Études : Jeanne d’Arc a-t-elle été brûlée ? (1894)
Jeanne d’Arc a-t-elle été brûlée ? Études, février 1894
Réfutation par le père Ayroles, du premier chapitre du livre : Jeanne d’Arc et la pays d’Évreux (Évreux, 1893, 383 p.), de l’abbé Pierre-Émile de La Balle, curé de La Croix-Saint-Leufroy (Eure). Celui-ci soutient la thèse que Jeanne échappa au bûcher pour réapparaître sous le nom de Jeanne des Armoises.
Source : Études religieuses, etc., 15 février 1894, tome 61, p. 336-343, Google
Ouvrage du père Pierre-Émile de La Balle : Jeanne d’Arc et la pays d’Évreux (Évreux, 1893, 383 p.), Google
Jeanne d’Arc a-t-elle été brûlée ?
336La question est équipollente à celle-ci : Louis XVI est-il mort sur l’échafaud, et Napoléon Ier sur le roc de Sainte-Hélène ? Ce n’est qu’aux élèves des écoles enfantines, aux enfants de six ou sept ans, qu’on peut — sans manquer de respect — poser une de ces trois questions, dont la réponse est également certaine et également connue. Cependant, une revue très sérieuse, au moins par son titre, ayant cru devoir faire quelque cas d’une brochure où le martyre de la libératrice est révoqué en doute, c’est pour répondre à la demande de plusieurs abonnés des Études que l’on jette ici quelques observations qui pourront faire juger le factum et son auteur. Elles ne porteront que sur une page, l’entrée en matière. On y lit :
Croirait-on que, parmi toutes les pièces du procès de condamnation, il n’y a aucun procès-verbal de l’exécution, et que nul acte officiel de l’époque, ecclésiastique ou judiciaire, n’en ait dit le moindre mot ? La procédure se compose de 128 pièces authentiques, et la seule importante manque. On possède l’écriture originale du procès et 23 copies… ; dans aucune de ces copies ne se trouve une note quelconque, si vague soit-elle, sur l’exécution de Jeanne.
[Abbé de la Balle, Jeanne d’Arc et la pays d’Évreux (Évreux, 1893), p. 6.]
Passons sur l’acte judiciaire opposé à l’acte ecclésiastique, comme si les actes ecclésiastiques n’étaient pas judiciaires. Le brochurier a probablement voulu dire civil. Ceux qui connaissent le procès de condamnation, sa structure, — il y a plus de dix ans que je le retourne dans tous les sens, — prendront ce chiffre de 128 pièces pour ce qu’il est. Mais ce sont là de petits côtés, propres seulement à nous révéler à qui nous avons affaire. À qui nous avons affaire, c’est suffisamment démontré par l’ébahissement naïf de celui qui est stupéfait de ne pas trouver dans un procès ecclésiastique en matière de foi, que l’hérétique a été condamné au feu et brûlé. Il ignore donc que l’Église n’a jamais 337condamné à la peine capitale, que les jugements de l’Inquisition se contentaient de prononcer que l’accusé était hérétique obstiné, relaps, et de l’abandonner comme tel au bras séculier, au pouvoir civil ; et que ce dernier, lui faisant l’application des lois politiques du temps, le condamnait à la peine édictée par ces mêmes lois et veillait à l’exécution de la sentence ? C’est le B, A, BA, pour quiconque veut s’occuper de la matière. Ni la condamnation au bûcher, ni l’exécution ne devaient donc se trouver mentionnées dans la procédure rédigée au nom de Cauchon. De fait, pourtant, elles s’y trouvent, et là où le brochurier avance que l’on ne rencontre pas une note quelconque, si vague soit-elle, sur l’exécution, on lit, en réalité, une promulgation de la condamnation et de l’exécution, si solennelle, si authentique, qu’elle est unique dans l’histoire. L’on peut jeter le défi à qui que ce soit de citer une exécution, fût-ce celle de Louis XVI, qui ait été promulguée avec l’appareil mis à la promulgation du supplice de la libératrice sur le bûcher.
À la suite du procès de condamnation de Jeanne, Cauchon fit ajouter des actes posthumes qui se trouvent et dans les originaux et dans les copies que nous possédons encore, avec cette particularité que les greffiers refusèrent de les signer. Si, en tout ce qu’ils renferment de défavorable à Jeanne, ils sont de nulle valeur, l’on ne peut pas supposer que Cauchon ait prêté au roi d’Angleterre ou à Bedford, qui gouvernait en son nom, des lettres fausses, que le gouvernement anglais n’aurait connues ni approuvées, et cela dans un acte dont copie fut transmise à ce même gouvernement. La preuve, d’ailleurs, c’est que les chroniqueurs, qui n’avaient pas vu le procès de Rouen, rapportent la substance de ces mêmes lettres.
Or, à qui sont adressées ces lettres, et que disent-elles ? Qu’on ouvre Quicherat (Procès, t. I, p. 485), on y lira :
Sequitur tenor litterarum quas Dominus noster rex scripsit Imperatori, Regibus, ducibus, et aliis principibus Totius Christianitatis.
La vie de Jeanne s’y trouve exposée telle que les Anglais voulaient qu’elle fût divulguée dans toute la chrétienté. On n’a garde d’omettre l’exécution du supplice :
Judicio sæcularis potestatis quæ corpus ejus igne cremandum esse censuit derelicta fuit…
Et un peu plus loin :
Hic exitus, hic finis ejust fuit.
Est-ce que la Convention elle-même notifia l’exécution du roi martyr par des lettres 338aussi authentiques à toutes les puissances de l’Europe ? Il n’est pas téméraire — on va le voir — de penser que l’auteur connaît imparfaitement le latin. Occupé à compter les 128 pièces du procès (?) il ne les aura pas lues ; mais la suivante, au titre près, est en français du quinzième siècle et offrait moins de difficulté. Elle a pour titre :
Sequitur tenor litterarum quas Dominus noster Rex scripsit prælatis Ecclesiæ, Ducibus, comitibus, et aliis nobilibus, et civitatibus Regni sui Franciæ.
Évêques, ducs, comtes, nobles, villes de la partie du royaume de France soumise au roi anglais, personne n’y est omis.
Après avoir raconté à sa manière la vie de Jeanne, le monarque anglais que l’on fait parler dit ceci :
Elle fut derechef prêchée publiquement, et comme renchue ès-crimes et fautes par elle accoutumées, délaissée à la justice séculière qui incontinent la condamna à être brûlée… Ici est la fin des œuvres ; ici est l’issue d’icelle femme. — (Procès, t. I, p. 493.)
La sentence et l’exécution doivent être solennellement publiées partout où cela semblera bon, et nous savons qu’elles le furent à Paris avec un appareil tout extraordinaire.
Le brochurier, qui a découvert 128 pièces dans la condamnation, n’a donc pas arrêté un moment son regard sur la toute dernière. C’est une lettre de la grande ennemie de Jeanne, de l’Université de Paris, au Pape et au Sacré-Collège. Là aussi la Pucelle est travestie, mais l’exécution du supplice s’y trouve clairement exprimée par ces mots :
Peccatorum suorum pœnitens et a cunctis veniam expetens migravit a sæculo. — (Procès, t. I, p. 499.)
Est-ce que la Convention ou le Comité de salut public, ou quelqu’un de ces clubs altérés du sang de la royale victime, écrivirent officiellement au Pape et aux cardinaux pour leur notifier l’exécution du forfait ?
Faut-il un autre document officiel, émanant du roi d’Angleterre ? Il fut produit au procès de réhabilitation, reconnu très authentique et inséré comme tel au second procès. Ce sont des lettres de sauvegarde par lesquelles le roi d’Angleterre se porte garant pour tous ceux qui, à un titre quelconque, ont trempé dans le drame homicide. Non seulement le roi s’engage à les défendre, mais il ordonne à tous ses sujets, à tous ses alliés, de les couvrir si l’on voulait les traduire devant le Pape ou le Concile général. Là aussi se trouvent relatées et la condamnation et l’exécution 339en termes bien exprès :
Icelle femme, déclarée relapse et hérétique, a été délaissée à cour et justice séculière…, par laquelle cour et justice séculière ladite femme a été comdempnée à être brûlée et arse, et ainsi exécutée. — (Procès, t. III, p. 240.)
Là où le brochurier nous dit qu’on ne trouve pas une note, si vague soit-elle, sur l’exécution de Jeanne, se trouvent en réalité des pièces qui, par l’autorité dont elles émanent, par la dignité sans pareille de ceux auxquels elles sont adressées, le Pape, l’empereur, les cardinaux, tous les princes et seigneurs de la chrétienté, les cités, font que même sous ce rapport la libératrice est tout à fait à part. Jamais exécution de supplicié n’a été ainsi officiellement, et par lettres expresses, annoncée à tout l’univers.
Le brochurier fabrique les textes et même les souligne pour attirer l’attention du lecteur. Il écrit dans la même page :
Jean Riquier, prêtre de Rouen, dit aussi :
Les Anglais doutant que l’on voulût semer que la Pucelle ne fût point morte et que quelque autre qu’elle fût brûlée en son lieu, firent, après qu’elle fut morte, retirer le feu et tout le bois arrière le corps, afin qu’on connût qu’elle fut morte.[De la Balle, p. 6.]
Voici le texte même que ce charabia est censé traduire :
Semper quousque fuit in exitu clamavit Jhesus. Et dum fuit mortua quia Anglici dubitabant ne diceretur quod evasisset, dixerunt tortori quod modicum retrocederet ignem, ut adstantes possent eam videre mortuam, ne diceretur quod evasisset. — (Procès, t. III, p. 191.)
Où est l’incise soulignée : et que quelque autre qu’elle fut brûlée en son lieu ? Il n’y en a pas l’ombre dans l’original.
Ceux qui désiraient que Jeanne échappât à la mort ne l’espéraient pas d’une substitution entièrement impossible. Ils savaient à quel point les Anglais étaient altérés de son sang, et les précautions qu’ils prenaient pour qu’elle n’échappât pas de leurs mains. Comment tromper, si par impossible ils l’avaient voulu, et les gardes qui s’étaient relevés durant six mois autour d’elle, et les trois greffiers chargés de recueillir ses paroles, et les soixante gradués qui à plusieurs reprises avaient assisté à ses interrogatoires, et la foule qui après l’avoir contemplée le jeudi précédent, durant plusieurs heures, sur l’échafaud du cimetière Saint-Ouen, la contemplait maintenant encore, durant des heures, sur l’échafaud du Vieux-Marché ? C’était de toute impossibilité.
Mais les ennemis de l’héroïne redoutaient singulièrement ce 340qu’ils appelaient ses sorcelleries. Par son apparition même, la jeune fille les avait pénétrés d’une noire terreur qui durait encore. Les amis, au contraire, savaient que celui qui avait gardé les trois enfants dans la fournaise, empêché que la flamme ne brûlât une foule de martyrs, n’avait pas perdu sa puissance, et pensaient qu’un miracle préserverait celle qui en avait fait de plus grands encore en faveur de son pays.
C’est pour qu’on ne répandît pas des bruits de ce genre, ne diceretur quod evasisset, que se passa l’incident rapporté par Riquier et par plusieurs autres témoins. Aucun ne le fait mieux connaître que le chroniqueur le plus haineux de la Pucelle, le faux bourgeois, l’universitaire Chuffart. Voici son texte, sauf que l’orthographe et quelques mots ont subi quelques rajeunissements :
Elle fut de tous jugée à mourir et fut liée à une attache qui était sur l’échafaud, et qui était de plâtre, et feu (fut) mis sus. Et là fut bientôt éteinte et sa robe toute arse, et puis le feu fut tiré en arrière, et fut vue de tout le peuple toute nue… pour oter les doutes du peuple. Et quand ils l’eurent assez à leur gré que toute morte, liée à l’attache, le bourrel remit le feu grand sur sa pauvre charrogne, qui tantot fut toute comburée, et os et chair mis en cendres. Assez, (il y en) avait là et ailleurs qui disaient qu’elle était martyre et pour son droit seigneur ; autres disaient que non, et que mal avait fait qui l’avait tant gardée. Ainsi disait le peuple ; mais quelle mauvaiseté ou bonté qu’elle eut faite, elle fut arse celui jour. — (Procès, t. IV, p. 471.)
Voilà ce que Chuffart écrivait dans son journal en 1431. Neuf ans après, en 1440, lorsque Jeanne des Armoises se donnait pour la libératrice échappée aux flammes, il écrit :
En ce temps était très grand nouvelle de la Pucelle, dont devant a été faite mention, laquelle fut arse à Rouen pour ses démérites ; et y avait adonc (alors) maintes personnes qui étaient moult abusés d’elle, qui croyaient fermement que par sa sainteté se fut échappée du feu, et qu’on eut arse une autre, cuidant (pensant) que ce fut elle. Mais elle fut bien véritablement arse, et toute la cendre de son corps fut pour vraie jetée en la rivière, pour les sorcelleries qui eussent pu s’en suivre. — (Procès, t. IV, p. 474.)
Est-il possible de mieux constater la mort ? Le chroniqueur a-t-il assez souvent, assez énergiquement exprimé ce qu’il en pense ? Il nous a de plus exprimé comment s’expliquaient le miracle 341 ceux qui croyaient à l’imposture de la des Armoises. Ils n’admettaient certes pas que les Anglais y eussent contribué ; ils le rapportaient à la sainteté de Jeanne : que par sa sainteté se fut échappée du feu ; une autre, réelle ou fantastique, avait été brûlée à sa place ; c’était une des explications données par leur crédulité. À leurs yeux, le fait eût été celui-ci : celle qui avait jeté la chrétienté dans la stupeur s’était échappée du bûcher à cause de sa sainteté. Le moyen était laissé à l’imagination de chacun.
Les bourreaux avaient pris soin de prévenir pareille fable en montrant le cadavre inanimé et brûlé ; ils avaient été plus loin. Craignant que ceux qui s’étaient laissé séduire par la sorcière, au point de leur infliger de si grands désastres, ne continuassent leurs funestes enchantements par l’emploi de ses restes, ils firent jeter ces restes à la Seine.
Ainsi se trouve expliquée la signification d’une phrase de la déposition du bourgeois Cusquel, que l’auteur de la brochure traduit en l’agrémentant d’un contresens. Voici le texte :
Post mortem ipsius Johanna, Anglici fecerunt recolligi cineres et projicere in Sequanam, quia timebant ne evaderet et quod aliqui crederent eam evasisse. — (Procès, t. III, p. 182.)
Le brochurier traduit :
Les Anglais firent recueillir ses cendres et les jetèrent dans la Seine, parce qu’ils avaient craint qu’elle ne s’évadât, et que plusieurs croyaient qu’elle s’était évadée. [De la Balle, p. 6.]
Le texte affirme que les Anglais redoutaient que plusieurs ne crussent ce qu’ils avaient redouté eux-mêmes, à savoir une évasion miraculeuse ou prodigieuse. Ils voulaient prévenir le fait d’une croyance menteuse ; le texte ne dit pas qu’il se fût déjà produit. Telle était l’idée qu’amis et ennemis se formaient de la merveilleuse jeune fille, qu’en ce qui la concernait rien ne paraissait impossible ni aux uns ni aux autres ; et voilà pourquoi les meurtriers ne se contentent pas de la brûler, ils dispersent jusqu’à ses cendres ; dans la mesure où ils le peuvent, ils réduisent sa dépouille mortelle au néant.
Est-ce que le bourgeois Cusquel croyait réellement que Jeanne avait échappé au bûcher ? Le post mortem ipsius Johannæ, après la mort de Jeanne, donne suffisamment la réponse, si accentuée d’ailleurs par une phrase précédente :
Deponit quod bene scit quod facta fuit una prædicatio in veteri foro, et quod ipsa Johanna fuit ibidem combusta. — (Procès, t. III, p. 181.)
C’est encore de bien des manières que Jean Riquier a exprimé 342que la mort de Jeanne sur le bûcher ne pouvait être pour lui l’objet d’un doute.
Or, c’est sur le bourgeois Cusquel, sur le prêtre Riquier et sur le faux bourgeois de Paris que le brochurier appuie l’idée d’une substitution. C’est bien le sens de la phrase :
La majorité des écrivains contemporains de Jeanne laisse entrevoir des doutes sur l’identité de la suppliciée, comme les témoins rouennais que nous venons de citer. [De la Balle, p. 6.]
Il n’a cité que Cusquel et Riquier, et immédiatement après vient, séparée de son contexte, prise dans le passage déjà reproduit de 1440, une phrase empruntée au journal du faux bourgeois.
Puisque, d’après l’auteur, la plupart des écrivains contemporains parlent de la substitution, à la manière de ces trois autorités, il est fort inutile de poursuivre la réfutation ; car c’est dans les termes les plus exprès qu’ils affirment et répètent que la Pucelle est bien morte sur le bûcher de la place du Vieux-Marché.
Nous nous sommes arrêté au début. Dans une brochure de vingt-neuf pages, ce n’est pas une page entière qui a été soumise à la critique. Où serions-nous mené s’il fallait ainsi discuter toutes celles qui la composent ? N’est-ce pas entièrement superflu ? et n’est-ce pas avoir donné trop d’attention à une suite de contes ?
Ceux qui voudraient connaître l’histoire de la plus fameuse des aventurières qui se donnèrent pour la libératrice, de Jeanne des Armoises, n’auront qu’à lire le travail de M. Lecoy de la Marche, qui a traité le sujet avec la compétence que l’on peut attendre de son érudition bien connue. Dans un article du journal la Vérité du samedi 13 janvier, il n’a pas dédaigné de faire justice de la brochure à propos de laquelle ces lignes sont écrites.
Jeanne des Armoises, et le fait le plus étrange de son aventureuse odyssée, le fait de sa reconnaissance temporaire par les frères de la vraie Jeanne d’Arc, fournissent contre la survivance de la martyre l’argument que devant les tribunaux l’on regarde comme le plus décisif : le confitentem reum, l’aveu du coupable ou des dupes. Jeanne des Armoises a avoué qu’elle avait joué un rôle d’imposture ; les frères de la Pucelle ont poursuivi et obtenu la réhabilitation de leur sœur indignement brûlée sur le bûcher. Que veut-on de plus ? et si le succès restreint de la des Armoises 343est une preuve de la crédulité humaine, l’attention donnée par deux revues portant un titre sérieux et honorable à l’élucubration fantaisiste dont il est ici question, n’a-t-elle pas de quoi surprendre ?
Il y a une explication à la crédulité des partisans de la dame des Armoises. L’homme renonce difficilement à de grandes et douces espérances ; il se persuade facilement ce qu’il désire grandement ; tout devient appui pour de chères illusions. De là le grand nombre d’imposteurs qui, grâce à quelques ressemblances extérieures, à la complicité d’un groupe d’intéressés, ont pu se faire passer pour des rois, des princes, des personnages, objets d’une grande admiration ou de magnifiques espérances, ravis avant qu’ils eussent réalisé ce que l’on en attendait. Depuis le faux Smerdis jusqu’aux vingt ou trente faux Louis XVII, combien n’en a-t-on pas compté ? Des femmes, séparées de leurs maris depuis des années, les ont reconnus, fait reconnaître devant les tribunaux en la personne d’aventuriers qui avaient appris les secrets de l’intimité de la part des maris eux-mêmes, et qui ont été évincés par le vrai mari enfin de retour.
Le succès momentané de la fausse Jeanne d’Arc prouve la grande place que la vraie occupait dans les esprits. Plutôt que de croire à son supplice, on était disposé à toutes les illusions. Pour elle, pas plus que pour le Maître qui avait passé en faisant le bien, l’on ne pouvait comprendre que le Calvaire était le plus beau couronnement d’une existence unique dans les annales de l’humanité. Et n’y eut-il pas, dans les premiers âges du christianisme, de faux Christs ? ne vit-on pas des hérétiques soutenir que le Fils de Dieu n’avait pas été réellement crucifié ? Le fait de Jeanne des Armoises ne fait que donner à l’héroïne un nouveau trait de ressemblance avec Celui dont la vertu la remplissait.
Ainsi en a jugé sans aucun doute le tribunal romain auquel la brochure a été envoyée, et qui n’a pas laissé pour cela, à l’immense joie de la France et de l’univers chrétien, d’ouvrir la voie des honneurs de la sainteté à l’envoyée du ciel. Puisse-t-elle, ce sont nos vœux les plus ardents, la parcourir avec la rapidité qu’elle mit à conduire le gentil Dauphin dans la ville et la basilique du sacre !
J.-B.-J. Ayroles.