Études : La Pucelle, capitaine accompli (1912)
La Bienheureuse Pucelle, capitaine accompli Questions ecclésiastiques, janvier 1912
Le père Ayroles démontre, témoignages à l’appui, que Jeanne d’Arc fut réellement un grand chef de guerre dans toutes ses dimensions, à savoir :
- une cavalière accomplie
- reconnue pour sa compétence militaire
- redoutée, voire crainte par ses ennemis
- stratège et tacticienne avertie
Ce texte a été publié à l’occasion de l’anniversaire de la naissance de la Pucelle
.
Les Questions ecclésiastiques, 10 janvier 1912, 5e année, n° 1, p. 20-37, NumeLyo
La guerre est de toutes les professions et tous les arts le plus exclusivement réservé au sexe fort : on admire les femmes qui, dans quelques rares circonstances, ont fait les menus exploits du métier, du haut des remparts lancé des pierres, des pots de cendres brûlantes, d’huile bouillante, poussé le cri d’alarme.
La nature leur a refusé ce qui fait le guerrier de marque, le capitaine de renom : la force physique, l’endurance, le sang-froid, le coup d’œil d’ensemble sûr et prompt. Elles ne font pas la guerre ; mais on la fait pour leur garantir paix et sécurité au sein de leurs petits états, leurs intérieurs. Heureux le peuple, disait-on, dans l’antiquité, dont les femmes n’ont jamais vu la fumée du camp ennemi.
Les hommes qui sont nés avec le génie de la guerre n’excellent qu’après un apprentissage durant lequel le corps a acquis force et prestesse, et l’esprit maturité. 21On admire la précocité d’Alexandre commençant ses conquêtes à vingt ans, de Condé remportant à vingt-deux ans la victoire de Rocroi, de Bonaparte à vingt-quatre ans chassant les Anglais de Toulon. Alexandre, Condé, Bonaparte avaient grandi en vue de la guerre ; leur aspirations, leurs études, toutes leurs pensées avaient été, dès la première heure, tournées vers le rude métier. À ces lois fondées sur la nature et l’expérience, l’histoire présente une dérogation unique, mais totale. C’est celle de notre Bienheureuse : elle n’appartient pas au sexe d’où surgissent les grands guerriers, c’est une femme ; celle n’a pas atteint l’âge où ils se manifestent, c’est une adolescente de dix-sept ans ; rien ne l’a préparée au rôle qu’elle doit remplir ; son horizon est celui d’un ménage peu fortuné où le ciel l’a fait naître ; ses occupations sont de prendre au-dehors sa part des travaux rustiques auxquels vaquent son père et ses frères, de surveiller les animaux domestiques ; à l’intérieur, de filer avec sa mère la laine et le chanvre, de coudre la toile. Elle se porte avec diligence aux uns et aux autres ; et sortant soudain de ce terre-à-terre elle apparut général accompli, parfait cavalier, stratégiste et tacticien de premier ordre : la terreur de l’ennemi. Des conquêtes dont s’honoreraient les capitaines les plus fameux, sont l’effet de ses foudroyantes campagnes. De nombreux et irrécusables témoins vont nous attester tous ces divers faits, par leur nature aussi accessible aux sens que s’ils étaient accomplis par un des grands capitaines qui viennent d’être nommés.
Comment les expliquer ? qui le peut mieux que celle qui les a accomplis ? elle n’a cessé de répéter qu’elle n’était qu’un instrument, que tout doit être rapporté à son Seigneur, l’Homme-Dieu. Dieu a donné aux sexes ce qui les distingue. Pourquoi ne pourrait-il pas transférer au second la force qu’il a conférée au premier ? suppléer immédiatement par ses illuminations ce qu’en règle générale il a voulu être le fruit de l’exercice et de l’expérience ? Miracle nouveau : on n’en trouve un semblable ni dans l’histoire, ni dans l’Évangile. Mais le Maître n’a-t-il 22pas dit que ceux qui croiraient en lui feraient les œuvres qu’il avait faites, et de plus étonnantes encore2 ; ce qui revient à dire : Je continuerais à faire, par les membres de mon corps mystique, les œuvres que j’ai faites dans mon corps mortel, et de plus étonnantes encore.
Quand il conférait à la Bienheureuse le don si insigne de prophétie exposé dans un travail précédent, il continuait une œuvre dont son Évangile est plein ; en faisant soudainement de l’enfant un capitaine accompli, il faisait une œuvre qu’il n’avait pas faite durant ses jours mortels. Elle n’est pas la seule : il n’a voulu propager par lui-même son Évangile que dans la petite Judée, il a réservé aux siècles de montrer l’inébranlable solidité de la pierre sur laquelle il a bâti son Église.
Et maintenant, laissons la parole aux témoins qui ont vu le capitaine parfait dans la paysanne de Domrémy. L’on ne sera pas étonné de nous voir accumuler les témoignages : ils sont de gens qui ont vu.
I
La Bienheureuse s’excusait auprès de saint Michel de ne pas accepter sa mission, parce qu’elle ne savait monter à cheval3. Le secrétaire du roi, Alain Chartier, dans sa lettre par ailleurs si intéressante, écrit qu’elle y montait pour la première fois en se mettant en route pour Chinon4. Exagération, admettrions-nous volontiers ; mais beaucoup moins éloignée de la vérité, que ce que Monstrelet a dérivé des infamies consignées dans les articles VIII et IX du réquisitoire de d’Estivet. Le chroniqueur 23écrit :
Cette pucelle, Jeanne, fut pendant un long espace de temps chambrière en une hôtellerie. Elle était hardie à chevaucher les chevaux, à les mener boire, et à faire des apertises et autres habiletés que les autres jeunes filles n’ont pas coutume de faire5.
La fable a passé dans bien des histoires et bien des écrits où il est question de la Libératrice. Elle n’en est pas moins une fable démentie par les témoins de Domrémy, juridiquement interrogés à la réhabilitation sur ce point ; entre autres, par une des marraines de Jeanne, Béatrice Estellin, qui déposait :
Jeannette ne fut jamais en service ; elle fut toujours chez son père6.
Par Jeanne elle-même7 ; par une note marginale, très ancienne, insérée dans un des manuscrits de Monstrelet (fonds Français, cote 836, Bibl. nationale), note conçue en ces termes :
ne jamais n’avait vu cheval, au moins pour y monter.
Les détails donnés par les trente-deux témoins de la vie quotidienne de Domrémy ne se prêtent guère à des exercices d’équitation, dont il n’est nullement question ; et si la jeune fille, ne fût-ce que pour visiter le curé de Sermaize, son parent, a pu monter quelquefois les chevaux de labour de son père, cela n’explique pas l’admiration qu’elle provoqua par sa maîtrise à manier les coursiers dès son apparition à la cour :
Elle n’y était que depuis fort peu de jours lorsque le duc d’Alençon, la voyant courir la lance et évoluer dans la prairie de Chinon, fut si charmé de sa bonne grâce qu’il lui donna un cheval8.
Tous, mais surtout les gens de guerre, s’émerveillaient de la manière dont en chevauchant elle portait son harnais, écrivent les deux Cousinot9 ; ils en étaient ébahis, dépose la dame de Bouligny10 : ébahis et courroucés, 24consigne dans son histoire l’historiographe officiel, Jean Chartier11.
Elle courait la lance, — dit le greffier de la Rochelle, — aussi bien et mieux qu’aucun homme d’armes ; elle chevauchait coursiers noirs tels et si malicieux qu’il n’était nul qui pût bonnement les chevaucher12.
Elle fit son entrée à Orléans, aux flambeaux, le soir du 29 avril. Il y avait merveilleuse presse à toucher au cheval qu’elle montait, si bien que l’un de ceux qui portaient les torches, s’approcha tant de son étendard qu’il mit le feu au fanion ; mais elle frappa son cheval des éperons, et le tourna vers le fanion dont elle éteignit le feu, aussi gentiment que les hommes d’armes et les gens d’Orléans en tinrent grande merveille13.
À lire le portrait qu’en traçait l’aîné des deux seigneurs de Laval dans sa délicieuse lettre à sa mère et à sa grand-mère, on croirait voir la chevalerie ayant pris chair et sang :
Je la vis monter à cheval, armée tout en blanc, sauf la tête, une petite hache en sa main, sur un grand coursier noir qui à l’huis (porte de son logis) se démenait très fort, et ne souffrait qu’elle montât. Et lors elle dit : Menez-le à la croix, qui était devant l’église, auprès, au chemin, et lors elle monta sans qu’il se mût, comme s’il avait été lié. Et lors elle se tourna vers l’huis de l’église qui était bien prochain, et dit en bonne voix de femme : Vous, les prêtres et gens d’église, faites processions et prières à Dieu. Et lors elle se retourna à son chemin, en disant : Tirez avant, tirez avant, son étendard ployé que portait un gracieux page, et elle avait sa petite hache à la main14.
Le bourguignon Chastelain s’élève jusqu’au ton épique, quand il la peint sortant de Compiègne, pour la funeste attaque du 23 mai :
Parée sur son armure d’une riche huque de drap vermeil, son étendard haut levé et flottant au vent, elle chevauchait un coursier gris, pommelé 25très blanc et très fier, et se maintenant en son harnais et en ses manières comme l’eût fait un capitaine, meneur d’une grande armée15.
Quelques traits empruntés à la lettre du chambellan de Charles VII, Perceval de Boulainvilliers, achèveront de nous mettre sous les yeux la céleste guerrière :
Cette pucelle a la beauté qui convient. Sa voix est flûtée comme celle des femmes… elle se complaît à cheval… elle affectionne les hommes d’armes et les gentils hommes, ses larmes coulent abondamment, son visage respire la joie… jamais on ne vit pareille force à porter la fatigue : elle peut rester six jours et six nuits sans détacher une seule pièce de son armure16.
Celle qui à Domrémy se portait vaillamment et excellait aux travaux de sa condition au point de pouvoir répondre à Rouen :
— Pour ce qui est de filer et de coudre la toile, je ne redoute aucunes femmes de Rouen17,
aima les instruments du métier si différent imposé par son Seigneur. Dans la séance du 10 mars, elle était amenée à répondre :
— Je ne demandais rien à mon roi, si ce n’est de bonnes armes, de bons chevaux et de l’argent pour payer les gens de mon hôtel.
Elle avait dit précédemment :
— J’étais à cheval, je montais un demi coursier quand je fus prise, j’en avais cinq coursiers, sans les trottiers qui étaient plus de sept18.
Au promoteur qui lui reprochait de se refuser aux travaux des femmes, elle répondait hardiment :
— Il y a assez d’autres femmes pour les faire19.
Il ne s’est trouvé dans la suite des âges qu’une femme pour faire ce qu’a fait la Bienheureuse.
II
La jeune paysanne, dès sa première apparition sur la scène, émerveilla tous ceux qui la virent, par son habileté 26dans les exercices de la vie militaire ; elle les émerveilla bien plus encore par la manière dont elle parlait de la guerre et de tout ce qui regardait sa mission.
Perceval de Cagny ne fait que rendre à sa manière ce qu’entendent les deux Cousinot20, la dame de Bouligny21, l’historiographe officiel, et d’autres encore, quand il écrit :
Le roi et tous ceux de sa maison et les autres de quelques états qu’ils fussent se donnaient de très grandes merveilles de ce qu’elle parlait et devisait des ordonnances et du fait de la guerre, autant et en aussi bonne manière qu’eussent pu et su faire les chevaliers et les écuyers étant continuellement occupés du fais de la guerre22.
Docteurs et capitaines de la guerre s’émerveillaient des réponses qu’elle faisait tant des choses divines que de la guerre
.
Mise à l’œuvre, elle déploya les qualités d’un chef d’armée à la tête de ses troupes ; elle en revendiqua l’autorité ; ce qui était la revendiquer pour celui dont elle était l’envoyée.
En partant de Blois, elle avait demandé à être directement conduite contre Talbot et ses Anglais. Talbot campait sur la rive droite, à la bastille Saint-Laurent ; elle fut conduite par la rive gauche. Il fallait traverser la rivière pour introduire dans Orléans le convoi qu’elle amenait, grandes difficultés ; le vent était contraire. Dunois, lieutenant général du roi pour la guerre, était venu rejoindre l’héroïne et la troupe. Il nous dit lui-même comment il fut accueilli :
— Est-ce vous qui êtes Le bâtard d’Orléans23 ?
— Oui, et je me réjouis de votre arrivée.
— Est-ce vous qui avez donné le conseil de me conduire par ce côté de la rive, au lieu de me faire aller droit à Talbot et ses Anglais ?
— Moi et d’autres, plus sages que moi, avons pensé que c’était plus sûr et meilleur.
— En nom 27Dieu, le conseil de Dieu est meilleur et plus sage que le vôtre. Vous avez cru me décevoir et vous vous êtes déçu vous-même ; car je vous amène le meilleur secours qui vint jamais à chevalier quelconque, ou à cité, puisque c’est le secours du Roi du Ciel. Ce secours ne procède pas de moi, mais de Dieu même qui, à la requête de saint Louis et de saint Charlemagne, a eu pitié de la ville d’Orléans24.
Six jours après, le 4 mai, elle fut encore plus véhémente. Elle s’entretenait avec le lieutenant général, en présence de d’Aulon, de qui nous tenons le fait. Le bruit s’était répandu que Fastolf venait au secours des assiégeants.
— Bâtard, Bâtard, — dit alors Jeanne, — au nom de Dieu, je te commande qu’aussitôt que tu sauras la venue de Fastolf, tu me le fasses savoir, car s’il passe sans que je le sache, je te promets que je te ferai ôter la tête25.
Pareille menace était sans doute une aimable ironie ; mais la Bienheureuse ne pouvait se la permettre que par le sentiment de l’autorité que lui conférait la divinité de sa mission.
Les capitaines royaux ne subissaient que malgré eux l’ascendant de la céleste envoyée. Ils étaient puissamment humiliés d’avoir à obéir à une paysannelle, issue de ces manants par eux si méprisés et si foulés, d’une adolescente qui vraisemblablement était de condition servile. On était à une époque de poussée démagogique. Jean-sans-Peur ne devint l’idole des Parisiens que parce qu’il favorisa le parti des Cabochiens. Les Armagnacs étaient le parti des nobles. La Bienheureuse, forte du concours des milices communales et de la multitude, a dû les entraîner à sa suite. Ils aimaient à délibérer sans elle. L’historiographe officiel le constate, et il n’est pas le seul, dans la phrase suivante qu’un autre historiographe, postérieur de deux siècles, Guillaume Godefroy, biffait dans son recueil des historiens de Charles VII :
Bien souvent, — écrit Jean Chartier, — ledit Bâtard et les autres seigneurs s’abouchaient pour savoir ce qu’il y avait à faire, et quelques conclusions qu’ils prissent quand Jeanne la Pucelle 28arrivait, elle concluait tout à l’opposite et toute autre chose à faire, et quasi contre toutes les opinions des chefs de guerre qui se trouvaient réunis ; de quoi lui en prenait bien. Il ne se fit pas chose dont il faille parler, que ce ne fut par l’entremise de Jeanne la Pucelle. Encore que les capitaines et gens de guerre exécutassent ce qu’elle disait, Jeanne allait toujours à l’escarmouche armée de son harnais, quoique ce fut contre la volonté et l’opinion des mêmes gens de guerre26.
Au commencement du siècle suivant, Alain Bouchard faisait la même constatation, dans un ouvrage longtemps estimé : les Annales de Bretagne. Parlant des conclusions prises en l’absence de Jeanne, il dit :
Lesquelles conclusions n’étaient jamais mises à exécution, si elle-même n’en avait fait l’ouverture. Ce dont les capitaines s’émerveillaient fort ; et si ce n’eût été que toutes ses entreprises étaient à louer et tournaient à l’honneur du roi et du royaume, on eût grandement murmuré contre elle, et elle eût été renversée par envie27.
Nous dirons bientôt que ce ne fut que trop réel.
La Bienheureuse n’était pas au service de Charles, mais, ainsi qu’elle s’en exprime dans sa lettre aux habitants de Troyes, au service de son droiturier Seigneur un chaque jour de sa vie. Pour qu’il fût bien manifeste que c’était lui qui intervenait, celle par laquelle il agissait devait réclamer l’initiative et la conduite. Elle le faisait hardiment à la suite de la prise du fort des Augustins, le soir du vendredi 6 mai. — Les capitaines s’étaient réunis en conseil, et ils députèrent un des plus notables seigneurs dire à Jeanne qu’ils n’étaient pas d’avis d’attaquer le lendemain le fort des Tourelles, devant lequel cependant campaient et passaient la nuit de nombreux hommes d’armes, qui prenaient le mot d’ordre de l’envoyée du Ciel. Les capitaines étaient d’avis d’attendre des renforts.
— Vous avez été à votre conseil, — répondit la Bienheureuse, — 29et moi j’ai été au mien, et croyez que le conseil de mon Seigneur s’exécutera et tiendra, et que le conseil des hommes s’évanouira28.
Les capitaines ne renoncèrent pas pour cela à leur plan. Le bailli d’Orléans, de Gaucourt, se trouvait dès le lever du jour à la porte de Bourgogne pour la tenir fermée et empêcher la sortie.
— Vous êtes un méchant homme, — dit la guerrière en l’apostrophant. — Que vous le vouliez, ou ne le vouliez pas, les hommes d’armes passeront et ils seront vainqueurs comme ils l’ont été29.
Il fallait bien céder ; car dans la suite de Gaucourt avouait qu’il avait couru un réel péril de mort30.
Le sentiment de l’autorité divine dont elle était investie s’’accentue encore plus peut-être dans la lettre écrite aux Rémois à propos des trêves conclues après le sacre.
De ces trêves je ne suis pas contente, et je ne sais si je les tiendrai ; et si je les liens, ce sera uniquement pour sauvegarder l’honneur du roi31.
La conduite de l’armée qu’elle revendiquait, elle l’exerçait avec une perfection qui excitait l’admiration même de ses envieux. Les Cousinot écrivent :
Quand il fallait mettre les gens en ordonnance, il la faisait bel voir faire les diligences si on criait à l’arme, elle était la plus deligente et la première soit à pied, soit à cheval, et c’était une grande admiration aux capitaines et gens de guerre de l’entendement qu’elle montrait en ces choses, vu que dans les autres elle était la plus simple villageoise que l’on vit jamais32.
Perceval de Cagny nous la montre tantôt dans le gros de l’armée avec le roi, tantôt à l’avant, ou à l’arrière-garde, ainsi qu’elle croyait utile à son dessein33. Théobald d’Armagnac, seigneur de Thermes, avait constamment combattu dans l’armée de la Libératrice depuis Orléans jusqu’à Paris ; à la réhabilitation 30il déposait sous la foi du serment :
En dehors de ce qui regarde la guerre, Jeanne était simple et innocente ; mais s’agissait-il de conduire et de ranger une armée, de préparer la bataille, d’animer le soldat, c’était la conduite du plus habile général du monde qui aurait passé sa vie à s’exercer au métier de la guerre34.
Personne n’a vu l’héroïne de plus près que le duc d’Alençon. Après la délivrance d’Orléans, il eut le titre de lieutenant général du roi, avec l’ordre, auquel il eut soin de se conformer, de suivre la direction de la vierge-guerrière. Il termine sa déposition par cette appréciation générale :
Dans toute sa conduite, en dehors de la guerre, Jeanne était simple comme une jeune fille ; mais au fait de la guerre, elle faisait preuve d’une expérience consommée, très habile à manier la lance, à ranger l’armée, à préparer la bataille, et à disposer de l’artillerie. Tous étaient dans l’admiration de voir en elle la sagacité et la prudence d’un général qui se serait exercé durant vingt ou trente ans au métier de la guerre. On admirait surtout le parti qu’elle savait tirer de l’artillerie ; — ce en quoi elle excellait35.
Inutile, ce qui serait facile, d’ajouter de nouveaux témoignages. Elle avait le mot pour animer les hommes d’armes, témoignent Dunois et Thermes. Pour n’en citer qu’un exemple, elle disait pittoresquement en promettant la victoire de Patay :
— Nous les aurons, quand ils seraient pendus aux nues36.
III
Phénomène au rebours de toutes les lois de la nature. Une paysanne de dix-sept ans a fait trembler une armée enorgueillie par une suite de victoires, une nation renommée par son sang-froid. Ce n’est pas un saisissement d’un instant, de quelques jours : la terreur a plané durant deux ans sur les vainqueurs de Crécy, de Poitiers, d’Azincourt, de Verneuil. Elle a commencé même avant que la mystérieuse jeune fille se fut offerte à leurs regards, 31elle a commencé avec la lettre par laquelle elle les sommait d’avoir à vider la France. Fait passé sous silence ou estompé par l’école naturaliste ; rien pourtant de mieux établi. Amis et ennemis le constatent.
Et je puis attester, disait Dunois, que dès l’envoi de cette lettre, tandis que précédemment deux cents Anglais mettaient en fuite huit cents et mille Français, dès cette heure, il suffisait de quatre ou cinq cents Français pour tenir tête quasi à toute la puissance anglaise. Ils en imposaient si fort aux assiégeants qu’ils n’osaient plus sortir de leurs bastilles37.
De Gaucourt, le bailli d’Orléans, fait sien le témoignage du lieutenant général, comme vingt-quatre notables d’Orléans s’approprient la déposition de Jean Luillier, l’un d’entre eux, identique à celle de Dunois38.
C’est à ce sentiment qu’il faut attribuer l’inaction vraiment inexplicable de Talbot et des autres capitaines qui ne songent pas plus, selon l’expression de Perceval de Cagny, à secourir les bastilles attaquées que s’ils n’eussent vu et entendu chose qui pût leur déplaire39.
Jean d’Aulon et Pasquerel attestent que, dans la matinée du mercredi 4 mai, ils introduisirent le convoi des vivres dans la ville assiégée sans opposition aucune sous les yeux des Anglais, qui les voyaient et entendaient les chants des prêtres.
J’étais dans les rangs, — dépose l’aumônier, — je portais la bannière et aucun ne remua, et n’attaqua ni les hommes ni les prêtres40.
Si à l’attaque de Saint-Loup, le mercredi 4 mai, Talbot fit un moment sortir ses hommes des Bastilles, comme pour secourir les assiégés, il resta immobile à la vue des seigneurs sortis d’Orléans pour lui barrer le passage. — Dans les journées du vendredi et du samedi, il ne fit pas même ce semblant. Il laissa les Anglais de la rive gauche seuls aux prises avec la guerrière. L’attaque contre les 32Tourelles dura du lever au coucher du soleil sans qu’il tentât de venir au secours de Glacidas. Une bastille dans l’île Charlemagne, en aval du pont, au milieu de la rivière, avait été cependant construite pour faciliter les communications de la rive droite à la rive gauche ; il aurait pu tenter une direction contre la ville peu ou mal défendue, les forces des Orléanais étant alors portées sur la rive gauche.
Une telle inaction ne peut s’expliquer que par ce qu’en dit Gerson.
Ces transes d’une femme en travail d’enfant, — dit-il, — étaient la réalisation des imprécations de Moïse contre les ennemis d’Israël : que nos ennemis soient paralysés par la frayeur de la peur. Irruat super eos formido et pavor41.
Dès lors, — écrit le savant évêque de Lisieux [Thomas Basin], — le seul nom de la Pucelle répandait une telle terreur au cœur des Anglais, que plusieurs ont affirmé par leur grand serment que l’entendre, voir sa bannière, suffisait pour qu’ils n’eussent plus comme auparavant force et courage pour résister, bander leurs arcs, lancer leurs traits, frapper de l’épée42.
Ils voulaient se retirer en Normandie, — dit Monstrelet ; bien plus, — écrit le notaire Pierre Cochon, présent parmi eux, — s’en retourner en Angleterre et laisser le pays, si le régent l’avait permis43.
Loin de le permettre, après la déconfiture d’Orléans, Bedford se hâta de signifier aux capitaines des forts de la Normandie, d’exercer une particulière vigilance pour arrêter ceux qui fuyaient la terre de France44.
La bataille de Patay s’engagea sur l’ordre réitéré de Talbot, malgré la vive opposition du vainqueur de Rouvray, Fastolf, qui voyant ses gens moult amatis [abattus] et effrayés
, voulait éviter l’engagement45.
33N’était-il pas amati
lui-même ? Il est certain que, sans tirer l’épée, il s’enfuit jusqu’à Corbeil. Ce qui lui coûta sa jarretière, qui lui fut pourtant rendue dans la suite.
Le long du chemin vers Reims, — écrit le chroniqueur préféré de Quicherat, de Cagny, — toutes les forteresses du pays se mirent sous l’obéissance du roi, parce que la Pucelle envoyait quelques-uns de ceux qui étaient sous son étendard, dire par chacune d’elles à ceux qui les occupaient : Rendez-vous au roi du Ciel, et au gentil roi Charles, et ceux-ci se mettaient franchement sous l’obéissance du roi. Quant à ceux qui refusaient, elle s’y rendait elle-même et tous obéissaient46.
Ses sommations faisaient tomber les résolutions de résistance les mieux arrêtées. Pas de province n’était plus bourguignonne que la Champagne ; Reims qui était bourguignon au possible, écrit le chanoine Cocquault dans son histoire manuscrite, était en correspondance constante avec Troyes et Châlons, au début même de la campagne du sacre. Les trois villes, qui venaient de jurer sur le corps du Christ d’être fidèles à l’Anglais, s’animaient mutuellement à repousser le Dauphin viennois et la Pucelle.
Elles ouvraient leurs portes sans coup férir sur la sommation d’icelle, — écrit un chroniqueur bourguignon [Chronique des Cordeliers] ; — ce dont, — ajoute-t-il, — toutes gens furent ébahis47.
Bedford, à la tête des troupes qu’il venait de recevoir d’Angleterre, ne sut que faire un semblant de vouloir arrêter la marche triomphale qui suivit le sacre. Il n’osa jamais en venir aux mains. La bataille lui fut expressément offerte sous les murs de Senlis. Il refusa de sortir de la situation inexpugnable qu’il avait prise, et finit par se retirer en Normandie.
Les insidieuses négociations du duc de Bourgogne firent ce que ne pouvait pas la force. Elle amenèrent la dissolution d’une armée qui allait de triomphes en triomphes. La Pucelle n’eut plus la direction des expéditions qui suivirent ; de longs mois d’une inaction qui faisait son 34tourment lui furent imposés, elle y mit fin en s’échappant de la cour ; la trahison la livra très vraisemblablement à l’ennemi.
Immense fut la joie des Anglo-Bourguignons. Le preneur, écrit Chastelain, en fut plus content que s’il avait eu un roi entre les mains48 ; d’après un autre chroniqueur, pourtant fort hostile, les Anglais ne l’auraient pas donnée pour tout l’or du monde49 ; pas pour Londres, d’après le rimeur Martial d’Auvergne50. Le soir même de la catastrophe, le duc de Bourgogne expédiait lettres et courriers pour annoncer aux amis et alliés l’heureuse nouvelle51.
Et cependant dans les fers, la captive ne cessa pas d’inspirer à ses geôliers une crainte qui fut la cause de sa mort.
Ils la redoutaient plus que toute l’armée française, qu’une grande armée ; ce sont les expressions de témoins vivant parmi les Anglais52. C’est ce qui fait écrire à l’évêque de Lisieux :
Il n’y avait qu’un sentiment, qu’une voix presque universelle parmi les Anglais ; à savoir que l’on ne pouvait pas heureusement combattre les Français tant que respirerait cette Pucelle qu’ils accusaient d’user de sortilège et de maléfices. Comment son innocence aurait-elle pu la sauver53.
IV
Aide-toi, le ciel t’aidera. La Bienheureuse pratiquait la maxime qu’elle a rappelée et qui, bien entendue, est fort chrétienne. Elle s’est montrée parfaite tacticienne, tout le temps qu’elle a dirigé la guerre. Débusquer les ennemis de ses positions plus importantes, profiter d’un premier 35succès pour en remporter un second, laisser à l’adversaire le temps de se reconnaître, l’affaiblir avant qu’il ait pu concentrer ses forces, sacrifier un avantage momentané pour en obtenir un plus grand, si ce sont là tout autant de faits d’une habile tactique, il est facile de les constater dans la carrière militaire de la Bienheureuse, dans la délivrance d’Orléans et surtout dans l’admirable campagne de la Loire.
Il est très difficile d’introduire des vivres dans Orléans. Les Anglais s’étaient appliqués à interrompre toutes communications avec la rive gauche, c’est-à-dire avec les pays restés Français. Afin d’intercepter le ravitaillement par la rivière, ils s’étaient fortement établis sur la hauteur de Saint-Loup, d’où, sur la rive droite, ils dominaient le fleuve, et surveillaient le port du Bousquet situé en face. Le premier coup de la guerrière fut de les débusquer d’un point si important, de mettre le feu à la bastille, et de la raser. Refusa-t-elle, comme l’affirme de Cagny, d’entrer en composition avec les assiégés ? Il est certain qu’il n’en échappa pas un seul, Le plus grand nombre furent tués, il n’y eut que quelques prisonniers. Il fallait par un premier coup justifier et accroître la terreur qu’elle inspirait. L’effet fut obtenu. Jeanne, qui dans la suite se montra plus clémente, pleura sur les malheureux morts sans confession, et se confessa elle-même54.
D’après les Cousinot, malgré la solennité du lendemain, fête de l’Ascension, elle aurait voulu poursuivre sa victoire55. Ce ne pouvait être que pour mettre à profit la consternation des Anglais terrifiés par la perte d’une bastille telle que Saint-Loup. Son aumônier Pasquerel, et d’autres encore, nous disent qu’elle s’abstint d’elle-même par respect pour le grand mystère56. Les deux pensées peuvent s’être présentées et avoir un moment partagé sou esprit.
Il n’est pas douteux qu’avant de conduire ses hommes 36au combat, elle avait exigé l’assistance au saint sacrifice.
La rivière était à moitié libre. Il fallait élargir les communications avec les états de Charles. Dès le lendemain, vendredi 6, elle porte l’attaque sur la rive gauche. L’objectif était la bastille Saint-Jean-le-Blanc, la plus rapprochée du port du Bousquet, et avec Saint-Loup destinée à intercepter tout ravitaillement par le fleuve. L’Île-aux-Toiles est choisie comme point d’un premier rassemblement des hommes d’armes ; de là, quelques bateaux mis à la suite les uns des autres leur permettront de mettre pied sur la rive gauche. À cette vue, les Anglais incendient Saint-Jean-le-Blanc, et se retirent aux Augustins. Plusieurs capitaines pensèrent que c’était assez pour ce jour et revinrent à l’Île-aux-Toiles. C’est, je crois, ce qu’a voulu dire Perceval de Cagny, quand il écrit :
Tous ne la suivirent pas, ainsi qu’elle s’y attendait57.
Était-ce, comme l’affirme la chronique de Tournai, un stratagème de Jeanne, pour amener les Anglais à sortir de la bastille des Augustins58 ? Ce qui est certain, c’est qu’elle protégeait la retraite quand les Anglais sortirent en effet de leurs retranchements, vomissant injures et menaces contre la guerrière, et comme pour attaquer les Français. À cette vue, Jeanne fait volte-face et, suivie de La Hire et de quelques autres braves, se retourne, la lance en arrêt, contre les assaillants. Ils fuient et rentrent dans leur bastille. Ils y sont poursuivis par Jeanne et les siens. Les Augustins sont emportés, nombre d’Anglais sont tués, beaucoup de prisonniers délivrés. Un riche butin tombe aux mains des vainqueurs. La Pucelle y fait mettre le feu pour éviter que les siens, trop empressés à le recueillir59 ne soient surpris par les défenseurs des Tourelles, dont les Augustins étaient comme l’avant-poste. Il est décidé que l’on campera durant la nuit sur le champ conquis, pour attaquer dès le lendemain les invincibles Tourelles. Il fallut faire une sorte de violence 37à la guerrière, blessée aux pieds par une chausse-trape, épuisée de fatigue, pour la faire rentrer en ville, où, durant toute la nuit, elle fut inquiète sur ceux qu’elle avait laissés sur la rive gauche60.
L’on se rappelle avec quelle énergie elle avait répondu au conseil des capitaines qui étaient d’avis de ne pas combattre le lendemain, samedi 7 ; comment, dès le lendemain, elle avait forcé le bailli de Gaucourt à ouvrir les portes de la ville, pour aller, à la première heure, attaquer l’imprenable forteresse défendue par Glacidas et une troupe d’élite. Qui m’aime, me suivra61, avait dit la guerrière en montant à cheval.
Ce furent tous les Orléanais et les hommes d’armes, à l’exception des capitaines royaux, qui ne vinrent que tardivement, quand ils virent la tournure que prenaient les événements.
La bataille dura du lever au coucher du soleil. On en connaît les péripéties : Jeanne, grièvement blessée au cou au moment où, la première, elle appliquait une échelle pour l’assaut, ne déserte pas le combat. Elle le fait continuer, même après que Dunois, désespérant de vaincre, avait donné le signal de la retraite et de la rentrée en ville. Attaquées du côté de la ville par le pont hâtivement réparé, attaquées du côté opposé par l’armée de Jeanne, minées par un brûlot infect que les Orléanais ont dirigé sous le pont qui joint la forteresse au boulevard, les Tourelles sont prises, Glacidas et les siens, précipités dans la rivière, par le pont qui s’effondre sous leurs pas, perdent la vie dans les flots.
Orléans était délivré ; l’armée anglaise dès le lendemain, se retirait à Meung, Beaugency, Jargeau. En trois jours, l’héroïne avait brisé la ceinture de fer qui étreignait Orléans.
Le génie anglais avait mis sept mois à la tresser.
J.-B. J. Ayroles.
Notes
- [1]
Nos lecteurs connaissent, de longue date, le R. P. Ayroles, dont les savants travaux sur Jeanne d’Arc ont été présentés et loués dans notre périodique, au fur et à mesure de leur apparition. Rappelons les principaux :
- La vraie Jeanne d’Arc, 5 volumes in-4° pouvant se vendre séparément. Prix : le volume isolé. Prix fort : 15 fr. ; les cinq volumes pris ensemble, net : 50 fr. [Liste des tomes.]
- L’Université de Paris au temps de Jeanne d’Arc et la cause de sa haine pour la Libératrice, 1 volume in-4°. Prix fort : 7 fr.
- Jeanne d’Arc sur les autels ou la régénération de la France, 2e édition, in-12 : 3 fr. Lyon, Vitte, 4, place Bellecour.
À l’occasion de l’anniversaire de la naissance de la Pucelle qui sera solennellement célébrée le 7 janvier prochain, le R. P. Ayroles nous communique une belle étude sur la miraculeuse compétence de Jehanne dans l’art de la guerre : nous sommes heureux de la publier et nous en remercions vivement le savant historien au nom de nos lecteurs.
- [2]
Qui credit in me, opera quæ ego facio et majora horum faciet. (Jo., XIV, 12.)
- [3]
II, 136 ; V, 201. Ces références se rapportent à l’un des cinq tomes de la Vraie Jeanne d’Arc. Les chiffres romains indiquent le volume, les chiffres arabes la page.
- [4]
Ascendens equum, quod nusquam antea, iter aggreditur. (II, 542.)
- [5]
III, 491.
- [6]
II, 191.
- [7]
II, 290.
- [8]
IV, 193.
- [9]
III, 68.
- [10]
IV, 175.
- [11]
III, 152.
- [12]
III, 204.
- [13]
III, 120.
- [14]
III, 315.
- [15]
III, 76, 464.
- [16]
II, 245.
- [17]
V, 200.
- [18]
V, 246.
- [19]
V, 318.
- [20]
III, 68, 71.
- [21]
IV, 176.
- [22]
III, 175.
- [23]
Dunois prit lui-même ce nom jusqu’à ce qu’il fût comte de Dunois, dix ans plus tard.
- [24]
IV, 179.
- [25]
IV, 209.
- [26]
III, 151.
- [27]
III, 288.
- [28]
IV, 239.
- [29]
IV, 148, 204 ; III, 81.
- [30]
IV, 148.
- [31]
IV, 61.
- [32]
III, 94.
- [33]
III, 185.
- [34]
IV, 191.
- [35]
IV, 198.
- [36]
IV, 476.
- [37]
IV, 181.
- [38]
IV, 164 ; III, 77, 569.
- [39]
III, 177.
- [40]
IV, 225.
- [41]
I, 27.
- [42]
III, 236.
- [43]
III, 408.
- [44]
III, 516.
- [45]
III, 497.
- [46]
III, 185.
- [47]
III, 440.
- [48]
III, 466.
- [49]
III, 544.
- [50]
IV, 354.
- [51]
III, 533.
- [52]
V, 83, 107 et passim.
- [53]
III, 241.
- [54]
IV, 256.
- [55]
III, 79.
- [56]
IV, 226.
- [57]
III, 177.
- [58]
III, 222.
- [59]
III, 80.
- [60]
III, 80 et alibi.
- [61]
III, 306 ; IV, 182 ; III, 81 et alibi.