Abbé Coubé  : L’âme de Jeanne d’Arc (1910)

10. Jeanne d’Arc et Marguerite-Marie

291X.
Jeanne d’Arc et Marguerite-Marie35

Hi sunt duo candelabra in conspectu Domini.

Ce sont deux candélabres en la présence du Seigneur. — (Apocalypse 11:4.)

Mes frères,

En ce lieu béni, où Dieu a montré tant d’amour à la France, il est deux noms qui s’imposent irrésistiblement à notre attention. Ce sont les noms de deux vierges françaises qui présentent de profondes différences mais aussi de mystérieuses affinités.

Quelles vies plus opposées extérieurement que celles de Jeanne d’Arc et de Marguerite-Marie !

L’une est la guerrière qui vit dans l’agitation des camps et traverse à cheval, bannière en main, le tumulte des champs de bataille. L’autre est la religieuse, qui glisse, ombre légère, dans le silence du cloître, et dont la vie s’écoule paisible et monotone comme la psalmodie qui l’appelle au chœur.

292L’une s’avance dans la gloire des ovations populaires, le front étincelant de toutes les auréoles, et l’Europe entière retentit du bruit de ses exploits. L’autre se plonge dans l’obscurité et reste profondément ignorée du monde et de la ville même qu’elle doit immortaliser.

L’une meurt debout, les mains liées, sous les yeux de tout un peuple, au milieu des tragiques horreurs d’un bûcher : l’autre expire étendue, les mains jointes, dans son humble cellule, entourée de ses sœurs qui prient et qui chantent.

Et cependant ce sont deux âmes de la même famille : si elles se séparent par les modalités de l’action extérieure, elles se rejoignent dans leur vie intime et dans leur mission providentielle.

Dans leur vie intime, le même amour du Christ les inspire, la même flamme les brûle, les mêmes vertus fleurissent leur âme. Pour Jésus, Jeanne eût volontiers passé ses jours dans un cloître ; pour Jésus, Marguerite-Marie eût avec bonheur versé son sang sur un champ de bataille.

Dans leur mission patriotique, si le but immédiat est différent, le but lointain est le même : c’est la régénération religieuse de leur pays. Ce sont les deux femmes, semble-t-il, qui avec sainte Clotilde ont joué le rôle le plus considérable dans les destinées de la France chrétienne. Toutes deux portent en main une bannière, vrai Labarum qui doit sauver et leur patrie et le monde. Ce 293sont deux libératrices, deux illuminatrices, deux candélabres en la présence du Seigneur : duo candelabra in conspectu Domini.

Nous allons donc étudier le parallélisme de ces grandes âmes dans leur vie intime et dans leur mission. Puissions-nous mener désormais une vie parallèle à la leur, dirigée vers le même but, le salut de la France catholique, et soulevée par la même force, l’amour de Jésus et de son divin Cœur36 !

1.
Leur vie intime.

Le moyen-âge touche à son déclin. La foi qui brillait d’un si vif éclat au ciel de saint Louis s’attarde 294dans un morne crépuscule et semble sur le point de quitter le monde. La France est particulièrement coupable. Elle a laissé se rouiller l’épée de Charlemagne et n’envoie plus en Italie que des paladins de la dague, chargés d’insulter un pape à Anagni. Le souffle des croisades est tombé : il n’enfle plus les voiles chrétiennes, il ne soulève plus les âmes, et le Turc peut, sans être inquiété par l’ombre de Godefroy de Bouillon, menacer Constantinople dont il va bientôt s’emparer. Une nuit sanglante, une nuit de cent ans, enveloppe la France.

C’est alors que Dieu fait luire au ciel une étoile. Elle apparaît en la fête de l’Épiphanie 1412, brillante et pure comme celle qui conduisit les mages à Bethléem. Jeanne en effet doit éclairer le chemin qui mène au Sauveur.

Mais ce n’est pas une étoile perdue dans les profondeurs glacées de l’azur, c’est l’étoile vivante, toute proche de nous, l’étoile aimante et adoratrice qui ne cesse durant toute sa vie de dire aux hommes : Aimez et adorez comme moi le Roi-Jésus !

Pour pouvoir remplir son rôle, il faut en effet que Jeanne soit sainte et elle l’est dès son enfance.

Elle aime le bon Dieu de tout son cœur et la seule idée de l’offenser lui fait mal. Elle se plaît à l’Église et passe de longs moments agenouillée 295devant le tabernacle ou l’autel de Marie. C’est une âme de prière, comme le sera un jour sa sœur, la Visitandine. Elle jure au Sauveur de ne jamais appartenir qu’à lui et elle lui fait vœu de virginité. Son plus grand bonheur est de recevoir la sainte Communion.

Marguerite-Marie apparaît aussi à une époque troublée, où l’hérésie répand ses ténèbres sur la France. Le Jansénisme obscurcit les esprits et glace les cœurs. Il faut une étoile pour conduire les âmes à l’Eucharistie, au Dieu d’amour. Marguerite est cette étoile dont le doux sillage mènera le monde au cœur de Jésus.

Son enfance rappelle à plus d’un égard celle de la petite paysanne de Domrémy. Elle embaume de sa piété le Val d’or charolais comme Jeanne les vallons de la Meuse. Elle aussi, elle aime ardemment le bon Dieu et ne craint rien tant que de lui déplaire. Ô mon unique amour, écrit-elle, dès ma plus tendre jeunesse vous fîtes voir à mon âme la laideur du péché, ce qui en imprima tant d’horreur dans mon cœur que la moindre tache m’était un tourment insupportable. Elle aussi, elle veut être toute à Dieu et lui fait vœu de virginité. Elle aussi, elle se plaît aux pieds de l’autel et son grand bonheur est de communier.

Les deux jeunes filles devaient entendre la voix du ciel et y répondre avec la même fidélité. Ce sont deux voyantes. Le monde rit des voyantes ; 296mais c’est un aveugle qui boude la lumière, c’est un sourd qui nie l’harmonie. Les voyantes sont des êtres supérieurs doués d’un sens que nous n’avons pas : leur œil très pur voit des choses cachées à nos yeux charnels, leur ouïe très fine perçoit des bruits d’en haut, des voix de l’au-delà qui ne frappent pas nos oreilles.

C’est ainsi que Jeanne entend les anges et les saintes qui lui révèlent les malheurs de la France et lui demandent de la sauver. Marguerite entend Jésus lui-même qui lui fait comprendre la grande pitié du monde et l’invite à se sacrifier pour les âmes. La voix des anges presse la Pucelle d’aller au roi de France pour combattre l’Angleterre : la voix du Christ appelle Marguerite au couvent de Paray-le-Monial. Toutes deux souffrent à l’idée de quitter leur mère : mais le ciel est le plus fort. C’est une croisade mystique qui les appelle, et le vieux cri des croisades : Dieu le veut ! retentit dans leur cœur. Elles s’en vont devant elles, l’une vers la paix du cloître, l’autre vers le tumulte des camps, mais c’est le même amour qui les anime : Dieu le veut !

Marguerite-Marie mène la vie humble et mortifiée des moniales. Mais Jeanne aussi pratique la pénitence : elle jeûne, quoiqu’elle n’en ait pas l’âge, et malgré des fatigues qui auraient suffi à l’en dispenser. Elle couche sur la dure et se prive de sommeil. Elle supporte, comme sa sœur du cloître, 297mille contradictions. Leur vie à toutes deux est un sacrifice ininterrompu ; mais elles sont heureuses : Dieu le veut !

Elles ont la même horreur du péché. La seule pensée des crimes du monde fait pâlir la Visitandine ; la vue des scandales qui l’entourent fait frissonner la Pucelle. L’une prie pour les pécheurs ; l’autre les gourmande et les châtie. L’une forme des saintes pour son couvent ; l’autre chasse les ribaudes de son camp. L’une dénonce les ingratitudes qui blessent le Cœur du Christ et irritent le ciel ; l’autre dit à ses soldats que le péché attire les châtiments divins et fait perdre les batailles. Certes, voilà une étrange parole et qui semble mieux convenir à une religieuse qu’à un chef d’armée ! Mais, ne vous y trompez pas, Jeanne est de la famille des moniales et des grandes mystiques. Le cœur d’une épouse du Christ bat sous son armure. Ah ! que le monde gagnerait à écouter ces voix du sanctuaire ! Il y trouverait le secret du salut et du bonheur.

Jeanne et Marguerite nous apparaissent encore comme deux anges de l’Eucharistie, comme deux lampes du sanctuaire, deux flammes d’amour qui brûlent en la présence du Seigneur : Duo candelabra in conspectu Domini. Jeanne éprouve un irrésistible attrait pour le Dieu de l’autel. Elle communie plusieurs fois par semaine, toutes les fois que son confesseur le lui permet, et si grande 298est sa ferveur, si vive et si sensible sa foi en la présence de Jésus, qu’elle verse alors des larmes abondantes. Marguerite-Marie est également attirée vers le tabernacle. Le plus souvent c’est sur l’autel que le cœur de Jésus lui apparaît, c’est dans ses communions qu’il lui parle, et il lui demande de revenir à la sainte Table toutes les fois que ses supérieurs l’y autorisent. C’est donc bien la foi ardente de Jeanne, le même amour du saint Sacrement, le même empressement à s’en approcher, les mêmes flammes, les mêmes larmes.

Toutes deux voudraient entraîner le monde à la sainte Table. Jeanne y invite ses soldats. Elle leur dit que le Dieu des purs est le Dieu des braves. Elle réunit les meilleurs d’entre eux en un groupe qu’elle appelle sa confrérie. Elle les conduit à la messe : elle reçoit le corps du Sauveur à leur tête, entre le duc d’Alençon et le comte de Clermont, humble paysanne encadrée par deux princes du sang : et quand tous ont reçu le pain des forts, elle s’élance avec eux, superbe, dans la mêlée, portant le Christ dans son cœur, vivant ostensoir.

Marguerite-Marie est, elle aussi, un apôtre de l’Eucharistie. Qui dira les millions de communions ferventes dont sa parole a été la cause depuis plus de deux siècles, ne serait-ce que le premier vendredi de chaque mois ? C’est elle qui nous a montré dans l’Hostie le Cœur qui bat d’amour pour les hommes : c’est elle qui, par la dévotion à ce divin 299Cœur, a vaincu le jansénisme et, par là, rallié les âmes qui s’éloignaient du tabernacle.

Pourquoi, mes frères, ne suivons-nous pas plus souvent nos deux bienheureuses à la sainte Table ? C’est très beau de les admirer, ce serait mieux encore de les imiter. Prenez donc, chers pèlerins de Paray-le-Monial, prenez ici la résolution de faire partie de la confrérie de Jeanne d’Arc, de celle qu’elle avait formée parmi ses soldats, et dont le but était la fréquentation des sacrements de pénitence et d’Eucharistie. Déposez cette résolution sur la châsse de la Bienheureuse Visitandine. Dites au Sacré-Cœur que vous voulez désormais éviter le péché qui fait perdre les batailles et manquer le ciel. Promettez-lui de le recevoir dans des communions fréquentes et ferventes et en particulier le premier vendredi de chaque mois.

J’aurais peur sans cela que ces brillantes fêtes et ces beaux pèlerinages ne soient que des feux de paille et qu’il n’en reste qu’un peu de cendre, la cendre d’un pieux souvenir. Ce ne serait pas assez. Nos deux saintes nous demandent mieux : soyez comme elles les flammes aimantes que n’éteint pas le premier souffle des tentations, les candélabres qui brillent toujours en présence du Seigneur : Duo candelabra in conspectu Domini. La vie intime de la Pucelle se concentre dans l’audition de ses voix, celle de la sainte Visitandine dans les apparitions du Sacré-Cœur. Il semble qu’il y ait là une grande différence 300et que la voyante de Paray ait été plus favorisée que celle de Domrémy. Celle-ci n’a jamais vu ni entendu directement Notre-Seigneur comme celle-là.

C’est vrai, les voies de Dieu toujours admirables sont bien différentes les unes des autres. Le Christ avait ses desseins en n’apparaissant pas lui-même à la Pucelle et en lui députant l’Ange gardien de la France, bien désigné pour cette mission. D’ailleurs saint Michel n’était-il pas le représentant du Christ ? C’était la voix du Sauveur que la Bienheureuse entendait dans celle de son ange. C’était la volonté du Sauveur qui lui était révélée par ses saintes. Et puis quand elle avait Jésus dans sa poitrine, à l’heure de l’action de grâces, sans aucun doute les messagers divins se taisaient et laissaient la parole au Maître. C’était bien sa voix qui réconfortait la communiante et qui lui faisait couler de douces larmes. C’était bien son amour qui brûlait son cœur, comme il devait brûler celui de la sainte moniale. Jésus-Christ fut toute la passion des deux chères bienheureuses. Elles ne vécurent que pour lui : elles moururent en prononçant son nom. Dans le dernier cri de Jeanne la ville de Rouen entendit ce nom béni : Jésus ! Jésus ! Dans le dernier souffle de Marguerite-Marie, ses sœurs distinguèrent les mêmes syllabes sacrées.

Ce n’était donc pas tout à fait la même route que suivaient ces deux âmes-sœurs, mais c’étaient deux 301routes parallèles et qui devaient se rejoindre à l’infini, dans le cœur de Jésus. C’était le même amour qui les poussait en avant et qui allait faire d’elles les deux libératrices de leur patrie.

2.
Leur mission patriotique.

La ressemblance que nous avons constatée dans la vie intime de nos bienheureuses se retrouve aussi dans la mission que le ciel leur a dévolue. Cette thèse semble plus difficile à établir. On me dira en effet que la mission de Marguerite-Marie est universelle, parce que la révélation au Sacré-Cœur regarde l’Église tout entière, tandis que la mission de Jeanne d’Arc ne concernait que la France, qu’elle devait sauver.

Tel était, en effet, le but premier et immédiat que Dieu se proposait en nous envoyant ses deux ambassadrices. Mais pour chacune d’elles il avait comme une seconde intention, une vue lointaine.

La mission de Jeanne est essentiellement nationale : elle concerne notre pays tout d’abord, mais elle le déborde ; par ses principes et par ses conséquences, elle s’étend à la chrétienté tout entière.

Inversement, la mission de Marguerite-Marie est essentiellement mondiale, catholique au sens 302premier de ce mot ; elle doit révéler le Sacré-Cœur à l’humanité, mais il n’en est pas moins vrai que cette révélation doit commencer par la France et lui faire sentir tout particulièrement ses bienfaits. C’est un fait devant lequel toutes les nations n’ont qu’à s’incliner : digne ou indigne, la France est la fille aînée du Sacré-Cœur, de par le pacte de Paray, comme elle a été, de par le pacte de Reims, la fille aînée de l’Église.

Mais cela dit, c’est surtout, quoique non uniquement, la portée patriotique de leur œuvre religieuse que nous allons considérer.

On s’étonnera moins de cette œuvre si l’on se rappelle ce que la France a été dans les desseins de la Providence. C’est le peuple élu, sans aucun mérite de sa part et malgré les démérites qu’il doit accumuler au cours des siècles. Cette élection est mystérieuse, nous n’en saurons jamais le pourquoi. Toutes les raisons alléguées tournent dans un cercle vicieux : car, si l’on dit que Dieu a choisi notre patrie en prévision des qualités supérieures qu’elle devait apporter à sa mission, comme ses qualités elles-mêmes sont un don gratuit du ciel, il resterait encore à savoir pourquoi Dieu les lui a départies, c’est-à-dire que la question reviendrait tout entière. Inclinons-nous donc avec humilité sous la main qui nous couronne, et répétons avec reconnaissance : Non fecit taliter omni nationi (Dieu n’a ainsi traité aucun peuple).

303Oui, Dieu a des égards particuliers pour la France. C’est la nation à laquelle il envoie des ambassadeurs ou des ambassadrices. Il la comble de bienfaits et d’honneurs ; mais en retour il exige beaucoup d’elle. Elle doit l’aimer de tout son cœur ; elle doit combattre pour sa cause ; si elle l’offense, il la châtie plus sévèrement que les autres, il l’humilie plus profondément. Si elle venait à l’abandonner complètement, ce serait la fin pour elle, et une fin effroyable. La France sera catholique ou elle ne sera pas. Elle sera toute à Dieu qui l’élèvera au premier rang des nations, ou toute à l’esprit du mal qui la tuera. Il n’y a pas de milieu pour elle.

La France du XVe siècle, opprimée par l’Angleterre, allait devenir incapable d’accomplir sa mission. C’est pour la relever que Dieu lui envoie une libératrice, mais c’est surtout pour la remettre sur le chemin de ses destinées chrétiennes et lui faire comprendre ce qu’elle doit au Christ.

Jeanne enseigna à nos pères que le Christ est le vrai roi de France dont Charles n’est que le lieutenant (locum tenens Regis cælorum qui est rex Galliæ). Elle répète cette vérité à satiété, devant le roi, devant la Cour, devant ses soldats, devant la foule. C’est la leçon que donne sa bannière, car le Christ y est représenté avec tous les attributs de la souveraineté, et il bénit la France que deux anges lui présentent sous la forme d’un 304lis. Toute sa vie est un commentaire de la devise de saint Paul : Il faut que le Christ règne (Oportet illum regnare), qu’il règne sur nos cœurs, sur nos lois, sur nos institutions, sur nos cités.

C’est le devoir de tous les peuples de reconnaître cette suprématie du Christ. Cette petite villageoise n’est pas l’âme étroite qui ne connaît que les horizons de son village : enfant, elle voit par delà son clocher, elle embrasse d’un vaste regard la France tout entière ; guerrière, elle voit plus loin que la France ; elle inspecte le monde par delà nos frontières. Elle gémit de voir Dieu offensé par les hérétiques d’Allemagne et les infidèles d’Orient. Elle voudrait aller remettre ces révoltés à la raison. Le Christ est roi partout : il faut qu’il règne là-bas aussi, et Jeanne fait le rêve d’organiser une vaste croisade des peuples chrétiens pour établir la royauté de Jésus-Christ en Orient comme en Occident.

Vous voyez donc, mes Frères, combien est large l’idée de Jeanne, et j’avais raison de vous dire que sa mission devait avoir des répercussions lointaines dans toute la chrétienté. Elle n’a pas réalisé sa pensée, c’est vrai, car nos réalisations dépendent des concours humains et les hommes ont trahi notre héroïne ; mais cette pensée reste, elle rayonne, elle éclaire la voie par où le Christ doit revenir en triomphateur ; elle nous crie : Il faut que le Christ règne ! (Oportet illum regnare.)

305Mais c’est le même cri qui s’échappe du cœur de la fille de saint François de Sales et qui, de cette humble cité, se répand sur la France d’abord, puis sur toute l’humanité. Marguerite-Marie veut établir partout le règne du Sacré-Cœur.

Jeanne ne pouvait encore connaître le Cœur du Christ. L’amour de Jésus ne devait se préciser dans ce symbole vénérable que plus tard. Mais c’était bien le même Jésus, le Dieu aimant, qu’elle montrait à la France et au monde. Ce Dieu devait, pour réchauffer nos cœurs glacés, nous donner au XVIIe siècle son Cœur embrasé d’amour, et c’est Marguerite-Marie qui est chargée de le révéler.

Avec quel zèle elle se fait l’apôtre de sa royauté. Il faut qu’il règne, ce divin Cœur, s’écrie-t-elle. Et il régnera malgré Satan, malgré ses ennemis ! Elle travaille à le faire aimer ; elle écrit lettres sur lettres à ses supérieures pour obtenir par elles la diffusion de cette admirable dévotion. Elle trace son image et demande qu’on la répande dans tous les monastères de son Ordre et, par eux, dans toutes les villes où ils sont établis.

Mais pour faire régner le Christ sur les sujets, il est utile de le faire régner sur les princes eux-mêmes. Et c’est pourquoi Jeanne et Marguerite-Marie sont chargées chacune d’une mission spéciale pour le roi de France de leur temps.

Jeanne doit faire sacrer Charles VII, mais elle 306doit lui faire comprendre le sens religieux de cette cérémonie. Le sacre est l’investiture du pouvoir conféré au roi de la terre par le roi du Ciel ; mais c’est aussi, et par ce fait même, la reconnaissance par le roi de la terre de la suzeraineté du roi du Ciel. La Pucelle s’efforce par tous les moyens de faire pénétrer cette idée dans l’esprit du Dauphin, et c’est pour cela qu’elle imagine cette scène admirable où elle lui demande sa couronne, qu’elle offre à Jésus-Christ et qu’elle rend ensuite au petit-fils de Saint-Louis. Elle veut lui dire par là que le Christ, roi de France par droit de naissance éternelle, doit l’être aussi par le libre suffrage de nos cœurs, qu’il doit régner sur notre pays et que le prince terrestre, son vassal, tient de lui le pouvoir et doit l’exercer en son nom.

Marguerite-Marie a une mission analogue auprès de Louis XIV. C’est aussi la royauté du Christ, mais une royauté d’amour, la royauté du Sacré-Cœur, qu’elle veut établir. Elle écrit le 17 juin 1689, il y a aujourd’hui même 220 ans, à la mère de Saumaise, mais pour que celle-ci fasse parvenir cette parole solennelle au roi :

Le divin Cœur désire entrer avec magnificence dans la maison des princes et des rois pour y être honoré autant qu’il y a été outragé en sa Passion.

Et voici les paroles que j’entendis sur ce sujet : Fais savoir au fils aîné de mon Sacré-Cœur, — parlant de notre roi, — que, comme sa naissance 307temporelle a été obtenue par la dévotion aux mérites de ma sainte Enfance, de même il obtiendra la naissance de grâce et de gloire éternelle par la consécration qu’il fera de lui-même à mon Cœur adorable qui veut triompher du sien et, par son entremise, de celui des grands de la terre.

Il veut régner dans le palais du roi, être peint sur ses étendards et gravé dans ses armes, pour les rendre victorieuses de tous ses ennemis, en abattant à ses pieds ces têtes orgueilleuses et superbes, afin de le rendre triomphant de tous les ennemis de la sainte Église.

Le Sauveur appelle Louis XIV le fils aîné de mon Sacré-Cœur. Jamais plus beau nom ne fut donné à un roi de France, et saint Louis a dû en tressaillir de joie et de fierté dans le Ciel. Mais évidemment ce titre ne s’appliquait pas à un individu éphémère et qui, d’ailleurs, ne semblait guère le mériter personnellement. Il s’appliquait au roi de France. Or, il y avait jadis une sorte d’identité morale entre la nation et le monarque, si bien qu’on appelait souvent celui-ci : France, tout court, et ses fils : les fils de France. Il me semble donc que la gloire de ce titre rejaillit sur notre patrie et que le Christ lui-même l’a équivalemment baptisée : la fille aînée de son Sacré-Cœur.

Louis XIV n’a pas répondu aux demandes qui lui étaient faites, et nous ignorons même si la voix de l’humble moniale parvint jusqu’à lui. Mais le 308Sacré-Cœur veut toujours régner sur nous, et c’est à la France qu’il présente aujourd’hui sa créance. La Fille aînée du Sacré-Cœur ne peut pas la rejeter : elle doit choisir Jésus-Christ pour son roi et lui rendre les honneurs qui lui sont dus, la consécration, le temple, l’étendard.

Il semble peut-être naïf de supposer qu’une nation moderne puisse jamais peindre l’image divine sur ses drapeaux. Pourtant, c’est Dieu qui l’a demandé, et il attend toujours notre réponse. C’est donc lui qui est naïf. Triste époque, qui traite ainsi le Roi éternel des siècles ! Espérons que la France reviendra à cette naïveté divine : naïveté de la foi qui s’épanouissait au cœur de la Pucelle quand elle arborait un étendard où Jésus bénissait le lis symbolique de sa patrie ; naïveté de la foi que partageaient ses contemporains, et en particulier ses soldats ; naïveté de la foi qui faisait tressaillir r âme généreuse de Marguerite-Marie.

Il faudra bien y revenir, à cette foi naïve de nos pères, si nous voulons que nos armes soient de nouveau victorieuses. Et qui sait si nous ne verrons pas ce miracle. Lorsque le matin de la bataille de Loigny, le colonel de Charette, commandant des zouaves pontificaux, proposa au général de Sonis la bannière du Sacré-Cœur, brodée ici-même, au monastère de Paray, par une sœur de Marguerite-Marie, ils tombèrent d’accord qu’il fallait l’arborer sur le champ de bataille, en pleine 309action, pour lui donner le baptême du feu et de l’héroïsme. Foi naïve de deux héros qui portaient dans leur cœur l’idéal de Jeanne et de Marguerite-Marie ! Hélas ! ils n’étaient pas la France officielle : ils n’avaient pas qualité pour représenter la Fille aînée du Sacré-Cœur, et c’est peut-être une des raisons pour lesquelles l’image vénérable ne nous apporta pas la victoire.

Mais l’idée était jetée. Elle dort aujourd’hui comme tant d’autres semences de vie et de résurrection. Mais elle se réveillera un jour, l’idée superbe et féconde, et j’imagine que nos deux libératrices n’y seront pas étrangères. La pensée de Jeanne et de Marguerite-Marie travaille la France catholique : les âmes profondes, les âmes clairvoyantes préparent dans le silence, par la prière, par la pénitence, par l’apostolat, le règne du Cœur de Jésus et le triomphe de ses demandes à la France.

Quand viendra ce jour béni ? Sera-ce lorsque nos deux bienheureuses seront canonisées ? Sera-ce plus tôt ? Je ne sais. Mais préparons-nous ! Préparons-nous, en faisant régner Jésus-Christ dans nos cœurs, à le faire régner sur notre patrie bien-aimée. Préparons-nous par des victoires sur nos passions aux victoires de la vérité et de la justice, et demandons ici au Cœur de Jésus de sauver à la fois l’Église et la France.

Ainsi soit-il.

Notes

  1. [35]

    Sermon prononcé le 17 juin 1909, en la basilique de Paray-le-Monial.

    Sœur Marguerite-Marie (Marguerite-Marie Alacoque, 1647-1690), de l’ordre de la Visitation à Paray-le-Monial, reçut plusieurs visions du Christ, dont une où Jésus lui présenta son cœur avec l’injonction d’en établir une dévotion particulière. La dévotion envers le Sacré-Cœur fut solennellement instituée par Clément XIII en 1765 et étendue à toute l’Église catholique par Pie IX en 1856. Marguerite-Marie fut béatifiée en 1864 et canonisée en 1920.

  2. [36]

    Ce discours était imprimé quand nous est tombée sous la main une brochure par Jeanne d’Arc d’un franc-maçon, M. Delpech, sénateur et ancien président du Conseil de l’Ordre. Dans le style poncif qui distingue les Loges, il s’écrie : Ils peuvent (les prêtres) assimiler aux Marie Alacoque, aux Bernadette, cette vaillante fille de France, dont on peut lire la superbe et fière devise sur la maison de Domrémy : Vive Labeur ! c’est-à-dire : vive l’action ! C’est bien la devise qui convient à tout bon français, soldat enthousiaste de l’idée civilisatrice et révolutionnaire. Les cagots n’ont rien à voir dans cette devise. À eux, la contemplation et les attirances sépulcrales. À nous, fils de la Révolution, toutes les joies de la vie active ! Puisque la Loge nous défend de comparer Jeanne à nos saintes, c’est une raison suffisante pour nous de le faire, car, règle générale, tout ce qui lui déplaît est excellent. Quant aux attirances sépulcrales, M. Delpech, ami de M. Brisson, devrait savoir plus que personne que nous n’en avons pas le monopole et que les initiations maçonniques ont un relent de cimetière très caractérisé.

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