressources d’une dialectique perfide, pour qu’elle désavoue la cause divine qu’elle assigne, ou qu’elle laisse échapper quelques paroles inconciliables avec pareille origine. La lutte fut autrement longue que celle engagée à l’assaut des Tourelles, ou dans la plaine de Patay. Durant vingt-sept mortelles séances, la Vénérable doit tenir tête à une meute de théologiens retors, vrais pharisiens, qui, comme ceux de Jérusalem vis-à-vis du Maître, cherchent à la prendre aux pièges de leurs insidieuses interrogations : ut caperent eum verbo, sermone, disent les évangélistes. L’ignorante jeune fille est promenée sur les questions les plus ardues du savoir humain et divin. Le combat est livré contre les lois de la plus élémentaire loyauté. Elle en sort victorieuse. Elle affirme la divinité de sa mission avec une si constante fermeté que le Grand Inquisiteur Bréhal la compare à Jérémie entre les mains des Juifs, et sommé par eux de désavouer les menaces qu’il fait entendre au nom de Dieu, il ne sort pas de ses lèvres une parole qui ne soit conforme à la plus pure orthodoxie. Elle ne sait ni A ni B, et elle répond en canoniste et en théologien, écarte en procureur avisé des interrogations captieuses, montre l’intrépidité des martyrs devant les préteurs païens, et toujours la piété d’une sainte, sans se départir de la simplicité de la villageoise. C’est ce dont fait foi l’étude, des actes du procès.
4I
Il fallait avant tout se faire ouvrir la carrière, se faire accepter. Cela ne se fit pas sans de grandes difficultés. Le plus vulgaire bon sens conseillait d’écarter la jeune fille, ou tout au moins de ne l’admettre qu’après le plus minutieux examen. Un des plus fermes appuis de la cause royale, Jacques Gelu, archevêque d’Embrun, à la première nouvelle de l’arrivée de l’adolescente, multiplie ses lettres pour conseiller la méfiance.
Elle venait, disait-il, des parages de la Bourgogne et de la Lorraine, dont les ducs étaient ennemis de la cause française. À la faveur de la solitude dans les champs, dans laquelle elle avait vécu, le démon avait peut-être exalté son imagination, suggéré quelque mauvais dessein. L’archevêque conseillait au roi de ne pas la laisser approcher trop près de sa personne1.
Ce fut la première pensée de Charles VII. Il protesta d’abord qu’il ne verrait pas la jeune fille. Les lettres de Baudricourt, le récit des guides, la bonne impression de ceux qui avaient entretenu la mystérieuse Lorraine, firent qu’après deux jours, il se décida, non sans hésitation, à l’admettre à l’épreuve qu’elle proposait elle-même, le reconnaître sans l’avoir jamais vu. Le reconnaître au milieu de plus de cinq cents chevaliers parmi lesquels il se dissimulait, fut un signe secondaire, comparé à la révélation des secrets que l’envoyée du ciel fit dans l’entretien à part qui suivit. Mais ces secrets, le roi ne pouvait en dire la nature sans se diffamer lui-même en diffamant sa mère.
Le prince, désespérant de sa cause, avait perdu tout crédit, impuissant à protéger ses favoris qui, la hache à la main, se disputaient les lambeaux de sa fortune2. L’on ne pouvait s’entourer de trop de précautions, avant de faire quelque fond sur un secours si dérisoire que, s’il n’était pas celui de Dieu, il vouait à la risée des ennemis et de la postérité la plus reculée, ceux qui auraient cru pouvoir y fonder quelque espérance.
Des théologiens d’élite avaient suivi la fortune du Dauphin. Gérard Machet, son confesseur, était l’élève préféré de Gerson, qui, à son départ pour Constance, l’avait choisi pour le remplacer dans ses fonctions de chancelier. Pierre de Versailles, Jordan Morin avaient été les seconds de Gerson contre les récits de Jean Petit dans la célèbre assemblée. Pierre 5de Versailles, auquel le Pape et le roi confièrent les légations les plus délicates, est le défenseur constant des prérogatives du Saint-Siège, alors si attaquées. Le franciscain Raphanel, confesseur de la reine, ne devait pas tarder à faire briller sur le siège de Senlis toutes les vertus d’un saint. Autour du roi se trouvaient encore d’autres personnages ecclésiastiques de grande autorité, entre autres Robert de Rouvres, évêque de Séez, frère de lait du prince, qualifié par les témoins, évêque de Maguelonne, du siège auquel il devait être transféré. Après Georges La Trémoïlle, le roi de l’époque, aucun personnage n’était plus influent que Regnault de Chartres, archevêque de Reims, mais plus encore chancelier du royaume, diplomate avisé, et comme tel, peu disposé à un excès de crédulité, qui lui aurait fait admettre à la légère un auxiliaire à première vue si nul, si propre à déconsidérer encore une cause regardée comme perdue3.
Alain Chartier ne dit donc rien de trop quand il écrit qu’à son arrivée à Chinon la jeune fille, dut entrer en lutte avec les théologiens les plus doctes. Les questions, continue-t-il, sont nombreuses et portent sur les plus hauts mystères divins et humains. À la sagesse des réponses, l’on eût jugé que la Pucelle avait grandi non pas dans les champs, mais dans de savantes écoles4. L’on connut au loin l’issue de cette lutte, puisque peu de temps après, Pancrace Justigniani écrivait de Bruges à son père, à Venise :
La Pucelle discute avec les maîtres en Théologie, si bien que l’on croirait que c’est une autre sainte. Catherine venue sur terre5.
Rapprochement plus vrai que ne le pensait Justigniani, en fait, c’était la vierge d’Alexandrie qui parlait par la disciple qu’elle inspirait.
Quelque favorable que fût cette première épreuve, il fut décidé que rien ne serait tenté sans que le roi fût couvert par l’approbation de ce qu’il y avait de plus éminents dans ses états : À Poitiers, ainsi que s’exprime le mystère de la délivrance d’Orléans, se trouvait le conseil, de toute France ; des hommes experts, en toute science, fleurs de pratique et de théologie. Charles VII y avait transféré son parlement et son Université de Paris6.
La Pucelle y fut conduite. On avait dû lui dissimuler le terme et le but du voyage, puisque à moitié chemin elle demanda où elle était menée. Sur la réponse que c’était à Poitiers, elle repartit :
— 6En nom Dieu, je sais que j’y aurai beaucoup à faire ; mais messire m’aidera. Or allons de par Dieu7.
La Vénérable à Rouen en appela à ses réponses aux juges de Poitiers. Le registre où elles étaient consignées n’est pas venu jusqu’à nous. Nous possédons la sentence finale, et quelques réponses.
À l’objection que l’on ne trouvait dans aucun livre rien de semblable à ce qu’elle promettait, elle répondait d’une manière charmante :
— Monseigneur a un livre dans lequel ne lit aucun clerc quelque parfait qu’il soit en cléricature8.
Ou encore :
— Il y a ès livres de Notre Seigneur plus qu’ès vôtres.
Au témoignage de l’un des examinateurs, Seguin, doyen de la Faculté de Théologie, entendu à la réhabilitation, elle parlait avec un ton plein de grandeur de la voix qui lui était apparue. Cette voix lui disait que Dieu avait pitié de son peuple de France, qu’elle devait venir en France lui porter secours. À cette communication, elle s’était mise à pleurer :
— Si Dieu veut délivrer son peuple de France, objecta Guillaume Aymeri, il n’a pas besoin d’hommes d’armes.
— En nom Dieu, les hommes d’armes batailleront, répondit-elle, et Dieu donnera la victoire.
— Quelle langue parlaient vos voix ? lui demanda alors Seguin, par lequel nous connaissons le fait.
— Une langue meilleure que la vôtre.
Je suis Limousin
, ajoute le bon narrateur. Un peu déconcerté peut-être par cette repartie, il poursuivit par la question :
— Croyez-vous en Dieu ?
— Mieux que vous, répondit la jeune fille piquée à son tour de pareille interrogation.
— La Sainte Écriture, lui objectait-on encore, nous défend de vous croire si vous ne donnez pas des signes. Sans signes nous ne conseillerons pas au roi de vous mettre à l’œuvre.
— En nom Dieu, je ne suis pas venu à Poitiers pour faire signes, mais conduisez-moi à Orléans, et je vous montrerai les signes pour lesquels je suis envoyée9.
Dès son arrivée, présidents, conseillers du parlement, et autres notables personnages de divers états allèrent vers elle, persuadés que tout ce qu’elle dirait n’était que rêveries et fantaisies. Pas un qui en se retirant après l’avoir entendue, ne dit qu’elle était une créature de Dieu, et quelques-uns pleuraient à chaudes larmes. Pareillement dames, demoiselles et bourgeoises y furent ; elle leur répondait si doucement et si gracieusement, qu’elle les faisait pleurer10.
Elle était observée dans tous les détails de sa vie, et de fidèles rapports 7étaient faits aux juges. En même temps par ordre du roi, on enquêtait à Domrémy sur son passé.
La science se rendit enfin. Elle promulgua sa sentence. En voici les extraits les plus importants :
Le roi a fait éprouver ladite Pucelle de sa vie, de sa naissance, de ses mœurs, de son intention. Il l’a fait garder avec lui pendant six semaines11, pour la démontrer à toutes gens, clercs, gens d’Église, gens de dévotion, gens d’armes, femmes veuves et autres, et publiquement elle a conversé avec toutes gens ; en elle l’on ne trouve pas de mal, fors que bien (si ce n’est du bien), humilité, virginité, dévotion, honnêteté, simplesse ; et de sa naissance et de sa vie, choses merveilleuses sont dites comme vraies.
La conclusion pratique était exprimée en ces termes :
Vu sa constance et persévérance en son propos, et ses requêtes instantes d’aller à Orléans pour y montrer le signe du divin secours, le roi ne doit pas l’empêcher d’aller à Orléans avec ses gens d’armes ; mais doit la faire conduire honnêtement en espérant en Dieu ; car la douter ou délaisser serait répugner au Saint-Esprit et se rendre indigne de l’aide de Dieu12.
Gerson y ajouta le poids de son autorité. Il vivait à Lyon auprès de son frère le prieur des Célestins. Il était l’oracle de Machet, le maître, l’ami des approbateurs de Chinon et de Poitiers ; il n’est pas douteux qu’il a dû être consulté de bonne heure ; son traité de Puella prouve qu’il était fidèlement renseigné. Jacques Gelu, d’abord si défiant, devant l’Église de son temps a publié plusieurs lettres du prélat sur la Pucelle, et fait connaître son prolixe mémoire à Charles VII. Il est daté de la fin de mai13 et celui de Gerson du 14 du même mois. Dès son entrée à Orléans, la Vénérable conquit par quelques entretiens la pleine approbation de l’un des canonistes les plus renommés, Jean de Maçon qualifié de famosissimus dans les écrits du temps14.
Par ses réponses, par sa vie, par les signes qu’elle donna, la Vierge triompha d’une première opposition que tout justifiait, et força les hommes les plus éminents par le savoir à lui ouvrir la carrière, et cependant elle l’annonçait si merveilleuse, naturellement si incroyable, que le savant évêque du Mans, Berruyer, dans son mémoire pour la réhabilitation y voit une action particulière du Saint-Esprit15.
Les événements donnèrent promptement raison à ceux qui avaient 8examiné sans parti pris, avec la foi que ce qui est naturellement impossible ne l’est pas pour l’auteur et le législateur de la nature. La Chrétienté tout entière, le monde presque entier, ainsi que s’exprime un document du temps, stupéfait, admira et les hauts faits et les vertus de la Vierge de France. L’on parlait d’elle à Constantinople16, où elle était vraisemblablement attendue.
II
Les Anglais ne pouvaient pas admettre que la mystérieuse jeune fille qui leur enlevait une conquête achetée par presque un siècle de luttes, des sacrifices de tout genre, pût être suscitée par le ciel. Plus encore que pour les Anglais de race, la divinité de la mission de la Libératrice était un vrai coup de foudre pour l’Université de Paris, telle que l’avait faite le triomphe des Bourguignons en 1418. Elle avait puissamment contribué à jeter la France aux pieds de l’envahisseur ; et la domination étrangère n’avait pas eu, vu la réputation et l’influence dont jouissait la corporation, d’appui plus persévérant et plus ferme.
Avec le triomphe Bourguignon, les maîtres déclarés pour le parti Armagnac avaient été massacrés, ou s’étaient enfuis. L’Université était restée aux mains des plus fougueux partisans de Jean-sans-Peur. Un grand nombre parmi eux avaient été bannis pour sa cause. La chute de l’idole sur le pont de Montereau les jeta dans une vraie fureur ; à l’unanimité ils s’engageaient à la venger par toutes les voies17. Ils approuvèrent hautement, s’ils ne l’inspirèrent pas, le traité de Troyes qui faisait de la France une province anglaise, et en furent les ardents soutiens. Les armes d’Angleterre, trois roses d’un pied et demi de diamètre, s’étalèrent en bosse au frontispice, et dans l’escalier d’honneur de la Sorbonne. Elles y restèrent durant deux siècles, jusqu’en 1628, où Richelieu les fit disparaître, écrit Richer qui les y avait vues18. Si la Pucelle était divinement envoyée, le ciel réprouvait le parti auquel ils étaient dévoués depuis vingt-cinq ans, pour lequel plusieurs avaient souffert la proscription. Il fallait reconnaître pour roi ce Dauphin si souvent réprouvé, par l’alma mater, adorer ce qu’ils avaient brûlé, brûler ce qu’ils avaient adoré.
Par contre-coup, le rôle que s’attribuaient dans l’Église et le monde les maîtres parisiens, était violemment atteint. L’on n’a pas l’idée de 9leurs prétentions ; elles sont ainsi résumées par l’auteur du Cartulaire de l’Université, le savant Père Denifle. D’après les maîtres parisiens, la vérité catholique avait comme fixé son siège dans la faculté de Théologie de Paris ; c’était, d’après eux, universellement reconnu. La première mission des docteurs de Paris est de discerner le vrai du faux, en matière de foi ; celle des prélats, de fixer, par une sentence définitive ce qui a été déterminé par les docteurs de Paris. Dans l’Église les docteurs de Paris sont comme la raison qui définit la conduite à tenir : ce qui est bien, ce qui est mal. Les prélats sont comme la volonté à laquelle revient l’exécution, et l’autorité pour donner force aux conclusions des maîtres19.
L’Université de Paris se donnait la vocation de monitrice des peuples, des rois, des Papes, de tous les humains. Qu’on lise plutôt cette phrase extraite d’une lettre adressée au pape Martin V, quelques années avant l’apparition de la Pucelle :
Puisque c’est notre vocation de réveiller l’attention de tous les mortels, nous devons prendre le rôle d’exhortateurs20.
Exhortateurs impérieux, qui ne souffraient pas qu’on s’écartât de leurs vues. Depuis cinquante ans, c’est-à-dire depuis qu’ils s’étaient déclarés pour le pseudo-Clément VII, ils avaient prétendu faire de leur décision, une loi, non pas seulement pour l’obédience romaine regardée par eux comme schismatique, mais pour leur propre obédience. Ils déclarent déchu du suprême pontificat, schismatique, hérétique, le pseudo-Benoît XIII, auquel ils ont d’abord adhéré, le reconnaissent encore, s’en séparent de nouveau, et font subir les outrages les plus ignominieux à ses envoyés. Le reste de l’obédience refuse de les suivre dans des volte-faces si scandaleuses. L’université de Toulouse compose un traité, qui, à part l’erreur sur le sujet, est un vrai chef d’œuvre de fond, et de forme, sur les prérogatives pontificales. Forte de l’appui du malheureux Charles VI, docile instrument entre ses mains, l’Université de Paris ordonne que le traité des docteurs-languedociens sera brûlé aux portes de Toulouse, de Lyon, d’Avignon. Une forte amende sera imposée à quiconque en sera trouvé détenteur. Elle veut que l’on mette la main sur les archevêques, les évêques, les chefs d’ordres que révolte tant de versatilité21.
Au moment où la Pucelle était prise, elle forçait la main à Martin V pour convoquer à Bâle, ce qu’elle appelait un concile, et qui par elle 10allait devenir ce que la constitution Moyses qualifie de brigandage, pandæmonium, où étaient accourus tous les démons de l’Univers22. Elle se donnait d’infinis mouvements, écrit son historien panégyriste Crevier pour que la convocation n’expirât pas dans le vide, envoyant ambassades et lettres aux princes, aux universités, pour y amener des représentants des diverses parties de la catholicité.
Dans un tel état d’esprit, l’Université de Paris était de tout point incapable de penser un instant que la jeune fille qui lui infligeait une si profonde humiliation pût être une envoyée du ciel. Aussi, à la première nouvelle de sa prise, elle écrit lettres sur lettres au comte de Luxembourg, au duc de Bourgogne pour qu’elle soit mise en jugement pour la foi : elle fait valoir les motifs les plus pressants. Elle n’a pas vu la prisonnière ; elle la déclare chargée d’innumérables méfaits, elle ne craint pas d’avancer que tel est le jugement de tous les bons catholiques en ce connaissant23.
Ignorait-elle donc le témoignage rendu à ses vertus par la Chrétienté entière, à l’exception du parti anglais ? Nullement. Dans une pièce postérieure, elle déclare que le bercail très fidèle de presque tout l’Occident est intoxiqué du virus de cette femme ; que les peuples sont édifiés, mais que c’est là une iniquité et un scandale qui doit prendre fin. Dans une lettre adressée par la cour d’Angleterre, après le supplice, aux princes chrétiens, il est dit que c’est dans presque tout l’univers qu’a été divulgué le nom de cette femme et qu’elle a séduit la plus grande partie des mortels24.
Quelle est donc la raison qui autorise les maîtres parisiens à aller à l’encontre d’une réputation si universelle ? Une seule. L’Université a pour mission de déterminer ce qui est bien et ce qui est mal. Si la jeune, fille est envoyée par le ciel, le ciel condamne la conduite de l’Université de Paris. La dépositaire du savoir est convaincue d’avoir gravement erré, de s’être efforcée d’entraîner la France dans son erreur. Ainsi qu’elle s’en vante, elle est le soleil du monde, l’extirpatrice de toutes les erreurs. L’ignorance seule ou la mauvaise foi peuvent croire que le soleil, au lieu de la lumière, a condensé les ténèbres. Elle applique à la Pucelle les maximes qu’elle a appliquées à tous ceux qui n’ont pas voulu marcher à sa suite et accepter les moyens par lesquels elle a prétendu faire cesser le schisme, et qui, dans le fait, l’ont rendu plus aigu et humainement plus inextricable ; elle va les appliquer 11au vertueux Eugène IV, et essayer de le déposer, parce qu’il ne veut pas laisser dépouiller la Papauté de tous ses privilèges, pour les voir transférés aux gens en ce connaissant qui sont éminemment les maîtres parisiens.
L’Université de Paris s’est acharnée à la poursuite de la Vénérable. La sainte fille n’était pas encore remise aux Anglais que la courageuse Pierronne de Bretagne était livrée aux flammes, pour avoir soutenu, sans se démentir, savoir par révélation divine que Jeanne était bonne et divinement suscitée25. Sitôt que Luxembourg a exécuté le honteux marché, l’Université écrit à l’évêque de Beauvais, au roi d’Angleterre, pour se plaindre du retard que l’on met à commencer le procès26.
Il n’est pas douteux que les Anglais ont été heureux de se couvrir de l’autorité de la savante corporation pour se venger de leur ennemie. La condamner au nom de la foi, c’était flétrir la cause française, se donner l’espérance que des succès acquis par le secours de l’enfer seraient peu durables ; mais, les documents en mains, il est faux qu’ils aient eu le premier rôle dans le drame barbare. Il revient à l’Université anglo-bourguignonne et anti-papale, schismatique et hérétique de Paris. Elle est au commencement, au milieu, à la fin de la sacrilège tragédie. Pas une pièce de la part des anglais où elle ne soit mise en avant.
L’Université avait demandé que le procès fût fait à Paris. Il fut fait à Rouen, soit parce que le jeune roi avec la cour se trouvait à Rouen, soit parce qu’à la suite des conquêtes des Français en Normandie, les chemins étaient peu sûrs, et que la prisonnière aurait pu être enlevée par un de ces hardis coups de mains, alors si fréquents : l’Université n’en eut pas moins le premier rôle dans le procès. Six de ses maîtres les plus renommés, Beaupère, Midi, les Franciscains Jacques de Touraine et Feuillée, les maîtres Courcelles et Pierre Maurice, furent envoyés pour former le conseil, de Cauchon, et diriger les interrogatoires. Il fallait que les hautes célébrités de l’Alma Mater à cette époque eussent leurs noms inscrits dans le procès. C’était sans doute sur ces célébrités qu’elle avait porté ses suffrages, pour la représenter à Bâle… Les cinq députés choisis préférèrent voir l’assemblée si ardemment désirée s’ouvrir ridiculement par le seul abbé de Vézelay, plutôt que de ne pas faire acte de présence à Rouen. L’ouverture de l’assemblée devait avoir lieu le 3 mars, on lit le nom de quatre d’entre eux dans la séance du 3 mars à Rouen, et celui du cinquième se trouve à 12l’une des suivantes. Le chef de l’ambassade à Bâle était Évérardi. Il allait être durant les premières années le pivot de la schismatique assemblée. Recteur au moment de la catastrophe de Compiègne, cet ennemi de la Papauté a la première responsabilité des démarches si précipitées, si violentes de la première heure contre la Vénérable. D’après Quicherat, Courcelles fut à Rouen le bras droit de Cauchon ; il sera le grand artisan de la prétendue déposition d’Eugène IV, l’infatigable défenseur de l’antipape Félix V27.
Parmi tant de noms que l’on voit figurer dans l’interminable procès, plusieurs sont ceux d’anciens maîtres de l’Université, la plupart tenaient d’elle leurs titres de gradués. Or elle ne les conférait qu’après le serment d’obéir au recteur, à quelque dignité que l’on fût élevé dans la suite28.
Après la dix-neuvième séance, les maîtres signalés comme les plus haineux, Beaupère, Midi, Jacques de Touraine29, furent envoyés à Paris. Ils portèrent les douze articles, prétendus aveux de l’incriminée, et devaient oralement les expliquer. L’Université entière fût appelée à délibérer avec la plus grande solennité. Les quatre facultés approuvèrent les qualifications doctrinales de la faculté de Théologie et de Droit canon. Elles sont de toute violence ; les Anglais étaient autorisés à se porter à tout excès contre la devineresse suscitée par Béhémoth, Satan et Bélial30.
C’est donc à l’Université, de Paris que l’ignorante jeune fille devait tenir tête. Malgré sa profonde décadence, l’école parisienne passait pour la grande dépositaire du savoir.
Faire mourir la vierge était secondaire. Rien n’était plus facile, il fallait la faire mourir découronnée de l’auréole de céleste envoyée, il fallait la faire mourir criminelle. C’était important pour les Anglais, plus encore pour l’Université. À l’humiliation que la divinité de la mission infligeait à ses orgueilleuses prétentions, l’Université avait ajouté les accusations précipitées, sans preuves, de toute gravité, qu’elle avait portées contre la Vénérable, l’acharnement avec lequel elle avait poursuivi sa mise en jugement ; elle avait déjà jugé l’accusée dans la personne de Pierronne de Bretagne. Dans la lettre de sommation à Jean Luxembourg, elle disait que si ladite femme était délivrée sans réparation convenable, ce serait un déshonneur, irréparable pour ceux 13qui y seraient intervenus31. Que serait-ce, si après s’être ainsi déclarée, elle avait reconnu l’inculpée innocente ? Sous-peine d’être doublement flétrie, elle devait justifier, au moins en apparence, les emportements de ses poursuites.
À l’animosité contre l’ignorante Pucelle, les savants tortionnaires allaient ajouter des procédés réprouvés par la plus vulgaire bonne foi. Vains efforts ; ils ont été vaincus. Pas un mot, n’allait justifier la barbare sentence arrêtée avant tout examen.
III
La Vénérable fut-elle, durant les deux mois qu’elle passa à Rouen avant l’ouverture du procès, renfermée dans une cage de fer, où elle ne pouvait ni s’asseoir, ni se tenir debout ? Deux témoins l’affirment32. Ce qui est certain, c’est que si cet atroce supplice cessa dès l’ouverture du procès, la prison n’en resta pas moins fort cruelle. De jour et de nuit les pieds de la captive étaient engagés dans des liens de fer. La nuit on y ajoutait une longue chaîne autour du corps ; elle allait s’enrouler autour d’une grosse poutre en bois, mise un travers du cachot, où une clé la fixait33.
Accusée en matière de foi, elle avait droit aux prisons ecclésiastiques, où elle aurait dû être renfermée sous la garde d’une honnête femme ; elle les réclama vainement34. Ses geôliers furent cinq soldats anglais grossiers, des houcepaillers, disent les documents. Ils étaient commandés par le chevalier Jean Griz, auquel Cauchon fit jurer de faire bonne garde, mais nullement de traiter la prisonnière avec les égards dus à son sexe et à son âge.
Les soudards se faisaient un jeu de tourmenter leur victime de jour et de nuit, lui présageaient qu’elle serait brûlée, contrefaisaient les voix.
Ils poussèrent bien plus loin leur insolence. Nous savons le fait par le premier greffier lui-même Guillaume Manchon, qui révélait à la réhabilitation ce qu’il n’aurait pas pu consigner dans l’instrument judiciaire. Non seulement la Vénérable couchait dans ses vêtements ; elle se serrait avec des liens multiples et forts dans ses vêtements de dessous : Warwick et Cauchon eurent le front de lui en demander la cause. Elle répondit qu’ils ne l’ignoraient, pas ni l’un ni l’autre, qu’ils savaient bien que les gardiens avaient tenté de la violer. Une fois ils y auraient réussi, si Warwick (la prison était dans le château) n’était accouru à ses cris. Le comte, gronda le paillard et le changea35.
14Personne ne pouvait pénétrer auprès de la prisonnière sans l’autorisation de l’évêque de Beauvais. Il ne l’accordait guère qu’à ses deux hommes à tout faire, le promoteur d’Estivet et le chanoine Nicolas Loyseleur. Ce dernier, l’Iscariote de la passion de la fiancée du Christ, parvint par ses artifices à gagner sa confiance ; il en usait pour faire arriver à Cauchon les confidences qu’elle lui faisait ; il fut longtemps le seul auquel elle pouvait se confesser. Il était aussi le seul auquel elle pouvait demander conseil ; le conseiller qu’elle avait demandé au commencement du procès lui ayant été refusé. L’indigne ecclésiastique ne la conseillait que pour l’égarer36.
L’entrée de l’Église lui avait été interdite, l’on ne permettait pas même une halte devant la chapelle du château, dans le trajet de la prison à la salle des séances. Ni communion, ni assistance au saint sacrifice ; privation du plus puissant et du plus doux des réconforts, pour celle qui jusqu’alors avait fait ses délices de la fréquentation de l’Église et des lieux de piété.
Ainsi torturée dans son corps et dans son âme, l’ignorante jeune fille devait paraître devant un tribunal dont le médecin La Chambre disait : Il n’est personne, pour grand et subtil docteur qu’il fût, qui interrogé en si nombreuse compagnie, par de si hauts personnages, n’eût été fort perplexe et décontenancé.
La Chambre avait assisté à plusieurs séances37. À part dans les six ou sept qui eurent lieu dans la prison, on y comptait 40, 50, et jusqu’à plus de 60 docteurs en théologie ou dans l’un et l’autre droit, licenciés, bacheliers, maîtres-ès-arts.
L’accusée savait à peine les prières usuelles du chrétien, Pater, Ave, Credo, dépose son confesseur de la dernière heure, le dominicain Martin Ladvenu38. D’Estivet se fit de son ignorance une raison de nier ses communications avec le ciel, et s’attira cette juste réponse :
— C’est à Notre-Seigneur à faire ses révélations à qui il lui plaît39.
Tous conviennent de sa simplicité. Seul Beaupère la dit subtile d’une subtilité de femme. Il portait ce jugement dans l’enquête préalable ordonnée par Charles VII en vue de soumettre la cause à Rome. Il avait ses raisons de juger ainsi celle que plus que d’autres il avait poursuivie de ses insidieuses questions. Manchon nous l’a signalé avec Midi et Jacques de 15Touraine comme plus animé contre la Vénérable. Il devait craindre ce qui arriva que la révision du procès ne rappelât le rôle odieux qu’il y avait joué40.
L’accusée ne voyait devant elle que des ennemis mortels, ou des hommes glacés de terreur. L’évêque de Beauvais n’était pas le seul du tribunal qui fit partie du Conseil royal d’Angleterre. Plusieurs autres, parmi lesquels l’abbé de Fécamp, étaient honorés d’un titre qui n’était pas purement honorifique. Un plus grand nombre avait reçu des faveurs du nouveau pouvoir, ou en attendait41.
Se déclarer pour la justice était périlleux. Le courageux Houppeville, pour avoir dit que le procès était nul, intenté sans motif, fut jeté en prison, et n’échappa à la déportation en Angleterre que grâce à l’intervention de puissants amis42. Lohier, renommé canoniste, de passage à Rouen, fut sommé de donner son avis, après une rapide communication des pièces. Il opina comme Houppeville, mais il savait si bien à quel péril il s’exposait qu’il se hâta de fuir la ville et se rendit à Rome, où il mourut doyen du tribunal de la Rote43.
Cauchon devait compter sur le licencié en droit Jean Fontaine, puisqu’il l’avait choisi pour le suppléer. De fait, il assista à toutes les séances qui constituent l’instruction. Pour avoir conseillé à l’accusée, à l’ouverture du procès proprement dit, d’en appeler au Pape, ou au concile de Bâle, il encourut un tel péril que pour s’y soustraire, il quitta Rouen et n’y revint plus44.
Isambart de la Pierre, pour semblable crime, ne fut sauvé que par la menace du vice-inquisiteur, son prieur, de se retirer, si l’on touchait à son subordonné45.
Le malheureux Frère Prêcheur ne siégeait à côté de Cauchon que sous le coup de la contrainte. Il disait eu gémissant : Je vois bien que si l’on ne procède pas au gré des Anglais, c’est la mort qui nous menace46.
Le prêtre Jean Riquier était lors du procès choriste de la cathédrale. Il déposait avoir entendu dans les entretiens des propos tels que ceux-ci : il fallait plaire aux Anglais ; ils n’osaient pas mettre le siège devant Louviers tant que Jeanne vivrait ; il fallait expédier promptement la cause ; que l’on trouverait bien une raison pour la faire mourir47.
16Quelqu’un des assesseurs, surmontant la crainte, essayait-il de diriger l’accusée, il était durement repris par Cauchon, ou par Beaupère : Je suis chargé d’interroger, disait ce dernier, laissez-la parler48.
De nombreux témoins attestent le fait suivant raconté par le principal acteur, Isambart de la Pierre. Je suggérai, dit-il à Jeanne de se soumettre au Concile de Bâle alors assemblé, et où se trouvaient de nombreux prélats et docteurs du parti du roi de France. Aussitôt Jeanne de répondre : Puisque en ce lieu sont quelques-uns de notre parti, je veux bien me rendre et me soumettre au Concile de Bâle. L’évêque de Beauvais en fut outré de dépit… D’un ton indigné, il s’écria : Taisez vous, au nom du diable, et il me fit une âpre réprimande. Le greffier, demanda s’il fallait écrire cette soumission. Non, répondit l’évêque, cela n’est pas nécessaire, sur quoi Jeanne répartit de son côté : Vous écrivez bien ce qui est contre moi, mais non pas ce qui est pour moi. Je crois bien que cela ne fut pas écrit, ajoute le témoin.
De fait l’on n’en trouve pas de trace dans le procès49.
Les témoins les plus compétents qualifient les questions posées de difficiles, équivoques, captieuses, telles qu’un théologien aurait eu peine à y répondre, qu’un grand docteur s’en serait péniblement tiré50. Plus odieuse encore la manière dont les interrogatoires étaient conduits. Quand elle donnait une réponse, on lui coupait la parole par une question différente :
— Mes beaux seigneurs, disait-elle, faites les uns après les autres.
Ce qui ne mit pas fin à l’indigne procédé, car elle s’en plaignit vivement plusieurs fois51.
Le premier greffier, Manchon, peint ainsi la physionomie des séances. Jeanne fut harcelée de nombreuses et disparates questions ; elle devait subir des interrogatoires de trois ou quatre heures. Parfois l’on tirait de ses réponses la matière de nouvelles questions difficiles et subtiles, sur lesquelles elle était interrogée après-dîner durant deux ou trois heures ; souvent l’on passait d’une interrogation à une autre d’un objet différent. Malgré cela, elle répondait bien, sa mémoire était excellente, souvent elle disait :
— Je vous ai répondu sur cette question, j’en appelle au clerc ; en parlant de moi52.
De si longues séances harassaient les assistants53 ; combien plus la 17malheureuse incriminée. C’est ce qui lui faisait dire le 14 mars :
— Si tant est que je doive être menée à Paris, faites que j’aie le double des interrogations et de mes réponses, pour que je le baille à ceux de Paris, et que je puisse leur dire : Voici comment j’ai été interrogée, et comment j’ai répondu, et que je ne sois plus travaillée de tant de demandes54.
Elle parlait ainsi à la onzième séance ; il lui en restait encore seize à subir ; et elles devaient être toujours plus pressantes.
Combien elle était fondée à dire :
— Je serais morte, sans la révélation qui me conforte chaque jour55.
De fait, elle fit une maladie qui mit ses jours en danger et alarma les Anglais. Ils ne voulaient pas qu’elle mourût dans son lit ; mais dans le bûcher56, flétrie et condamnée. L’on fit venir de Paris les médecins les plus renommés pour la soigner, et il n’y eut qu’une séance dans le mois d’avril. Elle fut plus particulièrement odieuse. Après une exhortation perfidement mielleuse de Cauchon, ses séides répondirent à la malade qui demandait le viatique et la sépulture en terre sainte, que les sacrements lui seraient refusés, et qu’elle serait enterrée comme une sarrasine, si elle ne se soumettait pas à ce qu’ils appelaient l’église. L’église n’était pas autre chose qu’eux-mêmes. C’était abjurer, sa mission : elle fut inébranlable, plus forte encore que lorsque la grave blessure reçue à l’assaut des Tournelles ne put lui faire déserter l’attaque. Ses exploits militaires sont moins merveilleux que les échecs infligés aux tortionnaires de Rouen, et l’admiration qu’elle leur arracha malgré eux57.
En chargeant Manchon de la fonction de greffier, Cauchon, Warwick, Loyseleur ne purent s’empêcher de lui dire : elle parle admirablement de ses révélations58. C’était l’impression laissée par leurs entretiens particuliers avec la prisonnière ; elle ne fut pas démentie par ses réponses juridiques.
Cette femme est bonne, que n’est-elle Anglaise ?
glissait à l’oreille des médecins Typhaine et Desjardins, un seigneur anglais présent à l’un des interrogatoires59.
Ses réponses étaient sages et très substantielles
dit le prêtre Grouchet, l’un des assesseurs60.
J’admirais, témoignait l’appariteur Massieu, comment elle pouvait 18répondre à des questions captieuses qui auraient embarrassé un docteur61.
Elle répondait si bien, témoignait aussi Lefèvre, moine Augustin, devenu dans l’intervalle des deux procès évêque de Démétriade, que pendant trois semaines elle m’a semblé inspirée62.
C’était aussi le sentiment du greffier Manchon : Je pense, disait-il juridiquement, que dans une cause si difficile, elle aurait été incapable de se défendre contre de si grands docteurs, si elle n’avait pas été inspirée63.
Les assesseurs que nous venons d’entendre et leurs collègues communiquaient au dehors leurs impressions d’audience. Parmi ceux qui s’en firent l’écho à la réhabilitation, le prêtre Riquier attestait avoir ouï dire que l’un des docteurs qui l’interrogeaient n’aurait pas mieux répondu, ni même aussi bien64.
Le dominicain Jean le Sauvage disait en confidence au bourgeois de Paris, Jean Marcel, n’avoir jamais vu femme de cet âge, donner tant d’embarras aux examinateurs65.
De sa mémoire universellement admirée, Nicolas Caval, chanoine par la grâce des Anglais, déposait qu’il lui arrivait de dire : Tel jour, ou, il y a huit jours, j’ai été interrogée sur cela, et voici ce que j’ai répondu ; elle faisait lire le procès-verbal du jour indiqué ; c’étaient-les paroles mêmes qu’elle venait de répéter ; pas une de plus, pas une de moins66.
Elle lui était fort nécessaire ; car nous savons par le greffier personnel de Jean Beaupaire, Jean Monnet, qu’elle se plaignit plusieurs fois de la rédaction fautive de la minute, et qu’elle la faisait corriger67.
Il faut savoir gré à Manchon d’avoir déjoué la perfide machination de greffiers clandestins, cachés derrière des rideaux, pour travestir et envenimer les réponses de la Vénérable.
Manchon était honnête, sympathique à l’accusée, au point d’être vu de mauvais œil par les Anglais. De très rudes assauts furent livrés a sa probité professionnelle. Sans parler de d’Estivet qui durant tout le procès chercha querelle aux notaires et aux amis de la justice, le prêtre Grouchet attestait juridiquement avoir été témoins oculaire et auriculaire 19de scènes fort violentes, dans lesquelles l’évêque de Beauvais s’en prenait durement aux greffiers trop peu dociles à ses volontés68.
Dans sa première déposition, Manchon parlait en ces termes des efforts faits pour le rendre infidèle. Aucunes fois, les juges voulurent me contraindre en parlant latin de muer les paroles de Jeanne et de les exprimer, autrement que je les entendais… En écrivant le dit procès, je fus plusieurs fois argué par Mgr de Beauvais et lesdits maîtres (de Paris) qui voulaient me contraindre d’écrire selon leur imagination, et autrement que ne l’entendait icelle Jeanne ; et quand il y avait quelque chose qui ne leur plaisait pas, ils défendaient de l’écrire ; mais je n’écrivis jamais que selon mon entendement et conscience69.
Manchon n’était pas obligé de s’accuser ; ni les témoins de le mettre en cause. Il fut constaté au procès qu’au moins une fois il avait fléchi pour une pièce de toute importance, et poussé à bout, il avoua qu’il n’aurait pas osé contredire de si hauts seigneurs. Ce ne fut pas la seule faiblesse. Cependant, si l’on excepte la formule de la prétendue abjuration, c’est par omission et en atténuant les réponses de l’accusée qu’il a péché. Il n’y a rien dans l’instrument que la Vénérable n’ait pu dire et qu’elle n’ait dit, au moins en substance. Il y a des omissions capitales ; cela résulte des dépositions des témoins, de la propre déposition du greffier lui-même.
Le savant évêque de Lisieux, Thomas Basin, un des premiers, sinon le premier auquel Charles VII remit l’étude du procès, après le recouvrement de Rouen, parle ainsi de l’affaire entière : Presque tous admiraient la sagesse, l’habileté avec lesquelles cette jeune paysanne répondait à des questions pleines de difficultés, même pour les doctes et des savants de profession. Les interrogateurs, partisans résolus, défenseurs fervents de la cause anglaise, n’avaient qu’un but : la circonvenir par leurs questions équivoques et captieuses, la faire paraître coupable d’hérésie et la faire périr comme telle. Et cependant ils ne purent pas lui arracher une parole, qui leur en fournit un prétexte tant soit peu concluant et solide70.
L’accusée a dit maintes fois, ne vouloir faire de réponse qu’avec l’approbation de ses voix : souvent elle a demandé délai pour les consulter, et à la vingtième séance, celle du 31 mars, elle affirmait n’avoir rien tiré de sa tête.
Aussi les grands théologiens consultés à la réhabilitation, Cybole, 20Berruyer, Montigny, Bréhal n’ont-ils pas hésité dans leurs mémoires à voir une inspiration dans ses réponses.
Comment ne pas penser comme eux, lorsque l’on étudie complétées par les dépositions les plus irrécusables, les réponses si pleines de sens, de courage, de finesse, si conformes à l’orthodoxie, si pleines de piété, de l’ignorante jeune fille, dans une situation si capable d’abattre et d’égarer les plus doctes esprits, et les plus fermes caractères ?
IV
Comme si elle savait le droit canon, elle fait valoir pour décliner la compétence des juges les raisons que les canonistes et les théologiens feront valoir vingt-cinq ans plus tard pour établir la nullité du procès. La demande qu’elle a faite d’abord, que le tribunal ne soit pas seulement composé de ses ennemis, mais qu’il compte par moitié des juges du parti français, cette juste demande rejetée, elle fait valoir la nature de la cause qui ne relève que de Dieu. C’est dans les premières séances qu’elle disait :
— Si vous étiez bien informés de ce qui me concerne, vous devriez me savoir hors de vos mains ; je n’ai rien fait que par révélation.
Et encore à la séance suivante :
— Je suis venue de la part de Dieu, je n’ai rien à faire ici ; remettez-moi à Dieu de la part de qui je suis venue… Tout le clergé de Paris et de Rouen ne saurait me condamner, s’il n’a pas de droit sur moi71.
Elle n’a été mise à l’œuvre que sur bons signes de sa mission et avec l’approbation du clergé de son parti :
— Le roi eut de bons signes, (entre autres la révélation des secrets) et le clergé fut de cet avis qu’il devait me croire. Pendant trois semaines je fus interrogée par des ecclésiastiques à Chinon et à Poitiers, et mon roi avant de se décider à me croire eut de bons renseignements sur mon passé. Les ecclésiastiques de mon parti furent de cet avis que dans mon fait, il n’y avait rien que de bon.
Ce sont les expressions mêmes de la sentence de Poitiers. C’est bien souvent qu’elle a rappelé l’examen subi à Poitiers, et invité les interrogateurs à confronter ses réponses avec celles qu’elle avait déjà données dans cette ville :
— Si vous ne me croyez pas, allez à Poitiers, où j’ai été interrogée. — C’est écrit au registre de Poitiers. — Combien je voudrais que vous eussiez une copie du livre qui est à Poitiers ; cependant si Dieu en était content72.
Elle revenait encore à la séance du 13 mars, sur l’approbation du clergé de son parti et le signe donné au roi, à propos de l’ange 21apportant une couronne :
— Comment le roi connut-il que c’était un ange ?
— Le roi le crut, par l’enseignement des gens d’Église et par le signe de la Couronne (la révélation des secrets).
— Comment les gens d’Église connurent-ils que c’était un ange ?
— Par leur science et parce qu’ils étaient clercs73.
C’était leur dire, leur science valait la vôtre et ils avaient grâce pour juger.
À tant de raisons qui rendaient l’évêque de Beauvais incompétent, s’ajoutait la légitime récusation qu’en fit l’inculpée, et, ce semble, dès le commencement du procès. L’huissier Massieu témoignait en effet que dès le commencement du procès, elle avait dit à Cauchon qu’il était son ennemi ; à quoi l’indigne évêque aurait fait cette réponse de courtisan mitré : Le roi a ordonné que je fasse votre procès et je le ferai74.
Isambart de la Pierre dépose qu’elle ne voulait pas se soumettre à ceux qui étaient présents, et surtout à l’évêque de Beauvais, parce qu’ils étaient ses ennemis mortels, mais qu’elle se soumettait au Pape, pourvu qu’elle fût conduite vers lui75. Grouchet est encore plus explicite : Moi présent et entendant, dit-il, Jeanne interrogée si elle voulait se soumettre à l’évêque de Beauvais, et à quelques-uns des assistants qu’on lui nommait, répondait que non, qu’elle se soumettait au Pape et à l’Église catholique. Comme on lui disait que son procès serait envoyé au Pape, et qu’il en jugerait, elle répondait ne pas vouloir qu’il en fût ainsi, qu’elle ne savait pas ce que l’on écrirait dans le procès, qu’elle voulait être menée à Rome, et être jugée par le Pape76.
Cauchon, un ancien professeur de droit canon, savait fort bien que semblable appel devait l’arrêter net, et qu’en poursuivant, il encourait les peines canoniques les plus graves. Aussi ne souffrit-il pas que l’on inscrivît au procès soit la récusation, soit l’appel au Pape, du moins à ces premières séances ; l’appel au Pape, ne vient que tardivement, à la séance du 17 mars, et encore incidemment. Il n’est formulé d’une manière bien précise et spontanée qu’à la scène du cimetière Saint-Ouen, le 24 mai.
Le procès n’a rien conservé de la récusation si expresse et si fondée, mais à la séance du 24 février, on lit les paroles suivantes, prononcées vraisemblablement à la suite :
— Je vous le dis, Monseigneur, faites attention à ce que vous dites, que vous êtes mon juge ; car vous prenez une grande charge, et vous m’en imposez une trop lourde.
Et un peu 22plus loin :
— Vous dites que vous êtes mon juge ; faites bien attention à ce que vous faites ; car en vérité, je suis envoyée de pur Dieu, et vous vous mettez en grand danger77.
N’est-ce pas le renouvellement de cette récusation que supposent ces paroles de l’accusée à la séance du 12 mars :
— Vous dites que vous êtes mon juge, je ne sais si vous l’êtes (!) ; mais avisez bien de ne pas juger mal ; vous vous mettriez en grand danger ; et je vous en avertis, afin que si Notre-Seigneur vous en châtie j’aie fait mon devoir de vous le dire78.
C’est avec la même liberté que d’elle-même, elle disait à la séance du 28 mars :
— J’ai souvent par mes voix des nouvelles de Monseigneur de Beauvais.
— Que vous disent-elles de moi ?
— Je vous le dirai à part79.
L’on ne sait pas si le malheureux prélat a sollicité ce tête-à-tête.
— Que vous ont dit vos voix ?
— De répondre hardiment.
La vénérable assure que la recommandation lui est souvent réitérée. Elle y a été fidèle. Dès le 24 février elle disait :
— J’ai beaucoup plus de crainte de faire quelque chose qui déplaise à mes voix que de vous répondre. Je vous demande un délai. Si les voix m’ont défendu de révéler ce que vous me demandez, qu’avez-vous à dire vous autres80.
Et passant des voix à celui qui les envoie :
— Si je répondais sans permission, je n’aurais pas bon garant ; mais lorsque Notre-Seigneur, m’aura donné permission, j’aurai bon garant81.
C’est à toutes les pages du procès que l’on trouve des expressions telles que celles-ci : passez outre, cela n’est pas de votre procès. Dès la première séance, elle proteste que dut-on lui couper la tête, elle ne révélerait pas ce qui regarde le roi. Pressée de dire si les voix lui ont promis qu’elle s’évaderait elle répond :
— Voulez-vous que je parle contre moi ? cela n’est pas de votre procès. Je m’en attends à Notre-Seigneur, elles m’ont dit de faire hardiment bon visage82.
Elle a restreint avec une invincible fermeté l’étendue du serment que, malgré ses répugnances, on lui faisait renouveler au commencement de chaque séance. Ce fut, durant les six premières, le sujet de discussions animées. À la troisième, Cauchon par trois sommations solennelles lui enjoignait de jurer qu’elle répondrait à toutes les questions qui lui seraient posées. Il semble qu’il ne lui laissait pas le temps de répondre puisqu’elle dit :
— 23Donnez-moi la permission de parler. Par ma foi vous pourriez bien me demander plusieurs choses sur lesquelles je ne vous dirais pas la vérité, par exemple sur ce qui regarde mes révélations. Vous pourriez vouloir me contraindre de dire chose que j’ai juré de ne pas dire ; par là, je serais parjure ; ce que vous ne devez pas vouloir… Il me semble que c’est assez d’avoir juré deux fois dans un même procès.
— Voulez-vous jurer simplement et absolument ?
— Vous pouvez bien surseoir ; j’ai assez juré en jurant deux fois. Je dirai volontiers la vérité sur ma venue, mais je ne dirai pas tout, huit jours ne suffiraient pour tout dire.
— Prenez conseil des assistants, si oui ou non vous devez jurer.
— Je vous dirai volontiers la vérité sur ma venue et pas autrement ; il ne faut plus m’en parler.
— Vous vous rendez suspecte, si vous refusez de prêter le serment de dire la vérité.
— J’ai toujours la même réponse à vous faire.
— Encore une fois nous vous requérons de jurer d’une manière précise et absolue.
— Je vous dirai volontiers ce que je sais (sur ma venue), et encore pas tout ; je suis venue de la part de Dieu ; je n’ai rien à faire ici. Remettez-moi à Dieu de la part de qui je suis venue.
— Pour une dernière fois, je vous requiers, je vous somme de jurer, sous peine d’être chargée des accusations qui pèsent sur vous.
— Passez outre.
— Pour une dernière fois, je vous somme de faire serment, et je veux bien me contenter que vous juriez de dire la vérité sur ce qui touche votre procès ; mais je vous avertis que par votre refus, vous vous exposez à un grand péril.
— Je suis disposée à jurer de dire la vérité sur ce que je saurai toucher le procès.
Elle prêta serment en ce sens83.
Un langage si plein de fermeté est le langage de la jeune fille qui naguère rougissait, lorsqu’au village on lui disait qu’elle était trop dévote. En face du redoutable Sanhédrin, elle conserve une telle liberté d’esprit qu’a s’en rapporter à l’article LXIII du réquisitoire, elle se serait permis des réponses plaisantes que le promoteur juge peu séantes à une sainte.
Non seulement elle esquive avec finesse les questions captieuses auxquelles une réponse directe serait périlleuse, elle en prend l’occasion d’affirmer avec plus de fermeté la divinité de sa mission, en même temps qu’éclatent la délicatesse de son cœur et sa vive piété. Savez-vous, lui demande-t-on le 17 mars, si les saintes Catherine et Marguerite, haïssent les Anglais ?
Elle avait dit précédemment qu’elles n’étaient pas pour les Anglais.
— Les saintes aiment ce que Notre-Seigneur 24aime, elles haïssent ce que Notre Seigneur hait.
— Dieu hait-il les Anglais ?
— De l’amour ou de la haine que Dieu porte aux Anglais, de ce qu’il fait de leurs âmes après la mort, je ne sais rien ; mais, ce que je sais bien, c’est qu’ils seront boutés hors de France, excepté ceux qui y mourront, et que Dieu donnera victoire aux Français contre les Anglais.
— Dieu était-il pour les Anglais, quand ils étaient en prospérité en France ?
— Je ne sais pas si Dieu haïssait les Français, mais je crois que Dieu permettait de les laisser battre à cause de leurs péchés, s’ils y étaient84.
Pas un mot dans tout le procès contre son parti ; elle avait cependant bien à se plaindre de ceux qui y exerçaient le pouvoir effectif. On voit avec quel embarras elle avoue que Dieu a permis les défaites passées qu’il a subies. Celle qui disait que le péché fait perdre les batailles, ne doute pas qu’il n’en fut la cause.
Cependant elle se refuse à les en accuser, quand elle ajoute : s’ils y étaient.
Ce même sentiment de délicatesse et de prudence éclate dans la réponse à la question :
— Ceux de votre parti croient-ils fermement que vous soyez envoyée de Dieu ?
— Je ne sais pas s’ils le croient, je m’en attends à leur cœur ; mais s’ils ne le croient pas, je n’en suis pas moins envoyée de par Dieu.
— Pensez-vous qu’en croyant que vous soyez envoyée de par Dieu, ils aient bonne créance ?
— S’ils croient que je sois envoyée de par Dieu, ils ne sont pas abusés en cela85.
Elle envoie un délicat encouragement à ceux de son parti qui croient à la divinité de sa mission. C’était la presque universalité des Français. Elle prévient l’argument que l’on eût pu tirer des ennemis qu’elle y comptait. Ils étaient peu nombreux mais tout puissants ; et Cauchon connaissait bien la perfidie de leurs agissements ; il en avait bénéficié, et probablement y avait été mêlé.
Jean-Sans-Peur est-il tombé sur le pont de Montereau par suite d’un complot ourdi avec l’assentiment du Dauphin ? Le Dauphin pouvait-il comme lieutenant-général du royaume venger ainsi l’assassinat du duc d’Orléans, et les secrètes menées du Bourguignon avec l’envahisseur ? La question de fait n’est pas absolument éclaircie. Quant à celle de droit, il n’en est peut-être pas de plus difficile à résoudre. Elle fut posée à l’ignorante jeune fille.
— Pensez-vous, lui fut-il dit, que votre roi fit bien de tuer où de faire, tuer Mgr le 25duc de Bourgogne ?
— Ce fut un grand malheur, et quoique il y eut entre eux, Dieu m’a envoyée au secours du roi de France86.
Impossible de mieux répondre ; ce fut un grand malheur ; le traité de Troyes en fut la suite. Loin d’accuser son roi, elle le montre couvert par sa mission de la particulière protection du ciel ; et elle prévient toute instance ultérieure.
Tout le monde connaît la réponse à l’indigne question si elle était en état de grâce. L’assistance en fut révoltée au point de dire à l’accusée qu’elle ne devait pas répondre ; elle l’étonna heureusement quand on l’entendit dire :
— Si je ne suis pas en état de grâce, que Dieu m’y mette ; si j’y suis, que Dieu daigne ni y conserver. Il n’est rien au monde dont je fusse plus fâchée que de savoir que je ne suis pas dans la grâce de Dieu ; si j’étais dans le péché, je crois que les voix ne viendraient pas vers moi87.
Par leur insidieuse question, les interrogateurs n’avaient fait que fournir à la sainte fille l’occasion de manifester ce qu’il y avait de modestie, de piété, de crainte de Dieu, de confiance dans le fond de son âme.
Ils tentèrent encore dans la suite de forcer les portes de sa conscience, sans autre résultat.
— Quand vous vous confessez, pensez-vous être en état de péché mortel, lui fut-il demandé ?
— Je ne sais si je fus jamais en péché mortel ; je ne crois pas en avoir fait les œuvres ; plaise à Dieu que je n’en aie jamais fait les œuvres ; plaise, à Dieu que je ne fasse jamais, que je n’aie jamais fait rien qui soit un poids pour mon âme88.
Nous devons à l’indiscrétion des questionneurs le récit de la résurrection de l’enfant de Lagny. La Vénérable raconte fort simplement le fait, et la part extérieure qu’elle y prit. À la demande s’il n’avait pas été dit par la ville qu’elle avait fait cette résurrection ; elle répond fort adroitement :
— Je ne m’en enquérais pas89.
Il n’est pas douteux que les parents du ressuscité, les personnes qui avaient demandé à Jeanne d’aller prier avec les jeunes filles devant l’autel de Notre-Dame, ne lui aient fait honneur du miracle, et ne l’en aient remerciée. L’avouer, c’eût été fournir prétexte à une inculpation de jactance ; le nier était contraire à là vérité. Par le mot : Je ne m’en enquérais pas, le double péril était évité.
Le Maître aimait à parler en paraboles. On sait combien elles sont nombreuses dans l’Évangile. Plus d’une fois il a répondu par une 26parabole aux questions insidieuses de ses ennemis. Ce trait de ressemblance n’a pas été refusé à son envoyée. C’est par une allégorie qu’elle a fini par répondre aux obsessions des tortionnaires, toujours en instance pour connaître le signe donné au roi, afin de s’en faire accepter. Elle avait épuisé les expressions pour dire qu’elle ne le révélerait jamais ; elle y a été fidèle ; il est certes bien impossible d’après ses paroles de deviner la nature des secrets révélés, et même si elle à révélé des secrets ; et cependant l’allégorie à laquelle elle a recours est de toute justesse, et elle nous fait connaître plusieurs circonstances d’un fait si important. Dans la Vraie Jeanne d’Arc (t. IV ch. I), ont été longuement expliquées toutes les paroles, si mal comprises par de nombreux historiens, que l’on trouve au procès sur le sujet. En voici la substance.
Le mot ange
signifie envoyé
; l’Écriture l’emploie dans ce sens, soit pour désigner le Précurseur saint Jean-Baptiste, soit pour désigner les prêtres. La Vénérable pouvait donc s’appeler ange
, puisqu’elle était envoyée. Elle l’employait dans ce sens, alors que le 10 mars, après avoir dit que le signe était bel, honorable, bien croyable, le plus riche qui soit au monde, elle ajoutait :
— Un ange de par Dieu, et non de par un autre bailla le signe du roi.
L’ange c’était elle-même. Le 13 elle disait :
— Le signe c’était ce que l’ange certifiait à mon roi en lui apportant la couronne. Il lui disait qu’il aurait tout le royaume de France entièrement, à l’aide Dieu, et moyennant mon labeur.
Les interrogateurs prirent le mot couronne dans le sens matériel, au lieu du sens figuré que la Pucelle indiquait pourtant lorsqu’elle disait que la couronne signifiait qu’il obtiendrait le royaume de France, ou encore : Le signe était en manière de couronne. Elle affirme que le signe n’était pas la couronne mais ce que l’ange, elle-même, certifiait au roi en lui apportant la couronne. Elle apportait la couronne au prince qui doutait de ses droits en doutant de la légitimité de sa naissance, et en lui révélant la prière absolument secrète qu’il avait faite dans ses angoisses, elle lui donnait le gage du secours céleste.
Mais là n’est pas la principale difficulté. Henri Martin dit fort justement que l’allégorie est fort claire, si l’on remarque qu’au moment où la céleste envoyée révélait les secrets, elle avait la vision de saint Michel, des anges et des saintes. Or, c’est ce qu’elle dit en termes fort exprès.
— J’étais toujours en prières, dit-elle, afin que Dieu envoyât le signe au roi, et j’étais en un logis chez une bonne femme, près du chastel de Chinon, quand il (saint Michel) vint et nous allâmes ensemble 27vers le roi ; et il était accompagné d’autres anges avec lui que chacun ne voyait pas.
Elle avait déjà dit :
— Quand l’ange vint, j’allai avec lui par les degrés à la chambre du roi, et l’ange entra le premier, et moi-même je dis au roi voilà votre signe.
L’apparition commencée au logis chez la bonne femme se continuait donc pendant que la voyante se rendait au château et durant la révélation des secrets ; cela résulte de la réponse à la question :
— Ceux qui étaient en la compagnie de l’ange étaient-ils tous de la même figure ?
— En la manière dont je les voyais, quelques-uns se ressemblaient, les autres non ; quelques-uns avaient des ailes ; il y en avait de couronnés, les autres ne l’étaient pas. En leur compagnie se trouvaient les saintes Marguerite et Catherine. Elles vinrent avec l’ange dessus dit, et les autres anges jusque dans la chambre du roi.
En la manière dont je les voyais : la Vénérable exprime par là que les anges et les saints ne prenaient ces formes extérieures que pour s’accommoder à sa condition terrestre. Les ailes indiquaient les anges, la couronne les martyrs. Avec les martyres sainte Catherine et Marguerite se trouvaient, ce semble, des confesseurs, peut-être saint Louis, saint Charlemagne. La Vénérable disait dans une des séances suivantes :
— Je suis venue au roi de France, de par Dieu, de par la Vierge Marie, et de tous les benoîts saints saintes de paradis et de par l’Église victorieuse de là-haut.
L’on voit combien c’était vrai.
C’est dans cette circonstance sans doute que le roi eut ces belles révélations et apparitions, dont, selon la Vénérable, il fut favorisé avant de la mettre à l’œuvre. Le bruit en arriva promptement jusqu’à Bruges ; Justigniani en parlait à son père, non sans stupéfaction, dans une de ses lettres du commencement de mai. Alain Chartier écrit qu’il sortit de l’entretien des secrets, comme inondé du Saint-Esprit. Henri Martin a raison de dire qu’après le baptême de Clovis, la révélation des secrets constitue la plus importante page de l’histoire de France.
Avec la clé qui vient d’être donnée, toutes les réponses de la Vénérable sur le signe, sont d’une admirable justesse. Le signe est vraiment bel, honorable, croyable, le plus riche qui soit au monde. Quel prince après David et Salomon fut honoré de pareille faveur ? Elle dit de la couronne qu’elle était d’or fin, si riche qu’elle ne saurait en nombrer les richesses. Ce que l’or est parmi les métaux, la couronne du saint royaume, du royaume très chrétien, l’est parmi les autres royaumes. En nombrer les richesses, ce serait en nombrer les prérogatives. Le grave Grotius, tout protestant qu’il était, n’a-t-il pas 28écrit que le royaume de France était le plus beau, après celui du ciel ?
À la question, si elle a baisé la couronne, elle répond sans hésiter que : Non ; si elle fleurait bon : Oui, elle sent bon ; si elle est bien gardée : Comme il convient. Sur la tête de saint Louis, ou de Charlemagne, elle répandait une odeur de vie dans le monde. On sourit d’aise lorsque interrogée sur le lieu où l’ange avait pris la couronne, on l’entend répondre :
— Elle a été apportée de par Dieu. Il n’y a pas d’orfèvre au monde qui put la faire si belle, ou si riche. Quant au lieu ou l’ange l’a prise, je m’en rapporte à Dieu, et je ne sais pas autrement où il l’a prise.
Pourquoi Dieu à-t-il choisi la France pour être l’instrument de ses grandes œuvres dans le monde ? Si la prédestination des particuliers est si mystérieuse, combien plus celle des royaumes et des empires ! Ce ne sont pas les hommes qui ont fait le saint royaume, selon l’expression préférée de la Vénérable. Ils ont été les instruments inconscients du travail divin. Dieu seul connaît la part de chacun dans pareille œuvre.
Les autres réponses sur le signe sont tout aussi justes. Elles ont été expliquées dans le chapitre indiqué. Les attribuer au génie naturel de la Vénérable, ce n’est pas seulement lui donner un démenti, c’est le donner à la raison. Composer à tête reposée une allégorie de longue haleine, juste, profonde, n’est donné qu’à des hommes d’esprit ; l’improviser en répondant à des interrogations inattendues, basées sur des mots équivoques, suppose, si l’interrogation se prolonge, une présence d’esprit dont on ne citerait peut-être pas d’exemple. On applaudit celui qui sait improviser deux ou trois réponses. C’est dans la séance entière du 13 mars que l’incriminée a soutenu pareille lutte. Ne suffirait-elle pas à prouver son inspiration ?
L’inspiration est manifeste quand on étudie de près le procès tout entier. Parmi tant de questions disparates, ardues, posées avec l’intention d’arracher à l’incriminée une parole mal sonnante, sur laquelle put être étayée une condamnation déjà arrêtée, pas un mot qui donne prise. C’est l’accent du plus ferme bon sens, de la foi la plus pure, de la piété la plus vraie. La villageoise reste elle-même, pleine de candeur, et cependant très avisée, inébranlable à tout rapporter à son Seigneur.
J. B. Ayroles.
Notes
- [1]
Vraie Jeanne d’Arc, t. I, p. 3-4. À moins d’indication contraire, toutes le références renvoient à l’un des volumes de cet ouvrage, le chiffre romain au tome, le chiffre arabe à la page.
- [2]
II, 38.
- [3]
I, 5, etc.
- [4]
II, 253.
- [5]
III, 574-575.
- [6]
IV, 328.
- [7]
III, 69.
- [8]
IV, 232, 175.
- [9]
IV, 156.
- [10]
III, 70.
- [11]
L’approbation était donnée au bout de trois semaines ; mais trois autres semaines s’écoulèrent avant que les vivres et les hommes d’armes fussent réunis à Blois, durant lesquelles l’on ne cessa d’observer la Pucelle.
- [12]
I, 685.
- [13]
IV, 270 ; III, 218.
- [14]
I, 32-52, 79.
- [15]
III, 299.
- [16]
IV, 307 ; V, 467.
- [17]
II, 31. Voir l’Université au temps de Jeanne d’Arc, chap. III et IV.
- [18]
I, 112.
- [19]
L’Université au temps de Jeanne d’Arc, p. 24.
- [20]
Quoniam in hoc vocati sumus ut pias omnium mortalium aures excitemus, hortatoris partes nobis sunt assumendæ. Ibid., p. 52.
- [21]
Ibid., p. 24 et seq.
- [22]
… Ut ad illud Basileense latrocinium totius orbis dæmonia confluxisse videantur.
- [23]
Voir ces lettres, I, 139 et seq.
- [24]
V, 400, 468.
- [25]
III, 525.
- [26]
I, 145.
- [27]
Université de Paris, ch. II, p. 16.
- [28]
Université de Paris, p. XV.
- [29]
V, 163.
- [30]
V, 323.
- [31]
I, 138.
- [32]
V, 76, 150, 60, 61.
- [33]
V, 150, 155, 61, 62, 70, etc.
- [34]
V, 159, 155, 163, 125.
- [35]
V, 163.
- [36]
V, 42, 103, 122, 164, 161, 171, etc.
- [37]
V, 116.
- [38]
V, 139, 84, 104, etc.
- [39]
V, 379.
- [40]
V, 89.
- [41]
V, 13.
- [42]
V, 110, 118, 84.
- [43]
V, 162, 172.
- [44]
V, 162, 173, 170.
- [45]
V, 162, 173, 170.
- [46]
V, 76, 150, 80 et alibi.
- [47]
V, 72.
- [48]
V, 114, 162.
- [49]
V, 132, 151 et alibi.
- [50]
V, 79, 109, 111 et alibi.
- [51]
V, 151, 118.
- [52]
V, 164.
- [53]
V, 109.
- [54]
V, 261.
- [55]
V, 228, 202.
- [56]
V, 115, 118.
- [57]
V, 372, le chapitre entier.
- [58]
V, 163.
- [59]
V, 116.
- [60]
V, 111.
- [61]
V, 157.
- [62]
V, 108.
- [63]
V, 166.
- [64]
V, 74.
- [65]
V, 64.
- [66]
V, 96.
- [67]
V, 79.
- [68]
V, 111.
- [69]
V, 172.
- [70]
III, 240.
- [71]
Séance du 22 et 24 février, V, 190, 204, 206.
- [72]
Séance du 27 février.
- [73]
IV, 25. Dans le tome V où la séance est reproduite, quelques mots essentiels ont été malencontreusement omis.
- [74]
V, 150.
- [75]
V, 132.
- [76]
V, 112.
- [77]
V, 205, 208.
- [78]
V, 218.
- [79]
V, 335.
- [80]
V, 218.
- [81]
V, 195.
- [82]
V, 195.
- [83]
V, 205.
- [84]
V, 284.
- [85]
V, 237.
- [86]
V, 288.
- [87]
V, 210.
- [88]
V, 230.
- [89]
V, 239.