J.-B.-J. Ayroles  : Écrits divers (2024)

Études : Réponse à quelques critiques (1903)

Réponse à quelques critiques de la Vraie Jeanne d’Arc
notamment à M. Ulysse Chevalier
1903

Texte ajouté à la suite de la Table analytique et alphabétique des matières contenues dans la Vraie Jeanne d’Arc, paru en début d’année 1903.

Dans l’ensemble, le père Ayroles maintient ses positions et les justifie.

Il répond d’abord brièvement au linguiste allemand Edmund Stengel, qui critiquait la Vraie Jeanne d’Arc pour son prétendu manque de fiabilité et de numérotation de feuillet dans ses transcriptions de pièces originales, en démontrant que ces reproches sont infondés.

L’essentiel de sa réponse vise toutefois les attaques du chanoine Ulysse Chevalier, exprimées dans une étude sur l’Abjuration de Jeanne d’Arc, parue dans l’Université catholique de Lyon en juin et juillet 1902. Chevalier y formule, selon Ayroles,

la seule critique acerbe, violente, qui ait été faite à la Vraie Jeanne d’Arc.

Sa réponse s’articule autour de trois axes principaux :

  1. Chevalier reproche l’usage des termes bourreaux et brigandage pour désigner les membres de l’Université de Paris impliqués dans le procès de Jeanne d’Arc, puis leurs actions au concile de Bâle. Or, le terme bourreaux n’apparaît que dans la table des matières et non dans le texte même, tandis que brigandage est un terme employé par le pape Eugène IV à l’époque.
  2. Chevalier semble chercher l’approbation de l’école critique, laquelle qualifie de légende, au sens de récit fantaisiste, de larges pans de la tradition catholique, y compris certains passages bibliques.
  3. Il qualifie la Vraie Jeanne d’Arc de chaos de mémoires et de réflexions et de controverses. Ayroles répond en mentionnant les nombreux éloges de théologiens (comme le cardinal Langénieux et le père Jean-Arthur Chollet) et d’historiens (Marius Sepet, Lecoy de La Marche) qui ont salué son travail.

On y apprend que le tome I de la Vraie Jeanne d’Arc fut tiré à 1500 exemplaires, soit quatre fois le tirage habituel pour ce type d’ouvrage :

[Et l’éditeur] dira à M. Ulysse qu’il n’en reste pas deux cents ; ce qui équivaut à une 4e édition.

La Vraie Jeanne d’Arc, tome V, complété par la Table analytique et la Réponse à quelques critiques, Archive

Étude du chanoine Ulysse Chevalier dans l’Université catholique de Lyon, numéros de juin et juillet 1902, NumeLyo

Introduction

ISur la demande faite à l’éditeur, plusieurs volumes, entre autres celui de la Libératrice1, avaient été adressés à deux revues allemandes, l’une, une des grandes revues de Berlin, dont le désarroi, suite de la persécution2, a fait égarer à l’auteur le nom tudesque ; l’autre, l’Annuaire critique des progrès de la philologie romane3, qui se publie à Dresde.

Les comptes rendus promis ont paru après une longue attente. Dans la revue de Dresde, il est dit sous la signature de M. L. Stengel, que la Vraie Jeanne d’Arc ne peut pas être de quelque utilité aux médiévistes, parce que les folios des manuscrits cités n’y sont pas indiqués. L’assertion est d’une fausseté matériellement notoire. Les vingt-trois extraits de la chronique Morosini sont précédés d’un double renvoi, l’un au folio du manuscrit de Vienne, l’autre à la page de la copie manuscrite de Venise (p. 644-660). En tête de la citation des extraits de la chronique dite des Cordeliers, on lit :

L’auteur commence à parler de la Pucelle au folio 483 r° (p. 637),

et à la fin :

Les passages cités se trouvent disséminés du folio 483 à 507 (p. 637).

Pareille indication se lit en tête du passage tiré des registres du chapitre de Notre-Dame. On a aussi inséré aux pièces justificatives des extraits d’ouvrages imprimés, mais qu’il est difficile de se procurer, soit à cause de leur rareté, soit à cause du nombre des volumes ; tels les cent tomes, ou bien près, des chroniques belges. Parmi les passages empruntés, plusieurs, par exemple la chronique de Tournai, offrent un réel intérêt aux philologues médiévistes. La citation se termine par ces mots :

recueil des chroniques de Flandres, t. III, p. 605-617 (p. 623).

Les indications qui ne se trouvent pas aux pièces justificatives sont généralement dans les remarques critiques qui précèdent la reproduction du texte en français courant. On voit combien est fausse l’assertion du critique. M. Stengel donne à entendre que j’ignorerais le lexique de la langue du moyen âge de Godefroy. Godefroy est cité à la note 2 de la page 488. Lacurne a cependant la préférence dans l’interprétation des mots aujourd’hui tombés en désuétude. La raison en est qu’après avoir plusieurs fois consulté les deux lexiques sur le même mot, j’ai constaté que Godefroy ne faisait qu’abréger Lacurne.

Quant au critique de la revue berlinoise, un Français, dont je ne donne pas IIle nom afin que la pensée ne se porte pas sur un homonyme bien connu, il prétend que le texte de la chronique Morosini est le seul texte original reproduit dans la Vraie Jeanne d’Arc. Il n’a donc pas vu les 32 pages grand in-8°, en petits caractères quoique fort distincts, qui précèdent la reproduction qu’il veut bien m’octroyer (p. 611-644) ; il n’a pas vu les citations qui se trouvent au bas des pages ; il a ignoré les 57 pages de pièces justificatives de la Paysanne et l’Inspirée4. Parti pris, ou incurie, c’en est assez pour dispenser de la discussion d’autres assertions.

I

La seule critique acerbe, violente, qui ait été faite de la Vraie Jeanne d’Arc, est celle de M. l’abbé Ulysse Chevalier. Elle se trouve dans une note et dans le texte de sa dissertation : L’Abjuration de Jeanne d’Arc, insérée dans l’Université catholique de Lyon, 15 juin 1902. Le numéro, qui m’arrive au moment même où je corrige les dernières épreuves de la table analytique, est un premier article, de la page 242 à 278, où la question énoncée dans le titre n’est pas encore abordée, mais je ne veux m’occuper que de ce qui regarde la critique de l’ensemble et du ton de la Vraie Jeanne d’Arc.

Deux titres, — est-il dit dans la note de la page 2455, — suffiront pour donner une idée du ton : Les pseudo-théologiens bourreaux de Jeanne, bourreaux de la Papauté (t. I, p. 87) ; L’Université de Paris et le brigandage de Rouen (p. 149).

À la page 87, on lit :

Les pseudo-théologiens ennemis de Jeanne, ennemis de la Papauté.

Dans le corps de l’ouvrage, pas un seul titre n’est celui que donne le critique. Il est cependant à la table, page 697. Quel est le motif de cette substitution ? est-ce inadvertance ? l’auteur voulait-il exprimer ainsi plus fortement l’impression que lui laissaient les faits qu’il avait exposés, les mémoires des théologiens qui ont apprécié le drame de Rouen ? Il ne saurait le dire aujourd’hui à la distance de douze ans. La substitution a un effet certainement imprévu ; elle montre comment le critique a lu l’ouvrage qu’il juge sévèrement. Il s’est contenté d’un coup d’œil sur la table, sans voir dans le texte les passages qu’il donne comme plus décisifs.

Le mot bourreaux est d’ailleurs bien mérité. Ne doit-il pas être appliqué à ceux qui vouent aux peines les plus atroces un accusé qu’ils n’ont pas entendu, et, sous prétexte qu’ils sont les hommes en ce connaissant, le chargent de méfaits innumérables, à l’encontre des hommes les plus éclairés, des peuples chrétiens qui le proclament saint, un envoyé de Dieu ? Ce fut le cas de l’Université de Paris, ou tout au moins de ses meneurs.

Dès leur première lettre demandant la mise en accusation de la prisonnière, ils la représentent comme une criminelle notoire, alors qu’ils savaient par quels hommes elle avait été approuvée ; que des hommes tels que Gerson, Jacques Gelu, les plus fameux docteurs du temps, en dehors de leur parti, la chrétienté entière, admiraient ses vertus, étaient stupéfaits des merveilles qu’elle avait accomplies. Loin de tenir compte d’un témoignage si universel, ne vont-ils pas jusqu’à livrer au bras séculier, c’est-à-dire au bûcher, l’héroïque Pierronne de Bretagne, parce qu’elle IIIsoutenait que Jeanne était bonne et que ses faits venaient de Dieu ? ils n’avaient ni entendu ni vu la Vierge, à laquelle elle rendait, au nom du ciel, pareil témoignage, car Jeanne était encore à Beaurevoir. Quel bourreau fut plus cruel ?

Le mot qui offusque M. Ulysse Chevalier n’offusque pas le goût, pourtant si délicat, d’un académicien protestant, de M. Cherbuliez. Dans un remarquable article qui parut dans la Revue des Deux-Mondes à la suite de la publication de la Pucelle devant l’Église de son temps, article dont il sera parlé6, il stigmatise à plusieurs reprises du nom de bourreau Pierre Cauchon. Pierre Cauchon n’était pas plus acharné contre la victime que l’Université de Paris. Il se dit pressé, stimulé par la corporation, qui par le fait lui reproche sa lenteur à commencer le procès, ou plus exactement à prononcer une condamnation si instamment sollicitée depuis six mois, que, si elle n’était pas prononcée, ce serait un déshonneur irréparable à ceux qui de ce se sont entremis. Ce sont les expressions de l’Alma mater, la seule qui l’eût demandée.

Le second titre allégué est exact ; le P. Ayroles a traité les scènes de Rouen de brigandage, et il a donné la même qualification à l’assemblée de Bâle. Le critique n’allègue pas ce second titre. Peut-être que de la table, il aura ouvert le volume au chapitre : L’Université de Paris âme du brigandage de Bâle ; et il sera tombé sur cette citation de la constitution Moyses, édictée par le Concile de Florence, qui nous dit qu’on s’est porté à Bâle à de telles fureurs, qu’on croirait que tous les démons de l’univers se sont donné rendez-vous à pareil brigandage :

tam furiose… ut ad illud Latrocinium Basileense totius orbis dæmonia confluxisse videantur.

On a beau appartenir à la critique hardie, ne fût-ce que par prudence, on ne va pas ouvertement s’insurger contre l’expression d’un Concile œcuménique. L’auteur de la Vraie Jeanne d’Arc croit être le premier à avoir mis en lumière l’étroite similitude qui existe entre les scènes de Rouen et de Bâle. Des deux côtés c’est l’Université de Paris, telle que l’avait faite la révolution de 1418, qui mène tout : elle tient le premier rang au commencement, au milieu, à la fin. Des deux côtés, c’est le même faux principe qui est mis en avant : l’hégémonie dans l’Église appartient aux hommes en ce connaissant, ou se prétendant tels ; même mépris du Pape et du reste de l’Église. En condamnant la Pucelle à Rouen, l’Université elle-même déclare que le bercail très fidèle de presque tout l’Occident est infecté du virus de cette femme ; à Bâle, une cohue de clercs vagabonds, en révolte contre leurs supérieurs, entremêlés de laïques — ce sont les expressions de la constitution Moyses, — se donnant pour les gens en ce connaissant, anathématise l’Église d’Occident et d’Orient réunie autour d’Eugène IV, qu’elle n’appelle plus que Gabriel. Bien plus, si l’on excepte Cauchon et les Anglais restés fidèles au vertueux Pape, ceux qui sont au premier rang parmi les bourreaux de Jeanne, Evérardi, Courcelles, Beaupère, Loyseleur, le sont aussi parmi les bourreaux du Pontife. Philibert de Montjeu, évêque de Coutances, qui à la consultation de Cauchon répondit par une sentence si barbare contre la sainte fille, préside à Bâle les premières sessions, où on laisse au Pape moins de pouvoirs que n’en possède le président de la plus démocratique des républiques.

Bourreaux. Si le Pontife Romain ne fut pas livré au bras séculier IVcomme la vénérable Jeanne, ce ne fut pas la faute du pandæmonium qui osa bien prononcer sa déposition. La sentence, identique sur plusieurs points à celle de Rouen, déclare qu’il faut lui infliger les peines édictées contre les rebelles à l’Église, les schismatiques, les hérétiques obstinés. Ces peines sont celles qui furent infligées à la Vierge française : l’abandon au bras séculier. Un cri d’horreur répondit à l’attentat des énergumènes de Bâle. À Rouen, il ne fut pas assez fort pour empêcher que le bûcher ne dévorât l’innocente victime ; mais nous savons que la réprobation publique poursuivit les bourreaux. Le second greffier, Colles [Boisguillaume], en déposait en ces termes :

Scit veraciter quod judicantes et hi qui interfuerunt magnam notam a popularibus incurrerunt.

[Il sait avec certitude que les juges et ceux qui participèrent (au procès) encoururent une grande réprobation du peuple.]

Il n’est pas le seul à révéler ces justes flétrissures. Le mot brigandage, appliqué par le Concile de Florence aux attentats de l’assemblée de Bâle, s’applique à ceux du sanhédrin de Rouen.

À la page 263, M. Ulysse Chevalier, pour mieux m’accabler, appelle à son aide les savants auteurs du Cartulaire de l’Université de Paris. Une dissertation latine, qu’ils ont traduite depuis en français, et éditée dans les Mémoires de la Société de l’histoire de Paris, et même ailleurs, est insérée dans le gigantesque monument, pour rendre moins odieuse la cliente dont ils publient les papiers intimes. L’auteur de la Vraie Jeanne d’Arc y est pris à partie dès les premières lignes. M. Chevalier cite la page entière, et dans une note fait sien ce qui est dit par les savants auteurs7. Un volume complémentaire a été ajouté aux cinq gros in-8° de la Vraie Jeanne d’Arc, sous le titre : L’Université de Paris au temps de Jeanne d’Arc, et la cause de sa haine contre la Libératrice, grand in-8° de XV-261 pages. La dissertation du R. P. Denifle et de son collaborateur, M. E. Chatelain, y est citée ligne par ligne, et les assertions en sont discutées.

M. Ulysse Chevalier est surtout connu comme bibliographe. Peut-il ignorer cette réponse ? Dans plus d’un passage de la Martyre8, on renvoie au volume complémentaire. Le titre s’étale en gros caractères à la quatrième page de la couverture. Un bibliographe lit certainement le Polybiblion. M. Marius Sepet a dit que le R. P. Denifle y était réfuté avec une vigueur courtoise9. De la part de pareil critique, l’épithète n’a pas été moins agréable à l’auteur que le substantif. Au moment où j’en suis là de ma réponse, tombe sur ma table, à mon heureuse surprise, le numéro du 11 novembre 1902 de l’Éclair, de Paris. Dans un article propre à réjouir tous les amis de Jeanne d’Arc, Le procès de Jeanne d’Arc, M. Georges Montorgueil parle de l’Université de Paris au temps de Jeanne d’Arc, en homme qui ne s’est pas contenté d’un coup d’œil sur la table. Il trouve la réponse lumineuse, d’un grand souffle français, forte, neuve, puissante10 ; et M. Ulysse Chevalier n’en dit pas un mot, n’en laisse pas soupçonner l’existence. Est-ce de bon ton ? est-ce loyal ? L’auteur renvoie au volume que le critique craint même de nommer.

Toutefois, voici brièvement quelques-unes des raisons par lesquelles il est répondu aux passages reproduits par le critique. L’Université, dit-on, n’a été schismatique que lorsque l’assemblée de Bâle l’est devenue, c’est-à-dire à sa translation à Ferrare en 1437. Une longue réponse est faite au chapitre I, page 5-10. VQu’il suffise de reproduire ces paroles tirées d’un mémoire qu’Eugène IV faisait arriver aux diverses cours de la chrétienté en 1436.

Quoi de plus périlleux que ce schisme manifeste qui depuis près de six ans repousse dans l’Église !… Schisme, déchirement d’un genre à part ; ni la mémoire des hommes, ni les annales ecclésiastiques, n’en ont jamais signalé de pareil. Ils s’arrogent le droit de dépouiller le chef suprême de l’Église de tout pouvoir ; ils ne lui laissent que le nom. Ils ne veulent qu’un simulacre sur le trône pontifical.

M. Chevalier a pu lire le texte latin dans le volume complémentaire, page 5, note 1, et dans la Martyre, page 7, note 1.

Le critique cite, des auteurs du Cartulaire, les lignes suivantes :

Si Courcelle fut l’âme du Concile, Erard en fut le père, — écrit M. Ayroles. — Mais Erard ne fut jamais au concile, Thomas de Courcelles y siégea seulement à partir de 1433 et ne fut pas l’âme du Concile avant 1437.

Le chapitre II : Trois ennemis de la Pucelle et du Pape (p. 16-22), répond à ces lignes.

L’auteur de la Vraie Jeanne, qui n’avait pas à faire l’histoire de l’Université, devait l’accepter telle qu’elle se lit dans du Boulay, Crevier, Launoy, histoire du collège de Navarre. Or tous ces auteurs, qu’a suivis Quicherat, font un seul et même personnage de Guillaume Érard, le faux prêcheur du cimetière Saint-Ouen, et de celui que pour plus de clarté nous avons appelé Guillaume Evérardi. Les manuscrits, paraît-il, donnent lieu à cette confusion, en écrivant de la même manière les noms des deux Guillaume, tous deux originaires du diocèse de Langres et contemporains. La méprise, en se dissipant, confirme la thèse : les universitaires les plus acharnés contre la Libératrice le furent également contre le Pape.

À l’appel de Jeanne au Pape, le faux prêcheur répondait : Cela ne suffit pas, il faut que vous vous soumettiez à l’Église, et teniez ce qu’ont déterminé de vos dits et faits les clercs et gens en ce connaissant. Ce n’est pas la seule preuve de son hostilité contre le Pontife Romain. Mais Evérardi est une preuve autrement frappante de l’assertion. Recteur de l’Université le 25 mai, lorsque la nouvelle de la prise de la Pucelle arrivait à Paris, le lendemain, c’est une demande au duc de Bourgogne d’avoir à la mettre entre les mains de l’autorité ecclésiastique pour lui faire son procès en matière de foi. Le duc de Bourgogne ne répond pas. Moins d’un mois après, la veille du jour où expirait sa magistrature, le 22 juin, Evérardi convoque l’Université pour écrire au roi au sujet de la femme qui se dit la Pucelle. Étaient-ce les lettres que, le 14 juillet, Cauchon présentait, au nom de l’Université, aux détenteurs de la prisonnière, pour que la victime fût livrée au roi d’Angleterre ? Vraisemblablement ; en tout cas, la sainte fille y est présentée comme une sorte de Locuste, et cela dit assez dans quel sens furent conçues celles qu’Evérardi contresigna le 22 juin.

Evérardi avait été élu le premier pour représenter l’Université au Concile de Bâle, pour lequel l’Université soulevait ciel et terre, forçant la main à Martin V, qui, bien qu’il eût justement en horreur ce que l’Université appelait Concile, avait fini par promulguer l’ouverture de celui de Bâle pour le 3 mars. Or, le 3 mars, Evérardi et ses codéputés au Concile, Lami, Canivet, Sabrevois, au lieu d’être à Bâle, se trouvaient à Rouen. Ils n’avaient pas voulu se rendre sur le champ de bataille VIde la guerre au Pape, sans paraître sur le champ de bataille de la guerre à la Pucelle, où cependant six de leurs collègues, depuis le 13 février, ourdissaient les pièges dans lesquels ils se promettaient de faire tomber l’innocente jeune fille. Plutôt que de ne pas se rendre à Rouen, Evérardi et ses collègues avaient préféré laisser le Concile si ardemment appelé s’ouvrir par le seul abbé de Vézelay, qui se donna le ridicule de gronder la chrétienté. Rendu à Bâle, Evérardi est, jusqu’en 1435, représenté par du Boulay comme le pivot autour duquel évolue l’Université dans sa fiévreuse agitation pour empêcher que le Concile ne finisse sans avoir commencé, dans un vide total.

Pour ce qui est de Courcelles, de la réponse que l’on peut lire, p. 20-22, qu’il suffise d’opposer le P. Denifle au P. Denifle, puisque dans l’ouvrage intitulé : Auctarium, il écrit :

Thomas de Courcelles, vix licentiatus in theologia, in Concilio primus auctor fuit, et omnia perturbavit (II, col. 454, note 1).

[Thomas de Courcelles, à peine licencié en théologie, fut le premier instigateur au Concile et causa grand désordre.]

Ce qui suit dans la citation empruntée aux auteurs du Cartulaire est très complexe et grammaticalement obscur. Il y a été répondu longuement dans le chapitre : Approbateurs et persécuteurs de la Pucelle (p. 148-159). Entre autres preuves que les premiers ne furent pas schismatiques comme les seconds, c’est que, tandis que les persécuteurs, — je parle des hommes de l’Université, et pas de Cauchon, — tandis que les persécuteurs figurent au premier rang parmi ceux qui poussent à la déposition d’Eugène IV, et deviennent les grands appuis du pseudo-Félix V, tous les approbateurs restent fidèles au Pape légitime. L’un d’eux, Pierre de Versailles, est un des premiers défenseurs d’Eugène IV et des prérogatives des successeurs de saint Pierre. Si Charles VII a eu le tort d’édicter la Pragmatique sanction, il a eu le mérite de travailler efficacement à ce que l’antipape renonçât à son titre usurpé ; ce qui lui a valu les plus pompeux éloges de Nicolas V, successeur d’Eugène IV.

La Pucelle, dit-on, a été brûlée six mois avant la première session du Concile de Bâle ; d’où l’on conclut que ceux qui sont devenus schismatiques par ce Concile ne l’étaient pas au moment où ils condamnaient la Libératrice. Arius, est-il répondu, était hérétique avant le Concile de Nicée, parce qu’il était disposé à soutenir son hérésie malgré la condamnation du Concile ; autres n’étaient pas les sentiments de ceux qui voulurent déposer Eugène IV, alors à la tête du Concile œcuménique de Florence, ceux qui conservèrent vis-à-vis de la Chaire de Saint-Pierre des sentiments si contraires à la plénitude de pouvoir définie par ce Concile général.

Martin V, Eugène IV, objecte-t-on encore, écrivirent à l’Université de Paris des lettres, dans les anciennes formes, où sont donnés les mêmes éloges que précédemment. Si ces Papes connaissaient ce qui se machinait entre les pseudo-théologiens, ils feignaient de l’ignorer pour ne pas rompre le dernier filament qui rattachait, au moins extérieurement, la célèbre école au centre de l’unité, et par crainte d’un mal pire. Tout cela est plus longuement développé dans le volume complémentaire sur lequel le critique garde un complet mutisme.

VIIII

Dans la note déjà citée, à la page 245, M. Ulysse Chevalier écrit11 :

L’auteur juge trop souvent le XVe siècle d’après les préoccupations du XIXe. Est-il sûr que, membre de l’Université de Paris en 1431, il eût pensé et jugé en faveur de Jeanne d’Arc, à l’encontre de l’unanimité de ses collègues ?

Voilà une personnalité offensante qui insinue que, vivant au XVe siècle, et suppôt de l’Alma mater en 1431, j’aurais été le bourreau de la Pucelle et sans doute aussi d’Eugène IV, ou tout au moins l’ennemi des privilèges du Siège Apostolique. Elle m’autorise à dire à mon tour à mon critique : Est-il bien sûr que M. Chevalier, membre de l’Université de Wittenberg, quand à la suite de Luther elle apostasiait tout entière la foi romaine, n’aurait pas fait comme Œcolampade, Carlosdtadt, et ne serait pas devenu apostat avec eux ?

Sans m’engager dans ces questions insondables, j’ose bien espérer que, même au XVe siècle, Dieu m’aurait fait la grâce d’aimer et de défendre ce qu’il me donne d’aimer et de défendre de mon mieux au XIXe et au XXe : Jeanne la Pucelle et le Siège Romain.

N’examinons pas, puisque ce serait oiseux et insoluble, si, pour fuir les massacres de mai et juin 1418, je ne me serais pas mis à la suite, bien petitement sans doute, des docteurs qui se rangèrent du côté du Dauphin, et fuirent avec lui. Ce ne fut pas le nombre, mais ce fut une élite. Même en 1431, il dut y avoir d’humbles suppôts de l’Université qui ne trempèrent pas dans le forfait. La preuve en est dans ces paroles du grand inquisiteur, Jean Bréhal, dans son mémoire pour la réhabilitation. Après avoir flétri comme elles le méritent les monstrueuses qualifications des XII articles par l’Université, il ajoute :

Je serais enclin à penser que quelques-uns, en très petit nombre, par un excès d’attachement au parti anglais, ont, par des voies obliques, je ne dis pas arraché et extorqué ces délibérations, mais même les ont composées et mises au jour, et que le corps entier de l’Université n’a eu que peu ou point de part à cet échafaudage d’impiété. (La Pucelle devant l’Église de son temps, p. 592).

Boniface Ferrier, le frère de saint Vincent Ferrier, nous représente l’Université comme menée par quelques brouillons, d’accord avec quelques prélats et quelques puissants du siècle ; maîtres turbulents, cervelles échauffées, dit le religieux de Saint-Denis. Me sera-t-il permis de dire que Dieu m’a fait la grâce de me méfier des meneurs turbulents, au verbe haut, de ne vouloir être mené que par Rome, et de chercher ce qui est dans son esprit, quand ses directions semblent moins accentuées ?

Loin que, dans l’espèce, il y ait, entre le XVe siècle et la fin du XIXe, la différence signalée par le critique, la ressemblance est très frappante. Pour l’Université de Paris, celle qui suivait les meneurs, le sentiment de tous ceux qui n’abondaient pas dans son sens ne comptait pas ; car dans son sein se trouvaient les gens en ce connaissant. N’y a-t-il pas actuellement une école qui s’appelle l’école critique, ce qui est à peu près synonyme de gens en ce connaissant ? Tout ce qui n’admet pas ses oracles est sans critique, c’est-à-dire sans jugement, sans discernement, ce qui semble bien les rayer du catalogue des gens en ce VIIIconnaissant.

Gardez-vous de dire que les œuvres de saint Denys sont réellement de l’Aréopagite converti par saint Paul ; d’alléguer que toute la tradition l’a enseigné jusqu’à Valla et Luther ; ne pensez pas avec Lessius que ces œuvres portent intrinsèquement des preuves convaincantes de leur authenticité ; ne dites pas qu’un Baronius, un Delrio, un Halloix, et d’autres encore ont répondu victorieusement aux objections protestantes ; qu’un Darboy, un Freppel les ont trouvées suffisantes ; que l’embarras des négateurs pour déterminer avec quelque vraisemblance le temps, le lieu où a vécu ce génie inspirateur d’un Thomas d’Aquin, vous confirme dans votre sentiment ; tout cela et bien d’autres raisons encore n’entrent pas en ligne de compte ; la critique a prononcé que ces œuvres tout à fait célestes, dit l’Église, sont d’un faussaire, du pseudo-Denys ; vous êtes sans critique. Ne vous avisez pas de croire que sainte Madeleine, sainte Marthe, les saintes femmes sont venues en Provence, qu’un bon nombre d’Églises des Gaules ont une origine apostolique, que l’apôtre saint Jacques a porté la foi en Espagne ; vous êtes sans critique. Quelques moines — on ne sait ni leur nom, ni leur temps — ont inventé tout cela, ont inventé une foule de saints qui se rattachent à ces noms plus glorieux, jusqu’aux divers théâtres de leurs luttes, de leur vie. La critique démontre que tout cela est un amas de contes pieux, que l’Église ordonne à tous ses prêtres de raconter à Dieu pour le remercier de merveilles qu’il n’a pas accomplies.

Certes, je sais bien que l’Église ne met pas au nombre des articles de foi les récits historiques du bréviaire, quelle permet d’en contester plusieurs détails ; encore faut-il que ce soit par des raisons sérieuses, et non pas en répétant : légende, légende, mot auquel la critique n’attache plus que le sens de récit fantaisiste. Le dictionnaire de Littré lui-même constate qu’il n’a pas toujours ce sens. Des raisons négatives n’ébranlent pas la raison très positive d’un culte approuvé par l’Église, d’un fait consigné par elle dans le livre de la prière publique. Quels que soient les progrès de la critique moderne, la sagesse n’est pourtant pas née avec elle. L’Église ne fut jamais une fabrique d’impostures ; elle ne fut pas plus atteinte du mal d’une crédulité sénile qui lui aurait fait admettre à la légère dans sa liturgie des récits éclos de l’imagination de quelques moines inconnus. C’est pourtant la conclusion naturelle que l’on est porté à tirer des retranchements si nombreux qu’il faudrait faire dans le Bréviaire et même le Missel, si l’on se mettait à la remorque d’une certaine école bruyante qui, sous le nom d’école critique, possède aujourd’hui la vogue.

On a commencé par faire sous le nom de légendes un immense abatis dans les livres de la prière publique. Les plus hardis l’ont étendu aux livres inspirés. On en est venu aux incroyables témérités si justement signalées par Monseigneur Turinaz dans sa brochure les Périls de la Foi, par le R. P. Fontaine dans les deux volumes des Infiltrations protestantes, par quelques autres, encore en trop petit nombre.

L’auteur de la Vraie Jeanne d’Arc n’appartient pas à l’école qui ressuscite, en les dépassant, les Launoy et autres dénicheurs de saints. Il a protesté contre l’abus du mot légende, par lequel on écarte de l’histoire de la Vénérable plusieurs IXfaits attestés par des contemporains très dignes de foi, et très en harmonie avec son caractère. Il a écrit :

Il n’y a pas de vie de saint plus merveilleuse que celle de la Pucelle, et il n’y a pas d’histoire entourée de plus de preuves d’authenticité. Pourquoi, si, sans renverser toute histoire, l’on ne peut rejeter l’histoire de la fille de Jacques d’Arc, refuser d’admettre des vies moins merveilleuses que l’Église dans sa liturgie raconte à la piété des fidèles, dont elle glorifie les faits merveilleux jusque dans les oraisons du saint sacrifice ? […] La vertu théandrique qui par le miracle s’échappait du corps mortel de l’Homme-Dieu s’échappe aussi de son corps mystique, l’Église, et s’y manifeste dans des membres privilégiés. (La Vraie Jeanne d’Arc, III, 486-487.)

Les dédicaces de plusieurs volumes prouvent que l’auteur croit à l’Évangélisation des Gaules dès le Ier siècle. Le quatrième tome est dédié aux femmes de l’Évangile qui ont évangélisé la Provence ; il est accompagné de cette sentence de saint Thomas :

Maximam habet auctoritatem Ecclesiæ consuetudo, quæ est in omnibus æmulanda.

M. Ulysse Chevalier est, si je ne me trompe, un des bruyants tenants de l’école critique, et notamment un adversaire déterminé de l’apostolat de sainte Marie-Madeleine et des saintes femmes dans notre pays. Ainsi je l’ai vu citer dans tel livre qui le réfute. C’est la raison du jugement si contraire à tous ceux de l’école catholique porté sur la Vraie Jeanne d’Arc. Un de mes amis, pourtant de l’école critique, me l’avait bien prédit : je me mettais sur les bras, disait-il, toute l’école à laquelle il appartient. À cause de mes dédicaces, et de réflexions qui forment à peine trois pages, sur plus de trois mille, je vouais aux dédains ces trois mille, auxquelles il voulait bien pour son compte reconnaître quelque valeur. C’est que, semblables encore par là aux gens en ce connaissant du XVe siècle, un trop grand nombre — je ne dis pas tous — de ceux qui appartiennent à la grande école critique ne sauraient reconnaître quelque mérite aux travaux de ceux qui ne les suivent pas. Ils sont sans critique, et tout est dit. Voici le jugement sommaire porté par M. Ulysse Chevalier sur l’ensemble des volumes de la Vraie Jeanne. Le lecteur est prié d’admirer le bon ton de celui qui me reproche d’en manquer.

III

Par la dimension de ces cinq volumes (La Pucelle devant l’Église de son temps, La Paysanne et l’Inspirée, La Libératrice, La Vierge-Guerrière, La Martyre), cet ouvrage pourrait faire l’illusion que c’est la plus ample histoire de Jeanne d’Arc ; il n’en est rien ; c’est un chaos de mémoires traduits, de réflexions et de controverses contre la libre-pensée représentée par Michelet, H. Martin, Quicherat, Vallet de Viriville, Siméon Luce et Joseph Fabre.

Si par la plus ample histoire il faut entendre, ainsi que le mot semble l’indiquer, la collection la plus ample des sources de l’histoire de la Vénérable, c’est là un fait matériel, tangible, facile à constater ; et, à ce point de vue, c’est le démenti le plus catégorique que mérite l’assertion du critique. Jusqu’à la Vraie Jeanne d’Arc, la collection similaire la plus vaste était celle du double procès de XQuicherat. Le dernier volume en était publié en 1850. L’héroïne, durant le demi-siècle qui a suivi, a été l’objet de bien des recherches ; et l’on a exhumé bien des documents qui nous la font mieux connaître. Quicherat lui-même a édité depuis, en une plaquette, la relation du greffier de la Rochelle. La chronique dite des Cordeliers, la chronique de Tournai, celle de Gilles de Roye, du greffier Pierre Cochon, ne sont pas sans jeter de la lumière sur la céleste figure ; tout au moins elles confirment certains points de toute importance, jusque-là à peine entrevus, ou discutés. Dans des revues locales on a mis au jour de menus détails qui ont leur intérêt, par le fait même qu’ils ont trait à la Libératrice. Il est à peu près impossible de puiser à toutes ces sources autrement qu’à la Bibliothèque Nationale. Il en est qui, imprimées dans des recueils étrangers, tels que les chroniques belges, n’étaient pas même soupçonnées. Nulle part, à notre connaissance, l’on n’a signalé les pages, si pleines de choses et si exactes dans leur brièveté, de Gilles de Roye. On trouve tout cela dans la Vraie Jeanne.

Il a été donné à l’auteur de publier d’importantes pièces inédites. Encore que le critique s’efforce de faire oublier qu’on lui doit les extraits de la chronique Morosini, la publication ne lui en revient pas moins. M, Léopold Delisle, avec la complaisance que tout le monde apprécie si justement, a bien voulu appuyer de son crédit la demande d’une transcription sollicitée à Venise, naturellement aux frais du solliciteur ; mais le docte administrateur de notre grand dépôt littéraire ne croyait pas à la valeur des pages demandées. Les premiers filons lui ont révélé une mine pour notre histoire à cette époque. De là les quatre volumes dont M. Lefèvre-Pontalis a enrichi les publications de la Société de l’histoire de France. Le nouveau joyau n’est pas inférieur a tant d’autres dont nos annales lui sont redevables.

Les lettres de Jacques Gelu à Charles VII, au sujet de Jeanne d’Arc, montrent avec quelle circonspection la jeune Lorraine a été mise à l’œuvre, la consternation du parti nationale la nouvelle d’une captivité qui interrompait une mission non achevée et qui aurait été conduite à terme, si l’on avait été fidèle aux conseils de l’archevêque d’Embrun, en tout conformes à ceux de Gerson. M. l’abbé Guillaume voulut bien que la Vraie Jeanne d’Arc eût la primeur de la publication.

On semblait ignorer qu’avec la chronique française de Jean Chartier, il en existait une autre du même auteur, en latin. Les extraits qu’on en trouve dans la Vraie Jeanne d’Arc donneront peut-être l’idée à quelqu’un de nos érudits d’en étudier l’ensemble, comme on l’a fait pour la chronique Morosini.

D’autres menues pièces, tirées des archives de Nancy, établissent que Burey-le-Petit est bien, comme le voulait la tradition, le Burey-la-Côte d’aujourd’hui, que Maxey ne relevait pas du duché de Lorraine, mais du temporel de l’évêché de Toul, que la chapelle du bois chenu est postérieure d’un siècle et demi à l’apparition de Jeanne d’Arc.

J’omets d’autres menues trouvailles. L’attaque de M. Ulysse Chevalier me donne le droit de les rappeler. J’en profite pour dire qu’en 1901 on a signalé comme une découverte le mémoire de Raymond de Crémone imprimé en 1898 dans la Vierge-Guerrière (p. 247 et seq.), il a été traduit sur la publication qu’en avait faite, en 1894, M. le docteur Mercati, dans les Studi e Documenti XIdi Storia e Diritto. Il a publié en même temps les vers qu’à propos de Jeanne d’Arc échangèrent l’humaniste Beccadelli et le Franciscain Antonio Rho. On les trouve dans la Vierge-Guerrière (IV, 316). Le sujet annoncé dans la dissertation du critique, mais non abordé dans le premier article, avait été l’objet d’une brochure publiée en 1901 par un historien de Jeanne d’Arc. Si l’on veut se rapporter à la page 166 et suivantes de la Pucelle devant l’Église de son temps, publiée en 1890, l’on pourra voir si la solution est bien différente. Il fallait y revenir dans le volume consacré au martyre.

Le chapitre la prétendue abjuration était entièrement écrit lorsque parut la plaquette : pas un iota n’y a été changé. Les sources de l’histoire de la Pucelle sont d’un bon tiers plus nombreuses dans la Vraie Jeanne d’Arc que dans le double procès. En ce sens, la Vraie Jeanne d’Arc est incontestablement la plus ample histoire de la Pucelle, aussi incontestablement qu’à la page 87 du premier volume, on lit non pas bourreaux, mais bien ennemis de Jeanne d’Arc, aussi incontestablement que le Concile de Florence a qualifié l’assemblée de Bâle de brigandage, aussi incontestablement qu’Eugène IV, un an avant la translation à Ferrare, a déclaré que le schisme s’y déchaînait depuis près de six ans, aussi incontestablement que les persécuteurs de la Pucelle, Cauchon et les Anglais exceptés, prononcèrent la déposition du Pape légitime et furent les appuis de l’antipape, tandis que les approbateurs restèrent fidèles au vrai Pape.

Chaos de mémoires. — Cela ne peut s’appliquer qu’au premier volume : La Pucelle devant t Église de son temps, où se trouvent, avec d’autres, les mémoires insérés au procès de réhabilitation. Quicherat reproduisit celui de Gerson, et dédaigna les autres, parce que, disait-il, il n’y avait là que de la théologie. Les courtes lignes qu’il leur consacre n’en donnent nullement l’idée ; en revanche, il a transcrit le mémoire du clerc de Spire, qui n’a pas trouvé place au procès de réhabilitation, et justement, car c’est un vrai chaos ; voilà pourquoi l’auteur de la Vraie Jeanne d’Arc s’est contenté d’une analyse des passages qui pouvaient avoir quelque intérêt. Le mot chaos tombe donc sur celte partie du procès vengeur, et même avec un a fortiori, car le traducteur se contente ordinairement de reproduire les principes longuement prouvés par les auteurs, et se réserve pour l’application qui en est faite à Jeanne et à sa cause.

Le critique n’a donc pas lu, en tête du volume, le jugement de S. Ém. le cardinal de Reims. Sur la demande bienveillante d’un haut dignitaire de l’Église, aujourd’hui suffragant de l’Éminentissime Primat, Mgr Langénieux avait bien voulu recevoir les bonnes feuilles et les parcourir. Le successeur de saint Rémy ne dit pas seulement que c’est avec intérêt, il ajoute :

Tous vos lecteurs admireront avec moi quelle patience vous avez apportée dans les recherches, quelle sagacité dans le discernement des documents, quelle intelligence dans l’analyse que vous en avez faite12.

Si M. Ulysse Chevalier trompe le pronostic de Son Éminence, l’auteur peut s’en consoler par des jugements tels que ceux-ci :

Je ne sais rien de plus intéressant, de plus scientifique, de plus instructif, que ces longues discussions des faits et des gestes delà Pucelle… Le Père Ayroles ne pouvait l’écrire ni mieux, XIIni plus à propos.

C’est le verdict, dans la Revue des Sciences ecclésiastiques, de l’un des plus éminents théologiens de notre temps, le docte professeur de théologie de l’Université catholique de Lille, M. Chollet13.

Tant de mémoires sur la même question devaient se répéter, — observe M. Lecoy de La Marche, que ses fonctions aux Archives forçaient de s’appeler d’Assigny14. — Là était l’écueil… L’élément biographique introduit avec beaucoup d’art interrompt suffisamment la monotonie des raisonnements.

Il serait très facile d’opposer semblables jugements à ce que M. Ulysse Chevalier qualifie de chaos de mémoires. Le public n’a pas dédaigné le chaos. Des ouvrages de cette nature se tirent à trois cents, quatre cents exemplaires. On commit l’imprudence de tirer la Pucelle devant l’Église de son temps à quinze cents ; M. Vitte dira à M. Ulysse qu’il n’en reste pas deux cents ; ce qui équivaut à une quatrième édition.

Le volume provoqua immédiatement un article dans une revue où l’auteur ne devait guère s’attendre à ce qu’il trouverait entrée. La Revue des Deux-Mondes, alors l’organe philosophique le plus sérieux de la libre-pensée, aujourd’hui l’organe de la vérité, sans exclusion de la vérité catholique, lui consacra un article. La Pucelle devant l’Église fait en effet le fond de l’article : Le Culte de Jeanne d’Arc, du 1er août 1890. On en retrancherait une partie notable si l’on supprimait tous les passages empruntés, tantôt avec, tantôt sans renvois, au volume qui venait de paraître. Il est signé Valbert, pseudonyme connu de M. Cherbuliez. L’académicien, un protestant, avec quelques propositions qui appelleraient des restrictions, y fait de remarquables aveux dont j’ai le regret de n’avoir pas assez profité dans les volumes subséquents. Comme ils pourront peut-être servir aux défenseurs de la cause, j’en transcris quelques-uns. Après avoir mis en opposition dès les premières lignes Michelet et le P. Ayroles, l’élégant écrivain continue :

Les partis se la disputent (Jeanne d’Arc) ; il semble qu’il y ait deux Jeanne d’Arc. Les libres penseurs, qui désirent se mettre en règle avec leur conscience… prennent à leur compte la sentence de Pierre Cauchon, son juge et son bourreau, et comme lui ils la tiennent pour une schismatique et une hérétique sur laquelle l’Église n’a rien à prétendre. Quoi qu’ils en disent, et malgré qu’ils en aient, cette plante avait crû dans le jardin de l’Église du Moyen Âge ; elle en est un produit aussi naturel que… le livre de l’Imitation… C’est l’Église qui l’a brûlée, dit-on ? — N’en croyez rien, répond le père Jésuite, c’est l’Université de Paris… Cette thèse revient souvent dans le gros livre un peu indigeste, mais fort instructif, que le père Ayroles vient de consacrer à Jeanne d’Arc… On ne peut nier que l’Université de Paris n’ait considéré Jeanne comme un suppôt du diable, comme la fille de Bélial, de Satan, de Béhémoth, et qu’elle n’ait poursuivi sa condamnation avec un implacable acharnement… Cependant les docteurs qui l’ont réhabilitée n’ont rien trouvé de scandaleux ni de mal sonnant dans les réponses qu’elle fit à ses juges (p. 691 à 693).

Reconnaître que Jeanne d’Arc appartient tout entière à l’Église, que les libres-penseurs n’ont rien à y revendiquer, que les docteurs de la réhabilitation n’avaient rien trouvé de répréhensible ni de mal sonnant dans les réponses pour lesquelles l’Université l’a jugée comme suscitée par Bélial, Astaroth et Béhémoth, XIIIc’est la conviction qu’un esprit aussi distingué s’était faite à la suite de la lecture du volume très instructif, quoique un peu gros et un peu indigeste15. Ce n’est pas peu de chose ; c’est faire justice d’une erreur qui n’est pas encore entièrement dissipée, et qui a valu à la Libératrice l’enthousiasme, aujourd’hui bien refroidi, de la libre-pensée.

Le critique construit sa phrase de manière que l’on pense que la Vraie Jeanne d’Arc est exclusivement composée de mémoires, de réflexions et de controverses. C’est d’un seul coup en retrancher les neuf dixièmes et plus, c’est-à-dire les sources proprement dites de la miraculeuse histoire, fondement des réflexions et des controverses. Le mot traduit dissimule habilement, sinon loyalement, tant de documents originaux reproduits, aux pièces justificatives, au bas des pages.

À entendre le critique, tout cela forme un chaos. Le seul titre des volumes indique qu’il y règne un ordre qu’on chercherait vainement dans toute autre collection. Chacun forme un tout, et reproduit tout ce qui regarde une des périodes si opposées de la merveilleuse existence. Pour trouver dans Quicherat ce qui regarde une de ces périodes, il faut parcourir les cinq volumes ; il est si difficile de s’y reconnaître qu’il faut dire que l’auteur des Aperçus nouveaux n’a pas toujours su s’y retrouver, si l’on ne veut pas porter contre lui une accusation plus grave. Chercher telles paroles en particulier de l’accusée de Rouen, c’est, disait familièrement un des meilleurs historiens de la Vénérable — M. le chanoine Dunau me permettra de le nommer, — chercher une épingle dans un grenier à foin. L’auteur de la Vraie Jeanne d’Arc s’est appliqué à les grouper sous certains chefs, les a insérées dans la période à laquelle elles se rapportent avec les autres documents qui les éclairent, et les commentaires qu’elles comportent ; ce qui ne l’a pas empêché de les reproduire avec le contexte dans le volume de la Martyre [tome V, 1902], en renvoyant aux explications déjà données. Quant aux autres documents, ils sont groupés, autant que cela a été possible sans les mutiler, dans l’ordre chronologique ; des titres en facilitent la collation, et permettent de les compléter par des rapprochements. Seraient-ce ces particularités, propres à la Vraie Jeanne d’Arc, qui l’auraient fait traiter de chaos ?

Chaos de réflexions. — De quelles réflexions veut parler l’auteur ? serait-ce des notes critiques et historiques qui précèdent les diverses chroniques, ou même les dépositions d’un bon nombre de témoins ? Qui ne sent la nécessité de faire connaître les témoins que l’on produit et l’esprit dans lequel ils parlent ?

De sa nature, un procès-verbal est succinct et sec ; il y a des omissions de toute importance dans celui de Rouen. Faire connaître le sens, la justesse, et XIVparfois la profondeur des réponses de l’accusée, qui ne revendique pas en vain de ne rien dire qu’avec l’autorisation de ses maîtresses, serait, d’après le critique, faire le chaos. Le chaos existe chez nombre d’historiens, dans plus d’une interprétation des paroles pourtant si limpides de la victime. Combien sont embarrassés par ce qu’elle a dit du signe donné au roi ! Sans se lasser, les tortionnaires ramènent la question à laquelle elle avait dit ne vouloir pas répondre, dût-on lui couper le cou, à laquelle elle avait dit ne pouvoir répondre sans se parjurer. Harcelée sans trêve, elle a recours à une allégorie, qui ne révélait en rien le signe : un Ange avait apporté une couronne au roi. Les questions se multiplient en partant de cette donnée. L’inspirée soutient parfaitement son thème. Un chapitre de la Vierge-Guerrière [tome IV, 1898] est consacré à montrer la vérité, la profondeur de chacune de ses paroles. Est-ce là que le critique a vu le chaos ? Michelet a été si embarrassé, que, ne voulant pas sembler à court d’explications, il a dit que, pour confirmer Jeanne dans la conviction de sa mission, on avait fait représenter à Chinon un mystère dans lequel un Ange apportait une couronne au roi ! Pour n’être pas descendus à cette explication d’un pitre de foire, pas mal d’historiens biaisent, vont parfois jusqu’à accuser la candide jeune fille de duplicité, de jactance. Nous espérons avoir établi que c’est une des parties les plus belles du procès, qu’elle éclaire l’entrée en scène de la céleste envoyée.

Non seulement la Vénérable n’est pas une adepte du sens privé, une révoltée contre l’Église, titre auquel la libre-pensée a voulu la revendiquer ; elle est, comme l’a dit M. Cherbuliez, une plante qui a crû dans son jardin ; elle est nourrie de la meilleure substance du catholicisme. La fille de Dieu est fille de l’Église : toutes ses paroles sont parfaitement orthodoxes, pleines de piété envers cette divine Mère, elle est martyre, c’est-à-dire témoin de sa divine constitution. Pour le voir, il faut être quelque peu théologien, rapprocher ses paroles, les compléter au besoin par celles que les témoins nous disent avoir entendues. L’auteur de la Vraie Jeanne d’Arc s’y est appliqué. Combien d’autres points obscurs ont été éclairés ! l’étendue de la mission, les causes de l’échec contre Paris, et bien d’autres encore ! Essayer d’y faire la lumière était au moins un but louable. C’est la raison des explications. Le travail du critique lui ferait croire qu’il y a quelquefois réussi. Des observations qui nous entraîneraient trop loin établiraient peut-être que plus d’une fois M. Chevalier est passé de la table au texte, et que des explications produites pour la première fois dans la Vraie Jeanne d’Arc se trouvent dans sa dissertation.

Chaos de controverses contre la libre pensée. — La controverse contre la libre pensée ne vient qu’après la production des documents dans l’ordre déjà indiqué. La Jeanne d’Arc qui s’est révélée elle-même et celle qu’ont vue les contemporains offre un tel contraste avec celle qu’imagine la libre-pensée, que le docte chanoine Davin, rendant compte de la Paysanne et l’Inspirée [tome II, 1894], ne craignait pas d’écrire que si le premier tableau semblait une vue du ciel, on croyait, en lisant ce que la libre-pensée imagine sous le nom de Jeanne d’Arc, assister à des scènes de la Salpêtrière16. Est-ce que M. Ulysse Chevalier serait offensé de ce qu’on exhibe pareil contraste ?

Il cite dans ses références les Aperçus nouveaux XVde Quicherat, Siméon Luce, Vallet de Viriville. Pas un mot contre ces chefs de l’école naturaliste qui s’efforcent de dépouiller la Libératrice de son caractère surnaturel. Serait-ce un effet de cette affinité secrète qui existe entre toutes les erreurs ?

Dans plusieurs in-folio, tels que Collection de Conciles, elles sont représentées les têtes séparées, mais les queues enroulées les unes dans les autres. Au bas de la gravure, on lit :

Habent capita varia, sed caudas colligatas.

[Elles ont des têtes distinctes, mais leurs queues liées.]

On sait bien qu’en général l’école critique n’est pas avare d’éloges vis-à-vis du rationalisme, du protestantisme. À l’entendre, la critique, la science en général, qui, d’après les clercs en ce connaissant de la première partie du XVe siècle, avait son siège à Paris, l’aurait de notre temps porté au pays de Luther et de Kant, que c’est là, et non pas à Rome, qu’il faudrait notamment aller chercher l’exégèse des saints Livres. Toutes les sévérités de la critique sont pour les catholiques qui ne veulent pas la suivre dans la voie nouvelle qu’elle ouvre. D’accord pour exalter avec nous le grand Pape donné par Dieu à son Église, l’école critique semble pratiquement mettre assez en oubli des encycliques telles que la Bulle Æterni Patris [Léon XIII, 4 août 1879], Providentissimus Deus [Léon XIII, 18 nov. 1893]. Saint Thomas d’Aquin est préconisé dans ces divers documents comme le maître par excellence en philosophie, en théologie, et même dans l’interprétation des saintes Écritures. L’école critique dans son ensemble — je veux bien admettre des exceptions, — ne regarde-t-elle pas avec quelque pitié ceux qui, fidèles aux directions pontificales, s’attachent aux pas d’un maître si souvent recommandé, marchent dans sa voie, alors même que quelquefois ils croiraient permis d’en redresser quelque petit angle, de l’élargir, sans jamais l’abandonner ?

Le critique a-t-il lu en tête des volumes le Bref dont Sa Sainteté a daigné honorer l’auteur de la Vraie Jeanne d’Arc17 ? Il suffit d’un coup d’œil pour voir que le plan de l’ouvrage n’est que l’exécution littérale du programme tracé par le Vicaire de Jésus-Christ :

Réfuter à la lumière des documents ceux qui, dépouillant les exploits de la magnanime et très pieuse vierge de toute influence de la vertu divine, veulent les réduire aux proportions d’une force purement humaine ; ou encore ceux qui, de sa condamnation prononcée par des hommes ennemis très acharnés du Siège Apostolique, veulent en faire un thème d’incrimination contre l’Église. C’est là, — dit Sa Sainteté, — une œuvre de très grande importance, une excellente manière de bien mériter de la société religieuse et civile.

Comment faire cette réfutation si hautement recommandée, à la lumière et sur la foi des documents, sans produire ces documents mêmes et mettre sous les yeux du lecteur les retranchements, les omissions que la libre-pensée leur fait subir, les fantaisies qu’elle leur substitue, les contradictions dans lesquelles elle tombe ? et c’est en cela que le critique voit un chaos ! Nos dédicaces lui ont troublé la vue. De là ses jugements diamétralement opposés à ceux qui ont été généralement portés par la presse.

La pressa lyonnaise jusqu’ici n’avait pas fait exception. Dans l’Université catholique elle-même, l’éminent professeur de droit, M. Gayral, dans le Nouvelliste, un de ses doctes collègues, M. Delmont, avaient formulé d’autres appréciations. On ferait un volume avec les articles que par la plume du digne magistrat démissionnaire, M. Desplagnes, la Revue des Institutions et du Droit a XVIpubliés à l’apparition de chacune des parties de l’ouvrage18. Les éloges réitérés sont tels, qu’il ne nous est pas permis de les reproduire.

L’on ne compte pas ceux qui ont vu un monument là où M. Ulysse Chevalier voit un chaos ; monument magnifique, le plus considérable élevé à la mémoire de Jeanne d’Arc, que ne pourra s’empêcher de consulter quiconque voudra écrire sur Jeanne d’Arc ; autant d’expressions plusieurs fois répétées dans les revues et les journaux qui ont bien voulu faire connaître la Vraie Jeanne d’Arc.

Après l’apparition du second volume, M. Lecoy de La Marche disait qu’une fois terminé, il serait ære perennius19, jugement qu’après l’achèvement confirmait l’éloquent évêque de Cahors, lorsque, cette année même, du haut de la chaire de Notre-Dame, dans son panégyrique si solide et si substantiel de la Vénérable, il voulait bien le dire impérissable20.

M. Ulysse Chevalier nous apprend qu’il a lu son travail devant les sociétés savantes réunies à la Sorbonne. Le dénigrement — si dénigrement il y a, le lecteur en jugera, — le dénigrement devant une si haute assemblée demandait une réponse. Elle était due à tous ceux qui ont bien voulu autrement parler d’un travail qui a pris près de vingt ans de notre existence, elle était due à nos souscripteurs, à nos lecteurs, à tous ceux qui ont bien voulu nous soutenir, nous encourager, et auxquels nous sommes heureux de renouveler l’expression de notre gratitude.

La figure de la Vénérable Vierge a pour piédestal un granit historique sans pareil. Nous avons voulu qu’on pût facilement en contempler les blocs si nombreux, si résistants, en admirer la cohésion, la contexture ; dans la mesure de notre pouvoir, nous avons abattu les constructions qui la cachent, ou la font voir sous un faux jour. Pourquoi n’écarterions-nous pas ceux qui veulent détourner les âmes désireuses de la voir telle qu’elle est sortie des mains de Dieu ? c’est encore la servir ; c’est servir la cause de sa Béatification. Ceux qui ont mission de la promouvoir font quelque cas de la Vraie Jeanne d’Arc, des solutions de l’auteur, des réponses aux difficultés sur lesquelles on lui fait l’honneur de le consulter. Cela nous fera pardonner ce qu’il y a de trop personnel dans ces pages.

Nous nous défendons, et cela non seulement contre des frères dans la foi, mais encore contre un frère dans le sacerdoce. En commençant notre travail, nous nous étions promis de ne nommer les catholiques que lorsque nous le pourrions avec éloges, de réserver nos sévérités pour les contempteurs avérés du Christ et de son Église. C’est à notre cœur défendant que nous avons pris un moment une autre attitude. Tout nous commande de la reprendre, de faire front contre nos persécuteurs et nos tyrans. Dans le bataillon auquel il m’était permis de glorifier d’appartenir, ils ferment les lèvres des soldats dispersés qui voudraient isolément combattre par la parole, ils enlèvent les armes à ceux qui voulaient lutter par la plume. Une bonne bibliothèque est avant tout nécessaire à l’historien, au théologien ; pareil arsenal me fait défaut. Ce n’est ni à toute heure, ni tous les jours qu’on peut aborder ceux de la province. Alors que la persécution ne me laisse en main que des tronçons péniblement recueillis et de tout point insuffisants, il faut en user autrement que contre des frères.

Notes

  1. [1]

    Tome III de la Vraie Jeanne d’Arc, paru en mars 1897.

  2. [2]

    Expulsion des Jésuites de leur maison du 16 rue Margaux, à Bordeaux, fin septembre 1901, suite à la loi du 1er juillet sur les associations.

  3. [3]

    Critique du philologue allemand Edmund Stengel dans le Kritischer Jahresbericht über die Fortschritte der Romanischen Philologie (1902).

  4. [4]

    Tome II de la Vraie Jeanne d’Arc, paru en mars 1894.

  5. [5]

    Reproduction de la note 5, p. 244 puis 245, concernant la date de la première apparition de Jeanne :

    D’après le P. Ayroles, La vraie Jeanne d’Arc (1894, t. II, p. 281). Par les dimensions de ses cinq volumes, cet ouvrage pourrait faire l’illusion d’être la plus ample histoire de Jeanne d’Arc : il n’en est rien. C’est un chaos de mémoires traduits ou mis en français de notre temps, de réflexions et de controverses contre la libre-pensée, représentée par Michelet, Henri Martin, Quicherat, Vallet (de Viriville), Siméon Luce et Joseph Fabre. Deux titres suffiront pour donner une idée du ton : Les pseudo-théologiens bourreaux de Jeanne, bourreaux de la Papauté (t. I, p. 87) ; L’Université de Paris et le brigandage de Rouen (p. 149). L’auteur juge trop souvent le XVe siècle d’après les préoccupations du XIXe. Est-il sûr que, membre de l’Université de Paris en 1431, il eût pensé et jugé en faveur de Jeanne d’Arc, à l’encontre de l’unanimité de ses collègues ?

  6. [6]

    Article paru dans la Revue des Deux Mondes du 1er août 1890, quelques mois après la parution du tome I de la Vraie Jeanne d’Arc en mai.

  7. [7]

    Reproduction du paragraphe, p. 263 et suivante :

    Faire des membres de l’Université, au début du procès, des schismatiques, c’est aller contre les faits : le concile de Bâle commença à la fin de juillet 1431, la première session s’ouvrit le 14 décembre suivant, tout cela après le martyre de Jeanne. Si Courcelles fut l’âme du concile, dit le P. Ayroles, Érard en fut le père (1). Le P. Denifle répond (2) : Erard n’y parut jamais ; Courcelles y fut seulement en 1433 et ne peut être dit en avoir été l’âme qu’en 1437. L’Alma mater était si peu schismatique à ce moment que Martin V et Eugène IV continuaient à faire son éloge ; à la fin de 1431 elle envoya à ce dernier des ambassadeurs, parmi lesquels Lohier, qui avait figuré au procès. Elle n’était alors pas plus schismatique que Charles VII. Elle le devint lors du transfert du concile de Bâle à Ferrare, mais à ce moment elle était redevenue fidèle au roi de France et n’aurait pas entrepris le procès qui nous occupe. Son importance avait baissé depuis le départ de Gerson ; ses meilleurs représentants demeuraient fidèles à Charles ; ceux qui étaient restés à Paris adhéraient aux Bourguignons et aux Anglais. Le traité de Troyes avait consacré un nouvel état de choses politique, contre lequel la papauté ne protesta pas. En présence des opinions confuses et opposées qui couraient au sujet de la Pucelle, il était naturel que la question de l’examiner se posât. Récemment, en 1428, l’Université avait obtenu de Martin V la confirmation à son chancelier du privilège d’être juge dans les questions d’hérésie à Paris et dans les environs ; de loin on requérait son avis dans les procès en matière de foi. Son tort dans l’affaire présente fut de n’y mettre aucune équité, de recueillir les seuls témoignages défavorables et de ne tenir aucun compte du mémoire de Gerson et du jugement des examinateurs de Poitiers, presque tous ses suppôts. Les échos apportaient aux docteurs des menaces de mort sans mercy, qui leur paraissaient peu convenir à une envoyée de Dieu. L’attaque malheureuse de Paris, en pleine fête de la Nativité de la Sainte Vierge, fut traitée d’impiété. On arriva vite à attribuer les succès de la Pucelle au mauvais esprit. Sa capture à Compiègne acheva de la discréditer : la Providence semblait donner un démenti à sa prétendue mission de chasser les Anglais de France. Il n’y eut pas jusqu’à sa tentative d’évasion de Beaurevoir qui ne fut taxée de péché mortel. L’opinion en était là quand commença le procès. L’Université aurait voulu qu’il se fît à Paris : le gouvernement anglais décida qu’il aurait lieu à Rouen. […]

    (1) La Vraie Jeanne d’Arc, I, 127.

    (2) Chartularium universitalis Parisiensis, t. IV, p. 510. Cette longue note (Universitas Parisiensis et Johanna d’Arc, p. 510-4) a été utilisée dans ce qui va suivre ; j’ai pu me rencontrer avec la traduction que le P. Denifle et M. Chatelain en ont donnée dans les Mémoires de la Soc. d’hist. de Paris (1897), t. XXIV : Le procès de Jeanne d’Arc et l’Université de Paris ; Paris, 1897, in-8°, 32 p.

  8. [8]

    Tome V de la Vraie Jeanne d’Arc, paru en janvier 1902.

  9. [9]

    Dans sa chronique Ouvrages récents sur Jeanne d’Arc publiée dans le Polybiblion d’avril 1902, Marius Sepet commence par rendre compte, d’une part, du tome V de la Vraie Jeanne d’Arc et, d’autre part, de l’Université de Paris. À propos de ce dernier volume, il conclut sur la réfutation de Denifle et Chatelain :

    [Cette dernière partie] nous paraît mériter un vif et sérieux éloge. Non seulement l’auteur y est, selon nous, pleinement dans la vérité, mais il l’expose avec une vigueur courtoise et une émotion contenue, qui sont d’autant plus efficaces. Ces pages sont, à notre avis, ce qu’il a écrit de mieux et elles lui font un très grand honneur.

  10. [10]

    Extrait de l’article de Georges Montorgueil (pseudonyme d’Octave Lebesgue) dans l’Éclair du 11 novembre 1902 :

    L’appréciation de ces savants éminents pouvait avoir un contre-coup sur les prélats de la Congrégation des rites. Il était nécessaire qu’une réponse décisive fût faite sans retard. Ce fut au R. P. Ayroles que ce soin incombait. Il s’en chargea dans une étude lumineuse, d’un grand souffle français : L’Université de Paris au temps de Jeanne d’Arc et la cause de sa haine de la Libératrice. [Suit un bref résumé de la thèse d’Ayroles.] Ce n’est pas l’Anglais qui provoque son supplice, c’est l’Université qui le demande à l’Anglais, dès la première heure, avant tout examen. Cauchon est l’obligé de l’Université de Paris : il sera l’instrument de sa haine.

    La démonstration est faite, neuve et puissante.

  11. [11]

    Voir ci-dessus, note 5.

  12. [12]

    Extrait de la lettre d’approbation du cardinal Langénieux, archevêque de Reims, datée du 8 avril 1890 et reproduite en tête du tome I de la Vraie Jeanne d’Arc.

  13. [13]

    Compte-rendu de la Pucelle devant l’Église de son temps dans la Revue des sciences ecclésiastiques de septembre 1890, par le Jean-Arthur Chollet, futur évêque de Verdun (1910) puis de Cambrai (1913). Il analysera dans la même Revue les tome II (août 1894), III (février 1898) IV (juin 1899) et V (novembre 1902).

  14. [14]

    Compte-rendu de la Pucelle devant l’Église de son temps dans l’Univers du 19 avril 1890, par l’historien Lecoy de La Marche.

  15. [15]

    [Note originale du père Ayroles :]

    Un bibliographe de Jeanne d’Arc, qui prétend reproduire l’appréciation de M. Cherbuliez, cite le gros livre et l’indigeste, mais laisse au bout de la plume le fort instructif. Cette petite perfidie serait-elle la raison pour laquelle on voit souvent apparaître son nom dans le hallier des renvois et des références qui font apparaître la dissertation de M. Chevalier comme une épave au-dessus d’une eau limoneuse ? Que de citations d’ouvrages disparates ! Pas une critique, pas une restriction pour ceux qui sont inspirés par la libre-pensée ! Ne serait-ce pas une industrie pour se faire des auteurs cités des auxiliaires contre le seul qui soit censuré de la manière que l’on voit ?

  16. [16]

    Compte-rendu du tome II de la Vraie Jeanne d’Arc dans la Vérité du 13 avril 1894, par l’abbé Vincent Davin.

  17. [17]

    Bref de Léon XIII au père Ayroles, daté de Rome, 25 juillet 1894. Il sera reproduit en tête des trois derniers tomes de la Vraie Jeanne d’Arc : III (1897), IV (1898) et V (1902).

  18. [18]

    La Revue des Institutions et du Droit publia de longs et élogieux comptes-rendus de tous les volumes du père Ayroles, depuis Jeanne d’Arc sur les autels en 1885.

  19. [19]

    Dans l’Univers du 25 mai 1894.

  20. [20]

    L’évêque de Cahors, Mgr Énard, prononça le panégyrique lors de la fête de Jeanne d’Arc à Notre-Dame, le dimanche 11 mai 1902. Extrait de son introduction :

    Permettez-moi, Éminence [le cardinal Langénieux], de vous remercier humblement d’avoir appelé au grand honneur de parler en cette fête un évêque né dans le grand pays de Jeanne d’Arc [à Villotte en Lorraine, 70 km au nord de Domrémy], qui, tout jeune, a senti les premiers frissons de l’amour de son pays en baisant les parois de sa demeure, qui au lendemain de nos désastres a conduit ses ouailles et ses concitoyens en pèlerinage à Domrémy et à Vaucouleurs, pour les recommander à la Patronne des envahis ; un évêque qui a reçu l’onction sainte des mains d’un prélat [le 8 septembre, par Mgr Pagis, évêque de Verdun] dont la santé s’est usée à réveiller en France le culte de notre héroïne ; un évêque comptant au nombre de ses diocésains le religieux savant qui a élevé un monument impérissable à la Paysanne, à l’Inspirée, à la Guerrière, à la Libératrice, à la Martyre.

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