I. Mémoire historique : Appendice
Appendice
329I. Essai sur les dix premières années de l’épiscopat d’Hélie de Bourdeille
Nous avons dû, lorsque cette question des premières années de l’épiscopat du serviteur de Dieu s’est présentée à nous, au cours de notre étude, renvoyer à plus tard son examen approfondi. Cette période, inexplorée jusqu’à ce jour, de la vie d’Hélie de Bourdeille présente, effectivement, un tel encombrement de faits et de documents contradictoires, à première vue du moins, que la discussion des textes nous aurait entraînés à des longueurs démesurées. Les éléments conciliateurs, qui simplifieraient et expliqueraient toutes choses en quelques mots, nous manquent encore, en partie, pour le moment.
En conséquence, nous nous sommes bornés à donner les deux dates extrêmes et certaines de la promotion épiscopale d’Hélie, 17 novembre 1437, et de sa prise de possession solennelle, autrement dit, de son entrée officielle à Périgueux, 3 août 1447, observant seulement que ce grand écart de dix années entre l’un et l’autre fait, n’impliquait ni l’absence continue du prélat durant toute cette période, ni, à plus forte raison, qu’il se soit, en ces mêmes années, abstenu de tous actes de ministère ou de gouvernement, dans l’Église dont il était le seul et véritable Ordinaire.
C’est ici le lieu de reprendre le problème, et d’essayer d’en donner la solution. Nous disons, d’essayer, car nous ne saurions nous flatter de dissiper toute obscurité sur une question qui jusqu’ici, dans les auteurs, n’a présenté qu’erreurs et confusion extrême.
Toutefois, il nous semble que la lumière commence à y pénétrer, et que si nous ne sommes pas parvenus à la vérité complète, adéquate, nous pouvons avoir la confiance de la serrer d’assez près dans l’ensemble des faits, après l’avoir touchée et définitivement fixée sur plusieurs points importants.
Pour procéder avec méthode, nous présenterons d’abord, dans leur ordre chronologique, les faits acquis et les documents certains qui constituent comme les données du problème, et le compliquent par leur opposition apparente. Nous chercherons, ensuite, à les expliquer, à les concilier et à dissiper les contradictions que plusieurs de ces faits ou de ces documents semblent mettre entre eux et d’autres documents ou d’autres faits, également certains et démontrés.
3301. Les faits et les documents, dans leur ordre chronologique
A. Élection à l'évêché de Périgueux (1437)
Hélie de Bourdeille est préconisé évêque de Périgueux, le 17 novembre 1437. — Voir Preuves et éclaircissements, t. II, p. 156.
Le 6 février 1438, évêque élu, non encore sacré, il acquitte une partie de la taxe due pour sa promotion. — Voir Preuves et éclaircissements, t. II, p. 156-157.
B. Présence au Concile à Ferrare (1438)
Hélie de Bourdeille assiste aux congrégations ou sessions du Concile œcuménique, siégeant à Ferrare, les 11, 14 et 15 février 1438. — Voir Preuves et éclaircissements, t. II, p. 378 et suiv.
Ciacconio (ou l’un de ses continuateurs) affirme que le dit Hélie de Bourdeille, évêque de Périgueux, assista non seulement aux congrégations et sessions tenues à Ferrare, mais encore à celles de Florence, 1439 et années suivantes :
Interfuit Concilio, tum Ferrariæ, tum Florentiæ, annis reparatæ salutis 1488 et sequentibus habita.
Voir Preuves et éclaircissements, t. II, p. 84.
C. Pierre de Durfort, évêque administratif
de Périgueux (1438)
administratifde Périgueux (1438)
Il résulte d’une pièce, au moins, des archives Vaticanes, qu’en cette même année 1438, un certain Pierre de Durfort, qualifié évêque de Périgueux
, occupait ou administrait ce siège :
Petrus de Durfort, Gallus, Ord. Pr. Epûs Petragoricensis, in Gallia Aquitania.
Voir Preuves et éclaircissements, t. II, p. 159.
D. Reconnaissance des reliques de saint Front (1440)
La présence d’Hélie de Bourdeille à Périgueux, durant l’été de l’année 1440, résulte d’un document authentique et fort curieux, exhumé depuis peu. Ce document, extrait du fonds Saint-Astier (Registre), — bibliothèque municipale de Périgueux, — fut communiqué, en ces dernières années, à M. l’abbé Brugière, par M. Cailliac, le savant bibliothécaire auquel nous devons plusieurs découvertes précieuses pour notre sujet. C’est un procès-verbal, en patois périgourdin, de reconnaissance des reliques de saint Front. Nous en empruntons la traduction à M. l’abbé Brugière. — Bulletin de la Société historique et archéologique du Périgord, t. XIX, p. 380-381.
Le samedi avant la fête de saint Jacques de Juillet, le vingt-trois dudit mois, l’an mil quatre cent quarante, monseigneur Hélie de Bourdeille, évêque de Périgueux, et plusieurs chanoines et serviteurs de l’église de Saint-Front, entrèrent dans le caveau de saint Front, et en retirèrent l’auge funéraire. On ouvrit ensuite cette auge où était le corps de saint Front. Puis, monseigneur l’évêque retira de l’auge enfermée dans le caveau une petite caisse longue, soigneusement enveloppée de plusieurs pièces de soie. Il l’enleva du caveau et la plaça sur une autre caisse, que l’on avait posée entre la porte du caveau et le tombeau du cardinal de Périgord. Là, monseigneur l’évêque ouvrit la caisse. Elle contenait une étoffe précieuse de plusieurs couleurs, renfermant plusieurs parties du Chef de saint Front, et parmi ces ossements, deux plus volumineux. Dessous, enveloppés dans une autre étoffe précieuse, de couleur perse, étaient les ossements du corps. De plus, se trouvaient une ou deux bourses en soie, contenant de la terre où avait été découvert le corps du glorieux Saint. Il y avait aussi une lame 331de plomb, où était écrit :
Ci-gît le corps du bienheureux Front, disciple du Christ, et par le baptême fils bien-aimé de saint Pierre; et une autre lame de métal, avec cette inscription :Ci-gît le corps du bienheureux Front, (disciple) de Jésus-Christ et fils de saint Pierre par le baptême, originaire de Lycaonie, de la tribu de Juda, né de Siméon et de Frontonia. Il mourut le VIII des Kalendes de novembre, l’an quarante-deux après la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ.Monseigneur vénéra alors ces saintes et précieuses reliques, et après, les chanoines et serviteurs, à savoir : Monseigneur Hélie de Soffroush, official ; Monseigneur Hélie Gieffre (Geoffroy ?), Monseigneur Jean de Lestrade, Monseigneur Aymar du Cluzel, Monseigneur Hélie Contom, Monseigneur Martin Turquet, Monseigneur Hélie Brassavi, chanoines ; frère Bertrand de Chignac, Frère Mineur, licencié en théologie ; Monseigneur Bernard Dubuc, Monseigneur Giraud Nozet, Monseigneur Jean Chevaucho, Monseigneur Pierre Le Petit, Monseigneur Hélie Roquette, Monseigneur Raymond, convers serviteurs ; moi, Mathelin des Noyers, présentement maire de cette ville, Hélie et son fils Hélie et Jean de Meymy, et son gendre Archambaut Flamenc, Joannisso Dentix, et autres.
Et après, mondit seigneur l’Évêque referma la dite caisse, et la remit dans le sépulcre, qui fut fermé comme il était auparavant.
Observation. L’authenticité de ce document ne saurait faire de doute. Mathelin des Noyers, ou Mathurin des Nohes, figure, en effet, dans la liste des maires de Périgueux, comme élu et entré en fonctions en 1439. Or l’on sait que ces fonctions étaient annuelles, et allaient de novembre à novembre. Élu en novembre 1439, Mathelin des Noyers était bien maire de Périgueux, au 23 juillet 1440. — Inutile, par ailleurs, de souligner l’intérêt du même document, qui nous donne les noms des principaux dignitaires de l’Église de Périgueux, au début de l’épiscopat d’Hélie de Bourdeille, ses électeurs, par conséquent. — D’autre part, nous nous demandons si : le frère Bertrand de Chignac, Frère Mineur, licencié en théologie
, et qui, évidemment, apparaît là, comme le conseiller privé et le théologien de l’évêque, ne serait pas le même que le frère Bertrand de Comborn, Frère Mineur, licencié en théologie
, dont nous parle Bois-Morin, et qui avait eu, quelque vingt ans auparavant, une si grande influence sur la vocation naissante du petit Hélie. Il serait intéressant et touchant d’éclaircir le fait, qui nous paraît assez probable, nous l’avouons ; d’autant qu’il est fort possible que, dans l’un ou l’autre des deux textes, on a pu substituer le nom de famille au nom du lieu d’origine, dont les Frères Mineurs font suivre ordinairement leur nom de religion. Cette substitution se rencontre quelquefois, et nous en avons un exemple en la personne même de notre saint cardinal, qui, né à Agonac, aurait dû, suivant la règle la plus générale, s’appeler en religion frère Hélie d’Agonac, et ne fut pourtant jamais dénommé que frère Hélie de Bourdeille
.
E. Élévation du corps de saint Front (1441)
En 1441, les chanoines de Saint-Front, demandant au pape Eugène IV l’autorisation d’élever le corps de saint Front, mentionnent dans leur supplique toutes les autorités civiles et ecclésiastiques qui se joignent à eux, pour solliciter la faveur en question. Seul, l’évêque de Périgueux n’est pas mentionné. — Et le pape Eugène IV, en accordant, le 16 décembre 1441, l’autorisation demandée, permet aux chanoines de faire élever le saint corps, avec séparation du Chef, per aliquem catholicum antistitem. Il ne fait pas mention, non plus, de l’Ordinaire du lieu. — Voir Preuves et éclaircissements, t. II, p. 391-393.
332Or, sans même tenir compte de l’acte préparatoire posé par Hélie de Bourdeille le 23 juillet 1440, dans la reconnaissance des reliques du saint Pontife, et dont on vient de lire le procès-verbal, il ne faut pas oublier que l’évêque de Périgueux était en même temps abbé de la collégiale de Saint-Front, ainsi qu’il conste de l’ancienne Pancarte, dressée de 1554 à 1556, et qui fixait la juridiction, les redevances et l’état des deux diocèses compris dans la province de Périgord. On y lit :
L’abbaye séculière dudit Saint-Front est unie à l’évêché dudit lieu, de façon que le sieur évêque est le premier de ladite église, ensemble au Chapitre auquel il préside, et y a voix délibérative et concluante à toutes affaires, mesme aux élections qui s’y font, n’ayant aucune entrée au Chapitre de ladite église cathédrale, ni autre droit que d’y donner la première chanoinie vacante, pro jucundo adventu.
Et un peu auparavant :
Partie d’une chanoinie est jouye par monsieur l’évesque de Périgueux, comme abbé de tous temps séculier en lay de ladite esglise.
Et à la récollection des titres de chacun des canonicats de la collégiale :
1° Le canonicat de l’abbé, affecté toujours à l’évêque, comme chanoine-né de la collégiale.
Que conclure du rapprochement de tous ces textes, sinon que l’évêque de Périgueux, chanoine-né et abbé de Saint-Front, ayant, au Chapitre de la collégiale, voix délibérative et concluante à toutes affaires
, et qui n’est pas même nommé dans celle-ci, était alors éloigné de son diocèse, et éloigné dans des conditions qui ne pouvaient passer pour momentanées ? — Que si l’on objectait que c’est, précisément, en raison de sa condition de chanoine-né de la collégiale, qu’il n’est pas nommé à part dans l’acte capitulaire, nous répondrions que, même cette explication qui fait assez bon marché de la dignité épiscopale, étant admise, on ne saurait comprendre que le pape Eugène IV, dans sa réponse à la supplique, eût omis de nommer l’évêque, et employé précisément la formule usitée pour les cas où le siège épiscopal d’une Église est vacant ou empêché. — Les pièces de 1441 prouvent, à n’en pas douter, qu’Hélie de Bourdeille, qui, au 23 juillet 1440, se trouvait dans son diocèse, et y faisait acte épiscopal, n’y était plus quelques mois plus tard, vers le milieu de l’année 1441.
F. Suppliques au Saint-Siège (1442)
En 1442, Hélie de Bourdeille adresse au Saint-Siège deux suppliques, dans l’une desquelles il expose que les revenus annuels de sa mense épiscopale ne dépassent pas le chiffre de deux cent cinquante livres. — Dans l’autre, il demande des pouvoirs spéciaux qui lui permettent de mettre un terme aux graves désordres que les gens d’Université causent dans le diocèse de Périgueux, au mépris de l’autorité épiscopale. — La réponse d’Eugène IV à ces suppliques est du 24 novembre 1442. — Voir Preuves et éclaircissements, t. II, pp. 397 et 400.
Ces suppliques n’impliquent pas, en elles-mêmes, la présence d’Hélie de Bourdeille dans son diocèse. En ce qui concerne la première, déjà en 1438, Hélie de Bourdeille avait fait une demande analogue, alors qu’il se trouvait sûrement hors de France, assistait au Concile œcuménique, et était à la veille d’être remplacé, à un titre ou à un autre, par Pierre de Durfort, des Frères Prêcheurs. — Quant à la seconde, inspirée évidemment par les constatations qu’il a pu faire, durant son premier séjour à Périgueux, elle indique, vraisemblablement, l’espoir que nourrissait le suppliant, de rejoindre promptement son diocèse, mais ne prouve pas sa présence effective en ce même diocèse.
333G. 1446
Les Bourdeille étaient les protecteurs séculaires de l’abbaye de Chancelade, à deux lieues de Périgueux. En 1262, nous voyons un Hélie de Bourdeille et Eblon, son père, prendre sous leur protection les biens et les personnes des religieux de cette abbaye, qui, en reconnaissance, associent à leurs prières et suffrages ces deux seigneurs et toute leur postérité. — Lespine, Fonds Périgord, t. XVI. Cartulaire de l’abbaye, fol. 161, et Original parchemin, archives de Chancelade. — Dans ce même XIIIe siècle, nous voyons encore un Guillaume, seigneur de Bourdeille, donner ses biens à l’abbaye, s’y retirer, et y prendre l’habit de l’Ordre, après avoir promis d’obéir, et de se conduire en vrai frère, à l’égard de tous. — Cartulaire, etc. Ibid. — Au XIVe siècle, l’abbaye éprouve, par le fait des guerres, les plus grands désastres. Elle est ruinée, et vaque plusieurs années. Pierre des Mortiers, collecteur des dîmes ou décimes de Clément VII écrit, en 1382, dans son Journal :
Me existente collectore, vacaverunt abbatie de Castris et de Cancellata, Petragoricensis diœcesis, et de spoliis nihil habui, cum nihil possident. — (Archives Vaticanes, Reg. Coll., anno 1382.)
Les Anglais occupèrent, en effet, l’abbaye, mais cette occupation prit fin vers le milieu du XVe siècle, lorsque la victoire commença à revenir aux armes françaises. Les religieux, rentrés dans leur cloître, se souvinrent de leurs anciens protecteurs, et se mirent, par un acte solennel, sous la garde d’Arnaud II de Bourdeille, Sénéchal du Périgord, et frère aîné de l’évêque Hélie. Lespine, Fonds Périgord, t. XVI, nous a conservé le procès-verbal du fait, et du cérémonial qui fut observé en la circonstance :
Le 24 avril 1446, Jean Jaubert, abbé de Chancelade, vint avec ses religieux, au pont de la Beauronne, recevoir le Sénéchal. Il le conduisit processionnellement à l’église, et lui fit jurer, la main sur l’Évangile, de défendre l’abbaye. Après quoi, il lui en remit les clefs, et le revêtit d’un capuchon et d’un surplis. Pendant la messe solennellement chantée, Arnaud de Bourdeille fut placé entre l’abbé de Chancelade et André de Saligné, abbé de Fontenelles, fille de Chancelade, au diocèse de Luçon. Il fut, en suite, introduit dans le Chapitre et dans le réfectoire où il dîna, et de là reconduit jusqu’au point où le cortège était venu le prendre.
L’évêque Hélie de Bourdeille ne paraît pas, dans cette circonstance où sa présence, officiellement, sans doute, n’était pas requise, mais à laquelle tant de raisons de convenance et de sentiment le conviaient.
Même année 1446. — L’ancienne Pancarte, qui contient l’énumération de quelques rentes dues aux évêques de Périgueux, porte, entre autres :
Reconnaissance donnée par Guillaume du Cluzeau, — de Clusillo, — alias Duro, boucher de la ville de Périgueux, le 21 juillet 1446, à messire Hélie Geoffroi, chanoine des deux églises, procureur fiscal d’Hélie, évêque de Périgueux, pour une rente de douze deniers, établie sur une terre de deux deynatarum, située au delà de la ville, dans la combe Ribeyra, entre le pont de la Cité, payable à la Saint-Michel.
Même année 1446.
Le livre noir de Périgueux contient une lettre, sans nom d’auteur, datée de Tours, relative à l’impôt sur la viande. On engage Hélie de Bourdeille à renoncer à toute résistance à cet impôt, à cause de la nécessité de réparer les murailles de la ville et de la Cité, et du droit qu’a toujours eu le Roi d’établir de pareils impôts, pour ces sortes de travaux. — (Léon Dessalles, Histoire du Périgord, t. II, p. 438.)
Nous avons rapporté et étudié le fait, page 78-79 de notre Mémoire. — Pas plus que les précédents, il ne prouve la présence d’Hélie de Bourdeille en son diocèse, 334durant cette année 1446. Quant aux deux faits précédents, ils feraient plutôt croire à son absence.
H. Absence d’archives à Rome, entre 1439-1450
À noter ce que nous observons au t. II, Preuves et éclaircissements, p. 159, à savoir, que les sommiers des Archives pontificales, qui relatent les nombreuses affaires d’Hélie de Bourdeille en Cour de Rome, — il ne s’agit ici que des affaires purement administratives, et non des suppliques pour cause d’ordre général ou des affaires contentieuses, — sont muets pour le diocèse de Périgueux, durant les dix ou onze premières années de l’épiscopat de Bourdeille, soit de 1438 à 1450.
- En 1438, une seule pièce.
- De 1439 à 1450, néant.
- En 1450, deux pièces ;
- En 1451, quinze ;
- plusieurs autres, les années suivantes ;
- quatre, en 1462 ;
- deux, en 1466 ;
- neuf, en 1468, l’année de sa promotion à l’archevêché de Tours.
Il y a là une indication dont l’importance n’échappera à personne, et qui confirmera notre sentiment sur les conditions dans lesquelles s’écoulèrent les dix premières années de l’épiscopat d’Hélie de Bourdeille en Périgord.
2. Comment expliquer et concilier tous les faits et documents ci-relatés.
Remarquons d’abord que le long espace signalé par les documents authentiques, entre la promotion d’Hélie de Bourdeille et sa solennelle entrée à Périgueux, n’est point chose inouïe dans l’histoire de cette Église, et que des faits analogues, constatés précisément dans la seconde moitié du XVe siècle, nous aident, pour leur part, à expliquer la contradiction apparente qui existe entre les dates extrêmes de 1437 et de 1447.
Nous voyons, en effet, Geoffroy Ier de Pompadour, promu à l’évêché de Périgueux en 1470, ne prendre possession solennelle de son siège qu’en 1480, après dix ans d’administration effective ; et Gabriel du Mas, transféré de l’évêché de Mirepoix à celui de Périgueux, en 1486, n’en prendre possession par entrée solennelle qu’en 1499, (1498 v. st.) ainsi que nous l’avons noté dans notre Mémoire, p. 265. Nous pourrions ajouter à ces deux faits d’autres écarts d’une ou deux et même de trois années entre la promotion et l’entrée solennelle de quelques évêques du même temps, mais ceux que nous signalons, suffisent amplement aux besoins de notre étude.
Nous savons bien qu’on peut, à propos de Geoffroy Ier de Pompadour, se poser la question que Lespine s’est lui-même posée, en relatant ce chiffre de 1480. Lespine, Fonds Périgord, t. XXX, f° 69 écrit :
Le 16 avril 1480, Geoffroi de Pompadour prend possession de l’évêché de Périgueux, — au dit livre Pater, fol. 35 v°. — Je soupçonne qu’on a mal lu cette date, et qu’au lieu de M.CCCC.LXXX, il y a M.CCCC.LXX ; ou, au moins, il y a faute d’écriture.
Nous savons aussi que cette date du 16 avril 1480, consignée au livre Pater, embarrasse fort les auteurs du Gallia Christiana, car il ressort des titres du monastère de Notre-Dame de Beaupuy, que le 18 juillet 1473, Geoffroy fit acte de juridiction épiscopale, en confirmant le droit de patronat de la Grande-Sauve sur ce couvent et sur l’église de Saint-Martin du Pisou.
Mais l’étude comparée de l’histoire des évêques qui gouvernèrent, à cette époque, 335le diocèse de Périgueux, nous permet, ainsi qu’on va le voir, de maintenir l’exactitude du chiffre donné par le livre authentique et officiel de cette Église, sans nous laisser embarrasser par les difficultés que signale le Gallia Christiana. Il est démontré pour nous, en effet, que la prise de possession solennelle et la prise de possession canonique et juridictionnelle étaient alors, à Périgueux, choses fort distinctes et indépendantes l’une de l’autre.
Nous ignorons, à la vérité, les motifs qui retardèrent durant dix ans la prise de possession solennelle de Geoffroy Ier de Pompadour. Mais nous sommes mieux renseignés sur les faits qui reculèrent de treize ans celle de Gabriel du Mas.
Cet évêque, transféré du siège de Mirepoix, est promu à l’évêché de Périgueux, le 15 juin 1486. Il ne prend possession solennelle que le 20 janvier 1499. Nouveau sujet d’étonnement pour les auteurs du Gallia Christiana, moins vif pourtant que précédemment, ces doctes auteurs commençant à entrevoir la solution véritable d’une difficulté qui n’existe plus pour nous. Ils écrivent (t. II, col. 1482) :
Renuntiatur (Gabriel du Mas) Petrocoricensis 15a junii 1486, in Chartulariis Vaticani. In libro cui titulus Pater, habetur instrumentant, fol. 37, quo asseritur possessionem iniisse 20a januarii 1498. Isque annus non arithmeticis notis sed litteris conscribitur. Quod certe stare nequit, nisi de possessione per seipsum sumpta id intelligatur, cum jam per alium sumpsisset.
Il est certain, en effet, que Gabriel du Mas n’attendit pas cette date extrême de 1499, pour faire acte de juridiction épiscopale dans son nouveau diocèse. Plusieurs documents sont parvenus jusqu’à nous, qui le prouvent. Outre que, dès 1490, le sceau de ce prélat portait : Sig. Gabrielis Epi. Petragor., nous avons de lui, en 1492, des lettres d’investiture, datées de Notre-Dame-des-Pierres, in monasterio nostro de Petris, dans lesquelles il confère à Guillaume d’Abzac la cure de Saint-Victor-de-la-Force ; et en 1497, l’hommage qu’il reçoit à Bourges, en sa qualité d’évêque de Périgueux, de Hugues de Savary, seigneur de Lacôme.
Mais cet évêque, présenté par le Roi, trésorier de la Sainte-Chapelle de Bourges et abbé de Notre-Dame des Pierres, en Berry, n’avait pas été agréé par le Chapitre de Périgueux. Il avait dû se pourvoir en Cour de Rome, et le Saint-Siège avait confirmé le choix du souverain. De là, une première difficulté avec les gens de Périgueux. Ensuite, ce prélat avait eu un différend avec la ville, lequel, paraît-il, n’avait pas été réglé à son gré. Peut-être en gardait-il rancune à la ville ? Toujours est-il qu’il se tint plus de douze ans à l’écart, et gouverna son diocèse de loin, résidant la plupart du temps en Berry, son pays d’origine, où il mourut en 1500, un an après sa prise de possession solennelle. En 1486, il n’avait fait que traverser Périgueux, probablement le temps nécessaire pour la présentation des bulles et la prise de possession canonique du siège.
Quant à sa prise de possession solennelle, nous avons sur ce fait d’amples détails. Dans sa Guienne historique et monumentale, IVe Partie, Alexandre Ducourneau en donne une longue description, et Léon Dessalles, dans son Histoire du Périgord, t. III, p. 33, la signale également, avec quelques noms :
Nous avons déjà vu, (écrit-il), divers évêques prêter serment à la communauté, avant de faire leur entrée solennelle. À leur imitation, Gabriel du Mas, le 20 janvier 1499, se présenta à la Porte Romaine, où il fut reçu par le maire et les consuls, prêta le serment, selon la formule, et se rendit ensuite à la cathédrale. Une note nous apprend qu’à cette entrée assistaient les seigneurs de Biron, Mareuil, Grignols, Ribeyrac, Chamberlhac, Montagrier, Bergerac, Freyssinet, 336la Douze, Conqueret, Montréal, Lisle, le Juge-Mage et plusieurs autres officiers et nobles de la sénéchaussée et du diocèse. — (Recueil des titres, etc., p. 406.)
Ce serment que l’évêque de Périgueux devait prêter, avant d’entrer solennellement dans sa ville épiscopale, montre, à lui seul, la différence notable, au point de vue des effets canoniques, qui existait entre cette cérémonie, et les actes de prise de possession exigés par le Droit de l’Église, avant que l’évêque commence à exercer sa juridiction sur le diocèse qui lui est confié. Et cette différence explique, à son tour, les délais parfois si longs, que l’évêque, tout en exerçant sa juridiction, apportait, selon les circonstances, à l’accomplissement des formalités d’entrée solennelle. Quelques obstacles, d’une nature ou d’une autre, suffisaient pour motiver et prolonger ces délais, sinon pour les justifier toujours d’une manière absolue.
Quoi qu’il en soit, ces premières constatations d’un état de choses qui fit à l’Église de Périgueux, au XVe siècle, une situation différente de celle qu’on rencontre uniformément dans les autres Églises, nous aident singulièrement à démêler l'imbroglio que les documents contradictoires relevés plus haut, concernant les dix premières années de l’épiscopat de Bourdeille, semblaient, à première vue, rendre inextricable.
D’une manière générale, nous pouvons déjà dire que notre saint évêque, d’abord retenu par les travaux du Concile de Florence, et dans la suite, empêché par les troubles d’une guerre qui lui créait des difficultés et des périls d’autant plus graves, que sa famille tenait, dans le pays, la tête des belligérants fidèles à la Couronne contre les Anglais, encore très puissants en Aquitaine, ne put, après sa prise de possession canonique, résider que par intermittence dans son diocèse ; que son séjour, durant la période qui précéda ou suivit immédiatement celle des trêves conclues entre les deux parties, ne fut que fort précaire ; et que, d’ailleurs, la situation générale ne permit pas, avant l’année 1447, qu’on songeât aux pacifiques solennités de la prise de possession traditionnelle.
Ces motifs, on en conviendra, ont plus de valeur que ceux qui purent porter Geoffroy Ier de Pompadour et Gabriel du Mas à différer si longtemps, pour leur part, l’accomplissement du même acte. Et, d’un autre côté, les documents qui nous restent de l’administration de ces deux derniers évêques, dans l’intervalle qui sépare leurs deux prises de possession, canonique et solennelle, nous paraîtraient aussi contradictoires, si nous les relevions un à un, que ceux que nous avons reproduits pour la période analogue de l’épiscopat d’Hélie de Bourdeille.
Mais il nous est permis de pénétrer plus avant dans la discussion de ces documents, et de donner d’une manière à peu près ferme l’emploi du temps de notre jeune évêque, durant cette première période de son épiscopat.
1. 1437-1440
De la fin de l’année 1437 à la première moitié de l’année 1440, Hélie de Bourdeille prend part aux travaux du Concile œcuménique de Ferrare-Florence. — Documents A et B. — Ces années correspondent précisément à la période principale du saint Concile :
- Ouverture du Concile à Ferrare, 8 janvier 1438 ;
- Arrivée des Grecs à Ferrare, première séance avec leur participation, 9 avril 1438 ;
- Translation du Concile à Florence, 10 janvier 1439 ;
- Décret d’union des Grecs, 6 juillet 1439 ;
- Décret d’union des Arméniens, 22 novembre 1439 ;
- Condamnation de l’anti-pape Félix V, 22 mars 1440.
337Durant ces mêmes années 1438-1440, un fait assez rare mais qui n’est pas absolument exclu de la pratique traditionnelle du Saint-Siège, toujours ami de la paix, et zélateur avant tout du bien des âmes, s’était produit à Périgueux. Un autre prélat y remplissait les fonctions épiscopales. — Document C.
Les Durfort-Duras, après avoir bien mérité de la Couronne, en la personne d’Aimery de Durfort, étaient devenus, en celle de ses héritiers, les hommes de l’Angleterre. On peut même dire que cette famille était, pour la cause des Anglais en Guyenne, ce que la maison de Bourdeille était pour la cause nationale en Périgord. Chacun sait, en particulier, à quel triste rôle Gaillard de Durfort s’abaissa, de 1451 à 1453, dans la reddition de Bordeaux et dans la prise d’armes qui suivit cette capitulation, contre la foi des traités. On sait aussi par quelle vie de misère, heureusement couronnée d’une fin plus digne d’un chevalier français, il expia sa félonie. Or, ce Gaillard de Durfort était le proche parent, frère ou neveu du Pierre de Durfort dont il va être question.
D’autre part, les Anglais ne pouvaient voir d’un œil satisfait ou indifférent l’élévation sur le siège de Périgueux d’un des fils de la famille qui leur faisait le plus de mal en Périgord. Et nul n’ignore, par ailleurs, que les Anglais ont toujours été très remuants et très exigeants dans leur diplomatie ; que, dans ce temps-là, ils exerçaient une grande influence ou plutôt usaient d’une pression formidable en Cour de Rome : à preuve, tous les mouvements qu’ils se donnèrent, pour égarer le jugement du Saint-Siège sur le procès et le supplice de Jeanne d’Arc.
Opposant donc un Frère Prêcheur à un Frère Mineur, un Duras à un Bourdeille, ils intriguèrent, sans doute, pour que l’Église de Périgueux, en l’absence du jeune évêque récemment promu, passât sous le gouvernement de Pierre de Durfort. Au surplus, la suite l’a amplement prouvé, ils n’auraient pas toléré le séjour d’Hélie de Bourdeille dans un diocèse dont ils se croyaient encore les maîtres. Et le Saint-Siège, par pitié pour ce malheureux diocèse, privé depuis si longtemps de la présence de ses premiers pasteurs, autant que pour l’impossibilité où le titulaire du siège, d’ailleurs retenu momentanément au Concile, se trouvait d’en prendre de sitôt le gouvernement, obtempéra aux sollicitations pressantes de la Cour d’Angleterre, en faveur d’un religieux qui, sûrement, résiderait, et qui effectivement résida à Périgueux où il mourut, plus tôt, apparemment, que les Anglais ne l’eussent désiré.
Remarquons, au reste, que les Anglais n’en étaient pas à leur première tentative de ce genre, pour le siège de Périgueux. Les diptyques épiscopaux de cette Église donnent pour l’année 1410, Bernard, transféré de Périgueux à Tarbes, et Chrétien, transféré de Tarbes à Périgueux. Or, on trouve, pour le même temps, dans les titres de la cité de Périgueux, un autre évêque, nommé Jean, élu en 1408. L’abbé Audierne émet, à ce sujet, la supposition que ce Jean était peut-être maintenu par l’autorité des Anglais
. Dans cette hypothèse, grâce à la perturbation du grand schisme, les Anglais auraient opposé ce Jean, leur créature, à Raymond de Bretenoux, régulièrement élu en 1407 ; à moins que la permutation de Chrétien et de Bernard, en 1410 n’ait été leur fait, par opposition à l’élection régulière de l’évêque Jean, en remplacement de Raymond de Bretenoux. Mais d’une manière ou d’une autre, l’ingérence des Insulaires ne serait pas moins manifeste, et n’en fortifierait pas moins l’opinion que nous nous sommes faite de leurs intrigues subséquentes, contre l’élection légitime d’Hélie de Bourdeille.
À quel titre l’évêque Pierre de Durfort administra-t-il le diocèse de Périgueux ? — 338C’est ce que nous ne pourrions dire avec certitude. Nous pensons, toutefois, que ce fut simplement à titre d’administrateur délégué. La jurisprudence canonique, en effet, n’admet pas que deux titulaires occupent en même temps le même siège épiscopal, et rien ne permet de supposer qu’Hélie de Bourdeille ait jamais été, même pour un court espace de temps, dépossédé de son titre épiscopal. Sans doute, l’indication du sommier des archives Vaticanes porte bien Episcopus Petragoricensis. Mais il nous semble qu’on ne saurait tirer contre nous une conclusion légitime, péremptoire, d’un texte de ce genre. Dans sa pensée, en effet, le copiste ou abréviateur des dites archives n’a-t-il pas pu donner à son indication le sens évêque à Périgueux
, aussi bien que le sens évêque de Périgueux
? — Une simple référence, on le conçoit, ne saurait avoir la valeur d’un titre officiel.
Quoi qu’il en soit, l’évêque Pierre de Durfort mourut le 10 avril 1440, et fut inhumé dans la cathédrale, avec cette inscription que les auteurs du Gallia Christiana ont relevée :
Pretrus (Petrus) presul erat : jacet hic in pulvere pulvis. — Sit cœlum requies : sit sibi vita Deus. — Obiit die decima aprilis.
Ce qui nous amène à noter, en passant, que l’abbé Audierne, dans son Périgord illustré, attribue faussement ce tombeau, pratiqué dans l’épaisseur du mur septentrional de l’église Saint-Étienne, à Pierre de Mimet, parent du célébré Pierre de Blois, et qui, après avoir occupé le siège de Périgueux de 1169 à 1182, mourut aussi le 10 avril.
2. 1440
Cependant, la mort de Pierre de Durfort semblait devoir mettre fin à une situation embarrassante, et résoudre un problème pour la bonne solution duquel le Saint-Siège avait compté sur le concours du temps. D’un autre côté, les plus graves questions soumises aux décisions du saint Concile, étaient réglées ; celles surtout pour l’examen desquelles le pape Eugène IV tenait à la présence des évêques de France, si rares hélas ! dans l’œcuménique assemblée. Sur les ordres ou avec l’assentiment du Saint-Père, Hélie de Bourdeille se hâta de partir pour le Périgord. Nous l’y trouvons au 23 juillet de cette même année 1440, faisant acte de ministère épiscopal, dans la reconnaissance canonique des reliques de saint Front. — Document D. — Aucun doute n’est possible à cet égard ; le document qui constate le fait, est de tout repos.
3. 1441
Mais les temps n’étaient point rassérénés, et ce premier essai de séjour au sein de son diocèse ne devait pas, selon toute apparence, être couronné d’un succès durable, puisque la supplique des chanoines de Saint-Front, en 1441, et surtout la réponse du Pape à cette supplique ne peuvent vraiment s’expliquer, si l’on n’admet l’absence de l’évêque de Périgueux, sans espoir de retour prochain. — Document E.
4. 1442
À la vérité, Hélie de Bourdeille lui-même, adressa, en 1442, au Saint-Siège une ou deux suppliques concernant l’administration de son diocèse, et le pape Eugène IV, lui répondit en conséquence. — Document F. — Mais si ces pièces indiquent, de la part de Bourdeille, le dessein de revenir à son Église, muni des pouvoirs dont un premier séjour dans ce malheureux diocèse lui a révélé la nécessité ; si même on peut y voir l’espérance plus ou moins fondée qu’il avait, en faisant ces démarches, de réaliser promptement son dessein, on n’y trouve, en aucune façon, la preuve que ce dessein était d’ores et déjà effectué. Nous donnerons plus loin une raison qui put faire croire au jeune évêque que le moment providentiel était arrivé ; ce qui l’aurait décidé à 339ces démarches de prévoyance. Mais d’autres indices nous amènent à penser que l’espoir du serviteur de Dieu fut déçu, et son retour ajourné pour un temps encore assez long.
5. 1446
Les Documents relatifs à l’année 1446, rangés plus haut sous la lettre G, ne sauraient, à la vérité, incliner notre sentiment ni dans un sens, ni dans l’autre. Peut être serait-il permis, à la rigueur, d’interpréter le dernier en faveur de la présence d’Hélie de Bourdeille, dans son diocèse, en cette année 1446, d’autant que les trêves conclues en 1445 avaient dû inaugurer une ère d’apaisement relatif. Mais on sait que les Anglais, — en ce temps-là, c’est entendu, — signaient les trêves avec la bonne intention de les violer dès qu’ils y auraient intérêt ; et d’autre part, les faits que nous constatons sous la lettre H, ne permettent guère d’interpréter dans le sens de l’affirmative, des faits qui ne l’imposent en aucune façon. D’ailleurs, le guet-apens que les soudards de Grammont tendirent au jeune évêque en 1448, suivant l’opinion la plus commune, c’est-à-dire, presque au lendemain de sa solennelle prise de possession, et qui fut comme la réponse à cette manifestation, se serait, à n’en pas douter, produit beaucoup plus tôt, si Hélie de Bourdeille, antérieurement à cette entrée solennelle, avait résidé habituellement dans son diocèse, et y avait vaqué à tous les devoirs de sa charge.
Pour nous, l’absence de Bourdeille, certaine pour les cinq ou six premières années de son épiscopat, ne l’est guère moins pour les deux ou trois années qui précédèrent sa prise de possession publique et définitive, au 3 août 1447. Son administration, à poste fixe, et poursuivie dans les conditions normales, ne commence, à proprement parler, qu’à cette date, ou plutôt, après son retour de captivité, 1450-1451, c’est-à-dire, au moment où nous voyons ses recours au Saint-Siège, en matière administrative, se multiplier d’une manière extraordinaire. — Document H.
C’est, d’ailleurs, ce que semble nous insinuer Bois-Morin, lorsqu’il donne pour la durée de l’épiscopat d’Hélie de Bourdeille à Périgueux deux chiffres différents, dans l’un ou l’autre desquels, tout d’abord, nous avions cru voir une distraction d’auteur ou une faute de copiste. Dans un premier passage (Voir t. II, p. 24), il dit :
Tant comme il a demouré évesque de Périgueux, que y a demouré vingt et neuf ans…
Et dans un autre, (Ibid., p. 31), il dit :
Quant il eust bien batailhé en Périgord, contre les péchés et vices, et beaucoup faict de fruictz, pour l’espace de dix-neuf ans…
Sans en avertir son lecteur, Bois-Morin ne distingue-t-il pas, comme nous, entre la durée de l’épiscopat de son maître en Périgord, et la durée de son séjour effectif dans ce diocèse ? Il faut avouer, en tout cas, que les expressions différentes qu’il emploie dans ces deux passages, lui à qui la variété du style et des formules est si peu familière, semblent assez favorables à cette interprétation, et conséquemment, à notre thèse. Il est bien difficile, on en conviendra, qu’une erreur, si erreur il y a, cadre si parfaitement avec une théorie étrangère à l’auteur de la faute, et d’ailleurs appuyée sur de sérieuses raisons. — Au surplus, nous ne donnons cette observation qu’à titre de simple confirmatur, intéressant, il est vrai, mais nullement indispensable à la justification de notre sentiment.
Maintenant, étant admis qu’Hélie de Bourdeille passa presque constamment en dehors de son diocèse les années qui s’écoulèrent de sa promotion à sa prise de possession solennelle, comment fut-il pourvu à l’administration du diocèse, durant un aussi long espace de temps ?
340Le père Dupuy a expliqué la chose à sa façon, et les rédacteurs du Gallia Christiana, ainsi que Gams et les modernes Bollandistes, ont adopté ses noms et ses dates. Au contraire, le R. P. Denifle a rejeté purement et simplement les trois ou quatre noms donnés par ces auteurs, en basant son élimination sur le texte formel du Livre des Provisions, aux archives Vaticanes.
Pour nous, nous ne croyons pas devoir être aussi absolus, et tout en admettant avec le père Denifle qu’on ne saurait maintenir, en qualité d’Ordinaires du lieu, des titulaires indûment assignés par ces auteurs à un siège déjà occupé, nous pensons qu’il y a lieu de tenir un certain compte des indications qu’ils nous fournissent, si imparfaitement renseignés qu’ils soient.
Tout d’abord, on ne peut rejeter le nom de Pierre de Durfort, qui nous est donné par les archives Vaticanes elles-mêmes. Et ce nom étant accepté, nous ne voyons pas que les autres noms doivent être éliminés sans discussion. Si Pierre de Durfort a exercé les fonctions épiscopales à Périgueux, postérieurement à la promotion d’Hélie de Bourdeille, et durant son absence, quelle impossibilité verrait-on à ce que, cette absence se prolongeant, d’autres évêques aient été chargés de la même suppléance ?
Prenons le texte de Dupuy (Estat de l’Église du Périgord, t. II, p. 136), et voyons si ce texte, bien examiné, ne nous apporterait pas, à travers les erreurs et bévues manifestes qu’il contient, quelques indices favorables à la thèse que nous soutenons :
Après avoir donné les quatre noms suivants :
Elias Serven, évesque, — Petrus de Durfort, évesque, — Raymundus Laubariensis, évesque, — Godefridus Berengarius d’Arpaiou, évesque,
Dupuy ajoute :
Dans moins de huict ou neuf ans, nous changeons quatre ou cinq fois de prélats, desquels nous ne trouvons bonnement l’année de leur réception, comme s’il n’eût fallu faire mémoire d’eux dans la postérité, puisqu’ils n’avaient résidé en leur évesché, par défaut de courage. Elias Serven succéda à Bérenger, dès l’an 1437… Peust être que Berengarius d’Arpaiou, que nous trouve rons dans peu sur les rangs de nos évesques, sera le même Berengarius, qui auroit esté remis à l’évesché, lorsque Charles septiesme s’accorda avec le Sainct-Père. Hæc dubitanter. — Pierre de Durfort succède à Elies Serven. Obiit die decima aprilis. — Raymundus Laubariensis, auparavant évesque de Sarlat, fut advancé à cet évesché par le pape Benoist. Auquel succéda Geoffroi Berengarius d’Arpaiou, pourvu par le pape Jean. — Berengarius finit ses jours, l’an 1447, nous laissant en sa place un très digne ouvrier, pour réparer les ruines de l’estat ecclésiastique.
Ce que ce texte nous dit le plus clairement, c’est le grand embarras de son auteur, et le soin qu’il apporte à ne point s’écarter des documents qu’il a sous les yeux. Malheureusement, il ne les comprend pas bien, ou, selon son habitude, il les lit trop vite. D’une façon ou d’une autre, il ne sait pas s’en servir. Mais il a eu des documents en main, et ces documents lui ont fourni des noms ; il les a classés rapidement, au petit bonheur, et avec des méprises, qu’il est, au reste, très facile d’expliquer, ainsi qu’on va le comprendre.
Dupuy a sous les yeux l’acte authentique de l’entrée solennelle d’Hélie de Bourdeille, 3 août 1447. Il prend cette date comme étant, — ce qu’elle est ordinairement, — la date d’entrée et la date de prise de possession canonique. Il n’a pas le mot de l’énigme, ou plutôt il ne soupçonne même pas qu’il y ait une énigme.
Mais entre cette date de 1447 et celle de 1437 où disparaît l’évêque Geoffroy Bérenger d’Arpajon, il y a un espace de dix ans, un vide, qu’il faut combler. Pour ce faire, il dispose de plusieurs documents, notes, pièces d’administration, ou autres, qui 341attestent la présence à Périgueux, durant ce temps, de plusieurs évêques, dont il n’a point l’acte de prise de possession. Quel ordre établir entre ces divers prélats ? — Voici comment Dupuy procède.
Une note quelconque lui apprend qu’un Élie a succédé à Geoffroy Bérenger, et il voit par ailleurs qu’un Pierre de Durfort a exercé les fonctions épiscopales à Périgueux, peu de temps après la promotion de cet Élie. D’autre part, il a pu lire, dans la liste des successions épiscopales, en 1384, un Hélie Servient, remplacé en 1390 par un Pierre de Durfort. Il ne lui en faut pas davantage, et sans prendre garde aux dates, il transforme l’évêque Élie, successeur, en 1437, de Geoffroy Bérenger, remplacé, dès 1438, à un titre quelconque, par un second Pierre de Durfort, en Élie Serven, corruption évidente de Servient. Dupuy, on le voit, lit mal, interprète mal, mais il a des documents sous les yeux. Ces documents sont incomplets, mais véridiques. Qu’on retranche de son texte le nom de Servient ou Serven, et l’on aura sur Geoffroy Bérenger, Hélie et Pierre de Durfort, une partie de la vérité, sinon la vérité tout entière.
Nous pouvons raisonner de même, au sujet des deux autres noms fournis par Dupuy. — Ce Raymundus Laubariensis, qu’il dit advancé de l’évesché de Sarlat
, n’est vraisemblablement qu’un évêque de Sarlat, chargé d’administrer, à titre de délégué apostolique, et sans quitter son siège de Sarlat, le diocèse voisin de Périgueux.
Quant à cet autre Geoffroy Bérenger, dont l’homonymie avec Geoffroy Bérenger d’Arpajon, n’a pas dû contribuer à diminuer la confusion dans l’esprit de Dupuy, les conjectures auxquelles celui-ci se livre pour faire de ces deux évêques un seul et même personnage, tiennent à ce que Dupuy a lu qu’Hélie de Bourdeille a succédé à Geoffroy Bérenger d’Arpajon, décédé. Or, ce second Geoffroy Bérenger, décédé en 1447, l’année même de l’entrée solennelle d’Hélie de Bourdeille, et dans l’esprit de Dupuy, l’année même de sa promotion, ne peut être pour lui que Geoffroy Bérenger d’Arpajon, lequel, pour une cause ou l’autre, aurait été éloigné de son siège en 1437. Et c’est ainsi que ses erreurs elles-mêmes montrent le soin, malheureux, il est vrai, que Dupuy met à ne pas s’écarter des documents qu’il a sous les yeux.
Nous ne parlons pas des singulières distractions de Dupuy, au sujet des papes Jean et Benoît, distractions ou bévues qui nous donnent une triste idée de son talent de chronologiste. Mais nous faisons la part des choses, et nous constatons que plusieurs des indications qu’il nous fournit sur ces évêques intercalés, à un titre qu’il ne soupçonne pas, entre la promotion d’Hélie de Bourdeille et son entrée solennelle, sont aujourd’hui reconnues exactes, qu’elles s’accordent d’ailleurs avec les documents qui nous fixent à peu près sur l’emploi du temps d’Hélie de Bourdeille, durant cette même période, et que, d’autre part, les auteurs du Gallia Christiana qui ont accepté les données de Dupuy, ne l’ont point fait sans quelque connaissance de cause, puisque Jacques Boyer qui est allé, pour eux, prendre ses renseignements sur place, a dû nécessairement avoir sous les yeux les mêmes documents qui avaient servi à Jean Dupuy.
Ces auteurs ajoutent même, à propos du second Geoffroy Bérenger, un détail qui ne s’invente pas, et qui prouve que leur texte, fautif en ce qu’il ne laisse pas soupçonner la promotion antérieure d’Hélie de Bourdeille, n’a pas été, cependant, rédigé à la légère. Selon les frères Sainte-Marthe, le second Geoffroy Bérenger aurait été sacré par le Pape lui-même. Cette faveur, qui peut avoir eu pour cause une circonstance absolument étrangère à la question qui nous occupe, n’infirme en rien nos conclusions. Elle les confirmerait plutôt, en nous montrant l’intérêt spécial que le Saint-Siège 342portait à ce diocèse de Périgueux, si longtemps privé, par les circonstances, de la présence effective et des soins de son propre évêque.
Un dernier mot. Certains auteurs prétendent que la promotion d’Hélie de Bourdeille, effectuée ou décidée par Eugène IV, aurait été confirmée par Nicolas V, son successeur immédiat. Sous cette erreur encore nous soupçonnons et croyons entrevoir une parcelle de vérité. C’est, en effet, sous le pontificat de Nicolas V, que nous voyons Hélie de Bourdeille faire son entrée solennelle à Périgueux. Il se peut fort bien que, le second Geoffroy Bérenger étant mort en 1447, et par suite l’administration du diocèse de Périgueux étant, encore une fois, dépourvue de chef intérimaire, le pape Nicolas V, qui avait connu Hélie sous le toit du bienheureux Nicolas Albergati, ait jugé à propos de mettre fin résolument à une situation si pénible pour l’Église de Périgueux, plus pénible encore pour son jeune et saint évêque. C’est, sans doute, cette décision pontificale, que les auteurs en question auront prise pour la confirmation d’une promotion qui, en elle-même, n’avait nul besoin d’être confirmée.
Quoi qu’il en soit, tout ce que nous avons rencontré au cours de cette longue et difficile étude, les points que nous avons pu fixer et qui sont désormais acquis, comme les confusions, interprétations fausses et même erreurs manifestes que nous avons relevées, de la part de ceux qui se sont occupés du sujet, nous confirme dans notre sentiment.
Et nous concluons : Hélie de Bourdeille, promu en 1437, n’a, en fait, exercé d’une manière permanente et suivie, son ministère épiscopal, dans le diocèse dont il fut le propre évêque, l’Ordinaire, de 1437 à 1468, qu’à partir de 1447.
Certainement absent de son diocèse jusqu’en 1440, présent en cette année 1440, éloigné de nouveau en 1441 et années suivantes, lesquelles, plus probablement, s’étendent jusqu’à l’année 1447, il a été suppléé par les évêques dont Jean Dupuy donne les noms — celui d’Élie Serven non compris.
Parmi ces évêques, Pierre de Durfort ne peut être aucunement écarté, tandis que les deux autres ne sont connus, jusqu’à ce jour, que par des indications dont il nous a été impossible de vérifier l’exactitude.
Mais, dans toute hypothèse, il paraît certain que ces trois évêques n’ont exercé sur le diocèse de Périgueux qu’une juridiction déléguée, intérimaire, et qu’Hélie de Bourdeille, durant ces dix années, n’a pas cessé, à un seul moment, d’être l’unique titulaire du siège de Périgueux.
343II. Hélie de Bourdeille et Jeanne d’Arc. — Sainte-Catherine de Fierbois. — Dieu et la France, d’après les conceptions du saint cardinal.
Nous avons, dans notre Mémoire — pages 109-110 — revendiqué pour Hélie de Bourdeille l’honneur et le mérite d’avoir élevé, à ses frais, en Touraine, la belle et historique église de Sainte-Catherine de Fierbois.
Ce fait, l’un des plus remarquables et des plus touchants de la vie du saint cardinal, nous semble mériter plus qu’une simple mention au chapitre de ses actes administratifs. D’autant que la plupart des auteurs, consciemment ou non, se sont montrés fidèles à leurs habitudes de silence et d’oubli, en attribuant à celui-ci, à celui-là, à cet autre, comme au hasard de la plume, une œuvre, dont toute la gloire revient exclusivement au serviteur de Dieu.
Suivant les auteurs en question, l’église actuelle de Fierbois aurait été commencée par Charles VII, en 1431, et achevée par Charles VIII ou Louis XII, ainsi que l’indiquent, disent-ils, les armoiries de France accolées à celles de Bretagne, sculptées aux pendentifs des voûtes.
Or, il est absolument certain que Charles VII ne fut pour rien dans l’érection de ce beau sanctuaire : sa royale gratitude envers celle à qui il devait, après Dieu, la conservation de sa couronne, n’alla point jusque-là. — Quant au concours que Charles VIII ou Louis XII aurait apporté, soit à l’achèvement, soit à la décoration du monument, il nous semble faiblement démontré jusqu’à ce jour : les armoiries, surtout les armoiries royales, ainsi que nous l’avons dit, pouvant être prises pour date, aussi bien que pour attestation, témoignage de reconnaissance ou signature.
Quoi qu’il en soit, ce n’est point en 1431, — l’année du supplice de Jeanne et aussi l’année, lamentable entre toutes, de l’abandon royal, — mais de 1470 à 1483 ou 1484 ; ce n’est point sous le règne de Charles VII, mais sur la fin du règne de Louis XI, et peut-être dans la première année de celui de Charles VIII, que fut élevé le bel et noble édifice qu’on admire encore aujourd’hui. Ce n’est ni à la munificence ni même à l’initiative royale qu’est due cette œuvre relativement considérable, mais à l’initiative et mieux à la munificence personnelle d’un archevêque de Tours.
À chacun le sien. — Avec ou sans ressources, les évêques ont toujours été les grands bâtisseurs d’églises… et les vrais défenseurs de la gloire de Jeanne d’Arc.
Le siège de Tours était occupé, en ces temps (1468-1484), par notre Hélie de Bourdeille, un Saint de premier rang, célèbre pour sa doctrine, ses vertus, ses miracles, et dont l’histoire se relie par plus d’un point à celle de notre Jeanne d’Arc.
Pierre de Bois-Morin, qui, ainsi que nous l’avons tant de fois répété, fut son secrétaire, 344son confesseur, et, durant les quarante dernières années de la vie du saint archevêque, le témoin journalier de ses actes, l’intime confident de toutes ses pensées, nous fournit, au sujet de la réédification de l’église de Fierbois, un renseignement, précis et irrécusable.
Voici son texte, que nous détachons du tableau des nombreuses constructions ou réparations d’églises dues à l’inépuisable générosité d’Hélie de Bourdeille :
Item, l’esglise de Saincte-Catherine de Firboys, que estoit toute bruslée de feu, qu’il a faict faire, ainsin comme l’on peult voyr.
Avec ces deux lignes, le doute n’est plus possible. Bois-Morin écrivait avant 1492, six ou sept ans, au plus, après la mort du saint cardinal, et il parle de la reconstruction de Sainte-Catherine de Fierbois comme d’une œuvre achevée, tout au moins dans son ensemble, et d’une œuvre qui, par sa beauté, prouve, en face de ses contemporains, ce qu’il a avancé touchant les saintes prodigalités de son bon maître.
De toutes les églises de Touraine relevées, embellies, dotées ou enrichies par le saint archevêque, Sainte-Catherine de Fierbois est même la seule, avec la cathédrale, que Bois-Morin signale nommément et par une exception évidemment intentionnelle.
Son témoignage, par ailleurs, s’accorde rigoureusement avec les caractères architectoniques de l’œuvre, lesquels accusent nettement les trente dernières années du XVe siècle.
Il n’y a donc pas à y contredire, cette œuvre, sauf peut-être quelques détails d’ornementation, appartient à Hélie de Bourdeille tout entière. Impossible de l’attribuer à aucun autre.
La cause est, ainsi, entendue.
Vainement objecterait-on l’absence, en ce lieu, des armoiries du saint prélat. Hélie de Bourdeille n’était pas de ceux qui imposent aux murailles ces vains symboles d’une grandeur qui bientôt ne sera plus. Notre admirable bibliothèque capitulaire est, incontestablement, l’œuvre personnelle d’Hélie de Bourdeille. Visitez-la, ainsi que le font avec intérêt nos meilleurs archéologues : vous y rencontrerez, à chaque clef de voûte, des armoiries variées, vous n’y trouverez pas celles du généreux fondateur.
Mais il convient de s’arrêter à cette remarquable église d’un de nos plus humbles villages.
Fierbois, par lui-même, n’est rien et n’a jamais rien été : dans le principe, un misérable groupement de trois ou quatre chaumières autour d’une étroite chapelle ; depuis, et durant des siècles, un chétif hameau, perdu dans les landes et les taillis qui séparaient jadis la Touraine du Poitou ; aujourd’hui, le modeste chef-lieu d’une petite commune, qui, sans la Pucelle et les prédilections mystérieuses, inexpliquées, de l’une de ses Saintes, n’aurait point de passé.
Pays de labour, assez monotone, comme, au reste, tous les plateaux de Touraine, Fierbois ne peut pas même se recommander des sites enchanteurs de nos vallées, de ces horizons gracieux, qui se succèdent avec tant de variété sur les rives de la Loire et de ses riches affluents.
Mais, par ses souvenirs religieux et nationaux, ce village est entré dans la grande histoire ; et son église, qui consacre tous ces souvenirs, nous paraît les commenter, les enchaîner et les expliquera merveille, en rappelant à la France un des épisodes les plus considérables de la vie de Jeanne d’Arc. — C’est là, en effet, que le Ciel a, une 345fois de plus, authentiqué par le miracle, un miracle sur le sens duquel il serait difficile de se méprendre, la mission de la Pucelle.
Voici, d’abord, le monument.
De l’entrée du village où, bonnement, il n’y a qu’elle à voir, l’église Sainte-Catherine présente les lignes traditionnelles de la croix latine, surmontée d’une élégante flèche de plus de quarante mètres de hauteur. Le portail, élégamment découpé, en cadre une large fenêtre à trois baies, formant tympan.
La nef, assez vaste, est du meilleur effet, un peu courte seulement, et sinon, pour les besoins de la population, du moins pour le coup d’œil, laissant désirer une troisième travée.
Les nervures de la voûte, une voûte admirablement prise, sont la continuation des nervures prismatiques des piliers. Comme dans la plupart des édifices de la fin du XVe siècle, ces piliers sont dépourvus de chapiteaux, et montent sans interruption ni couronnement, ne faisant qu’un avec les arceaux qui s’y appuient.
Les murailles latérales sont ajourées, chacune.de deux fenêtres flamboyantes, à trois baies : de belles et grandes pages, toutes préparées pour qu’on y écrive, en de splendides verrières, les gestes de sainte Catherine, ceux de la Pucelle et ceux de Dieu par les Francs.
Le transept mesure vingt-six mètres de longueur ; ses bras se terminent par de spacieuses chapelles.
Une abside pentagonale, éclairée par trois magnifiques fenêtres, également à trois baies, forme le sanctuaire.
Bref, dans ses proportions relativement restreintes, encore qu’inusitées pour une église de village, l’édifice est d’une superbe venue et d’une haute allure. On sent que rien n’y a été épargné. Tout y est lumineux, simple et grand. Certes, le cardinal Morlot n’exagérait rien, lorsque, écrivant en 1851 au Ministre de l’intérieur, il lui disait :
L’église de Fierbois est un des plus admirables édifices de l’art chrétien de la fin du XVe siècle.
Inutile d’ajouter que, depuis longtemps, Sainte-Catherine de Fierbois est classée parmi les monuments historiques, dont l’État surveille et assure la conservation.
Et voilà ce qu’un évêque, qui avait foi en Jeanne d’Arc et en sa mission, a voulu réaliser, à lui seul, de ses propres deniers, il y a bientôt cinq cents ans, — à une époque où la Pucelle venait à peine d’être judiciairement réhabilitée, — dans un hameau misérable, qui alors ne formait pas même paroisse, et n’avait par lui-même aucun titre aux honneurs d’un pareil monument.
Qu’avait-il donc appris du passé, et quelle intuition possédait-il de l’avenir, cet évêque d’autrefois, pour donner une telle ampleur à la reconstruction de l’ancienne chapelle, devenue récemment la proie des flammes, et se réserver ainsi le soin de pourvoir, seul, à tous les frais de l’entreprise ?
À cela nous répondrons d’abord brièvement, par de simples énoncés dont le développement viendra plus loin.
En premier lieu, cet évêque était un Saint, un Saint des temps primitifs, attardé sur 346le seuil de nos âges modernes ; et les Saints ont, généralement, la vue plus nette pour discerner à travers les brumes du passé les vestiges de l’action divine, ou apercevoir dans l’avenir les signes précurseurs de cette action.
Et puis, — admirez ces providentielles coïncidences, — cet évêque professait un culte spécial pour l’illustre vierge d’Alexandrie, dont il solennisait la fête — son biographe nous l’apprend — avec tout l’éclat qu’il apportait à la célébration des plus grandes fêtes de l’année, c’est-à-dire, en s’y préparant par des jeûnes plus rigoureux, en donnant à la prière de plus longues heures de ses nuits, en faisant asseoir à sa table un plus grand nombre de pauvres, soixante ou soixante-douze, croyons-nous, tandis que, chaque jour, il n’en invitait que douze ou quinze.
Pourquoi, au surplus, chez le saint évêque, ce culte spécial et tout personnel ? — À vrai dire, nous n’en savons rien, et nul ne le sait. Nous constatons seulement. — Mais dites-nous, pourquoi sainte Catherine d’Alexandrie a-t-elle été choisie de Dieu pour devenir l’une des principales protectrices de la France ? Oh ! pourquoi ? Qui le sait ?
Qui connaît les raisons du vouloir divin ? — Le fait n’en est pas moins certain, et la preuve en est à Fierbois plus qu’ailleurs, nous le montrerons bientôt.
D’un autre côté, cet évêque, lorsqu’il occupait encore le siège de Périgueux, en son pays d’origine, avait eu une large part dans l’heureuse issue du procès de réhabilitation de la Pucelle. Pour asseoir les bases de ce célèbre plaidoyer, qu’il écrivit par ordre, car de lui-même il n’aurait point osé assumer une tâche aussi délicate, il avait dû pénétrer, par la doctrine et la prière beaucoup plus que par l’histoire, encore muette ou indécise, dans les secrets de l’âme virginale de l’envoyée de Dieu. Il savait ce qu’il avait vu dans cette âme, ce qu’il laisse percer à travers ses conclusions, rédigées, dirait-on, pour un procès de canonisation plutôt que pour un projet de réparation judiciaire. Il entrevoyait que, sur le front de la Pucelle de France, ainsi qu’il la nommait, à la couronne de l’héroïsme et du malheur, sinon du martyre, s’unirait un jour, — au jour voulu de Dieu et qui, nous l’espérons, sera demain, — l’auréole de la sainteté authentique, proclamée par l’Église.
Et remontant du fait de la prière de la Pucelle, en ce sanctuaire de Fierbois, du fait miraculeux de l’invention de la sainte épée, montrée à la vierge de Domrémy par la vierge d’Alexandrie, à qui elle appartenait par droit d’ex-voto, aux miracles si nombreux, accomplis en ce même lieu, la plupart du temps en faveur des soldats de la France, — à tous ces prodiges si naïvement contés au livre, célèbre en ces temps, des Beaux miracles de Madame sainte Catherine de Fierbois, — cet évêque, fils et frère de chevaliers sans reproche, avait senti la flamme patriotique, si ardente et si pure en son cœur d’anachorète, se faire plus vive encore. Sa belle intelligence s’était plus intimement pénétrée des théories admirables qu’il ne cessait de développer sur la vocation de la France et sa mission dans le monde. Et de toutes ces pensées, de tous ces sentiments, dominés par sa dévotion à la chère Sainte d’Alexandrie, s’était formée en lui, — secret qu’il ne révéla à personne mais qu’il exprima, ainsi qu’en un hymne de pierre, par cette belle église, — la merveilleuse synthèse que voici :
Dieu, — la France, — sainte Catherine, la Sainte de ses prédilections, chargée par Dieu de veiller sur la France et sur les soldats du Soldat de Dieu, — la vierge de Domrémy, conduite, après tant de héros, en ce sanctuaire de la Sainte, pour y être par elle miraculeusement armée dans la prière.
C’est bien tout cela qu’exprime, en effet, la vénérable et monumentale église de Fierbois.
347Et voilà, si nous ne nous abusons, des données qui préparent assez bien la réponse à la question que nous nous sommes posée : Qu’avait-il donc appris du passé, et quelle intuition possédait-il de l’avenir, cet évêque d’autrefois, pour donner une telle ampleur à la reconstruction, après incendie, de l’ancienne et pauvre chapelle de Fierbois ?
Mais, dira-t-on, ce ne sont que des données, qui piquent la curiosité sans la satisfaire. Il faudrait les établir, les développer.
Soit, essayons-le. — Aussi bien, trouvera-t-on peut-être quelque intérêt à voir la lumière pénétrer tant bien que mal dans un de ces mille replis encore obscurs de l’histoire de Jeanne d’Arc.
Si l’église de Sainte-Catherine de Fierbois n’est point, comme on l’a cru, comme on l’écrit journellement, l’œuvre de la reconnaissance royale, mais l’œuvre personnelle d’un évêque illustre et saint, pourquoi, dans un aussi chétif hameau, dans ce misérable groupement de masures, auprès duquel le village actuel prendrait presque des proportions de capitale, un édifice aussi considérable et aussi beau ?
Pourquoi ? — Parce que l’admirable synthèse : Dieu, la France soldat de Dieu, sainte Catherine mystérieuse protectrice de la France, Jeanne d’Arc son salut à l’heure de l’irrémédiable défaite, cette synthèse, unique dans l’histoire des peuples, et dont le bienheureux archevêque Hélie de Bourdeille a voulu nous donner ici même, dans sa superbe église, la monumentale formule, repose sur autre chose que des rêves pieux ou de charmantes imaginations. Pourquoi ? — Parce que cette synthèse, ainsi formulée dans ce lieu prédestiné, avait pour base un fond historique et doctrinal, familier au serviteur de Dieu, et qu’il est utile d’explorer.
Nous lisons dans une petite brochure de 1895, Inauguration d’une statue de Jeanne d’Arc à Sainte-Catherine de Fierbois, p. 6 :
Qu’était Sainte-Catherine de Fierbois, avant que Jeanne d’Arc ne vînt rendre pour toujours son nom célèbre dans l’histoire ? C’était en ce lieu, suivant une tradition qui, malheureusement, n’est confirmée par aucun monument historique, que Charles Martel, après avoir écrasé les Sarrasins dans les plaines de Miré, s’arrêta dans la pour suite des fuyards, après leur avoir fait subir de nouvelles pertes. Au milieu des bois épais et sauvages, ferus boscus, qui couvraient la contrée, il aurait fait élever une petite chapelle, qu’il dédia à sainte Catherine, et sous l’autel, y aurait déposé, en ex-voto, la terrible épée dont il s’était servi pour frapper et massacrer les Sarrasins. Quelques rares cabanes de bûcherons se construisirent peu à peu dans les environs de l’oratoire où venaient prier de temps en temps quelques vieux pèlerins. En 1375, un miracle remit en honneur l’humble chapelle, et, chose remarquable, c’est que ce furent surtout les chevaliers, les gens de guerre et ceux qui tombaient entre les mains des Anglais, dont les bandes armées sillonnaient la France, qui avaient recours à sainte Catherine, et faisaient vœu d’aller à sa chapelle de Fierbois, s’ils recouvraient la liberté ; comme si cette chapelle, dans les secrets desseins de la Providence, avait été marquée comme le lieu d’où devait sortir la liberté de la France. Quoi qu’il en soit, c’est à partir du jour où Jeanne d’Arc, sur l’ordre de ses Voix, y eut envoyé chercher l’épée aux cinq croix, avec laquelle elle devait battre l’ennemi et délivrer la patrie du joug de l’étranger, que le hameau prit un peu plus d’importance.
348C’est là, en effet, ce qu’on raconte, ce qui s’est toujours dit dans le pays, ce que les auteurs qui ne craignent pas trop de se compromettre, en admettant le surnaturel dans une page d’histoire qu’il est impossible de déchiffrer en dehors du surnaturel, signalent en quelques mots, à la dérobée, plutôt, du reste, pour agrémenter leur discours par l’effet connu des rapprochements, que pour chercher dans ces rapprochements eux-mêmes la trame mystérieuse de l’action providentielle.
Un récit assez fidèle, en somme, et qui laisse entrevoir la vérité, mais ne la montre pas dans ses lignes fermes, arrêtées, saisissantes. Une peinture intéressante et qui serait splendide, si elle ne manquait de l’essentiel, à savoir, une bonne mise au point. Trop de flou dans ce tableau ; essayons d’y remédier.
Qu’était Fierbois, avant que Jeanne d’Arc ne vînt rendre pour toujours son nom célèbre dans l’histoire ?
— Nous répondons :
Fierbois, avant Jeanne d’Arc, était ce que sont tous les lieux prédestinés, dans la période des préparations providentielles : un point obscur, qui s’éclaire lentement, péniblement, mais avec une progression constante, jusqu’à ce que le fait principal et dernier, pour lequel Dieu a dès longtemps marqué ce lieu, y produise, en s’actualisant, la pleine lumière, une lumière qui explique et justifie tout, passé, présent, avenir.
Une tradition
, dites-vous, s’est attachée à Fierbois. Malheureusement, cette tradition n’est confirmée par aucun monument historique.
— Ici, permettez et entendons-nous bien.
Aucun monument historique
ne nous fixe sur le nom du guerrier qui éleva à Fierbois, en l’honneur de sainte Catherine, l’oratoire primitif, et y déposa son épée en ex-voto de reconnaissance ? — Assurément. Il se pourrait fort bien que l'ex-voto et l’oratoire lui-même fussent simplement anonymes : le Père céleste, qui voit dans le secret
, aime tant l’anonyme dans les œuvres pies ! Nous ajouterons, de nous-mêmes, que la tradition locale est assez indécise sur le point de savoir si le guerrier qui déposa son épée sous l’autel de Sainte-Catherine avait fondé le sanctuaire, ou s’il était venu seulement, dévot pèlerin, faire hommage à la Sainte, honorée en ces lieux, du glorieux instrument de ses combats. Nous avouerons enfin que, pour notre compte personnel, nous éprouvons passablement de peine à admettre, dans les traditions orales, ces noms propres, à grand fracas. Le plus souvent, ils nous semblent allégués à la légère, uniquement pour créer un parallélisme, plus commun dans les œuvres de l’imagination que dans l’ordre des manifestations divines.
Sans doute, rien ne serait plus beau que ces destinées de l’humble oratoire, inaugurées par l’acte de foi d’un héros qui sauva la France envahie par le Sarrasin, et couronnées, à six ou sept siècles de distance, par la prière de la douce héroïne qui devait, avec l’épée même du redoutable guerrier, sauver la France agonisante, outrageusement piétinée par l’insulaire. Ce serait même si beau, humainement parlant, que nous hésitons à admettre ce détail, dont la création ne dépasse pas les moyens de notre petite intelligence. D’ordinaire, la Providence, lorsqu’elle daigne se révéler à nous, se passe de ces rapprochements comme de ces antithèses, et vise à d’autres effets.
Notez, toutefois, que nous n’entendons nous prononcer, en aucune façon, sur ce détail traditionnel. Nous ne l’affirmons, ni ne le nions ; simplement, nous le négligeons comme inutile à notre sujet ; ou plutôt, toute réflexion faite, nous l’écartons comme nuisible à l’étude sans parti pris des desseins providentiels. Car, remarquez-le bien, c’est précisément cette tradition vague, incertaine, qui donne à votre récit son inconsistance, à 349votre tableau ce nébuleux que nous ne craignons pas de déclarer funeste, en ce qu’il détourne notre attention des vestiges certains, authentiques, de l’action divine, pour la reporter un instant, avant de la distraire tout à fait, sur un détail qui pourrait bien n’être qu’une broderie de légende.
Laissons donc Charles Martel et les landes de Miré, jusqu’à ce que quelque monument historique
, introuvable jusqu’à ce jour, nous ait mieux éclairés sur ce point, et tenons-nous aux faits, aux faits certains, acquis à l’histoire. Tels que l’histoire authentique nous les présente, ils motivent assez notre admiration pour les voies miséricordieuses de la Providence à l’égard de notre nation, suffisent amplement à la gloire de Fierbois, et justifient les intelligentes autant que saintes prodigalités du pieux Hélie de Bourdeille, dans la somptueuse édification d’une église, trop vaste pour la population qui l’entoure, trop modeste encore pour les grandes choses qu’elle représente.
C’est un fait authentique et prouvé, que, six ou sept siècles avant l’apparition de Jeanne d’Arc, l’illustre vierge d’Alexandrie, sainte Catherine, s’était, sur l’un des points les plus obscurs du territoire de France, ménagé un sanctuaire.
C’est un fait non moins solidement établi, que la sainte martyre africaine se plut, six ou sept siècles avant l’apparition de Jeanne, à se manifester dans ce sanctuaire comme protectrice de la France, puisqu’elle s’y manifestait surtout comme protectrice de ses guerriers.
C’est un fait, que la piété du peuple chrétien, qui est, à certaines conditions, l’un des interprètes autorisés du divin vouloir, comprit ainsi, et non autrement, le culte de sainte Catherine sur notre sol, dans son sanctuaire, puisque, d’après les documents, c’était surtout les soldats qui affluaient en pèlerinage à Fierbois.
C’est un fait que la Sainte, de siècle en siècle, confirma cette interprétation populaire, entretint ce courant de piété nationale, chevaleresque, en réservant surtout aux hommes de guerre les miracles de sa puissante intervention auprès de Dieu.
C’est un fait, que, durant l’horrible guerre de Cent Ans, la confiance de nos soldats malheureux en la Sainte de Fierbois s’accrut en de considérables proportions, et que les miracles obtenus dans le pauvre sanctuaire suivirent une progression parallèle. — Ainsi voit-on la lumière, au moment où le soleil va paraître, prendre une intensité, une rapidité d’expansion, qu’elle ne manifestait pas dans ses premiers combats avec l’obscurité de la nuit.
C’est un fait, que les événements, peu de temps avant que Dieu ne déclarât ouvertement ses desseins et ne dévoilât le plan suivi depuis tant de siècles par sa miséricordieuse Providence, amenèrent à demeure en ce pays de Fierbois, dont ils le constituèrent maître et seigneur temporel, l’un des derniers capitaines de la France aux abois : notre illustre maréchal Boucicault, protecteur et bienfaiteur de l’humble sanctuaire, qui conserve encore aujourd’hui un précieux témoignage du culte de ce grand homme de guerre pour la sainte martyre d’Afrique, devenue la protectrice de la France et de ses soldats. — Comme si le vieux maréchal, vaincu, glorieux quand même, avait reçu l’ordre, avant d’aller mourir à Londres, captif des Anglais, de monter la garde aux portes de ce sanctuaire, et d’y prier à la veille du jour où y paraîtrait enfin la libératrice envoyée de Dieu, pour déconfire l’Anglais et le bouter
hors du pays.
350C’est un fait, que sainte Catherine, à la droite de l’Archange, défenseur attitré du royaume, se révéla à Jeanne d’Arc, dans son rôle séculaire de protectrice de la France.
C’est un fait, que, par révélation surnaturelle, la Sainte elle-même fit connaître à la Pucelle l’existence de son humble sanctuaire, lui enjoignant d’y aller tout d’abord prier, et qu’elle l’y conduisit comme par la main.
C’est un fait, que, sur l’expresse recommandation de la Sainte, Jeanne écrivit de Fierbois à Charles VII, et ainsi, posa, au sortir de sa longue prière dans le pauvre oratoire, le premier acte officiel de sa mission.
C’est un fait, que Jeanne apprit uniquement par une révélation de la Sainte l’existence de la mystérieuse épée, depuis si longtemps enfouie sous les dalles du sanctuaire, et dont nul, parmi les clercs ou les fidèles, n’avait alors connaissance ou souvenir.
C’est un fait, enfin, que cette épée chrétienne, cinq fois marquée, comme l’autel lui-même, du signe sacré de la croix, devint, aux mains de Jeanne d’Arc, non l’instrument, puisque jamais elle n’en usa, mais le témoin et comme la condition des vertigineuses victoires que Dieu, tandis que les hommes bataillaient
, donnait à la France par la Pucelle et par sa Sainte de Fierbois.
Voilà, si nous ne nous trompons, des faits incontestables et incontestés, qui nous dédommagent suffisamment de l’absence de tout monument historique
à l’appui de la tradition concernant Charles Martel et sa glorieuse épée. Cette tradition, nous le répétons, nous charmerait si elle s’élevait au-dessus de la simple légende. Jusqu’ici, malheureusement, elle n’a servi qu’à nous faire perdre de vue la réalité, la réalité merveilleuse des gestes de Dieu
, en faveur du peuple qu’il s’est choisi parmi les nations nouvelles, comme jadis il s’était choisi Israël parmi les peuples de l’ancienne gentilité.
L’auteur de l’intéressante brochure, que nous nous sommes permis de discuter, risque, en finissant, une timide hypothèse :
Comme si cette chapelle, dit-il, avait été marquée, dans les secrets desseins de la Providence, comme le lieu d’où devait sortir la liberté de la France !
Que Fierbois ait été le lieu marqué d’où le salut de la France devait un jour sortir, qui donc, après ce qui vient d’être dit, pourrait en douter ? Les faits ne parlent-ils pas assez clairement, assez haut ?
Nous n’aurons plus, désormais, qu’à rapprocher ces faits, d’ordre local, des grands faits généraux de la vocation de la France, de son baptême national, de sa mission historique dans le monde, pour reconnaître et comprendre ce que notre saint archevêque voulut exprimer, proclamer et surtout vénérer, lorsqu’il donna, de ses propres deniers, à l’église de Sainte-Catherine de Fierbois les belles proportions et cette splendeur relative que le lieu en lui-même, surtout dans ces temps lointains, ne pouvait comporter.
Tout a été dit sur la vocation de la France, son baptême, sa mission historique dans le monde. L’érudition et l’éloquence ont célébré, chacune à sa manière, dans le ton qui lui convenait, ces prérogatives, glorieuses et uniques, de la bénie race des lys
, comme on l’appelait au moyen-âge, comme notre Hélie de Bourdeille lui-même l’a nommée quelquefois dans ses écrits. L’érudition, en ramenant à la surface et en mettent à la disposition de tous, les sources mêmes de l’histoire ; l’éloquence, en empruntant 351à ces sources quelques-unes de ses plus heureuses inspirations, ont, pour ainsi dire, épuisé la matière ; si bien qu’on risquerait fort de se heurter au déjà vu, au déjà entendu, en y revenant après tant d’autres.
Mais il faut se reporter cinq siècles en arrière, à l’époque où le saint archevêque éleva cette église de Fierbois qui, décidément, nous dit ce qu’elle n’a pas dit à plusieurs, ou du moins, ce qu’ils semblent n’avoir pas entièrement compris.
En ce temps-là, l’érudition, dans le sens qu’on donne aujourd’hui à ce mot, n’était pas née. Quant à l’éloquence, qui est de tous les temps, et qui, pour vibrer soudain, dans un mot, dans un cri, n’a besoin que d’une grande pensée de l’esprit ou d’une puissante émotion du cœur, elle n’avait pas chez nous, dans notre langue bégayante encore, l’organe nécessaire à sa parfaite expression. On sait, d’autre part, que le latin d’Église, en ce XVe siècle qui fut peut-être, pour lui, le plus défectueux des siècles jusque-là parcourus, suppléait mal à l’insuffisance momentanée de notre idiome.
Le saint archevêque de Tours, aussi simple et modeste en son langage qu’il était humble en toute sa personne, n’en rencontrait pas moins, et comme malgré lui, la véritable éloquence, lorsqu’il parlait ou écrivait de la noble nation des Francs
. Et sans avoir bu aux sources de l’érudition moderne, encore à naître, il n’en possédait pas moins les notions les plus élevées, comme les plus justes, sur les admirables et exclusifs privilèges de cette chère patrie, qui, après Dieu et l’Église de Dieu, était bien son principal, son unique amour.
Entendez-le, nous traduisons littéralement :
Il est grand et sublime, le royaume des Francs, célèbre, fameux dans tout l’univers. Il a reçu du Christ un nom glorieux, qu’il faut révérer de toute son âme, embrasser et défendre de toutes ses forces, et même jusqu’à la mort, le nom de royaume très chrétien…
Que ne sommes-nous pas autorisés à penser et à croire pieusement de ce beau royaume de France, gouverné jadis par tant de rois de sainte mémoire !…
Ce Clovis, l’élu de Dieu, et la sainte reine Clotilde… les victoires du roi chrétien et catholique sur les Goths et sur Alaric, leur roi… — Ce Childebert, qui, par ses grandes aumônes, luttait de charité avec saint Germain, son évêque… — Ce Dagobert, le fondateur de Saint-Denis, et l’ennemi redoutable de l’impiété judaïque… — Ce Charlemagne surtout, ce Charlemagne, le grand empereur, ses exploits et ses actes mémorables en faveur du Siège Apostolique ; ce Charlemagne choisi par le Seigneur et élevé par lui au-dessus de tous les rois de la terre ; ce Charlemagne qui reçut principalement de la grandeur de ses vertus, le nom de Grand ; qui fut grand en tout, par ses œuvres de piété comme par ses entreprises immenses, par ses libéralités comme par ses victoires, par sa dévotion envers Dieu et le Saint-Siège comme par sa soumission et son obéissance, par son amour et son culte des choses de l’esprit comme par son zèle pour la foi, et sa sollicitude pleine de respect pour la sainte Église et ses ministres… — Et par-dessus tous les autres, ce très saint roi Louis IX, cet ami de Dieu, à la glorieuse et ineffable mémoire, ce miroir sans tache de toutes les vertus, vrai sommet de perfection, que notre mère la sainte Église a inscrit au catalogue de ses Saints, qu’elle honore, invoque et vénère ; modèle admirable, choisi entre mille, proposé à tous les fidèles, et dont le Très-Haut lui-même a signalé l’excellence par de nombreux et éclatants miracles… Oh ! quelle gloire digne d’être célébrée dans toutes les églises du monde !…
352Qu’elle est donc grande, cette royale maison de France ! qu’elle est noble, cette élue de Dieu ! qu’elle est vénérable, cette souche d’où sont issus de si glorieux et de Si vertueux princes !
Et faut-il s’étonner que le Saint-Siège, en louant et exaltant les rois de France, ait ainsi glorifié leur royaume, — la noble nation des Francs, la race bénie des lys, — en le déclarant supérieur à tous les royaumes du monde ?
Autant, écrit le bienheureux pape Grégoire à notre roi Childebert, autant votre dignité royale vous élève au-dessus des autres hommes, autant votre trône s’élève au-dessus des autres trônes de l’univers. Être roi comme les autres n’aurait rien d’extraordinaire ; mais être roi catholique, ce dont les autres ne sont pas dignes, voilà ce qui vous glorifie. De même qu’un flambeau dissipe les ténèbres de la nuit, de même la splendeur de votre foi chrétienne brille au milieu de l’obscure perfidie des autres nations. Tout ce que les autres rois se flattent d’avoir, vous l’avez aussi ; mais ils n’ont pas ce bien principal, que vous possédez.
C’est ainsi qu’Hélie de Bourdeille, en des considérations émues, que nous n’avons pu qu’effleurer, nous livre sa pensée sur les origines catholiques de la France, issue, en tant que nation, du baptistère de Reims ; sur son droit de primogéniture parmi les peuples de l’Europe chrétienne ; sur ses destinées, corrélatives à ce droit, et sur les devoirs qui y correspondent. Pour lui, on le voit, la France est manifestement la nation privilégiée entre toutes, la nation dont la mission spéciale consiste à accomplir les gestes de Dieu
dans le monde, mission si étroitement liée à son existence, qu’elle cesserait d’exister comme nation, si, par malheur, elle cessait d’être catholique et d’en faire les œuvres.
Le saint évêque applique ces considérations qui lui sont familières et forment ce que volontiers nous appellerions le fond de sa théologie nationale, aux différents sujets qu’il a l’occasion de traiter : ici, à la démonstration des devoirs de respect et d’obéissance qui obligent tout spécialement la France à l’égard du Saint-Siège ; ailleurs, à la défense de la Pucelle injustement condamnée, et qui est encore sous le coup de l’infâme sentence.
Il y trouve tout d’abord une forte présomption d’innocence en faveur de l’incomparable héroïne.
Au temps de Jeanne, (dit-il), le royaume succombait sous une telle oppression, ses calamités étaient si grandes, que la ruine définitive apparaissait imminente. Les églises désolées s’écroulaient, le pauvre peuple des villes était captif et mis à rançon. Dans cette détresse, la France criait vers le Seigneur… On peut donc croire pieusement que les saints anges de Dieu, gardiens du royaume, sont venus à son secours, et que par l’unique ministère d’une jeune vierge, Dieu coopérant pour le principal, et restant la cause efficiente, ils ont arraché ce royaume aux maux si grands sous lesquels il succombait. Les mauvais anges ne sont pas capables de ce ministère. Dieu ne s’en sert pas pour faire miséricorde et mettre fin aux calamités. Or, Jeanne a été envoyée au roi de France, lorsque la puissante main de Dieu le tenait profondément affligé et humilié ; au royaume, lorsqu’il était livré, dans toute son étendue, aux verges de l’Anglais. On peut donc croire pieusement que Jeanne, en accomplissant son œuvre, était l’instrument de la divine miséricorde.
353D’ailleurs, la manière dont elle exécute son œuvre le prouve encore mieux :
Jeanne était dans sa treizième année, lorsqu’elle reçut ses premières révélations. Née de parents fort humbles, élevée parmi les ignorants, à la suite des troupeaux, n’ayant eu personne pour l’instruire ou la diriger, et n’ayant pris conseil que d’elle même, comment croire qu’elle aurait pu, sans l’intervention divine, mettre à son œuvre la constance et la force d’âme qu’elle y mit, aller trouver le Roi, et lui parler avec l’à propos merveilleux qu’elle sut montrer ? Qui lui aurait donné une pareille prudence, une pareille hardiesse, une sagesse aussi consommée, et toutes les variétés de courage que le Philosophe énumère au quatrième livre de ses Éthiques ? Qui lui aurait inspiré, tout à la fois, le courage civil, le courage militaire ? le courage habituel, de chaque jour, et le courage héroïque, dans les rencontres ?…
Confiante en la vertu du Seigneur, Jeanne entreprend, et, à peine entreprises, mène à bonne fin des opérations militaires que les hommes les plus illustres, d’indomptables héros, des soldats toujours victorieux n’auraient pas osé, et de fait, n’auraient pu essayer, la levée du siège d’Orléans, la récupération du royaume ou expédition du sacre, et le couronnement du Roi : toutes choses qui jettent dans l’admiration, la stupeur, lorsqu’on les voit accomplies par une simple jeune fille, telle que la Pucelle…
Être docte sans jamais avoir eu de maître, expérimentée sans jamais avoir acquis d’expérience ; se montrer forte, constante, calme et de sang-froid, au milieu de vaillants guerriers qui tremblent, non sans raison, devant les périls qu’elle affronte, ne suffit-il point pour mettre hors de doute que Jeanne fut instruite par Dieu ?…
Qui donc, sinon Dieu, était capable de lui donner du premier coup une intelligence élevée si fort au-dessus de sa faible nature, que dans des opérations militaires si ardues, si compliquées et dont elle n’avait jamais eu le spectacle ou la théorie sous les yeux, elle pût se passer de tout secours et conseil humain ; ne rechercher, ainsi qu’elle le déclarait, que le conseil et le secours de Dieu ; et avec ce conseil et ce secours, poursuivre, elle, une pauvre fillette absolument ignorante de l’art de la guerre, des œuvres de guerre si grandes et si pénibles ; surpasser l’habileté des plus habiles capitaines, confondre leurs desseins, et briser leurs forces orgueilleuses ?
Ne voit-on pas là l’intervention de Celui qui conduit les guerres, dès leurs commencements, dont la puissance ne s’appuie pas sur la multitude, dont la volonté ne se règle pas sur la vigueur des coursiers ; contre lequel
il n’est pas de sagesse, de prudence, de conseil qui puisse tenir; l’intervention de Celui quilaisse harnacher les chevaux pour le combat, mais se réserve de donner la victoire?Aussi bien, pourrions-nous penser que Dieu a délaissé pour jamais une maison, une race qu’il a honorée de tant de prérogatives ? Loin de nous ce soupçon. En père miséricordieux, il l’a châtiée souvent, parce qu’ainsi l’exigeaient ses fautes, mais il ne l’a point rejetée.
Aussi, estimé-je permis de croire pieusement que le Dieu très-haut et tout puissant, qui frappe et qui guérit, qui humilie et qui relève, qui n’abandonne jamais ceux qui espèrent en lui, a daigné nous visiter dans sa miséricorde, au moyen de cette unique et simple jeune fille, guidée et soutenue par le bienheureux archange saint Michel, et les saintes vierges Catherine et Marguerite.
Par ces courts emprunts que nous faisons à ses écrits, on peut constater avec quelle largeur de vues, quelle conscience de nos destinées nationales et quel sens éminent du 354surnaturel, Hélie de Bourdeille appréciait les événements de son temps ; comment il éclairait à la lumière du passé les prodiges tout récemment accomplis par la Pucelle, et sur lesquels s’élevaient encore tant de voix discordantes ; avec quelle perspicacité et quelle circonspection tout ensemble, il démêlait les conséquences, jusque-là mal dé finies, dont ces événements étaient gros pour l’avenir.
Au fond, et après que cinq siècles leur ont apporté à profusion éclaircissements et commentaires, nos évêques, nos écrivains, nos orateurs n’ont rien trouvé de plus à dire sur le sujet. Ils y ont mis du développement et une forme plus jeune, parfois très brillante, voilà tout.
Quant à Jeanne elle-même, la condamnée, flétrie par l’ignominieuse sentence, et qui, au moment où il écrit, n’a point encore été juridiquement réhabilitée, elle n’est pas seulement, aux yeux de cet évêque, l’héroïne et l’envoyée de Dieu, victime tombée sous les coups de la haine implacable : elle est la Sainte, rien de moins. Sans doute, la prudence, à cette heure surtout, lui commande une réserve extrême. Néanmoins, sa conviction profonde déborde ses lignes mesurées ; sa pensée intime se fait jour, éclate à travers ses réticences. Il se connaît en sainteté, et il ne peut taire son admiration devant cette vie toute resplendissante de virginité, de piété et de toutes les autres vertus chrétiennes
.
S’il évite de prononcer ce mot de sainteté
, qui n’eût pas été à sa place dans un Mémoire à l’appui d’une demande en annulation de sentence, portée pour crimes prétendus d’hérésie, de blasphème et de sortilège, il le suggère en établissant victorieusement la solidité et l’héroïcité des vertus, soit théologales, soit cardinales, soit annexes, dont la Pucelle a, selon lui, donné le constant et admirable exemple ; si bien que le lecteur, en achevant l’étude de son Mémoire, ne peut s’empêcher de formuler tout haut la conclusion que l’auteur lui-même, à dessein, n’y a pas mise. En d’autres termes, Hélie de Bourdeille, en avance de cinq cents ans sur son époque, élabore déjà le programme qu’ont à remplir, à l’heure où nous écrivons, devant le haut tribunal de la sainte Église, les avocats de la cause de béatification de la Vénérable Jeanne d’Arc. Ceux-ci feront bien de s’en souvenir.
Mais ce dernier point de la sainteté de la Pucelle proclamée dès le XVe siècle par l’illustre évêque de Périgueux, son contemporain, mérite d’être traité à part. Il nous suffit, au surplus, de l’avoir indiqué, pour que nous soyons à même de juger, en connaissance de cause, de l’état d’âme du magnanime prélat qui, promu du siège épiscopal de saint Front au siège métropolitain de Tours, nous a donné la monumentale église de Fierbois.
Maintenant, en effet, nous l’espérons, on suivra sans trop de peine la genèse des idées qui, manifestement, l’ont déterminé à entreprendre une œuvre aussi considérable. On comprendra que, considérant au grand jour des faits d’ordre général pour la France les faits locaux accomplis à Fierbois, faits avérés dont il était tout à la fois, par amour de son pays le témoin attentif, et par situation le juge autorisé, — cet évêque ait voulu honorer, consacrer par un monument exceptionnel, la mémoire des uns et des autres ; et que, sans le crier à tous les échos, sans le confier à tous les vents de la renommée, — ce qui n’entrait point dans sa manière, — il ait tenu à ce que ce monument apparût aux yeux des générations à venir qui finiraient bien, un jour ou l’autre, par comprendre sa pensée, comme l’hommage personnel de sa foi et de son patriotisme, l’affirmation solennelle de ses convictions les plus intimes, le durable témoignage de sa prière, l’ex-voto de son cœur.
355Hélie de Bourdeille avait, du reste, d’excellentes raisons de compter que l’âme du peuple, bien plus que celle des savants infatués de leur science, bien plus que celle des grands si prompts à l’oubli, ferait écho à son âme, dans l’admiration émue et toute religieuse qu’il professait pour l’envoyée de Dieu. Déjà le peuple, le peuple chrétien, le vrai peuple de France, s’était prononcé, et, par une permission de la Providence, le saint évêque s’était trouvé mieux placé que personne peut-être, pour recueillir son pieux verdict.
Partout, dès la première heure et jusqu’au pied de l’infâme bûcher, le peuple prodigua à Jeanne les marques les moins équivoques de sa sympathie, de son amour, nous dirons même de son culte. Jamais, pour employer une expression en faveur aujourd’hui, on ne vit l’âme des foules communier plus intimement, ni avec un élan plus spontané, à l’âme d’un libérateur ou d’un chef.
Pourtant, il y eut des villes, des provinces, où l’âme du peuple vibra plus fortement à la vue, à la pensée, au simple souvenir de la douce et glorieuse libératrice. Or, parmi ces villes, ces provinces, s’étaient précisément distinguées celles qui, successivement, eurent l’heureuse fortune de s’incliner sous la houlette pastorale du serviteur de Dieu.
Nous signalons ce fait pour le Périgord, avec document à l’appui, dans nos Preuves et éclaircissements. Nous aurions pu ajouter à la pièce extraite des Comptes de la ville de Périgueux pour l’année 1429
, un autre document, plus décisif encore et plus touchant, tiré, celui-là, des entrailles mêmes et du cœur du peuple, recueilli sur ses lèvres, tout humide de ses larmes, embelli de son sourire. Nous voulons parler de la ballade ou complainte, en patois périgourdin, qui se chante peut-être encore, de nos jours, dans les longues veillées d’hiver, et sur laquelle on vient d’attirer l’attention des érudits.
Quant à la ville de Tours, inutile de répéter ce que chacun sait, pour l’avoir lu un peu partout. C’est dans cette ville, durant le séjour assez prolongé qu’elle y fit, qu’avaient été célébrées, sous les regards charmés et conscients du peuple, avec son joyeux assentiment, les fiançailles fleuries
de la Pucelle avec la France. C’est là, comme on l’a fort gracieusement écrit, que Jeanne avait pris la main de la France dans la sienne, pour la conduire à la victoire
. Et le bon peuple tourangeau, en ce temps-là du moins, se le rappelait toujours.
Le saint évêque que Dieu avait donné à cette Église, en récompense, sans doute, des attentions généreuses et délicates avec lesquelles la ville tout entière, pauvres et riches, gens de labeur surtout, avait accueilli son envoyée, ne pouvait ainsi se méprendre sur les vrais sentiments du peuple chrétien, et de ses diocésains en particulier.
Il savait, à n’en point douter, que sa pensée était, autour de lui, la pensée de tous, clercs et fidèles. Il avait le droit de s’assurer que, plus tard, tous comprendraient la haute raison des sacrifices qu’il s’imposait pour doter Fierbois d’un monument digne des faits merveilleux dont cet humble hameau avait été le théâtre privilégié.
Cependant, les temps n’étaient pas proches, où il serait permis de dédier des autels à l’incomparable libératrice, dont il admettait personnellement, pour l’avoir profondément scrutée, l’éminente sainteté. Mais un temple pouvait être élevé en l’honneur de l’une de ses Saintes, lequel, par la beauté de son ordonnance, et sa disproportion même 356avec l’humilité du lieu, redirait à la postérité que de mémorables événements s’étaient déroulés dans ces landes ignorées, à l’ombre de ces obscurs taillis.
L’occasion, d’ailleurs, était favorable, et du mal, une fois de plus, pouvait naître le bien. Un incendie venait de détruire le sanctuaire primitif, n’en laissant subsister que ce débris, qu’on voit encastré dans la muraille de l’église reconstruite. Interprétant cet accident comme un signe des volontés du Ciel, Hélie de Bourdeille n’hésita plus, et se mit résolument à l’œuvre.
À la vérité, des oppositions locales se faisaient jour. Sainte-Maure, l’église-mère, on ne sait trop pourquoi, jalousait ce chétif hameau perdu de Fierbois. Longtemps encore, elle lui cherchera noise ; il faudra même qu’un pape, Léon X, si nous ne nous trompons, intervienne pour en finir avec ces querelles de clocher.
Mais ces considérations, ces difficultés, ne sauraient arrêter le vieil archevêque, libre, après tout, de ses dons, puisque aussi bien il se charge à lui seul de toute la dépense.
Sainte Catherine, pour laquelle, nous l’avons dit sans pouvoir en articuler le motif, notre généreux prélat professe un culte spécial, aura, sur la terre de Touraine, une église proportionnée à la munificence et à la dignité de celui qui la lui offre ; et lorsque l’heure voulue de Dieu aura enfin sonné, le culte de la Pucelle de France
s’y unira de lui-même au culte de la sainte martyre africaine, protectrice de la France, céleste assistante de sa douce libératrice.
L’édification de ce sanctuaire sera, à peu près, la dernière œuvre épiscopale du serviteur de Dieu. Il y emploiera ses suprêmes ressources, et le fera si beau, qu’il ne laissera pas même de quoi couvrir les frais de ses funérailles, Minorita pauperrimus, dit avec un visible attendrissement le grave historien de l’Église de Tours.
Les reliques de Jeanne la condamnée, de Jeanne la Sainte, n’y rejoindront pas, dans le précieux reliquaire des Boucicault, les reliques de la vierge d’Alexandrie. Mais les belles voûtes de cette église abriteront quelque chose de plus précieux, à certains égards, que des fragments d’os calcinés, nous voulons dire une étincelle de son âme, un écho, un parfum de sa longue prière, à l’heure décisive où elle entrait enfin dans sa grande mission.
Ce sanctuaire béni ne recouvrera pas ce qui longtemps avait été son principal trésor, la sainte épée, l’épée aux cinq croix, l’épée libératrice. De même que Jeanne, elle a disparu, brisée peu de jours avant la captivité de l’héroïne. Mais ce temple marquera le lieu où, durant plusieurs siècles, la Providence l’avait gardée pour sa future messagère ; et l’œil du pèlerin se portera avec respect vers ce pan de muraille, unique reste de l’ancien oratoire, vers cette petite arcature ou piscine
près de laquelle, dit-on, dérobé à tous les regards, le glaive vengeur attendit si longtemps l’heure de Dieu et de sa sainte envoyée.
Ici, en un mot, il n’y aura plus que le souvenir, mais un souvenir vivant, ineffaçable, et qui, de siècle en siècle, répétera, chantera l’hymne secret que se chantait à lui-même le cœur du saint évêque, bâtisseur de ce beau temple :
Dieu, la France ; — sainte Catherine, guide de la Pucelle et protectrice de la France ; — Jeanne d’Arc, l’envoyée de Dieu et la sainte libératrice de la France ; — la Pucelle, douce et pure messagère des miséricordes du Christ, qui aime les Francs !
Aujourd’hui, de splendides basiliques s’élèvent, — que ne pouvons-nous encore dire, s’achèvent ? — en mémoire de Jeanne d’Arc, sur les rives de la Meuse. Domrémy, Vaucouleurs : au prix de sacrifices et de labeurs qui rappellent assez bien les prodigieuses 357abnégations de leur saint devancier du XVe siècle, les évêques de notre temps se hâtent de compléter les stations du grandiose pèlerinage que bientôt la France entreprendra, pour retrouver, à travers nos villes et nos campagnes, la trace des pas de la Pucelle, enfin couronnée par l’Église de l’auréole des Bienheureux.
Nous nous persuadons que Sainte-Catherine de Fierbois, dans sa grâce modeste et sa prédestination séculaire, marquera l’une des étapes de ce saint voyage, non la moindre sans doute, pour ceux qui ont le sens du surnaturel et du divin.
III. Notes complémentaires sur quelques points de la vie d’Hélie de Bourdeille
5. Hélie de Bourdeille dans son diocèse. — État lamentable de l’Église de Périgueux à son avènement. — Mémoire, etc., p. 33 et suiv.
1. Entrée solennelle d’Hélie de Bourdeille
Aux détails donnés plus haut, et à ceux qui sont consignés dans nos Preuves et éclaircissements, p. 69, nous croyons devoir ajouter les suivants :
Pour répondre à quelques questions qui lui avaient été posées par MM. Wlgrin de Taillefer et Mourcin, touchant l’église paroissiale de Saint-Pierre-Laneys ou Pey Laneys, l’abbé Lespine envoya de Paris (31 octobre 1825) à ces érudits périgourdins quelques extraits des procès-verbaux de l’entrée solennelle des évêques. Cette cérémonie débutait, en effet, devant la dite église suburbaine de Saint-Pierre.
Lespine transcrit d’abord une partie du procès-verbal de l’entrée de Gabriel du Mas, laquelle semble lui servir de type. Puis, il cite, comme variantes, quelques lignes du procès-verbal de l’entrée d’Hélie de Bourdeille.
Voici ce qu’il reproduit du procès-verbal de l’entrée de Gabriel du Mas, et ce qu’on pourrait appliquer à l’entrée solennelle de tous les évêques de Périgueux à cette époque :
Dominus episcopus… a dicta aula picta dictæ domus civitatis villæ Petragoricensis exivit, pro eundo et faciendo prædictum ejus novum introitum in dicta sua ecclesia cathedrali. Et cum fuit ante fores dictæ domus et ecclesiæ collegiatæ Sancti Frontonis, in platea vocata La Claustra, accessit equitando versus civitatem prædictam Petragoricensem ad longum carreriæ de Taillefer, eundo per portam vocatam de Taillefer, et a dicta porta accedendo, prout recte accessit ipse reverendus Pater ante conventum Fratrum Minorum ad ecclesiam parochialem Sancti Petri Lanes, extra muros civitatis Petragoricensis… Dominus episcopus ad prædictam ecclesiam Sancti Petri Lanes pervenit, et ibidem in cimiterio et ante portam ecclesiæ…
Le procès-verbal continue, disant que c’est là que l’évêque descendit de sa mule et que les quatre barons du Périgord furent appelés, pour le porter jusqu’à la cathédrale :
358… Detulerunt et portaverunt a dicta ecclesia Sancti Petri Lanes usque ad ecclesiam cathedralem prædictam, intrando per portam civitatis vocatam La Porta Romane, quæ erat clausa…
Du procès-verbal de l’entrée d’Hélie de Bourdeille, l’abbé Lespine ne donne que quelques lignes, évidemment parce que le texte était conforme à ce qui précède :
1447, le 3 août, dans l’entrée épiscopale d’Hélie de Bourdeille, on lit :
… ante portam ecclesiæ Sancti Petri Lanes, prope civitatem Petragoricensem, etc.— Il est fait mention, dans le même acte, de… in porticu, sive claustro superiori ecclesiæ Sancti Frontonis.Et plus bas,… in refectorio ecclesiæ Sancti Frontonis.
Ailleurs, (Fonds Périgord, t. XXX, f° 70), sous le titre : Usage observé à la mort des évesques de Périgueux, et à la première entrée de leurs successeurs, l’abbé Lespine ajoute :
Notum sit quod Domini Episcopi Petragoricenses tenentur et debent dimittere in morte sua…
Ici, l’énumération des ornements précieux que l’évêque mourant doit léguer à sa cathédrale. Puis,
Quando dictus Episcopus vult intrare, vel facere primum ingressum, de mane venit ad ecclesiam Sancti Petri Lanes, et ibidem expoliat cappam suam, pro induendo se indumentis pontificalibus, et tendit cappam capellano ipsius ecclesiæ, qui accipit eam, et induit, et retinet ut suam ; et indutus ascendit cathedram suam, et exinde portant eum quatuor barones…
Nous savons déjà qu’avant que la Porta Romane, qui était close, s’ouvrît sous les pas de l’évêque, et que celui-ci eût accès dans la ville, le nouveau prélat devait, en présence du maire et des consuls, venus à sa rencontre, prêter serment, selon la formule adoptée. — Recueil des titres, p. 406, à propos de l’entrée de Gabriel du Mas. — Hélie de Bourdeille prêta donc ce serment, qui avait pour objet la garde des droits, franchises et intérêts de la ville. Cette formalité, ainsi que nous l’avons déjà remarqué, modifiait le caractère de la solennité de prise de possession des évêques de Périgueux.
Notons, en finissant, que le serviteur de Dieu avait choisi, pour son entrée solennelle, le jour où l’Église rappelle la mémoire du Proto-martyr, patron de la cathédrale de Périgueux, en fêtant la Translation de ses reliques. — On reconnaît là l’esprit de foi et la piété du saint évêque…
Ainsi qu’on l’a vu, le couvent des Frères Mineurs était voisin de l’église Saint-Pierre Laneys. C’est aux portes mêmes de ce couvent, où il était venu frapper de si bonne heure pour y ensevelir sa vie, que le frère Hélie apparaissait à son peuple dans tout l’éclat de sa jeune pontificature. Quel état et quel état !
pourrait-on dire, et quels sentiments se pressèrent dans son âme, toujours éprise de la sainte humilité et de la douce paix du cloître, lorsqu’il dut, aux acclamations de la foule et au déchirement de son cœur obéissant, s’engager sur la voie triomphale et si épineuse que lui aplanissaient, pour un moment et assez mal, d’ailleurs, les quatre barons du Périgord !
Dès ce moment, en effet, il put avoir un avant-goût des difficultés et des tracas de l’avenir, puisqu’il eut à trancher, séance tenante, entre ces seigneurs, un différend de préséance, d’autant plus importun que la justice l’obligeait à se prononcer et à juger en faveur de son propre frère. Observons, en passant, que les dix années d’épiscopat qu’il comptait à cette époque, lui donnèrent, en la conjoncture, une autorité et une assurance qu’il eût difficilement montrées, si son entrée solennelle avait suivi de près sa promotion, et qu’il lui eût fallu, à 24 ans, résoudre cette question, que des considérations personnelles lui rendaient si délicate.
3592. État lamentable de l’Église de Périgueux, à l’avènement d’Hélie de Bourdeille
À l’appui de tout ce qui a été dit sur ce sujet, il convient de produire un document significatif et plus concluant, peut-être, que tous ceux qui ont été allégués jusqu’ici.
Ce document, d’ailleurs, tient essentiellement à l’histoire d’Hélie de Bourdeille, puis que, à peine installé définitivement dans son diocèse, le jeune évêque contribua, pour sa bonne part, en sa qualité de membre des États du Périgord, à solliciter l’octroi de ces Lettres de rémission. Qui sait même si cette démarche des États, qui suivit de si près l’entrée solennelle et les débuts de l’administration permanente d’Hélie de Bourdeille ne fut pas spécialement inspirée par lui ?
Quoi qu’il en soit, voici ce dont il s’agit : nous citons Léon Dessalles, Histoire du Périgord, t. II, p. 447.
Année 1448. — Les trêves conclues en 1445, duraient toujours, malgré d’assez graves infractions de la part des Anglais ou de leurs partisans, et les lettres de rémission étaient nombreuses. Après Périgueux et Sarlat, les États de la Province crurent devoir faire appel à l’indulgence du Roi sur tout ce qui pouvait s’être fait de fâcheux ou de criminel, et demandèrent une abolition pour tout le passé.
Nous avons reçu, répond le Roi, l’humble supplication des trois estats, manans et habitans du païs de Pierregort, contenant que, puis cent ans en çà, à l’occasion des guerres et divisions qui longuement ont eu cours en nostre royaulme, et mesmement que iceluy païs a esté tousjours en frontière de nos anciens ennemis et adversaires les Anglois, et aussi que justice n’a, en iceluy tems, eu aucun cours, plusieurs desdits supplians, durant ledit tems, ont communiqué et conversé avec les Anglois, nosdits ennemis et adversaires… vendu chevaulx, harnois et autres marchandises auxdits ennemis ; et iceulx baillé, livré et vendu places estans en nostre obéissance, et gens tenans nostre party, et receu les deniers ; et avec ce ont tué et murdry, les aulcuns leurs seigneurs naturels et autres d’aguet appensé ; battu et mutilé tant nos subgiets que ennemis ; bouté feux, pillé églises, ravy femmes, prins, emblé et des troussé toutes manières de gens de tous estats, battu nos officiers et emprisonné ; battu et forgé faulses monnoyes de faulx aloy, aultre que la nostre ; icelles baillé à plusieurs marchands ; leur donné cours, contre le bien de la chose publique ; contracté usurairement avec gens de tous estats ; et généralement ont faict, commis et perpétré plusieurs maulx et maléfices, lesquels ils ne pourroient bonnement cy exprimer...— (Archives nationales, Reg. du Trésor des chartes, cot. 179, p. 319.)Tel était l’état de cette société. Tous les crimes lui étaient devenus familiers, et l’autorité royale se trouvait obligée de jeter le voile de l’oubli sur toutes ces infamies. Aussi l’amnistie fut-elle complète, avec défense expresse à qui que ce fût d’exercer des poursuites contre quelqu’un, pour le temps passé.
Ainsi s’exprime Léon Dessalles. — Rapprochées des suppliques relevées par le R. P. Denifle, dans sa Désolation des églises de France, au XVe siècle, ces Lettres de rémission, qui amnistient, par nécessité, les plus horribles crimes de droit commun, complètent, en y ajoutant de nouveaux traits, le tableau du triste état dans lequel gémissait le diocèse de Périgueux, lorsque la divine miséricorde lui envoya, pour remédier à tant de maux, le saint et vigilant évêque Hélie de Bourdeille.
3606. Hélie de Bourdeille. — Sa vie intime et ses vertus dans l’épiscopat. — (Mémoire, etc., p. 36 et suiv.)
Pierre de Bois-Morin, au chapitre des austérités d’Hélie de Bourdeille, raconte qu’il couchait tout vêtu, et que la nuit qui précédait les grandes fêtes, il reposait simplement sur un banc
(Mémoire, p. 41) :
Et toutes les festes que j’ay nommées, c’est-à-dire, auxquelles il se préparait par le jeûne d’Église, de règle, de coutume ou de dévotion personnelle, il couchait les nuictz sur le banc, tout vestu : et quant moy ou le chambrier luy vouloient mettre ung oreiller soubz la teste, il l’en faisoit hoster, et y faisoit mettre ung de ses habitz, et la chappe de drap qu’il pourtoit quant alloyt dehors, avecques ung livre dessoubz ; et après le chambrier luy deschaussoit ses souliers, et luy mettoit sur luy son manteau : et moy et le chambrier couchoient en bon lict ; et il couchet ainsy que j’ay dict, sur le banc.
Bois-Morin parle ici du banc
, comme d’un meuble connu de tous et communément employé pour le repos de la nuit. Il s’agit là, on le devine à la manière dont il s’exprime, de quelque usage local. Or, cette interprétation nous est confirmée par un document récemment publié dans le Bulletin de la Société Archéologique et Historique du Périgord, t. XVIII, p. 375 :
Inventaire pour le seigneur de Montréal, au château de Montréal, 1669… Plus ung banc doussier, dans lequel a esté treuvé un petit lict, traversier de plume, etc.
Le Bulletin ajoute, en note :
C’était probablement sur un banc de ce genre, garni d’une couchette, que reposait notre bon évêque Hélie de Bourdeille, mort cardinal et archevêque de Tours. Ce
banc doussiernous paraît l’ancêtre direct de ce que nous nommons le canapé-lit.
Évidemment, mais il faut remarquer que le banc doussier
du bon Hélie de Bourdeille n’était point garni d’une couchette
, Bois-Morin prend soin de nous l’expliquer avec force détails. Pour oreiller, un livre et la chape de drap qu’il portait, quand il sortait ; pour couverture, son manteau. Le banc doussier
a pu donner naissance au canapé-lit. Mais, à coup sûr, celui dont usait notre Saint, n’a pas fait souche.
7. Hélie de Bourdeille dans l’exercice de son ministère pastoral. — (Mémoire, p. 51 et suiv.)
Pour éclairer, autant qu’il se peut, la belle figure du saint évêque de Périgueux, en nommant, au moins, quelques-uns des principaux personnages ecclésiastiques avec les quels son ministère le mit en rapports plus ou moins suivis, nous donnons, d’après M. Ph. de Bosredon, qui l’a relevée, sur les tomes XXXIII-XXXVII du Fonds Périgord, à la Bibliothèque nationale, la liste des abbés et abbesses, prieurs et prieures des principaux couvents du diocèse, au temps d’Hélie de Bourdeille.
Abbayes (hommes).
- Sainte-Marie de Boschaud :
- Jean III de Peytors, 1455-1472.
- Saint-Sicaire et Saint-Pierre de Brantôme :
- Guy de Broilhac, 1409-1444 ;
- Arnaud Ier de Petit, 1444-1446 ;
- Jean de Bernage, 1446-1465 ;
C’est cet abbé qui accompagnait Hélie de Bourdeille, lorsqu’il tomba dans l’embuscade dressée par le bâtard de Grammont.
- Pierre V de Piédieu de Saint-Symphorien, 1465-1499.
- 361Notre-Dame de Chancelade (Saint Augustin) :
- Jean I Jaubert, 1416-1459 ;
- Guillaume II Adhémar, 1459-1478.
- Notre-Dame de Chastres (Saint Augustin).
- Notre-Dame de Peyrouse (Cîteaux) :
- Bernard III de Mayac, 1442-1478.
- Saint-Astier (Collégiale) :
- Jaubert Reynier, 1457-1471.
C’est sous le gouvernement de cet abbé, qu’Hélie de Bourdeille fit exécuter ou tout au moins achever ses grands travaux de restauration de la collégiale.
- Jaubert Reynier, 1457-1471.
- Saint-Pierre de Tourtoirac (Saint Benoît) :
- Étienne II Viguier, 1455 ;
- Pierre II, se démet en 1461 ;
- Frénon Hélie (en commende), 1461.
- Aubeterre.
Prieurés (hommes).
- Saint-Martin de Bergerac (Département de l’abbaye de Saint-Florent, de Saumur) :
- Gantonet de Losse, 1430 ;
- Matthieu Brunet, 1442-1457 ;
- Hélie de Mothe, 1461-1475.
- Notre-Dame de la Faye, à Léguillac-de-l’Auche :
- Thomas de Tantalou, 1453-1456 ;
- Hélie Adhémar (en commende), 1469 ;
- Adhémar de Caffare, ✝1473.
- Sainte-Trinité de Paunat (Saint Benoît) :
- Jean Mercier, 1420 ;
- Géraud de Maumont, 1463.
- Saint-Jean de Côle :
- Jérôme Barthélemy, 1428 ;
- Guillaume du Cluzel, 1458-1462.
- Trémolac (département de l’abbaye de Saint-Cybar, en Angoumois) :
- Bélenguarie Roquette, 1463.
- Sourzac (département de l’abbaye de Charroux) :
- Charles de Marejol, 1459.
M. de Bosredon ne mentionne pas la Chartreuse de Vauclaire au diocèse de Périgueux. Nous regrettons cette omission, qui nous laisse ignorer les noms des PP. Prieurs, contemporains d’Hélie de Bourdeille.
Abbayes (femmes).
- Notre-Dame de Ligueux (Saint Benoît) :
- Marguerite IV de Cleux, 1435-1474.
- Sainte-Claire (Clarisses) :
- Catherine de Lambeyssarie, 1437 ;
- Catherine de Vancocour, 1451-1461 ;
- Bernardine de Lastey, 1468.
- Saint-Sauveur du Bugue (Saint Benoît) :
- Jeanne Bertin, 1453-1474.
Prieuré (femmes).
- Saint-Pardoux-la-Rivière :
- Guillemette de Solio, 1480 ;
- Pétronille de Marmoyt, 1461 ;
- Catherine Grelière, 1487 ;
- Souveraine de Pompadour, ✝1473.
17. Hélie de Bourdeille bâtisseur, protecteur des lettres et des arts, défenseur du peuple, bienfaiteur de la cité. — (Mémoire, p. 108 et suiv.)
Nous avons signalé les grands travaux d’art exécutés à la cathédrale de Tours, du temps d’Hélie de Bourdeille, sous sa haute et bienfaisante impulsion, avec son concours 362généreux, incessant. Sur ce point, le serviteur de Dieu fut puissamment secondé dans son zèle par la grande confrérie de Saint-Gatien, qui avait pour but immédiat l’achèvement de l’œuvre
, autrement dit, de la cathédrale.
Cette association s’était formée en 1454, sous l’épiscopat de Jean de Bernard. Elle avait ainsi quatorze ans d’existence, seulement, à l’avènement d’Hélie de Bourdeille. Le saint évêque, comme bien on pense, la maintint et la développa en de magnifiques proportions. Le culte de saint Gatien était alors des plus populaires. Les foules affluaient, de toutes les parties et sur tout du centre de la France, autour de ses précieuses reliques. Hélie de Bourdeille favorisa de toutes ses forces ce pieux mouvement. On peut même regarder comme une des premières et principales conséquences de l’éclat qu’il donna, pour sa part, au culte de notre premier évêque, cette poussée d’opinion qui, sans dépouiller les saints martyrs d’Agaune de leurs droits séculaires sur notre vieille métropole, adjoignit à ces glorieux titulaires, avec le rang et les honneurs liturgiques réservés au Patron du lieu, le saint apôtre des Turones. C’est grâce à Hélie de Bourdeille, surtout, que, changeant de nom, l’œuvre interminable de Saint-Maurice
devint l’œuvre achevée et toute radieuse de Saint-Gatien.
Il ne faut pas oublier qu’Hélie de Bourdeille, avant que cette substitution de nom fût effectuée, avant même peut-être que saint Gatien fût devenu, canoniquement, le Patron de notre église métropolitaine, solennisait déjà sa fête, par ses grands jeûnes et par l’admission de soixante-douze pauvres à sa table, ainsi que nous le raconte Bois-Morin.
23. Preuves et indices de l’action d’Hélie de Bourdeille auprès du roi Louis XI. (Dans les dernières années de la vie de ce prince. — (Mémoire, p. 183 et suiv.)
Dans l’énumération des œuvres pies que Louis XI accomplit sur la fin de sa vie de 1476 ou 1477 à 1483, et qui, manifestement, furent inspirées, à un degré quelconque, par Hélie de Bourdeille, nous avons omis de mentionner la charte par laquelle, en 1477, ce roi confirma, en faveur des Pères Chartreux de Vauclaire, près de Monpont, une rente annuelle de vingt-deux livres, qu’ils avaient sur le château de la Lune, plus tard château Trompeite ou Trompette, sis en la ville de Bordeaux, avec le privilège de pouvoir transporter, pour leur usage, trois pipes de sel, franches et exemptes de tous subsides et contributions. (Archives départementales de la Dordogne, Cabinet Mourcin.)
Nous avons regretté cette omission, et nous la réparons. Sans doute, nous n’avons aucune preuve directe qu’Hélie de Bourdeille ait sollicité ces faveurs auprès du Roi. Mais il est assez remarquable que la plupart des œuvres pies de Louis XI, à dater du moment où le serviteur de Dieu, par ordre providentiel, se tint à ses côtés, aient eu pour objet les dévotions les plus chères à Hélie de Bourdeille, pour bénéficiaires, les institutions qui lui tenaient le plus au cœur : la sainte Église de Rome, la grande famille Franciscaine, les diocèses de Tours, de Périgueux, et les couvents ou monastères établis dans ces diocèses.
S’il n’y a pas là de preuve proprement dite de son intervention dans l’octroi des faveurs consenties par Louis XI aux Chartreux de Vauclaire, en 1477, il y a, du moins, un indice que nous devions noter, et qui, joint à tant d’autres, déjà signalés, constitue, selon nous, une preuve morale, de réelle valeur.
363Nous sommes heureux, par ailleurs, que la dernière ligne ajoutée à notre Mémoire historique, réunisse, comme au jour de la consécration épiscopale du jeune évêque de Périgueux, le nom d’Hélie de Bourdeille et celui des enfants de saint Bruno. C’est sous la bénédiction de cet Ordre illustre, jointe à celle de l’Ordre Franciscain que le serviteur de Dieu entra, il y a plus de cinq siècles, dans l’épiscopat. C’est grâce, uniquement, à la vaillante, infatigable coopération des fils de saint Bruno, que ce long travail, qui a pour but de préparer les voies à la glorification du fils de saint François d’Assise, a pu enfin voir le jour.
Dieu en soit béni, et vivement remerciés ceux qui font ainsi son œuvre, silencieusement, en toute bienveillance et inépuisable charité !
Fin de l’Appendice.