1. La double Mission de Jeanne d’Arc
9I. La double Mission de Jeanne d’Arc1
Non fecit taliter omni nationi.
Dieu n’a rien fait de tel pour aucun peuple.
— (Psaume 147.)
Éminence2,
Messieurs,
Au cours des grandes manœuvres du mois de septembre 1895, une division d’infanterie traversait le village de Domrémy, lorsqu’un officier à cheval, quittant la tête de ses hommes, vint se placer, droit sur l’étrier, devant la maison où naquit la Pucelle, et, la montrant d’un beau geste de son épée, il cria d’une voix vibrante :
— La tête à droite ! Voici la maison de Jeanne d’Arc.
À ce nom, un grand frisson parcourut les rangs, un éclair brilla dans tous les yeux, toutes les tailles se redressèrent, tous les cœurs battirent la charge, et les bataillons défilèrent, superbes, la tête à droite.
10Il y a plusieurs années, Messieurs, que l’Église vous fait le même geste et vous jette la même parole : La tête vers Jeanne d’Arc ! La tête vers son âme immortelle !
À cette voix, vous avez levé les yeux, et, sous les traits d’une jeune fille, nimbée de toutes les vertus et de toutes les beautés, vous avez reconnu l’idéal sauveur que vous appeliez depuis longtemps dans vos rêves désolés : et l’on a même vu des hommes étrangers à la foi de Jeanne saluer en elle la plus suave et la plus fière incarnation de l’âme de la France et s’unir à nous pour acclamer son nom.
Oh ! ce nom, depuis l’Alpe neigeuse jusqu’à la lande bretonne, tous les échos du pays amoureusement se le renvoient ; chaque année, il nous revient embaumé avec le mois des fleurs ; il éclate comme un coup de clairon au fond de nos campagnes ; il monte dans nos villes en fusées de joie populaire, et le temps n’est peut-être pas éloigné où les canons nous prêteront officiellement leur tonnerre pour le porter jusqu’aux nues.
D’où viennent donc la popularité et la sympathie qui s’attachent à ce nom ? Vos cœurs, comme vos regards, me répondent que, s’il vous a ainsi conquis, c’est parce qu’il remue au plus profond de vos entrailles la fibre patriotique, parce qu’il évoque devant vous dans un merveilleux décor tout ce que vous aimez, tout ce qui vous rend fiers.
11Gracieuse et terrible, Jeanne traverse un siècle de tempêtes, poussée par le souffle de Dieu, et accomplissant l’œuvre de justice. L’épouvante la précède, un vol d’anges plane sur sa tête et la protège, la victoire chevauche à ses côtés, la paix refleurit et la terre chante sur la trace de ses pieds vainqueurs. À suivre sa course victorieuse, on se croirait emporté dans un rêve d’or ; et cependant c’est bien l’histoire : oui, c’est l’histoire, plus belle que la légende, où la jeune guerrière s’enlève superbement, plus prestigieuse et plus indomptée que les Valkyries scandinaves, foulant les nuages dans le vertige de leurs courses aériennes. Oui, c’est l’histoire, car c’est toute la gloire, toute la poésie militaire de la vieille France, c’est tout un défilé d’héroïques souvenirs qui passent avec elle, l’épée au clair, la bannière au vent. Mais par-dessus tout, plus haut que la France, plus haut que Jeanne, plus haut que les anges, dans un éclair, c’est Dieu lui-même que vous voyez apparaître, lançant couronnes et victoires sur notre pays, comme il ne l’a jamais fait pour aucun peuple : Non fecit taliter omni nationi.
Toutefois, Messieurs, ni le charme de ces vieux souvenirs, ni l’orgueil de soulever cette poussière de gloire, ni la reconnaissance pour d’antiques bienfaits ne suffiraient à rendre compte de l’explosion d’enthousiasme national qui nous soulève depuis quelques années et que n’ont pas connu 12nos pères. Mettez la main sur vos cœurs et dites-moi s’il n’est pas vrai que, en face de Jeanne d’Arc, vous songez plus encore à l’avenir qu’au passé ? N’est-il pas vrai que dans son nom vous avez cru entendre, non pas seulement les fanfares lointaines de la gloire, mais encore le vol très doux de l’espérance ?
Au nom de Jeanne, les femmes de France se sont levées et elles montrent à leur sublime sœur les chers innocents aux têtes blondes qui dorment aujourd’hui dans leurs berceaux, et dont les petits poings fermés serreront et manieront un jour une épée au service de la patrie.
Au nom de Jeanne, la jeunesse a bondi, touchée au cœur par une étincelle d’héroïsme et de foi jaillie du cœur de la Pucelle.
Au nom de Jeanne, l’épée a frémi au fourreau ; chefs et soldats regardent d’un œil attendri la virginale enfant qu’ils auraient voulu suivre à l’assaut, et qui sera peut-être demain leur invisible capitaine.
Au nom de Jeanne enfin, l’Église, bloquée comme jadis Orléans, a respiré, et du haut de ses remparts, elle appelle au loin sa Libératrice.
Et la voilà la Libératrice, ange de l’espérance, couvrant de ses deux ailes les frontières du siècle qui finit et celles du siècle qui commence. Oui, son esprit redescend parmi nous et va être pour notre pays le principe d’une régénération comme 13n’en a vue aucun peuple : Non fecit taliter omni nationi.
Voilà, Messieurs, si je ne me trompe, la signification de ces fêtes qui nous étonnent nous-mêmes, nous qui les célébrons ; voilà le secret de l’émotion intense qu’elles provoquent. La vierge de Domrémy nous apparaît avec une double auréole tracée par le doigt enflammé de Dieu : deux fois libératrice de son pays. Libératrice d’hier, elle sera encore la libératrice de demain, et sa seconde mission ne sera ni moins belle, ni moins surnaturelle que la première. Au quinzième siècle, elle nous a sauvés par son épée ; demain elle nous sauvera par son esprit, par son programme, épée plus redoutable que la première, acier trempé au cœur même de Dieu.
Éminence,
Si l’âme de Jeanne d’Arc doit, comme nous l’espérons, revenir parmi nous et ramener avec elle l’honneur de la victoire, ce ne seront plus les voix du ciel, mais des voix de la terre, nos prières ardentes, qui devront l’exciter à de nouveaux combats. Votre Éminence l’a compris, et c’est pourquoi chaque année, au retour de nos glorieux anniversaires, elle invite son peuple à venir prier dans cette vieille cathédrale. Ah ! lorsque Jeanne, campant sur les hauteurs qui dominent Paris, apercevait les deux tours de Notre-Dame, et que 14le vent lui apportait les larges volées de leurs cloches, elle ne se doutait pas, l’humble enfant, qu’un jour ces mêmes cloches se mettraient en branle avec nos cœurs pour chanter sa gloire et lui crier : Viens, viens, fille de Dieu, viens sauver ta patrie !
Puisse-t-elle se laisser attendrir à leurs mâles accents, et, lasse d’entendre toujours répéter ses antiques exploits, en accomplir de nouveaux qui rajeuniront sa louange sur les lèvres de ses panégyristes !
1.
Défendue par ses puissantes montagnes, bercée par les trois mers qui chantent sur ses rivages, la France dort sous la coupole de son ciel bleu, offrant aux caresses du soleil son sol plantureux qui regorge de fruits et de troupeaux, ses froments dorés ondulant au loin sous la brise, et ses riants coteaux où s’enflamme le sang de la vigne.
Pays enchanté et fleuri, terre du bon accueil et du sourire hospitalier, elle a, entre autres prérogatives, celle de mettre un peu de joie et de grâce dans ce bas monde : Gaudium universi orbis. Aussi les étrangers ne veulent pas mourir avant de l’avoir vue, et ils quittent leurs brouillards ou leurs plaines brûlées pour venir détendre et 15rafraîchir leur âme dans la paix de ses horizons lumineux. Non, vraiment, Dieu n’a traité ainsi aucun peuple : Non fecit taliter omni nationi.
Et pour que le moral de la France ne le cédât point à l’opulence du sol, Dieu lui a donné, avec quelques défauts à vaincre pour que la vertu ne lui fût pas trop facile, avec une nature toujours un peu jeune et parfois un peu folle, un cœur franc comme l’or, un esprit limpide comme le cristal, une âme harmonieuse comme la lyre, et ce caractère original et complexe, fait de ce qu’il y a de meilleur dans le sang des races primitives, de bon sens romain, de gaieté gauloise et de bravoure franque, relevé par je ne sais quoi d’idéal et de chevaleresque dû à l’eau du baptême. Encore une fois, quel est le peuple que Dieu a ainsi doté ? Non fecit taliter omni nationi.
Aussi, quand la grande nation, lasse de son repos, se lève et fait signe qu’elle va parler ou agir, le monde se tait pour écouter les beaux poèmes qui s’envolent de son âme ou de ses mains : poème de ses chevaleries et de ses emprises merveilleuses, écrit avec du sang de héros ; poème de sa pensée, que disent des sages ou des aèdes à la harpe d’or ; poème de sa piété et de sa foi, que des saints et des saintes ont commencé dans ses vallons et qu’ils s’en vont achevant par toutes les routes du paradis.
Ah ! terre des grands souvenirs, ô toi que nous 16baisons avec amour et respect, ô patrie, patrie ! Quelle mère a été plus aimée que toi, plus aimée dans ses gloires et plus aimée dans ses malheurs ? Quand tes fils, soldats, marins, missionnaires, s’en vont au loin défendre la justice ou la foi, ils emportent ta douce image dans le repli le plus sacré de leur cœur ; et, quand ils tombent, leur dernière pensée s’envole dans un dernier sanglot vers ton rivage adoré, et c’est ton nom, ô France, qui monte encore à leurs lèvres avec le flot de sang qui les étouffe. Non, ma mère, Dieu n’a donné à aucune patrie ta beauté et ton charme : Non fecit taliter omni nationi.
Mais, quand l’amour est plus tendre, il est aussi plus jaloux, et, devant l’infidélité, ses justes colères sont aussi plus terribles. Aussi, lorsque, à certains jours de folie, ivre de volupté et d’indépendance, la France prévarique, Dieu l’arrête sur la pente de l’abîme, il la frappe de coups douloureux, comme il ne frappe aucun peuple : si bien que, des châtiments comme des bienfaits, on peut toujours dire : Non fecit taliter omni nationi.
Mais — et c’est ici que reparaît la prédilection divine — en flagellant la nation coupable, Dieu ne la rejette jamais. Aussi, quand, dégrisée de son orgueil et du vin de ses passions, humiliée et sanglante, elle tombe aux pieds de son Maître, quand de l’albâtre brisé de son cœur elle lui verse les parfums de son repentir, le Christ essuie les 17larmes de la pécheresse, la relève avec bonté, et bientôt les plus effroyables prostrations sont suivies de relèvements inattendus à rendre jaloux tous les peuples : Non fecit taliter omni nationi.
La plus mémorable de ces résurrections est celle dont Jeanne d’Arc fut l’instrument au quinzième siècle. Jamais le doigt divin ne resplendit si visiblement dans la politique humaine.
Depuis plus de cent ans que la justice est remontée au ciel avec l’âme de saint Louis, le pharisaïsme gouvernemental, inauguré par Philippe le Bel, renouvelle en France la Passion du Sauveur. Si le Christ est encore roi pour la masse du peuple, sa couronne est mêlée d’épines, et son sceptre n’est plus, aux mains des politiciens de haut et de bas étage, qu’un roseau à lui frapper la tête. Il a été insulté par l’un d’eux dans la personne d’un Pape : et le grand schisme d’Occident a déchiré sa robe sans couture.
C’est alors qu’éclate sur la France un de ces terribles cataclysmes, où, suivant l’Apocalypse, les sept coupes de l’ire divine versent sur la terre leurs fléaux de sang et de feu.
L’Anglais envahit notre territoire et le ciel est avec l’Anglais. En vain, l’armée française, aussi 18héroïque dans ses désastres que jadis dans ses victoires, déploie-t-elle un suprême courage, vertu de race qui survit chez nous à tout le reste, mais qui ne suffit pas à repousser l’ennemi, quand l’ennemi c’est Dieu. Elle est forcée de reculer pas à pas, la rage au cœur, disputant, mais abandonnant lambeau par lambeau, le sol sacré de la patrie, et jalonnant de ses cadavres les grandes voies douloureuses qui vont de Crécy à Poitiers et de Poitiers aux champs d’Azincourt.
Et, comme si ce n’était pas assez d’être renversée et piétinée par l’ennemi du dehors, la France, en proie à des haines fratricides, se déchire et se soufflette elle-même de ses propres mains. C’est la politique du guet-apens, du poison et de l’assassinat qui triomphe. Le sang d’un duc de Bourgogne venge le sang d’un duc d’Orléans. Et des soudards, anarchistes avant la lettre, parcourent les campagnes terrorisant les populations dans des orgies truculentes où le sang coule plus copieusement que le vin.
Enfin, au dernier acte de cette tragédie d’une horreur shakespearienne, on voit errer et gesticuler sur la scène deux spectres fantastiques de qui dépend la fortune de tout un peuple : un roi en démence et un dauphin qui désespère !
Sombres jours, Messieurs, jours de sang et de larmes, où l’on put vraiment se demander si l’on n’assistait pas à l’agonie de la France : Finis 19Galliæ ? Lorsque, sous les voûtes de Saint-Denis, un héraut d armes cria sur le cercueil de Charles VI : Vive Henri de Lancastre, roi de France et d’Angleterre !
tous les vieux monarques couchés depuis des siècles sous les dalles de l’antique basilique durent constater avec épouvante et se dire en pleurant l’un à l’autre que leur beau royaume, ô honte ! ô désespoir ! n’était plus qu’une loque attachée au manteau de l’Angleterre.
Il faut l’avouer, ce fut là un superbe triomphe pour la race anglo-saxonne. On aurait pu déjà vanter sa supériorité : et, si l’on avait voulu l’exprimer par les méthodes graphiques usitées de nos jours en teintant de rouge sur une carte les possessions anglaises, c’est la France presque entière qui eût porté l’odieux stigmate. Elle allait donc finir, la belle race latine qui avait jeté de si nobles éclairs par les yeux de Saint-Bernard et par l’épée de saint Louis. Elle allait finir, notre France, et faire place à une rivale ?
Eh bien ! non, Messieurs, le ciel ne fut pas de cet avis. Il ne parut pas ébloui par la prospérité anglo-saxonne ; il suscita parmi nous une âme qui n’en fut pas non plus éblouie, une âme bien latine, une âme éprise d’idéal et qui, sans rien emprunter à l’étranger, en restant tout bonnement elle-même, française et chrétienne, sut renverser les situations et mettre pour de longs siècles la supériorité du côté de la France.
20Simple petite paysanne, à l’âme fraîche et fleurie comme les champs où elle menait paître ses brebis, douce comme la houlette dont elle touchait leur toison, la fille de Jacques d’Arc s’épanouissait au pied du clocher natal sur un des coteaux ensoleillés de la Champagne lorraine, ignorante de son parfum, de sa grâce et des conseils de Dieu sur elle. Le jardin de sa famille n’étant séparé de l’église que par le cimetière, Jeannette, levée avant l’aube, aimait à ramasser dans la rosée des brassées de fleurs et de feuillage qu’elle allait répandre avec sa prière ingénue sur l’autel de la Vierge avant d’entendre la messe. Durant le jour, elle vaquait aux travaux du ménage ou des champs ; et, lorsque, à l’heure des Complies, les cloches de Domrémy égrenaient sur la vallée endormie de la Meuse leurs notes d’or, calmes et lentes, dans la paix du soir, la gentille pastourelle, qui ramenait son troupeau dans les prairies, s’arrêtait, joignait les mains, inclinait la tête et récitait dévotement sa patenôtre et son ave et sa mince silhouette, immobile sur le ciel assombri, ajoutait au mystère de la nuit tombante le mystère plus pénétrant d’une enfant, ou plutôt d’un ange en prière3.
21Vainement auriez-vous cherché dans la vie uniforme de la petite paysanne un indice qui put faire prévoir son incroyable destinée.
Sans doute, les bruits de la guerre arrivaient jusqu’à Domrémy, et, à certains jours, on voyait passer à travers le village, bride abattue, un courrier qui, du haut de son cheval, jetait quelque triste nouvelle aux habitants consternés.
Sans doute, le soir, à la veillée, quand, filant près de sa mère, Jeanne entendait raconter les malheurs de la France, les larmes devaient tomber de ses yeux et la quenouille s’échapper de ses mains. Mais elle n’était pas la seule à pleurer. Et puis, qu’y pouvait-elle, la pauvre enfant ? Ce n’était pas son affaire à elle de combattre : c’était aux hommes, à ses frères : sa place était avec les femmes, au foyer, à prier pour ceux qui mouraient dans la grande guerre.
Mais voici que, un jour de l’an de grâce il se passe quelque chose d’étrange dans l’obscur petit village. Jeanne est dans sa treizième année. Des clartés mystérieuses l’environnent. Des anges et des saintes lui racontent la grande pitié du royaume. Elle fond en larmes, et les angoisses de la patrie sonnent toutes leurs cloches funèbres au fond de son cœur.
22Bientôt les voix lui font entendre qu’il ne suffit pas de pleurer et de prier, et qu’elle doit partir, elle aussi, pour la guerre. Étonnée, épouvantée, elle hésite. Mais les voix se font plus précises, plus impérieuses ; pendant cinq ans, chaque semaine, elles lui redisent : Va, va, fille de Dieu !
Jeannette, il faut obéir, car c’est bien Dieu qui commande et qui te montre au loin la France malheureuse. Vois ta patrie, ta mère, prosternée dans son deuil et qui implore le secours du ciel et qui viendrait te le mendier à deux genoux, si elle savait que le secours c’est toi. Dis adieu à la gaieté de tes champs et de tes bois, ma pauvre petite Jeanne ! Fille de Dieu, ceins l’épée, chausse l’éperon et puis en selle ! Va, va, beau lis, fleurir dans l’air empesté des camps ! Va, enfant de dix-sept ans, délivrer le pays que les sages et les forts laissent mourir ! Quant à savoir si tu reviendras jamais sur les bords fleuris de ta Meuse reprendre ta houlette, si tu reverras ta pauvre mère qui pleure en te voyant partir, si tu mourras dans la maison paternelle, glorieuse et vénérée de tout un peuple, comme autrefois Judith dans sa vieillesse, ne te le demande pas, chère enfant, ne regarde pas en arrière et confie-toi en Celui qui n’abandonne jamais les siens, même quand il les fait passer par l’épreuve du feu !
23À quelque temps de là, voyez-vous ce cheval noir lancé au grand galop, et dont les sabots font jaillir des étincelles qui aveuglent et affolent les Anglais ? Une petite main de femme le maîtrise et le précipite dans la mêlée. La victoire dans les yeux, sa bannière au vent, la svelte et blanche guerrière passe comme un ouragan à la tête de ses escadrons enflammés, et autour d’elle les chevaux bondissent, crinière flottante, naseaux en feu, respirant voluptueusement l’odeur du sang britannique, balayant la plaine et fauchant comme l’herbe les régiments de Talbot et de Fastolf ; et la terre retentit au loin sous la charge vengeresse, la bonne terre de France, fière et attendrie de porter le poids léger et enfantin de sa libératrice.
Victoire, Messieurs, victoire ! Victoire à Orléans ! Victoire sur ses bastilles où flottent les fanions fleurdelisés ! Victoire sur tes flots d’or, ô ma belle Loire, ô ma noble rivière si française, heureuse de couler de nouveau entre deux rives françaises, et de ne plus boire que le sang de Glasdale et de ses Anglais ! Victoire à Jargeau, où Suffolk et Guillaume de la Poule rendent leur épée ! Victoire au pont de Meung ! Victoire au château de Beaugency ! Victoire enfin dans les plaines lumineuses de Patay où Talbot est fait prisonnier après avoir perdu cinq mille hommes !
24Oui, c’est la victoire, longtemps infidèle, maintenant réconciliée avec ses vieux amis et qui revient chanter éperdue dans nos étendards. Et comme tous les cœurs chantent avec elle ! Et comme les chevaux hennissent joyeusement dans l’air libre et français ! Et comme, ivres de liesse et d’orgueil, les soldats acclament leur gentil capitaine ! Et comme les populations acclament leur bon ange ! Et comme les habitants d’Orléans acclament leur libératrice, lui baisant les mains, et ne pouvant, nous dit la chronique, se saouler de la regarder ! Et comme toute notre terre, des bords de la Loire au pied des Pyrénées, acclame ce nom de la Pucelle qu’elle ne connaissait pas hier, mais qui, aujourd’hui, vole de château en château, de village en village, affolant dans les clochers toutes les cloches de France, qui se mettent à sonner le Te Deum ! Oh ! oui, Te Deum laudamus ! C’est tout un peuple qui vous le clame, Seigneur, parce que vous venez de faire pour lui ce que vous n’avez jamais fait pour les autres : Non fecit taliter omni nationi.
Mais, dans ce fracas de gloire, que devient Jeanne ? Ni éblouie, ni étourdie, elle reste simple et modeste comme autrefois dans le silence des bois paternels, aussi pure et aussi respectée sous le casque d’acier qui emprisonne ses cheveux qu’une vierge du Seigneur sous le voile claustral, aussi compatissante qu’autrefois quand elle pleurait 25sur la pitié de sa patrie, et c’est merveille de la voir, après l’action, soutenir de sa main la tête des blessés, de cette douce main d’enfant qui a séché tes larmes, ô France, et, sur ta robe de lis, lavé la tache rouge d’Azincourt !
Jeanne avait dit au Dauphin : Gentil sire, je vous conduirai à votre digne sacre.
La promesse est accomplie. Ce dut être un beau jour, Messieurs, celui où la vieille cathédrale de Reims s’ouvrit au cortège royal et au peuple qui s’engouffraient dans ses nefs, en criant Noël, et les statues de son portail somptueux durent tressaillir en voyant tant de joie passer sous leurs gestes de pierre.
La foule se presse pour acclamer le roi, entouré de ses pairs ; mais elle veut voir surtout l’être surnaturel à qui revient tout l’honneur de cette journée. Elle est là, en effet, la mystique enfant, à genoux sur une des marches de l’autel, en contemplation devant sa bannière, qu’elle tient à la main, le visage irradié plus encore des feux de son âme que de la suave lumière des vitraux.
Elle pleure, mais c’est de bonheur ; car elle voit sur la blancheur de son drapeau les deux objets qu’elle aime le plus au monde : le Christ et la France ; le Christ, le vrai roi, celui qui sacre, celui qui donne le pouvoir, assis sur un trône ; et la France, représentée par ce lis que saint Michel et saint Gabriel offrent au Sauveur. Et c’est justice, pense-t-elle, car c’est le Christ qui t’a fait croître 26si pur et si droit, ô mon beau lis de France ! Et Jeanne s’unit aux archanges pour le lui offrir, et son regard extatique semble déjà dire ce qu’elle affirmera un jour à Rouen : La victoire de l’étendard ou de moi, c’était tout à Notre-Seigneur.
Tout à Notre-Seigneur ? Il est des hommes qui ne l’entendent pas ainsi, et qui cherchent à lui ravir l’honneur des victoires de Jeanne et Jeanne elle-même. L’auréole divine de la Pucelle les irrite : ils voudraient l’éteindre ; et, de la plus chrétienne de nos gloires, faire je ne sais quelle déesse païenne du patriotisme. Selon eux, ce n’est pas au cœur du Christ que nous la devons, mais à une hallucination bienheureuse née de son amour pour la France, et qui lui a fait croire à une mission surnaturelle.
Mais, quoi, Messieurs, est-ce que l’hallucination ne suppose pas une nature physiquement et moralement déséquilibrée ? Est-ce qu’elle ne se trahit pas par une nervosité maladive, par l’exaltation des idées et du langage, de fébriles espérances suivies de profonds abattements ? Or, Jeanne ne présente aucun de ces symptômes. C’est la robuste paysanne, florissante de santé et de bonne humeur, qui supporte gaillardement les 27fatigues et les privations de la guerre, et cela n’est pas d’une hallucinée. C’est une intelligence calme, positive, qui ne vague jamais dans l’irréel. Elle émerveille les hommes de guerre, et en particulier, Dunois et le duc d’Alençon, par sa prudence, son flair, sa tactique qui dépasse celle de Talbot ; cela non plus n’est pas d’une hallucinée. Elle émerveillera un jour les hommes de loi par la rapidité de ses ripostes spirituelles, éblouissantes d’à propos et de bon sens ; la fine Champenoise, doublée d’une bonne Lorraine, déroutera les juges retors de Normandie. Encore une fois, tout cela n’est pas d’une hallucinée.
Jeanne n’est donc pas victime d’une illusion. Ce qu’elle a entendu, ce n’est ni l’écho lointain de la guerre, ni le vent d’ouest chargé de larmes et de râles, ni l’âme de murmure de la forêt : ce sont des voix bien réelles qui lui ont dit, en syllabes bien distinctes : Va, fille de Dieu.
La lumière qui a frappé ses yeux, ce n’est pas la pluie d’or du soleil criblant le feuillage du Bois-Chenu ; ce sont bien les auréoles divines et les clartés surnaturelles dont s’enveloppent les anges et les saints en mission sur la terre.
D’ailleurs, Messieurs, si grande que l’on fasse la puissance de l’imagination, il restera toujours 28entre les moyens et les résultats une disproportion dont on ne peut humainement rendre compte.
D’un côté, des chefs illustres tels que Talbot et Bedford, de fameux archers réputés invincibles, une tactique qui devance son siècle, la confiance inspirée par les victoires précédentes, l’argent en abondance, en un mot tout pour l’Anglo-Saxon. De l’autre côté, un roi au-dessous de sa tâche, des princes qui se jalousent, une nation divisée, une armée démoralisée par ses revers, la pénurie la plus humiliante de toutes les ressources, en un mot, tout contre nous.
Comment voulez-vous qu’une petite bergère ignorante et timide soulève ceci contre cela, cette inertie apeurée contre cet enthousiasme ? Comment voulez-vous qu’elle en ait même l’idée ?
Mais c’est l’âme de la patrie, dit-on encore, qui la soutient et la transporte ! Ah ! sans doute quand elle frémit et se révolte contre une situation vraiment intolérable, quand elle veut énergiquement en sortir et qu’elle le crie à tous les échos de la terre et du ciel, l’âme de la patrie peut donner le frisson sacré à des êtres d’élite et leur inspirer l’indomptable vouloir qui renverse tous les obstacles. Mais ce n’est pas ce que l’on voit au temps de Jeanne : l’âme de la patrie est à terre, blessée, silencieuse, découragée. Comment pourrait-elle infuser à d’autres l’espérance qu’elle n’a pas ? En vertu de la loi du milieu, que les 29ennemis du surnaturel aiment à invoquer, Jeanne eût dû se trouver prise elle-même et enchaînée dans l’engourdissement général : elle eût dû rester comme ses petites amies Hauviette et Mengette à filer sa quenouille à Domrémy.
Or, c’est elle au contraire qui s’en va ramasser l’âme de la patrie à Chinon, à Poitiers, à Orléans, sur les bords de la Loire, partout où la pauvre grande âme gît éparpillée, brisée : elle la relève, la réchauffe sur son cœur, la retrempe au feu de son courage et la fait passer frémissante dans ceux qui l’entourent. Et voici une nation qui se ressaisit, une armée qui sort de terre et qui bondit : voici l’abattement changé en enthousiasme et la défaite en victoire. Expliquez cela ! Dites-moi d’où viennent à cette villageoise cette ardeur et cette vertu guerrière qu’elle ne trouve pas dans la torpeur ambiante : d’où, sinon du ciel ?
Écoutez, Messieurs, un gracieux symbole de cette vertu d’En-Haut dans un fait raconté par Guy de Laval qui en fut le témoin.
Ce jeune seigneur écrivait à sa mère le 8 juin 1429 : Je vis la Pucelle armée, tout en blanc, sauf la tête, une petite hache à la main, essayer de monter un grand coursier noir, qui, à la porte se démenait fort, et ne souffrait pas qu’elle montât, et lors elle dit : Menez-le à la croix qui est devant l’église ; et lors elle monta sans qu’il se mût, et comme s’il eût été lié.
N’est-ce pas l’image du 30pouvoir surnaturel qu’il fallut à Jeanne pour venir à bout de cette armée indisciplinée, véritable cavale rétive qu’elle dompta, monta, et mena enfin à la victoire ! C’est par la vertu de la Croix qu’elle a fait ce prodige !
Mais, dira-t-on, est-ce que les revers de Jeanne ne prouvent pas que Dieu n’a jamais été avec elle ? Si vraiment il l’avait envoyée, comme elle le prétendait, pour bouter les Anglais hors de toute France
, Dieu l’aurait-il abandonnée avant l’accomplissement de cet exploit ? Aurait-il permis l’assaut malheureux de Paris le 8 septembre, et l’échec devant la Charité ? Aurait-il permis les opérations indécises du printemps de 1430 dans la Brie, le Vermandois et le Beauvaisis, puis la sortie malheureuse du 23 mai à Compiègne, la capture de l’héroïne et enfin son effrayant supplice ?
Ces malheurs et le bûcher de Jeanne ne prouvent pas davantage contre sa mission divine que le Calvaire et la croix contre celle du Christ. Oui, Jeanne se prétendait, et avec raison, envoyée par Dieu pour délivrer, non seulement Orléans, mais encore toute la France ; elle était même appelée à des entreprises bien plus grandioses, comme nous le verrons. Mais la réalisation de ces projets 31était subordonnée au bon vouloir et au concours de ses auxiliaires qui devaient en bénéficier : Gentil Dauphin, disait-elle, je te conduirai à ton sacre, si tu le veux.
Si tu le veux ! Tout le reste de sa mission dépendait également de ses coopérateurs. Or, ces hommes la secondèrent mal et ne méritèrent pas le surcroît de gloire qu’elle rêvait et que Dieu eût accordé à une France plus fidèle. La mission de Jeanne débordait donc son œuvre : mais la promesse divine n’est pas pour cela en défaut. Cette promesse, étant conditionnelle, ne s’est réalisée que dans la mesure où la France a rempli la condition : et certes cette mesure est déjà assez brillante.
D’ailleurs, ce revirement subit de fortune n’est lui-même explicable que si l’on admet que Dieu combattait auparavant avec Jeanne. Si son succès provenait de causes naturelles, loin de se démentir après le sacre de Reims, il aurait dû aller en croissant, car les circonstances étaient plus favorables.
C’est toujours Jeanne, la vaillante et prestigieuse guerrière ; c’est toujours le même génie, mais grandi par l’expérience ; toujours la même ardeur, mais doublée par le succès ; c’est, du moins jusqu’à l’assaut de Paris, toujours la même armée mais fortifiée par ses victoires, ce sont toujours les mêmes Anglais, mais démoralisés par leurs défaites au point que le roi d’Angleterre, par un édit du 323 mai 1430, doit porter des peines contre les capitaines et les soldats qui refusent de passer en France par crainte de la Pucelle. Puis donc que le changement ne vient pas de la terre, il vient du ciel ; Dieu n’est plus notre allié, voilà tout. Puisque, avec des ressources supérieures, Jeanne ne peut plus rien, c’est qu’elle n’était pas seule quand elle pouvait tout. Si donc ses triomphes sont la preuve directe de sa mission divine, ses malheurs en sont la contre-épreuve éclatante.
Que Dieu ait ainsi frappé sa messagère, nous ne devons pas nous en étonner : c’est la consécration sanglante et coutumière de toute éminente vertu ; c’est la loi mystérieuse, scandaleuse pour le monde, qui veut que les grands chrétiens soient presque toujours de grands vaincus, au soir de leur vie, comme le Christ lui-même ; qu’ils ne montent aux splendeurs apocalyptiques que par la grande tribulation, et après avoir lavé leur robe dans leur propre sang comme dans le sang de l’Agneau, et qu’enfin leur défaite apparente soit une rédemption et une victoire pour la cause qu’ils ont chérie ici-bas.
Enfin, la magnanimité avec laquelle Jeanne accueille ses malheurs projette une nouvelle lumière sur le caractère surnaturel des succès qui les ont précédés.
Si elle avait obéi jusque-là à des illusions, ces illusions seraient tombées avec la fortune qui les 33entretenait : sous l’humiliant démenti des faits, ses voix auraient gardé le silence. Au lieu de cela, elles continuent à se faire entendre, les douces voix du ciel : ils reviennent la visiter, ses bons amis les anges, et leur présence est le dernier rayon qui caresse son âme. Ils l’encouragent à mépriser la mort et lui promettent une victoire plus belle que celle d’Orléans et de Patay. Non, les illusions ne sont pas si fidèles, elles trahissent tôt ou tard ceux qu’elles ont flattés, et de l’exaltation les jettent dans le désespoir.
Le désespoir ! combien il eût été terrible pour Jeanne ! Voilà une jeune fille qui n’a pas vingt ans, dans tout l’éclat magnifique de sa force, entourée d’hommages qu’on ne rend pas aux reines, et que de splendides espoirs comme toutes les énergies de sa jeunesse semblent river à la vie ; et elle est tout à coup précipitée du pavois de l’admiration populaire dans un affreux cachot. Quelles angoisses, quelles terreurs ne dût-elle pas souffrir, la pauvre enfant, lorsqu’elle se vit, un soir, seule dans les ténèbres de son donjon, enfermée dans la cage de fer qui fut son premier supplice ! Et quelles tristes envolées de sa pensée vers le clocher de Domrémy, vers ces jours d’ombre et de paix où sa mère veillait sur elle avec tant d’amour, puis vers ces jours de grande lumière, plus rapprochés mais déjà si loin, où la gloire courait sur ses pas pour la couronner !
34Oh ! oui, elle est déjà bien loin, la victoire, bien loin, la paix de son enfance, bien loin, la pauvre mère qui ne se doute pas du malheur de sa fille et qui ne l’apprendra que trop tôt ! Oh ! comme elle est noire la nuit de sa prison, effrayante sa solitude souterraine, combien hautes et épaisses les murailles du donjon de Philippe-Auguste ! comme ils sont méchants et insolents, tes soudards qui veillent la délicate enfant ! et plus perfides et plus haineux encore les juges qui vont la condamner ! Pauvre Jeanne ! pauvre fille de Dieu ! Pauvre chrétienne abandonnée de tout le monde comme son Maître, trahie et vendue au poids de l’or comme son Maître ; comme Lui, elle connaît les affres de Gethsémani ; comme Lui, elle prie Dieu d’éloigner le calice ; comme Lui, elle jette vers le Père un terrible Lamma Sabactani !
Mais comme Lui aussi, elle est plus forte que le supplice et la mort ; comme Lui, elle est réconfortée par les anges ; comme Lui, elle répond avec autant de douceur que de sagesse aux insultes et aux questions insidieuses de ses juges ; et enfin elle ne sera jamais plus grande et plus sublime que lorsqu’elle montera sur son calvaire de flammes.
D’où lui vient donc cette force surhumaine ? De Celui qui l’a envoyée et qu’elle aime de plus en plus chaque jour. Oh ! quelles prières ont dû monter du fond de son cachot ! Quelles larmes 35d’amour ont dû remplacer celles de la tristesse dans ses yeux brûlés, quand elle contemplait le crucifix, son modèle dans la douleur ! Quand, menée au tribunal, elle passe devant la chapelle, elle demande à y entrer pour visiter le Sauveur ; et, comme on lui refuse cette grâce, elle tombe à genoux et ses yeux ardents noyés de tendresse et de désirs semblent vouloir percer l’épaisseur des portes pour rencontrer Jésus. Elle supplie ses juges de la laisser communier, et, quand, après bien des refus, elle obtient enfin, le dernier jour, cette grâce, l’alléluia éclate dans son cœur, et lui fait oublier l’horreur sépulcrale où elle gémit encore et celle plus atroce du bûcher qui se dresse.
Le voilà, le bûcher ! Jeanne lui sera douce comme elle l’a toujours été à toute créature du bon Dieu. Elle y monte intrépide, magnifique dans sa résignation. Elle y rend un dernier et sublime témoignage à sa mission, et, par conséquent, à la prédilection de Dieu pour la France. Écoutez ces paroles qui s’élèvent au milieu des flammes et plus haut que les flammes :
— Mes voix ne me trompaient pas, mes voix venaient du ciel ! Jésus ! Jésus ! Jésus !
Et puis silence ! La flamme crépite encore quelque temps, mais l’âme de Jeanne est montée au ciel : elle y est entrée par les portes embrasées du martyre. Et ses amis les anges, et les saintes qui la visitaient 36sur la terre, et toute la France de là-haut, Geneviève et Clotilde, Charlemagne et saint Louis, l’ont reçue et conduite au Christ bien-aimé !
Sur la terre, il semble que tout est fini pour notre pays, et que son salut est mort avec sa Libératrice : il ne reste plus d’elle que quelques cendres. Mais c’est encore trop, au gré des Anglais. Ah ! si ces cendres allaient se ranimer ! Si l’héroïne qu’ils ont brûlée comme sorcière allait en sortir entourée de vengeurs ! Il faut les faire disparaître.
Et l’on vous vit alors, ô cendres illustres, jetées au vent et à l’eau ! Au vent et à l’eau, ô vous que la France rachèterait aujourd’hui avec tant de joie au prix de tous ses diamants ! Au vent et à l’eau, ô vous que l’Église serait si heureuse de placer bientôt sur ses autels, enchâssées dans l’or et les pierreries.
Ah ! ils ont bien pu, les vandales, vous arracher à notre vénération et nous empêcher de vous réunir dans des vases funéraires : mais ils ne nous empêcheront pas de vous suivre par la pensée sur les ailes de la brise et sur les flots qui vous ont transportées au loin, ni de vous recueillir dans nos cœurs comme dans des urnes d’or. Et là, ô saintes reliques, vous vous ranimerez au souffle de Dieu et c’est de votre poussière bénie que Jeanne va sortir ressuscitée, sa bannière en main, pour nous sauver une seconde fois.
372.
Lorsque la nouvelle du supplice de Jeanne d’Arc se fut répandue dans le royaume, le bon peuple ne voulut pas croire que sa chère libératrice fût réellement morte. Respectée par les flammes, enlevée par les anges dans une miraculeuse assomption, Jeanne devait attendre dans quelque mystérieuse retraite que l’heure d’une seconde campagne eût sonné, et alors elle reparaîtrait à la tête d’une armée, plus irrésistible, plus triomphante que jamais, pour jouer le dernier acte de la délivrance nationale.
Rêve poétique, rêve d’espérance et d’amour de l’âme populaire ! Ne l’avons-nous pas recommencé, Messieurs ? N’avons-nous pas dit bien souvent : Oh ! qui nous rendra Jeanne !
Eh bien ! ce rêve que le quinzième siècle ne vit pas réalisé, il dépend de nous d’en faire l’histoire de notre temps et de donner un sens à la légende du retour de la Pucelle. Dans les heures de crise nationale, on fait appel à la réserve, c’est-à-dire à ceux qui ont déjà servi le pays, mais qui n’hésitent pas à se dévouer de nouveau pour lui. Certes, Jeanne s’est déjà bien acquittée de son devoir patriotique ; mais elle ne refusera pas, si nous l’en supplions, de revenir combattre avec nous, chère et précieuse Réserviste, que Dieu nous gardait pour les jours de détresse.
38Sans doute, elle ne reviendra pas en corps et en âme. Nos yeux n’auront pas cette douceur de voir bondir sur son cheval celle que nos pères ne se lassaient pas d’admirer. C’est une résurrection toute morale qui nous la rendra : c’est dans nos cœurs qu’elle revivra, c’est par nos mains qu’elle agira. Ne nous plaignons pas. Jeanne, descendît-elle parmi nous en chair et en os, ne nous sauverait pas, si nous n’acceptions et n’appliquions son programme. Jeanne sans son programme n’est rien, tandis que le programme de Jeanne, même sans elle, c’est pour nous le salut, ou plutôt c’est Jeanne elle-même avec tout son cœur.
Mais quel est donc ce programme ? Quelle est la grande idée qu’elle s’est efforcée avant tout d’inculquer à nos pères, et qui, dans sa pensée, était mille fois plus essentielle que la délivrance d’Orléans ? La voici : C’est que Jésus-Christ est à un titre tout particulier, le vrai roi de France, et la France le royaume préféré de Jésus-Christ.
Ne croyez pas, messieurs, que ces mots n’expriment qu’une idée vague noyée dans une formule oratoire. Ils ont en eux-mêmes, et ils avaient dans l’esprit de la Libératrice, un sens très précis, très pratique, souverainement important, au point que, je ne crains pas de le dire, quiconque ne les a pas compris n’a rien compris à l’âme ni à l’œuvre de la Vierge lorraine.
Pour saisir toute la portée de ce programme, 39rappelons-nous deux vérités générales qui s’appliquent à tous les pays.
Dieu est l’auteur de la société, non pas seulement en ce sens qu’il a tiré du néant les individus qui la composent, mais encore parce qu’il lui a donné la vie propre qui la caractérise. Sans doute, il n’a pas jeté les peuples sur la terre à l’état adulte et dans leur plein développement social, avec leurs chefs, leurs magistratures et les rouages de leur administration ; mais il a mis tout cela en germe au cœur de l’homme dans une faculté spéciale, la sociabilité, qui appelle la société comme la sensibilité appelle la sensation. L’homme s’épanouit en famille, la famille en tribu et la tribu en nation, en vertu d’une tendance et suivant des lois qu’il a reçues du Créateur. Dieu est donc l’auteur de toutes les sociétés, comme il est l’auteur de tous les épanouissements naturels, comme il est l’auteur de la forêt vierge, bien qu’il n’ait pas de sa propre main planté et arrosé un à un les arbres qui la forment, mais confié aux vents du ciel le soin de transporter au loin les graines de l’arbre primitif et aux nuées celui de les féconder.
Et, après les avoir ainsi fondées, Dieu fait vivre les sociétés et les gouverne, il leur envoie la richesse ou la pauvreté, les victoires ou les défaites, les bénédictions ou les châtiments, suivant qu’elles sont fidèles ou rebelles à sa loi. L’Écriture sainte n’est guère dans sa partie historique que la magnifique 40affirmation de cette souveraineté et de cette providence divines sur tous les empires.
Puisque les peuples dépendent ainsi du Créateur en tant que peuples, ils doivent reconnaître son autorité en tant que peuples. Ils ne suffirait donc pas que tous les membres d’une société, pris individuellement, fussent très bons et très pieux : ils doivent encore s’unir pour rendre à Dieu un culte public, social, national, pour faire monter vers Dieu une prière publique, sociale, nationale, pour lui chanter après leurs triomphes un Te Deum public, social, national, pour se frapper la poitrine après leurs fautes dans un mea culpa public, social, national. Une société où l’on prie n’a pas rempli tout son devoir ; ce que Dieu veut, c’est une société qui prie.
Mais cela même ne suffit pas. Les peuples ne doivent pas seulement adorer le Dieu Créateur, ils doivent le même culte au Dieu Rédempteur, à Notre Seigneur Jésus-Christ qui les a tous sauvés au prix de son sang. En montrant les nations à son Fils, Dieu lui dit : Je te les donne en héritage.
(Dabo tibi gentes hæreditatem tuam.) Et en présentant son Fils aux nations, il leur répète la parole que Pilate adressait aux Juifs : Voici votre Roi.
(Ecce Rex vester.)
Toute société doit donc être une théocratie chrétienne, non pas certes dans ce sens que ses chefs politiques doivent être des prêtres, des pontifes, 41mais dans ce sens que ses chefs politiques, laïques, doivent être des hommes profondément religieux ; que, tout en gardant leur indépendance absolue, plénière, dans le domaine des intérêts matériels, ils soient soumis, dans le domaine de la conscience, à la loi de Dieu, qui est le Décalogue, et à la loi de Jésus-Christ, qui est l’Évangile ; qu’ils aient à cœur de porter leurs sujets ou leurs concitoyens, vers le bien, et par conséquent vers Dieu et son Christ, et d’exercer ainsi une sorte de sacerdoce magnifique entre le ciel et le peuple qu’ils ont l’honneur de gouverner.
Et il n’y rien là, entendez-le bien, ô hommes de cette génération toujours inquiets et jaloux de ces droits que vous tenez cependant de Dieu, il n’y a rien qui doive alarmer les sociétés laïques. Elles garderont la forme de gouvernement qui conviendra le mieux à leur tempérament national, elles seront république, démocratie, monarchie, royauté, empire comme il leur plaira, sans que l’Église ait ou songe à intervenir dans leur choix, parce que l’Église est au-dessus de toutes les formes de gouvernement ; mais elles resteront toujours sous la suzeraineté transcendante de Sa Majesté Notre Seigneur Jésus-Christ.
Et, dans cette suzeraineté, il n’y a rien non plus qui doive porter ombrage aux chefs d’État eux-mêmes. Le roi Jésus, qui règne au ciel et qui distribue les couronnes éternelles, ne songe pas à 42leur disputer leurs couronnes périssables ou leur pouvoir d’un jour, pas plus qu’autrefois, petit enfant de Bethléem, il ne songeait à renverser le trône d’Hérode : Non eripit mortalia qui regna dat cælestia. Au contraire, son nom rendra leur autorité plus sacrée aux yeux de leurs peuples, et les délivrera peut-être de ce cauchemar des révolutions et de l’anarchisme, qui agite aujourd’hui aussi bien les républiques que les monarchies.
Ainsi, Messieurs, tous les peuples doivent reconnaître Jésus-Christ pour leur roi : ce n’est pas seulement pour eux le devoir, c’est la condition de la paix et de la prospérité.
Toutefois ce n’est pas dans ce sens général, c’est à un titre bien plus particulier et bien plus intime que la France doit être le royaume du Christ. Ce n’est pas moi qui le dis : ce n’est même pas Jeanne qui l’a imaginé. C’est un pape, Grégoire IX, qui l’écrivait à saint Louis. De même, lui disait-il, que jadis la tribu de Juda fut choisie entre toutes les autres pour combattre l’idolâtrie et terrasser les ennemis de Dieu, de même, dans le Nouveau Testament, le peuple franc est entre tous les peuples de la terre (præ cæteris terrarum populis), le peuple élu de Jésus-Christ, chargé de la mission 43de faire respecter la justice et la liberté de son Église.
La première parmi les nations modernes, la France a entendu la grande parole : Voici votre Roi !
(Ecce Rex vester.) Dieu la lui disait, par la voix de ces vénérables évêques, les Irénée, les Denis, les Hilaire, les Martin, qui, parcourant les campagnes et les municipes de la Gaule romaine, apprenaient à nos pères à transformer la pierre des dolmens en pierre d’autels et à se tailler des crucifix dans les vieux chênes druidiques, et leur répétaient sans cesse en leur montrant le Christ : Voici votre Roi !
Plus tard, c’est la parisienne Geneviève qui dit aux fils de Mérovée sauvés par elle : Voici votre Sauveur, votre Roi !
Bientôt après, c’est la reine Clotilde qui dit à son farouche époux en lui désignant le grand Couronné d’épines : Voici ton Roi !
Enfin un jour, un beau jour, c’est la victoire, plus écoutée que les reines, qui sur le champ de Tolbiac crie dans les étendards francs : Voici votre Roi, c’est lui qui m’a envoyée vous couronner.
Les Francs comprirent et acceptèrent cette vocation de peuple élu de Jésus-Christ. Ils comprirent que, si le Dieu de Clotilde avait été les chercher au milieu d’une bataille et les avait conduits à Reims sans leur donner le temps de déposer leur casque et d’essuyer leur épée sanglante, c’était pour leur dire qu’il les prenait comme soldats à son 44service, que leur christianisme devait être batailleur, leur credo conquérant et que cette épée, baptisée dans le sacrement d’une victoire surnaturelle, devrait être désormais la grande épée de la chrétienté. À quoi virent-ils et comment conclurent-ils tous cela ? Je ne sais. À quoi et comment des petits enfants reconnaissent-ils parfois avec une irrésistible évidence qu’ils seront un jour les prêtres du Très-Haut ? Les grandes vocations sont comme les instincts, antérieures et réfractaires à l’analyse, lumières de Dieu, claires comme le jour, voix de Dieu, éclatantes comme la foudre. Telle fut la vocation de la France.
Voyez-vous ces guerriers chevelus, à la figure tailladée d’estafilades, à l’œil rêveur, encore plein de l’ombre des forêts germaniques, qui écoutent debout, la lance au poing, le blanc vieillard Rémi leur racontant la Passion de Jésus. Ils sentent leur cœur frémir dans leur poitrine et la lance dans leurs mains ; et le jeune et brillant barbare, leur chef, ému comme eux, s’écrie : Ah ! que n’étais-je là avec mes Francs !
Frémissement des lances, frémissement sacré des cœurs ! C’est la France en qui s’éveille la vocation chevaleresque et chrétienne, c’est la nation dont le cœur ouvert à toutes les pitiés et le cerveau splendidement fermé à toutes les injustices ne comprendront jamais que, s’il s’élève quelque, plainte d’opprimés et se commet quelque vilenie 45dans le monde, cela ne la regarde pas : c’est celle qui s’en ira batailler sous tous les cieux pour assurer au Christ, ici un trône pontifical respecté, là un sépulcre glorieux, et partout, si c’était possible, un berceau de foi et d’amour dans l’âme des peuples convertis par ses fils. C’est bien là ce que vous vouliez dire, n’est-ce pas, ô nos vieux pères ? c’est bien là l’engagement solennel que vous preniez, lorsque, dans les illuminations de votre première nuit de Noël, la chevelure encore ruisselante de l’eau baptismale, vous vous écriviez : Vive le Christ qui aime les Francs !
Avec cet instinct des mères qui devinent aux moindres indices les vocations de leurs enfants, l’Église pressentit ce qu’elle devait attendre de sa fille aînée, et par la plume de saint Avit, évêque de Vienne, elle écrivit au royal néophyte de Reims : Une nouvelle lumière a brillé sur l’Occident : la Noël du Seigneur devient la Noël des Francs. Cette nuit s’est écoulée pour nous pleine de votre pensée, et nous suivions en esprit chaque détail de la cérémonie sainte. Vous êtes le soleil qui vivifie et réjouit les catholiques du monde entier.
Quelques années plus tard, Grégoire de Tours exprimait encore la pensée de l’Église quand il écrivait que le peuple franc était l’exécuteur des grandes œuvres, des Gestes de Dieu par le monde (Gesta Dei per Francos).
Ô Francs ! s’écriait le pape Étienne II, vous 46qui secourez tous ceux qui vous implorent, combien plus devez-vous défendre la sainte Église de Dieu ! Ô Francs ! de toutes les nations qui sont sous le soleil il est avéré que la vôtre est la plus dévouée à l’apôtre saint Pierre.
Et voyez comme, dès l’origine, les Francs répondent au pressentiment et aux appels de l’Église. À la place des pharisiens déicides qui ne sont plus là pour éprouver la vigueur des lances franques, il y a les Ariens qui crucifient le Christ avec des textes de mensonge. Ah ! Clovis, ceux-là tu peux les atteindre ! Il m’ennuie, dit-il un jour à ses soldats, il m’ennuie de voir ces hérétiques occuper les plus belles provinces des Gaules. En avant, avec l’aide de Dieu !
Et il marche contre l’arianisme qu’il écrase à Vouillé. Ennui de Clovis, ennui des Francs écœurés de voir triompher le mensonge, ennui superbe et sacré, c’est encore la vocation qui gronde au cœur de la France.
Un galop de chevaux arabes à l’horizon. Des cimeterres de Damas qui étincellent. Mahomet, voici Mahomet ! Crois ou meurs ! Le Christ va être égorgé, le Christ se plaint et appelle au secours. À cette vue, Charles Martel bondit. À moi, les Francs ! À moi, l’épée de Clovis !
Champs de Poitiers. Victoire ! Mahomet mord la poussière.
Ô vocation de la France !
Une brèche dans les murs de Rome. Astolphe et Didier dans le palais des papes. Le vicaire du 47Christ asservi, le Christ prisonnier. C’en est trop. Pépin et Charlemagne franchissent les Alpes, glorieux ancêtres des zouaves, et vont apprendre aux Lombards que, si Jésus-Christ doit régner partout, à Rome il doit régner seul.
Ô vocation de la France !
Un sanglot en Orient. Le trône de Mahomet sur le tombeau violé de Jésus. Des chrétiens massacrés. À cette nouvelle, apportée par les Pierre l’Ermite et commentée par les Bernard, les Francs ont frémi ; ils ont pris la croix, en ont étoilé leur poitrine et leurs armes. Ils jurent de traverser les mers pour briser le Croissant, car Dieu le veut.
Dieu le veut ! Il est parti le cri sublime, et désormais il ne se taira et ne s’arrêtera plus durant des siècles. Il éclate sur la France, il s’étend comme une onde sonore immense sur l’Europe : partout il suscite des soldats et scande leur marche guerrière. Dieu le veut ! Les hommes de France l’ont déclaré et les femmes de France le crient comme un suprême adieu à ceux qui s’en vont : «Partez, nos hommes ; partez, nos beaux fiancés ; partez, nos fils ; allez à mille lieues de la patrie y faire régner le roi Jésus. Dieu le veut, et nous aussi, femmes de France, nous le voulons !
Ô vocation de la France !
Aussi, écoutez comme l’Église reconnaît et loue cette vocation qu’elle avait prévue. C’est un pape, Grégoire IX, qui écrit à un roi de France : Le 48Rédempteur a choisi le béni royaume de France comme l’exécuteur spécial de ses divines volontés. Il le porte suspendu à son flanc comme un carquois d’où il tire ses flèches d’élection lorsque, avec l’arc de son bras tout-puissant, il veut frapper l’impiété.
Et, coïncidence touchante, le roi à qui Grégoire IX envoie ce glorieux témoignage de la satisfaction de l’Église, c’est saint Louis, le grand clairvoyant qui a le mieux défini d’un mot ce que doit être la politique de la France quand il disait : Je suis le bon sergent de Jésus-Christ.
Jeanne d’Arc était appelée à préciser et à mettre dans une plus vive lumière ce rôle de notre pays. Pour elle, Jésus-Christ est à ce point le roi de France que Charles VII n’en est que le lieutenant. Pour elle la France n’a qu’un but, aimer et faire aimer Jésus-Christ, et être heureuse et grande par cet amour. C’est pour nous faire comprendre et accepter cette mission, c’est pour nous rendre capables de la remplir, que Jeanne nous est envoyée. Si elle doit nous délivrer de l’Anglais, c’est que, pour devenir le ministre des grandes œuvres du Christ, le peuple français doit être autonome et indépendant. Si elle doit faire entrer toutes les provinces sous le pouvoir de Charles, 49c’est pour refaire l’unité du royaume sous une monarchie puissante, et parce qu’un petit roi de Bourges ne pourrait être un sérieux lieutenant et un bon sergent de Jésus-Christ, selon saint Louis. L’indépendance du pays, l’expulsion de l’étranger, le sacre du roi ne sont que des moyens ; le but, c’est de faire de la France le soldat alerte et dispos de Notre-Seigneur.
Voilà, Messieurs, la belle lumière que nous apporte la Pucelle. Par là, elle a été une grande voyante et nous a mieux éclairés sur la constitution organique de notre pays que tous les penseurs et économistes modernes.
Jeanne ne vit, ne respire que pour Jésus-Christ, roi de France. Un écrivain indépendant, Siméon Luce, l’a justement remarqué : Pour elle, dit-il, le nom de Jésus n’est pas seulement en tête de ses lettres, dans les plis de son étendard et jusque sur l’anneau mystique qu’elle porte au doigt, il est surtout au plus profond de son cœur. Elle ne se borne pas à adorer Jésus comme son Dieu, elle reconnaît en lui le vrai roi de France, dont Charles VII est le seul légitime représentant.
Jésus roi de France, c’est ce que Jeanne répète en toute circonstance. À Vaucouleurs, elle dit au sire de Baudricourt : Le royaume n’appartient pas au Dauphin, il appartient à mon Seigneur. Mais mon Seigneur veut que le Dauphin soit roi et tienne le royaume en commende.
Elle le dit à 50Charles lui-même dans la grande salle du château de Chinon, où elle le reconnaît dissimulé au milieu des courtisans : Gentil Dauphin, j’ai nom Jeanne la Pucelle, et vous mande par moi le roi des cieux que vous serez sacré à Reims et que vous serez le lieutenant du Roi des cieux, qui est le roi de France (Locum tenens Regis cælorum qui est Rex Franciæ).
Remarquez que Charles VII, bien que son père soit mort, n’est aux yeux de Jeanne qu’un gentil Dauphin. Il ne sera roi que lorsqu’il aura reçu de Dieu avec son sacre l’investiture du royaume, et, alors même, il ne sera que le roi en second, le lieutenant du Christ.
Voilà pourquoi la Pucelle exige du roi Charles qu’il fasse l’hommage lige de sa couronne au roi Jésus. Elle lui demande d’abdiquer son royaume entre les mains divines pour le recevoir de nouveau des mains divines, comme un vassal tient un fief de son suzerain. Le duc d’Alençon nous l’atteste, ainsi qu’Eberhard Windeck, trésorier de l’empereur Sigismond… Mais c’est le clerc du pape Martin V qui nous a légué le plus intéressant récit de cette abdication de Charles VII en faveur de Jésus-Christ. C’est un des faits les plus charmants et les plus beaux de la vie de notre héroïne.
Un jour, Jeanne dit à Charles :
— Sire, me promettez-vous de me donner ce que je vous 51demanderai ?
Le roi hésite, puis consent.
— Sire, donnez-moi votre royaume.
Le roi, stupéfait, hésite de nouveau ; mais, tenu par sa promesse et subjugué par l’ascendant surnaturel de la jeune fille :
— Jeanne, lui répond-il, je vous donne mon royaume.
Cela ne suffit pas : la Pucelle exige qu’un acte en soit solennellement dressé et signé par les quatre secrétaires du roi ; après quoi, voyant celui-ci tout interdit et embarrassé de ce qu’il avait fait, elle dit en souriant à l’assistance :
— Voici le plus pauvre chevalier de France : il n’a plus rien.
Puis, aussitôt très grave, et s’adressant aux secrétaires :
— Écrivez, dit-elle : Jeanne donne le royaume à Jésus-Christ.
Et bientôt après : Écrivez encore : Jésus rend le royaume à Charles.
C’est là, Messieurs, n’est-il pas vrai, une scène étrange, presque fantastique ; mais gardons-nous bien d’y voir un jeu ou un caprice de la Libératrice. C’est très réellement, très sérieusement, qu’elle fut pendant quelques minutes, comme s’exprime le vieux chroniqueur, donataire et maîtresse du royaume de France (donataria regni Franciæ), par suite, en quelque sorte, reine de France. Reine de France ! oh ! le beau titre pour notre Jeanne, et comme il nous est doux de penser qu’elle y a eu droit pendant quelque temps ! C’est à ce titre que, remettant toute chose dans l’ordre, elle rendit la suzeraineté du cher pays au roi Jésus et sa lieutenance au roi Charles.
52À la lumière de ce grand principe, nous comprenons le langage et la vie de celle qui en a fait sa règle. Elle est au service du Christ avant d’être à celui de Charles VII. Elle le dit dans sa lettre aux habitants de Troyes : Jeanne la Pucelle vous mande et fait savoir de par le Roi du ciel, son droiturier et souverain Seigneur, au service duquel elle est chaque jour de sa vie…
Et nous comprenons aussi l’idée si haute et si glorieuse pour nous que Jeanne se faisait de la France. Elle ne l’appelait que le saint royaume. Elle disait que le roi la tenait en commende : Or, on ne tient en commende que les biens sacrés. Ah ! c’est que pour elle la France était vraiment une terre sacrée. Qui donc a dit que le patriotisme est né de nos jours ? Nul n’a plus aimé et vénéré sa patrie que la libératrice d’Orléans : nul n’en a fait avec plus d’autorité un plus magnifique éloge !
Un pays prédestiné et ainsi aimé du Seigneur doit accomplir des œuvres splendides avec son aide et pour son amour. C’est bien ainsi que l’entend Jeanne d’Arc. Elle rêve pour la France une gloire unique. Elle écrit aux Anglais que les Français accompliront un jour le plus beau fait d’armes qui oncques aura été fait pour la chrétienté. Elle se croyait même appelée à y prendre part personnellement. Je vous ai expliqué que, si cet événement ne s’est pas accompli, il n’en faut pas accuser 53les prévisions de Jeanne, mais la défaillance de ses coopérateurs.
Quoi qu’il en soit, quel était ce fait d’armes extraordinaire ? Si nous en croyons ses contemporains, c’était la répression de l’hérésie des Hussites et la destruction de la puissance musulmane. Au lendemain du sacre de Charles VII, Christine de Pizan assurait que détruire le parti anglais, l’englescherie, n’était aux yeux de la Pucelle que le début d’une plus vaste carrière. Elle partirait ensuite pour une mystérieuse croisade.
En chrétienté et en église
Sera par elle mis concorde,
Des mécréants dont on devise
Et les hérites de vie orde
Détruira…,
Des Sarrasins fera essart
En conquérant la Sainte Terre.
Les mécréants
sont les musulmans, les hérites de vie orde
sont les partisans de Jean Huss qui agitaient l’Allemagne. Jeanne dans une lettre fameuse les menaçait, s’ils ne s’amendaient, de laisser pour un temps les Anglais, et de fondre sur eux pour les châtier.
Ainsi donc, si les hommes l’avaient soutenue, l’envoyée du ciel eût étouffé dans leur germe ces terribles hérésies qui devaient, au siècle suivant, ensanglanter l’Europe ; puis, portant plus loin ses armes triomphantes, elle aurait détruit cette puissance ottomane qui allait bientôt s’emparer de 54Constantinople. Les esprits affadis de notre temps ne goûteront pas cette intervention de Jeanne contre l’erreur de Huss et de Mahomet. Cependant, là est la vocation de notre pays. La France n’existe en grande partie que pour combattre l’hérésie et exterminer cette infâme religion du Coran qui a semé tant de ruines matérielles et morales par le monde.
Ainsi donc, Messieurs, vivre intimement uni au Cœur de Jésus-Christ, aimer passionnément Jésus-Christ, faire servir et respecter Jésus-Christ par le monde, voilà le devoir de notre pays, voilà le programme de Jeanne d’Arc.
Hélas ! il faut bien le dire, la France n’a jamais rempli qu’à demi ce beau programme. On l’a vue tantôt accomplissant des exploits généreux, donnant son sang et son or pour la vérité et pour l’Église, mais tantôt pactisant avec l’erreur. Le Ciel a terriblement châtié ces trahisons ; cependant, il n’a jamais abandonné la nation coupable, comme s’il la réservait pour une époque glorieuse où elle jouera mieux son rôle ici-bas. C’est pourquoi il lui rappelle ce rôle à chaque génération. Quand Jésus-Christ demandait à Marguerite-Marie de faire représenter son divin Cœur dans nos étendards, 55n’était-ce pas un suprême effort de son amour pour se rattacher le cœur de la France et pour faire son bonheur ? N’était-ce pas l’idée même de l’étendard de Jeanne d’Arc revenant du ciel sous une forme plus tendre et plus glorieuse encore pour notre pays ? Oh ! plaise à Dieu que la chère patrie réponde enfin de nos jours à ce vœu de son Roi ! Plaise à Dieu que le splendide mouvement d’opinion qui commence à tourner les esprits vers ce grand devoir national aille toujours croissant, devienne irrésistible et fixe enfin à tout jamais la victoire dans nos drapeaux avec l’emblème infiniment sacré du Cœur de Dieu !
Ce ne sera qu’une tardive réparation : car plus les siècles marchent et plus nous semblons oublier le programme de Jeanne. À la grande Révolution, l’abandon devint officiel ; un vent de folie passa sur la France et de là sur le monde. Les peuples frémirent et firent des rêves insensés pour détruire la puissance de Dieu et de son Christ. En vain tous nos bons saints français criaient-ils éperdus du haut du ciel à leur chère patrie égarée : Voici ton Roi !
(Ecce Rex vester), elle répondait en mettant Jésus hors la loi, en s’écriant : Nous ne voulons pas qu’il règne sur nous.
(Nolumus hunc regnare super nos. Tolle tolle !) Et le tolle montait, montait de plus en plus forcené, renversant les crucifix, mutilant les statues des saints, démolissant les superbes vieilles cathédrales 56où avaient pleuré les aïeux. Et il retentit encore de nos jours le tolle maudit. Des hommes qui font plus de mal à notre pays que ne lui en firent jamais les Anglais ont juré de détrôner le Christ. Ils en ont presque fait un pauvre roi de Bourges ; ils ne lui ont laissé que le cœur de son royaume, le cœur d’une élite. Ils voudraient l’enfermer dans l’intérieur de ses églises, détruire ses églises, et entourer nos libertés chrétiennes de bastilles plus odieuses que celles d’où l’Anglais insultait Orléans.
Tant d’impiété nous a été fatal. Toutes ces poignantes horreurs qui ensanglantèrent le siècle de la Pucelle, nous les avons connues et vécues. Nous avons eu, nous aussi, la grande angoisse de voir notre chère armée, malgré son courage héroïque, forcée de reculer devant l’invasion du nombre. Nous avons eu notre Azincourt.
Et, comme si ce n’était pas assez de la guerre étrangère, des malheureux ont donné aux ennemis couronnant les hauteurs voisines de la capitale, ce spectacle gratuit : un grand fleuve de flammes et de pétrole coulant près du vieux fleuve parisien, roulant des cadavres calcinés, dans le décor des rives sanglantes, des monuments fumants, sous le crépitement des fusillades fratricides.
Ah ! nos pères du quinzième siècle ont du moins connu les joies de la revanche, et salué le retour 57de la paix et de la concorde nationales, mais nous, ô mon Dieu ! nous avons encore au front la pâle terreur des sombres avenirs et nous portons au bras le crêpe d’un double deuil inconsolé. Et sur nos grandes routes militaires, les pluies et les neiges de trente hivers n’ont pas encore lavé la tache de votre sang, ô nos pauvres soldats de l’année terrible.
Ô France, ô ma douce et bien-aimée France, c’est parce que je t’aime du plus profond de mon cœur que je parle ainsi de tes fautes et de tes malheurs. C’est à genoux et avec un immense et douloureux respect, pauvre mère égarée, que je t’adjure de revenir au Christ, ton roi. À ce prix seulement tu verras se refermer tes blessures. À ce prix tu seras non seulement la plus glorieuse parmi les nations, mais encore la seule immortelle.
Qu’ai-je dit, Messieurs ? j’ai parlé d’immortalité. Et cependant, je le sais, on n’admet plus guère aujourd’hui cette idée d’une nation immortelle. Plus que jamais de nos jours, après tant d’illustres décadences de peuples, on est frappé de ce grand spectacle, dont la hantise a si souvent inspiré la génie de Bossuet, des empires qui s’entrechoquent et se détruisent, des dynasties 58qui s’écroulent et des nations qui meurent. On en tire une loi. Les peuples puissants s’élèvent peu à peu jusqu’à un point culminant, puis un jour, reprenant en sens inverse la pente gravie jadis dans un crescendo d’enthousiasme et de gloire, ils glissent, glissent insensiblement jusqu’à ce qu’ils disparaissent dans l’abîme, d’où ne monte plus que la mélancolie des grands souvenirs.
Et l’on applique cette loi à la France, et ses ennemis surtout croient y lire son mané, thécel, pharès4. Elle est bien vieille, dit-on, la nation née à Tolbiac ; elle va mourir.
On veut bien encore respecter sa vieillesse, qui garde quelque verdeur et ne laisse pas d’être redoutable, mais on se partage à l’avance son héritage. Les uns auront ses belles provinces, les autres ses riches colonies ; d’autres enfin tendent les bras par-dessus les mers pour recueillir de ses mains défaillantes le flambeau de la civilisation qu’elle a porté si haut et si loin. Ne voyez-vous pas, s’écrient-ils, que la prospérité industrielle et commerciale l’abandonne et émigre vers nos rivages ? Pauvre nation sentimentale et rêveuse ! Elle va faire place à d’autres races plus jeunes, plus actives, mieux organisées pour les luttes économiques, qui décideront dans l’avenir de la prééminence des nations.
J’avoue, en effet, Messieurs, qu’il y a là une loi d’airain. Mais ceux qui l’escomptent ainsi contre nous oublient une chose qui leur réserve peut-être 59quelque surprise : c’est qu’à toute loi il peut y avoir des exceptions et que Dieu a peut-être quelque raison d’en faire en notre faveur et de donner au monde le spectacle de ce fait anormal, unique, de ce miracle, si l’on veut, d’une nation immortelle, montant la garde autour de l’Église immortelle !
Il faut, en effet, absolument, qu’il y ait ici-bas une race éprise d’idéal, qui mette l’esprit au-dessus de la matière, le droit au-dessus de la force, qui, en face des brutalités de la politique mercantile et matérialiste, soutienne la politique idéaliste et chevaleresque ; il le faut, ou c’en est fait du droit sur la terre. Il faut une race qui reste toujours, non par intérêt, mais par dévouement et par amour, l’apôtre de la vérité et le soldat de la foi, toujours prête à donner des croisés, des zouaves, des missionnaires, à parler, à lutter, à agoniser pour la justice : il le faut, ou c’est à désespérer de ce triste monde. S’il n’y a qu’une race qui puisse ou qui veuille remplir ce rôle, il faut conclure qu’elle est nécessaire comme la justice qu’elle doit soutenir. À toi donc, ô la plus belle des nations, qui que tu sois, à toi l’immortalité politique.
Or, on a beau chercher par delà les océans et les grands fleuves séparateurs, on ne voit pas encore poindre à l’horizon la nation qui serait de taille et de cœur à s’acquitter de cette tâche. Apparemment, ce ne sont pas celles qui font tant d’état 60de la prospérité matérielle qu’on ne voit pas trop quelle place y reste encore à l’idéal, et qui entrent dans la voie des agrandissements par des conquêtes qui eussent chargé d’orages le front de saint Louis et de Jeanne d’Arc.
Il ne suffit pas non plus, pour nous supplanter, de prétendre protéger les chrétiens d’Orient, et d’afficher, par ambition, un dévouement de parade contre nature, qui ne tiendra pas contre le temps et que le monde, pas plus que la papauté, ne prend au sérieux.
Ce n’est pas ainsi que la France a entendu sa mission toutes les fois qu’elle l’a remplie. Elle ne calcule jamais ce que lui rapporteront ses sacrifices pour la justice. Si elle se dévoue, c’est parce qu’elle aime ! Ah ! une nation qui aime, c’est chose belle, Messieurs, c’est chose rare, si rare que j’ignore si cela s’est vu deux fois. La France donne son sang ; elle ne le vend pas ; ou plutôt, elle se regarde comme bien payée de ses périls et de ses douleurs si une noble cause en sort vengée.
Ô vocation de la France !
Supprimez donc la fille aînée de l’Église : qui soutiendra l’Idée ? Qui vengera le droit ? Qui répandra des flots de sang pour le Christ comme la race de Clovis aimait à le faire ? Je vois, écrivait Joseph de Maistre, en 1794, au moment où la Convention le jetait sans asile hors de son pays, je 61vois dans la destruction de la France le germe de deux siècles de massacre… L’abrutissement irréparable de l’espèce humaine et même, ce qui vous étonnera beaucoup, une plaie mortelle pour la religion5.
Il faut en conclure que, tant que la France voudra remplir sa mission suivant le programme de Jeanne d’Arc, Dieu ne lui enlèvera pas le glorieux privilège, car il ne rejette que qui le rejette. Il y a donc là pour nous, si nous le voulons, un principe infaillible de rénovation. Grâce à ce principe, la France est toujours sortie indemne de toutes les catastrophes qui auraient dû l’anéantir ; grâce à lui, son existence a été une alternative de chutes et de relèvements qui déconcertent la philosophie de l’histoire et qu’il faut juger de plus haut, dans une lumière surnaturelle ; grâce à lui, elle participe à cette grande vie de l’Église qui est faite de passions et de résurrections, comme à cette grande vie de la nature que rythment les nuits et les jours.
À toi donc, ô blanche nation, ô gardienne de l’Idée, ô vengeresse du droit, ô soldat de l’Église, à toi, ma France, la couronne, à toi l’immortalité !
N’est-il pas doux de constater que, longtemps avant nous, nos pères ont eu conscience de ce 62grand théorème de l’immortalité exceptionnelle de la France ? Et, chose touchante, nous en trouvons l’expression sous la plume d’un contemporain de Jeanne d’Arc, le président Thomassin. Il écrivait, quelques années après le supplice de Rouen, cette phrase superbe que tout Français devrait connaître : Sache un chacun que Dieu a aimé et aime le royaume de France et l’a spécialement élu pour son héritage et, pour ce, ne peut le laisser périr. Mais, sur tous les signes d’amour que Dieu lui a envoyés, il n’y en a point de si grand ni de si merveilleux que celui de cette Pucelle.
Laissons donc, Messieurs, laissons aller nos cœurs à ces grandes et fortifiantes pensées. Chantons-nous à nous-mêmes ces belles espérances pour nous donner du cœur. Dans l’impressionnante immensité de cette cathédrale, où toutes les pierres sont presque de notre race et de notre famille, tant elles ont été associées à notre vie nationale, tant elles ont vu passer de générations de nos aïeux, dans cette inoubliable fête qui nous permet de boire un instant au calice des gloires passées, détournons les yeux des tristesses ambiantes et suivons du regard le doigt de la Pucelle, qui nous montre dans son programme, dans notre vocation surnaturelle, le secret des grandeurs et des prospérités humaines, une France plus belle que l’ancienne dans le flamboiement de l’avenir !
63Mais pour que ces espérances deviennent des réalités, nous devons nourrir dans nos cœurs les sentiments de foi qui animaient celui de Jeanne. Oh ! aimons comme elle ce Jésus qui est le vrai roi de France ! Aimons aussi comme elle cette France, royaume et soldat de Jésus-Christ. Certes, nous avons admiré notre héroïne, n’est-il pas vrai ? Était-elle assez belle, assez superbe, quand elle entraînait nos bons paysans et nos chevaliers de France à la victoire ? Eh bien ! ne l’oublions pas, Jeanne n’a été la Grande Française dont nous sommes fiers que parce qu’elle a été la Grande Chrétienne ! Elle n’a été la Jeanne des batailles, la Jeanne de la victoire, que parce qu’elle a été la Jeanne de la prière et de l’Eucharistie.
Ô vous donc qui voulez marcher à sa suite et seconder la chère Libératrice, écoutez ce qu’elle vous dit en vous enrôlant sous son drapeau :
Jhesus-Maria ! Français !
Si vous voulez lutter et travailler avec moi au salut de la patrie, il vous faut accepter les lois que j’imposais jadis à mes compagnons de guerre, à mes braves d’Orléans et de Patay. Je les voulais bons chrétiens. Je leur répétais sans cesse : c’est le péché qui fait perdre les batailles. Vous savez sur quel dos je brisai un jour mon épée pour empêcher la luxure de venir les contaminer dans mon camp. 64Je les adjurais de n’aller au feu que fortifiés par les sacrements. Je m’étais formé une troupe selon mon cœur, composée des meilleurs chrétiens, d’hommes qui communiaient souvent ; avec ce petit bataillon, je n’aurais pas craint d’attaquer les armées anglaises les plus formidables.
Commencez ainsi par vous réformer vous-mêmes ; si vous ne le voulez pas, ne me dites pas que vous voulez me suivre ; vous n’êtes pas de la race des sauveurs, de la race dont je fais mes soldats.
Jhesus-Maria ! Français !
Jésus-Christ ne doit pas seulement régner dans vos cœurs : il doit régner dans vos lois. Vous avez proclamé la liberté pour tous en ce siècle ! Donnez-la donc à Jésus-Christ aussi ! Qu’il puisse parler dans vos assemblées publiques, qu’il triomphe dans les manifestations populaires, qu’il puisse traverser en paix son beau royaume au milieu des processions et des fleurs, qu’il rayonne dans vos drapeaux comme il l’a demandé à ma sainte sœur Marguerite-Marie. Si vous ne lui obéissez pas, ne me dites pas que vous voulez être de mon armée !
Jhesus-Maria ! Français !
Voilà mon programme ! Si vous voulez le suivre, venez ! Vous serez mes Dunois et mes Xaintrailles. Oui, venez et, vive Dieu ! il y aura encore pour la France des jours beaux comme ceux d’Orléans et 65de Patay ; venez, je vous conduirai à cette grande entreprise dont je disais aux Anglais que jamais plus beau fait d’armes n’aura été achevé pour la chrétienté. La France sera ainsi le très saint royaume de Jésus-Christ : elle accomplira les grands gestes de Dieu… et je serai, moi, une seconde fois la Libératrice de mon pays.
Voilà, messieurs, ce que vous dit Jeanne, voilà ce que vous disent les drapeaux suspendus à ces voûtes et à ces murailles qui retombent comme alourdis par le poids des glorieux souvenirs accumulés dans leurs plis. Ce sont des noms de triomphe : Orléans, Meung, Beaugency, Patay, Reims, qu’ils vous cachent ou vous découvrent tour à tour dans leurs frissons ; c’est toute l’épopée de Jeanne ondulant sur vos têtes en lettres d’or.
Ah ! drapeaux, drapeaux sacrés, apprêtez-vous à la revivre, la splendide épopée que vous nous racontez, car Jeanne va vous reprendre et vous reconduire avec nous au chemin de l’honneur. Toujours nous aurons devant les yeux votre grand geste, quand, soulevés par le vent, vous nous montrez le ciel. Toujours nous entendrons votre grande voix qui nous crie : Jhesus-Maria ! Vous nous conduirez par les luttes de la pensée, de la 66parole, de l’action, à la délivrance de l’Église et de la patrie et à la conquête de nos libertés chrétiennes.
Nous mènerez-vous à d’autres victoires ? Nous n’osons pas le demander. Dormez plutôt, dormez tant qu’on ne vous provoque pas, dormez dans l’air tranquille, dans la grande paix dont nous avons besoin. Mais, si un jour on nous insulte, si de l’âme d’un canon part l’étincelle qui doit mettre le feu au monde, drapeaux ! drapeaux ! mettez-vous en marche dans l’orage ; nous vous suivrons ! Si la divine Libératrice vous précède, si vos hampes sont portées par des mains pures comme les siennes, nous savons à quel sacre de gloire vous nous conduirez. Heureux alors ceux qui combattront à votre ombre ! Heureux ceux qui mourront enveloppés du doux linceul de vos plis ! Plus heureux ceux qui vous ramèneront dans nos vieilles cathédrales, au chant du Te Deum, illuminés des feux de la victoire !
Ainsi soit-il !
Notes
- [1]
Discours prononcé le 14 mai 1899 en l’église Notre-Dame de Paris.
- [2]
Son Éminence le cardinal Richard, — François Richard de La Vergne (1819-1908), — archevêque de Paris.
- [3]
Les habitants de Domrémy, les laboureurs Simonin Musnier et Jean Waterin, le prêtre Dominique Jacob et d’autres encore nous disent que Jeanne aimait à prier et parfois même à se mettre à genoux dès qu’elle entendait le son des cloches. Mais fut-elle bergère ? Voir la réponse dans un article spécial, à la fin de ce volume.
- [4]
Dans le chapitre 5 du Livre de Daniel, cette inscription apparaît sur un mur et prédit la chute de Babylone.
- [5]
Lettres, t. I. Lettre du 28 octobre 1794.