Études : Thalamas contre Jeanne d’Arc (1905)
Thalamas contre Jeanne d’Arc L’Univers, 22 mars 1905
En novembre 1904 éclatait l’affaire Thalamas, du nom de ce professeur d’histoire au lycée Condorcet qui provoqua une polémique nationale, après que furent révélés le contenu de son cours sur Jeanne d’Arc à ses élèves de seconde. Soutenu par le camp républicain, il persista, le mois suivant, en présentant sa thèse dans une brochure intitulée : Jeanne d’Arc, l’histoire et la légende (Paris, Paul Paclot, 1904, in-12 de 62 p.). Pour évaluer l’ouvrage sur son aspect historique, l’Univers sollicita le père Ayroles, qui répondit par cet article, qui parut ensuite sous forme de brochure.
La réfutation du père Ayroles se divise en quatre parties.
I. Dans la première, il s’émerveille que Thalamas rejette l’entièreté des sources contemporaines à Jeanne d’Arc, sauf deux : le procès de condamnation et les comptes de la ville d’Orléans. Le professeur dédaigne notamment le procès de réhabilitation (et ses 120 témoins), en se référant à l’historien L’Averdy, qui paradoxalement écrit l’exact opposé, citations à l’appui.
II. Dans la deuxième partie, Ayroles expose les arguties par lesquelles Thalamas écarte toutes les chroniques, s’appuyant cette fois-ci sur l’historien Quicherat, qui pourtant accorde le plus grand crédit à nombre d’entre elles.
III. Dans la troisième partie, après avoir confronté Thalamas à ses contrevérités historiques par une abondance de faits précis et documentés dans les deux précédentes, Ayroles explique en quoi la dissimulation, l’altération ou la contestation des sources historiques sont nécessaires à son idéologie :
Le principe des principes de la libre-pensée ; c’est que la surnaturel n’existe pas.
En effet, admettre l’existence du surnaturel c’est faire un pas vers l’acceptation de l’existence de Dieu.
IV. En conclusion le père Ayroles rend honneur aux adolescents révoltés par cette suite d’attentats à la vérité, à la patrie, à la conscience chrétienne, et exprime son soutien à leurs manifestations.
L’Univers, 22 mars 1905, Retronews
Publié en brochure par la maison de la Bonne Presse.
I
Faut il répondre aux leçons de M. Thalamas sur la Pucelle autrement que l’ont fait les élèves de Condorcet ? À les considérer selon leur valeur, les honnir est bien tout ce qu’elles méritent ; mais, puisque le professeur, peu content d’en infecter les lycées, les colporte devant des auditoires populaires incapables de contrôler sérieusement ses assertions, il faut en dire assez pour que le gros public sache à qui il a affaire.
Le professeur universitaire nous dit ce qu’il entend vulgariser par sa brochure : Jeanne d’Arc, histoire et légende. En réalité, c’est d’annihiler l’incomparable figure, et à son occasion vomir sa haine profonde contre la royauté, le passé de la France, et surtout contre l’Église. La plaquette est un in-12 de 62 pages. Chaque ligne, pour ne pas dire, chaque mot, demanderait une réfutation. Ce n’est ni la peine, ni le lieu. Il suffira de relever quelques-unes des assertions matériellement fausses, qui feraient tancer un élève chargé de répéter trois où quatre leçons sur Jeanne d’Arc, faites par un professeur soucieux de la vérité.
D’après le professeur de deux grands lycées de Paris,
il y a sur Jeanne d’Arc peu de documents sérieux et indiscutables : deux seulement… le procès de condamnation et les comptes de la ville d’Orléans.
Donc les mémoires de Gerson, de Gélu, archevêque d’Embrun, du célèbre théologien de Cologne Henri de Gorkum, du clerc de Martin V, même du clerc de Spire et de Cosme-Raymond de Crémone, écrits au cours des événements qui jetaient la chrétienté dans la stupeur, ne présentent pas un fond sérieux et indiscutable ! Pas sérieuses et substantiellement indiscutables les lettres de Perceval de Boulainvilliers, d’Alain Chartier, de Jacques Gélu, de Bedford, des seigneurs de Laval, des trois seigneurs angevins, de Pancrace Justigniani, du duc de Bourgogne, de Charles VII, de Jeanne elle-même et d’autres encore ! À peu près tous les chroniqueurs du temps, Français, Bourguignons, Italiens, Allemands, nous parlent de la merveille qu’on ne vit qu’une fois. Pas sérieux, tout cela, ni foncièrement indiscutable !
Ne va-t-il pas jusqu’à dire que pareil sujet n’a tenté aucun poète du XVe siècle !
Quant au procès de réhabilitation, le cauchemar du rationalisme et de la libre-pensée, voici comment en parle le professeur d’histoire :
On peut le considérer à bon droit comme constituant une première forme de la légende. Il a été fait 25 ans après les événements dans un but d’édification, et avec des souvenirs que le temps avait sûrement modifiés, d’autant plus que l’héroïcisation de Jeanne a commencé dans l’opinion avant même qu’elle ne fût morte (p. 15).
Parmi les auteurs, dont M. Thalamas prétend suivre la tradition, L’Averdy est le premier nommé. Or voici la conclusion de la très longue étude consacrée par ce magistrat, teinté de philosophisme voltairien, au procès de réhabilitation :
Il ne peut pas y avoir de jugement mieux réfléchi, mieux préparé, et plus juste en lui-même. — (Notices sur les manuscrits, III, 532.)
Procès entrepris dans un but d’édification et pas de justice ? — Mais en l’ordonnant, le Pape mécontentait très profondément la cour anglaise qui avait ordonné à tous ses agents, à tous ses sujets, de soutenir la justice de la condamnation ; il mécontentait le tout-puissant duc de Bourgogne qui en garda rancune, et plus encore l’Université de Paris. Voilà pour quoi le procès a pour but de prouver l’innocence de la victime, en mettant hors de cause les coupables trop puissants et trop nombreux. Trois seulement, les deux juges, et le prompteur sont inculpés, et ils étaient morts ! Agir autrement eût été manquer le but. En mettant à nu les iniquités d’un procès fait par un évêque et dans lequel trempèrent tant de prêtres, la réhabilitation a fourni l’occasion, dont la libre-pensée a tant abusé et abuse encore, de ressasser que la Vierge avait été brûlée par l’Église, comme si un évêque courtisan, et des prêtres contempteurs des droits du Saint-Siège et de ses lois, au lieu d’être l’Église, n’en étaient pas les pires fléaux ; ce qui dès leur vivant les rend l’objet des faveurs et des éloges de ceux qui veulent la détruire !
Procès fait 25 ans après les événements. — Ces événements, on en parlait jusqu’à Constantinople. Est-ce que la personne, les actes, la manière de vivre, les paroles importantes de celle qui les menait, n’ont pas dû rester burinés pour jamais, à raison même de ce qu’ils avaient et ont toujours d’inouï, dans la mémoire de ceux qui avaient vu grandir la sainte jeune fille, qui avaient grandi avec elle ; de ses hôtes à Vaucouleurs, de ses guides dans la traversée de Vaucouleurs à Chinon ? Est-ce que les personnes de la maison que le roi lui avait constituée, son maître d’hôtel, son page, son aumônier, celles qui l’avaient reçue sous leur toit à Bourges, à Orléans, les bourgeois, les bourgeoises, les prêtres qui l’avaient vue à l’œuvre dans la délivrance de leur ville, ceux qui avaient combattu à ses côtés, avaient exécuté ses ordres, les uns volontiers comme le duc d’Alençon, les autres, non sans résistance, comme de Gaucourt et même Dunois, avaient pu les oublier ? Que dire des greffiers du premier procès, de l’appariteur, de ceux qui l’avaient vue au banc des accusés, ou sur le bûcher ? Impossible de trouver dans une cause des témoins plus compétents que les 120 entendus pour la réhabilitation. Ils déposent de ce qu’ils ont vu et entendu ; de ce qu’ils ne pouvaient pas ne pas voir, ne pas entendre, de ce qu’ils ne pouvaient pas oublier. Leur réserve est remarquable. À l’exception de ceux qui étaient compromis dans la condamnation, l’accent de leur sincérité est frappant.
M. Thalamas fait profession de suivre aussi la tradition de Quicherat. Par le fait il reproduit en les outrant, toutes les erreurs dans lesquelles le célèbre paléographe a été entraîné par son rationalisme ; surtout dans ses Aperçus nouveaux. Près de cent pages in-4° de la Vraie Jeanne d’Arc ont-été consacrées à les réfuter. J’y renvoie pour raison de brièveté (voir I, p. 659 et surtout II, p. 314-400 ; V, 495-543).
Il n’est cependant pas douteux que Quicherat ne désavouât hautement pour son disciple l’auteur des incroyables bévues qui vont être relevées, et de bien d’antres qui seront omises.
Ce n’est pas Quicherat qui aurait laissé passer qu’on n’interrogea
qu’un seul des juges survivants, Thomas de Courcelles (p. 15).
Il n’y eut que deux juges proprement dits ; l’évêque de Beauvais et le Vice-Inquisiteur. Les autres étaient des assesseurs dont les avis furent requis à deux reprises. Ils furent assesseurs comme Courcelles et donnèrent leur avis, Pierre Miget, Jean Lefèvre, Richard Grouchet, Nicolas Caval, André Marguerie, Guillaume de La Chambre, Jean Tiphaine, Martin Ladvenu, Isambert de La Pierre. Jean Beaupère fit dans des informations préliminaires ordonnées par Charles VII, une déposition que nous avons, encore qu’elle ne fasse pas partie du procès réparateur.
Quicherat, qui n’a pas reproduit tout l’instrument du procès de réhabilitation, parce qu’il aurait fallu ajouter, pour les mémoires négligés, un troisième volume aux deux édités par lui, n’approuverait pas les lignes suivantes de son prétendu disciple :
Les consultations doctorales, sauf quatre, ont été reçues verbalement, et les consultations orales ont été non pas spécifiées une par une, mais fondues en un seul résumé ; parmi elles, on a admis celles antérieures au procès, faites sur l’ordre du roi pour décider le Pape à agir (p. 16).
En quoi le fait d’être faites avant l’ouverture du procès détruit-il les raisons excellentes mises en avant ? Ce n’est pas pour décider le Pape à agir, ni par ordre du roi, qu’est composé le premier mémoire inscrit dans l’instrument juridique. Il est de Gerson, mort lorsque Jeanne était à l’époque de son triomphe, cinq jours avant le sacre ; le 2e est du savant Guillaume Bouillé, doyen de Noyon ; le 3e de Robert Ciboule, chancelier de l’Université ; c’était alors la fleur, de la corporation. Il travailla, à la réforme à laquelle le cardinal d’Estouteville donna son nom ; le 4e est de Jean de Montigny, professeur de droit canon ; le 5e de Martin, Berruyer, évêque du Mans ; le 6e d’Élie de Bourdeilles, le saint évêque de Périgueux ; le 7e de Thomas Basin, évêque de Lisieux ; le 8e de Jean Bochard, évêque d’Avranches, plus tard confesseur de Louis XI. La France n’avait pas d’évêques plus savants. 9° La recollectio de Jean Bréhal termine le tout dans l’exemplaire authentiqué du procès (n° 5790 Nationale fonds latin). Nous avons les mémoires, et les questionnaires avec les paroles de Jeanne facilitant la réponse, de l’avocat consistorial Paul Pontanus, peut-être le premier canoniste de l’époque, de Théodore, de Lellis alors l’oracle de la cour de Rome. Ces œuvres étaient entre les mains des juges, et d’autres encore. Le Grand Inquisiteur sollicita par une lettre qui nous est parvenue, mais dont la réponse est perdue, l’avis, de l’un de ses plus doctes confrères, le F. Léonard, qui enseignait en Autriche, à Vienne. On a donc consulté l’élite des théologiens et des canonistes de France, d’Italie, d’Allemagne ; nous avons, de nombreux, et profonds mémoires des deux premières contrées.
Le professeur des grands lycées parisiens écrit :
On n’a produit ni l’examen de Jeanne à Poitiers, ni cité ceux qui pouvaient en parler (p. 16).
On avait, et nous avons encore, le résumé de la sentence que Charles VII fit répandre au loin. Il supplée au dossier même, et j’ai eu le tort de faire trop de cas des lamentations de l’école rationaliste sur sa disparition.
L’on n’a pas cité ceux qui pouvaient en parler ! ! ! — Mais on a cité un des principaux examinateur, le doyen de la Faculté de théologie, Seguin, nous avons sa déposition ; Jean d’Aulon était à Poitiers, il pouvait parler de l’examen, il a été cité, et il en a parlé ; le grand avocat du temps, Jean Barbin, était à Poitiers, il pouvait en parler, il a été cité et en a parlé ; l’écuyer Gobert-Thibaud, préposé aux aides de Blois, était à Poitiers, il pouvait en parler, et il en a parlé. Ceux qui étaient à Chinon pouvaient parler d’examens commencés à Chinon, poursuivis à Poitiers, et terminés à Chinon. Tels Charles Simon le grand diplomate du temps, le duc d’Alençon, le bailli d’Orléans de Gaucourt ; ils ont été cités, et ils en ont parlé.
Ce que l’on pourrait reprocher aux commissaires pontificaux, c’est d’avoir poussé à l’excès les moyens de faire la lumière. Avec le scrupule qu’ils ont pis à observer les formalités juridiques, cela a formé un immense dossier. Ce qui explique des fautes de transcription et de rédaction inévitables : elles sont accidentelles, et n’empêchent pas qu’il ne faille dire avec L’Averdy :
Il ne peut pas y avoir de jugement mieux réfléchi, mieux préparé et plus juste en lui-même,
tandis que le procès de condamnation est une suite d’iniquités, relevées dans la Revue des institutions et du droit (mars, avril, mai, juillet, août 1904). [Lire : Les iniquités du procès de condamnation de Jeanne d’Arc.]
II
Voici comment M. Thalamas se débarrasse des chroniques :
Il y a de très nombreuses chroniques, à peu près toutes partiales, et où il est difficile de démêler le vrai du faux (p. 16).
Presque toutes sont d’accord sur le fond, et sur le rôle de la Pucelle. Où en serait l’histoire, si des divergences autrement graves dans les documents primitifs, devaient rendre si difficile de discerner le vrai du faux ? Quicherat a essayé de détruire la valeur de la Chronique de la Pucelle qui offusquait trop son rationalisme ; mais Vallet de Viriville a péremptoirement réfuté ses raisons, et par de minutieuses et très sagaces observations, il a démontré que c’est un document de premier ordre, dû aux deux Cousinot, non pas l’oncle et le neveu, comme il l’avait cru et le répète M. Thalamas, mais le père et le fils, ainsi que l’ont prouvé MM. Boucher de Molandon et Doinel. Les Cousinot étaient tous les deux sur les lieux. Le fils a tellement respecté l’œuvre du père, que souvent, après avoir transcrit le récit paternel, il reprend le narré du même fait en y ajoutant des circonstances omises par le père. Si, comme l’insinue M. Thalamas, il avait écrit sa chronique, sous Louis XI, il ne l’aurait pas arrêtée au retour de l’armée sur la Loire, sans dire un mot de la captivité, de la condamnation et de la réhabilitation.
C’est de cent manières que Quicherat dément le jugement de son prétendu disciple sur l’ensemble des chroniqueurs. Aurait-il imposé à la Société de l’histoire de France pour laquelle il travaillait, les frais de deux volumes en sus du double procès, s’il avait cru ne donner que des documents où il est si difficile de discerner le vrai du faux ? À l’affût de tout ce qui se découvrait après sa grande publication, il a loué l’exactitude de la chronique de Tournai, a dit justement que la chronique bourguignonne dite des Cordeliers renfermait des pièces de toute importance. La découverte des pages de l’auteur du Breviarium historiale lui aurait causé la plus vive joie, ainsi que celle de la correspondance de Gélu avec Charles VII. S’il avait pu lire les vingt-trois, lettres découvertes dans la chronique Morosini, il en aurait porté le jugement de M. Germain Lefèvre-Pontalis, délégué aussi par la même Société de l’histoire de France ; il les déclare inappréciables.
Quicherat fait le plus grand cas de la chronique de Perceval de Cagny, des pages sur la Pucelle d’Eberhard Windeck, trésorier de l’empereur Sigismond ; il porte des jugements diamétralement opposés à ceux de son pseudo-disciple. D’après ce dernier,
Jean Chartier n’offre un témoignage direct que pour les faits postérieurs de plusieurs années à la mort de la Pucelle (p. 16).
De l’historiographe officiel, entré en fonctions en novembre 1437, six ans après la mort de la Pucelle, Quicherat écrit :
Annaliste inexact et incomplet, il a des parties instructives, et ce qu’il a dit de l’apparition de Jeanne est dans ce cas (Procès, IV, 51).
M. Thalamas donne comme exemple de la manière dont on a déformé les faits ce que les chroniques nous apprennent du Secret révélé au roi. Quicherat après les avoir citée a conclut :
Tant de versions puisées à des sources si pures (il y en a donc et beaucoup) qui se complètent avec un accord si parfait de leurs circonstances communes, et avec cette gradation caractéristique d’un secret divulgué peu à peu, me semblent mettre à l’abri du doute l’authenticité de la révélation. — (Aperçus nouveaux, p. 66.)
Le professeur des grands lycées universitaires écrit :
Il est un dernier ordre de prétendus documents que le bon sens le plus élémentaire commande de tenir de côté. Ce sont les poèmes latins ou français, anonymes ou signés, écrits depuis la fin du XVe siècle, et qui n’ont pu qu’utiliser en les déformant plus ou moins les récits antérieurs. Deux des plus célèbres sont le mystère du siège d’Orléans, et les vers latins de Valérien Varanius (1501) (p. 17).
Un professeur d’histoire à ce point brouillé avec la chronologie, et qui ose en faire imprimer les preuves ! Passons-lui d’ignorer que les épigrammes échangées entre Beccadelli et Antonio Rau sur la Pucelle ont dû, d’après leur objet même, être composées entre la délivrance d’Orléans et le sacre. La Vraie Jeanne d’Arc les a fait connaître en France, en 1898. Excusons-le d’ignorer la Ballade découverte par M. Paul Meyer. Elle est de 1430 ; mais ce qui est impardonnable, c’est d’ignorer les nombreuses et si instructives stances de Christine de Pisan ; elles sont du 31 juillet 1429. Ce n’est pas en 1501 qu’a été représenté le Mystère du siège. La plus grande partie, plus de 1.400 vers, a été mise sur la scène en 1435, le tout, 20.527 vers, en 1439, devant des spectateurs qui avaient vu les événements que le dramaturge remettait sous leurs yeux. C’est en 1435 que l’Italien Antonio Astézan, traduisait en hexamètres latins la lettre de Perceval de Boulainvilliers au duc de Milan, datée du 21 juin 1429. Martin Le franc publiait en 1440 son Champion des Dames. La Pucelle y est en bonne place. À la fin de l’exemplaire authentique du procès de réhabilitation déjà cité, se trouve sur l’héroïne un poème latin qui n’est pas sans valeur. Quicherat pensa que l’auteur a vu celle qu’il chante, ou que du moins, il fut son contemporain. Les stances de Georges Chastellain sont bien d’avant la fin du quinzième siècle, puisque le poète est mort en 1475.
Les Vigiles de Charles VII par Martial d’Auvergne, où en style rimé se trouve toute l’histoire de Jeanne, est de 1484. Seul Valérianus Varianus est de 1501. Historiquement il est très inférieur à la plupart des poèmes cités. Il altère et la figure et les faits de l’héroïne, pour les accommoder à l’idéal classique ; ce que ne font pas les poètes précédents.
Pourquoi refuser toute autorité aux comptes des villes de Tours, de Clermont, de Reims, de Tournai, de Toulouse, et d’autres encore, qui nous parlent de la Pucelle ? C’est plus criant encore pour les lettres énumérées.
L’histoire de la libératrice est incrustée dans le granit. Des aigles y useraient leurs griffes, et M. Thalamas n’a rien de l’aigle.
III
Devant un tribunal, la partie convaincue de dissimuler des pièces importantes, de les altérer, d’en contester la force par des raisons frivoles, a perdu sa cause par le fait même ; elle en avoue le mal fondé par semblables procédés : c’est le cas de M. Thalamas, le cas quoique moins flagrant, de la libre-pensée. Pourquoi dissimule t-elle des faits qui en eux-mêmes sont de l’ordre naturel, et ne constituent un fait de l’ordre surnaturel que par leur liaison ? La Pucelle, plusieurs semaines avant l’assaut des Tourelles, disait : Je serai blessée à l’assaut de la bastille du pont. La phrase n’est pas plus de l’ordre surnaturel que quand elle disait : Je fus blessée à l’assaut de la bastille du pont. Le futur est aussi facile à comprendre, que le passé. Elle fut réellement blessée ; c’est encore un fait de l’ordre naturel. Le surnaturel est dans la connexion des deux faits.
Pourquoi la libre-pensée passe-t-elle sous silence le premier fait et trente autres semblables ? Ils démontrent que la Pucelle fut au plus haut degré douée du don de prophétie, ce que la libre-pensée veut laisser ignorer au lecteur. L’on ne lui demanderait pas même de tirer la conclusion, mais uniquement de faire connaître les faits. Elle sent que le surnaturel s’en dégage de lui-même tout fulgurant. Or, l’axiome intangible, l’essence du naturalisme, le principe des principes de la libre-pensée ; c’est que la surnaturel n’existe pas. — Le surnaturel n’existe pas ? C’est toute la question et, vu son importance, l’unique question qui agite le monde. L’on ne la résout pas en décrétant que des milliers de témoins n’ont pas vu et entendu ce que, sous la foi du serment, ils déclarent avoir vu et entendu, et ce qu’il était très facile de voir et d’entendre ; l’on ne la résout pas par une négation de bon plaisir, en décrétant arbitrairement que ce qui a été n’a pas existé. L’histoire ne se fait pas par une thèse a priori que rien ne démontre ; mais par le récit de faits dûment constatés, et, encore une fois, les faits d’où ressort la présence du surnaturel, pris en eux-mêmes, sont des faits communs de l’ordre naturel.
Afin de voiler le vice radical d’un procédé à ce point sophistique, que fait M. Thalamas ? que fait l’école à laquelle il appartient ? Ils nous l’imputent. D’après le professeur,
pour les historiens théologiens, les opinions historiques sont des thèses (p. 11).
Les historiens mystiques (lisez catholiques) ont d’ordinaire fait des efforts réels pour se documenter (p. 12).
Vraiment ? J’en connais un qui a passé près de vingt ans à rechercher, à discuter, coordonner, venger, et enfin imprimer tous les documents du siècle qui vit naître la libératrice : six volumes in-4°. C’est la Vraie Jeanne d’Arc, continuons :
mais, même lorsque leur érudition est sérieuse, ils interprètent les faits d’après des principes de raisonnement qui sont loin d’être scientifiques, et qui leur viennent d’une véritable révélation intérieure admise par eux sans discussion ; ils ont d’assez bons matériau mais s’en servent d’après leurs croyances philosophiques, ou métaphysiques et non d’après la logique, faisant ainsi un alliage éléments scientifiques et d’une poésie personnelle, parfois assez enfantine (p. 12).
Cela s’appelle prêter injustement ses qualités aux autres. Au rebours de l’école libre-penseuse, l’école catholique ne recule devant aucun fait ; elle produit au besoin le document ; la Vraie Jeanne d’Arc les a tous donnés. Elle ne raconte pas les faits d’après la thèse, mais les faits établis, elle y trouve la confirmation de thèses établies très philosophiquement, très logiquement.
Les faits surpassent-ils manifestement les forces de celui qui les produit, les forces de la nature ? Elle en conclut l’intervention extraordinaire de celui qui ayant établi les lois de la nature peut manifestement y déroger, comme tout législateur peut déroger à la loi dont il est l’auteur. Elle en conclut dans le cas présent que la cause des faits merveilleux est bien celle que l’héroïne n’a cessé de proclamer de mille manières. C’est à tout propos, sous les formes les plus variées, qu’elle a redit : Tout ce qu’il y a de bon en mes œuvres, doit être rapporté au Fils de sainte Marie, à Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme. Qui donc le savait mieux qu’elle-même ? et où est notre défaut de logique ! Est-ce l’existence de Dieu, est-ce la divinité de Jésus-Christ qui ne supporteraient pas la discussion, qui seraient basées sur des raisonnements qui sont loin d’être scientifiques ? L’une et l’autre vérité ont été mille fois démontrées. Tout homme honnête devrait les admettre, n’y eu eût-il que cette preuve, et il y en a bien d’autres. Ces deux vérités ont été et sont la vie de ce que le genre humain a produit de plus élevé par le génie, de plus pur par la vie, de plus bienfaisant par les œuvres ; et l’on est sûr de trouver parmi les négateurs la lie la plus infecte de notre espèce. Il suffit pour se décider d’avoir quelque goût pour la bonne compagnie, quelque aversion pour la mauvaise.
Veut-on avoir un modèle de raisonnement vraiment philosophique, de métaphysique transcendante, de logique impeccable ? Le voici dans les lignes suivantes :
Le savant doit donc admettre que Jeanne a eu des hallucinations olfactives, tactiles, visuelles et surtout auditives. Mais elle n’a jamais été une délirante vulgaire, à la merci d’impressions irraisonnées… Son robuste bon sens, sa finesse naturelle, son es prit d’à-propos ne l’abandonnèrent jamais (p. 40).
Croire odorer, palper, voir, entendre des êtres sans réalité, et cela pendant sept ans, à certaines périodes plusieurs fois par jour, en faire la régie et le pivot de la plus merveilleuse des existences, mourir pour en attester la réalité, ce n’est pas être dupe d’impressions irraisonnées ! Ce n’est pas être abandonné par un robuste bon sens ! Pareil délire (je parle de celui attribué à Jeanne) n’est pas vulgaire. Dans tous les Charentons du monde, ou trouvera des malheureux qui y sont renfermés pour des hallucinations bien moins profondes, bien moins persévérantes, et surtout influant infiniment moins sur leur manière de vivre et d’agir.
C’est sans doute pour rendre croyable semblable poésie, qui n’a rien d’enfantin, puisqu’elle est celle d’un professeur des grands lycées universitaires, que M. Thalamas écrit :
L’opinion reçue est que Jeanne est l’auteur principal des événements auxquels elle fut mêlée. La vérité est moins brillante. La Pucelle a été une force morale dont les partis se sont servis, et qui a fini par être abandonnée par tous, parce qu’elle a été fidèle à elle-même (p. 42) ;
c’est-à-dire à ses hallucinations. Voici en quels termes Jean Chartier s’exprime sur la manière dont Jeanne était l’instrument des partis, et la part qui lui revient dans les événements auxquels elle fut mêlée :
Bien souvent était le dit Batard, et autres capitaines ensemble pour conseiller ce qu’il était à faire, et quelle conclusion qu’ils prensissent (qu’ils prissent) quand icelle Jeanne la Pucelle venait, elle concluait aulcune autre chose au contraire ; et contre l’opinion de tous les capitaines, chiefs de guerre et autres, faisait souvent de belles entreprises sur ses ennemis, dont toujours lui prenait bien, et n’y fut fait guère de choses de quoy fache (faille) parler que ce ne fut à l’entreprinse d’icelle Jehanne la Pucelle. Et combien que les capitaine et autres gens de guerre exécutassent ce qu’elle disait, la dite Jeanne allait toujours à l’escarmouche en son harnois (toute armée), combien que ce fut contre l’opinion de la plupart d’iceulx gens de guerre. — (Quicherat, IV, 59.)
Perceval de Cagny écrit :
Elle fit des choses incréables à ceulx qui ne l’avaient vu, et peut dire encore (en) eust fait, si le roi et son conseil se fussent bien conduits et maintenus envers elle. — (Quicherat, IV, 30.)
Toute l’Europe, sans excepter les Anglais, ne doutaient pas qu’elle ne fut l’auteur principal des évènements. Dans une lettre fameuse écrite trois ans après le supplice, Bedford attribue les revers de son parti
à un disciple du démon, à un suppôt de Satan nommé la Pucelle, à la peur qu’elle inspira par ses enchantements et sorcelleries.
Il énumère les provinces perdues. Elles sont aussi nombreuses que celles que Marengo fit perdre à l’Autriche. Nier que Napoléon soit l’auteur principal de la conquête de la Lombardie et de la Vénétie est moins faux que nier que Jeanne soit l’auteur principal du recouvrement de l’Orléanais, de la Champagne, du Laonnais, de la Brie, du Beauvaisis, d’une partie de la Picardie. Le premier consul ne trouvait pas parmi ses officiers l’opposition que la libératrice trouve parmi les capitaines royaux et à la cour.
Les événements, les dates doivent plier devant la liberté de penser et de dire du professeur d’histoire. La géographie n’est pas épargnée. Où a-t-il donc trouvé que Domrémy était de l’archevêché de Reims (p. 38 note) ? Est-il un seul auteur qui n’affirme pas qu’il était du diocèse e Toul, suffragant de l’archevêché de Trêves ? Au moment de la Révolution, le séminaire de Toul percevait les dîmes de Domrémy (Archives de Meurthe-et-Moselle).
N’écrit-il pas :
La délivrance d’Orléans avait déjà amené la réconciliation avec Richemont (p. 48).
Et c’est un professeur d’histoire qui imprime si colossale contre-vérité ! Quel est donc l’historien qui ne reproche pas justement à Charles VII, dominé par La Trémoille, d’avoir résisté aux prières de Jeanne et des seigneurs, le suppliant d’admettre dans l’armée qui allait se diriger sur Reims, le connétable, venu, contre la défense de la cour, rejoindre la Pucelle à Beaugency et combattre à Patay ? Il fut renvoyé avec ses Bretons. Si la caricature si poussée au noir de Charles VII par M. Thalamas pouvait être justifiée, elle le serait par ce fait et par la retraite de l’armée victorieuse sur la Loire, malgré l’opposition de la Libératrice.
La frénésie de l’auteur contre l’Église lui fait dire que le clergé du parti français était plus animé contre la captive que les Anglais eux-mêmes, alors que, dans l’article 52 de son réquisitoire, d’Estivet fait un crime à l’accusée de faire idolâtrer son parti, de ce que l’on célèbre des messes en son honneur, et qu’on la proclame dans les chaires la première des femmes après Notre-Dame. Ne va-t-il pas jusqu’à dire qu’user des aveux faits en confession n’était pas pour l’Inquisition un moyen anormal !
Je m’arrête, encore que le sujet ne soit qu’effleuré. La nausée me gagne.
IV
M. Thalamas enseigne dans les grands lycées de Paris. Je ne ferai pas l’injure à l’Université césarienne de penser que tous ses professeurs d’histoire sont de semblable acabit. Je suis porté à croire qu’il en est de son personnel comme de celui de l’armée. Si Turenne, Condé, Villars, Drouot, Pélissier, Canrobert, et bien d’autres gloires de nos annales militaires, avaient été de simples colonels sous le ministère André-Combes, ils ne seraient jamais devenus divisionnaires, pas même généraux de brigade ; car ils allaient à la messe, eux, leurs femmes et leurs filles. Les postes supérieurs étaient réservés aux Peigné, aux Percin, à ceux qui étaient disposés à débarquer le vieux. [Les généraux Peigné et Percin, responsables du système du fichage secret des officiers catholiques dans l’armée (Affaire des fiches).]
Si, quand M. Thalamas a été bombardé professeur de Condorcet, l’Université comptait des Wallon, des Dareste, ce que j’ignore, ils ont dû être relégués à Digne, ou à Mont-de-Marsan. Ils étaient en histoire aux antipodes du professeur des grands lycées de Paris.
Honneur aux adolescents révoltés par cette suite d’attentats à la vérité, à la patrie, à la conscience chrétienne, auxquels ils étaient condamnés d’assister. L’honnêteté de leur âme, faute d’une érudition qu’ils ne sont pas tenus d’avoir encore, les a avertis de la violation du devoir professionnel commis à leur endroit. Ils ont protesté. La France n’est pas perdue, si tous les Thalamas trouvent devant eux, des écoliers qui leur ressemblent.
Un célèbre magistrat, écrivain du commencement du XVIIe siècle, grand ami de l’ancienne Université, grand ennemi des Jésuites, et, à ce titre glorifié dans l’Université césarienne, Étienne Pasquier, juge digne de châtiments exemplaires, les Français qui ternissent l’honneur de la vierge française, sur laquelle il a écrit deux bons chapitres dans ses Recherches sur la France (liv. V, ch. VII et VIII). Le professeur de Condorcet et de Charlemagne en fait une chimère impossible, l’annihile en lui enlevant la gloire d’être l’auteur des exploits qui depuis bientôt cinq siècles lui sont attribués. Il déchire la plus belle page des annales humaines. Les lycéens qui le honnissent ne font qu’exécuter, dans la mesure de leur pouvoir, l’arrêt de ce magistrat éminent : pourquoi le Parlement dont il faisait partie n’a-t-il pas toujours été aussi juste ?
J.-B.-J. Ayroles.