17. Jeanne fut-elle Bergère ?
425XVII. Jeanne fut-elle Bergère ?
La plupart des historiens, orateurs, poètes, d’accord avec la tradition, ont fait de Jeanne d’Arc une bergère, et plusieurs ont comparé la bergère de Domrémy avec les bergères de Nanterre, de Pibrac et de Bartrès, à sainte Geneviève, à sainte Germaine Cousin, à Bernadette Soubirous. Or, on a plus d’une fois, ces derniers temps, protesté contre cette appellation et prétendu que la Pucelle ne garda jamais les troupeaux. Un écrivain catholique, qui a écrit de belles pages sur Jeanne d’Arc, s’est efforcé de déraciner ce qu’il appelle la légende de Jeanne bergère. Il attribue cette légende aux Anglais.
La vérité est entre les deux. Jeanne n’a pas été bergère de profession, elle ne gardait pas habituellement le bétail, elle n’y passait pas ses journées, elle ne conduisait pas ses brebis au loin. Mais elle a souvent mené paître les animaux de l’étable et de la basse-cour de son père ou ceux du village, comme nous le verrons plus loin : 426custodiebat animalia ; ce mot revient constamment, non pas tant dans les récits anglais que dans les dépositions des habitants de Domrémy, au procès de réhabilitation de 1456.
Il est vrai, le 22 février 1429, Jeanne dit à ses juges qu’elle n’allait pas dans les champs à la suite des brebis et du bétail (nec ibat ad campos cum ovibus et aliis animalibus). Mais, deux jours après ; elle corrigeait elle-même, en la précisant, cette déclaration : Lorsque j’ai été plus grande et que j’ai été jeune fille, je ne gardais pas habituellement le bétail ; cependant, j’aidais à le conduire dans les prés et dans le château de l’Île, où on le renfermait par crainte des hommes d’armes. Je ne me souviens plus si, étant plus petite, je le gardais, oui ou non62.
Il suit de là que l’occupation journalière et le métier de Jeanne ne fut pas de garder le bétail, du moins quand elle fut devenue jeune fille (postquam fuit grandior) : elle ne s’en acquitta qu’accidentellement (non custodiebat animalia communiter). Elle ne se rappelle pas si, étant plus jeune, elle le faisait plus souvent, mais elle ne le nie pas non plus.
À Poitiers, au rapport de maître Seguin, frère Prêcheur, doyen de la Faculté de théologie, Jeanne avait déclaré sur un ton plein de grandeur 427(respondit magno modo) qu’elle était à la garde du bétail, lorsque Dieu lui commanda d’aller sauver la France.
Dunois a raconté que, peu après le sacre, un jour que Jeanne, allant à la Ferté, chevauchait entre lui et l’archevêque de Reims, elle dit à celui-ci : Plût à Dieu que je puisse revenir chez moi pour servir mon père et ma mère en gardant leurs brebis.
Évidemment, elle n’aurait pas parlé ainsi si elle n’avait pas déjà mené cette vie à Domrémy.
Il faut rapprocher de ces paroles de Jeanne les témoignages de ses contemporains qui l’ont connue dans son enfance. Or, la plupart nous disent qu’elle gardait le bétail, ce qui n’est pas en contradiction avec la déclaration de la jeune fille, disant seulement que ce n’était pas son occupation habituelle.
D’ailleurs, plusieurs de ces témoins précisent qu’elle s’acquittait de ce travail quelquefois, de temps en temps.
Jean Morel, laboureur, interrogé sur les occupations de l’enfant, répond : Elle filait, allait à la charrue et quelquefois gardait le bétail.
Béatrix, veuve d’Estellin le cultivateur, dit : Elle filait le chanvre, la laine ; elle allait à la charrue et aux moissons ; quand c’était le tour de de son père, elle gardait le bétail et le troupeau du village.
428Jeannette, femme de Thévenin le charron : Elle filait le chanvre et la laine, et quand c’était le tour de sa famille, elle gardait le bétail à la place de son père.
Jeannette, veuve de Thiesselin, clerc à Domrémy : Elle filait, faisait ce que demande le ménage, et quand le tour de son père arrivait, gardait le bétail.
Gérardin d’Épinal : Quand elle était à Neufchâteau, elle gardait les bêtes de son père.
Isabelette, femme de Gérardin : Elle filait, remuait la terre avec son père, vaquait aux travaux du ménage, et quelquefois gardait les bêtes.
Nous retrouvons les mêmes détails dans les dépositions de Bertrand Lacloppe, couvreur ; de Thévenin, le charron ; de Perrin, le drapier, sacristain ; de Jacquier, cultivateur ; de Jean Moën ; de Mengette et d’Hauviette, les deux compagnes et amies intimes de Jeanne ; de Colin, laboureur ; de Jean Waterin, laboureur ; de Simonin Musnier, laboureur ; de Jean Jacquard, laboureur ; de discrète personne, Henri Arnolin, prêtre ; de discrète personne, Dominique Jacob, prêtre.
Voilà dix-neuf témoins qui ont connu Jeanne toute petite et qui affirment, sous la foi du serment, qu’ils l’ont vue garder les troupeaux.
Il existe d’autres témoignages intéressants à cet égard. Le célèbre poète Alain Chartier écrivait 429quelques jours après le sacre de Reims une lettre débordante d’enthousiasme sur la Pucelle, et il ne manque pas de dire que sitôt que son âge le permit, elle fut appliquée a la garde des troupeaux
.
Perceval de Boulainvilliers, conseiller et chambellan du roi, sénéchal de Berry, écrivit le 21 juin 1429, c’est-à-dire trois jours après la bataille de Patay, une lettre bien connue à Philippe Visconti, duc de Milan, où il relate les événements extraordinaires qui viennent de se passer. Après avoir raconté la naissance de Jeanne, il écrit : L’enfant est allaitée, elle grandit et atteint ses sept ans. Comme cela se fait chez les laboureurs, ses parents l’appliquent à la garde des agneaux ; sous sa houlette, pas le plus petit animalcule ne s’est perdu, pas un n’a été atteint par la dent des bêtes.
Boulainvilliers dit encore que Jeanne était en train de garder les brebis de ses parents lorsqu’elle eut à douze ans sa première apparition.
Un autre contemporain, Æneas Piccolomini, qui devint pape sous le nom de Pie II, a dicté des récits ou commentaires des choses mémorables arrivées de son temps : on y trouve des pages très belles sur la Pucelle. Or, dès le début, il raconte qu’elle était occupée à la garde des troupeaux, lorsqu’elle entendit l’appel de Dieu.
Maître François Garivel, conseiller général du 430roi, entendu lui aussi au procès de 1456, appelle Jeanne une bergerette simple et aimant Dieu souverainement
. Elle est aussi une bergerette pour sire Guillaume de Ricarville, panetier de la cour. Le seigneur Raoul de Gaucourt dit qu’il était au château de Chinon quand Jeannette y arriva comme une pauvre petite bergerette
(sicut una paupercula bergereta). Martial d’Auvergne, qui composa sous le titre de Vigiles de Charles VII l’histoire rimée de ce roi, raconte ainsi l’arrivée de la Pucelle :
En cette saison de douleur
Vint au roy une bergerelle
Du village dit Vaucouleur
Qu’on nommait Jeanne la Pucelle.
C’était une povre bergière
Qui gardait les brebis ès champs,
D’une doulce et humble manière
De l’âge de dix-huit ans.
Sauf Martial d’Auvergne, qui naquit en 1440, tous les auteurs que nous venons de citer sont les contemporains de la Pucelle et, sauf Æneas Piccolomini, l’ont vue de très près. 431On peut donc, nous semble-t-il, continuer à donner à Jeanne ce nom poétique de bergère ou bergerette, de pastoure ou pastourelle, qui a charmé la postérité, sans vouloir dire pour cela qu’elle ait fait de la garde des troupeaux son métier et son occupation habituelle et journalière.
On peut continuer à la rapprocher de sainte Geneviève, de sainte Germaine Cousin et de Bernadette Soubirous, si petites, si faibles, si infirmes aux yeux du monde et par lesquelles Dieu a vaincu les puissances du siècle : infirma mundi elegit Deus ut confundat fortia.
Fin
Notes
- [62]
Cf. Ayroles, La vraie Jeanne d’Arc, t. II, p. 117.