12. Jeanne d’Arc et l’Église
323XII. Jeanne d’Arc et l’Église41
Monseigneur42,
Mes bien chers frères,
Toutes les fois que l’Église élève la voix pour glorifier Jeanne d’Arc, un concert de protestations plus ou moins indignées lui répond :
Comment, s’écrie-t-on, n’est-ce pas l’Église qui a brûlé la Pucelle. Le tribunal de Rouen n’était-il pas essentiellement ecclésiastique, composé de prêtres et présidé par un évêque ? Jeanne elle-même ne s’est-elle pas écriée, au moment de monter sur le bûcher, en s’adressant à Cauchon :
Évêque, c’est par vous que je meurs.
Et n’est-ce pas l’Église catholique qu’elle a ainsi désignée d’un doigt vengeur à l’exécration de la postérité ? 324Vraiment, cette Église devrait avoir la pudeur de se taire quand il est question de Jeanne d’Arc, et de ne jamais prononcer un nom qui rappelle un des crimes les plus atroces de son histoire.
On a été jusqu’à prétendre que Jeanne est morte révoltée contre la Religion et les prêtres, et que, par suite, elle est toute désignée pour devenir le porte-drapeau de la libre-pensée et de l’anticléricalisme.
Jeanne d’Arc, mes frères, aurait à coup sûr décliné cet honneur et, avec l’histoire impartiale, elle repousserait toutes ces allégations. Non, ce n’est pas l’Église qui a condamné la bonne Lorraine : c’est un tribunal irrégulier, composé de prêtres dévoyés, à moitié schismatiques, à moitié révoltés contre l’Église, qui allaient bientôt attaquer violemment son chef et que, par suite, nous avons le droit de désavouer.
De son côté, Jeanne ne s’est jamais révoltée contre la religion catholique, qu’elle ne confondait pas avec des juges prévaricateurs : au contraire, elle est morte comme elle avait vécu, c’est-à-dire en bonne chrétienne, ainsi qu’elle se plaisait à le dire. Elle a toujours eu pour l’Église un amour filial sans défaillance jusqu’au dernier moment, si bien que nous devrions, à cet égard, la choisir pour modèle. Si elle pouvait souffrir, elle souffrirait des accusations et des injures dont l’Église est l’objet à son occasion. Si elle pouvait 325parler ici, elle nous dirait : Aimez l’Église comme je l’ai aimée. Elle fut toujours ma mère vénérée, je fus toujours sa fille très soumise et, après Dieu, je lui dois ma béatitude et ma gloire.
Les catholiques de nos jours ne connaissent pas assez leur religion ni son histoire. Ils se laissent trop souvent émouvoir par les objections qu’on y oppose, et ne savent que répondre. Qu’ils sachent cependant que ces accusations ou ces difficultés s’évanouissent à la lumière d’une étude loyale. À cette lumière, l’Église peut envisager tout son passé sans rougir. Elle n’a rien à regretter, rien à se faire pardonner, ni le procès de Galilée, ni l’Inquisition, ni la Saint-Barthélemy, ni les Dragonnades, ni le supplice de Jeanne d’Arc, car elle est innocente de tous les crimes qu’on lui attribue sous ces divers noms.
C’est cette innocence de l’Église, en ce qui regarde le bûcher de Rouen, que je voudrais vous démontrer aujourd’hui. Nous allons voir qu’elle n’est nullement solidaire du crime de Cauchon.
1. Les juges de Rouen sont révoltés contre l’Église.
Je m’empresse tout d’abord d’avouer que les juges qui ont condamné Jeanne d’Arc étaient en 326effet des prêtres, et même des docteurs de l’Université de Paris, et qu’ils étaient présidés par un évêque, le misérable Cauchon. Mais vous m’accorderez à votre tour que tous les prêtres ne représentent pas l’Église.
Judas, qui trahit Jésus-Christ, était prêtre : il n’était pas l’Église. Les grands hérésiarques qui ont entraîné des peuples entiers dans le schisme et l’apostasie étaient prêtres pour la plupart : ils n’étaient pas l’Église. Eutychès était moine, et Nestorius patriarche de Constantinople : ils n’étaient pas l’Église. Luther était religieux, Calvin fut curé de Noyon, Rabelais curé de Meudon, Jansénius évêque d’Ypres : ils n’étaient pas l’Église. À toutes les époques il y a eu, et j’ajoute, il y aura, de ces prêtres déchus qui sont la douleur de l’Église ; non seulement ils ne la représentent pas, mais ils sont d’ordinaire ses ennemis les plus perfides et parfois ses plus violents persécuteurs.
Les juges de Jeanne rentrent plus ou moins dans cette catégorie de prêtres dévoyés qu’il ne faut pas confondre avec la Religion. Les principaux d’entre eux : Cauchon, Thomas de Courcelles, Guillaume Érard, Jean d’Estivet, Jean Beaupère, Nicolas Midi, Nicolas Loyseleur, étaient déjà, quand ils siégeaient à Rouen, détachés de l’Église par le cœur, imbus de principes schismatiques, intérieurement révoltés contre l’autorité du Pape. 327L’ulcère du schisme les rongeait ; il était caché, mais il allait bientôt crever au grand jour.
En effet, quelques semaines après le crime de Rouen, ces mêmes hommes étaient réunis au concile de Bâle où ils en dirigeaient de loin les débats ; ils en applaudissaient les conclusions schismatiques. Ils s’insurgèrent ouvertement contre le Saint-Siège ; ils se déclarèrent supérieurs au Pape ; ils le sommèrent de se présenter à leur barre, et comme Eugène IV ne se pressait pas d’obtempérer à un pareil ordre, ils le déposèrent, élurent à sa place un antipape, Félix V, l’homme de Ripaille ; ils l’excommunièrent et voulurent le traiter comme ils avaient traité Jeanne d’Arc, en le condamnant au supplice du feu.
De bonne foi, peut-on dire que des hommes séparés du Pape, ennemis déclarés du Pape et qui veulent le brûler vif incarnent l’Église catholique et engagent sa responsabilité ? Évidemment non, ils en sont l’antipode et ne travaillent qu’à renverser sa divine constitution.
Un raisonnement bien simple vous montrera combien il serait injuste de voir en eux l’Église. Ces hommes-là étaient tous Français : dira-t-on pour cela qu’ils représentaient la France, et que c’est la France en leur personne qui a brûlé la Pucelle ? Ce serait odieux et grotesque. Eh bien, il ne le serait pas moins de soutenir que, parce qu’ils étaient ecclésiastiques, ils parlaient au nom 328de l’Église et que c’est l’Église qui, par leurs lèvres, a prononcé l’infante verdict.
Il serait bien plus juste, bien plus logique de dire qu’ils représentaient la libre-pensée et l’irréligion ; ils en furent les ancêtres et les précurseurs ; ils lui préparèrent les voies par leur esprit d’insubordination et de révolte contre l’autorité divine.
2. Les juges de Rouen n’ont pas de juridiction.
Une seconde observation va nous montrer que les juges de Jeanne n’agissent pas au nom de l’Église : c’est qu’ils n’ont aucune juridiction.
Cauchon, le président du tribunal, avait été choisi par les Anglais, ses amis, sous prétexte que Jeanne avait été arrêtée dans son diocèse. C’était une erreur ; elle avait été prise à Compiègne qui relevait alors du diocèse de Soissons. Il usurpait donc les pouvoirs de l’évêque de Soissons.
Mais, eût-il eu au début la plus réelle juridiction, il la perdit bientôt, grâce à un fait nouveau et inopiné. En effet, c’était un principe de droit canonique que, dans les causes de foi, lorsqu’un accusé en appelait au Pape, toute autre juridiction que celle de l’Évêque de Rome cessait immédiatement et par le fait même ; l’appelant ne relevait 329plus que du Saint-Siège : il avait le droit d’être conduit à Rome ou d’être jugé par les délégués de Rome.
Or, Jeanne, voyant à quels misérables elle avait à faire, eut un jour l’inspiration de s’écrier : J’en appelle au Pape.
En vertu de ce mot elle échappait à Cauchon. Ce fut un coup droit pour celui-ci ; il en conçut un mortel déplaisir, car cet appel déjouait tous ses plans et lui enlevait juridiquement sa proie.
Ce fait est si vrai, si important, qu’il fut relevé t au procès de réhabilitation en 1456, et il fut alors décidé que ce défaut entachait de nullité tout le procès de 1431.
Mais dès cette même année, les juges de Jeanne avaient très bien conscience de l’énorme illégalité qu’ils commettaient, de l’usurpation de juridiction dont ils se rendaient coupables. La preuve en est dans la réponse embarrassée et cauteleuse qu’ils firent à leur prisonnière. Ils lui dirent que le Pape était trop loin, qu’on ne pouvait la conduire à Rome et que d’ailleurs — voici le mot capital — l’Église n’était pas avec le Pape, mais avec les clercs et les gens en ce connaissants
, c’est-à dire avec les docteurs de l’Université de Paris ! Or, c’est là, Messieurs, un principe proprement schismatique : c’est tout le venin du concile de Bâle.
En invoquant ce principe, les juges de Rouen reconnaissent implicitement qu’ils agissent en 330dehors de l’autorité du Pontife romain et même en dépit de cette autorité. Mais s’ils renvoient Jeanne au tribunal de Rome, ils savent qu’elle en sortira triomphante. Mais alors que diront leurs amis, leurs maîtres, les Anglais ? Engagés dans la mauvaise voie, les malheureux décident d’aller jusqu’au bout. Ils y vont : mais l’Église ne les suit pas. Et non seulement elle ne les suit pas, mais elle les repousse, comme elle repousse tous ceux qui usurpent son pouvoir.
Le tribunal qui condamna l’Innocente était donc un tribunal incompétent, en marge de l’Église, sans mandat, sans juridiction, un pandémonium de malheureux prêtres, en rupture d’obéissance avec le Saint Siège et le droit canon. Ces hommes-là ne sont pas de chez nous, ou plutôt ils n’en sont plus. Nous aurions le droit de les mettre à la porte, s’ils ne s’y étaient mis eux-mêmes par leur défection et leur révolte.
3. Les juges de Rouen ne représentent que des passions politiques.
Si Cauchon avec ses conseillers et ses assesseurs n’est pas l’instrument de l’Église de qui est-il l’instrument ? Qui représente-t-il ? Il représente l’Angleterre et l’Université de Paris dont il ne cherche 331qu’à satisfaire les rancunes. L’Angleterre et l’Université, voilà les vrais auteurs du supplice de Jeanne d’Arc. Ce fut une vengeance politique et non une vengeance religieuse : seulement, pour mieux s’assouvir, cette vengeance politique prit les couleurs d’une justice religieuse.
Les Anglais, humiliés d’avoir été battus par une femme, furieux d’avoir été par elle chassés d’Orléans et d’autres places fortes nombreuses, avaient voué à la glorieuse jeune fille une haine féroce. Ils lui avaient fait dire plusieurs fois que, s’ils la prenaient, ils la feraient brûler vive et ils étaient bien décidés à tenir leur promesse.
Mais le droit des gens ne leur permettait pas de mettre à mort un ennemi, uniquement parce que cet ennemi les avait jadis vaincus. C’eut été un assassinat qui les eût couverts d’opprobre devant toute la chrétienté et qui n’eût d’ailleurs pas flétri leur victime.
Ils résolurent donc de la faire condamner par un tribunal régulier pour un crime que les idées et les lois du temps considéraient comme capital. Ils la firent accuser d’hérésie et de sorcellerie. Jeanne reconnue sorcière, les vainqueurs de Crécy, de Poitiers et d’Azincourt croyaient pouvoir relever la tête : ils avaient été battus à Orléans et à Patay non par un pouvoir humain, mais par la puissance diabolique dont Jeanne était l’instrument. Leur amour-propre était satisfait 332en même temps que leur vengeance : du même coup, ils se réhabilitaient eux-mêmes et ils déshonoraient leur victime.
Mais ce qui montre combien ils étaient peu sincères et que ce procès d’apparence religieuse n’avait dans leur pensée qu’un seul but, à savoir d’assouvir leur rancune politique, c’est la volonté bien arrêtée de Bedford, de Warwick et de Winchester, de ne tenir aucun compte de la sentence, si celle-ci était favorable à Jeanne. Dans ce cas, ainsi qu’il était stipulé dans les lettres royales déférant la prisonnière à l’évêque de Beauvais, ils se réservaient le droit de la reprendre. Ils étaient bien décidés à la faire mourir.
Mais pour que la sentence parût régulière et fût accablante pour leur victime, il leur fallait des juges d’Église. Où les trouver ? L’Université se trouva là tout à propos ; elle s’offrit avec ses plus illustres nourrissons pour l’abominable besogne.
L’Université s’était depuis longtemps tournée du côté de l’Angleterre, parce que celle-ci, riche et puissante, pouvait satisfaire l’ambition de ses docteurs en leur distribuant évêchés, canonicats et grasses prébendes et qu’elle payait bien leurs services. Sept de ces docteurs avaient rédigé le texte du traité de Troyes qui reconnaissait Henri de Lancastre comme souverain de France, déclarait le chétif roi de Bourges déchu de ses droits à 333la couronne et livrait notre pays à la Grande-Bretagne.
Mais voici que Jeanne vient contrarier cette thèse et froisse dans sa main l’infâme traité. Elle affirme que Charles VII, descendant de saint Louis, est le vrai et seul monarque de France et qu’elle est envoyée du ciel pour le conduire à son digne sacre et bouter les Anglais hors de France.
Si cette thèse prévaut ; si la Pucelle l’appuie par des succès, c’en est fait du prestige de l’Université : elle perd ses protecteurs, elle reste exposée aux représailles de Charles VII qu’elle a indignement trahi, elle sera vouée à l’exécration de tous les bons Français.
Or, voici précisément que Jeanne d’Arc marche triomphante d’Orléans à Patay et de Troyes à Reims. C’est l’effondrement pour les docteurs qui se sont mis à la remorque de l’étranger. Aussi ont-ils voué une haine implacable à celle qui vient ainsi troubler leur quiétude et ruiner leurs espérances. On voit maintenant comment leurs rancunes conspirent avec celles de l’Angleterre et pourquoi ils s’empressent de seconder sa vengeance en acceptant avec joie de faire le procès.
À leur tête est Cauchon. C’est un des produits de choix de l’Université dont il a été le recteur pendant quelque temps. Il a été l’un des plus cyniques inspirateurs du traité de Troyes et il a 334reçu en récompense l’évêché de Beauvais. Âme damnée de Bedford et de Warwick, il attend d’eux honneurs et richesses et, pour commencer, l’archevêché de Rouen : il est prêt à tout pour mériter leur faveur. Mais, outre cette raison d’avenir, il en a une autre d’en vouloir à Jeanne. Il a contre elle un grief personnel, car c’est elle qui par ses succès a dessillé les yeux des habitants de Beauvais, les a ramenés à l’obéissance envers le roi de France et leur a fait chasser leur indigne prélat. Cauchon a donc une petite querelle personnelle à vider avec Jeanne. Aussi est-ce lui qui s’entremet entre le roi d’Angleterre et Jean de Luxembourg pour l’achat de la captive : c’est lui qui la fait vendre et livrer aux Anglais et, pour ce petit service, il touche la jolie somme de 765 livres tournois, c’est-à-dire plus de 30.000 francs de notre monnaie actuelle43. Et maintenant que Jeanne est entre ses mains, il promet — c’est l’expression dont il se sert — de lui faire un beau procès !
Le souci de la justice n’est donc pour rien dans ce beau procès, l’honneur de Dieu pour rien ; l’Église n’a rien à y voir : ce n’est pas elle qui l’intente. Au contraire, on va abuser de son nom et usurper son autorité, pour satisfaire des vengeances politiques. C’est elle qui est trahie ; c’est elle qui, avec Jeanne, a le plus à se plaindre de cette tragédie sacrilège et qui en est la victime.
3354. La procédure de Rouen est irrégulière44.
Nous avons déjà remarqué que les juges de Rouen avaient violé le droit canon en ne tenant pas compte de l’appel interjeté au pape par l’accusée, que par suite ils n’avaient aucune juridiction et ne siégeaient que par la grâce du monarque anglais. D’autres faits vont montrer combien l’Église est étrangère à un procès où toutes ses règles canoniques sont enfreintes.
L’Église demande à ses juges d’examiner loyalement les faits et de se prononcer selon leur conscience. Or, Cauchon est absolument décidé à trouver Jeanne coupable et à la condamner, quoiqu’elle dise et fasse. Dès le premier acte officiel de la procédure, le 9 janvier 1431, après avoir exposé à ses assesseurs réunis en conseil privé la marche qu’il entend suivre dans l’affaire, il laisse déborder sa hideuse allégresse en s’écriant : Il nous faut servir loyalement le roi ; il s’agit de faire un beau procès.
Tous comprennent ce qu’il veut dire et que le roi, ou plutôt son haineux ministre Warwick, saura leur faire sentir son plaisir ou son déplaisir selon qu’ils auront apporté plus ou 336moins de zèle à son service. On le voit donc et c’est Cauchon qui le dit : il s’agit de servir le roi et non l’Église dont il n’est même pas question.
Le droit canonique demande qu’une enquête préalable soit faite sur les antécédents des sujets accusés d’hérésie et que les pièces en soient communiquées aux juges et versées au dossier. Cauchon envoie bien, il est vrai, des enquêteurs en Lorraine. Mais les témoignages recueillis à Domrémy étant tous à l’honneur de la prévenue, il se garde bien de les montrer et il les fait disparaître. Il s’emporte même contre un des messagers, si bien que l’un d’eux ne peut s’empêcher de faire cette réflexion : Est-ce ma faute à moi si l’enquête n’a rien révélé sur cette jeune fille que je ne voulusse trouver dans ma propre sœur ?
L’Église demande que toutes les dépositions comme les réponses de l’accusée soient fidèlement transcrites dans les procès-verbaux. Or, par ordre du président on altère et on fausse le sens des paroles de Jeanne. Le greffier Manchon nous le révèle : J’eus plusieurs fois, écrit-il, à soutenir les reproches de Mgr de Beauvais et de quelques assesseurs qui me voulaient contraindre à écrire contrairement à ce que Jeanne avait dit. Quand il y avait quelque chose qui ne leur plaisait pas, ils défendaient de l’écrire, disant que cela ne servait point au procès.
L’Église demande que les juges prononcent en 337toute liberté. Or, les Anglais ont voulu que le procès eût lieu dans le château royal pour avoir le tribunal sous la main et tout se fait sous la pression de Bedford, oncle du roi, de Warwick, son ministre et de Cauchon.
Warwick a payé au nom de son maître et il entend que celui-ci soit loyalement servi, comme s’exprime ce digne Cauchon. Un jour que les juges ne lui semblent pas suffisamment serviles, il s’écrie : Cette cléricaille gagne bien mal l’argent qu’on lui donne.
Aussi, à l’argent il ajoute les menaces. On peut dire que le tribunal de Rouen a prononcé le couteau anglais sous la gorge. À côté des âmes damnées de l’Université, il y avait des prêtres qui furent émus de pitié à la vue de la pure et sainte jeune fille : leur voix fut étouffée.
Maître Jean de Châtillon, archidiacre d’Évreux, protesta un jour contre les questions insidieuses qu’on posait à la prévenue et dit qu’elle n’était pas tenue de répondre.
— Laissez-nous en paix, lui dit Cauchon, vous nous rompez les oreilles !
— Il faut que j’acquitte ma conscience, reprit l’archidiacre. Tel qu’il se fait, le procès me parait nul.
— Taisez-vous, lui cria l’évêque.
Et il ne s’en tint pas à cette apostrophe. À partir de ce jour, Jean de Châtillon fut exclu du tribunal.
Nicolas de Houppeville, un autre assesseur, ayant critiqué la procédure, fut jeté en prison.
338L’huissier, Jean Massieu, ayant dit qu’il ne voyait en Jeanne que bien et honneur et rien de répréhensible, fut violemment pris à parti par Monseigneur de Beauvais . Il me gourmanda très fort, écrivit Massieu, m’avisant que, si je ne prenais garde, on me ferait boire plus que de raison. Je crois bien que, n’eût été le greffier Manchon qui m’excusa, on m’eût jeté en Seine.
Warwick en effet n’y allait pas par quatre chemins. Ayant remarqué pendant une des séances qu’Isambart de la Pierre montrait de la bienveillance à l’accusée, il l’accabla ensuite d’injures et d’invectives.
— Par la morbleu, vilain, si je m’aperçois que vous cherchiez à délivrer cette méchante et à l’avertir à son profit, je vous ferai jeter en Seine.
Jean de la Fontaine ayant également assisté la méchante
, en la prévenant qu’elle avait le droit d’en appeler au Pape, Cauchon et les Anglais s’apprêtaient à lui faire un mauvais parti, et il dut s’enfuir précipitamment de Rouen pour mettre sa vie en sûreté.
Aucun des assesseurs ni des conseillers, dit Manchon le greffier, n’aurait osé faire de l’opposition. Il n’y en avait pas un qui ne fût en crainte.
Haine personnelle, plat servilisme ou lâcheté, tels furent les trois mobiles auxquels obéirent les juges de Rouen. Achetés ou terrorisés ils obéirent à l’Angleterre. L’Angleterre et non l’Église leur 339dicta la sentence. Sans doute, il est pénible de voir des prêtres conniver par intérêt ou par peur à un si lâche attentat, ne pas trouver dans leur conscience un cri de révolte contre la besogne qu’on leur demande et finalement tremper le bas de leur soutane dans le sang de la plus innocente jeune fille. Mais n’oublions pas que ces malheureux avaient été triés sur le volet parmi les vendus, que tous les bons prêtres du parti français avaient été écartés et que ceux qui voulurent faire entendre la voix de la justice et sauver l’accusée en furent empêchés par la force. Ces prévaricateurs sont dignes de tous les mépris, mais l’odieux de leur conduite ne rejaillit que sur eux-mêmes et sur le parti politique dont ils sont les valets.
5. Dernière irrégularité, infamie suprême.
Malgré toutes les irrégularités accumulées dans ce procès, malgré la pression de l’Angleterre, la condamnation de Jeanne n’était pas si facile à prononcer que ses ennemis l’avaient cru. L’Université de Paris avait beau s’impatienter, envoyer des délégués et accuser les juges de Rouen de tiédeur, Warwick avait beau les menacer et les presser d’en finir, Cauchon se rendait compte qu’il encourait une redoutable responsabilité en 340condamnant une jeune fille contre laquelle on n’avait encore relevé aucun fait sérieux. Dans son intérêt, dans l’intérêt de l’Angleterre, il fallait trouver mieux que les puériles accusations apportées jusque-là. Il imagina alors un plan machiavélique monstrueux, diabolique, un guet-apens infâme. Mais ce guet-apens, qui nous apparaît aujourd’hui dans toute sa hideur et qui charge si formidablement la mémoire du grand criminel décharge d’autant l’Église et va nous montrer d’une manière lumineuse, inattendue, son innocence, car, ainsi que nous allons le voir, il n’aurait pu avoir lieu, il aurait été matériellement impossible si le procès avait été un procès d’Église et mené selon les règles de l’Église : il en faut conclure que ce fut un procès d’État, un crime de l’État.
En réalité, il y eut deux procès successifs. Le premier, dit procès de chute, dura cinq mois, du 9 janvier 1431 au 24 mai : il se termina par la condamnation de Jeanne à la prison perpétuelle au pain de douleur et à l’eau d’angoisse
. La pauvre prisonnière put se croire, en entendant cette sentence, à jamais délivrée de la crainte du bûcher. Elle comptait sans la perfidie de Cauchon. En effet ce premier procès n’avait qu’un but dans la pensée du misérable ; il devait, grâce à un piège où Jeanne ne pouvait manquer de tomber, permettre d’ouvrir un second procès, le procès de 341rechute. Celui-ci fut expédié en deux jours du 28 au 30 mai. C’est le lien odieux, machiavélique, entre ces deux procès qu’il nous faut expliquer.
Cauchon voulait faire mourir Jeanne, mais après l’avoir déshonorée en l’amenant à reconnaître qu’elle était une illuminée, une hérétique, une sorcière. Pour cela, il fallait obtenir d’elle une abjuration canonique en forme ou du moins quelque chose qui y ressemblât : après cette soumission, qui la rendrait ridicule et méprisable aux yeux de la postérité, il fallait provoquer une rechute de la prisonnière, un retour à ses errements : alors on ouvrirait un second procès et la relapse serait immédiatement condamnée au bûcher.
Jamais, dit un historien45, pièce de théâtre ne fut plus habilement conçue : la préparation en fut entourée du plus profond mystère ; un petit nombre d’affidés seulement, ceux en qui Cauchon avait le plus de confiance, furent mis dans le secret.
Le 24 mai, sur la place du cimetière de Saint-Ouen, on amena Jeanne, on la fit monter sur une estrade. Sur une estrade opposée se tenaient Cauchon et ses assesseurs, avec le cardinal de Winchester, grand-oncle du jeune roi, et d’autres personnages de la cour d’Angleterre.
Guillaume Érard, recteur émérite de l’Université de Paris, commença par adresser à la Pucelle un sermon où il la traitait de sorcière, d’hérétique, 342de schismatique et de monstre. Après quoi Cauchon somma par trois fois Jeanne de rétracter ses erreurs et ses fautes. L’innocente répondit trois fois : Je m’en rapporte à Dieu et à notre Saint-Père le Pape.
Ce n’était pas ce que Cauchon voulait. Si Jeanne ne rétractait rien, comme il l’avait déclarée hérétique, il devait la condamner au feu séance tenante. Or, il trouvait la chose imprudente et prématurée. Il voulait à tout prix une rétractation, une abjuration, pour pouvoir absoudre Jeanne ce jour-là et la mieux rattraper une autre fois. Nicolas Loyseleur, maître Érard et quelques autres, s’empressent donc auprès de la prisonnière ; ils lui promettent la vie sauve, la prison, d’Église avec une femme pour gardienne, la permission d’aller à la messe et de communier, si elle veut bien abjurer ses fautes et promettre de ne plus porter d’habits d’homme. Abjurer ? Jeanne ne comprend pas ce mot : on lui explique que cela veut dire révoquer tout ce que Dieu et l’Église condamnent. Jeanne y consent entendant par là simplement qu’elle se soumet à Dieu et à l’Église. Elle promet également de ne plus porter d’habits d’homme si on la met en prison d’Église, c’est-à-dire avec une femme pour la garder au lieu des soldats contre lesquels elle avait eu plus d’une fois à se défendre dans la prison anglaise. Maître Massieu lit alors une cédule de huit lignes contenant ces conditions 343et Jeanne consent à la signer en y apposant une croix.
Cauchon n’était pas encore satisfait, mais il avançait vers son but. La formule signée par la Pucelle n’était pas une vraie abjuration et ne constituait pas un aveu de culpabilité de sa part. Elle ne se reconnaissait pas hérétique, elle ne reniait pas ses visions, elle ne faisait que des promesses conditionnelles. Que fit Cauchon ? Il fit présenter à sa victime une autre formule, qui semblait un double de la première, mais qui en était tout à fait différente, formule terrible où la pauvre enfant se reconnaissait coupable de tous les crimes et promettait sous condition de ne plus porter d’habits d’homme. Jeanne hésite un instant parce qu’elle ne sait pas lire, mais ne soupçonnant pas l’horrible imposture et se laissant guider la main par un secrétaire, Laurent Calot, elle signe. C’est ce que voulait le président. Il allait anéantir la première cédule et y substituer la seconde, subrepticement arrachée à la prisonnière, dans le procès-verbal de la cause. En attendant, il admit Jeanne à la pénitence, la déclara absoute de l’excommunication encourue pour hérésie et se contenta de la condamner à la prison perpétuelle.
La manœuvre criminelle fut exécutée comme un tour de passe-passe et si habilement que les témoins non avertis ne s’en aperçurent pas. Les 344uns et Jeanne la première se réjouirent de cette issue. La Pucelle se croyait à l’abri du bûcher et sans doute espérait s’évader bientôt. Toute joyeuse, elle demanda immédiatement à être mise en prison d’Église avec une femme pour gardienne au lieu des infâmes soudards ses insulteurs.
Les autres assistants, les anglais principalement, étaient furieux de ce dénouement : ils prétendaient que c’était une comédie, une farce (truffa), concertée entre les juges et Jeanne pour faire échapper celle-ci à la justice et que Cauchon s’était moqué d’eux et de leur roi. Une altercation très vive s’ensuivit entre lui et un chapelain de Henri VI, qui l’appela traître. Cauchon se défendit, prétendant avoir bien servi le roi. Warwick mécontent s’écria :
— Cette fille nous échappe !
Un des assesseurs, au courant du plan machiavélique de Cauchon, lui répondit :
— Soyez tranquille, nous la rattraperons.
Hélas oui ! Cauchon avait bien servi ceux qui l’avaient acheté, et même beaucoup mieux qu’il ne semblait aux spectateurs non initiés. L’indulgence, dont il avait fait montre, n’était qu’apparente ; elle était payée par une abjuration qui faisait de Jeanne une aventurière de bas étage et elle allait provoquer une rechute suivie d’une condamnation capitale que personne, pensait-il, ne pourrait plus critiquer. Il allait rattraper sa prisonnière et dans des conditions terribles.
345Jeanne, confiante aux promesses qu’on lui avait faites s’écria :
— Or, ça, gens d’Église, emmenez-moi en vos prisons ; que je ne sois plus aux mains de ces anglais.
Mais l’Évêque de Beauvais fit signe aux gardes de la reconduire à la prison du château. La captive se trouva donc de nouveau, contrairement aux engagements qu’on avait pris avec elle, en butte aux insultes et aux agressions infâmes de ses geôliers et, pour s’en défendre, elle garda ses habits d’homme. Elle en avait cent fois le droit et parce qu’il s’agissait de défendre sa pudeur, comme elle le dit elle-même, et parce que, le juge n’ayant pas tenu sa promesse, elle était déliée de la sienne qui n’était que conditionnelle.
C’est ce qu’avait prévu Cauchon. Quatre jours après la comédie du cimetière de Saint-Ouen, le 28 mai, il entre avec le vice-inquisiteur et sept assesseurs dans la prison. Il trouve Jeanne en habits d’homme : elle a donc manqué à sa parole ! Interrogée si elle a entendu ses voix depuis le 24 et si elle se croit toujours envoyée de Dieu, elle répond affirmativement. Elle est donc retombée dans les erreurs et fautes qu’elle avait abjurées ! Elle est relapse ! C’est tout ce que voulait le prélat. Il sort de la prison, il s’avance souriant vers Warwick et les seigneurs anglais qui l’attendaient dans la cour du château : il laisse éclater son abominable joie :
— Farewell, leur crie-t-il, elle est prise !
346Elle était prise au piège, la pauvre colombe. Le lendemain, 29 mai, Cauchon réunit 42 assesseurs, leur exposa les faits nouveaux, l’interrogatoire de la veille et leur demanda leur avis. Deux assesseurs seulement la déclarèrent hérétique et relapse. Les 40 autres refusèrent de la condamner avant qu’on ne lui eût relu la formule d’abjuration. L’évêque passa outre et, en vertu de son droit souverain, ordonna que Jeanne serait traduite le lendemain matin, à 8 heures, sur la place du Vieux-Marché, pour s’y entendre déclarer relapse, excommuniée et hérétique.
Le lendemain, la sainte était livrée aux flammes.
Ici, une remarque capitale s’impose. Tout homme de bonne foi qui a suivi ce récit a vu des prêtres attelés à une infâme besogne : mais il a dû se rendre compte que ces hommes, Cauchon en tête, ne faisaient que servir une passion politique, qu’ils agissaient aux nom et profit de l’Angleterre et non pas en celui de l’Église. Mais il est un fait entre autres qui fait bien ressortir cette conclusion.
Si le procès avait été vraiment un procès d’Église, Jeanne aurait dû être mise en prison d’Église. La prison d’Église était plus douce que la prison d’État et chacun y était gardé par une personne de son sexe. Confiée à une femme, Jeanne n’aurait même pas songé à revêtir des habits 347d’homme, car elle y fut forcée, nous l’avons vu, par l’attitude inconvenante de ses bourreaux. Elle n’aurait donc pu être considérée comme relapse. Dès lors, la machination infernale devenait matériellement impossible.
Il suit rigoureusement de ce simple fait que Jeanne, remise entre les mains de l’Église et jugée par elle, n’aurait jamais été condamnée à mort.
6. Où est l’Église dans ce procès ?
Jusqu’ici nous avons vu des hommes revêtus de la soutane, mais nous avons reconnu qu’ils ne représentaient pas l’Église et qu’ils n’agissaient que pour le compte de la politique anglaise. Mais où est donc l’Église dans ce fameux procès qu’on lui attribue ? Elle n’y a été mêlée en rien et elle ne pouvait l’être.
En effet, ceux qui prétendent que c’est elle qui a brûlé Jeanne omettent d’ordinaire de nous dire, et même de se demander, pourquoi elle aurait agi ainsi, quelle raison, quel intérêt aurait bien pu l’y pousser.
En effet, Jeanne était, comme elle le répétait souvent, bonne chrétienne, fille soumise de l’Église : elle admettait tous ses dogmes, elle pratiquait 348tous ses commandements ; elle priait, elle communiait, elle jeûnait. Qu’est-ce que la Religion aurait bien pu lui reprocher ?
Quelques-uns, cependant, ont cherché le grief sans lequel l’attitude reprochée à l’Église ne se concevrait même pas. Elle a, dit-on, condamné dans les voix de Jeanne l’inspiration privée. Elle n’admet pas qu’une âme communique directement avec Dieu. Ces rapports immédiats sentaient déjà le libre examen et préparaient les voies au protestantisme.
Au lieu de répondre, nous pourrions nous contenter d’inviter la libre-pensée à se mettre d’abord d’accord avec elle-même. En effet, tantôt elle fait un crime à l’Église d’avoir ajouté foi aux voix de Jeanne d’Arc, tantôt elle lui reproche d’avoir voulu étouffer ces voix.
Mais il nous plaît de répondre que la Religion ne condamne que les révélations privées filles de l’orgueil, de l’imagination ou de la supercherie, et qu’elle approuve, au contraire, celles qui présentent les caractères d’une origine divine. C’est ainsi qu’elle croit aux visions de sainte Thérèse et de la bienheureuse Marguerite-Marie. Il en est de même pour Jeanne d’Arc. Ce n’est pas seulement d’aujourd’hui qu’elle les admet. Du temps de Jeanne d’Arc, elle s’est prononcée sur ses voix : ce n’est pas à Rouen, c’est à Poitiers. Elle était là représentée par des docteurs et des prélats recommandables. 349Elle reconnut que les voix de la jeune fille venaient du Ciel.
Mais si la véritable Église n’a pas condamné Jeanne pour ses voix, ni pour sa croyance, ni pour sa conduite, il est impossible d’assigner une cause à la haine qu’on lui prête envers cette sainte enfant.
D’ailleurs, où était-elle, cette Église, pendant le procès de la Pucelle ? Elle n’était pas à Rouen, nous l’avons vu. Elle était à Rome d’abord dans la personne de Martin V, qui ne put intervenir, parce qu’il mourut peu après l’ouverture des débats, et n’en eut peut-être pas connaissance ; ensuite dans la personne d’Eugène IV, qui ne put intervenir, lui non plus, parce qu’il fut élu peu avant la condamnation et n’en reçut avis officiel que lorsqu’elle eut été exécutée. La Papauté n’a donc été mêlée en rien en cette affaire.
On s’est demandé pourquoi du moins le Saint-Siège n’a pas immédiatement vengé et réhabilité Jeanne et condamné l’évêque de Beauvais.
On peut répondre, semble-t-il, que dans les années qui suivirent le procès de Rouen, au milieu de l’effervescence des passions politiques encore toutes frémissantes, l’acte du Saint-Siège eût été considéré comme une attaque directe contre l’Angleterre, instigatrice du procès, et aurait pu amener sur l’Église de redoutables représailles que le 350Pape crut plus sage d’éviter : mais son silence n’était point une approbation.
On peut répondre encore que, d’après les usages et les règles du droit, il fallait qu’une plainte fut déposée et que des personnes lésées se portassent partie civile dans la révision du procès de Rouen. Or, la famille de Jeanne d’Arc n’intervint que plus tard.
Mais dès que la mère de la Pucelle, Isabelle Romée, eut demandé justice en 1455, le Souverain Pontife Calixte III ordonna une enquête et un procès de réhabilitation : cent trente témoins furent entendus. Jeanne sortit de là, non seulement justifiée, mais grandie aux yeux du monde. Sans ce procès, sans ces dépositions officielles, nous en serions presque réduits sur le jugement de Rouen aux mensonges du procès-verbal de Cauchon. C’est donc l’Église qui a mis à jamais l’innocence et la gloire de Jeanne d’Arc à l’abri de toutes les attaques.
Voilà quel a été le rôle de la Papauté dans cette grande affaire. Loin d’avoir à en rougir, elle peut en être fière. La libre-pensée pourra donc, dans ses tableaux sensationnels, mettre à côté du bûcher de Jeanne la silhouette violette de l’évêque de Beauvais et la silhouette rouge du cardinal de Winchester, pour faire croire au peuple que c’est l’Église qui alluma ce bûcher, ce qui est un mensonge. Mais nous aurons le droit, nous, de 351représenter dans une apothéose, et la blanche silhouette de Calixte III réhabilitant la Pucelle, et la blanche silhouette de Pie X déposant sur son front le diadème des bienheureuses. Nous aurons le droit de répéter les fières paroles du Pontife stigmatisant Cauchon dans la basilique de Saint-Pierre et félicitant la France d’acclamer l’héroïne victime de la basse hypocrisie et de la cruauté d’un renégat vendu à l’étranger, mais toujours confiante dans le Vicaire de Jésus-Christ, auquel, dans sa détresse, elle en appelait comme à son dernier refuge.
7. Le témoignage de Jeanne en faveur de l’Église.
Dans cette grave question de la responsabilité du supplice de la Pucelle, il est un témoignage d’une suprême importance : c’est celui de l’intéressée elle-même. Elle savait apparemment mieux que personne quels étaient ses véritables ennemis.
Or, à qui a-t-elle attribué sa mort ? Est-ce à l’Église catholique ?
La libre-pensée croit justement triompher ici en citant l’apostrophe que la jeune fille, avant de mourir, jeta au misérable Cauchon : Évêque, c’est par vous que je meurs !
Vous voyez bien, s’écrie-t-elle, 352c’est l’Église que Jeanne accuse et désigne d’un geste de colère et de mépris à l’exécration de la postérité !
Eh bien ! non, Messieurs, ce n’est pas l’Église ; et j’en trouve la preuve dans les paroles que la condamnée ajoute immédiatement après cette célèbre apostrophe et qui en expliquent et en précisent le sens : Si vous m’eussiez enfermée dans les prisons de l’Église et remise aux gardiens ecclésiastiques, au lieu de me livrer au bras séculier, tout cela ne fût pas arrivé.
On ne peut dire plus clairement : Si l’Église m’eût jugée, elle ne m’eût pas condamnée. Mais ce n’est pas l’Église qui m’a jugée, puisque vous m’avez empêchée d’aller à elle, quand je demandais d’être conduite au Pape ; je n’ai pas été remise aux gardiens ecclésiastiques.
Jeanne distingue donc formellement l’évêque qui la fait mourir de l’Église qui ne l’a pas condamnée. Loin d’accuser et de maudire cette Église, elle regrette et elle se lamente de n’avoir pas comparu devant son tribunal.
Un autre mot de Jeanne va nous montrer à quelle infinie distance elle était des sentiments de révolte que lui prête la libre-pensée. Lorsque le misérable Nicolas Midi lui dit : Vous êtes une sarrasine
, Jeanne bondit sous l’injure faite à sa foi : Je suis baptisée, s’écrie-t-elle, je suis bonne chrétienne et je mourrai bonne chrétienne.
Enfin, le 17 mars, elle fait une dernière et 353magnifique profession de foi : J’aime l’Église ; je voudrais la soutenir de tout mon pouvoir et mourir pour la foi chrétienne.
Ce n’est pas là le cri d’une femme aigrie contre la Religion ; au contraire, c’est le testament d’une sainte morte dans la foi et l’amour de l’Église catholique, apostolique et romaine.
Elle était donc bien loin d’accuser l’Église de sa mort. Elle ne la confondait pas avec les démons qui la jugeaient. Elle savait bien que sa mère l’Église, comme sa mère la France, comme sa mère Isabelle Romée, la pleurerait amèrement et la croirait innocente.
Et vous savez avec quelle sollicitude les Papes ont vengé sa mémoire. Sur cette même place du Vieux-Marché où elle est morte, sur ce même cimetière de Saint-Ouen où elle s’était écriée trois fois : Je m’en remets au Pape
, le délégué de Calixte III devait solennellement déchirer la sentence de 1431 et proclamer l’innocence de Jeanne.
Mais là ne se borne pas le rôle justicier de l’Église. Cauchon devait revivre au XVIIIe siècle sous les traits de Voltaire ; de nos jours, il devait prendre d’autres masques bien connus il voudrait de nouveau brûler la Pucelle sur un bûcher de calomnies et d’outrages. Mais Rome a de nouveau entendu le cri de l’immortelle victime : J’en appelle au Pape.
Elle a répondu en ouvrant, 354non plus le procès de réhabilitation, mais celui de canonisation, et Pie X a béatifié la Pucelle.
Ah ! l’Église a beau être appauvrie et bafouée : elle est encore la plus grande justicière et la plus grande distributrice de gloire qui soit ici-bas. Ceux qu’elle condamne sont bien condamnés. Ceux qu’elle glorifie sont bien glorifiés.
La libre-pensée peut bien dresser ça et là quelques statues à ses héros, tristes statues de haine et de mensonge, dont le bon sens de la postérité fera justice. Mais à peine l’Église a-t-elle proclamé un de ses enfants bienheureux qu’on lui élève immédiatement des milliers de statues. Qui donc en a plus aujourd’hui que Jeanne d’Arc sur la terre de France ? Et ce n’est pas une génération seulement qui lui rendra cet honneur : ce sont toutes les générations qui la proclameront bienheureuse.
Qu’elle rayonne donc parmi nous, la statue de la sublime enfant ! Elle nous prêchera non seulement l’amour de la France qu’elle a si bien servie, mais aussi l’amour de l’Église qu’elle a tant aimée. Puisque l’Église et la France sont nos deux mères, puisqu’elles sont aujourd’hui si attaquées, serrons-nous autour d’elles, et, comme notre illustre sœur, aimons-les et servons-les jusqu’à la mort.
Ainsi soit-il.
Notes
- [41]
Cette conférence a été donnée, sous des formes assez différentes, en l’église Notre-Dame-du-Mont, à Marseille (23 juin 1909) ; à la cathédrale d’Auch (26 juin) ; à la Trinité, Paris (28 novembre). On a retranché du texte présent plusieurs conclusions pratiques, plusieurs développements oratoires, pour ne laisser subsister que la discussion apologétique.
- [42]
Mgr Ricard, archevêque d’Auch.
- [43]
30.000 francs de 1909 valent environ 120.000 euros de 2020.
- [44]
Les arguments longuement développés dans ce quatrième point et le suivant ont été brièvement résumés dans le sermon tel qu’il fut donné en chaire.
- [45]
Philippe-Hector Dunand, La Société de l’Histoire de France, Jules Quicherat et Jeanne d’Arc (1907), p. 187.