Autres : Comptes-rendus (1891-1917)
Comptes-rendus de livres, thèses, etc.
Existe-t-il des reliques de Jeanne d’Arc ? (abbé Cochard) Études, septembre 1891
En dehors des deux lettres signées Jeanne
, l’abbé Cochard n’a trouvé aucune relique de l’héroïne.
Orléans conserva bien pendant des siècles un chapeau qui lui aurait appartenu : en 1792 les révolutionnaires s’en emparèrent pour le brûler.
Le père Ayroles termine par l’affaire curieuse de cet archéologue-pharmacien de Touraine, qui affirme être en la possession d’un flacon étiqueté : Restes trouvés sous le bûcher de Jeanne d’Arc, découvert à Paris vingt-cinq ans plus tôt. Il suggère que le contenu soit confié aux experts pour analyse.
Source : Études religieuses, etc., 1891, tome 56, p. 614-618.
Lien : Gallica
Existe-t-il des reliques de Jeanne d’Arc ? par M. l’abbé Cochard, chanoine d’Orléans, membre de la Société archéologique et historique de l’Orléanais. In-8 de 61 pages. Orléans, Herluison, 1891.
Pour les amis de Jeanne d’Arc, le titre seul indique l’intérêt de ce travail, travail sérieux d’un érudit qui nous donne en bons termes le fruit de patientes recherches.
Reste-t-il quelque chose des reliques proprement dites, c’est-à-dire du corps si pur qui fut celui de l’angélique Pucelle ? C’est la première question que se pose le savant archéologue. Après avoir écarté justement la conservation du cœur au monastère des Carmes ou des Dominicains de Rouen, telle que l’affirmait gratuitement un auteur orléanais du dix-huitième siècle ; après s’être excusé de mentionner une trouvaille plus récente qui nous semble pourtant digne d’examen, M. Cochard conclut qu’il ne reste pas même un cheveu ; car le cheveu qui se trouvait dans la cire du cachet de la lettre adressée par l’héroïne aux habitants de Riom a disparu avec le cachet lui-même.
Avons-nous du moins quelque chose des costumes de la Pucelle ? Le savant archéologue parcourt successivement les diverses pièces de l’armure de la vierge guerrière ; on n’a quelques probabilités que pour l’armure conservée sous le numéro 119 au musée des Invalides, et pour une armure du musée de Berlin. Les Oratoriens d’Orléans furent jusqu’à la Révolution en possession d’un chapeau de la Pucelle ; ils le gardaient avec le soin dû à pareille relique, et, pour le soustraire aux profanations de l’époque, ils le remirent en 1791 à une noble dame d’Orléans, Mme de Saint-Hilaire. On a prétendu qu’il fallait admirer la révolution en bloc ; en ce qui concerne la plus glorieuse des filles du peuple de France, M. Cochard nous apprend ce que fut le bloc à Orléans. On demanda pour en couler des canons le bronze du monument de la Pucelle, qui insultait à la liberté du peuple français. Le conseil de la commune vota la suppression du monument ; les forcenés n’attendirent pas la démolition régulière, ils se ruèrent sur la statue à coups de hache et de marteau et brisèrent avec une affectation marquée le buste et la tête qu’un serrurier avait voulu sauver. Ce n’était pas le bronze qu’ils pouvaient chercher dans le chapeau de la Pucelle : ils n’en furent que plus furieux à détruire la relique ; ils se précipitèrent vers l’hôtel de Mme de Saint-Hilaire, exigèrent avec des menaces de mort que le chapeau leur lût livré, et le brûlèrent dans la cour de l’hôtel. Cela se passait du 1er au 3 septembre 1792, au moment où s’opéraient à Paris les atroces massacres qu’encourageait le monstre dont la statue a fait dire qu’il fallait admirer la Révolution en bloc. L’outrage des pères est plus brutal, celui des fils plus savant et plus raffiné ; les premiers furent moins hypocrites : ceux qui brûlaient le chapeau ne faisaient pas parade de leurs hommages à la Pucelle, ainsi que le font les seconds. Mais poursuivons notre analyse.
Reste-t-il quelque chose des objets touchés par la libératrice ? M. Cochard signale la borne d’où Jeanne quittant Poitiers prit avantage pour sauter tout armée sur son cheval. Des ouvriers paveurs la brisèrent en 1823 ; les débris pieusement recueillis sont déposés au musée lapidaire de Poitiers. En admettant la valeur de la tradition, quatre siècles écoulés avaient dû bien en effacer la trace, avant que le marteau d’ouvriers inconscients lui portât le dernier coup. À Chinon, un admirateur de Jeanne d’Arc a recueilli et conservé avec soin, dans une de ses propriétés, la margelle d’un puits sur laquelle, en arrivant à Chinon, Jeanne aurait appuyé le pied en descendant de sa monture, tradition encore plus problématique que celle de Poitiers.
Un sol que Jeanne a certainement touché, et souvent, celui sur lequel elle a prié et pleuré, c’est le sol de la chaumière qui la donna au monde, le sol des lieux saints où elle a indubitablement passé de longues heures en contemplations ; tels le sol de l’église de Domrémy, de l’oratoire de Bermont, si aimé de la jeune paysanne, le sol de la crypte de Sainte-Marie de Vaucouleurs. Nous regrettons que le savant auteur ne les ait pas signalés, puisque les témoins nous disent qu’on y surprenait Jeanne tantôt le visage contre terre, tantôt à genoux, les mains jointes et immobiles, les yeux fixés sur l’image de Notre-Dame ou de Jésus en croix.
Une dernière relique, celle-là bien authentique, c’est le nom de Jehanne
tracé au bas de deux lettres dictées par Jeanne ; l’une est conservée à l’hôtel de ville de Riom ; l’autre, adresser aux habitants de Reims, est venue en possession d’un des arrière-neveux de l’héroïne, M. de Maleyssie. Cette signature est bien de Jeanne. Des lettres sans liaison, inégales, les deux nn
reprises et empâtées, attestent que pour tracer ces sept caractères, il a fallu conduire la main de celle qui maniait si bien le fuseau et l’épée de Fierbois, et portait si haut la victorieuse bannière. La libératrice, la plus glorieuse des femmes françaises, était complètement illettrée ; selon son expression, elle ne savait ni A ni B ; avis à ceux qui prônent la diffusion de l’instruction comme moyen de relèvement. Pour que la démonstration soit plus complète, les scènes qui se passèrent à Orléans, en septembre 1792, ces scènes qui auraient fait tomber de honte les Peaux-Rouges ou les Dahoméens, étaient inspirées par un maître d’école, Léonard, ou mieux, Léopard Bourdon. Maître de pension à la Révolution, envoyé à la Convention, il a écrit sur l’instruction nationale, a même fini par redevenir simple pédagogue, après avoir tracé de larges veines dans le bloc. Il représente parfaitement avec sa horde ce que fait surgir l’école sans Dieu.
La dissertation de M. Cochard est concluante. Signalons quelques inadvertances qui n’atteignent pas le fond. Ce n’est pas le jeudi 31 mai 1431, mais le mercredi 30 mai, veille de la Fête-Dieu, qu’a en lieu le martyre de Rouen (p. 15). En quel lieu la merveilleuse épée de Fierbois a-t-elle été brisée sur le dos d’une ribaude, sans que jamais armurier ait pu la rajuster ? Les témoins varient mais le duc d’Alençon, parfaitement compétent, place le fait à Saint-Denis, et c’est parfaitement d’accord avec la remarque des chroniqueurs qui font observer que ce fut la fin des triomphes de Jeanne. Alors en effet se place l’échec de l’assaut donné à Paris. L’accident, pensons-nous, est symbolique. La mission de Jeanne n’a pas été complètement remplie. Au moment où j’écris ces lignes, je reçois une brochure du R. P. Wyndham, supérieur général des Oblats de Saint-Charles de Westminster, où la thèse est largement démontrée ; elle ressort des actes et d’une foule de paroles de l’héroïne. La brochure du docte religieux est précédée d’une lettre de l’éminentissime cardinal Manning, qui montre que l’Angleterre rivalise avec la France dans les hommages réparateurs que les deux nations doivent à la céleste envoyée. [Voir le compte-rendu de l’ouvrage du père Wyndham par le père Ayroles dans le numéro de mars 1892.] La mission de Jeanne fut brisée avec et comme son épée ; parce que, ainsi qu’elle aimait à le répéter, les péchés font perdre les batailles. La coopération morale et matérielle qu’elle demandait lui a fait défaut.
La Pucelle combattait-elle toujours à pied, ainsi que l’affirme un auteur cité sans démenti par M. Cochard ? Pas il Patay, sûrement, quand elle disait aux chevaliers : Avez-vous de bons éperons ?
et qu’elle calmait leur surprise, en ajoutant : Nous en aurons besoin pour la poursuite ; nous las aurons quand ils seraient pendus aux nues.
Ce n’est pas le seul fait à opposer à une assertion erronée.
Un imbroglio qui certainement ne peut pas être attribué à l’auteur. En parlant de la fière lettre aux Anglais, la brochure dit :
Écrite le 22 mai 1429, elle ne leur fut remise que le 28 mai, le jour de l’Ascension, pendant le siège d’Orléans.
Mais Orléans fut délivré le 8 mai, le dimanche qui suivait l’Ascension ; car en 1429, l’Ascension était le 5 mai. Ce jour-là, il est vrai, Jeanne envoya du pont, au bout d’une flèche, une dernière sommation aux Anglais, s’excusant de le faire ainsi, sur ce qu’ils avaient retenu prisonnier un de ses deux hérauts, de Guyenne, porteur de la fameuse lettre écrite à Poitiers, le mardi saint 22 mars, et envoyée de Blois sur la fin d’avril. Comme à Orléans, tous les enfants de sept ans savent que la ville a été délivrée le 8 mai, il est manifeste qu’il n’y a là qu’une forte distraction typographique qui dépare une brochure bien imprimée et ornée de trois belles gravures de l’héroïne.
Hélas ! même son portrait ne nous a pas été transmis. Aux artistes de le composer avec les documents si nombreux, si authentiques que nous ont légués les contemporains, et surtout le double procès. Peu de personnages historiques en ont de plus riches et de plus grande valeur intrinsèque. C’est là que le pinceau et le ciseau doivent s’inspirer ; encore n’atteindront-ils l’idéal que tout autant que quelque chose du souffle surnaturel qui remplissait Jeanne tout entière passera dans leur cœur et leur main ; il y faudrait Fra Angelico.
Un mot en finissant sur l’homme modeste, sérieux, très obligeant que M. Cochard désigne sous le nom de notable de la Touraine. Il est archéologue, et, dit-on, plus que pharmacien vulgaire ; ce fut, assure-t-on, un élève distingué par ses maîtres dans les hautes écoles de Paris. Il est, pensons-nous, grandement à souhaiter que les sommités de la science anatomique et des arts textiles examinent très sérieusement ce que l’on doit penser du contenu d’un flacon dont la couverture en parchemin porte ces mots :
Restes trouvés sous le bûcher de Jeanne d’Arc, Pucelle d’Orléans.
Le possesseur, plein de réserve, raconte de quelle manière fort inattendue il fit à Paris, il y a vingt-cinq ans, son étonnante trouvaille. Si un examen, qui ne devrait être confié qu’à ce qu’il y a de plus éminent comme savoir médical anatomique et paléographique, prouvait la très haute vraisemblance de l’étiquette, ce serait une immense joie pour les amis de la Pucelle car nous posséderions des ossements, du linge, à moitié brûlés de la martyre, des charbons et des cendres du bûcher, et les conclusions de M. le chanoine Cochard devraient être heureusement modifiées ; ce dont il serait certainement le premier à se réjouir.
J.-B.-J. Ayroles, S. J.
Jeanne d’Arc telle qu’elle est (Jules Doinel) Études, février 1892
Compte-rendu élogieux du livre de Doinel, une des œuvres capitales publiées sur la Pucelle, un événement dans la cause de Jeanne d’Arc
.
Le père Ayroles résume (et approuve) les quatre parties du livre, qui tendent toute à attester l’inspiration divine de Jeanne. En spécialiste du sujet, il livre également son opinion sur tel ou tel point ; et renvoie au tome I de sa Vraie Jeanne d’Arc au sujet de la responsabilité de l’Université de Paris :
Dans cette partie, qui est excellente, M. Doinel signale et flétrit les grands coupables. Il omet le plus grand de tous, l’Université de Paris.
En conclusion, Ayroles pressent la conversion prochaine de Doinel (qui est alors maître franc-maçon et chef de l’église gnostique
) :
Celui qui constate la vérité de ses très nombreuses prophéties, qui expose avec tant de chaleur l’ascendant tout divin de l’humble sainte, n’a pas pu ne pas subir à son tour son influence, et s’est placé sur la voie de cette soumission filiale à l’Église. Puisse-t-il aller plus loin encore !
Doinel annoncera sa conversion en 1895, et l’attribuera à Dieu, à Jeanne et à N.-D. de Lourdes (d’après son ami Georges Bois).
Source : Études religieuses, etc., 1892, supplément aux tomes 45, 46 et 47, p. 113-117.
Lien : Gallica
Jeanne d’Arc telle qu’elle est, par Jules Doinel, archiviste du département du Loiret. In-8 de 83 pages. Orléans, Herluison, 1892. Prix 2 francs.
Jeanne d’Arc n’est pas une hallucinée, une malade, une folle sublime, mais une véritable inspirée ; ses voix sont réelles, indéniables ; la fidélité à l’inspiration explique la sainte et l’héroïne. Telle est la thèse de cette brochure dont le texte serré et menu pourrait fournir un bel in-12. Il faut féliciter M. l’archiviste du Loiret d’avoir résolument abordé la question capitale de la céleste histoire. L’auteur dit fort bien :
Ce ne sont ni des rêveries, ni des phrases, ni des systèmes, encore moins des dénégations orgueilleusement préconçues qui remplaceront la logique des faits et l’attestation solennelle et répétée des textes.
M. Doinel s’est constamment abstenu de toute creuse déclamation, de toute altération, de toute violence contre les témoignages. Il les prend tels que nous les présente la plus authentique des histoires, et il en déduit sa thèse avec une irréfragable évidence pour quiconque n’a pas de parti pris. Il ne s’attaque guère qu’à un adversaire, le plus sérieux : J. Quicherat, dans ses Aperçus nouveaux sur Jeanne d’Arc. M. Doinel le réfute avec les égards dus à un maître universellement respecté par de nombreux disciples on ne saurait l’en blâmer.
L’ouvrage se divise en quatre sections, dont je regrette de ne pouvoir suivre les développements ; car il faudrait tout reproduire.
Jeanne était sincère et elle était saine de corps. Elle a affirmé constamment, sans jamais se démentir, être en commerce habituel avec des personnages surnaturels, que non seulement elle a entendus, mais qu’elle a vus, comme elle voyait ses prétendus juges, qu’elle a odorés, qu’elle a palpés. Nier leur réalité objective ce n’est pas seulement nier la sincérité ou l’état de parfaite santé de la voyante, si bien attestés par tous les documents ; c’est faire de sa carrière tout entière le plus impénétrable des mystères, un effet sans cause. Dans le développement de cette première partie, M. Doinel réfute Quicherat et avec lui toute son école, qui s’obstinent à expliquer l’audition des voix par le son des cloches et le bruissement du vent dans les feuilles.
M. Doinel a encore raison de rejeter les actes posthumes, sans signature aucune, ajoutés par Cauchon aux actes authentiques de Rouen. Il est temps que l’histoire vraie dédaigne cette sentine où l’on n’a que trop puisé.
La deuxième section a pour titre les Dons psychiques de la Pucelle ; en termes vulgaires, ce sont les dons de prophétie, c’est-à-dire l’annonce d’événements, de faits, qui à raison de leur éloignement dans l’espace, le temps, ou même par leur nature, tels que les secrètes pensées du cœur, se dérobent à la connaissance naturelle de l’homme ; on y joint le don des miracles, ou la résurrection de l’enfant de Lagny.
M. Doinel établit la révélation des secrets faite à Charles à Chinon. Historiquement, c’est indubitable ; les preuves fournies ici sont suffisantes. Jeanne a connu surnaturellement qu’une épée décrite par elle était cachée dans l’église de Fierbois ; que les Orléanais étaient aux prises avec les Anglais de la bastille Saint-Loup, alors qu’elle dormait ; que les Français étaient vaincus à Rouvray. Elle a prédit de nombreux événements qui se sont réalisés en dehors de toute prévision humaine.
Sans m’arrêter à grossir le nombre des faits que cite M. Doinel, comme cela serait facile, j’en viens à l’objection présentée par Quicherat et bien d’autres. Elle avait prédit qu’elle remettrait le roi dans Paris, chasserait les Anglais de toute la France, délivrerait le duc d’Orléans de sa captivité ; événements qui ne se sont produits que six, dix, vingt ans après son martyre. M. Doinel donne une réponse plausible. Elle a accompli ces choses, parce qu’en relevant le royaume abattu, désespéré, elle a rendu possibles et le recouvrement de Paris, et l’expulsion des Anglais, et la libération du duc d’Orléans.
J’avoue pourtant qu’une autre explication me semble répondre mieux aux textes. Jeanne a annoncé ces événements comme prochains et devant être accomplis par elle ; mais sa mission supposait de la part des intéressés une coopération matérielle et morale ; jamais la libératrice n’a prétendu délivrer Orléans ou reprendre Paris seule, sans armée combattant sous son étendard. Elle constate elle-même que cette coopération lui a fait défaut à Paris, ou après la journée du 8 septembre, elle voulait recommencer l’assaut, ainsi que les voix le lui ordonnaient ; mais que pouvait-elle faire lorsque, au lieu de la seconder, l’on faisait de nuit couper le pont préparé pour passer la rivière en face de Saint-Denis, et que l’on ordonnait à l’armée de rétrograder vers la Loire ? que pouvait-elle faire, sinon, du consentement de ses voix, abandonner l’entreprise*.
* Dans l’article 37 de son réquisitoire le promoteur, entre autres choses, reproche à Jeanne d’avoir désobéi aux voix en quittant Saint-Denis contre leur ordre ; Jeanne répond : Quand à mon parlement de Saint-Denis, j’en eus congé de m’en aller.
(Procès, I, 260. ) Cela n’empêche pas Quicherat de faire chorus a d’Estivet. Mais ne va-t-il pas jusqu’à attribuer le saut de Beaurevoir à une pensée de suicide ! C’est une infamie, dirons-nous, sans les ménagements de M. Doinel.
M. Doinel remarque fort justement que, Charles VII une fois sacré, Jeanne ne pouvait pas, sous peine de donner l’exemple de la révolte, opposer son commandement au commandement du roi. À Orléans, on l’avait vue, contre l’avis des chefs, marcher à l’assaut des Tourelles, forte de son ascendant sur la multitude, et entraîner à sa suite ces chefs eux-mêmes ; à Gien, pour forcer la cour à entrer dans le chemin de Reims, elle avait pris les devants, suivie de cette armée de volontaires que suscitait l’enthousiasme qu’elle inspirait ; c’est que, comme elle le disait à Vaucouleurs, avant le sacre, la conduite du royaume ne regardait pas le dauphin, mais le suzerain, le Seigneur dont Jeanne était l’envoyée. Tout autre était la situation après le sacre.
Elle voulait revenir dans l’Île-de-France ; on l’envoie combattre sur le cours supérieur de la Loire, à Saint-Pierre-le-Moûtier, à La Charité. C’est elle-même qui l’affirme (Procès, I, 109). Sa réponse à propos de la délivrance du duc d’Orléans est plus explicite encore : elle avoue hautement que ses voix lui avaient promis qu’elle ferait assez de prisonniers pour le rendre à la liberté par voie d’échange, ou qu’elle passerait la mer pour aller le quérir ; et que si elle eût duré un peu plus d’un an, sans empêchement, elle l’eût délivré. Il y a donc eu des empêchements ; la réponse serait par trop puérile si l’on entendait qu’il faut les chercher du côté des Anglais. Cette explication, qui se déduit de ce que M. Doinel dit dans sa troisième section, nous semble plus fondée que celle qu’il donne directement dans la seconde.
La troisième section est intitulée le Prestige de Jeanne d’Arc ; c’est-à-dire l’ascendant merveilleux qu’elle exerça sur les amis et les ennemis, depuis son apparition en scène, à Vaucouleurs, jusqu’à son martyre sur la place du Vieux-Marché. Cette partie, la plus longue de toutes, est fort bien développée. Dans cette partie, qui est excellente, M. Doinel signale et flétrit les grands coupables. Il omet le plus grand de tous, l’Université de Paris, qui se disposait à continuer à Bâle les déchirements qu’elle produisait dans l’Église depuis l’ouverture du grand schisme, dont la prolongation doit lui être imputée. Courcelles, avec sa tenue extérieurement correcte, est une âme fermée ; il fut une âme fermée, parce qu’il fut un sectaire, et, comme père des doctrines gallicanes les plus outrées, équivalemment un hérétique. Qu’il me soit permis de renvoyer, pour preuve de mon assertion, à mon livre : La Pucelle devant l’Église de son temps.
Quatrième section : Soumission à l’Église. Au début près, qui ne touche nullement au fond, mais est tout personnel à l’auteur, la question est bien traitée. M. Doinel prouve péremptoirement que vouloir faire de Jeanne d’Arc une indépendante, une réformatrice et une sorte de mystique et d’illuminée serait une tentative tout à fait contraire à l’exactitude des faits, à la réalité historique et à la vérité. L’église à laquelle elle a refusé de se soumettre, c’est l’église composée de tortionnaires résolus de la perdre après l’avoir couverte d’infamie ; église — il ne faut jamais se lasser de le répéter — aussi ennemie du Pape que de la Pucelle, du moins par ses chefs, les Courcelles, les Érard, les Beaupère ; ainsi qu’ils le montraient par leurs motions, à Paris, par leurs actes à jamais néfastes, à Bâle. Pareille église est l’église de Satan ; la Pucelle, en la récusant, se montrait vraiment inspirée.
Quant à la vraie Église, celle qui est bâtie sur Pierre, Jeanne l’a aimée, et comme elle le disait, elle a toujours voulu la servir de tout son pouvoir. Cet amour, cette soumission parfaite éclatèrent dès le premier moment où la question fut introduite. M. Doinel, sans faire de considérations tirées de l’enseignement théologique, discute les textes, et montre avec quelle sagacité Jeanne a toujours refusé une soumission qui eût été une soumission à ses ennemis déclarés ; par suite, une négation de sa mission divine.
Au commencement de cette section, l’auteur écrivait :
Je crois que ma conclusion aura d’autant plus de valeur et d’autorité qu’elle émanera d’un homme qui ne peut être suspect de prévention favorable à l’Église, pas plus qu’il ne peut être suspect de parti pris ou d’animosité contre elle, et dira tout simplement la vérité.
L’Église en effet n’a besoin que de la vérité. Mais celui qui défend la réalité objective des personnages surnaturels qui sont la seule explication possible de la Pucelle ; celui qui constate la vérité de ses très nombreuses prophéties, qui expose avec tant de chaleur l’ascendant tout divin de l’humble sainte, n’a pas pu ne pas subir à son tour son influence, et s’est placé sur la voie de cette soumission filiale à l’Église. Puisse-t-il aller plus loin encore !
En attendant, la brochure de M. Jules Doinel est une des œuvres capitales publiées sur la Pucelle, un événement dans la cause de Jeanne d’Arc.
J. Ayroles, S. J.
La Pucelle d’Orléans, sa vie et sa mission (père Francis Windham) Études, mars 1892
Bref mais élogieux compte-rendu de vie de Jeanne d’Arc par un Anglais. Le père Ayroles savoure l’ouvrage pour deux raisons.
1. Il y voit une œuvre de repentance et de réconciliation :
C’est l’Angleterre, dans les plus éminents de ses fils, qui fait une franche et complète amende honorable à la martyre de Rouen.
(Il ne manque pas de rappeler que les Anglais ne furent pas les premiers coupables :)
Et pourtant ceux-là ne furent pas les seuls coupables. Ils trouvèrent parmi nous des complices : les docteurs de l’Université de Paris, alors en révolte contre Rome.
2. Le père Windham soutient comme lui que la mission de Jeanne ne s’arrêtait pas à Reims.
Source : Études religieuses, etc., 1892, supplément aux tomes 45, 46 et 47, p. 191-193.
Lien : Gallica
La Pucelle d’Orléans, sa vie et sa mission, par le R. P. Francis Windham ; traduction de M. Pelletier, ancien conseiller à la cour d’appel d’Orléans. In-8 de 86 pages. Orléans, Herluison, 1891 ; trad. 1892.
Telle est la brochure qu’un honorable conseiller de la Cour d’appel d’Orléans, M. Pelletier, vient de traduire de l’anglais. L’auteur est le R. P. Francis Windham, supérieur général des Oblats de Saint-Charles. Une lettre laudative du cardinal Manning, un abrégé de la vie de l’héroïne, la discussion de la question si capitale du moment où finissait sa mission, ce sont les parties de ce travail.
Le sommaire d’une pareille vie intéressera toujours, mais Jeanne ne sera bien comprise que lorsqu’elle sera acceptée telle que Dieu l’avait envoyée, c’est-à-dire pour expulser totalement l’envahisseur. Or, il y a ici un point de vue particulièrement consolant : c’est l’Angleterre, dans les plus éminents de ses fils, qui fait une franche et complète amende honorable à la martyre de Rouen. Une des dernières phrases écrites par le cardinal, que pleure non seulement l’Angleterre, mais encore l’Église entière, est un splendide hommage rendu à la libératrice française :
C’est un bonheur, pour les évêques et les fidèles d’Angleterre, de contribuer à effacer le crime et la honte qui ont si gravement entaché, non pas la sainte et la martyre de Rouen, mais les annales de notre pays, par les calomnies et les cruautés dont nous nous sommes rendus coupables.
C’est la pensée qui inspire non seulement le R. P. Windham et nos frères catholiques d’au delà de la Manche, mais encore plusieurs de nos frères séparés. Elle les honore grandement. Ils font l’aveu de la faute des ancêtres, sans récrimination contre nous. Et pourtant ceux-là ne furent pas les seuls coupables. Ils trouvèrent parmi nous des complices : les docteurs de l’Université de Paris, alors en révolte contre Rome.
La seconde partie de l’œuvre du R. P. Windham est de beaucoup la plus importante. La mission, établit-il, ne finissait pas à Reims ; avancer le contraire est une assertion gratuite ; les passages sur lesquels on prétend l’appuyer ne prouvent qu’une chose : Jeanne, après le sacre, conservait dans le cœur et exprimait de bouche les sentiments manifestés à Vaucouleurs : libre de son choix, elle aurait mieux aimé filer auprès de sa mère que chevaucher dans la voie si extraordinaire où le Ciel l’avait appelée. C’est la signification évidente des deux textes allégués par les contradicteurs. Ils sont obligés d’imaginer que le roi lui a ordonné de rester dans l’armée. L’histoire n’a pas conservé trace de ce prétendu commandement. Ils disent encore qu’après Reims les voix ont cessé de se faire entendre. Jeanne n’a jamais parlé d’arrêt semblable dans les communications célestes. Elle a affirmé, au contraire, avoir entendu les voix à Saint-Denis, plusieurs fois, et à Melun, où elles lui annoncent qu’elle sera prise avant la Saint-Jean. Durant le brigandage de Rouen, les communications ne furent pas seulement quotidiennes, comme avant cet événement, elles étaient presque continuelles.
Si l’on excepte Dunois, qui, au procès de réhabilitation expliquait par la cessation des voix que Jeanne n’eût pas accompli tout ce qu’elle avait promis, aucun contemporain n’a mis en avant cette affirmation. D’après le R. P. Windham, elle aurait été produite pour la première fois par les historiens du dix-septième siècle. Ce qui est certain, c’est qu’elle est en opposition avec les paroles de Jeanne avant sa captivité, et plus encore avec maints passages de ses réponses à Rouen.
L’auteur cite assez de textes pour établir largement sa thèse générale. Il nous dit qu’il en laisse, et c’est vrai. À notre humble avis, on ne saurait trop en apporter.
Des travaux tels que ceux du vénérable supérieur des Oblats de Westminster, ne peuvent que contribuer à rétablir l’unité dans l’histoire de Jeanne d’Arc. Pas un ami de la vérité, et surtout pas un Français, qui ne doive le remercier et le féliciter.
L’honorable traducteur doit être aussi félicité pour ce nouvel hommage rendu en notre langue à l’héroïne nationale. On regrettera peut-être qu’en s’attachant au mot à mot du texte il n’ait pas donné à sa traduction une allure plus dégagée. C’est le défaut de toutes les traductions.
J.-B.-J. Ayroles, S. J.
L’Armée anglaise vaincue par Jeanne d’Arc sous les murs d’Orléans (Boucher de Molandon, De Beaucorps)
Études, avril 1893
Compte-rendu élogieux du père Ayroles. On y apprend un fait surprenant concernant les archives anglaises en Normandie :
Dans leur fuites, les insulaires négligèrent d’emporter le dépôt des pièces officielles. Il y resta jusqu’en 1762, où il fut transféré à Paris. Là un triage, meurtrier pour l’histoire, anéantit ou livra aux vents bien des pièces qui feraient aujourd’hui les délices des érudits.
Ainsi que sur la langue de ces archives :
Les envahisseurs, dans leurs actes publics, usaient de la langue des vaincus.
Source : Études religieuses, etc., 1893, supplément aux tomes 58, 59 et 60, p. 270-273.
Lien : Gallica
L’Armée anglaise vaincue par Jeanne d’Arc sous les murs d’Orléans, par M. Boucher de Molandon et le baron Adalbert De Beaucorps. Orléans, Herluison ; Paris, Baudoin, 1892. In-8, pp. 314.
Ce volume est dû principalement à l’un de ces travailleurs de province qui, en s’attachant à faire revivre le passé de la cité natale, écrivent en réalité de belles pages de l’histoire nationale.
C’est surtout vrai quand la cité s’appelle Orléans. Dans les plus sombres nuits qu’a traversées la patrie, souvent c’est d’Orléans qu’est parti le rayon de l’espérance. Il en fut ainsi au commencement du cinquième siècle, lorsque les hordes du Fléau de Dieu vinrent se briser contre des murs rendus inexpugnables par la valeur et la foi de leurs habitants, et plus encore par la piété d’un évêque, saint Aignan. Coulmiers et Loigny sont dans les alentours d’Orléans. Coulmiers, c’est la victoire interrompant un instant une série de désastres ; Loigny, c’est la gloire dans la défaite. Entre ces deux dates extrêmes, Orléans, c’est la Pucelle, c’est Jeanne d’Arc, c’est le soleil de notre histoire.
M. Boucher de Molandon s’est attaché principalement à mettre en lumière le grand événement et l’héroïne qui l’a miraculeusement conduit. Ce que nous avons de mieux sur l’origine de la Pucelle, c’est, à mon avis, son travail : La Famille de Jeanne d’Arc, son séjour dans l’Orléanais. Aujourd’hui, en collaboration d’un neveu, capitaine démissionnaire, qui lui prête le concours de ses connaissances techniques, de M. le baron Adalbert de Beaucorps, il nous donne une œuvre vraiment complète sur l’armée que la Vierge libératrice dispersa si promptement. En traitant le sujet avec l’ampleur qu’il lui a donnée, il a condensé une multitude d’observations, de faits, ou inconnus, ou disséminés dans une foule d’ouvrages, qu’on doit connaître pour bien comprendre, non seulement le grand événement dont il fait partie, mais encore l’histoire de l’époque.
On serait porté à croire qu’il faut aller chercher en Angleterre les sources historiques de cette période de la guerre de Cent ans, du moins pour ce qui regarde l’envahisseur. Il n’en est rien, nous apprend M. de Molandon. Si le traité de Troyes prétendait fixer à toujours l’Angleterre et la France sous un même sceptre, il stipulait que chacun des deux royaumes garderait ses couronnes, ses lois. De là, sous la minorité d’Henri VI, deux régents, deux chanceliers, deux chancelleries. La chancellerie pour la France fut fixée à Rouen, capitale des conquêtes britanniques sur le continent, à partir surtout de la reddition de Paris au parti national, en 1436. Ce ne fut que douze ans après, le 29 octobre 1449, que Rouen redevint français à son tour. Dans leur fuites, les insulaires négligèrent d’emporter le dépôt des pièces officielles. Il y resta jusqu’en 1762, où il fut transféré à Paris. Là un triage, meurtrier pour l’histoire, anéantit ou livra aux vents bien des pièces qui feraient aujourd’hui les délices des érudits. Les épaves sont recueillies avec amour par les amis de nos vieux âges, et en particulier par M. Boucher de Molandon. Avec ces épaves et ce que l’on avait conservé de l’ancien dépôt, il a bâti son édifice, qui est solide, de bon goût, bien ordonné.
Les matériaux lui sont fournis par les lettres du gouvernement, qui nomment à des offices, à des commandements, par des endentures ou contrats de service militaire, des certificats de montre et de revue, des ordres de payement et des quittances. Mines difficiles à exploiter, dans lesquelles l’érudition contemporaine se complaît. Les résultats peuvent être parfois incomplets ; du moins, pourvu que l’induction ne soit pas poussée trop loin, les bases ne sont pas imaginaires, la fantaisie n’ayant rien à voir dans des règlements de compte.
Tout en restant positif, M. de Molandon a su donner à soin travail de la rapidité, en rejetant les documents aux pièces justificatives ; à son exposé de la clarté et du piquant. Tant par nécessité que pour paraître fidèle, au moins d’abord, au traité de Troyes, les envahisseurs, dans leurs actes publics, usaient de la langue des vaincus. La plupart des pièces de la chancellerie anglo-française étaient écrites en français. M. de Molandon aime la langue de Froissart et du commencement du quinzième siècle, à laquelle il ne fait qu’un reproche : celui de ne savoir pas arrêter et couper à temps la phrase. Il en loue la netteté, la sobriété, l’élégance, l’allure, qui la fait aller droit au but par un chemin simple et naturel. Il ne se doute pas certainement qu’il énumère les qualités de sa langue à lui.
Un premier chapitre sur l’état général des forces anglaises, lorsque nos ennemis allaient tenter un dernier effort pour compléter et assurer leurs conquêtes, n’est pas seulement utile pour le sujet particulier que traite M. de Molandon ; il l’est pour toute l’histoire de l’époque. Il nous donne, sur la composition des armées, des notions sans lesquelles on comprendra bien imparfaitement, non seulement les chroniqueurs, mais encore les histoires postérieures, trop peu soucieuses d’éclaircir le mécanisme militaire du temps dont elles parlent.
Trois chapitres sont consacrés au siège proprement dit. Se contentant d’indiquer ce qui se trouve partout, l’écrivain s’attache à ce qui nous permet de remettre les faits dans leur véritable cadre. Après avoir décrit la marche enveloppante de Salisbury, qui balaye tout le pays autour d’Orléans, s’assure des places fortes qui entretiendront ses communications avec Paris et Rouen, il nous montre l’entreprise ralentie par la mort inopinée du général en chef, reprise bientôt avec la suite et la ténacité que nos voisins mettent dans leurs œuvres. Les lieux désignés avec précision, de courts rapprochements avec la tactique moderne, des notices brèves, mais significatives, sur les personnages qui paraissent en scène, une carte à la fin du volume, qui permet de se mettre les lieux sous le regard, tout cela, bien agencé, fait disparaître ce que l’érudition a naturellement de pesant, et ne laisse au lecteur que le plaisir de jouir du fruit de recherches qui ont demandé certainement bien des années — vingt-ans, croyons-nous — d’observations minutieuses, de laborieux rapprochements.
La politique des Anglais en Normandie, les moyens employés pour garder la conquête, les sources de leurs subsides, ce que leur a coûté le siège d’Orléans, l’administration de leurs finances, leur comptabilité, moins paperassière que la nôtre, sans être moins exacte, autant de sujets intéressants traités dans les derniers chapitres.
Sur plusieurs points, M. Boucher de Molandon venge le passé contre des incriminations qui n’en sont que plus injustes pour être plus couramment admises. Une des plus choquantes, quand on la trouve sous des plumes catholiques, est celle qui voudrait faire dater du quinzième siècle, de Jeanne d’Arc, l’idée de patrie, l’amour de la France, par la multitude de ses fils. L’auteur montre à merveille combien cette opinion contredit l’histoire aussi bien que la raison. Et ce n’est pas amoindrir son héroïne : Jeanne d’Arc repousserait certainement la première cette gloire outrageante pour les dix siècles chrétiens qui l’ont précédée.
J.-B. Ayroles, S. J.
Jean Bréhal et la Réhabilitation de Jeanne d’Arc (pères Belon et Balme) — Jeanne d’Arc et les Franciscains (Léon de Kerval)
Études, octobre 1893
Long éloge du livre des pères Belon et Balme, sur un sujet qu’il a traité dans le tome I de sa Vraie Jeanne d’Arc.
Il est particulièrement frappé de la parfaite conformité d’une multitude de jugements, d’appréciations, de notices biographiques, qu’il est facile de constater dans les deux ouvrages.
Il n’en est pas de même pour celui de Léon de Kerval, voué à l’erreur pour s’être appuyé sur la Jeanne d’Arc à Domrémy de Siméon Luce, dont le père Ayroles promet une entière réfutation dans son tome II à venir.
Source : Études religieuses, etc., 1893, supplément aux tomes 58, 59 et 60, p. 749-752.
Lien : Gallica
I. — Jean Bréhal, grand inquisiteur de France, et la Réhabilitation de Jeanne d’Arc, par le R. P. Marie-Joseph Belon, des Frères Prêcheurs, professeur de dogme aux Facultés catholiques de Lyon, et le R. P. François Balme, du même Ordre, lecteur en théologie. Paris, Lethielleux, 1893. In-4, pp. VII-188 et 208. Prix 15 francs.
II. — Jeanne d’Arc et les Franciscains, par L. de Kerval. 6e mille. Vanves, près Paris, Imprimerie franciscaine missionnaire, route de Clamart, 16. In-32, pp. 78.
I. — Tout est unique dans l’histoire de la Pucelle, même sa réhabilitation. L’histoire compte bien d’autres actes réparateurs de ce genre, opérés juridiquement ; aucun n’a été accompli avec la solennité de celui qui vengea la victime de Rouen. C’est peu d’une immense enquête. Pour éclairer la conscience des juges, on fit appel à ce que la science théologique et canonique comptait de plus éminent en France, en Italie, en Allemagne. Sans parler des consultations orales, de savants mémoires, parmi lesquels neuf ont trouvé place dans l’instrument du procès, furent écrits sur la cause.
L’Ordre de Saint-Dominique a eu l’honneur de fournir l’homme qui prit la part la plus laborieuse dans ce grand mouvement, Jean Bréhal, alors grand inquisiteur de France. Avec le cardinal d’Estouteville, il provoque les premières enquêtes, les premières consultations, et tandis que l’Éminence, distraite par d’autres soins, ne paraît bientôt plus, Jean Bréhal se trouve partout jusqu’à la fin de cette grande affaire.
Les RR. PP. Belon et Balme ont mis en commun leurs efforts et leurs travaux pour faire revivre ce frère aîné de près de cinq siècles, et nous donner un texte de tout point irréprochable des écrits qu’il a composés pour la cause à laquelle il a été si étroitement mêlé.
Le volume, comme l’indique la pagination qui recommence avec un astérisque au texte du mémoire de Bréhal, se compose de deux parties bien distinctes : Bréhal et ses démarches pour la réhabilitation, et ensuite la récapitulation des avis reçus que le grand inquisiteur a fondus dans une œuvre personnelle, sous le titre de Recollectio.
Grâce à la connaissance des annales de leur Ordre, les deux écrivains ont pu donner quelques détails inconnus, trop restreints à leur gré et au gré des amis de Jeanne d’Arc, sur l’éminent fils de saint Dominique ; grâce aux mêmes sources, nous connaissons le frère Léonard auquel Bréhal écrit pour avoir son avis, et aussi les embarras de l’Ordre auxquels il fait allusion ; ce qui permet de fixer au 31 décembre 1452 la date de la lettre de consultation. Relater les démarches de Bréhal, c’était toucher en passant aux savants qui collaborèrent avec lui et aux mémoires qu’eux aussi nous ont laissés.
La Vraie Jeanne d’Arc, ou mieux la Pucelle devant l’Église de son temps, avait fait connaître avec quelque étendue ces hommes supérieurs, donné la traduction de ce qui, dans leurs écrits, se rapporte immédiatement à la Pucelle, et présenté l’analyse des considérations plus générales dont ils font précéder leurs conclusions. L’auteur est heureux d’exprimer aux Révérends Pères Belon et Balme sa vive gratitude pour les termes si élogieux avec lesquels ils ont parlé de ses analyses, de ses traductions, du volume tout entier. Il est particulièrement frappé de la parfaite conformité d’une multitude de jugements, d’appréciations, de notices biographiques, qu’il est facile de constater dans les deux ouvrages ; il demande aux lecteurs de cet article la permission de s’en féliciter.
Le texte de Bréhal est reproduit scrupuleusement d’après le manuscrit 5970 de la Bibliothèque nationale ; et cela jusqu’aux derniers apices. C’est le moindre mérite de l’œuvre. Le défenseur de la Pucelle ne procède qu’en s’appuyant sur des autorités sacrées et profanes. Pour la théologie, ce sont les diverses œuvres de saint Thomas, ou de son digne successeur et frère Pierre de Tarentaise, plus tard le pape Innocent V ; en droit ecclésiastique, ce ne sont pas seulement les décrétales et le décret de Gratien, ce sont les canonistes de renom au temps de Bréhal, aujourd’hui si oubliés ; c’est le droit romain ; ce sont les Pères de l’Église, les sages du paganisme, Valère Maxime, Cicéron, Quintilien. Les éditeurs ont vérifié les références, indiqué quand Bréhal cite de mémoire, donne le texte même ou se contente du sens. Ils renvoient au tome, à la page, à l’édition de ces textes aujourd’hui imprimés.
Il faut être du métier pour savoir tout ce que pareil travail a dû coûter de patientes recherches. Il ne pouvait être conduit à bonne fin que par des hommes versés bien avant dans les sciences sacrées. C’est la partie neuve de l’œuvre.
Ce serait être trop grincheux que de relever quelques incorrections typographiques. À la note 1 de la page 144, Cauchon est dit avoir été promu au siège de Lisieux le 20 janvier 1430. Mais dans ce cas, comment aurait-il pu ouvrir en qualité d’évêque de Beauvais le procès de Rouen, qui commence le 21 février 1431 ? c’est le 8 août 1432 qu’il est devenu évêque de Lisieux. On lit à la note 1 de la page 129 : Les interrogatoires de Jeanne furent continus et presque quotidiens depuis le 21 février jusqu’au 3 avril inclusivement.
L’écart est notable. En février les interrogatoires eurent lieu le 21, 22, 24 et 27 ; en mars le 1er, 3, 10, 12, 13, 14, 15, 17, 24, 25, 27, 28, 31. La prisonnière fut gravement malade durant tout le mois d’avril ; aussi ne fut-elle interrogée qu’une fois, le 18. Ce serait donc dix-sept jours, au lieu de quarante à quarante-cinq que laisse supposer la note.
Par l’édition si correcte du texte de Bréhal et les éclaircissements qui l’accompagnent, les Révérends Pères Belon et Balme ont bien mérité de la Pucelle, de leur Ordre, en même temps qu’ils démontrent les progrès de la science ecclésiastique parmi nous, spécialement dans la connaissance des œuvres de saint Thomas et du droit canon. Il est manifeste qu’ils n’écrivent que pour des érudits de profession.
II. — Chacun veut s’approprier le plus possible la libératrice. C’est pour en faire une franciscaine du Tiers-Ordre, auquel il appartient, que M. de Kerval écrit sa brochure qui en est au cinquième millier.
Malheureusement, il puise ses preuves dans un ouvrage peu digne des éloges qu’il a reçus : Jeanne d’Arc à Domrémy, par M. Siméon Luce. Celui qui écrit ces lignes livre en ce moment à l’impression son second volume de la Vraie Jeanne d’Arc : La Paysanne et l’inspirée, d’après ses aveux, les témoins oculaires et la libre-pensée, dans lequel il espère bien montrer les contrevérités et les erreurs qui abondent dans l’ouvrage de M. Luce. Ce qu’il dit des rapports de Jeanne avec les Franciscains en est particulièrement rempli. Pour les faire palper, il faudrait des pages qui seraient cinq ou six fois la brochure ici annoncée. En attendant, qu’il suffise de dire que l’Ordre de Saint-François est si riche en gloires aussi incontestées qu’incontestables, qu’il n’a pas besoin d’en revendiquer qui reposent sur des titres problématiques, pour ne rien dire de plus.
J.-B.-J. Ayroles, S. J.
Campagnes des Anglais dans l’Orléanais, etc. (Amicie de Villaret) Études, 31 mars 1894
Source : Études religieuses, etc., 31e année, supplément aux tomes 41, 42 et 43, p. 200-201.
Lien : Gallica
Campagnes des Anglais dans l’Orléanais, la Beauce et le Gâtinais de 1421 à 1428. Campagnes de Jeanne d’Arc sur la Loire postérieures au siège d’Orléans, par Mlle Amicie de Villaret. Orléans, Herluison. Petit in-8, pp. v-168. Prix 2 fr. 50.
Le siège d’Orléans au quinzième siècle a déjà été l’objet de bien des travaux ; les Études ont rendu un témoignage mérité à l’œuvre du regretté M. de Molandon et de M. de Beaucorps : L’Armée anglaise vaincue par Jeanne d’Arc sous les murs d’Orléans. Aussi Mlle de Villaret n’a-t-elle pas voulu refaire ce qui était bien fait ; elle a laissé de côté le siège pour s’occuper des campagnes anglaises qui avaient précédé, et nous donner sur celle qui a suivi, sur la campagne de la Loire par la libératrice, de précieux documents.
Il n’en est pas ainsi du dernier livre de Mlle de Villaret. Elle exhume des comptes des trésoriers anglais, Andry d’Esparnon, Pierre Sureau, des livres de compte de la ville d’Orléans, des chiffres qui nous permettent d’évaluer les forces mises en mouvement par l’envahisseur, les patriotiques sacrifices d’Orléans, et aussi l’état lamentable du pays, état dont elle dit un mot qui n’est nullement exagéré : il est simplement indescriptible. La merveilleuse campagne de la vénérable envoyée du Ciel qui après la délivrance d’Orléans s’ouvrait un chemin vers Reims, en enlevant Jargeau, Meung, Beaugency, en taillant en pièces a Patay l’armée de Talbot, forme la partie la plus intéressante du volume. On trouve aussi sur les ténébreuses menées qui la firent échouer devant la Charité, d’utiles renseignements.
Cet ensemble de notes sera utilisé par les historiens de l’avenir. Il ajoute à ce que l’historien définitif de Charles VII nous a déjà fait connaître dans son volume : Le Roi de Bourges. C’est par l’œuvre magistrale de M. de Beaucourt qu’il est permis de rectifier quelques inexactitudes de Mlle de Villaret. En 1425, le versatile duc de Bretagne, Jean VI, n’était pas du côté des Anglais ; il venait au contraire de se rallier au parti national avec son frère, Richemont, qui avec l’épée de connétable avait reçu sur le roi de Bourges une sorte de tutelle. La manière violente dont il en usa, le peu de succès de ses entreprises, ne justifiaient pas encore la sympathie que devaient lui valoir des services ultérieurs.
J.-B.-J. Ayroles, S. J.
Étude sur Jeanne d’Arc (Bourbon-Lignières) — Jeanne d’Arc vierge et martyre (abbé Fesch) Études, 30 avril 1894
Ayroles fait l’éloge des deux ouvrages, — pensée de foi pour le premier, lecture saine et profitable pour le second, — quoiqu’ils ne présentent rien d’inédit. Il leur trouve toutefois à chacun un léger défaut : :
Le comte de Bourbon-Lignières soutient une thèse désormais insoutenable
qui veut que la mission finisse à Reims, thèse qui rend Jeanne inintelligible et compromettrait sa canonisation. L’abbé Fesch a beaucoup emprunté au tome I de la Vraie Jeanne d’Arc (1890), sans toujours le signaler.
Source : Études religieuses, etc., 31e année, supplément aux tomes 41, 42 et 43, p. 279-281.
Lien : Gallica
I. — Étude sur Jeanne d’Arc et les principaux systèmes qui contestent son inspiration surnaturelle, par M. le comte de Bourbon-Lignières. 2e édition. Société Bibliographique, Lamulle et Poisson. In-12, pp. IV-622. Prix 3 fr. 50.
L’Étude sur Jeanne d’Arc, preuve des occupations sérieuses auxquelles se livre le noble comte, est déjà un hommage à l’héroïne par le nom de son auteur. Ceux qui ont l’honneur de le connaître assurent qu’il ne peut avoir été écrit que dans des vues de foi et de patriotisme. C’est bien une pensée de foi qui est la conclusion des trois thèses qui sont le fond du livre tout entier.
Les merveilles accomplies par la Pucelle ne s’expliquent ni par ses qualités naturelles, ni par l’enthousiasme qu’elle excita ; c’est la première. On ne doit pas en chercher la raison dans un de ces états anormaux dont, sous le nom d’hypnotisme, l’on a fait dans les dernières années le vacarme scientifique qui commence, paraît-il, à se calmer, mais qui sans doute battait son plein lorsque l’auteur écrivait, car il lui consacre la partie de beaucoup la plus notable de son volume ; c’est la seconde thèse. La Pucelle fut soumise à l’Église ; c’est la troisième.
Une cause surnaturelle explique seule la divine histoire ; c’est la conclusion des thèses précédentes elle ressort plus claire que le jour aux yeux de tous ceux qui étudient les documents sans parti pris. L’auteur puise dans ces documents ; nous aurions voulu qu’il l’eût fait plus largement encore, et qu’il les eût mis en œuvre d’une manière plus serrée et plus ferme.
Il semble avoir oublié les plus importants et les plus décisifs, lorsque, s’en tenant encore à une thèse désormais insoutenable, il veut que la mission finisse à Reims, et affirme que le principal argument de la thèse contraire serait la déposition du duc d’Alençon. Il y en a certes bien d’autres, spécialement les assertions de héroïne consignées dans ses lettres, dans de multiples réponses faites au procès de Rouen, dans sa conduite entière. Elle marche sur Paris absolument comme elle avait marché sur Reims. Ses voix lui parlent après le sacre non moins fidèlement que précédemment, à Paris, à Montfaucon, à Saint-Pierre-le-Moûtier, à Melun ; comme tous les jours durant plus d’un mois avant sa captivité, à partir de la douloureuse annonce faite sur les fossés de Melun. L’interruption de leurs communications, affirmée dans tant d’histoires, n’a pas une ombre de fondement dans les documents authentiques. Nous ne pouvons nous expliquer que par une extrême préoccupation d’esprit que M. de Bourbon-Lignières affirme que la mission limitée au sacre possède en sa faveur le nombre, l’importance, la netteté précise des témoignages. C’est le contraire qui nous semble manifeste et qu’il serait facile d’établir, si les limites dans lesquelles nous devons nous renfermer nous permettaient une discussion approfondie. Par suite d’une préoccupation du même genre, M. de Bourbon-Lignières se défait des témoignages de Boulainvilliers et d’Alain Chartier en alléguant qu’ils ont pu exagérer leurs souvenirs. Ce n’étaient nullement des souvenirs, mais la relation même de ce qu’ils venaient d’entendre de la bouche de la céleste envoyée, puisque l’un et l’autre, familiers de Charles VII, écrivaient au moment même ou la libératrice s’avançait à pas de géant dans sa carrière glorieuse, affirmant que cette carrière ne devait finir que par l’expulsion totale de l’envahisseur. C’est ce qu’elle disait bien haut, ce qu’en ces mêmes jours les jeunes seigneurs de Laval, les trois gentilshommes Angevins, écrivaient avoir recueilli de sa bouche dans leurs lettres si pleines de charme et d’intérêt. Si le chambellan et le secrétaire étaient égarés par leurs souvenirs, qu’en sera-t-il donc des témoins allégués par M. de Lignières, puisqu’ils parlent vingt-cinq ans après, alors qu’ils ont tout intérêt à dissimuler un fait bien accusateur pour ceux qui avaient alors la direction des affaires : le reproche d’avoir interrompu et arrêté l’effusion des divines miséricordes, dont ils avaient un gage incomparable dans les miracles déjà accomplis ?
Le noble comte nous pardonnera cette insistance. Ce n’est pas seulement le droit de la critique, c’est son devoir. L’opinion à laquelle il s’attarde encore rend l’héroïne vraiment inintelligible, et, si elle n’était pas dénuée de fondements sérieux, empêcherait, pensons-nous, une canonisation que M. le comte, dans son âme si chrétienne et si française, désire bien ardemment, comme la France chrétienne tout entière.
II. — Jeanne d’Arc Vierge et Martyre, par M. l’abbé Fesch. Paris, Tolra, 1894. In-8, pp. 440. Prix broché, 4 francs ; relié, 6 fr. 50.
De fort nombreuses, de très hautes approbations recommandent ce volume riche en illustrations. Ce sont des Évêques, ce sont des Cardinaux de marque. La critique, si elle croyait avoir à mordre un peu profondément, ne serait pas médiocrement intimidée par le vénérable front d’une si longue ligne de défenseurs. Il n’en est rien, comme on se l’imagine bien. Pareil livre ne peut être que bon. Sans rien présenter de bien nouveau ni d’entraînant, la lecture en est saine, et pour beaucoup ne sera pas sans profit.
L’auteur fait un usage fréquent des ciseaux, et coupe dans les bons draps. Quand l’instrument taille dans des fabriques de marque, il indique la provenance avec une complaisance marquée. Il est moins attentif lorsqu’il prend dans des ateliers dont le propriétaire a moins de renom, par exemple dans la Pucelle devant l’Église de son temps : ce qui lui arrive encore de temps en temps. Après avoir donné en note d’abord, et plus tard vers la fin, au volume utilisé, des éloges dont l’auteur ne peut être que flatté, il prend mot à mot soit les traductions, soit les rajeunissements, sans citer autre chose que le titre premier, auquel certains indices sembleraient faire soupçonner qu’il n’a pas eu recours. Ainsi, tel mot fort important omis par mégarde dans l’œuvre première, est omis dans Jeanne d’Arc vierge et martyre, quoique les pièces justificatives, si elles avaient été lues, eussent fait palper l’omission. Les longues phrases latines sont coupées dans les traductions de la Pucelle devant l’Église de son temps. Les coupes sont identiques dans Jeanne d’Arc vierge et martyre, et des phrases ne diffèrent que par la substitution de quelques mots, substitutions dont il serait inutile de discuter la valeur comme la raison.
Nosseigneurs les prélats approbateurs n’avaient pas à intervenir dans ces détails de critique minutieuse, ni à relever quelques autres artifices littéraires de ce genre.
Après les avoir signalés, il ne reste qu’à s’en tenir à leur favorable appréciation.
J.-B.-J. Ayroles, S. J.
Les Voix de Jeanne d’Arc en face de la science et de la raison (Chassagnon) Études, 24 décembre 1896
Compte-rendu de la thèse de l’abbé Chassagnon, soutenue en juin 1896 à Lyon, sous la présidence de Mgr Coullié.
Source : Études religieuses, partie bibliographique, 24 décembre 1896, dans vol. 64-69, p. 888.
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Les Voix de Jeanne d’Arc en face de la science et de la raison. Thèse de doctorat en théologie, par M. l’abbé Hyacinthe Chassagnon. Lyon, Vitte, 1896. In-8, pp. 386.
Il faut féliciter M. l’abbé Chassagnon d’avoir choisi pareil sujet. Nous sommes inondés de productions sur Jeanne d’Arc. Le nouveau docteur a envisagé le sujet par ses hauts sommets ; il a tiré de ce grand fait les conséquences capitales qu’il renferme, l’impuissance absolue du naturalisme à l’expliquer, la manifestation radieuse du surnaturel tel que l’Église l’expose ; œuvre excellente, a dit Léon XIII, très bonne manière de bien mériter de la société religieuse et civile.
La thèse tirait un particulier à-propos du prélat auquel elle est dédiée, et qui en présidait la soutenance. Mgr Coullié, archevêque de Lyon, a eu l’honneur de présenter au Saint-Siège, sur la fin de 1885, comme évêque d’Orléans, l’acte préliminaire à l’introduction de la cause, le procès dit de l’ordinaire.
Le naturalisme pose en principe que le surnaturel échappe à l’investigation scientifique. À l’entendre, ce serait chez les croyants une affaire de sentiment, d’imagination, d’éducation, où la raison n’aurait rien à voir. Principe injurieux à notre foi ; il n’en est pas moins faux pour être maintes fois gratuitement affirmé. Ce qui non seulement échappe à l’investigation scientifique, mais est le contraire de la science, ce sont les systèmes divers mis en avant par la libre-pensée pour expliquer un fait tel que celui de la Pucelle. M. Chassagnon les expose successivement, et nous montre fort bien que loin d’expliquer la merveilleuse jeune fille, il ne font qu’accroître la difficulté. On ose bien avoir recours à la pathologie et nous parler de névrose, d’hystérie, d’hypnose et d’autres affections semblables. Quel est le Charcot qui n’entrât en fureur si quelque panégyriste mal appris s’avisait d’expliquer de la sorte les qualités exquises d’une fille, que le ciel lui aurait donnée pour le charme et l’ornement de son intérieur ? M. l’abbé Chassagnon n’a pas reculé devant le dégoût qu’inspire la réfutation de cette répugnante théorie. Demandant aux sommités de la science ce que ces affections supposent dans le corps, les effets qu’elles produisent dans l’esprit, la volonté et la conduite de la vie, il a montré que la Pucelle, riche de santé, bien constituée, avait au plus haut degré les qualités opposées aux défaillances qui accompagnent toujours ces états morbides.
L’hallucination née de l’exaltation des sentiments patriotiques, ne donne pas mieux la raison des visions de la Libératrice. Il y a deux vies dans Jeanne d’Arc, dit fort bien le nouveau docteur. L’une supérieure, éclairée par une lumière que l’inspirée dit venir du ciel ; l’autre inférieure, commune, qui est celle d’une jeune fille simple, innocente, ignorante. Dans l’hypothèse de l’hallucination patriotique, la première serait comme l’incandescence de la seconde. La fillette de douze ans aurait été tellement obsédée par le désir de délivrer son pays, qu’elle en serait venue à s’imaginer qu’elle y était appelée par saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite. Or, il n’y a aucune liaison entre la vie de la paysanne et celle de l’inspirée, rien dans ce que l’on prétend être la cause ne renferme ce que l’on donne comme l’effet. L’idée réalisée par la Pucelle appartient à un personnage réel et supérieur dont la jeune fille a été l’écho et l’instrument. C’est en vain que l’on parle des hallucinations du génie. Si le génie a eu ses hallucinations, ce n’est pas de là que dérive ce par quoi il a marqué dans le monde ; l’hallucination ne s’est produite que sur quelque point accessoire de l’existence, et sous peine de dégénérer en folie, l’hallucination n’a pu être permanente. Autant de caractères qui sont diamétralement opposés à ce que la libre-pensée appelle de ce nom dans la Libératrice.
Siméon Luce a cherché dans le milieu où vécut Jeanne d’Arc l’explication de cet état d’hallucination. Combien de milliers de jeunes filles vivaient dans pareil milieu sans qu’aucune d’elle ait rêvé l’ombre de ce que Jeanne d’Arc a accompli ! Échafaudant ses solutions sur de fragiles peut-être, sur des hypothèses contradictoires, l’académicien tire de choses minimes des conséquences énormes, arbitraires et sottes, dit dans une note, avec raison, M. Chassagnon, qui veut bien reconnaître la justesse de la critique qui en a été faite dans le volume : La Paysanne et l’Inspirée.
Les explications naturalistes pulvérisées, il reste à mettre en lumière l’explication donnée par Jeanne d’Arc elle-même, une communication surnaturelle et divine. La théologie a des règles pour discerner ces communications de celles qui en sont la contrefaçon humaine ou satanique. M. Chassagnon les expose et en fait l’application à l’héroïne. Elles concordent parfaitement. Cette seconde partie de la Thèse fournit au lauréat l’occasion d’exposer sur la vertu héroïque ou la sainteté, sur la prophétie et le monde surnaturel des enseignements puisés aux meilleures sources.
Parmi les innombrables travaux sur Jeanne d’Arc, peu ont la valeur de la Thèse soutenue, en juin dernier, devant la faculté de théologie catholique de Lyon. Elle mérite d’être consultée, et elle le sera certainement par ceux qui s’occupent de la canonisation de la Libératrice.
Le style en est bon, un peu redondant ; l’argumentation gagnerait à être présentée en termes plus condensés et plus concis. Il est vrai que ce n’est pas le genre aujourd’hui en vogue ; mais si l’erreur a besoin de s’envelopper dans les faux-fuyants de la phrase pour se dissimuler, pareil artifice est plus qu’inutile aux vengeurs du vrai outragé par le naturalisme.
J.-B.-J. Ayroles, S. J.
Vie de M. Antonin Chaussinaud (Césaire Sire) Études, 5 août 1898
Source : Études religieuses, 35e année, tome 76, 5 août 1898, p. 412-414.
Lien : Gallica
Vie de M. Antonin Chaussinaud, prêtre de Saint-Sulpice, Supérieur du Grand Séminaire du Puy, par M. Césaire Sire. Paris, Maton.
Volume très édifiant, fortifiant pour quiconque aime à contempler les fruits de vie que porte le juste, le prêtre, le directeur de séminaire surtout, marchant sans bruit et sans défaillance dans la voie que le ciel lui a tracée.
M. Antonin Chaussinaud naquit dans une famille de justes. Onze prêtres dans trois générations, et le digne Sulpicien n’est pas le premier qui ait passé en laissant sur ses pas un parfum de sainteté. Trois de ses frères honorent encore le vaillant clergé de Viviers. Au petit séminaire de Vernoux, au grand séminaire de Viviers, à la solitude d’Issy, le jeune Antonin n’exerçait pas seulement l’influence du bon exemple, il avait, sans l’avoir cherché, un réel ascendant sur les condisciples qui l’entouraient. Cet ascendant, il le devait à ce qui fut sa qualité caractéristique, à sa bonté. Bonté, fruit d’un continuel oubli de lui-même, elle était telle qu’un juge autorisé, le R. P. Tissot, supérieur des missionnaires de Saint-François de Sales, ne craignait pas de dire qu’elle lui rappelait celle du saint évêque de Genève.
Professeur de philosophie aux grands séminaires de Clermont et de Bourges, supérieur du grand séminaire du Puy de 1871 jusqu’à sa mort en 1891, il dut à cette bonté de jeter dans les cœurs d’inoubliables racines, pleines de fécondité pour le bien.
C’est surtout avec les témoignages rendus de toutes parts à cette exquise charité que M. Césaire Sire a composé l’histoire de son héros. Héros, ce nom ne convient-il pas bien à celui qui vit uniquement pour cette jeunesse qui porte l’avenir éternel des âmes, qui la suit dans les monotones détails d’une vie uniforme, l’encourage, l’anime, tient toujours sa porte et son cœur ouverts pour résoudre ses difficultés, ranimer son courage, lui donner élan vers le bien ? Ce n’était pas seulement la jeunesse cléricale, c’était le clergé du diocèse tout entier, qui oralement ou par lettres faisait appel aux conseils du digne supérieur.
En se couchant longtemps après la communauté, en se levant avant tous les autres, l’homme de Dieu faisait face à une vaste correspondance. Ses lettres étaient si appréciées que le colonel d’un régiment auquel il avait écrit pour lui recommander les séminaristes arrachés à sa sollicitude, disait à ces mêmes séminaristes : Votre supérieur n’est pas un homme ordinaire, c’est un grand homme ; vous devez lui faire honneur.
Un autre témoignage du même genre, c’est le soin avec lequel ces lettres étaient conservées. Mgr Balaïn, archevêque d’Auch, a dû en recevoir beaucoup. Il a fourni à l’historien d’intéressants passages de celles que lui avait adressées son digne ami, étant diacre au séminaire de Viviers.
On y lit le motif des préférences du jeune abbé pour Saint-Sulpice. J’y formerai, lui écrivait-il, des prêtres qui iront convertir non pas une ou deux paroisses, mais tout un diocèse, des Oblats de Marie, des Maristes, etc.
Ses vœux ont été exaucés. Par ses nombreux fils spirituels, au nombre desquels il était heureux de compter un martyr, M. Terrasse, M. Chaussinaud a évangélisé et évangélise encore bien des contrées lointaines, comme il évangélise le diocèse du Puy.
Il n’est pas à Notre-Seigneur, celui qui ne ressent pas les coups portés à son corps mystique, l’Église. Les ukases maçonniques, et tout spécialement la loi militaire, cette machine infernale entre toutes, comme il l’appelait, causaient à l’homme de Dieu des tourments qui ont peut-être abrégé ses jours. Si une entente eût été possible, il eût été d’avis de laisser à la tyrannie gouvernementale l’odieux d’arracher les clercs au séminaire et à l’autel pour les conduire à la caserne, comme elle avait arraché les religieux au couvent pour les jeter à la rue, comme elle affame encore les orphelinats et les refuges par ses iniques saisies.
L’expulsion des religieux de Vals, aux portes du Puy, fit éclater le courage, la largeur et la délicatesse de cœur du digne supérieur. Il offrit spontanément son séminaire pour y recevoir la nombreuse jeunesse qu’y formait la Compagnie de Jésus. Aucun asile n’était plus convenable parmi les nombreuses maisons que la sympathie de la ville ouvrait aux expulsés ; le R. P. recteur craignait cependant de compromettre le digne supérieur ; il lui en fit l’observation : Me compromettre, répondit-il vivement, oh ! pour pareille cause, je ne demande pas mieux.
Par le fait, quinze à vingt religieux reçurent au séminaire une hospitalité que des circonstances imprévues forcèrent de prolonger, plus qu’on ne l’avait pensé, sans lasser les prévenances de M. le supérieur et de ses confrères. Le signataire de cet article est heureux de consigner ici l’expression de gratitude de ses frères en religion, et se permet d’ajouter aux nombreux témoignages réunis par l’auteur celui de la religieuse et profonde édification que lui ont laissée ses rapports personnels avec le digne supérieur.
M. Césaire Sire a bien mérité non seulement de ceux qui ont connu M. Chaussinaud, mais du clergé tout entier, en fixant les traits de ce vrai prêtre selon le cœur de Dieu.
J.-B.-J. Ayroles, S. J.
Questions philosophiques, politiques, sociales (Blaviel) Revue du monde catholique, 15 avril 1900
Compte-rendu de l’essai politique du père Timothée Blaviel (1818-1901), qui fut le professeur de philosophie du père Ayroles au petit séminaire de Montfaucon, un demi siècle plus tôt.
Un fait saute aux yeux : les idées du père Blaviel et du père Ayroles convergent de manière quasi-mimétique.
L’ordre surnaturel est l’état véritable, l’état réel de l’homme ; l’acceptation des lois de cet état, la soumission à ses lois, les conditions essentielles de la paix dans les individus et dans la société ; l’homme qui cherche à échapper aux lois de cet état est comparable au poisson qui, bondissant hors des flots, se trouve sur la plage où bientôt il sèche, il périt.C’est le programme de Jeanne d’Arc.
La question qui se pose maintenant : qui a influencé qui ? Est-ce le professeur qui a transmis son corpus idéologique à son élève ? Où l’ancien élève, devenu auteur à succès, qui a fini par influencer son ancien professeur ?
Les deux intellectuels semblent même partager jusqu’au ton polémique, puisque Ayroles semble apprécier la juste et sanglante ironie de son maître.
L’extrait suivant, qui traite du destin des peuples séduits par la démagogie des libres-penseurs, pourrait très bien être tiré de 1984 de George Orwell :
C’est s’écarter profondément [de l’enseignement du Christ] que de prôner une égalité chimérique, contre nature, destructrice du bien-être de tous. On va au rebours de ses doctrines en excitant et en aiguisant les appétits, en faisant naître dans les multitudes des besoins qu’elles ne se connaissaient pas. Exciter l’antagonisme entre les classes, appeler la foule à résoudre des problèmes au-dessus de sa portée, c’est être ennemi de l’harmonie, de la paix, de la stabilité, de la force et de la grandeur des États et des sociétés.
Qu’arrive-t-il alors ? Des meneurs sans conscience s’emparent de l’étiquette des mots pour en détruire à leur profit les réalités. Au nom de la liberté, ils font peser sur ceux qui ne veulent pas marcher à leur suite la plus infernale tyrannie ; au nom de l’égalité, ils abattent les supériorités qui les offusquent, et avec les ruines s’élèvent eux-mêmes, du néant d’où ils étaient partis, à de vertigineuses fortunes ; au nom de la fraternité, ils pratiquent l’égorgement et l’assassinat de ceux qui les entravent ou leur déplaisent.
Source : Revue du monde catholique, 39e année, tome 142 (7e série, t. 3), p. 249-252.
Lien : Gallica
Également publié dans la Vérité du 3 mai :
Lien : Retronews
Questions philosophiques, politiques, sociales, par M. de Blaviel, vicaire général de Cahors, in-12, XVI-383 p., Victor Retaux, 82, rue Bonaparte, Paris.
Sous ce titre, le vénérable auteur, M. de Blaviel, grand-vicaire de Cahors, a réuni dans un premier volume les articles qu’il a publiés tous les lundis dans le journal La Vérité, durant les deux premières années d’une collaboration qui se continue encore, à la grande satisfaction des amis des principes contre lesquels rien ne saurait prévaloir. De ces feuilles volantes qui se dispersent le lendemain de la lecture, il a fait, à la demande de ses amis, un ouvrage durable, qui, comme l’écrivait l’honorable M. Lucien Brun, sera relu, consulté, médité ; et cela avec le plus grand profit, ainsi que le dit Mgr d’Annecy, dans la lettre si élogieuse qui est en tête du volume. C’est un manuel très sûr, un enchiridion [un manuel] à l’usage de tous ceux qui veulent s’orienter catholiquement, dans le déluge d’opinions contradictoires qui submergent le monde des intelligences.
M. de Blaviel a beaucoup étudié, beaucoup observé dans une existence que Dieu prolonge, en conservant à ses belles facultés intellectuelles toute leur vigueur et leur lucidité, tout en fermant les yeux de son corps à la lumière de la terre. Aveugle, M. de Blaviel dicte à un secrétaire ses articles inspirés par les plus saines données de la raison et de la foi, de la philosophie et de la théologie. La philosophie, M. de Blaviel l’a enseignée pendant dix ou douze ans ; la théologie, il n’a jamais cessé de la cultiver dans ses meilleures sources et de cultiver tous les rameaux des sciences sacrées. Saint Alphonse de Liguori avait fait le vœu de ne pas perdre un moment. M. de Blaviel l’a-t-il fait lui aussi ? C’est son secret ; mais tous ceux qui ont eu la consolation de l’approcher de plus près attesteraient, je n’en doute pas, qu’il a vécu comme s’il l’avait fait.
N’accordant à la nature, aux relations purement humaines, que ce qu’il n’aurait pu leur refuser sans manquer au devoir, il a su trouver, tout en portant, durant plus de quarante ans, comme vicaire général, sa large part de l’administration diocésaine, tout en s’adonnant aux œuvres de zèle les plus variées, il a su trouver du temps pour approfondir les problèmes contemporains les plus ardus. M. de Blaviel est né dans les premières années de la Restauration. Sa naissance l’a mis en relations avec les plus hautes familles, son mérite et sa position avec l’élite du clergé, son zèle avec les conditions les plus humbles. Les révolutions dont il a été le témoin, ce qu’il a observé dans tous les rangs lui ont fait palper la vérité de cet oracle des saints Livres : Si Dieu ne garde les États, vaine est la vigilance de ceux qui sont préposés à leur garde. [Psaume 126.]
C’est, au fond, la pensée maîtresse de son livre. Dieu ne gardera les États que tout autant qu’ils se conformeront à l’ordre qu’il a établi. Or, dit justement M. de Blaviel, dans le plan divin,
l’ordre surnaturel est l’état véritable, l’état réel de l’homme ; l’acceptation des lois de cet état, la soumission à ses lois, les conditions essentielles de la paix dans les individus et dans la société ; l’homme qui cherche à échapper aux lois de cet état est comparable au poisson qui, bondissant hors des flots, se trouve sur la plage où bientôt il sèche, il périt.
C’est le programme de Jeanne d’Arc commençant par exiger du gentil Dauphin qu’il fît hommage du royaume au restaurateur de l’ordre surnaturel perdu par la faute originelle, à Notre-Seigneur Jésus-Christ ; résumant les devoirs de la royauté en ces courtes paroles qui sont la vraie constitution des peuples : Régner en lieutenant de Jésus-Christ, qui est roi de France et de tout le monde.
Ce n’est pas que, par la chute primitive, la nature ait perdu toute force et toute énergie. M. de Blaviel ne veut pas nier la puissance de l’esprit humain, ni diminuer les droits de la raison, mais, en fait, aucun des philosophes de l’antiquité n’a réussi à donner un corps complet de morale, et tous ont mêlé à leur enseignement des erreurs grossières ; les démonstrations rationnelles, mal saisies par les masses, ne font qu’une impression fugitive, même sur les esprits cultivés qui en comprennent la portée.
Pour les vérités de l’ordre moral, dirions-nous, la nature doit être réchauffée par le soleil du surnaturel, afin que ses fruits arrivent à pleine maturité. Sans cette lumière et cette chaleur, elle est semblable à ces arbres des tropiques transplantés dans nos zones tempérées. L’on pourra, à force de soins et de culture, les conserver quelque temps peut-être ; ils donneront quelques fruits, rares, chétifs, sans maturité, sans saveur, alimentation malsaine et douloureuse ; ils ne tarderont pas à périr.
Sans aller en demander l’expérience aux philosophes antiques, qu’est devenue parmi nous la philosophie depuis qu’elle s’est mise en révolte contre le surnaturel ? Quoi de plus vrai que ces paroles de M. de Blaviel :
Le scepticisme est au fond de toutes les philosophies qui ont pullulé dans les temps modernes.
Et encore :
C’est la confusion du bien et du mal, du vrai et du faux, l’anéantissement de la raison.
C’est la raison finissant par se suicider elle-même.
Tout se relâche, tout se détend, tout branle, tout s’écroule, dans l’ordre moral, politique, social, si l’on ne met au sommet le Dieu vivant, personnel, vengeur de l’ordre violé, rémunérateur de la fidélité à en garder les lois.
M. de Blaviel montre fort bien, comment l’autorité perd ses titres, la loi sa force obligatoire ; comment l’on va jusqu’à perdre la vraie notion de là liberté, comment en son nom on revendique le droit de se tromper, de se nuire, et, en réalité, de vouloir et de poursuivre ce que l’on ne veut pas. On met un antagonisme entre l’autorité et la liberté ; et en réalité, la liberté n’a pas de meilleur auxiliaire que l’autorité, usant des dons qu’elle possède pour protéger ceux sur lesquels elle s’exerce, contre les violences de la force, pour imposer une crainte salutaire aux passions désordonnées, et surtout pour empêcher l’erreur d’envahir les âmes simples. Voir, dans de pareils actes, des empiétements de l’autorité sur la liberté, c’est voir l’ennemi de la liberté du commerce dans l’agent qui poursuit les distributeurs de fausse monnaie, ou les vendeurs de denrées malsaines et de viandes empoisonnées.
Analyser les quarante ou cinquante articles réunis dans ce volume, ce serait les reproduire ; ils sont eux-mêmes, dans style simple, clair, correct, ce que l’on peut dire de plus substantiel, de plus fondamental sur les questions abordées. Nous venons d’en indiquer l’idée mère que l’auteur développe encore en ces termes à la page 141 du livre :
Un fameux socialiste allemand faisant allusion aux constitutions dont on gratifie trop souvent les peuples, sans tenir compte des mœurs et des habitudes de ces peuples, disait :
Parce que vous écrirez sur un poirier : Ceci est un pommier, et sur un pommier : Ceci est un poirier, pensez-vous que le poirier vous donnera des pommes, et que le pommier se chargera de poires ?— À mon tour, dit M. de Blaviel, je dirai aux libres-penseurs de nos jours :Parce que vous nierez la constitution de l’homme dans un état surnaturel, pour une fin surnaturelle, à atteindre par des moyens surnaturels ; parce que vous nierez la chute de cet homme et les conséquences de cette chute, la réparation de cette déchéance et les conditions de cette réparation, pensez-vous faire un homme indépendant de ces faits, posé en dehors de la situation résultant de ces faits ?… Toutes vos négations, tous vos essais en dehors de la réalité n’auront pas plus de puissance que les essais tournés en ridicule par le socialiste allemand.
Parlant des manuels de morale imposés dans les écoles dites si faussement neutres, M. le vicaire général s’écrie :
Ah ! qu’ils sont froids, qu’ils sont incomplets, vos manuels, à côté de nos simples catéchismes ! Nos catéchismes s’adressent à l’homme tel qu’il est et restera irrévocablement constitué ; vos manuels cherchent un homme qui n’a jamais existé et qui n’existera jamais… Qui dit morale, dit précepte, loi et devoir ; mal à éviter, bien à accomplir.
Cela ne se fait pas sans lutte, chacun le constate en descendant au fond de lui-même.
Cherchez dans vos manuels les règles de la stratégie de ces guerres si difficiles : vous indiqueront-ils la manière de vous servir des armes nécessaires dans ces luttes et ces combats ? vous indiqueront-ils même les arsenaux où vous pouvez trouver ces armes ?
Et se retournant vers ceux qui ont mission de préparer les jeunes soldats à ces luttes, M. de Blaviel leur dit avec une juste et sanglante ironie (p. 143.) :
J’aime bien ces grands capitaines disant à la milice qu’ils sont chargés d’instruire et de former :
Allez, vous avez à lutter contre des ennemis puissants ; combattez bien, soyez vainqueurs ; du reste, nous n’avons ni à vous dire où vous trouverez des armes, ni à vous enseigner la manière de vous en servir.
M. de Blaviel ne se lasse pas de poursuivre ceux qui, directement ou indirectement font brèche à l’ordre surnaturel. Il poursuit particulièrement les catholiques libéraux, qui, toute en admettant cet ordre, se conduisent, en politique, comme s’il n’existait pas, estimant qu’il est irréalisable. Leurs compromis, leur influence, ont causé dans ce siècle bien des maux énumérés par M. de Blaviel. Parmi leurs œuvres, il cite celle par laquelle la majorité libérale de l’Assemblée nationale de 1873 exigeait du roi, avant son entrée, la signature d’une constitution. Le roi voulait une constitution, mais délibérée entre lui et les représentants légaux de la nation.
J’ai eu entre les mains, dit M. de Blaviel, une lettre d’un membre de cette majorité exprimant les sentiments de ses collègues. On y lisait :
Plutôt Gambetta que le roi sans une constitution signée d’avance, etc.Nous avons eu Gambetta. (P. 345.)
Ce n’est pas en diminuant, en altérant, en dissimulant la vérité que l’on arrivera à l’ordre et au bien. C’est au contraire en les faisant resplendir, conformément à la parole du Sauveur : vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous délivrera. La vérité c’est lui-même, c’est Jésus-Christ : Ego sum veritas, c’est Jésus-Christ vivant dans son Église : Je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles. C’est en éclairant la marche de la vie à la lumière de ses enseignements que seront résolues les questions morales et sociales. Ces enseignements doivent être prêchés, comme il les a prêchés lui-même, comme les Apôtres et les Saints les ont prêches après lui. C’est s’en écarter profondément que de prôner une égalité chimérique, contre nature, destructrice du bien-être de tous. On va au rebours de ses doctrines en excitant et en aiguisant les appétits, en faisant naître dans les multitudes des besoins qu’elles ne se connaissaient pas. Exciter l’antagonisme entre les classes, appeler la foule à résoudre des problèmes au-dessus de sa portée, c’est être ennemi de l’harmonie, de la paix, de la stabilité, de la force et de la grandeur des États et des sociétés.
Qu’arrive-t-il alors ? Des meneurs sans conscience s’emparent de l’étiquette des mots pour en détruire à leur profit les réalités. Au nom de la liberté, ils font peser sur ceux qui ne veulent pas marcher à leur suite la plus infernale tyrannie ; au nom de l’égalité, ils abattent les supériorités qui les offusquent, et avec les ruines s’élèvent eux-mêmes, du néant d’où ils étaient partis, à de vertigineuses fortunes ; au nom de la fraternité, ils pratiquent l’égorgement et l’assassinat de ceux qui les entravent ou leur déplaisent. M. de Blaviel le montre éloquemment dans ses articles sur la Révolution, dont on cherche tant aujourd’hui à voiler la face satanique. Il en parle d’après de vivants souvenirs de famille. Par sa mère, il appartient à la classe des victimes ; par son père, à l’un des témoins les mieux placés pour tout voir.
Le livre porte le défaut inhérent à sa composition. Fait d’articles de journal qui ont chacun leur unité, leur juxtaposition manque de la liaison d’un ouvrage dont les transitions sont ménagées, et les parties habilement rattachées. Mais l’on peut promettre à celui qui le lira, le méditera, une riche moisson de réflexions saines et profondes. Peu de livres jettent sur les questions abordées — et elles sont nombreuses — une lumière plus intense et plus pénétrante.
L’on peut, sur quelques points, trouver que l’auteur, trop épris de ce qui est mieux en soi, ne tient pas assez compte de ce qui est seulement possible ; que, préoccupé des excès qu’il combat, il passe trop légèrement sur ce qu’ont de légitime certaines revendications ; qu’il est indulgent pour les causes éloignées qui ont amené les désordres où nous sommes menacés de tomber. Même ceux qui ne seraient pas de son avis sur quelques points trouveront profit à chercher la réponse aux raisons qu’il allègue…
Puissent des esprits, par ailleurs généreux et chrétiens, faire dans leurs théories et leurs projets de réformes une place toujours plus large à celui qui, étant la vérité et la vie, est par là même la solution de tous les intérêts vitaux du genre humain.
Il a voulu en faire partie pour tout y concilier dans la justice, la charité, l’ordre et la paix, lui seul peut faire que chacun soit non seulement résigné, mais heureux dans la place où la Providence l’a placé ; lui seul est la solution des problèmes qui nous torturent ; on la cherchera vainement ailleurs.
Un élève de philosophie de M. de Blaviel,
J.-B. J.-A.
Six mois d’Histoire Révolutionnaire (Marius Sepet) Revue catholique des institutions et du droit, janvier 1904
Compte-rendu positif du père Ayroles sur le dernier volume de Marius Sepet consacré à la Révolution. Après avoir résumé l’ouvrage, il s’étend sur la persécution et la valeureuse résistance du clergé :
Sur les cent trente-cinq évêques de France, l’histoire n’en a que quatre à flétrir du surnom de Jureurs ; on s’accorde assez à dire que parmi les ecclésiastiques du second ordre, l’odieuse épithète ne s’applique qu’à un sixième.
Il termine par un conseil :
Les adversaires passent sous silence les gloires catholiques, quand ils ne les dénigrent pas ; à nous de les faire ressortir ; il y a matière ; l’éloquence de l’abbé Maury ne le cède pas à celle de Mirabeau.
Source : Revue catholique des institutions et du droit, 32e année, 1er semestre, 2e série, 32e volume, p. 91-96.
Lien : Gallica
Six mois d’Histoire Révolutionnaire (Juillet 1790-Janvier 1791). La Question politique et la Question religieuse, par Marius Sepet. — Téqui, rue de Tournon, 29, in-12, p. 380.
M. Marius Sepet continue ses consciencieuses publications sur la Révolution. Son quatrième volume embrasse six mois seulement du grand cataclysme, de juillet 1790 à janvier 1791. Le cratère n’était en ébullition que depuis un an, car si les États-Généraux s’étaient ouverts le 4 mai, l’œuvre révolutionnaire ne commence qu’avec le serment du Jeu de Paume, 20 juin.
Le fameux serment détruisait ce que les électeurs, avaient entendu constituer par leurs suffrages. Ils avaient entendu nommer des députés aux États-Généraux ; à la suite du célèbre serment, il n’y avait plus d’États, les votes allaient se compter par têtes, le nombre dictait la loi. Était-ce bien le nombre ? N’étaient-ce pas la violence et l’astuce qui se disant le nombre allaient imposer leur tyrannie en vertu d’un principe faux en lui-même, et menteur dans ses applications ?
Le nombre n’avait nullement investi l’Assemblée qui s’intitula nationale, du droit de jeter bas l’ancienne France ; elle avait donné mandat d’émonder l’arbre de sa végétation parasite et non pas de le déraciner, de fermer les crevasses de l’édifice, d’en refaire les parties ruineuses, et non de le détruire.
L’Assemblée allait contre le mandat reçu lorsqu’elle biffait de la Constitution ce qui depuis plus de dix siècles en était l’essence même, la vie, l’âme, l’Évangile de Jésus-Christ, pour y substituer les rêves d’un cerveau malade, le contrat social du sophiste de Genève. Par là, elle devenait la Révolution, c’est-à-dire la France, et par la France le monde, retournés contre les principes de raison et de foi dont ils doivent vivre. Là, et pas ailleurs, est ce qui constitue la Révolution.
Le poison versé à pleines doses est si habilement mêlé de vues en conformité avec l’Évangile répudié, il revêt de telles couleurs aux yeux des multitudes, qu’il a pour elles l’attrait des liqueurs de feu pour le sauvage, des boissons alcooliques pour ceux qui en ont subi les ivresses. Les malheureux sentent les ravages produits dans leur organisme par ces ruineuses substances, ils ont honte des convulsions dans lesquelles elles les précipitent ; et cependant s’en abstenir, les rejeter, est pour eux comme une morale impossibilité.
En est-il autrement du pseudo-évangile infusé à la France par l’Assemblée de 1789 ? Qui ne voit les perturbations qu’il cause dans le corps social ? Qu’est depuis lors, l’histoire de France, précédemment si une, sinon une suite de convulsions par lesquelles le pays passe de l’anarchie au despotisme et du despotisme à l’anarchie ?
M. Marius Sepet, dans son nouveau volume, nous montre l’anarchie envahissant toutes les parties du corps social, moins d’un an après que les constituants avaient commencé à lui verser le mortel virus. Nous suivons ses ravages dans l’armée avec les rebellions de Metz et de Nancy ; il met aux prises les diverses classes de notre florissante colonie de Saint-Domingue en attendant de nous la faire perdre ; l’effet n’en est pas moins prompt dans la marine ; les matelots crient à haute voix au matelot qui conduit le canot du major-général de Marigny de faire chavirer l’embarcation, et le matin en se levant cet officier supérieur trouve une potence dressée devant sa porte. Louis XVI, naguère acclamé comme le restaurateur de la liberté, devient de jour en jour un fantôme dénué de toute autorité ; autour de lui c’est l’indécision, la peur, et avec l’émigration des projets contradictoires ; dans les clubs, dans la presse, ce sont les hurlements de fauves qui se déchirent à la vue de la proie, la France, livrée à leurs appétits de fortune ou d’ambition ; une vile plèbe, incapable de pudeur, envahit les tribunes, les portes de l’Assemblée, et est adulée comme étant le vrai peuple, alors qu’elle n’en est que la lie la plus putride ; aucune justice contre les excitations les plus incendiaires, contre les attentats les plus sanglants. D’où viendrait-elle ? On supprime les parlements, les anciennes juridictions ; le choix des magistrats est remis à l’élection populaire ; en fait et pratiquement, avant tous les autres, aux perturbateurs qu’ils auraient dû punir ; au sein de l’Assemblée, les meneurs se jalousent et se tendent mutuellement des pièges ; le tribun, chargé de crimes, qui, grâce à une éloquence enlevant toute réflexion, a jusqu’alors mené la Révolution, Mirabeau, se vend secrètement à la cour conduite par lui à l’abîme, en même temps que par des tours d’équilibre oratoire il s’efforce de conserver l’hégémonie dans l’Assemblée et de dissiper les soupçons conçus sur son double jeu. Tel est le résumé des huit premiers chapitres du volume de M. Sepet ; entrer dans plus de détails serait les refaire.
Les deux derniers sont consacrés à la question capitale, à la question religieuse. En s’attaquant à la religion catholique l’Assemblée, — on ne saurait trop le redire, — s’attaquait à l’âme même de la France. L’Église jouissant de la liberté aurait laissé dans la tombe du passé ce qui ne devait pas vivre ; elle aurait cicatrisé les plaies du pays, elle aurait fait passer dans les faits la signification des mots que la Révolution lui emprunte sans pouvoir les réaliser ; elle aurait refait une France plus belle que celle des anciens jours ; mais c’est surtout, c’est uniquement à l’Église qu’en voulait, qu’en veut toujours la Révolution. Ceux de ses hommes, qui survécurent aux égorgements que pratiquèrent justement entre eux tous ces frères en Caïn, s’empressèrent d’abjurer leur démocratisme aux pieds de Bonaparte, et furent les premiers ministres de son despotisme ; ce qu’ils gardèrent, c’est la haine du catholicisme. Ils inspirèrent au Maître les articles organiques par lesquels il reprenait ce qu’il avait concédé par le Concordat, et par bien des points faisait revivre la Constitution civile du clergé.
M. Marius Sepet nous met sous les yeux les procédés à la fois violents et cafards par lesquels les constituants imposèrent la néfaste pièce. On entendit les Camus, les Grégoire, jusqu’à Mirabeau lui-même, protester qu’ils n’attentaient en rien aux droits de la conscience et du catholicisme, langage que retiennent soigneusement aujourd’hui ceux qui sont en train de nous forger les fers de la plus ignoble servitude.
La Constitution civile du clergé ne faisait que supprimer la pierre fondamentale sur laquelle le Fils de Dieu a bâti son Église. Son vicaire n’intervenait que pour recevoir la notification que des électeurs, la plupart impies, ou même juifs, avaient mis à la tête de diocèses remaniés et délimités sans lui. des évêques sur lesquels il n’avait aucune juridiction. Autre n’est pas la question en ce moment pendante du nobis nominavit. Toute la différence est qu’au lieu de surgir de l’élection populaire, les modérateurs des consciences seraient créés par l’apostat qui en ce moment opprime la France. Le clergé qui refusait de jurer fidélité à l’impie document était déclaré inhabile à toute fonction ecclésiastique ; deux ans plus tard il était condamné à porter la tête sur l’échafaud. Aujourd’hui, contre toute justice, s’il s’avise, comme c’est son devoir, de signaler même à mots couverts le loup qui ravage le troupeau, on lui supprime la plus juste des indemnités ; on se prépare à fermer ses églises ; l’échafaud viendra ; de nouveau la route sera parcourue tout entière.
Le volume de M. Sepet nous montre Pie VI poussant la longanimité jusqu’aux dernières limites. Il n’intervient que par des lettres pleines d’avertissements très cordialement paternels à l’infortuné Louis XVI. Le malheureux roi diffère d’apposer la signature nécessaire pour que l’édit persécuteur puisse être mis en vigueur ; mal conseillé, vaincu par les instances qui lui sont faites, il se résigne, le 26 décembre, à donner cette signature dont la rétractation le mènera au martyre.
La ratification extorquée, les auteurs de l’ukase se hâtent de l’imposer au clergé. Les ecclésiastiques, membres de l’Assemblée, 300 environ, sont les premiers sommés de jurer de s’y conformer. Rome n’avait pas encore prononcé d’une manière absolue, le non licet ; elle ne devait le faire entendre qu’en mars et en avril ; bien des esprits étaient offusqués par les ténèbres du Jansénisme et du Gallicanisme. Le Janséniste curé d’Emberménil, Grégoire, proteste de nouveau, le 27 décembre, que l’Assemblée n’a jamais voulu porter la main à l’encensoir, ni donner la moindre atteinte à l’autorité spirituelle du chef de l’Église ; penser autrement, c’était la calomnier. À sa suite une soixantaine de curés prêtent le serment schismatique que plusieurs mieux éclairés rétracteront au péril de leur vie. Le lendemain l’évêque d’Autun, Talleyrand, ouvre la série de ses interminables parjures.
Dès le 2 janvier, Gobel, évêque de Lydda, prélude par la prestation du serment à la totale apostasie du sacerdoce qu’il fera trois ans après, apostasie qui ne le sauvera pas de l’échafaud. À sa suite, Mgr de Bonald, évêque de Clermont, monte à la tribune. Il a préparé un discours d’après lequel une heureuse réticence avait rendu le serment licite. On ne lui permet pas de continuer ; dans une vive discussion il est sommé de prêter le serment pur et simple ; il le refuse, dépose son discours sur le bureau du président et le livre à l’impression. Le 3 janvier vit encore la chute de vingt-trois ecclésiastiques, parmi lesquels plusieurs aussi, mieux éclairés, revinrent de leur errement.
Les députés du clergé se relevèrent à la journée du 4 janvier. La veille, le protestant Barnave avait fait décréter que le délai pour la prestation du serment expirerait ce jour à une heure, et qu’on procéderait à l’appel nominal. Grégoire, Mirabeau, Camus s’efforcent par d’artificieux discours, de calmer les scrupules des consciences. Mgr de Bonnabon, évêque d’Agen, paraît à la tribune :
Je ne donne aucun regret à ma fortune, (dit-il) ; j’en donnerais à la perte de votre estime ; je vous prie donc d’agréer le témoignage de la peine que j’éprouve de ne pouvoir prêter le serment que vous exigez de moi.
Je me fais gloire de suivre mon évêque, comme le diacre Laurent suivait le Pape saint Sixte au supplice, (dit un de ses curés, l’abbé Fournetz, curé de Miélau).
Je suis enfant de l’Église catholique, apostolique et romaine, (dit à son tour l’abbé Leclerc, député d’Alençon et curé de Cambes).
Les hurlements de la gauche ne lui permettent pas de continuer. On se trouvait en présence des vrais prêtres de Jésus-Christ, des vrais fils de l’Église de France. C’en était trop de ces solennelles confessions de la foi tombant du haut de la tribune. Il fallait les arrêter. L’on décrète que l’appel ne sera plus nominal, mais collectif ; seuls les jureurs monteront à la tribune. Après la sommation collective, un seul prêtre se lève ; c’était l’abbé Landrin, député de Montfort L’Amaury. L’évêque de Poitiers, Mgr de Beaupoil de Saint-Hilaire, en montant après lui à la tribune cause aux sectaires un moment de triomphe qui devait être de courte durée.
J’ai soixante-dix ans, (dit le vénérable prélat), j’en ai passé trente-cinq dans l’épiscopat, où j’ai tâché de faire le bien qui m’était possible. Accablé d’ans, d’infirmités, je ne déshonorerai pas ma vieillesse en prêtant un serment…
Les cris de fureur de la secte ne lui permirent pas d’achever. Une suprême adjuration est adressée aux ecclésiastiques fidèles ; elle ne trouve aucun écho.
C’en était fait… L’épuration avait commencée ; l’armée de Dieu allait être débarrassée de ce qui était indigne d’y trouver place, des ecclésiastiques de croyance et de moralité perverses ou suspectes, des ambitieux et des lâches. Ce fut une minorité, trop nombreuse sans doute, mais relativement faible. Sur les cent trente-cinq évêques de France, l’histoire n’en a que quatre à flétrir du surnom de Jureurs ; on s’accorde assez à dire que parmi les ecclésiastiques du second ordre, l’odieuse épithète ne s’applique qu’à un sixième.
M. Marius Sepet nous dira, en continuant ses travaux, à quelles ignominies fut conduite la France apostate, en vertu du principe de l’absolue souveraineté populaire, concentrée dans des assemblées se disant, à tort ou à raison, issues du suffrage universel. Les autels de la déesse Raison, les parades où l’incorruptible Robespierre pontifient les mains ruisselantes de sang humain, les exhibitions, où le ridicule et odieux Lareveillère Lépeaux et sa bande de filous en troupe, rendaient un culte à la Théophilantropie, autant d’étapes parcourues en quelques six ans après la Constitution civile du clergé. C’est dans ces abîmes de fange, de sang, de burlesque parodie, que roula la France officielle, en se séparant de la Pierre sur laquelle le Fils de Dieu a bâti son Église. L’on veut recommencer la rupture, l’on prône le même principe, l’on n’évitera pas des conséquences identiques ou pareilles.
Tandis que la France du contrat social, le nouvel évangile, souillait nos annales de pages ignominieuses entre toutes, la vraie France, celle du Christ, en écrivait les plus glorieuses. En preuve de sa fidélité elle rougissait de son sang des milliers d’échafauds, affrontait les déserts de la Guyane et les pontons de l’île de Ré, promenait dans le monde son glorieux dénuement. M. Sepet a raison d’écrire :
C’est une joie pour l’historien vraiment patriote d’avoir à constater dans cette universelle chute des institutions antiques, la dignité incomparable et de bon augure avec laquelle, finit l’ancienne Église de France, fille de cette Église des Gaules qui en baptisant Clovis par la main de saint Rémy créa la France elle-même.
Le volume ne renferme guère d’inédit. À quoi bon, lorsque l’on n’a que l’embarras du choix dans les documents déjà imprimés ? M. Sepet a puisé dans ceux qui pouvaient nous fournir le tableau exact du semestre qu’il a voulu faire connaître.
Un excellent critique, M. Edmond Biré, a regretté que l’historien n’ait pas mis plus en saillie ceux qui en ces débats si graves défendirent éloquemment le droit et la justice. Nous pensons comme M. Biré. Les adversaires passent sous silence les gloires catholiques, quand ils ne les dénigrent pas ; à nous de les faire ressortir ; il y a matière ; l’éloquence de l’abbé Maury ne le cède pas à celle de Mirabeau ; elle est plus naturelle et plus vraie, sans l’emphase de plus en plus démodée du terrible adversaire. Des emprunts faits à ses réponses auraient avantageusement remplacé les détails sur le duel de Lameth, sur le mariage de Camille Desmoulins, deux de ces comparses révolutionnaires, qui foisonnent parmi nous depuis l’ère révolutionnaire, célébrités d’un jour aussi promptement que justement oubliées. Ces citations auraient donné au volume une chaleur et une vie qu’on souhaiterait plus intenses, tout en restant dans le style de l’histoire.
Le volume de M. Marius Sepet sera lu avec profit par toutes les classes de lecteurs. L’on ne peut que souhaiter que le laborieux écrivain nous expose ainsi tous les semestres de la fatidique époque ; qu’il insiste sur la partie vraiment belle, je veux dire le martyrologe écrit alors par les prêtres et les catholiques Français. Puisque l’on entrouvre le livre glorieusement sanglant, de pareils tableaux nous aideront à y écrire de nouveaux noms, quand il sera entièrement ouvert ; ce qui n’est peut-être pas bien éloigné.
J.-B.-J. Ayroles.
La royauté de Jésus-Christ et la Vénérable Jeanne d’Arc (Dom Armand Clerc) La Croix (Sud-Ouest), 13 octobre 1907
Compte-rendu de la brochure de l’ouvrage dont il a signé la préface [Voir]. Son texte pourrait tout aussi bien être le résumé de sa pensée politique (Jésus-Christ Roi), telle qu’exprimée en maints endroits.
Liens : Gallica
La Royauté de Jésus Christ et la Vénérable Jeanne d’Arc, par le R. P. Dom Armand Clerc (plaquette de 33 pages en vente. Prix 0 fr. 30.)
Petite par le format, la plaquette de ce titre est grande par ce qu’elle renferme. Avec le point culminant de la mission de la Vénérable Jeanne la Pucelle, elle nous fait connaître la raison et la portée du fait le plus merveilleux des annales humaines, après l’établissement du christianisme. Parce qu’on ne les a pas comprises, la figure de la libératrice est restée rapetissée, mutilée, inintelligible. L’on n’a pas compris parce qu’on ne voulait pas de l’enseignement qu’il renferme. C’est pourtant l’enseignement sauveur. L’auguste, vénéré, très aimé Pie X, le disait au monde, la première fois qu’il a ouvert ses lèvres pour lui parler.
Il en est, et en grand nombre, — écrit Sa Sainteté, nous ne l’ignorons pas, qui, poussés par l’amour de la paix, c’est-à-dire de la tranquillité dans l’ordre, s’associent et se groupent pour former ce qu’ils appellent le
parti de l’ordre. Vaines espérances et peines perdues ! De parti de l’ordre capables de rétablir la paix au milieu du bouleversement des choses, il n’en est qu’un, le parti de Dieu ;… et le parti de Dieu, en dépit de nos efforts ne se réalisera, n’adviendra, que par Jésus-Christ.
Jésus-Christ Roi, sa loi, la constitution fondamentale des États, la Vénérable n’a cesse de proclamer sous toutes les formes cette vérité libératrice ; les merveilles de sa carrière n’ont été que le sceau du miracle destiné à faire resplendir aux yeux des peuples ce principe qui les renferme tous.
Le maître des événements, qui met tant d’harmonie dans ses œuvres, préparait cette mission de la fille de Jacques d’Arc, non seulement en entourant de prodiges délicieux sa venue à la vie ; il la faisait naître le jour même où fut publiquement et hautement reconnue lu royauté de l’Enfant-Dieu, le jour où les rois mages venaient de loin, au su du plus ombrageux des tyrans, lui apporter leurs présents symboliques. L’office divin, que Dont Armand Clerc interprète en vrai liturgiste, est plein, en ce jour surtout, de la loyauté de Celui qui, en se faisant Fils de l’Homme, a acquis par droit de conquête et d’excellence un droit qu’il possédait déjà comme Fils éternel de Dieu.
Louis Veuillot écrivait, en 1864 :
Rien ne défendra l’espèce humaine désarmée de Jésus Christ. Sans Jésus Christ, la pauvre bête humaine sera toujours insultée et mangée ; le monstre toujours insatiable.
Il n’y a de refuge, contre tant de tyrannie et d’opprobre, que dans la royauté de Jésus-Christ. Elle est la seule qui assure aux peuples la dignité, la liberté, la paix, la sécurité dans l’ordre.
Voilà pourquoi l’on ne saurait trop répandre la brochure de Dom Armand Clerc, ni trop étudier et de faire connaître la Vénérable Jeanne la Pucelle, telle que Dieu la fit.
J.-B.-J. Ayroles.
Le bon père Serres (Joseph Thermes) Questions ecclésiastiques, décembre 1913
Long compte-rendu de cette biographie du père Jean-Baptiste Serres (1827-1904), dont la lecture a visiblement touché le père Ayroles. Celui-ci résume l’ouvrage en quatre parties : I. Des origines du père Serres jusqu’à la fondation des Petites-Sœurs des Malades ; II. Les réalisations de cet infatigable bâtisseur, qui a érigé quatre-vingt-douze ermitages dans dix-huit diocèses
; III. Sa production littéraire, en particulier les dix volumes de son Histoire de la Révolution en Auvergne ; IV. Le bilan et l’héritage de son œuvre.
L’émotion du père Ayroles provient sans doute aussi des souvenirs que ravivent en lui les années de formation du père Serres. Ce dernier, d’un an son aîné, a en effet passé deux ans à la maison de Vals de 1856 à 1857, juste avant que lui-même n’y entre en 1859. Les lieux et les personnes décrits au chapitre II, partie I, sont ceux qu’il a connus, notamment le père Ginhac, qui était encore maître des novices à son arrivée.
Depuis trente ans et plus, je vis en présence de la Bienheureuse Jeanne la Pucelle. Rien ne me rappelle davantage son allègre et pur dévouement que les figures [des humbles Sœurs] que le P. Thermes fait passer sous les yeux du lecteur. Pourquoi le fondateur n’a-t-il pas fait le pèlerinage de Domrémy, et vu le solitaire ermitage de Bermont ? Le site avec ses souvenirs l’aurait ravi. La Lorraine est aussi terre d’héroïsme. Si jamais les Petites-Sœurs s’établissent en Lorraine, l’ermitage de Bermont est tout indiqué pour les recevoir. Ainsi s’accomplira l’un des vœux de la Bienheureuse, si sensible aux maux des pauvres, et surtout des habitants des campagnes.
Source : Les Questions ecclésiastiques, 6e année, n° 12 (10 décembre 1913), p. 515-531.
Liens : NumeLyo
Le livre du père Joseph Thermes, S. J. : Le bon père Serres, fondateur des Petites-Sœurs des malades : un apôtre de la charité (Paris, Beauchesne, 1913, 443 pages.)
Liens : Gallica
515En 1911, l’Académie décernait le premier prix Montyon à la Congrégation des Petites-Sœurs des malades, fondée à Mauriac en 1865. Le rapporteur, M. Lavedan, narrait, en termes émus, quelques-uns des traits d’héroïsme, qui justifiaient cette distinction. Il ajoutait que des millions ne suffiraient pus à récompenser des vertus poussées jusqu’au sublime du dévouement ; les hommes n’ont pas de récompense pour de telles existences, lesquelles d’ailleurs visent plus haut que la terre.
Le rapport des prix de vertu ne pouvait que nommer le fondateur et indiquer le but de son œuvre Le P. Thermes nous donne l’histoire de l’un et de l’autre dans un volume qui, pour tout cœur capable d’admirer le bien, a tout l’intérêt d’un roman. Le récit est sobre ; la trame de la composition, parfaitement ourdie, nous montre, autour du fondateur, une foule de figures charmantes, reflets de sa grande et belle âme. L’historien a l’art, après nous les avoir brièvement présentées, de nous les peindre sur le vif par leurs paroles et leurs actes. Avec une psychologie très fine, il retrace l’attachante et originale physionomie du Bon Père, ainsi qu’on nommait le saint prêtre Jean-Baptiste Serres, et il raconte les œuvres si diverses et si belles qu’il a accomplies.
Figure complexe, le bon Père semble avoir hérité de saint François d’Assise l’amour de la pauvreté et de tous les êtres de la création ; il aime la solitude comme saint 516Benoît ; il cultive l’érudition et écrit comme un bénédictin de Saint-Maur, en même temps qu’il abat les forêts, défonce la terre et bâtit comme un trappiste ; par-dessus tout, il a pour toutes les misères humaines le cœur d’un Vincent de Paul et, pour ainsi dire, il complète son œuvre. Que Dieu doit être bon, puisque Monsieur Vincent l’est à ce point
, disait saint François de Sales. C’est le sentiment qu’inspiraient la vue et les œuvres du fondateur des Petites-Sœurs des Malades. De là sa puissante attraction sur tous ceux qui l’approchaient, et l’héroïsme qu’il sut communiquer à ses filles : de là le nom de Bon Père qui avait fini par faire oublier son nom patronymique.
I
Le Père Jean-Baptiste fut le second des seize enfants, onze garçons et cinq filles, de François Serres et de Jeanne Chabau. Il naquit, le 26 octobre 1827, près de Mauriac, à Marsalou, dans une ferme de trente hectares, que la famille faisait valoir depuis près de deux siècles.
Une grande innocence, une raison précoce, l’amour de la solitude, la passion de la lecture, surtout une bonté de cœur qui lui faisait dérober le grain de la maison pour en régaler les bêtes de la ferme, autant de traits d’enfance qui, développés avec l’âge, devaient caractériser sa belle vie.
Élève modèle au collège municipal de Mauriac, alors tenu par des ecclésiastiques, il fut, au grand séminaire de Saint-Flour, observateur si ponctuel du règlement qu’il ne rompait jamais le silence avec son compagnon de chambre, devenu dans la suite Vicaire Apostolique en Chine, Mgr Bray. Profondément pieux, esprit solide et pénétrant, infatigable au travail, doué des talents qui font l’écrivain, la timidité et la réserve voilaient ce que devait être un jour le jeune séminariste.
Il l’ignora lui-même et chercha sa voie durant près de quinze ans, alors qu’à son insu la Providence le préparait 517à sa mission. Ambitieux de faire beaucoup pour Dieu et pour les âmes, il se sentait à l’étroit dans les postes de vicaire auxquels il fut appelé, encore qu’il en remplit les fonctions à la grande édification des fidèles et des curés. Brûlé par le zèle qu’il a si bien défini : l’explosion incessante de l’amour des âmes, un sentiment vif et véhément qui porte à s’immoler pour la gloire de Dieu et le bien de ses frères
, il se présenta au noviciat de la Compagnie de Jésus, à Vals près le Puy-en-Velay, et il y passa vingt ans et un mois, pendant lesquels le futur fondateur se forma à la vie religieuse.
Il tomba sous la direction d’un Maître des novices, dont la cause, instruite devant l’Ordinaire, a été portée en cour de Rome, le Père Paul Ginhac. C’était l’institut de saint Ignace incarné, à cela près que sa rigidité personnelle ne lui avait pas encore donné la souplesse, la suavité de direction qu’il devait acquérir dans la suite. Les épreuves ne firent pas défaut au prêtre novice : sa santé en fut même altérée et, sur le conseil de son saint directeur, il rentra dans son diocèse. Après quelques jours de repos, l’abbé Serres, toujours anxieux, entreprend un pèlerinage à pied à Notre-Dame de la Salette. Sur sa route, il met le plus grand nombre possible d’églises, de monastères surtout. Il fait des haltes prolongées à la Grande Chartreuse, à trois couvents de la Trappe, à Notre-Dame des Neiges, pour étudier les diverses formes de la vie religieuse. De nouveau vicaire, durant cinq ans, dans la paroisse d’Ally, il allait enfin connaître la mission que Dieu lui avait destinée.
Son cœur saignait en pénétrant dans les chaumières où la maladie abattait tantôt le père de famille, tantôt la mère, parfois tous les deux, laissant les enfants dénués de soins, le ménage en désordre, sans qu’il fût possible de porter remède à une telle misère. Il n’y a pas d’hôpital dans les villages ; n’entre pas à l’hôpital qui veut, ni quand il veut : pour le paysan, c’est de plus l’éloignement de tout ce qui lui est cher, un monde nouveau de miséreux.
518Que faire ? Le compatissant vicaire roule divers projets dans sa tête, fait des essais infructueux. Parmi ses pénitentes, il distingue une âme d’élite, une jeune file de dix-neuf ans, Marie Lachaud, fille d’un cardeur de laine, venu du Limousin. Orpheline de mère, dès l’âge de douze ans, elle l’avait remplacée auprès de son père, fort bon chrétien, et de ses petits frères. Le confesseur lui propose d’aller visiter les malades et de faire le ménage de quelques pauvres. Lui-même, pour fournir pain, linge et remèdes, se réduit au plus strict nécessaire, au point de se passer de servante. Avec entrain et allégresse, la jeune fille prodigue ses soins et fait preuve de merveilleuses qualités d’adresse et de joyeux dévouement. C’était la première pierre de l’édifice. Il s’agissait de multiplier les Marie Lachaud.
Nommé, en 1863, aumônier des religieuses de Notre-Dame à Mauriac, l’abbé Serres rencontra presque aussitôt plusieurs jeunes filles qui se sentaient appelées à la vie religieuse et qui acceptèrent de soigner les malades. Trois d’entre elles louent une chambre, où elles partagent leur temps entre la visite des pauvres à domicile et des travaux de couture nécessaires pour vivre. Coïncidence providentielle, le même jour que le nouvel aumônier, arrivait à Mauriac une demoiselle, supérieure par sa formation et sa culture à l’excellente Marie Lachaud et aux deux ou trois couturières, ses compagnes. Fille d’un notaire, Mademoiselle Raoux avait reçu une éducation très soignée chez les Usurlines de Clermont. Elle se met sous la direction de l’aumônier de Notre-Dame et, désireuse de se dévouer aux pauvres, elle entre promptement dans ses vues. Caractère viril et généreux, esprit ferme et droit, elle devait, sous le nom de Mère Adèle, devenir la grande coopératrice du Bon Père, la cofondatrice des Petites-Sœurs des Malades.
Il faut lire dans l’histoire la silhouette des premières recrues, aussi pauvres de fortune que riches d’allègre dévouement, les premiers exploits de leur charité ; lire aussi le résumé des conférences, dans lesquelles le fondateur 519expose le but, les moyens, les obstacles de la congrégation naissante.
Le 9 mai 1866, eut lieu la première prise d’habit. Le fondateur était dans sa trente-neuvième année, la fondatrice dans sa quarante-deuxième. Contre l’œuvre naissante, les critiques se déchaînèrent ; elle fut traitée de folie. En réalité la charité n’avait jamais entrepris rien de si hardi, ni de plus admirable.
Le but de l’institution est que les malades délaissés, les pauvres, jouissent à domicile des avantages de l’hôpital le mieux organisé. Les Sœurs veilleront les malades de nuit comme de jour. Elles s’installeront chez les pauvres, comme des bonnes à tout faire, soigneront leurs enfants, feront leur ménage, laveront leur linge ; elles enseveliront les morts après les avoir veillés et, en attendant de placer les orphelins dans des maisons de charité, elles les garderont chez elles.
Il y a toujours des semences d’héroïsme dans la terre de Vercingétorix. L’Auvergnat, par nature si positif, quand on s’empare de son cœur, est capable d’un héroïsme aussi entier qu’il est tenace et industrieux. De nombreuses postulantes se présentèrent au bon Père. Je ne sais rien de plus émouvant que cette histoire des débuts. Les traits abondent du dévouement le plus sublime auprès des chancreux, des pouilleux, des varioleux, particulièrement dans l’année terrible de 1870-1871. J’appellerais volontiers les humbles Sœurs, les Amazones de la charité, si une figure plus chrétienne ne s’offrait à ma pensée. Depuis trente ans et plus, je vis en présence de la Bienheureuse Jeanne la Pucelle. Rien ne me rappelle davantage son allègre et pur dévouement que les figures que le P. Thermes fait passer sous les yeux du lecteur. Pourquoi le fondateur n’a-t-il pas fait le pèlerinage de Domrémy, et vu le solitaire ermitage de Bermont ? Le site avec ses souvenirs l’aurait ravi. La Lorraine est aussi terre d’héroïsme. Si jamais les Petites-Sœurs s’établissent en Lorraine, l’ermitage de Bermont est tout indiqué pour les recevoir. Ainsi s’accomplira l’un des vœux de la Bienheureuse, 520si sensible aux maux des pauvres, et surtout des habitants des campagnes.
Ermitage est le nom que le fondateur a donné aux maisons de l’Institut. Il voulait exprimer par là la pauvreté, la simplicité, le recueillement et l’esprit de prière qui doivent y régner. Un ermitage c’est une maisonnette avec un jardinet et l’ameublement le plus indispensable. Il est généralement habité par trois Sœurs, auxquelles doit être garantie une rente annuelle de deux ou trois cents francs par tête, quelquefois moins. Les soins des Petites-Sœurs des malades sont gratuits ; elles reçoivent des aumônes en nature ; quant à l’argent, on ne l’accepte du malade, s’il guérit, de ses héritiers, s’il meurt, que six mois après la guérison ou la mort. Le plus souvent ce ne sont pas les plus aisés qui témoignent leur gratitude en retour des soins reçus.
Pour ces oiseaux du ciel, il fallait un nid plus spacieux que la chambre où les premières appelées faisaient leurs ouvrage de couture, tout en s’adonnant aux œuvres de leur vocation. En 1867, le Père achète, à l’extrémité de la ville, une remise avec une grange, entre cour et jardin. Il fallait les adapter à la destination projetée, exhausser et allonger les murs. Les Sœurs se transforment en manœuvres, extraient la pierre, vont à six kilomètres de distance chercher le sable avec un char à bras qu’on avait emprunté ; elles fondent la chaux, portent les matériaux sous la main des maçons. L’une d’elles revenait, la robe éclaboussée de terre et de boue, les mains ensanglantées, quand elle fut rencontrée par son père : D’où viens-tu ? lui dit-il. Crois-tu que je t’aie élevée pour que tu fasses le métier de terrassier ?
Et furieux, il se rend à l’ermitage, bien décidé à emmener sa fille de force. Grâces à Dieu, dit-elle, il me laissa, et pour éviter semblable scène, je demandai à être envoyée dans une autre maison.
Les fondations commencèrent de bonne heure. La première, celle de Saint-Vincent-de-Sales, était à quinze kilomètres. On vit les Sœurs y conduire un tombereau de 521briques, deux religieuses tirant les brancards, d’autres poussant à l’arrière et, le long des côtes, suant à grosses gouttes. Parmi les passants, plusieurs les aidaient, quelques-uns haussaient les épaules, en disant : Ce pauvre abbé Serres perd la tête, il attelle ses filles comme des ânes.
Ce n’était pas le bon abbé qui les avait attelées ; elles avaient demandé elles-mêmes, faute d’argent, à faire si pénible corvée. Le fondateur ne pouvait encore participer aux travaux, autant qu’il l’aurait voulu, le meilleur de son temps étant pris par son aumônerie ; mais son exemple et ses visites enflammaient tous les cœurs. Il fut déchargé de tout ministère diocésain en 1869, et dès lors, tout entier à sa Congrégation, il fut à la tête des escouades de Sœurs, exécutant les rudes travaux de manœuvres, à Mauriac et dans nombre de fondations.
Il fallait diminuer les frais des constructions ; car on était aussi pauvre des biens de la fortune que riche d’héroïsme. Les postulantes, bonnes filles de la campagne, en puissance de père et de mère, n’apportaient guère que leur grand cœur. Si, comme le disent les maîtres de la vie spirituelle, la pauvreté est le fondement et le rempart des ordres religieux, la Congrégation des Petites-Sœurs des malades est solidement bâtie et bien défendue ; le bon Père fut un amant passionné de la sainte pauvreté et il entendit en léguer l’amour à ses filles, en inaliénable héritage.
L’on vivait d’un pain de seigle non tamisé, si noir que pour y mordre, il fallait un puissant amour de mortification et un robuste appétit. Ce pain manqua quelquefois. On y suppléait par des farinettes de sarrasin qu’on trempait en guise de soupe. Puis, venait le plus souvent un plat de pommes de terre, deux pour chaque convive, trois quand elles étaient petites. On les servait, tantôt cuites sous la cendre, tantôt bouillies à l’eau avec de la farine, que la cuisinière remuait avec un morceau de bois faute de cuillère. Dans la maison, encore mal fermée, le mobilier était à l’avenant.
Le bon Père souffrait de tant de détresse plus que les 522bonnes Sœurs qui témoignent à l’envi n’avoir jamais été plus joyeuses qu’en ce temps-là. Il se levait souvent de la table de l’aumônerie, l’estomac bien léger, mais les poches pleines de ce qui lui avait été servi, pour en faire part à ses filles. Il avouait plus tard avoir fait tous les métiers, même celui de voleur, ayant pris à des Sœurs pour donner à des Sœurs.
Il donnait tout ce qu’il avait. Un jour même, il chargea une Sœur de vendre sa montre d’or, souvenir d’un de ses oncles prêtre. Une religieuse, de son côté, alla jusqu’à se louer, comme moissonneuse, afin d’apporter un peu d’argent à la communauté. Le fondateur admira, mais défendit de recommencer. Pareille situation fut connue, et une association de bienfaiteurs se forma pour subvenir aux besoins de la Congrégation.
Même détresse aux premiers temps de plusieurs ermitages, celui entre autres de Murat.
Nous mangions le pain gelé, dit une Sœur, et quand nous le coupions, les glaçons s’écaillaient et sautaient. Pas de bois pour nous chauffer, et, nos trois cents francs, ce n’était pas même trente centimes par jour pour chacune de nous. De plus notre maison trop vaste fermait mal. Nous souffrions du froid, nous ne mangions pas à notre faim, et surtout nous manquions de sommeil ; mais la très Sainte Vierge nous soutenait et jamais nous n’avons été plus heureuses.
À la vue du dévouement des Sœurs, on leur fournit tout ce qui leur manquait. Un peu partout il en fut de même : l’histoire des fondations est admirable.
II
Le bon Père Serres fut un prêtre bâtisseur. Amant passionné de la nature, de la solitude, épris des grands souvenirs des âges chrétiens, féru du gothique au point de faire entrer l’ogive dans les constructions les plus banales, il bâtit dans les forêts, sur les rives pittoresques de la Dordogne, et releva de leurs ruines d’anciens 523sanctuaires : ce qui presque toujours équivaut à une construction complète.
À douze kilomètres de Mauriac, près de la Dordogne, dans un décor d’eaux courantes, de belles forêts de chênes, de montagnes aux formes harmonieuses, s’élevait le monastère de Saint-Projet, bâti au XVe siècle par les fils de saint François. Aliéné par la Révolution, le couvent, avec ses dépendances, était devenu la propriété de paysans qui avaient tout bouleversé pour l’accommoder à leur utilité. On donna une partie des bâtiments au P. Serres, il acheta le reste et pendant plusieurs années, il travailla avec amour à réparer tant de ruines. À la tête de ses religieuses, qui ont repris le métier de terrassiers, il abat, relève, construit, et finit par restaurer complètement l’ancien couvent, avec ses pauvres cellules. Saint-Projet sera la maison-mère, le noviciat, le centre de la Congrégation.
Hélas ! situé sur a rive droite de la Dordogne, en un point où la rivière sépare la Corrèze du Cantal, Saint-Projet n’appartient pas à l’Auvergne : du coup, voilà la Congrégation des Petites-Sœurs sous la juridiction de l’évêque de Tulle. Avec raison, l’évêque de Saint-Flour proteste ; c’est sous son patronage qu’est né l’Institut, c’est lui qui en a approuvé les règles. De là, une situation fausse, un conflit de juridictions amicalement dénoué par les deux prélats. Mais quelle épreuve et que de difficultés pour le bon Père ! On lui conseillait de ramener la maison-mère à Mauriac. Il s’y refusa : il aimait trop la solitude, pour revenir à la ville. Dans la solitude, tout lui parlait de Dieu, le ciel, les eaux si pures de la Dordogne, les bois, les montagnes, les fleurs, les oiseaux, les insectes ; il le voyait jusque dans les reptiles.
Il transporte le noviciat sur le rocher de Combe-Noire, de l’autre côté de la Dordogne, en face de Saint-Projet, qui fut réservé aux Sœurs malades on âgées. Avant de bâtir, il fallut tailler un chemin dans le roc, abattre une châtaigneraie en pente, creuser des tranchées. Ce fut fait. 524La maison adossée à la montagne, présente une façade de trente mètres et se compose de deux étages. Le noviciat y était installé dès la fin de 1893, la maison-mère en 1895. Pour faire face aux dépenses, on économisait le plus possible. Les betteraves en sauce, en salade, firent le fond des repas, et les novices reprirent leurs travaux de manœuvres, heureuses de seconder le bon Père, lequel fondit toute la chaux, sans se soucier des éclaboussures qui constellaient sa soutane et ses sabots.
Combe-Noire est peu de chose, comparé à un édifice déjà commencé, la Thébaïde, nom justifié et par le site et par l’habitation. Dévoré par le double besoin de la solitude et du zèle des âmes, le Père Serres avait conçu le projet de fonder une Congrégation de moines-missionnaires. Ils dirigeraient la Congrégation des Sœurs, donneraient des missions dans les campagnes, desserviraient les pèlerinages. Dans cette pensée, il se mit à construire l’abbaye avant de recruter les moines.
La Thébaïde forme un rectangle, et se compose de trois corps de bâtiments, encadrant un vaste jardin, ouvert sur le midi, et en terrasse sur une prairie. À deux kilomètres de Saint-Projet, elle est si bien cachée dans la forêt qu’on ne l’aperçoit que lorsqu’on est en face, et elle surprend comme une vision de rêve. Les travaux durèrent longtemps, puisque la première pierre fut posée en 1883, et que la chapelle, un bijou parmi des constructions vulgaires, ne fut inaugurée qu’en 1895. Il faut lire, dans la vie du bon Père, l’histoire de cette construction, un chapitre exquis. Tout était à faire sur cette côte abrupte de soixante à quatre-vingts mètres. Il fallait d’abord ouvrir une route à travers bois et rochers ; puis, pour asseoir le monastère, entamer et aplanir la montagne, abaisser le sol d’un côté, l’exhausser de l’autre : travaux gigantesques, auxquels, sous la direction du bon Père, les novices se livraient avec tant de bonheur, que n’y être pas appelé était une rude pénitence.
Divers essais pour peupler de moines le monastère furent infructueux. En dernier lieu, le P. Serres avait fondé 525une école presbytérale. La tyrannie universitaire la dispersa. Le Père envoya les écoliers dans des séminaires, plusieurs aujourd’hui sont prêtres, religieux et missionnaires. La Thébaïde s’ouvre pour des retraites fermées ; elle est la résidence du Père François Cipière, aujourd’hui à la tête de la Congrégation, et de quelques autres prêtres, parmi lesquels un neveu du P. Serres. Ils desservent Combe-Noire, Saint-Projet, Spontour, car nous n’en avons pas fini avec les constructions de l’infatigable bâtisseur.
Spontour est une agglomération de trois cents habitants, à neuf kilomètres de la paroisse de Soursac, par suite mal pourvue de secours religieux. Le bon Père y envoie deux Sœurs pour l’enseignement du catéchisme et la visite des malades. En janvier 1890, il offre de bâtir une chapelle. Il dirige les travaux, et deux ou trois fois la semaine, par les grands froids comme par les fortes chaleurs, de maigres provisions dans la poche, il fait à pied la longue course de la Thébaïde à Spontour, 17 kilomètres.
La chapelle était inaugurée, en juin 1891, par des fêtes splendides. Svelte, élégante dans sa simplicité, du gothique le plus pur, elle est longue de vingt-quatre mètres, large de six, et éclairée par dix vitraux.
Au XIIe siècle, Bégon de Scorrailles, un disciple de saint Étienne d’Aubazine, fondait une abbaye Cistercienne, à 15 kilomètres de Saint-Projet, dans une plaine que sa beauté fit nommer la vallée joyeuse, Valette, vallis læta. Les bâtiments étaient presque en ruines. Parvenu sans enfants à l’extrême vieillesse, le propriétaire, M. Chanfeuil, voulut rendre à Dieu ce qui avait été à Dieu. En 1897, il donne donc aux Petites-Sœurs l’abbaye, avec ses terres et ses bois. Et voilà le P. Serres se chargeant de toutes les réparations, construisant de plus une maison de ferme et une grange. Il s’établit comme à demeuré à Valette. À soixante et onze ans, il étonne les ouvriers par son activité au travail, en même temps qu’il les édifie et les charme par sa bonté. Dès 1899, il établit 526dans l’ancien monastère, un petit noviciat, pépinière de Petites-Sœurs des malades.
Un de ses rêves Les plus chers était de relever les anciens pèlerinages de l’Auvergne. En amont de Spontour, le village de Nauzenac possédait une chapelle, dédiée à sainte Madeleine, pour laquelle les gens du pays ont une grand dévotion. Cette chapelle ne tenant plus debout, Le bon Père en bâtit une nouvelle, afin de maintenir le culte de la sainte.
Une autre restauration qu’il tenta fut celle de Valbenette, vallis benedicta, nom qui contraste avec le site aux sublimes horreurs. À vingt kilomètres en amont de Saint-Projet, en un pays tourmenté, s’étendent quelques arpents de terre, vrai fond d’entonnoir, dont les parois sont de hauts rochers à pic, des lames volcaniques. Un ermite, saint Léobon y avait vécu et y était mort dans les temps mérovingiens. Les miracles se multiplièrent si nombreux à son tombeau que ce lieu d’horreur reçut le nom de vallée bénie. Même dans les premières années du XIXe siècle, de l’Auvergne et du Limousin, on venait à Valbenette implorer la protection du Saint. Le pèlerinage tomba peu à peu et la chapelle délabrée servait de grange. En 1892, l’amateur des vieux sanctuaires achète Valbenette quinze cents francs. En 1902, à l’âge de soixante-quinze ans, il vient s’y établir avec deux Sœurs, et y mène pendant six mois une vie d’ermite. Défense de venir l’y trouver, de lui envoyer les journaux ; sa correspondance devait être remise à la Mère Générale. Il dirige les manœuvres, travaille avec eux, relève la chapelle, ouvre un chemin, bâtit une grange, et rentre à la Thébaïde en 1903. Les travaux, encore plus que les années, avaient eu raison de sa robuste constitution. Il devait, l’année suivante, aller recevoir la récompense de ses œuvres.
III
Ses œuvres, ce ne sont pas seulement les quatre-vingt douze ermitages répandus dans dix-huit diocèses, et ces 527constructions si nombreuses, quelques-unes accomplies dans des conditions très difficiles ; ce n’est pas seulement l’immense correspondance que supposent ces fondations, la direction des Sœurs et la visite annuelle des ermitages. On croirait lire la légende dorée, si tout ce que nous venons de rappeler n’était indéniable, aussi bien que les œuvres de l’écrivain dont il nous reste à parler.
Combien croirait-on que l’infatigable prêtre laisse de volumes ? Une vingtaine, tous consacrés à sa chère Auvergne et d’une érudition scrupuleuse. Ce sont des monographies, telles que l’histoire de Notre-Dame des Miracles de Mauriac, l’histoire des Couvents de Notre-Dame de Saint-Flour et d’Aurillac ; des biographies dont le P. Therme nous donne un aperçu plein d’intérêt. La plus originale est celle d’une héroïne de la plus humble condition, Catherine Jarrige, plus connue sous le nom de Catinon-Menette. Elle fut, durant la Révolution, la messagère des prêtres fidèles, cachés dans les bois, dans des grottes, des souterrains, des granges ou des caves. Très fine sous un air ingénu, par les stratagèmes les plus variés, elle dépistait les limiers de la Terreur, et ménageait aux fidèles les secours de la religion. La tourmente passée, Catinon-Menette devint, pendant un demi-siècle, par les aumônes qu’elle recueillait, la bienfaitrice des pauvres, des malades, des prisonniers, des morts. Elle mourut avec la réputation d’une sainte et l’autorité diocésaine vient de présenter sa cause en cour de Rome. Si elle est mise sur les autels, ce sera la glorification de phalanges d’humbles filles, Menettes, Sœurs de Sainte-Agnès, Béates du Puy, vouées au genre de vie dont Catherine Jarrige a atteint et surélevé l’idéal. Les montagnes du centre de la France leur sont redevables d’humbles et innombrables bienfaits.
La grande œuvre historique du Père Serres, c’est sa Révolution en Auvergne, en dix volumes, auxquels il a travaillé pendant plus de vingt ans. Il n’avait pas une passion moindre pour les documents que pour les constructions. Immense est le nombre de manuscrits, de procès-verbaux, 528d’imprimés du temps, de pièces mises en œuvre dans ces pages où il suit la Révolution pas à pas, presque jour par jour, de villages en villages, de crimes en crimes, de ruines en ruines.
L’historien a parfaitement compris l’essence de la Révolution :
Elle est la destruction de toutes les institutions sociales et religieuses, religieuses surtout ; elle est le génie du mal qui s’acharne contre tout ce qui est divin, vit de bouleversements et de morts.
Par suite, entre l’Église conservatrice de tout ce qui est bien et la Révolution, il y a un antagonisme absolu, irréductible.
Pour l’abbé Serres, les hommes de la Révolution n’agissaient pas uniquement par leurs forces naturelles, ils étaient possédés par un agent du monde invisible. Cet agent s’était emparé de leurs cerveaux, de leurs muscles, pénétrait de son souffle leur être tout entier. L’on ne peut s’expliquer leurs atrocités que par la possession diabolique.
Révolté par la laideur, la bassesse, la férocité d’êtres, d’où le crie jaillissait comme la lave d’un volcan, il flétrit avec une fière indignation tous les révolutionnaires dont le nom est resté, au risque d’éclabousser leurs petits-fils.
Dieu et les hommes pardonnent, — écrit-il, — mais l’histoire ne pardonne pas, car elle est la justice.
Après la lecture des deux premiers volumes, le baron d’Ussel écrivait à l’auteur :
Je tiens votre livre comme un des meilleurs, sinon pour le meilleur, d’histoire provinciale que j’aie rencontré.
Rien, mieux que ces histoires locales, circonstanciées, ne peut donner une idée des horreurs, des atrocités de cette sombre époque. On les touche sur le vif, avec une poignante émotion. Il ne devrait pas y avoir un diocèse en France que comme Saint-Flour, n’eût pareille histoire. Le P. Serres publia de nombreux articles dans la Semaine religieuse du diocèse. À tous ces écrits destinés au public, il faut ajouter ceux qui étaient réservés aux Sœurs : les Constitutions, sa correspondance, et notamment 529les circulaires qu’il écrivait, chaque année, pour rendre compte de la Congrégation, durant l’année écoulée. Partout c’est une doctrine spirituelle solide, irréprochable : de la fermeté, sans rien de dur. Il va droit au but, sans heurter.
Il était doué, dit son historien, des fortes et mâles qualités qui font les maîtres dans l’art d’écrire. Le temps lui manqua pour les cultiver. Comme les écrivains de premier jet, il a des pages de belle venue, pittoresques. Même dans les passages les plus ordinaires, on rencontre le trait, l’expression originale qui dénote une âme puissante. Il sentait vivement et il écrivait avec toute son âme. De là, en face d’une vilenie, des mots hardis, cinglants, outrés, et comme des éclairs d’orage ; en revanche, devant une scène touchante, c’est une fraîcheur, une tendresse exquise de sentiments. Ses moindres écrits se distinguent par l’ordre, la verve, une allure vive, la chaleur d’âme et un talent qui n’a rien de banal.
IV
Nous avons dit que le bon Père avait eu la consolation de fonder quatre-vingt-douze ermitages ou maisons de sa Congrégation, dans dix-huit diocèses. On peut se faire une idée du bien accompli, par le bilan d’une seule année, tel que le porte la circulaire annuelle de janvier 1900 :
Comment voulez-vous, mes chères Sœurs, que vos premiers supérieurs ne soient pas contents, quand ils trouvent que vous avez passé 25.000 nuits au chevet des malades, que vous avez fait 50.600 ménages, 65.000 visites, 1.200 journées, 6.123 lessives, et enseveli 1.609 morts, sans compter de nombreuses leçons de catéchisme, sans compter Aubusson qui a fait baptiser huit enfants, sans compter Saint-Flour qui a visité et soigné les prisonniers, et tant d’autres maisons qui ont régularisé des mariages, converti des mourants.
Le salut des âmes est en effet, le but suprême de la 530Congrégation. Comme le divin Maître, les Petites-Sœurs prennent soin des corps, pour arriver aux cœurs et les conduire à Dieu, source de la charité. Elles ont un art merveilleux pour faire le siège des âmes et les amener à la foi et à la pratique de la religion. Elles sont des précurseurs. Où elles entrent, le prêtre finit par entrer. Très peu de malades meurent entre leurs mains, sans s’être réconciliés avec Dieu. Tel un ouvrier, qui avait un fusil à son chevet, pour faire sauter la cervelle au premier prêtre qui se présenterait. Lorsque la Sœur aborda un sujet religieux, il s’emporta en injures, alla jusqu’à la battre. Elle n’en continua pas moins ses services, avec une telle douceur que le forcené finit par se rendre. Des solidaires ont brûlé l’écrit par lequel ils s’engageaient à se faire enterrer civilement. C’est à ce point qu’en plus d’un endroit les francs-maçons s’abstiennent de faire appeler les Petites-Sœurs.
Ce ne sont pas seulement les malades et les mourants qu’elles ramènent à Dieu ; le spectacle de leur dévouement à plus d’une fois converti les bien portants. Pendant dix-huit mois, elles avaient soigné, nuit et jour, une malade dévorée par un chancre si infect, que la bonne Sœur, le froid ne permettant pas d’ouvrir la fenêtre, était obligée d’aller de temps en temps aspirer un peu d’air, sur le bord de l’escalier, comme un oiseau qui étouffe. Le neveu de celle femme, un sabotier libre-penseur, ne pouvait assez admirer un dévouement toujours égal et toujours souriant : Franchement, disait-il, pour que ces filles aient quitté ainsi leur famille et leur pays, afin de venir soigner gratuitement des maladies si atroces, il faut qu’il y ait un bon Dieu. Sans lui, leur courage est inexplicable.
Conséquent avec lui-même, il fit ses Pâques à l’étonnement de la paroisse, et depuis ne cessa de vivre en chrétien. Un ouvrier de Tulle faisait le même raisonnement, et l’exprimait en ces termes : Mes bonnes Sœurs, rien que de voir ce que vous faites, on serait bien gredin, si l’on ne vous écoutait pas, et si l’on n’admettait pas le bon Dieu.
531Par le Petites-Sœurs des malades, l’Homme-Dieu parle aux témoins de leur merveilleux dévouement le langage qu’il tenait aux Juifs : Si vous ne croyez pas à ma parole, croyez à mes œuvres.
Car c’est bien lui qui leur met au cœur pareil héroïsme ; elles sont possédées par son amour, qui seul peut les inspirer et les soutenir. De telles existences sont un miracle permanent de sa Providence.
Mgr Lecœur avait bien raison d’écrire en demandant à Rome l’approbation canonique des Petites-Sœurs :
Très Saint-Père, cette congrégation est un des joyaux de mon diocèse ; je ne puis assez dire le bien fait par ces religieuses pieuses, très simples et franches, entièrement dévouées et sacrifiées.
Le même prélat a dit de la Vie du bon Père Serres que
quand on l’a ouverte, on ne peut la laisser sans la lire, tant la lecture en est bienfaisante et facile.
J’en ai fait l’expérience. Bien d’autres la feront après moi. Ils en sortiront profondément touchés et édifiés, et, comme le dit encore Mgr Lecœur, ils connaîtront mieux le Cœur adorable de Notre-Seigneur Jésus-Christ, source et modèle de tant et de si beaux dévouements.
J.-B. J. Ayroles.
La Mission posthume de Jeanne d’Arc (Delassus) Études, avril 1914
Compte-rendu élogieux d’un ouvrage que le père Ayroles aurait pu écrire lui-même, et qui reprend l’une de ses idées favorites :
De cette mission posthume, Mgr Delassus expose le point culminant, la royauté de Jésus-Christ, suprême législateur des nations.
Source : Études religieuses, 51e année, vol. 139 (avril-mai-juin 1914), p. 425.
Mgr Henri Delassus. La Mission posthume de la Bienheureuse Jeanne d’Arc et le Règne social de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Société Saint-Augustin, Desclée et de Brouver. In-12, 516 pages. Prix : 3 fr. 50.
L’expulsion de l’Anglais était-elle l’unique ou la principale mission de la Bienheureuse Pucelle ? Ainsi ne le pensait pas un poète, que l’on croit être le Normand Blondel, contemporain des événements. Dans un poème inséré à la fin d’un exemplaire authentique du procès de la réhabilitation, il annonçait pour elle une seconde vie dans laquelle elle ferait de plus grandes merveilles que dans la première. En un autre passage, il montre les Anglais contraints de la vénérer. De l’assemblée des saints, elle répondra par de nombreux miracles aux supplications que le monde lui adressera. M. Hanotaux nous a donné, ces dernières années, une histoire de l’héroïne dont la conclusion rappelle le pronostic de Blondel. Nous ne sommes qu’à l’aube des jours qui verront s’accomplir indéfiniment sa mission.
De cette mission posthume, Mgr Delassus expose le point culminant, la royauté de Jésus-Christ, suprême législateur des nations. L’auteur traite son sujet avec une ampleur impressionnante. Il montre qu’après cinq siècles de christianisme, la France, la première, a édicté que la loi du Christ dominait ses lois particulières. De là son titre de fille aînée du Christ et de l’Église, et à ses rois le titre de très chrétiens
. La monnaie française le proclamait lorsque, autour de la croix, s’y lisait la belle devise : Christus vincit, regnat, imperat. Mgr Delassus prouve que jusqu’à Philippe le Bel, les rois de France, dans la mesure où le permet l’infirmité humaine, méritèrent leur titre par les actes de leur gouvernement. Les papes à l’envi l’ont reconnu. Qu’il me soit permis de rappeler un article des Études : La Vénérable Jeanne d’Arc et Pie X, où l’on citait une phrase dans laquelle Boniface IX résumait un passé de près de mille ans. Le pape écrivait, en 1393, au malheureux Charles VI : Entre l’Église, tendre mère, et vos pères, ses fils particulièrement chers, l’union existe indissoluble. Elle fut telle, qu’à consulter l’histoire, l’Église sans eux, ni eux sans l’Église, n’ont jamais, ou du moins rarement, entrepris quelque chose de grand.
Le pape rappelait ce souvenir dans le bref par lequel il pressait le successeur de Philippe le Bel de faire cesser le grand schisme. L’infortuné roi dément, mal conseillé, fut sourd à cette invitation. La nuit du grand schisme alla s’épaississant. Mgr Delassus appelle cette période la tentation de la chrétienté. L’Université de Paris, pour faire cesser le schisme, mais à sa manière, émit des doctrines qui ne laissaient au siège de Pierre qu’un pouvoir nominal. Les tenants de ces doctrines ont conduit Jeanne la libératrice au bûcher, malgré ses appels au Vicaire de Jésus-Christ.
Il est nécessaire de l’observer pour répondre à ceux qui accusent l’Église d’avoir brûlé la Bienheureuse, alors que celle-ci a été condamnée par les ennemis du Siège apostolique, et par suite de l’Église. Les doctrines de ces docteurs, d’ailleurs atténuées, ont produit l’hérésie gallicane imposée comme loi d’État en 1682, et qui évolua jusqu’aux théories de la libre-pensée actuelle en passant par l’étape fameuse de la Révolution.
Lorsque toutes ces causes dont nous voyons aujourd’hui les effets entraient en activité, l’Homme-Dieu incarna pour ainsi dire dans la Vierge de Domrémy l’idéal chrétien que le monde était en voie de rejeter. L’histoire de Jeanne, plus belle que toutes les légendes des saints, nous dit qu’elles ne doivent pas à la légère être reléguées dans le domaine des fable. Elle nous montre Jésus-Christ continuant sa vie dans l’humanité chrétienne pour y être la source, le garant de la justice et de l’ordre. Il est le suzerain, Charles VII (et il faut en dire autant de tout représentant de l’autorité) n’est que son lieutenant. Jeanne d’Arc n’a cessé de l’affirmer sous toutes les formes.
Mgr Delassus cite toutes les preuves d’un fait qui est l’explication d’une existence unique dans l’histoire. Ce fait une fois passé sous silence, Jeanne d’Arc n’est pas connue et son histoire est une énigme. Le docte prélat veut bien dire qu’il a puisé dans les volumes de la Vraie Jeanne d’Arc, où l’auteur s’est, en effet, appliqué à mettre ce point en lumière. Pour Jeanne, le fils de Charles VI n’a été que le gentil Dauphin
jusqu’à ce qu’il ait été sacré. C’est le sacre qui le fait roi. Sa dépendance vis-à-vis de Jésus-Christ s’exprimait par un acte authentique, puisque le successeur de tant de rois, en face de l’Europe, devait se laisser conduire, comme par la main, à la ville royale du sacre, par une paysanne de dix-sept ans, et que l’enfant pouvait dire : Il n’y a de salut qu’en moi. Ainsi le veut mon Seigneur.
L’histoire de la Pucelle, sous l’influence des erreurs qu’elle condamnait, fut estompée, maquillée. La Béatification la fait paraître dans tout son jour. C’est la seconde vie prédite par le vieux poète. Elle apparaît lorsque ces mêmes erreurs, contre lesquelles protestait sa première existence, nous ont conduits aux bords de l’abîme.
Le cardinal Pie, il y a plus de cinquante ans, définissait ainsi la situation présente :
La question vivante qui agite le monde, c’est de savoir si le Verbe de Dieu incarné, Jésus-Christ, demeure sur les autels, ou si, sous une forme plus ou moins adoucie, la déesse Raison le supplantera.
La déesse Raison a paru jadis sous le symbole vivant que l’on sait. L’Homme-Dieu, en faisant monter la Pucelle sur les autels, nous présente un idéal de pureté et de vaillance. C’est lui d’ailleurs qu’il faut voir en tout ce que l’héroïne a accompli de merveilleux. Sera-t-il reconnu comme roi des nations dans cette seconde vie qu’il donne à celle qui fut jadis son envoyée ? Le miracle serait bien plus grand que celui qu’il opéra par elle au quinzième siècle.
Mgr Delassus ne se dissimule pas que tout semble obscur et triste ; cependant, il conclut par l’espérance. Pie X, avec un accent de profonde conviction, a annoncé qu’après les châtiments trop mérités, la France reprendrait sa mission dans le monde. Cette espérance est trop douce pour être combattue.
Tel est ce livre de grande foi, de vues hautes. On pourrait y relever quelques inexactitudes de dates, de nom propres, de menus détails. Elles n’atteignent en rien la thèse qui s’impose à tout historien de l’héroïne, à quiconque veut se rendre compte de l’opportunité de la béatification.
J.-B.-J. Ayroles.
Jeanne d’Arc (Dupont) Études, janvier 1917
Compte-rendu de la vie de Jeanne d’Arc, par l’abbé Joseph Dupont. L’auteur nous révèle, dans son introduction, que son ouvrage a été écrit d’après les cinq gros volumes de la Vraie Jeanne d’Arc
. Aussi le père Ayroles de s’exclamer :
Parmi tant de vies de Jeanne d’Arc destinées à un public qui veut connaître la merveilleuse figure, sans se soucier des questions de pure érudition, nous n’en connaissons pas de meilleure, pour ne pas dire d’égale.
Source : Études religieuses, 54e année, vol. 150 (janvier-février-mars 1917), p. 127.
J. Dupont. — Jeanne d’Arc, d’après ses propres déclarations, les dépositions judiciaires des témoins de sa vie, les écrits de ses contemporains. Paris, de Gigord, 1916. In-12 de XVI-292 pages. Prix : 3 fr. 75.
L’auteur nous fait ainsi connaître le but qu’il s’est proposé :
Notre préoccupation constante a été de donner en un style simple et clair une biographie aussi vivante et complète que possible, malgré sa concision.
Des amis compétents en fait de littérature et d’histoire lui ont dit qu’il y a réussi. Je n’ai connu l’auteur que par le délicat hommage qu’il a bien voulu me faire de son volume. C’est en toute sincérité que je joins mon suffrage à celui de ses anciens amis ; et, qu’après lecture, je dis que son programme est fort bien rempli. J’en suis d’autant plus heureux que l’honorable chanoine, professeur en retraite du collège Saint-François-de-Sales, d’Alençon, veut bien dire que, durant les sept années de loisir employées à la composition de son travail, il a largement utilisé les cinq volumes in-4 de la Vraie Jeanne d’Arc. Il s’en est approprié la meilleure substance et la moelle.
La biographie, avec une introduction de seize page sur la crise de l’Église et de la France à cette époque, nous présente un in-12 de trois cents pages, en caractères serrés, l’histoire de la Bienheureuse, non seulement de sa naissance à son martyre, mais dans sa vie posthume jusqu’à nos jours. Sobre de réflexions, l’auteur est concis. Dans les questions si nombreuses et si complexes que fait naître l’étude approfondie de l’histoire de la libératrice, il ne prend que ce qui est indispensable pour l’intelligence du récit. Il ne veut pas qu’on perde de vue l’héroïne. Elle est constamment sous nos yeux, et, ce qui est le grand mérite de l’œuvre, elle y est vivante et peinte par elle-même. L’auteur a recueilli religieusement toutes ses paroles. La mine la plus abondante est le procès de condamnation avec ses vingt-sept séances, durant lesquelles les tortionnaires l’ont contrainte de nous donner son autobiographie.
Nous avons encore sept de ses lettres. Les cent vingt témoins de la réhabilitation, les auteurs contemporains nous en ont transmis plusieurs. M. Dupont les insère en caractère italiques, dans les parties de la narration qu’elles illuminent. On y voit l’âme de l’héroïne si limpide, et si noble dans sa simplicité. Le style du nouveau biographe ne les dépare pas ; il est clair et d’une simplicité de bon aloi.
Parmi tant de vies de Jeanne d’Arc destinées à un public qui veut connaître la merveilleuse figure, sans se soucier des questions de pure érudition, nous n’en connaissons pas de meilleure, pour ne pas dire d’égale.
C’est sans doute à une faute d’impression qu’il faut attribuer le nom de Belmont pour Bermont, l’ermitage si cher à Jeannette au village.
Il est plus grave de dater de 1430 les liaisons du monarque avec Agnès Sorel. M. de Beaucourt démontre qu’elles n’ont commencé qu’après le congrès d’Arras en 1435. La Bienheureuse, qui a fait si constamment la guerre au libertinage, n’aurait pas, à Saint-Ouen, rendu si bon témoignage à la piété de son roi, si elle l’avait soupçonné engagé dans les liens adultères. Les romanciers et même les historiens se sont trop complu à mettre en présence à la cour de Charles la céleste Pucelle et l’indigne favorite.
M. Dupont est un peu sévère pour le roi de la Pucelle. Ce n’est pas nous qui le justifierons d’avoir comme abdiqué entre les mains de La Trémoille et de Regnault de Chartres ; encore moins de s’être obstiné à maintenir la Pragmatique Sanction. Il n’est pas exact, cependant, de dire qu’il a marché avec l’Université de Paris dans tous les excès du latrocinium de Bâle. Il s’est constamment opposé à la réouverture du schisme. Nous frémissons, écrivait-il, au souvenir de la cruelle division qui a régné, et qui n’a été apaisée qu’au prix de tant de peine.
Non seulement il n’a jamais reconnu l’antipape Félix V, créature de l’Université, il s’est employé à amener son abdication, a contraint d’autorité l’Université à se désister de son choix ; et a mérité par là les plus grands éloges du Pape Nicolas V. Le ciel le récompensera par la conquête de la Normandie qui suivit immédiatement la fin du schisme, à laquelle il eut la plus grande part.
Inutile de relever quelques menus détails indifférents pour le but que l’auteur a eu en vue, et qu’il a si pleinement atteint.
J.-B.-J. Ayroles.