J.-B.-J. Ayroles  : Écrits divers (2024)

Études : La Chronique Morosini (1895-1896)

Un document contemporain sur Jeanne d’Arc :
La Chronique Morosini
Études, octobre 1895-février 1896

Première publication de la Chronique Morosini : vingt lettres traduites en français et accompagnées de commentaires. En introduction, le père Ayroles revient sur l’heureuse découverte du document et le concours de Léopold Delisle, administrateur de la Bibliothèque nationale, pour en obtenir une copie.

Études religieuses, octobre 1895-février 1896, en quatre parties :

  1. 15 octobre, 32e année, tome 66, p. 325-333, Gallica
  2. 15 novembre, p. 487-503, Gallica
  3. 15 décembre, p. 620-622, Gallica
  4. 15 février 1896, 33e année, tome 67, p. 321-333, Gallica / Google.

325Introduction

Numéro du 15 octobre 1895.
Études, 32e année, tome 66, p. 325-333.

La plus cruelle ennemie de Jeanne d’Arc, qui, on ne doit pas l’oublier, était en même temps l’ennemie des prérogatives du Saint-Siège, l’Université de Paris, signalait en ces termes l’effet immense produit par la céleste apparition dans le monde catholique.

Le virus de cette femme, répandu bien au loin, a infecté le bercail très fidèle de presque tout le monde occidental1.

Impossible de mieux dire que la célèbre corporation allait directement contre le sentiment de l’Église entière. Tous les royaumes de la chrétienté étaient dans la stupéfaction, écrit un célèbre théologien de l’époque, Jean Nider. Stupebant omnia regna Christianitatis. On proclamait également et la divinité de la mission et la sainteté de l’envoyée. Les archives étrangères, à mesure qu’elles sont explorées, fournissent de nouvelles preuves de ce double sentiment. Sur l’indication de M. Ugo Balzani, M. Léopold Delisle publiait, en 1885, le magnifique témoignage exhumé des archives du Vatican. En voici un nouveau tiré des archives de Venise, à la possession duquel, comme on le verra, le savant administrateur de la Bibliothèque nationale n’est pas sans avoir contribué.

En 1892, Mme Adèle Butti publiait à Trieste un petit volume sous ce titre : Di Giovanna d’Arco ressuscitata dagli studi storici et del vecchio poema di Giovanni Chapelain. Elle indiquait qu’une chronique d’origine vénitienne, la chronique Morosini, inédite jusqu’ici, parlait longuement des merveilles accomplies en France par la Pucelle. Le texte original, ou tout au moins la copie la plus ancienne, se trouvait à Vienne, à la bibliothèque de la Cour et de l’État ; mais, depuis quelques années, la bibliothèque Marcienne de Venise en avait fait tirer une copie correcte, faite par M. Gallovich et collationnée par feu M. le directeur Cecchetti. Le chroniqueur aurait commencé à écrire de 1374 à 1380, et son œuvre s’étendait jusqu’à l’an 1433. Un de mes frères en religion, le e P. E. Rivière, me signala l’ouvrage de Mme Butti, d’après une 326mention sommaire relevée dans une revue française. Je n’ai pas à dire les efforts infructueux tentés à Vienne et à Venise pour avoir une copie du texte de Morosini. Que ceux qui ont bien voulu faire des démarches en soient ici remerciés.

L’universelle bienveillance de M. Léopold Delisle est aussi connue que son éminent savoir. Je n’hésitai pas à faire appel à la haute influence que lui donnent son nom et ses relations. Ma demande fut accueillie par lui avec la plus grande bienveillance, mais avec un doute bien naturel sur la valeur du trésor cherché. Qu’était Morosini et sa chronique ? Si elle renfermait quelque chose de nouveau, cela n’aurait-il pas été déjà publié ? Puis, l’étendue même de la chronique semblait indiquer une œuvre postérieure. Quelques jours après arrivait, grâce à l’obligeance de M. Castellani, préfet de la bibliothèque de Saint-Marc, la transcription des pages demandées. Copie en avait été faite avec grand soin par M. le sous-bibliothécaire, M. Baroncelly. Le document paraissait fort intéressant et plus étendu que je ne l’avais indiqué. M. Léopold Delisle avait prévenu mes désirs en réclamant la suite. De son côté, il avait fait des recherches et il voulut bien m’indiquer une source de renseignements sur la chronique Morosini c’est le tome V de l’Archivio storico Italiano, année 1843. Il en a fait paraître lui-même la traduction dans le Journal des savants du mois d’août, et il n’y a pas jusqu’à ce travail que je ne mette d’abord à profit, tout en l’abrégeant.

Le texte de Vienne est du quinzième siècle. En 1756, il signor Annibale degli Abbati Olivieri de Pesaro, un remarquable érudit, en fit don au chevalier Marc Foscarini, procureur de la République, lequel en orna sa célèbre bibliothèque. Marc Foscarini mourait, en 1763, doge de Venise. Au commencement de ce siècle, le gouvernement autrichien acheta les manuscrits de la bibliothèque Foscarini, et, en 1801, ils prenaient le chemin de Vienne.

La Cronaca veneta d’Antonio Morosini de Vienne est en deux volumes cotés nos 6586 et 6587. Le premier finit à l’an 1416, et le second à l’année 1433. La copie de la bibliothèque de Saint-Marc est aussi en deux volumes in-folio ; le premier comprend 1042 pages, le second 1579.

Au feuillet 520 du texte de Vienne (tome I), l’auteur déclare se nommer Antonio Morosini ; au feuillet 515, il dit avoir une sœur mariée à Francesco Cornaro da S. Fosca, lequel eut un fils du nom 327de Donato ; au feuillet 520, il parle de son frère Giusto, commissaire en 1431 de la galée de Corone, et des deux fils de Giusto, Benedetto et Lorenzo.

Une note annexée au manuscrit original, due soit à Foscarini, soit à Annibale, ou à l’un des possesseurs antérieurs, note reproduite par l’Archivio, émet sur la chronique vénitienne les appréciations suivantes :

C’est une histoire de Venise à partir de la fondation jusqu’à l’année 1433 et au delà ; mais elle est fruste et incomplète. Les cinquante feuillets du commencement jusqu’à l’année 1192 sont perdus ; et il en est de même des feuillets qui suivent l’année 1433. Plus l’auteur approche du temps où il s’est mis à écrire, plus ses renseignements sont abondants. Ce fut peut-être en 1374, mais pas certainement plus tard que 1380, que Morosini prit la plume.

Cette chronique, que l’on pourrait appeler un très exact Journal à partir de 1374, a une valeur inestimable. On y voit les moindres affaires et les faits plus considérables de la République… Enfin ce qui lui donne le plus de prix, c’est que l’auteur a fidèlement enregistré, avec force détails, tous les événements des guerres d’Europe, ainsi que de celles d’Asie et d’Afrique ayant quelque rapport avec le commerce des Vénitiens. Dans les pages consacrées à la guerre entre la France et l’Angleterre, on remarque les faits de la Pucelle d’Orléans2.

Il y a plus de cinquante ans que l’Archivio Storico fournissait cette indication sur Jeanne d’Arc. Espérons qu’on en trouvera ailleurs de semblables et que le trésor, pourtant sans égal, des sources de la plus merveilleuse et de la plus véridique des histoires, s’accroîtra encore.

La chronique de Morosini, dit l’auteur de la note, est un journal très exact, partant de l’année 1374. C’est en effet un journal, au moins pour les pages consacrées à la Pucelle, journal tel qu’il était possible à cette époque. L’auteur insère les lettres qui concernent la libératrice, et qu’il croit les plus véridiques. Il en rapporte les dates et, comme on le verra, les noms de ceux qui les ont écrites, avec le jour de l’arrivée de ces missives. Il était d’ailleurs admirablement placé pour être renseigné, Venise se trouvant alors le centre du commerce, de tout le monde connu. 328D’après César Cantu, le nombre des vaisseaux de la République s’élevait à 3.500. Ils cinglaient vers l’Orient et vers l’Occident, parcouraient la mer d’Azov et la mer du Nord. Dans l’intérêt même de son commerce, la sérénissime République devait être informée des événements politiques et militaires qui se déroulaient aux pays où abordaient ses vaisseaux.

Il est facile de voir que les correspondants de la chronique n’insèrent pas indifféremment tous les bruits que la renommée répandait sur l’héroïne ; cependant, si, actuellement encore, avec les moyens d’information perfectionnés que nous possédons, les journaux les plus sérieux donnent tant de nouvelles que les télégrammes du lendemain déclarent erronées, combien le phénomène analogue devait être plus fréquent en un temps où il y avait entre Venise et Bruges une distance plus grande qu’aujourd’hui entre Paris et Shanghai. Le journal n’est donc très exact que comme expression des bruits qui couraient sur la Pucelle. Parfois les faits y sont notablement altérés ; on y trouve des récits absolument faux, mis peut-être en circulation par les ennemis de la céleste envoyée. Il nous est aisé heureusement avec les diverses sources historiques, de faire les rectifications voulues. Il n’en est pas de même d’autres difficultés plus considérables.

M. Léopold Delisle écrit :

Espérons qu’il (le P. Ayroles) ne tardera pas à nous faire jouir du trésor dont il a le mérite de nous avoir révélé l’existence.

L’exposé qui précède montre, en matière de mérite, la large part qui revient à M. l’administrateur général de notre grand arsenal littéraire. Je puis dire que je n’ai pas négligé non plus les moyens en mon pouvoir pour arriver à une publication : depuis le 11 juin où j’annonçais la découverte dans l’Univers [voir] jusqu’à ce jour, deux obstacles m’ont arrêté.

Premièrement la chronique est écrite en dialecte vénitien, et en vénitien du quinzième siècle. Même actuellement, le vénitien diffère du pur italien ; mais la différence était bien plus grande alors. Plusieurs correspondants de Morosini ne sont, semble-t-il, ni Vénitiens, ni même Italiens. Éditer sa chronique offre pour moi la difficulté que présenterait l’établissement du texte de Froissart ou de Joinville à un étranger médiocrement versé dans notre langue moderne, et ignorant celle du moyen âge.

La seconde difficulté est autrement grande. Je ne doute pas que la transcription demandée ne soit la reproduction de la copie de 329Venise. Le soin matériel prouve avec quel scrupule M. Baroncelly s’est fait un devoir de répondre à la demande de M. Léopold Delisle ; mais ce n’est qu’une copie du texte qui existe en Autriche. Or la note déjà citée dit qu’il est difficile à lire, et mes correspondants, pourtant habiles, le déclarent presque indéchiffrable. M. Cecchetti atteste que la copie vénitienne a été collationnée avec le manuscrit de Vienne. On ne saurait marchander l’éloge à un travail qui consistait à rapprocher 2.500 pages de copie du texte original d’écriture presque illisible. Fautes de ce texte lui-même, [les] fautes de la copie sont certainement très nombreuses. Les noms propres d’hommes et de villes, y sont notablement estropiés au point d’être méconnaissables pour quiconque n’est pas versé dans l’histoire de l’époque. Beaugency devient Bonacin, Fastolf devient Astolfo, on fait deux mots d’un seul, Lorraine devient la Rena, Glasdale devient Glais Dais ; les vers qui relatent la prophétie en chronogrammes attribuée à Bède sont bien connus ; ils sont déplorablement estropiés dans le texte. Alors que l’on connaît le sens de chaque mot d’une phrase, il est parfois impossible de voir le sens du tout.

M. Delisle annonce que la Société de l’histoire de France entreprend d’éditer les parties de la chronique Vénitienne qui ont plus d’intérêt pour notre pays.

Ce travail est confié à M. Germain Lefèvre-Pontalis, une des espérances de l’érudition française. L’on ne peut qu’applaudir au projet. La docte Société dispose de moyens qui ne sont pas à la disposition d’un simple particulier. En continuant, de mon côté, les efforts commencés, je serai le premier à applaudir à la publication de tout ce qui mettra en plus vive lumière l’héroïne si chère aux cœurs chrétiens et français.

En attendant, les amis de la Vénérable seront bien aises de trouver dans les Études quelques prémices de la publication réclamée. Bien des phrases n’offrent pas de difficultés, et, d’autres fois, le sens est clair alors même qu’on est embarrassé par la construction grammaticale. Un de mes confrères, qui durant un séjour de plusieurs années en Italie, s’est familiarisé avec la langue, m’a épargné le dur labeur d’une traduction des premières lettres. Une suite de points indiqueront les passages dont le sens n’a pu être pénétré, des italiques les phrases dont le sens semble douteux. Quelques remarques accompagneront chaque lettre.

330I.
Première lettre

Copie d’une lettre écrite d’Avignon, le 30 juin 1429, par le noble sire de Molin.

Je veux vous parler d’une gentille demoiselle de France, ou mieux d’un bel ange envoyé de Dieu pour rétablir le bon pays de France qui déjà était perdu. Cette demoiselle a nom Jeanne. Elle s’est emparée d’un nombre infini d’endroits, infestés d’Anglais. Elle marcha vers un pays appelé Beaugency3 et fit dire au capitaine Talbot4, seigneur anglais, de lui livrer la ville avec son territoire. Celui-ci refusa ; mais le comte de Dofort5, seigneur anglais aussi, redoutant la demoiselle, fit si bien que Talbot céda.

Comme la demoiselle allait entrer dans la ville, avec la volonté de respecter les personnes et leurs biens, le comte de Dofort vint à sa rencontre pour la saluer et s’engagea par serment à ne plus prendre les armes contre le Roi de France. Jeanne lui permit de s’en aller et il partit. Sur sa route, il fit la rencontre d’un Anglais… et bien qu’il eût juré de ne plus combattre contre la couronne de France, le comte passa avec toute sa troupe au parti anglais.

À cette nouvelle, Jeanne dit d’un cœur magnanime : Allons les trouver ; nous les mettrons en pièces. On se mit en marche, et on livra une bataille qui dura assez longtemps. Trois mille cinq cents Anglais, selon les uns, trois mille selon d’autres furent tués ; un égal nombre fut fait prisonnier ; pas un n’échappa. Et chose merveilleuse, du côté de Jeanne, le nombre des morts fut à peine de vingt. Tous les chefs de l’armée ennemie restèrent sur le champ de bataille, le seigneur de Scales6 et nombre d’autres ; seul Talbot7 fut fait prisonnier.

Ajoutez qu’on a repris le pays jusqu’aux environs de Paris, Orléans8, Reims9, Chartres10 et autres villes et territoires dont les noms m’échappent ; mais je tiens pour certain que le Dauphin est actuellement à Paris, après avoir tué, le samedi, un si grand nombre de soldats anglais et fait prisonniers les autres.

Le duc de Bedford11 avait demandé, de Paris, du secours au duc de 331Bourgogne ; mais nous savons qu’il n’a rien obtenu. S’il n’a pas pris le parti de fuir, il aura été taillé en pièces avec ses troupes.

C’est, à mon avis, une grande merveille qu’en deux mois une fillette ait conquis tout le pays, sans hommes d’armes. Évidemment ce ne peut être le fait d’une puissance humaine, mais bien de l’intervention divine.

Dieu a été touché des malheurs qui affligeaient depuis longtemps le pays le plus beau et le plus chrétien du monde ; ses péchés et son orgueil purifiés, au moment où il allait être entièrement détruit, Dieu lui a tendu sa main pour le relever, ce que tout autre que lui n’eût pu faire. Assurément si Dieu ne fût ainsi intervenu, avant deux mois, le Dauphin, sans la moindre ressource12, n’ayant même pas un gros pour faire vivre les cinq cents hommes qu’il avait avec lui, allait être contraint de fuir et de tout abandonner.

Et voyez comme Dieu est venu à son aide. Comme par une femme, par Notre-Dame Sainte-Marie, il a sauvé le genre humain, ainsi par une fille innocente et pure, il a arraché à la ruine la plus belle partie de la chrétienté. C’est là une grande manifestation de notre foi, et, selon moi, l’événement le plus extraordinaire qui se soit produit depuis cinq cents ans. Jamais plus, je crois, on ne sera témoin de prodiges comme ceux qui ont eu lieu pour la reprise de Paris (??), jugée impossible.

Jeanne est actuellement la tête de plus de quarante mille hommes. On le voit, il ne sera pas possible aux Anglais de résister. Tout cela paraît incroyable, et moi-même j’ai été lent à le croire ; mais les faits sont certains et tout le monde y ajoute foi.

La glorieuse demoiselle a promis au Dauphin de lui procurer, avec la couronne de France, un don qui vaudra plus que son royaume ; elle lui a promis la conquête de la Terre-Sainte, où elle l’accompagnera. On parle de tant de choses qu’il me faudrait plus d’une journée pour vous les écrire. L’avenir vous les fera mieux connaître, et sous peu vous entendrez parler des grands événements qui se préparent.

En outre de la promesse de le placer sur le trône de France, Jeanne a fait au Dauphin trois autres promesses plus grandes chacune que la première. Que Dieu nous accorde de pouvoir être témoins de toutes ces merveilles !

Cette lettre a été écrite sous le coup de la nouvelle de la victoire de Patay, remportée le 18 juin, un samedi. Le 30, on ne devait connaître l’événement à Avignon que depuis trois ou quatre jours. On s’explique l’enthousiasme de messire de Molins. Ce même jour, trois places fortes, Beaugency, Meung, et Janville, étaient recouvrées par les Français. On crut à l’anéantissement total de l’armée anglaise ; c’était une erreur, Fastolf, qui encourut 332pour cela la dégradation de l’Ordre de la Jarretière, s’était sauvé par la fuite avec sa troupe. C’était cependant un désastre pour l’envahisseur, et les pertes des Français étaient presque nulles.

Talbot accourait au secours de Beaugency, mais n’était pas dans la place lors de la capitulation qui eut lieu à minuit du vendredi au samedi. Elle autorisait, en effet, les Anglais à sortir la vie sauve, et avec quelque argent. Ce Dofort n’était-il pas Hungreford qui fut, en effet, pris à Patay. Je ne sais pas ce que peut être cette rencontre des Anglais qui parlent français probablement pour n’être pas entendus de leurs soldats.

La victoire de Patay, quoique très féconde en heureux résultats, n’eut pas les suites annoncées par le sire de Molins, qui pouvait n’être pas bien ferré en géographie. En même temps que le duc de Bourgogne s’apprêtait à secourir Bedford, il se préparait aussi à amuser Charles VII, qui eut le tort de se laisser tromper, contre l’avis de la Pucelle.

La Pucelle n’avait pas 40.000 hommes à sa suite après Patay, en se dirigeant sur Reims. La Trémoille arrêtait l’élan, qui fut immense, et renvoyait Richemont avec ses Bretons.

Le correspondant annonce que Charles VII doit conquérir la Terre-Sainte en compagnie de la Pucelle ; il n’est pas le seul à attribuer pareille gloire à la mission de Jeanne. C’était peut-être une exagération des espérances populaires ; si la Pucelle l’avait réellement donné à entendre, il est manifeste que de si grandes destinées exigeaient de la part de ceux auxquels elles étaient réservées, une correspondance morale et matérielle aux avis de la céleste envoyée, correspondance qu’elle n’obtint pas.

II.
Deuxième lettre

Copie d’une lettre écrite de Marseille, le 29 juin.

J’ai vu avec plaisir que l’annonce des grands miracles qui ont eu lieu en France vous a été agréable. Tout est vrai, comme vous l’avez appris ensuite : les événements d’Orléans, la prise de châteaux et de territoires inexpugnables, la capture, la mort, ou la fuite d’au moins cinq ou six mille Anglais avec leurs principaux chefs, de sorte qu’il n’en reste guère plus en France. Grâce à cette demoiselle, le Dauphin est devenu très puissant. Il a pris avec tous les siens le chemin de 333l’Est pour le couronnement, et j’estime qu’avant la Saint-Jean, il sera couronné, et qu’au jour marqué, s’il plaît à Dieu, il sera à Paris. Le récit des grands miracles qu’a faits et qu’opère continuellement la demoiselle serait long. Excusez-moi, et ayez patience, si je ne m’étends pas davantage ; mais je vous ferai savoir tout ce qui arrivera dans la suite.

Il n’est pas douteux que Jeanne promît de mettre le roi dans Paris, ainsi que l’atteste le correspondant mais il restait encore des capitaines anglais en France, et des renforts allaient arriver d’Angleterre.

487III.
Troisième lettre

Numéro du 15 novembre 1895.
Études, 32e année, tome 66, p. 487-503.

Lettre du 9 juillet 1429, reçue au mois d’août. Nouvelles de ce qu’a fait Jeannette la Pucelle, venue dans le royaume de France, en 1429.

Nous avons eu des nouvelles certaines de tout ce qu’elle a fait, par de nombreuses lettres que des personnes dignes de foi ont écrites de Bretagne, le 4 juin, et nous en avons aussi reçu par plusieurs autres voies. En substance, tous disent que ce sont des choses tout à fait miraculeuses.

Ladite Pucelle est âgée d’environ dix-huit ans ; elle est née dans le pays de Lorraine13, sur les frontières de la France. Très pieuse14, elle était occupée à la garde des brebis ; son père est un villageois. Sur les premiers jours de mars, elle quitta son troupeau ; elle fit prier Dieu, et du consentement de ses parents, elle partit avec des gentilshommes qui avaient consenti à l’accompagner (??), parce qu’elle disait être poussée par une inspiration divine.

Arrivée en présence du noble prince Charles, dauphin, fils du roi de France le dernier mort, elle lui notifia qu’il plaisait à Jésus-Christ, notre Rédempteur, de faire trois choses qui s’accompliraient comme elle les dirait, pourvu qu’il eût une ferme foi en ses paroles, qu’on s’amendât, et que le Dauphin gouvernât, avec le secours de la grâce divine, selon les instructions qu’elle avait ordre de lui communiquer de la part de Dieu.

Elle venait premièrement pour délivrer Orléans15, assiégé par les Anglais ; — secondement pour le faire couronner, s’il le voulait, et le faire roi de toute la France, qui lui appartient ; — troisièmement pour mettre la paix entre lui et les Anglais ; et encore pour que le duc d’Orléans, prisonnier en Angleterre, fût bénévolement rendu à la 488liberté ; mais, à moins d’une intervention particulière de la miséricorde divine, ce dernier point ne pourrait être obtenu, sans une très grande effusion de sang de part et d’autre. Enfin, si les Anglais ne consentaient pas à délivrer Messire d’Orléans16, elle passerait de force en Angleterre pour subjuguer les Anglais, à leur souveraine honte et dommage.

Le Dauphin se moqua de toutes ces communications d’une fillette qui lui parut être une personne folle, sous l’influence du démon17, d’une singulière audace, et qui ne méritait aucune créance. On dit que la Pucelle lui révéla des choses que lui et Dieu seul connaissaient ; et alors le Dauphin convoqua auprès de lui plusieurs personnes d’une sagesse éprouvée pour l’interroger et l’examiner par tous les moyens, tant au point de vue de son état physique18, que des communications qu’elle avait faites aux gentilshommes (?). En dernier lieu, il chargea plusieurs maîtres en théologie de procéder à un examen qui dura l’espace d’un mois ; ceux-ci conclurent enfin que, vu son genre de vie, ses communications et les réponses qu’elle avait faites aux questions posées, pareille créature ne pouvait être qu’une sainte fille et une vraie servante de Dieu. Tous conseillèrent d’avoir pleine confiance en elle et d’ajouter foi à plusieurs autres choses que j’ai écrites.

On parle de diverses autres preuves qu’elle avait fournies de sa mission, avant que le Dauphin ne la crût. Ainsi, un prêtre, qui allait lui donner la communion, avait deux hosties, l’une consacrée, l’autre non ; il voulut lui donner l’hostie non consacrée mais la Pucelle la prit avec sa main disant que celle-là n’était point le corps du Christ, son Rédempteur, mais que c’était celle que le prêtre avait mise sous le corporal.

Deux onces de pain seulement suffisent à sa vie de chaque jour. Elle ne boit que de l’eau, et si parfois elle prend un rien de vin, elle le mélange avec trois quarts d’eau. Tous les dimanches, elle se confesse, et elle se montre toujours pleine de dévotion, de piété, de simplicité et entièrement animée de l’Esprit saint.

Voici, en résumé, les recommandations que la Pucelle fait à chacun. Elle veut que les capitaines et les seigneurs de la Cour se confessent comme elle, se confessent de leurs fornications… et de tous leurs autres péchés, surtout de ceux qui sont contre Dieu19. Ses soldats, cruels et livrés, à un degré inouï, au débordement de tous les vices, ont été réduits par elle à faire sa volonté. Je n’ai garde d’insister sur ce point. Je passe à ce que la miséricorde de Dieu a fait pour le salut de la France.

Sitôt faite capitaine et investie du gouvernement de toute l’armée20 489du Dauphin, elle promulgua que nul ne fût si hardi que de prendre de force quoi que ce fût des sujets du roi, sans le payer, sous peine de la vie. Elle fit plusieurs autres commandements, tous honnêtes, que je [ne] m’étends pas à raconter.

Elle a demandé ensuite que le Dauphin écoutât les plaintes de tous ses sujets, qu’il promît un pardon sincère et sans réserve à tous ceux qui lui auraient été contraires, ennemis ou rebelles, et que, dans le pays dont il prendrait possession, on fût assuré d’avoir la paix, et d’être à l’abri de tout acte de vengeance, exercé sur les personnes ou sur leurs biens. Elle veut que le Prince manifeste cela de vive voix et de toute la sincérité de son cœur, et qu’il le montre par ses actes : s’il agissait autrement, ce serait à son grand dommage. Ce qu’il y a de certain c’est que, par ces moyens, le Dauphin se verra avec tous les siens, sans plus tarder, et en peu de temps, grâce à Dieu, maître de tout son royaume.

La nouvelle de l’arrivée de la Pucelle s’étant répandue dans les pays circonvoisins, en Bretagne, un des plus puissants Barons du pays, qui s’appelle Mgr de Rais… et dans le camp Jeanne donnait ordre à ses troupes de se procurer des armes pour porter secours à la ville d’Orléans21. Ceci se passait vers le mois d’avril.

Ladite demoiselle s’est fait faire des armes pour sa personne. Elle monte à cheval et est armée de toutes pièces, comme un soldat et même mieux. À ce qu’il paraît, elle a trouvé dans une église une très vieille épée sur laquelle sont gravées, dit-on, neuf croix. Ce sont là ses seules armes.

Elle porte aussi un étendard blanc où figure l’image de Notre-Seigneur tel qu’il est représenté dans la Trinité22. D’une main il tient le monde, et de l’autre il bénit ; de chaque côté est un ange présentant deux fleurs de lis telles que les porte la Maison de France.

Après avoir réuni environ deux mille hommes, fantassins ou cavaliers, préparé pour le ravitaillement des vivres en abondance, des bombardes, des viretons et autres engins, Jeanne envoya ses hérauts sommer trois fois les Anglais d’avoir à lever le siège, sinon mal leur adviendrait. Elle fit adresser ses sommations nommément à tous les chefs ennemis, entre autres au sire de Talbot, à Ruxint (?) à Fastolf23, au comte de Scales24, au comte de Suffolk25, à Glasdale26, au sire de Molins, qui tous étaient audit siège ; mais ceux-ci se moquèrent de ses sommations et lui firent dire qu’elle était une ribaude, une incantatrice.

Informée de cette réponse méprisante, Jeannette donna ordre à ses 490soldats de se fournir d’armes et de se trouver des auxiliaires, et elle parvint ainsi à réunir un nombre de combattants qui ne dépassait pas deux mille, alors que les Anglais en avaient plus de six mille ; mais elle les enflamma si bien qu’ils pouvaient combattre victorieusement contre une armée de dix mille hommes. Ladite Pucelle passa avec toute sa compagnie devant les Anglais… et pénétra avec les vivres et les munitions dans Orléans27 sans qu’ils tentassent de l’arrêter ; ils se contentèrent de lui adresser des injures, l’appelant ribaude, incantatrice, et de lui lancer des pierres avec leurs bombardes ou leurs balistes.

Après avoir donné le temps de se refaire à ses soldats et aux défenseurs de la ville confiée à la garde du bâtard d’Orléans et d’autres capitaines, environ deux mille cinq cents combattants, Jeanne leur fait prendre les armes, et, sans l’ombre de peur, les excite, leur disant qu’il ne fallait pas craindre de fondre sur les Anglais, bien qu’ils leur fussent supérieurs en nombre, car Dieu serait avec eux. Ensuite, le mercredi, elle sortit à la tête de son armée pour attaquer une bastille défendue par six cents Anglais des plus vaillants et des plus redoutables. On combattit, tout le jour, sans grand avantage ; mais une heure avant la tombée de la nuit, s’apercevant que ses soldats reculaient comme pour battre en retraite, la Pucelle leva vers le ciel ses yeux pleins de larmes, et, un instant après, elle cria à ses gens d’être attentifs à ses paroles et leur dit que les ennemis avaient perdu leurs forces. Dès lors les Anglais furent battus et perdirent la bastille défendue par six cents Anglais, qui, semble-t-il, furent pris et mis à mort (?). Dans cette escarmouche, il ne périt que dix Français ; les autres rentrèrent dans la ville pour prendre du repos. Le jeudi, fête de l’Ascension, elle sortit pour inspecter les bastilles qui étaient au nombre de neuf. Aucun ennemi n’eut la hardiesse de l’approcher, tant elle inspirait de peur, mais on lui dit des vilenies, et la Pucelle leur répondait humblement d’avoir à s’en aller, autrement ils feraient tous une fin malheureuse.

Le vendredi, sur les trois heures, son étendard en main, et suivie de tous ses soldats, elle alla donner l’assaut à une autre bastille, la plus forte de toutes. Cette bastille se trouvait sur le pont jeté sur la rivière et était défendue par Glasdale28 avec plus de cinq cents Anglais. Sur les quatre heures, durant le combat, les Anglais voulant se retirer au delà du pont, le pont se rompit et Glasdale29 tomba dans la rivière avec plus de trois cents soldats, et tous se noyèrent.

Notez que la Pucelle fut frappée d’un vireton à la gorge. Elle avait annoncé d’avance à ses capitaines qu’elle serait blessée ce jour-là, mais que la blessure ne la mettrait pas en péril.

Le Samedi30, les capitaines anglais se réunirent et se fortifièrent sur 491une de leurs meilleures bastilles qui s’appelait Londres31. Ce jour-là, la Pucelle, à la tête de ses troupes, vint les y attaquer et finalement s’en empara de force. Le capitaine anglais, sire de Molins fut tué. À la suite, la Pucelle força le reste des Anglais à abandonner toutes les autres bastilles, et ils partirent plus vite qu’au pas. Ainsi fut levé le siège d’Orléans32 par le moyen de ladite demoiselle et l’intervention éclatante de Dieu.

Sachez que toutes les bombardes, et en général armes et autres approvisionnements faits par les Anglais ont été abandonnés par eux dans leur fuite, et tout a été pris par les Français.

33. Les nouvelles précédentes ont été écrites de Bourgogne et nous les tenons encore de plusieurs autres sources. En outre elles ont été racontées de vive voix par des personnes de différents pays. Tous s’accordent à dire que la Pucelle fait des miracles. Pour moi, comme je l’ai dit, la puissance de Dieu est grande et je ne saurais ne pas ajouter foi à ces récits ; d’autres ne les croient pas ; chacun est libre ; ni les uns ni les autres ne se damnent. Ce qui est certain, c’est que les affaires du Dauphin vont prospérant de jour en jour d’une façon incroyable, vu l’état où l’avaient réduit les Anglais, un état désespéré.

À Paris, par l’ambassadeur Maître de Sasidis, on a trouvé plusieurs prophéties, où il est fait mention de cette demoiselle, entre autres une de Bède34… les uns les entendent d’une manière, les autres d’une autre. Celle de Bède est conçue en ces termes35

Le siège d’Orléans levé, le comte de Suffolk36 se retira dans une place forte où il réunit 900 hommes ; la place s’appelle Jargeau37. Vers le 15 mai, la dite demoiselle vint l’assiéger avec ses hommes d’armes et l’emporta de vive force. Les assiégés furent pris et mis à mort. Ledit comte resta prisonnier avec un de ses frères et un bon nombre d’autres chevaliers. Un autre de ses frères a été tué. Cette victoire a 492été remportée le 12 juin. Les Anglais, avec toutes leurs forces, se disposèrent à en venir aux mains avec les Français. Ceux-ci, dit-on, étaient au nombre de 4000 cavaliers, mais dès leur première approche, les Anglais tournèrent le dos, sans tenter de se défendre, ce que jamais on n’ouït dire ; par suite la demoiselle resta, sans perte, avec toute sa compagnie en somme, du côté des Anglais 800 hommes seulement purent échapper. Le sire de Talbot, le sire de Scales et beaucoup d’autres seigneurs furent faits prisonniers, et cela en peu de temps : c’était en faveur du Dauphin de nombreux et insignes miracles.

Le Régent est autour de Paris. Voyant tout se perdre, il a demandé secours au duc de Bourgogne. Dans ce but, il a envoyé une nouvelle grande ambassade, en son nom et au nom de la ville, pour savoir sur quelles forces il pouvait compter, et il a fait aussi appel à toute l’Angleterre pour qu’on pourvût à la conservation de ce royaume.

On a dit, et je le crois, que Monseigneur de Bourgogne dirigera ces deux jours-ci de nombreuses troupes vers Paris. On dit bien des choses : les uns qu’il va combattre le Dauphin, les autres qu’il va traiter de la paix entre le Dauphin et les Anglais. Je ne sais ce qu’il faut en croire ; nous le saurons mieux dans la suite. J’avais oublié — et c’est tout ce qui me reste à dire, — ainsi qu’on l’écrit d’Angleterre, — que 3.000 hommes vont passer en France. La plupart étaient des soldats du Cardinal recrutés pour aller combattre les Hussites38. À ce qu’on dit, l’armée anglaise comptera environ 10.000 hommes.

Monseigneur de Bourgogne est allé à Paris, les uns disent pour faire la paix, les autres pour combattre le Dauphin son parent. Les faits à venir se sauront par d’autres voies.

On a su d’Angleterre par des Anglais, et aussi par d’autres, que le duc d’Orléans, prisonnier depuis dix-neuf ans, s’est échappé et s’est réfugié auprès du roi d’Écosse. Celui-ci39…, pour favoriser la cause du Dauphin, a marié une de ses sœurs avec le fils aîné du duc. La nouvelle est tenue pour vraie, bien qu’on n’en donne pas d’autre raison et qu’on n’ait encore reçu aucune lettre.

Ceci écrit40…, on a eu des lettres de Londres du 1er juin qui ne font pas mention de ce fait, qui est impossible ; mais on comprend que les Anglais aient fait courir cette nouvelle pour avoir un motif honnête de faire croire, en Angleterre, plus puissant qu’il n’est, le duc d’Orléans, qu’on a en très grande estime. On sait certainement d’Angleterre que les soldats réunis par le Cardinal pour aller combattre les Hussites41… passent en France. D’autres affirment qu’il passera 8.000 Anglais, et je vous assure qu’il est nécessaire qu’ils viennent vite et très puissants, attendu que la demoiselle est en campagne à la tête de plus 493de 25.000 hommes qui ne manquent pas d’armes42. Ils s’avancent par les chemins et à travers les pays bordant la rivière qui passe à la Charité43. Il est clair qu’ils pourront aller, si cela leur plaît, jusqu’aux portes de Paris. Que le Christ pourvoie au bien des chrétiens !

Le duc de Bourgogne est depuis trois jours près de Paris44… Ceci nous vient d’une correspondance de Bruges45 qui s’arrête au 9 juillet 1429, et jusqu’ici cela n’a pas été confirmé.

On sent tout l’intérêt de cette troisième lettre si riche de détails. L’ensemble en est exact. L’erreur la plus marquée se trouve dans le récit de la délivrance d’Orléans. Le narrateur mêle les faits qui se sont passés durant les trois jours de combats, qui suffirent à la Pucelle pour faire lever le siège.

La Pucelle n’obtint pas le consentement de ses parents pour son départ ; ils faillirent en perdre la raison ; ils le lui accordèrent cependant à la suite de lettres qu’elle leur écrivit. On ignore quand ils finirent par acquiescer.

Ce n’est pas le 15 mai, mais bien le 10 juin que la Pucelle vint mettre le siège devant Jargeau.

L’âge, la province d’origine, la première réception à la Cour, les épreuves si multiples subies avant d’être mise à l’œuvre, sont conformes à ce qu’attestent de nombreux historiens. Jusqu’ici personne, je crois, n’avait parlé de l’épreuve par la communion.

L’éminente sainteté de la jeune fille, sa pureté, son incroyable sobriété, sa piété et sa simplicité — iera begina — sont attestées une fois de plus. Ce que Gerson affirme bien explicitement dans son mémoire de Puella, mais que les autres documents ne font qu’indiquer, se trouve ici bien clairement spécifié. Il fallait une réforme à la Cour, et dans tous ceux qui devaient coopérer à la délivrance Charles devait gouverner son peuple conformément aux avertissements que le ciel lui donnait par son envoyée. Les historiens glissent beaucoup trop sur cet aspect de la mission de la Vierge. Il est pourtant le plus haut, et la solution de nombreuses difficultés qui se rattachent à l’étendue de la mission.

494Il n’est pas douteux que Jeanne devait rendre le duc d’Orléans à la liberté à l’amiable, si l’on pouvait y amener les Anglais ; par une descente en Angleterre et de sanglants combats, s’ils y refusaient. Ce n’est pas là une invention de l’imagination populaire grossissant la mission de l’héroïne. Nous avons, pour l’affirmer, plus que l’autorité des chroniqueurs qui parlent comme l’auteur de la lettre reproduite par Morosini. L’accusée de Rouen, interrogée sur cette promesse faite dès l’entrée dans la carrière, et universellement connue, parle comme le correspondant cité, et affirme une descente en Angleterre, au cas où le duc n’aurait pas été délivré par voie pacifique.

Tout se serait accompli dans moins de trois ans, si elle avait duré sans empêchement46. Il serait trop ridicule de l’entendre d’un empêchement mis par les Anglais. C’est une des preuves que la mission ne finissait pas à Reims, comme elle l’est des obstacles que l’invincible enfant trouva dans son propre parti.

Le correspondant dit fort bien qu’il était impossible que la sœur du roi d’Écosse fût mariée au fils du duc d’Orléans, puisque ce duc, dont les deux premières femmes étaient alors mortes, n’avait eu qu’une fille. C’était probablement pour exciter le peuple anglais à faire un suprême effort, que l’on répandait ces bruits de l’évasion du prince, et de l’alliance qu’il allait contracter. Henri V mourant avait recommandé de ne lui rendre la liberté à aucun prix.

Les bruits contradictoires sur l’attitude du duc de Bourgogne sont en conformité avec le double jeu qu’il jouait alors.

Le départ du roi pour le sacre n’eut lieu que le 29 juin, mais il est vrai que pour triompher de ses tergiversations, la Pucelle s’était mise en marche l’avant-veille avec le gros de l’armée.

IV.
Quatrième lettre

Copie des nouvelles de la dite Demoiselle, envoyées de France par le marquis de Montferrat au Doge de Venise :

495Illustrissime Prince47,

C’est un fait certain que la dite demoiselle a quitté les bords de la Loire48 le 21 juin, avec son armée, pour aller faire couronner le roi de France à Reims49, et que le roi est parti le lendemain 22. La Pucelle le devance d’environ une journée de marche. Des choses notables se sont produites, le samedi 2 juillet. Comme Jeanne arrivait en vue d’Auxerre50, les autorités de la ville lui députèrent douze ambassadeurs, choisis parmi ceux qui paraissaient disposés pour le roi, pour témoigner des sentiments favorables des habitants et de leur désir de se ranger sous son autorité, dès son arrivée. Mais durant les pourparlers, la ville appelait dans ses murs, pour résister, plusieurs capitaines, avec les soldats bourguignons et savoisiens qu’ils commandaient. Le Veau de Bar51 accourut le premier ; le seigneur de Varambon52 et le sire Humbert53, maréchal de Savoie, vinrent aussi, et s’enfermèrent dans la ville avec environ 800 hommes d’armes. Les habitants les cachèrent dans leurs maisons, 20 dans une, 30 dans une autre, 60 dans une troisième, etc.54

D’autre part la Pucelle, retenant les douze ambassadeurs auxerrois, envoya douze de ses hommes pour examiner ce qui se passait dans la ville. Ceux-ci furent étrangement surpris d’y trouver un si grand nombre d’hommes en armes et comme ils allaient retourner auprès de Jeanne pour lui raconter ce qu’ils avaient vu et entendu, les habitants, voyant leur trahison découverte, se saisirent d’eux et leur tranchèrent la tête, qu’ils exposèrent ensuite aux portes de la ville. Apprenant l’attentat dont ses envoyés avaient été victimes, la Pucelle fit aussitôt arrêter les douze ambassadeurs auxerrois et leur fit couper la tête devant les portes de la ville. Cela fait, elle fit prendre les armes à ses troupes et les mena à l’assaut ; la ville fut prise à la première attaque.

Durant le combat, l’évêque d’Auxerre et ses prêtres revêtus de leurs ornements sacrés, et portant des reliques et de l’eau bénite, vinrent au 496devant des assaillants. La Pucelle les fit prendre et leur fit à tous, trancher la tête. Cela fait, à partir de l’âge de sept ans, tous, soit hommes, soit femmes furent taillés en pièces, et la ville fut ravagée.

Il est vrai que 2.000 Anglais environ surveillaient55 le camp du roi, guettant une occasion de lui infliger quelque grave perte.

La Pucelle manda auprès d’elle un capitaine nommé La Hire56, et lui dit : Tu as accompli dans le passé de signalés exploits ; aujourd’hui Dieu te ménage l’occasion d’en accomplir un plus glorieux encore. Prends tes hommes d’armes et va dans tel bois, qui est à deux lieues d’ici. Là tu trouveras 2.000 Anglais, armés de lances tu t’en empareras et tu les mettras tous à mort. Le capitaine marcha contre les dits Anglais, les prit tous et les fit périr, comme le lui avait dit la demoiselle.

Le Veau de Bar57 avait été tué à Auxerre58, le seigneur de Varambon59 et messire Humbert, maréchal, avaient péri après lui, avec quantité de soldats de Savoie, 600 environ. Cela fait, l’armée du roi marcha sur une ville appelée Troyes, qui se soumit. Toute la région circonvoisine se déclara également pour le roi. Il est vrai que le duc de Bar60 frère du roi Louis61 et beau-frère62 du roi de France, venait au secours du roi à la tête de 800 cavaliers, et que les Bourguignons, l’ayant appris, vinrent par ordre du duc de Bourgogne, au nombre de 1.200 cavaliers, leur livrer bataille, mais ils furent pour la plupart tués ou faits prisonniers.

Le duc de Bourgogne et le duc de Bedford63 se sont réunis avec toutes leurs forces dans une ville nommée Beauvais64 pour combattre contre le roi et la Pucelle mais celle-ci ne tient nul compte du nombre très considérable de leurs troupes. À Lyon, à Grenoble65 (??) et en d’autres pays soumis au roi, on a célébré ces victoires par des processions et des feux de joie.

L’évêque de Clermont66, qui avait la couronne de saint Louis67, fut 497amené de la sorte, non sans peine, à la remettre au roi. La demoiselle lui dépêcha un messager avec une lettre pour le prier de vouloir bien rendre la dite couronne. L’évêque lui répondit qu’elle avait rêvé68. La Pucelle lui envoya de nouveau le même messager, avec une lettre pour les habitants de Clermont, où elle leur disait que si la couronne n’était pas rendue, Dieu les châtierait. On refusa d’obtempérer à cette nouvelle sommation, et soudain éclata une effroyable tempête qui tenait du miracle. Une troisième fois Jeanne renouvela sa demande en faisant la description69 de la dite couronne que l’évêque tenait cachée, et les menaçant, s’ils ne la rendaient, d’un châtiment plus désastreux encore. En lisant la description de la couronne qu’il croyait n’être pas connue, l’évêque, en larmes et, plein de regret pour ses refus, ordonna que la couronne fût envoyée au roi et à la demoiselle.

V.
Cinquième lettre

Copie de la nouvelle comme ci-dessus70.

On dit ensuite qu’il a reçu une lettre du roi lui-même qu’il avait avec lui pour la montrer. Dans cette lettre il est parlé de toutes les victoires, de tous les événements, des pays conquis, du massacre des Anglais, relatés ci-dessus. Cette lettre annonce, en terminant, que le roi avec la Pucelle se dispose à marcher contre le duc de Bourgogne, avec l’espoir de remporter une éclatante victoire. Enfin récemment, il a appris par un abbé digne de confiance, qui s’est arrêté chez lui en passant, une dernière nouvelle, la déroute du duc de Bourgogne et le massacre d’un très grand nombre de soldats anglais, bourguignons et savoisiens, mais on ne dit pas que le duc soit prisonnier ; et, vu la lettre authentique du roi et le témoignage autorisé de cet abbé, il affirme que toutes ces nouvelles sont vraies71.

498Un passage de la lettre de Gênes en date du 1er août 1429.

Je comprends aisément qu’on ne se lasse pas d’apprendre ce qui se passe en France72 ; que la Pucelle prospère toujours, remporte de nouveau de très grandes victoires. Le bruit a couru que le Dauphin était dans Paris, que le Régent avait été tué, et que le duc de Bourgogne est prisonnier. Il paraît que ces choses se savent à Milan d’un capitaine à la solde du Dauphin qui s’appelle Georges de Valpergue. On le sait aussi du duc de Savoie, et on l’a encore écrit au seigneur duc de Milan. Tout ce qui est dit dans ces deux derniers chapitres n’a été en rien confirmé.

Morosini a parfaitement raison d’ajouter que rien n’a confirmé les lettres précédentes. Elles nous apprennent quels faux bruits l’on faisait courir sur la Pucelle.

Il n’y eut pas une goutte de sang versé à Auxerre. Les habitants, moyennant une somme de deux mille écus, secrètement versés entre les mains de La Trémoille, obtinrent de rester dans une sorte de neutralité ; ce dont la Pucelle fut très mécontente. L’on trouve la mention d’un pareil massacre dans une lettre attribuée à Jacques de Bourbon, et découverte ces dernières années à la bibliothèque de Vienne. On voulait peut-être par là décrier la céleste envoyée, si clémente envers les vaincus. Qui ne sait qu’elle pleura amèrement sur la mort de son plus grossier insulteur, Glasdale, après lui avoir inutilement demandé de se rendre ?

Ce qui est dit de La Hire est une altération de la part si glorieuse qu’il eut à la victoire de Patay. Placé à l’avant-garde, il surprit l’armée anglaise, lorsqu’elle faisait halte dans un pli de terrain, sur la lisière d’un bois, pour se disposer à attendre l’ennemi. Sans lui donner le temps de se mettre en ordre de bataille, il la culbuta en fondant sur elle avec la rapidité de la foudre.

Ce qui est dit de l’évêque de Clermont, possesseur de la couronne de saint Louis, de ses résistances, du châtiment des habitants de sa ville épiscopale, est absolument un conte. Il fait penser aux réponses de Jeanne à Rouen, alors que pressée de tant de manières de dire le signe donné au roi, elle finit par répondre 499allégoriquement qu’un ange (elle-même) avait apporté au prince une couronne d’un prix inestimable, réponse qui lui attira une multitude de questions, auxquelles elle répondit d’une manière aussi fine que profonde.

Parmi les auxiliaires lombards à la solde de Charles VII, se trouvait en effet un Valpergue mais son prénom est Théaulde. Y avait-il aussi un de ses frères du nom de Georges ? Ni l’un ni l’autre n’ont pu écrire les nouvelles qu’on leur attribue. Ce n’est pas la seule pièce qui prouve avec quel particulier intérêt l’on suivait dans la haute Italie les exploits de la Pucelle.

VI.
Sixième lettre

Une lettre de sire Pancrace73 Justigniani à messire Marco, son père74, en date de Bruges75, du 16 juillet, donne la nouvelle dont j’ai déjà parlé, à savoir que le Cardinal d’Angleterre, à la tête de 4.000 Anglais levés pour combattre les Hussites, est parti la veille de Calais pour aller à Paris. D’après le même correspondant, un égal nombre d’autres Anglais ne devait pas tarder à passer. Cette lettre ne contenait pas autre chose.

Monseigneur des Bourgogne est parti depuis : les uns disent qu’il est allé à Paris, d’autres disent que non, qu’il n’a pas voulu y aller et qu’il se trouve à Senlis76… à parlementer avec son beau-frère et le Dauphin77… ; mais sur cela rien de certain.

Il écrit encore : Le Dauphin avec la Pucelle et toute son armée, plus de 25.000 hommes, ont passé par Troyes78 en Champagne, et par divers autres lieux, dans l’intention d’aller à Reims, sans se préoccuper pour le moment de soumettre le pays79 : arrivé promptement à Reims, il sera couronné et obéi de ses fidèles. Il en est qui disent le contraire ; mais chacun parle selon ses inclinations. Tant est que communément on tient que le Dauphin doit être couronné, et si cela a lieu, ou a déjà eu lieu, on pense qu’il sera parti en droite ligne pour son pays, et il semble encore, au dire de plusieurs, que si Dieu n’y met sa main, 500il doit en être ainsi80… On dit qu’à cette journée veut être en personne le duc de Bourgogne qui a fait de grands mandements dans tous ses pays ; que Dieu, qui le peut, y pourvoie !

Mais sachez bien que le Dauphin ne fait rien que par le conseil de la demoiselle qui dit qu’elle chassera complètement les Anglais de France.

Morosini donne ici des extraits de plusieurs lettres. Le texte semble fautif en bien des endroits. Le dessein de Charles VII était bien de revenir au Sud de la Loire, aussitôt après le sacre. Rien n’était plus contraire aux intentions de la Pucelle ; et sous ce rapport le correspondant est mal informé, lorsqu’il dit que tout se fait par son conseil.

L’entourage de Charles VII la jalousait, et combattait son influence, au point qu’à Châlons Jeanne disait aux habitants de Domrémy venus pour la saluer, qu’elle ne redoutait que la trahison. Il est remarquable qu’à Bruges l’on sut le 16 juillet que le faible Charles VII était disposé à interrompre le cours de conquêtes chaque jour plus faciles. Les villes ouvraient spontanément leurs portes.

VII.
Septième lettre

De Bruges, 1429, par lettre de sire Pancrace Justigniani en date du 27 juillet.

Je vais parler des nouvelles que j’ai apprises par une lettre datée du 27 juillet 1429.

On sait avec certitude, par diverses voies, que le 12 de ce mois le Dauphin entra en possession de Troyes en Champagne, et qu’avant d’y entrer les habitants le firent attendre trois jours, après quoi ils se soumirent de très bon gré à lui, comme à leur vrai seigneur. Il pardonna à tous de bon cœur et les reçut bénignement ; cela81… par le commandement de la Pucelle, qui, à ce qu’on dit, a l’autorité, avec la direction et le gouvernement de tous82 ; sachez qu’elle suit toujours le Dauphin. Elle a avec elle une armée de 25.000 combattants, sans compter ceux qui sont sur les frontières de Normandie, où se trouve le duc d’Alençon83, comme nous le dirons dans cette lettre.

501Partis de Troyes, ils parvinrent à Reims, où tous les rois de France se rendent pour leur sacre ; ils y arrivèrent le samedi 16 de ce mois ; les portes en furent ouvertes sans condition, et le dimanche 17, le Dauphin y fut sacré avec toutes les solennités usitées. La cérémonie dura depuis tierce jusque vers les vêpres ; ce qu’on sait avec certitude par plusieurs voies. Auparavant, plusieurs parties de la Champagne, telles que Châlons84, Laon85, comme plusieurs autres pays avant, s’étaient mis sous son obéissance, d’autant plus facilement que tous formaient un parti toujours allié au duc de Bourgogne, n’ayant jamais voulu prêter serment aux Anglais ; ils se gouvernaient par eux-mêmes et étaient du parti de Bourgogne.

Tournai86, pays situé à une journée d’ici et qui a environ 40 milles de long, toujours très fidèle à son seigneur le Dauphin, a célébré des fêtes, fait des processions et des feux de joie pour les victoires du roi nouvellement sacré ; et le sentiment de plusieurs est qu’ils l’aideront de leurs deniers et qu’ils lèveront 4.000 hommes pour sa cause.

Le duc de Bourgogne est revenu de Paris, et est arrivé à Arras87 le 10 de ce mois. Il a amené avec lui sa sœur, la femme du duc de Bedford88, lequel se dit Régent de France. Ledit Régent était parti de Paris pour se trouver à Pontoise89, clef de la Normandie. Il attend là le Cardinal avec tous les Anglais déjà partis. Comptez que ces Anglais sont au nombre de 6.000, dont 3.000 sont payés des deniers de l’Église pour aller combattre les Hussites. Que Dieu, qui est juste, juge ! etc.

Ledit seigneur a fait grand mandement d’hommes d’armes en Picardie et autres lieux ; et de toutes parts on dit qu’on sera vite prêt, comme il le veut, à marcher avec les Anglais contre Jeannette et le Dauphin. Que le Christ dispose tout selon le droit !

Paris est gardé, à la grande peur du peuple, par trente-deux seigneurs, seize du parti de Bourgogne, seize du parti d’Angleterre ils ont sous leurs ordres environ 3.000 hommes et ils ont défendu à qui que ce fût du peuple de quitter la ville90…(?)

Des personnes dignes de foi donnent comme certain je le crois, et on le comprendra sans peine, que le roi de France a mandé au seigneur duc de Bourgogne de se hâter, qu’il avait à se trouver le jour de la Madeleine à Saint-Denis, ville éloignée de Paris d’environ deux milles, où tous les rois de France ceignent la couronne et où doivent 502être tous les douze pairs ; or le duc de Bourgogne est pair à deux titres : pour le comté de Flandre et pour le duché de Bourgogne. Il a mandé aux Anglais…91 que personnellement, sans le moindre doute, il n’ira pas ; mais, en secret, plusieurs disent le contraire92. Je ne sais ce que je dois croire.

Sachez que le duc d’Alençon, avec 12.000 hommes, fait bonne guerre aux Anglais sur la frontière de Normandie, et déjà l’on dit qu’il s’est emparé de trois ou quatre territoires93… Ce sera bien s’il peut les garder tous, ce qui arrivera si les futurs événements sont favorables à la cause du roi de France et non à celle du Régent, et dans ces trois mois nous aurons promptement la paix. Certes nous pouvons dire, d’après ce qui s’est passé, que nous avons vu de nos jours des choses très miraculeuses. Le Christ protège le droit ; qu’il soit béni de tous !

Il a été dit depuis plusieurs, jours, mais cela ne se sait par aucune lettre, que le fils (le beau-fils ?) du duc de Bourgogne a suivi le roi de France avec 3.000 barons.

Le Seigneur duc se trouve à Arras. Sachez que ces jours derniers, il a envoyé une ambassade au roi de France. D’après ce qu’on dit, il y a eu désaccord, et l’on ajoute que les Anglais sont prêts pour tout le mois d’août à combattre le roi. Je ne sais ce que je dois croire.

On sait certainement que le roi de France a été à Noisy94, situé à douze lieues de Paris. Il venait alors vers Paris pour ceindre la couronne à Saint-Denis, solennité qui est encore à faire, mais on tient pour certain qu’elle se fera ces jours-ci. Saint-Denis a été évacué par ceux de Paris95… les fossés conquis, le peuple a pris la fuite vers Paris, et cela seulement parce que, le roi venant avec ses hommes d’armes, ils ne se sont pas crus assez forts.

Le Cardinal et le Régent se trouvent à Pontoise, à sept lieues de Paris avec toutes les forces anglaises, sans vouloir en venir aux mains. Que le Christ pourvoie au bien des chrétiens96 !

Il est remarquable qu’une lettre si riche de nouvelles renferme si peu d’inexactitudes. La plus marquée est celle qui fait combattre le duc d’Alençon en Normandie, alors qu’il était le plus fidèle compagnon de la Pucelle, dont il ne se sépara que malgré lui, lorsque des intrigues de cour amenèrent la dissolution de l’armée qui avait fait les merveilleuses campagnes d’avant et 503d’après le sacre. Il n’y avait qu’à continuer pour jeter les Anglais à la mer. Monstrelet lui-même en fait l’aveu. Le fils du duc de Bourgogne, dont il est ici question, doit être le comte de Nevers. Le duc de Bourgogne avait épousé sa mère, Bonne d’Artois, qui était en même temps sa tante par alliance. Il l’avait déjà perdue depuis quelque temps. Le jeune comte était pour la cause de Charles VII, quoiqu’il ne fût pas encore en état de lui amener 3.000 barons. Les autres inexactitudes sont minimes.

VIII.
Huitième lettre

Nous avons ensuite appris par le courrier ou ses dépêches97, venues de Bruges en date du 9 août 1429, que le Dauphin avec la demoiselle a été à trois lieues de Paris ; on ne sait pas cependant qu’il y soit entré ; mais certainement il a été sacré roi de France ; nous parlerons de ce qui adviendra dans la suite.

La Scarcela était peut-être, ainsi que le conjecture M. Léopold Delisle, un service régulier de courriers établis par les Vénitiens dans l’intérêt de leur commerce.

620IX.
Neuvième lettre

Numéro du 14 décembre 1895.
Études, 32e année, tome 66, p. 620-622.

Du côté de Paris, des lettres venues de Bruges, datées d’avant le 17 septembre 1429, ne disent pas que le Dauphin ait été encore couronné à Paris. Après, il a été dit, et il se dit, que le Duc de Bourgogne a fait une trêve de deux mois avec le Dauphin, qu’une grosse armée est avec lui et la demoiselle autour de Paris, et qu’il l’a assiégé ; mais l’avenir nous le fera connaître et nous le consignerons dans cette chronique. Dieu le sait, de très grandes choses sont arrivées en France par les actes de la dite demoiselle, par la vertu divine qui opère en elle.

Les rois sacrés à Reims étaient couronnés à Saint-Denis.

620X.
Dixième lettre

1429, à Venise.

Copie d’une lettre de Bruges, en date du 13 septembre, écrite par le noble homme, messire Pancrace Justigniani à son père messire Marc ; elle est conçue en ces termes :

Dans le courant de l’année 1429, jusqu’au 27 du mois passé, je vous ai écrit toute la suite des nouvelles de France. Depuis, le Roi a occupé Senlis, Pont-Sainte-Maxence, Creil98… Beauvais, Saint-Denis.

En Normandie se trouve le Régent, avec tous les Anglais, en tout 6.000 environ.

Monseigneur de Bourgogne devait partir hier d’Arras99, pour se joindre au Régent, et ensuite avec toutes leurs forces aller secourir Paris100.

Aujourd’hui, on a dit qu’une trêve jusqu’à Noël avait été conclue 621entre les deux partis ; je n’en vois pas les raisons. Si on me le demandait, la réponse serait que nous devons croire que Monseigneur de Bruges [Bourgogne], le Roi et l’autre étaient d’accord ; ce qu’on ne pouvait comprendre jusqu’au 13 septembre 1429. Depuis on annonce que le roi de Portugal marie sa fille au fils101 du duc de Bourgogne.

Pancrace Justigniani a raison de ne pas s’expliquer les trêves intervenues. On a passé des siècles sans y voir clair ; et aujourd’hui que nous avons les pièces en mains, nous avons peine à concevoir qu’on ait pu entraver si stupidement une mission si évidemment divine.

XI.
Onzième lettre

Copie d’une lettre écrite de Bruges par le noble homme messire Pancrace Justigniani à son père messire Marc, en date du 20 novembre. Elle contient le résumé suivant et a été reçue le 23 décembre.

Je vous écrivis ma dernière lettre, le 4 de ce mois, par la Scarsela, et je vous informais de ce qui, jusqu’à ce jour, était arrivé en France. Depuis, le Régent a pris en Normandie une terre qui s’appelle Verneuil102, terre excellente. Il s’est emparé d’autres forts, pays et châteaux. De plus, à Rouen, on a découvert un complot formé par Charles de Bourbon et le Duc d’Alençon ; s’il eût réussi, ils se fussent rendus maîtres du duc de Bedford et de tous les Anglais.

Du côté de Paris est venu hier un ambassadeur du seigneur Duc vers le roi, par lequel j’ai pu savoir qu’il n’était venu que pour prolonger la trêve avec le roi jusqu’à la mi-février. Cet ambassadeur a dit que le bruit universel était que le roi de France se disposait avec une très grande armée pour être prêt au printemps. Ils disent entre eux que le roi a cent mille hommes sur pied, ce qui peut être vrai, mais le nombre me parait bien grand. Toujours est-il que tous se mettent en mouvement sur la parole de la Pucelle qui certes est vivante. Récemment elle a pris d’assaut un château très fort à cinq lieues de Paris, et elle est allée avec ses gens assiéger [une forteresse] sur la Loire. On raconte de nouveau depuis peu de jours tant d’exploits accomplis par elle que, s’ils sont vrais, il y a de quoi émerveiller ceux qui les croient, et ceux qui ne les croient pas. Chacun, selon ses désirs, les explique, les décrit, les augmente et les diminue. Toujours est-il que tous s’accordent à dire qu’elle est toujours avec le roi, dont elle ne se sépare point103. 622Les événements accomplis prouvent qu’elle a été envoyée de Dieu, en faveur du roi ; les conquêtes faites et celles qu’elle fait encore n’ont pas d’autre explication : le croire n’est pas mal, et qui ne le croit pas ne va point contre la foi.

Me trouvant ces jours derniers avec quelques religieux à raisonner sur ces faits, j’ai cru comprendre que l’Université de Paris, ou pour mieux dire les ennemis du roi avaient écrit à Rome au Pape, pour donner la Pucelle comme hérétique ; il en est qui croient qu’elle l’est en effet, et cela, disent-ils, parce qu’elle va contre la foi en demandant créance à ses paroles et en prétendant prédire les événements à venir. Le Chancelier de l’Université, un très éminent docteur en théologie, a composé en sa faveur, à son honneur, à sa louange, à sa défense, un très magnifique ouvrage que je vous envoie avec cette lettre. Messire le doge, je crois, le verra avec un souverain plaisir, et beaucoup d’autres aussi, ce me semble. Vous pouvez lui faire part de ces nouvelles, ainsi qu’à tous nos amis ; après avoir lu la lettre, vous pouvez la faire circuler.

Le roi d’Angleterre a été couronné le 6 de ce mois, à Londres ; il a neuf ans. On donne comme certain, et je le crois, qu’il s’apprête à passer la mer au printemps avec des forces considérables ; on parle de plus de 25.000 Anglais. Il me paraît certain qu’il se passera de grands événements au printemps. Que le Christ pourvoie !

On ne sait pas encore ce que le Duc fera ; mais, d’après la rumeur publique, il sera prêt à agir selon la promesse faite au roi d’Angleterre. Depuis plusieurs jours il est ici, et avec lui sont beaucoup de seigneurs, attendant la dame, de jour en jour et d’heure en heure. On est dans l’incertitude sur les vingt galères qui amenaient la princesse dans les parages de la mer d’Espagne, si toutefois ils sont partis104

La trêve du seigneur Duc avec les habitants de Liège105 expire à Pâques. On se demande s’il ne leur déclarera pas la guerre, parce qu’ils ne sont pas disposés à faire ce qu’il voudrait. Je ne sais quoi me dit, tant les choses me paraissent embrouillées par ici, que le Duc médite quelque grande vengeance. Que dans sa clémence le Christ pourvoie : c’est tout ce que j’ai à vous dire pour le moment. Que le Christ nous garde !

Cette lettre écrite, on dit que Madame est arrivée106… mais je ne le crois pas. On attend l’ambassadeur du Roi de France dans trois jours.

321XI.
(Suite.)

Numéro du 15 février 1896.
Études, 33e année, tome 67, p. 321-333.

On se battait, en effet, en Normandie, avec des alternatives de succès et de revers ; et plusieurs places enlevées par quelques hardis capitaines français furent perdues de nouveau. Il y eut un coup de main contre Rouen, quoique les auteurs ne fussent pas ceux qui sont ici désignés. Les malencontreuses trêves furent en effet prolongées.

Malheureusement l’armée du sacre une fois dissoute, il n’était pas possible de la reformer. Tout manquait ; mais les bruits rapportés ici prouvent que personne ne soupçonnait alors qu’après le sacre de Reims, la Pucelle eût accompli ce qu’elle avait promis au nom du ciel.

Le correspondant dit fort bien que par l’Université, il faut entendre les ennemis du roi ; la corporation d’alors était dans son ensemble anglo-bourguignonne déclarée. Les docteurs du parti contraire — c’était une faible minorité — avaient dû quitter Paris. Ils étaient appelés Gersonniens, parce qu’ils avaient à leur tête Gerson, alors en exil, et profondément détesté par un corps qui depuis s’est si souvent abrité sous son nom. Il était mort le 14 juillet, après avoir composé le docte traité dont il est ici question.

La manière dont parle le correspondant prouve avec quel intérêt le doge et Venise entière suivaient les événements de France, et tout ce qui se rattachait à la Pucelle.

Le duc de Bourgogne faisait en effet de grands préparatifs pour reprendre manifestement à l’expiration de la trêve des hostilités qui n’avaient pas cessé pendant qu’elle était censée durer.

322Vrai, ce qui est dit du roi d’Angleterre, qui débarqua à Calais, le 23 avril 1430.

Le mariage du duc avec Isabelle de Portugal devait avoir lieu à Bruges mais la fiancée, arrivée en face du port de L’Écluse, fut rejetée en pleine mer par la tempête. Pendant un mois, on ignora ce qu’elle était devenue. Comme il est dit dans la lettre suivante, elle avait été jetée sur les côtes d’Angleterre.

XII.
Douzième Lettre

Nous apprenons par une lettre venue de Florence, à la date du 6 janvier 1429 (a. st.), que la fille du roi de Portugal allant épouser le duc de Bourgogne est arrivée dans les pays du roi d’Angleterre. L’on estime que le roi lui a donné en dot 300.000 couronnes d’or. Elle était accompagnée sur vingt galères d’une escorte de trois mille personnes, les dames et la suite tout compté ; le cortège en bel ordre. Tous ses navires sont arrivés. Ensuite lesdits Florentins ont envoyé deux autres galères en Flandre, outre celle qui y était pour le commerce. Ils s’attendaient à les voir arriver sans accident à leur port de Pixia (Pise ?) et se préparent à faire de belles fêtes.

XIII.
Treizième Lettre

Lettre reçue le 1er février 1429 (a. st.).

Copie d’une lettre de Bruges107 en date du 4 janvier, écrite par sire Pancrace Justigniani, fils de messire Marc, lequel est fils de messire Lorsato.

Très cher père ; je vous écrivis le 8 du mois passé tout ce que nous savions de nouveau, et par la présente lettre vous saurez ce qui s’est passé depuis.

Vers le 20 du mois passé, finit ici l’ambassade du Roi au Duc de Bourgogne et aux Anglais. La trêve qui expirait à Noël a été prolongée pour tout le mois de février. C’est chose difficile à pénétrer que ces négociations. Plusieurs pensent en secret qu’il y a accord ; d’autres croient le contraire, et je suis de cet avis. Le Duc, je crois, aidera les Anglais de ses hommes, mais il n’ira pas personnellement à la guerre, du moins c’est mon sentiment, et j’estime qu’il restera dans ce pays-ci avec sa nouvelle épouse pour lui être agréable.

Les troupes du Duc d’Alençon font bonne guerre aux Anglais en 323Normandie ; elles s’emparent de châteaux et de forteresses. Ces jours-ci elles ont conquis une cité importante par le nombre de ses habitants comme par sa situation ; elle s’appelle Louviers108. Il y avait 500 Anglais qui tous ont péri ; il a eu la place par composition.

Un secrétaire du Duc d’Orléans, prisonnier en Angleterre, qui vient de voir le Roi de France, et est passé ici, muni d’un sauf conduit du Duc et des Anglais, dit — et je le crois, car c’est un homme digne de foi — que les troupes du Roi se sont emparées de la Charité-sur-Loire109 et de quelques autres lieux qui tenaient pour le Duc (?).

Il ne resterait plus à conquérir en France que Chartres110 et Paris. Tout a été pris d’assaut. Je dirai encore ce qui se raconte ; vous en croirez ce que bon vous semblera. On dit que la Pucelle fait toutes ces choses et d’autres merveilles, qui, si elles sont vraies a Domino facta est ista, et elle est un grand prodige pour notre époque.

Le Roi de France se trouve en bon point ; on le sait avec certitude. Il a obtenu du Languedoc et de ses autres pays, une grande subvention d’argent et d’hommes il a une armée très considérable pour être prêt au printemps. De l’opinion de tous — et je le crois — si Dieu n’y met la main, il y aura prochainement une grande effusion de sang. Que le Christ dans sa sainte miséricorde y pourvoie.

Le Duc de Bedford, qui était régent de France, se tient, ce semble, à Rouen111, en Normandie, pour garder le pays du mieux qu’il peut. Ces derniers temps, trois mille Anglais seraient passés en France pour lui venir en aide. On tient pour certain que le Roi d’Angleterre, viendra au printemps avec de grandes forces ; personne n’en doute.

Grâce à Dieu, le mardi 2 du mois passé, la Dame avec ses navires aborda à L’Écluse112. On lui rendit de grands honneurs et on lui fit une très belle réception à son arrivée ; elle passa la nuit à bord jusqu’au lendemain113. On a crié que le dimanche 8, à neuf heures, la Dame entrera en cette cité et ce jour-là commenceront les fêtes qui seront, je crois, splendidement belles, au dire de tous. On joutera et l’on fera mille autres gentillesses en rapport avec semblable mariage. Que le Christ par sa sainte miséricorde fasse qu’elle soit venue pour le bien de ce pays.

On dit, et je le crois, que Monseigneur est allé la visiter, en grand costume, et que l’ayant vue, elle lui a beaucoup agréé ; mais par-dessus tout l’opinion publique est que c’est une dame très sage et de manière à affirmer qu’il n’y en a pas une autre au monde.

J’ai des lettres du 4 du mois passé de Premuda114 (?) qui disent que nos galères de Flandre devaient ce jour-là lever l’ancre avec le beau temps ; 324elles sont donc passées. Que le Christ pourvoie au plus vite à les conduire heureusement. Nous n’avons pas autre chose à dire.

Cette lettre du 4 janvier est écrite après la prise de Saint-Pierre-le-Moûtier mais à la suite de l’échec contre La Charité. Le secrétaire du duc d’Orléans aura faussement conclu de la victoire contre la première place, à la victoire contre la seconde.

Le correspondant s’étonne à bon droit de la prolongation de la trêve, et suppose ce qui aurait dû être réellement, mais ne s’exécuta pas en réalité, qu’on levait une armée pour recommencer la lutte au printemps. Les États du Languedoc, malgré l’épuisement du pays, avaient voté un subside. L’argent manquait cependant ; c’est la raison mise en avant par la cour, comme le prouve la mission que se donnait Catherine de la Rochelle.

XIV.
Quatorzième Lettre

Plusieurs lettres ont été écrites de Bruges par le noble sire Pancrace Justigniani, fils de Marc. Dans celle du 17 février 1429 (a. st. ), il mandait plusieurs nouvelles à son père mais en dernier lieu encore, dans une lettre de Bruges, le 4 mars 1430, il lui écrivait brièvement en ces termes :

Messire… ce qu’il y a de nouveau depuis que je vous ai écrit, c’est que ces jours-ci, il a été dit que le Roi de France s’était emparé de Chartres115 mais depuis on n’est pas revenu sur cette nouvelle ce qui fait que je ne la crois pas vraie. Puis, ces jours-ci encore, des nouvelles très certaines sont venues à ce seigneur Duc qu’un château inexpugnable, à sept lieues de Rouen, sur la rivière de la Seine, appelé château Gaillard116, a été enlevé aux Anglais par les gens du Roi de France, en vertu d’une convention. Dans ce château était prisonnier un chevalier français nommé messire Jean Barbazan117, que le Roi d’Angleterre avait pris et mis dans les fers en ce château. C’est un homme très notable, très vaillant capitaine. En même temps beaucoup d’autres Français prisonniers dans ce même château ont été délivrés.

En outre on compte que le Roi d’Angleterre passera à Pâques, comme je vous l’ai dit d’autre fois ; mais le Seigneur Duc a fait son mandement où, pour entraîner ses plus importants vassaux, il parle de vingt-cinq mille Anglais. Ainsi le susdit Roi est très puissant118…, et 325certainement si le Seigneur Dieu n’y met la main, il faut que l’un des deux partis soit anéanti cet été. Mais que Dieu dans sa sainte clémence y pourvoie et qu’il ne regarde pas à nos péchés. Pas autre chose pour le présent. Cette lettre a été reçue le 29 mars 1430.

Justigniani présume justement que Chartres n’est pas pris. Ce qu’il dit de Château-Gaillard et de la délivrance de Barbazan est conforme à la vérité des faits. Le duc de Bourgogne faisait en réalité de très grands préparatifs pour entrer en campagne avec les Anglais, aussitôt après Pâques. Il voulait recouvrer Compiègne.

XV.
Quinzième Lettre

Nouvelles de France venues de Bruges, depuis le 22 mars 1430. — Elles nous sont fournies par plusieurs lettres envoyées par la voie du courrier de Bouramée de Florence, à divers Florentins et Vénitiens, et par une lettre du noble sire Pancrace Justigniani, fils de Marc Lorsato. Ces lettres reçues le 17 avril, fête de Pâques, s’accordent sur les mêmes points. Elles disent en substance que le Roi a fait avec la demoiselle une course jusqu’aux portes de Paris. Il lança 60 cavaliers et en laissa en embuscade 500. Le Bâtard de Saint-Pol sortit à leur rencontre avec trois autres capitaines à la tête de deux mille cavaliers selon les uns, de cinq mille selon les autres. Les 60, en escarmouchant, ont reculé et amené les assaillants jusqu’au delà de l’embuscade et aussitôt ceux qui étaient cachés ont fondu sur leurs derrières et les ont tous pris, sans qu’un seul ait échappé. Et l’on dit que ç’a été un mauvais coup pour le seigneur Duc de Bourgogne. On dit qu’à Paris on a découvert une conspiration dans laquelle étaient entrées bien 4.000 personnes. On a pris un Frère Mineur qui en était l’âme. On dit encore que La Hire, capitaine du Dauphin (ou tout autre capitaine)119, a passé la rivière avec bien 6.000 cavaliers. Les affaires s’échauffent vraiment.

Ensuite Messire Jean de Luxembourg se disposant à assiéger Compiègne, voulut donner l’assaut à la cité que défendaient mille cavaliers. Il entra dans la ville par la porte opposée à celle 326où s’étaient réunis les défenseurs, fondit sur leurs derrières il en prit et tua un bon nombre et leur enleva tous leurs engins de guerre (???).

On dit que le comte d’Andonto (?)… a pris un château en Champagne, où se trouvait un capitaine qui faisait grand dommage au pays, et qu’il a fait passer tous les défenseurs au fil de l’épée. On dit aussi qu’il a fait lever le siège de Tonis (?) au grand dommage des Anglais. Vous voyez combien de choses se sont passées en peu de jours. Les gens du Roi sont capables de se rendre maîtres de tout, s’ils sont d’accord.

Morosini résume ici plusieurs lettres, et cela d’une manière un peu confuse. Il est inexact que le roi et la Pucelle aient fait une nouvelle tentative contre Paris ; mais les garnisons françaises laissées à la garde des villes conquises après le sacre poussaient leurs excursions jusqu’aux portes. Il y eut d’heureuses embuscades, dont la renommée grossit démesurément les suites.

Il y eut en réalité à cette époque une conjuration à Paris pour livrer la ville à Charles VII. L’âme de la conjuration était un religieux, non Franciscain, mais Carme, frère d’Allée.

J’ignore à quoi fait allusion ce qui est dit de Jean de Luxembourg. Le siège de Compiègne ne commença que deux mois plus tard. Cela prouve au moins que l’on savait à Bruges que reprendre cette place était le principal objectif du Duc de Bourgogne.

Le Duc René enleva la forteresse de Chappes à trois lieues de Troyes mais je cherche inutilement ce que peut être le comte d’Andonto.

XVI.
Seizième Lettre

1430, le 25 juin. — Nouvelle écrite à Venise au Doge de la Seigneurie et en faveur du roi de France. Elle dit que le prince d’Orange120, ayant envahi les terres du Dauphiné, et s’étant emparé de quatre territoires, le gouverneur du Dauphiné, à la tête de nombreux hommes d’armes du Roi de France et du Dauphiné, le 11 du présent mois de juin 1430, a mis en déroute le susdit prince. Dans cette déroute trois mille cavaliers ont été 327pris et tués. Parmi les prisonniers se trouvent plusieurs des plus notables de la Savoie qui combattaient avec ledit prince. Parmi ces Savoisiens, on mentionne monseigneur Saleneuve et son fils messire Albertin maréchal121… le fils de monseigneur de Valuzin (?), le fils de monseigneur de Saint-Georges dans un château appelé comte Furbo (?), et messire Gauthier de Ruppes, messire d’Aix122 et le comte de Goret (?). Le dit prince d’Orange123 a eu beaucoup de peine à s’échapper avec 18 cavaliers ; il s’est réfugié dans le château d’Anthon124, où se trouvaient les troupes du Dauphiné125… Toutes ces nouvelles sont favorables au Dauphin ; la demoiselle reste saine et sauve, divinement illuminée par la grâce qui rend sa voie toujours très prospère.

Aux noms propres près, que d’autres peut-être pourront rétablir, ce qui est dit de la victoire d’Anthon est vrai quant au fond. Malheureusement, la dernière phrase est une contre-vérité. Le 11 juin, jour de la victoire d’Anthon, la Pucelle était prisonnière depuis trois semaines, ayant été prise le 23 mai sur les six heures du soir.

XVII.
Dix-septième Lettre

1430, 3 juillet126. — … Nous avons su et on a dit plusieurs jours auparavant, comme on l’a écrit de Bruges le 3 juillet, que le jour de l’Ascension127 la demoiselle était en union et en parfaite affection avec le Roi de France, messire le Dauphin, et qu’avec ses hommes d’armes elle assiégeait Paris, et qu’il n’y avait pas d’espérance pour les assiégés de pouvoir résister contre les forces du Dauphin. Il a été dit qu’elle avait été prise par les gens du Duc de Bourgogne. On n’a pas su d’abord où elle avait été conduite ; mais on a dit après qu’elle avait été renfermée avec plusieurs demoiselles dans une forteresse sous bonne garde ; 328mais elle ne put être si bien gardée que, lorsqu’il fut du bon plaisir de Dieu, elle ne s’échappât et revînt à sa troupe saine et sauve.

On ne voit pas ce qui aurait pu donner lieu à ces fausses nouvelles mais on remarquera jusqu’à quel point le correspondant s’obstine à espérer la miraculeuse délivrance de la prisonnière.

XVIII.
Dix-huitième Lettre

1430. — Lettre écrite de Bruges par messire Pancrace Justigniani, fils de messire Marc Lorsato, à Venise, la dernière depuis le 24 novembre, reçue le 18 décembre. Elle est conçue en ces termes :

Messire, par une lettre que je vous écrivis ces jours passés, ainsi qu’à mon frère, par l’entremise d’Albertin, un peu à l’aventure, vous l’ayant fait venir par la voie de Vérone, vous avez appris comment les troupes du Roi de France ont fait lever le siège que Monseigneur de Bourgogne tenait devant Compiègne. On a pris toutes les bombardes et tout l’attirail d’usage en pareille occurrence. Sept des seigneurs du Duc ont été fait prisonniers, environ mille hommes ont été tués. Le reste a été forcé de fuir, à grande honte. Au dire de tous, deux cent mille couronnes ne suffiraient pas à réparer un tel dommage. Depuis, cette armée du Roi a eu du succès ; elle a pris beaucoup et beaucoup de forteresses du côté d’Amiens et de la Picardie ; chaque jour, elle fait des courses jusqu’aux portes d’Arras, d’Amiens et de Rouen. D’après ce que l’on dit, elle se compose de cinq mille combattants.

Depuis la déroute de Compiègne, il paraît qu’un détachement de l’armée du Roi de France est allé à une ville128 qui est à environ quatorze lieues de Paris et s’appelle Clermont. Elle fait partie du patrimoine de Charles de Bourbon, beau-frère du seigneur de Bourgogne, mais du parti contraire. Ils s’en sont emparés, mais la forteresse tient encore. Donc, et je le tiens d’assez bonne source, Monseigneur de Bourgogne, réunissant ce qui avait échappé à la déroute de Compiègne et autres de ses hommes d’armes, à Arras, s’était mis en campagne, avec environ trois mille hommes, fantassins ou cavaliers, dans l’intention de marcher contre ses ennemis de Clermont et de recouvrer la ville. Il paraît qu’on eu soupçon de leur marche, et il se dit qu’environ 600 hommes d’élite à cheval se sont embusqués en un lieu où il devait passer. On dit même qu’ils étaient en plus grand nombre.

329L’avant-garde de Monseigneur de Bourgogne, composée d’environ 500 hommes, était passée ; ceux qui étaient en embuscade l’attaquèrent. Ils en prirent et mirent à mort tous les soldats, sans qu’il en échappât un seul. Monseigneur, avec le reste de sa compagnie, tourna bride plus qu’au pas. Dieu veuille que je me trompe ; mais je crains bien quelque mauvaise aventure pour ce Seigneur, car il s’expose témérairement à de grands périls, et je crois que Dieu le garde. Par Dieu, ce serait grande pitié ; il est en effet bon seigneur.

On dit encore que les Anglais se disposent à aller à Clermont pour recouvrer la ville, s’ils le peuvent ; mais, d’après ce qu’il semble à tout le monde, ils y vont un peu tard (car ceux qui ont pris facilement la ville prendront la citadelle)129.

La Pucelle a certainement été envoyée à Rouen, vers le Roi d’Angleterre. À cette occasion Jean de Luxembourg, qui l’a prise, a touché 10.000 couronnes pour la mettre entre les mains des Anglais. Que sera-t-il [fait] d’elle ? on n’en sait rien ; mais on craint qu’ils ne la fassent mourir. Vraiment, ce sont de grandes et d’étranges choses, que les faits qu’elle a accomplis ! Il a parlé, dit l’auteur de la lettre, avec bien des personnes depuis qu’elle est prisonnière ; mais universellement tous disent qu’elle est de bonne vie, très honnête, très sage ; ce qui suivra, nous le saurons dans peu de temps. Assurément, de l’avis de tout le monde, cette affaire doit avoir bientôt une fin, je veux dire ce qui résultera de tout cela. Les fers sont très chauds de part et d’autre. De jour en jour, l’armée du Roi de France s’accroît, prospère et se gouverne sagement. Que Dieu pourvoie au bien des chrétiens. Pour le moment, nous n’avons pas autre chose de nouveau.

On est étonné que, dans une correspondance où tant de faits sont relatés, l’on ne dise rien de la manière dont Jeanne d’Arc a été prise à Compiègne.

Vrai ce qui est raconté de la délivrance de Compiègne, et aussi du coup contre Clermont en Beauvaisis. Ce qui est dit du Duc de Bourgogne est l’altération de plusieurs faits qu’il serait trop long de débrouiller. Non seulement les Français ne purent pas emporter la forteresse de Clermont, ils furent obligés d’abandonner ce qu’ils avaient conquis, devant des forces anglaises supérieures.

XIX.
Dix-neuvième Lettre

1430. — Ici est dit ce qu’on a su de nouveau le 15 décembre, du côté de Bruges, par la venue de noble sire Nicolas Morosini fils du même Victor, comme cela a été dit ailleurs.

330Il a raconté d’abord que la demoiselle était entre les mains du Duc de Bourgogne, et le bruit commun là-bas était que les Anglais l’obtiendraient à force de deniers. Le Dauphin l’ayant su, envoya une ambassade chargée de dire que pour rien au monde on ne devait consentir à tel échange ; autrement il userait de représailles envers les prisonniers anglo-bourguignons qu’il avait entre les mains130… Sur les confins de la Champagne131, le Dauphin avait pris une forteresse avec les hommes d’armes qui étaient venus lui porter secours. Sur 600 cavaliers, 60 chevaliers et seigneurs étaient prisonniers.

En Bourgogne, le Duc a pris plusieurs châteaux et il est à parlementer avec ceux de Liège ; on croit que la paix se fera.

La lettre précédente est datée du 18 décembre, tandis que les nouvelles ici données sont du 15. Cela explique qu’on dise la Pucelle entre les mains du duc de Bourgogne, alors que dans la précédente, on la présente comme déjà livrée aux Anglais. Cette lettre et la suivante sont, je crois, les seuls documents connus relatant de la part de Charles VII quelques efforts pour soustraire au supplice celle qui lui avait mis la couronne sur la tête.

XX.
Vingtième Lettre

1431. — Par plusieurs lettres de Bruges, reçues depuis plusieurs jours à Venise, une de l’un des fils de sire Jean Georges, fils de messire Bernard Saint-Moyse, écrite le 22 du mois de juin, et par une autre adressée à sire André Corner, gendre de sire Luc Michel de la Madeleine, on apprend que la vertueuse demoiselle était détenue du côté de Rouen, après avoir été achetée 10000 couronnes. Les Anglais, maîtres de sa personne la tiennent dans une prison très étroite… On dit que par deux ou trois fois132 les Anglais avaient voulu la faire brûler comme hérétique133, n’avait été messire le Dauphin de France qui fit faire de grandes menaces aux Anglais. Malgré cela, la troisième fois, de nombreux Anglais, 331unis à des Français comme pour braver le Dauphin et mal inspirés134, la firent brûler à Rouen.

Avant son martyre, on l’a vue très contrite et merveilleusement disposée. Il a été dit que la Vierge, Madame Sainte Catherine lui a apparu, l’a réconfortée et lui a dit : Fille de Dieu, sois ferme dans ta foi ; avec cela tu seras au nombre des vierges du paradis dans la gloire. Après, elle mourut dans de grands sentiments de contrition.

Messire le Dauphin, roi de France a ressenti une très amère douleur de ce supplice. Il a formé le projet de tirer une terrible vengeance des Anglais et des femmes d’Angleterre. Dieu dans sa puissante justice en tirera encore une souveraine vengeance135… La ville de Paris se divise et court à sa ruine de jour en jour ; elle ne peut plus tenir ni se défendre. Tout le monde s’échappe et en sort de malaise et de faim.

Les Français pensent que les Anglais ont fait brûler la Pucelle à cause de ses grands succès et des prospérités qu’ont eus toujours avec elle les seigneurs français. Les Anglais disent qu’une fois cette demoiselle morte, les affaires du Dauphin ne seront plus heureuses. Que le Christ les prenne en pitié et que le contraire arrive, ainsi qu’il a été dit, si toutefois c’est vrai.

Morosini résume ici plusieurs lettres. Si ses expressions ont été bien comprises, il constate que des Français se sont unis aux Anglais pour faire monter la libératrice sur le bûcher. Ce qui est une très douloureuse et humiliante vérité.

Conclusion

Le texte même de la chronique Morosini est en ce moment à Paris. M. Germain Lefèvre-Pontalis, grâce à ses hautes relations, a pu en obtenir communication, et a bien voulu autoriser une collation de la copie venue de Venise avec l’original. Cette collation faite par un paléographe archiviste de mérite, n’a révélé que peu de variantes. C’est donc à la langue même de cette correspondance qu’il faut attribuer les difficultés de la traduction. Elles sont telles que plusieurs lecteurs, Italiens d’origine, ou très 332versés dans la langue de Dante, se sont reconnus incompétents.

Avant la lettre de Messire de Molins, la première de celles qui ont été reproduites ici, se trouve un passage sur la Pucelle qui n’était pas dans la copie de Venise. Messire Pancrace Justigniani raconte le siège d’Orléans et, ce qui est à peine croyable, il annonce de Bruges, en date du 10 mai, la levée du siège qui n’eut lieu que le 8. On se demande comment en moins de trois jours la nouvelle a pu être portée à l’extrémité des Flandres.

Il n’est pas dit que la Pucelle ait pris part à la délivrance ; mais immédiatement elle est signalée comme prophétesse dans les termes suivants :

Avant ces nouvelles, il y a quinze jours, et depuis, on a beaucoup parlé de plusieurs prophéties trouvées à Paris, et de choses concernant le Dauphin, comme quoi il devait grandement prospérer, et cela me remet en mémoire que je m’en étais entretenu avec un Italien. Beaucoup en faisaient les plus grandes moqueries du monde, surtout d’une Pucelle, gardeuse de brebis, née du côté de la Lorraine. Il y a un mois et demi qu’elle vint vers le Dauphin ; elle a voulu lui parler personnellement, et pas à un autre.

En conclusion, elle lui a dit qu’elle venait de la part de Dieu, et que certainement d’ici la Saint-Jean du mois de juin, elle l’introduirait dans Paris, qu’il livrerait bataille aux Anglais, et qu’il était assuré d’être vainqueur, que le siège d’Orléans serait levé à la grande confusion des Anglais ; elle lui a annoncé d’autres grands événements qui arriveraient sans faute, puisqu’elle pouvait montrer les tenir par révélation. J’omets tous les autres indices ; car je me trouve avoir des lettres de commerçants qui étaient en Bourgogne, et qui le 16 de janvier (de XVI de Gener), parlaient de ces faits et de cette demoiselle. Le souvenir de cette annonce a été rafraîchi par une autre lettre du 28 (avril), affirmant comme un bruit public que, d’après la dite demoiselle, le siège d’Orléans serait levé dans peu de jours.

C’est donc dès la mi-janvier, alors que l’enfant cherchait à triompher de l’incrédulité de Baudricourt, que ses prophéties auraient fait assez de bruit pour arriver aux oreilles de commerçants italiens en Bourgogne, et qu’elles les auraient assez impressionnés pour qu’ils les transmissent à leurs compatriotes, en Flandre.

333De toutes les chroniques qui nous viennent de pays étrangers à la querelle, aucune n’a certainement la valeur de la chronique Morosini. Elle mérite une étude approfondie. Cette étude sera faite. Elle fera disparaître, nous l’espérons, les lacunes, les incertitudes et les erreurs d’une traduction entreprise dans les conditions signalées dans notre premier article.

J.-B.-J. Ayroles.

Notes

  1. [1]

    Per cujus latissime dispersum virus, ovile christianissimum totius fere Occidentalis orbis infectum manifestatur.

  2. [2]

    Journal des savants, août 1895, p. 516.

  3. [3]

    Ms. Bonacin.

  4. [4]

    Ms. Tahot.

  5. [5]

    Ms. Hongreford (?).

  6. [6]

    Ms. De Schale.

  7. [7]

    Ms. Talabort.

  8. [8]

    Ms. Orlens.

  9. [9]

    Ms. Rens.

  10. [10]

    Ms. Ziastres.

  11. [11]

    Ms. Benfort.

  12. [12]

    Ms. Non aveva da manzar.

  13. [13]

    Ms. La Rena.

  14. [14]

    Ms. Begina.

  15. [15]

    Ms. Doriens.

  16. [16]

    Ms. D’Oriens.

  17. [17]

    Ms. indemoniada.

  18. [18]

    Ms. in miserie del corpo. Allusion à l’inspection subie par la sainte fille.

  19. [19]

    Sans doute le blasphème qu’elle avait particulièrement en horreur.

  20. [20]

    Ms. Subito fato lie capitania e governatrice.

  21. [21]

    Ms. Doriens.

  22. [22]

    Ms. meso in maniere de Trenidad.

  23. [23]

    Ms. Astolfo.

  24. [24]

    Ms. De Schale.

  25. [25]

    Ms. Sufuc.

  26. [26]

    Ms. Clais Dal.

  27. [27]

    Ms. Oriens.

  28. [28]

    Ms. Clavis.

  29. [29]

    Ms. Clais.

  30. [30]

    Ms. la so bontade, sabbato.

  31. [31]

    Ms. Londos.

  32. [32]

    Ms. da horlens.

  33. [33]

    Ms. e avemo coluy che scrive de Bertagna dize che i sia andady al ducha de Bertagna, hover el fiol deveva andarde a scontrar la damizela con e bertoni che iera retornadi in Bertagna quel monsignor doriens se feva forte.

  34. [34]

    Ms. de Beda in Alexandria.

  35. [35]

    Ici, le correspondant cite la prophétie, en trois vers latins, attribuée à Bède qu’on retrouve plus correcte dans des chroniques sur Jeanne d’Arc. Le troisième vers est seul régulier, sauf pour l’orthographe : Ece beant bela, tunc fert vexila puela. Le premier mot du second vers, Galboniopum est pour Gallorum pulli ; les lettres numérales ne répondent nullement à la série des chiffres qui donnent au total l’année 1429.

  36. [36]

    Ms. de Sabort.

  37. [37]

    Ms. Zerzco.

  38. [38]

    Ms. Yasi.

  39. [39]

    Ms. fazeva questagiente per retardar in Franza.

  40. [40]

    Ms. el fante a induziado.

  41. [41]

    Ms. e statin anchuoy.

  42. [42]

    Ms. e arro ase di arch. Parmi lesquels beaucoup d’archers (?).

  43. [43]

    Ms. che son Clamada la Careta.

  44. [44]

    Ms. chi sera spiera de veder e chi del contrario chi sera del seguir de questo.

  45. [45]

    Ms. da Broza.

  46. [46]

    Procès, t. I, p. 33.

  47. [47]

    Dans le numéro du 17 février 1895 de la Scintilla, revue littéraire hebdomadaire de Venise, M. G. Dalla Santa a publié une autre copie de la même lettre qu’il a trouvée parmi les Actes manuscrits du couvent de Saint-Georges-en-l’Île. Nous signalerons les principales variantes des deux copies. La copie du couvent de Saint-Georges-en-l’Île porte ce titre après les mots Illustrissime Prince : De gestis per Johannam Virginem existentem apud Regem Francie dominationi vestre audire placeat.

  48. [48]

    Ms. Ven. Loira ; Ms. S. G. Leyra.

  49. [49]

    Ms. Ven. Ranis ; Ms. S. G. Reyus.

  50. [50]

    Ms. Ven. Austro ; Ms. S. G. Ausore.

  51. [51]

    Ms. Ven. Lo vechio de baro ; Ms. S. G. Lo Vegio de baro.

  52. [52]

    Ms. Ven. Lo Signor de Vurando ; Ms. S. G. Lo Signor de Varanbon.

  53. [53]

    Ms. Ven. Omberto, mareschalcho Savorengo ; Ms. S. G. Ombet Marescalco Savoiengo.

  54. [54]

    Ms. Ven. piar ; Ms. S. G. piliare.

  55. [55]

    Ms. Ven. Scorsizando ; Ms. S. G. Costizando.

  56. [56]

    Ms. Ven. Laira ; Ms. S. G. La Hire.

  57. [57]

    Ms. Ven. Lo Vechio de baro ; Ms. S. G. id.

  58. [58]

    Ms. Ven. de Hosero ; Ms. S. G. de Ossera vel Ausora.

  59. [59]

    Ms. Ven. de Varaudo ; Ms. S. G. de Varambon.

  60. [60]

    Ms. Ven. de Bary ; Ms. S. G. id.

  61. [61]

    Ms. Ven. del Re Alois ; Ms. S. G. de lo Roy loys.

  62. [62]

    Ms. Ven. chunado ; Ms. S. G. cugnado.

  63. [63]

    Ms. Ven. Bertrifort ; Ms. S. G. Belfort.

  64. [64]

    Ms. Ven. blave Ms. S. G. blanc.

  65. [65]

    Ms. Ven. parli ben a quela i e gran nuova ; Ms. S. G. par lion e gran nuovo.

  66. [66]

    Ms. Ven. Chiaramonte, et plus bas, Ciera monte ; Ms. S. G. Claramonte, plus bas, Chiaramonte.

  67. [67]

    Ms. Ven. Sancto Aloize ; Ms. S. G. San loys.

  68. [68]

    Ms. Ven. la saveva mal insoniado ; Ms. S. G. l’aveva mal soniato.

  69. [69]

    Ms. Ven. li scrisse la forma e la fazon de la corona ; Ms. S. G. … la fuzone.

  70. [70]

    La copie du couvent de Saint-Georges-en-l’Île porte ce titre : Capitolo de unaltra letera, chapitre d’une autre lettre ; et, dans cette copie, ce fragment commence ainsi : De verso franza dise une notabel persona che e venuta qui che se trova personalmente a quelli primi fati de Oriens appresso la poncella. Che la recevudo letere dal Re proprio…

  71. [71]

    Ms. S. G. dal Re proprio le quale luy ha apresso de si e apresent de a questo Signor Marchese, e contien. M. Dalla Sante croit voir dans ce marquis, le marquis de Monferrat, ou celui de Mantoue. La lettre aurait été écrite, d’après lui, par une personne attachée au service d’un de ces marquis, et adressée sans doute au duc de Milan, parent des Orléans, et par suite intéressé aux grands événements qui se produisaient en France.

  72. [72]

    Ms. I fati de Franza bene aldo in vano che piarer non ase ad aldir che la poncela faza bem.

  73. [73]

    Ms. pangrati ; plus bas, prangati.

  74. [74]

    Ms. so pare, suo padre.

  75. [75]

    Ms. de Broza.

  76. [76]

    Ms. une giente e circha largo.

  77. [77]

    Ms. che e Carlo de barbon e conte de Uziamonte (Vendôme ?) e meterse dacordo.

  78. [78]

    Ms. tros.

  79. [79]

    Ms. che de tuor tere.

  80. [80]

    Ms. ma a una ziormada, per cazon sero forzo un a parte con battra, schontrandose.

  81. [81]

    Ms. Statin.

  82. [82]

    Ms. cavo e via e governatrice.

  83. [83]

    Ms. de Lanson.

  84. [84]

    Ms. Zalon.

  85. [85]

    Ms. Lanson.

  86. [86]

    Ms. Torin.

  87. [87]

    Ms. Razo.

  88. [88]

    Ms. Betifor.

  89. [89]

    Ms. Pontros.

  90. [90]

    Ms. noma per diabor non se lieva chontraloro, del qual luogo a ziornada qui ne capetanio, e parezini e fermani per eser certi de trovarse fuori de le fievre poravey ochorer, e cetera, Cristo proveza.

  91. [91]

    Ms. el quinto.

  92. [92]

    Ms. multy monta lochontur (chonto lo chontrar ?)

  93. [93]

    Ms. sera forzo vegundo mi e fuorsy e forte in Normandia.

  94. [94]

    Ms. Nois.

  95. [95]

    Ms. sendo tuty le mure mese contra e rapite i fosy.

  96. [96]

    Ms. e sapie a la ziornada niente del seguir ne altro de fina e XXVII de luio M C IIIIXX VIIII.

  97. [97]

    Ms. scarsela, valise de courrier.

  98. [98]

    Ms. Sanlis, ponte sancto, Cholo, ponte Zabaton, Blaves, San Donis.

  99. [99]

    Ms. de Razo over Rasio.

  100. [100]

    Ms. non aver da far stima alguna.

  101. [101]

    Ms. in lo fio. C’est au duc lui-même et non à son fils qu’elle fut mariée.

  102. [102]

    Ms. Veroil.

  103. [103]

    Ms. e claro se vede soto hombra de Costy.

  104. [104]

    Ms. dela qual non se sta per forza dubio de XX nave che con ley ierano siando in el panzo del mar de Spagne per fortuna se partirono e le doi son zionte qui le VI in Artona e de ley non se sa, mi tegno la sia tornada in Spagna per fortuna si partirono.

  105. [105]

    Ms. de lezie.

  106. [106]

    Ms. ezer zionta in e prima a mi mula credo.

  107. [107]

    Ms. Bruzia.

  108. [108]

    Ms. Loviel.

  109. [109]

    Ms. Chiarete su lera.

  110. [110]

    Ms. Ziaves.

  111. [111]

    Ms. Roan.

  112. [112]

    Ms. Sclusa.

  113. [113]

    Ms. Se trova la e in quela sera vegnuda a dormir aldamo.

  114. [114]

    Ms. Premuda.

  115. [115]

    Ms. Zetres.

  116. [116]

    Ms. Suxo la Riviera de Sona clamado Castel Grixiante.

  117. [117]

    Ms. Barbaxion.

  118. [118]

    Ms. e raxioneve che le cose boie per tuto.

  119. [119]

    Ms. Che liera capitanio del dolfin o sia e xe pasado la riviera.

  120. [120]

    Ms. de Ragonia.

  121. [121]

    Ms. Marescalcho Schalavrin deleto.

  122. [122]

    Ms. de ais.

  123. [123]

    Ms. de Origens.

  124. [124]

    Ms. dantonin.

  125. [125]

    Ms. e lano recluxo apareclavase de far zente prestandoy duchati L per lanza et de so salario duchati XI. (Mots omis comme non compris.)

  126. [126]

    Ms. a bon peio (a chon peio).

  127. [127]

    Ms. de la sensa.

  128. [128]

    Ms. rocha. Clermont-en-Beauvoisis, situé sur une colline rocailleuse et dominé par un château dont l’origine remonte à Charles le Chauve.

  129. [129]

    Ms. perche si como aveva abudo de brieve la Rocha i resta ad aver.

  130. [130]

    Ms. altramente i faria ai suo chel va in le mane tal compagnie.

  131. [131]

    Ms. Ponpignio.

  132. [132]

    Ms. ase dito quela per do volte aver per tre Ingelexi.

  133. [133]

    Ms. Retega.

  134. [134]

    Ms. non ostando ala terza fia da inpixesmady molte ingelexi con mese i franzeschi chomo per despeto non abiando bon conseio ala terza fiada la fexe arder.

  135. [135]

    Ms. e fina da suo ancora cusi apar e infina anchuoy (?).

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