5. Jeanne d’Arc et l’Eucharistie
193V. Jeanne d’Arc et l’Eucharistie21
O salutaris hostia !
Ô hostie salutaire !
— (Office du Saint Sacrement22.)
Monseigneur23,
Mes bien chers frères,
Une loi mystérieuse régit l’humanité, la loi du sacrifice. À côté des êtres frivoles emportés par un vent de folie, il y a les âmes généreuses qui gravissent lentement leur calvaire et qui expient pour les autres. Ce sont les hosties du monde.
Et elles passent, les douces hosties, douloureuses, chargées de leur croix volontaire ; elles meurent dans les humiliations ou les tortures. Mais, quand l’éternité s’est refermée sur elles, tout change. L’aube de gloire éclate, et leur sang retombe en rosée sur la terre où il fait jaillir les printemps d’âmes.
194À la tête de leur sublime théorie marche l’hostie principale, celle qui fut immolée une première fois sur le Golgotha et qui l’est encore chaque jour sur l’autel, celle que chantent toutes les orgues et toutes les âmes dans la strophe immortelle et charmante : O salutaris hostia !
Parmi les hosties humaines qui lui font cortège, il en est une que nous devons saluer avec plus d’attendrissement que les autres, car elle fut l’hostie de la France au XVe siècle. Elle mourut sur la plus terrible de toutes les croix, rédemptrice de sa patrie.
Mais si elle fut, par sa mort, une radieuse copie de l’hostie divine, c’est qu’elle lui fut intimement unie pendant sa vie ; elle fut une grande âme eucharistique, toute pénétrée des effluves du tabernacle ; elle leur dut sa beauté et son héroïsme.
Elle nous apparaît, en effet, comme l’ange de l’Eucharistie dans son enfance ; comme l’apôtre de l’Eucharistie dans sa vie guerrière ; comme l’image de l’Eucharistie dans sa mort. C’est sous ce triple aspect que nous allons la considérer.
1. L’Ange de l’Eucharistie.
Dans son enfance
Toute l’enfance de Jeanne gravite autour de l’église et de l’autel de Domrémy.
195C’est là qu’elle se prépare de loin à sa première communion par ses adorations et ses prières. Elle brûle d’amour pour cette petite chose, immense, infinie, que le prêtre renferme dans le ciboire, inerte en apparence, mais prodigieusement vivante, palpitation adorable de l’éternel Amour. Abîmée dans ses extases précoces, Jeanne parle à cet Amour et l’entend. Chaque matin, elle assiste au sacrifice où il s’immole pour l’humanité et, bien souvent, elle revient le visiter dans la journée, du moins par la pensée.
Au foyer paternel, dans les travaux des champs, au milieu des pâtures où elle conduit son troupeau, à l’heure de l’Angelus, quand la cloche de Domrémy enveloppe de prière la vallée de la Meuse, elle lève ses yeux clairs vers le clocher qui abrite son Dieu, et son cœur à elle sonne pour la Vierge et pour lui un Angelus éperdu et sans fin24.
Le soir, du fond de sa pauvre chambrette, elle voit, à travers les vitraux de l’église rustique, rougeoyer les lueurs tremblantes de la lampe du sanctuaire ; mais son cœur à elle est une lampe plus auguste où la flamme de l’amour ne s’éteint ni jour ni nuit ; et, quand elle s’endort, son âme virginale s’envole dans un dernier salut, dans un dernier baiser, vers le Dieu de l’Eucharistie.
196Elle se prépare encore d’une autre manière à la communion, par le sacrement de pénitence. Bien que très innocente, elle se confesse souvent. Elle accuse ses moindres imperfections que son humilité et sa soif de plaire à Dieu grossissent à ses yeux. Elle lave son âme dans ses propres larmes unies au sang de Jésus. Elle la veut blanche et pure, pour que le Sauveur y trouve une agréable demeure. Et certes oui, il s’y plaira, car il aime les lis, le bien-aimé des âmes : dilectus meus inter lilia ; et le cœur de Jeanne est un lis éclos aux rayons de l’hostie, tout humide de la rosée de la grâce, frais et pur comme les brassées de fleurs qu’elle cueille le matin dans les champs pour les éparpiller au pied de l’autel.
Ainsi préparée par ses prières et ses confessions, Jeanne s’approche enfin de la sainte table. La première communion n’était pas alors, comme aujourd’hui, une cérémonie collective, réunissant le même jour tous les enfants de la même paroisse ; elle n’avait donc pas la même solennité. Chaque enfant faisait la sienne lorsque son confesseur l’en jugeait digne. Aussi, Jeanne dut-elle y être admise de bonne heure, car son curé l’estimait comme la meilleure et la plus pieuse fille du village.
Je ne la vois donc pas, la petite Jeanne, vêtue d’une robe blanche, couronnée de roses blanches, noyée dans la jolie blancheur d’un long voile. 197Elle porte les simples habits du dimanche de la paysanne. Mais la blancheur de son âme ! Mais le parfum, mais la fraîcheur et la délicatesse de celle fleur, la plus précieuse qui soit éclose aux champs de France ! Mais la fête, mais la pâque fleurie qui éclate dans son cœur ! Mais son émotion quand l’hostie repose pour la première fois sur sa langue, palpite pour la première fois dans sa poitrine ! Mais les larmes d’amour et de joie qui tombent de ses yeux ! Oh ! qui dira ces minutes d’extase ! Elles n’appartiennent pas à l’histoire de la terre, qui n’est pas digne de les connaître : elles relèvent de la vie du ciel dont elles sont un avant-goût. Ô larmes de Jeanne, tombez sur nos cœurs, comme la pluie douce et tiède qui amollit la terre durcie. Apprenez-nous comment il faut aimer et recevoir le Dieu de l’autel.
Les communions de Jeanne devinrent bientôt aussi fréquentes que ferventes. C’est son bonheur de recevoir Jésus plusieurs fois par semaine et, quand elle le peut, tous les jours. Elle l’aime trop, en effet, pour vouloir se passer de lui quand elle peut le posséder ; elle lui dit : Comme le cerf altéré soupire après l’eau des fontaines, ainsi mon âme soupire après vous, ô Seigneur !
Et puis, elle sait que plus on se nourrit de l’hostie, et plus on monte en pureté et en beauté morale.
Et elle trouve en effet, dans la communion, la 198source de toutes ses vertus. Elle est pure, elle est angélique, comme le répètent tous ses contemporains, parce qu’elle fréquente l’hostie. Elle est généreuse et vaillante, parce qu’elle écoute la voix de l’hostie.
Quand on parle des voix de Jeanne
, on pense à saint Michel, à sainte Marguerite, à sainte Catherine : ce sont en effet les seules voix qu’elle ait entendues miraculeusement. Mais, s’il ne semble pas qu’elle ait perçu de la même manière et directement la voix du Christ, c’est pourtant bien cette voix qu’elle reconnaît dans celle de ses messagers célestes. Oui, la plus douce et la plus aimée, la plus forte et la plus caressante de toutes les voix, celle qui donne la vie et l’autorité aux autres et sans laquelle Jeanne ne prêterait nulle attention aux échos du ciel et de la terre, c’est la voix de Jésus-Christ, lui parlant dans la sainte Communion ; c’est la voix de l’hostie. Cette voix l’éclaire et la soutient. Elle lui montre une France déchirée. Elle lui demande de se sacrifier pour la délivrer. Elle lui en inspire le dessein et le courage. C’est à l’école de l’Eucharistie que Jeanne se forme. C’est à l’Eucharistie que nous la devons.
Avec quelle ferveur et quelle confiance la sainte enfant demande à Jésus l’énergie dont elle a besoin. Il me semble la voir, quelques jours avant qu’elle ne parte pour Vaucouleurs, confondue dans l’église avec l’humble population du village. 199Le prêtre vient d’exposer le Saint Sacrement ; il entonne la strophe de saint Thomas d’Aquin. Jeanne se joint à lui et au peuple. Elle aussi chante l’O salutaris : Ô hostie salutaire, c’est vous qui m’ouvrirez les portes du ciel ; mais plus tard, quand j’aurai bien lutté et souffert pour vous. En attendant, la guerre décime ma patrie, et vous voulez que je me jette dans ses périls. Eh bien ? soit, je combattrai, mais assistez-moi, soyez ma force (da robur) ; venez à mon secours (fer auxilium).
Cette généreuse demande ne pouvait manquer d’être écoutée. Une des trois prières liturgiques que l’Église adresse à Dieu dans la messe de Jeanne d’Arc, la Secrète, nous renseigne à cet égard : Seigneur, dit-elle, que cette hostie salutaire nous confère le courage avec lequel la bienheureuse Jeanne n’hésita pas, pour repousser les ennemis, à s’exposer aux périls de la guerre25.
D’où vient donc qu’il y a parmi nous tant d’âmes d’argile et de boue ? Pourquoi tant de faiblesses et de souillures ? Pourquoi tant d’âmes flétries dès leurs premières années, piquées du ver rongeur des passions déshonorantes ? Pourquoi tant d’âmes 200veules qui s’endorment dans un lâche égoïsme ? Parce qu’elles se tiennent ou qu’on les tient éloignées de la source de toute vertu, l’hostie !
Allons donc à l’hostie, mes frères. Elle vous dira : Écoute, enfant, tes voix, les voix qui t’appellent vers l’idéal, car toute âme a ses voix qu’elle doit suivre sous peine de déchéance. Écoute la voix de la religion qui souffre et vole à son secours. Écoute la voix de ta patrie en détresse et vole à son secours. Écoute la voix des grandes causes et des bonnes œuvres qui te sollicitent et vole à leur secours. Écoute la voix des malheureux qui gémissent et vole à leur secours !
Nous sommes faibles, mes frères, mais l’hostie est la force. Nous sommes tristes, mais elle est la joie infinie. Nous sommes aveugles, mais elle est la lumière. Nous sommes pauvres, mais elle est la richesse du ciel. Nous sommes attaqués par mille ennemis, mais elle est la résistance et elle est la victoire !
Un grand chrétien qui devait s’illustrer à Patay, comme Jeanne d’Arc, le général de Sonis26, disait : Quand on a Dieu dans son cœur, on ne capitule jamais !
Vous, mon frère, vous capitulez toujours, et vous vous en étonnez ! Moi, je m’étonnerais plutôt du contraire. Quand vous cédez devant l’ennemi, c’est que vous êtes seul. Soyez deux ! Doublez-vous de la divinité ; prenez Jésus-Christ pour allié et alors vous ne vous reconnaîtrez plus. 201Comme Sonis, comme Jeanne d’Arc, vous ne capitulerez jamais !
2. L’apôtre de l’Eucharistie.
Dans sa vie guerrière
À mesure que la Pucelle avance dans la vie, elle croît en amour pour le sacrement de l’autel. La vie des camps, loin de l’en distraire, avive en elle ce sentiment. Elle est toujours et plus que jamais l’ange de l’Eucharistie.
Elle assiste chaque matin au sacrifice de la messe que célèbre son aumônier, le frère Pasquerel. Toutes les fois qu’elle le peut, elle reçoit le corps du Sauveur. C’est à cette époque que ses communions semblent devenir plus émues, ses larmes de piété plus abondantes. Le duc d’Alençon et d’autres témoins de sa vie nous racontent qu’ils la virent souvent se retirer de la sainte table le visage baigné de pleurs.
Je le comprends : plus elle avance dans sa brillante et pénible carrière, plus elle sent qu’elle a besoin de Dieu et pour elle-même et pour ceux qu’elle chérit. Elle prie pour ses parents, pour tous les bien-aimés qu’elle a laissés là-bas au village et qu’elle ne reverra peut-être jamais ; elle les confie à l’hostie adorable, à l’hostie partout présente, 202doux soleil qui luit en même temps à Domrémy et dans son cœur. Elle prie pour ses soldats, pour tous ces vaillants qu’elle mène à la victoire ou à la mort, pour ceux qui tombent surtout ; elle demande à Dieu pour eux le repos et le bonheur éternels. Elle prie pour elle-même, car elle sait qu’elle succombera bientôt et entrera toute jeune dans son éternité. Elle prie surtout pour la France, pour que Dieu la relève de ses abaissements, pour qu’il lui rende son indépendance, mais surtout sa foi et son amour envers le Christ.
Mais l’ange de l’Eucharistie en devient aussi l’apôtre. La voilà chef de guerre, à la tête d’une armée prête à la suivre partout. Elle a le prestige de la sainteté, de sa mission divine et bientôt celui de la victoire. Elle est écoutée, obéie par des milliers d’hommes. Elle en profite pour les entraîner à la table sainte. Elle sait en effet que le pain des anges est le pain des forts.
Elle aime à assister avec eux à ces messes militaires, dites en plein air, si empoignantes, si solennelles, où l’autel, hérissé de piques, se profile sur le ciel comme une immense panoplie ; où les épées jettent des flammes comme les cierges ; où le cliquetis des armes monte, avec le son des clochettes, comme une prière héroïque vers le ciel ; où toutes les têtes se courbent devant l’hostie ; où toutes les âmes se tendent vers le Dieu qui 203s’immole pour lui demander la force de s’immoler à leur tour.
Au moment de la communion, l’émotion redouble quand on voit la jeune guerrière déposer son épée et s’avancer recueillie vers l’autel. Souvent, nous disent les chroniques, elle s’y agenouille, elle, la pauvre paysanne, entre deux princes du sang, le duc d’Alençon et le comte de Clermont, et les plus hauts seigneurs et les plus humbles soldats s’ébranlent à leur tour vers la petite étoile qui scintille sur le ciboire entre les doigts du prêtre.
Ah ! les braves chevaliers ! Ah ! les bons petits soldats ! Bardés de foi, ils ne connaissent pas le respect humain ; agneaux et lions tour à tour, agneaux devant l’Agneau de Dieu, lions en face des léopards anglais.
Pour les mieux attirer à l’autel, Jeanne avait formé un bataillon d’élite, composé des hommes les plus chrétiens de son armée, de ceux qui se confessaient et communiaient le plus souvent. Elle en excluait ceux qui s’éloignaient des sacrements. Un jour que ceux-ci voulaient se joindre à ses amis pour chanter avec eux autour de sa bannière, elle les écarta en leur disant :
— Confessez-vous d’abord et vous serez admis dans notre confrérie.
La confrérie de Jeanne, qui n’eût voulu en faire partie ?
C’est avec ces hommes d’élite qu’elle remporte 204ses plus belles victoires. Séparée d’eux, elle est hésitante : avec eux, elle ne craint pas d’affronter les armées anglaises les plus formidables. Elle les fait réveiller de bonne heure au matin des plus rudes journées, pour qu’ils puissent assister avec elle à la messe et y communier. Et bientôt après, elle s’élance avec eux, ardente, impétueuse dans la mêlée. Et, le plus souvent, la victoire marche ou vole sur leurs pas. Pourrait-elle ne pas suivre de tels soldats commandés par un tel capitaine ?
Sans doute, mes Frères, il ne faut pas attribuer à la prière et aux sacrements une vertu qu’ils n’ont point. Dieu n’accorde pas à ses élus, aux meilleurs, tous les biens temporels qu’ils désirent, car ces biens pourraient parfois être nuisibles à leurs intérêts éternels. Mais quand ils sont liés à une cause supérieure, surnaturelle, alors Dieu les octroie de préférence à ses bons serviteurs, quand ceux-ci les lui demandent.
Or, c’était le cas pour les victoires de Jeanne d’Arc sur les Anglais. Il importait à la religion que la France restât indépendante pour qu’elle pût accomplir ses destinées chrétiennes. Il importait à la religion que la France ne fût pas soumise à un peuple qui, au siècle suivant, l’eût entraînée dans l’hérésie. Il importait par suite à la religion que l’Anglais fût bouté hors de France. Mais ce succès dépendait d’une condition. Jeanne et ses 205compagnons devaient le mériter par leurs vertus et en particulier par leur foi en l’Eucharistie. Il fallait des mains pures pour arracher la victoire aux drapeaux de l’Angleterre et la fixer frémissante aux drapeaux français.
Et c’est bien à cette pureté et à cette piété eucharistique de la Pucelle que l’Église attribue ses triomphes. Écoutez, en effet, cette autre prière que le prêtre récite à la fin de la messe, dans la Post-communion de l’office de la Bienheureuse : Seigneur, s’écrie-t-elle, faites que, fortifiés par ce pain céleste qui tant de fois nourrit la bienheureuse Jeanne pour la victoire, nous devenions, grâce à cet aliment du salut, vainqueurs de nos ennemis27.
Cet amour de Jeanne pour le divin Sacrement l’aurait poussée bien au delà de nos frontières, si elle n’avait été arrêtée prématurément, en pleine gloire, par la méchanceté humaine, ou plutôt par un mystérieux dessein du ciel. Elle avait rêvé d’aller réduire les Hussites d’Allemagne. Sans doute, elle voyait en eux des ennemis de la foi catholique, dont les crimes et les cruautés désolaient leur pays. Mais n’est-il pas permis de croire qu’elle avait contre eux un motif plus spécial ? Ils outrageaient et défiguraient l’Eucharistie, sous 206prétexte de la relever. Ils profanaient le calice sous prétexte de le démocratiser et de l’offrir à toutes les lèvres. Ils portaient des étendards noirs sur lesquels ils avaient représenté des calices rouges. Jeanne eût voulu marcher contre eux : elle eût arboré contre leurs drapeaux sacrilèges la vraie bannière du Christ, la sienne. Cette bannière ne montrait pas sans doute l’image de la blanche hostie : mais elle avait dans ses plis le Christ lui-même qui est l’hostie immaculée. Jeanne, tenant cet étendard, n’était-elle pas un vivant ostensoir, élevant le Christ au-dessus de la mêlée ? D’ailleurs ne l’avait-elle pas dans son cœur et n’était-ce pas lui qui la soutenait et lui donnait la victoire ?
Ah ! mes Frères, soyons, nous aussi, de vivants ostensoirs par la communion fréquente et fervente, si nous voulons êtres dignes de faire partie du bataillon ou de la confrérie de Jeanne d’Arc. C’est avec une élite de bons chrétiens, fortifiés par l’Eucharistie, qu’elle a délivré la France du XVe siècle. C’est avec les mêmes hommes qu’elle sauvera la France du XXe siècle. Elle est belle, n’est-il pas vrai, elle est superbe, quand elle s’élance dans la bataille, entraînant ses chevaliers, ses soldats et la victoire dans son lumineux sillage ; mais n’oubliez pas qu’elle n’a été la grande Française que parce qu’elle a été, comme elle le disait elle-même, une bonne chrétienne ; qu’elle 207n’a été la Jeanne de la victoire que parce qu’elle a été la Jeanne de l’Eucharistie !
3. L’Image de l’Eucharistie.
Dans la mort
Pendant longtemps, Jeanne a marché dans la gloire. Mais voici qu’elle est prise à Compiègne, livrée aux Anglais et traînée de prison en prison, d’ignominie en ignominie, jusqu’au bûcher de Rouen.
Rarement, le monde vit chute plus profonde et plus digne de pitié. Elle était montée si haut, la victorieuse Pucelle, portée sur ce pavois, plus splendide que celui des vieux Mérovingiens, de la reconnaissance et des acclamations populaires ; elle était si digne de ces hommages et de cette lumière, qu’il semblait impossible, impie, abominable, que l’adversité la fit choir de ce pinacle. Et cependant, l’impitoyable maîtresse de toute vie humaine, l’audacieuse qui avait osé clouer les mains du Christ sur la croix, n’est pas arrêtée par tant de grâce. Elle met sa main brutale sur la douce épaule de cette enfant. Elle la jette au fond d’un cachot, la soumet à toutes les injures, brise son cœur, brûle ses yeux de larmes sans fin, saccage cette fleur d’innocence et de paix.
208Entrez, entrez dans ces ténèbres et tâchez, si vous le pouvez, de ne point frémir ! Le voilà, le lis de la France ! La voilà, la glorieuse qui volait comme un ange à la tête de nos armées à Orléans, à Patay et à Reims. La voilà, celle dont les foules baisaient avec empressement les mains libératrices. Chères petites mains, qui portaient si fièrement la bannière, qui, si pieusement, se joignaient dans l’adoration devant l’hostie, les voilà meurtries par une chaîne sacrilège ! La voilà, la belle âme qui n’a jamais rêvé que le bonheur des autres, que la délivrance de sa patrie, que la gloire de son Dieu ! Qui comprendra ce qu’elle souffre, aujourd’hui, quand elle se reporte au temps de son enfance jubilante, aux caresses de sa mère, aux journées bruyantes et immortelles de ses victoires ! Grand Dieu ! n’est-ce pas trop cruel ce que vous faites là ? Divine hostie, vous qui avez tant de fois murmuré des mots d’espoir, des promesses de bonheur à la petite sainte, le monde ne dira-t-il pas que c’est une trahison de votre part ? Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi l’avez-vous abandonnée ?
Ah ! chrétiens, n’oublions pas que cet abandon n’est qu’apparent comme celui de Gethsémani et que Dieu descend dans les prisons, dans les agonies, dans les arènes sanglantes, avec ses martyrs. N’oublions pas que, plus il les éprouve, plus il les associe à sa Rédemption et à sa gloire ! 209Le bûcher de Jeanne, c’est le marchepied par où elle monte dans l’apothéose. C’est l’autel où elle s’immole. C’est l’élévation qui montre au monde l’hostie de la France et devant laquelle se courbent toutes les têtes. Voilà l’esprit de Dieu, l’esprit impétueux qui souffle sur nos petits desseins humains et les renverse, mais pour faire germer à leur place ses desseins plus grandioses et plus généreux dont nous murmurons parfois ici-bas, mais dont nous ne saurons assez le remercier dans l’éternité. Et Jeanne s’incline sous ce souffle âpre et vivifiant de la douleur en disant : Fiat et merci !
Mais du moins, au milieu de ses épreuves, elle a besoin d’un consolateur et d’un soutien. Et c’est vous-même, Dieu de l’Eucharistie, qu’elle attend et qu’elle implore. Du fond de son cachot, elle vous crie : Ô hostie sacrée, hostie adorable et bien aimée (O salutaris hostia) ! Plus que jamais, la guerre est déchaînée contre moi (bella premunt hostilia). J’en accepte les chocs terribles : mais plus que jamais j’ai besoin de votre force et de votre secours (da robur, fer auxilium).
Hélas ! l’hostie semble ne pas l’entendre : du moins elle ne répond pas à ses appels. Les ennemis de Jeanne, en effet, sachant l’énergie qu’elle puiserait dans la communion, ont résolu de l’en priver et ils l’en déclarent indigne. Ils semblent vouloir l’affaiblir, l’épuiser, pour mieux la réduire, 210comme certains bourreaux privaient les martyrs de nourriture, afin d’en venir à bout par l’inanition. Pour Jeanne, c’est le pain des anges qu’on lui refuse ; c’est d’inanition spirituelle qu’on la fait languir ; on la traite en excommuniée.
Le jour de Pâques 1431 dut être particulièrement sombre pour la pauvre captive. Au dehors, c’est le soleil, c’est la joie de la famille et de la cité chrétienne dans le bruit des alléluias. Du fond de son cachot, Jeanne entend les nombreuses cloches de Rouen qui déchaînent leurs volées triomphales et appellent les fidèles à la manducation de l’Agneau. Ah ! comme ces cloches retentissent douloureusement dans son âme en lui rappelant le bienfait dont elle est privée ! L’Alleluia n’est pas pour elle, elle le sait bien, la pauvrette ! Elle y est résignée. Mais l’Agneau pascal, est-ce qu’elle ne le recevra pas, en ce jour où il descend dans les plus sombres prisons ? Dans toute cette grande ville de Rouen, c’est elle qui en est la plus digne, parce qu’elle est la plus sainte ; c’est elle qui en a le plus besoin, parce qu’elle est la plus malheureuse ; et c’est elle seule qui doit s’en passer ! C’est affreux ! Ô hostie divine, n’aurez-vous pas pitié de tant de vertu et de tant de douleur ?
Encore une fois, l’hostie semble rester sourde et muette. Ce silence du ciel, mes Frères, c’est la grande épreuve de la vie chrétienne. Peut-être en avons-nous souffert plus d’une fois, et avons-nous 211été tentés de nous désespérer. Mais ce silence du ciel, mais ce sommeil de l’hostie n’est qu’apparent. Jésus dormait ainsi dans la barque sans répondre aux appels des apôtres affolés : mais son cœur veillait et il tenait la tempête en respect. Le sommeil de l’hostie, l’Église le connaît : elle ne s’y trompe jamais, elle sait de quel réveil il est suivi et que ses ennemis auraient tort de s’y fier.
Jeanne aussi le sait bien, et elle ne doute pas un instant de son Dieu. D’ailleurs, si elle est privée de la communion sacramentelle, il est une communion que toute la malignité des hommes ne saurait lui interdire, c’est la communion spirituelle ; c’est l’union morale de son âme avec l’âme du Christ partout présente. Le cher endormi ne l’est pas pour elle ; le divin muet ne l’est pas complètement ; il parle tout bas, il lui murmure des mots d’amour : mon cœur veille sur toi (cor meum vigilat) !
La méchanceté des hommes ira encore plus loin. On ne permet pas à la prisonnière d’aller adorer Jésus dans le tabernacle. Un jour, elle passe devant la chapelle du château pour aller à une séance du tribunal. Elle demande à maître Massieu, si là est le Corps du Christ. Sur sa réponse affirmative, elle supplie l’huissier de la laisser s’arrêter un instant. Et elle tombe brusquement à genoux sur la dalle devant la porte fermée. Mais la porte fermée ne l’est pas pour sa foi : son ardent 212regard traverse le bois et le fer comme le cristal, et contemple l’hôte du tabernacle. La captive enchaînée par la haine contemple le captif enchaîné par l’amour. Son cœur s’élance vers son Dieu et de nouveau s’unit à lui : et, de nouveau, Jésus lui dit : mon cœur veille sur toi (cor meum vigilat). Il faut la poigne brutale des geôliers pour l’arracher à cette communion spirituelle et à cette extase.
Cependant, Dieu réserve à Jeanne une suprême consolation avant son supplice. Le dernier jour est arrivé. Voilà six mois que la captive jeûne de l’Eucharistie. Quand elle apprend qu’elle va mourir, elle supplie frère Martin Ladvenu de lui apporter le bon Dieu. Le misérable Cauchon, prévenu de ce désir, lève contre toute prévision la défense impie. Poussé par une force supérieure dont il ne se rend pas compte, il ne voit pas la portée de cette permission et à quel point elle condamne sa mauvaise foi. Son iniquité se ment à elle-même, car en même temps qu’il envoie Jeanne au supplice, il proclame par cette communion, accordée sans condition, que sa victime peut recevoir Dieu sans se rétracter, sans se repentir des crimes dont il l’accuse, par conséquent qu’elle est innocente et toute pure. Et c’est l’Eucharistie, admirable délicatesse de Jésus, qui vaut à Jeanne cette réhabilitation anticipée, quelques instants avant sa mort !
213Aussitôt une procession se forme : les assistants, les clercs, flambeaux en mains, s’avancent à travers les cours et les couloirs du château, escortant le prêtre qui porte le saint ciboire, et psalmodiant les litanies. Et l’on entend des voix lugubres et dont plus d’une sans doute tremble d’émotion s’élever dans un silence tragique, répondant à chaque invocation : Priez pour elle !… Sainte Trinité, ayez pitié d’elle ! Sainte Mère de Dieu, priez pour elle ! Saint Michel-Archange , priez pour elle ! Saints Anges, priez pour elle ! Saints et Saintes du Paradis, priez pour elle !
Ah ! ils n’avaient pas besoin d’appeler le ciel à ce spectacle. Les anges et les saints étaient penchés sur ce cachot et s’intéressaient tendrement à cette petite sœur de la terre qui allait, après une dernière souffrance, la plus terrible, entrer avec eux dans la béatitude, marcher leur égale dans la gloire et dont le nom serait un jour associé à leurs noms dans ces mêmes litanies, lorsque l’Église chanterait : Bienheureuse Jeanne, priez pour nous !
(Beata Johanna, ora pro nobis.)
Et voici que la psalmodie s’arrête, Le prêtre est entré dans la prison. À la vue de l’hostie, si longtemps désirée, Jeanne tressaille ; elle éclate en sanglots ; elle l’interpelle tout haut avec des appellations si naïves, si tendres que ses ennemis et maître Nicolas Loyseleur lui-même, le pire de tous, en sont émus et bouleversés.
214Tout à l’heure, nous assistions à la première communion de Jeanne à Domrémy et nous ne regrettions ni les voiles blancs, ni les roses blanches, car la pureté de son âme remplaçait toutes ces blancheurs. Maintenant, ce qu’il faudrait, ce sont des roses rouges, les fleurs sanglantes du martyre. Il en faudrait semer le sol. Il les faudrait répandre avec profusion sous les pas du prêtre. Il en faudrait couronner la victime. Je ne les vois pas, mais je ne les regrette pas non plus, car c’est ta chair délicate, ô sainte enfant, qui est la rose du Christ et que tu vas lui offrir empourprée de ton sang. Il en aura cueilli bien peu d’aussi pures, d’aussi éclatantes, dans ces grandes moissons de fleurs, les persécutions de son Église.
Oh ! taisez-vous, taisez-vous maintenant, bruits de la terre ; et vous aussi, taisez-vous, les voix du ciel. Taisez-vous, les anges ; taisez-vous, les saints et les saintes. Taisez-vous, voix de Jeanne qui l’avez conseillée et soutenue toute sa vie. La parole est maintenant à Jésus tout seul. Laissez parler entre elles l’hostie du ciel et l’hostie de la terre.
Et il me semble entendre Jeanne répéter à satiété la douce invocation : O salutaris hostia ! Ah ! c’est maintenant surtout, ô hostie salutaire, que j’ai besoin de votre force et de votre secours dans le passage terrible que je vais franchir pour entrer dans votre gloire. C’est maintenant surtout 215que vous devez être pour moi Celle qui ouvre la porte du ciel (quæ cæli pandis ostium) !
Et le colloque sublime se continue entre les deux hosties à travers les rues de la cité, dolente comme Jérusalem au jour du drame divin. Et voici le calvaire ! Voici ta croix. Ô Jeanne ! voici les flammes ! Mais rien ne peut interrompre son dialogue avec Dieu, et, quand le feu lui fait sentir sa dernière morsure, le dernier cri qui s’envole de ses lèvres avec son âme, c’est le nom de Jésus.
Jésus ! combien de fois vous avez recueilli votre nom sur les lèvres mourantes de vos amis ! Mais n’est-ce pas qu’il émut particulièrement votre cœur, ce cri d’amour, quand il s’échappa des lèvres de votre Jeanne ? Pour nous, son écho nous fait encore frémir. Et il nous semble que ce nom nous invite à votre banquet sacré, à la manducation de ce pain qui tant de fois nourrit votre Pucelle pour la victoire (quæ toties Beatam Joannam aluit ad victoriam) !
Elle était pour vous une enfant de prédilection. Vous aimiez à reposer votre Cœur dans son cœur, au milieu des lis (dilectus inter lilia). Vous avez protégé sa chair virginale contre les souffles flétrisseurs de la vie ; vous avez protégé son cœur contre le feu des passions et, dans son supplice, sublime symbole, contre le feu du bûcher. En vain les flammes s’élancent contre ce cœur, en vain le bourreau le rejette au milieu des cendres 216pour qu’elles le consument. Ô flammes, ô cendres, vous avez raison de respecter ce cœur qui n’a battu d’amour que pour le Christ et pour la France, ce cœur qui fut tant de fois le ciboire où reposa l’hostie et qui est encore un ostensoir qui la présente au monde, ostensoir radieux, étincelant des vertus de la Pucelle comme de mille pierreries.
L’hostie rayonne dans la vie eucharistique de Jeanne. Elle rayonne dans sa mort. Elle rayonne dans sa mémoire. Jeanne ne nous a pas laissé de relique, pas même ce cœur que la flamme trouva vénérable, mais que le bourreau, dit-on, jeta à la Seine. Ah ! c’est qu’elle avait mieux à nous léguer : elle nous lègue l’hostie et elle nous dit en nous la montrant : Allez à cette hostie qui a reposé tant de fois sur mes lèvres. C’est en elle que vous me retrouverez tout entière, car c’est en elle que j’ai vécu et que j’ai fleuri.
Ainsi soit-il.
Notes
- [21]
Ce discours a été prononce avec de nombreuses variantes, commandées par les lieux, les circonstances et l’inspiration du moment, le 6 mai 1909, à la cathédrale de Meaux ; le 30 mai, à Notre-Dame de Recouvrance, aux Tourailles (Orne) ; à Marseille, le 22 juin ; à Vichy, le 4 juillet ; à Vesoul, le 10 juillet ; à Saint-Martin-de-Ré, le 25 juillet ; à la Trinité, Paris, le 12 décembre.
- [22]
L’O salutaris Hostia est un cantique eucharistique du XVe siècle, tiré de l’hymne Verbum supernum prodiens de saint Thomas d’Aquin.
- [23]
Mgr de Briey, évêque de Meaux.
- [24]
Voir plus loin l’article sur Jeanne bergère.
- [25]
Hæc hostia salutaris, Domine, illam nobis conferat fortitudinem qua Beata Joanna, ad inimicos repellendos, belli pericula subire non dubitavit. Per Dominum…
- [26]
Le général Louis-Gaston de Sonis (1825-1887) s’illustra à la bataille de Loigny, le 2 décembre 1870, à la tête des Zouaves pontificaux ; il y fut grièvement blessé et perdit une jambe. Son procès en béatification s’est ouvert en 1928.
- [27]
Refectos pane cælesti, qui toties Beatam Joannam aluit ad victoriam, præsta, quæsumus, Domine, ut hoc salutis alimentum de inimicis nostris victores efficiat. Per Dominum…