4. Jeanne d’Arc et la Royauté de Jésus-Christ
141IV. Jeanne d’Arc et la Royauté de Jésus-Christ16
Ecce rex vester.
Voici votre roi.
— (Jean 19:14.)
Messeigneurs17,
Mes bien chers frères,
On croit parfois avoir tout dit sur Jeanne d’Arc quand on a salué en elle, au son des cloches ou des fanfares, la libératrice de notre territoire au 142XVe siècle. Et cependant, dans la pensée de Dieu, elle a une mission bien plus haute à remplir que le relèvement matériel de la France.
Si elle vient bouter l’Anglais hors de France, elle vient bouter le démon et le péché hors de nos cœurs. Si elle ressuscite l’enfant de Lagny le temps nécessaire pour lui conférer le baptême, elle ressuscite sa patrie pour la rebaptiser dans l’amour du Christ, au lieu même du baptême de Clovis. Si elle vient faire sacrer le roi Charles à Reims, elle vient faire sacrer et couronner le roi Jésus dans nos âmes. Petite enfant, du haut de ses extases sur les coteaux de la Meuse ; guerrière, du haut de son cheval de bataille ; martyre, du haut de son bûcher et, aujourd’hui, bienheureuse, du haut de ses autels, elle nous crie en nous montrant le Sauveur : Français, voilà votre Roi ! Ah ! qu’il règne sur vous, vos familles, vos cités et votre patrie bien-aimée !
L’établissement de la royauté du Christ sur la France, voilà la grande idée et la profonde mission de Jeanne d’Arc. Ce n’est pas là une conception de mon esprit que je lui prête arbitrairement. C’est bien son programme à elle, celui qu’elle 143expose partout avec une netteté lumineuse et qui ressort de tous ses actes comme de toutes ses paroles. Il constitue le trait le plus original de sa mentalité ; il s’impose à l’étude de l’historien et du psychologue comme à celle du penseur religieux. J’ose dire que qui n’a pas compris cela n’a rien compris à l’âme de notre héroïne.
C’était d’ailleurs le programme de saint Paul qui voulait faire régner le Christ sur le monde entier : Oportet illum regnare. C’était le programme de ce grand moyen-âge chrétien dont Jeanne fut la fleur ultime la plus pure et la plus éclatante. C’était le programme de ces fières républiques italiennes du XIVe et du XVe siècle, qui n’hésitaient pas à afficher partout des devises comme celle-ci : Au Christ, son premier citoyen et son chef, la république de Venise !
C’est ce programme que nous allons étudier dans la vie de Jeanne, en parcourant ses principaux épisodes. Puissions-nous, comme elle, y puiser un immense amour de Dieu et de la France !
1. Le Christ, roi des nations.
Fils de Dieu, Dieu de Dieu, lumière de lumière, engendré avant l’aurore de la création dans les splendeurs de l’éternité, Jésus-Christ a reçu de son Père, avec sa nature et ses attributs infinis, 144ses droits de souveraineté sur le monde. Il est donc le roi des nations par droit de naissance et d’héritage.
Mais il l’est aussi par droit de conquête, car il a racheté les peuples par ses bienfaits et par sa Passion. Déjà ceint du diadème de l’éternité, il a ramassé une nouvelle couronne royale dans son propre sang, sur le champ de bataille du Calvaire. Déjà roi de gloire, il a voulu être roi d’amour.
Et c’est le titre auquel il semble le plus tenir. Il veut régner non par la force, mais par la persuasion, non sur des corps ni sur des âmes serves, mais sur des volontés libres, conquises par la reconnaissance. Il veut dominer nos cœurs par son cœur. Les nations doivent donc le reconnaître comme leur suzerain et lui rendre un culte public, social, national : là est pour elles le secret de la grandeur et de la prospérité.
2. Le Christ, roi de France.
Mais si Jésus-Christ est le roi de l’humanité tout entière, il est, à un titre particulier, le roi spirituel de la France. Il l’a aimée avec une prédilection qui éclate à toutes les pages de notre histoire, livre merveilleux, bible d’amour tout enluminée de beaux miracles. Il l’a appelée avant toutes les autres nations à son admirable lumière.
145La France de son côté a beaucoup aimé le Christ. Fière de ce mutuel amour, elle l’a proclamé en tête de la loi salique par son immortelle devise : Vive le Christ qui aime les Francs !
Vive le Christ qui aime les Francs ! Avez-vous jamais réfléchi, mes Frères, au sens profond de cette acclamation triomphale ? À qui s’adresse-t-elle ? Au Christ docteur ? Non. Au Christ illuminateur ? Non. Au Christ thaumaturge, dompteur de la maladie et de la mort, de la tempête et du démon ? Non. Elle s’adresse au Christ qui aime. Mais qu’est-ce que le Christ qui aime ? C’est le Christ considéré dans son amour, c’est-à-dire avec son Cœur, puisque le cœur est le symbole de l’amour. Ainsi donc, dès son origine et comme mue par un instinct inconscient de sa vocation future, la France va tout droit vers ce Sacré-Cœur dont elle ignore encore le nom, mais dont elle devine les préférences et le rôle dans son histoire. N’y a-t-il pas là comme une intuition, un pressentiment obscur de cette révélation du divin ! Cœur qui lui sera faite un jour à Paray-le-Monial ? N’est-il pas étrange que son premier cri soit strictement l’équivalent de cette devise moderne : Vive le Cœur de Jésus qui s’est donné à la France !
Et ne faut-il pas y voir comme la proclamation anticipée de la Royauté du Sacré-Cœur ?
D’ailleurs, n’est-ce pas dans le feu de ce Cœur 146que la France a trempé l’épée avec laquelle elle devait accomplir les gestes de Dieu et travailler au triomphe de son Roi ? Le front encore illuminé des rayons de Tolbiac et humide de l’eau baptismale, elle frappe l’arianisme à Vouillé, parce qu’Arius attaque la divinité du Roi Jésus. Elle écrase l’Islam à Poitiers, parce que Mahomet est un imposteur qui s’élève contre le Roi Jésus. Elle fonde le pouvoir temporel du Pape, parce qu’elle veut couronner en lui le Roi Jésus. Elle s’élance vers l’Orient, au grand souffle des Croisades, parce qu’elle veut délivrer le sépulcre glorieux du Roi Jésus.
Par tous ces beaux gestes, elle mérite le titre de Sergent de Jésus-Christ que prendra saint Louis et celui de Soldat de Dieu que lui donnera Shakespeare. Avec le sang de ses chevaliers, comme plus tard avec celui de ses missionnaires, elle écrit sur tous les rivages : Ecce Rex vester. Ô peuples, voici votre Roi ! Il faut qu’il règne sur vous comme il règne sur moi !
Il est vrai, elle est parfois un peu volage, un peu folle, comme la jeunesse dont elle a le charme et les défauts. Mais ses coups de tête ne sont d’ordinaire ni prolongés, ni universels. Léon XIII disait qu’elle ne s’égare jamais ni tout entière, ni pour longtemps (nec tota nec diu despuit), et, après ses écarts, elle revient toujours à sa mission et à son Dieu.
1473. Le Léopard anglais.
Un de ces écarts les plus tristes fut celui dont la France se rendit coupable au XIVe et au XVe siècle. Elle est bien déchue à cette époque des splendeurs de son idéal chrétien. Elle a perdu sous Philippe-le-Bel le respect dû au Saint-Siège. Elle ne pense plus aux Croisades. Elle a oublié sa mission.
D’ailleurs, voulût-elle la remplir, elle en serait bien incapable. Écrasée par l’Anglais à Crécy, Poitiers, Azincourt, Verneuil, elle n’a plus que des armées découragées. Sombre époque où le monde semble entrer dans les ténèbres, avec la nation qui était sa plus brillante lumière ! Sombre époque où le léopard anglais rôde la nuit par nos campagnes égorgeant les populations comme des troupeaux ! Sombre époque où des nuées de corbeaux et de vautours s’abattent sur nos champs de bataille pour dévorer les cadavres de nos pauvres soldats et s’envolent avec des croassements sinistres où l’on croit entendre : Finis Galliæ ! Finis Galliæ ! La France est morte ! La France est morte !
Eh quoi ! Est-ce vrai ? Est-ce même possible ? Va-t-il donc disparaître le grand peuple porte-étendard de l’honneur, porte-glaive de la justice, porte-flambeau de la foi ? Va-t-il être remplacé par un autre ? Est-ce l’Anglais qui va devenir le 148bon Sergent de Jésus-Christ, le Soldat de Dieu ? Va-t-on dire désormais dans la chrétienté : Gesta Dei per Anglos ?
Eh bien ! non, Dieu ne l’entend pas ainsi. Ses dons comme son amour sont sans repentance. Il aime toujours la France. Il ne lui a retiré, sa faveur que pour un temps parce qu’elle est coupable. Mais il n’attend d’elle qu’un cri du cœur pour lui pardonner. Et voici qu’elle pousse ce cri, Elle est à genoux et elle se frappe la poitrine dans ses vieux sanctuaires nationaux : à Chartres, au Puy, à Rocamadour, au Mont-Saint-Michel, à Sainte-Catherine-de-Fierbois. Le Cœur du Christ est ému. Il va relever l’enfant prodigue. Il va dire au monde qu’il est toujours le Roi de la France et qu’il veut être lui-même son libérateur par le bras d’une libératrice.
4. Le Coq gaulois.
La libératrice en effet vient de naître dans la nuit de l’Épiphanie. Les bonnes gens de Domrémy racontèrent plus tard que les coqs du joyeux village s’étaient agités cette nuit-là de façon insolite. Ils battaient des ailes, ils chantaient éperdument l’aurore. Gracieuse image ! Le coq gaulois avait raison de se réjouir : jamais il n’avait salué un plus beau jour.
N’y a-t-il pas dans cette date elle-même une 149indication providentielle des vues de Dieu sur cette enfant ? L’Épiphanie est la fête par excellence de la Royauté du Christ. L’étoile mène les Mages au berceau de l’enfant-Roi et semble leur dire : Voici votre Roi, venez, adorons-le.
(Ecce Rex vester, venite, adoremus.) À Jérusalem, les voyageurs demandent où est né le Roi des Juifs. À Bethléem, ils lui offrent des présents royaux.
Mais Jeanne n’est-elle pas elle-même l’étoile de l’espérance, jaillie au ciel de la patrie pour guider nos pères au berceau de l’Enfant-Roi ? Ne doit-elle pas lui offrir un jour, enfant, l’encens de sa prière ; guerrière, l’or de ses victoires ; martyre, la myrrhe de ses douleurs ? Chantez donc, oui, chantez et battez des ailes, coqs de Domrémy ; chante, beau coq gaulois, car c’est vraiment une aurore royale qui s’est levée sur la France.
5. Les Voix de Jeanne.
Jeanne a grandi. Elle a treize ans. Par les bois chenus et les prairies en fleurs, dans le murmure du vent et le son des cloches, debout au milieu de son troupeau ou à genoux devant la Vierge, calme, souriante, elle entend des voix.
Ces voix lui font aimer la France. Elles lui en racontent les grandeurs et les destinées chrétiennes. Elles lui en décrivent la grande pitié. Elles 150lui demandent de la sauver et d’en chasser l’Anglais.
Ces voix lui disent d’aller faire sacrer Charles VII à Reims, mais elles lui parlent surtout du Roi Jésus. C’est celui-là qu’il faut remettre sur son trône dans le cœur des Français.
Ainsi ce sont les Envoyés de Dieu qui mettent dans l’esprit de Jeanne cette grande idée de la Royauté du Christ sur notre pays. Faut-il s’en étonner ? Le principal d’entre eux, le chef du Conseil, c’est saint Michel, qui est il la fois l’ange gardien de la France et le champion de la divine Royauté.
Lorsque Lucifer s’était révolté contre le Verbe et avait voulu usurper son trône, saint Michel avait chassé le coupable. Il avait salué dans le Fils de Dieu le Roi du Ciel et du monde. Est-il étonnant qu’il ait voulu inculquer à la France, sa protégée, l’amour de ce grand Roi, et qu’il ait répété à Jeanne comme autrefois aux milices célestes, pour qu’elle le répétât à son tour à sa patrie : Ecce Rex vester ! Jésus est votre Roi ?
6. Les Adieux de la Pucelle.
Mais pour marcher sur les traces de l’Archange et devenir comme lui le champion de la Royauté du Christ, il faut que Jeanne parte. Il est dur pour une aussi tendre enfant de quitter ses parents 151et de se jeter dans une vie d’aventures qui doit aboutir à une terrible mort. Il lui faut un grand cœur pour faire ce sacrifice ; mais elle l’aura : une voix tonne dans ce cœur, écho des voix célestes, plus puissante que les voix de la nature, qui lui commande de se dévouer pour son Dieu et pour sa patrie.
Elle dit adieu à sa chaumière, à son clocher, à l’autel de Marie, aux prairies embaumées et aux arbres du Bois-Chenu. Elle ne dit pas adieu à ses parents de peur de briser son cœur contre leur cœur et de provoquer une résistance qu’elle devrait respecter. Elle va droit devant elle vers le devoir ; elle s’enfonce dans un formidable inconnu où elle voit scintiller au loin des feux incertains. Est-ce les étoiles de la victoire ou les flammes d’un bûcher ? Ô pauvre enfant, ne cherche pas à le savoir. Abandonne-toi à Celui qui couronne également les vainqueurs et les martyrs ! Et elle s’en va, les yeux fixés sur son Roi invisible, le bien-aimé de son âme. Elle va le faire couronner Roi de France. Ah ! elle est vraiment la Fille au grand cœur comme le lui disent ses voix.
7. À Vaucouleurs.
La voici à Vaucouleurs devant le Sire de Baudricourt. Immédiatement, elle lui expose sa grande idée.
152— Le Royaume de France n’appartient pas au Dauphin, mais à mon Seigneur. Cependant mon Seigneur veut bien que le Dauphin soit roi et tienne le royaume en commende.
— Et quel est ton Seigneur ?
— Mon Seigneur, c’est le Roi du ciel.
Saluons, Messieurs, l’ambassadrice du Seigneur. Avec quelle autorité, quelle assurance, elle transmet les volontés de Dieu à la terre ! Ne trouvez-vous pas qu’il est impossible d’allier plus de majesté à plus de grâce ? Croyez-vous qu’une jeune fille de dix-sept ans pourrait parler avec cette hauteur et cette profondeur de pensée, si elle n’était pas inspirée par le ciel.
Ainsi le Christ est le roi des peuples. Mais il ne cherche pas à les exploiter ni même à les gouverner directement par lui-même ou par ses prêtres. Il veut bien laisser le commandement aux puissants de la terre. Il ne leur demande que la reconnaissance de son domaine transcendant. Mais c’est surtout sur la France que le Christ entend exercer ce principat spirituel. Il en est le roi à un titre spécial. Il la donne à qui il lui plaît. Il veut bien l’octroyer à Charles VII ; mais ce prince n’en sera que le dépositaire, le commendataire.
Il la tiendra en commende. Remarquez ce mot profond et suggestif. Il désignait les biens voués au culte divin. Appliqué par Jeanne à la France, 153quelle belle idée il nous en donne ! Il signifie que la France est un bien de Dieu, une terre sainte, une maison consacrée au Seigneur, auguste et vénérable comme ces nobles abbayes du moyen âge où retentissait une psalmodie éternelle (laus perennis) en l’honneur du Roi du ciel.
8. À Chinon.
Jeanne a vaincu la résistance de Baudricourt. Elle se met en marche accompagnée de quelques hommes d’armes. À eux aussi elle explique sa belle théorie. Elle leur dit :
— Ne craignez rien, les anges nous préparent le chemin : c’est pour le service du Roi du ciel !
Arrivée à Chinon, elle est admise au château, après bien des difficultés. Dans la grande salle où le roi se dissimule au milieu des courtisans, elle le reconnaît sans l’avoir jamais vu ; elle va droit à lui et lui dit :
— Gentil Dauphin, j’ai nom Jeanne la Pucelle. Et vous mande par moi le Roi des cieux que vous serez sacré à Reims et que vous serez le lieutenant du Roi des cieux qui est le vrai Roi de France (locum tenens Regis cælorum qui est Rex Galliæ).
Le lieutenant du Roi des cieux ! Jeanne n’a jamais dans toute sa vie prononcé une parole plus 154importante. C’est sa seconde affirmation officielle, solennelle, de la Royauté du Christ. Elle l’a faite devant toute la cour, devant le principal intéressé, devant ce prince de la terre très surpris sans doute d’apprendre qu’il a dans le ciel un rival plus puissant que le Roi d’Angleterre, ou plutôt, un Suzerain dont il n’est que l’humble vassal, un Roi dont il n’est que le vice-roi.
Toutefois, si Charles VII a pu s’étonner de la qualité et du rôle que lui attribuait Jeanne, il y avait trop de foi et de bon sens dans son esprit chrétien pour qu’il en prît ombrage. Les hommes d’État de nos jours semblent craindre que Dieu n’empiète sur leur pouvoir et ne finisse par s’en emparer pour le donner à son Église ; la théocratie, la main-mise du Christ ou de ses représentants sur la puissance séculière, est un des épouvantails de la société moderne. Ah ! rassurez-vous, princes, rois, chefs d’État ! Il ne vient pas vous enlever vos royaumes terrestres, celui qui distribue les royaumes célestes (non eripit mortalia qui regna dat cælestia). Gardez vos sceptres et vos couronnes, il ne veut, avec la reconnaissance de sa domination souveraine, que le trône de vos cœurs. La Royauté du Christ ne vous menace pas, elle vous manque, car elle raffermirait votre pouvoir temporel : les peuples vous respecteraient davantage, voyant en vous l’ombre de l’Éternel.
155C’est ce que comprenait Charles VII. Et de fait, loin de lui enlever son autorité, le Christ allait la lui rendre. Loin de le détrôner au profit du Sacerdoce, il voulait le sacrer par les mains du Sacerdoce. Loin de le dépouiller, il venait le combler de gloire et relever son royaume.
C’est ce que Jeanne lui prédit et lui promet à Chinon :
— Gentil Dauphin, je vous dis que Dieu a pitié de vous, de votre royaume et de votre peuple, car saint Louis et saint Charlemagne sont à genoux devant lui, faisant prière pour vous.
Ce n’est pas tout. À Chinon encore, Jeanne annonce au gentil Dauphin qu’un jour elle lui demandera de la part de Dieu une chose énorme, à savoir d’abdiquer la dignité royale en faveur du Christ. Nous verrons bientôt le sens de cette abdication toute mystique et la scène curieuse et grandiose ou Charles VII la prononça.
En attendant, l’héroïne ayant révélé au petit roi de la terre un secret relatif à sa naissance et à ses droits qu’il n’avait confié à personne et qu’elle ne pouvait tenir que du Roi du ciel, Charles ajoute foi à sa mission. Mais pour que tout se fasse régulièrement, il l’envoie à Poitiers où elle sera examinée par une commission de théologiens.
1569. À Poitiers.
À Poitiers, Jeanne proclame pour la troisième fois sa grande mission, cette idée qui serait déjà si originale si elle venait de son cerveau, mais qui, venant de Dieu, a la valeur d’un oracle. Cette fois c’est devant l’Église, représentée par des prélats et de doctes personnages, qu’elle parle. Ils s’étonnent de la sagesse de ses réponses, mais plus encore de sa doctrine sur la couronne de France. En effet, ils lui demandent pourquoi elle persiste à donner à Charles le nom de Dauphin au lieu de celui de Roi qu’il a pris, selon l’usage, à la mort de son père. Et elle leur explique que, le vrai Roi de France étant Jésus-Christ, Charles ne pourra prendre ce litre que lorsqu’il en aura reçu l’investiture du céleste Suzerain, c’est-à-dire après son sacre. Quel esprit de suite, quelle logique, quelle profondeur de pensée dans cette enfant ! Ne vous en étonnez pas, Messieurs. Elle n’en a pas le mérite. C’est Dieu qui pense, c’est Jeanne qui parle. Elle n’est qu’une Voix, mais c’est la voix du ciel. Voix très douce et très pure, Dieu veuille que son écho retentisse dans l’âme de sa patrie jusqu’à la fin des temps !
10. L’étendard du Roi du ciel.
Maintenant l’Envoyée du ciel est officiellement acceptée. Le roi lui offre une armure toute blanche 157et une maison militaire composée : d’un écuyer, Jean d’Aulon ; de deux pages, Louis de Coutes et Raymond ; de ses deux plus jeunes frères, Jean et Pierre, qui étaient venus la rejoindre ; de plusieurs gentilshommes et d’un brave aumônier, Jean Pasquerel.
À Tours, elle se fait faire une bannière. Et c’est une quatrième affirmation, singulièrement éloquente, de la royauté du Christ sur le monde et en particulier sur notre pays.
Jésus y est représenté sur les nuées du ciel avec des plaies lumineuses. Il lient le globe terrestre dans sa main gauche. De la droite, il bénit la France que deux anges, saint Michel et saint Gabriel sans doute, lui présentent sous la forme d’un lis. Sur les côtés on lit : Jhesus-Maria
. Une banderole qu’une colombe tient en son bec porte ces mots : De par le Roi du Ciel !
Ah ! cette bannière c’est plus qu’un poème, c’est un Évangile national. Jeanne l’aime quarante fois plus que son épée. C’est son arme de prédilection et en même temps son Labarum de victoire. Elle y a représenté ce qu’elle aime le plus au monde, le Christ et la France.
Le Christ y rayonne avec tous les attributs de sa royauté universelle. Il est le roi du ciel : la colombe et la banderole l’affirment. Il est le roi de la terre : le globe qui est dans sa main en fait foi. 158Mais il est tout particulièrement le roi de France : le lis et les anges le proclament.
Et la France ? Ah ! la voilà bien la chère patrie, telle que Jeanne la comprend, l’aime et la veut. C’est le lis, la fleur des nations chrétiennes, épanouie la première aux rayons de l’évangile, trempée de toutes les rosées de la grâce et de la gloire ! C’est la fleur de pureté et d’amour, la fleur aux blancs pétales et au cœur d’or, dont le nectar attire les célestes abeilles, les saints et les saintes du Paradis, mais aussi les frelons anglais que Jeanne est chargée d’écarter. Ô France, n’oublie pas que tu es le lis du Christ. À lui ton parfum, ta grâce, ta prière ; à lui ton cœur !
Il le veut, il l’attend ! Un jour il apparaîtra à une autre vierge française, à Marguerite-Marie ; il lui demandera de faire peindre son Cœur sur nos étendards pour les rendre victorieux. Jeanne ne semble-t-elle pas avoir pressenti ce désir sacré quand elle fit représenter les plaies du Crucifix et, par conséquent, la plaie du Cœur, entre autres, sur sa bannière ? Ne semble-t-elle pas nous dire avec son humble sœur de Paray-le-Monial : Il faut qu’il règne ce divin Cœur, et il régnera malgré Satan, malgré ses ennemis ; n’est-il pas le roi du ciel, le roi de la terre et le roi de France ?
15911. La lettre aux Anglais.
Avant d’attaquer les Anglais, Jeanne, désireuse d’éviter l’effusion du sang, pacifiste par inclination, mais guerrière par devoir, leur écrit une lettre d’une naïveté et d’une fierté charmantes. Elle les prie de quitter volontairement la France, s’ils ne veulent pas qu’elle les en chasse.
Je suis chef de guerre et envoyée de par Dieu, le roi du ciel, pour vous jeter hors de toute France. Et n’allez pas vous imaginer que vous tiendrez jamais le royaume de France du Roi du ciel, Fils de Sainte Marie. Celui qui le tiendra, c’est le roi Charles, vrai héritier.
Ainsi, la politique de Jeanne n’est ni subtile ni compliquée. Elle découle de sa grande idée surnaturelle. Les Anglais doivent quitter nos rivages, parce qu’Henri de Lancastre n’a pas le droit de régner sur la France. Et il n’en a pas le droit parce que le grand Roi, le vrai, l’indiscutable, le Suzerain du ciel, en a disposé en faveur du petit-fils de saint Louis.
Après avoir proclamé la royauté du Christ à Vaucouleurs devant Baudricourt, à Chinon devant le roi et la cour, à Poitiers devant l’Église, à Tours devant l’armée par sa bannière, il fallait bien que la Pucelle l’affirmât devant les Anglais.
Et n’est-elle pas délicieuse, très crâne, très française et de grande allure, cette sommation 160d’une jeune fille de dix-sept ans aux vainqueurs de Verneuil et de Rouvray ? Au fait, pourquoi douterait-elle ? N’a-t-elle pas auprès d’elle le Fils de Sainte Marie ? Oh ! la foi, la foi ! À quelles hauteurs elle élève l’âme d’une enfant ! N’est-ce pas elle qui fait les voyants et les sauveurs ?
12. La délivrance d’Orléans (8 mai 1429).
Jusqu’ici Jeanne a dit bien haut que Jésus est le Roi de France et qu’il l’envoie pour sauver son pays : mais elle ne l’a pas prouvé. Maintenant il faut passer aux actes. Et telle est la portée qu’il faut attribuer à ses exploits ; tel est leur sens. Ils prouvent le surnaturel, c’est évident ; la puissance et l’intervention de Dieu, c’est évident ; la mission de Jeanne, c’est évident. Mais ils prouvent aussi tout ce que cette mission implique, par conséquent la grande affirmation de la libératrice, à savoir que Jésus-Christ est le roi très aimant de la France et qu’il en doit être le roi très aimé.
Dans cette lumière, les événements prennent une couleur et un aspect grandioses.
Entrée à Orléans, elle va d’abord à la cathédrale et y entraîne la foule. N’est-ce pas le palais du roi de la cité ? Au chef visible de cette cité, à celui qui la défend noblement, à Dunois, elle dit :
— Je vous amène le meilleur secours qui vint 161jamais à chevaliers ou à cité, car c’est le secours du Roi des cieux. À la requête de saint Louis et de saint Charlemagne, il a eu pitié d’Orléans.
Voilà encore la grande idée qui revient. Cette fois c’est devant l’armée et la ville assiégée que l’ambassadrice du ciel la proclame pour qu’il soit dit que toute la France l’a entendue.
Et comme il est brillant, n’est-ce pas, ce refrain de la grande épopée, ce leitmotiv de toute sa vie ! Et comme il est patriotique ce souvenir de saint Louis et de saint Charlemagne qu’elle évoquait à Chinon devant Charles VII, qu’elle rappelle à Orléans et qui reviendra bien des fois sur ses lèvres, reliant la France d’autrefois à celle de son temps, la France du ciel à celle de la terre !
Et voici qu’en effet le Roi du ciel combat avec elle. Il l’aide à prendre les bastilles d’Orléans. Il l’assiste au merveilleux assaut des Tourelles. Il met en fuite les Anglais. Il délivre la noble ville. Il relève la France.
Et la France entière bat des mains. Et, comme ces fleuves dont un psaume nous fait entendre les applaudissements (flumina plaudent manu), la Loire aussi bat des mains, heureuse d’engloutir dans ses flots les pierres des bastions qui s’écroulent et les cadavres des ennemis qui insultaient à ses rives.
Et les cloches aussi battent des mains, de leurs mains de bronze dans leurs cages de pierre : 162cloches d’Orléans, cloches de France, des champs de genêts d’or aux neiges des montagnes et des grèves ensoleillées du midi aux grises falaises du nord, cloches des baptêmes et des hymens chrétiens, cloches des Alléluia et des Te Deum, toutes, éperdues de joie, haletantes d’amour, balancées par la rafale de gloire, se renvoient de clocher à clocher la grande nouvelle, la délivrance d’Orléans, l’hymne de reconnaissance au Christ qui aime la France et à la France qui aime le Christ !
Il est vrai, elles ne sonneront pas toujours, les cloches de France : à leur joyeux carillon succédera un long silence, silence de l’ingratitude et de l’oubli, pendant lequel on n’entendra plus que les coups de la hache protestante brisant le monument de Jeanne d’Arc à Orléans18 et les sarcasmes de Voltaire. Mais elles se réveilleront un jour, les célestes chanteuses ; elles recommenceront leurs applaudissements que rien ne viendra plus interrompre ; et, jusqu’à la fin des temps, elles berceront dans leurs ondes sonores les noms inséparables de Jésus-Christ, de la France et de Jeanne d’Arc !
La délivrance d’Orléans était dans la pensée 163de la Pucelle et elle fut aux yeux de ses contemporains une éclatante intervention de Dieu en faveur de son royaume de prédilection.
Aussi bien ne faisait-il qu’exprimer la pensée universelle le grave président Thomassin qui, au lendemain de cette victoire, écrivait ces lignes célèbres :
Sache un chacun que Dieu a montré et montre encore chaque jour qu’il a aimé et aime le royaume de France et qu’il l’a spécialement élu pour son héritage et pour entretenir et relever la foi catholique. Et, pour ce, Dieu ne veut pas le laisser perdre. Mais sur tous les signes d’amour qu’il a envoyés au royaume de France, il n’y en a point eu de si grand ni de si merveilleux que celui de cette Pucelle.
Oui Jeanne est un signe d’amour, et jamais Dieu n’en donnera d’aussi magnifique à la France ni à aucune autre nation.
C’est le 8 mai, en la fête de saint Michel, que la ville d’Orléans fut délivrée. Mais la fête de saint Michel n’est-elle pas aussi, comme l’Épiphanie, une fête de la royauté de Jésus-Christ ? J’ai dit plus haut pourquoi saint Michel est le champion de cette cause, lui qui chassa du ciel le grand révolté, l’ennemi du divin Roi.
C’est à ce titre sans doute que Dieu le donna comme patron et ange gardien à la France, elle 164aussi soldat du Roi des rois. C’est à ce titre également qu’il en fit le Conseil de Jeanne.
Oh ! le bon Conseil, oh ! le merveilleux inspirateur ! Pendant des années, il éclaire son esprit, il forme son cœur, il écarte les pierres de sa route pour qu’elle ne s’y blesse pas. Mais tout cela n’est rien à côté du beau cadeau qu’il lui prépare pour le 8 mai.
Jadis saint Louis n’avait pas voulu se racheter à prix d’argent : il avait donné Damiette, car, disait-il, une ville seule pouvait être la rançon d’un roi. De même saint Michel estime qu’une ville seule peut être le cadeau d’un ange, et c’est Orléans qu’il offre à Jeanne et à la France. Ne semble-t-il pas, le beau Séraphin, en chassant l’Anglais des Tourelles, comme jadis Lucifer du ciel, crier à tous nos échos : Place au Christ ! À lui le trône et la couronne ! À lui la France dont il est le roi ! À lui honneur et gloire dans tous les siècles des siècles !
13. Patay (18 juin 1429).
Des plis de la bannière déployée sur les Tourelles d’Orléans, un vol de victoires s’échappe et va planer pendant huit jours sur les rives de la Loire. De leurs ailes lumineuses la gloire tombe sur Jargeau, sur Beaugency, sur Meung, sur Patay. Et leurs grandes voix, et les trompettes, et 165les fanfares qui les accompagnent semblent dire : Ecce Rex vester. Ô France, le Christ est ton roi !
Cette bataille de Patay, Jeanne l’avait annoncée et préparée. Elle avait chargé l’âme de ses hommes de courage et d’espérance en leur promettant la victoire. Elle leur disait le matin même qu’ils atteindraient les Anglais, ceux-ci fussent-ils pendus aux nuées du ciel.
Et autant que sa jeune et ardente parole, la vue de la blanche guerrière, volant sur son blanc destrier, agitant sa blanche bannière, enflamme les combattants. Avec elle, dit un vieux chroniqueur, ils cuidaient être immortels19
.
Cette victoire est une des plus importantes de notre histoire. L’ennemi, chassé d’Orléans, avait bien espéré prendre sa revanche. S’il y avait réussi, tout le bénéfice de la délivrance de la ville était perdu et la France retombait plus bas que jamais. Au contraire, l’échec de Patay aggrava pour les Anglais celui d’Orléans et acheva de ruiner leur prestige. Il releva définitivement notre pays et lava dans un bain de gloire les taches sanglantes de Crécy et d’Azincourt.
Ah ! nous aurions bien besoin, nous aussi, n’est-il pas vrai, d’un pareil bain de gloire pour laver d’autres taches. Mais Dieu n’a pitié des peuples que lorsqu’ils ont lavé leur conscience, comme Jeanne la grande chrétienne, dans le sang de l’Agneau.
166Reportez-vous maintenant à quatre siècles et demi plus tard, au 2 décembre 1870. Ce n’est plus le soleil du printemps et de la victoire : c’est le triste hiver de l’année terrible et, sur cette même plaine de Patay, un grand linceul de neige est étendu comme pour recevoir le cadavre de la grande nation qui meurt. C’est que la France est coupable et doit expier ; mais l’expiation n’est pas la mort pour qui espère en Dieu. Aussi, de ce champ de bataille deux fois historique et cent fois héroïque, l’honneur va sortir intact, immaculé, empourpré d’un sang glorieux, et, avec l’honneur, le secret de la résurrection.
Voyez en effet flotter, sanglante sur la blancheur des neiges, une bannière qui rappelle étrangement celle de Jeanne, venant de Tours comme celle de Jeanne, inspirée par une sœur de Jeanne, portée par des héros comme les soldats de Jeanne, représentant le Christ ami des Francs comme celle de Jeanne, mais avec cette différence qu’elle le figure par son Sacré-Cœur, au lieu de ne montrer que la plaie de son côté20.
Ô bannière des zouaves, ô bannière de Jeanne, sœurs d’héroïsme et de foi, sœurs de patriotisme et d’honneur, je vous salue toutes deux avec le même attendrissement, car vous portez dans vos plis, avec l’image du Christ qui l’a tant aimée, la grande idée qui doit sauver la France, la royauté du divin Cœur. Redites-nous, ô bannières, qu’un 167peuple qui prie n’est jamais perdu et que, dans le linceul que lui préparent ses ennemis, Dieu peut tailler des étendards de victoire. Ah ! vienne le jour où, réalisant le vœu de ses deux illustres filles, Jeanne et Marguerite-Marie, la France vous pressera sur son cœur avec son drapeau glorieux, vous baignera de ses larmes de repentir et retrouvera dans votre baiser sanglant le secret de sa vocation chrétienne et de son immortalité !
Et je ne t’oublierai pas non plus, drapeau sacré de ma patrie, toi qu’un vieillard, un pontife, le meilleur ami de la France, a pour jamais associé au souvenir de Jeanne, lorsqu’aux fêtes de la Béatification il te prit dans ses mains vénérables, te pressa sur son cœur et te couvrit de ses baisers. Il me semble que, par les lèvres de Pie X, c’est le baiser de la réconciliation que le ciel a donné à la France, en attendant le baiser de la gloire.
14. La marche du Sacre.
— Gentil Dauphin, vous êtes vainqueur et vous allez être roi. Venez que je vous conduise à votre digne sacre.
C’est en ces mots que Jeanne salua Charles VII, quand elle le revit à Sully, après la campagne de la Loire.
Et le gentil Dauphin, toujours un peu indolent, se laisse entraîner à la gloire par la jeune Pucelle 168qui raffermit le sol sous ses pas. Et alors commence, de Gien à Reims, cette nouvelle campagne qu’on peut appeler la marche du sacre.
Les villes, grandes et petites, se rendent à l’envoyée de Dieu. Les principales sont : Troyes, Châlons-sur-Marne et Reims.
Arrivée devant Troyes, Jeanne envoie aux habitants, pour les décider à ouvrir leurs portes, une de ces lettres admirables de foi et de fierté dont elle a le secret. C’est toujours sa grande idée fixe de la royauté du Christ qu’elle met en avant et qui doit, selon elle, triompher de toutes les résistances.
Jhesus-Maria ! Très chers et bons amis, Jeanne la Pucelle vous mande et vous fait savoir de par le roi du ciel, son droiturier et souverain Seigneur, duquel elle est chaque jour en son service royal que vous fassiez vraie obéissance et reconnaissance au gentil roi de France, qui sera bien brief à Reims et à Paris, qui que vienne contre, et en ses bonnes villes du saint royaume, à l’aide du Roi Jésus.
C’est toujours, vous le voyez, dans l’esprit de la Pucelle, la même idée de la royauté du Christ ; toujours la même pensée dominante que le Christ guerroie avec elle pour reconquérir sa patrie ; toujours le même amour pour son droiturier Seigneur ; toujours la même vénération pour le saint royaume. Le saint royaume ! On a donné 169bien des noms à la France : je ne sais s’il en est un plus beau.
Cette lettre, appuyée des préparatifs d’un assaut, convainc les bons habitants de Troyes qu’ils n’ont rien de mieux à faire que de se soumettre, et, le 10 juillet, ils ouvrent leurs portes au lieutenant du Roi Jésus. Le 15 juillet, Châlons-sur-Marne imite leur exemple. Le 16, c’est le tour de Reims.
15. Reims (17 juillet 1429).
Le 17 juillet, nous voici dans la capitale mystique de la vieille France, la ville du baptême et la ville du sacre.
Le roi a pénétré, au milieu des acclamations de la foule, dans la cathédrale. Il s’est agenouillé au pied de l’autel, entouré des pairs du royaume et des évêques consécrateurs.
Mais avant de recevoir la goutte d’huile de la sainte Ampoule, il jure fidélité à Dieu, à la religion catholique et à son peuple. Il promet, au nom de Jésus-Christ, de garder ce peuple à l’Église, de le défendre contre rapine et iniquité, de lui faire en tout équité et miséricorde.
Équité et miséricorde ! Nous dirions aujourd’hui : justice et charité. Mais, sous les noms différents, c’est la même devise, charmante et superbe. Quelques-uns regretteront peut-être l’ancienne 170forme avec son accent vieillot, naïf et tendre comme la bénédiction d’une aïeule.
Précieuse devise, quoi qu’il en soit, et dont l’application ferait d’un chef d’État la fidèle image du Christ, roi de justice et d’amour.
Équité et miséricorde ! On y pensait donc déjà à cette époque de prétendues ténèbres ! Eh oui ! L’Église n’était-elle pas là pour montrer aux peuples ces deux sources de la vie sociale ?
Les deux sources avaient jailli pour la France, en ce même lieu, lors du baptême de Clovis. Ne fallait-il pas que Jeanne y revint pour frapper de nouveau le rocher sacré et faire jaillir du Cœur du Christ, l’eau vive où s’abreuvent les grandes nations ?
Elle est là, Jeanne, debout près de l’autel, sa bannière à la main, le visage irradié de joie et baigné de larmes. Tout ce qui l’entoure disparaît à ses yeux. Elle ne voit plus ni les chapes d’or des pontifes, ni les pourpoints de velours, ni les manteaux bleus fleurdelisés des seigneurs, ni l’hermine ni la pourpre royale ; son âme monte et se perd dans un rêve d’amour où elle ne voit plus que la France, la plus grande France, à côté de son roi Jésus.
Cette cérémonie, en effet, a pour elle la plus haute signification. Elle marque l’apogée de sa vie, le triomphe de son idée. C’est la transmission authentique du pouvoir faite par le Roi du Ciel 171au roi de la terre. La France lui apparaît de plus en plus comme le saint royaume, la terre sacrée du Christ, dont Charles sera le commendataire.
Aussi, quand sous les voûtes de la vieille basilique, retentit le cri de joie national : Noël, Noël !
rappelant le baptême de Clovis et des Francs, Jeanne aussi chante Noël au fond de son cœur. Elle dira un jour, en parlant de son étendard, qu’elle tient là, haut et ferme :
— Il avait été à la peine, il fallait bien qu’il fût à l’honneur.
Eh oui ! Jeanne, à l’honneur ! Et à l’honneur avec toi ! C’est justice. Après avoir frissonné au vent des batailles, il doit tressaillir au vent des cantiques et des actions de grâces. Oui, Noël à toi, douce héroïne, Noël à ta blanche bannière, Noël à tes victoires, mais Noël surtout à tes amours, au Christ qui aime les Francs et à la France qui aime le Christ !
16. Les deux secrets de la Victoire.
D’où vient donc qu’une enfant accomplit de tels prodiges ? C’est que le ciel marche avec elle et combat à ses côtés. On vous a souvent montré et j’ai moi-même plus d’une fois fait ressortir ce caractère surnaturel de ses exploits.
Mais d’où vient que le ciel est avec Jeanne ? Ici, mes frères, il faut monter plus haut et s’enfoncer plus avant dans les arcanes du surnaturel. 172Répondre que le ciel a sauvé la France parce qu’il l’aimait ne suffirait pas. En effet, il l’aimait aussi lors des batailles de Crécy, de Poitiers et d’Azincourt, et pourtant il l’abandonna en ces sombres jours. Le secret des victoires de Jeanne, le voici :
Elle attire les bénédictions du ciel par la guerre qu’elle fait au péché et par son amour pour le Christ.
Guerre au péché ! L’Esprit Saint l’a dit avec solennité : C’est le péché qui abaisse les nations, et c’est la justice qui les élève.
Quand donc les nations iront-elles chercher dans cette grande idée religieuse, le secret de leurs ascensions ou de leurs chutes ?
Jeanne a été l’écho de cette pensée divine lorsqu’elle disait : C’est le péché qui fait perdre les batailles.
Parole étrange et qui fera sourire les stratégistes modernes ! Nos pères étaient plus intelligents et leurs ennemis aussi.
On raconte que lorsque les derniers Anglais quittèrent la France, des Français réunis sur le rivage leur dirent ironiquement :
— Au revoir.
Et les Anglais répondirent :
— Oui, au revoir, car nous reviendrons quand vos péchés seront plus grands que les nôtres.
Jeanne ne se contentait pas de proclamer cette doctrine, elle la mettait en pratique en bannissant de son armée les causes de péché. Elle chassait à 173coups de plat d’épée les créatures impures de son camp et elle cassa un jour, sur le dos de l’une d’elles, sa fameuse épée de Sainte-Catherine de Fierbois.
Mais cette guerre au mal ne suffit pas et l’homme ne peut la mener, s’il n’a au cœur un grand amour qui le porte vers le bien. Cet amour qui remplit la vie de la Pucelle et qu’elle cherche à répandre autour d’elle, c’est l’amour du Christ.
L’amour du Christ ! Voilà toute son âme. Un de ses historiens, Siméon Luce, a écrit :
Pour elle, le nom de Jésus n’est pas seulement en tête de ses lettres, dans les plis de son étendard et jusque sur l’anneau mystique qu’elle porte au doigt ; il est surtout au plus profond de son cœur. Elle ne se borne pas à adorer Jésus comme son Dieu, elle reconnaît en lui le vrai roi de France, dont Charles VII est le seul légitime représentant.
L’amour du Christ ! Voilà le secret de ses victoires. Au Christ elle demande lumière et force. Elle a plus de confiance en lui qu’en toutes les habiletés de la politique. Elle dit aux capitaines et aux princes :
— Vous avez votre Conseil : moi, j’en ai un meilleur, c’est celui de mon Seigneur.
Elle lui attribue ses succès. Le lendemain de la délivrance d’Orléans, les habitants lui criaient dans les rues :
— Vous êtes notre providence.
Elle leur répondit :
— Non, c’est Dieu qu’il faut remercier.
17417. Les projets de la Pucelle.
On a dit parfois que la mission de Jeanne se terminait à Reims et qu’elle aurait dû, après le sacre, retourner dans son village : les revers qui survinrent ensuite prouveraient que Dieu n’était plus avec elle. Or, rien n’est plus faux. Jamais ses voix ne lui conseillèrent de rentrer à Domrémy.
Elle avait d’autres projets et ils étaient grandioses, et c’était le ciel qui les lui inspirait, encore qu’ils ne dussent pas se réaliser. Il n’est pas rare de trouver dans l’histoire des grands saints des impulsions mystérieuses de ce genre. Elles les poussent vers des buts en apparence imaginaires, et qu’ils n’atteindront jamais. Elles ne sont pourtant pas inutiles. Outre qu’elles leur donnent le stimulant d’un noble idéal et le mérite des généreux désirs, elles sont souvent une indication précieuse pour d’autres âmes.
Les projets de la Pucelle échouèrent parce qu’ils dépendaient des hommes dont la mauvaise volonté entrava son action. Mais ils complètent harmonieusement son programme ; ils nous font mieux comprendre le rôle de la France. Et qui sait si dans la postérité, il ne se trouvera par une autre âme, héritière de sa foi et de sa vaillance, pour réaliser son rêve et exécuter son testament ?
Elle voulait s’emparer de Paris et chasser le 175dernier Anglais de notre territoire. Mais, loin de finir là, il lui semblait que son rôle y devait commencer. Consciente de la haute mission de la France, elle aurait voulu s’allier à l’Angleterre, et entreprendre avec elle une croisade grandiose contre tous les ennemis de Dieu, en un mot établir partout le Règne du Christ. Elle se proposait de passer en Allemagne, de châtier les Hussites qui mettaient tout à feu et à sang et préparaient de loin la Révolte qu’on appela la Réforme : elle aurait ensuite poussé jusqu’en Orient et anéanti la puissance musulmane.
Nous avons la preuve de ces projets dans une poésie célèbre d’une contemporaine de Jeanne, Christine de Pizan, et surtout dans trois lettres de l’héroïne elle-même.
Avant la délivrance d’Orléans elle avait écrit au duc de Bedford :
Si vous faites raison à la Pucelle, vous pourrez encore venir en sa compagnie, là ou les Français feront le plus beau fait d’armes qui onques fut accompli pour la chrétienté.
Ce beau fait d’armes que les Français et les Anglais devaient accomplir ensemble ne pouvait être évidemment qu’une expédition étrangère contre les ennemis de Dieu.
Le jour du Sacre, elle écrivait au duc de Bourgogne pour le supplier de faire la paix avec le roi de France :
Pardonnez-vous l’un à l’autre de bon cœur, lui dit-elle, comme de loyaux chrétiens, 176et, s’il vous plaît de guerroyer, allez contre les Sarrasins.
Enfin le 3 mars 1430, elle menaçait les Hussites de Bohême, s’ils ne s’amendaient, de fondre sur eux :
Si vous vous endurcissez, attendez-moi avec la plus haute puissance humaine et divine pour vous châtier de vos crimes.
Mon Dieu ! que c’est donc beau ces rêves des grandes âmes qui s’impatientent de l’impunité accordée au mal et qui ne reculeraient devant aucun sacrifice, pour faire triompher la justice sur la terre ! C’était l’idée de la chevalerie chrétienne : Jeanne, qui en fut la fleur la plus délicate, reprit cette idée ; elle la précisa dans les projets que nous avons vus. Vaste et radieux programme, où je reconnais l’âme idéaliste et chevaleresque de la France, et qui me fait t’aimer, ô Jeanne, ô vraie fille de France, au moins autant que la gloire de tes hauts faits.
18. Jeanne devant Paris.
Après le sacre de Reims, Jeanne n’avait qu’un désir : s’emparer de Paris. Mais c’est alors que commence contre elle, parmi les seigneurs et autres personnages que sa gloire offusque, une sourde hostilité qui ira jusqu’à la trahison. La jeune fille s’en aperçut et ce fut la plus grande douleur de sa vie.
177Que lui importaient la haine des Anglais et leurs sarcasmes ? Que lui faisait ce fanion moqueur, arboré par les soldats de Bedford, qui, au-dessous d’une quenouille chargée de lis, portait cette inscription : Or, vienne la belle !
Mais être persécutée par les siens, mais sentir autour d’elle la conspiration dans l’ombre, voilà ce qui lui fut le plus sensible. Comme un jour on lui demandait si elle craignait les coups des ennemis :
— Non, dit-elle, je ne crains que les traîtres.
Ces traîtres contrecarraient tous ses projets. Ils redoutaient surtout de la voir entrer à Paris en triomphatrice. Ils ne purent empêcher cependant qu’elle ne soumit au roi des villes importantes : Soissons (23 juillet), Laon, Château-Thierry, Provins, Crépy-en-Valois. Le 14 août, elle battait les Anglais à Montépilloy. Bientôt Compiègne se rendait (17 août) ; puis c’était le tour de Beauvais.
Le 23 août, après cinq jours passés à Compiègne, Jeanne dit au duc d’Alençon :
— Mon beau duc, faites appareiller vos gens et ceux des autres capitaines. Je tiens à voir Paris de plus près.
Ils partirent tous deux avec l’élite de l’armée. Ils entraient le 26 à Saint-Denis où le roi, après bien des hésitations, finit par les rejoindre le 7 septembre.
Ce même jour, l’armée royale, composée de 12.000 hommes, se porte sur La Chapelle, devant 178Paris. Le lendemain, fête de la Nativité de la Vierge, la Pucelle, laissant un corps de réserve sous les ordres du duc d’Alençon et du comte de Clermont, chargés d’empêcher les sorties des assiégés, s’avance à la tête d’un corps d’attaque vers les remparts, jusqu’à la porte Saint-Honoré.
Les batteries d’artillerie battent la porte en brèche pendant la matinée. Vers midi, un gentilhomme ayant mis le feu à la barrière du boulevard, Jeanne commande l’assaut. Elle se jette dans les rangs, désarme un anglais à qui elle enlève son épée, mais qu’elle ne tue pas, selon son principe de ne jamais verser le sang elle-même. Elle emporte le boulevard, traverse le premier fossé à sec, et s’arrête devant le second rempli d’eau. Vainement réclame-t-elle des fascines pour le combler : ceux qui devaient l’aider ne bougent pas. Après mille efforts pour arriver jusqu’aux remparts, elle est encore là le soir, lorsqu’un trait d’arbalète lui traverse la cuisse. Malgré sa blessure, elle refuse de s’éloigner :
— Ah ! s’écrie-t-elle, que le roi se montre seulement et la ville est à nous !
Hélas ! le roi dominé par La Trémoille ne se montre pas. Et la vaillante, après avoir lutté jusqu’à onze heures du soir, doit se retirer navrée, frémissante, et elle ne cessait de répéter :
— Par mon martin, la place était à nous !
Le lendemain, elle veut renouveler l’attaque 179avec le duc d’Alençon, alors le plus fidèle de tous ses capitaines, lorsqu’un ordre formel de Charles les en empêche. Malheureux prince, qui ne comprenait pas de quel côté étaient ses amis et ses libérateurs !
Jeanne dut s’éloigner de Paris avec la douleur de n’avoir pu y entrer, ni d’en faire hommage à son Roi Jésus. Avec quel bonheur elle fût allée s’agenouiller à ses pieds dans la cathédrale, comme à Orléans, à Troyes et à Reims ! Il est facile de s’imaginer quelle tristesse l’étreignit, quelles larmes elle versa quand elle aperçut pour la dernière fois à l’horizon les tours de Notre-Dame !
Ne pleure pas, Jeanne, si le bourdon de la vieille basilique n’a pas sonné pour t’accueillir le 8 septembre 1429, il sonnera bien des fois en ton honneur par la suite des siècles. Il sonnera en 1455 pour saluer ta réhabilitation. Il sonnera au XIXe siècle pour appeler les foules à entendre tes louanges du haut de la chaire chrétienne. Il sonnera à l’aurore du XXe siècle pour te proclamer Bienheureuse.
Ne pleure pas, Jeanne, si tu n’as pas forcé la porte Saint-Honoré au jour de l’assaut, Paris t’a ouvert ses portes plus tard ; il s’est rendu à toi par amour, et aujourd’hui son cœur t’appartient si bien que tu n’en sortiras plus jamais.
Ne pleure pas, Jeanne ; le lieu où a coulé ton sang virginal est aujourd’hui dans l’intérieur de la 180ville. La chapelle d’où tu partis au matin de l’assaut et où tu as sans doute reçu le Corps du Christ, y est aussi enclose, et ton image y rayonne vénérée de toute la population.
Un jour sans doute, une immense basilique nationale s’élèvera en ton honneur dans la capitale de la France, mais sa splendeur ne fera pas oublier l’humble chapelle où tu as prié, que tes genoux ont sanctifiée, et qui restera pour nous un des bijoux les plus sacrés de Paris !
19. Jeanne et les Saints de la France.
Malgré l’échec de Paris, le séjour de la Pucelle à Saint-Denis ne fut pas inutile à l’affirmation de sa grande idée. C’était l’usage que le roi de France, après avoir été sacré à Reims, vint dans la basilique de Saint-Denis recevoir de nouveau la couronne et la déposer sur l’autel du bienheureux martyr, apôtre et patron de la France. Charles VII ne manqua pas de se conformer à cette coutume dont le symbolisme répondait si bien aux vues mystiques de la Pucelle. Le Christ, vrai Roi de France, doit avoir une cour, et cette cour est composée des anges et des saints de notre pays.
Le célèbre Baronius a écrit :
La France a pour fondement de sa grandeur le culte des saints ; elle 181subsistera tant qu’elle les honorera : elle périra lorsque l’impiété aura renversé ce fondement.
Personne n’a mieux illustré ce principe que la Pucelle d’Orléans. Elle dira dans son procès :
— Je suis venue au roi de France de par Dieu, la Vierge Marie et tous les benoîts saints et saintes du Paradis.
Mais si elle vénère tous les benoîts saints, elle aime surtout ceux de France. Parmi eux brillent au premier rang saint Michel, saint Denis, saint Martin, saint Rémy, saint Charlemagne et saint Louis. Nous avons vu quelle dévotion elle avait envers saint Michel, saint Charlemagne et saint Louis.
C’est à Tours, au tombeau de saint Martin qu’elle arbore sa bannière. C’est en la fête de saint Michel qu’elle délivre Orléans. C’est à Reims, la cité de saint Rémy qu’elle fait sacrer Charles VII. C’est dans la basilique de saint Denis qu’elle rend un suprême hommage à ce glorieux patron.
En effet, avant son départ elle voulut déposer en ex-voto, au pied de son autel, sa blanche armure et l’épée qu’elle avait arrachée à un anglais à la porte Saint-Honoré. Elle dira un peu plus tard :
— Je le fis par dévotion. C’est la coutume des hommes d’armes quand ils sont blessés. J’avais été blessée. J’offris mes armes à Saint-Denis parce que c’est le cri de France !
182Cri de France ! Montjoie Saint-Denis ! Il devait passer par tes lèvres, ô Jeanne, ce beau cri de ralliement et de victoire de nos pères. La France remplissait ton cœur, et c’est pourquoi, fière de toi et reconnaissante, elle te rangera un jour parmi ces saints et ces saintes que tu aimais tant. Tu seras sa patronne et ton nom retentira parmi nous, lui aussi, comme un cri de France !
20. Jeanne, reine de France.
Ce fut peut-être à cette époque qu’eut lieu la scène la plus étonnante, la plus curieuse de la vie de la Pucelle, celle qui met le plus en relief son idée sur la royauté du Christ et la vice-royauté de Charles VII.
Elle savait que Jésus était roi de France par droit de naissance et de conquête. Elle voulut qu’il le fût aussi par droit d’élection, c’est-à-dire qu’il fût librement reconnu roi par le prince et par la nation. Or elle eut l’idée de provoquer ou plutôt de rendre elle-même cet hommage au Sauveur de la manière la plus originale.
Elle avait plus d’une fois, et dès sa première entrevue à Chinon, demandé à Charles de faire l’hommage-lige de sa couronne au Christ, d’abdiquer sa royauté en faveur de ce roi suprême pour la recevoir de nouveau et la tenir de lui, comme 183un vassal la tient de son suzerain. Le duc d’Alençon et Eberhard Windeck nous attestent le fait. Mais le clerc du Pape saint Martin, chroniqueur contemporain, nous donne à cet égard les plus curieux détails.
Un jour Jeanne demande au roi de lui faire un présent. La prière est agréée. Elle le prie alors de lui donner son royaume. Charles hésite, mais reconnaissant des services de la Pucelle, subjugué par son accent, lié par sa propre promesse, il lui accorde verbalement ce qu’elle désire. Mais Jeanne exige qu’un acte officiel soit dressé et signé par quatre notaires royaux. Cela fait, et voyant le roi très embarrassé de ce qui venait de se passer, elle dit en souriant et en le montrant à toute l’assistance :
— Voilà le plus pauvre chevalier de France.
Mais bientôt après, elle dit aux secrétaires :
— Écrivez : Jeanne donne le royaume à Jésus-Christ.
Puis après une nouvelle pause :
— Écrivez encore : Jésus-Christ rend le royaume à Charles.
Charles respira ! Il avait compris et nous comprenons, n’est-ce pas, le symbolisme de cette scène. Il est clair et magnifique. Juridiquement et en vertu d’un acte authentique, Charles abdique et cesse d’être roi ; par le fait même, Jeanne devient, comme le dit le vieux chroniqueur, donataire et titulaire du royaume de France (donataria regni Franciæ), c’est-à-dire Reine de France. Reine de France, elle ne le fut qu’un instant, 184mais combien il nous est doux de penser que la petite paysanne de Domrémy a porté pendant cet instant ce titre illustré par sainte Clotilde, sainte Radegonde, sainte Bathilde, Blanche de Castille. Petite reine de France, notre sœur, nous te saluons avec respect. Petite reine de France, plus illustre pour nous que les princesses du sang, nous baisons tes mains virginales, tes mains libératrices.
Gardons-nous bien de voir dans cette scène un jeu ou un caprice de cette enfant gâtée de la victoire, encore moins un signe de vanité et d’ambition.
Elle a voulu matérialiser, dans un brillant symbole, sa grande idée chrétienne : être reine de France, afin de pouvoir offrir la France au Christ avec plus d’autorité. Et, en effet, cette couronne qu’elle a portée une minute, elle s’en dépouille ; tendrement elle la pose sur le front de Jésus. Mais Jésus ne pouvant gouverner directement son royaume de la terre, la rend au descendant de saint Louis.
21. Compiègne.
Du 8 septembre 1429 au 24 mai 1430, jour où elle fut prise à Compiègne, Jeanne eut à traverser une période douloureuse. Contrariée par les uns, abandonnée par les autres, longtemps 185forcée à un repos qui la torture, elle lutte cependant contre la mauvaise fortune, et, malgré l’insuffisance des ressources, le petit nombre des soldats, le manque d’argent et de vivres, elle obtient encore d’étonnants succès. Derniers rayons d’une jeune gloire qui va trop tôt finir, ils ont une beauté mélancolique qui nous émeut autant que l’aube de ses premiers exploits.
Vers la fin d’octobre, elle se remet en campagne et s’empare brillamment de Saint-Pierre-le-Moûtier. Si elle échoue en novembre devant la Charité-sur-Loire, c’est parce qu’elle manque d’armes et de munitions. Puis, c’est l’inaction dans les résidences royales, où elle est obligée de suivre Charles VII. Le 15 avril 1430, ses Voix lui révèlent qu’avant la Saint-Jean elle sera faite prisonnière. Son grand cœur ne se laisse pas abattre. Elle délivre Lagny d’un chef de partisans qui ravageait les environs, écrase sa troupe et le fait prisonnier. Au commencement de mai 1430, elle apprend tout à coup que Bedford a l’intention de s’emparer de Compiègne. Jeanne aimait et estimait beaucoup cette ville. Elle y était déjà venue l’année précédente et y avait passé quelques jours du 17 au 23 août. La bravoure et le loyalisme des habitants lui avaient singulièrement plu. L’indigne La Trémoille, qui s’était fait nommer capitaine de la ville, ayant voulu la céder aux Bourguignons, alliés des Anglais, les habitants s’y étaient formellement 186opposés. Plutôt que d’être livrés au duc de Bourgogne et exposés à sa merci, ils étaient décidés, écrivaient-ils, à périr eux et leurs enfants.
C’étaient de bons Français, et Jeanne aimait les bons Français. Aussi ayant appris les intentions des ennemis, elle se rendit à Compiègne le 13 mai 1430. Elle réconforta les habitants : mais elle avait bien besoin elle-même, la pauvre fille, d’être réconfortée. Un matin, elle priait dans l’église après la messe où elle avait communié. Cent vingt personnes l’entouraient avec respect. À la vue de ces braves gens, elle est saisie d’émotion, elle se lève et se met à pleurer à chaudes larmes. Puis, s’adossant à un pilier, elle leur dit :
— Mes bons amis, mes chers petits enfants, on m’a vendue et trahie. Bientôt je serai livrée à la mort. Priez Dieu pour moi, car je ne pourrai plus servir le roi ni le royaume de France.
Pauvre Jeanne, ce qui l’afflige le plus c’est donc qu’elle ne pourra plus servir la France. Connaissez-vous beaucoup de paroles aussi généreuses, aussi patriotiques ? Et que dites-vous de ces mots étranges : Mes chers petits enfants
? Qui donc a inspiré ce langage à une jeune fille de dix-huit ans et fait d’une enfant la mère de tout un peuple ? C’est Dieu, Messieurs ; il couronne de ces maternités sublimes les âmes virginales qui se donnent à lui sans arrière-pensée.
187Sortie de la ville pour quelques jours afin de délivrer Choisy, elle apprend le 22 mai que Compiègne est assiégée par les comtes de Stafford et d’Arundel. Elle s’écrie :
— Je veux aller voir mes bons amis de Compiègne ; par mon martin, je les verrai demain.
Voilà une parole qui est une grande gloire pour Compiègne. et je comprends que cette ville l’ait fait graver sur le piédestal de la statue qu’elle a élevée à son immortelle amie.
Le lendemain, 23 mai, au soleil levant, l’héroïne entre dans Compiègne par la forêt. Le soir du même jour, vers quatre heures, elle fait une sortie à la tête de six cents hommes. Tout à coup une panique s’empare d’eux à la vue d’un mouvement tournant des Anglais : ils se replient vers la ville. Jeanne protège leur retraite. Mais au moment où elle arrive aux remparts, le gouverneur, Guillaume de Flavy, fait dresser le pont-levis. Acculée contre la chaussée, entourée de quelques hommes seulement, l’héroïne se défend, mais, renversée de cheval, elle est faite prisonnière.
Pourquoi Flavy leva-t-il le pont-levis qui eût sauvé Jeanne ? Était-ce pour empêcher les Anglais d’entrer dans la ville avec elle ? Était-ce pour la trahir ? Qu’importe ? Ce n’est pas à un homme, c’est à Dieu que Jeanne, comme le Christ, devait crier ce pourquoi de la déréliction : Lamma Sabactani !
Ah ! pourquoi ? Depuis le Calvaire jusqu’au bûcher de Rouen, depuis ce bûcher jusqu’à nos 188jours, le sang des héros et des martyrs répond à ce pourquoi en faisant germer la foi et la grandeur morale. Pourquoi la semence pourrit-elle en terre ? C’est la moisson qui répond. Pour Jeanne, ce fut une moisson de gloire inouïe et une moisson de mérites et d’exemples dont la France ne cessera de se nourrir.
22. À Rouen.
Et maintenant, mes frères, au lieu de vous raconter en détail la captivité, le procès et la mort de Jeanne, je me contenterai de vous dire brièvement comment sa grande idée éclate au cours de son lent martyre.
La France est toujours pour elle le royaume chéri et préféré du roi du ciel. Elle le répète à ses juges. Elle s’élève au ton et à la dignité des prophétesses pour annoncer que dans sept ans l’Angleterre perdra en France un gage plus grand qu’Orléans ; elle veut parler de Paris. Quand, on lui demande si sainte Marguerite parle Anglais, fièrement et finement elle répond :
— Comment parlerait-elle Anglais ? Elle n’est pas du parti des Anglais.
Quand on lui demande si Dieu hait les ennemis de son pays, elle dit :
— De l’amour ou de la la haine que Dieu a pour les Anglais, je ne sais rien ; mais je sais bien qu’ils seront boutés hors de France, excepté ceux qui y mourront, 189et que Dieu enverra victoire aux Français contre les Anglais.
Ainsi toujours elle affirme la prédilection du Sauveur pour son cher pays.
Mais plus que jamais le Christ est pour elle le roi bien-aimé, son consolateur. Elle l’entend dans les voix de ses anges et lui offre ses douleurs. Elle l’appelle au fond de son cachot et voudrait le recevoir. Sans cesse elle pense à l’Hostie divine, à l’Hostie salutaire, qui l’a soutenue durant sa vie et dont le souvenir, rayon invisible, réchauffe encore son âme. Mais elle voudrait plus que le rayon, elle voudrait le soleil lui-même pour éclairer son âme et les ténèbres de sa prison. Elle aspire à la communion et ses bourreaux l’en déclarent indigne. Un jour vient cependant où la défense est levée et où elle reçoit la visite de son Dieu.
Il ne vient pas la délivrer. Il veut seulement la fortifier pour la lutte suprême. Et cette lutte suprême est intimement liée à la mission qu’il lui a confiée. Si Jeanne était sortie de prison, si elle avait vécu dans les châteaux du roi ou dans son village, bourgeoise ou princesse honorée de ses compatriotes, ne voyez-vous pas que son auréole aurait pâli dans l’atmosphère de la cour ou dans les brouillards de la Meuse ? Quelle autorité aurait-elle eu pour nous parler de nos destinées ?
Mais laissez-la monter sur son bûcher, sur sa croix de flammes ! Du haut des croix la voix porte 190plus loin. Celle de Jeanne devait porter jusqu’aux extrémités du temps et du monde et redire à toutes les générations de Français : Ecce Rex vester, voici votre Roi.
Il est là son Roi, tout près d’elle. Elle le baise dans le crucifix que lui présente maître Martin Ladvenu. Comme lui, elle pardonne à ses bourreaux. Comme lui, elle éprouve une terrible agonie. Comme lui, elle recommande son âme à Dieu. Puis, le bourreau ayant mis le feu aux fagots qui l’entourent, elle disparaît et reparaît au milieu de la fumée et des flammes : en proie à d’horribles douleurs, la chair lentement consumée, elle invoque le nom de Jésus. Elle s’écrie :
— Saint Michel ! Saint Michel ! Non, mes voix ne m’ont pas trompée ; ma mission était de Dieu.
Enfin, par trois fois, elle invoque le nom de Jésus, pousse un grand cri et meurt. Elle n’avait pas vingt ans !
23. Tu Rex Galliæ, Christe.
Jésus ! Jésus ! Voilà donc le dernier mot échappé aux lèvres virginales de notre libératrice. Il résume tout son esprit et tout son cœur.
Jésus ! Jésus ! Nom glorieux, nom royal ! Jeanne n’a cessé de le répéter d’un bout à l’autre de sa vie, voulant que tout genou fléchît devant lui au 191ciel, sur la terre, dans les enfers et surtout par tout le royaume de France !
Il me semble que, en entrant au ciel, la bienheureuse martyre dut s’écrier dans l’extase de sa joie et de son amour : Le voilà donc, Celui que j’ai tant aimé et qui a tant aimé la France ! Le voilà Celui que j’ai voulu faire régner sur tous les cœurs ! Ô Christ, régnez sur ma patrie. Roi de gloire, roi d’amour, vous êtes le vrai roi de la France : Tu Rex Galliæ, Christe.
Périra-t-elle, la grande nation qui fut jadis si belle ? On le dit, et les aigles et les vautours qui planent sur ses frontières n’attendent que le moment de se jeter sur elle pour lui dévorer le cœur. Mais non, c’est impossible. Elle ne peut mourir : trop de beauté disparaîtrait du monde avec elle. Et n’es-tu pas là, ô Jeanne, pour écarter les aigles et les vautours, comme autrefois le léopard ? N’es-tu pas toujours la libératrice ? Et n’êtes-vous pas là, ô Christ, Dieu de beauté, et n’êtes-vous pas le roi de France ? Tu Rex Galliæ, Christe.
Mais la France ne va-t-elle pas elle-même abandonner et renier son Dieu ? On le dit encore, et les puissances des ténèbres, schismes et hérésies, impiétés et scandales, rôdent autour d’elle et aiguisent leurs griffes pour dépecer son âme. Mais non, c’est impossible. Elle ne peut apostasier : trop de foi, trop de sainteté périrait avec elle. Et n’es-tu pas là, ô Jeanne, pour l’évangéliser ? 192N’es-tu pas toujours l’apôtre dont le geste lui montrait Jésus ? Et n’êtes-vous pas là, ô Christ, pour sauver son cœur en l’abritant dans votre cœur ? N’êtes-vous pas toujours son Roi ? Tu Rex Galliæ, Christe.
Ô Jeanne, garde-nous cette foi, cette espérance et cet amour !
Ainsi soit-il.
Notes
- [17]
Ce discours a été donné successivement devant Mgr Monnier, évêque de Troyes ; Mgr Delamaire, archevêque-coadjuteur de Cambrai ; Mgr Bardel, évêque de Séez ; Mgr Lemonnier, évêque de Bayeux ; Mgr Guérard, évêque de Coutances ; Mgr Ricard, archevêque d’Auch ; Mgr Meunier, évêque d’Évreux ; Mgr Amette, archevêque de Paris ; Mgr Grellier, évêque de Laval ; Mgr Gauthey, évêque de Nevers.
- [18]
Un monument élevé à Jeanne en 1468 fut détruit par les protestants en 1567 : il fut relevé en 1571, et détruit de nouveau par la Révolution en 1792. On ne saura jamais le mal que la hache protestante et la hache révolutionnaire ont fait à l’art dans nos cathédrales et nos plus beaux monuments.
- [19]
cuider : croire, penser.
- [20]
Bannière du Sacré-Cœur, arborée par les zouaves pontificaux du capitaine de Charette à la bataille de Loigny (10 km au nord de Patay), le 2 décembre 1870 :
Triomphez ! Régnez ! Cœur de Jésus Sauvez la France.