Abbé Coubé  : L’âme de Jeanne d’Arc (1910)

13. Jeanne d’Arc a-t-elle été hallucinée ?

357XIII.
Jeanne d’Arc a-t-elle été hallucinée46 ?

La béatification de la Pucelle n’intéresse pas seulement la piété comme les autres cérémonies du même genre ; elle intéresse au plus haut point la foi chrétienne ; elle met en cause le surnaturel, elle soulève divers problèmes d’apologétique les plus graves. Il existe en effet une apologétique de Jeanne d’Arc qu’il importe d’exposer à l’occasion du grand événement qui fait tressaillir de joie les cœurs des catholiques français.

On sait que la libre-pensée, éblouie par l’éclat de cette vie incomparable, cherche à en rabaisser le caractère et à en enlever la gloire à la religion.

La science, dit-elle, démontre que Jeanne d’Arc était une hallucinée, qui prit pour des voix du ciel les rêves de son imagination et de son cœur ; 358la canoniser serait canoniser un mensonge ou du moins une erreur.

L’Église, continue-t-elle, a brûlé Jeanne qui l’a maudite en mourant. Comment aurait-elle l’audace, le cynisme d’accaparer sa victime et de s’en parer ? Comment ferait-elle la folie de proposer au culte et à l’imitation des fidèles celle qu’elle appela jadis une hérétique, une relapse, une révoltée ?

Et saisie d’une sollicitude touchante pour la pureté de notre foi, la franc-maçonnerie espérait, naguère encore, que la Religion ne mettrait pas sur les autels une jeune fille que rien, disait-elle, ne désignait pour cet honneur.

Or, la Religion a passé outre. En béatifiant Jeanne elle a affirmé indirectement, mais très hautement, que la Pucelle ne fut ni le jouet d’une illusion pendant sa vie, ni la victime de l’Église dans sa mort. Nous voudrions montrer en deux articles distincts combien cette double déclaration est juste et légitime.

Jeanne d’Arc a-t-elle été hallucinée ? Tout le monde comprend l’importance de cette première question aussi bien parmi les incroyants que parmi les croyants. Mais, entre toutes les conséquences qui en découlent, il en est deux principales qu’il importe de signaler. L’une intéresse la religion et l’autre la patrie.

Si Dieu a réellement envoyé de célestes messagers à la libératrice pour l’aider à sauver la 357France, le surnaturel est démontré par cette intervention extraordinaire. Il faut reconnaître que la foi de la Pucelle est vraie, car Dieu ne favoriserait pas ainsi l’erreur ; il faut croire à la révélation, aux mystères, au miracle, renoncer aux douceurs et à l’orgueil de la libre-pensée, sous peine d’être illogique. Et pourquoi ne pas aller plus loin ? Pourquoi ne pas admettre la possibilité et, si elles sont démontrées, la réalité des apparitions du Sacré-Cœur à Marguerite-Marie et de la Vierge de Lourdes à Bernadette ? On le voit, toute la religion passe à travers la brèche faite au naturalisme par le grand fait historique de la Pucelle d’Orléans.

Un autre enseignement ressort de la mission surnaturelle de Jeanne. Si Dieu a fait ce miracle, il en rejaillit une gloire incomparable sur la France. La nation très chrétienne apparaît comme une nation privilégiée et particulièrement chère à Dieu. Le patriotisme prend pour elle les proportions et les allures d’une religion. Il appuie au ciel ses fiertés et ses espérances. À tous les titres du Christ, il ajoute celui si attendrissant de sauveur et d’ami de la patrie.

Nous pouvons donc répéter cette phrase d’or, qu’un contemporain de Jeanne, le président Thomassin47, écrivait après la délivrance d’Orléans et que tout Français devrait savoir par cœur : Sache un chacun que Dieu a aimé et aime le royaume de France et l’a spécialement élu pour son 358héritage et, pour ce, ne peut le laisser périr. Mais, sur tous les signes d’amour que Dieu lui a envoyés, il n’y en a point de si grand ni de si merveilleux que celui de cette Pucelle.

Telle est l’importance de ce débat. La libre-pensée l’a compris. Aussi nie-t-elle énergiquement la mission surnaturelle de l’héroïne d’Orléans.

Jadis, elle prétendait que Jeanne en parlant de ses voix avait menti comme une petite fille vaniteuse et sournoise. Mais cette thèse est contraire à l’évidence. Jeanne apparaît si sincère dans sa vie, son procès et jusque dans son supplice, que le public a rejeté avec mépris cette explication, et l’école naturaliste a dû en chercher une autre.

Celle qui rallie aujourd’hui ses suffrages, c’est la thèse de l’hallucination.

Michelet l’a enveloppée de poésie et de fleurs. Henri Martin a suivi Michelet48.

359Siméon Luce est sorti du domaine de l’histoire où il était maître pour donner un gage à la libre-pensée : La jeune fille, écrit-il, à son insu créait pour ainsi dire et réalisait ses propres idées et leur communiquait une splendide et touchante existence.

M. Thalamas, qui s’est attiré il y a quelques années une célébrité passagère si peu enviable par ses insultes contre la Pucelle, disait : Le savant doit admettre que Jeanne a eu des hallucinations olfactives, tactiles, visuelles et surtout auditives.

M. Joseph Fabre, tout en prétendant honorer Jeanne, a fait œuvre de sectaire en la donnant pour une hallucinée et pour une victime de l’Église : La modeste enfant, dit-il, prenait le cri sublime de son cœur pour le commandement des saints et des saintes du Paradis. Il explique son cas par le somnambulisme cataleptique. Pauvre Jeanne d’Arc, si gracieuse, si souriante, qui eût dit que vous étiez une somnambule cataleptique ?

M. Anatole France, dans son ouvrage touffu et fantaisiste, recourt lui aussi a l’hallucination. Seulement, plus malin que d’autres, comprenant que l’illusion n’expliquerait guère les hauts faits d’armes de l’héroïne, il s’efforce d’en diminuer l’importance et il en attribue le mérite aux officiers qui la secondaient.

Or, ce qu’il faut bien savoir et nous ne saurions 360trop insister sur ce point, c’est que cette thèse de l’incrédulité n’est pas du tout une conclusion découlant d’une étude impartiale des faits, mais une théorie précédant l’examen des faits et inventée tout exprès pour permettre d’en rejeter a priori le caractère surnaturel. Nul n’a relevé chez Jeanne les stigmates de l’hystérie et de l’hallucination ; mais on s’est dit : le miracle est impossible, donc Jeanne a dû être une hallucinée. Or, rien n’est plus antiscientifique que ce raisonnement. La logique et la loyauté demandaient que l’on fît une enquête indépendante de toute préoccupation religieuse et antireligieuse. C’est cette étude que nous espérons offrir ici.

Six observations très simples, basées sur les faits les plus connus de la vie de Jeanne, vont nous montrer que, loin de présenter les tares inséparables de l’hallucination, elle avait au contraire les qualités les plus opposées à ce désordre mental.

Premier fait.
L’hallucination suppose un tempérament maladif, une mentalité mal ordonnée : or Jeanne est merveilleusement équilibrée.

L’hallucination suppose un tempérament maladif, une nervosité excessive, un cerveau mal équilibré. Sous l’empire d’un sentiment violent et sous l’influence d’une circonstance extérieure 361qui frappe vivement ses yeux, son imagination ou ses nerfs, le sujet entre dans un état d’hyperesthésie ou de sensibilité aiguë, parfois dans un sommeil hypnotique, où il objective ses sensations ; il croit voir et entendre les êtres qui le préoccupent, il projette en dehors de lui les rêves et les désirs qui l’obsèdent.

Or, Jeanne d’Arc est une robuste jeune fille dans le plein épanouissement de sa santé physique et intellectuelle. Elle supporte gaillardement les travaux des champs, puis bientôt les fatigues de la guerre. Elle n’est ni morose, ni capricieuse, ni exaltée comme les hallucinées ; elle n’a rien d’une névropathe ; elle possède un caractère égal, une nature pondérée et harmonieuse. Elle a l’esprit positif et légèrement madré des paysans dont elle est issue, la riposte vive, la répartie spirituelle, parfois un peu narquoise, une bonne humeur qui ne se dément jamais. À Poitiers, quand un docteur, le dominicain Seguin, dont l’accent limousin a choqué son oreille, lui demande quelle est la langue que parlent ses voix :

— Meilleure que la vôtre, répond-elle, au milieu de l’hilarité générale.

À Troyes, les habitants, intimidés devant elle comme devant un être surnaturel, hésitent à l’approcher :

— Approchez hardiment, leur dit-elle, je ne m’envolerai pas.

Ailleurs, deux femmes lui présentent des 362chapelets à toucher :

— Touchez-les vous-mêmes, mes braves gens, ils en vaudront tout autant.

Ce mot rappelle saint Louis accosté par des Arméniens qui voulaient voir le saint Roi. Le saint roi éclate de rire et Joinville de s’écrier :

— Ma foi, Sire, je ne désire pas baiser vos os de sitôt.

Vieille gaieté gauloise qui se retrouve à tous les âges et sur les lèvres les plus saintes.

À Rouen, un Anglais, un godam ou godon, comme Jeanne les appelle, lui demande quelle langue parle sainte Marguerite :

— À coup sûr, pas l’anglais, répond-elle, car elle n’est pas du parti d’Angleterre.

On lui demande perfidement si elle est en état de grâce, pour la convaincre de péché mortel par son propre aveu, si elle dit non, et l’accuser d’orgueil et d’hérésie, si elle dit oui. Elle échappe finement au piège :

— Si je n’y suis pas, que Dieu m’y mette ; si j’y suis, qu’il m’y garde !

Et voilà l’ergoteur cloué.

On le voit, Jeanne d’Arc n’a rien de cette sombre exaltation, rien de ce déséquilibre cérébral, rien de cet effarement des yeux et de l’esprit qui caractérisent les hystériques : elle offre au contraire tous les caractères diamétralement opposés à l’hallucination.

D’ailleurs cette affection a généralement pour effet d’accroître le trouble d’où elle naît. Or les visions de Jeanne ne lui font rien perdre de son 363calme, de sa maîtrise d’elle-même, de son esprit fin et lucide. D’abord surprise, un peu effrayée, elle se rassure bientôt et cause tranquillement et familièrement avec ses Saintes. Je les vois, dit-elle, comme je vous vois ; je les entends comme je vous entends.

Et puis, pas de sommeil hypnotique, pas de raideur cataleptique, rien de cette mise en scène et de ces procédés hallucinatoires en usage dans certaines cliniques modernes. C’est en plein jour qu’elle a ses premières apparitions. Plus tard, c’est dans les circonstances et les situations les plus variées qu’elle les voit et les entend. Or, on sait à quel point les sujets de la Salpêtrière dépendent des conditions matérielles qui accompagnent leurs crises soi-disant extatiques.

Second fait.
L’hallucination déprime la raison ; les révélations de Jeanne doublent sa valeur intellectuelle et lui créent des qualités militaires de premier ordre.

L’hallucination est un état anormal qui fatigue et déprime le cerveau en le surexcitant : à plus forte raison, est-elle incapable de lui donner des idées ou des qualités qu’il n’a pas.

Or, à partir du jour où Jeanne entend ses voix, son intelligence grandit prodigieusement, elle dépasse non seulement celle de ses compagnes, mais aussi celle des hommes de son temps et 364même des plus habiles capitaines. Dans l’art de la guerre qu’elle n’a pas étudié, dans la tactique, dans la direction de l’artillerie, dans les opérations d’un siège, dans l’organisation d’une bataille, elle à des intuitions de génie qui émerveillent et déroutent les chefs les plus expérimentés. Dunois, Gaucourt, le duc d’Alençon ont assuré qu’il était impossible à une femme de connaître et de diriger la guerre comme elle le faisait sans une assistance spéciale de Dieu. N’était-ce pas la même pensée qui la faisait prendre pour une sorcière par les Anglais ? Sa science militaire ne paraissait naturelle ni aux uns ni aux autres. Pour les uns elle venait de Dieu, pour les autres du diable. Mais qu’elle vint originairement de Dieu ou du diable, elle ne provenait pas d’une hallucination. Est-ce l’hystérie, écrivait Lecoy de la Marche, qui lui aurait appris la stratégie, la tactique, cette science toute spéciale dont elle se montra tout à coup imbue, à ce point qu’un officier de l’armée française a pu récemment composer un livre curieux intitulé : Jeanne d’Arc tacticien49.

Troisième fait.
L’hallucination est stérile ; les révélations de Jeanne sont fécondes et lui font accomplir des actions d’éclat admirables.

L’hallucination peut bien, pendant quelque temps, stimuler un sujet, lui donner une vigueur 365factice, le pousser à des entreprises au delà de ses forces. Mais elle le laisse bientôt retomber d’autant plus bas qu’elle l’avait élevé plus haut. La prostration qui suit l’exaltation lui est directement proportionnelle. En aucun cas cette exaltation maladive ne peut engendrer des actions d’éclat d’une immense portée politique et sociale, comme celles qui remplissent la vie de Jeanne. En aucun cas elle ne peut sauver un peuple et changer la face du monde, comme l’a fait notre héroïne. Comment, dans un pays écrasé, avec une armée démoralisée et des chefs qui se jalousent, une jeune fille sans expérience et sans ressource, a-t-elle pu vaincre des armées aguerries, disciplinées, pleines d’entrain et admirablement commandées ? Comment a-t-elle pu relever un trône, reconquérir des provinces, chasser l’étranger, si elle n’a pas eu un pouvoir secret, mystérieux ? Et qui osera prétendre que ce pouvoir lui est venu d’un détraquement cérébral ? À la place de la chimère entrevue par une imagination déréglée, mettez un être supérieur, tout-puissant, qui la soutient et l’inspire, alors tout s’explique.

M. Anatole France a trouvé un moyen très simple d’éviter toute explication. Il nie tout simplement les exploits de la Pucelle, il nie l’importance de son rôle et la part qu’elle a prise dans la délivrance d’Orléans, dans la victoire de Patay, dans le sacre du roi, dans le relèvement de la France. 366Il a entrepris cette tâche impossible et qui semble une gageure, un défi au bon sens et à l’histoire, de montrer que tout a été fait par les capitaines de Charles VII, que Jeanne était une pauvre fille sans influence, qui suivait l’armée, faisant beaucoup de bruit mais peu de besogne utile, en un mot la mouche du coche ! Pour cela, il fallait contredire les récits des contemporains, qui, tous, attribuent le premier rôle à la Pucelle, il fallait biffer les chroniques les plus célèbres, les lettres des ambassadeurs, les témoignages des Anglais et ceux des capitaines, ses compagnons d’armes. Si ceux-ci avaient vraiment été les auteurs de la délivrance nationale, est-ce qu’ils se seraient effacés devant une faiseuse d’embarras ? Dans quel but auraient-ils renoncé à leur gloire pour en parer une aventurière ?

Pour faciliter sa tâche, M. Anatole France rapetisse autant qu’il le peut les événements. Mais ici encore il est en contradiction flagrante avec l’histoire.

L’histoire nous dit que rarement on vit campagne militaire aussi brillante que celle dont les bords de la Loire furent le théâtre aux mois de mai et de juin 1429.

Les ressources de la France sont maigres comparées à celle de l’Angleterre : des chefs, des soldats démoralisés, le désordre dans les finances et dans l’administration, l’impécuniosité la plus 367désolante : mais Jeanne paraît, et de ce chaos elle fait sortir la lumière, l’espérance et bientôt la vie.

Ce qui caractérise son talent, c’est la sûreté de ses vues et, comme conséquence, la rapidité de son action. Le léopard est souple et agile : mais Jeanne c’est l’aigle qui le poursuit, le harcèle, lui déchire les flancs dans une chasse fulgurante. En deux mois elle défait l’œuvre d’une guerre de cent ans.

Un autre caractère de son action miraculeuse c’est l’importance de ses conséquences, sa répercussion sur nos destinées nationales. Elle a changé la face de l’Europe en reléguant l’Angleterre au second rang et en relevant la France pour des siècles. Elle a mis son pays à l’abri du protestantisme où il eut peut-être suivi la Grande Bretagne au siècle suivant ; elle a rendu possibles Louis XI et François Ier, Henri IV et Louis XIV.

C’est une loi reconnue par la science que l’hallucination est stérile. Elle peut exalter quelque temps l’imagination et la volonté, produire une ardeur et une audace fébriles : mais, la fièvre tombée, elle fait place comme nous le verrons plus loin, à la prostration la plus complète. Elle ne peut donc jamais mener à bien une œuvre de longue haleine : elle ne peut rien faire de grand et de durable. Or l’action de Jeanne est extraordinairement féconde. Elle ne peut donc venir que d’en haut.

368Quatrième fait.
L’hallucination subit la loi des milieux et reflète la mentalité ambiante : Jeanne d’Arc réagit contre la dépression de son entourage et soulève l’âme de la patrie, loin d’être soulevée par elle.

Les partisans de l’hallucination ne se tiennent pas pour battus. C’est l’âme de la patrie, disent-ils, que Jeanne a cru voir et entendre dans la plainte du vent, sous le feuillage du Bois Chenu : c’est cette âme qui l’a transportée, transfigurée, en lui inspirant ses énergies et ses espérances.

L’âme de la patrie ? Mais où était-elle donc alors cette pauvre âme ? N’était-elle pas abattue, brisée, gisante sur les grandes routes de la défaite ? N’agonisait-elle pas dans les sillons sanglants à côté des squelettes de nos meilleurs soldats ? Elle n’avait plus foi en elle-même, plus d’espérance, plus d’énergie. Loin de pouvoir soulever l’âme de ses enfants, elle avait bien plutôt besoin elle-même d’être relevée.

Dira-t-on qu’elle s’est réveillée soudain, qu’elle a poussé un cri d’angoisse et d’appel qui a bouleversé la bergère de Domrémy ? Mais pourquoi d’autres n’ont-ils pas entendu ce cri ou n’y ont-ils pas répondu ? Pourquoi la sublime enfant a-t-elle été la seule à tressaillir ?

En vertu de la loi des milieux, si chère à l’école rationaliste, Jeanne aurait dû partager la dépression 369générale. L’amour de la France expliquerait sa douleur. Il expliquerait des velléités de combattre, des élans généreux, comme la plupart des femmes de France durent en ressentir à cette époque. Mais il n’explique pas une action virile en contradiction avec toutes les lois de la psychologie et de l’histoire. La nature féminine a des limites : elle s’en tient devant une entreprise qui la dépasse aux désirs, aux larmes, aux regrets impuissants. Si elle peut faire d’une noble créature une infirmière dévouée, parfois même une guerrière vaillante, elle ne va pas jusqu’à en faire un général vainqueur.

S’il en était autrement, comment se fait-il que l’histoire ne présente qu’une Jeanne d’Arc, et que ni les Grecs, ni les Romains, ni les Juifs n’en aient jamais eu ? Débora, Judith, Esther se sont signalées par une action courageuse, mais passagère, que les circonstances d’ailleurs ont singulièrement favorisée. Aucune d’elles n’a été chef de guerre pendant une campagne. Débora n’a fait qu’assister à la défaite de Siséra.

Comment se fait-il que les peuples modernes n’aient pas vu plus que l’Antiquité le splendide phénomène réservé à la France du XVe siècle ? Comment se fait-il que les malheurs de l’Irlande, de la Pologne, de la Vendée et du Transvaal n’aient pas fait éclore une libératrice dans ces malheureux pays ? Certes la pitié y était grande, comme celle 370du royaume de France aux jours de Charles VI et de Charles VII. Certes le patriotisme y était ardent, plus peut-être qu’il ne l’était chez nous à une époque où les dissensions politiques troublaient la vue et brouillaient les idées les plus sacrées. Les femmes de ces peuples martyrs gémissaient ou frémissaient. Plusieurs d’entre elles, à la lueur des incendies, au milieu des épouvantes de la guerre, au grondement du canon, ont dû avoir des hallucinations visuelles et auditives, olfactives et tactiles, comme celles que M. Thalamas prête à Jeanne d’Arc. Mais comment se fait-il qu’aucune d’elles n’ait sauvé son pays ?

Croit-on que pendant la guerre de 1870, il n’y a pas eu d’hallucinées en Champagne et en Lorraine ? Comment se fait-il que les sanglots des champs de bataille n’aient pas suscité une Jeanne d’Arc sous les murs de Metz ou de Strasbourg ?

Un médecin incrédule disait un jour à un de ses amis : Venez à la Salpêtrière, je vous montrerai cinquante Jeanne d’Arc. — C’est trop, répondit l’ami, montrez-m’en une seule qui nous rende l’Alsace et la Lorraine, et je renonce à voir le surnaturel dans la Libératrice d’Orléans !

Jeanne est unique dans l’histoire. Inexplicable sans le miracle, elle devient compréhensible à la lumière du surnaturel, quoiqu’elle reste toujours merveilleuse avec son cortège de victoires. Et c’est une infirmité cérébrale qui aurait fait ce prodige ? 371Poussée à un certain degré, l’hallucination étiole la plante humaine : par quel phénomène inverse aurait-elle produit la fleur la plus superbe de l’humanité ?

Cinquième fait.
L’hallucination ne représente au sujet que des objets déjà vus : les voix de Jeanne lui révèlent des choses qu’elle ne pouvait humainement savoir.

En dehors des grands événements dont nous venons d’examiner la portée, il y a, dans la vie de la Pucelle, plusieurs faits singuliers qu’une perturbation du cerveau ne peut expliquer et qui supposent une assistance divine.

L’hallucination n’apprend rien de nouveau à celui qui l’a. Elle ne fait qu’évoquer devant son esprit, en les déformant plus ou moins, des objets déjà perçus. Or Jeanne voit des choses cachées, les secrets des cœurs, les arcanes de l’avenir.

À Vaucouleurs, elle reconnaît le sire de Baudricourt qu’elle n’a jamais rencontré. L’hallucination ne pouvait le lui révéler.

À Chinon, elle distingue au milieu de la cour le roi qu’elle n’a jamais vu et qui se dissimule parmi les seigneurs. L’hallucination ne pouvait le lui révéler.

À Chinon encore, elle répète au roi une prière qu’il a faite à Dieu, au milieu des larmes, dans le 372silence de son oratoire et qu’il n’a jamais confiée à personne. L’hallucination ne pouvait la lui révéler.

Un soldat grossier l’insulte un jour en jurant. Ah ! malheureux, s’écrie-t-elle, tu renies Dieu et tu es si près de ta fin ! Une heure après il se noyait. L’hallucination ne pouvait faire prévoir un pareil accident.

À Tours, Jeanne affirme qu’il y a, derrière l’autel de Sainte-Catherine de Fierbois, une épée enfouie sous terre et marquée de trois croix. On y va. L’épée sort de terre à l’endroit précis. L’hallucination ne pouvait révéler ce secret.

Plusieurs semaines avant l’assaut des Tourelles, Jeanne dit : Je serai blessée à la bastille du pont. Et il arrive comme elle l’a dit. L’hallucination ne pouvait le lui révéler.

Au moment de mourir, elle prédit aux Anglais que dans six ans ils perdront en France une place bien plus importante qu’Orléans. Six ans plus tard, ils perdaient Paris. L’hallucination n’a pu lui révéler ce fait ni sa date.

Une lumière divine, celle qui éclairait les prophètes, pouvait seule montrer à la Pucelle ces choses invisibles, cachées dans les ténèbres des consciences, de la terre ou de l’avenir. Le miracle est la seule explication rationnelle et par suite scientifique de tels faits. Jeanne la prophétesse ne pouvait être une hallucinée.

Sixième fait.
L’hallucination surexcite l’âme dans les succès, mais elle est suivie dans les revers d’une prostration profonde ; or, Jeanne a été plus magnanime dans ses malheurs que dans ses triomphes.

Si l’hallucination peut pendant quelque temps exalter le courage et s’exalter elle-même avec le succès, elle ne tient pas devant les revers. L’illusion tombe avec la fortune qui l’entretenait. L’excitation fébrile est suivie d’une prostration.

Si donc les voix de Jeanne avaient été l’écho extériorisé de ses désirs et de ses rêves patriotiques, elles auraient cessé de se faire entendre dans la prison qui anéantissait à la fois sa mission libératrice et toutes ses espérances ; les illusions sont de belles infidèles : elles abandonnent l’homme dans le malheur.

Or, les voix de Jeanne lui sont fidèles jusqu’à son dernier soupir. Elles la dirigent sagement, sans heurt, sans à-coup, sans agitation. Elles ne sont ni plus sonores, ni plus impérieuses à l’heure des grands triomphes que dans l’obscurité du village natal. Elles ne le sont pas moins après la défaite.

Elle prêchent à la pauvre captive la confiance en Dieu, la résignation, la constance dans l’adversité. Les chimères d’un cerveau malade ne tiennent pas ce langage et ne produisent pas cette fermeté tranquille.

374Qui eut jamais une destinée plus douloureuse que Jeanne ? Quelle vie s’est ouverte dans une pareille aube de gloire et s’est refermée brusquement dans une nuit plus sombre ? Représentez-vous cette jeune fille naguère heureuse et triomphante, acclamée par les peuples et jetée tout à coup dans un cachot, pensant à sa mère qu’elle ne reverra plus, et au feu qui va bientôt mordre sa chair et supposez qu’elle eût été hallucinée jusque-là. L’hallucination va peut-être se débattre quelque temps, repousser la réalité, hurler sa folie dans un dernier spasme : mais elle tombera bientôt foudroyée par l’inéluctable fatalité.

Rien de pareil dans l’âme de Jeanne, elle résiste au choc formidable. Ses voix continuent à lui parler, toujours calmes, et Jeanne, toujours calme, continue à les entendre et à y croire. En vain les premiers docteurs du monde, les arrogants professeurs de l’Université de Paris, cherchent-ils à lui persuader qu’elle s’est trompée, que ses voix venaient de son imagination ou de l’enfer ; elle leur oppose non pas un entêtement qui ne prouverait rien, mais une discussion sereine, lumineuse, qui confond les plus enragés et les plus subtils.

Enfin elle va périr. En face de la mort l’âme a des lueurs révélatrices. C’est l’heure où tombent les illusions, où les rêves s’enfuient en criant l’Erravimus de la Bible. Devant les flammes, au milieu des flammes, Jeanne ne faiblit pas. Elle 375affirme qu’elle entend ses voix, qu’elle aperçoit ses anges et ses saintes. Et ses voix se font plus douces et plus fortifiantes. Elles lui disent sans doute : Courage, petite Jeanne, nous ne t’avons jamais trompée, nous ne te tromperons pas à cette heure. Courage, vois le ciel qui s’ouvre devant toi. Vois le Christ, ton roi bien-aimé, qui t’appelle…

Et au milieu de la flamme et de la fumée qui vont l’étouffer, une dernière fois, à la France et à l’Angleterre, à ses amis et à ses ennemis, à son temps et à la postérité, elle jette le cri victorieux, la suprême affirmation de sa mission divine :

— Non, mes voix ne me trompaient pas : Jésus ! Jésus !

Que penser dès lors de la libre-pensée, qui, malgré ces évidences lumineuses et ce sublime témoignage, continue à rôder autour des cendres de Jeanne, comme l’hyène autour de sa proie morte, en glapissant sa pitoyable explication : hallucinée ! hallucinée !

Hallucinée toi-même, ô libre-pensée.

Notes

  1. [46]

    Cet article et le suivant ont paru dans la revue L’Idéal, un peu avant la béatification de Jeanne, en janvier et en février 1909. Nous les reproduisons ici avec de très légères retouches demandées par le changement de cadre.

  2. [47]

    Mathieu Thomassin, procureur fiscal en Dauphiné, puis président des comptes à Grenoble fut chargé par le dauphin Louis (futur Louis XI, mais alors en conflit avec son père Charles VII) d’établir les bases juridiques de sa souveraineté sur le Dauphiné. Achevé en 1456, son volumineux rapport intitulé Registre delphinal comporte un volet historique, lequel contient plusieurs passages sur Jeanne d’Arc.

  3. [48]

    M. Joseph Fabre, un libre-penseur, a écrit que pour délirer comme Michelet, il faut avoir du génie. On peut admirer le style de Michelet, mais son délire encore plus certain que son génie est inexcusable, car il manque de sincérité : c’est du délire étudié. Le célèbre écrivain a coloré d’une brillante poésie la vie de la Pucelle : mais il a refusé le caractère surnaturel à sa mission. Il lui reconnaît de généreux sentiments, mais il la gratifie d’une névrose. Névrose, les voix de Jeanne d’Arc ! Névrose même le patriotisme douloureux qui la fait pleurer sur la pitié de la France et bondir au secours de la grande blessée ! Michelet s’agenouille dévotement devant cette bienheureuse névrose. Mais n’est-ce pas amoindrir la sublime enfant qui fut si saine de corps et d’esprit ? N’est-ce pas insulter la sainte qui est morte pour affirmer l’origine surnaturelle de ses voix ? Michelet reprend l’œuvre des Anglais de Rouen : aimable bourreau, ce n’est pas dans les flammes, c’est sous les fleurs qu’il veut étouffer la voyante de Domrémy.

  4. [49]

    Jeanne d’Arc, tacticien et stratégiste (1889), par le capitaine Paul Marin.

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