Abbé Coubé  : L’âme de Jeanne d’Arc (1910)

11. Jeanne d’Arc et Bernadette

311XI.
Jeanne d’Arc et Bernadette37

Mes bien chers frères,

À côté du beau fleuve qui coule entre deux rives opulentes et reflète dans ses flots les palais de marbre des grandes cités, qu’est-ce que le gave38 des montagnes qui murmure son humble chanson dans le silence des bois ? Cependant on les peut comparer l’un à l’autre. Ils viennent tous deux des glaciers éternels et vont tout deux vers l’immensité de l’Océan. Ils reflètent le même ciel et fécondent la même terre.

La gloire de Jeanne d’Arc rappelle le grand fleuve et l’humilité de Bernadette de Lourdes le petit gave : belles âmes limpides, elles viennent de Dieu qui les inspire et elles vont à Dieu qui les reçoit dans le sein de sa béatitude. Elles reflètent l’une les volontés du ciel au XVe siècle, connues par la voix des anges, l’autre les volontés 312du ciel au XIXe siècle, révélées par les apparitions de la Vierge.

Voyons donc en étudiant leur vie, et ce reflet du ciel qui éclate dans leurs visions, et ces bienfaits que leur mission apporte à la terre.

1.
Leurs visions.

Dieu, nous dit l’apôtre, a choisi ce qu’il y, a de plus faible pour confondre ce qu’il y a de plus fort. Lorsque l’Anglais croyait tenir la France, une enfant fut élue pour le repousser. Lorsque le rationalisme croyait avoir vaincu la religion dans notre pays, une autre enfant fut chargée de le confondre.

Jeanne était une petite bergère qui conduisait son troupeau dans les prairies de la Meuse et qui aimait à invoquer Marie au son de l’Angelus39. Bernadette était aussi une bergerette qui menait ses brebis sur les coteaux de Bartrès, non loin de Lourdes, et elle aimait en les gardant à égrener son chapelet en l’honneur de la Vierge.

Ce sont deux paysannes nées du vieux sol gaulois, deux fleurs écloses au pays des chênes et des robustes vaillances, deux lis de France, 313parfum et poésie de notre histoire, épanouis sous le sourire de la reine du ciel.

Ce sont deux faiblesses, deux simplicités, deux ignorances. Mais l’une émerveillera un jour la science des grands capitaines par ses exploits ; l’autre plongera dans la stupeur la science des grands médecins par les miracles opérés à la source qui jaillit sous ses doigts.

Toutes deux ont leurs voix, leurs visions. Un ange et des saintes parlent à Jeanne dans les bois et dans les champs. Bernadette semble plus honorée. C’est la reine des anges et des saintes qui lui apparaît en personne sur les bords du Gave.

— Va, va, fille de Dieu, va sauver la France, va !

Jeanne hésite en entendant cet ordre étrange ; elle se demande quel est ce bel ange de lumière, aux ailes de neige et de feu qui se montre à elle ; mais la voix angélique est si nette, elle retentit en des circonstances si variées, elle donne de telles preuves de la vérité de ses dires, que l’enfant n’hésite plus et, comme Marie devant l’ange Gabriel, elle s’incline en disant : J’irai !

— Mon enfant, demandez aux prêtres d’élever ici une chapelle, j’y veux voir du monde !

Bernadette est, elle aussi, perplexe ; elle se demande quelle est cette belle dame à la robe blanche et à la ceinture bleue, qui porte deux roses d’or sur ses pieds : elle craint d’être le jouet d’une illusion ou de l’enfer ; elle asperge l’apparition d’eau 314bénite en lui disant : Si vous venez de Dieu, approchez ; si vous venez du diable, retirez-vous. Mais la Dame sourit comme on ne sourit pas quand on vient du diable, et elle parle si distinctement et elle donne de telles preuves de sa puissance et de sa bonté, que Bernadette ne peut plus douter ; elle s’incline elle aussi, comme Marie devant saint Gabriel, comme Jeanne devant saint Michel, en disant : J’obéirai !

Elles obéissent toutes deux. Elle répètent au monde ce que le ciel leur a dit. Le monde en sourit. Le Sire de Baudricourt assure à Vaucouleurs que Jeanne est une folle ou une menteuse et que de bons soufflets la guériront. Le commissaire Jacomet prétend que Bernadette est une illuminée ou une hypocrite et qu’une bonne correction fera passer ses visions. La libre-pensée affirme que l’une et l’autre sont des hallucinées.

Mais la vraie science répond que l’hallucination suppose une imagination déréglée, une nervosité maladive, tandis que les deux enfants sont calmes, d’une nature bien équilibrée, d’un caractère positif.

La vraie science dit encore que l’hallucination, quand elle se prolonge, aggrave la névrose d’où elle découle, déprave la volonté, et après l’exaltation du début laisse retomber l’âme, il l’heure des revers, dans l’abrutissement ou le désespoir, tandis que les voyantes de Domrémy et de Lourdes 315sont deux âmes de lumière qui montent chaque jour en perfection et se montrent d’autant plus souriantes et plus fortes que la contradiction sévit plus violente contre elles.

La vraie science dit enfin que l’hallucination ne produit rien, tandis que les visions de Jeanne et de Bernadette ont soulevé le monde. Jeanne a sauvé la France, vaincu une nation puissante ; Bernadette a ébranlé la France et toutes les nations de la terre qui viennent à Lourdes chanter la Madone de la guérison et du miracle.

Elles ont donc bien vu et bien entendu, les deux petites bergères ; c’est bien le ciel, le ciel des Anges et des Vierges qui s’est reflété dans l’onde limpide de leurs prunelles et de leurs âmes.

Notre vie à nous coule comme leur vie entre le berceau et la tombe, mais reflète-t-elle l’azur et les étoiles ? Est-elle le fleuve ou le gave aux eaux claires ? N’est-elle pas parfois le torrent bourbeux où s’éteignent les images d’en haut ? Des voix nous parlent, non pas miraculeusement, mais mystérieusement dans le silence du cœur : les écoutons-nous ? Des visions d’idéal passent devant nos yeux : les contemplons-nous ?

Humbles petites paysannes, parce que vous avez cru à vos voix vous êtes bienheureuses ; parce que vous avez été humbles, Dieu vous a exaltées ; parce que vous avez été pures, vous avez vu Dieu. Donnez-nous de vous imiter. Que 316notre vie soit le fleuve, le gave ou le petit ruisseau des prairies, qu’importe, pourvu qu’elle reflète le bon Dieu et porte la joie autour d’elle !

2.
Leur mission.

La mission de Jeanne, je n’ai pas besoin de vous la rappeler : vous en connaissez l’objet et la grandeur. La mission de Bernadette ne semble pas au premier abord avoir la même envergure.

La petite Pyrénéenne est douce et timide, elle va de l’humilité du moulin paternel à l’humilité du cloître ; elle passe sa vie à genoux, les mains jointes, les yeux baissés. La bonne Lorraine au contraire traverse l’histoire à cheval, une bannière à la main, des éclairs dans les yeux.

Cependant l’une et l’autre ont un rôle mondial à remplir. Ce sont deux apparitions prodigieuses du surnaturel ; deux libératrices chargées de délivrer leur patrie d’un ennemi terrible ; deux ambassadrices du ciel dont le message à la terre doit avoir des répercussions aussi profondes que lointaines : deux sœurs qui se tendent la main à travers les siècles et qui unissent leurs voix pour chanter le Christ et convertir leur patrie.

Le rôle de Bernadette se confond naturellement avec celui de la sainte Vierge, puisqu’elle n’a été 317que son instrument. Qu’a donc voulu et qu’a donc fait Notre-Dame de Lourdes ?

Si elle est apparue à Bernadette, c’est pour délivrer la France contemporaine non plus de l’étranger, mais d’un ennemi plus intime et plus redoutable, du naturalisme athée. Elle a déployé l’étendard du surnaturel, elle y a gagné la victoire du miracle.

La libre-pensée disait : Le miracle est impossible, parce qu’il est contraire aux lois de la nature. Dieu n’existe pas, car, s’il existait, il pourrait suspendre les lois qu’il aurait créées, ce qui est intolérable. Le ciel est donc vide et sur son trône inoccupé monte la science, déesse de nos jours.

Mais voici que Marie descend sur la terre de France. Écoutez bien ! De son pied virginal qui foule doucement les branches du rosier sauvage sans les briser, elle foule également les lois de la nature sans les briser. Un instant inclinées sous son poids léger, les lois se redressent après son passage, la nature reprend son cours ordinaire et la science, sans être déesse, ne perd pas ses droits. Et, sur ces branches en révolte qui devaient l’arrêter au passage, et sur ces épines qui devaient le meurtrir et le tuer, le miracle passe et Dieu avec lui !

Mais ce qui est arrêté et meurtri, c’est le naturalisme impie qui devait tuer la foi dans nos mœurs. Oui, la grotte de Lourdes et l’esplanade du 318Rosaire sont deux champs de bataille où, depuis cinquante ans, Notre-Dame remporte autant de victoires qu’elle opère de guérisons, brillantes victoires, fécondes comme celles d’Orléans et de Patay, et dont les bulletins sont souvent signés par les princes de la science, obligés d’avouer qu’au lieu de la maladie, sortie de leurs cliniques, hâve, décharnée, agonisante, c’est la santé qui leur revient triomphante sur les membres alertes et les faces refleuries.

Je le sais, le boulevard sourira, l’amphithéâtre officiel haussera les épaules, le salon mondain fera des mots sur les miracles de Lourdes ; mais la vraie science, je le répète, je l’affirme, s’incline respectueusement. Dieu, pour conduire le monde, n’a besoin ni du boulevard, ni de l’amphithéâtre, ni du salon mondain. Toutes ces frivolités ne comptent pas. Ce qui compte c’est la foule sincère et qui souffre : c’est pour elle que Dieu se manifeste, c’est à elle que Dieu envoie ses libératrices. Elle se moque bien des défenses de la fausse science. Jadis la foule délivrée par Jeanne baisait les douces mains qui distillaient le baume sur ses blessures. Aujourd’hui elle apporte à la grotte où Bernadette vit Marie son âme et ses membres endoloris : elle y trouve la consolation et la lumière avec la foi pour son âme, et, bien souvent, la santé pour ses membres.

Ô Jeanne, ô Bernadette, messagères de Notre-Dame, 319soyez bénies ! Toutes deux, vous êtes l’épiphanie éclatante du surnaturel ; vous volez dans un rayon, et la libre-pensée, triste oiseau des ténèbres, replie ses ailes noires devant vous, gentilles oiselles de lumière, douces colombes de la foi.

Toutes deux, vous êtes des libératrices, l’une dans la guerre contre l’ennemi bardé de fer, l’autre dans la paix contre l’ennemi bardé de sophismes.

Toutes deux, vous nous revenez du ciel, dans l’aurore de nos jubilés, anges de la patrie, portant le salut sur vos ailes.

Toutes deux, vous méritez nos hommages. Toi, Jeanne, tu les reçois depuis que Pie X t’a élevée sur les autels. Toi, Bernadette, tu les entendras un jour, nous l’espérons, du haut des mêmes autels, quand Rome aura étudié ta belle vie dont elle entreprend cette année même l’examen canonique. Coïncidence chère à nos cœurs ! Jeanne, entrant dans sa gloire, invite sa sœur à l’y suivre.

En faisant éclater le surnaturel à travers les miracles les plus indéniables, la mission de Bernadette comme celle de Jeanne déborde une nation si grande soit-elle, elle a une portée internationale, universelle : aussi bien tous les peuples viennent-ils à la grotte Massabielle.

Cependant on peut dire que la visite de Marie à la petite montagnarde des Pyrénées, comme celle de saint Michel à la paysanne de Domrémy, 320dénote une attention toute particulière pour la France ; c’est pour elle un honneur, un bienfait inestimable, une promesse de résurrection et d’immortalité. Pourquoi cela ?

Un illustre évêque, celui-là même qui a vu récemment ses vœux et ses efforts couronnés par la béatification de Jeanne, sa diocésaine, Monseigneur Touchet40, disait il y a quelques mois à Lourdes : Le lien nécessaire, logique, entre ces deux propositions : Les merveilles de Lourdes subsistent depuis un demi-siècle ; donc la France chrétienne sera sauvée, ne m’apparaît pas. Mais mon cœur pressent ce que mon esprit ne voit pas. Mon cœur me dit que Marie, mère, toujours mère, est venue ici pour préparer, non des ruines, mais des résurrections. Ah ! le vaillant évêque patriote a eu là plus qu’un pressentiment, il a eu la vision de l’avenir. Le lien logique, nécessaire, qu’il cherchait entre les merveilles de Lourdes et le salut de la France chrétienne, il l’a trouvé, il l’a indiqué lui-même, en disant que si Marie nous revient, ce n’est pas pour semer des ruines, mais pour faire germer les résurrections. Ce n’est pas là seulement de la bonne logique du cœur, c’est aussi de la bonne logique de l’esprit.

Oui, dans ce fait que Marie revient à nous avec cet appareil de miracles et de bienfaits, avec ce cortège de forces patriotiques, avec cette armée de sauveurs, Jésus, saint Michel, Jeanne d’Arc et 321Bernadette, je crois voir résolu le problème du salut de la France.

En effet, quand un malade est désespéré, le médecin ne vient plus l’ausculter et lui prescrire des remèdes ; il serre tristement la main aux parents et il s’en va.

Quand un navire fait eau et va sombrer, les passagers l’abandonnent et le capitaine les suit.

Si la France était sur le point de périr, le ciel ne viendrait pas la visiter comme il le fait depuis cent ans par des interventions extraordinaires. Marie ne viendrait pas lui parler de prière et de pénitence et lui murmurer des mots d’espoir.

L’historien juif Josèphe raconte que pendant le siège de Jérusalem, on entendit des voix effrayantes retentir dans le Saint des Saints criant : Sortons d’ici ! Sortons d’ici ! Et il ajoute mélancoliquement : C’étaient les anges de notre patrie qui nous abandonnaient, parce que le Temple et la Ville sainte allaient périr.

Ah ! si la France était menacée de s’écrouler comme le Temple de Jérusalem, je ne sais si l’on entendrait les mots lugubres retentir dans nos vieux sanctuaires : Sortons d’ici ! Sortons d’ici ! Mais, à coup sûr, Marie et les benoîts saints et saintes du Paradis ne viendraient pas nous rendre visite comme ils le font depuis un siècle. Marie n’aurait paru ni à Paris avec la Médaille miraculeuse, ni à la Salette, ni à Lourdes, ni à Pont-main, 322ni à Pellevoisin. Mais puisqu’elle redescend ainsi parmi nous les mains pleines de grâces, puisque Saint Michel nous appelle de nouveau au mont de la Merveille, puisque Jeanne nous revient avec son auréole et Bernadette avec ses vertus dans le sillage de leur Reine, n’est-ce pas la preuve que la France ne doit pas périr et qu’elle est immortelle ?

Espoir ! espoir ! ô ma patrie, les jours mauvais passeront, l’hiver fera place au printemps (imber abiit) ; la voix de la tourterelle retentira dans les bois (vox turturis audita est) ; les arbres seront émondés de leurs mauvaises branches (tempus putationis advenit) ; les fleurs de foi et de piété renaîtront dans les âmes, et tu seras bienheureuse, ô France, de pouvoir chanter de tout ton cœur Notre-Dame de Lourdes ta reine et ta mère et tes célestes libératrices.

Ainsi soit-il.

Notes

  1. [37]

    Cette allocution a été prononcée en partie à l’église Saint-François-Xavier, à Paris, le 23 mars 1909, et en partie, avec de nombreux remaniements, devant la grotte de Lourdes de Combreux (Loiret), le 10 octobre, ainsi que dans plusieurs autres églises.

  2. [38]

    gave (de l’occitan gava) : cours d’eau qui descend des montagnes pyrénéennes.

  3. [39]

    Voir plus loin : Jeanne fut-elle bergère ?

  4. [40]

    Son éminence le cardinal Touchet (1848-1926), évêque d’Orléans, surnommé l’évêque de Jeanne d’Arc pour sa part dans la béatification (1909) puis la canonisation (1920) de la sainte.

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