14. Jeanne d’Arc a-t-elle été brûlée par l’Église ?
377XIV. Jeanne d’Arc a-t-elle été brûlée par l’Église50 ?
Toutes les fois qu’un évêque convie les fidèles dans sa cathédrale pour y célébrer la fête de Jeanne d’Arc, on peut être certain de trouver dans la feuille sectaire de la localité une diatribe contre le cynisme de l’Église qui se pare aujourd’hui de la victime qu’elle excommuniait jadis. Des affiches protestent contre la mainmise du clergé sur cette glorieuse mémoire, contre l’exploitation éhontée dont elle est l’objet de la part des cléricaux
. Dans les villes où il y a une statue de la Pucelle, la Loge dépose à ses pieds une couronne comme celle que nous avons vue à Paris, ornée de cette inscription : À Jeanne, hérétique et relapse, abandonnée par la royauté, brûlée par l’Église.
L’indignation de la libre-pensée atteint son paroxysme lorsqu’elle voit l’Église revendiquer 378Jeanne au point de la mettre sur les autels. Eh quoi ! dit-elle, Jeanne d’Arc n’a-t-elle pas été proclamée par les juges de Rouen, hérétique, relapse, sorcière, et n’est-elle pas morte en révoltée, maudissant les prêtres ses bourreaux ?
Un écrivain libre-penseur est allé jusqu’à dire : Jeanne est toute désignée par ses sentiments anticléricaux pour devenir la patronne de la libre-pensée.
Le F∴51 Delpech, sénateur, ancien président du Conseil de l’Ordre de la Franc-maçonnerie, a écrit une brochure que le Grand-Orient a fait tirer à 50.000 exemplaires et qui a pour but de démontrer l’impudence de la Religion qui, après avoir martyrisé la Pucelle, exploite aujourd’hui soit prestige auprès des foules52
.
Toutes ces déclamations sont injustes. Il est vrai que les juges qui condamnèrent Jeanne étaient des prêtres et que leur président était l’évêque de Beauvais, le trop fameux Cauchon.
Mais tous les prêtres ne représentent pas la Religion. Lorsque ce sont de mauvais prêtres, révoltés contre l’Église, lorsqu’ils agissent en dehors de son autorité, lorsqu’ils usurpent une juridiction qu’elle leur refuse, ils sont plutôt ses ennemis et l’on ne peut lui attribuer la responsabilité de leurs méfaits. Or, c’est le cas de Cauchon et de ses assesseurs. Pour préciser, nous allons montrer :
- Que les juges de Rouen représentaient 379l’Université de Paris inféodée à l’Angleterre ;
- Qu’ils ne représentaient nullement l’Église, à l’égard de laquelle ils agirent plutôt en révoltés ;
- Que l’Église n’a rien à se reprocher au sujet du supplice de l’héroïne.
Première assertion C’est l’Université qui a fait périr Jeanne.
Le docteur Richer écrivait déjà en 1628 : L’Université de Paris a rué la première pierre de scandale contre la Pucelle.
Aujourd’hui que les documents sont mieux connus, on sait pourquoi et avec quelle fureur la Sorbonne a rué ses pierres
. Voyons d’abord les mobiles qui l’ont fait agir, les causes de la haine féroce qu’elle avait vouée à l’innocente jeune fille.
§1. Pourquoi l’Université en veut à Jeanne.
Depuis un quart de siècle que l’Angleterre avait mis la main sur les forces vives et les ressources de notre pays, c’était elle qui distribuait les évêchés, les canonicats, les grasses prébendes, les bénéfices et tous les postes lucratifs. Aussi l’Université s’était-elle tournée vers le monarque anglais qu’elle flattait avec une honteuse servilité. Elle avait condamné et déclaré déchu de ses droits le petit roi de Bourges, trop pauvre pour satisfaire 380l’ambition et la cupidité des professeurs. Elle avait mis sa doctrine et son autorité intellectuelle qui était considérable au service de l’Anglais. Elle était l’âme et le lumière du parti bourguignon, vendu à l’Anglais. Elle avait tourné en partie l’opinion publique vers l’Anglais. Son chef-d’œuvre avait été le traité de Troyes qu’elle avait préparé, inspiré, et dont sept de ses docteurs rédigèrent l’instrument. Henri de Lancastre, le vainqueur d’Azincourt, y était reconnu roi de France et Charles le Dauphin déchu de la royauté avec toute sa race : la France devenait une colonie anglaise.
Mais voici que Jeanne paraît. Elle déclare que le droit est du côté du Dauphin de France et que par conséquent Dieu est avec lui. Elle se dit envoyée du ciel pour le faire remonter sur le trône de ses aïeux et en chasser Henri Plantagenêt.
C’est le contre-pied de la thèse universitaire. Si Jeanne trouve du crédit, si elle appuie son affirmation par des victoires, l’Alma Mater est frappée au cœur, convaincue de traîtrise et d’imposture, et elle voit s’écrouler tout l’échafaudage de ses misérables arguments.
Et voici qu’en effet, la Pucelle triomphe. Chacun de ses succès à Orléans, à Patay, à Troyes, est pour l’orgueilleuse Université une blessure qu’elle ne pardonnera pas. Les docteurs représentent le 381parti anglais. Jeanne incarne le patriotisme. Elle ruine leur prestige. Chacun de ses coups d’épée déchire une de leurs thèses. Le sacre de Reims détruit le traité de Troyes qui est leur œuvre. Voilà la véritable raison pour laquelle ces malheureux lui ont voué une haine à mort.
L’homme qui a eu la part la plus considérable dans le crime de Rouen, c’est Cauchon. Or, Cauchon était un des plus illustres nourrissons de l’Université de Paris et aux raisons qu’avaient ses collègues de haïr la Pucelle, s’en ajoutaient pour lui quelques-unes qui lui étaient spéciales. Élève, puis docteur en 1403, ensuite recteur de l’Université de Paris, il a été cabochien en 1412 et 1413. Proscrit comme traître, malfaiteur et homicide par les Armagnacs, il s’est réfugié chez le duc de Bourgogne, Jean sans Peur. Il rentre à Paris avec son parti. Il est l’un des sinistres instigateurs du traité de Troyes, signé le 21 mai 1420. En récompense de ses services, il est nommé par l’Angleterre et l’Université à l’évêché de Beauvais, le 4 septembre 1420.
Mais voici que Jeanne d’Arc retourne la fortune contre les Anglais. Cauchon en est ému, irrité, comme tous ses confrères de l’Université : mais bientôt sa haine s’envenime d’un grief tout à fait personnel. Beauvais se déclare pour le roi de France et en 1429 chasse son indigne évêque. C’est la conséquence des succès de Jeanne : aussi Cauchon lui attribuera sa disgrâce et s’en vengera.
382§2. L’Université assouvit sa haine contre Jeanne.
En attendant qu’elle puisse assouvir sa haine contre la Pucelle, l’Université s’acharne sur une pauvre petite paysanne, Pierrone ou Périnaïk de Bretagne, qui, après avoir fidèlement servi Jeanne d’Arc, a eu le malheur de tomber entre les mains des docteurs parisiens. Elle a l’audace de déclarer que la Pucelle est envoyée de Dieu. Elle est pour ce crime brûlée vive à Paris, le 3 septembre 1430, comme complice de sa maîtresse. Honneur à la pauvre petite Bretonne, trop ignorée de nos jours, à la douce admiratrice de Jeanne qui la précéda dans le témoignage du sang versé pour la vérité et pour la patrie !
Mais si l’Université s’acharne ainsi sur une fille qui n’est que l’ombre de la Pucelle, que ne fera-t-elle pas quand elle tiendra sa proie elle-même entre ses mains ?
Jeanne tombe le 24 mai, à Compiègne, au pouvoir de Jean de Luxembourg, lieutenant général du duc de Bourgogne, allié des Anglais. La nouvelle en arrive à Paris le 25 mai. Aussitôt, l’Université organise des réjouissances publiques.
Le lendemain, elle écrit une lettre au duc de Bourgogne pour le prier de faire remettre Jeanne aux Anglais. Elle charge Cauchon, un de ses anciens recteurs, actuellement évêque de Beauvais, d’en remettre une autre à Jean de Luxembourg 383pour réclamer la captive : Envoyez-la ici, à l’Inquisition
, dit-elle. Elle s’impatiente des retards de Luxembourg. Elle le harcèle. Enfin celui-ci finit par céder et par vendre sa prisonnière aux Anglais en novembre 1430.
L’Université n’est pas satisfaite. Elle veut tenir Jeanne entre ses griffes. Elle écrit le 21 novembre à Cauchon d’avoir à conduire Jeanne à Paris. Elle écrit dans la même sens au roi d’Angleterre. Elle échoue dans cette demande. Mais elle n’abandonne pas sa victime : elle va la suivre à Rouen.
En effet, dès que le procès s’ouvre, elle envoie à Rouen six de ses docteurs les plus qualifiés pour soutenir et au besoin exciter le zèle de l’évêque de Beauvais et forcer les Anglais à condamner l’innocente. Trois d’entre eux ont même été, comme Cauchon, recteurs de l’Université. Ils sont l’âme du drame hideux. Ils stimulent les Anglais contre l’accusée : ils veillent à ce qu’elle n’échappe pas à leur vengeance. Cela est si vrai que Cauchon et les Anglais s’abritent constamment, quand ils prennent une décision, derrière l’autorité de l’Alma Mater.
Ces docteurs délégués de l’Université sont, avec l’évêque de Beauvais et les Anglais, les vrais coupables du supplice de l’héroïne. Il importe de les faire connaître.
Thomas de Courcelles a été recteur de la Sorbonne du 10 octobre au 16 décembre 1430. Il avait pressé 384Luxembourg de livrer Jeanne aux Anglais. À Rouen, il fut un de ses ennemis les plus haineux. Lorsque le tribunal débattit la question de savoir si elle serait soumise à la torture, il n’y eut que trois monstres de cet avis et Courcelles fut l’un d’eux.
Guillaume Érard, encore un recteur de l’Université. Il l’avait été une première fois en 1421, puis avait été renommé quatre ou cinq fois dans la suite. Vendu corps et âme aux Anglais, dans la fameuse séance du cimetière de Rouen, le 24 mai, six jours avant la mort de Jeanne, il osa dans une harangue aussi hypocrite qu’impudente, la traiter d’hérétique, de schismatique, de sorcière et de monstre.
Jean Beaupère, lui aussi, a été recteur de l’Université de Paris en 1412 ; lui aussi a été un des auteurs-rédacteurs du traité de Troyes ; lui aussi est l’ami dévoué des Anglais contre la France.
Nicolas Midi. À Rouen ce fut lui qui fut chargé d’amener Jeanne par des exhortations appelées caritatives, à s’avouer coupable. Malgré son éloquence papelarde, il n’y réussit pas : mais ce fut lui qui dans une dernière caritative jeta la dernière insulte à l’angélique enfant, au moment où elle allait mourir.
Nicolas Loyseleur, docteur de l’Université, anglophile ardent, se montra particulièrement odieux 385envers Jeanne. Il mourut bientôt après, subitement.
Jean d’Estivet, chanoine de Beauvais, promoteur de la cause de Jeanne ; être violent et grossier, il empêche Jeanne de communier et même d’entrer dans la chapelle de la prison. Il mourut dans un égout, à sa place.
Malgré l’activité de ses délégués,le procès traîne en longueur au gré de l’Université. Elle veut en précipiter l’issue. Une occasion se présente. Le concile de Bâle devant s’ouvrir le 3 mars, la Sorbonne nomme cinq délégués chargés de l’y représenter. Mais malgré leur désir d’assister à l’ouverture de la solennelle Assemblée, ils décident de se rendre d’abord à Rouen pour secouer la torpeur des juges.
Ils y sont le 3 mars. Pendant une semaine ils délibèrent avec leurs six collègues sur les réponses de l’accusée. Ces réponses sont si orthodoxes, si sages, si lumineuses qu’ils craignent qu’elle ne soit acquittée. Ils jugent qu’il y a péril à la laisser comparaître devant les cinquante juges qui ont jusque-là assisté aux séances. Et ils finissent par obtenir qu’elle ne soit plus interrogée que devant sept ou huit témoins triés sur le volet.
En même temps, ils rédigent douze articles, résumé perfide des prétendus aveux de Jeanne. Ils rapportent ce factum à Paris et le soumettent à la docte Corporation qui qualifie les réponses de 386la prisonnière, c’est-à-dire stigmatise chacune d’elles, d’un jugement atroce, où Jeanne est traitée de fourbe, de traîtresse, de sorcière, d’hérétique, de monstre altéré de sang. Les cinq délégués reviennent à Rouen porteurs de ces qualifications : ils emportent aussi deux lettres, l’une pour le roi anglais, l’autre pour Cauchon, où ils adjurent ces deux personnages de hâter la sentence de mort. Ces diverses pièces et les démarches pressantes des docteurs de Paris levèrent tous les scrupules des juges et décidèrent la condamnation.
Il ressort de tous ces faits que ce sont les docteurs de l’Université de Paris qui, pour servir les passions politiques et la vengeance de l’Angleterre, ont fait mourir Jeanne d’Arc.
Deuxième assertion L’Université ne représente pas l’Église.
Nous venons de voir que les juges de Jeanne représentent l’Université. On ne manquera pas d’en conclure que rien n’établit mieux la culpabilité de la Religion, car la Sorbonne n’était-elle pas composée de prêtres distingués, n’était-elle pas une des parties les plus importantes de l’Église, une de ses lumières les plus pures, un de ses organes les plus autorisés ?
Rien n’est plus inexact. La célèbre Université 387nous est apparue sous un triste jour, tournée contre la France par l’ambition et la cupidité. Or, elle n’est pas en meilleure posture au point de vue religieux qu’au regard du patriotisme. Son attitude vis-à-vis de l’Église, soit en dehors du procès, soit dans le procès lui-même, est telle qu’au lieu de pouvoir être considérée comme son instrument, elle doit plutôt être considérée comme son ennemie.
Nous en apporterons trois preuves.
§1. Première preuve Les juges de Jeanne sont révoltés contre l’Église.
Ils ne représenteraient l’Église, que si 1° dans leur conduite ordinaire, ils avaient été des prêtres vraiment catholiques, orthodoxes, soumis de cœur et d’esprit au Saint-Siège, en un mot, en communion d’idées et de sentiments avec l’Église, et si 2° dans le procès lui-même, ils avaient agi en vertu d’une juridiction certaine et selon les règles canoniques. Mais si, au contraire, il est prouvé que ce furent des prêtres à moitié schismatiques, à moitié révoltés contre l’Église qui voulaient la bouleverser, la révolutionner, il serait injuste et déloyal de voir en eux ses représentants ; ils se rapprocheront bien plutôt de la libre-pensée actuelle que de la véritable religion. Enfin, nous 388arrivons encore à la même conclusion, si nous montrons que, loin d’avoir exercé une juridiction régulière, ils usurpèrent leur pouvoir, et voulurent soustraire Jeanne d’Arc au véritable tribunal de l’Église.
Depuis longtemps déjà l’Université de Paris était connue pour ses tendances schismatiques.
Un de ses plus fameux docteurs, Pierre Plaoul, disait à Charles VI que le diocèse de Rome était était comme le diocèse de Paris, par suite que le Pape était un évêque comme un autre ; que son pouvoir d’exécution était inférieur au pouvoir d’autorité du roi ; que le Pape pouvait errer et que l’Église seule, assemblée en Concile, était infaillible.
À Constance, trois cents docteurs de l’Université de Paris firent décider que le Concile était supérieur au Souverain Pontife. Ce fut plus qu’une usurpation de l’Épiscopat sur le Saint-Siège, ce fut une poussée de démocratie cléricale contre l’autorité monarchique du Pape, puisqu’on y vit vingt-mille clercs, s’armant du droit de suffrage, vouloir réglementer et changer la constitution de l’Église.
Les juges de Rouen, docteurs en Sorbonne, partageaient ces sentiments hétérodoxes. Ils rêvaient de bouleverser l’ordre établi par le Christ en substituant leur autorité à celle du Pontife romain. Plusieurs d’entre eux allaient bientôt, la 389même année, professer ces erreurs au concile de Bâle.
Ce synode fut schismatique, non pas seulement, comme on l’a dit quelquefois, depuis son transfert à Ferrare, en 1437, mais, comme l’affirmait le Pape, depuis son ouverture.
Dès ses premières séances, en effet, ses membres, et parmi eux les docteurs de Paris, décrètent sans aucun droit, sans aucune apparence de raison, qu’ils constituent un concile œcuménique ; or ils n’ont parmi eux qu’une douzaine d’évêques ou abbés mitrés !
Ils apprennent que le Pape a dissous l’Assemblée. Ils refusent de se séparer. Ils se déclarent supérieurs au Pape, comme représentants de l’Église universelle.
La révolte s’accentue de plus en plus au point de devenir grotesque. Ils somment Eugène IV de paraître à leur barre pour se disculper : et, comme il ne vient pas, ils le déposent, l’excommunient et le livrent au bras séculier pour être brûlé comme Jeanne d’Arc.
Enfin, ils élisent à sa place l’antipape Félix V, l’homme de Ripaille.
L’Université de Paris fut l’inspiratrice et le soutien de ce concile. Elle était infectée d’esprit régalien et gallican. Ses délégués avaient déjà porté ce même esprit au procès de Jeanne. Peut-on 390dire que de tels hommes représentent l’Église contre laquelle ils conspirent ?
Parmi les révoltés de Bâle, nous retrouvons plusieurs de nos connaissances de Rouen. Thomas de Courcelles, qui vient de faire condamner la Pucelle, est l’oracle du concile et l’âme de l’opposition au Saint-Siège. Il est désigné comme l’auteur des décrets les plus audacieux (decretorum Basileensium præcipuus fabricator). Quicherat l’appelle le père des libertés gallicanes. Ennemi du Pape, soutien de l’antipape, précurseur, comme on l’a dit, de Luther et de Calvin, cet homme représente-t-il l’Église qu’il trahit et qu’il déchire ?
Guillaume Érard est aussi un des pères de Bâle et l’un des adversaires les plus forcenés du Saint-Siège. Est-il l’Église ?
Nicolas Midi ne va pas à Bâle ; mais de Paris il correspond avec les révoltés et les encourage ; de Paris il brave Rome. Est-il l’Église ?
Jean Beaupère et Nicolas Loyseleur comptent parmi les sectaires entêtés de Bâle. Sont-ils l’Église ?
À Rouen, il est vrai, ils ne s’étaient pas encore affichés ouvertement comme schismatiques : cependant, ils l’étaient déjà non seulement dans leur cœur, mais, comme nous le verrons, dans leurs actes et leurs paroles. Ils étaient félons envers l’Église comme envers leur patrie.
Un argument très simple, nous montrera combien 391il serait injuste de les identifier avec l’Église. Ils étaient Français : dira-t-on qu’ils représentaient la France, et que la France, en leur personne, a condamné Jeanne d’Arc ? Non certes ! Mais pourquoi ? Parce qu’ils avaient renié la France pour passer au service de l’étranger.
De même, bien qu’ils fussent prêtres, on ne peut dire qu’ils représentaient l’Église catholique et romaine, car ils l’avaient reniée pour passer au schisme et en servir la cause.
§2. Seconde preuve Dans le procès lui-même, ils n’ont aucune juridiction.
Sans doute, les évêques et les inquisiteurs étaient juges de la foi : à ce titre Cauchon et ses assesseurs auraient eu le droit d’évoquer Jeanne à leur tribunal pour examiner ses sentiments et ses actes avec la plus grande justice et la plus grande bienveillance, si elle avait été soumise à leur juridiction. Mais elle ne l’était pas pour plusieurs raisons, qu’il nous suffise d’en citer une : son appel à Rome.
C’était un principe incontesté que, dans les causes de la foi, lorsqu’un accusé en appelait au Pape, immédiatement et par le fait même, toute autre juridiction que celle du Pontife romain cessait, et l’appelant ne relevait plus que du Saint-Siège, auquel il avait le droit d’être conduit. Il se passait 392alors la même chose que, lorsque sous l’empire romain, un homme avait dit : Je suis citoyen romain, j’en appelle à César
; il échappait par le fait même au pouvoir des gouverneurs et devait être conduit à Rome.
Or, Jeanne d’Arc eut un jour l’inspiration de dire : J’en appelle au Pape.
En vertu de ce mot, elle cessait de dépendre de Cauchon et des autres juges de Rouen. Cette circonstance devait être relevée plus tard au procès de réhabilitation, en 1456, et il y fut déclaré qu’elle entachait de nullité tout le procès de 1431.
Mais, dès 1431, les juges de Jeanne ont conscience de l’illégalité canonique et de l’usurpation de juridiction dont ils se rendent coupables. La réponse qu’ils font à Jeanne, loin de les excuser, les fait paraître encore plus séparés de l’Église et plus indignes de la représenter. Ils lui disent que le Pape est trop loin et que d’ailleurs l’Église n’est pas avec le Pape, mais avec les clercs et gens en ce connaissants
, c’est-à-dire avec Messieurs de l’Université de Paris. Or, c’est là un principe schismatique : ils reconnaissent par là qu’ils agissent sans l’autorité du Pontife romain, et même en dépit de cette autorité, car ils la dédaignent. Ils sont furieux de l’appel de Jeanne qui déjoue tous leurs projets ; engagés dans le mal, ils décident d’aller jusqu’au bout. Ils y vont, mais la religion ne les suit pas. Ils sont un tribunal 393irrégulier, incompétent, sans mandat, révolté contre l’Église ; encore une fois et à ce nouveau titre ils ne la représentent pas.
Ce n’est donc pas la religion qui a condamné et brûlé la Pucelle : c’est un pandémonium, un latrocinium, comme on disait jadis, une assemblée de brigands en rupture avec la religion.
De tout temps il y eut de ces prêtres prévaricateurs, mais ils ne furent jamais considérés comme représentant l’Église dont ils étaient le déshonneur.
Judas était prêtre et même évêque, puisqu’il était apôtre : représente-t-il le Collège apostolique et l’Église ? Évidemment non !
Les grands hérésiarques qui furent presque tous moines, prêtres ou évêques, Arius, Macédonius, Eutychès, Nestorius, Donat, Luther, Calvin, représentent-ils l’Église ? Évidemment non !
Eh bien, de même Cauchon et Courcelles et Loyseleur et d’Estivet représentent-ils l’Église ? Pas davantage !
§3. Troisième preuve Le témoignage de Jeanne.
Dans toute cette question de la responsabilité du supplice de Jeanne, il est un témoignage que l’on n’examine pas assez : c’est celui de l’intéressée elle-même. Elle savait apparemment à quoi s’en tenir. Elle voyait mieux que personne quels 394étaient ses véritables ennemis. Or, à qui a-t-elle attribué sa mort ? Est-ce à l’Église catholique ?
La libre-pensée croit parfois triompher sur ce terrain. Non seulement, nous dit-elle, Jeanne a regardé l’Église comme coupable de sa mort, mais elle l’a maudite. Elle est morte en révoltée contre cette secte d’évêques et de prêtres sanguinaires. Elle s’est dressée de toute sa taille avant de mourir et elle a ainsi apostrophé l’Église dans l’Évêque : Évêque, c’est par vous que je meurs.
Eh bien ! il y a là une confusion qu’il est facile de dissiper à l’aide des paroles mêmes de Jeanne. Non seulement elle n’a pas accusé l’Église, mais il semble qu’elle ait eu soin de la disculper devant la postérité. Non seulement elle n’a pas fini en révoltée ; mais elle a solennellement affirmé jusqu’au dernier soupir son amour et son respect pour la Religion : je dis son amour et son respect, et non pas son pardon. Elle n’a pas songé à pardonner à l’Église, car elle n’a jamais cru que l’Église lui eût fait du mal. Trois faits vont le prouver.
Le premier fait, c’est son appel au Pape. Évidemment elle ne regardait pas le tribunal de Rouen comme représentant l’Église, puisqu’elle réclame une juridiction supérieure. Elle le montre bien quand elle dit à Cauchon : Vous qui prétendez être mon juge.
Le Pape est pour elle son vrai juge et il est son père. Rome est à ses 395yeux l’autorité suprême, la justice souveraine ; en un mot, l’Église est sa mère, à laquelle elle en appelle avec confiance.
Elle va d’ailleurs nous expliquer sa pensée dans une parole célèbre et qui nous offre le plus fort des arguments.
C’est le second fait.
Lorsqu’elle s’écrie : Évêque c’est par vous que je meurs
, elle ajoute aussitôt ces mots qui en précisent et en révèlent le sens exact : Si vous m’eussiez enfermée dans les prisons de l’Église et remise aux gardiens ecclésiastiques, au lieu de me livrer au bras séculier, tout cela ne fût pas arrivé.
Peut-on dire plus clairement : Si l’Église m’eût jugée, elle ne m’eût pas condamnée. Mais ce n’est pas avec l’Église que j’ai eu affaire ; vous m’avez empêchée d’aller à Elle ; je n’ai pas été remise aux gardiens ecclésiastiques. C’est vous, Évêque, qui m’avez arrachée à ma mère l’Église et livrée au bras séculier, c’est-à-dire au pouvoir laïque qui va me faire mourir.
Ainsi Jeanne au lieu d’accuser l’Église et de la maudire, soupire après elle et se lamente de n’avoir pas comparu devant son tribunal.
Voici le troisième fait. Il va nous montrer à quelle distance infinie elle était des sentiments de révolte que lui prête la libre-pensée. Lorsque l’infâme Nicolas Midi lui dit : Vous êtes une sarrasine
, Jeanne bondit sous l’injure faite à sa 396foi et à son cœur : Je suis baptisée, s’écrie-t-elle, je suis bonne chrétienne et je mourrai bonne chrétienne.
Enfin, le 17 mars, elle fait cette profession de foi magnifique : J’aime l’Église et je voudrais la soutenir de tout mon pouvoir et mourir pour la foi chrétienne.
Est-ce là le cri d’une révoltée ? N’est-ce pas au contraire le testament d’une sainte morte dans la foi et l’amour de l’Église catholique, apostolique et romaine ?
Si Jeanne était parmi nous et lisait les pages où les francs-maçons la félicitent de s’être révoltée contre l’Église et proposent de la prendre pour la patronne de la libre-pensée, elle se redresserait indignée contre eux comme autrefois contre Nicolas Midi, et elle leur dirait : Je ne suis pas plus libre-penseuse que sarrasine : je suis toujours la bonne chrétienne que vos précurseurs ont brûlée.
Car, il n’y a pas à dire, les juges prévaricateurs de Rouen se rapprochent beaucoup plus des sectaires de nos jours que de l’Église de leur temps.
Troisième assertion L’Église n’a rien à se reprocher.
Si l’Église n’est pour rien dans le supplice de la Pucelle, peut-on dire qu’elle a toujours fait ce qu’elle devait pour cette pauvre enfant persécutée ? 397Si l’on examine la question de bonne foi, on verra qu’elle ne pouvait agir autrement qu’elle n’a fait et qu’elle n’a rien à se reprocher. Voyons quelle a été son attitude envers Jeanne avant, pendant et après le procès de Rouen.
§1. Avant le procès.
On dit que l’Église était opposée par système à toute inspiration privée qu’elle considère comme une atteinte à son autorité : elle prétend avoir le monopole des révélations célestes et c’est le protestantisme qui le lui a disputé et arraché en revendiquant pour l’âme le droit de communiquer directement avec Dieu. C’est pour cela, a-t-on dit, qu’elle aurait traité Jeanne d’Arc en rebelle.
L’Église ne réprouve que l’inspiration privée, fille de l’orgueil, qui est en contradiction avec les affirmations authentiques de Dieu, puisque Dieu ne peut se contredire. Mais quand la révélation vient clairement du ciel, loin de la combattre, l’Église l’approuve et enseigne que l’âme qui en est honorée doit y croire et y obéir.
C’est ce qu’elle a fait pour Jeanne. Les prélats et les prêtres qui ont examiné la jeune fille à Poitiers ont reconnu dans ses voix le caractère surnaturel, ils ont déclaré au roi qu’il pouvait se fier à elle. Nous avons plusieurs de leurs rapports qui sont des monuments de prudence.
L’Église ne pouvait faire plus, mais c’est avec sympathie, avec tendresse qu’elle voyait cette enfant 398visiblement envoyée du ciel à la France. Elle marchait avec elle, elle la bénissait, elle la soutenait.
§2. Pendant le procès.
L’Église, nous l’avons vu, n’était pas représentée par les bandits qui usurpaient son autorité. Heureusement tous les juges de Rouen n’étaient pas des misérables comme Cauchon, Courcelles et Loyseleur. Les mauvais l’emportèrent par leur audace : les bons qui se déclarèrent pour elle furent chassés, persécutés, réduits au silence.
Parmi ces derniers, le chanoine Houppeville fut jeté dans un cachot. Le canoniste Lohier fut obligé de s’enfuir sous peine de subir le sort de la Pucelle. Le chanoine La Fontaine tint tête quelque temps à la meute, mais dut s’éloigner lui aussi. Isambart de la Pierre, dominicain, fut menacé de mort. D’autres, moins exposés parce que moins en vue, opinent pour que Jeanne soit envoyée au Saint-Siège. Mais les universitaires les plus influents crient si fort qu’ils l’emportent.
En dehors de ces bons prêtres, amis impuissants de Jeanne et qui cherchent en vain à la sauver à Rouen, il y avait l’Église représentée par des évêques dans le reste de la France et à Rome par le pape. Que faisait-elle ? Mais que pouvait-elle faire ? Elle ne pouvait intervenir. Les communications étaient lentes et les événements souvent défigurés par la distance. On ne pouvait 399savoir ni même soupçonner au loin les illégalités et les infamies commises à Rouen : on pouvait, on devait croire que tout s’y passait correctement. Quand on apprit les desseins des Anglais, il était trop tard pour s’y opposer.
Et d’ailleurs qui aurait pu le faire efficacement ? Rien que la force militaire aurait pu arracher leur proie à des hommes qui se sentaient protégés par l’armée anglaise et qui prétendaient avoir pour eux une autorité sacrée. L’Église n’a pas sauvé Jeanne d’Arc parce qu’elle ne le pouvait absolument pas.
§3. Après le procès.
Plus tard, en 1456, elle a réhabilité la victime de Cauchon. À la demande du roi et à la prière de la famille de Jeanne, le pape Calixte III ordonna la révision du procès de Rouen. Cette révision commencée en 1455 à Notre-Dame de Paris s’acheva l’année suivante à Rouen. Cent trente témoins furent entendus, la lumière fut faite, la sentence de Cauchon solennellement cassée et Jeanne proclamée innocente.
Sans ce procès, sans ces dépositions officielles, sollicitées et réunies par l’Église, nous en serions presque réduits sur bien des points aux calomnies du procès de Rouen. C’est donc l’Église qui a mis à jamais la mémoire et la gloire de Jeanne à l’abri de l’injure et du mensonge.
Mais pourquoi, dira-t-on, l’Église a-t-elle attendu vingt-cinq ans pour rendre justice à la Pucelle ?
400Il faut se rapporter à l’époque, se rappeler les lenteurs habituelles des tribunaux, lenteurs expliquées par le tempérament d’une génération moins pressée que la nôtre, et par la difficulté des communications. Il faut tenir compte des complications politiques, du danger qu’il y avait à vexer les Anglais, de la nécessité de laisser se calmer les esprits et la lumière sortir des obscurités d’une procédure volontairement embrouillée. D’ailleurs l’Église ne commence la révision d’un procès que si elle est régulièrement saisie d’une plainte en nullité de sentence. C’était à la famille de Jeanne de se hâter. Dira-t-on que la mère de la Pucelle était indifférente à la mémoire de sa fille ? Non, il faut attribuer ses retards à la force majeure des événements. À plus forte raison, serait-il injuste d’en accuser l’Église qui ne pouvait aller plus vite que les intéressés.
D’ailleurs, même à l’époque où elle l’entreprit, l’Église a eu quelque mérite à faire ce procès. En l’ordonnant, elle mécontentait le gouvernement anglais qui avait ordonné à tous ses agents de soutenir la justice de la condamnation ; elle mécontentait le duc de Bourgogne qui lui en garda rancune ; elle mécontentait surtout l’Université, la grande coupable. Il y a plus, elle mettait à nu les iniquités d’un grand nombre de prêtres et fournissait ainsi à ses ennemis l’occasion qu’a saisie la libre-pensée moderne de déblatérer 401contre le clergé. Toutefois elle n’a pas hésité à courir ces risques, parce qu’elle ne voulait que la vérité et la justice. C’était son devoir, sans doute, mais il fallait du courage pour le remplir.
L’Église n’a donc rien à se reprocher à l’égard de la Pucelle. L’hérésie et la libre-pensée ne sauraient en dire autant. L’Université gallicane et à moitié schismatique a voulu flétrir la mémoire de la sainte jeune fille en brûlant son corps : c’est la grande coupable. Le protestantisme a jadis brisé les monuments et les statues de l’héroïne. Voltaire, le père de l’incrédulité, a voulu la salir dans un livre immonde. La Révolution a interdit ses fêtes que rétablit l’empire. La franc-maçonnerie l’a tantôt injuriée tantôt exaltée par des éloges pires que l’injure qui dénaturaient sa mission et lui enlevaient son auréole. Enfin nous avons en Thalamas, le coup de pied de l’aliboron53 !
L’Église seule a le droit d’être fière de Jeanne. J’ai lu des articles où l’on prétend qu’aucun parti ne doit confisquer Jeanne. Elle est à tous, c’est la formule consacrée. J’ignore si c’est vrai en politique, et je ne veux pas m’en occuper ; mais ce n’est pas vrai dans le domaine philosophique et religieux.
Jeanne n’est pas et ne peut pas être à un parti qui blasphème sa foi, qui renie son Dieu, qui 402bafoue l’idéal de toute sa vie. Au libre-penseur qui voudrait mettre la main sur elle, elle répondrait comme au soudard qui voulut l’outrager dans sa prison : Arrière, misérable ! respecte-moi !
Francis Magnard a écrit dans le temps ces paroles : L’Église et l’État s’arrachent la grande ombre. Ce sont là d’assez mesquines querelles. Laissons la France s’unir une fois par hasard sur le nom de celle qui lui rendit le courage et la foi en sa vertu guerrière, sans essayer de confisquer la grande héroïne au profit de telles ou telles idées…
Ces lignes manquent de justice et de psychologie. Il y a dans les revendications de l’Église autre chose qu’une mesquine querelle. Nous ne cherchons pas à confisquer Jeanne d’Arc en la mettant sur les autels. Nous souhaitons la voir honorer par tous les homme sincères. Mais nous ne permettrons pas à des sectaires de s’en emparer, ni de travestir sa mission en en faisant une hallucinée, ni de souiller sa mémoire en en faisant une révoltée contre l’Église. Elle est à nous. Joanna nostra est !
Elle est à nous, parce qu’elle a été jusqu’à la mort de la grande famille des croyants. Elle est à nous, parce que nous seuls nous expliquons sa mission, comme elle l’expliquait elle-même, par des voix divines. Elle est à nous parce que seuls nous lui laissons au front l’auréole surnaturelle 403dont elle veut être parée. Elle est à nous enfin, parce que, comme l’avouait le franc-maçon Jean Macé, le prêtre seul n’a rien à renier en la louant.
Notes
- [50]
Bien que cet article traite du même sujet que le sermon ci-dessus sur Jeanne d’Arc et l’Église, nous le reproduisons ici parce qu’il contient un bon nombre de faits omis dans le discours ou présentés d’une manière différente.
- [51]
Frère Delpech
; les trois points ∴ sont un signe abréviatif de tradition maçonnique. D’où le sobriquet péjoratif de frère trois points pour désigner un franc-maçon. - [52]
Jeanne d’Arc (1894), par Auguste Delpech (1846-1935) sénateur de l’Ariège.
- [53]
aliboron : nom donné à l’âne dans les fables de La Fontaine et qui désigne par antonomase un personnage ignorant, stupide et ridicule.