Abbé Coubé  : L’âme de Jeanne d’Arc (1910)

6. Jeanne d’Arc et la Sainte Vierge

217VI.
Jeanne d’Arc et la Sainte Vierge28

Beatam me dicent omnes generationes.

Toutes les générations m’appelleront bienheureuse.

Monseigneur29,

Mes bien chers frères,

Quelle parole hardie que cette prophétie du Magnificat ! Quelle prise de possession de l’avenir ! Ceux qui entendirent ces étranges syllabes tomber des lèvres d’une jeune fille d’Israël durent croire à un rêve, ou à une inspiration divine. L’événement a montré que ce n’était pas le rêve. C’était la simple réalité, ces spectacles entrevus par Marie dans l’éclair d’une extase : ces foules qui chantaient ses louanges, ces statues, 218ces basiliques, ces bannières, son nom couvrant tous les bruits de la terre et traversant tous les siècles au milieu des bénédictions universelles : beatam me dicent omnes generationes.

Jeanne d’Arc n’eut pas sans doute cette brillante vision ici-bas. Elle ne soupçonnait pas, l’humble bergère de Domrémy, qu’elle sortirait un jour de son obscurité ; elle ne devinait pas, la pauvre prisonnière de Rouen, qu’elle s’élèverait un jour dans une apothéose à faire pâlir toutes les reines de la terre. Mais aujourd’hui elle jouit de ce spectacle qui éblouit ici-bas l’œil de Marie. Elle voit dans la lumière de Dieu les basiliques chantantes et les statues, les bannières et les foules énamourées de son nom ; elle entend monter jusqu’à elle un hymne sonore, la reconnaissance de tout un peuple, l’admiration de toute l’humanité. Elle peut s’écrier à son tour : Toutes les générations m’appelleront bienheureuse !

Ah ! sans doute, une distance prodigieuse sépare Jeanne de Marie. Mais sa gloire est un reflet très pur de la gloire de sa mère. Ce sont les mêmes vertus : la virginité, l’héroïsme, la douleur vaincue ; se sont les mêmes victoires, quoique dans des modes différents. Les mêmes palmes s’inclinent devant elles ; les mêmes harpes vibrent en leur honneur.

Le mois de Mai est consacré à Marie : c’est le mois des fleurs que nous aimons à offrir à la Rose 219mystique, au Lis des vallées. Mais c’est aussi le mois de Jeanne, celui qui vit ses grands triomphes et ses grandes épreuves, la délivrance d’Orléans et le supplice de Rouen. C’est le mois où, dans l’avenir, on célébrera sa fête, le mois qui portera son nom en sous-titre au-dessous de celui de Marie, le mois où nous aimerons à partager nos fleurs entre leurs autels et l’écho du Magnificat entonné aux pieds de la Vierge ira mourir aux pieds de la Pucelle, les unissant dans la même béatitude : beatam me dicent omnes generationes.

Mais pourquoi Jeanne est-elle ainsi associée à la gloire de Notre-Dame ? C’est parce qu’elle lui a été intimement unie pendant sa vie par son amour et ses vertus. Voyons donc en notre chère Bienheureuse l’imitatrice de la première et de la plus illustre de toutes les Bienheureuses.

Monseigneur,

C’est dans une belle assemblée comme celle-ci que Votre Grandeur se sent à l’aise, tel un vaillant capitaine au milieu de ses troupes d’élite. Suivant les traces de notre cher et saint Archevêque et du vénéré Mgr de Lydda, vous avez apporté à ces âmes du Nord qui se donnent si généreusement, quand elles se donnent, l’énergie communicative de votre âme et votre ardent amour pour le Christ et pour la France. Elles sont prêtes à vous suivre sur tous les champs 220d’honneur où votre exemple les appelle. Mais aujourd’hui vous avez cédé le commandement à un autre : vous avez montré Jeanne d’Arc à vos soldats en leur disant : chantez-la et suivez-la ! Vous avez vu comme ils la chantent ! Le monde verra un jour comment ils savent la suivre et à quelles victoires on marche avec un chef comme vous et sous une bannière comme celle de Jeanne.

1.
Marie et la France.

Il est une parole de la Pucelle qui jette une vive lumière sur l’origine de sa mission. C’est celle-ci : Je suis venue au roi de France de par Dieu, de par la Vierge Marie, de par tous les benoîts saints et saintes du Paradis et de leur commandement. Ainsi donc, après Dieu et avant les benoîts saints du Paradis, c’est la Vierge Marie qui nous envoie Jeanne, qui lui commande de nous aider. Et c’est Jeanne elle-même qui nous l’apprend.

Pouvait-il en être autrement ? Marie n’a-t-elle pas été toujours la mère et la reine de la France ?

Nos pères l’ont toujours aimée. Avant l’aurore du Christianisme, s’il faut en croire les vieilles traditions, ils vénéraient dans l’ombre des forêts druidiques la Vierge qui devait enfanter. Dès les premiers siècles de notre ère, ils lui élevèrent des 221chapelles où les foules venaient la prier. Ils l’appelaient leur reine. Les premiers, ils lui chantèrent le Salve Regina, composé par l’un d’eux, Adhémar de Monteil, évêque du Puy, grand aumônier de la première croisade. Ils lui donnaient aussi ce nom charmant et vénérable, le plus populaire, le plus français de tous ses vocables : Notre-Dame.

Et Notre-Dame était partout. Elle étincelait dans les verrières de tous les feux du soleil ; elle se dressait sur des piliers devant le porche des cathédrales ; elle souriait aux passants du haut des niches élevées au coin des rues et des carrefours ; et bien souvent, en rentrant chez soi, on devait s’incliner sous le geste de sa main bénissante.

Nos pères étaient les partisans déclarés et les champions du dogme de l’Immaculée-Conception. Les docteurs de l’Université devaient jurer de défendre cette glorieuse prérogative et tout bon Français était prêt à rompre une lance pour elle.

De son côté, Marie aimait singulièrement le peuple naïf et tendre qui allait à elle avec tout son cœur. Elle étendait sur lui son bleu manteau semé d’étoiles ; elle le préserva souvent de la peste et de l’invasion étrangère. Elle le formait à l’école de ses vertus. L’empreinte de Marie sur l’âme de nos pères est visible. Quelque chose de l’auréole qui brillait au front de cette femme bénie rejaillissait à leurs yeux sur les autres femmes, sur 222l’épouse, sur la mère, sur la jeune fille : de là est né sans doute ce tempérament chevaleresque, ce respect de la femme et de la faiblesse qui caractérisait nos aïeux. Après le Christ, c’est la Vierge qui a fait notre patrie. Aussi l’on disait partout : Le royaume de France c’est le royaume de Marie (regnum Galliæ, regnum Mariæ) ; et l’écho répondait à travers la chrétienté : Il ne périra jamais (nunquam peribit) !

Hélas ! au XVe siècle, il allait périr : attelé à la fortune de l’Angleterre, il allait, au siècle suivant, s’enliser avec elle dans les fondrières de l’hérésie protestante ; il allait donc renier la vraie foi du Christ et cesser d’être le peuple de Marie.

Or, la Reine de France ne l’entend pas ainsi. Elle veut nous sauver. Mais comment ? Elle ne peut pas descendre elle-même du haut du ciel en chair et en os, ni se mettre, flamberge au vent, montée sur un cheval entre La Hire et Xaintrailles, à la tête de nos troupes, pour bouter l’Anglais hors de France. Que fait-elle ? Elle se choisit une remplaçante. Elle se substitue une libératrice ; elle la prend parmi les filles de France, dans un village ignoré, comme autrefois Dieu avait été la chercher elle-même dans l’humilité de Nazareth. Elle en fait une image aussi ressemblante que possible d’elle-même. Examinons quelques-unes de leurs similitudes.

2232.
La prophétie.

Première ressemblance. Marie et Jeanne ont été prophétisées toutes les deux. Le genre humain ayant été perdu par une femme, Dieu annonça qu’il serait sauvé par une autre femme, et qu’une fille d’Ève écraserait la tête du serpent.

Or, au XVe siècle, une prophétie semblable circulait par nos campagnes, murmurée par le pauvre peuple comme une espérance au milieu de ses maux. On l’attribuait à l’enchanteur Merlin, mais il est probable qu’elle venait de plus haut que lui. Elle disait que la France perdue par une femme serait sauvée par une autre. Et c’est ce qui arriva. L’Histoire connaît ces deux femmes ; elle met sur le front de l’une le nom exécré d’Isabeau de Bavière, qui livra la France aux Anglais par le traité de Troyes, et sur le front de l’autre le nom radieux de Jeanne d’Arc.

Celle-ci connaissait la prophétie ; elle en avait été frappée ; elle en parla à plusieurs personnes entre autres à son oncle Durand Laxart et à Catherine Le Royer, qui en rendirent témoignage. Elle disait hardiment qu’elle était la femme promise et qu’il n’y avait de salut que par elle.

Ainsi, vous le voyez, non seulement Jeanne a été prophétisée comme Marie, mais, dans cette prophétie elle-même, elle a été opposée comme Marie à une femme de malheur dont elle devait 224réparer la faute. Et c’est un beau parallélisme qui campe Jeanne en face d’Isabeau comme Marie en face d’Ève et qui les réunit toutes deux sous le même nimbe des réparatrices.

Mais si elles ont prophétisé toutes les deux, toutes les deux ont été des prophétesses. Marie a vu l’avenir s’entrouvrir devant elle, plein d’auréoles et de béatitudes : elle a entendu les chants lointains des générations qui devaient l’appeler bienheureuse ! Elle a chanté sa grande prophétie dans le Magnificat.

Or, Jeanne aussi a vu se dérouler devant elle un coin de l’avenir : elle a vu sa patrie délivrée de l’Anglais ; elle a prédit la reprise de Paris au bout de six ans. Les Français, les Anglais, les étrangers étaient si frappés de ses prédictions qu’ils voyaient en elle une prophétesse. Le clerc de Spire lui consacrait une chronique sous ce titre : De Sibylla Francica ; la Sibylle ou la Prophétesse de France. Ce même nom de Sibylle avait été donné par les saints Pères à Marie.

Chante donc, ton Magnificat, ô Jeanne ; parce que tu as été humble, le Seigneur t’a exaltée, et toutes les générations de France t’appelleront bienheureuse ! Tu n’as pas prédit ta propre gloire, mais tu as prédit la grandeur de ton peuple. As-tu prévu qu’il resterait fidèle à Dieu, qu’il serait jusqu’à la fin des temps le soldat du Christ ? Oh ! oui, n’est-ce pas, sans quoi tu ne l’aurais pas 225sauvé ; tu n’aurais pas aimé l’Apostat de l’avenir : chante-nous donc la douce prophétie qui berçait ton âme, une France toujours chrétienne, toujours aimée du ciel et respectée de la terre.

3.
La Virginité.

Voici une autre similitude. Marie est vierge ; elle est la Vierge par excellence ; elle l’est tellement que ce nom ainsi isolé ne désigne qu’elle dans tous les esprits, même les plus mécréants. Quand je vous dis simplement : la Vierge, à qui pensez-vous ? Vous ne pensez ni à sainte Agnès qui fut vierge, ni à sainte Agathe qui fut vierge, ni à sainte Cécile qui fut vierge, ni à aucune des aimables saintes dont les blanches palmes ondulent au ciel dans le cortège de l’Agneau : mais vous revoyez immédiatement en esprit un des types immortalisés par le pinceau d’un Fra Angelico, d’un Raphaël ou d’un Murillo, ou, mieux encore peut-être, celle qui apparut à la petite Bernadette de Lourdes avec sa robe blanche, sa ceinture bleue, des roses d’or sur ses pieds, ses mains jointes, son regard idéalement levé vers le ciel, et qui disait à l’enfant : Je suis l’Immaculée-Conception.

Or, Jeanne participe à ce privilège de Marie. Elle est pucelle et vous savez que ce nom est synonyme de vierge. Elle est la Pucelle par excellence. Elle l’est tellement que ce mot a en quelque 226sorte pénétré son nom et lui appartient comme un monopole. Quand je dis la Pucelle, vous ne pensez à aucune des saintes qui furent vierges ou pucelles ; mais vous voyez aussitôt la vision charmante qu’eut un jour la cour de Chinon, lorsqu’une jeune fille, s’inclinant gracieusement devant le roi, lui dit : J’ai nom Jeanne la Pucelle. Ce nom lui seyait si bien que les Anglais eux-mêmes le lui donnaient, que Voltaire, irrité de ne pouvoir le lui arracher, chercha à le traîner dans la boue, où il ne réussit qu’à s’embourber lui-même.

Ces deux noms, la Vierge et la Pucelle, qui désignent respectivement Marie et Jeanne, les distinguent très suffisamment, mais les rapprochent plus encore. La virginité de la mère se reflète dans celle de la fille, comme un beau ciel dans un beau lac.

Oh ! que Jeanne a bien mérité cette glorieuse appropriation du nom de Pucelle ! Elle est pure comme les anges qui lui apparaissent, et ses contemporains l’appellent parfois l’Angélique. Et vraiment tout en elle est angélique : angélique son visage, angélique son regard, angélique son sourire, angélique sa voix, angélique sa conversation, angélique son âme. Les pensées mauvaises s’enfuient de l’esprit de ceux qui l’approchent comme les oiseaux des ténèbres s’enfuient devant la lumière. Ses compagnons d’armes, ceux qu’on 227appelle les brigands d’Armagnac, rudes soudards vieillis dans la licence des camps, deviennent soudain respectueux et pudiques comme des enfants devant cette enfant dont la chair ne leur semble pas tirée du même limon que leur chair.

Parfois on éprouve en la voyant cette crainte religieuse qu’inspire une apparition surnaturelle. Comme les habitants de Troyes n’osent l’approcher, elle leur dit avec un fin sourire :

— Ne craignez pas, bonnes gens, je ne m’envolerai pas.

Les bonnes gens de Troyes n’en sont pas bien surs : elle leur semble un ange, et n’est-ce pas le propre des anges d’avoir des ailes et de pouvoir s’envoler ?

À coup sur, un ange ne peut vivre dans une atmosphère viciée, et c’est pourquoi, si l’ange de l’armée royale ne s’envole pas de son camp, il en chasse du moins les miasmes du vice qui pourraient l’empoisonner. Jeanne ne peut tolérer les femmes légères qui viennent corrompre ses soldats ; elle les boute dehors à coups de plat d’épée. Elle veut que ses compagnons soient chastes pour attirer la victoire qui, elle aussi, a des ailes, et n’aime pas les traîner dans la fange.

Ô jeunesse chrétienne, toi qui aimes Jeanne d’Arc et qui rêves de renouveler ses exploits pour la religion et la patrie, n’oublie pas que la chasteté est l’armure, plus sûre que les casques et les cuirasses, qui la protégea dans les batailles de la vie. 228Les âmes de boue sont indignes de combattre sous sa bannière ; il lui faut, pour sauver de nouveau la France, ces âmes de beauté et de clarté, cette forte génération chantée par l’Esprit-Saint : O quam pulchra est casta generatio cum claritate !

4.
Les Mystères.

Voici de nouvelles ressemblances entre la Vierge et la Pucelle. L’Église célèbre en Marie trois mystères d’une grâce et d’une fraîcheur incomparables qui ont souvent exercé le pinceau des artistes chrétiens, la Présentation, l’Annonciation et la Visitation. Or, on retrouve ces trois mystères dans la vie de Jeanne d’Arc. Un peintre du XVe siècle aurait été tenté de rapprocher les uns et les autres : ce sont en effet comme trois charmants diptyques où les douces figures de Marie et de Jeanne s’enlèvent sur le fond d’or du miracle dans un semis de lis et de roses.

Voici le premier diptyque. Toute petite, la fille de sainte Anne gravit les degrés du Temple de Jérusalem ; elle se présente à Dieu et lui offre sa vie et sa virginité : elle renonce à la brillante perspective qu’ouvrait aux femmes d’Israël de la lignée de David la possibilité de devenir la mère du Messie. De même Jeanne, dès sa prime enfance, aime à fréquenter la maison de Dieu : dès qu’elle connaît les desseins du ciel sur son âme, 229elle fait le vœu de chasteté perpétuelle, et elle revient souvent au pied de l’autel de Marie, à Domrémy, à la chapelle de Bermont et dans d’autres églises, renouveler ses serments et sa présentation.

Dans le second diptyque, la ressemblance est encore plus frappante. Avec quel amour le Beato de Fiesole y aurait peint ses anges aux longues ailes et fondu sur leurs robes l’or, la pourpre et le bleu du ciel ! Ici c’est saint Gabriel qui propose à Marie de contribuer à la rédemption de l’humanité en devenant la mère du Sauveur. Là c’est saint Michel qui demande à Jeanne de travailler au salut de la France en prenant les armes. La Pucelle hésite quelque temps, mais dès qu’elle a reconnu que ce bel ange vient bien de la part du bon Dieu, elle s’incline comme la Vierge en disant : Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole ! L’annonciation de Jeanne est le digne pendant et presque la réplique de l’Annonciation de Marie.

Le troisième tableau est moins connu, du moins en ce qui regarde la Pucelle. On connaît la scène du Magnificat, Marie saluant sa cousine Élisabeth. Mais la Visitation de Jeanne d’Arc est souvent passée sous silence. Elle est remarquable cependant. Quand la généreuse enfant entreprend son second voyage à Vaucouleurs, d’où elle doit partir pour la France, elle donne pour raison à ses parents 230son désir d’aller visiter et assister à Burey sa cousine, la femme de Durand Laxart, qui va devenir mère. Coïncidence curieuse et touchante, n’est-il pas vrai ? Le même dévouement, la même charité marque les premiers pas de Marie dans l’œuvre de la rédemption du monde et les premiers pas de Jeanne dans l’œuvre de la rédemption de la France.

Élisabeth disait à sa cousine : Tu es bienheureuse d’avoir cru. (Beata quæ credidisti.) En effet, que serait aujourd’hui Marie si elle avait repoussé l’invitation de l’Ange ! Et que serait l’humanité sans le fiat que Gabriel remporta au ciel ! Et ici plus qu’ailleurs la ressemblance est éblouissante entre les deux vierges. Après Marie, à qui peut-on dire avec plus de raison qu’à Jeanne : Tu es bienheureuse d’avoir cru ! Que serais-tu, pauvre fille de village, si, au lieu d’écouter les anges, tu avais été danser avec tes compagnes autour de l’arbre des fées ? Que serais-tu aujourd’hui ? Mais que serait devenue ta patrie ? Ton fiat l’a sauvée. Sois donc bénie, après la Vierge Marie, entre toutes les femmes dont le nom est vénéré au doux pays de France.

5.
Les Sanctuaires.

La Vierge d’Israël aime à prier au temple de Jérusalem. Enfant, nous venons de le voir, elle y 231consacre à Dieu sa virginité. Jeune mère, elle y offre son Fils au Père éternel. Chaque année, pieuse pèlerine, elle revient y renouveler l’offrande de son âme et de son enfant.

Ici encore la Vierge lorraine rappelle sa Mère. Elle aime les temples du Seigneur, mais ceux-là surtout où l’on vénère Marie d’un culte spécial. Encore toute petite, c’est son bonheur d’aller à Notre-Dame de Bermont, une de ces rustiques chapelles où l’âme du pauvre peuple aime à pleurer et à sourire, à s’emplir d’idéal et de vertu. Elle va porter des fleurs, faire brûler des cierges, chanter et surtout prier, oh ! prier de toute son âme. Marie l’écoute, lui parle même sans doute tout bas, lui apprend à bien aimer Dieu et à bien aimer la France, se fait sa maîtresse à l’école du patriotisme, lui enseigne qu’une Française qui ne sait pas se dévouer pour son pays n’est pas une Française. Et elle nous prépare ainsi notre libératrice. Ah ! la bonne Dame de Bermont, la douce Reine au trône rustique, elle a bien mérité de la France !

Jeanne aime ainsi à invoquer Marie dans toutes les chapelles qui lui sont consacrées. Infatigable pèlerine, elle va souvent à l’ermitage Sainte-Marie du Bois-Chenu. Bientôt on la verra à genoux devant Notre-Dame de Sous-Terre, à Vaucouleurs, plus tard devant Notre-Dame des Miracles, à Orléans, et devant les autres autels de 232la Vierge dans toutes les villes où la conduira le brillant hasard de ses victoires.

Mais il est un pèlerinage entre beaucoup d’autres où elle aurait voulu aller : c’est Notre-Dame du Puy. Elle n’y alla point, mais s’y fit remplacer.

Notre-Dame du Puy était alors et depuis longtemps le sanctuaire national de la France. Son origine remonte à l’aube même de notre histoire.

La tradition rapporte que Marie y apparut dès le premier siècle du christianisme, sur le mont Anis, à saint Georges, apôtre des Vellaves, et lui demanda un temple.

Dès les premiers siècles de la monarchie, le Puy est fréquenté et célèbre. Charlemagne lui fait des donations. Chose singulière, parmi les fiefs que possède au loin Notre-Dame du Puy, on compte le château et le bourg de Lourdes, comme si Marie avait voulu prendre dès lors possession de sa chère ville pyrénéenne et relier ainsi par un fil mystérieux les deux sanctuaires où elle s’est le plus magnifiquement affirmée comme Notre-Dame de France.

Le Puy était en effet le Lourdes du moyen âge. Les pèlerins s’y rendaient par millions. On y a vu ce qu’on n’a pas vu à Lourdes, sept papes s’agenouiller devant l’autel de Marie. C’est là, dit-on, que fut composé et chanté pour la première fois le Salve Regina, la pure et douce antienne qui salue en Marie notre reine et notre espérance, 233œuvre du Légat du pape, l’évêque du Puy, Adhémar de Monteil.

Au XVe siècle, le célèbre sanctuaire est regardé comme le palladium de la patrie. Un historien rationaliste, Siméon Luce, a écrit :

Dans la croyance populaire, il y avait alors deux personnages surnaturels en qui s’incarnait la protection d’en haut : ces deux personnages étaient l’Archange du Mont Saint-Michel et la Vierge du Puy.

Tous les yeux, tous les cœurs étaient tournés vers eux : la prière de tout un peuple montait vers leur trône, leur demandant le miracle de la résurrection.

Or, un grand jubilé devait s’ouvrir au Puy le 25 mars 1429 et durer jusqu’au 3 avril. On peut dire que la France entière s’y pressa pendant ces dix jours. Jeanne ne put y aller, parce qu’elle était alors retenue à Poitiers devant la commission des docteurs. Mais elle s’y fit remplacer par l’âme qui lui était la plus chère.

C’est, en effet, vraisemblablement à sa requête que sa mère Isabelle Romée s’y rendit. Jean de Metz, Bertrand de Poulengy et les autres hommes d’armes qui avaient accompagné la Pucelle de Vaucouleurs à Chinon, y allèrent aussi, sans doute sur son désir, à coup sûr porteurs de ses vœux et de ses hommages pour Notre-Dame.

Avec quelle ferveur la pauvre paysanne lorraine dut recommander à Marie sa Jeanne, sa chère petite 234fille, partie pour la grande guerre, c’est-à-dire pour la plus folle ou la plus divine des aventures ! Avec quelle confiance, quel amour, elle dut joindre sa voix aux voix mâles des chevaliers et des hommes de guerre, à la voix suppliante de toute la France chantant à Marie le Salve Regina : Salut, ô reine, mère de miséricorde, notre vie, notre douceur et notre espérance, salut ! C’est vers vous que nous crions, que nous soupirons, gémissants et pleurants dans cette vallée de larmes !

La vallée de larmes, hélas ! c’était la France, et elle était aussi une vallée de sang ! Mais Marie écouta son peuple. Nul doute que le salut ne soit venu d’elle. C’est, en effet, pendant que le pèlerinage battait son plein que les docteurs de Poitiers approuvèrent officiellement la mission de Jeanne et remirent en ses mains l’épée de la France. C’est aussi de ce sanctuaire que Marie envoya à Jeanne son chapelain, le bon moine Augustin, frère Pasquerel, qui devait lui dire la messe chaque malin et si souvent déposer sur ses lèvres la divine hostie. L’heureux prêtre !

6.
Les deux Guerrières.

Voilà maintenant la Pucelle l’épée à la main. Ici la ressemblance avec Marie semble fléchir. C’est vrai aux yeux de la chair, c’est faux aux yeux de l’esprit.

235La mère de Jésus n’a jamais versé le sang. Mais Jeanne non plus. Jeanne ne combat qu’avec sa bannière, et son épée n’est entre ses mains qu’un éclair qui guide ses soldats.

Mais si la mère de Jésus n’a pas manié le glaive, elle a été guerrière cependant.

Elle a été guerrière sur le champ de bataille du Calvaire, où, avec le divin athlète, son Fils, elle a terrassé l’ennemi du genre humain sous l’étendard de la croix.

Elle a été guerrière sur les champs de bataille de la foi, où suivant le mot de l’Église, elle a écrasé toutes les hérésies.

Elle a été guerrière sur les champs de bataille historiques, où s’est décidé le sort de la chrétienté, à Muret, à Tolosa, à Lépante et à Vienne.

Elle a été tellement guerrière que l’Église lui chante : Vous êtes terrible comme une armée rangée en bataille ! (Terribilis ut castrorum acies ordinata) et lui donne le beau titre de Notre-Dame des armées.

Mais on peut bien dire aussi qu’elle a combattu avec Jeanne d’Arc et pris part à toutes ses victoires.

Je la vois, en effet, la Vierge guerrière, sur le grand étendard où la Pucelle a fait inscrire le nom de Marie à côté de celui de Jésus : Jhesus-Maria.

Je la vois sur la petite bannière carrée que 236Jeanne fait porter par les prêtres aumôniers de son armée, et où elle a représenté Marie au pied de la croix.

Je la vois sur le pennon triangulaire où Jeanne a fait peindre l’ange Gabriel aux pieds de Marie.

Je la vois en tête des lettres que la Pucelle écrit aux Anglais, au duc de Bourgogne, aux habitants de Troyes, aux Hussites, à d’autres encore, et qu’elle commence par la devise de son étendard : Jhesus-Maria !

Je la vois enfin sur cet anneau d’or qu’elle regarde complaisamment, qu’elle baise comme un talisman à l’heure du danger et où elle a fait graver les deux mots chéris, bien plus profondément gravés dans son cœur : Jhesus-Maria !

Je la vois partout où est Jeanne, étendant son aile maternelle sur la tête de son enfant et veillant sur elle dans la bataille. Elle est à Orléans, elle est à Jargeau, elle est à Beaugency, elle est à Patay. C’est bien elle qui combat avec la Libératrice de la terre et qui lui donne la victoire.

Elle a donc bien réalisé son dessein, la Reine de France. Grâce à elle et à sa douce messagère, l’étranger ne régnera pas sur nous ; il ne nous imposera ni sa loi ni sa langue ; il ne nous entraînera pas, au XVIe siècle, dans l’orbite de son hérésie, et la France restera le royaume de Marie.

Il en sera toujours ainsi, n’est-ce pas, ô chères libératrices ! Le danger est aujourd’hui aussi pressant 237que jadis ; ce n’est pas une hérésie particulière qui nous menace, c’est l’apostasie universelle. Sortez donc de vos sanctuaires, ô vaillantes, ô terribles, élancez-vous toutes deux dans les mêlées où la vérité faiblit, où la justice agonise, où le sang de l’âme coule par les blessures du doute et du péché. Entraînez à votre suite tous les bons Français qui sont fiers de leur illustre mère et de leur illustre sœur, et menez-les comme leurs pères à la victoire.

7.
Les deux Martyres.

Mais que parlons-nous ici de victoire ? N’est-ce pas dans la défaite la plus lamentable que s’effondra la fortune de Jeanne ?

C’est vrai aux yeux du monde ; ce fut la défaite, puisque ce fut la prison et le supplice, et l’on est tenté de se demander pourquoi. Pourquoi Marie qui a sauvé les autres n’a-t-elle pas sauvé Jeanne du bûcher de Rouen ?

Je vous répondrai : Pourquoi Marie ne s’est-elle pas sauvée elle-même des angoisses du Calvaire ? Comprenons donc une bonne fois que la souffrance est le sceau de toutes les rédemptions, le secret de toutes les fécondités. Le martyre devait donner à la Pucelle une dernière ressemblance avec la Reine des martyres et, par conséquent, agrandir et perpétuer sa mission.

238Si Jeanne avait passé ses dernières années dans la tranquillité et les honneurs, belle châtelaine du XVe siècle, le front surmonté d’un long hennin aux dentelles retombantes et une robe à traîne portée par un gentil page de velours, elle ne serait pas notre Jeanne si pure et si touchante, celle que nous aimons pour ses douleurs, et qui nous apparaît aujourd’hui plus glorieuse sur son Calvaire de Rouen que sur son Thabor d’Orléans. Elle n’aurait pas acquis ces mérites et cette sainteté qui l’ont fait monter sur le trône du ciel et sur les autels de la terre, d’où elle va pouvoir nous bénir et nous sauver. C’est donc pour rendre, et notre salut plus complet, et sa gloire plus grande, que Jésus et Marie ont invité Jeanne à les suivre dans leur Passion. C’est pour nous qu’elle est abreuvée d’outrages comme le Christ, condamnée par un nouveau et aussi infâme Sanhédrin, c’est pour nous qu’elle monte sur sa croix de feu et qu’elle expire en appelant Jésus ; mais c’est aussi pour elle-même, car, par ce portique de flammes, elle entre dans la gloire du ciel.

Grande leçon, mes Frères, pour les sauveurs de nos jours ! Singuliers sauveurs qui ne pensent qu’à leur tranquillité ou à leur gloriole ! Il y a ici-bas de ces vies qui auraient pu monter dans une apothéose terrestre et qui ont été brisées en un jour par un acte de courage et de conscience. Ces vies sacrifiées et condamnées au bûcher sont plus 239belles que les carrières confites dans la richesse, les honneurs et les adulations de la foule. Qui veut le salut de son peuple doit être sa victime. Qui veut la victoire doit aimer la bataille et les coups. Qui veut l’Alleluia doit aimer la Passion. Sachons donc nous dévouer et nous sacrifier, si nous voulons être de la race des sauveurs, compagnons de Jeanne et enfants de Notre-Dame !

Le sacrifice devait donner à Marie et à Jeanne une autre auréole encore. C’est par ses douleurs au Calvaire que la mère de Jésus est devenue la mère du genre humain. Ne peut-on dire que, par ses douleurs, Jeanne est devenue, elle aussi, dans un sens mystique mais non imaginaire, la mère du peuple dont elle a sauvé l’indépendance et la vie ?

Ne semble-t-elle pas avoir eu conscience de cette maternité idéale, quand elle dit en pleurant aux habitants de Compiègne :

— Mes chers petits enfants, je pleure, car bientôt je ne pourrai plus servir le noble royaume de France.

Mes chers petits enfants ! Mot suave et charmant sur les lèvres d’une jeune fille de dix-huit ans ! Admirable fécondité de la vertu qui donne à des vierges comme Claire d’Assise et Thérèse de Jésus une postérité d’âmes infinie, et à Jeanne une nation pour fille !

Est-ce que Débora, dans le sublime cantique qui porte son nom, n’est pas appelée Mater in 240Israël, la mère d’Israël, uniquement parce qu’elle a contribué, par ses conseils, à la défaite de Siséra et au salut de son peuple ? Quel cantique sera digne de toi, ô Jeanne, ô glorieuse Débora de la France ! Tu es plus grande que la prophétesse de Rama et de Béthel, qui n’a fait que seconder le vainqueur. Toi, tu remportes des victoires qui sont bien tes victoires ; tu nous enfantes à la gloire par des douleurs qui sont bien tes douleurs. Bienheureuse es-tu, ô Pucelle, et bienheureuse, toi aussi, ô ma patrie, de pouvoir t’abriter sous l’aile charmante de cette maternelle et virginale libératrice !

8.
Les deux patronnes de la France.

Mais, maintenant que Jeanne est dans le Ciel auprès de Marie, est-ce que les belles ressemblances qui les ont unies sur la terre ne vont pas s’effacer ? Loin de là ! Elles semblent au contraire briller d’un plus vif éclat. Mais je n’en veux signaler qu’une qui nous intéresse plus particulièrement : c’est leur amour pour notre pays.

Marie, je vous l’ai dit, est la reine de France. Voilà des siècles qu’à son nom tout genou fléchit, tout front s’incline et tout cœur bat d’amour parmi les vrais enfants de la France. Mais je ne crois pas énoncer un paradoxe en disant que Jeanne, elle aussi, mérite ce titre.

241Le jour où elle demanda à Charles VII de lui donner sa couronne et où le roi la lui céda par un acte officiel, la libératrice fut bien, suivant l’expression du chroniqueur qui nous raconte le fait, donataire du royaume de France et par conséquent reine de France. Il est vrai qu’elle offrit immédiatement cette couronne au Christ, et puis, au nom du Christ, la rendit à Charles ; mais si ce règne ne dura qu’un instant, un de ces instants-éclairs qui ne laissent pas de traces au ciel de l’histoire, il n’en est pas moins réel au regard du droit, et notre cœur peut inscrire cette fille du peuple sur la liste des reines de France, à côté des Clotilde et des Radegonde.

Or, ces deux royautés, celle de Marie et celle de Jeanne, s’exercent par des bienfaits.

On trouve dans les sanctuaires de la Vierge les monuments de la reconnaissance de nos pères. Que de fois elle les délivra de la peste, de la guerre, de l’invasion et d’autres fléaux ! En 1628, Louis XIII pose la première pierre de Notre-Dame-des-Victoires pour remercier Marie d’avoir rendu la paix à ses États par la prise de la Rochelle ; en 1638, il lui consacre son Royaume et fait de l’Assomption une fête nationale pour la remercier de lui avoir donné un fils et d’avoir délivré le pays des troubles et des guerres qui le désolaient.

Aujourd’hui encore, malgré nos fautes, Marie 242ne nous retire ni son amour ni sa protection. La preuve, c’est que, toutes les fois, ou à peu près, qu’elle est venue visiter la terre depuis un siècle, c’est sur notre sol qu’elle a posé son pied. Un jour on la voit à la Salette, le lendemain à Lourdes, un peu plus tard à Pontmain, où elle annonce la fin de la guerre, puis à Pellevoisin, où elle nous recommande la dévotion au Sacré-Cœur.

On raconte qu’un Français, faisant le pèlerinage de Lorette, dit à l’un des chapelains de ce sanctuaire :

— Vous êtes bien heureux, vous autres Italiens, d’avoir la maison de la Sainte-Vierge !

L’Italien, faisant la moue, répondit :

— C’est vrai. Nous avons sa maison. Mais elle n’y est jamais. Elle est toujours chez vous !

Cela prouve sans doute, mes bien chers frères, que quand elle est chez nous, elle est chez elle.

Eh oui ! c’est bien là ce qu’elle veut nous faire entendre. Elle semble nous dire par ces apparitions répétées : Cette terre de France où j’aime à descendre, je l’ai adoptée, elle m’appartient ; c’est ma terre à moi, c’est mon douaire. Elle ne sera jamais ni à l’hérésie ni à l’athéisme : elle sera toujours le royaume de Jésus, parce qu’elle sera toujours le royaume de Marie !

Or, Jeanne d’Arc elle aussi revient aujourd’hui, comme la Sainte-Vierge, pour nous visiter et nous sauver. Et il me semble, mes bien chers frères, 243qu’elle passe toute cette année parmi nous, qu’elle se mêle aux foules qui l’acclament, qu’elle parcourt nos rues pavoisées en son honneur, qu’elle unit sa voix à nos Magnificat et répète avec une indicible émotion : Toutes les générations m’appelleront bienheureuse.

Mais ne sentons-nous pas que, si elle revient ainsi sur sa terre de France, c’est moins pour elle que pour nous, c’est pour nous sauver de nouveau, de concert avec la Vierge Marie ? Qu’elles soient donc les bienvenues, nos chères libératrices, et qu’elles trouvent en nous de dignes compagnons d’armes, heureux d’imiter leurs vertus et de lutter sous leurs glorieuses bannières !

Ainsi soit-il.

Notes

  1. [28]

    Ce panégyrique est à peu près ici tel qu’il a été donné à la cathédrale de Cambrai le 19 mai 1909. Il avait été ébauché à Saint-Jean-d’Angély (1er mai) et à Notre-Dame des Vertus, à Aubervilliers (Seine) (11 mai). Il a été redonné avec les modifications demandées par les circonstances, à Combreux (Loiret), devant Mgr Touchet, évêque d’Orléans (10 octobre) ; à la Trinité, Paris (5 décembre) ; à la cathédrale de Chartes, devant Mgr Bouquet (8 décembre).

  2. [29]

    Mgr Delamaire, archevêque-coadjuteur de Cambrai.

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