Études : Les conquêtes de Jeanne d’Arc (1906)
Les conquêtes de Jeanne d’Arc Études, novembre 1906
Études religieuses, etc., novembre 1906, tome 109 : 15 novembre 1906, p. 333-348, Google
Les conquêtes de Jeanne d’Arc
333L’histoire admire la précocité d’Alexandre commençant ses conquêtes à vingt ans, de Condé remportant à vingt-deux ans la bataille de Rocroi, celle de Bonaparte, qui n’avait que vingt-quatre ans lorsqu’il enleva Toulon aux Anglais. Mais ces trois hommes de guerre avaient été élevés pour le métier des armes.
Jeanne, dès la première moitié de sa dix-huitième année, se montra capitaine accompli. L’humble fille, qui n’avait eu d’autre horizon que celui de son village, et dont les seules occupations avaient été jusqu’alors de prendre sa part des travaux des champs, de surveiller le bétail de la maison paternelle, de filer le chanvre et la laine et de coudre la toile, la petite bergère, brusquement jetée dans le tumulte des camps et des batailles, afin de bouter merveilleusement l’Anglais dehors, se révèle, du premier coup, capable des plus beaux faits d’armes. Intrépide guerrière, elle en remontre aux capitaines les plus expérimentés, sait enlever ses hommes, et disposer ses bataillons en tacticienne consommée.
Telle nous apparaît la grande libératrice sous les murs d’Orléans, de Jargeau, de Meung ; de Beaugency, et à la bataille de Patay.
Pour débloquer la ville, il fallait avant tout la remettre en communication avec les pays restés Français sur la rive gauche.
Les vivres pouvaient être introduits, non sans difficulté pourtant, par la rivière. Les Anglais avaient établi une forte bastille sur la hauteur de Saint-Loup, rive droite, d’où ils dominaient le fleuve et surveillaient le port du Bousquet, situé en face. Le premier coup de Jeanne fut de les débusquer d’un point si important, de mettre le feu à la bastille et de la raser.
Refusa-t-elle, comme l’affirme de Cagny1, d’entrer en 334composition avec les assiégés ? Ce qui est certain, c’est qu’il n’en échappa pas un seul ; le plus grand nombre fut tué, il n’y eut que quelques prisonniers. Il fallait, par un premier coup, porter au comble la terreur des assiégeants ; l’effet fut obtenu. Jeanne, qui, dans la suite, se montra plus clémente, pleura sur les morts, morts sans confession, et se confessa elle-même2.
D’après les Cousinot, malgré la solennité du lendemain, la fête de l’Ascension, elle aurait voulu poursuivre sa victoire3. Son aumônier Paquerel, et d’autres encore, nous disent qu’elle s’abstint d’elle-même, par respect pour le grand mystère. Peut-être revint-elle sur un premier sentiment, à la suite des observations qui lui furent faites4. Il n’est pas douteux qu’avant de conduire ses hommes au combat, elle eût exigé l’assistance au saint sacrifice.
La rivière était à moitié libre. Il fallait élargir les communications avec les États de Charles. Dès le lendemain, vendredi 6, elle porte l’attaque sur la rive gauche. L’objectif était la bastille Saint-Jean-le-Blanc, la plus rapprochée du port du Bousquet, et avec Saint-Loup, destinée à intercepter tout ravitaillement par le fleuve. L’Île-aux-Toiles est choisie comme point d’un premier rassemblement des hommes d’armes ; de là, quelques bateaux mis à la suite les uns des autres leur permettront de mettre pied sur la rive gauche. À cette vue, les Anglais incendient Saint-Jean-le-Blanc et se retirent aux Augustins. Plusieurs capitaines pensèrent que c’était assez pour ce jour et revinrent à l’Île-aux-Toiles. N’est-ce pas ce qu’a voulu dire Perceval de Cagny, quand il écrit :
Tous ne la suivirent pas, ainsi qu’elle s’y attendait5 ?
Était-ce, comme l’affirme la chronique de Tournai, un stratagème de Jeanne, pour amener les Anglais à sortir de la bastille des Augustins6 ? Ce qui est certain, c’est qu’elle protégeait la retraite, quand les Anglais sortirent en effet de leurs retranchements, vomissant injures et menaces contre la guerrière, et comme pour attaquer les Français. À cette vue, Jeanne fait volte-face, et suivie de La Hire et de quelques autres braves, se retourne, la lance en arrêt, contre les assaillants. 335Ils fuient et rentrent dans leur bastille. Ils y sont poursuivis par Jeanne et les siens. Les Augustins sont emportés, nombre d’Anglais sont tués, beaucoup de prisonniers délivrés. Un riche butin tombe aux mains des vainqueurs. La Pucelle y fait mettre le feu pour éviter que les siens, trop empressés à le recueillir7, ne soient surpris par les défenseurs des Tourelles, dont les Augustins étaient comme l’avant-poste. Il est décidé que l’on campera durant la nuit sur le champ conquis, pour attaquer dès le lendemain les invincibles Tourelles. Il fallut faire une sorte de violence à la guerrière, blessée aux pieds par une chausse-trape, épuisée de fatigue, pour la faire rentrer en ville, où, durant toute la nuit, elle fut inquiète sur ceux qu’elle avait laissés sur la rive gauche8.
L’on a rappelé9 avec quelle énergie elle avait répondu au conseil des capitaines qui étaient d’avis de ne pas combattre le lendemain, samedi 7 ; comment, dès le lendemain, elle avait forcé le bailli de Gaucourt à ouvrir les portes de la ville, pour aller, à la première heure, attaquer l’imprenable forteresse défendue par Glacidas et une troupe d’élite.
Qui m’aime me suivra10, avait dit la guerrière en montant à cheval. Ce furent tous les Orléanais et les hommes d’armes, à l’exception des capitaines royaux, qui ne vinrent que tardivement à leur tour, en voyant la tournure que prenaient les événements. La bataille dura du lever au coucher du soleil. On en connaît les péripéties Jeanne, grièvement blessée au cou au moment où, la première, elle appliquait une échelle pour l’assaut, ne déserte pas le combat. Elle le fait continuer, même après que Dunois, désespérant de vaincre, avait donné le signal de la retraite et de la rentrée en ville. Attaquées du côté de la ville par le pont hâtivement réparé, attaquées du côté opposé par l’armée de Jeanne, minées par un brûlot infect que les Orléanais ont dirigé sous le pont qui joint la forteresse au boulevard, les Tourelles sont prises. Glacidas et 336les siens précipités dans la rivière, par le pont qui s’effondre sous leur pas, perdent la vie dans les flots.
Orléans était délivré ; l’armée anglaise, dès le lendemain se retirait à Meung, Beaugency, Jargeau. En trois jours, l’héroïne avait brisé la ceinture de fer qui étreignait Orléans. Le génie anglais avait mis sept mois à la tresser.
Un mois s’écoula avant que la Libératrice pût continuer le cours de ses exploits. Ce ne fut pas sa faute. Elle ne cessait de presser le roi de prendre son chemin vers Reims. On alléguait, ce qu’elle savait bien, qu’il y avait à s’ouvrir un passage à travers 150 lieues d’un pays ennemi, hérissé de villes et de forteresses bien défendues. Aussitôt qu’elle a triomphé de tergiversations sans fin, elle se met en devoir d’ouvrir le passage. Orléans la revoyait vers le 9 juin.
Il fallait enlever à l’ennemi les villes qui, au nord et au midi d’Orléans, en amont et en aval de la Loire, lui servaient de point d’appui, et l’affaiblir avant de l’anéantir à Patay c’est la campagne de la Loire, un chef-d’œuvre de tactique digne de toute admiration.
Jargeau, à 27 kilomètres en amont sur la rive gauche, entamait les États de Charles VII en deçà de la Loire, permettant de refaire le chemin de Salisbury qui, de Jargeau, était venu attaquer le faubourg du Portereau, et s’établir aux Tourelles. Dunois, en l’absence de Jeanne, avait vainement attaqué la ville, il avait dû se retirer en laissant plusieurs des siens dans les fossés débordés11. La ville, puissamment fortifiée, était gardée par une nombreuse garnison, à la tête de laquelle se trouvaient les trois frères Polus. Suffolk, l’aîné, y commandait.
Dès le 11 juin, Jeanne, suivie de nombreux seigneurs, mais surtout de nombreux hommes du commun, et avec un puissant attirail de guerre, paraissait devant les murs. Un léger échec, causé par l’empressement désordonné du populaire12, le bruit qui, non sans fondement, annonçait que Falstof accourait au secours de la place13, les propositions de traiter, faites par 337Suffolk à divers capitaines, mettent un moment l’incertitude et la division dans l’armée14.
Jeanne n’accepte qu’une condition15 : les Anglais se retireront immédiatement, la vie sauve, avec leur cotte16. Sur leur refus, elle fait, dès la nuit même, tout disposer pour l’attaque, et dès le lendemain, sur les dix heures, elle commande un assaut jugé prématuré.
La défense fut âpre et longue ; mais, lorsque la Pucelle, se relevant17 de la chute que l’on croyait mortelle, s’écrie : Sus, sus, Dieu a condamné les Anglais, la place est emportée. Des trois frères Polus, l’un fut tué, les deux autres faits prisonniers. Une altercation survenue entre les vainqueurs pour le partage des captifs, amène le massacre de la plupart de ces derniers. Jeanne sauve Suffolk en l’amenant avec elle, de nuit, par la rivière, jusqu’à Orléans18.
Le coup frappait au cœur les envahisseurs.
Il fallait dégager le cours inférieur de la Loire, comme l’avait été le cours supérieur.
Les Anglais tenaient fortement la ville de Meung, à 18 kilomètres d’Orléans, et Beaugency, à 8 kilomètres seulement de Meung. Les deux villes sont sur la rive droite, mais communiquaient déjà par un pont avec la rive gauche, la Sologne. Il y avait cette différence que le pont de Meung est à quelque distance de la ville, probablement pour faciliter le pèlerinage à Notre-Dame de Cléry, que Salisbury s’était si mal trouvé d’avoir pillé, et qui n’est qu’à quelques kilomètres.
Le mardi 14 juin, Jeanne disait au duc d’Alençon : Demain je veux aller voir ceux de Meung ; faites que la compagnie soit prête après dîner19. Le lendemain, le pont de Meung se trouvait emporté, des hommes étaient préposés à la garde de la nouvelle conquête, et sans occuper la ville elle-même, Jeanne continuait sa marche vers Beaugency.
Le moment était favorable. Talbot en était sorti pour s’aboucher avec Fastolf déjà parvenu à Yenville, la place la plus forte des Anglais sur les confins de la Beauce et de 338l’Orléanais. Il amenait l’armée que Bedford s’était hâté de recruter après la déconfiture d’Orléans. Mathago et Guettin, que Talbot a laissés à la défense de Beaugency, abandonnent précipitamment la partie supérieure de la ville, et, après avoir demandé prompt secours à Talbot, se cantonnent dans le château puissamment fortifié, situé dans la partie basse, à l’entrée du pont, qu’il est destiné à protéger.
Dès le vendredi, le château est canonné avec tant de fureur, la partie basse occupée avec tant de succès, que sur le minuit, Mathago et Guettin, ne se voyant pas secourus, demandent à capituler. La Pucelle leur fit des conditions si favorables que plusieurs en murmuraient. Ils sortiraient de la ville avec leurs chevaux, avec les meubles montant jusqu’à la valeur d’un mark, et jureraient de ne pas s’armer de trente jours, contre les Français. Dès l’aube, ils étaient mis hors de la ville20.
Talbot, à leur insu, venait à leur secours.
Dans la soirée du vendredi, il s’était présenté devant l’armée française campé sur une montagnette. Il avait offert la bataille. C’est trop tard aujourd’hui, avait répondu la Pucelle ; nous nous verrons demain21. Le général anglais afin de porter un secours plus prompt et plus sûr avait tourné vers Meung, s’était mis à attaquer le pont pour en débusquer les Français, et venir par la rive gauche secourir Beaugency. Il était occupé à commander une attaque décisive, lorsque lui arriva la nouvelle que Beaugency était au pouvoir des Français. Aussitôt il ordonne que l’armée se mette en bon ordre pour rétrograder et couvrir Yenville et les autres places22 de la Beauce. La Pucelle, avertie, veut qu’il soit poursuivi, disant pittoresquement : Nous les aurons, quand ils seraient pendus aux nues. Chevauchez hardiment, dit-elle encore, nous aurons bon conduite23. Jamais armée n’en eut de si opportun.
L’avant-garde dont La Hire est le chef, et bientôt l’armée entière de la Pucelle tombent avec la rapidité de la foudre sur l’armée anglaise, au moment, forcément un peu désordonné, où elle avait fait halte pour se mettre en ordre de bataille, 339mais n’y était pas encore. Talbot, averti qu’il était poursuivi, avait choisi, pour arrêter les Français, un chemin bordé de deux haies, par où ils devaient passer, au village de Lignerolles près de Patay. L’impétuosité de l’attaque ne lui permit pas d’y disposer ses archers. Lui-même remonta à cheval avec tant de précipitation qu’il ne put que passer un de ses éperons. Il n’en fut pas moins fait prisonnier avec ceux des autres capitaines qui échappèrent à la mort. Les hérauts comptèrent deux mille deux cents Anglais étendus sur le champ de bataille, auxquels il faut ajouter ceux qui, fuyant à l’aventure, à travers les champs et les bois, furent tués par les paysans. Seul, Falstof, qui y perdit la décoration de la Jarretière, s’enfuit sans tirer l’épée, avec cinq cents des siens, jusqu’à Corbeil. Les Français y perdirent, d’après les uns, cinq hommes ; d’après d’autres, deux seulement24. Yenville chassa les Anglais et garda les trésors qu’ils y avaient déposés.
Les autres places de la Beauce furent évacuées. Sur quoi Perceval de Cagny a raison de s’écrier :
Je crois bien que jamais vivant ne vit la pareille, telle que de mettre en un jour, en l’obéissance du roi, trois notables places, à savoir le 3 château et la ville de Meung-sur-Loire, la ville et le château de Beaugency, le château et la ville d’Yenville, et de gagner une journée telle que celle d’auprès de Patay25.
Paris s’attendait à voir arriver la Pucelle dans la nuit du 21 juin26. Trois jours, en effet, suffisaient bien pour venir de Patay à Paris. L’armée anglaise fondue, Paris était sans défense ; mais la Pucelle ne voulait y introduire le roi que oint de l’huile de la sainte ampoule.
Il fallait se hâter. Gien était le lieu où devaient se réunir les hommes d’armes destinés à conduire le roi à Reims. Ils affluaient en si grand nombre, que La Trémoille, renvoya non seulement Richemont et ses Bretons, mais encore beaucoup de ces patriotes volontaires. Charles VII, qui s’était lentement rapproché, tenait conseils sur conseils, et tergiversait encore.
340Pour couper court à des fluctuations si intempestives, le 27 juin, au soir, la Pucelle quittait Gien avec une partie de l’armée, et allait camper à 6 lieues de distance27, sur la route d’Auxerre. Le roi s’ébranlait, le 29, avec sa noblesse.
Il était de toute importance, au début d’une campagne si hardie, de réduire Auxerre à une pleine obéissance. La Pucelle y était bien résolue. À son grand mécontentement, La Trémoille, moyennant 2 000 écus d’or28, fit que l’on se contenta d’une demi-soumission, subordonnée à celle de Troyes et de Reims.
Ce qui se passa devant Troyes montre jusqu’à quel point le tout-puissant favori, vrai roi de l’époque, et les envieux de l’héroïne, tenaient à la reléguer dans l’ombre. L’armée campe inutilement durant trois ou quatre jours devant la ville qui refusait d’ouvrir ses portes. Elle est réduite à se nourrir des fèves, non encore moissonnées la famine est telle que l’on délibère si l’on ne rétrogradera pas et la Pucelle n’est pas appelée au conseil, alors que, comme l’observa le sage Robert le Maçon, c’était uniquement sur sa parole que l’on avait entrepris une expédition, qui eût été folie, si l’on n’avait pas compté sur le secours surnaturel attaché à sa personne29. Dunois nous a dit combien promptement ce secours s’était manifesté, dès qu’on avait remis à l’envoyée du ciel la conduite d’une œuvre qui reposait uniquement sur elle. L’on avait affaire à des Français ; les conditions, ainsi que le voulait la Pucelle, furent de toute bénignité. Selon qu’elle l’avait annoncé, Chalons et Reims envoyèrent au-devant du roi, qui fut sacré le 17 juillet.
Le jour même, trois seigneurs angevins écrivaient à la reine et à sa mère Yolande :
La Pucelle ne fait aucun doute qu’elle ne mette Paris à l’obéissance.
Et encore :
Le roi part demain tirant sur Paris30.
Rien ne tenait plus à cœur à la Libératrice.
Elle n’avait qu’un but en ce voyage, — dit la Chronique de Tournai, — assaillir elle et les siens, la cité de Paris31.
Malgré le temps perdu, pour ne pas s’être abandonné aveuglément à la conduite de l’ange si visiblement envoyé par 341Dieu il était possible d’arriver à Paris plusieurs jours avant que le cardinal de Winchester y eût introduit les troupes qu’il amenait d’Angleterre, en les détournant de l’expédition contre les Hussites, pour laquelle elles avaient été recrutées. Elles n’entrèrent à Paris que le 26 juillet.
Au lieu de cette célérité que tout commandait, et si désirée de la Pucelle, l’on prêta l’oreille aux fallacieuses avances du Bourguignon, l’on négocia. Alors que les villes de la Champagne, de la Brie, du Laonnais, ouvrent à l’envi leurs portes, l’on songe à regagner le Midi par le pont de Bray-sur-Seine. Il faut qu’un accident inattendu force le roi à reprendre sa course triomphale à travers la Brie, à venir recevoir les hommages des villes du Vermandois, du Beauvaisis32. Les fatales trêves avec le duc de Bourgogne ont commencé. Il faut redire ce qu’à propos de la première, la Pucelle écrivait aux habitants de Reims alarmés :
De ces trêves je ne suis pas contente. Je ne sais si je les tiendrai ; mais si je les tiens, ce ne sera que pour sauvegarder l’honneur du roi. Elle ajoutait : Ils ne réabuseront pas le sang royal, je tiendrai et maintiendrai l’armée du roi33.
La sainte fille présumait trop ; elle ne connaissait pas assez ce dont est capable une tortueuse politique ; cette politique devait abuser de nouveau le faible Charles VII, dissoudre cette armée qui ne demandait rien que l’honneur de combattre à la suite de l’héroïne.
En attendant cette fatale dissolution, tant de villes devenaient françaises, que le roi engagé dans les négociations de son chancelier, Regnault de Chartres, n’avait pas le temps ou la volonté de recevoir leur soumission. Ce qui fait écrire au Bourguignon Monstrelet :
En vérité, si, avec son armée, il (le roi) fût venu à Saint-Quentin, Corbie, Amiens, Abbeville et devant plusieurs autres villes et châteaux forts, la plupart de leurs habitants étaient tout prêts à le recevoir comme seigneur, et ils ne désiraient autre chose au monde que de lui faire obéissance et ouverture34.
Avec cette armée, la Pucelle se disposait à frapper le coup 342décisif, à soumettre Paris ; et comme l’avait écrit Bedford un mois avant, tout le remanent s’en allait à ce coup35.
Le 23 août, elle quittait Compiègne, enlevait Senlis et arrivait à Saint-Denys le 25 au soir.
Elle s’attendait à être suivie par le roi. Il ne devait y arriver, ou mieux y être traîné, que le 7 septembre. Ce qui l’occupa durant ces longs quinze jours, ce ne fut pas de penser comment il seconderait celle à laquelle il devait tant de miraculeux succès, mais chose incroyable, si le texte n’était pas sous nos yeux, comment il l’entraverait.
C’est bien, en effet, ce qui résulte de l’inqualifiable trêve du 28 août, à Compiègne. Trompé par l’astucieux duc de Bourgogne, qui dans les pourparlers promettait de faire rendre Paris sans coup férir, l’imbécile roi l’autorise à défendre la capitale, contre qui ?… contre la Pucelle et son armée36, autorisation dont le duc profita en envoyant l’élite de ses capitaines résister à l’attaque du 8 septembre. Toutes les conquêtes faites durant la trêve seront rendues. Les Anglais sont libres d’y accéder, et, dans ce cas, Paris même, à s’en tenir au protocole insensé, n’aurait pas dû être excepté. Après acte pareil, ignoré de la Pucelle, il n’est pas étonnant qu’il ait fallu envoyer députations sur députations au monarque, jouet de ses ministres, pour l’amener jusqu’à Saint-Denys, qu’il ne dépassa pas.
Dès le lendemain, 8 septembre, ce fut l’assaut contre Paris, d’abord fort heureux, et qui n’échoua que parce que les auteurs de la trêve du 28 août voulaient et devaient ménager un échec, à celle dont ils redoutaient la popularité et l’influence37. Elle avait été blessée, mais moins gravement qu’aux Tourelles. Elle n’en continuait pas moins à dire que la ville serait prise, et à ordonner que l’on comblât les fossés.
On sait qu’il fallut l’emporter de force. La profondeur des eaux des fossés n’avait pas échappé à l’habile tacticienne. Nous savons par le faux bourgeois qu’elle était venue
avec un très grand nombre de chariots, de charrettes, de chevaux, tous chargés de grandes bourrées à trois liens pour les 343combler38.
Malgré ses ordres, elles ne furent pas utilisées.
Ces détails consignés sont dans les registres du chapitre de Notre-Dame. Il y est dit que très peu de ces bourrées furent jetées, et que l’on trouva le lendemain, sur le champ de bataille, six cent cinquante échelles et bien quatre mille claies39. Rien donc ne manquait pour combler les fossés, les franchir, et escalader les remparts. Tout fut paralysé par La Trémoille qui donna le signal de la retraite, et par ses affidés qui ne durent pas manquer d’exploiter la blessure de la guerrière, et la profondeur des eaux des fossés palliatifs d’une trahison trop réelle dont le récit encombre encore presque toutes les histoires.
Est-ce par ordre de la Pucelle que l’attirail de guerre dont il vient d’être parlé, fut laissé sur le champ de bataille ? Ce qui est certain, c’est que, le lendemain, elle fit sonner les trompettes pour recommencer l’attaque.
Elle était à cheval avec les seigneurs qui la suivaient, lorsqu’un ordre royal les manda à Saint-Denys40. Non seulement l’assaut ne fut pas repris ; mais un pont jeté sur la Seine, pour l’attaque sur un autre point, fut détruit de nuit par ordre de La Trémoille41, et l’on se disposa à ramener l’armée vers la Loire.
C’était la dissoudre.
Jeanne combat vainement ce funeste conseil42. L’armée quittait Saint-Denys le 13 septembre, ainsi que la Pucelle avec ses volontaires. Le 21, après une marche désordonnée, le roi était à Gien.
C’est la fin des expéditions militaires inspirées et conduites par la Vierge guerrière. L’on ne saurait lui imputer l’issue de celles dont elle n’a eu ni l’initiative, ni le commandement.
Le duc d’Alençon n’avait usé de son titre de généralissime que pour la seconder. Il la demandait pour aller combattre Bedfort en Normandie. Après leur séparation, à Gien, la cour fit si bien qu’ils ne se revirent plus43.
Jeanne nous apprend, dans son procès, qu’elle voulait aller 344combattre en France44, c’est-à-dire, aux rives de la Seine de la Marne, et de l’Oise, où la guerre continuait. On l’envoya aux bords de la Loire, sous le commandement du frère utérin de La Trémoille, le sire d’Albret : c’est en plein hiver le siège de La Charité, où solde pour l’armée et machines de guerre font défaut.
Viennent à la suite quatre mois d’oisiveté, d’où la Pucelle ne sort qu’en s’évadant de Sully, le château de La Trémoille45, sous la main duquel elle semble s’être trouvée depuis le retour de Paris. Venue à Lagny, dans les premiers jours d’avril, ses voix lui révèlent, sur les fossés de Melun, dans la semaine de Pâques, cette année, le 16 avril, qu’elle doit tomber entre les mains des Anglais. En face de cette redoutable éventualité dont elles l’entretiennent presque chaque jour, l’intrépide jeune fille continue de combattre, mais elle suit le plus souvent la direction des capitaines, affirme-t-elle, dans son procès de Rouen46.
À Compiègne, Flavy, qui n’y commande que comme lieutenant de La Trémoille, Flavy, de longue date le protégé de Regnault de Chartres, et allié de sa famille, la vendit très vraisemblablement à l’Anglais.
En réalité, la carrière militaire de l’envoyée du ciel, commencée avec son entrée à Orléans, le 29 avril, finit le 8 septembre ; ses conquêtes, durant ces quatre mois, peuvent être comparées à celles que firent les plus grands conquérants dans un pareil laps de temps. L’étendue des conquêtes de la Libératrice, les efforts qui lui furent opposés, sont racontés dans une lettre au roi d’Angleterre, écrite en 1434, par Bedford lui-même, trois ans après le martyre de la sainte fille. Le régent de France commence par dire au roi, que tout prospérait sur le continent, jusqu’à ce que tout fût arrêté par les enchantements et les sorcelleries d’un suppôt d’enfer nommé la Pucelle, qu’on eut le tort de craindre. Et il continue :
Sous l’empire de ces procédés, le nombre de vos partisans diminua, le courage de ceux qui restaient disparut, en 345même temps que s’augmentaient la vaillance et le nombre de vos adversaires. Vos ennemis se rassemblèrent, et voici que des villes et des grandes cités se rendirent sans résistance, ou parce qu’il était impossible de les secourir : Reims, Troyes, Châlons, Laon, Sens, Provins, Senlis, Lagny, Creil, Beauvais, les principales contrées champenoises, la Brie, le Beauvaisis, une partie de la Picardie.
Et cependant, après la perte d’Orléans, prévoyant leur découragement, j’avais envoyé à ces villes et dans ces pays soumis à votre sceptre, des conseillers dévoués, leur offrant des secours et leur proposant de renforcer leurs garnisons en outre, je me suis mis en campagne moi-même à la tête de ceux qui vous étaient fidèles parmi votre peuple, et aussi des troupes que mon oncle le cardinal avait rassemblées dans l’intérêt de l’Église, secours important qui nous arriva fort à propos j’ai combattu ainsi pendant plusieurs jours contre vos ennemis, dont l’intention évidente était de s’emparer du reste de la France. J’ai la consolation d’avoir payé de ma personne pour sauver vos terres de France, et ceux de vos sujets qui s’y trouvaient encore, et d’avoir fait tout ce que j’ai pu de sorte que si vous perdez ces cités, ces villes et ces contrées, ce ne fut pas par ma faute47.
L’énumération n’est pas suspecte elle est incomplète, puisqu’il n’est pas parlé de l’Orléanais et des places de la Beauce évacuées à la suite de la victoire de Patay.
Nous avons entendu l’historien officiel du règne, Jean Chartier, consigner pour la postérité,
qu’il ne se fit rien dont il faille parler que ce ne fût par l’entreprise de la Pucelle.
Perceval de Cagny est plus explicite encore. Parlant de l’inaction du roi, et de ses mauvais conseillers, à la suite de la levée du siège de Paris, il écrit :
On pourrait bien dire que c’était par fol conseil, si lui (le roi) et eux (ses conseillers) avaient voulu considérer la très grande grâce que Dieu leur avait faite, et avait faite à son royaume par l’entreprise de cette Pucelle, messagère de Dieu en ce point, comme on peut le reconnaître par les faits. Elle fit des choses incroyables à ceux qui ne les avaient pas vues, et l’on peut 346dire qu’elle en aurait fait encore si le roi et ses conseillers se fussent bien maintenus envers elle48.
Je ne crains que la trahison49, disait-elle à Châlons. Tout réussissait par elle, et rien sans elle.
Aussi, — écrivait l’abréviateur du procès, — au commencement du siècle suivant, elle avait l’honneur et la grâce de tout ce qui se faisait ; ce dont quelques seigneurs et capitaines, ainsi que je trouve par, écrit, conçurent grande haine et envie contre elle ce qui 5 est facile à croire attendu ce qui advint assez tôt après50.
Et c’est malgré tant d’obstacles, que l’enfant fait en quatre mois des conquêtes qui ne le cèdent pas à celles que fit, dans la seconde expédition d’Italie, le plus grand guerrier de l’histoire. Qui ne reconnaîtrait dans ces merveilleux exploits la main du souverain dispensateur de la victoire ?
La trahison, qui était en pareil cas un souverain mépris du bienfait divin, retarda de plus de vingt ans la totale expulsion de l’étranger. Il n’est plus permis de répéter que la mission finissait à Reims, ni de redire les contes par lesquels on a essayé d’étayer cette fable. Il est faux qu’elle ait demandé à se retirer après le sacre, plus faux que le roi lui ait ordonné de rester, archi-faux que les saintes aient cessé de lui parler et de l’entretenir. Il n’est que temps que les historiens et les panégyristes, qui par-là cessent de l’être, ne répètent plus ces contre-vérités.
Non seulement elle devait chasser entièrement l’Anglais, mais passer en Angleterre, si c’était nécessaire, pour délivrer le duc d’Orléans prisonnier à Londres. Il était si connu que cette délivrance était dans sa mission, que les tortionnaires de Rouen, sans lui poser la question si elle avait pris semblable engagement, lui demandent, le 12 mars, comment elle l’aurait exécuté. Elle répond sans hésiter :
— J’aurais pris de ce côté assez de gens parmi les Anglais pour le ravoir (par échange), et si je n’en avais pas pris assez de par de çà, j’eusse passé la mer pour aller le quérir à puissance en Angleterre.
— Sainte Catherine et sainte Marguerite vous avaient-elles dit sans condition et absolument, que vous prendriez assez de gens pour avoir le duc d’Orléans, ou autrement que vous passeriez la mer pour l’aller quérir, et ramener dans l’espace de trois ans ?
— Oui. Je le dis à mon roi, et lui demandai qu’il me laissât faire des prisonniers. Si j’avais duré trois ans sans empêchement, je l’eusse délivré ; c’était dans un terme plus bref que celui de trois ans, et plus long que le terme d’un an ; mais je n’en ai pas à présent mémoire51.
L’accusée, qui avait tant de motifs de se plaindre de son parti, se garde constamment de l’incriminer devant les ennemis ; elle se sert du mot général d’empêchement, sans dire quel il était et d’où il lui était venu.
Terminons cette étude par le portrait que traçait de la Vierge guerrière le secrétaire du roi, Alain Chartier, dans la lettre qu’il écrivait à un prince inconnu, qui avait envoyé un messager en France, pour savoir ce qu’il en était des merveilles que publiait la renommée.
La lettre a dû être écrite quelques jours après le sacre.
Afin de dire si je le puis, beaucoup en peu de mots ; il n’est personne au monde qui ne soit dans l’admiration et la stupeur en considérant les paroles et les actes de la Pucelle ; tant d’étonnantes et nombreuses merveilles accomplies en si peu de temps ! Comment ne pas admirer ? Quelle est la qualité guerrière que l’on peut souhaiter à un général que la Pucelle ne possède pas ? Serait-ce la prudence ? La sienne est merveilleuse. Le courage ? Le sien est haut et supérieur à celui de tous. L’activité ? Celle de la Pucelle est celle des purs esprits. Faut-il parler de sa justice, de sa vertu, du bonheur de ses coups ? Personne ne possède ces dons au même degré qu’elle. Faut-il en venir aux mains avec l’ennemi ? Elle dirige l’armée, assied le campement, range les hommes d’armes pour la bataille, et fait l’œuvre du soldat après que déjà elle a fait depuis longtemps l’œuvre de général. Au signal donné, elle se saisit de la lance, la brandit, la fait voler contre l’ennemi, et, piquant des deux, se jette avec impétuosité sur les rangs opposés.
Telle est celle qui ne semble pas venue de la terre, 347mais être descendue du ciel pour soutenir de la tête et des épaules la France croulante. C’est elle qui a ramené au port et au rivage le roi perdu dans un immense océan, ballotté, par les vents et les tempêtes ; c’est elle qui a relevé les courages vers l’espérance d’un meilleur avenir, en abattant l’insolence anglaise ; elle a ranimé la hardiesse du courage français elle a arrêté la ruine de la France, fait reculer l’incendie qui dévorait le royaume.
Ô Vierge sans pareille, toutes louanges vous sont dues ; vous méritez les honneurs divins, vous êtes la splendeur du royaume, l’éclat du lis, la lumière, la gloire, non pas seulement de la France, mais de la chrétienté entière52.
Voilà les faits ; nous avons multiplié à dessein les témoignages des contemporains, qui les ont vus, ou appris par des voies sûres. Les nier, c’est nier toute certitude historique. Que le rationalisme les explique par les seules forces de la nature, sans renverser les lois les plus évidentes de la raison.
Notes
- [1]
Vraie Jeanne d’Arc, t. III, p. 177. Tous les renvois se rapportent à l’un des cinq volumes du même ouvrage.
- [2]
T. IV, p. 226.
- [3]
T. III, p. 79.
- [4]
T. IV, p. 226.
- [5]
T. III, p. 177.
- [6]
T. III, p. 222.
- [7]
T. III, p. 80.
- [8]
Ibid. et alibi.
- [9]
Ces pages sont extraites d’un volume déjà avancé : La Vénérable Pucelle ; preuve et exposé de la foi, vraie somme théologique.
- [10]
T. III, p. 306 ; t. IV, p. 182 ; t. III, p. 81 et alibi.
- [11]
T. IV, p. 332-333.
- [12]
T. III, p. 161 ; t. IV, p. 195.
- [13]
T. III, p. 132.
- [14]
T. IV, p. 195.
- [15]
T. III, p. 132 ; t. IV, p. 333.
- [16]
T. IV, p. 51.
- [17]
T. IV, p. 195.
- [18]
T. III, p. 133.
- [19]
T. III, p. 182.
- [20]
T. III, p. 90, 156 ; t, IV, p. 334.
- [21]
T. III, p. 499.
- [22]
T. III, p. 501 et alibi.
- [23]
T. III, p. 309.
- [24]
Les Cousinots portent à cinq mille le nombre des Anglais tués ou prisonniers, t. III, p. 91.
- [25]
T. III, p. 184.
- [26]
T. III, p. 519.
- [27]
T. III, p. 185, 591.
- [28]
T. III, p. 95, 168, 412.
- [29]
T. III, p. 97.
- [30]
T. III, p. 366.
- [31]
T. III, p. 227 et passim.
- [32]
T. III, p. 103.
- [33]
T. IV, p. 61.
- [34]
T. III, p, 423.
- [35]
T. III, p. 449.
- [36]
Voir le texte, t. III, p. 455.
- [37]
Voir la question longuement traitée, t. IV, p. 47-72 et 425-429.
- [38]
T. III, p. 521.
- [39]
T. III, p. 532.
- [40]
T. III, p. 192.
- [41]
T. III, p. 392, 473.
- [42]
T. III, p. 193, 228 ; t. IV, p. 67.
- [43]
T. III, p. 194, 252.
- [44]
T. IV, p. 75.
- [45]
T. III, p. 195.
- [46]
T. V, p. 245.
- [47]
T. III, p. 563.
- [48]
T. III, p. 194.
- [49]
T. II, p. 194.
- [50]
T. III, p. 282.
- [51]
T. V, p. 252.
- [52]
T. II, p. 254 ; le texte latin, p. 543.