2. Le cœur de Jeanne d’Arc
67II. Le Cœur de Jeanne d’Arc6
Fecisti viriliter et confortatum est cor tuum… ideo eris benedicta in æternum.
Virile a été ton action et magnanime ton cœur… aussi tu seras éternellement bénie.
— (Judith 15:11).
Messeigneurs7,
Messieurs,
Lorsque les Turcs s’emparèrent de la ville de Lissa, où reposaient les cendres de Scanderbeg, le fameux contemporain de Jeanne d’Arc, ils se partagèrent la poussière de son cœur, et chacun en mit une parcelle sur sa poitrine, afin de devenir invincible et invulnérable comme le héros albanais.
La France regrettera toujours de n’avoir rien de 68Jeanne d’Arc. Que ne donnerait-elle pas surtout pour posséder le cœur de son enfant ! Quelle urne d’or, enrichie de diamants, lui paraîtrait digne de contenir cette sainte relique ! Avec quel amour elle la baiserait ! Avec quelle confiance elle la mettrait sur son cœur, sûre d’y trouver un secret de force et d’immortalité !
Hélas ! ce cœur, nous ne l’aurons jamais. Le bourreau l’ayant trouvé parmi les cendres, intact et respecté par la flamme, le jeta, dit-on, dans la Seine qui l’emporta vers son embouchure. Une gracieuse légende nous le montre ballotté par le flux et le reflux, insubmersible aux flots de la mer comme il l’avait été à ceux de l’adversité et veillant sur nos côtes, palladium sacré, pour empêcher l’Anglais d’y revenir8.
Mais, à défaut de ce cœur de chair, à jamais perdu pour nous, nous retrouvons dans l’histoire le cœur immatériel de Jeanne : ce cœur d’enfant qui fut la tendresse et saigna de pitié pour la France ; ce cœur de guerrière qui fut l’enthousiasme 69et enfanta tant d’immortels exploits ; ce cœur de martyre qui fut la sainteté et rayonna d’un si glorieux éclat à travers les affres du supplice.
Ce cœur héroïque, l’Église le vénère pour ses vertus et la France pour ses prouesses : toutes deux chantent à celle dont il fut l’inspirateur l’hymne superbe du grand-prêtre Joachim à la libératrice de Béthulie : Virile a été ton action et magnanime ton cœur… aussi tu seras éternellement bénie.
(Fecisti viriliter et confortatum est cor tuum ideo eris benedicta in æternum.)
Je voudrais, Messieurs, étudier avec vous le cœur de Jeanne dans les trois phases de son histoire : son enfance, sa vie guerrière et sa mort. Oh ! nous aurions grand besoin et grand désir, n’est-il pas vrai, d’entendre un jour l’étendard de la Libératrice claquer sur nos têtes au vent de la victoire ; mais, pour mériter cette faveur, nous devons d’abord la faire revivre dans nos âmes par sa foi et ses nobles amours. Plaçons donc son cœur sur notre cœur pendant quelques instants, et écoutons ses battements sublimes pour Dieu et pour la France.
Monseigneur9,
Dans les trois panégyriques de Jeanne d’Arc que vous avez prononcés à Besançon, Orléans et Paris, 70vous avez élevé à la mémoire de l’héroïne un superbe monument oratoire, une cathédrale à trois nefs. Un jour que je la visitais et que j’en admirais les lignes harmonieuses, je me suis arrêté devant la fière statue que votre verbe a taillé dans un marbre immaculé et que l’Église couronnera bientôt du diadème des bienheureuses. C’est là, au bercement de vos paroles, que j’ai médité sur le cœur de la Pucelle ; et cette méditation que je vous dois, je vais tout simplement vous la redire.
Messeigneurs,
Le cœur de Jeanne n’est pas perdu, puisqu’il vibre encore dans les paroles de foi et de patriotisme qui tombent si souvent de vos lèvres. Il vit dans le cœur de nos évêques avec ses vertus de résurrection. Aussi une France nouvelle se lève derrière vous, et elle salue avec amour et elle veut suivre jusqu’à la mort le saint étendard où vous rebrodez d’or et de pourpre les mots rédempteurs si chers à la Pucelle : Jhesus-Maria.
1. Le Cœur de l’Enfant.
Lorsque Dieu prédestine une créature à un grand rôle religieux ou patriotique, il lui donne, avant tout, un cœur proportionné à l’importance de ce 71rôle. Aussi quand il créa la future Libératrice d’Orléans, il pétrit son cœur de vaillance et de bonté. Il y mit une haute idée et un immense amour de la France.
La France est belle !
Terre privilégiée et enchanteresse, le plus fier des royaumes après celui du Ciel, pèlerinage de beauté où afflue la procession des peuples avides de contempler ses sites pittoresques et ses horizons lumineux, patrie des cathédrales altières d’où l’art gothique s’envola par le monde, belle dans ses richesses et ses défenses naturelles qui faisaient dire au vieux Strabon qu’elle serait l’impératrice de l’Univers, belle jusque dans ses ruines où traînent encore des parfums de gloire ; écrin merveilleux où Dieu accumula toutes les pierreries : rivières de diamants de ses neiges éternelles, mers de saphir ou d’émeraude qui chantent sur ses grèves, grappes de rubis ou de topazes accrochées aux pampres de ses vignes, or des moissons et des fruits qui ruissellent dans ses campagnes, argent des grands fleuves où se mirent les donjons et les clochers à jour.
La France est belle !
Son histoire est un firmament ; firmament unique, azuré d’idéal, empourpré d’héroïsme, criblé de belles étoiles filantes, les prouesses de ses fils ; les guerriers s’y dressent en des mêlées superbes ; les guerrières y chevauchent des 72nuages de rêves ; les mots et les traits sublimes y fourmillent comme des astres : c’est la grande voie lactée de l’honneur.
La France est belle !
Sa langue est claire comme le cristal, pure comme l’or, franche comme l’épée. Son âme est une harpe. Harpe divine : ses cordes tendues résonnent à tous les vents du ciel. Elle chante la gloire et la justice. Elle exalte ou pleure la liberté. Elle frémit de tous les gémissements des malheureux. Écho sonore de l’Évangile, le verbe de la vérité s’en échappe en ondes harmonieuses, l’idée chevaleresque y prend des accents qui remuent les entrailles de l’humanité. Pour prêcher les belles croisades, elle sait unir la foi de l’apôtre, l’enthousiasme de l’aède antique et la grâce du troubadour.
La France est belle !
Belle dès le baptême, entourée de ses vieux évêques, les Martin et les Rémi, qui lui tracent sur le front le signe de la croix, bercée par ses douces marraines, les Clotilde et les Geneviève, qui l’endorment au chant de leurs prières, visitée par les anges et les victoires, qui planent sur son berceau ; belle au premier éveil de sa vocation chrétienne ; lorsqu’elle sent frémir son épée au récit de la Passion, lorsqu’elle s’élance par delà les monts et les mers et bataille sous tous les cieux pour accomplir les gestes de Dieu par le monde, avec Charlemagne et saint Louis, les bons 73sergents de Jésus-Christ. Elle est belle comme la foi, belle comme l’honneur, belle comme la gloire, belle comme la pitié, comme la justice, comme la liberté, car c’est de tous ces rayons que ton auréole est tissée, ô ma patrie !
Mais à l’époque où paraît Jeanne d’Arc, toute la beauté de la France semble éclipsée par ses malheurs. Depuis près de cent ans, elle se débat contre l’Angleterre. L’ennemi a fauché sa noblesse aux lugubres journées de Poitiers, de Crécy et d’Azincourt. Ce que la faux anglaise a épargné, le pied du Bourguignon ou de l’Armagnac le foule et, derrière eux, s’avancent, spectres faméliques, les truands qui glanent dans le sang et dans les flammes ce qui peut rester de vie et d’or à la pauvre France. Pour relever le pays, il ne reste qu’un trésor épuisé, une armée abattue, des princes divisés, un roi enfant, successeur d’un roi fou, qui doute de son sang et de ses droits. C’en est fait, semble-t-il, de la blanche nation des lis, et le vent d’ouest, chargé de larmes, emporte ses râles vers les marches de Lorraine.
Mais là est le salut.
Là, vit une enfant de treize ans qui aime la France comme on ne l’a jamais aimée, d’un amour tendre et profond, d’un amour où il entre de la vénération et de l’extase et que l’idée mystique exalte jusqu’à la passion. Elle souffre de voir la France mourir. Elle pleure au récit de sa Passion ; 74le soir, à la veillée, elle pâlit et la quenouille lui tombe des mains quand on raconte les récents désastres, les moissons brûlées, les paysans massacrés, les villes qui se rendent, les armées qui reculent. Mais, qu’y peut-elle, la pauvre petite ? Ce n’est pas son affaire de sauver la patrie et elle n’y songe guère.
La Vierge, non plus, ne songeait pas à sauver le monde, quand elle priait à Nazareth. Mais Dieu y pensait pour elle. Et c’est pourquoi l’Ange du Seigneur annonça à Marie, et elle a conçu par l’opération du Saint-Esprit. Et chaque jour nous commémorons la scène rédemptrice dans la prière de l’Angelus.
Jeanne aussi eut son Angelus, que nous aurions bien le droit de célébrer chaque année en nous écriant : L’Ange du Seigneur annonça à Jeanne et elle a conçu, par l’inspiration du Saint-Esprit, le projet grandiose de sauver la France.
L’Angelus de Jeanne a la fraîcheur d’une aube. C’est une candide annonciation que pourrait seul reproduire, avec les bleus et les ors dont il avait ] le secret, le peintre des vierges et des anges, Fra Angelico.
Debout, au milieu de son troupeau, les lèvres entrouvertes en un sourire, le regard noyé dans l’extase, la petite paysanne s’est arrêtée : elle voit, elle écoute. Des anges et des saintes, frères et sœurs de son âme, descendent vers elle du haut 75des cieux, droits et purs comme des rayons, avec des ailes qui palpitent, des auréoles qui flamboient, des yeux calmes et profonds comme l’azur, des voix musicales comme le bruissement des feuilles sous la caresse du vent.
— Petite Jeanne, lui disent-ils, nous venons à toi de très loin, très loin, de la maison de notre Père qui est aux cieux, pour te parler de la France. Elle est belle, elle est sainte, elle est chérie de Dieu, mais elle est en grande pitié. Depuis cent ans, elle pleure. Depuis cent ans, elle a le couteau sur la gorge et son sang coule par tous les chemins. Il faut l’aimer, Jeanne, la bien aimer. Et il faut la sauver. Dis, le veux-tu ?
— Oui, certes, je l’aime, mes bons Anges et mes douces Saintes, je l’aime de tout mon cœur. Mais comment la sauverais-je ? Je ne suis qu’une bergerette, ne sachant ni A ni B, incapable de chevaucher et de manier les armes.
— Petite Jeanne, c’est cependant toi que Dieu a choisie pour la relever.
— Et comment cela se fera-t-il ?
— Dieu sera avec toi. Et nous aussi nous serons près de toi pour te conseiller et t’aider. Tu monteras à cheval et tu bouteras l’Anglais hors de toute France.
Jeanne reste perplexe. Est-ce Dieu qui lui parle par ses anges ? Elle est épouvantée du rôle qu’elle entrevoit. Elle n’aspire qu’à rester cachée dans son 76village. Mais, durant quatre années, de treize à dix-sept ans, elle revoit ses maîtres et ses maîtresses du ciel. Ils ouvrent son esprit à l’idée d’une grande mission patriotique ; ils arment son cœur d’invincibles vertus. Et, pendant les quatre années de ce noviciat angélique, la lumière se fait de plus en plus vive dans son âme et les voix célestes de plus en plus pressantes :
— Petite Jeanne, clament-elles, il faut te décider. Il faut obéir à Dieu.
Un jour vint où l’enfant s’inclina gracieuse et résignée et, comme la Vierge de Nazareth, prononça son fiat :
— Qu’il me soit fait selon votre parole !
Était-ce là son devoir ? On dit parfois que l’Église condamne toute inspiration privée et n’admet que la sienne propre. C’est pour cela qu’elle aurait, au seizième siècle, combattu la Réforme qui proclamait le libre examen et le rapport direct de l’âme avec Dieu. C’est pour cela qu’un siècle plus tôt elle aurait traité Jeanne d’Arc en hérétique et en rebelle.
L’Église, Messieurs, ne repousse que l’inspiration fille de l’orgueil, celle qui est en contradiction avec les affirmations authentiques de Dieu, puisque Dieu ne peut se contredire. Mais, quand l’inspiration vient clairement du ciel, loin de la combattre, l’Église l’approuve et enseigne que l’âme qui en est honorée doit croire et obéir.
77L’histoire des saintes est pleine de ces révélations particulières. La plus illustre est celle qui fut faite à Marie. La Vierge y donna son adhésion et l’Église l’en a louée en lui répétant le mot d’Élisabeth : Tu es bienheureuse d’avoir cru.
(Beata quæ credidisti.)
Les voix de Jeanne ayant à ses yeux, comme elles les avaient en réalité, tous les caractères d’une origine divine, c’était son devoir de les suivre. Elle n’y manqua pas. Aussi l’Église lui a-t-elle dit et va-t-elle lui redire bientôt, au son des cloches triomphales : Beata quæ credidisti. Parce que tu as cru, ô Jeanne, et que tu as conformé ta conduite à ta croyance, je te proclame bienheureuse !
Et la France fait et fera de plus en plus écho à cet hommage : Oh ! oui, Jeanne, tu as bien fait de croire à tes voix. Si tu les avais repoussées, que serais-je devenue ? Ta foi a été le principe de ton héroïsme comme de ma délivrance. Ô bienheureuse inspirée, bienheureuse voyante, bienheureuse prophétesse, c’est parce que tu as été la grande croyante que tu as été la grande Libératrice.
Mais, dira-t-on, que vient-on parler d’héroïsme dans une chose aussi facile ? Il suffisait à Jeanne d’un peu d’ambition pour obtempérer à des voix qui lui promettaient un avenir tout ensoleillé de gloire.
Eh bien, non, Messieurs, ce n’est pas sous ce 78jour brillant que l’avenir se révéla à l’humble pastourelle. Quand Dieu honore une créature d’une de ces annonciations extraordinaires, préludes d’une grande vie, ce ne sont pas les richesses et les honneurs qu’il lui promet. Derrière le voile qu’il soulève à demi, il lui montre un autel et un calice.
Un autel ! Et l’âme doit dire son introïbo10 : Je monterai à l’autel du Seigneur qui réjouit ma jeunesse, mais qui va terriblement assombrir le soir de ma vie.
Un calice ! La coupe est d’or, mais la liqueur est amère. Et Dieu dit à l’âme, comme aux fils de Zébédée : Peux-tu boire ce calice ?
Et l’âme doit répondre : Je boirai le calice du Seigneur.
(Calicem salutaris accipiam.)
Jeanne vit cet autel et ce calice. Elle accepta tout. Elle entendit ses voix qui lui disaient, tendres et austères :
— Petite Jeanne, il faudra quitter ta chaumière et tes parents tant aimés : le veux-tu ?
Elle pleurait et répondait :
— Si Dieu le veut, je le veux.
— Petite Jeanne, il faudra supporter les fatigues de la guerre, recevoir des blessures, voir ton sang couler : le veux-tu ?
Elle pleurait et répondait :
— Si Dieu le veut, je le veux.
— Petite Jeanne, il faudra aller en prison et 79mourir toute jeune d’une mort terrible : le veux-tu ?
Elle pleurait et répondait :
— Si Dieu le veut, je le veux.
Vous le voyez, Messieurs, il fallait à la douce enfant un cœur magnanime pour accepter le rôle illustre, mais redoutable qui lui était proposé. Elle avait une aversion extrême pour cette vie agitée, douloureuse. Mais, elle avait deux amours qui lui faisaient vaincre toutes les répugnances : l’amour de Dieu et l’amour de la France.
Elle dira bientôt à ceux qui voudront la retenir :
— J’aimerais mieux filer auprès de ma pauvre mère, car ce n’est pas mon état de guerroyer ; mais il faut que j’aille et que je le fasse parce que Messire le veut ainsi.
Elle dira plus tard à ses juges :
— Non, j’eusse mieux aimé être tirée à quatre chevaux que de venir en France sans la volonté de Dieu.
Une fois son Fiat prononcé, rien au monde ne peut la détourner de son devoir.
En vain son honnête homme de père, qui a une haute idée de son autorité paternelle, déclare-t-il qu’il préfère la voir noyée et qu’au besoin il la noiera de ses propres mains plutôt que de la laisser partir avec des hommes de guerre. Elle reste inébranlable.
En vain, le sire de Baudricourt, commandant les troupes du roi à Vaucouleurs, brave 80militaire, mais un peu rude, à qui elle s’est fait présenter par son oncle Durand Laxard, dit-il à celui-ci :
— C’est une folle, donnez-lui de bons soufflets et ramenez la à son père.
Elle reste inébranlable.
Il y a, d’ordinaire, dans ces petites prédestinées, une force de volonté au-dessus de leur âge et de leur sexe. Elles luttent pour Dieu et parfois contre les représentants de Dieu, oh ! avec douceur, avec humilité, avec respect pour l’autorité qui leur barre le chemin, mais avec des raisons lumineuses, décisives, qui ne semblent pas venir de leur cerveau et que souvent Dieu appuie par des miracles.
C’est ainsi que Jeanne, la douce obstinée, sait allier merveilleusement l’obéissance à ses supérieurs et l’obéissance à Dieu. Et Dieu l’assiste et l’éclaire. Elle annonce, le jour même où il arrive, un événement qui se passe au loin, la bataille de Rouvray, nouvelle défaite de la France, qu’un triste message vient bientôt confirmer. Elle obtient enfin le consentement de Baudricourt, qui ne parle plus de la souffleter.
Elle serait venue à bout d’oppositions cent fois plus fortes, comme elle l’affirmera un jour à ses juges :
— Dieu le commandait, et quand j’aurais eu cent pères et cent mères, quand j’aurais été fille de roi, je n’en serais pas moins partie.
Et maintenant que son départ est décidé, elle 81brûle de se mettre en marche et s’impatiente de tout retard :
— Quand je devrais user mes jambes jusqu aux genoux, je dois être auprès du Dauphin avant la mi-carême. C’est Dieu qui le veut.
Dieu le veut ! Le mot est d’elle, vous le voyez, Messieurs. C’est une nouvelle croisade. Et quelle croisade, Seigneur ! Et comme nos vieux chevaliers ont dû tressaillir dans leur tombe, en entendant tomber des lèvres d’une frêle enfant le mot viril qui, jadis, leur faisait mettre la main à l’épée, C’est une croisade pour Dieu et pour la France.
Celle qui en est l’âme n’est qu’une jeune fille de dix-sept ans. Mais, Dieu le veut ! elle a la bravoure des capitaines. Elle n’a auprès d’elle que cinq ou six hommes, mais, Dieu le veut ! des légions d’anges la protégeront. Elle n’a ni armes ni munitions, mais, Dieu le veut ! le grand cœur de saint Louis, le cœur même de la patrie, bat dans son sein. Elle ne délivrera pas le Saint Sépulcre, mais, Dieu le veut ! elle délivrera Orléans et elle sauvera le royaume chéri du Christ. Donc, Dieu le vent, en avant !
Le moment des adieux est venu. Ce que nous aimons ne nous paraît jamais aussi aimable qu’à l’heure de la séparation. Nous nous étions cru le cœur libre peut-être, et nous nous apercevons qu’il est enchaîné par mille petits liens tenaces aux choses qui nous entourent. Ces choses mortes 82ont une âme ; ces choses muettes ont une voix et elles nous adressent de doux reproches.
Jeanne l’éprouve, car il y a en elle un mélange exquis de sensibilité féminine et de force virile. La Meuse, sa belle Meuse, aux eaux claires et charmantes, l’invite à rester dans ses prairies : n’en est-elle pas la fleur vivante et embaumée ! Son clocher, son cher clocher, qui marquait pour elle le point le plus aimé du paysage natal, lui dit par le tintement doux et triste de ses cloches : Ne t’en va pas ! Il n’est pas jusqu’à l’Arbre des Fées qui ne lui chante une symphonie plaintive : n’est-elle pas la petite Fée de la France qui doit transformer la défaite en victoire ? Mais combien plus émouvante encore la pensée de ses proches, de son père et de sa mère surtout, qu’elle n’est pas sûre de revoir !
Oh ! ne te laisse pas attendrir, fille de Dieu. Sois virile ! Un dernier regard à ta vallée, un dernier baiser à ceux que tu aimes, et puis, à cheval ! Et en avant ! Marche dans le grand espace qui s’ouvre devant toi. Devant toi, c’est la France qui t’appelle. Devant toi, c’est une armée qui réclame un chef. Devant toi, ce sont des bastilles à prendre et des villes à débloquer. Devant toi, c’est la rumeur de la guerre, le fracas des assauts, le gouffre de l’inconnu. Ne te demande pas ce qu’il y a dans ce gouffre, s’il n’y a pas une prison, des chaînes, la torture, un bûcher. Regarde plus loin, 83plus haut, vers les fleurs du paradis que t’ont promis tes voix.
Et oui, son cœur est en haut, et, bien qu’il batte à se rompre dans sa poitrine, il la pousse aux sommets du sacrifice. Cœur viril ! Fecisti viriliter ! Cœur fort ! Confortatum est cor tuum ! Emportée par son cœur, elle s’en va sauver la France.
Il y avait longtemps que la France demandait le salut, et le salut ne venait pas. Dieu attendait que fût pleine la coupe de prières et de larmes que tout peuple coupable doit offrir pour sa rédemption. Or, un jour, il y tomba une larme d’enfant, une goutte de sang de son cœur qui combla la mesure, et l’enfant qui avait pleuré et prié pour la France fut choisie pour la délivrer.
Le salut de la patrie repose peut-être sur vos têtes blondes, enfants qui dormez aujourd’hui dans les berceaux. Sa grandeur future sera faite de vos sacrifices. Mais pour que vos douces petites mains soient un jour capables de tenir l’épée ou l’étendard de Jeanne, ah ! que Dieu et que vos parents forment en vous un cœur semblable à celui de Jeanne enfant, un cœur viril et tendre, capable d’immolations et qui batte d’amour pour la France et pour le Dieu de la France ! C’est l’amour qui fait les sauveurs.
842. Le Cœur de la Guerrière.
Rarement le monde a vu une campagne militaire aussi brillante que celle dont les bords de la Loire furent le théâtre au printemps de 1429.
Ce qui étonne tout d’abord, dans cette série d’exploits, c’est la pauvreté ou plutôt la nullité des ressources dont Jeanne dispose. Elle n’a rien où s’appuyer. Autour d’elle, le néant ; néant des finances qui ont été gaspillées ; néant des soldats qui ont perdu toute confiance. Mais Jeanne est une créatrice ; elle parle à ce néant, et son verbe en fait éclore l’espérance et jaillir la victoire.
Ce qui étonne ensuite dans cette campagne, c’est la rapidité fulgurante de l’action. Jeanne fond sur les Anglais avec une impétuosité qui ne leur laisse pas le temps de se reconnaître. De Poitiers à Blois, de Blois à Orléans qu’elle délivre, d’Orléans à Jargeau, à Beaugency et à Meung, de Meung à Patay, où elle fait prisonnier le fameux Talbot et lui tue ou lui prend cinq mille hommes, de Patay à Troyes qui lui ouvre ses portes, de Troyes à la basilique de Reims, apogée de sa mission, sa course effrayante a les allures de la foudre et dessine sur la carte des éclairs de victoire.
Ce qui étonne encore, dans ce raid militaire, c’est la splendeur des points culminants. Je n’en 85veux rappeler qu’un seul : la délivrance de cette ville.
La France entière avait les yeux fixés sur elle. Comme vous l’avez très bien dit, Monseigneur, il ne restait plus à la grande nation qu’Orléans et Dieu. Vos pères, Messieurs, y donnaient l’exemple de l’héroïsme au milieu des horreurs d’un siège de sept mois. Mais ils étaient à bout de forces et de ressources. Dunois lui-même, le brave Dunois, avait offert de se rendre aux Bourguignons. C’en était fait de la France !
C’est donc vers Orléans que Jeanne se dirige avec une armée qui chante le Veni Creator et des cantiques. Les armées qui chantent des cantiques sont aussi celles qui chantent les Te Deum. La ville l’attendait avec impatience. Jeanne y entre le 29 avril. Elle va droit à la cathédrale. L’enthousiasme, excité par sa vue, est si grand, qu’elle a peine à se frayer un passage. La foule se prosterne devant elle, embrasse ses mains et ses genoux et baise la trace de ses pas. La prière de la cité est entrée avec Jeanne dans cette enceinte où nous sommes : c’est la victoire qui en sort.
En effet, les Anglais sont frappés de stupeur et d’effroi. Le 3 mai, ils n’osent empêcher la Pucelle d’aller avec La Hire au-devant des renforts qu’amène Xaintrailles et de réintégrer la cité avec eux. Le 4, elle prend le fort de Saint-Loup. Le 6, elle brûle Saint-Jean-le-Blanc et les Augustins.
86Mais il reste aux ennemis les Tourelles, la hautaine forteresse qui commande la rive gauche de la Loire et d’où Glasdale abîme Orléans. Le 7, Jeanne en commence l’attaque ; elle applique elle-même des échelles contre les murs ; elle accomplit des prodiges de valeur. Elle pousse ses hommes en avant. Elle combat avec sa bannière, plus redoutable que son épée, qui restera vierge du sang ennemi. Elle est blessée, mais elle n’en tient pas compte et, comme si le ciel avait attendu que son sang très pur eût coulé pour la France, à partir de ce moment, la bataille change de face. La bannière s’approche peu à peu des remparts… Courage ! La voix de l’héroïne domine le fracas de la mêlée. Encore un effort et, portée sur la houle sanglante, la queue de la hampe finit par toucher la muraille.
— Tout est vôtre ! clame la jeune fille.
Hourra ! C’est la victoire ! La forteresse est prise. L’Anglais se précipite au dehors et se noie dans la Loire. Hourra ! Orléans est délivrée, et la France victorieuse !
Minute sublime ! Minute de gloire qui décide du sort d’une nation. Qui dira l’ivresse de ceux qui l’ont vécue, et ce qui se passa dans le cœur de la Pucelle et de vos pères quand les combattants rentrèrent dans la ville ! C’était le soir, le plus beau soir qu’ait vu Orléans. Tandis que les trompettes guerrières jettent au loin leurs stridents éclats, et que les cloches sonnent en allégresse, 87vos pères allument des torches qui illuminent cette nuit triomphale. Ils se précipitent dans les églises, pour remercier Dieu de leur délivrance.
Ils sont venus ici, Messieurs, ils ont prié et pleuré de joie sur ces dalles. Jeanne était avec eux reportant à Jésus-Christ tout l’honneur du succès et inclinant devant Lui sa bannière. Elle ne se doutait pas, l’humble enfant, que la postérité ferait un écho infini à sa prière en joignant le nom de la libératrice au nom du Dieu libérateur. Elle ne se doutait pas que, jusque dans l’avenir le plus lointain, chaque année, à pareille date, à pareille heure, le premier magistrat de la cité remettrait sa bannière au successeur de saint Aignan et qu’à cet instant solennel, les cloches, les trompettes et les cœurs lui chanteraient à l’unisson : Fecisti viriliter et confortatum est cor tuum (virile a été ton action et magnanime ton cœur), c’est pourquoi tu seras bénie dans tous les siècles.
Hier soir, au moment où s’accomplissait ce rite patriotique et religieux, lorsque je vis s’embraser votre cathédrale depuis son parvis jusqu’à ses tours de dentelle, lorsque j’entendis les voix exultantes du bronze épandues dans la nuit, je croyais voir la douce et fière Pucelle sur son cheval de bataille, fendant, comme autrefois, les flots de son cher peuple orléanais et vous criant, avec cet accent qui fit tomber les Tourelles et qui finira bien par 88faire tomber toutes les bastilles de nos divisions : Ô Français, soyez unis dans l’amour du Christ et de la France. Une France unie et croyante serait invincible. Vive le Christ qui aime les Francs ! Et vive la France qui aime le Christ !
Ce qui étonne, en quatrième lieu, dans cette courte guerre, c’est la grandeur de ses conséquences. La bataille d’Orléans fut une bataille mondiale. Elle a été classée, par les philosophes de l’Histoire, parmi les quinze batailles qui ont changé la face du monde. Par elle, en effet, Jeanne a rompu le charme des victoires anglaises et condamné l’envahisseur à une inévitable défaite ; elle a relevé la France pour des siècles ; elle l’a mise à l’abri du protestantisme où la Grande-Bretagne l’eût entraînée cent ans plus tard ; elle a ainsi conservé au catholicisme la prééminence religieuse qui allait lui échapper. En vérité, on peut se demander si jamais campagne aussi brève eut des répercussions aussi lointaines et aussi grandioses.
Ce qui étonne enfin dans cette aventure inouïe, c’est l’évidence de l’intervention surnaturelle. On dit parfois que Jeanne dut ses succès à une brillante hallucination de son cerveau, à une généreuse exaltation de son cœur. Eh, Messieurs, nous savons bien ce que peut l’hallucination et aussi ce qu’elle ne peut pas. Elle peut, pendant quelque temps, surexciter l’activité et l’audace humaines ; mais, ce qu’elle fait gagner en ardeur fébrile, elle le fait 89perdre en réflexion et en perspicacité : et puis, l’ardeur fébrile tombe et fait place à l’abattement. Par suite, elle ne produit rien de grand et de durable : elle est essentiellement stérile. Or, l’action de Jeanne est exceptionnellement féconde. Elle ne provient donc pas de l’hallucination, mais du secours d’en haut.
Un médecin incrédule disait un jour à un de ses amis :
— Venez à la Salpêtrière11 : je vous montrerai cinquante Jeanne d’Arc.
— C’est trop, répondit l’ami, montrez-m’en une seule qui nous puisse rendre l’Alsace et la Lorraine et je renonce à voir le surnaturel dans la Libératrice d’Orléans.
Seule, une assistance divine toute spéciale peut expliquer cette prodigieuse enfant, mais une assistance tombant sur un grand cœur. Ce cœur a été le foyer d’où l’héroïsme a jailli sur les actions extérieures. Pénétrons de nouveau dans ce cœur viril.
Ce que j’y admire tout d’abord c’est l’héroïsme de son amour pour Dieu. Cet amour se traduit par une profonde horreur du péché.
— J’aimerais mieux mourir, s’écrie-t-elle, que de rien faire que je susse être péché ou contre la volonté de Dieu.
Le péché qu’elle déteste tant pour elle-même, elle le combat chez les autres. L’Esprit-Saint a dit : La justice élève les nations ; le péché les rend malheureuses
, Jeanne nous a donné une admirable 90variante de cet oracle, quand elle a dit : C’est le péché qui fait perdre les batailles.
Parole originale, Messieurs, et qui paraîtra naïve à la sagesse humaine, mais, en vérité, parole profonde, parole immortelle, que je voudrais voir inscrite sur la garde de toutes nos épées, sur l’âme de tous nos canons, sur la soie de tous nos drapeaux et surtout, oh ! surtout, dans le cœur de tous nos soldats : ils seraient invincibles.
Ce que j’admire encore dans la Pucelle, c’est sa pureté virginale. Les gaillards qui devaient l’accompagner de Vaucouleurs à Chinon trouvaient plaisante son aventure et se promettaient de s’égayer à ses dépens. Mais, à peine en marche, il comprennent qu’ils voyagent avec un ange qu’il faut, bon gré mal gré, respecter. Bientôt ils conçoivent pour elle une religieuse vénération. Les vieux hommes d’armes, habitués à la licence des camps, avouent qu’en sa présence ils n’ont jamais osé risquer un propos malsonnant.
Elle ne souffre pas qu’une femme légère pénètre dans son camp et, un jour, elle en chasse plusieurs à coups de plat d’épée.
Pendant sa captivité, elle se condamnera à garder ses habits de soldat pour mieux se faire respecter des misérables préposés à sa garde et elle s’assurera ainsi sur leur insolence une victoire encore plus chère à son cœur que celles d’Orléans et de Patay.
91Aussi, au témoignage d’un de ses ennemis les plus cruels, l’odieux d’Estivet, qui lui en fera un jour le reproche, on disait par tout l’Occident que jamais l’on avait vu une femme aussi pure et aussi sainte depuis la Vierge Marie.
Ainsi, souvent, Messieurs, la fécondité des œuvres dépend de la virginité d’un grand cœur. Une Vierge a sauvé le genre humain. Une autre vierge a sauvé la France. Ces âmes qui semblent n’aimer que Dieu, s’ouvrent à d’incommensurables amours : et Dieu les couronne parfois d’une maternité qui s’étend à un peuple ou à un monde. Ô Pucelle très sainte, lis éclos dans l’air des batailles, ange dans l’armure d’un preux, ne permets pas que la boue qui monte, monte jamais jusqu’au cœur de la France.
Une autre beauté qui brille dans le cœur de Jeanne, c’est sa foi héroïque dans sa mission. Elle a longtemps hésité, réfléchi et prié avant de suivre ses voix, mais à partir du jour où elle a reconnu leur divin caractère, elle a en elles une indéfectible confiance. Elle est sûre du succès, elle le prédit d’ordinaire à date fixe et dans les moindres détails, et toujours l’événement lui donne raison. Aux plus vieux capitaines, aux connétables, aux princes du sang, comme aux plus humbles soldats, elle parle en souveraine doublée d’une prophétesse.
— Avez-vous des éperons ? leur dit-elle le matin de la bataille de Patay.
92— Eh quoi ! Jeanne, est-ce que nous fuirons devant les Anglais ?
— Non, ce seront eux qui fuiront, mais si vite, si vite, si vite, qu’il nous faudra de bons éperons pour les suivre.
— Les aurons-nous du moins ?
— Oui, nous les atteindrons, fussent-ils pendus aux nuages.
— Les chasserons-nous de France ?
— Oui, tous, tous excepté les morts !
L’héroïsme du courage va de pair, chez notre Libératrice, avec celui de la foi. Son endurance n’est ni de son âge, ni de son sexe. Nul de ses soldats ne supporte aussi gaiement qu’elle les fatigues de la marche, la privation de nourriture et de sommeil. Elle couche comme eux sur la dure, à la paillade, suivant le mot du duc d’Alençon. Parfois, elle ne prend que le soir un peu de pain et de vin trempé d’eau. Elle passe dix-huit heures consécutives à cheval. Elle reste huit jours et huit nuits renfermée dans sa lourde armure.
Avec quelle bravoure elle s’expose au danger ! Elle s’élance sur les chevaux les plus fringants à travers la bataille. Les boulets et les flèches pleuvent autour d’elle : elle ne pense qu’à rallier et à entraîner ses troupes. D’un regard d’aigle, elle embrasse toutes les opérations et profite de toutes les fautes de l’ennemi.
Ne croyez pas, cependant, qu’elle soit insensible 93à la souffrance. Elle n’a rien de la morgue du stoïcien, ni de la fureur de l’amazone antique. Elle est très délicate, mais d’une vaillance surhumaine.
Blessée à l’assaut des Tourelles d’un trait d’arbalète qui lui traverse l’épaule, elle pleure. Oui, Jeanne a pleuré. Le Christ aussi. Mais, comme le Christ, si elle ressent la douleur, elle sait la dominer.
D’une main ferme, elle arrache la flèche. Elle se met quelques instants à genoux, puis elle remonte à cheval. Que dites-vous, Messieurs, de ce courage ? N’est-il pas viril et magnanime le cœur qui en fut l’inspirateur ?
Non moins admirable est sa bonté. Elle veut bien souffrir, mais elle ne veut pas que l’on souffre ou que l’on pleure autour d’elle.
Elle ne veut pas vous voir souffrir, artisans des villes, paysans des campagnes. Elle vous aime. Elle est votre sœur, elle est du peuple, comme vous ; elle appartient à cette grande famille des travailleurs, qui, depuis des siècles, féconde nos sillons de ses sueurs et où l’on admire si souvent, dans la chaumière ou dans l’atelier, une vertu patriarcale, noblesse du cœur qui vaut celle du sang.
C’est pour vous délivrer des horreurs de la guerre qu’elle a pris les armes. Et quand, sauvés par elle, vous venez la remercier et la bénir, quand vous vous pressez sur son passage, cherchant à 94baiser ses mains victorieuses, elle vous les abandonne : elle ne veut pas que l’on vous éloigne, elle vous sourit, elle vous parle, elle est naïvement heureuse de votre bonheur.
Quand, plus tard, ses juges lui reprocheront de s’être laissé approcher par des manants, elle leur fera cette réponse :
— Je n’ai jamais eu le cœur de les écarter de moi, car c’est pour eux que je suis née !
Oh ! la belle et admirable parole. Oui, elle est née pour vous, pauvres gens du peuple, elle vit pour vous, elle souffre pour vous, elle mourra pour vous.
Elle ne veut pas vous voir souffrir, soldats qui luttez sous sa bannière. L’après-midi du 4 mai, au siège d’Orléans, elle vient de prendre un court repos, quand elle se réveille en sursaut, avertie surnaturellement qu’il y a bataille. Elle dit à son page :
— Méchant garçon, tu ne me disais pas que le sang de France avait coulé.
Et elle se précipite pour en arrêter l’effusion.
Plus tard, à Rouen, elle dira :
— La vue du sang de France me faisait dresser les cheveux sur la tête.
Qui donc, Messieurs, a eu le premier cette idée exquise, cette délicatesse géniale de voir le sang de France dans le sang d’un pauvre rustre, arraché la veille à sa charrue ? Une villageoise du XVe siècle a eu cette tendresse et a fait cette trouvaille. 95Ah ! le poète a eu raison de dire : Frappe ton cœur, c’est là qu’est le génie12 !
Elle ne veut pas vous voir souffrir, blessés qu’elle rencontre sur le champ de bataille. Dès qu’elle vous aperçoit, elle saute à bas de cheval, elle va vers vous, elle s’agenouille pour vous soigner. Oh ! le touchant spectacle ! Jeanne oublieuse de sa victoire ou dédaigneuse du danger, penchée sur un pauvre petit soldat dont elle soutient la tête, dont elle panse les blessures, qu’elle réconforte de douces paroles. Oh ! le groupe admirable, digne de tenter le ciseau d’un grand sculpteur ! Oh ! l’ange de la Patrie ! Oh ! la première sœur de charité de la France !
Il n’est pas jusqu’aux Anglais pour qui son grand cœur n’ait des trésors d’héroïque miséricorde. Elle est navrée d’avoir à les combattre. Elle aimerait mieux leur tendre la main comme à des frères. Aussi, elle leur envoie des sommations d’une naïveté fière et délicieuse pour les supplier de se retirer volontairement et pacifiquement des villes qu’ils occupent. Moyennant quoi, elle leur promet de les associer un jour à un mystérieux exploit, que doivent accomplir les Français. Elle rêve pour les deux grands peuples chrétiens une alliance qui sera le salut et la gloire de la chrétienté.
Malheureusement, comme les Anglais ne l’écoutent pas, elle se voit forcée de les combattre. 96Mais ici encore, et plus que jamais, sa bonté éclate. Elle ne blesse ni ne tue personne. Son épée lui sert de bannière et sa bannière lui sert d’épée. Et voyez-la après la bataille : elle est douce aux ennemis blessés et prisonniers, comme à ses propres soldats ; elle s’intéresse à leur sort ; elle s’apitoie sur leurs morts ; elle prie pour leurs âmes.
Mais c’est toi surtout, ô France bien-aimée, qu’elle ne veut pas voir souffrir. Tes douleurs la torturent. Elle t’aime d’un amour très tendre, comme on aime une mère affligée, d’un amour qui restera le type éternel du patriotisme.
Alors que d’autres ne savent pas où est la France, si elle est avec le petit roi de Bourges ou le puissant Henri de Lancastre, avec les Bourguignons ou les Armagnacs, son patriotisme éclairé n’hésite pas. Elle comprend que la vraie France ne saurait être avec les alliés de l’étranger ; qu’elle a besoin de son autonomie pour accomplir ses destinées. Et c’est pourquoi la guerre qu’elle proclame, c’est la grande guerre de l’indépendance nationale.
Certes, le patriotisme n’est pas né avec elle, et la doulce France
était aimée et chantée de nos premiers pères. Mais la Patrie n’étant pas encore bien constituée avec son unité et ses traits distinctifs, il y eut longtemps des hésitations et des méprises. Jeanne donna à la grande idée sa netteté et sa splendeur.
97La première, dit-on, elle applique à la France le nom de patrie, lorsque, le 12 mars 1429, elle dit au roi à Chinon que, dès qu’elle sera à l’œuvre, la patrie sera sauvée : et patria statim alleviata.
Et le nom béni, éclos sur ses lèvres, vole de bouche en bouche, de château en château, de clocher en clocher, des remparts de Chinon aux voûtes de la basilique de Reims. Ah ! ce nom, si Jeanne l’avait entendu outrager, n’aurait-elle pas pleuré toutes les larmes de son cœur, mais ne l’aurait-elle pas vengé, elle, l’immortelle patriote ?
Pour cette patrie bien-aimée, elle est prête à tout souffrir. Lorsqu’elle tombe à Compiègne entre les mains de l’ennemi, un nom s’échappe de ses lèvres, un seul nom, celui de France : un cri jaillit de son cœur, cri sublime où éclate son héroïque patriotisme :
— Mes bons amis, je suis trahie, priez pour moi, car je ne pourrai plus servir le noble royaume de France.
Oh ! la brave fille et la grande française ! Ainsi ce qui la navre, ce n’est pas son malheur à elle, c’est la détresse de la France ! Sa belle jeunesse va périr, fauchée dans sa fleur : ce n’est rien ! Elle ne sera plus acclamée par les foules : ce n’est rien ! Elle ne reverra plus le clocher natal ni le chaume paternel : ce n’est rien ! Elle n’embrassera plus ni son père, ni la douce Isabelle Romée, sa mère : oh ! cela c’est dur, mais comparé à l’autre privation qui la hante, ce n’est rien ! Elle 98sera jetée dans une atroce prison : ce n’est rien ! Elle sera livrée à des juges sanguinaires : ce n’est rien ! Elle mourra dans les flammes : ce n’est rien ! Mais elle ne servira plus la patrie adorée, celle qu’elle appelle de ce nom auguste : le noble royaume de France. Ah ! voilà sa douleur suprême, voilà son cri d’angoisse, un des plus généreux qu’ait entendus la terre.
Eh bien ! Jeanne tu te trompes. Tu serviras encore et mieux que jamais le noble royaume de France. Tu le serviras par ta mort, et plus tard par ton fortifiant souvenir. Ton esprit marchera à la tête des troupes qui, dans quelques années, chasseront le dernier Anglais de ses rivages. De nos jours, tu soutiendras notre patriotisme contre toutes les défaillances. Tu nous rendras l’espoir au milieu de nos tristesses. Éternellement tu seras l’invisible généralissime des armées françaises et ta bannière nous conduira au chemin de l’honneur.
Bannière de Jeanne, sainte bannière, la France est représentée sur ta blancheur par le beau lis que les anges offrent au roi du ciel et que le roi du ciel bénit. Bannière de Jeanne, ah ! redis-nous bien haut, contre tous les prophètes de malheur et de désespérance, que la nation aimée de Jésus et de Marie ne périra jamais. Bannière de Jeanne, pour nous empêcher de périr, ah ! que tes plis retombent sur nous, qu’ils nous réunissent dans l’amour du 99Christ et de sa mère, et que la victoire y chante de nouveau, réconciliée avec ses vieux amis, comme au jour où tu délivrais Orléans et ressuscitais la France.
3. Le Cœur de la Martyre.
Saint Paul nous dit que Dieu s’applique à rendre ses élus semblables à son Fils : conformes fieri imaginis Filii sui. Il y a peu d’âmes qui offrent cette similitude sacrée avec autant de splendeur que l’âme de la Pucelle. Si l’aube de sa vie rappelle l’Annonciation de la Vierge, son déclin prématuré reproduit trois scènes de la Passion : l’agonie, le jugement et la mort du Sauveur.
Jeanne traverse ces trois phases avec une héroïque sérénité. Elle a son Gethsémani, son prétoire et son Calvaire. Et partout son cœur meurtri reflète le cœur viril et fort de l’Homme-Dieu : Fecisti viriliter et confortatum est cor tuum.
L’Agonie
Le Christ s’est vu, au jardin des Olives, abandonné de tous, frissonnant d’indicibles terreurs, en proie aux affres d’une lancinante agonie, réduit 100à s’écrier : Mon Dieu que ce calice s’éloigne de moi !
Jeanne prise à Compiègne par Jean de Luxembourg, livrée par lui aux Anglais pour dix mille écus d’or, est enfermée dans une infecte prison. Elle y reste des mois dans l’horreur des ténèbres, oubliée des siens, et, devant ses lèvres passe et repasse, tendu par une main invisible, le calice de ses souvenirs et de ses affolantes prévisions.
Représentez-vous cette belle jeune fille de dix-huit ans, naguère si glorieuse quand elle marchait de victoire en victoire, à la tête d’une armée jubilante, acclamée par un peuple délirant de reconnaissance. Elle se rappelle les ovations de la foule, les bras tendus, la caresse des regards, les cantiques d’allégresse : et l’écho de toutes ces gloires vient mourir dans le silence de la tour.
Puis sa pensée remonte plus haut, jusqu’aux jours de sa candide enfance. Oh ! la douceur de ce temps où elle gardait ses troupeaux ! Oh ! l’insouciante gaîté de ses jeux avec ses petites compagnes à l’ombre du Beau Mai ! Oh ! le charme des soirs où elle rentrait au son des cloches chez la pauvre Isabelle Romée ! Oh ! la tendresse de cette mère qui, si délicatement, la caressait et la câlinait dans ses peines enfantines ! Tout cela est bien loin et bien fini, et l’écho de toutes ces joies vient se perdre dans les brutales insolences de ses geôliers.
101Enfin, dans un avenir prochain, elle aperçoit le bûcher d’infamie, elle entend crépiter la flamme, elle voit les serpents de feu s’enrouler autour de son corps et la mordre de leur dent cruelle. Oh ! c’est atroce cette vision ! Éperdue, la pauvrette s’en détourne avec toute la véhémence d’une âme et d’une chair très jeunes, faites pour l’épanouissement d’une longue vie.
Un effroyable frisson la secoue tout entière et elle s’écrie dans un sanglot :
— Se peut-il que mon corps si net soit dévoré par la flamme ! J’aimerais mieux que ma tête tombât sept fois de mes épaules.
N’est-ce pas l’épouvante de Jésus écartant le calice d’un geste suppliant ?
Le Christ, plongé dans l’agonie, voit un ange descendre du ciel pour le réconforter. Jeanne aussi à son consolateur, et c’est l’ange gardien de là France, saint Michel :
— Courage, petite Jeanne, lui dit-il, le moment que nous t’avons prédit approche, mais il sera court et puis ce sera le ciel éternel. Souffre pour mériter la palme, pour imiter le Christ, pour sauver la France.
Et Jeanne apaisée répond par la prière héroïque qui cloue la volonté humaine sur la volonté divine :
— Ô mon Père, que votre bon plaisir soit fait !
Cette constance de Jeanne dans son agonie n’est-elle pas une nouvelle et éclatante réplique à l’interprétation naturaliste qui explique sa vie par 102la puissance soulevante de l’hallucination. Je vous ai montré que l’hallucination est essentiellement stérile et, par suite, ne rend pas compte de l’œuvre grandiose de la Pucelle. Mais elle a un autre caractère : elle devient déprimante dès qu’elle n’est plus entretenue par le succès ; elle n’explique donc pas l’attitude magnanime de Jeanne devant la mort. La postérité n’a jamais dit à une hallucinée : Fecisti viriliter et confortatum est cor tuum.
L’hallucination peut pendant quelque temps exalter le courage au soleil de la prospérité, mais elle s’effondre avec la volonté sous l’orage des revers : l’ébriété de la gloire fait place à la prostration.
Si les voix de Jeanne n’avaient été que l’écho extériorisé de sa puissance imaginative et de son rêve patriotique, elles se seraient tues pendant sa captivité qui anéantissait ses espérances et sa mission libératrice. Les illusions sont de belles infidèles qui nous tournent le dos au seuil du malheur. Or, Jeanne est aussi intrépide dans l’adversité que dans le triomphe. Ses voix sont aussi sonores et aussi autoritaires que par le passé. Les illusions sont des flatteuses : elles tissent une pourpre où se drape l’âme, mais que déchirent ensuite les réalités brutales. Les voix de Jeanne, au contraire, dès le début, ne lui promettent que la douleur, une route 103douloureuse et, au bout, une croix de feu. Mais elles l’élèvent par la confiance et l’amour au-dessus de la souffrance. La preuve en est donc éclatante : ses voix viennent du ciel.
Il est un consolateur que Jeanne préfère à saint Michel lui-même. C’est le Christ dans l’Eucharistie. Elle lui a souvent demandé la lumière durant son enfance et sa vie guerrière. À Orléans, nous dit son confesseur Pasquerel, elle se confessait et communiait presque tous les jours. Mais c’est maintenant surtout, dans son abandon, qu’elle a plus besoin de lui et qu’elle le réclame à grands cris. Hélas ! suprême affront et suprême cruauté, ses misérables juges la déclarent indigne et la privent de ce pain de l’âme qu’elle préfère mille fois au pain du corps.
Elle entend les trois cents cloches de Rouen qui sonnent la joie pour les autres et les appellent à la sainte Table : elle seule, elle qui en est la plus digne, elle qui va mourir, est traitée en excommuniée et en réprouvée.
Si du moins elle pouvait aller prier l’Hostie salutaire dans un petit oratoire ! Si la pauvre prisonnière pouvait visiter le divin Prisonnier ! Avec quelle joie elle resterait les jours et les nuits en adoration à ses pieds ! Cette grâce lui est aussi refusée.
Un jour, en allant au tribunal, elle passe devant la chapelle ; elle se précipite à genoux, ses yeux 104semblent traverser la lourde porte. Elle voit son Dieu à travers ses larmes. Elle ne veut plus s’arracher de là, et l’on est obligé de l’entraîner de force.
Mais il est une communion que la méchanceté humaine ne peut lui interdire : c’est la communion invisible et spirituelle qui, pour les malades, les captifs et les martyrs, peut remplacer la communion sacramentelle et en produire tous les fruits. Jeanne jouit nuit et jour de cette communion délicieuse, union intime de son cœur avec le Cœur du Christ et elle y trouve une paix infinie.
Cependant une consolation suprême lui est réservée. Après sa condamnation, ses juges lui permettent enfin de recevoir son Dieu. Oh ! cette dernière communion de Jeanne ! Quel spectacle émouvant ! La première communion d’une enfant a une grâce touchante. La dernière communion d’un condamné à mort a une solennité tragique. Mais que dire de la dernière communion d’une martyre qui est encore une enfant ! Ah ! taisez-vous, taisez-vous, anges et saintes de Jeanne ; taisez-vous, ses voix familières. En cet instant divin, la parole est au Maître. Jeanne l’écoute en extase. C’est lui qui donne la dernière touche à ce jeune cœur et qui le rend viril et magnanime comme son propre Cœur.
105Le Prétoire
Avant d’entrer dans sa gloire, la Pucelle doit, comme le Sauveur, subir l’opprobre d’un jugement infamant. Ici encore elle est sublime.
Jésus est doux et patient sous l’outrage quand l’outrage ne touche que lui. Mais dès que le droit de la vérité, le salut des âmes, l’honneur de Dieu sont en jeu,il se redresse avec une vivacité divine contre le mensonge et le blasphème, il affirme plus que jamais sa mission et sa royauté : Je suis roi et Fils de Dieu.
Nous retrouvons dans Jeanne la même alliance de douceur quand il ne s’agit que d’elle et de fermeté quand il s’agit de sa mission, c’est-à-dire de Dieu. Elle supporte l’injure, elle se soumet à l’autorité de l’Église, même usurpée par des juges prévaricateurs. Mais dès qu’on met en doute ses voix, elle en affirme la réalité céleste. Ses voix l’encouragent dans cette fière attitude. Elles lui disent : Fais bon visage ; réponds hardiment, Dieu t’aidera.
Et vraiment, elle fait bon visage et répond avec une hardiesse superbe.
Il est même des heures où, comme son Maître ligoté, elle semble incarner dans ses fers la majesté de la justice et passer du rang des accusés à celui des accusateurs. Jésus disait au grand-prêtre : Oui, je suis le Fils de Dieu, et un jour vous me verrez sur les nuées du ciel juger les 106vivants et les morts.
Avec la même fierté, Jeanne dit à Cauchon, son Caïphe à elle :
— Vous, évêque, vous prétendez être mon juge, prenez garde à ce que vous faites ; car, en vérité, je suis envoyée de Dieu et vous vous mettez en grand danger.
Jésus prédit la ruine de la cité déicide qui va le crucifier. Jeanne prédit le désastre final de l’Angleterre qui va la brûler.
— Je sais bien que les Anglais me feront mourir, parce qu’ils croient pouvoir s’emparer de la France après ma mort ; mais seraient-ils cent mille godons de plus, ils n’auraient pas le royaume. Avant qu’il soit sept ans, ils abandonneront un plus grand gage qu’ils n’ont fait devant Orléans.
Elle parlait de Paris qui, en effet, fut repris aux Anglais en 1436.
On dit parfois que le cœur de Jeanne a faibli durant sa captivité. Elle aurait, huit jours avant sa mort, le 24 mai 1431, au cimetière de Saint-Ouen, signé une longue abjuration qui se trouve dans les pièces du procès, par où elle confesse n’avoir jamais entendu ses voix. Or, le lendemain, elle en affirmait encore la réalité. Les juges en conclurent qu’elle était relapse et c’est pour cela qu’ils la condamnèrent au feu. L’histoire, dit-on, ne doit pas être moins sévère : elle doit en conclure ou que Jeanne a menti toute sa vie par orgueil ou qu’elle a menti ce jour-là par faiblesse, et dans l’un et l’autre cas sa gloire est ternie.
107Or, Messieurs, le fait allégué est absolument et odieusement faux. D’après la déposition de plusieurs témoins qui parurent au procès de réhabilitation, on lut à Jeanne et on lui proposa de signer le 24 mai une formule brève de cinq à six lignes par laquelle elle déclarait se soumettre au jugement de l’Église. Il n’y avait là rien que de très honorable et très orthodoxe : il n’y avait là aucun désaveu de ses voix. C’est cette formule qu’elle signa ou du moins qu’elle crut signer, car d’aucuns soupçonnèrent qu’on y substitua frauduleusement l’autre formule dite d’abjuration. Quoi qu’il en soit, c’est cette autre formule, tout à fait différente de celle dont Jeanne eut connaissance, dont on fit état pour la condamner et qui fut versée à son dossier. Il n’y a donc dans cette prétendue abjuration qu’une nouvelle preuve de l’infamie de ses juges qui ne rougirent pas de commettre un faux, mais l’héroïne en sort avec ses deux auréoles de loyauté et de vaillance intactes.
On dit encore que Jeanne, durant son procès et au moment de mourir, indignée de la fourberie de ses tortionnaires ecclésiastiques, se serait révoltée contre l’Église et l’aurait maudite. La libre-pensée lui en fait un mérite. Mais il y aurait là pour nous une défaillance grave. Faut-il la lui imputer ?
Eh bien, non, Jeanne ne s’est pas insurgée contre l’Église, parce qu’elle savait très bien que l’Église n’était pas incarnée dans ce pandémonium 108de juges dévoyés qui la torturaient. Ces juges étaient prêtres pour la plupart, mais prêtres branlant dans l’orthodoxie, à moitié séparés de l’Église, à moitié révoltés contre le Pape, que plusieurs d’entre eux allaient maudire et condamner au conciliabule de Bâle, comme ils avaient condamné la Pucelle.
À toutes les époques il y eut de ces prêtres indignes qu’il ne faut pas confondre avec l’Église, Nestorius était évêque et patriarche, Eutychès était moine, Luther et Calvin étaient prêtres. Est-ce qu’ils représentent l’Église catholique ? Eh bien, Cauchon et ses complices ne la représentent pas davantage.
Ils la représentent d’autant moins que, à partir de l’une des premières séances, ils ont perdu toute juridiction si tant est qu’ils en aient jamais eu. En effet, Jeanne s’est écriée :
— J’en appelle au Pape.
Or, d’après la jurisprudence canonique, l’effet de cet appel était de faire cesser toute autre juridiction que celle du Saint-Siège. Les juges de Rouen ne l’ignoraient pas. Ils en furent consternés et ergotèrent misérablement pour prouver à leur captive que, le Pape étant trop loin, c’étaient eux qui avaient son autorité.
Ils n’en croyaient pas un mot et Jeanne ne le crut pas davantage. La preuve c’est qu’elle répétait constamment à Cauchon : Vous qui prétendez être mon juge
.
109La preuve c’est que, après cette fameuse parole si souvent exploitée contre la religion : Évêque, c’est par vous que je meurs
, elle ajoute aussitôt cette autre phrase que l’on se garde bien de citer :
— Si vous m’aviez enfermée dans les prisons de l’Église, au lieu de me livrer au bras séculier, tout cela ne fut pas arrivé.
Elle ne pouvait dire plus clairement : Si l’Église m’avait jugée, elle ne m’aurait pas condamnée : mais non, ce n’est pas elle qui m’a jugée.
Loin de maudire l’Église, Jeanne regrette, vous le voyez, de n’avoir pas comparu devant elle.
La preuve encore, c’est que l’un de ses juges, Nicolas Midi, lui ayant dit : Vous êtes une sarrasine
, Jeanne bondit sous l’injure faite à sa foi :
— Je suis baptisée, s’écrie-t-elle, je suis bonne chrétienne, et je mourrai bonne chrétienne.
La preuve, enfin, c’est cette magnifique profession de foi :
— J’aime l’Église ; je voudrais la soutenir de tout mon pouvoir, et mourir pour la foi chrétienne.
Est-ce là, dites-moi, le cri d’une âme aigrie contre la religion ? N’est-ce pas, au contraire, le sublime testament d’une sainte, morte dans l’amour de l’Église catholique, apostolique et romaine ?
Je crois la voir, la douce captive, dans cette tour de Rouen, dont la pioche découvre les fondements à l’heure où je vous parle, avec des fers aux pieds et une chaîne au cou. Elle pense à 110sa mère, la pauvre Isabelle Romée, qui tremble et qui pleure à Domrémy. Bien des fois, sans doute, il lui arrive de soupirer tristement : Ma mère, ma mère, pourquoi n’es-tu pas ici ?
Mais ce n’est pas un reproche : c’est l’appel d’un cœur toujours tendre malgré son mâle courage. Elle sait que sa mère serait là si elle le pouvait et qu’elle la défendrait avec l’énergie que donne la tendresse maternelle.
Mais, il est une autre mère à laquelle elle ne pense pas moins, c’est l’Église : Ma mère, ma mère, lui crie-t-elle dans le fond de son cœur, pourquoi n’es-tu pas ici pour m’arracher à mes ennemis ?
Mais ce n’est pas non plus une plainte ni une accusation. C’est un appel filial. Elle sait que sa mère l’Église, comme sa mère Romée, serait là si elle le pouvait, qu’elle sécherait ses larmes, la couvrirait de sa protection et la rendrait heureuse et triomphante à une troisième mère : la France. Mais, la France aussi, comme Romée, comme l’Église, est retenue loin de la prison anglaise.
Elle savait bien que ses trois mères pleureraient en apprenant sa mort. Mais qu’aurait-elle dit si le voile de l’avenir s’était déchiré devant elle sur une scène qui devait, vingt-cinq ans plus tard, se dérouler à Notre-Dame de Paris ? Elle aurait vu deux femmes pénétrer dans l’antique cathédrale ; dans la première, vêtue de deuil, elle aurait 111reconnu la pauvre Romée, toujours en larmes, et, dans la seconde, l’Église. Elle aurait vu Romée se jeter aux pieds de l’Église en lui criant : Justice ! Justice !
Elle aurait vu l’Église se pencher sur la vieille paysanne, la consoler, l’embrasser, en lui disant : Confiance, ton enfant, c’est mon enfant, je la vengerai et je la glorifierai et elle sera bénie dans tous les siècles, avec toi, ô femme, qui eus l’honneur de la porter dans ton sein : ideo eris benedicta in æternum.
Jeanne n’a pas, sans doute, cette consolante vision de l’avenir, mais ce qu’elle sait lui suffit pour ne pas confondre l’Église avec un tribunal irrégulier et incompétent. Elle reste jusqu’au bout bonne chrétienne et c’est là son intangible gloire.
On pourra bien, un jour, ô Jeanne, dans des tableaux à grands ramages, égarer l’opinion et fausser l’histoire en peignant autour de ton bûcher la robe violette d’un évêque français et la robe rouge d’un cardinal anglais, deux hommes qui ne représentent que les passions humaines, mais on n’y peindra jamais la robe blanche d’un pape que ton sang n’a pas éclaboussée et qui seule représente l’honneur immaculé de l’Église.
Le Bûcher
Plus Jeanne approche de son Calvaire, plus sa vie prend les allures grandioses des vies rédemptrices 112couronnées d’épines, comme celle du Fils de Dieu.
Elle a eu son Judas, Jean de Luxembourg. Elle a son sanhédrin qui s’écrie : Elle a blasphémé, elle est digne de mort.
Elle a son Caïphe astucieux, Cauchon. Elle a son Pilate félon, et c’est encore Cauchon qui cumule les infamies de Caïphe et celles de Pilate. Pilate s’est lavé les mains dans une eau qui n’a pas blanchi sa conscience. Cauchon verse, dit-on, des larmes, larmes de sensiblerie ou d’hypocrisie, je ne sais, mais qui ne lavent ni son âme ni sa réputation.
L’heure fatale a sonné. Jeanne monte sur un chariot. Elle est promenée par les rues, escortée de huit cents soldats anglais. Elle a la tête voilée comme un monstre indigne de voir le jour et d’être vu. Les bonnes femmes de Rouen se signent sur son passage et la recommandent à Dieu. Le Christ a, sans doute, subi, lui aussi, cet outrage de la pitié des innocents. Pensez donc ! Il était condamné par les princes des prêtres. Les bonnes femmes de Jérusalem ont dû prier Dieu de lui pardonner.
Jésus, de son côté, a eu pitié de Jérusalem et à celles qui pleuraient sur lui il a demandé de prier sur la cité déicide. Jeanne, elle aussi, est émue à la vue de la ville où elle va mourir :
— Rouen ! Rouen ! s’écrie-t-elle, j’ai grand peur que tu n’aies à souffrir de ma mort.
113Maintenant la voici attachée au bûcher, comme le Sauveur à la croix. Comme lui elle porte au-dessus de sa tête le motif de sa condamnation. Lui, il était le roi des Juifs. Elle, — la mitre dérisoire dont elle est coiffée nous l’atteste — elle est hérétique et relapse, apostate et idolâtre.
Jésus pardonne à ses bourreaux. Jeanne, toute miséricordieuse, pardonne, elle aussi. Mais par un prodige d’humilité qui ne convenait pas au Créateur et qui est sublime dans une aussi sainte créature, elle demande pardon :
— Vous tous ici présents, bonnes gens, je vous en supplie, pardonnez-moi comme je vous pardonne.
Et sur la place du Vieux-Marché, au milieu du silence impressionnant de la foule, des sanglots éclatent.
Jésus, dans le Consummatum est13, proclame qu’il a rempli sa mission. Jeanne se rend le même témoignage en affirmant une dernière fois la divinité de ses voix :
— Non, mes voix ne m’ont pas trompée.
Elle montre ainsi que, contrairement aux voix hallucinatoires, ses voix lui ont été fidèles comme elle-même leur est fidèle jusqu’à la mort.
Jésus se plaint d’être abandonné. Jeanne ne semble-t-elle pas plus abandonnée que lui ? Elle n’a pas sa mère au pied de sa croix de flammes. Elle n’a aucun de ses bien-aimés pour la consoler.
Je me trompe. Elle a toujours l’Ami immortel qui ne l’a jamais quittée. Il est là, Jésus, dans cette 114petite croix que maître Martin Ladvenu hisse jusqu’à elle et lui offre à baiser. Les deux grandes victimes de l’injustice humaine se regardent les yeux dans les yeux et se parlent.
Dialogue sublime, dialogue d’amour, qui se poursuit pendant que le bourreau approche la torche, que la flamme jaillit, que la fumée monte et enveloppe la jeune fille. Et sans doute le Crucifié lui dit : Tu seras avec moi, aujourd’hui, dans mon paradis.
Et sans doute la crucifiée répond : Je remets mon âme entre vos mains, Jésus, Jésus !
Et ce dernier mot qui clôt le sublime dialogue retentit seul sur la place immense, au milieu de l’effroi de la foule oppressée, jeté dans un grand cri, semblable à celui qui fit trembler le Golgotha.
Le sacrifice est achevé. Il ne reste plus ici-bas, de la Libératrice d’Orléans, qu’un peu de cendre qui sera dispersé au vent et qu’un cœur de chair intact qui sera jeté dans la Seine.
Mais son cœur immatériel, ce cœur viril et magnanime, foyer d’héroïsme et d’amour, où est-il ? Un soldat anglais l’a vu monter au ciel sous la forme d’une colombe.
La colombe est la messagère de la paix et du salut, comme nous le montre l’histoire de l’arche de Noé. Si l’âme de Jeanne s’est envolée au paradis sous cette forme gracieuse, n’est-ce pas 115qu’elle ne nous a pas abandonnés pour toujours et qu’elle doit revenir quelque beau matin vers l’arche flottante de sa patrie ?
Reviens, oh ! reviens vers ta douce France, ô colombe immortelle !
Étends sur nous tes ailes blanches, ô colombe de la foi qui ne doutas jamais de Dieu ni de ton pays.
Étends sur nous tes ailes blanches, ô colombe de l’amour qui fus si tendre aux malheureux, ô colombe de la pureté, qui sanctifiais les cœurs les plus turpides.
Rapporte-nous du haut de l’azur le rameau d’olivier pour mettre un terme au déluge sanglant de nos révolutions, ô colombe de la paix.
Et, si c’est possible, joins au rameau d’olivier un brin de laurier qui relève notre front aux yeux du monde, ô colombe de la victoire !
Ainsi soit-il.
Notes
- [6]
Discours prononcé dans la cathédrale d’Orléans, le vendredi 8 mai 1908, pour le 479e anniversaire de la délivrance de la ville.
- [7]
S. G. Mgr Touchet, évêque d’Orléans ; S. G. Mgr Amette, archevêque de Paris ; S. G. Mgr Kandelafte, archevêque de Palmyre ; S. G. Mgr Douais, évêque de Beauvais ; S. G. Mgr Bouquet, évêque de Chartres ; S. G. Mgr Albano Xisto, évêque de Bethsaïde.
- [8]
Extrait du poème Le bûcher de Jehanne, de Théodore Botrel (1868-1925) :
Et, depuis lors, le cœur immortel de la vierge
Descend au fil de l’eau jusques à l’océan,
Puis remonte le fleuve et vient battre la berge,
Dès qu’un nouveau malheur te menace, ô Rouen ;
Dès qu’il voit que l’Anglais sur nos côtes accoste,
Et qu’il sent le pays abandonné de Dieu,
Il s’en revient vers toi s’offrir en holocauste,
Prêt à subir encor le supplice du feu.
- [9]
Mgr Touchet, évêque d’Orléans.
- [10]
Le terme introït (la prière qui accompagne le prêtre lorsqu’il monte à l’autel au début de la messe) est construit sur le verbe latin introeo (entrer, ou ici monter puisque le prêtre monte à l’autel), conjugué à la troisième personne du présent (il monte) : introït. L’abbé Coubé le conjugue à la première personne du futur (je monterai) pour former : introïbo.
- [11]
C’est à l’hôpital de la Salpêtrière à Paris que Charcot (1825-1893), précurseur de la neurologie, se rendit célèbre pour ses travaux sur l’hystérie et autres troubles mentaux, et ses disciples ensuite.
- [12]
Alfred de Musset (1810-1857), poème À mon ami Édouard B. (1832) :
Ah ! Frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie.
- [13]
Tout est accompli
, dernière parole du Christ avant de mourir (Jean 19:30).