Études : Jeanne d’Arc et la Compagnie de Jésus (1894)
Jeanne d’Arc et la Compagnie de Jésus 1894
La Compagnie de Jésus, venue à l’existence un siècle après la Pucelle, ne peut pas revendiquer l’honneur d’avoir été mêlée à son existence mortelle. Est-ce à dire que nous manquions de motifs particuliers de nous réjouir, de travailler [à sa canonisation].
Partant de cet état de fait, le père Ayroles va énumérer 15 raisons qui lient l’histoire de Jeanne d’Arc à celle des Jésuites.
- l’affection particulière pour le nom de Jésus
- pour le nom de Marie
- pour saint Michel
- pour les saints en général
- ses qualités de vierge-guerrière
- sa grâce et sa nature
- sa piété (amour de la confession, de la messe et de la communion)
- son engagement public à côté de ses révélations privées
- son désintéressement et son humilité
- ses ennemis et ses persécutions
- sa condamnation puis sa réhabilitation
- la haine que lui a vouée Voltaire
- les travestissement et les calomnies (par le gallicanisme, la libre-pensée)
- la constance des Jésuites à affirmer sa mission divine (à commencer par le père Berthier, adversaire de Voltaire)
- l’affirmation du surnaturel
Jeanne d’Arc et la Compagnie de Jésus. Paris, Schneider, 1894. — Typographie M. Schneider, 185, rue de Vanves. — 31 pages. Google, NumeLyo
1Avant-propos
D’universels transports de joie, une acclamation qui va grossissant, font écho au décret qui confère à la libératrice du XVe siècle le titre de Vénérable. Des monuments marquent les lieux où elle a posé son pied ; les familles religieuses se font gloire du moindre lien d’honneur qui rattache leur histoire à son histoire.
Tous les membres de la Compagnie partagent cette joie, et dans la mesure où cela leur est donné, travaillent à glorifier la céleste envoyée. Mais la Compagnie, venue à l’existence un siècle après la Pucelle, ne peut pas revendiquer l’honneur d’avoir été mêlée à son existence mortelle. Est-ce à dire que nous manquions de motifs particuliers de nous réjouir, de travailler dans la mesure de notre pouvoir à ce qu’un titre plus haut que celui de Vénérable lui soit décerné, qu’elle arrive plus promptement au terme de la carrière des honneurs divins où le récent décret l’introduit, qu’elle reçoive bientôt les suprêmes honneurs décernés aux saints proclamés tels par l’Église ? N’existe-t-il pas entre la fille de Jacques d’Arc et la fille d’Ignace des affinités réelles, comme des traits de famille communs que le cœur du Maître, d’où l’une et l’autre sont sorties, 2s’est plu à leur imprimer ? Ce serait bien là quelque chose de plus intime qu’une rencontre mutuelle dans le cours de la vie terrestre.
Celui des Nôtres que la grâce de la Compagnie a comme à son insu amené depuis dix ans à étudier d’aussi près que possible la céleste figure en est convaincu. En étudiant l’esprit propre de la Pucelle, il a cru retrouver l’esprit mème de la Compagnie, et en déroulant l’histoire de la martyre de l’évêque de Beauvais et de l’Université de Paris, il a été comme naturellement ramené à l’histoire de la victime de Pombal1 et de la secte anti-chrétienne.
Est-ce une illusion causée par le double amour qui possède son cœur ? A-t-il aimé à les confondre dans une même vision, et à parer le front de sa mère des rayons qu’il voyait au front de la Pucelle ? Il ne le pense pas ; il ne croit pas que le rapprochement qu’il va tracer soit un jeu de ses affections.
Mais quand ce serait, qui ne lui pardonnerait de vouloir embellir sa mère, de vouloir montrer à ses frères un aspect particulier sous lequel elle se présente à ses regards ? On dit en famille et entre frères de douces choses que l’on ne dit pas à des étrangers. Le foyer a ses secrets et ses pudeurs. Les petites pages qui vont suivre sont pour le foyer. C’est un de ces écrits domestiques, tels que les lettres de nos scolasticats, qu’il ne faut pas communiquer à des envieux, ni même à des indifférents. Ce 3n’est qu’avec l’autorisation des supérieurs qu’on pourrait en donner connaissance à des amis et à des bienfaiteurs dont la discrétion égalerait le dévouement. C’est sous le bénéfice de ces observations qu’a été autorisée l’impression des réflexions suivantes.
5I
Un écrivain rationaliste a écrit de la Pucelle :
Le nom de Jésus ne brille pas seulement en tête de ses lettres, dans les plus de son étendard et jusque sur l’anneau mystique qu’elle porte à son doigt ; il est surtout au plus profond de son cœur ; elle ne se borne pas à adorer Jésus comme son Dieu ; elle reconnaît en lui le vrai roi de France dont Charles VII est le seul légitime représentant2.
Jésus, Jésus, c’est le cri unique qu’elle pousse au milieu des flammes, avec un accent tel qu’elle arrache des larmes à tous les assistants, et à Cauchon lui-même. Une dernière fois elle le lance avec une intensité plus grande : ce fut son dernier soupir, semblable en cela à son divin fiancé, dont l’Évangile nous dit : Exclamans voce magna expiravit3.
Nous savons tous avec quelle énergie Notre Bienheureux Père, vraisemblablement après une révélation du Ciel, a voulu, sans permettre même de délibération sur ce point, que la Compagnie portât le nom de Jésus, avec quel soin jaloux ses successeurs l’ont conservé. Jésus, c’est le nom inscrit au fronton de nos édifices, et en tête de toutes nos œuvres. Il est gravé au fond du cœur de tous les vrais enfants de la Compagnie. Faire fléchir le genou au nom du divin Roi, le faire acclamer dans la personne de son Vicaire, c’est la fin de la Compagnie, ainsi que l’indiquent les premiers mots de la messe de saint Ignace : In nomine Jesu omne genu flectatur4.
6Loin de nous certes de nous approprier ce qui doit être dans le cœur non seulement de tout religieux, mais de tout vrai chrétien, tout comme ce serait blasphémer que de parler de l’amour de Jeanne pour Notre Seigneur, sans supposer qu’il a possédé le cœur de tous les saints et de toutes les saintes. Cependant dans la manière de mettre constamment en avant le divin Médiateur, d’en faire le centre de sa vie, de tout lui rapporter, il y a, extérieurement du moins, des nuances caractéristiques. L’universelle solution par Notre Seigneur n’est-elle pas la caractéristique des Exercices, de notre ascétisme, de notre direction, de notre prédication ? La Compagnie n’a-telle pas contribué dans ce siècle même, à le ramener dans la piété, la chaire, la spiritualité, où les influences déistes du philosophisme avaient si manifestement contribué à le faire remplacer par le mot Dieu, beaucoup plus vague et plus froid ? N’est-ce pas la suite de la dévotion au Sacré-Cœur qu’elle a tant contribué à répandre ?
Le Dieu de la Pucelle n’est pas le Dieu abstrait que la raison démontre. C’est le fils de Sainte Marie, ainsi qu’elle s’exprime, c’est le Dieu Incarné, c’est Notre Seigneur. Avec quel amour elle en parle ! c’est bien son universelle solution, solutio omnium Christus5. Elle sait en être si aimée, elle sait l’aimer si ardemment, qu’il lui arrive assez souvent de l’appeler son Seigneur à elle, comme s’il n’était pas le Seigneur de tous. C’est ainsi qu’en abordant Baudricourt pour la première fois, elle lui dit :
— Le royaume ne regarde pas le Dauphin, il regarde mon Seigneur ; cependant mon Seigneur veut que le Dauphin soit fait roi ;
et 7encore à Jean de Metz, parlant de ce qu’elle avait à accomplir :
— Ce n’est pas l’œuvre des personnes de ma condition ; il faut cependant que je l’accomplisse ; car ainsi le veut mon Seigneur : Ita vult Dominus meus.
— Et quel est ton Seigneur, lui demandent les deux chevaliers ?
— C’est le roi du ciel, répond-elle.
Semblable sentiment lui dicte sa réponse aux examinateurs de Poitiers lui alléguant qu’on ne voit dans aucun livre mission semblable à la sienne :
— Messire (mon sire) a un livre dans lequel nul, quelque clerc qu’il soit, ne saurait lire ;
et aux guerriers qui opposent leurs conseils à ses conseils :
— Le conseil de Messire est meilleur que le vôtre, et il l’emportera.
Mais c’est surtout à Rouen que le nom de Notre Seigneur intervient pour rompre les mailles des sophismes plus que Byzantius dans lesquels on veut l’enlacer. On les multiplia à propos de sa bannière et des victoires qui l’avaient accompagnée, sans pouvoir lui arracher autre chose que ces magnifiques paroles :
— La victoire de moi, ou de l’étendard, tout est à Notre Seigneur.
Combien de fois voyant ses réponses perverties, et comme accablée par la masse des gratuites et infectes calomnies entassées dans les 70 articles de l’accusateur d’Estivet, elle répond :
— Je m’en attends à Notre Seigneur ; je m’en rapporte à Notre Seigneur !
Nuance aussi expressive que touchante, la traduction latine, œuvre du père de l’hérésie gallicane, l’a fait disparaître. Car là où la minute porte le nom du Dieu Incarné, présenté comme roi des nations, Notre Seigneur, on lit le plus souvent le mot Deus. Altération très digne du père de ceux qui par leur rigorisme 8devaient écarter les multitudes du Dieu fait chair, et ramener le manichéisme au sein de la chrétienté, en proclamant l’État indépendant de la loi du Christ interprétée par son Vicaire infaillible.
II
Nous aimons à nous représenter Notre-Dame dictant les Exercices au blessé de Pampelune, et lui dévoilant dans l’avenir l’œuvre qu’il était destiné à fonder. En voyant la fille de Jacques d’Arc se dérober des champs pour courir dans l’ermitage si solitaire de Notre-Dame de Bermont, en l’y voyant s’y rendre, cierges en mains, presque tous les samedis, n’est-il pas permis de penser que Bermont fut pour la future libératrice ce que Manrèse devait être pour le futur fondateur de la Compagnie de Jésus ?
Ce qui est certain, c’est que pour la Pucelle pas plus que pour Ignace le nom de Marie ne fut jamais séparé de celui de Jésus. Les deux noms de vie se lisent sur sa bannière ; c’est dans le sanctuaire de Sainte-Marie à Vaucouleurs qu’elle aime à entendre les messes matinales ; c’est dans la crypte de l’église, devant Notre-Dame des Voûtes, qu’elle descend, les messes finies, et que l’enfant de chœur Le Fumeux la surprend comme en extase.
Forcée malgré elle, par l’incrédulité ou la perfidie de l’indigne La Trémouille de lever le siège de Paris, avertie par un instinct prophétique que sa mission entravée est désormais finie, elle suspend sa bannière à l’autel de Notre-Dame, dans le sanctuaire de l’apôtre des Gaules, le disciple de saint Paul, saint Denis l’Aréopagite ; c’est ainsi que saint Ignace 9près d’un siècle plus tard devait suspendre son épée, changée désormais en glaive de l’esprit, à l’autel de Notre-Dame dans le sanctuaire de Montserrat.
III
C’est par le prince des célestes milices, par saint Michel que Jeanne a été suscitée.
Si comme l’enseigne l’Église dans sa liturgie, toutes les fois que quelque chose de grand s’accomplit dans le monde, nous sommes autorisés à croire que saint Michel est envoyé, ne nous est-il pas permis de voir l’Archange couvrant de sa vertu le solitaire de Manrèse écrivant les Exercices, ou le fondateur de la Compagnie traçant le plan de l’Institut ? N’y a-t-il pas grande analogie entre la devise Ad majorem Dei gloriam6 et le cri : Quis ut Deus7 ? L’Église appelle saint Michel le porte-étendard du Christ ; elle nous le montre déployant l’étendard du salut, la croix8. Ce sont les expressions littérales de la formule de l’Institut approuvé par Paul III, où il est dit que nous sommes appelés à militer pour le Christ sous l’étendard de la Croix : Sub vexillo crucis Christo Deo militare9.
IV
Je suis venue, disait Jeanne, de par tous les saints et saintes du paradis, de par l’Église victorieuse de là haut, et de leur commandement. Elle appelait les 10saints ses frères du ciel ; elle vivait dans une familiarité aussi intime que respectueuse avec ses maîtresse, sainte Catherine et sainte Marguerite, se plaignant de ne pouvoir pas leur rendre tous les hommages qui à elles étaient dus.
Y a-t-il beaucoup d’ordres religieux pour lesquels les Litanies des saints soient comme pour nous un exercice de communauté quotidien ? Il n’en est pas qui aient publié à l’honneur des saints, des ouvrages tels que ceux des Ribadeneyra, des Croiset, et surtout le monument colossal, sans pareil, je crois, dans aucune littérature, qui a pour titre les Acta sanctorum, ou l’œuvre des Bollandistes.
V
Une Vierge guerrière, c’est le double aspect que rappelle à notre esprit le seul nom de la Pucelle. La guerrière n’a jamais versé le sang d’autrui, elle n’a versé que le sien. Autant elle est terrible quand elle s’avance semant l’effroi parmi les ennemis, autant elle est douce après la victoire. Dans l’emportement du triomphe, elle descend de cheval pour panser un Anglais expirant. Elle pleure sur ses ennemis morts sans confession, et notamment sur ceux dont les grossières insultes lui ont arraché des larmes.
La Compagnie aussi est essentiellement militante dans l’Église militante. Novo subsidio militantem Ecclesiam roborasti. Son esprit est par essence un esprit de lutte contre les ennemis du Christ et des lois qu’il a données au monde. Pas plus que la Pucelle, elle n’a 11jamais versé le sang d’autrui ; elle a été si prodigue du sien qu’il n’est pas une plage sur laquelle il n’ait coulé. Ses ennemis, même ceux qui lui ont porté des coups mortels, sont pour elle l’objet d’une pitié profonde ; et il n’est pas de sacrifice auquel elle ne soit disposée pour leur faire éviter le malheur suprême vers lequel ils courent.
Jeanne, c’est la Pucelle, c’est-à-dire la Virginité la plus intacte, faisant sentir ses parfums les plus suaves, là où elle a coutume de sombrer ; dans les camps, dans les cours, et au milieu des plus enivrants triomphes. Sa pureté a défié tous les soupçons ; et au milieu du délire de calomnies dont les bourreaux de Rouen l’ont accablée, pour elle pas plus que pour son céleste fiancé, ils n’ont pas osé articuler juridiquement une accusation contre l’intégrité de ses mœurs.
Que n’a-t-on pas dit et écrit contre la Compagnie ? Il est une accusation qui n’a pas été portée contre l’ensemble de ses membres. C’est celle qui a été épargnée au Maître et à la Pucelle. Au temps de saint Ignace, la retenue et la modestie d’Araoz et de son compagnon, appelés dans la fleur de l’âge à vivre à la cour de Philippe II, excitaient l’étonnement du monarque et de la cour tout entière, au point que le bruit se répandit qu’ils faisaient usage d’une herbe mystérieuse dont la vertu était de calmer les sens, bruit auquel les religieux répondirent en donnant le nom de la plante, qu’il déclarèrent s’appeler : la crainte de Dieu.
Urbain VIII disait à notre grand cardinal Pallavicini qui le rapporte :
— Quels moyens prenez-vous donc, pour qu’au milieu de tant d’excitations des passions, vos religieux et en particulier 12vos jeunes gens, puissent garder tant de retenue ?
Si la Pucelle se jetait au milieu de tous les périls, lorsque sa mission le demandait, elle s’entourait par ailleurs de toutes les précautions compatibles avec l’œuvre qu’elle avait à accomplir. Le Pharisaïsme de ses accusateurs lui fit en vain un crime capital de la sauvegarde réclamée par sa pudeur, le vêtement viril. Elle persista avec une inébranlable fermeté à rester munie de ce bouclier de sa vertu. L’ayant quitté sur la promesse qui lui fut faite d’être renfermée dans les prisons ecclésiastiques, elle le reprit quand elle vit la promesse éludée, sachant que c’était fournir prétexte à une sentence de rechute, motivant l’abandon au bras séculier.
La Pucelle aimait la solitude et se dérobait aux bruyantes compagnies, toutes les fois que le permettait l’œuvre à laquelle le Ciel l’appelait. Beaucoup de nos ministères ne sont pas sans périls ; combien de précautions dans l’Institut pour écarter non seulement ce qui pourrait donner la mort à la vertu, mais encore jusqu’à la possibilité du soupçon, de la part d’un monde jaloux de nous trouver en défaut !
VI
Un village perdu, une chaumière, les occupations les plus vulgaires de la jeune paysanne ; et puis soudain la cour, les camps, les conseils de la politique, un peuple ivre d’enthousiasme qui la proclame la première des femmes après la Bienheureuse Vierge Marie, et à la suite, un cachot, une infernale captivité, un total abandon au milieu d’ennemis aussi astucieux 13que féroces, telle est cette existence qui n’atteignit pas vingt ans ; et partout l’adolescente est à la hauteur de situations si pleines de contrastes ; elle est la sainte.
L’idéal le plus élevé de nos Constitutions présenté en raccourci dans l’homines mundo crucifixos, etc.10 n’est pas seulement atteint, il est dépassé. Quelle splendide réalisation du per gloriam et ignobilitatem, per infamiam et bonam famam, per prospera et adversa, a dextris et a sinistris11.
Le futur Cardinal Pie, dans le beau panégyrique de la Pucelle, qui ouvre si bien ses œuvres, disait de l’héroïne :
En elle la nature et la grâce se sont embrassées comme sœurs ; l’inspiration divine a laissé toute sa part au génie national, tout son développement au caractère Français ; c’est une extatique chevaleresque, une contemplative guerrière, un modèle à offrir aux conditions les plus diverses, à la fille des pâtres et à la fille des rois ; à la femme du siècle et à la vierge des cloîtres ; aux prêtres, et aux guerriers ; aux heureux du monde et à ceux qui souffrent ; aux grands et aux petits… douce et chaste apparition du ciel, c’est un parfum de l’Éden dans notre triste exil ; et, pour parler le langage de saint Augustin, c’est Dieu venant à nous, cette fois encore par un sentier virginal…
Que de traits de ce ravissant tableau l’Institut présente à nos aspirations, et combien on pourrait en signaler dans la vie de notre Xavier et de nos saints !
Aucun Ordre n’a plus constamment défendu les droits de la nature et de la grâce, plus énergiquement soutenu que dans le plan divin elles étaient destinées à s’embrasser comme sœurs. Ce que la Compagnie a soutenu dans l’ordre doctrinal, elle s’efforce plus 14qu’aucun autre Ordre de le faire passer dans l’ordre pratique. Aucun ne prend autant de moyens que notre Mère pour développer dans ses fils, conformément à la fin qu’elle poursuit, les dons de la nature et de la grâce.
Aide-toi, le ciel t’aidera, cette maxime dans son sens obvie très orthodoxe, se trouve sur les lèvres de la Pucelle et inspire toutes les prescriptions de saint Ignace. La réponse de la jeune fille aux docteurs de Poitiers : Les hommes d’armes batailleront ! Dieu donnera la victoire, n’est que l’application dans un cas particulier de la maxime de notre Bienheureux Père : Travailler comme si Dieu ne devait rien faire et que le succès ne dépendit que de nous : penser, croire fermement que nos efforts ne produiront rien sans le secours divin, et n’attendre que de lui l’efficacité de nos œuvres.
Prise dans son ensemble, la Compagnie aussi se trouve au milieu des grands et des petits. Lorsque saint François Régis évangélisait les pâtres des Cévennes, lorsque saint Pierre Claver se faisait l’esclave des nègres, Ricci était à la cour de Pékin, de Nobili parmi les Brahmane, Caussin à la cour de Louis XIII. Claude Lejay et le Bienheureux Pierre Lefèvre commencèrent à être les modèles des bergers avant de devenir les conseillers et l’édification des empereurs et des princes. Quels modèles à offrir aux cloîtres que les vies de saint Louis de Gonzague, de saint Jean Berchmans, et de saint Alphonse Rodriguez ! Le blessé de Pampelune ne voulait-il pas faire de la Compagnie comme une extatique chevaleresque, une contemplative guerrière, alors qu’il fondait dans un si juste tempérament la contemplation et l’action, 15qu’il ne voulait pas que la première nous empêchât de nous lancer au milieu de toutes les œuvres du zèle le plus actif, pas plus qu’il n’a voulu que notre zèle nous empêchât de communiquer familièrement avec Dieu dans la prière ?
Ne voyons-nous pas ce double caractère resplendir d’une manière éminente non seulement dans saint Ignace, saint François Xavier, mais aussi dans un Anchiéta, un Louis Dupont, un Balthazar Alvarez, et une foule d’autres ?
Ordre de prêtres, de clercs réguliers, c’est à-dire modèles, la Compagnie doit réaliser, dans la mesure où le permet l’humaine infirmité, la recommandation faite au nouveau prêtre par le Pontife consécrateur : Que le parfum de votre vie fasse les délices de l’Église du Christ ; Sit odor vitæ vestræ delectamentum Ecclesiæ Christi ; ce qui est bien dire : Qu’elle soit un parfum de l’Éden dans notre triste exil.
VII
Les pratiques par lesquelles cette extatique chevaleresque nourrit sa piété sont celles-là mêmes que nous conseille saint Ignace, puisqu’elles sont à la lettre celles qu’indiquent les règles ad sentiendum cum ecclesia. Rien n’est plus simple, et plus dans les usages de la vraie piété chrétienne. Celle qui converse si souvent avec ses frères du ciel, qui reçoit plusieurs fois par semaine les leçons de sainte Catherine et de sainte Marguerite, leur témoigne sa gratitude en ornant de guirlandes de fleurs leurs images et leurs statues, en faisant brûler des cierges en leur honneur, se plaignant 16que sa pauvreté l’empêchât d’en faire brûler un aussi grand nombre qu’elle l’eût souhaité, et qu’eût réclamé l’honneur qui à elles était dû.
Tous les témoins nous disent à l’envi qu’elle aime à fréquenter les lieux consacrés par la piété, à prier là où son Père du ciel répand plus particulièrement les témoignages de sa puissance et de sa miséricorde. Saint Ignace ne nous ordonne-t-il pas de recommander soit les pèlerinages, soit l’oblation des cierges destinés à être consumés, et tout ce qui pare les saints lieux ? Il veut aussi que nous louions les longues stations de prière et dans les églises, et hors de l’église. Laudare longas stationes in templo, vel extra illud.
Quel profond respect pour l’infinie Majesté respire dans tous ses écrits ! et comme il veut que nous cherchions dans la prière l’attitude qui favorisera le plus nos communications intimes avec Dieu !
Pas un témoin de la vie de Jeanne qui n’ait observé combien elle aime à passer dans l’église les moments que ne réclament pas les devoirs d’état. On l’y surprend tantôt la face contre terre, tantôt immobile, les yeux fixés sur le crucifix ou sur l’image de Notre-Dame ; mais son esprit de prière n’est pas dépendant des lieux ; retenue aux champs, aux pâturages, elle se jette à genoux et prie lorsque la cloche annonce des offices dont elle doit se tenir éloignée. Quelle réalisation anticipée des règles que saint Ignace devait formuler un siècle plus tard, et quel modèle à offrir à des religieux que la vocation appelle si souvent au dehors, qui doivent passer une partie notable de leur vie dans des voyages réclamés par le propre de leur vocation !
17Jeanne ne sait pas avoir commis de faute grave. Plaise à Dieu, dit-elle, qu’il en soit ainsi, et que sa conscience n’en soit jamais chargée ! Mais combien elle aime cette pureté de conscience si fort recommandée par nos règles, et qui mérite l’amitié du Roi du ciel.
Aux tortionnaires qui lui objectent qu’elle n’a pas besoin de se confesser, croyant n’avoir jamais fait œuvre de péché mortel, elle répond qu’on ne saurait trop nettoyer sa conscience. Croit-elle avoir manqué aux égards dus à ces célestes maîtresses, elle sait, dit-elle, le réparer et elle leur en a crié merci. La colombe est moins avide de laver son pennage aux bords des eaux vives, qu’elle ne l’est de se purifier dans les eaux du sacrement de Pénitence. À Domrémy, son curé se plaint qu’elle se confesse trop souvent ; durant sa vie guerrière, au témoignage de son aumônier, elle se confesse presque tous les jours, souvent avec larmes. Nombreux sont, d’après les documents, les prêtres qui ont entendu de sa part des ouvertures de conscience qui leur ont laissé un souvenir ineffaçable d’édification. Dans la prison, on lui refuse jusqu’à cette consolation ; elle va jusqu’à la demander à Cauchon lui-même, au Judas de sa passion qui en abuse pour lui tendre un piège. Un des interrogateurs, Pierre Morice, lui a rendu cet office de charité, bien payé par l’impression de sainteté qu’il assure en avoir ressenti.
Les règles des prêtres nous conseillent de nous confesser plus d’une fois par semaine, et nous savons que pour saint Ignace, pour saint François de Borgia, pour le grand Xavier lui-même, quand il en avait la facilité, la confession était une pratique quotidienne. Saint Louis de Gonzague 18ne versait-il pas lui aussi des larmes en accusant les manquements d’une vie qui n’est pas sans offrir plus d’une similitude avec celle de la Pucelle ?
Pour un ordre de clercs Réguliers, la sainte Messe est le soleil de la vie. Ce fut le soleil de la vie de Jeanne.
À Domrémy elle quitte les champs, lorsque la cloche annonce le saint sacrifice, elle regrette de n’avoir pas d’argent pour le faire célébrer à son intention. À Vaucouleurs elle entend les messes matinales ; dans la traversée elle exprime son regret de ne pouvoir pas entendre la messe tous les jours ; arrivée à Sainte Catherine de Fierbois, elle se dédommage en entendant trois messes consécutives ; les jours de combat, elle demande à son aumônier de se lever de meilleure heure pour ne pas être privée de semblable réconfort. De toutes les tortures endurées à Rouen, aucune ne lui fut aussi sensible que d’être exclue du lieu saint et privée de l’assistance à la sainte messe. Combien souvent, et avec quelles instances elle demanda la cessation de pareil tourment ! C’était une des promesses, aussitôt éludées, qui lui furent faites pour obtenir d’elle le perfide simulacre d’abjuration du cimetière Saint-Ouen.
Elle communie souvent pour son époque ; plusieurs jours de suite, pourrait-on induire de certaine déposition ; ce qui était presque sans exemple de son temps. À la vue des saintes espèces, son visage s’inonde de larmes ruisselantes, et son confesseur de la dernière heure, F. Martin Ladvenu, assure que les expressions lui manquent pour dire comment avant de monter à son Calvaire, elle s’unit au divin Fiancé pour lequel elle allait mourir.
19Les historiens ne nous disent-ils pas que saint Ignace durant l’auguste sacrifice mouillait abondamment de ses larmes les linges de l’autel, et qu’il fallut lui faire interdire d’y monter tous les jours, peur ménager et sa vue, et sa vie même, épuisée par des émotions si profondes ?
VIII
Dans la libératrice, des communications si prolongées et si intimes avec le ciel tout entier n’enlevaient rien à son activité dans la vie extérieure, ni à son air avenant et plein d’entraînement dans ses communications avec le monde du dehors.
À Domrémy, elle nous est représentée comme très active, très empressée aux divers travaux d’une vie de paysanne, soit qu’elle travaille à la maison, soit que sur l’ordre de son père elle doive prendre sa part de tout ce que peut faire une femme dans une exploitation agricole. À la guerre, un miracle seul peut expliquer les fatigues qu’elle supporte. Elle est pleine d’entrain, parfois d’enjouement ; elle a le mot pour enlever le soldat ; elle sait éluder, rétorquer une question indiscrète ; elle déride jusqu’à ses interrogateurs en dépit de la haine qui leur remplit le cœur. Les qualités en apparence les plus opposées, la naïveté et la finesse, la prudence et un courage plein d’intrépidité, brillent dans ses réponses. Elle conserve tant de liberté d’esprit que l’accusateur d’Estivet lui en fait un crime, comme chose inconvenante chez une femme qui se donne pour être en communication habituelle avec le Ciel. Comme l’École qui a condamné Jeanne, il se représentait sans doute qu’un air sombre et guindé faisait partie de la sainteté.
20Ce ne fut pas celle de Xavier, pas plus que celle de l’Apôtre se faisant tout à tous : ce n’est pas celle que nous recommande l’Institut. Notre Bienheureux Père ne veut-il pas que l’on fasse grand cas des qualités qui facilitent les relations avec le prochain, que selon la mesure de la grâce et du tempérament l’on s’efforce de les acquérir, que l’aménité et l’affabilité extérieure dissimulent aux yeux du prochain la mortification soit extérieure, soit surtout intérieure auxquelles il nous exhorte ? Quelles œuvres, quelle activité dans nos saints, et dans les hommes de la Compagnie les plus adonnés aux exercices de la vie intérieure ! quelle souplesse pour passer par les ordres, ou sous la sanction de l’obéissance, d’un ministère à un autre ministère entièrement disparate !
IX
Le désintéressement de Jeanne fut absolu. Elle ne demanda jamais ni richesses, ni honneurs pour elle-même, ou pour les siens. Tout ce qu’elle a demandé à ses saintes, nous dit-elle, c’est le salut de son âme, et le succès de la mission qui lui était confiée.
N’est-ce pas encore là l’esprit du vrai fils de saint Ignace ? Des âmes, son salut, n’est-ce pas là que doivent se borner ses désirs ?
Elle était toute bonté, dit un témoin de Domrémy ; erat tota bona ; bonne pour tous, mais plus particulièrement pour les pauvres qu’elle aima et secourut 21tous les jours de sa carrière. Aux jours de ses triomphes, elle écartait d’elle le plus qu’elle pouvait les foules qui importunaient son humilité par les témoignages de leur enthousiasme, et se disputaient de pouvoir lui baiser les mains. Elle faisait une exception pour les pauvres et les malheureux qu’elle n’eut jamais le courage de repousser. Ne nous est-il pas recommandé, toutes choses égales d’ailleurs, de leur donner nos préférences ?
X
Si l’esprit de la Compagnie est l’esprit de la Pucelle, l’histoire de l’une n’est pas sans offrir matière à de frappants rapprochements avec l’histoire de l’autre.
Des incrédules à sa mission, une foi chancelante malgré les plus grandes merveilles, un orgueil qui refusait de se mettre à la suite d’une jeune paysanne alors qu’elle était si manifestement marquée par le ciel comme la libératrice, la cupidité et l’ambition qui redoutaient les réformes qu’elle demandait, l’envie excitée par les enthousiasmes populaires qui ne voyaient qu’elle, Jeanne trouva tout cela parmi ceux qui étaient censés combattre, ou même combattaient pour la cause qu’elle venait faire triompher. Ces ennemis étaient assez puissants pour qu’à l’apogée de son triomphe, aux portes de Reims, elle put dire :
— Je ne crains que la trahison.
N’a-t-elle pas été livrée ? plusieurs le pensent. Sûrement elle a été mal secondée ; ses plans n’ont pas été suivis, et l’on cherche sans le trouver l’indice d’une démarche faite pour la 22 faire sortir de sa longue captivité, ou tout au moins pour la soustraire au supplice.
Les hérétiques, les infidèles, contre lesquels la Compagnie était suscitée, par suite ses ennemis déclarés, lui furent, particulièrement en France, des ennemis moins dangereux que des catholiques jaloux de ses succès, offusqués de la pureté de son orthodoxie, qui l’attaquèrent dans sa foi, et comme l’Université de Paris la poursuivirent d’une haine, qui ne désarma jamais entièrement, ni pour longtemps.
Le futur cardinal Pie dans son panégyrique de Jeanne d’Arc insistait sur la conformité minutieuse des circonstances de la passion et de la mort de la Pucelle avec les circonstances de la passion et de la mort du Sauveur, ajoutant que la ressemblance du disciple n’était pas une injure pour le Maître. De part et d’autre, menant le drame, ce sont des personnages revêtus d’un caractère sacré ; ce sont les maîtres, les docteurs de la loi. À Jérusalem les scribes, les prêtres, les pharisiens qui affectent d’en observer avec une rigidité inflexible les plus menues observances, et les outrent de manière à en étouffer l’esprit, sauf à s’affranchir eux-mêmes des prescriptions les plus essentielles. N’est-ce pas la même chose à Rouen ? C’est l’Université de Paris qui mène tout ; elle est au commencement, au milieu et à la fin. L’Anglais n’a qu’à se prêter aux mesures qu’elle conseille, à suivre ce qu’elle indique. La corporation couvre tout de son autorité. Elle qui se donne comme régentant l’Église et l’État, qui fait et défait les Papes, et veut substituer son autorité à l’autorité des Vicaires de Jésus-Christ, ne pardonne pas à l’envoyée de flétrir 23les actes par lesquels elle a jeté la capitale et pays sous les pieds de l’étranger. Sa haine est aveugle, implacable, comme celle des scribes et des docteurs de la loi à Jérusalem.
L’acharnement, avec lequel elle fait un crime à la martyre de l’habit masculin qu’elle porte comme protection de sa vertu, fait penser au pharisaïsme des bourreaux de Jérusalem faisant un crime au Sauveur de violer le sabbat, parce que en ce jour il guérissait les malades. On attribue aux esprits infernaux les œuvres resplendissantes de sainteté, édification des peuples, accomplies par l’envoyée du ciel, comme on attribuait à Belzébuth, prince des démons, les œuvres du Maître à la suite desquelles les foules s’écriaient : Dieu a visité son peuple.
Ces composés de superbe et d’envie, qui entrent hardiment dans le lieu saint et participent aux saints mystères, sont inflexibles pour en interdire l’accès à la sainte fille. Ces révoltés contre les saints canons, qui veulent se substituer à celui qui donne vigueur aux saints canons, condamnent Jeanne comme foulant aux pieds les saints canons. Ces ennemis de la Papauté, qui vont prononcer dans quelques années contre Eugène IV l’abandon au bras séculier qu’ils prononcent à Rouen contre la Pucelle, la condamnent comme rebelle au Pape alors qu’elle en appelle au Pape, sauf après l’exécution de la sentence d’imposer au gouvernement anglais un acte solennel par lequel il met toute sa puissance en mouvement pour empêcher que le Pape ne révise la sentence.
Ne vit-on pas semblable spectacle lorsque la Compagnie fut mise au tombeau ? Les Jansénistes, l’Université de Paris, les Parlements, les Gallicans effrénés, 24par leurs accusations jalouses et haineuses contre la Compagnie n’avaient-ils pas préparé de longue main, n’aidèrent-ils pas à porter le coup qu’exécuta la secte du philosophisme impie ? Les rois dont les évènements prouvèrent que la Compagnie était le soutien ne laissèrent-ils pas faire ? Ne signèrent-ils pas notre arrêt de mort ? L’accusation si souvent ressassée de morale relâchée, de trop d’indulgence à admettre les indignes aux sacrements, ne fait-elle pas penser à l’interdit jeté sur la prisonnière de Rouen ? Combien de fois le rigorisme sans entrailles de nos ennemis en a-t-il écarté les pauvres multitudes pour des raisons aussi futiles que celles qui furent mises en avant à Rouen ? Les ennemis de la Papauté n’ont-ils pas prétendu que nous étions en révolte contre les Papes ? Ces destructeurs des trônes ne nous ont-ils pas représentés au XVIIe et au XVIIIe siècle, comme les ennemis des princes ; tout comme aujourd’hui ils nous représentent comme les ennemis des pouvoirs populaires, sauf à dire d’autrefois que nous sommes les adulateurs des pouvoirs régnants !
Odieuse et burlesque tout ensemble est la sentence prononcée contre la Pucelle ; burlesque et odieuse la sentence du Parlement de Paris contre la Compagnie.
XI
Combien horribles furent les tortures de Jeanne dans son cachot ! Celles de nos Pères renfermés dans les prisons du Tage, rongés tout vivants par l’humidité et les insectes, ne le furent-elles pas aussi ? Jeanne fut brûlée toute vivante. Le très digne Père Malagrida le fut aussi à Lisbonne ; et ce fut par le supplice du feu 25qu’au Japon grand nombre de nos Pères conquirent la palme du martyre.
Plusieurs témoins du supplice attestèrent avoir vu le nom de Jésus resplendir sur les flammes du bûcher de Rouen. C’était bien le nom de Jésus qui restait inscrit sur les ruines de la Compagnie assassinée en haine de ce nom. Le cœur et les entrailles de la martyre de Cauchon résistèrent à l’action du feu ; ce fut en vain que l’on eut recours à la poix fondue et au souffre pour les réduire en cendres. Que ne fit-on pas pour anéantir les derniers restes de la Compagnie ? N’est-ce pas un prodige de la droite du Très Haut que pour les protéger la toute puissante divine se soit servie du bras de la schismatique Catherine de Russie ?
Pour que la mémoire de la Pucelle restât ensevelie dans l’abîme d’ignominie dans lequel ses ennemis avaient voulu la plonger pour jamais, ces mêmes ennemis inondèrent la chrétienté de récits imposteurs de sa vie et de sa mort, et, comme il vient de l’être rappelé, ils firent appel à toute leur puissance pour que la cause ne fut pas révisée, ni les bourreaux inquiétés. Vains efforts, l’heure venue, Calixte III fait faire la lumière sur le brigandage de Rouen, efface solennellement la flétrissure, et après plus de quatre siècles d’attente, Léon XIII introduit solennellement la martyre dans la carrière aux termes de laquelle sont les plus grands honneurs que puisse décerner la terre. Il nous est permis d’espérer que bientôt elle apparaîtra aux yeux de tous ce que la disait le cardinal Pie :
Une douce et chaste apparition du Ciel sur la terre.
Que n’a-t-on pas fait pour tenir au tombeau la Compagnie 26ensevelie sous les montagnes d’impudentes calomnies accumulées par le XVIIIe siècle ? L’heure venue, Pie VII la rappelle à la vie ; ses successeurs ne se lassent pas de marquer du doigt au firmament de la sainteté les noms des fils qu’elle avait engendrés. Elle est revenue à la vie pour faire connaître, faire aimer le divin Cœur, dont la Pucelle n’est qu’une des infinies manifestations, et qui est lui-même la réelle et infiniment douce apparition du Ciel sur la terre.
XII
L’impiété du XVIIIe siècle vit parfaitement la corrélation qui existe entre le nom Sauveur, celui de la Pucelle et la Compagnie.
Son coryphée, le père de l’impiété contemporaine, les voua tous les trois à l’exécration, et l’on sait avec quel accord la bande tartaréenne fit écho. Que le nom dont l’infâme écrivain osa bien tenter de flétrir celui devant lequel tout genou doit fléchir dans le Ciel, sur la terre et dans les enfers, retombe à jamais sur sa mémoire ! Ce n’est que la plus souillée des plumes qui a pu écrire l’opprobre de toute littérature qui a pour titre : La Pucelle. Avec quels cris de rage triomphante, il salue tous les coups portés à la Compagnie et sa finale destruction ! Comment mieux exprimer le témoignage à part que la Pucelle et la Compagnie rendent à celui qui, selon la parole de de Maistre, fut pour le plus insigne des malfaiteurs littéraires comme un ennemi personnel !
27XIII
Même en dehors de l’infernal génie qui fit du nom de la Pucelle l’encyclopédie de toutes les impiétés et de toutes les souillures, la libératrice française est restée dans sa vie posthume un signe de contradiction comme le libérateur du genre humain. Si sa mémoire a été exaltée, de quels outrages elle a été l’objet ! Quels travestissements infligés à son caractère, aux mobiles auxquels elle obéissait, à la trame de sa vie ! que de formes différentes ont affectées les explications données par le naturalisme de tout degré, qu’elle confond !
La libre-pensée sous les dithyrambes qu’elle entonne en son honneur ne cache-t-elle pas un outrage qui n’a d’égal que l’ineptie de l’explication qu’elle met en circulation ? Si l’hallucination patriotique dont elle la suppose atteinte, loin d’expliquer les merveilles de sa vie ne fait qu’en accroître le mystère, quoi de plus déshonorant après le crime que d’être le jouet d’une incurable hallucination ! Même dans l’École catholique, le régalisme et le gallicanisme que l’héroïne condamne, étaient parvenus à voiler à moitié sa figure ; l’on ne nous transmettait, tout en soutenant la divinité de la mission, qu’une Jeanne d’Arc amoindrie, où disparaissait à peu près la vie de Domrémy, où la vie qui suit le sacre, pervertie, faussée, ne laisse voir qu’un personnage impossible à expliquer.
Par là encore, l’histoire de la Compagnie ne ressemble-t-elle pas à celle de la Pucelle ? Comment compter les calomnies, les incohérences, les contradictions 28que la littérature charrie sur notre compte ? Même parmi ceux qui ne sont pas sans quelque sympathie pour nous, parfois quelles idées fausses, quels préjugés inconscients !
XIV
Aucun auteur de la Compagnie qui n’ait défendu la mission divine de la libératrice.
Au moment où Arouet répandait clandestinement, sauf à les désavouer tout haut, les fragments de sa souillure, le Père Berthier dans une dissertation ex professo mise à la suite de l’un des volumes de l’histoire de l’Église Gallicane, et bonne pour l’époque, vengeait la céleste envoyée. Il continuait la tradition. Tous nos historiens, Mariana, Bussière, amenés à parler de la Pucelle ont soutenu le caractère surnaturel de son histoire. Delrio la vengeait dans ses recherches sur la magie. Jusqu’au panégyrique de l’héroïne prononcé à Orléans le 8 mai 1844 par le Vicaire de la cathédrale de Chartres, qui devait s’appeler le cardinal Pie, vrai chef-d’œuvre absolument sans pair, on trouverait sur la libératrice bien peu de pages qui vaillent celles du chapitre que le Père Caussin lui consacre dans sa cour sainte. Cinq ou six épigrammes du Père Commire sont ce qu’on trouve de mieux sous le règne proprement dit de Louis XIV, temps où l’envoyée du Christ-Roi fut si profondément oubliée. Le Père Masselot lui consacre les deux tiers de son traité De arte ænigmatica. Le Père Fronton-le-Duc la mettait sur la scène à Pont-à-Mousson, dans un drame dont le mérite a été ces dernières années dignement relevé dans les Études par un juge de toute 29compétence. Le critique lui aussi, dans la revanche de Jeanne d’Arc, a remis indirectement l’héroïne sur la scène, dans les vers que Corneille ne dédaignerait pas de signer.
De combien de sujets de compositions et d’académies la Vierge guerrière a été le sujet dans nos récents collèges ! Les Études ne se lassent pas de parler des œuvres si nombreuses que Jeanne d’Arc fait éclore. Avant que commençât le mouvement sans pareil qui emporte vers la ravissante figure croyants et incroyants, dès ses premiers numéros, le Messager du Cœur de Jésus lui consacrait plusieurs articles. Nulle part les travaux sur Jeanne ne sont mieux accueillis que dans les Institutions de droit de Grenoble, où vit toujours l’esprit du fondateur, du digne fils de saint Ignace, qui sut si bien s’effacer en faisant de grandes choses, le Vénéré Père Sambin de si douce mémoire. Nos revues des pays étrangers la Civiltà Cattolica, le The Mont, par les articles consacrés à Jeanne d’Arc ont montré qu’il y avait dans l’héroïne un intérêt bien au dessus de l’intérêt d’un seul pays ; c’est la question du surnaturel qui s’impose par le fait le mieux attesté de toute l’histoire, en même temps qu’il est naturellement le plus inexplicable, après ceux que la foi nous fait un devoir d’excepter.
XV
Fondés avant tout, d’après la formule de l’Institut approuvée par Paul III, pour défendre la Foi, ne devons-nous pas saisir ce moyen d’en démontrer la vérité et de confondre le naturalisme ?
À tout prix il faut arracher notre admirable Jeanne d’Arc au 30rationalisme et à la libre-pensée,
daignait bien écrire à l’un des Nôtres le doyen des cardinaux Français12.
Par l’éducation de la jeunesse, par nos ministères, la Compagnie ne peut-elle pas immensément y contribuer ? Ne peut-elle pas plus que beaucoup d’autres faire savourer dans tous ses charmes cette douce et chaste apparition du ciel au milieu des agitations tumultueuses de la terre, ainsi que s’exprime le cardinal Pie, et pour continuer à emprunter son inimitable langage, faire connaître cette île riante de verdure dans l’aride désert de l’histoire humaine, faire respirer ce parfum de l’Éden dans notre triste exil ? À qui mieux qu’à nous appartient-il de montrer celle qu’en empruntant le langage de saint Augustin, le grand prélat définit : Dieu venant à nous cette fois encore par un chemin virginal ?
On n’y parviendra jamais plus efficacement qu’en vulgarisant les sources incomparables de la céleste histoire. C’est la plus véridique des histoires, et c’est le plus beau des poèmes. La fiction ne pourrait que le déparer. Montrer ce que le naturalisme met à la place, c’est faire coup double ; car c’est donner un spécimen de ses procédés vis-à-vis du surnaturel, faire palper ce que vaut le brevet de critique dont il se targue.
Les volumes en cours de publication sous le titre commun de la Vraie Jeanne d’Arc, sont inspirés par cette double pensée. L’auteur serait bien à plaindre s’il voyait autre chose qu’une grâce de la vocation dans une œuvre entreprise presque à son insu, alors qu’il s’en proposait une autre ; continuée sur des proportions auxquelles il a tardivement songé. C’est le fruit d’autres mérites que 31les siens. Puisse-t-il avoir une autre récompense que la notoriété bien vaine donnée par suite à son nom, être associé un jour à ces âmes que Dieu seul connaît, mais qui en réalité donnent la sève à la branche par elle-même stérile !
En dehors de ces premiers inspirateurs inconnus, il en est de manifestes auxquels il doit adresser l’expression de sa gratitude. Ce sont d’abord ses supérieurs qui lui ont permis de s’appliquer à ce travail, et l’autorisent à y consacrer ce que Dieu daignera lui donner encore de vie ; ce sont ses frères qui oralement, par écrit, l’ont si chaleureusement encouragé ; ce sont nos revues qui font connaître ses ouvrages ; ce sont tout spécialement ceux qui veulent bien indiquer ou donner en prix ses volumes. L’histoire de la Pucelle, telle qu’elle s’est révélée elle-même, telle que la montrent une nuée de témoins qui ne pouvaient pas ne pas la voir, cette histoire au sein des familles est un monument permanent de la vérité de la foi, une douce excitation à tout bien. Que tous ces collaborateurs connus et inconnus veuillent bien agréer ces pages comme une expression de gratitude, et continuer à aider par leurs prières et leur concours celui qui est leur très humble serviteur et indigne frère,
Jean-Baptiste-Joseph Ayroles,
de la Compagnie de Jésus.
Notes
- [1]
Le marquis de Pombal (1699-1782), fervent partisan des Lumières, devint premier ministre du Portugal en 1750, expulsa les Jésuites du pays en 1759, et joua un rôle dans leur dissolution par le pape Clément XIV en 1773.
- [2]
Siméon Luce, Jeanne d’Arc à Domrémy (1887), p. 304.
- [3]
(Jesus autem) emissa voce magna expiravit. (Marc XV, 37). (Mais Jésus,) poussant un grand cri, expira.
- [4]
Au nom de Jésus, que tout genou fléchisse.
- [5]
Le Christ est la solution de tout.
- [6]
À la plus grande gloire de Dieu. Formule qu’utilisait saint Ignace dans ses lettres.
- [7]
Qui est comme Dieu, traduction littérale en latin du nom Michel en hébreu.
- [8]
[Note du père Ayroles :]
Tibi millia densa millium ducum corona militat ; sed explicat victor crucem Michæl statutis signifer.
- [9]
Militer pour Dieu sous la bannière de la Croix du Christ. Premier point de la règle de la Compagnie que Paul III approuva le 3 septembre 1539.
- [10]
Des hommes crucifiés par le monde, etc. En-tête des règles de la Compagnie.
- [11]
Dans la gloire et le mépris, dans la mauvaise et la bonne réputation, dans les succès et les épreuves, à droite comme à gauche.
- [12]
Lettre du cardinal Desprez, archevêque de Toulouse, au père Ayroles ; extrait reproduit dans l’avant-propos du tome II de la Vraie Jeanne d’Arc (But et plan), p. XII :
À tout prix il faut arracher notre admirable Jeanne d’Arc au rationalisme et à la libre-pensée ; il faut montrer en elle la Vierge divinement envoyée à la France pour la préserver de la ruine et conserver à la défense de la foi la nation appelée si justement la Fille aînée de l’Église.