Autres : Panégyrique de J.-B. de La Salle (1888)
Panégyrique du Bienheureux Jean-Baptiste de La Salle 2 mai 1888
Panégyrique du Bienheureux Jean-Baptiste de La Salle, fondateur de l’institut des Frères des écoles chrétiennes, prononcé par le père Jean-Baptiste-Joseph Ayroles, en la chapelle de l’ancien scolasticat jésuite de Vals, le mercredi 2 mai 1888, à 14 h.
Note. — Contraints à l’exil depuis les décrets de 1880, les Jésuites avaient loué une partie de leur scolasticat à l’institut des Frères des écoles chrétiennes, qui y installa son noviciat en février 1885. C’est aux frères et aux novices de l’institut que le père Ayroles s’adresse.
Son discours est divisé en trois parties :
- Les origines de Jean-Baptiste de La Salle et la fondation de la congrégation des Frères des Écoles chrétiennes
- Les persécutions par les Gallicans et les Jansénistes
- Les persécutions par la Révolution, puis par les milieux libéraux et anticléricaux
Le Triduum de Vals. — La béatification de J.-B. de La Salle (par Léon XIII le 19 février 1888) fut célébrée à Vals par un Triduum les mercredi 2, jeudi 3 et vendredi 4 mai. Le père Ayroles prononça panégyrique du premier jour.
On y apprend que les religieux avaient encore accès à la chapelle des Jésuites de l’ancienne maison de Vals, mais que d’ignobles scellés
en interdisaient l’accès au public.
Le panégyrique nous fournit la date des célébrations : fête de saint Athanase, le 2 mai.
Source : La Béatification du vénérable Jean-Baptiste de La Salle, fondateur de l’institut des Frères des écoles chrétiennes. Compte rendu des triduums solennels célébrés à cette occasion dans les diocèses du Puy et de Mende. Avignon, Seguin frères, 1889. — Relation du triduum de Vals, p. 126-131. — Panégyrique du père Ayroles en trois parties, p. 131-146, Gallica
Note. — Une version simplifiée du texte a paru dans un ouvrage de 1888, couvrant l’ensemble des célébrations en France et à l’étranger, Google
131Panégyrique du Bienheureux Jean-Baptiste de La Salle
Vos ergo, o filii, confortamini, et viriliter agite in lege, quia in ipsa gloriosi eritis.
Fortifiez-vous, ô mes fils, soyez virils dans l’accomplissement de la loi, et vous aussi vous serez glorieux.
(I Mach., II, 64.)
Il a donc lui, ce jour, objet de tant de prières et de vœux si embrasés ; ce jour que tant de vos prédécesseurs dans la carrière ont désiré voir et n’ont pas vu. Votre bienheureux père est inscrit au vrai livre d’or, au livre que nous chanterons éternellement. Il est là parmi ces grands patriarches, fondateurs d’ordres religieux, avec les apôtres, colonnes et fondements de l’Église.
Il y a fête au ciel. Nul doute que l’Église triomphante, la cité dont tous les habitants s’honorent et s’aiment d’un amour sans pareil ; nul doute que l’Église triomphante ne s’unisse à ces fêtes de l’Église militante, qui nous présentent quelque ombre des triomphes éternels.
Vous tressaillez d’allégresse et de reconnaissance, bien-aimés Frères ; les peuples reconnaissants tressaillent avec vous ; les grandes basiliques de Rome, de Lyon, de Paris ont peine à contenir les foules empressées qui viennent s’agenouiller aux pieds de votre bienheureux Père dans la gloire ; les voix les plus éloquentes et les plus augustes s’honorent justement de célébrer le 132père de l’enfance populaire, la colonne donnée à l’Église de Dieu dans ces derniers siècles.
Je n’ai ni leur autorité, ni leur bien dire, mais j’entends bien ne le céder à aucun en affection et en dévouement à votre saint Institut. Il y a des liens particuliers entre les fils du bienheureux de La Salle et les fils de saint Ignace. La même maison qui les enserre présentement, l’appel que vous faites à leur ministère, confirment ce qui ressort de la fin des deux Instituts. Saint Ignace, dans ses Constitutions, exprime le regret que le nombre des sujets ne lui permette pas d’embrasser cette œuvre qu’il appelle de grand mérite : l’enseignement des premiers éléments des lettres humaines. Cette lacune laissée à regret par saint Ignace dans son œuvre, le bienheureux de La Salle l’a comblée. Il me semble donc voir les deux fondateurs unir leurs voix dans la gloire, pour nous dire les paroles que Mathatias quittant la terre disait à ses fils qui devaient être les Machabées : Confortamini, o filii, fortifiez-vous, ô nos fils, dans l’amour de votre vocation ; viriliter agite in lege, soyez virils pour garder les saintes lois que nous vous avons données ; et vos gloriosi eritis, et vous aussi vous serez glorieux.
Et pour m’en tenir au Bienheureux dont cette église de saint Ignace est heureuse, — je le dis au nom de tous mes Frères, — de voir les premières solennités dans cette ville, il me semble voir votre Bienheureux dans la gloire, souriant aux honneurs que vous lui rendez, et vous disant : Aimez de plus en plus votre vocation, confortamini, si considérez quels sacrifices j’ai faits pour l’embrasser ; marchez-y vaillamment en vous conformant aux règles que je vous ai laissées, viriliter agite in lege, et voyez quelles traverses j’ai endurées pour vous les donner ; gloriosi eritis : que les glorieux fruits qu’elles ont produits soient le gage de ceux plus grands encore que leur réserve l’avenir.
Que la vraie fondatrice et mère de tous les ordres religieux, que Notre-Dame bénisse le développement de ces pensées, et fasse qu’avec ces honneurs extérieurs, si légitimes et si pompeux, vous lui en rendiez de meilleurs encore : une fidélité toujours plus grande à l’esprit du Bienheureux.
133Première Partie
Parlerai-je des honneurs qui, dans le siècle, attendaient l’aîné des fils de noble Louis de La Salle, conseiller du roi au présidial de Reims et de noble Nicole Moët de Brouillet ? Dès l’âge de onze ans, le jeune Jean-Baptiste a présenté sa blonde tête aux ciseaux de la tonsure cléricale.
Mais dans la carrière ecclésiastique, il y a, il y avait surtout alors des dignités, des honneurs, hélas ! parfois bien convoités. Ces dignités viennent d’elles-mêmes trouver le bienheureux de La Salle, qui, à seize ans, est appelé à s’asseoir parmi les vénérables chanoines de la grande basilique de Reims. Que ne promet pas un pareil début, et à quelles hauteurs ne montera pas celui qui commence par où tant d’hommes de mérite finissent ? L’Église n’aura qu’à s’en réjouir. Dans J.-B. de La Salle, le talent est à l’égal de la piété. Tout jeune encore, il a conquis les plus hauts grades du savoir théologique : il est docteur. Son archevêque, le tout-puissant Letellier, fils du chancelier Letellier, son archevêque que l’on trouve mêlé à toutes les questions ecclésiastiques, pense déjà sur quel siège épiscopal il pourra le faire asseoir, et ce sera le meilleur acte de sa vie.
Mais les vues de Dieu sont bien différentes. La Providence parle ; elle dit au jeune chanoine : Quitte ta stalle et va t’asseoir au dernier rang des fonctions sacerdotales, si ce degré lui appartient ; va dans quelque appartement obscur et fais-toi maître d’école : docteur, renonce à ton savoir, il n’est pas destiné à te mêler aux controverses si vives de l’époque, à te faire briller dans les grandes chaires, à te rendre l’oracle d’un monde qui, tout en étant pieux, reste élégant. Tu enseigneras à tracer le signe de la croix, à réciter le Notre Père et l’A-B-C ; noble fils du noble de La Salle, va aux antipodes du milieu où ta naissance t’avait fait naître, et pour lequel trente ans d’existence semblaient t’avoir préparé ; digne prêtre, quitte ce que le monde appelle la bonne compagnie ; va dans les faubourgs les plus épais, les plus grossiers, attire ces enfants déguenillés, grossiers, indisciplinés ; c’est ton lot.
134Ce n’est pas tout. Il faut que tu communiques la flamme de ton dévouement. Dans les hautes conditions, tu trouverais peu ou point d’imitateurs de ton héroïsme ; descends, cherche parmi les enfants du peuple ; tu en trouveras que tu pourras élever jusqu’à toi et remplir de la flamme divine qui te consume. Mais pour cela, il faut que tu commences par être pauvre comme eux ; va donc, quitte ta fortune ; va, assujettis-toi au régime de vie dur et pénible, le seul que tu puisses et que tu veuilles leur donner.
Le Bienheureux a obéi. Il marche à pas de géant dans cette voie de l’entière abnégation, où une abnégation appelle une abnégation plus grande. Il y marche, en foulant aux pieds la nature, qui se révolte dès les premiers jours où il voulut venir s’asseoir à table parmi ses frères ; son estomac rejette à plusieurs repas les aliments mal apprêtés qu’on lui sert. Sensualité, tu seras vaincue ; nature, tu céderas : la faim aura bien raison de tes résistances. Il ne prendra aucune nourriture jusqu’à ce que le besoin lui fasse trouver délicieux ce dont ses lèvres ne pouvaient sentir l’approche, ni ses yeux soutenir la vue.
Il y marche, malgré sa famille. Toute chrétienne qu’elle est, elle crie qu’elle est déshonorée. Il y marche malgré le monde, il n’y a pas jusqu’à son archevêque qui ne le traite de fou.
Sublime folie ! Qu’est-elle, sinon l’imitation la plus approchante permise à notre nature des excès du modèle de tous les prédestinés ? Quand le Fils de Dieu quitte les splendeurs de son Père pour se jeter dans la geôle de notre nature déchue, vers qui, avant tous les autres, le précipite l’impétuosité de son amour ? quels furent ses préférés ? Les préférés du bienheureux de La Salle, les enfants, et les enfants pauvres. C’est aux enfants, et aux enfants pauvres qu’il veut avant tout ressembler ; c’est parmi eux qu’il naît et qu’il grandit, l’enfant de Bethléem et l’adolescent de Nazareth, le fils de Joseph le charpentier. Et ces enfants qu’il appelait à lui, sur lesquels il étendait ses bras, vers lesquels il abaissait sa poitrine divine, qu’il pressait contre son cœur, c’était les enfants des multitudes qu’il évangélisait. Or, à quelles conditions appartenaient ces multitudes ? Le Maître nous le dit, il le donne comme le grand signe de sa divinité : Mortui resurgunt, pauperes evangelizantur, 135les morts ressuscitent et, ce qui est plus encore, les pauvres sont évangélisés.
C’est pour cette mission aussi pénible que capitale, aussi rebutante que fructueuse, que votre glorieux père a renoncé aux fonctions plus éclatantes du ministère ; sagesse toute divine. D’autres saints prêtres avant de La Salle s’étaient occupés de donner des instituteurs chrétiens aux classes populaires. On trouve cette préoccupation à tous les âges de l’Église. Avant le bienheureux de La Salle, saint Joseph Calasantz, le vénérable César de Bus ; en même temps que de La Salle, M. Démia fondaient des congrégations pour les écoles populaires. Mais c’étaient des congrégations de prêtres ; et bientôt des ministères plus éclatants faisaient oublier les écoles populaires, ou les empêchaient de se multiplier. Le bienheureux de La Salle évitera cet écueil ; ses fils seront par nécessité de vocation ce qu’il a été par choix : ils tiendront des Écoles chrétiennes populaires, et rien que cela ; ils ne seront pas prêtres, et aucun autre horizon ne sera ouvert à leur ambition. Soyez-en heureux, mes bien-aimés Frères. Celui-là est suffisamment grand, il vivifie tous les autres. Que peut la prédication, l’administration des sacrements auprès d’une population dont l’enfance et l’adolescence se sont écoulées dans l’ignorance des vérités divines et dans l’habitude du vice ? L’expérience ne le dit que trop. Vous n’avez pas les honneurs du sacerdoce ; vous n’en aurez pas non plus les responsabilités, mais vous en avez les fruits les plus féconds et le ministère préféré de Notre-Seigneur. Les Écoles chrétiennes, disait un saint contemporain du bienheureux de La Salle, sont pour les peuples chrétiens ce que les séminaires sont pour le clergé.
Le Tertullien de notre siècle, l’infortuné Lamennais, disait aux beaux jours de sa gloire : Si je n’étais pas prêtre, je voudrais être Frère des Écoles Chrétiennes.
Aimez donc cette vocation à laquelle votre bienheureux Père a sacrifié toutes les autres fonctions du sacerdoce, confortamini ; affectionnez-vous à la carrière qu’il vous a ouverte, et parcourez-la en y gardant les règles qu’il vous a tracées : Viriliter agite in lege. Les lois, les règles de votre Institut, que de persécutions il a endurées 136pour les faire triompher des obstacles qu’elles ont trouvés devant elles ! C’est ma deuxième partie.
Deuxième Partie
Du haut du ciel le saint Fondateur vous montre votre Institut et vos règles, et vous invite à en conserver la lettre et l’esprit au nom des persécutions qu’elles lui ont coûtées. Il faut bien qu’il soit divin votre Institut pour être sorti victorieux des attaques qu’il a suscitées dès son apparition. Si le bienheureux de La Salle est héroïque dans les sacrifices qu’il a faits pour entrer dans la voie ; il l’est plus encore dans les combats soutenus pour y persévérer et réaliser l’œuvre que le ciel lui a donné à accomplir.
Quel saint trouva jamais sur ses pas plus d’obstacles, plus de persécutions sourdes et poignantes ? Quel saint fut plus crucifié dans ses desseins les plus surnaturels et les mieux conçus ? J’avoue qu’après la lecture de sa vie j’en suis demeuré terrifié, et qu’il n’en est pas qui m’ait paru plus que lui marqué du sceau de la croix.
Ne parlons pas de ces voyages si longs, si pénibles, faits le plus souvent à pied, à travers la France entière, qui ne suffisent pas à sa soif de mortification. Ne parlons pas de ces changements constants de demeure où le nouvel Abraham est si souvent obligé de transporter, je ne dis pas sa personne, mais sa famille et son indispensable mobilier. Ne disons rien de ces infirmités auxquelles il oppose des remèdes plus douloureux que le mal, tout aigu qu’il est, et qui lui font souffrir le supplice de saint Laurent sur le gril. Taisons ces horribles famines de 1693, de 1709, où il n’a de pain ni pour lui ni pour ses novices, et où les admirables Frères des écoles de Paris viennent porter ce qu’ils ont pu soustraire de leur nécessaire, au risque d’être pillés, comme ils le furent quelquefois, par les faméliques qui remplissent les rues. Ne disons rien de ces procès si souvent renouvelés par les maîtres écrivains, de ces invasions violentes qu’ils font dans les classes les mieux organisées, de ces donations que le saint n’a acceptées qu’après de longues instances et qui lui sont retirées au moment où il les utilise pour ses œuvres, qui lui valent les indignes flétrissures des tribunaux. Passons sous silence ces disciples qu’il a formés avec tant 137de soins, que la mort ou la défection lui enlèvent au moment où il peut les utiliser.
Traverses de chaque jour, croix qui naissent de ses merveilleuses œuvres, elle suffiraient pour un saint ordinaire.
Elles sont, je pense, les plus légères dans la carrière du Bienheureux. Il en est une qu’il a supportée durant toute sa vie, et qui l’atteignait dans l’intime de son âme, parce que le résultat était d’anéantir son œuvre, et que l’opposition lui vient d’hommes réputés saints, ou qui peut-être même l’étaient, autant qu’on peut l’être, en nourrissant contre Rome un sourd esprit d’opposition.
Disons-le tout de suite, parce que c’est un aspect très glorieux pour notre saint et il n’est pas mis en lumière. Le bienheureux de La Salle n’est pas seulement le fondateur des Écoles Chrétiennes ; avec son contemporain, celui qui vient avec lui de monter sur les autels, le bienheureux Grignion de Montfort, le bienheureux Jean-Baptiste est le témoin de Rome, le martyr de la double hérésie Janséniste et Gallicane, ces deux sœurs, qui, avec des différences que je ne méconnais pas, présentent tant de traits de ressemblance. Je n’ai rien à dire des personnes que l’Église n’a pas flétries ; je parle des doctrines et des procédés. Ces doctrines et ces procédés font du Bienheureux un martyr, autant que l’on peut l’être sans effusion de sang, comme le fut le grand saint Athanase, dont nous célébrons aujourd’hui la fête. L’Église dit du grand témoin de la consubstantialité du Verbe, qu’il fut un temps où l’univers parut se soulever contre lui et qu’il n’avait pas de lieu où se réfugier ; il fut un temps où le Bienheureux n’avait pas d’abri en France.
Il était le témoin de Rome : J.-B. de La Salle signait prêtre Romain
, au moment ou Jansénistes et Gallicans font du titre d’Ultramontain un opprobre et se glorifient d’être prêtres gallicans.
Il fonde ses premières écoles en cette année 1682, la plus déplorable des annales ecclésiastiques de la France, alors qu’on forge cette schismatique déclaration mère de la déclaration des Droits de l’homme de 1789, mère de la prétendue loi de l’école athée de 1882, mère de la Révolution.
On salue Rome, mais en réalité on ne veut pas de Rome. Celui 138qui est établi si expressément le confirmateur de ses frères, le Pape, en devient le confirmé, puisqu’on ose avancer que ses oracles ne sont infaillibles que lorsqu’ils sont confirmés par les évêques.
On ne veut pas de la morale de Rome. Une assemblée fameuse la réprouve en 1700 dans ses meilleurs représentants, et un évêque, beaucoup trop vanté, ose tenter de faire condamner les œuvres de cardinaux qui écrivent à côté du Pape et avec les approbations prescrites.
Ceux qui sont engagés par serment à aller tous les cinq ans à Rome n’iront pas durant plus d’un siècle.
On bouleverse la discipline jusque dans ses prescriptions les plus augustes. On veut faire autant d’Églises qu’il y a de diocèses. On déteste les ordres religieux, on s’attaque à leurs privilèges les plus essentiels. On va répétant qu’il vaut mieux ne pas faire de vœux et les observer qu’en faire et les violer ; comme si c’étaient ceux qui ne les font pas qui les observent, et ceux qui les font qui les violent. À côté, plus ouvertement mauvaise, s’étend, comme un chancre rongeur sur la France entière, l’hérésie la plus subtile, la plus fourbe, la plus délétère que l’enfer ait tissue : l’hérésie janséniste.
Le prêtre Romain est sous la juridiction des chefs ou des alliés de cette double hérésie : à Reims c’est Le Tellier, le vice-président de l’assemblée de 1682 ; à Paris c’est de Harlay, le président de cette même assemblée, de Noailles, l’appui du jansénisme. Ceux avec lesquels le saint doit traiter de plus près sont les amis intimes du soutien ou de l’allié de la double hérésie de l’époque. Le prêtre Romain se meut à l’encontre de toutes ces oppositions. Le prêtre Romain veut avant tout l’approbation de Rome ; il veut, dit-il, que l’arbre de la société prenne racine au centre de l’unité ; voilà pourquoi vingt ans avant sa mort il avait envoyé le Frère Gabriel à Rome, afin de lui faire frayer la voie à lui-même ; il veut aller demander au vicaire de Jésus-Christ l’approbation de sa congrégation, la faveur pour les Frères de prononcer les trois vœux, en recevoir la mission d’enseigner la doctrine chrétienne sous l’approbation et la surveillance des évêques. Ce sont ses paroles.
S’il ne va pas à Rome comme son contemporain Louis de Montfort, 139ce n’est pas qu’il ne le désire ardemment. Il est sur le point de monter sur le vaisseau, quand des événements imprévus le forcent à renvoyer à plus tard un dessein qu’il caressera toujours. Sur son lit de mort il dira : Je recommande aux Frères de ne se désunir en rien de Notre Saint Père le Pape, se souvenant toujours que j’ai envoyé deux Frères à Rome pour demander ci Dieu la grâce que leur société y soit entièrement soumise.
Mais, dans cet intervalle, comment dire les persécutions endurées par le Bienheureux à cause de son esprit Romain ? Elles lui pleuvent de tout côté ; on veut de ses écoles, mais l’on ne veut pas du fondateur ; c’est un saint, dit-on, mais un saint opiniâtre, entêté dans ses idées. Ô hommes ! ô humilité étrange ! vous prêtez vos qualités aux autres. De quel côté est ici l’opiniâtreté ?
Le saint veut une congrégation qui puise sa sève à Rome, qui soit catholique comme l’Église, qui, par suite, ait son unité sous un chef légitimement élu et légitimement approuvé ; il veut une congrégation apte, sous la direction du Pape, à faire ses règlements d’administration intérieure ; il veut que tous les membres soient reliés entre eux par les trois vœux et la soumission à un même chef, et l’on ne veut que des tronçons ; des écoles qui ne relèvent que de l’évêque et du curé, c’est-à-dire sans avenir. On veut des Frères sans vœux ; c’est-à-dire, comme le remarquent fort bien les premiers compagnons du saint : nous serons au service de Dieu comme des journaliers qui disent au maître : Nous voulons bien vous servir aujourd’hui et tant que nous serons contents de vous ; mais, si nous ne sommes pas contents, demain nous nous retirerons. Ce n’est pas ainsi que nous l’entendons, disent-ils, nous voulons nous enchaîner pour toujours au Maître auquel nous ne serons jamais assez fortement liés.
S’offusquerait-on de ce que la congrégation serait gouvernée par un laïc ? Est-ce que toutes les congrégations de femmes ne sont pas gouvernées par des laïques, et les chevaliers de Malte n’obéissaient-ils pas à un grand-maître laïc ?
Esprit gallican, c’étaient de tes maximes. Et à quels procédés les adversaires du Bienheureux ont-ils recours pour les faire prévaloir ? On les voit, ai-je dit, décrier le saint fondateur comme un 140homme entier dans ses idées, rompre les contrats les plus authentiques, refuser les sommes qu’ils ont promises ou les verser entre les mains des directeurs des écoles particulières et les refuser au supérieur. C’est peu ; on fomente des révoltes parmi les siens, en outre des griefs allégués par quelques esprits mal faits. On présente le mécontentement de deux ou trois sujets comme le mécontentement de tous. Que se passe-t-il ?
Les Frères, qui vénèrent justement leur supérieur, apprennent qu’ils en sont mécontents, ils le voient dépouillé de son autorité ; un intrus vient s’implanter parmi eux ; de Paris le mot d’ordre est donné dans tous les diocèses où sont établis les enfants du Bienheureux ; des prêtres sont nommés avec charge de conduire chaque maison d’une manière indépendante. Le Bienheureux est obligé de fuir. On ignore où se cache cet autre Athanase : un Absalon chasse son père de la maison qu’il a édifiée et qui lui appartient ; cet état dure deux ans ; mais je dois le dire à la louange des premiers Frères, les Absalons sont rares. Leur amour pour leur père, leur esprit catholique les rend plus forts que les subtilités théologiques avec lesquelles on veut les enlacer. L’excellent frère Barthélemy, fort du vœu que le saint a fait d’être fidèle à l’Institut, lui ordonne, au nom de ce vœu, de revenir les gouverner. Le bon esprit des directeurs diocésains de la jeune congrégation fit le reste.
Faut-il parler des persécutions jansénistes après avoir parlé des persécutions gallicanes ? Que ne firent pas ces sectaires astucieux entre tous ? Ils prônent le Bienheureux et son œuvre afin de s’abriter à son ombre ; à Marseille, ils mettent l’or à ses pieds, lui fondent des maisons prospères ; mais lorsque tout fleurit et est riche d’avenir, ils se découvrent : le Bienheureux sera de leur bord ou tout sera renversé ; soit, répond le prêtre Romain, et de fait tout croule momentanément. Il est à Grenoble lorsque paraît la Bulle Unigenitus. L’hérésie en fera durant un siècle le bélier avec lequel elle battra le roc de l’Église et ouvrira la brèche par laquelle l’impiété devait se ruer sur la France. Le saint prêtre, qui n’est plus que l’humble maître d’école qui enseigne l’A-B-G, sort de l’humilité où il s’est enseveli. Le docteur reparaît sous le maître d’école ; 141il prend hardiment la défense du document pontifical et montre combien sont justement flétries les propositions condamnées par Rome.
Saint-Yon, aux portes de Rouen, offrira un asile au grand persécuté du Jansénisme et du Gallicanisme. Il y établira les plus belles œuvres de son Institut et fondera quatre ou cinq communautés en une seule maison. Il y réalisera une œuvre encore plus chère à son cœur ; œuvre d’humilité, œuvre de sainte prévoyance, de céleste sagesse. Il veut habituer les Frères à se gouverner par eux-mêmes, et prévenir les difficultés qui pourraient surgir à sa mort. Il triomphera enfin des résistances de leur religieuse vénération et de leur filiale tendresse. Vaincus par ses instances, ils accepteront sa démission et éliront pour les gouverner un simple frère, le très digne Frère Barthélemy.
On verra le chanoine de Reims, le docteur en théologie, le fondateur de l’ordre, obéir comme le dernier des novices, et aller jusqu’à refuser de prendre part au chapitre général de la Congrégation.
Tant d’humilité désarmera-t-elle les fureurs sectaires ? Quand pardonnèrent-elles ? Hé bien ! qu’elles portent leur dernier coup et se montrent dans leur infernale laideur.
C’est peu, à cette copie si belle du divin Crucifié, de mourir le même jour que son maître, le vendredi-saint 1719 ; il faut qu’il meure frappé des anathèmes des pharisiens du dernier siècle. Oui, ils oseront lancer au sublime moribond une dernière insulte ; quatre ou cinq jours avant sa mort, on signifiera au père de générations d’enfants, qu’il n’a pas vis à vis d’eux les pouvoirs accordés au plus simple prêtre qui n’est pas indigne ; on lui interdira de leur administrer les sacrements.
Trois ans avant, les mêmes sectes n’avaient-elles pas frappé le bienheureux de Montfort ? et le saint missionnaire n’était-il pas mort interdit dans plusieurs diocèses ?
Ah ! ce n’est pas sur le bienheureux de La Salle, ce n’est pas sur le bienheureux de Montfort, que tombent ces anathèmes. Des autels où nous voyons élever ces grands témoins de Rome, les anathèmes retombent de tout leur poids sur le front de ceux qui 142les lancèrent ; ils font écho aux anathèmes du Vatican et vouent à l’exécration des catholiques de tous les siècles les deux infernales hérésies.
Rendez-donc à Dieu votre âme invincible, à Dieu, ô saint prêtre Romain ; allez recevoir la récompense de vos gigantesques luttes ; allez plaider auprès de saint Pierre la réalisation de tous vos vœux sur la terre.
La réalisation ne se fera pas attendre. Moins de six ans après le trépas du Bienheureux, Benoît XIII ira au delà de ce que le saint fondateur eût osé demander. Par une Bulle solennelle, il confirmera non seulement les grandes lignes de l’Institut du bienheureux de La Salle, mais jusqu’à des détails aussi minimes que la forme et la couleur de l’habit.
Le prêtre Romain est vainqueur de la plus formidable opposition qu’ait rencontrée à sa naissance la règle d’un institut religieux.
Plus d’un siècle s’écoulera, si je ne me trompe, avant que de France on sollicite du Saint-Siège l’approbation d’une Congrégation religieuse ; aussi ne s’en formera-t-il plus qui soit appelée à vivre.
Viriliter agite in lege, soyez virils dans l’observation de la loi, nous dit, dans sa gloire, le prêtre Romain ; vous serez mes fils en proportion de votre amour effectif et pratique pour Rome, de votre zèle à former de vos élèves autant de fidèles Romains par l’esprit, le cœur, et, s’il le faut, par l’effusion du sang.
Viriter agite in lege. Que la règle de votre Institut vous soit chère, non seulement parce qu’elle est approuvée par Rome ; mais parce que, pour vous la donner, votre bienheureux Père a souffert trente ans d’atroces persécutions et qu’elles font de votre Bienheureux Père le grand témoin de Rome.
Qu’elle vous soit chère dans ses grandes lignes. Arrière les novateurs ; plutôt cesser d’être que de les voir mutilées : Sint ut sunt, aut non sint.
Chère dans ses moindres détails, ceux qui règlent votre vie extérieure et votre vie intérieure ; il n’est pas un point qui ne soit arrosé des larmes du Fondateur : Viriliter agite in lege ; en elle vous serez glorieux : In ipsa gloriosi eritis ; glorieux sur la terre, glorieux dans le ciel. C’est ce que je ne puis que toucher.
143Troisième Partie
Elle occupe déjà de belles pages dans les annales de l’Église, l’histoire de la Congrégation du bienheureux de La Salle. Qui ne serait ému en voyant ces supérieurs généraux qu’il faut contraindre de monter au premier rang, ou qui, à l’exemple du Bienheureux, aspirent à en descendre et obtiennent parfois qu’il soit fait selon leurs vœux ?
Y a-t-il beaucoup de congrégations qui, au jour de la grande épreuve, au moment de la révolution, aient donné plus de preuves de fidélité ? Sommés de prêter serment à la schismatique constitution civile du clergé, sur mille Frères, il n’y a pas un apostat et il y a des martyrs. Je ne connais que Saint-Sulpice qui ait pareil honneur.
Le corps est brisé par les barbares, mais les tronçons sont pleins de la vie qui les anima. Sous des vêtements séculiers, les Frères continuent l’œuvre du bienheureux de La Salle.
Dans ce diocèse du Puy, le Frère Corentin-Jean-Pierre Martel ne se contente pas d’ouvrir, sous la Terreur, une école à Vergezac ; il y ouvre une chapelle où il évangélise enfants et parents ; le Frère Paul-de-Jésus ouvre une école au Puy, et rien n’égale les saints transports avec lesquels il salue le rétablissement de l’ordre à Lyon, sinon l’empressement avec lequel il se dérobe aux plus hautes sollicitations pour aller reprendre le joug de l’obéissance.
De toutes les congrégations, la vôtre est la première dont évêques, prêtres et fidèles demandent avant tout la résurrection. On suit avec une sainte émotion, dans tous les journaux religieux de la Restauration et du régime de Juillet, les fêtes qui vous accueillent au fur et à mesure que vous rentrez dans les villes qui vous appellent.
L’impiété grince des dents, raille ceux qu’elle appelle les frères ignorantins, tend des pièges, attaque sournoisement, au nom des méthodes d’enseignement, n’osant pas le faire en face. Elle est vaincue, et devant vos succès dans les concours, dont elle-même est juge, elle doit avouer la supériorité de vos méthodes et de votre enseignement. Qu’elle en vienne donc à la violence ouverte, 144qu’elle vous chasse de vos écoles municipales : l’amour des peuples ne reculera devant aucun sacrifice pour vous en ouvrir d’autres, où vous serez plus libres de suivre les lois de votre saint fondateur.
Vous êtes la réponse péremptoire, vivante, que l’Église oppose à l’impiété, qui l’accuse d’avoir négligé l’instruction populaire. L’impiété ment et calomnie. L’Église est la seule vraie maîtresse des écoles populaires ; elle s’en est occupée dans tous les âges ; mais son chef-d’œuvre en ce genre, c’est d’avoir produit le bienheureux de La Salle et sa congrégation. Et qu’ont-ils trouvé de vraiment utile, qui ne soit la reproduction, ou plutôt la caricature de ce que le Bienheureux avait établi avant eux ? Ils se vantent d’avoir établi des écoles normales ; mais la fondation de ces écoles fut une des premières œuvres du Bienheureux à Reims ; des écoles d’adultes, mais qu’étaient les écoles dominicales établies par le Bienheureux sur la paroisse Saint-Sulpice ? des écoles professionnelles, mais le Bienheureux n’a-t-il donc pas fondé des écoles de dessin, de commerce, à Paris, à Marseille, à Saint-Yon ? Les écoles gratuites ? Mais la gratuité de l’enseignement n’est-elle pas une des lois essentielles de votre Institut ?
Singes des œuvres de Dieu, en perpétuelle contradiction avec eux-mêmes, les chefs de l’impiété vous faisaient un crime, au dernier siècle, de trop répandre l’instruction, et aujourd’hui ils ne trouvent pas d’autre moyen pour vous combattre que de calquer vos œuvres pour les dénaturer.
Qu’ils épuisent la France par leurs dépenses scolaires, qu’ils lui imposent un impôt plus lourd que celui de l’invasion, ces partisans de l’école gratuite. Fils du bienheureux de la Salle, vous les vaincrez. Avec de l’argent on a des valets et des oppresseurs ; seul le dévouement chrétien et religieux donnera à l’enfance de vrais maîtres, c’est-à-dire des pères.
Croissez, Confortarnini ; abondez en nombre, abondez en dons, comme l’Église nous l’a fait demander dans les oraisons du Bienheureux, c’est-à-dire en fidélité à vos règles : Viriliter agite in lege.
Quelle riche sève dans la famille du bienheureux de La Salle ! 145Il ne laissait en mourant que 300 fils, il en compte 15.000 aujourd’hui ; ils n’étaient répandus que dans la seule France, aujourd’hui on les réclame sous tous les cieux.
Loin que le temps emporte les institutions du saint, il les fait revivre. Ces petits noviciats, ces pépinières qui nous embaument du parfum de leurs fleurs printanières, ils furent une des premières créations du Bienheureux ; ses adversaires les étouffèrent, mais les semences des saints ne périssent pas, elles reparaissent plus vivantes. Croissez, grandissez, tendres plantes, espérances de l’avenir.
Ces grandes retraites si édifiantes pour ceux qui les voient, même de loin ; si fructueuses pour ceux qui les font ; elles sont aussi une des créations du Bienheureux, car qu’étaient ces exercices des vacances auxquels le saint faisait venir parfois de fort loin ses fils dispersés, sinon de vraies grandes retraites ?
In ipsa gloriosi eritis ; glorieux sur la terre, glorieux dans le ciel, c’est là que ceux qui font et qui enseignent sont vraiment grands : Qui fecerit et docuerit, hic magnus vocabitur in regno cœlorum. Ceux qui auront enseigné les autres brilleront comme des soleils dans la perpétuité de l’éternité : Fulgebunt sicut sol in perpeluas æternitates. Quel n’est donc pas l’éclat du bienheureux J.-B. de la Salle ! Qui comptera les élus qui lui font hommage de leurs palmes et renvoient vers son front l’éclat de leurs rayons ? Ce sont ces milliers de Frères qui, pleins de son esprit, forment autour de lui une constellation d’un incomparable éclat ; ce sont ces milliers d’enfants, formés par eux aux vertus chrétiennes ; s’ils remercient le Frère qui les forma, ils remercient aussi le Père auquel ils doivent leur saint maître.
Éclat grandissant tous les jours, il grandira jusqu’à la fin des âges.
Bienheureux Père, vos fils ici présents, qui se surpassent eux-mêmes pour vous ménager ce triomphe, entendent que ce ne soit qu’une faible image du triomphe qu’ils veulent vous ménager dans le ciel. Bénissez donc la résolution qu’ils forment d’être fidèles à votre bannière et de vivre conformément à vos lois. Viennent les 146travaux, les persécutions, les luttes : soit, pourvu que, mourant à son ombre, ils aient la joie de voir la gloire de leur Père.
Mais, ô Père, vous n’avez pas de bénédiction seulement pour vos fils, vous en aurez pour tous ; vous en aurez une particulière pour les fils d’Ignace. Bénissez-nous donc aussi ; qu’un lien de sainte fraternité, de mutuelle confiance, de sainte émulation unisse à jamais les deux bataillons, les deux familles de J.-B. de La Salle et d’Ignace de Loyola. Qu’après avoir lutté ensemble, côte à côte sur la terre, ils méritent de participer au triomphe des glorieux Pères qui les formèrent au combat et les soutiennent dans la lutte. — Amen.