Abbé Coubé  : L’âme de Jeanne d’Arc (1910)

15. Jeanne d’Arc et les Morts

405XV.
Jeanne d’Arc et les Morts54.

Monseigneur55,

Mes frères,

Ce matin, nous écoutions, dans la cloche de Notre-Dame de Montligeon, la voix des morts, celle du Christ, celle de Marie. Ce soir, elle va nous faire entendre une voix qui nous est aussi très chère, celle de la Bienheureuse que la France célèbre aujourd’hui avec tant d’enthousiasme. Que votre voix, ô Jeanne, résonne donc à nos oreilles, car elle est la plus douce et la plus pure qui ait jamais parlé sur la terre de France : Sonet vox tua in auribus meis, vox enim tua dulcis. C’est la voix de l’honneur, la voix du patriotisme, la voix de l’idéal ; mais c’est aussi la voix de la charité, et c’est pourquoi elle nous dit, elle aussi : Priez pour les morts !

406Jeanne était tendre et compatissante : elle ne pouvait voir une misère sans en être émue et sans chercher à la soulager. Elle ne pouvait voir sans frémir couler le sang de ses soldats. Mais, qu’étaient à ses yeux les blessures du corps à côté de celles de l’âme ! Combien elle aurait voulu fermer ou guérir celles-ci ! Aussi, demandait-elle à ses soldats de se confesser avant la bataille pour ne point s’exposer à paraître devant Dieu l’âme souillée par le péché. Au péché, elle faisait une guerre impitoyable : C’est lui, disait-elle, qui fait perdre les batailles !

Quand elle soignait les soldats blessés et mourants, elle s’efforçait d’adoucir leurs souffrances, mais elle tâchait surtout d’exciter en eux la contrition de leurs fautes ; elle les préparait pieusement à la mort et abrégeait ainsi par avance leur expiation et leurs souffrances dans l’autre vie.

Quand, sur le champ de bataille où elle avait remporté la victoire, elle contemplait les cadavres de ses soldats, elle pensait à leurs âmes, elle entendait les voix d’outre-tombe qui lui criaient : Miseremini mei ! Elle pleurait sur ses morts : elle priait Dieu de leur donner la paix éternelle. Elle faisait dire des messes pour eux. Elle voulut qu’un service fût célébré pour ceux qui avaient péri au siège d’Orléans, et ce service a lieu, de nos jours, encore chaque année.

Admirable sollicitude bien digne de cet ange de 407charité ! Jeanne se montrait ainsi la libératrice des morts comme la libératrice des vivants.

Mais il ne suffit pas de l’admirer, il faut l’imiter. Promettons à Dieu d’éviter le péché, que la Pucelle détestait tant, et nous nous épargnerons ainsi bien des douleurs dans l’autre monde. Et puis, pensons à nos amis. La vie est un champ de bataille : chaque jour, des milliers de soldats y sont fauchés par la mort. Prions pour eux, comme Jeanne priait pour ses compagnons d’armes.

Ce culte des morts, si consolant, si noble, est le trait d’union des trois Églises du Christ. L’Église triomphante, penchée sur l’Église souffrante, est sans doute émue de pitié, mais elle ne peut rien pour la délivrance des âmes qui y pleurent. C’est l’Église militante qui a le pouvoir de libérer le pauvres captives : c’est elle qui en peuple le ciel.

Chaque jour, par nos prières, nous envoyons au Paradis de nouvelles recrues, arrachées au Purgatoire. Nous enrichissons cette France d’en haut, déjà si belle, et où nous pouvons saluer tant de héros et d’héroïnes de la sainteté, depuis saint Martin et saint Rémi jusqu’à saint Vincent de Paul et au Bienheureux Curé d’Ars, depuis sainte Clotilde et sainte Geneviève jusqu’aux Bienheureuses Jeanne d’Arc et Marguerite-Marie.

La France d’en haut, reconnaissante, nous récompensera de cette charité : elle aura pitié de cette France d’en bas si éprouvée de nos jours, 408comme aux jours de la Pucelle. Elle nous sauvera.

Confiance, mes Frères ! Une fête comme celle-ci est bien propre à nous réconforter. Elle prouve d’abord la vitalité de la Religion. Pauvre Religion ! On la dit souvent morte ou mourante. Mais elle vit toujours, et c’est elle qui enterre ses ennemis. La preuve qu’elle vit, c’est qu’elle parle et qu’elle est écoutée. Elle vous a dit : Venez, et vous êtes venus. Il n’y a encore qu’elle pour organiser des fêtes splendides comme celle-ci. D’autres s’adressent à vos yeux ou à vos oreilles seulement. Elle s’adresse à vos yeux et à vos oreilles, elle aussi, par la beauté de ses chants et de ses pompes religieuses, mais elle parle surtout à vos cœurs. Elle sait toucher les notes les plus hautes et les plus basses du clavier humain et en tirer des sons sublimes et profonds qui nous émeuvent et nous transportent jusqu’au ciel.

Une fête comme celle-ci prouve encore la vitalité de la France. Une nation est perdue quand elle s’enlise dans le matérialisme. Mais vous, vous élevez vos yeux au-delà des horizons de cette terre, et vous entendez, comme Jeanne d’Arc, les voix qui viennent des autres mondes. Une nation qui oublie ses pères et ne pense pas à ses morts est déracinée : sans lien avec le passé, elle n’a plus les promesses de l’avenir. Mais la France chrétienne pense à ses aïeux ; elle prie pour ses morts, elle s’appuie sur ses tombes ; elle n’a donc pas à 409craindre les tempêtes qui arrachent du sol et emportent dans leurs tourbillons les races légères et oublieuses.

Courage donc ; écoutons nos voix, et le salut viendra comme aux jours de la Libératrice et la cloche de Montligeon, après avoir tant de fois sonné la mort, sonnera la résurrection !

Notes

  1. [54]

    Allocation prononcée dans l’église de Montligeon, le 27 mai 1909.

  2. [55]

    Mgr Bardel, évêque de Séez.

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