Abbé Coubé  : L’âme de Jeanne d’Arc (1910)

16. Trois communions de Jeanne d’Arc

411XVI.
Trois communions de Jeanne d’Arc

1.
La Communion de l’enfant.

Drapé dans un beau nuage de pourpre et d’or, le soleil jetait ses derniers rayons sur les prairies des bords de la Meuse. Une fillette qui ramenait son troupeau au logis paternel le regardait avec admiration et, au moment où il sombra derrière l’horizon, elle lui jeta ces mots :

— Au revoir, vieux soleil, à demain matin, mais ne tarde pas, je t’en supplie. Certes, tu es bien beau, mais un soleil plus brillant que toi se lèvera demain sur mon âme.

Et tout à coup les cloches de Domrémy se mirent à sonner l’Angelus. La petite se recueillit et récita dévotement sa prière. Puis, comme la sonnerie argentine continuait à égayer les airs :

— Sonne, sonne, joyeux bourdon, tu as raison de chanter la Vierge. Mais mon cœur à moi est 412aussi une cloche, et il sonne un air plus pur et plus gai.

Elle était arrivée au milieu du village. Comme elle passait devant l’église, elle se croisa avec Messire Guillaume Front, le bon curé de Domrémy.

— Révérend Père en Dieu, lui dit-elle, je vais rentrer mes brebis. Mais dans quelques instants, je serai de retour ici. Auriez-vous la charité de me confesser ?

— Mais, petite, tu t’es déjà confessée hier.

— Sans doute, mais on ne saurait trop nettoyer sa conscience56. Oh ! merci, Messire, de m’avoir enfin permis de recevoir le Seigneur dans cette belle fête de son Corps !

Et elle partit légère comme un oiseau, en gourmandant ses brebis. Le bon curé se dit :

— Cette enfant est bien jeune, mais elle comprend si bien son catéchisme et elle est si pieuse, si pure, que ce serait pécher contre le Fils de Dieu et sa benoîte Mère que de la retarder davantage. Et puis, m’est avis, que le doux Sauveur sera bien aise d’entrer dans un cœur si gentil et si ingénu. Je ne sais pourquoi j’ai l’idée qu’il fera en elle de grandes choses.

413L’enfant revint. Elle énuméra avec force larmes ses gros péchés. Elle avait un jour cassé un bâton sur le dos de Blanchette, la plus méchante de ses brebis. Et puis une autre fois elle avait eu envie de rire à la grand-messe en entendant la voix fausse et nasillarde du sacristain Perrin, le drapier.

Messire Guillaume se demandait s’il y avait là matière à absolution, mais comme la bergère pleurait en s’accusant de n’avoir pas assez aimé le bon Dieu57, il récita sur elle la formule sacramentelle, et puis l’exhorta à bien recevoir son cher Créateur.

Le lendemain matin les cloches sonnaient la Fête-Dieu quand l’enfant se rendit à l’Église. Les fleurs touchées par les premiers feux du soleil jetaient en l’air leur encens matinal.

Jeannette entendit avec recueillement la messe. Quand elle eut reçu le corps de son Dieu, elle s’abîma en une adoration attendrie. Et le Maître lui dit :

— Mon enfant, je t’ai aimée jusqu’à me faire tout petit et mourir pour ton salut, et aujourd’hui je suis heureux de me donner à toi pour la première fois. Promets-moi de revenir souvent à ma sainte Table toutes les fois que ton confesseur te le permettra.

414— Je vous le promets, mon bien-aimé Seigneur. Moi aussi je suis heureuse de vous posséder, de vous parler, de vous sentir sur mon cœur. Combien de fois j’ai soupiré après ce moment béni !

— Un jour, je te demanderai des sacrifices pour ma gloire et pour le salut de la France. J’aime ta patrie ; elle est belle, elle est généreuse, mais elle a péché et elle souffre. Cependant je la sauverai.

— Oh ! oui, sauvez-la, ma douce France. Elle est si malheureuse ! Laisserez-vous toujours l’Anglais s’acharner contre elle ? Quand aurez-vous pitié du royaume de Charlemagne et de saint Louis !

— Enfant, les jours sont proches, et je me servirai de toi. Je t’enverrai un ange et mes saints pour te guider…

Et un voile se déchira : dans une clarté d’or, Jeanne vit un ange aux ailes de feu et de neige qui adorait Jésus. Et à côté de lui d’autres anges et saint Charlemagne et saint Louis et saint Demis et saint Martin et saint Rémy et saint Bernard et sainte Marguerite et sainte Catherine et sainte Geneviève et sainte Clotilde et sainte Bathilde et sainte Radegonde priaient et disaient :

— Messire Jésus, vrai roi de France, ayez pitié de notre gent.

Et depuis lors, Jeanne s’approcha de la sainte Table deux ou trois fois par semaine. Elle se sentait appelée par la voix de Jésus, et elle aurait 415bien voulu aller à lui tous les jours ; mais ce n’était pas l’usage et son confesseur ne lui permettait pas plus.

2.
La Communion de la guerrière.

C’était une belle et brillante chevauchée au clair soleil de juin 1429. Grisés par l’enthousiasme du succès, les soldats devisaient du siège d’Orléans et des autres victoires qu’ils venaient de remporter le long de la Loire.

Jeanne marchait au milieu de sa troupe, entourée du duc d’Alençon, de Dunois, du connétable Arthur de Richemont, de La Hire, de Xaintrailles, des petits Guy et André de Laval et autres gentilshommes. Avec eux, sur une paisible haquenée, se prélassait Frère Pasquerel, aumônier de la Pucelle.

Tout à coup des éclaireurs arrivent à franc étrier. Ils annoncent que Fastolf et Talbot approchent et qu’ils seront en vue dans deux heures.

— Il est trop tard, dit Jeanne, pour les attaquer ce soir. Réservons-nous pour demain : nous aurons une grande bataille. Messeigneurs, avez-vous de bons éperons.

— Eh quoi ! Jeanne, cria La Hire, tournerons-nous le dos ?

— Nenni, en nom Dieu ! Ce sont les Anglais, et nous aurons bien de la peine à les suivre.

416— Les atteindrons-nous ?

— Oui, fussent-ils pendus aux nues. Le gentil roi remportera la plus belle victoire de son règne.

— Noël ! Noël ! s’écrièrent les chevaliers et les soldats.

Puis ils se mirent à chanter des refrains populaires. Jeanne les laissa faire. Mais, après quelques couplets, elle passa le long des rangs en disant :

— Mes amis, chantons le Veni Creator Spiritus. Nous aurons besoin demain de force et de lumière.

Et pendant que retentissait le pieux cantique, Frère Pasquerel allait en tête déployant l’étendard sur lequel le Roi du ciel bénissait la France que saint Michel et saint Gabriel lui offraient sous la figure d’un lis.

Après l’Amen, la Pucelle invita ses hommes à se confesser et à communier le lendemain matin, car, leur dit-elle, plusieurs d’entre vous paraîtront devant Dieu dans la journée.

Le lendemain donc, de très grand matin, Jeanne, entourée de l’élite de son armée, entendait la messe de Frère Pasquerel. Elle déposa son épée avant de s’approcher de l’autel58.

Revenue à sa place, elle s’abîma dans son action de grâces, et le duc d’Alençon qui avait communié 417à côté d’elle s’aperçut qu’elle pleurait59. Elle disait au Christ :

— Vous êtes le Dieu de la Victoire. Je ne suis qu’une pauvrette sans génie ; c’est vous qui avez tout fait à Orléans, à Jargeau, à Meung, à Beaugency. Secourez-moi en cette journée. Vous êtes le Dieu de la vaillance ; c’est vous qui faites les héros. Soutenez mes hommes dans la bataille.

Quelques heures plus tard, les cavaliers ennemis fuyaient avec Fastolf, ou se rendaient prisonniers avec Talbot, et deux-mille de leurs cadavres jonchaient la plaine de Patay. C’était la plus belle victoire de cette brillante campagne.

Le soir, dans la petite église du village désormais immortel, la Pucelle voulut passer une heure à remercier Dieu. Longtemps elle resta agenouillée devant l’autel. Et puis, fatiguée de sa glorieuse journée, elle s’assit sur une marche ; mais bientôt elle s’assoupit. Elle vit alors des fleurs de neige tomber du ciel sur la plaine de Patay et, un peu plus loin, sur celle de Loigny.

— Le lis de France ! s’écria-t-elle, le lis de France ? Ah ! comme il est beau !

Mais bientôt elle s’aperçut que chacune de ces fleurs avait au cœur une goutte de sang. Et la 418plaine en était couverte, et des cavaliers s’y ruaient dans une mêlée furieuse.

Les uns poussaient des cris rauques et prononçaient des paroles rudes que Jeanne ne comprenait pas.

— Ce ne sont pas nos godons, se dit-elle, on dirait plutôt les reîtres60 qui infestent parfois les marches de Lorraine.

Les autres, ah ! les autres, elle les reconnaissait sous leurs habits bleus ou rouges : c’étaient les frères de ses soldats, avec même fougue, même éclair dans les yeux, même mépris du danger. Mais hélas ! ils étaient écrasés par le nombre et ils tombaient, les uns après les autres, dans la neige.

Elle en vit un qui tenait une bannière où il y avait un cœur en abîme et ces mots en lettres d’or : Cœur de Jésus, sauvez la France61 !

Cœur de Jésus ! Elle n’avait jamais entendu ce mot, mais elle le comprit du premier coup ; elle en fut ravie ; elle le répéta avec ferveur, tendrement.

— Oh ! la belle bannière, s’écria-t-elle ; c’est la sœur de la mienne. Bien sûr, elle va sauver nos hommes.

Mais non, celui qui la portait tomba dans la neige ; un autre la recueillit et tomba à son tour, puis un troisième, un quatrième, un cinquième, un sixième.

Et il se fit un grand silence. La nuit tombait. Jeanne, après avoir prié pour les morts, erra quelque 419temps sur le champ de carnage. Elle entendit des voix de mourants qui l’appelaient. Elle se pencha sur eux, les consola et les aida à bien mourir.

Elle en vit un qui perdait son sang, mais qui semblait en extase et qui murmurait : Cœur de Jésus ! Cœur de Jésus ! Elle s’approcha de lui et reconnut un chef.

— Messire chevalier, lui dit-elle, qui êtes-vous et quels sont ces braves qui vous entourent ?

— Je m’appelle de Sonis et ces hommes sont les zouaves, les anciens soldats du pape. Mais vous, jeune fille, quel est votre nom ?

— J’ai nom : Jeanne la Pucelle.

— Ah ! Jeanne ! s’écria le blessé, tu nous as laissés écraser à Patay ! à Patay !

Et il pleura, et Jeanne aussi pleura près de lui, à genoux. Et tous deux redirent avec passion : Cœur de Jésus, sauvez la France ! Alors, une voix qui partait du tabernacle répondit :

— Je lui pardonnerai, je la sauverai, car je l’aime toujours ; je lui ai donné mon Cœur !

Et, au son de cette voix, Jeanne se réveilla ; elle fit sa révérence à Notre-Seigneur et sortit pour rejoindre le duc d’Alençon et Richemont et La Hire et Xaintrailles. Elle leur parut songeuse et elle murmurait des mots qu’ils ne comprenaient pas.

4203.
La Communion de la Martyre.

— Oh ! que cette prison est froide et noire ! Me voici seule, oubliée de tout le monde. Ma mère, ma pauvre mère, où es-tu ? Penses-tu à ta Jeanne ? Où est mon roi ? Où est mon armée ? Et vous, mes anges et mes saintes, où êtes-vous ?

Et sur l’horrible paille, la captive ne pouvait dormir, gênée par les chaînes de fer qu’elle avait aux mains et aux pieds et sa voix s’élevait dolente :

— Mais c’est vous surtout, mon Dieu, que je réclame. J’ai demandé à mes juges de recevoir votre Corps sacré ce matin pour la Pâque. Vont-ils me l’accorder ?

C’était, en effet, le 1er avril 1431, la grande fête de la Résurrection. Jeanne venait de passer une Semaine sainte bien triste. Au tribunal, Thomas de Courcelles l’avait déclarée sacrilège, idolâtre, apostate, maldisante, malfaisante, blasphématrice envers Dieu et ses saints, scandaleuse, séditieuse, perturbatrice de la paix, excitatrice de la guerre, cruellement altérée de sang humain, provocatrice de son effusion, prévaricatrice des lois divines et humaines, séductrice des princes et des peuples, usurpatrice de l’honneur et du culte divin, hérétique ou du moins véhémentement suspecte d’hérésie ! 421En entendant cette litanie d’injures, la pauvre enfant avait bien pleuré. Le reste du temps avait été pour elle une longue agonie de Gethsémani dans sa prison.

Mais, au matin du jour de Pâques, une petite lueur d’espoir se levait dans son âme, douce comme le jour qui commençait à filtrer à travers les croisillons de fer de sa lucarne.

Elle regardait l’aube croître lentement. Bientôt elle vit des hirondelles qui tournoyaient dans l’air, décrivant des arabesques capricieuses, passant et repassant devant sa fenêtre, joyeuses comme des alléluias.

— Hirondelles, hirondelles, que ne suis-je libre comme vous ! Je volerais d’un trait vers le clocher de Domrémy ; j’irais recevoir mon Dieu dans mon cher village, à côté de ma mère, et puis je reviendrais à tire-d’aile vers le roi ; j’irais reprendre ma bannière. Que fait-elle sans moi, que devient-elle la belle bannière que j’aimais quarante fois plus que mon épée ? Mais non, j’ai tort de me plaindre. Vous me voulez enchaînée, mon Dieu : que votre volonté soit faite ! Je ne vous demande qu’une chose, Messire Jésus, venez me visiter ce matin. Voilà quatre mois que je languis de vous !

Et tout à coup les cloches se mirent à tinter ; et peu à peu leurs voix s’exaltaient, leur allure s’accélérait : bientôt ce fut un carillonnage effréné qui disait aux bourgeois et aux artisans de la cité : 422Réveillez-vous, bonnes gens, à la Pâque, à la Pâque !

Brusquement une clef grinça dans la serrure, la porte s’ouvrit. Le geôlier annonça à Jeanne que sa requête était repoussée et que Monseigneur de Beauvais la jugeait indigne de recevoir le Corps du Sauveur.

Ce fut une indicible désolation pour la sainte enfant. Qui désirait plus qu’elle l’Hostie salutaire ? Qui en avait plus besoin ? Qui en était plus digne dans cette immense ville de Rouen ?

Et les cloches continuaient à sonner : À la Pâque ! À la Pâque ! Mais elles devenaient lancinantes et avivaient de plus en plus la douleur de la prisonnière.

La matinée se passa ainsi pour elle dans les pleurs, tandis qu’à la cathédrale, messire Pierre Cauchon, vêtu de riches ornements et dans tout l’appareil de la majesté pontificale, offrait à Dieu le saint sacrifice de la messe…

Les jours se passèrent ramenant pour Jeanne les mêmes humiliations, les mêmes craintes. Enfin le terrible drame toucha à son dénouement. Le matin du 30 mai, frère Martin Ladvenu entra dans la prison et annonça à la captive qu’elle allait mourir.

Sa nature frémit, comme celle de Jésus dans son agonie. Mais, pour suprême consolation, elle demanda de recevoir le Corps du Sauveur. Cauchon 423n’osa plus, cette fois, lui en refuser la grâce.

Et la divine Hostie pénétra enfin dans cette prison où depuis si longtemps un cœur d’enfant battait pour elle et l’appelait. La pieuse captive, en la voyant aux mains du prêtre, oublia tout, ses douleurs passées, son long martyre, le supplice qu’elle allait subir. Une immense douceur l’envahit tout entière. Une heure avant de mourir elle pleura de joie. Un hymne d’amour chantait au fond de son âme :

O salutaris hostia ! Ô Hostie salutaire et bien-aimée, ouvrez-moi les portes du ciel. Un combat terrible m’attend. Donnez-moi la force dont j’ai besoin ; venez à mon secours.

Et Jésus lui répondit : Oui, je viens à toi, je te soutiendrai. Courage, enfant, sois une hostie toi aussi, immolée à mon amour, immolée à ta patrie. Courage, l’épreuve sera courte, et dans quelques instants, tu seras avec moi au Paradis.

Et jusque dans les flammes le sublime dialogue se continua. Et quand l’âme bienheureuse sortit du pauvre corps calciné, les anges qui l’accompagnaient au ciel chantaient : À la Pâque ! À la Pâque !

C’était la Pâque éternelle qui commençait pour la sainte, la communion béatifique, l’union indissoluble de son âme avec le Dieu qu’elle avait tant aimé.

Hostie de la France, que ton holocauste soit 424toujours le salut de ta patrie. Que ton sang retombe sur elle en rosée de bénédiction. Obtiens-lui la grâce de savoir communier, et que son histoire redevienne ce qu’elle a été en des jours meilleurs, la communion de son cœur avec le Cœur du Christ.

Notes

  1. [56]

    Parole de Jeanne d’Arc à ses juges de Rouen qui lui demandaient pourquoi elle se confessait si souvent. Son aumônier Pasquerel disait qu’elle se confessait presque tous les jours (quasi quotidie confitebatur).

  2. [57]

    Déposition de Pasquerel :

    Dum ipsa confitebatur, ipsa flebat.

  3. [58]

    Elle disait à Rouen :

    Je recevais les sacrements en habit d’homme, mais je n’ai pas souvenance de les avoir reçus en armes.

  4. [59]

    Déposition du duc d’Alençon :

    Quand elle voyait le Corps du Christ elle versait d’abondantes larmes.

  5. [60]

    reître : cavalier allemand que l’on rencontra comme mercenaire en France au XVIe siècle ; désigne par extension un soldat brutal et grossier.

  6. [61]

    Il s’agit de la bannière du Sacré-Cœur des Zouaves pontificaux (voyez la note 20). Ce régiment commandé par le général de Sonis combattit pour la France en 1870, et s’illustra dans une charge restée célèbre en tentant de reprendre le village de Loigny, à quelques kilomètres de Patay, le 2 décembre 1870.

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