3. Le Réveil de la Pucelle
117III. Le Réveil de la Pucelle14
Puella non est mortua, sed dormit.
La Pucelle n’est pas morte, elle dort.
— (Marc 5:41.)
Mes bien chers frères,
La fille de Jaïre venait d’expirer, et les pleureuses, réunies autour de son lit, commençaient le thrène de la mort. Un homme vint à passer qui fendit la foule en disant : Cette jeune fille n’est pas morte, elle dort.
Puis il la prit par la main et elle se leva.
Quinze siècles plus tard, la Vierge d’Orléans venait d’expirer dans les flammes, et, tandis que la France pleurait son enfant, l’Angleterre, délivrée de celle qui avait été sa terreur, se réjouissait et disait : Elle est morte ; elle ne peut plus rien contre moi !
Bien des fois, au cours des siècles, ce cri de haine a retenti dans l’histoire, poussé par l’impiété. Bien 118des fois, les ennemis de Jeanne, irrités de sa popularité et de sa survie morale, ont voulu tuer sa mémoire et la mettre au tombeau. Mais l’homme pour qui la mort est un sommeil et la résurrection un jeu sublime, un simple réveil, passait. Il répétait la fière parole qui brave le trépas en le niant : La Pucelle n’est pas morte, elle dort.
Il réveillait la douce endormie, et il pouvait dire, en la montrant au monde, comme jadis en sortant lui-même du sépulcre : Ô mort, où est ta victime, ô mort, où est ton aiguillon ?
Parmi ces réveils de Jeanne, il en est trois qui méritent particulièrement notre attention.
Le premier, c’est celui qui, après le supplice de Rouen, nous rendit la blanche guerrière et lui permit, invisible capitaine, de se mettre à la tête de nos troupes et d’achever la délivrance du pays.
Le second fut sa réhabilitation. L’Université avait cru, par le plus injuste des procès, ensevelir son nom dans un suaire d’infamies et d’imputations calomnieuses. Mais, en 1456, le Christ ou le Pape — c’est tout un — délivrait Jeanne de ce suaire et son innocence s’en échappait triomphante.
Plus tard l’impiété voltairienne et la libre-pensée voulurent l’enfouir sous leurs sarcasmes, leurs outrages ou leurs théories fantaisistes. Mais aujourd’hui l’Église ouvre ce tombeau et invite l’héroïne à en sortir et à monter sur les autels.
119Oui, ce matin, à Saint-Pierre de Rome, la voix du Christ, passant par les lèvres du Pape, a proclamé Jeanne Bienheureuse, et cinquante mille Français, réunis dans l’immense basilique, ont acclamé leur illustre compatriote.
Mais le cher pays où la Pucelle a cueilli toutes ses palmes, celles du miracle et de la victoire, de la sainteté et du martyre, ne convient-il pas qu’il applaudisse au triomphe de sa Libératrice et lui exprime sa tendresse ? Eh ! oui, un grand frisson patriotique a traversé aujourd’hui la France et vos cœurs ont frémi de joie et de fierté. Aussi, vous qui n’avez pu aller à Rome, vous êtes venus de tous les points de Paris dans cette vaste enceinte, trop petite pour vous contenir, afin d’entendre louer votre Jeanne bien-aimée. Vous avez salué en passant son admirable statue si fièrement campée devant la porte de cette église et que des mains pieuses ont couverte de blanches fleurs. Vous allez chanter tout à l’heure avec une indicible émotion l’invocation désormais liturgique : Beata Johanna, ora pro nobis ! (Bienheureuse Jeanne, priez pour nous !)
Ce sera pour moi un insigne honneur et une éternelle consolation d’avoir célébré Jeanne en cette journée historique devant l’élite de la capitale. Puissé-je être l’écho fidèle de l’hymne d’amour qui chante pour elle dans vos cœurs ! J’essayerai du moins d’en balbutier quelques strophes en vous 120rappelant ce qu’a été par trois fois au cours de notre histoire cette grande et belle chose : le réveil de la Pucelle.
1. Le premier réveil.
En condamnant Jeanne au bûcher, les Anglais avaient cru l’anéantir. Ils se trompaient. Sa puissance n’était qu’endormie et elle allait se réveiller et se faire sentir à eux plus terrible que jamais.
Le bruit se répandit, après son supplice, qu’elle avait été miraculeusement arrachée aux flammes et portée par les anges dans un lieu secret d’où elle allait bientôt revenir pour sauver sa patrie. Pure légende sans doute, mais si gracieuse, si douce, si patriotique, et où il nous est permis de voir le symbole d’une grande réalité !
Morte, Jeanne sembla plus vivante et plus agissante que jamais. Son esprit plana pendant vingt ans sur nos campagnes et c’est lui qui bouta hors de toute France les envahisseurs.
Elle avait prédit leur défaite, lorsqu’elle dit au fond de sa prison à Jean de Luxembourg :
— Je sais bien que les Anglais me feront mourir, croyant, après ma mort, gagner le royaume de France. Mais fussent-ils cent mille godons de plus, ils ne l’auront pas.
121Elle avait prédit une grande besogne favorable à la France et qui mettrait tout le pays en branle
. Or, quatre ans plus tard, en 1435, le traité d’Arras enlevait aux Anglais leur plus puissant allié, le duc de Bourgogne, qui se réconciliait avec Charles VII.
Elle avait prédit que, avant sept ans, une ville plus importante qu’Orléans ferait retour à la France. Or, sept ans n’étaient pas écoulés que le maréchal de l’Île-Adam plantait la bannière de France sur les murs de Paris et que le connétable de Richemont faisait le 16 avril 1436, au nom du roi, une entrée solennelle dans la capitale.
Elle avait prédit la délivrance totale de sa patrie et l’expulsion des Anglais. Or, peu à peu, les grandes villes et les provinces, conquises par les étrangers, se soumirent de gré ou de force. En 1449, les Anglais évacuaient la Normandie, et en 1453, vaincus à Castillon, ils perdaient Bordeaux et toute la Guyenne. De la Crau provençale à la bruyère bretonne, du pic pyrénéen à la dune flamande, ce grand axiome de notre droit national et de notre patriotisme, la France aux Français
, devenait une douce et splendide réalité.
Or, c’est bien à Jeanne qu’il faut attribuer ces succès. Outre qu’elle les avait prédits et rendus ainsi certains, inévitables, elle y a contribué par l’élan qu’elle avait donné à la résistance nationale, par la confiance qu’elle avait infusée au patriotisme, 122par le courage et l’enthousiasme qu’elle avait rendus aux soldats et aux capitaines, en leur rapprenant le chemin, depuis longtemps oublié, de la gloire. L’œuvre du salut, commencé par elle, continuait en vertu de la vitesse acquise grâce à elle. Elle avait lâché dans les airs un vol de victoires que rien ne pouvait plus arrêter et qui planèrent longtemps sur nos champs de bataille, tels des aigles sublimes, harcelant de leurs cris et de leurs serres le léopard anglais affolé, jusqu’à ce qu’il se jetât à la mer pour regagner les brumes de la Grande-Bretagne.
On avait dit du Christ : défunt, il parle encore (defunctus adhuc loquitur). On devait dire de Jeanne : défunte elle agit, elle combat, elle remporte encore des victoires. Vous voyez donc bien que sa mort n’avait été qu’un sommeil, et que son réveil fut magnifique.
Au soir du 17 juillet 1453, lorsque le dernier champion de l’Angleterre, le vieux Talbot, qui depuis plus de trente ans guerroyait contre la France dont il avait été tant de fois vainqueur, tomba blessé sur le champ de bataille de Castillon, j’imagine qu’il dut voir passer dans une rapide vision cette Jeanne qu’il connaissait bien pour avoir été jadis battu par elle, et qu’il lui cria en mourant : Tu m’as encore vaincu, ô Pucelle ! Tu es toujours terrible comme à Orléans et à Patay !
Et j’imagine aussi que partout, dans 123les villes et les campagnes, le bon peuple, dans son alléluia, dut associer au nom du Christ le nom de cette Jeanne qui avait préparé et prédit la fin de nos malheurs.
Nous le chanterons encore, ô sainte Pucelle, cet alléluia de la délivrance et de la victoire. Quand nos ennemis triomphent et nous insultent, quand tu sembles toi-même inactive, indifférente à nos douleurs, sourde à nos appels, quand nos âmes pleureuses sont tentées de désespoir, non, tu n’es pas morte, tu n’es pas morte : Puella non est mortua, sed dormit. Tu reposes sur ton lit virginal, comme au 4 mai quand les anges te réveillèrent pour t’appeler aux remparts ; mais il suffit que la voix du Christ prononce ton nom béni, que son souffle passe sur ton front, aussitôt tu tressailles, tu te lèves, tu remontes à cheval pour voler au secours de ta patrie. Oh ! non, tu ne la laisseras jamais mourir, n’est-ce pas, toi l’Immortelle !
2. Le second réveil.
Mais si la puissance de Jeanne s’est réveillée après sa mort, sa mémoire n’est-elle pas restée ensevelie sous un suaire de honte ? L’Université de Paris, asservie à l’Angleterre, l’avait tissé ce 124suaire pendant plus d’un an avec une haine patiente et savante. Au cours du plus monstrueux des procès après celui du Christ, elle y avait brodé les épithètes atroces : menteuse, blasphématrice, mécréante, idolâtre, cruelle, dissolue, apostate, schismatique, hérétique, relapse. Elle les avait reproduites sur la mitre de dérision dont elle coiffa sa victime traînée sur une charrette au dernier supplice. Ainsi le Sanhédrin de Jérusalem avait-il traité Jésus de séducteur et de blasphémateur. Ainsi avait-il écrit sur sa croix le motif de sa condamnation. Le Sanhédrin de Rouen fut plus cruel : il jeta à la face de la jeune fille désarmée des accusations plus infâmes.
Pauvre Jeanne ! Ce fut une de ses plus affreuses tortures que ces accusations. Elle blessait ses croyances les plus chères et ses affections les plus vives. Elle ne pouvait supporter que l’on mît en doute son amour pour Dieu et pour l’Église. Un jour qu’on l’avait appelée hérétique et sarrasine, elle avait bondi sous l’injure et s’était écriée qu’elle était une bonne chrétienne
. Et il lui fallait coiffer cette mitre hideuse qui la désignait à la réprobation de toute la chrétienté ! Elle se disait sans doute que la calomnie ferait peut-être son chemin et que toutes les générations l’appelleraient malheureuse et maudite !
L’Université n’épargna rien pour qu’il en fût ainsi. Elle envoya à toutes les cours de l’Europe et 125à toutes les cités du royaume de France, l’abominable factum contenant ses diffamations et ses calomnies. Elle eut même l’impudeur d’affirmer, sur la foi d’un procès-verbal que ses propres greffiers avaient refusé de signer et qui n’avait donc ni force probante ni valeur authentique, que, condamnée par l’Église et voyant sa fin approcher, l’accusée avait avoué ses crimes et confessé que ses voix étaient des voix d’enfer et l’avaient trompée. Elle espérait que Jeanne, roulée dans ce linceul d’infamie, resterait vouée à l’exécration de la postérité et que toutes les générations l’appelleraient misérable !
Mais non, tu te trompes, Sanhédrin de malheur, qui par un dernier mensonge usurpes le nom de l’Église catholique ! Non, ta victime ne mourra pas sous tes imputations et sa mémoire en sortira un jour toute blanche, et c’est l’Église catholique elle-même qui la vengera.
Voici, en effet, que du cœur de trois mères, également blessées par la condamnation de Jeanne, monte une rumeur de protestation. L’Église, la France et Isabelle Romée pleurent leur enfant et se concertent pour la réhabiliter. En 1452, le cardinal d’Estouteville, légat du Saint-Siège, commence, à la demande du roi de France, une première information. Des mémoires sont rédigés qui mettent en pleine lumière l’iniquité de la condamnation et l’innocence de la 126victime, et, parmi ces mémoires, deux des plus importants sont ceux de Théodore de Lellis et de Paul Pontanus, l’un auditeur de Rote, ami du pape Pie II, et l’autre avocat au consistoire apostolique, tous deux jurisconsultes célèbres qui expriment officieusement la pensée de Rome.
Cette pensée allait bientôt éclater d’une manière officielle. L’information de 1452 n’était qu’une action préparatoire. La France demandait plus, le bon peuple avait hâte de voir venger sa libératrice. La famille de Jeanne, Isabelle Romée, sa mère et ses deux frères Pierre et Jean demandent au Pape la révision du procès de Rouen. Calixte III, par une lettre du 11 juin 1455, ordonne cette révision et nomme trois commissaires pontificaux, Juvénal des Ursins, archevêque de Reims, et les évêques de Paris et de Coutances.
Le 7 novembre de la même année, une scène émouvante se passe dans la basilique de Notre-Dame, à Paris. La vieille mère de Jeanne, soutenue par ses deux fils, se jette aux genoux des représentants du Saint-Siège et leur demande en sanglotant justice pour sa fille bien-aimée.
Justice est rendue, car cette fois c’est l’Église qui agit. Les habitants de Domrémy et les compagnons d’armes de la Pucelle sont entendus. À la lumière de leurs témoignages, les calomnies anglaises et universitaires se dissipent. Le suaire d’infamie est étalé au grand jour ; la réputation 127de l’héroïne en sort immaculée. Le 7 juillet 1456, dans cette ville de Rouen où elle avait subi les derniers outrages, Jeanne est proclamée innocente de tous les méfaits dont on l’avait accusée.
Te voilà maintenant vengée, ô Pucelle. Tu n’es plus l’idolâtre et l’apostate, tu es la bonne chrétienne que tu prétendais être. C’est l’Église qui le déclare. Le pape, représenté par ses commissaires, a pris la mitre infâme qu’on avait posée sur ta tête, il l’a jetée à terre et foulée aux pieds, et à sa place, il a mis une couronne où étincelle ce mot : Innocente. Un jour viendra où un autre pape déposera sur ton front un diadème plus illustre et où brillera ce mot plus glorieux : Bienheureuse. Mais dès ce jour, ô Jeanne, tu peux chanter ton Magnificat. Non, tu ne seras pas maudite : non, toutes les générations ne t’appelleront pas malheureuse ; elles te nommeront, au contraire, Bienheureuse, comme la Vierge Marie, car après Elle, tu seras parmi nous la femme bénie entre toutes les femmes !
3. Le troisième réveil.
Ce n’est pas assez au Christ d’avoir proclamé Jeanne innocente. Il lui réserve une gloire plus haute. Il veut la faire monter sur les autels. Or, il 128semble que l’impiété ait prévu cette glorification et ait voulu l’empêcher. Elle a en effet cherché à tuer Jeanne moralement, à flétrir sa mémoire comme l’avait fait l’Université, pour que l’Église ne pût la béatifier.
Voltaire s’est jeté dans la mêlée, brandissant un livre qu’il croyait un tison capable de réduire en cendre la réputation de l’héroïne. Il a accumulé, pour en faire un bûcher, les accusations les plus basses et les plus absurdes. L’insensé ! Les outrages se sont retournés contre lui. Ce qui est mort, ce n’est pas notre Pucelle : Puella non est mortua ! C’est celle de Voltaire, qui n’est qu’une caricature infâme de la vraie Libératrice. La Vierge que l’impie a insultée est aujourd’hui plus vénérée que jamais, elle nous apparaît comme une sainte, comme un ange.
C’est l’ange de la pureté. Ses contemporains l’appellent de ce nom. Comme les anges, elle fuit les fanges de la terre. Comme les anges, elle monte vers Dieu sur les ailes de l’extase. Comme les anges, elle répand autour d’elle les clartés divines : belle âme de lumière, on l’a vue, après sa mort, voler au ciel comme une blanche colombe et, pendant sa vie, elle met en fuite, tels des oiseaux impurs, les mauvaises pensées dans l’esprit de ses compagnons d’armes.
C’est l’ange de la charité. Elle pratique toute sa vie, et au plus haut degré, cette vertu qui est la 129marque caractéristique des disciples de Jésus-Christ. Toute petite, elle donne son pain, parfois sa chambre et son lit, aux malheureux, et se condamne à coucher près de l’âtre. Elle soigne les enfants malades. Plus tard, sur le champ de bataille, elle oublie la victoire et la poursuite des ennemis pour se pencher sur les soldats blessés, aussi bien sur ceux d’Angleterre que sur ceux de France, et elle console leurs derniers moments. Elle nous apparaît ainsi, dans la brume lointaine et sanglante de la guerre de Cent ans, longtemps avant la Fille de Saint-Vincent-de-Paul, comme le modèle de nos religieuses et de nos sœurs de charité.
C’est l’ange du patriotisme. Elle aime sa patrie, de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces. Elle s’attendrit et pâlit au récit de ses désastres. Elle consent à tous les sacrifices pour la sauver. Ses cheveux se dressent sur sa tête, nous dit-elle, quand elle voit couler le sang de France. Elle a l’idée la plus haute de la vocation de son pays : elle l’appelle le saint royaume, dont Jésus-Christ lui-même est le roi, et dont Charles n’est que le vice-roi devant Dieu. Elle affirme bien haut que combattre contre la France c’est combattre contre le Christ et que l’Anglais devra bientôt quitter nos rivages.
C’est l’ange de la foi, de l’espérance et de l’amour. Elle a mis tout son cœur dans le cœur de 130Dieu. Elle préférerait mourir plutôt que d’offenser son Créateur. Elle pleure ou s’indigne quand elle entend blasphémer. Elle répète que le péché fait perdre les batailles. Grave devise que je voudrais bien voir inscrite sur les feuilles de route de nos chers soldats !
C’est l’ange du Tabernacle et de la Sainte-Table. Elle adore le Christ sur les autels. Elle le reçoit dans la communion fréquente. Elle lui mène ses compagnons d’armes. Elle ne veut autour d’elle dans son bataillon d’élite, qu’elle appelle sa confrérie, que des soldats confessés, absous et nourris du pain eucharistique. Elle sait que ce pain est le pain des forts, des héros, des vainqueurs. Ah ! vous admirez Jeanne, emportée dans la mêlée furieuse, passant, vivant éclair qui aveugle l’ennemi, vivante bannière qui entraîne ses soldats ; eh bien, sachez-le, la source de son héroïsme c’était le Christ encore palpitant dans son cœur et qui lui disait : En avant !
Oui, Jeanne, tu es un ange et tu es aujourd’hui dans le paradis des anges, trop haut pour apercevoir les misérables pygmées qui insultent à ta vertu, trop haut pour entendre leurs stupides outrages. Où est maintenant le livre infâme que Voltaire écrivit contre toi ? Mais où est Voltaire lui-même ? Où le vois-tu du haut de ton ciel ? De quel bûcher lève-t-il vers toi ses yeux brûlés par des larmes qui ne sont pas celles du repentir ! Ô 131gloire des saints, seule gloire qui compte, seule gloire qui demeure !
D’autres, sans nier la vertu de Jeanne, ont osé nier son génie, ses victoires, la part qu’elle eut dans le relèvement de la France : de tous ses triomphes ils font honneur à ses capitaines. Elle n’est donc pas la messagère de Dieu à la France ! Mais l’astre de Jeanne a percé tous ces brouillards accumulés par une fausse science, et il monte de plus en plus éclatant sur l’horizon de notre siècle. Les savants indépendants eux-mêmes ont étudié sa vie avec curiosité, avec passion ; ils ont salué en elle la fleur la plus exquise de la chevalerie, la libératrice de la France, la plus extraordinaire de toutes les femmes.
La science a interrogé les témoins de sa vie, les compagnons de ses exploits : ils sont venus déposer comme jadis au procès de réhabilitation. Dunois et le duc d’Alençon ont raconté que c’était elle, et elle seule, qui délivrait Orléans, qui prenait Meung et Beaugency, qui triomphait à Patay. Les vieux chroniqueurs sont sortis de la poussière des bibliothèques pour nous dire la stupeur de leurs contemporains devant cette femme qui leur semblait, suivant leur parti, un ange, une sainte, un 132démon, une fée, un fantôme, mais qui pour tous dépassait de beaucoup les facultés humaines. Chaque jour Jeanne monte dans l’admiration des hommes ; son nom remplit le monde. Chaque jour elle reçoit de nouveaux hommages.
Hommage de l’incrédulité qui, lorsqu’elle n’est pas aveuglée par la passion, reconnaît sa grandeur humaine et voit en elle, avec Michelet, Henri Martin, Quicherat, Siméon Luce, l’honneur de l’humanité et la poésie de l’histoire.
Hommage des nations étrangères, hérétiques et schismatiques elles-mêmes, qui reconnaissent franchement qu’elles n’ont pas d’héroïne à lui opposer.
Hommage de la Russie qui, par la plume d’un illustre tacticien, le général Dragomirov, rend justice à ses talents militaires incomparables15.
Hommage de l’Allemagne, où Schiller et Görres ne trouvent pas de termes assez magnifiques pour exalter ses vertus.
Hommage de l’Angleterre, dont les écrivains les plus célèbres rivalisent depuis un siècle à célébrer ses exploits et déposent au pied de son autel les fleurs d’une admiration enthousiaste.
Hommage de l’humanité tout entière qui s’écrie aujourd’hui avec le Christ : Puella non est mortua ! 133La Pucelle n’est pas morte : elle vivra jusqu’à la fin des siècles.
Tous ces hommages, l’Église les recueille, elle en compose une gerbe qu’elle offre à son enfant bien-aimée. Elle fait plus. Elle explique cette grandeur et cette beauté que le monde ne sait qu’admirer. Elle montre que ses prouesses sont humainement inexplicables et que, par suite, le doigt de Dieu est là (Digitus Dei est hic). Il est là, il étincelle sur tous ces hauts faits, il étincelle à travers cette épopée guerrière, il étincelle à travers ce martyre. Jeanne est donc bien la Messagère de Dieu.
Cependant la libre-pensée ne se tient pas pour battue. Ne pouvant nier la grandeur humaine de Jeanne, elle s’efforce d’éteindre l’auréole surnaturelle allumée par le doigt de Dieu autour de son front. Et elle a fait cette admirable trouvaille de l’hallucination pour expliquer le rôle de la Libératrice.
Jeanne, dit-elle, n’a entendu que les battements de son propre cœur, blessé dans son patriotisme ; ses voix sont l’écho de la grande plainte qui monte de tous les champs de bataille où erre son âme ; elle a été victime de l’hallucination ! L’ardeur qui l’enflamme, la confiance qui la soulève, 134hallucination ! L’enthousiasme qu’elle communique à la France, hallucination ! Les prophéties qui lui révèlent l’avenir, hallucination ! Ses victoires, hallucination ! Sublime hallucinée, elle mérite notre reconnaissance, mais l’Église ne peut lui décerner les honneurs de la canonisation.
Et cependant l’Église la béatifie. Elle affirme par là que Jeanne a bien entendu des voix du ciel et qu’elle a bien conversé avec les anges et les saintes. Et l’Église est ici appuyée par la science et l’histoire. Avec la science et l’histoire, elle nous dit :
Non, Jeanne n’est pas hallucinée, car l’hallucination suppose un tempérament maladif, un cerveau détraqué : or, Jeanne est une robuste paysanne, saine de corps et d’esprit, un caractère positif, une nature harmonieuse et bien équilibrée.
Non, elle n’est pas hallucinée, car l’hallucination aggrave le désordre mental d’où elle procède : or, Jeanne apparaît de plus en plus avisée et intelligente, elle montre un génie militaire d’autant plus grand qu’elle a plus de visions.
Non, elle n’est pas hallucinée, car l’hallucination abaisse le caractère et pervertit le cœur, elle développe l’orgueil et la vanité, l’égoïsme et la dureté, la manie du mensonge et la fourberie : or, plus Jeanne est en contact avec ses anges, plus elle montre une âme exquise et délicate, un cœur tendre et dévoué.
135Non, elle n’est pas hallucinée, car l’hallucination, si elle exalte pour quelque temps la sensibilité et enflamme le courage à l’heure du succès, les laisse retomber d’autant plus lourdement et plus bas à l’heure du revers : or, Jeanne est d’autant plus forte et plus héroïque que l’épreuve pour elle devient plus rude et le malheur plus écrasant.
Non, elle n’est pas hallucinée, car l’hallucination est soumise à la loi des milieux, et, à une époque où tout le monde était abattu, Jeanne aurait dû refléter la prostration générale ; ses deux yeux auraient été deux fontaines de larmes et n’auraient pas lancé des éclairs ; elle eût fait une Cassandre émérite, mais n’aurait jamais été une Judith victorieuse.
Non, elle n’est pas hallucinée, car l’hallucination n’apprend rien de nouveau à ses tristes victimes ; elle ne leur offre que du déjà vu, du déjà connu, des souvenirs mal rapiécés par l’imagination ; or, les visions de Jeanne lui révèlent des choses qu’elle ne pouvait savoir humainement, les secrets des cœurs et les secrets de l’avenir.
Non, Jeanne n’est pas hallucinée, car l’hallucination est stérile ; et les visions de Jeanne sont fécondes : elles ont engendré le salut et la fortune de la France.
Non, Jeanne n’est pas hallucinée, car l’hallucinée est une femme amoindrie, une créature déchue, tandis que Jeanne est, après la Vierge Marie, 136l’épanouissement le plus superbe de la nature féminine dans toutes les splendeurs morales, splendeurs de la grâce et de la beauté, splendeurs du génie et du cœur.
Elle a donc bien vu ses amis du ciel. Elle a donc bien entendu leurs voix. Et l’Église a le droit de lui dire en ce jour : Tu es bien heureuse, ô Pucelle, parce que tu as vu, et plus heureuse encore parce que tu as cru à tes visions : beata quæ credidisti !
La libre-pensée revient une dernière fois à la charge. Quoi qu’il en soit, s’écrie-t-elle, l’Église ne peut canoniser Jeanne sans se déjuger, car c’est elle qui l’a condamnée jadis comme hérétique et relapse et qui l’a brûlée vive.
Et ici encore la science et l’histoire répondent : Non, l’Église n’a pas brûlé Jeanne, car l’Église n’était pas avec des hommes à moitié révoltés contre elle et qui manifestaient chaque jour, au cours même du procès infâme, des tendances schismatiques.
Non, l’Église n’a pas brûlé Jeanne, car elle n’était pas avec des hommes qui, s’ils ont cru avoir quelque juridiction au début du procès, savaient fort bien qu’ils n’en avaient plus l’ombre à 137partir du jour où la prisonnière en appela au Pape.
Non, l’Église n’a pas brûlé Jeanne, car elle n’était pas avec des hommes qui, loin d’écouter cet appel au chef de la chrétienté, ont cherché à l’étouffer et ont méconnu l’autorité du Saint-Siège en lui substituant leur autorité.
Non, l’Église n’a pas brûlé Jeanne, car elle n’était pas avec des hommes qui allaient bientôt, au Concile de Bâle, condamner le Pape à mort comme une simple Jeanne d’Arc.
Non, l’Église n’a pas brûlé Jeanne, car Jeanne elle-même l’a hautement reconnu quand elle disait : Si vous m’aviez remise aux mains de la sainte Église, ce mal ne me serait pas arrivé.
Non, l’Église n’a pas brûlé Jeanne, car Jeanne, loin de lui attribuer ses malheurs, l’a toujours aimée et bénie comme sa mère. Ne disait-elle pas à ses juges : J’aime l’Église et je serais heureuse de mourir pour la défendre !
Non, l’Église n’a pas brûlé Jeanne, car il est aussi absurde qu’injuste de confondre l’Église avec les mauvais prêtres, qui sont généralement ses pires ennemis ; elle n’était pas plus avec l’évêque Cauchon qu’elle ne fut avec le diacre Arius, le moine Luther, le curé Calvin, l’évêque Jansénius et le patriarche Nestorius de Constantinople.
C’est pourquoi on pourra bien, dans des tableaux sensationnels, exhiber autour du bûcher 138de Jeanne, éclairée de l’horrible reflet de ses flammes, la robe violette de Cauchon, qui ne représente que l’ambition et la haine de l’Université, et la robe rouge du cardinal de Winchester, qui ne représente que la politique et la vengeance de l’Angleterre ; mais on ne pourra jamais y peindre la robe blanche du Pape, qui, seul, représente l’Église catholique, apostolique et romaine.
La voilà donc maintenant, cette Jeanne si attaquée de son vivant, encore plus discutée après sa mort, et qui sort victorieuse de tous les assauts. Hier encore, elle gisait ensevelie sous les multiples suaires de l’indifférence du monde, des sarcasmes de l’impiété et des théories pseudo-scientifiques de la libre-pensée ; hier encore elle semblait morte. Mais aujourd’hui ! Ah ! aujourd’hui ! Place au Christ ! Place au Dieu de justice et d’amour qui s’avance vers elle ! De la même voix qui, sur une montagne de Galilée, proclamait les huit béatitudes, il définit la béatitude de Jeanne ; du même geste qui ressuscitait la fille de Jaïre, il réveille la fille de Jacques d’Arc : Puella, tibi dico, surge ! Je te le dis, ô Pucelle, lève-toi ! Lève-toi et monte avec moi dans ma gloire. Lève-toi et monte sur les autels de mon Église. Lève-toi et marche l’égale 139des anges et des saintes que tu vénérais sur la terre.
Mais pourquoi le Christ l’a-t-il ainsi réveillée ? Est-ce pour elle seulement ? Non, c’est pour nous donner en elle une patronne, un ange gardien de plus, disons le mot, une libératrice. Cent fois, au milieu de nos alarmes, nous avons crié vers Dieu, comme Judas Maccabée : Seigneur, envoyez-nous votre bon ange.
(Mitte nobis bonum angelum tuum.)
Le bon ange du Seigneur, le voici : c’est Jeanne la Bienheureuse. Elle a toujours le même cœur si tendre, si français, et elle a plus de puissance que jamais.
Dans la journée du 4 mai 1429, pendant le siège d’Orléans, elle s’était jetée sur son lit pour y prendre quelques instants de repos. Tout à coup elle s’éveille en sursaut et s’écrie :
— Mes voix me commandent de courir sus aux Anglais.
Et rencontrant son page :
— Sanglant garçon, lui dit-elle, vous ne me disiez pas que le sang de France avait coulé.
Et elle s’élance sur son cheval, saisit sa bannière et court aux remparts. Quatre jours après Orléans était délivré.
Comme au 4 mai, Jeanne semble dormir depuis trop longtemps. Et cependant le sang de France a coulé, ô Pucelle, et ce qui est plus grave, les larmes de France coulent toujours, car les larmes sont le sang du cœur. Oui, le cœur 140nous saigne, quand nous pensons aux malheurs de notre patrie. Oui, le cœur nous saigne quand nous ne pouvons rien pour la sauver. Oui, le cœur nous saigne quand nous voyons l’impiété triomphante et la religion persécutée sur la terre ! Oui, le cœur nous saigne, quand nous contemplons le Christ crucifié sur de nouveaux calvaires. Je te le dis, ô Pucelle, lève-toi ! (Tibi dico, Puella, surge.) Réveille-toi pour nous sauver. Réveille-toi pour chasser l’erreur et le péché hors de toute France. Réveille-toi pour faire sacrer le Christ roi de tous les cœurs.
Réveillée, je le suis ! nous crie-t-elle en ce jour. Mais vous aussi, ô Français, réveillez-vous ! Arrachez-vous à la léthargie du péché, à la torpeur de l’égoïsme, et nous marcherons, unis ensemble, sous la bannière du Christ, à la délivrance de la patrie.
Ainsi soit-il.
Notes
- [6]
Discours prononcé dans la cathédrale d’Orléans, le vendredi 8 mai 1908, pour le 479e anniversaire de la délivrance de la ville.
- [7]
S. G. Mgr Touchet, évêque d’Orléans ; S. G. Mgr Amette, archevêque de Paris ; S. G. Mgr Kandelafte, archevêque de Palmyre ; S. G. Mgr Douais, évêque de Beauvais ; S. G. Mgr Bouquet, évêque de Chartres ; S. G. Mgr Albano Xisto, évêque de Bethsaïde.
- [8]
Extrait du poème Le bûcher de Jehanne, de Théodore Botrel (1868-1925) :
Et, depuis lors, le cœur immortel de la vierge
Descend au fil de l’eau jusques à l’océan,
Puis remonte le fleuve et vient battre la berge,
Dès qu’un nouveau malheur te menace, ô Rouen ;
Dès qu’il voit que l’Anglais sur nos côtes accoste,
Et qu’il sent le pays abandonné de Dieu,
Il s’en revient vers toi s’offrir en holocauste,
Prêt à subir encor le supplice du feu.
- [9]
Mgr Touchet, évêque d’Orléans.
- [10]
Le terme introït (la prière qui accompagne le prêtre lorsqu’il monte à l’autel au début de la messe) est construit sur le verbe latin introeo (entrer, ou ici monter puisque le prêtre monte à l’autel), conjugué à la troisième personne du présent (il monte) : introït. L’abbé Coubé le conjugue à la première personne du futur (je monterai) pour former : introïbo.
- [11]
C’est à l’hôpital de la Salpêtrière à Paris que Charcot (1825-1893), précurseur de la neurologie, se rendit célèbre pour ses travaux sur l’hystérie et autres troubles mentaux, et ses disciples ensuite.
- [12]
Alfred de Musset (1810-1857), poème À mon ami Édouard B. (1832) :
Ah ! Frappe-toi le cœur, c’est là qu’est le génie.
- [13]
Tout est accompli
, dernière parole du Christ avant de mourir (Jean 19:30). - [14]
Discours prononcé en l’église Saint-Augustin, à Paris, le 18 avril 1909, jour de la béatification de Jeanne d’Arc.
- [15]
Revue des Deux-Mondes, 1er mars 1898, p. 152-176.