B.-Th. Poüan  : Hélie de Bourdeille (1897-1900)

I. Mémoire historique : Chapitres 1 à 9

Le saint cardinal
Hélie de Bourdeille
Tome I
Mémoire historique

1I.
La maison de Bourdeille. — L’enfance du serviteur de Dieu.

1.
Antiquité de la maison de Bourdeille. — La fable et la légende. — L’histoire. — Pièces héraldiques. — Devises et cri de guerre, 57, 76, 359-361, 375.

La maison de Bourdeille se recommande par une antiquité qui n’a d’égal que l’éclat des services rendus. Les récits de son passé traversent la légende pour remonter jusqu’à la fable. La fable donne aux Bourdeille une origine royale, et leur attribue des exploits qui viennent à propos pour expliquer les pièces de leur blason. Quant à la légende, elle les rencontre parmi les paladins de Charlemagne, et, comme il fallait s’y attendre, assigne à l’un d’eux un rôle de faveur dans l’héroïque désastre de Roncevaux.

Naturellement, l’origine et l’étymologie du nom varient suivant la diversité des récits, légendaire ou fabuleux. La fable tire ce nom de celui d’Athilda Bordelia, l’épouse du fondateur de la maison. La légende, beaucoup plus vraisemblable, raconte que le nom primitif de la famille fut Hélie, d’où, plus tard, le nom de Bourdeille, c’est-à-dire Bourg des Hélies, — lorsque cette maison, agrandie, eut groupé autour d’elle, par voie de descendance, d’alliance ou de vassalité, un certain nombre d’autres familles.

De fait, les documents authentiques nous montrent le nom d’Hélie très répandu, au moyen-âge, dans le Périgord, notamment parmi les habitants de Bourdeille et des environs. Ce nom, avec son orthographe spéciale, s’est d’ailleurs conservé jusqu’à nos jours dans la famille. Nous le rencontrons, par exemple, chez les Talleyrand-Périgord, auxquels se rattachent les Bourdeille, par les Griniouls alliés aux Bourdeille-Montancey, en la personne de Anne de Tallerand de Griniouls. Et nous l’y 2rencontrons avec son orthographe spéciale, Helyas, Hélie, telle que nous la voyons sous la plume du saint cardinal, qui, par une attention providentielle, reçut au saint baptême et garda en religion le nom patronymique d’une famille dont il devait être la gloire la plus durable et la plus pure.

Sans accepter la fable, et tout en n’accordant à la légende que la part de créance limitée qu’elle mérite, il n’en faut pas moins conclure, de celle-ci comme de celle-là, qu’une famille ainsi posée, compte parmi les plus anciennes et les plus illustres de France. Les sires de Bourdeille ont, pour eux, le bénéfice du temps et du titre immémorial. Ils appartiennent à la haute noblesse du royaume.

C’est dans la première moitié du XIe siècle, par les actes authentiques de 1044 et de 1066, que les Bourdeille se dégagent de la légende, pour entrer définitivement dans l’histoire. Ces actes, au reste, supposent par eux-mêmes un bel actif de services, d’exploits, et une suite déjà longue d’aïeux.

Les Bourdeille portent : D’or, à deux membres de griffon de gueules, ongles d’azur, posés en contre-bande l’un sur l’autre. — Avec, pour supports, Deux griffons au naturel ; — et depuis 1609, Couronne de marquis. — Leurs devises, qui proclament les hauts faits de leurs preux : 1. So voulour mo donnat l’iffer. — 2. Cil galé, emmy lestour. — 3. Nul ne vaincra le vainqueur des griffons. — Leur cri de guerre : Faulsé ! Faulsé ! — En avant !

L’Histoire généalogique de la famille a été écrite, au XVIIIe siècle, sur les titres originaux. Elle se retrouve, en partie, dans l’Histoire généalogique du Musée des Croisades de M. Amédée Boudin. — Feu M. le Marquis de Bourdeille a écrit, sur le même sujet, deux brochures plus récentes : l’une, Notice généalogique sur la maison de Bourdeille en Périgord, Bergerac, 1892 ; l’autre, Maison de Bourdeille en Périgord : Filiation complète, Troyes, 1893.

2.
La maison de Bourdeille en Périgord. — Ancienne extraction et droit de préséance, d’après l’enquête de 1531. — Les barons de Bourdeille, premiers barons du Périgord, à l’entrée solennelle des évêques de Périgueux, 52-58.

La maison de Bourdeille a toujours été réputée l’une des premières du Périgord. Ses chefs avaient droit de préséance sur les chefs des autres maisons. Nous voyons ce droit discuté et reconnu, une première fois, en 1447, lors de l’entrée d’Hélie de Bourdeille dans sa ville épiscopale ; et une seconde et une troisième fois, en 1468, et en 1486, lors de l’entrée de deux de ses successeurs, Raoul du Fou et Gabriel du Mas. À cette occasion, en effet,

le seigneur de Bourdeille et le seigneur de Biron hurent question, lequel estoit le premier.

Une enquête pour montrer l’ancienne extraction de la maison de Bourdeille, 3premier baron du Périgord, conduite par Me Bernard de Sauliaire, conseiller pour le Roy et l’Élection de Périgueux, nous fournit, en 1531, le témoignage de dix vieillards, qui affirment sous serment

avoir toujours vu tenir les Bourdeille très nobles, et de très noble, ancienne lignée, et plus que toute autre lignée du dit pays, gens de grande vertu, honneur et bonté.

Enfin, en 1376, les États du Périgord, assemblés à Nontron, reconnaissent officiellement et confirment au seigneur de Bourdeille et à ses descendants le titre de premier baron du Périgord, avec les droits et préséance qu’il confère. Ce titre défini paraît remonter à Arnaud II de Bourdeille, frère de notre saint cardinal ; mais il n’était, on le voit, que la consécration de droits plus anciens, immémoriaux.

3.
Alliances, et hauts faits. — Évolution des titres nobiliaires, 14, 362-363, 374-376, 423

La famille de Bourdeille se recommande autant par ses alliances que par les hauts faits de ceux qui portent son nom. Si l’on compulse ses archives, on la voit s’apparenter avec les premières maisons de France : Albret, Bretagne, Flandre, Laval, Maine, Nemours, Savoie, Vendôme. À ne tenir compte que des alliances directes, on trouve son nom uni aux noms les plus anciens et les plus illustres. Quatre-vingt-dix ou cent de nos familles les mieux titrées ont, ainsi, contracté avec elle des liens étroits, historiques.

Et les hauts faits de guerre, les bons, loyaux et profitables services rendus au pays, de siècle en siècle, justifient et maintiennent dignement l’éclat du nom. — Nous trouvons les Bourdeille en nombre aux Croisades. Des pièces datées de 1149, 1168, 1249, 1260, attestent leur présence à Jérusalem, à Damiette, en Terre-Sainte. L’un d’eux, entre autres, Hélie VI, chevalier, seigneur de Bourdeille, tombe gravement malade, aux côtés de saint Louis, sous les murs de Damiette, et y teste le 6 décembre 1249. Nous les retrouvons ensuite, ainsi que nous le dirons bientôt, au plus fort de la guerre de Cent ans, héroïquement fidèles au Roi et au pays, fidèles jusqu’au sacrifice des biens, plus difficile souvent que le sacrifice de la vie. Nous les voyons enfin combattre aux premiers rangs des troupes royales, durant plusieurs siècles, et s’y faire tuer glorieusement. Tels, le fameux capitaine Bourdeille, au siège d’Hesdin, en 1553, et Jean le Jeune, baron d’Ardelay, — homme distingué par sa bonne mine et sa valeur dit de Thou, — le 7 mars 1568, à la défense de Chartres contre les Huguenots. À la Rochelle, en 1573, à Royan, en 1622, à Bray-sur-Somme, en 1636, à Quiers, en 1639, à Turin en 1640, à Ettingen, en 1743, pour nous borner à quelques noms, quelques dates, et ne point descendre jusqu’à ce siècle, les Bourdeille 4paient au pays, largement, sans compter, l’impôt du sang et de la vie.

Les titres nobiliaires des Bourdeille évoluent avec le temps et la progression des services rendus. D’abord chevaliers, puis chevaliers-bannerets, les sires de Bourdeille, en la personne d’Arnaud Ier, père de notre saint cardinal, reçoivent le titre de baron ; en la personne de son frère, Arnaud II, celui de premier baron du Périgord ; en la personne de François II, son petit-neveu, celui de vicomte, qu’ils ajoutent au titre de baron ; et le 4 mars 1609, en la personne de Henri Ier, chef de la branche aînée de la maison, le titre de marquis, transmissible même par les femmes.

4.
Les ancêtres du saint cardinal : filiation authentique. — Les exploits et loyaux services d’Archambaud Ier, son aïeul paternel. — Les Bourdeille, grands seigneurs et grands propriétaires, 361-363, 423

À partir de Hélie Ier, qualifié sire de Bourdeille aux actes de 1044 et 1066, la filiation des Bourdeille est authentique et complète. Elle embrasse, jusqu’à notre saint cardinal, un espace de trois siècles, et compte douze générations.

Son aïeul paternel, Archambaud Ier de Bourdeille, est célèbre par son dévouement à la cause si compromise de la Couronne, sous le règne glorieux mais agité de Charles V, et sous le règne désastreux de Charles VI, l’infortuné. Il inaugure, chez les Bourdeille, cette tradition de famille qui nous permet de dire que les Anglais n’eurent jamais, chez nous, d’ennemis plus constants, ni plus redoutés. Grâce, en grande partie, aux Bourdeille, les Anglais ne furent jamais maîtres en Périgord.

En 1369, les comtes de Cambridge et de Pembroke mettent le siège devant Bourdeille. Malgré la vaillance de ses défenseurs, cette petite place finit par succomber. L’Anglais n’est pas généreux, de sa nature. Archambaud possédait huit des plus belles terres du Périgord : il en est dépouillé par l’odieux vainqueur. Mais la perte de la meilleure partie de sa fortune n’ébranle point la fidélité du preux chevalier.

Plus tard, en 1377, Bertrand du Guesclin vient mettre le siège devant Bourdeille, où les Anglais commandent encore. Il le leur reprend, et y rétablit Archambaud. Au nom du Roi, il remet aussi en possession de ses biens le brave et féal soldat.

Depuis longtemps déjà, sans doute, mais sûrement à dater du XIVe siècle, les sires de Bourdeille présentent tous les caractères et possèdent tous les attributs des grands seigneurs. Ils ont des chevaliers pour vassaux, dotent des abbayes, lèvent des troupes pour leur propre compte, déclarent la guerre aux souverains, livrent des batailles, prennent des places, tiennent rang et font œuvres de chevaliers-bannerets.

55.
Arnaud Ier de Bourdeille, père du saint cardinal, et Jeanne de Chamberlhac, sa mère. — Arnaud, sénéchal du Périgord. — Ses exploits ; ses mérites. — Les mérites de Jeanne de Chamberlhac. — Leurs enfants. — Leurs testaments, 53.

Arnaud, premier du nom, était encore mineur lorsque mourut son père, le vaillant Archambaud Ier de Bourdeille. Dès que les années l’eurent mis en possession de ses biens et de lui-même, il n’eut rien tant à cœur que de soutenir l’antique renom de bravoure et de loyauté, qu’il considérait comme le lot principal de son vaste héritage. Les troubles continuels dont le royaume fut agité pendant le règne du roy Charles VI, n’ébranlèrent point sa fidélité. Comme son père Archambaud, la perte même de la plus grande partie de ses biens ne put ralentir son zèle pour le service et les intérêts de ses légitimes souverains.

On savait, à la Cour, qu’on pouvait, en ces temps malheureux et d’universelle défaillance, compter sur Bourdeille. Il fut nommé sénéchal du Périgord. Suivant la Chronique de Jean Tarde, Arnaud, qui avait épousé Jeanne de Chamberlhac, fille du sire de ce nom, sénéchal du Périgord, aurait de lui-même, en sa qualité de gendre de Chamberlhac, pris en 1410 le titre et exercé les fonctions de sénéchal ; mais la Cour n’aurait point agréé cette ingérence, et aurait nommé sénéchal du Périgord Raymond, chevalier, seigneur de Salignac. Bourdeille n’était point homme à envahir ainsi le pouvoir. La vérité est que le malheureux Charles VI avait investi en même temps de la même charge le sire de Bourdeille et le chevalier de Salignac. Et la preuve, c’est que, trois ans plus tard, l’occasion s’étant présentée de reconnaître les services de l’un, en donnant à l’autre une compensation avantageuse, peut-être désirée, Raymond de Salignac fut nommé sénéchal du Quercy, 25 septembre 1418, d’après Jean Tarde, et Arnaud de Bourdeille, sénéchal du Périgord, 2 février 1414. Les lettres royales de provision lui furent expédiées par le Dauphin Louis, duc de Guyenne, avec cette mention significative :

Nonobstant ce que Sa Majesté, par inadvertance ou importunité, pourroit avoir accordé ou pourroit accorder à d’autres.

Quelques-uns des exploits qui signalèrent le commandement d’Arnaud de Bourdeille, nous sont connus. Comme son père, il fut la terreur de l’Anglais, dans les contrées où ce commandement s’exerçait.

Attaqué, lui aussi, dans le château de Bourdeille, il soutint vaillamment un long siège contre les troupes du roi d’outre-mer. Plus tard, il prit et reprit sur ces troupes son château de la Tour-Blanche. Il força les Anglais à lever le siège de Sarlat. Enfin, à la suite d’une importante victoire, il arracha aux ennemis de la France la forteresse de Domme, l’une des plus redoutables du pays. C’est en mémoire et reconnaissance à Dieu de ce beau fait de guerre, accompli le saint jour de Pâques, qu’Arnaud de Bourdeille délimita, autour de son château 6de la Tour-Blanche ce qu’on appela longtemps, ce qu’on appelle peut être encore le Champ des pauvres.

Car ce vaillant chevalier était, en même temps, un fier chrétien. Pour remercier le Ciel qui, pendant qu’il bataillait, lui avait donné la victoire, il établit que, dorénavant, l’aumône serait faite indistinctement à tous les pauvres qui, le jour de Pâques, passeraient dans un certain périmètre du château de la Tour-Blanche, ce qui, ajoutent les Chroniques, s’est exécuté pendant bien des années.

La Cour reconnut, à plusieurs reprises, les glorieux services que le sénéchal du Périgord rendait à la cause nationale. — Le Dauphin Charles, qui avait succédé à ses deux frères aînés, morts prématurément, et qui avait été, au mois de juin 1418, proclamé Régent du royaume, pour son malheureux père, retient aussitôt, — 10 septembre — Arnaud de Bourdeille, pour capitaine d’une compagnie de cent hommes d’armes et de cinquante hommes de trait, aux gages de cent livres par mois, pour son état de capitaine. Il le charge spécialement de la garde et défense du pays de Périgord, contre les Anglais. — Le 23 septembre 1422, il lui donne une somme de mille livres, pour ses grands et profitables services, et pour l’aider à reprendre son château de la Tour-Blanche, dont les ennemis se sont emparés, et où il a retrait la plus part de son vaillant. — Le 4 octobre, pareille somme de mille livres, sçavoir : cinq cents livres pour ses notables services en son office de sénéchal, et au fait de guerres, et cinq cents livres pour les réparations à la ville de Périgueux. — Enfin, le 7 février 1428, autre somme de cinq cents livres, en considéracion de ses services, et de ce qu’il avait assemblé trente hommes d’armes et soixante hommes de trait, pour le recouvrement de la forteresse de Vers sur les Anglais. — Chiffres éloquents, démonstratifs, lorsqu’on songe à l’état misérable du Trésor en ces années de suprême détresse.

Si nous ne nous trompons, Arnaud Ier de Bourdeille doit être regardé comme le plus illustre, et en tout cas le plus vertueux soldat d’une famille où les mérites militaires furent si communs. On ne saurait rencontrer plus vaillant homme, ni plus loyal chevalier : d’autant plus utile à la Couronne, et d’une autorité d’autant plus prépondérante dans le pays, que les deux derniers comtes, Archambaud V et Archambaud VI, tous les deux rebelles au Roi, venaient de clore tristement la belle série de ces comtes de Périgord, qui remontaient au berceau même de la monarchie, institués par Clovis, au lendemain de la bataille de Vouillé.

Sa femme, Jeanne de Chamberlhac, était digne de lui, tenue de grande région, en honneur et bonté, autant ou plus que dame du présent 7pays. Les quelques lettres à elle adressées, et que possèdent encore les archives du château de Bourdeille, la montrent apparentée aux Orléans et aux Berry. Effectivement, les Chamberlhac tenaient grand rang dans la province, et jouissaient d’une immense fortune. Jean de Chamberlhac, père de Jeanne et grand-père maternel du serviteur de Dieu, avait été conseiller et chambellan du Roi, sénéchal de Périgord, donataire par Charles VI de la châtellenie de Montagrier, le premier pourvu de la charge de général des galères de France, pour faire la guerre aux Génois, gouverneur de la Bastide Saint-Antoine, à Paris. De plus, il était le propre neveu du célèbre et très méritant Philippe de Chamberlhac, évêque de Sion, en Valais, 1338-1342, évêque de Nice, 1342-1344, puis archevêque de Nicosie, capitale de l’île de Chypre, sous les Lusignan, recteur du Patrimoine de Saint-Pierre en Toscane, et enfin archevêque de Bordeaux, mort Vers 1360. — Une gloire, un exemple, et sans doute aussi une bénédiction pour son arrière-neveu, notre Hélie de Bourdeille.

Arnaud de Bourdeille eut de Jeanne de Chamberlhac huit enfants, six fils et deux filles. — Il mourut jeune ; il avait trop longtemps combattu. Son testament, vrai monument de foi, de piété et de chrétienne délicatesse, est daté de la Tour-Blanche, le 25 novembre 1423. Cette pièce authentique prouve qu’il n’a été marié qu’une fois, contrairement à ce qu’en ont écrit plusieurs auteurs, et non des moins considérables, lesquels ont confondu Arnaud Ier de Bourdeille avec Arnaud II son fils.

Avant toutes autres dispositions, le brave chevalier se recommande aux Saints, et en particulier à Monsieur sainct Sicaire, dont il se reconnaît homme, à cause de sa terre de Brantôme. Aveu purement religieux et qui, adressé au patron, non à l’abbé du monastère, se distinguait essentiellement de l’hommage féodal ; ce qui, pour le dire en passant, n’avait pas empêché les bons moines, et surtout les Maumont, rivaux des Bourdeille, de transformer en fief de mouvance ce fief de dévotion. L’arrêt de 1279, rendu en faveur de l’abbaye, n’eût même jamais été infirmé, si celle-ci, à la fin, n’avait rencontré le Roi pour concurrent, et pour procureur adverse, le fameux d’Aguesseau (1701).

Par un codicille, postérieur de six ans, et rédigé à Agonac, le 26 juillet 1429, — date approximative de sa mort, — Arnaud de Bourdeille fait une mention spéciale de son fils Hélie ou Héliot, qu’il destine à être d’église, attendu qu’il a plus de dévotion que les autres. Il veut que cet enfant soit entretenu aux écoles. Sous cette formule se cachait la chrétienne préoccupation du père, qui redoutait que quelque tuteur, après sa mort, ne troublât la vocation d’Hélie ; car à cette date, et depuis 8six ou sept ans déjà, ainsi que nous le verrons, cet enfant, était entretenu aux écoles… de la sainte pauvreté.

Jeanne de Chamberlhac survécut quelques années à son noble époux. Nous la voyons, en 1437, intervenir dans un acte dont il reste instrument authentique. Son testament, sans date, dont est conservée minute ou expédition, présente les mêmes caractères, révèle les mêmes préoccupations pieuses et de famille, que le testament d’Arnaud. Ce sont deux feuillets du même livre.

Ces deux pièces démontrent, au surplus, que la maison de Bourdeille, dans le temps où ses chefs y dictaient leurs volontés dernières, était aussi puissante par l’étendue de ses domaines, que recommandable, devant Dieu, par ses vertus, et glorieuse devant les hommes, par le nombre et l’éclat des services rendus.

6.
Les frères, sœurs et neveux du saint cardinal. — Quelques faits relatifs à ces personnages. — Les diverses branches de la famille. — Les Bourdeille en Touraine, 153, 363, 369-374, 422 sqq.

Arnaud de Bourdeille, avons-nous dit, eut huit enfants :

  • Arnaud II, qui continua la filiation directe ;
  • Archambaud, chef de la branche des Bourdeille-Montagrier ;
  • Archambaud le Jeune, chef de la branche des Bourdeille-Montancey ;
  • Jean, dit Jeannot, destiné par son père à l’Ordre, si florissant en Périgord, de Saint-Jean de Rhodes, mais qui, par la suite, passa en Italie, et y fonda une famille dont la trace jusqu’ici n’est pas retrouvée ;
  • Hélie, dit Héliot, dont nous allons étudier la sainte vie ;
  • Archambaud le Petit, né tard et mort jeune ;
  • Catherine et Bourguette, ou Borguste, mortes, l’une et l’autre, sans alliance.

Arnaud II, sénéchal comme son père, épousa en premières noces Catherine de Mareuil, fille de l’un des quatre barons du Périgord, et en secondes noces, Brunissende de Montbron. Il était seigneur en partie et baron de Bourdeille, seigneur de la Tour-Blanche, de Brantôme, de Coutures, de Bourzain, de Bauronne, de Douzillac et autres lieux.

Ledict Arnaud, (remarque Brantôme), estoit un très riche et très puissant seigneur, tant d’antiquité et de ses biens, que par ses services, devoirs et beaux faictz d’armes. Arnaud et Jehan de Bourdeille (Jeannot), son tiers-frère, qui s’en alla après aux guerres de Naples d’alors, sous Charles d’Anjou, et s’y acoza, accompaignèrent toujours ce grand foudre de guerre, le bastard d’Orléans, à chasser les Anglois de Guyenne, et furent faictz chevalliers devant Fronsac, avecques plusieurs autres ;

c’est-à-dire, avec La Rochefoucauld, Turenne, Commercy, etc., armés chevaliers, le 24 juin 1451, sur la brèche de Fronsac, par le comte de Dunois.

Le fils aîné d’Arnaud II, François, premier du nom, et comme son 9père sénéchal du Périgord, est seigneur et baron de Bourdeille, seigneur de la Tour-Blanche, de Brantôme, de Grézignac, de Coutures, de Celles, de Douzillac, des Bernardières, de Vernodes et autres lieux. Il est chargé par le Roi de la tutelle du duc d’Angoulême, qui régnera à son tour, sous le nom de François Ier.

François II, fils aîné du précédent et petit-fils d’Arnaud, est le premier vicomte de Bourdeille, gouverneur, lieutenant-général des armées du Roi et sénéchal du Périgord. Il a quatre fils, parmi lesquels trois arrivent à la célébrité : Jean, dit le capitaine Bourdeille, et Jean le Jeune, baron d’Ardelay, dont nous avons déjà parlé ; Pierre, chevalier, seigneur et abbé commendataire de l’abbaye de Brantôme, plus connu, dans le monde des lettres, sous ce dernier nom qui l’a illustré comme mémoriographe et habile conteur.

Nous reconnaissons à Arnaud II et aux deux François le titre de sénéchal, encore que ces personnages ne figurent pas sur les listes publiées par le Bulletin de la Société historique et archéologique du Périgord. Ces listes, en effet, ne sont pas complètes, et n’ont pas, d’ailleurs, la prétention de l’être. Nous avons pour nous les papiers de famille, dont nous pouvons d’autant moins suspecter l’exactitude, que le Bulletin lui-même nous apprend (tome IX, page 135), qu’Arnaud II de Bourdeille, omis sur les listes en question, n’en exerçait pas moins en 1446 les hautes fonctions de sénéchal du Périgord.

Archambaud, deuxième fils d’Arnaud Ier, seigneur de Montagrier, de Chamberlhac et de Sanset, est, par le testament de sa mère, chargé de porter les nom et armes de Chamberlhac. Il épouse Isabeau de Saint-Georges, de la maison de Couhé, et en a six enfants, parmi lesquels Jean de Bourdeille, qui embrasse l’état ecclésiastique, et que nous retrouverons si dévoué à la mémoire et à la cause de son saint oncle.

Archambaud le Jeune, troisième fils d’Arnaud Ier, seigneur de Montancey et de Crauniac, épouse en premières noces Philippe de Beynac, fille de l’un des quatre barons du Périgord, et en secondes noces Jeanne de Lastour, dont il a six enfants, parmi lesquels deux chevaliers de Rhodes, Guy, qui est tué à la prise de cette place par les Turcs, et Gauthier qui y est gravement blessé.

C’est dans la Guyenne, et surtout en Périgord que la famille de Bourdeille grandit et s’étend. Cependant, elle ne reste pas totalement étrangère à la Touraine. Jean de Bourdeille, fils d’Archambaud seigneur de Chamberlhac, est abbé de Beaulieu-les-Loches, de 1521 à 1534. Un autre Bourdeille est abbé de Seuilly en 1786, à la veille de la Révolution. 10Et Henri Ier, chevalier, vicomte et baron, puis marquis de Bourdeille, seigneur de la Tour-Blanche, est aussi comte de Montrésor. C’est même dans le château de ce nom, que fut passé son contrat de mariage avec Madeleine de la Châtre, le 14 janvier 1604, cinq ans avant l’érection, par Henri IV, de sa terre d’Archiac en marquisat. Les Bourdeille étaient alors à l’apogée de leur brillante fortune. Encore un peu, et le dernier rejeton de la branche aînée sera assez riche et assez généreux pour lever à ses frais quatre régiments de cavalerie, et deux d’infanterie.

7.
Le serviteur de Dieu. — Date approximative de sa naissance, au château d’Agonac. — Il sera la gloire la plus pure de son illustre maison, 67, 76, 156, 344, 363 passim.

Hélie de Bourdeille, celui qui, désormais, va seul nous occuper, était donc le cinquième fils d’Arnaud, premier du nom, et de Jeanne de Chamberlhac, son épouse. On n’a point la date précise de sa naissance, mais on peut aujourd’hui la fixer approximativement, et en toute certitude. Désormais, en effet, nous le dirons et démontrerons plus loin, la date de sa promotion à l’épiscopat n’est plus douteuse, novembre 1437. Or, chacun est d’accord pour reconnaître qu’Hélie de Bourdeille, lors de sa promotion, était âgé de vingt-quatre ans et quelques mois. Dès lors le calcul est facile, et la conclusion s’impose : il naquit dans la seconde moitié de l’année 1413.

C’est en cette même année, on se le rappelle, qu’Arnaud de Bourdeille, son père, fut promu à l’office et dignité de sénéchal du Périgord. Don de joyeux avènement, que la Providence lui faisait tenir par les faibles mains de l’enfant de bénédiction, qu’elle lui envoyait, en même temps qu’elle élevait cette famille à un rang qui devait ne pas être in différent à l’accomplissement de ses futurs desseins. — Hélie naquit à Agonac, château-fort que sa famille tenait du chef de Jeanne de Chamberlhac. Le futur archevêque de Tours fut, ainsi, baptisé dans l’église, encore subsistante, de Saint-Martin d’Agonac ; et c’est sous les auspices du grand thaumaturge auquel il devait, un jour, succéder à tous les points de vue, qu’il passa les années de son enfance.

Quelques auteurs saluent cette naissance avec enthousiasme. Hélie de Bourdeille naquit pour être l’honneur de sa race, gentis suæ decus [gloire de sa famille], dit Maan. Il en sera la gloire incomparable, singulare decus, dit Barthélemy Hauréau.

Le Ciel, (écrit Jean Dupuy), l’avoit faict naistre, non tant pour soy-mesme, que pour servir d’eschole de vertu à la noblesse, de modelle aux bons prélats, de prototype à l’austérité des religieux, de pourtraict de saincteté pour tout le Christianisme… C’est la fleur de saincteté qui embauma pour jamais l’ancienne et noble famille des sieurs de Bourdeille.

8.
Les premières années du serviteur de Dieu. — Il n’a point d’enfance. — La nature prévenue par la grâce, 63, 68, 76, 337, 345, 348.

De son enfance, rien ou presque rien. Aussi bien, Hélie de Bourdeille n’eut pas d’enfance. Un chroniqueur franciscain nous dit seulement qu’il fut élevé sous le toit paternel, selon la dignité de son rang : domi, pro dignitate sui status. Les autres hagiographes ou historiens ne s’occupent des premières années du serviteur de Dieu, que pour constater le miracle de grâce qui, manifestement, s’y accomplit.

Dès son bas aage, (dit l’un d’eux), Hélie donna des augures de sa saincteté future.

Dès la première enfance, a pueritia, (dit un autre), il méprisa le faux brillant des choses mortelles.

Né pour Dieu et pour le ciel bien plus que pour le monde, il n’eut pas plus tost reconnu celui-ci, qu’il le dédaigna.

Effectivement, l’ordre commun de la nature n’est point observé pour cet enfant. Rien, chez lui, qui ne soit extraordinaire, merveilleux, redisons le mot, miraculeux dans l’ordre spirituel. Une sagesse, une prudence, une maturité de jugement, qui dépassent, en plus d’un point, les conceptions des hommes les plus expérimentés. Jamais piété plus précoce ; mais avec cette piété, un cœur tout embrasé du feu du divin amour : divini amoris igne succensus ; une âme qui tout entière aspire aux choses célestes, atque ad cœlestia totus aspirans ; un zèle de son propre salut, de sa propre perfection, qui, en un instant, brûle et dévore, comme fétus de paille, toutes les affections de la terre : flagrans propriæ salutis zelus, qui terrena omnia, tanquam stipulas, momento combussit. — Et cela, dans un enfant qui n’avait pas atteint sa septième année ! — Un mot de lui, bien vraisemblable, s’il n’est pas tout à fait authentique : Je veux être saint, cela vaut bien le titre de baron du Périgord.

9.
Sa vocation. — Le frère Bertrand de Comborn. — Le témoignage de Jehan Bordes, capitaine du château d’Agonac. — Quand donc aurai-je l’âge de mon grand frère !, 14, 57, 68, 76, 84, 306, 337, 342, 346.

Le frère Bertrand de Comborn, des Franciscains de Périgueux, était le confesseur d’Arnaud de Bourdeille. Doni d’Attichy prétend que ce religieux, — appartiendrait-il à la noble famille limousine des Comborn ? — était parent du sénéchal. Toutefois, d’Attichy est le seul à noter cette particularité. Bois-Morin n’en dit mot :

En ce temps-là, (écrit-il simplement), ledict sieur chevalier avoit esleu pour son Père confesseur, un certain grand personnage, homme de grand prudence, Me Bertrand de Comborn, licentié en théologie, religieux de l’Ordre de Sainct-François, résident au couvent des Frères Mineurs de Périgueux. [Ce bon Père], toutes les grandes festes solennelles, s’en alloit à Agonnat, distent de Périgueux de deux lieuës, pour ouïr en confession le dit sieur chevallier. [Au besoin, il allait même] en autres lieux et terres, là où le séneschal se trouvoit au jour des bonnes festes.

12Les séjours de frère Bertrand de Comborn au foyer des Bourdeille étaient, ainsi, assez fréquents. Or, dans les loisirs forcés de cette vie de château, derrière ces hauts murs qu’on ne pouvait toujours franchir en pleine sécurité, il fallait deviser, et le bon Père, qu’entourait le respect de tous, devait, le plus souvent, faire les frais d’une conversation, que six ou sept enfants, avides d’histoires, ne laissaient pas volontiers languir. Il leur fallait surtout des histoires de chevalerie. Naturellement, le bon Père avait souvent sur les lèvres le nom de saint François, et le récit des merveilles opérées par le chevalier sans rival de la sainte Dame Pauvreté. Or, plus que tous ses frères, le petit Hélie se complaisait en ces discours, semence divine qui aussitôt germait et fleurissait en son cœur.

[Il advint bientôt] que ledit Hélie, entendant réciter choses divines, en nombre infini, du séraphique sainct François, fut ému par inspiration divine de prendre la religion dudit sainct François, n’estant encore, ledit Hélie, que de l’âge de six à sept ans.

Par inspiration divine ! — Certes, le mot est juste, et à retenir. Une grâce exceptionnelle, et telle qu’on n’en rencontre que dans la vie des Saints, pouvait, seule, donner à cet enfant de six à sept ans, — quelles sont nos pensées et surtout nos volontés, à cet âge ? — non la velléité capricieuse, passagère, qu’une même heure apporte et remporte, mais le dessein ferme, arrêté, irrévocable et pour la vie, de quitter son père, sa mère, ses frères, ses sœurs, toutes les aises et toutes les jouissances qu’il avait trouvées autour de son berceau, pour embrasser la vie pauvre et humiliée des fils de saint François. Or le choix du petit Hélie, dès lors, était fait. S’il n’eût tenu qu’à lui, il l’eût réalisé sur l’heure. L’éducation des chevaliers, dit-on, commençait à sept ans : à sept ans, il eût fait ses premières armes dans la milice que, sans le vouloir, le Père de Comborn lui avait assignée.

[Incité par] la grand dévotion qu’il avoit en son âme au dit sainct François, [Hélie alla trouver monseigneur son père, et lui découvrit son dessein], le suppliant de consentir à sa délibération.

La délibération était hâtive, il faut en convenir, et la vocation, — si vocation il y avait, — paraissait extraordinaire, presque étrange. Ce n’est point à sept ans, pour l’ordinaire, qu’on mûrit de pareils projets, ni sur tout qu’on les exécute. Aussi le brave sénéchal pensa-t-il devoir

se gouverner saigement en ceste affaire, sans vouloir pourtant détourner son fils de sa délibération.

Il ne s’agissait pas, pour lui, d’étouffer cette vocation, mais il était prudent de l’éprouver.

[Arnaud de Bourdeille] essaya d’expérimenter, par voies et moyens honnestes, si son fils persévéreroit dans son bon propos, ou s’il en pouvoit estre détourné.

13Tout d’abord, le sénéchal eut recours aux belles promesses. On sait combien les enfants de noble maison sont amateurs de chevaux, de laquais, d’équipages, hélas ! et souvent très jeunes encore, de cet or qui procure toutes les jouissances de la terre. Arnaud promit donc à Hélie

de lui donner de bons et beaux chevaux, et un train honorable de serviteurs, pour le servir selon sa qualité, avec force or et argent, et autres délices.

Peine perdue : cet enfant de sept ans était déjà, par le cœur, un homme assez fort pour

mépriser le monde et triompher de toutes choses terrestres.

De ses lèvres à peine ouvertes, et d’une main encore trop faible pour briser ses premiers jouets,

[il] avait placé dans le ciel les seules richesses [qu’il pût convoiter]. Méprisant, et tenant de nul compte [les belles choses que son père lui offrait], il persévéra à sa première délibération.

Les promesses n’ayant produit aucun effet, Arnaud voulut essayer de la moquerie et des mots plaisants.

Ledit chevalier commanda à tous ses gentilshommes, et aussy à tous les serviteurs [de tourner en ridicule les projets du futur frère franciscain. Il voulut] que tous le nommassent : Frère cagot, [et qu’on lui répétât vingt fois le jour, et à toute occasion] : Allez, allez, frère cagot !

Le mot était humiliant, presque outrageux, pour un futur chevalier, fils de sénéchal, surtout lorsqu’il l’entendait répéter à satiété par des gens de service qui n’avaient que des attentions, peut-être des obséquiosités pour ses frères, les autres fils du sire de Bourdeille. — Il ne paraît pas que le petit Hélie en ait conçu la moindre émotion.

De son côté, la pieuse et sage baronne de Bourdeille

redoutant comme son père, que quand il seroit en âge, il laissât l’habit,

ne négligeait rien pour ébranler sa volonté, et s’il se pouvait, changer le cours de ses idées. Les suivantes de la noble Dame imitaient en cela leur maîtresse.

Tous les jours, toutes damoyselles du chasteau se parforçoient d’oster le couraige [au petit élu de Dieu]. Mais il demeuroit toujours en son bon propos.

Il n’y avait pas jusqu’aux nobles personnages des environs, qui ne se missent de la partie. Quelquefois, aux jours solennels,

les seigneurs du pays venoient tenir feste avec le séneschal, et chacun se parforçoit

de décourager ou de tourner en plaisanterie le novice en herbe, et ses beaux projets. Un jour, entre autres, le grand-père de M. de Griniouls, de la maison des Talleyrand, lui dit avec malice :

— Venez çà, mon petit homme. Si vous devenez frère cordelier, vous ferez vraiment grand honneur à votre maison, lorsque vous irez, avec un sac sur le dos, demander l’aulmosne de porte en porte.

— L’aumosne ? 14 Notre-Seigneur l’a bien demandée, [fut la seule réponse du petit].

Comment, du reste, aurait-on pu, par ces moyens, triompher d’une résolution que les historiens nous montrent solidement raisonnée, et même héroïquement motivée dans l’esprit de cet enfant ? — Ce qui le charmait, dit l’un d’eux, c’est l’humilité et la ferveur dont l’Ordre franciscain fait une spéciale profession, humilem et devotum Franciscanorum Ordinem.

Le zèle qu’il avoit pour la pauvreté, (ajoute un autre), et le sentiment qu’il a tousiours eu de la bassesse, luy firent choisir un Ordre religieux, qui fust des mendians, et qui professast particulièrement la mortification et l’humilité.

Mais la patience du petit disciple de saint François et sa constance dans les diverses épreuves que la sagesse de ses pieux parents imposait à sa précoce vocation, n’excluaient point, chez lui, la véhémence des désirs et l’ardeur des aspirations vers cet idéal qu’il entrevoyait à l’horizon de son avenir, et caressait avec amour, comme les enfants de son âge caressent les rêves de grandeur ou de plaisir.

— Ah ! quand donc aurai-je treize ans, comme mon grand frère Arnaud ! s’écria-t-il un jour.

— Pourquoi donc voudrais-tu avoir treize ans ? lui fut-il aussitôt demandé.

— Parce que, alors, on ne me retiendrait plus ici. Ce que je veux aujourd’hui, je le voudrai toujours, toujours.

10.
Hélie de Bourdeille entre en religion, à l’âge de dix ans. — La brillante escorte, qui le conduit d’Agonac à Périgueux. — L’âne de saint François. — Âgé de dix ans, Hélie de Bourdeille embrasse saintement la Règle franciscaine, 14-15, 57-58, 63, 68, 76, 84, 306, 309.

Trois années se passèrent dans ces épreuves. Les désirs d’Hélie ne faisaient que s’accroître par le retard apporté à leur accomplissement :

Cum in Helia dilata crescerent perfectioris vitæ desideria (dit l’un de ses biographes).

Arnaud de Bourdeille le comprit. Du reste, Hélie avait dix ans ; c’était, paraît-il, le terme que le brave sénéchal avait assigné à sa résistance. Trois années d’épreuve : où sont, chez un enfant de dix ans, les idées qui lui souriaient à sept ans, les désirs qu’il nourrissait, les faveurs qu’il sollicitait avec autant de grâce et d’impétuosité, que de mobilité et d’inconstance ? — Mais ici, encore une fois, il n’y avait rien de l’enfant ; la preuve était concluante, et le chef de la très chrétienne maison de Bourdeille se serait fait un grave reproche d’entraver l’œuvre de Dieu, dont la conduite se laissait si manifestement reconnaître.

Quand donc Hélie eut dix ans, ledit chevalier, voyant sa grande volonté et persévérance, résolut d’y satisfaire. Il se trouvait alors à Agonac. D’Agonac à Périgueux, la distance est assez courte, mais les chemins, en ce temps, n’offraient pas toute sécurité.

Pour ce qui était guerre, Arnaud prit avecque soi, pour conduire ledit enfant au couvent de Périgueux, soixante ou quatre-vingts hommes d’armes.

15La nécessité donnait ainsi au fils des Bourdeille une escorte digne de sa haute naissance ; et peut-être, dans son for intérieur, le sénéchal, premier baron du Périgord, n’était-il point fâché d’entourer d’éclat la démarche du plus jeune de ses enfants. C’est, en tout cas, à ce point de vue que se place l’auteur de l’Histoire généalogique de la maison, lorsqu’il écrit

qu’ils le conduisirent, avec le plus nombreux et le plus brillant de tous les équipages, au couvent de Périgueux.

Mais telles n’étaient pas, à coup sûr, les préoccupations de l’humble postulant. Son père avait fait seller pour l’enfant un cheval richement harnaché. Avec la douce et ferme décision qu’il montrait en tout ce qui concernait sa vocation, Hélie déclara à son seigneur et père

qu’il ne voulait point chevaucher un cheval mais un âne, car sainct François chevauchait un âne. [Et bon gré mal gré], il fallut qu’on lui en trouvât un.

Tel est le récit de Pierre de Bois-Morin. Jean Dupuy n’est ni moins explicite, ni moins charmant dans son ingénuité :

D’autant que les troubles des guerres estoient fort eschauffés dans tout le pays, Monsieur le Séneschal assembla soixante ou septante chevaux, pour la conduite de son fils ; lequel donna bien de l’estonnement à toute ceste noblesse, lorsqu’après les derniers adieux donnés à sa mère, on luy amena un bon cheval, pour le monter : ce dévot enfant s’opiniastre à ne prendre de cheval pour son voyage, disant qu’il ne vouloit qu’un asne pour sa conduitte, à l’imitation du Père saint François, auquel il se vouloit désia conformer.

Les vanités terrestres, même les plus apparemment légitimées par l’usage et la condition, n’eurent donc jamais de prise sur Hélie de Bourdeille ; et nous le voyons, à dix ans, professer pour les grandeurs ou leurs semblants le superbe dédain qu’il montrera jusqu’au dernier jour d’une vie, au cours de laquelle les honneurs l’auront poursuivi avec au tant de persistance qu’il aura mis de persévérance à les redouter, et de zèle à les fuir.

Car la vie du serviteur de Dieu, après nous avoir donné le spectacle des prévenances extraordinaires, miraculeuses même, de la grâce, jointes à l’admirable fidélité de celui qui en était l’objet, va nous donner l’exemple d’une constance inébranlable et d’un progrès ininterrompu dans les voies parfaites où la divine miséricorde engagea son élu, dès qu’il eut atteint l’âge du premier discernement.

Ces deux points incontestables, sont restés, jusqu’à ce jour, incontestés.

Pour revenir à l’exode du petit Hélie de Bourdeille, ce départ d’un enfant de dix ans quittant ainsi, pour toujours, la maison de ses pères, 16afin de s’ensevelir vivant dans la maison de Dieu, ne dut point être sans larmes, de la part de tous ceux qui l’aimaient. On se représente sans peine les sacrifices que le sien détermina. Mais les biographes se taisent sur ces détails, comme si rien de ce qui est humain ne devait se mêler à l’offrande matinale du saint enfant. L’un d’eux note seulement l’admiration qui s’empara des spectateurs de la scène angélique :

Con universal ternura edification, y admiration de quantos assistieron à este devoto expectaculo.

Un autre qualifie de deux mots, bien significatifs sous sa plume si sobre, l’entrée d’Hélie de Bourdeille, en disant qu’il

embrassa saintement, sancte professas est, à l’âge de dix ans, l’humble et fervente Règle de Saint-François.

Il suffit.

II.
Hélie de Bourdeille religieux de Saint-François

1.
Noviciat. — Scolasticat. — Progrès simultanés dans la vie spirituelle et dans les sciences. — Études théologiques à Toulouse. — Soutenance brillante, en Chapitre, sous la présidence du Général de l’Ordre. — Pronostic du Général au sujet du jeune religieux, 15, 58, 63, 68, 76, 84, 306, 337, 342, 343, 348.

Hélie de Bourdeille passa au couvent de Périgueux ses premières années de religion, et s’y appliqua, sans hésitation ni retard, à l’exercice de toutes les vertus chrétiennes et religieuses. Il avait hâte de former en lui l’homme spirituel, que la grâce fait naître, et soutient, mais qui ne se développe que moyennant l’effort continuel de l’âme sur elle-même. Il prit à tâche, notamment, suivant la remarque d’un de ses historiens,

d’imiter parfaitement la vive et ardente charité de son séraphique Père, cette vertu étant le faiste et le comble de toutes les autres, de mesme que l’humilité en est la base et le fondement. [Le frère Hélie demeura au couvent de Périgueux, dit Bois-Morin], jusques à tant qu’il eust faict sa profession, en conversant si honnestement, que chascun disoit que, s’il vivoit. il seroit ung sainct homme.

Ce qui, selon nous, ne veut pas dire que le frère Hélie ait quitté ce cher berceau de sa vie religieuse aussitôt après sa profession, car on ne voit pas qu’il ait été assigné à un autre couvent, avant son départ pour Toulouse, où il fit ses études théologiques. Selon nous, le frère Hélie passa à Périgueux ses six premières années de religion, soit de dix à seize ans, toute la saison bénie de son angélique adolescence.

Quoi qu’il en soit, ses progrès dans la science ne furent ni moins rapides, ni moins remarquables que son avancement dans la vie spirituelle. On lui donna un maître spécial, choisi par le Provincial de 17Guyenne,

ung bon frère, maistre en théologie, lequel luy aprint et enseigna les ars en grammatique et en philosophie.

Disposition avantageuse, qui, avec un disciple aussi docile et aussi appliqué à ses devoirs, explique en partie comment Hélie de Bourdeille put, en si peu de temps, — quatre ou cinq années au plus, — parcourir le cercle des études littéraires et philosophiques, préparatoires à l’étude de la sacrée théologie.

D’après les calculs les mieux fondés, il n’avait guère que seize ans, lorsque ses supérieurs l’envoyèrent à Toulouse

pour estudier en théologie.

Suivant la coutume franciscaine, on lui assigna alors un compagnon, qui, désormais, ne le quittera plus, jusqu’à ce que la sainte obéissance l’arrache au cloître dans lequel il a cru ensevelir à jamais sa vie. Grâce à Bois-Morin, qui a pieusement recueilli ses témoignages touchant cette période de la vie du saint cardinal, nous savons le nom de ce religieux, Pierre d’Aigrefeuille.

Luy fust baillé pour compaignon un autre frère de Périgueux, lequel est mort ou couvent de Castres, en Albigès, lequel est un couvent réformé.

Des années du scolasticat d’Hélie de Bourdeille, de sa vie aux études, de ses succès probables, assurés même, nous ne connaissons que le triomphe final.

Ledit frère Pierre d’Aigrefeuille m’a dit et raconté souvent, (écrit Bois-Morin), que le dit Hélie étudia si bien, qu’il estoit seulement de l’aage de dix-huit ou dix-neuf ans, [lorsqu’il soutint les thèses qui couronnaient, en ces temps, le cours de théologie]. Pour lors, (ajoute-t-il), se tenait à Toulouze le Chapitre général de tout l’Ordre de Sainct-François. Le Général de l’Ordre y estoit, avec tous les provinciaulx d’en deçà les monts.

Ici, Bois-Morin se trompe, ou plutôt il s’exprime mal. D’après les annalistes franciscains, dûment renseignés, ce n’est point à cette date, mais six ou sept ans plus tard, que se tint à Toulouse le Chapitre général de tout l’Ordre. Il s’agit plutôt d’un Chapitre régional, pour la France et peut-être les contrées avoisinantes, sous la présidence du Ministre général des Frères Mineurs. Au demeurant, Bois-Morin lui-même nous le fait comprendre ou deviner, lorsqu’il spécifie qu’à ce Chapitre assistaient tous les provinciaux d’en deçà les monts. Un Chapitre auquel n’assistaient pas les provinciaux d’Italie, d’Autriche, d’Allemagne, ne pouvait être un Chapitre général de tout l’Ordre.

Mais l’assemblée ne laissait pas que d’être imposante, et l’épreuve solennelle pour le jeune frère qui devait y faire la montre de son savoir. C’est devant cette assemblée de ses pères, que,

durant huict jours, 18[frère Hélie] fut répondant à tout homme,

en d’autres termes, défendit ses thèses contre tout opposant.

Le succès fut considérable. Frère Hélie

répondait si bien que chascun se esmerveilloit.

À un certain moment, le Provincial de Guyenne dit au Général :

— Que deviendra ce jeune homme ? qu’en semble à Votre Paternité ?

— S’il vit, répondit le Général devant tous les assistants, je crois qu’il sera grand dans l’Église de Dieu.

Heureux pronostic, et qui s’est réalisé pleinement.

Mais : S’il vit ! — Toujours la même préoccupation, fondée sur le même motif. — Généralement, ces âmes d’élite qui, en peu de temps achèvent le travail de perfection auquel les autres consacrent tant d’années, ne fournissent pas une longue carrière. Dieu, qui les a montrées au monde, se hâte de les en retirer. C’est la pensée qui hantait alors, on le voit, tous les esprits, au sujet d’Hélie Bourdeille, et l’expression de ces craintes nous paraît un argument de plus, en faveur de la sainteté véritable qui déjà brillait en lui. Ce n’est pas impunément, pour l’ordinaire, qu’un jeune homme donne à ceux qui l’entourent, ainsi que les frères Sainte-Marthe l’ont écrit d’Hélie de Bourdeille, à cet âge, les plus hauts exemples de piété et d’application aux sciences sacrées : adolescens, maxima pietatis ac erga sacras litteras studii specimina dedit. — Heureusement, l’adorable Providence avait d’autres desseins sur ce jeune homme prématurément parfait.

2.
Le frère Hélie est envoyé au couvent de Mirepoix, et chargé d’y enseigner l’Écriture Sainte. — Il joint à cet office le ministère de la prédication. — Son zèle actif. — Ses succès et leurs causes, 15, 58, 76, 313, 345, 346.

Deux ans après le Chapitre de Toulouse, le frère Hélie fut envoyé, en compagnie du frère Pierre d’Aigrefeuille au couvent de Mirepoix, l’un des plus anciens, des plus célèbres et des plus fervents de l’Ordre. Il s’y achemina

en preschant, de paroisse en paroisse,

et fut chargé, dès son arrivée, d’enseigner l’Écriture Sainte, fonction qu’il remplira jusqu’à sa promotion à l’épiscopat. Mais le travail, pourtant assez considérable, — eu égard à la jeunesse de frère Hélie, — que cet office lui imposait, ne suffisait point à contenter les ardeurs de son zèle. C’est, d’ailleurs, une tradition dans l’Ordre, que les professeurs tempèrent, en une certaine mesure, les aridités de l’étude par les ferventes expansions du ministère apostolique. Hélie de Bourdeille trouva le moyen de joindre aux fatigues de l’enseignement les labeurs d’une prédication presque incessante. Son séjour au couvent de Mirepoix ne fut guère que de trois années. Dans ce court espace de temps, on le voit évangéliser successivement Mirepoix, Pamiers, Limoux, Carcassonne, Montréal, Castelnaudary, Toulouse. Les campagnes ont toutefois sa préférence ; c’est là qu’en vrai Frère Mineur, il sème à tout venant et en toute 19rencontre la bonne semence d’une parole simple, sans apprêts, non sans éloquence, puisque l’éloquence jaillit du cœur, et que la conviction profonde ne peut manquer d’éclairer, comme la charité vive, d’émouvoir et de convertir.

Le frère Hélie devait avoir de vingt-un à vingt-deux ans, lorsqu’il débuta dans l’exercice du saint ministère. Avait-il déjà reçu l’onction sacerdotale ? — Nous ne savons au juste, mais nous inclinons à le penser, attendu les conditions spéciales de science, de maturité et de vertu dans lesquelles se trouvait le serviteur de Dieu. Le saint Concile de Trente ne devait régler que deux cents ans plus tard l’âge d’accession aux Ordres sacrés, et l’on peut dire qu’en appelant si tôt leur jeune sujet aux redoutables fonctions du sacerdoce, les supérieurs n’avaient jamais eu à poser un acte moins suspect de téméraire empressement.

Cependant, les missions évangéliques de frère Hélie le mettaient en contact avec le public, et pouvaient, à chaque instant, trahir la noble origine qu’il avait de si bonne heure dissimulée sous le froc. Cette perspective alarmait son humilité, et chemin faisant avec frère Pierre, son compagnon,

il lui défendoit qu’il ne dist à quiconque, qu’il fust de l’hostel dont il estoit.

Mais le bon d’Aigrefeuille ne gardait pas toujours le secret, il le confesse avec ingénuité. Il y a, voyons-nous, des degrés dans la perfection. Pour être un excellent religieux, Pierre d’Aigrefeuille n’avait pas, comme Hélie, jeté entre la nature et lui un abîme infranchissable, et parfois la nature lui arrachait quelques furtives concessions.

Quand ledit frère Hélie s’en alloit ainsy en preschant, aulcunes fois l’hôte qui les recevait, luy et son compaignon, demandait à cestuy-ci : D’où est ce bon Père, qui presche si bien ? [Et Pierre d’Aigrefeuille de lui répondre tout bas :] Vous n’en direz rien, mais il est de la maison de Bourdeille ; c’est le fils du sénéchal de Périgord. [Et la confidence produisait aussitôt son effet, ] pour ce qu’ils avaient meilleure chère de l’hoste, et mieulx servie.

Ce n’est point, du reste, en cette seule circonstance, mais en mille autres, qu’Hélie de Bourdeille montrait, avec son humilité profonde, son esprit de mortification. De tels compagnons sont parfois importuns, gênants, pour ceux auxquels leur vie se trouve associée, et qui ne sont pas encore parvenus à leur degré de perfection. Pierre d’Aigrefeuille était de ces derniers, il le confesse encore.

Quand ils étoient à Mirepoix, les bons Pères du dit couvent, quand il faisoit beau temps, s’en alloient, deux à deux, prescher ès paroisses circonvoisines.

Jusqu’ici, rien de mieux, et le frère Pierre ne se faisait point prier pour accompagner le frère Hélie, dont les prédications 20étaient si riches et si abondantes en fruits de salut, sans parler des agréments, félicitations ou bons procédés, qu’elles attiraient indistinctement aux deux jeunes profès. Mais le frère Hélie ne distinguait pas entre le bon et le mauvais temps, ou s’il distinguait, c’était, on eût pu le croire, pour donner la préférence à ce dernier.

Quand il faisoit mauvais temps, de pluies ou de neiges, le frère Hélie demandoit au Père Gardien licence et congé d’aller prescher.

Le Père Gardien qui, de son côté, admirait en secret le zèle infatigable du jeune Frère, n’avait garde, ordinairement, de rejeter sa demande, et Pierre d’Aigrefeuille, un peu malgré lui, se trouvait engagé de la sorte dans les voies de la haute perfection et dans les mauvais chemins du pays,

ce qui, (avoue-t-il), ne luy plaisoit pas, pour raison du mauvais temps qu’il faisoit.

On a conservé longtemps, — peut-être existent-ils encore, enfouis dans la poudre de quelque bibliothèque, — un grand nombre de sermons écrits par Hélie de Bourdeille, ce qui est une preuve assurée de leur valeur. Affirmer les succès que le serviteur de Dieu remporta, comme prédicateur, dans son ministère évangélique, n’est donc point céder à un besoin d’amplification, ou risquer un argument pour les nécessités de la cause. On ne sera pas plus téméraire en attribuant pour causes à ces grands succès, son zèle ardent, irrésistible, son mépris, dans une si haute naissance, de tous les biens terrestres, sa grande et si austère, mais si ravissante jeunesse, la renommée chaque jour grandissante de ses vertus. Telle est, en particulier, l’explication que donne, des prémices bénies du ministère d’Hélie de Bourdeille, le plus récent de ses biographes.

3.
De Mirepoix à Limoges. — Un fait authentique, renouvelé de la Légende de saint Alexis. — Impression générale, qui se dégage du court passage d’Hélie de Bourdeille dans l’Ordre des Frères Mineurs. — Hélie de Bourdeille, théologien, 63, 84, 304, 306, 313, 345.

La vie d’Hélie de Bourdeille, dans le peu que nous en savons, sinon pour son ensemble très nettement défini et fixé, du moins, pour tout ce qui en concerne les détails, reproduit nombre de faits admirés dans la vie d’autres Saints. Tel, celui qui se rapporte, selon toute apparence, aux derniers temps de sa conventualité.

Le frère Hélie reçoit, un jour, l’ordre de se rendre du couvent de Mirepoix au couvent de Limoges. Selon la coutume franciscaine, il chemine à pied, preschant de paroisse en paroisse et traverse ainsi plusieurs provinces. Son chemin le conduit sur les terres des Bourdeille, il arrive sous les murs de l’un de leurs châteaux, et frappe, inconnu, à la porte de la maison seigneuriale, demandant un gîte pour la nuit. Assez mal accueilli par les gens de service, qui ne voient en lui qu’un pauvre Frère mendiant, il est logé avec son compagnon, d’Aigrefeuille, sans doute, sous un misérable hangar. Le lendemain, c’est son compagnon qu’il 21charge d’aller remercier de son hospitalité la noble châtelaine, bien innocente, à coup sûr, des mauvais procédés de ses gens ; puis, il continue sa route, sans même embrasser sa mère. — Son père était mort depuis plusieurs années. — Mais Dieu, qui s’est complu dans l’héroïque sacrifice de son serviteur, ne le laissera point s’achever jusqu’à entière consommation. Une vieille servante rencontre, à quelque distance du château, les deux Frères voyageurs. Elle reconnaît le fils de la maison, et court en avertir Mme de Bourdeille. Celle-ci de se précipiter sur les pas de son fils. Mais les bons Pères étaient déjà loin. Ce n’est qu’au couvent de Limoges qu’elle put rejoindre le frère Hélie, et qu’elle mit le comble à ses vœux, en embrassant le Tiers-Ordre du Père Séraphique. — Ce trait de saint héroïsme se rapporte, selon nous, aux années 1436 ou 1437.

Il sert, pour sa part, à expliquer l’impression profonde, que le rapide passage du frère Hélie de Bourdeille dans l’Ordre y a néanmoins laissée. À dire vrai, nous n’avions pas besoin de cette démonstration, car les auteurs franciscains sont unanimes à constater cette impression, extraordinaire pour un aussi court espace de temps, et qu’ils expliquent par la haute piété, les rares vertus, la remarquable doctrine du jeune religieux. Nous savons bien que quelques auteurs, gallicans pour la plupart, et par suite intéressés à ne point rehausser la valeur d’un de leurs plus déclarés adversaires, essaient de jeter un doute sur sa supériorité théologique. Mais, outre que parmi ceux-ci plusieurs se contredisent, et en tel endroit de leurs ouvrages prodiguent l’éloge à celui qu’ils ont dédaigné ailleurs, nous voyons les meilleurs juges, franciscains ou autres, décerner à Hélie de Bourdeille théologien les épithètes les plus élogieuses. Ce qu’il y a de certain, et ce qu’on peut vérifier par l’examen des écrits qui nous restent du saint cardinal, c’est que difficilement on rencontrerait, avec plus de simplicité, d’humilité et de dignité dans la diction, une érudition plus saine et plus profonde, une doctrine plus pure, une plus parfaite méthode, un sens plus perspicace et plus droit, chez un homme dont la carrière ne fut point d’écrire ou de tenir les chaires du haut enseignement. Sa théologie possède la qualité essentielle à la vraie théologie, encore que peut-être elle soit assez rare : c’est une théologie vécue, en d’autres termes, une théologie jaillissant des profondeurs du cœur, et se vivifiant au contact des vertus intimes, personnelles, avant de s’irradier sur les sommets de l’intelligence. Or, il n’y a pas à douter que ces qualités éminentes ne se soient révélées, en Hélie de Bourdeille, dès le début de son enseignement, dès les premières années de sa vie conventuelle : il avait, en tout, une grâce d’insigne précocité. 22Et c’est ce qui explique comment ses courtes années de vie religieuse ont tracé dans la mémoire de l’Ordre un sillon si lumineux et si profond.

En résumé, dans un âge où les meilleurs commencent à peine à se révéler, Hélie de Bourdeille avait, à un degré qui ne se rencontre que chez les Saints mûris par les années, les qualités, aptitudes, talents et vertus de son état. Hucber, dans son Ménologe Franciscain, déclare que ce religieux de vingt-quatre ans, par sa sainteté, comme plus tard par ses miracles, a grandement contribué à la prospérité de la religion des Frères Mineurs. — La religion des Frères Mineurs en conserve pieusement le souvenir.

III.
Le frère Hélie de Bourdeille promu à l’épiscopat

1.
Décès de Geoffroy d’Arpajon. — Le frère Hélie de Bourdeille postulé à sa place. — Ses refus énergiques. — La sainte obéissance l’oblige à se rendre avec la députation capitulaire auprès du pape Eugène IV, alors à Bologne. — En dépit de ses efforts, le choix du Chapitre de Périgueux est confirmé par le Pape, et le cardinal de Sainte-Croix désigné comme évêque-consécrateur, 15-16, 58, 63, 68, 76, 306, 338, 342, 343, 344, 352.

Le siège épiscopal de Périgueux était devenu vacant par la mort de Geoffroy Bérenger d’Arpajon, lequel, pas plus que ses prédécesseurs depuis soixante ans, n’avait résidé dans son diocèse, désolé par la guerre et toutes les calamités qui en étaient la suite. Le Chapitre de Périgueux postula, pour évêque, le frère Hélie de Bourdeille, religieux profès du couvent de Mirepoix. Il n’y eut, à ce sujet, aucune divergence dans l’assemblée capitulaire : l’unanimité se fit d’emblée sur le nom de l’humble fils de saint François. De graves auteurs, les frères Sainte Marthe, entre autres, donnent comme raison déterminante de ce choix les vertus et la science d’Hélie de Bourdeille, sa réputation de sainteté. Après cela, que le Chapitre ait entendu aussi faire un choix agréable à Charles VII, en la personne du fils et du frère des vaillants défenseurs de sa cause ; que les chanoines aient entrevu les avantages que leur malheureuse Église retirerait de l’avènement, sur le siège épiscopal, de l’un des fils de l’illustre et si chrétienne maison Périgourdine, nous ne le nierons pas. Cette dernière considération n’avait rien que de sage, et n’enlevait rien à la valeur du motif principal : quant aux considérations politiques, ce n’est pas d’aujourd’hui que, par la force même des choses, elles jouent leur rôle dans les élections épiscopales. Sans sortir du Périgord, ni même de notre sujet, nous en aurons bientôt d’autres preuves.

Le frère Hélie de Bourdeille ne paraît pas s’être ému considérablement 23de la nouvelle, au moment où elle lui fut communiquée. Ce choix, à ses yeux, était si déraisonnable, qu’il ne pensait pas que ses supérieurs pussent, un seul instant, y prêter attention. Lorsque le projet prit consistance, il opposa, avec larmes, aux désirs qui lui étaient exprimés, les plus énergiques refus. On s’y attendait, à Périgueux, et l’on avait pris toutes précautions, en conséquence. Les chanoines de Périgueux, d’une part, le sénéchal de Périgord, de l’autre, sans doute au nom du roi Charles VII qui avait déjà agréé le choix capitulaire, s’adressèrent au Provincial de Guyenne, lequel n’eut rien de plus pressé que de répondre favorablement à leur demande, et d’envoyer vers le Saint-Père, en dépit de toutes ses protestations, le jeune élu du Chapitre de Périgueux.

En vertu de la sainte obéissance qui, dans la circonstance, n’est point d’un emploi superflu, il est enjoint au frère Hélie de partir avec la députation Périgourdine, composée de son frère Archambaud, sire de Chamberlhac et de deux chanoines, délégués du Chapitre, pour se présenter au Pape et attendre la décision du Saint-Père. L’humble religieux s’incline sous l’ordre formel de ses supérieurs, et s’achemine avec les députés vers la ville de Bologne, où se trouve alors Eugène IV. Tout en obéissant sans arrière-pensée, ainsi qu’il convient à un vrai religieux, Hélie n’avait pas perdu tout espoir. Il comptait sur son âge : vingt-quatre ans ! Jamais le Pape ne consentirait à remettre entre ses mains novices le fardeau si lourd d’une grande Église. Et puis, il avait, à part lui, toute espèce de raisons, que le Saint-Père comprendrait. Il lui découvrirait les misères de son âme, lui ferait toucher du doigt son incapacité, lui confesserait même son indignité absolue, et le Saint-Père éloignerait de lui cet épiscopat, qu’il redoutait comme le plus grand, et de sa part, le plus inattendu des malheurs.

Telles étaient les secrètes espérances de frère Hélie. Elles ne se réalisèrent point. Ses efforts ingénus produisirent même un effet tout opposé à celui qu’il en attendait.

Quant il fust devers Nostre Sainct-Père, (dit Bois-Morin), il fist si belle arengue, que Nostre Sainct-Père et tout le Collège se esmerveillarent, et furent bien contents de luy.

C’était un premier échec.

Cependant, les délégués craignant un insuccès final,

pour ce que frère Hélie apparoissoyt estre si jeune,

avaient usé d’obreption, et fait dire au Pape qu’il était âgé d’environ vingt-sept ans. Sur une question du Pape, à ce sujet :

— On vous a trompé, très Saint-Père, répondit avec empressement frère Hélie, je n’ai guère plus de vingt-quatre ans.

De quoy, (reprend Bois-Morin), lesditz frère et chanoynes furent 24 grandement couroussés,

tandis que frère Hélie se croyait enfin assuré du triomphe.

Mais Eugène IV, peu accoutumé à rencontrer, parmi les candidats à l’épiscopat, des solliciteurs de ce genre, était fixé. Pour lui, la démonstration était faite. Contre son gré, le suppliant avait lui-même levé tous les doutes, et

considérant Nostre Sainct-Père la sienne noblesse, humilité et vertus dudict Frère, lequel renuoit et se réputoyt indigne à prendre sy grand charge, incontinant le dispensa, et commanda de prendre ledit évesché, et commit au cardinal de Saincte-Croix la consécration dudict évesque.

Nous avons là, en trois mots, tout le dénouement de l’affaire, l’ordre exprès du Pape, la dispense et la raison de la dispense, conforme de tout point au motif principal, déterminant, qui avait dirigé le choix du Chapitre de Périgueux, à savoir, la sainteté de cet élu de vingt-quatre ans.

2.
Date authentique de la promotion d’Hélie de Bourdeille. — Cette date fixe toute la chronologie le concernant, 63, 156-157.

Le frère Héberne de Limerick s’appuie sur les Actes consistoriaux d’Eugène IV, pour rapporter à l’année 1437 la préconisation d’Hélie de Bourdeille à l’évêché de Périgueux. Il nous semblait nécessaire de contrôler, et de fixer définitivement cette date fort controversée parmi les auteurs qui ont écrit de notre saint cardinal. Beaucoup, en effet, ont admis la date de 1447, qui est, sûrement, celle de son entrée solennelle à Périgueux. À la vérité, la plupart de ces écrivains ne se préoccupaient pas beaucoup de se mettre d’accord avec eux-mêmes, et accolaient à cette date de 1447 des noms de personnages décédés depuis trois ou quatre ans ; par exemple, celui du cardinal Albergati, mort en 1443, et qu’ils maintenaient comme prélat consécrateur du jeune évêque, et celui du pape Eugène IV, lequel, décédé à Rome, en février 1447, n’avait pu, assurément, en novembre de la même année, recevoir à Bologne la députation Périgourdine et lui donner gain de cause contre les réclamations de l’élu du Chapitre. De là, chez ces auteurs, une confusion regrettable, principe de toutes les contradictions qui ont jeté tant d’obscurité sur la vie d’Hélie de Bourdeille, et qu’il importait d’autant plus de faire cesser, que cette date de la promotion, nous l’avons dit, fixe toute la chronologie concernant notre saint personnage, y compris la date de sa naissance elle-même.

Pour atteindre ce but, il nous semblait qu’il suffisait de consulter, aux Archives de la Consistoriale, les registres du pontificat d’Eugène IV. Malheureusement, ces registres n’existent pas. Les Actes consistoriaux, aux dites Archives, présentent une lacune qui s’étend précisément de 25l’année 1433 à l’année 1489. Mais ce que les Archives de la Consistoriale n’ont pu nous fournir, les Archives Vaticanes nous l’ont donné, avec les mêmes garanties d’absolue certitude. Nous avons interrogé successivement le Liber Provisionum d’Eugène IV, et le Liber Obligationum qui lui correspond, le premier relatant, à leurs dates respectives, les provisions d’églises métropolitaines, cathédrales, ou abbatiales faites en consistoire, et le second contenant l’état des taxes payées, pour les dites provisions, par les élus proclamés en consistoire.

D’après le Liber Provisionum, Hélie de Bourdeille fut préconisé pour l’évêché de Périgueux le lundi 17 novembre 1437, septième année du pontificat d’Eugène IV, avec dispense de trois années d’âge, — ce qui confirme qu’à cette époque l’élu n’avait, en effet, que vingt-quatre ans. Hélie de Bourdeille est qualifié, dans l’acte même de Provision, professeur, bachelier en théologie. — Du Liber Obligationum, il résulte que l’Église de Périgueux était taxée à deux mille cinq cents écus, et que, à la date du 6 février 1438, jour auquel nous voyons Hélie de Bourdeille verser, par procureur, à la Chambre Apostolique un à-compte de mille florins d’or, il n’avait pas encore reçu la consécration épiscopale, puisqu’il est qualifié, dans l’acte de versement, electus Petragoricensis.

La question est résolue.

3.
Le bienheureux Nicolas Albergati, prélat consécrateur d’Hélie de Bourdeille. — Un coup d’œil sur la vie et les vertus de ce grand cardinal, l’un des éducateurs d’Hélie de Bourdeille dans son noviciat épiscopal. — Singulières analogies entre les vertus et les œuvres des deux serviteurs de Dieu, 63, 68, 160-165, 382-385, 390.

Ce n’est que malgré lui, uniquement par obéissance, qu’Hélie de Bourdeille se laissa imposer les mains, illibenter et invitus consecratur. — Avec le frère Héberne de Limerick, nous tirons, en faveur de cet épiscopat qui commence, un heureux augure de la personne du prélat consécrateur. Évêque de Bologne, le bienheureux Nicolas Albergati était le prélat tout désigné pour cette fonction sacrée, qui devait s’accomplir à Bologne. Mais Dieu, qui conduit tout à ses fins, derrière le voile des circonstances et parfois dans les brumes du hasard, n’avait pas sans motifs rapproché du vieil athlète de la cause pontificale le jeune religieux destiné à en être chez nous le plus intrépide défenseur.

Nicolas Albergati, d’une antique et noble famille de Bologne, se donne à Dieu dans l’Ordre austère des Chartreux. Appelé à l’épiscopat dans sa propre ville et par les gens de son pays, il oppose la plus énergique résistance à sa promotion. Obligé de s’incliner devant les ordres de ses supérieurs, il continue d’observer dans l’épiscopat les rigoureuses prescriptions de sa Règle. Réformateur vigilant des mœurs de son clergé et de son peuple. Prodigue envers les pauvres, parcimonieux à l’égard des siens. Il fait de sa maison une véritable école de l’épiscopat, qui donne, entre autres, deux papes à l’Église, Nicolas V et Pie II. Ami 26des sciences et protecteur des lettres, il offre asile aux savants. Philelphe et Pogge sont ses hôtes, et posent chez lui les bases de leur future célébrité. Sa bonté, son affabilité, gracieuse parure des plus austères vertus, lui assurent, avec la vénération de tous, une popularité qu’il sait sacrifier, au besoin. Ne reculant devant aucun obstacle ni aucun péril, lorsqu’il s’agit pour lui de l’accomplissement d’un de voir, il expose sa vie pour faire respecter l’interdit lancé par le pape Martin V contre la ville de Bologne. Chargé d’une première légation en France, il n’accepte, à son retour, la pourpre cardinalice, que sur l’ordre formel du Pape, et en vertu de la sainte obéissance. Dès lors, sa vie n’est plus qu’un effrayant labeur. Après une légation délicate dans la Haute-Italie, il s’expose une seconde fois au péril de la vie, dans sa ville épiscopale dont il est obligé de s’éloigner pour un temps. Puis, il reprend le chemin de la France, y séjourne deux ans, en parcourt à peu près toutes les provinces. Légation infructueuse, qu’il appuie vainement de l’autorité du miracle. — C’était après les victoires de Jeanne d’Arc, durant sa captivité et presque à la veille de sa mort. Mais les Anglais ne voulaient la paix à aucun prix. — Par deux fois, le pape Eugène IV l’envoie auprès du Concile de Bâle ; ingrate et douloureuse mission, à laquelle succède une troisième légation en France, plus heureuse que les précédentes et qui fut même couronnée d’un plein succès. À son retour, Albergati veut déposer la pourpre ; le cloître, son doux cloître, l’attire toujours. Le Pape ne peut consentir à ce dessein. Désormais, Albergati ne quittera plus Eugène IV, si ce n’est pour mourir. Il est son conseil, sa lumière et sa consolation. Il accompagne le Pontife de Florence à Bologne, et c’est à ce moment que la Providence rapproche de lui le futur évêque de Périgueux. — C’était à l’heure vespertinale de sa vie, au temps de la riche et sainte maturité, quand ses grands travaux et ses profondes, incessantes douleurs, avaient porté au plus haut point dans le cœur d’Albergati, les deux amours qui se partageront l’épiscopat d’Hélie de Bourdeille, l’amour de l’Église ou, ce qui est tout un, de la Papauté, et l’amour de la France.

On pourrait pousser loin ces rapprochements et ce constat des opportunités providentielles. Qu’il nous suffise de les avoir indiquées. Le bienheureux Nicolas Albergati fut, pour nous, le véritable éducateur et directeur d’Hélie de Bourdeille, dans son noviciat épiscopal, lequel, nous allons le dire, se prolongea assez longtemps, plusieurs années, en Italie. De là, des conformités saisissantes entre ces deux vies épiscopales, si fécondes et si saintes.

Hélie de Bourdeille dut recevoir la consécration épiscopale vers la 27fête de Pâques de l’année 1438. C’est, du moins, l’époque qu’indiquent les déplacements historiques du saint cardinal-évêque de Bologne, en cette même année, si célèbre dans les fastes de l’Église.

IV.
Du temps qui s’écoula entre la promotion du nouvel évêque et son arrivée dans son diocèse. — Hélie de Bourdeille au Concile de Florence.

1.
Il est historiquement certain qu’Hélie de Bourdeille assista aux sessions du Concile de Florence, qui se tinrent à Ferrare ; — et moralement démontré qu’il assista aux sessions de Florence et même de Rome. — Son avis motivé, sur le projet de décret contre les dissidents de Bâle. — Notre sentiment corroboré par le fait, acquis, qu’Hélie de Bourdeille ne prit pas le gouvernement de son diocèse, immédiatement après sa consécration épiscopale, 63, 84, 377-386.

La présence d’Hélie de Bourdeille au Concile de Florence, tout au moins à une partie des sessions de ce Concile, qui, ainsi que chacun sait, se prolongea sept ou huit ans, ne saurait être révoquée en doute. Pour le dire en passant, il est fâcheux que nos rédacteurs français d’Histoires de l’Église, — faut-il les appeler des historiens ? — n’aient pas signalé cette présence, dans les pages où ils déplorent l’abstention presque complète de l’épiscopat de France à ces solennelles assises de la catholicité. Il n’en est pas moins historiquement certain qu’Hélie de Bourdeille assista aux sessions du Concile qui se tinrent à Ferrare, et qui furent d’une importance capitale pour la France où s’étaient recrutés, dans leur majorité, les dissidents de Bâle. Il est, en outre, moralement démontré qu’Hélie de Bourdeille suivit à Florence, lors de la translation du Concile dans cette ville, les Pères de la sainte et œcuménique assemblée. Il est même assez probable, ainsi que nous l’expliquerons plus loin, qu’après une absence indéterminée, il prit part aux derniers travaux de ce Concile, transféré de Florence à Rome où il s’acheva.

Le Concile, transféré de Bâle à Ferrare, s’ouvrit dans cette ville le 8 janvier 1438, sous la présidence du cardinal de Sainte-Croix, Nicolas Albergati. Hélie de Bourdeille assistait-il à cette première séance, simplement préparatoire ? — Aucun texte ne le prouve, aucun texte n’y contredit. Eugène IV arriva sous les murs de Ferrare le 24 janvier, et fit son entrée dans la ville, le 27 du même mois. Le 8 février, il présida en personne une congrégation générale. Le lendemain, 9 février, l’empereur grec Jean Paléologue arrivait à Venise, où le cardinal Albergati s’était rendu, pour le recevoir au nom du Souverain Pontife. — Le 10 et le 11 février, nouvelles congrégations générales. Hélie de Bourdeille y assiste sûrement. Horatio Justiniani, historien 28du Concile, le nomme : Elias Petragoricensis. Que s’il ne fait point suivre son nom du mot electus, qu’il applique à tous les évêques non encore revêtus du caractère d’Ordre, on n’en doit pas conclure que le jeune évêque était déjà revêtu de ce caractère. Il ne faut voir là qu’une omission involontaire. Nous savons, en effet, qu’à la date du 6 février, Hélie n’avait pas encore reçu la consécration épiscopale, et que du 6 au 11 le cardinal Albergati, envoyé à Venise, s’était trouvé dans l’impossibilité de procéder à cette grave et sainte fonction. Au reste, si Justiniani omet de qualifier évêque élu l’évêque Hélie de Périgueux, il le range, néanmoins, parmi les évêques non encore consacrés. — Ajoutons, quoique la chose, en soi, ait assez peu d’importance, que la présence d’Hélie de Bourdeille à la congrégation générale du 11 février, laisse bien supposer sa présence aux congrégations de la veille, 10 février, de l’avant-veille, 9 février, et du jour précédent, 8 février.

Quoi qu’il en soit, le jeune évêque prit part à cette mémorable congrégation générale du 11 février, où le saint Concile entra vraiment dans le vif de ses travaux, puisqu’il s’agissait, dans cette congrégation, de discuter le projet de décret contre les dissidents de Bâle et leurs fauteurs.

Comme tous les évêques présents, Hélie, le plus jeune de tous, presque encore un enfant, eut à donner son avis sur les mesures à prendre contre ces prélats révoltés, que soutenaient plus ou moins hypocritement la plupart des princes de l’Europe. Il le fit avec cette simple assurance qui accompagne la véritable humilité, et avec la modération, la sagesse d’un vieillard à qui n’eût manqué aucune des leçons que donne une longue expérience.

D’après le compte-rendu fort précis d’Horatio Justiniani, quelques-uns des Pères inclinèrent pour la modération, la longanimité à l’égard des révoltés de Bâle, tout en sauvegardant les principes et l’autorité sacrée du Saint-Siège ; mais la majorité se prononça pour une action ferme, vigoureuse, plusieurs pour une énergique répression. L’humble évêque de Périgueux, malgré son extrême jeunesse et son entrée d’hier dans les rangs de l’épiscopat, ne crut pas devoir se borner à adhérer simplement aux avis de ceux-ci ou de ceux-là, et puisqu’on lui demandait son sentiment, il l’exprima et même le développa quelque peu, sans fausse timidité :

L’affaire qui est proposée aux délibérations du saint Concile, est ardue, délicate entre toutes, dit-il. Mille détails la compliquent. On ne peut guère la traiter convenablement sans recourir à de longues distinctions, qui deviennent fatigantes lorsqu’on n’a pas, la plume à la main, 29circonscrit sa pensée, et imposé une mesure à ses paroles. D’autre part, la rédaction écrite n’a pas à redouter les défaillances ou les excès involontaires de l’improvisation orale. Il serait à souhaiter que les Pères donnassent leur avis par écrit. — Quant au fond, sous réserve de la décision des présidents du saint Concile, il y a lieu, manifestement, de procéder contre les prélats de Bâle. Mais il semble qu’il serait opportun de procéder contre eux, en toute bonté, piété et charité, viis planis et bonis, ac pie, pour éviter autant que possible que les princes qui les favorisent, ne soient induits à pire, et que leur indignation ne se tourne avec plus de violence contre Notre Saint-Père le Pape et contre les membres de ce saint Concile.

Tel fut le premier vote d’Hélie de Bourdeille : il renferme, nous le verrons, tout le programme de sa longue et sainte carrière. — Toujours la même précocité merveilleuse, presque inouïe, et qui, chez lui, n’aura d’égale ou de supérieure qu’une inviolable constance et fidélité à lui-même, dans l’accomplissement parfait de tous ses devoirs.

Justiniani signale encore la présence de l’évêque de Périgueux à la congrégation générale du 14 février, et à la session solennelle du 15, dans laquelle fut promulgué le Décret contre l’assemblée de Bâle.

Quelques jours plus tard, le 4 mars, Jean Paléologue fit son entrée à Ferrare. Le 9 avril, dans la cathédrale de cette ville eut lieu la première séance solennelle, en présence des Grecs. Puis, le 4 juin, dans l’église des Frères Mineurs, à Ferrare, commencèrent les conférences préliminaires avec les représentants de l’Église grecque. Le 10 janvier 1439, le Concile fut transféré à Florence. Le 10 février, les sessions furent reprises, et le 6 juillet fut promulgué dans la cathédrale de Florence le Décret d’union, si laborieusement préparé. Après le départ des Grecs, le saint Concile reprit ses travaux, dont l’histoire est connue. Finalement il fut transféré à Rome, où il s’acheva vers 1445.

De graves raisons, avons-nous dit, portent à croire qu’Hélie de Bourdeille prit part à cette longue suite des travaux conciliaires. Ciacconio, ou plutôt Oldoino, son continuateur, l’affirme expressément :

Interfuit Concilia, tum Ferrariæ, tum Florentiæ, annis reparatæ salutis 1438 et sequentibus.

Or, nul n’était mieux placé que cet auteur pour puiser ses renseignements aux premières sources. L’absence de la souscription d’Hélie, si par hasard on la constatait, ne prouverait pas plus contre notre sentiment, que l’absence de la souscription de saint Laurent Justinien et de nombre d’autres prélats ne prouve contre le fait, d’ailleurs établi, de leur présence à ce même Concile. Au reste, nous allons démontrer qu’Hélie de Bourdeille ne se trouvait dans son diocèse ni en 1438 ni 30dans la plupart des années suivantes. Où donc aurait-il passé ces années, sinon là où l’appelait son devoir rigoureux ?

2.
À quelle date rapporter l’entrée solennelle d’Hélie de Bourdeille dans son diocèse ? — Importance de cette question. — Autre question, plus épineuse, soulevée par celle ci : Où et comment s’écoulèrent, pour Hélie de Bourdeille, les dix années comprises entre sa promotion épiscopale et sa prise de possession solennelle ? — Problème historique qui sera étudié à part, à la fin de ce Mémoire, dont il entraverait ici la marche régulière. — On se borne, pour le moment, à affirmer, d’une part, que la date de 1447, pour l’entrée solennelle, ne saurait être révoquée en doute ; — d’autre part, que cette date n’implique ni l’absence complète d’Hélie de Bourdeille, durant cette période, ni son abstention constante, en ce qui concerne les actes administratifs et autres fonctions épiscopales, 67, 158-160, 303, 338, 387-390.

À quelle date, en effet, doit-on rapporter l’entrée d’Hélie de Bourdeille dans son diocèse ? — Cette question qui, ailleurs, ne serait que d’un intérêt tout à fait secondaire, a pour nous la plus haute importance, car elle se rattache à des faits qui, mal connus et mal interprétés, ont produit, pour leur bonne part, l’étrange confusion qui règne chez nombre d’auteurs, au sujet des premières années de la vie épiscopale d’Hélie de Bourdeille. Ces auteurs ont eu le tort de ne pas distinguer entre la prise de possession canonique, réelle, et l’entrée solennelle avec pompes et formalités civiles, autant, sinon plus qu’ecclésiastiques. Et cette distinction négligée, ils ont tout naturellement arrangé les choses comme elles se passent d’ordinaire, et rapproché la promotion de la prise de possession, c’est-à-dire, en ce qui concerne Hélie de Bourdeille, fixé l’une et l’autre à l’année 1447, au risque de maintenir, dans leurs récits peu cohérents, des noms de personnages qui, en 1447, avaient déjà disparu de la scène de ce monde, et qu’ils mêlent, sans plus de scrupule, à d’autres personnages qui, de leur côté, en 1437, n’avaient point encore qualité pour intervenir dans l’affaire.

D’autre part, cette question si importante de la date d’entrée épiscopale d’Hélie de Bourdeille, en soulève une seconde bien plus épineuse, selon nous, à savoir, en quelles conditions s’écoulèrent, pour notre jeune évêque, les dix années comprises entre 1437 et 1447. Relativement à cette période inexplorée de la vie du serviteur de Dieu, nous avons relevé quelques faits certains, recueilli plusieurs documents authentiques, et en apparence contradictoires, mais qu’il est possible, croyons nous, de concilier avec succès. Toutefois, la production et surtout l’interprétation de ces faits et documents, nécessite une étude assez longue, et que nous devons réserver, parce qu’elle entraverait la marche régulière de ce Mémoire. On la trouvera à la fin du présent volume.

Nous nous bornerons à affirmer ici, d’une part, qu’Hélie de Bourdeille promu à l’épiscopat le 17 novembre 1437, fit seulement le 3 août 1447 son entrée solennelle à Périgueux ; et que, d’autre part, ce délai ou ce retard de dix années n’implique, ni qu’Hélie de Bourdeille ait été, durant cette période décennale tout entière, absent de son diocèse, ni qu’il se soit, durant la même période, abstenu de tout acte administratif, de toute fonction épiscopale, d’ordre ou de juridiction, dans le diocèse qui lui était assigné.

Que l’entrée solennelle d’Hélie de Bourdeille dans sa ville de Périgueux 31ait eu lieu le 3 août 1447, c’est un point sur lequel le doute n’est pas possible. — Si les Archives Vaticanes prouvent de façon péremptoire que la promotion d’Hélie de Bourdeille date du 17 novembre 1437, les Archives de l’Église de Périgueux prouvent d’une manière non moins rigoureuse que son entrée solennelle date du 3 août 1447. Nous disons, prouvent, bien que ces Archives aient été dispersées, au temps de la Révolution française, parce, que nous pouvons dire que nous en avons, en ce qui touche notre cas, copie valant minute originale.

Dupuy, qui assigne le premier cette date du 3 août 1447, — un chiffre précis ne s’invente pas, — l’a prise sur le registre capitulaire où étaient transcrits les procès-verbaux des entrées solennelles des évêques de Périgueux. Les savants auteurs du Gallia Christiana ont eux-mêmes, ainsi qu’ils l’affirment, relevé cette date sur l’instrument authentique, c’est-à-dire, pour employer leurs propres expressions, dans le livre capitulaire cui titulus Pater. Dom Jacques Boyer, bénédictin de la Chaise-Dieu, Congrégation de Saint-Maur, qui parcourut en 1712 et 1713 le Périgord, pour y recueillir tous les documents nécessaires ou utiles, en ce qui concernait cette province, aux auteurs dudit Gallia Christiana, a vu ce registre et il en a lui-même extrait tout ou partie du procès-verbal en question ; c’est sur ces notes que les frères Sainte Marthe ont rédigé l’histoire abrégée de l’épiscopat d’Hélie de Bourdeille. De plus, l’abbé Lespine, chanoine de Périgueux, le dernier et non le moindre, certes, des grands érudits ecclésiastiques dont le Périgord a le droit de s’honorer, au XVIIIe siècle et au commencement du XIXe, relève à son tour ce procès-verbal dans ses Notes inappréciables qui forment, à la Bibliothèque nationale, la plus grande partie du Fonds Périgord. Nous y trouvons, Tome 30, f° 69, Entrées solennelles des évêques de Périgueux, Hélie de Bourdeille, 3 aoust 1447, Archives du chapitre de la Cathédrale, livre Pater, f° 24. — Même date, 3 aoust 1447, Archives de la maison de la Douze. En outre, dans une lettre datée de Paris le 31 octobre 1825, le même abbé Lespine, devenu Directeur de notre École des Chartes, cite plusieurs passages du procès-verbal de l’entrée solennelle d’Hélie de Bourdeille ; ce qui prouve, qu’il avait copie in-extenso de l’acte qui fixe sans appel la date dont nous nous occupons. Au reste, Lespine témoigne encore en une autre circonstance, qu’il a par devers lui tout au moins la reproduction de cet acte ; or, c’est bien sous la plume de Lespine qu’il est permis d’affirmer que copie vaut titre.

Maintenant, est-ce à dire qu’Hélie de Bourdeille resta constamment éloigné de son diocèse, durant cette longue période décennale ? Non, assurément. 32Ne tombons pas dans la faute que nous reprochons à plusieurs de nos devanciers. Il y a lieu de distinguer, pour notre jeune évêque, entre la prise de possession canonique, réelle, et l’entrée solennelle, effectuée avec toute la pompe que comportait le cérémonial de ce temps, et aussi avec les formalités civiles qui en étaient l’accompagnement obligé. De fait, ainsi que nous le disons plus haut, les notes et documents que nous avons nous-mêmes recueillis, ne nous permettent pas d’hésiter à admettre, pour certaines phases de cette période décennale, la présence et l’action d’Hélie de Bourdeille dans son diocèse, et en d’autres années, qui paraissent plus nombreuses, à la vérité, son absence prolongée. En outre, nous avons pu constater, non sans quelque étonnement, par les Archives Vaticanes, l’existence simultanée de deux évêques pour l’Église de Périgueux, au début de cette même période.

Toutes choses qui s’éclairciront, nous en avons l’espoir, avec l’explication que nous comptons en donner, dans une étude séparée, à la suite du présent Mémoire. Toutes choses qui nous amèneront aussi à conclure qu’Hélie de Bourdeille dut passer en Italie, soit durant la célébration du Concile, soit même après sa clôture, la plus grande partie de cette période, encore assez obscure, de sa sainte vie. Toutes choses, enfin, qui nous découvriront quelque peu des attentions de la divine Providence à l’égard de son serviteur.

3.
Attentions providentielles sur ce début d’épiscopat du serviteur de Dieu, 389-390.

En effet, notre thèse admise, — et il est impossible de ne pas l’admettre en substance, c’est-à-dire, quant à l’intervalle, relativement long, qui s’écoula, pour Hélie de Bourdeille, entre sa promotion et le commencement de son ministère épiscopal, proprement dit et à demeure, — il serait aisé de montrer les avantages inappréciables que la divine Providence offrit au jeune évêque pour se préparer, ainsi que dans un noviciat d’exceptionnelle autorité, aux grandes missions qui lui seraient confiées. Ce bienheureux cardinal Albergati, dont il put suivre longtemps les leçons ; ce grand Concile de Florence, ces triomphes de l’Église et de la Papauté, ces spectacles inoubliables qu’il eut sous les veux ; ces illustres docteurs, qu’il put entendre et fréquenter ; ces Saints de l’Ordre des Frères Mineurs, si nombreux dans l’Italie du XVe siècle, les Bernardin de Sienne, les Jean Capistran, les Jacques de la Marche ; tous ces personnages fameux dans l’Église, avec lesquels il fut mis en contact, et les grands événements auxquels il prit part… Si nous écrivions la Vie du serviteur de Dieu, nous aurions à faire ressortir ces influences merveilleuses, et à déterminer leur part d’action sur l’avenir de cet évêque privilégié. — Qu’il nous suffise ici de les avoir indiquées.

33V.
Hélie de Bourdeille dans son diocèse. — État lamentable de l’Église de Périgueux, à son avènement

1.
Entrée solennelle d’Hélie de Bourdeille. — Cérémonies de l’intronisation. — Hélie de Bourdeille tranche en faveur de son frère une question de préséance entre les quatre barons du Périgord, 58, 69, 346.

C’est donc le 3 août 1447, qu’Hélie de Bourdeille fit son entrée solennelle dans sa ville épiscopale. Il passa en prières sur le tombeau de saint Front, l’apôtre du Périgord, la nuit qui précéda son intronisation. Cette cérémonie s’accomplit avec la solennité et suivant les usages reçus à Périgueux, ainsi du reste que dans plusieurs autres villes de France, à cette époque.

Les quatre barons du Périgord, étaient convoquez, (dit Jean Dupuy), à sçavoir, Bourdeille, Mareuil, Biron, et Beynac ; lesquels par devoir portoient sur leurs épaules l’Evesque nouveau, assis sur une chaire, depuis l’Église de Sainct-Pierre Laneys, jusques dans son siège épiscopal.

Devoir féodal, dont l’accomplissement n’était pas gratuit, il s’en faut, et auquel l’évêque était obligé de répondre par de fort onéreuses libéralités. C’est ainsi, par exemple, que le seigneur de Barrière, fief enclavé dans la cité, était

tenu de adextrer M. L’Evêque au montoir de sa mule, etc. ;

mais la mule, après la cérémonie, devenait la propriété du seigneur de Barrière.

Les frères Michaud, dans leur Biographie universelle, écrivent — par la plume de l’abbé Lespine, auteur de l’article Hélie de Bourdeille, — que l’entrée solennelle de cet évêque

nous a été conservée par deux relations authentiques qui offrent des faits précieux pour l’histoire de la province. On y trouve les motifs de chacun des quatre barons du Périgord, pour réclamer la préséance sur les autres ; et on peut en tirer quelques conjectures sur l’origine même de cette distinction, qui n’est pas très ancienne.

Hélie de Bourdeille fut obligé de juger entre les quatre barons. Il le fit en toute simplicité et équité, en adjugeant la préséance à son frère Arnaud, qui en effet, y avait tous les droits, ainsi qu’il fut jugé derechef, en 1468, par Raoul du Fou, successeur de Bourdeille, et une troisième fois, vingt ans plus tard, par l’évêque Gabriel du Mas, (1486-1497), contre les prétentions sans cesse renouvelées du sire de Biron.

2.
Ruines accumulées par la guerre et ses suites, dans ce diocèse. — Les constatations du R. P. Denifle. — La supplique d’Hélie de Bourdeille, au Saint-Siège, 393-400.

Mais ces brillantes cérémonies, qui durent emprunter un éclat particulier de l’origine du nouvel évêque, et de la joie, que chacun ressentait, de voir cesser enfin l’abandon presque séculaire de l’Église de Périgueux, cachaient mal les misères matérielles et morales de cette Église.

Rien qu’à relever dans les Archives Vaticanes les plaintes, les cris de détresse de nos Églises au XVe siècle, le R. P. Denifle a composé un livre des plus saisissants et des plus précieux pour l’étude de cette époque. Sa Désolation des églises, monastères, hôpitaux de France, présente un tableau complet et d’une indiscutable vérité, des misères physiques, matérielles et morales, des ruines sans nombre accumulées par l’horrible guerre de Cent ans, des épidémies qui en furent la suite, et des désordres dans le peuple, les monastères, le clergé, qui l’accompagnèrent.

Naturellement, la désolation s’étendit et se fit plus profonde dans les contrées où la guerre sévit plus longtemps et avec plus de rigueur. À ce compte, l’Église de Périgueux ne dut pas être ménagée. Aussi le chapitre que le R. P. Denifle lui consacre, est-il l’un des plus chargés de son livre. Vraiment, ce diocèse, à l’avènement du serviteur de Dieu, était, à tous points de vue, dans un pitoyable état.

Les revenus de l’église cathédrale, réduits de six mille florins à trois cents ; ceux de la mense capitulaire abaissés de sept ou huit mille florins au même chiffre de trois cents ; l’admirable collégiale de Saint-Front dans un triste état de délabrement ; les prébendes de cette église, réduites de deux cents livres à quinze ; l’abbaye de Saint-Astier, dépouillée et tombant en ruines, ses chanoines dispersés ; l’abbaye de Brantôme occupée par les Anglais et en partie détruite, son abbé massacré et les moines en fuite ; la chartreuse de Vauclaire tellement dépouillée, ruinée, que les pauvres moines n’y peuvent trouver leur maigre subsistance ; de même, pour le prieuré de Sorzac, de l’Ordre de Cluny ; le monastère de Sainte-Marie de Castres, réduit à un revenu de dix livres tournois, inhabitable, presque anéanti ; le monastère de Saint Martin de Bergerac, tellement appauvri et désolé, que quatre religieux avec le Prieur y peuvent à grand-peine subsister ; plusieurs autres prieurés en ruines ; nombre d’hôpitaux, incapables désormais de recevoir les pauvres.

Les ruines morales doivent être la conséquence immédiate de tant de ruines matérielles. Hélie de Bourdeille, dans une supplique au Saint-Siège, datée de 1442, signale les unes et les autres, lorsque, pour justifier sa demande de pouvoirs spéciaux contre les gens d’Université qui abusent de leurs privilèges pour opprimer les petits, et avec lesquels il se propose d’engager une lutte acharnée, il montre les églises de son diocèse polluées par des crimes de toute nature, transformées en casernes, devenues, 35selon le mot de l’Évangile, de véritables cavernes de voleurs ; les prêtres et les religieux arrachés à leurs saintes fonctions, retenus en captivité ; la juridiction de l’évêque méprisée ; les gens d’Université et autres, multipliant les excès, ne vivant que d’abus, accumulant les scandales.

3.
Tous ces maux aggravés par la longue interruption de la résidence des évêques titulaires du siège. — Tant d’obstacles, rapprochés des succès obtenus, prouvent de prime-abord les mérites et la sainteté d’Hélie de Bourdeille, 16, 67, 69, 346, 395-396.

Tous ces maux avaient été singulièrement aggravés par l’absence continuelle des évêques de Périgueux, depuis plus de soixante ans, la députation, d’ailleurs fort intermittente, d’administrateurs provisoires, ne pouvant être ici qu’un médiocre palliatif. C’est ce que le pieux Bois-Morin remarque, à la louange de son bon maître :

Quant il fust re tourné au pays, et fust en son évesché, auquel évesque ne avoit faict résidence, de soixante ans ou plus, pour la guerre qui estoit au pays de Guyenne, ne avoit que [désordres de toute sorte].

Aussi semble-t-il à Dupuy, que la recherche, qu’il a faite,

des évesques, ses prédécesseurs, depuis cinquante ou soixante ans, ne soit que pour rehausser davantage l’esclat des perfections d’Hélie.

Lorsqu’Hélie de Bourdeille prit en mains les rênes de l’administration de son diocèse, (écrit un autre auteur), un courage moins grand que le sien aurait succombé à la peine.

Mais il avait été envoyé de Dieu, reprend Dupuy,

spécialement pour retenir les pièces du débris de ce pauvre diocèze… grande moisson pour un si bon ouvrier, qui, avec l’aide de Dieu, s’applique au travail, à la visite, exhortation, confirmation, réconciliation des églises, et à tous les autres exercices de sa charge, avec un plus grand fruict qu’il n’eût ozé espérer de ce grand désordre.

De fait, tous ces maux, tous ces abus deviennent aujourd’hui autant de titres glorieux pour un évêque qui triompha de toutes les impossibilités devant lesquelles, malheureusement, tant d’autres prélats reculaient.

Le R. P. Denifle qui, dans sa Préface à la Désolation des églises, les a groupées de telle façon qu’elles pourraient servir de base et de programme au panégyrique d’Hélie de Bourdeille, disait un jour, avec cet accent pittoresque qui le caractérise :

Bourdeille ! on peut le canoniser sans crainte : un évêque qui, à cette époque, faisait régulièrement ses visites pastorales, ne peut être qu’un saint.

Saillie, sous laquelle se cache une connaissance réelle de ce temps, et en ce qui concerne notre évêque, une grande vérité.

36VI.
Hélie de Bourdeille à l’œuvre. — Il commence par lui-même : sa vie intime et ses vertus dans l’épiscopat. — Sa maison.

1.
Le saint évêque commence à réformer son diocèse, moins par l’autorité dominatrice qu’en donnant lui-même un exemple touchant de toutes les vertus. — Témoignages unanimes à ce sujet, 58, 64, 338, 344.

À l’imitation du divin Maître qui commença par donner aux hommes, en sa propre personne, le modèle achevé de toute perfection, ce n’est point par l’exercice rigoureux de l’autorité, ni même par la force persuasive de la parole, qu’Hélie de Bourdeille commença la réforme de son diocèse. Avant toutes choses, il s’appliqua à donner l’exemple de toutes les vertus, de manière à pouvoir, avec l’Apôtre et en toute vérité, dire à ses sujets, clercs ou laïques : Soyez mes imitateurs, comme je le suis moi-même de Jésus-Christ.

Les témoignages abondent sur ce point.

Dès que Hélie de Bourdeille fut établi à Périgueux, il s’appliqua sans relâche à la réforme de son clergé et de son peuple, tant par son exemple, que par ses pieuses exhortations. — (Histoire généalogique).

Ce n’est pas tant par l’autorité et la domination, que par la tendresse paternelle et les exemples de sa vie, qu’il gouverna le troupeau à lui confié, se montrant à tous comme un miroir de toute perfection : sese omnibus totius perfectionis spéculum exhibebat, (dit le frère Héberne de Limerick).

L’évêque Doni d’Attichy écrit de son côté :

Hélie de Bourdeille n’eut rien de plus à cœur, ni de plus urgent que de paître son peuple par la parole et par l’exemple, donnant à tous, dans ses mœurs, un grand modèle de la perfection : magnum in moribus suis perfectionis specimen.

Les frères Sainte-Marthe tiennent le même langage :

Statim clerum et populum… ad meliorem vitæ morumque frugem verbo induxit et exemplo.

[Dès lors, il a guidé le clergé et le peuple vers une meilleure vie et de meilleures mœurs, par la parole et par l’exemple.]

Mais il faudrait citer, pour ainsi dire, tous les auteurs qui se sont occupés de ce saint évêque.

2.
Caractère héroïque des vertus d’Hélie de Bourdeille. — Celles qui le distinguent entre toutes. — Comment un de ses panégyristes les ramène à trois principales, 44-47, 61, 67, 71, 305, 309.

Posé sur le chandelier de l’Église, Hélie de Bourdeille l’illumine donc aussitôt des rayons de ses vertus. Dévotion ardente et ferme, jamais oscillante ni interrompue ; obéissance aveugle, humilité sans feinte, pureté angélique : précieux héritage qu’il apportait du cloître, où

sa perfection, son austérité, sa ferveur, disent les frères Sainte-Marthe, avaient tellement éclaté, qu’elles l’avaient porté d’elles-mêmes, et si jeune, à l’épiscopat : Tantam vitæ arctioris et perfectioris famam adeptus, 37ut annos dumtaxat viginti quatuor natus, ad episcopatum electus et postulatus fuerit.

Le frère Héberne, un témoin qui est l’écho de toute la tradition franciscaine, le déclare illustre, dès le début de son épiscopat, en tout genre de vertus héroïques :

Erat enim omni virtutum hæroicarum genere clarus et charus.

[Il était en effet illustre et aimé dans tous les genres de vertus héroïques.]

Et Ciacconio, ou son continuateur, tient le même langage :

Erat enim omnium virtutum genere clarus.

Son panégyriste, l’auteur anonyme des Vertus particulières d’Hellies, cardinal de Bourdeille, ramène toutes les vertus de ce saint évêque à trois principales, la charité, la magnanimité, la confiance en Dieu. Il tirait, dit-il, sa charité du brasier de l’oraison, et cette vertu inspirait et vivifiait en lui toutes les autres vertus. Il aimait les hommes, comme s’il eût été leur père à tous, et volontiers il se fût donné en anathème pour eux. La magnanimité lui donnait des forces et un courage inébranlable contre le monde et l’Enfer. Elle lui faisait embrasser, aimer tous les la beurs, les souffrances, lui assurait l’intrépidité dont il faisait preuve dans ses grands combats pour Dieu et pour l’Église. De même, elle lui inspirait son aversion prononcée pour les honneurs de la terre, et son zèle toujours empressé en faveur des humbles et des petits, en faveur de tous les souffrants ou délaissés. C’est enfin sa confiance en Dieu qui le maintint toujours le même, toujours égal et constant, dans la fortune adverse, et ce qui est plus difficile, dans les faveurs et la prospérité qui ébranlent l’âme des plus saints.

Un panégyriste est toujours, plus ou moins, suspect d’amplification. Il ne paraît pas pourtant que celui-ci ait cédé au défaut du genre. Ce qu’il dit, tous les autres auteurs l’ont dit, avant ou après lui. Encore une fois, il faudrait les citer tous. Qu’il nous suffise de choisir dans ce concert unanime, le témoignage de Jean Dupuy, qui représente à la fois la tradition franciscaine et la tradition de l’Église du Périgord : Dans tout le cours de sa vie, dit-il, Hélie,

pourtraict de saincteté pour tout le Christianisme, fut loué pour sa saincteté, obey pour sa prudence, respecté pour sa gravité, aymé pour sa douceur, esclatant dans ce siècle ténébreux, par la ferveur de tant de sainctes actions de lumière…

3.
Le témoignage spécial de Pierre de Bois-Morin. — Quelques-unes de ses assertions, 13, 28-30, 38-39.

Mais il sera bon d’entendre à part le témoignage de Pierre de Bois-Morin Celui-là est le témoin oculaire, intime, de tous les jours et de toutes les heures. Et c’est le témoin fidèle, incorruptible, scrupuleux à l’excès, et qui, dans son langage dénué d’ornement comme d’artifice, semble toujours craindre d’affirmer plus qu’il n’a vu. Durant plus de trente ans, il a vécu aux côtés du saint évêque ; et, comme secrétaire et 38comme confesseur, il a connu tous les secrets de son âme et jusqu’à ses moindres sentiments et impressions. Son écrit mérite toute confiance, et d’ailleurs l’inspire ou plutôt l’impose d’autorité.

Nous prenons au hasard quelques-unes de ses constatations journalières :

Tout d’abord, l’extrême délicatesse de conscience du serviteur de Dieu :

J’ai esté, pour l’espace de vingt-sept ans, son confesseur ; mais je cuyde que jamais homme ne fust plus scrupuleux de conscience, ne plus consciencieux qu’il estoit ; car de ung rien il faisoit conscience et pénitence ; non tant seulement de ses péchés, mais des autres.

Puis son humilité, cette humilité des Saints qui procède de la connaissance complète, qui nous manque et qu’ils ont, de leur propre misère ; cette connaissance qui fait qu’ils se proclament, avec une sincérité parfaite, incompréhensible pour nous, les plus grands des pécheurs :

Luy sembloit qu’il estoit inutil et ignorant à avoir la charge qu’il avoit, et qu’il estoit cause des péchés qui se perpétroient en sa diocèse, par son ignorance. Et se réputoit ung grand pécheur ; et toujours craignoit que le bien qu’il faisoit, ne fust acceptable à Dieu.

Son humilité et sa charité :

Comme j’ay dict dessus, il a esté toujours ung grand exemple de humilité et de charité ; car il a esté humble et bénigne ez humbles, et a esté fervent et rigide à humilier les orgueilleux et arrogans.

Sa réserve dans les paroles :

Jamais je ne veu ne ouy que de sa bouche sallist ne dict parolle occieuse, ne mal ditte ; et cuyde que nunquam offendit in verbo.

Jamais ne vouloict escouter parolle de détraction d’aulcune personne, quelle ce fust. Aulcunes fois ses familiers et serviteurs, pour l’amour que luy pourtoyent, parloyent parolles détractoyres, qu’estoyent vrayes, de ses émuleurs et malveilhantz, que le contourboyent ; mais il les tanxoit bien, et leur disoit que de cella dire il ne pouvoit avoir que péché.

Son empressement à pardonner les injures :

Jamais il ne vouloist se venger de personne du monde, ne permettre qu’on s’en vengeât, pour grand mal que luy heussent faict ; mais les pardonnoit volontiers, quant venoyent devers luy, et luy heussent faict tout le mal du monde ; mais aulcunes fois, leur faisoit du bien, et ne luy souvenoit du mal que luy heussent faict.

Son inaltérable patience et possession de lui-même, dans la paix du Seigneur :

39A toujours patiemment soubstenu et pourté ses maladies et adversités, semper laudando Deum. Ne pour opprobre, ne injure, ne menasse que luy ayt esté faicte, nunquam in illius ore, nisi Christus, nisi pax, misericordia. Toujours dans ses adversités il disoit : Deo gratias.

Et au résumé :

En tout temps, il a esté irrépréhensible, et une grande lumière en l’Église de Dieu. Jamais il n’a nui à quiconque ; tousjours il a esté utile à tous. Et pour ce on peut dire de luy ce que on lit en l’office des Confesseurs : Non est inventus similis illi, qui conservaret legem Excelsi [Il n’eut pas son semblable pour garder la loi du Très-Haut.], surtout en nos temps.

C’est ainsi, par l’irrésistible ascendant de l’exemple, que le saint évêque assura d’abord, et durant les longues années de son épiscopat, l’efficace de sa parole et le bon succès de son gouvernement pastoral. — Mais nous n’avons encore rien dit.

4.
Hélie de Bourdeille continue à observer dans sa plus grande rigueur la Règle franciscaine, dont l’épiscopat l’a délié. — Il fait même de la ferveur légendaire des Pères primitifs, son idéal, et s’efforce de le réaliser dans sa fidélité minutieuse aux saintes observances, 19, 24, 25, 58, 71, 84, 307, 309, 325, 338, 344, 348.

On a écrit d’Hélie de Bourdeille, qu’il fut un religieux-évêque plutôt qu’un évêque-religieux. Le mot est juste. Obligé par la sainte obéissance à quitter son cloître tant aimé, il transporta le cloître avec lui, en garda la Règle, les pratiques, les austérités, qu’il sut concilier merveilleusement avec les exigences, les fatigues, le tracas incessant d’un ministère actif entre tous.

La sainte Pauvreté reste sa Dame. Il l’honore par la simplicité de son vêtement, de sa bure : une robe

d’ung gris brun et mortiffier, du pris de vingt-cinq soubs.

Plus tard, quand il sera archevêque,

l’abit de trente soubz, et la chappe de quarante-cinq soubz ou de cinquante ; et luy sembloyt que le drap estoit encorre trop précieux pour luy.

Même esprit de pauvreté dans la table, et dans l’éloignement de tout faste et de toute vanité, jusque dans les circonstances où la dignité épiscopale lui imposait des devoirs et un train de vie peu conformes à ses goûts.

Nous signalerons tout à l’heure ses austérités, ses prières, tout un ensemble de pratiques, égales et même supérieures aux prescriptions les plus sévères de la Règle monastique.

Car ce n’est point seulement le Franciscain du XVe siècle, — le grand siècle franciscain, — qu’il entendait maintenir dans toute sa ferveur sur le siège épiscopal ; c’est le Franciscain des temps primitifs, — de cette époque héroïque, toute sainte, fugitive comme l’idéal, — qu’il aspirait à faire revivre en lui. — Le frère Héberne de Limerick, le frère Benedetto Mazzara, dans le Légendaire franciscain, le frère Eusèbe 40Gonzalez de Torres, Doni d’Attichy, les frères Sainte-Marthe sont formels sur ce point.

Au surplus, dit Bois-Morin, de la manière dont il a vécu dans l’épiscopat,

appert bien comme il a vescu en la Religion de Sainct-Françoys, au commencement qu’il estoit en la Religion : quia que nova capit, inveterata sapit [Car qui adopte le nouveau, apprécie l’ancien.].

Cependant toutes ces saintes et rigoureuses observances ne suffisaient pas au cœur du saint évêque. Rien ne remplaçait pour lui les austères délices du cloître. Jusqu’à la fin, il en eut la nostalgie.

Que de fois, remarque Bois-Morin,

après que avions dict l’office, et demoré vers le soir, et aussy après mattines, m’a dit quasi flendo [au bord des larmes] : Pleust à Dieu que je fusse en quelque bout de claustre, ainsy que soulaye estre, avecques du pain et de l’eaue, et que je ne eusse à fère que en Dieu, et fusse deschargé de sy grande et périlheuse charge que j’ay, pour ce que je y suis inertil et ignorant à l’exercer !

5.
Ses austérités. — Ses jeûnes et carêmes équivalent presque à un jeûne perpétuel. — Il couche sur la dure, et n’use de linge ni pour le coucher ni pour le vêtement, 19, 24, 25, 58, 66, 71.

Le compte des austérités auxquelles se livrait cet évêque anachorète est effrayant. Si on le rapproche des rudes fatigues de son laborieux apostolat, il paraît incroyable.

Lorsqu’on a additionné le nombre des jeûnes qu’il observait dans l’année, c’est à peine si l’on rencontre encore quelques jours qui ne fussent point soumis a cette pénible pratique.

Tout d’abord trois carêmes : le premier, de la Toussaint à Noël, cinquante-cinq jours ; le second, après l’Épiphanie, quarante jours ; le troisième, qui est le grand carême, quarante jours. — De plus, un petit carême de dix jours, avant la fête de l’Assomption. — En outre, tous les quatre-temps et vigiles commandées, plus un grand nombre de vigiles de dévotion, telles

toutes les vigilles Nostre-Dame, sainct Françoys, sainct Front, sainct Michel, saincte Magdelene, et plusieurs autres festes quy ne sont point commandées, où il avoit dévotion.

En outre les mercredi, vendredi, et samedi de chaque semaine. — Il n’y eut que la maladie et plus tard l’affaiblissement de l’âge, qui purent lui faire admettre quelque adoucissement à ce programme, importé de la Thébaïde. Encore avait-il eu soin de prendre ses avances en jeûnant parfois, dans les grandes circonstances, au pain et à l’eau.

Le saint prélat n’était pas plus indulgent pour son corps, en ce qui concerne le coucher et le vêtement. Nous dirons bientôt ce qu’il laissait de temps au sommeil. Mais quelle austérité jusque dans le court repos qu’il accordait à la nature, parce qu’il ne pouvait le lui refuser tout à fait !

41J’ay veu espécialement, despuys que j’ay demeuré continuellement avecques luy, qu’il couchoit toutes les nuictz avecques son abist et la corde ; et jamais sa chair ne toucha linge, synon aulcunes foys la teste et les piedz : et cela continua jusques à la fin.

Et toutes les festes que j’ay nommées dessus, c’est-à-dire, auxquelles il se préparait par le jeûne d’Église, de règle, de coutume ou de dévotion personnelle, il couchoit les nuictz sur le banc, tout vestu : et quant moy ou le chamberier luy vouloient mettre ung oreiller soubz la teste, il l’en faisoit hoster, et y faisoit mettre ung de ses habitz, et la chappe de drap qu’il pourtoit quant alloyt dehors, avecques ung livre dessoubz : et après le chambrier luy deschaussoit ses souliers, et luy mettoit sur luy son manteau : et moy et le chambrier couchoient en bon lict ; et il couchet ainsy que j’ay dict, sur le banc.

C’est ainsi que les Saints, à l’exemple de l’Apôtre, châtient leur corps et le réduisent en servitude. Mais les Saints sont seuls à soutenir librement, durant toute une vie, d’aussi rigoureuses macérations. Une grâce ordinaire n’y suffirait pas.

6.
Ses prières et oraisons. — Le temps considérable qu’il y consacre, permet de dire qu’il passait la nuit en prières. — Sa ferveur et ses larmes. — L’objet habituel de ses supplications. — Il a soin de ne pas imposer aux autres le surcroît de fatigues qu’il s’impose à lui-même, 19, 25, 58, 71, 338.

Bois-Morin qui nous initie à tous les détails de la vie intime du saint évêque, consacre plusieurs paragraphes à l’énumération de ses prières et oraisons. Après cette énumération, il est impossible de ne pas conclure que la prière d’Hélie de Bourdeille était incessante, d’une part, et que de l’autre, elle avait pour objet principal ce qui fait la préoccupation constante des Saints : Dieu, sa gloire ; l’Église, sa prospérité et sa sanctification ; les pécheurs, leur conversion ; les âmes, leur salut.

Hélie de Bourdeille se couchait vers onze heures du soir, et se levait à deux ou trois heures du matin. Il consacrait à la prière et à l’étude tout le reste de la nuit. Mais la prière l’occupait plus encore que l’étude. Chaque nuit il passait, à genoux, deux et trois heures en contemplation. Les veilles de fête et les samedis, c’était la nuit presque tout entière qu’il donnait à l’oraison. Et la nuit et le jour, il priait souvent en secret, avec larmes, pleurant surtout les péchés qui se commettaient dans le monde. La prière était, pour lui, un divin repos qu’il mettait au-dessus de toutes les affaires, dans lesquelles néanmoins, nous le verrons, il déployait une merveilleuse activité.

Il récitait toujours à genoux l’office du jour auquel il ajoutait celui de Notre-Dame, les disant lentement, avec grande révérence et dévotion. Il mettait deux heures, au moins, à la récitation de Matines, en temps ordinaire, et trois heures aux jours de fête, car le bréviaire n’avait pas encore été réformé, et en ces jours solennels,

il disoit grand’ légende.

42En outre, les jours de fête, soit la nuit, soit le jour, il récitait tout le Psautier, y ajoutant de nombreuses commémoraisons, et cette récitation achevée, il restait en contemplation si fervente, qu’il avait les yeux tout gonflés, à force de pleurer. Et à force de se tenir prosterné, il avait,

quand il est allé à Dieu, la chair des genoux dure comme celle des talons.

Quel était l’objet habituel de son incessante prière ? On peut le conclure des recommandations qu’il adressait souvent à son secrétaire et plus intime confident, l’exhortant à prier pour lui, pour la sainte Église, pour sa réformation en son chef et en ses membres, pour la conversion des pécheurs. Habituellement, du moins quand il s’agissait de prières vocales, Bois-Morin priait avec le serviteur de Dieu. Mais les Saints, si durs à eux-mêmes, sont pleins de condescendance pour le prochain : ils ne présument jamais des forces des autres. Lorsque l’heure de la nuit s’avançait, Hélie congédiait son secrétaire, afin qu’il reposât, tandis que lui-même continuait, de longues heures, son oraison. Et le matin, lorsque l’heure de Prime arrivait, c’était le saint évêque qui, debout depuis longtemps, se rappelant sans doute que le Fils de l’homme était venu en ce monde pour y servir, non pour y être servi, prenait la peine d’éveiller l’heureux témoin d’une aussi sainte vie.

7.
Ses confessions quotidiennes, et sa ferveur à célébrer ou à entendre la sainte messe, 28.

En ce qui concerne la confession, la sainte messe, nous retrouvons encore ici les habitudes caractéristiques des Saints. Tous les jours, Hélie de Bourdeille, se confessait avant soit d’entendre soit de célébrer la sainte messe, ou avant de prêcher ou de confirmer. Quant à la célébration des saints mystères, il employait au moins deux heures à s’y préparer, et ne souffrait pas que, dans ce temps si précieux à ses yeux, on se permît de le déranger, sinon pour quelque affaire urgente, de charité ou d’extrême gravité. Aussi, ajoute Bois-Morin,

quant il alloit à l’autier, il alloit en grande craincte, en humilité et aussy en grandz larmes ; et en quelle dévotion sa dicte messe, je ne le sçaroys rescripre ; et emprés qu’il avoit sa dicte messe, il en oyoit une autre, et après demeuroit grand espace de temps pour rendre grâces à Dieu.

Célébrer les saints mystères dans les conditions d’angélique ferveur que nous venons de dire, ne suffisait pas à la piété du saint évêque. Les jours de fête, il entendait encore deux messes, et trois les jours de grande solennité. De même, les jours de dimanche ou de vigiles, après avoir dit la messe de la fête occurrente, il entendait celle du dimanche ou de la vigile, non compris la grand-messe à laquelle il assistait le dimanche. 43Le samedi enfin, il entendait ou célébrait volontiers une messe de Notre Dame, après avoir célébré on entendu la messe du jour.

Et jamais, quelle que fut la multitude ou l’urgence des affaires, il ne récitait l’office obligatoire, en assistant à la sainte messe,

mais escoutoit dévotement ce que disoit le presbtre hault, et quant le presbtre disoit bas, il disoit ses dévotions ou contemploit le mistère de la messe.

8.
Ses œuvres de miséricorde. — Sa sainte prodigalité pour les pauvres. — Sa délicatesse, ses attentions, son respect à leur égard. — Comment il défend leurs droits, et surveille attentivement l’administration de leur patrimoine. — Comment il console et réconforte ceux qui ont besoin d’aumônes spirituelles, 22-24, 64, 71, 338, 344.

Le chapitre des œuvres de miséricorde, telles que les entendait et pratiquait le saint évêque, mériterait de longues pages. Non seulement par leur abondance, mais par l’intelligence et la générosité qui présidaient à leur emploi, ses aumônes sortent absolument du prévu. Hélie de Bourdeille avait toutes les délicatesses et toutes les perspicacités du cœur. Que de maux seraient épargnés à la société, si tous ceux qui possèdent, s’inspiraient des mêmes principes, et surtout se donnaient la peine de les appliquer !

La plupart des auteurs qui se sont occupés du saint évêque, signalent ses incessantes largesses et son inépuisable bonté ; mais c’est Bois-Morin qui nous initie le mieux aux heureuses inspirations et aux procédés admirables de sa charité.

Cette charité, d’une manière générale, s’exprimait par une souveraine bienveillance à l’égard des malheureux. Hélie de Bourdeille regardait leur tutelle comme un des premiers et plus essentiels devoirs de sa charge épiscopale. Les biens du Crucifix sont des pauvres, disait-il souvent : nous vivons sur leur fonds, — et je n’en suis que l’administrateur, concluait-il en lui-même. Tuteur et père des pauvres, il avait du tuteur toutes les scrupuleuses vigilances, du père toutes les attentions, d’aucuns diraient toutes les faiblesses.

Il convertissait en aumônes et autres œuvres pies la plus grande partie de ses revenus. En particulier, tout l’argent qui provenait des amendes et du sceau de la cour de l’official, passait aux mains des indigents. Souvent même il arrivait que cet argent ne suffisait pas, et les aumôniers en étaient réduits, non sans quelques murmures, à emprunter un peu dans toutes les bourses de l’évêché. Car les pauvres savaient que l’accueil était toujours favorable, à la porte du bon pasteur, et ils s’y portaient en foule, chaque jour : quelquefois, dit Bois-Morin, au nombre de deux et trois cents. Chaque jour, Hélie de Bourdeille leur faisait distribuer des vivres, des vêtements.

Les pauvres savaient aussi qu’ils avaient un complice dans la place, et qu’ils pouvaient abuser un peu des droits que leur conférait la charité du maître : quelques-uns, comme bien on pense, ne s’en faisaient 44pas faute. De là, des observations plus ou moins maussades adressées par ses aumôniers ou ses gens de service au saint prélat, qui n’ignorait rien de ces misères, mais qui, prenant les choses de plus haut, et ne craignant rien tant que de favoriser la tendance des subalternes à rudoyer le pauvre ou à éconduire les gens qui ne leur conviennent pas, estimait qu’il ne fallait pas, pour quelques supercheries et indélicatesses, s’exposer à priver un seul nécessiteux du secours dont il avait besoin. Par suite, il refusait obstinément toute discussion sur ce point avec ceux qu’il chargeait de la distribution de ses aumônes. Que lui importait d’être trompé quelquefois, si de supporter ce mal inévitable, lui permettait d’atteindre plus sûrement les vraies misères, et de les soulager ?

Les pauvres étaient ses enfants de prédilection. Ils étaient aussi ses vrais seigneurs et maîtres, et il ne lui pouvait suffire de leur faire distribuer, à sa porte, nourriture et vêtements. Plusieurs d’entre eux, presque tous les jours, franchissaient le seuil du palais, et trouvaient chez l’évêque une large hospitalité. De plus, le saint prélat éprouvait le besoin de faire, à certains moments, plus d’honneur encore à ses amis, les miséreux. Non content de les recevoir quotidiennement à sa table, à titre d’habitués, il les y admettait par grandes séries, les jours de fête ; c’était alors ses invités de choix, et leur nombre s’élevait avec le degré de la fête. Aux jours les plus solennels, il y avait même, pour ainsi dire, réception ouverte, à l’évêché, pour ceux que le grand serviteur de Dieu considérait et révérait en son cœur comme les privilégiés du souverain Maître et Seigneur de toutes choses.

En ces jours de bonne fête, trente, quarante, cinquante, soixante et jusqu’à soixante-douze pauvres s’asseyaient, ainsi, à la table du seigneur évêque. Et le seigneur évêque

luy mesme leur donnoit à laver, et les servoit teste nue ; et quant estoient servis, il se recommandoit à leurs oraisons, et leur donnoit la bénédiction, et s’en alloit disner ; et là demeuroit son aulmosnier avecques des autres serviteurs, pour les servir jusques à tant qu’ils avoyent disné.

Le jeudi saint, il leur lavait les pieds et leur faisait une large aumône, avant de les servir à table.

Derrière les pauvres connus, avérés, il y a toujours les pauvres honteux. — Hélie de Bourdeille les faisait rechercher avec soin, et il allait vers ceux qui n’osaient ou ne pouvaient venir à lui.

Il commandoit à son aulmosnier qu’il se print garde et se informast par ville s’il y avoit aulcungs pauvres ny malades, que les pourveust [des choses nécessaires].

Il y a aussi les pauvres des hôpitaux. — Hélie de Bourdeille, chaque jour, envoyait ses prêtres s’enquérir s’il se trouvait quelques malades dans ces asiles, qui, alors, ne recevaient guère que les étrangers, les hôtes 45du bon Dieu. Lorsqu’il s’en rencontrait, le saint homme y allait lui-même, remplissait auprès d’eux son ministère pastoral, leur administrait les sacrements, et veillait personnellement à ce qu’on leur donnât, en nourriture, remèdes, vêtements, tout ce qui leur était nécessaire ou utile.

Et sa charité, pour ces pauvres des hôpitaux de même que pour les autres indigents de la ville, ne s’arrêtait pas aux frontières de la vie. Il se préoccupait de leur sépulture. Ce qui sert de thème, tous les jours, à des récriminations violentes, passionnées, et ce qui, aussi bien, peut être déploré, dans une juste mesure, c’est l’énorme disproportion que les usages mettent, surtout dans les villes, entre les obsèques orgueilleuses des riches de ce monde, et le misérable convoi du pauvre. Ni Périgueux, ni Tours, au temps où Hélie de Bourdeille était leur évêque, n’eurent à regretter cette inégalité fastueuse que notre incurable vanité oppose à l’inexorable égalité de la mort. Sa charité veillait sur la dépouille du pauvre, comme elle avait veillé sur sa couche de misère et d’agonie. Il tenait surtout à ce que toutes les ouailles de son troupeau, riches ou pauvres, fussent également pourvues des prières et des suffrages de l’Église. Par ses soins, et à ses frais, six prêtres célébraient l’office funèbre des indigents. Il payait, de ses deniers, les torches de cire qui étaient allumées autour du corps ; les porteurs, les fossoyeurs étaient nourris et payés par lui. Bref, il assurait à tous les pauvres une sépulture honorable et entourée de toutes ces bénédictions de l’Église, qui sont, en même temps, un hommage au chrétien qui part, et une consolation pour les parents affligés qui lui survivent. — Un beau modèle de délicatesse dans la charité.

À la délicatesse dans la charité, Hélie de Bourdeille joignait la vigilance. Il savait que, par l’effet de la négligence qui est coupable, et de la rapacité qui est criminelle, les pauvres sont exposés à se voir frustrer de tout ou partie des aumônes que la charité confie à des mains tierces, pour leur être distribuées opportunément. C’est l’histoire de tant d’établissements de bienfaisance, où, sous couleur d’organisation administrative, le meilleur des revenus sert à entretenir un monde d’employés, et une partie de ce qui reste, à garnir la bourse de quelques intermédiaires malhonnêtes. Non content d’exiger que ses aumôniers lui rendissent un compte minutieux de l’emploi des sommes qu’ils étaient chargés de distribuer, il payait de ses deniers un homme qui avait pour fonction de surveiller les aumônes ou secours en nature attribués aux hôpitaux, et d’empêcher qu’ils ne fussent détournés de leur destination.

Le saint évêque comprenait aussi combien il est difficile au pauvre, au petit, lésé dans ses droits, de parvenir à se faire rendre justice. Outre 46que le riche, le puissant, rencontre toujours des oreilles qui l’écoutent, et parce qu’il est le plus fort, trouvent ordinairement sinon toujours sa raison la meilleure, l’humble, le pauvre manque des ressources nécessaires pour mettre en mouvement l’appareil coûteux de la procédure. Par la force même des choses, et sans qu’il soit besoin de récriminer outre mesure contre une organisation sociale qui, sur ce point, pourrait être améliorée mais non transformée totalement, le moindre procès, pour être vidé équitablement, entraîne des frais que le pauvre ne peut supporter. Faudra-t-il donc qu’il se résigne à subir toujours l’injustice du puissant ? — Le cœur du serviteur de Dieu s’était ému de cette cruelle éventualité, et non content, ainsi que nous le dirons bientôt, de prendre par lui-même ou de provoquer auprès du Saint-Siège, au prix de mille désagréments et de mille fatigues, les mesures les plus propres à réprimer l’arrogance et les iniques vexations que les privilégiés de l’époque faisaient subir aux petites gens, il

tenoit à gages ung advocat de bien à sa cour, pour estre advocat et conduyre les causes des pouvres, et garder le droict desditz pouvres.

Quant aux consolations, réconforts et autres moyens d’assistance qu’il prodiguait à tous ceux qu’il savait dans l’affliction, inutile, ce nous semble, d’insister sur ce point, d’autant que la vertu la plus médiocre suffit d’ordinaire à l’accomplissement de ce devoir pastoral ; et que celui-là n’aurait pu y manquer, qui savait dépenser et se dépenser pour les malheureux, dans les proportions que nous venons d’indiquer trop brièvement.

9.
Comment Hélie de Bourdeille règle sa maison. — Il veille avant tout, avec le plus grand soin, à ce que ses familiers et serviteurs de tout degré remplissent religieusement leur devoir en vers Dieu, et les y aide de tout son pouvoir. — Il les fait soigner, et parfois les soigne lui-même, dans leurs maladies. — S’applique à maintenir la paix entre eux. — Exige que la charité soit gardée, ainsi que la plus sévère honnêteté. — Impitoyable pour les mauvaises mœurs. — Joint la douceur à la pureté. — Déteste la chasse, et ne la permet pas à ses prêtres. — Le chevreuil de l’official de Périgueux, 26, 27, 28, 29.

Mais la vertu de l’évêque, poussât-il jusqu’à l’héroïsme l’observation des commandements et même la pratique des conseils évangéliques, serait incomplète, défectueuse, s’il ne savait tout d’abord présider à sa maison. Bien gouverner sa famille épiscopale est l’une des premières obligations que lui inculque l’Apôtre.

Or, on peut dire qu’Hélie de Bourdeille régla sa maison sur le modèle qu’en a dressé, pour tous les évêques du monde, le maître de Tite et de Timothée. Il est facile de voir, à lire Bois-Morin, que le serviteur de Dieu avait sans cesse sous les yeux les préceptes que saint Paul donne, à plusieurs reprises, sur ce chapitre, à ses disciples de prédilection.

Avant toutes choses, il veillait à ce que ses serviteurs et familiers vaquassent à leurs devoirs envers Dieu, avant de songer à ses propres intérêts. Souvent il leur répétait que les gens de la maison épiscopale devaient éclairer, par leurs bons exemples, le diocèse tout entier.

Il veillait, en particulier, à ce que ses chapelains dissent leur office 47avec grande ferveur, et il les y exhortait souvent. Il leur défendait, en tout cas, de jamais le réciter à cheval.

Plein de sollicitude pour le salut de ses plus humbles serviteurs, il leur interdisait, le dimanche, toutes les courses à cheval, et il les punissait sévèrement lorsqu’ils enfreignaient sa défense. Il ne voulait pas que ses gens de cuisine, même sur semaine, commençassent leur travail, avant d’avoir entendu la messe.

Il exigeait de ces braves serviteurs l’exacte observation des jeûnes, abstinences et autres commandements de la sainte Église, leur signifiant avec fermeté qu’il fallait accepter cette condition ou renoncer à le servir. Il leur facilitait, d’ailleurs, autant qu’il le pouvait, l’accomplissement de ces devoirs qui, à ses yeux, primaient tous les autres. Lorsque se présentaient les jours de jeûne, il s’appliquait à le leur rendre possible, soit en allégeant le travail, soit en compensant leur fatigue exceptionnelle par une nourriture plus réconfortante. Il ne dédaignait pas, en ces occasions, de descendre dans des détails minutieux et peu en rapport avec ses préoccupations habituelles.

Mais c’est aux approches des grandes solennités chrétiennes qu’il montrait tout son zèle de pasteur et de père pour des âmes qui lui étaient chères à un double titre. Il faisait en sorte que tous ses serviteurs communiassent aux quatre fêtes principales de l’année, mais il ne laissait à aucun autre le soin de les y préparer.

La veille des dites festes, il faisoit venir tous ses serviteurs, petitz ou grandz, à sa chambre ; et les exortoit et preschoit comment ils debvoyent vivre en la grâce de Dieu, et comment dignement et en grand révérance et craincte de Dieu debvoient recepvoir leur Créateur, et en quel estat debvoient estre ; et ceux qui le recepvoyent en estat de grâce, comment la gloire de Dieu leur estoit appareillée, et aussy la poyne à ceux qui indignement le recepvoient ; et beaucoup de bonnes et sainctes parolles que leur disoyt, les quelles je ne sçoray rescripre ; et puis les absolvoit, de l’authorité de Nostre Sainct Père, de toute sentence d’excommuniement.

Le lendemain, il faisait célébrer deux messes, auxquelles ses serviteurs assistaient par moitié. Quant à ses gentilshommes ou écuyers, — car cet humble, ce pauvre, toujours au regret de son étroite cellule monastique, n’en avait pas moins une maison en tout ordonnée suivant les coutumes du temps, et en proportion avec la dignité épiscopale, — il les communiait à la messe qu’il célébrait lui-même.

À peine est-il nécessaire d’ajouter que la sollicitude du saint évêque s’étendait à tout ce qui pouvait toucher les intérêts de ses serviteurs ou familiers, et qu’il leur faisait prodiguer tous les soins dans leurs maladies 48ou infirmités. Ce qu’il y a à noter, c’est que parfois la charité le poussait à les soigner de ses-propres mains.

Quant quelques-uns de ses serviteurs estoient malades, il estoit sy soliciteux de les faire panser, que aulcune foys luy-mesme les venoit panser, comme heust faict à moy, (c’est Bois-Morin qui parle), quant j’estois malade en Ytallie, que se levoit à minuict, pour me panser et bailler médecine, ainsin qu’avoit ordonné le médecin ; et aussy toutes les fois que j’ay esté malade.

Après cela, il tenait extrêmement à ce que les gens de sa maison vécussent tous en bonne harmonie. Il ne souffrait pas que la calomnie, la médisance, les malins propos, rompissent cette paix intérieure ou nuisissent à ceux du dehors. La célèbre maxime de saint Augustin était, pour lui, une règle à laquelle il ne tolérait aucune exception.

Mais plus que tous les autres manquements, il abhorrait les fautes contre les mœurs. Il tenait avec une implacable rigueur, à ce que tous ceux de sa suite fussent réservés en paroles, et de conduite honnête, irréprochable. Le saint évêque pardonnait tout ; il oubliait volontiers les torts personnels qu’on pouvait avoir à son égard, et de lui avoir manqué de respect ou même de l’avoir volé, ne lui aurait pas semblé une faute impardonnable ; mais ce vice, qu’il exécrait, le trouvait inflexible. À aucun prix il n’aurait consenti à garder sous son toit une personne coupable de ce malheureux péché. Eût-il été de ses parents, il n’eût pas toléré sa présence.

À cette pureté scrupuleuse, et que certaines personnes déclareraient farouche, Hélie de Bourdeille joignait une extraordinaire douceur, qui s’étendait à des détails indifférents pour le grand nombre. C’est ainsi qu’il ne pouvait voir tuer un animal, même de ceux qui servent à l’alimentation de l’homme. Particularité qui, si elle ne prouve pas la sainteté, montre au moins la bonté naturelle de l’âme et son penchant à ne répandre autour de soi que la joie et le bonheur. Au reste, cette douceur extraordinaire apparaîtra comme une des conséquences de l’angélique pureté du serviteur de Dieu, à quiconque se rappellera combien le vice contraire rend cruelles et parfois sanguinaires les âmes les moins prédisposées à de pareils excès. — Et puis, cette particularité était bien dans la note franciscaine. Comment le dévot fils du Père Séraphique aurait-il pu voir égorger ceux et celles qu’avec tant de grâce et de céleste mansuétude, celui-ci nommait ses frères et ses sœurs ?

C’est, sans doute, à ce même ordre d’idées et de sentiments qu’Hélie de Bourdeille emprunta son horreur pour la chasse et pour les animaux qui en sont les auxiliaires. Chiens, faucons, oiseaux de proie, le saint homme les faisait expulser impitoyablement de chez lui. Quant à la 49chasse, il l’interdisait absolument à ses chapelains. Tel était, sans doute, le vœu de l’Église, quoique les saints Canons fussent peut-être alors moins rigoureux sur ce point que de nos jours. Mais c’était aussi l’aversion de son cœur, qui lui dictait ces prohibitions. On connaît la mésaventure de l’official de Périgueux. Celui-ci avait accompagné l’évêque en son château d’Agonac. Il eut la fâcheuse idée d’emprunter les chiens du capitaine et de chasser quelques heures. Il tua un chevreuil, et croyant faire sa cour, vint l’offrir à Hélie de Bourdeille. Indignation de celui-ci, qui fit aussitôt dépecer et distribuer aux pauvres le malencontreux gibier, sans permettre qu’aucun de sa maison en mangeât.

Nous constaterons plus loin que, parmi les miracles opérés par le serviteur de Dieu, soit durant sa vie, soit après sa mort, plusieurs et des plus remarquables eurent pour bénéficiaires les familiers du saint évêque ou leurs proches parents : et nous pourrons voir dans ces faits une récompense magnifique que la divine Bonté accorda, en ce monde et en l’autre, à celui qui avait su si épiscopalement régler sa maison.

10.
La table du serviteur de Dieu. — Ses hôtes. — Ses repas, 23, 29, 30, 71.

La table d’Hélie de Bourdeille nous remet en présence de l’austère gravité du religieux et de son inépuisable charité. Jamais il ne prenait son repas, sans qu’on fît la lecture. Après un quart d’heure ou vingt minutes, il l’interrompait, et commentait lui-même ce qui venait d’être lu. Cette règle était inflexible. Il s’y tenait rigoureusement, quelques hôtes qu’il eût à ses côtés, et alors même qu’il recevait de très hauts personnages, — car encore une fois, cet humble moine tenait son rang comme évêque, aussi grand et magnifique qu’il devait l’être selon les circonstances, sans cesser de pratiquer la pauvreté et de rechercher la bassesse en tout ce qui le concernait personnellement.

Après le repas, il s’entretenait toujours de choses spirituelles, et savait y ramener la conversation, lorsque les gens du monde qu’il avait admis à sa table, l’égaraient sur des sujets profanes. Que s’il se rencontrait là quelque ecclésiastique ou religieux savant, quelque grand clerc, dit Bois-Morin, il prenait plaisir à relever l’entretien en agitant avec son invité d’intéressantes questions d’Écriture sainte, de théologie ou de Droit.

Tous les jours, son aumônier était chargé de distribuer aux pauvres la desserte de la table, mais souvent, par ses ordres, on y ajoutait des provisions nouvelles, tirées de la dépense. Souvent aussi, le soir, quand il était seul, il se plaisait à envoyer son souper tout entier aux pauvres des hôpitaux. Pour le saint homme, il y avait double profit : la mortification y trouvait son compte, et la charité une aubaine qu’elle ne laissait point échapper.

50Nous avons parlé de ses hôtes. Hélie de Bourdeille était hospitalier, ainsi que l’Apôtre déclare qu’il convient que l’évêque le soit. Son hospitalité était large et digne, nous l’avons dit ; mais ce qu’il importe de noter, c’est que l’hospitalité, à ses yeux et dans sa conduite, n’était qu’une forme ou une application de la charité. Les religieux étaient ses hôtes de prédilection, il en recevait beaucoup. Tous les Frères Mineurs qui passaient par sa ville étaient hébergés sous son toit, ou, lorsque la place manquait, à ses frais et par ses soins en d’honnêtes maisons du voisinage. Mais il n’était pas exclusif et recevait avec non moins de fraternelle affection les religieux des autres Ordres, et les prêtres séculiers.

Les femmes, cela se conçoit, étaient exclues de cette hospitalité. Elles n’étaient pas même admises, à titre de simple visite. À part la mère, les sœurs, et les nièces d’Hélie de Bourdeille, jamais femme, dit Bois-Morin, ne franchit le seuil des appartements épiscopaux. Lorsque ces personnes avaient besoin de l’entretenir, le saint évêque les recevait à l’église ou dans sa chapelle. Il y gagnait, l’entretien était plus court, et plus grande l’édification.

11.
Comment Hélie de Bourdeille sanctifiait ses voyages, et y exerçait la charité, 22, 23, 26.

Pour tous ces détails de la vie privée d’Hélie de Bourdeille, nous n’avons et ne pouvons avoir d’autre guide que Bois-Morin. C’est lui encore qui va nous renseigner sur la manière dont le serviteur de Dieu sanctifiait ses voyages.

Tout d’abord, il ne faisait jamais route le dimanche. Un devoir de son ministère l’appelait-il ce jour-là en quelque paroisse de son diocèse ? il partait la veille ou dans la nuit. Le trajet nécessitait-il plusieurs journées de marche ? il le partageait de façon à s’arrêter le dimanche en quelque lieu, et à y sanctifier le jour du Seigneur par l’assistance aux divins offices. Et lorsqu’il arrivait au terme de sa course, il commençait par aller visiter Notre-Seigneur en son tabernacle, quelque distance qu’il y eût entre l’église et le gîte qu’il avait choisi ; ce qui, pour le dire en passant, mettait parfois de fort méchante humeur les gens de sa suite. Mais le saint évêque savait ne s’en point émouvoir. Est-ce que, leur disait-il, Notre-Seigneur, arrivant à Jérusalem, ne se rendait pas aussitôt au Temple, pour y adorer son Père ?

Les voyages étaient aussi, pour Hélie de Bourdeille, l’occasion d’exercer sa charité au profit de toutes les misères qu’il rencontrait sur le chemin. Son aumônier était spécialement chargé de distribuer quelque monnaie à tous les pauvres dont les routes, en ces temps, étaient presque bordées. Que si le cas paraissait plus grave, et que le pauvre fût blessé ou malade, alors l’évêque lui-même descendait de sa 51mule, pour le consoler, l’exhorter et le secourir. L’escorte, par ses ordres, et en prévision des misères à soulager, était toujours suffisamment pourvue de remèdes, de cordiaux et de vivres : c’était le moment d’en faire profiter ce malheureux. Et alors se renouvelait la scène évangélique du Samaritain. Souvent même, pour pousser jusqu’au bout la mise en action de la divine parabole, le malheureux était conduit par l’escorte, soit au logis de l’évêque, soit à l’hôtellerie, et l’évêque, avant de quitter l’hôtellerie, et de continuer son voyage, payait un homme pour soigner le pauvre infirme, après son départ.

Les nombreux pèlerinages que le saint évêque fit, durant son épiscopat, au tombeau des Apôtres, — d’après le calcul dont Bois-Morin nous fournit les éléments, Hélie de Bourdeille, malgré les difficultés énormes du chemin, ne laissa jamais guère passer plus de cinq à six ans, sans effectuer ce long voyage, — lui fournirent l’occasion de renouveler souvent ces scènes touchantes, en faveur d’inconnus vers lesquels la charité, seule, dans ce qu’elle a de plus dégagé, de plus pur, pouvait incliner le cœur du serviteur de Dieu.

VII.
Hélie de Bourdeille, dans l’exercice de son ministère pastoral.

1.
Le saint évêque réforme son clergé. — Urgence de ce besoin. — Il combat l’ignorance, — et les mauvaises mœurs. — Ses enquêtes au cours de ses visites pastorales. — Les ordinands, et la collation des saints Ordres, 21, 27, 28, 46, 344.

On sait quels désordres de toute nature avaient produits dans le malheureux diocèse de Périgueux les interminables calamités de la guerre. Le clergé n’avait point échappé à ces conséquences morales de la misère et du désarroi général, d’autant que, nous l’avons dit, les évêques, éloignés par la force ou par la peur, n’avaient pu, de loin, s’opposer au mal et y apporter les remèdes efficaces. Le nerf de la discipline s’était considérablement relâché, et l’ignorance, chez plusieurs prêtres de ce diocèse, chez beaucoup peut-être, outre qu’elle les rendait incapables de remplir utilement les fonctions du ministère, se faisait la complice de leurs défauts ou de leurs vices.

Hélie de Bourdeille combattit vigoureusement l’ignorance des clercs, et il eut assez d’énergie et d’empire sur les cœurs pour amener par la persuasion, et au besoin contraindre des prêtres déjà avancés en âge à redevenir écoliers, afin d’acquérir au moins les notions essentielles, dont le jeune évêque, après enquête ou examen, les avait trouvés dépourvus. 52 — Son panégyriste signale le fait comme un véritable triomphe, et c’en est un, en effet, pour quiconque a l’expérience de ces choses.

Il n’est pas plus malaisé, dit-il, de plier des chênes de soixante ans, que de rendre écolliers des hommes qui ont vieilli dans la condition de leurs confrères.

Avec plus de vigueur encore et d’inquiète sollicitude, Hélie de Bourdeille combattit les mauvaises mœurs ou ces abus qui, sans être criminels, enlèvent au prêtre sa considération et paralysent son ministère. Mais en ces délicates matières, il se souvint toujours d’unir la douceur à la fermeté, ou plutôt, de donner à la première le pas sur la seconde, et de n’en venir aux procédés rigoureux, qu’après avoir épuisé tous les moyens de persuasion. Bois-Morin, dans un passage où il n’a en vue que l’angélique pureté du saint évêque et son horreur pour le vice opposé, marque assez bien la progression des mesures que son bon maître adoptait successivement vis-à-vis des prêtres gravement répréhensibles et scandaleux. Tout d’abord il les avertissait, les réprimandait, et s’il le croyait bon, leur imposait quelque pénitence, au for gracieux :

Quand il sçavoyt un homme de l’esglise, de sa diocèse, qui estoit ribaud, et de celluy apparoissoit par information, il se pourtoit gratieusement à le punir, pour la première foys.

S’il s’obstinait dans son péché, il avait recours à la procédure canonique, et le châtiait rigoureusement, suivant les lois et règlements alors en vigueur.

Mais quant retournoit au péché, il le punissoit de corps et de biens, et luy faisoit faire la pénitence, en pain et en eaue, et l’argent que avoit de luy pour l’amende, il le donnoit ez pauvres.

Sa vigilance, d’ailleurs, était extrême sur ce point. Il avait, paraît-il, et cela ne doit pas nous surprendre, — tous les Saints, même ceux qui n’ont point charge d’âmes, étant privilégiés sous ce rapport, — il avait, disons-nous, le don de discerner les bons prêtres de ceux qui étaient vicieux ou de médiocre vertu.

Il estoit si bon et avoit si grand entendement, (dit encore Bois-Morin), qu’il cognoissoit les prebstres de sa dioceze, lesquels estoient de bonne et honneste vie ; et quant ilz venoient là où il se tenoit, il les embrassoit et baisoit ; et quant avoient à besoigner, il les faisoit expédier et se recommandoit à leurs oraisons. Et aux aultres prebstres, il leur bailhoit la main pour baiser.

D’un autre côté, le zélé prélat recourait à tous les moyens d’information pour parvenir à se renseigner exactement, et par lui-même, non par les récits plus ou moins véridiques et désintéressés de quelques subalternes. En ce temps-là, les relations de la ville épiscopale avec les régions écartées du diocèse étaient difficiles, et par suite, il n’était pas 53toujours commode à l’évêque de savoir au juste ce qui s’y passait. Hélie de Bourdeille saisissait l’occasion de ses fréquentes visites pastorales, pour se livrer à de discrètes et utiles enquêtes.

Lorsqu’il arrivait dans une paroisse, il s’informait prudemment, auprès des personnes les plus chrétiennes, les plus éclairées et les plus dignes de foi, de la manière dont les membres du clergé se comportaient, de la réputation qu’ils s’étaient faite dans le pays, de la fidélité avec laquelle ils remplissaient les devoirs de leur ministère. Si les renseignements obtenus ne lui paraissaient pas satisfaisants, il réprimandait, et punissait même, au besoin. Que si de véritables scandales lui étaient révélés, il procédait par voie juridique, estimant avec l’Église et avec le bon sens des nations, que le plus coupable des hommes ne doit pas être condamné, avant d’avoir été entendu et discuté en ses moyens de défense ou d’excuse.

Maintenant, il estimait et à bon droit, que, pour réformer un clergé, le principal n’est pas de sévir contre les criminels avérés, ou d’essayer de redresser tant bien que mal les branches tortueuses que de longues années ont endurcies dans leurs difformités ; qu’il faut surtout porter l’attention sur les jeunes plants qui renouvelleront peu à peu le champ de l’Église, et pourront porter de bons fruits. Aussi exerçait-il tout particulièrement son zèle et celui de ses auxiliaires dans l’administration du diocèse sur les jeunes gens qui demandaient à être initiés aux saints Ordres.

Bois-Morin qui se laisse aisément frapper par les détails extérieurs et ignore à peu près totalement l’art de la généralisation, cite, relativement à l’examen des ordinands et aux cérémonies de l’Ordination, certaines particularités desquelles nous avons à conclure que le saint évêque, d’une part, ne négligeait rien pour s’assurer de la bonne vie et de l’esprit ecclésiastique de ceux qui se présentaient aux Ordres, de leurs aptitudes et de leur fidélité à porter l’habit ecclésiastique et la tonsure, fidélité si nécessaire en ces temps de licence et de débordements dont nous n’avons pas l’idée aujourd’hui ; et que, d’autre part, dans l’administration même du sacrement, il n’épargnait ni peines ni fatigues, pour assurer l’excellence de leurs dispositions, produire en eux une impression profonde, faire passer dans leur cœur, en ce moment béni de l’enfantement sacerdotal, un peu du feu divin qui embrasait le sien. C’est à cela, manifestement, que tendaient ces exhortations que le saint évêque leur faisait avant la collation de chaque Ordre, et qui retardaient jusqu’à deux heures de l’après-midi, c’est la remarque de Bois-Morin, l’achèvement de la fonction sacrée.

Bois-Morin constate aussi, à la louange de son maître bien-aimé, 54qu’il ne laissait point passer un seul des jours fixés par l’Église pour la réception des saints Ordres, sans remplir ce haut devoir de sa charge épiscopale. Une pareille observation paraît assez indifférente aujourd’hui. Elle avait sa raison d’être en ces temps où tant d’évêques, peu assidus à la résidence, laissaient parfois s’écouler des années sans se préoccuper d’assurer, par eux-mêmes ou par d’autres, le recrutement du clergé d’un diocèse dont il leur suffisait de toucher les revenus.

2.
Comment Hélie de Bourdeille évangélise et réforme son peuple. — Ses prédications. — Ses visites pastorales. — Le saint évêque se fait missionnaire, jusque dans les hameaux les plus reculés du Périgord, 17-21, 27, 45, 46, 54-55, 58, 71, 313, 338, 341, 344, 348.

Plusieurs auteurs observent qu’Hélie de Bourdeille ne se bornait pas à porter le nom du grand prophète d’Israël, qu’il en avait l’esprit et la vertu : Ægidius Camartus le met au nombre des évêques célèbres et saints, qui ont illustré, à travers les siècles, ce nom devenu synonyme de zèle pour la gloire de Dieu et la réformation de son peuple. De fait, lorsqu’on réfléchit à l’ardeur infatigable du jeune évêque, à la sainte vigueur qu’il déploya dans sa lutte incessante contre le mal, à ses travaux immenses, aux ennuis et vexations de toute sorte, qu’il supporta sans fléchir, qu’il affronta même, pour le service de Dieu et le salut des âmes, à ses protestations énergiques et sans cesse renouvelées contre tout ce qui n’était pas la vérité, le droit, la justice, on ne peut s’empêcher de se rappeler qu’une double grâce, celle du saint baptême et celle des vœux de religion, avait consacré et sanctifié, dans le serviteur de Dieu, ce noble nom patronymique, qu’il conserva, après avoir tout quitté, sans doute, parce que c’est en vue de cet enfant, la gloire la plus pure de sa maison, que la divine Providence avait permis que ce nom devînt, bien des siècles à l’avance, celui de la grande famille des Bourdeille.

Jamais, dit Bois-Morin, le saint évêque n’était plus joyeux que lorsque des gens de bien lui étaient signalés, et qu’on lui rapportait leurs bonnes œuvres, qu’on lui dépeignait leurs vertus. Jamais il n’était plus triste que lorsqu’on lui signalait des personnes de conduite mauvaise, qu’on lui racontait leurs actions perverses, leurs scandales, qu’on lui dépeignait leurs vices. Mais il ne s’arrêtait pas à cette simple expression des sentiments de son âme apostolique. Il mettait, en conséquence, la cognée à la racine de l’arbre, et pour l’encouragement et le réconfort des bons, comme pour l’extirpation du mal et l’amendement des pécheurs, il déployait un zèle vraiment céleste, zelus plane cœlestis [un zèle véritablement céleste], c’est le mot employé par plusieurs de ses historiens.

Hélie de Bourdeille, tout en donnant à l’administration proprement dite un temps considérable et des soins attentifs, ne pensait pas qu’à celle-ci dut se borner, pour lui, l’exercice de la charge épiscopale. Il estimait, avec l’Église, que l’évêque, avant tout, est apôtre et pontife ; 55que le devoir de la prédication lui incombe à lui, le premier, et que les prêtres ne sont en cela, et ne doivent être que ses auxiliaires ; que l’administration des sacrements lui est également dévolue, en tant que pontife et pasteur, et que si l’évêque ne peut être partout, en même temps, pour répondre aux besoins des fidèles, réconcilier les pécheurs, leur donner le pain de vie, les bénir et sanctifier, aux grandes étapes de leur vie, en leur conférant les autres sacrements qui ne requièrent point, de la part du ministre, le caractère épiscopal, il convenait, du moins, qu’il prît, dans la mesure possible, sa part de ce saint et consolant ministère, et de la sorte, se trouvât en contact immédiat avec les âmes vers les quelles il était envoyé.

Aussi bien, l’état de désarroi dans lequel se trouvait alors le diocèse qui lui était échu, réclamait des mesures extraordinaires et des soins exceptionnels : Hélie de Bourdeille se fit missionnaire, dans la rigoureuse acception du mot.

Communément preschoit son peuple,

dit un des braves paysans de Montagrier, appelé comme témoin à l’enquête civile de 1531. — Simple et spontanée déclaration qui résume bien l’épiscopat de Bourdeille, surtout dans les dix ou quinze premières années de son séjour à Périgueux. Il prêchait jusqu’à deux et trois fois par jour, nous dit un de ses biographes. Il prêcha plusieurs carêmes entiers dans sa cathédrale, un entre autres, dans lequel, tous les jours, il fit de longues instructions sur les péchés capitaux, et produisit des fruits merveilleux de conversion. Nous savons déjà, que, simple moine franciscain, il était grandement apprécié comme prédicateur, et mettait un véritable talent au service d’une conviction profonde et d’un zèle tout apostolique. Son talent n’avait pu que se développer et mûrir, son autorité n’avait pu que s’accroître, par l’effet de sa sainteté grandissante, encore plus que par le respect attaché à son caractère épiscopal. Les résultats étaient merveilleux, et s’étendaient à tous les lieux par lesquels il passait, jetant la semence de la divine parole. Partout, c’était comme un joyeux recommencement de la vie chrétienne, de longues années languissante, troublée, presque éteinte.

Car il achevait au saint tribunal l’œuvre commencée du haut de la chaire, se donnant tout entier, à la tête de ses prêtres, à ce ministère de la confession où le missionnaire recueille les fruits de l’apostolat. Nous le voyons, à certains moments, passer les jours et les nuits à entendre et absoudre les pénitents, reculant jusqu’au soir, et quelquefois même supprimant ses repas, pour répondre aux empressements de la foule. Mais nous savons par Bois-Morin qu’à aucune époque de son épiscopat il ne 56renonça totalement à ce divin ministère. Non content d’entendre tous ceux qui se présentaient, il allait au-devant des pécheurs et presque toujours en triomphait. Parfois même, il consacrait plusieurs heures, et à plusieurs reprises, à un même pénitent, lorsque sa connaissance des âmes et son expérience des choses de Dieu lui en révélaient l’opportunité. Plein de miséricorde pour les pécheurs repentants, il était, nous dit encore Bois-Morin, terrible aux criminels opiniâtres et superbes. Un vrai missionnaire, enfin, toujours à la poursuite des âmes, allant les rechercher, pour les consoler et les guérir, jusque dans les hôpitaux, jusque dans les prisons, visitant même de préférence ces lieux de douleur et de larmes, pour y savourer à loisir la sainte volupté du bien accompli dans l’ombre, en faveur des plus disgraciés et des plus oubliés du troupeau confié à sa sollicitude.

C’est surtout dans ses visites pastorales, aussi fréquentes et ininterrompues dans son diocèse, qu’elles étaient rares et superficielles, en ces temps malheureux, dans la plupart des autres Églises, que se révélaient dans tout leur éclat, les vertus apostoliques d’Hélie de Bourdeille. C’est là qu’il apparaissait vraiment comme un évêque missionnaire des premiers temps du Christianisme. Les vénérables apôtres, fondateurs de nos Églises de la Gaule, ne devaient point comprendre autrement le ministère épiscopal.

Qui parcourt aujourd’hui le Périgord, avec ses grandes voies de communication, ses routes bien tracées, ses grandes et riches cultures, ses chemins agréables, soigneusement entretenus, ses sentiers délicieux, — sans parler des moyens de locomotion que lui fournit en abondance la science moderne, — peut difficilement se faire une idée de l’état de cette province, au temps d’Hélie de Bourdeille, après un siècle de bouleversement et de pillage, dans les dernières convulsions d’une guerre qui avait ruiné le pays, coupé les routes, défoncé les chemins, couvert de buissons impénétrables, hérissé de halliers sauvages, une des contrées les plus fertiles de notre sol. Sans doute, on pouvait encore, avec un peu de peine, se hasarder d’une ville à l’autre ; mais les bourgades écartées, les hameaux perdus dans la brousse, au flanc des collines ou dans les ravins, étaient vraiment inabordables.

Le Périgord, (dit un des panégyristes de notre saint évêque), n’a pas des terroirs aisés, à l’égard de plusieurs autres provinces du royaume. C’est une contrée pierreuse, couverte de bois. Les paroisses y sont éloignées, les hameaux écartés, le menu peuple abruty, et fort malaisé à se laisser conduire. Nostre sainct, sans craindre ces difficultés, cherche ces bruteaux dans les forêts, parmi les rochers et les barricaves.

Le bon 57panégyriste aurait pu ajouter que cette contrée, qu’il dépeint, comme il la voyait au XVIIe siècle, était d’un accès bien autrement difficile au XVe, après cent ans de guerres et de désastres non encore réparés.

En dépit de ces obstacles, Hélie de Bourdeille entreprend la visite de toutes les paroisses soumises à sa juridiction. Il y a, dans l’étendue considérable de ce diocèse, tant d’églises à réconcilier, tant de ruines matérielles et morales à relever, tant de règles à rétablir, tant d’âmes qui réclament depuis si longtemps le pain de la doctrine et le remède divin des sacrements, tant de vieillards même à confirmer !

Bois-Morin s’étend longuement sur la manière dont Hélie de Bourdeille accomplissait, dans chaque paroisse, la fonction si importante de la visite pastorale. On voit, à le lire, quel soin minutieux le saint évêque y apportait. Son récit, vieux de cinq siècles, est intéressant, malgré la multitude des détails dans lesquels le digne homme croit devoir entrer, en ce que nous y retrouvons, exécutées à la lettre, toutes les prescriptions du Pontifical, bien des années avant que Benoît XIV eût donné à l’œuvre du pape saint Gélase et de ses successeurs sa forme actuelle, définitive. Rien de ce qui concerne la décence du culte, la conservation des saintes espèces, des huiles saintes, des saintes Reliques, l’entretien des édifices sacrés, le bon ordre des sacristies, n’échappe à l’examen du vigilant évêque. Rien, non plus, de ce qui contribue à relever, aux yeux des populations, la dignité épiscopale et le respect dû au plus haut représentant de la hiérarchie dans la contrée. On se croirait au XIXe siècle, dans le diocèse le mieux ordonné de France ou d’Italie.

Mais ce qu’il importe de souligner dans le récit du naïf et véridique biographe, c’est le caractère apostolique qu’Hélie de Bourdeille imprimait à la visite pastorale. Les devoirs d’administration remplis, il se livrait tout entier à l’évangélisation de ces pauvres gens, parmi lesquels un grand nombre n’avaient jamais vu d’évêque, dans tout le cours de leur vie. Il se faisait renseigner par le curé sur les abus locaux et sur les besoins particuliers de la paroisse ; puis il prêchait avec véhémence contre ces abus, adaptait à ces besoins son enseignement, simple, précis, accessible à toutes les intelligences. Et les effets de sa prédication ne tardaient pas à se produire. Il lui fallait souvent, avec tous les prêtres de la paroisse et de sa suite, donner de longues heures au ministère de la confession. C’était à qui, parmi ces humbles, plus ignorants que coupables, parviendrait jusqu’à l’évêque, s’agenouillerait à ses pieds, en recevrait indulgence et pardon. Quelquefois, le concours était si grand, comme à Notre-Dame de Castres, par exemple, et à Notre-Dame de la Prade, 58qu’il fallait transformer la visite en mission, et célébrer les offices, administrer les sacrements en plein air.

Et ces admirables succès ne suffisaient pas au zèle dévorant du fils de saint François. Il y avait, dépendants de quantité de ces paroisses rurales, des hameaux perdus où le prêtre, de loin en loin, pénétrait à grand’peine, où jamais un évêque n’avait mis le pied, et dans lesquels de pauvres gens, retenus par la maladie, empêchés par la misère, tombés dans une demi-sauvagerie par défaut de contact avec le reste de la société, végétaient loin de Dieu, privés de tout secours spirituel. Le saint évêque n’entendait pas que ces malheureux fussent plus longtemps les déshérités du troupeau. Puisqu’ils ne pouvaient ou ne voulaient venir à lui, il allait à eux, s’installait chez eux, vivait quelques jours de leur vie, les catéchisait, leur apprenait à prier, célébrait parmi eux, dans leurs réduits, les saints mystères, les convertissait, leur administrait les sacrements, et après avoir donné à leurs âmes, qui lui étaient particulièrement chères, tous les secours et toutes les consolations dont elles avaient si grand besoin, leur laissait d’abondantes aumônes, heureux lui-même d’avoir vécu, chez ces humbles, méprisés du monde, les plus beaux jours de son épiscopat. — On conçoit que de pareils actes aient arraché aux panégyristes d’Hélie de Bourdeille des cris d’admiration.

Notons, en finissant, que le saint évêque se montrait des plus attentifs à ne point grever, par ses visites fréquentes, les paroisses pauvres de son diocèse ; qu’il faisait preuve du plus grand désintéressement dans l’exercice de ce ministère, comme, au reste, dans toutes les opérations de sa chancellerie ; et que bien loin d’exiger de certaines Églises des droits légitimes, mais trop onéreux pour elles, il recourait à toutes les dispositions les plus opportunes pour que les paroisses ou chapelles dénuées de ressources, recueillissent les avantages de sa visite sans avoir à en supporter les charges. Encore un point que le fidèle Bois-Morin ne manque pas de signaler.

59VIII.
Hélie de Bourdeille prisonnier des Anglais. — Sa captivité. — Sa délivrance. — L’illustre et saint archevêque de Bordeaux, Pierre III Berland.

1.
Les Anglais, qui sentent l’Aquitaine leur échapper, y font des otages de choix. — Hélie de Bourdeille, s’en allant vaquer aux devoirs de son ministère, tombe dans une embuscade, tendue par le Bâtard de Grammont, 17-18, 61.

C’est dans l’accomplissement de son devoir pastoral, qu’Hélie de Bourdeille tomba aux mains des Anglais. Ces insulaires voyant avec peine, mais sans pouvoir se faire la moindre illusion, que l’Aquitaine allait bientôt leur échapper, prenaient toutes les précautions pour que cette perte leur fût moins dommageable, et qu’à défaut d’honneur ils pussent au moins ramasser quelque argent. Dans ce but, ils faisaient main basse sur les trésors des Églises et des villes elles-mêmes, sur les chartes anciennes, qu’ils comptaient, sans doute, revendre plus tard à prix d’or : leurs fameux dépôts d’archives, si précieuses pour notre histoire nationale, datent en partie de ce temps. De plus, ils prenaient un grand nombre d’otages, parmi les personnes de qualité, escomptant d’avance les grosses rançons qu’ils en tireraient, au moment favorable.

Pour plusieurs raisons, parmi lesquelles sa naissance et sa vaillante famille, leur ennemie jurée, le jeune évêque de Périgueux, installé définitivement depuis peu, à leur grand dépit ainsi que nous le dirons, devait figurer au premier rang des otages désignés aux coups de main de leurs bandes. Aussi le Bâtard de Grammont, l’un de leurs plus odieux soudards, qui guerroyait en Périgord ou sur ses confins, épiait-il l’occasion de s’emparer du pacifique prélat. Cette occasion ne tarda pas à se présenter, si toutefois il ne la fit naître lui-même, en donnant pour base à son infâme calcul le zèle admirable que le saint évêque déployait, sans crainte du péril, dans l’exercice de toutes les fonctions de sa charge.

Le Bâtard de Grammont s’était retranché dans le château d’Auberoche, disent, après Dupuy, la plupart des auteurs ; dans le fort d’Aubeterre, dont il était capitaine, dit Pierre de Bois-Morin. Contrairement aux hésitations que nous avons manifestées dans nos Preuves et éclaircissements (page 17, note 3), nous ne doutons plus, pour notre part, que Bois-Morin ait raison contre tous ces auteurs, et voici, en quelques mots, nos principaux motifs.

602.
Le fait se passe aux environs d’Aubeterre, et non aux environs d’Auberoche, comme la plupart des auteurs l’ont écrit après Jean Dupuy, 17-18.

En premier lieu, c’est uniquement d’après le Père Jean Dupuy que tous ces auteurs, dont l’accord, à première vue, nous avait impressionné, racontent le fait ; de telle sorte que, en réalité, nous n’avons à prendre parti qu’entre deux versions, celle de Bois-Morin, le contemporain du fait, et celle de l’historien de l’Église du Périgord, qui, le premier, mais deux cents ans après l’événement, écrivait Auberoche au lieu de Aubeterre, ou plutôt, — car il emprunta lui-même à Bois-Morin son récit, — lut Auberoche où Bois-Morin, par cinq fois de suite, — nous avons dernièrement encore vérifié son texte, à la Bibliothèque nationale, — avait écrit Aubeterre. Or, chacun sait, et le contrôle qu’il nous a fallu exercer sur plusieurs autres points, nous a amplement démontré à nous-même que l’exactitude rigoureuse n’est point la qualité dominante du Père Dupuy, et que, surtout en matière de transcription, ses distractions sont aussi nombreuses que variées.

En second lieu, les circonstances du fait, telles que nous les fournit avec tant de précision le texte de Pierre de Bois-Morin, s’accordent mal avec la désignation d’Auberoche. L’église Saint-Antoine d’Auberoche elle-même, qui semble avoir créé la confusion dans l’esprit de Dupuy, ne répond qu’imparfaitement, eu égard à la faible distance qui la séparait du château-fort de ce nom, aux exigences de ce texte.

Enfin, et cette raison aurait pu nous dispenser de toutes les autres, le château-fort d’Auberoche n’existait plus qu’à l’état de ruine inhabitable, à l’époque où se place le guet-apens du Bâtard de Grammont. Dès 1430, moyennant une somme convenue de seize écus, la ville de Périgueux avait obtenu de Jean de Blois, sire de Laigle, comte de Penthièvre, vicomte de Limoges et seigneur d’Auberoche, l’autorisation de démolir ce château, qui servait de repaire aux pillards anglais. Le 16 novembre 1430, la municipalité de Périgueux y envoya cent soixante ouvriers qui, en cinq jours, firent la besogne, ne laissant subsister qu’un pignon et un angle de tour. Mais on apprit, quelques semaines après, que les éternels ennemis de la France avaient rassemblé une grande quantité de pieux, et se proposaient de rétablir la place. À cette nouvelle, la municipalité réunit en secret de cent à cent quarante hommes, et, en février 1431, les dirigea de nouveau sur Auberoche, avec l’ordre de renverser le pignon, l’angle de la tour et ce qui pouvait rester des murailles, de manière qu’on ne pût songer à une restauration, ce qui fut exécuté. (Archives de Périgueux, Livre Noir, 111.) Dans ces conditions, il est impossible que, quelques années plus tard, le soudard anglais ait pu garder à Auberoche, durant un certain laps de temps, l’otage dont il s’était si déloyalement emparé.

61Feu Léon Dessalles, dans son Histoire du Périgord (tome II, p. 424), ne pouvant parvenir à concilier ce texte formel des Archives périgourdines avec le texte de Dupuy, conclut en supposant que la démolition d’Auberoche ne devait pas être aussi complète que le dit le Livre Noir. S’il avait connu le texte de Bois-Morin, que nous publions aujourd’hui pour la première fois, ce remarquable érudit, aurait résolu la difficulté autrement qu’en constatant, avec un grand apport de bonne volonté, que, aujourd’hui encore, il y a des restes qui permettraient de tenir un homme prisonnier. Il aurait, purement et simplement, comme nous le faisons nous-même, abandonné la version de Dupuy pour celle du biographe contemporain d’Hélie de Bourdeille.

Dans son récit, en effet, Bois-Morin est en plein accord avec la topographie, avec les circonstances de temps et de personnes, avec les vraisemblances et, ce qui vaut mieux, avec lui-même. Non loin de la forteresse d’Aubeterre, point d’appui des Anglais dans la région, et justement à la distance qu’il signale, se trouvaient deux églises dédiées à saint Antoine, d’abord celle de la Commanderie générale de Viennois, dite Saint-Antoine-les-Aubeterre, paroisse de Mirand, et ensuite l’église paroissiale de Saint-Antoine du Privât, un peu au sud de Mirand. (Voir la carte de l’ancien diocèse de Périgueux, d’après Sanson, par M. l’abbé Brugière.) De même qu’Aubeterre, ces deux églises appartenaient au diocèse de Périgueux, et par conséquent, leur réconciliation, le cas échéant, appartenait à Hélie de Bourdeille. Nous inclinons à penser que, dans l’occurrence, il s’agissait de Saint-Antoine du Privât, le texte de Bois-Morin paraissant devoir s’interpréter d’une église ordinaire, et non d’une église de communauté, détail qu’il n’aurait pas manqué de noter. Mais, quelle que soit l’opinion qu’on adopte sur ce point, il ne nous paraît pas possible qu’on abandonne ce texte primitif et sûr pour le texte à tout le moins hasardé, fort douteux, de Dupuy.

Assez discuté sur le lieu, revenons au fait.

3.
Date probable du fait, 1448. — Captivité pénible, au château d’Aubeterre. — Mauvais traitements. — Blasphèmes odieux des soudards d’Angleterre. — Héroïque patience du saint évêque, qui prie et fait prier pour eux. — Sa captivité se prolonge ; il est transféré au château de la Roche-Chalais, 17, 18, 61, 63-64, 69-70, 84, 306, 310, 402-405.

De son repaire, Grammont ravageait donc et souillait le pays environnant, s’aventurant parfois jusqu’à Périgueux, ainsi que Léon Dessalles le note pour l’année 1444, où ses gens firent de même, un prisonnier, Étienne Queyrel, qu’on parvint d’ailleurs à leur reprendre. (Tome II, p. 437.) Mais cette fois, il fut plus prudent. Ses soldats se tinrent dans le voisinage d’Aubeterre, et profanèrent l’une des deux églises, dédiées à saint Antoine. C’était, à la vérité, le meilleur moyen d’attirer dans ces parages le zélé pontife, qui mettait autant d’ardeur à réconcilier les temples de Dieu, qu’à ramener à lui les âmes, ses temples vivants. Le 62coup réussit à merveille. Dès qu’il apprit le sacrilège, le pieux évêque partit de Périgueux pour le réparer. Il allait sans escorte, accompagné seulement de l’abbé de Brantôme et de quelques prêtres, parmi lesquels Pierre Fournier, curé de Sainte-Marie de Frugies, paroisse alors importante de l’archiprêtré de Thiviers. Bourdeille s’avançait à petites journées, prêchant, catéchisant, confirmant sur sa route. Mais le soudard, opérant lui-même, veillait en embuscade. L’évêque et ceux qui l’accompagnaient, étaient arrivés à une faible distance de l’église profanée, lorsque soudain ils se virent entourés par sa troupe de malandrins, qui mirent la main sur l’évêque, le déclarèrent prisonnier et l’emmenèrent au fort, ne lui permettant de garder avec lui qu’un seul de ses compagnons, le curé de Sainte-Marie de Frugies.

Ce prêtre est l’unique témoin oculaire que nous ayons de la captivité du saint évêque, et des admirables vertus qu’il y pratiqua. Sur ce chapitre, Pierre de Bois-Morin se réfère uniquement à son témoignage.

Au dire de Messire Pierre Fournier, Hélie de Bourdeille eut à subir, de la part de cette soldatesque grossière, d’assez mauvais traitements, que plusieurs auteurs semblent peut-être exagérer quelque peu, d’autant qu’ils ne citent point leurs sources, et que, pour nous, nous n’en connaissons point d’autre que le récit du curé de Frugies, fidèlement recueilli par Bois-Morin. Quoi qu’il en soit, le saint évêque captif mettait bien au-dessus de ces traitements odieux le cruel supplice qu’il endurait à entendre, tout le long du jour, les abominables blasphèmes de ces suppôts d’enfer. Ces misérables savaient, sans doute, avec quelle contention de zèle Hélie de Bourdeille, ainsi que nous le dirons bientôt, travaillait à extirper de son peuple ce crime aussi insensé que provocateur des divines colères ; et ils se faisaient un plaisir diabolique de le blesser au plus intime de l’âme par une véritable orgie de propos infâmes, qu’il lui était impossible de réprimer.

Cependant, le saint évêque à d’aussi pénibles souffrances et à des injures qui le blessaient surtout en ce qu’elles atteignaient la divine Majesté, opposait la plus invincible patience. Comme son adorable Maître au Prétoire, il se taisait. Que s’il en ouvrait la bouche avec son compagnon de captivité, c’était uniquement pour lui recommander aussi la patience, le pardon, et pour l’exhorter à prier avec lui pour la conversion de ces malheureux.

S’il faut en croire plusieurs auteurs dont nous n’avons pas lieu de rejeter le sentiment, c’est en 1448, c’est-à-dire, l’année qui suivit l’entrée d’Hélie de Bourdeille dans son diocèse, que le Bâtard de Grammont aurait accompli son glorieux exploit. Cette date, assez vraisemblable, 63confirmerait l’opinion que nous avons dû adopter, en reportant à l’année 1447 la prise de possession solennelle et définitive, par le serviteur de Dieu, du siège qui lui avait été assigné dix ans plus tôt, en 1437.

Suivant ces mêmes auteurs, la captivité, — il serait plus exact de dire l’exil, — du saint évêque se serait prolongée assez longtemps, et ce ne serait qu’à l’époque de la pacification de la Guyenne, par la défaite de l’Anglais, c’est-à-dire, de 1451 à 1453, qu’il serait rentré à Périgueux. Ce qu’il y a de certain, c’est que les Anglais, après l’avoir détenu un certain temps dans le château d’Aubeterre, le transférèrent dans celui de la Roche-Chalais, en Saintonge, avec dessein de le faire passer en Angleterre ; et que, délivré, ainsi que nous allons le dire, par le dévouement et l’habileté de Pierre Berland, archevêque de Bordeaux, il dut rester auprès de celui-ci jusqu’à la conclusion de la paix, soit qu’il s’agisse de la première soumission de Bordeaux, en 1451, soit qu’il s’agisse de la reddition définitive de cette place, en 1453.

4.
Situation exceptionnelle de la Roche-Chalais. — Les Anglais transfèrent leur prisonnier de cette petite ville à Libourne, pour de là l’expédier, sans doute, en Angleterre. — Mais, dans le trajet, il est subitement délivré par Pierre Berland, son métropolitain, — qui le reçoit magnifiquement à Bordeaux, — et lui donne l’hospitalité, jusqu’à ce qu’il puisse rentrer dans son diocèse, 18, 61, 63-64, 70, 403-404.

Située au point de jonction du Bordelais, de la Saintonge, de l’Angoumois et du Périgord, bâtie sur le flanc d’un coteau dont la hauteur principale domine à pic, de cent cinquante pieds, le cours de la Dronne, aux rives si pittoresques, la petite ville de la Roche-Chalais présentait cette particularité que la limite de la Saintonge et de la Guyenne la traversait par le milieu, laissant au Périgord et par conséquent au diocèse de Périgueux, la partie basse de la ville, au sud, et donnant au diocèse de Saintes la partie septentrionale et plus élevée, sur laquelle était construit le château. C’est dans cette forteresse qu’Hélie de Bourdeille, amené d’Aubeterre sous bonne garde, fut interné, en attendant qu’on l’éloignât encore plus de son pays.

De la Roche-Chalais, en effet, les Anglais voulaient conduire leur prisonnier à Libourne, pour le diriger ensuite, disent quelques-uns, sur l’une ou l’autre des places qu’ils tenaient encore dans le midi de la France, mais plus probablement pour l’embarquer à destination de l’Angleterre. Toutefois, ils avaient compté sans le dévouement intelligent et actif du très puissant archevêque de Bordeaux, l’illustre Pierre III Berland, plus connu sous son nom populaire et toujours vénéré de Pey Berland.

Ce prélat, sollicité par sa foi et son grand cœur, plus efficacement encore que par les nobles parents et amis que les Bourdeille comptaient au pays Bordelais, conçoit le projet d’enlever de vive force à ses geôliers celui que, aussi bien, malgré son grand crédit auprès des princes d’Angleterre, il n’aurait pu délivrer par la voie des négociations. Lorsqu’il y 64va de son intérêt, en ce temps-là comme aujourd’hui chacun savait cela, l’Angleterre n’a plus d’oreilles. Ce qu’il y a de mieux à faire, pense le courageux et fin prélat, c’est d’opposer la force irrégulière et de surprise à la force irrégulière et de coup de main. Dans le plus grand secret, il arme une petite troupe ; lui-même, déjà septuagénaire, part à la tête de ses gens ou tout au moins à leurs côtés. Instruit des projets de l’ennemi, du chemin qu’il suivra, de l’heure à laquelle il s’approchera de Libourne, il place sa poignée d’hommes en observation, à peu de distance de cette ville, dans les environs de Saint-Denis-de-Pile. Puis, lorsque le convoi passe à sa portée, la troupe libératrice se précipite sur les soudards. Ceux-ci, surpris par la rapidité du coup, et peut être aussi, déjà affligés de cette bravoure qui ne se montre bien que lorsqu’ils sont dix contre un, laissent échapper leur proie.

Quoi qu’il en soit, Bourdeille est libre, entre les bras de son bien aimé métropolitain. Celui-ci, après avoir pris toutes les mesures de sécurité, le fait monter sur une embarcation préparée d’avance, et qui le conduira jusqu’à la ville archiépiscopale. Quant à Pierre Berland, il a ses intentions ultérieures, coupe au plus court et rentre à Bordeaux par la voie de terre. Le saint et vaillant archevêque veut recevoir solennellement son jeune suffragant, honorer en lui la dignité épiscopale que viennent de rehausser de longues souffrances imméritées qui en ont fait peut-être un confesseur de la foi, mais très certainement un admirable modèle de toutes les vertus.

Lorsque l’embarcation qui portait Bourdeille, accosta au port de Bordeaux, Pierre Berland était là, à la tête de tout son peuple, entouré des principaux de la cité. L’accueil fut triomphal. C’est environnés de cette immense multitude, et au bruit des acclamations d’une population enthousiaste, que les deux évêques, les deux saints évêques, pouvons-nous dire, le libérateur et le captif délivré, montèrent des rives du fleuve à l’antique métropole de Saint-André et au palais de son illustre archevêque. Berland, racontent les historiens, donna de grandes fêtes en l’honneur de l’humble évêque franciscain ; et celui-ci, avons nous dit, resta son hôte jusqu’à ce que des temps meilleurs lui permissent de rentrer au milieu de son cher troupeau.

5.
Parallèle entre Hélie de Bourdeille et Pey Berland. — Avec des origines et des aptitudes fort diverses, mêmes vertus, mêmes sentiments, dans des situations sans analogie. — Le culte de la Papauté est le lien principal qui les unit. — Hélie de Bourdeille rentre dans son diocèse, à la faveur de la paix. — Il est reçu comme les Athanase et les Chrysostome, à leur retour d’exil. — Hélie de Bourdeille, dans les vicissitudes de sa vie, rappelle d’une manière frappante les anciens champions de la cause évangélique, 63-64, 71, 84, 313-314, 342, 403-406.

Rien ne serait plus facile que d’établir un parallèle entre ces deux grands évêques, entourés encore aujourd’hui, dans la vénération populaire, déjà vieille de cinq siècles, de l’auréole de la sainteté. Rien ne manquerait à l’agrément de ce parallèle, ni les ressemblances merveilleuses, ni les oppositions puissantes qu’une vertu supérieure fond ou 65ramène à l’unité. Berland est un enfant du peuple, pâtre et fils de pâtre, Hélie de Bourdeille est de noble race. Parvenus, l’un et l’autre, à l’épiscopat, le premier, le pâtre, s’élève par une sainte magnificence, splendeur d’une ardente charité ; le second, le fils des grands seigneurs, s’illustre par la sainte pauvreté, par l’humilité de la bure franciscaine, que sa charité, non moins ardente qu’en Pierre Berland, revêt aussi d’une véritable splendeur. Berland, qui est l’homme de son peuple avant tout, paraît moins préoccupé des intérêts de la Couronne : depuis trois cents ans, les Bordelais ont vécu si heureux, à beaucoup d’égards, sous le sceptre étranger ! Bourdeille, au contraire, n’a d’aspirations, après Dieu et les choses de Dieu et de son Église, que pour la cause nationale. Tous les deux, au fond, sont guidés par le même principe, le souci du bien de leur peuple, uni à la loyauté envers le pouvoir civil, quel que soit ce pouvoir imposé par les événements.

Berland, fin diplomate, se mêle davantage aux affaires de ce monde ; Hélie, plus mystique, paraît, à Périgueux du moins, n’avoir guère d’autres sollicitudes que celles de son ministère. Mais cette divergence tient surtout à ce que les besoins des deux Églises étaient fort différents à cette époque : en réalité, ces deux pasteurs de peuples, dévorés du même zèle de la gloire de Dieu, de la même passion des âmes, se donnaient, se sacrifiaient à toutes, également, pour les gagner toutes à Jésus-Christ.

Il est, cependant, un point sur lequel ces deux grands évêques s’unissaient dans un étroit amour. Nous voulons parler de leur dévouement à l’Église mère et maîtresse, de leur culte filial, combien touchant et profond ! envers la sainte Papauté.

En un temps d’obscurcissement lamentable et de plus lamentable défaillance, de la part de l’épiscopat français, ils furent les plus illustres, peut-être même les seuls champions de cette cause sacrée, trahie par nos rois et nos légistes, moyennant la connivence ou la résignation de la plupart des prélats. On sait déjà, et l’on saura encore mieux, un peu plus tard, combien Hélie de Bourdeille eut à lutter et à souffrir pour cette cause qu’il soutint jusqu’à son dernier souffle. Quant à Pierre Berland, obligé par sa conscience épiscopale de déserter avec éclat l’assemblée où se perpétrait l’attentat de la Pragmatique Sanction, on peut dire que les tendances et les audaces criminelles de la Cour de France contre la suprématie pontificale, furent, de tous les motifs, celui qui le refroidit le plus à l’égard de la Couronne. Il était plus facile, alors, d’être et de demeurer évêque catholique, dans la pleine acception du mot, sous la domination de l’Angleterre, que sous le sceptre chancelant de Charles VII ! La constatation est pénible, malheureusement elle s’impose.

66Lorsque les horizons se furent un peu rassérénés, Hélie de Bourdeille rentra au milieu de son peuple. Avec quelles démonstrations d’allégresse et quels sentiments de piété, il fut reçu par ce clergé, ces fidèles, qui avaient déjà appris à le connaître, et pouvaient, après les tristesses de l’absence, estimer à plus juste prix le trésor qui leur était rendu. Les historiens disent que les joies du retour d’Hélie rappelèrent l’enthousiasme qu’avait excité jadis, à Constantinople et à Alexandrie, le retour des Athanase et des Chrysostome. Nous n’y contredirons pas. Ce qui est certain, c’est que la vie du saint évêque de Périgueux, en de nombreuses conjonctures, rappelle d’une manière frappante et qui se présente naturellement à l’esprit, des faits, des situations analogues à certaines circonstances célèbres de la vie des plus illustres champions de la sainte Église. Dans les fastes de la sainteté, tout comme dans les annales des peuples, l’histoire ne serait-elle donc qu’un perpétuel recommencement ?

IX.
Après la captivité. — Les grandes luttes d’Hélie de Bourdeille pour le rétablissement de la discipline dans son diocèse.

1.
Rendu à son troupeau, Hélie de Bourdeille reprend sa vie et son labeur apostoliques. — Lutte avec intrépidité contre les vices, qui pullulaient, à la suite des guerres, — et en particulier contre le désordre général du blasphème. — Rend en synode, contre les blasphémateurs, des Ordonnances signalées par les auteurs sous le titre de Decreta contra dejerantes. — Ces Ordonnances ne sont que la reproduction des Décrets conciliaires anciens, et qui n’avaient point cessé d’obliger. — Hélie de Bourdeille les applique avec la plus grande fermeté, sans acception de personnes, — et obtient promptement un complet succès, 16, 18, 69, 71, 313, 348, 412-413.

L’évêque n’est pas seulement pasteur, l’homme de la parole sainte et des sacrements ; il est aussi législateur et juge, l’homme de la discipline et de la correction des mœurs. Dès son arrivée dans ce diocèse de Périgueux, si délaissé depuis nombre d’années, et dans lequel, suivant le mot de l’Écriture, les bêtes malfaisantes avaient pu commettre toutes leurs dévastations nocturnes, Hélie de Bourdeille avait joint aux travaux de son ministère de paix et de réconciliation les travaux et les luttes pour la correction des mœurs, le relèvement de la discipline et la revendication des droits lésés, fort compromis, de son Église. Mais il semble que ces luttes marquèrent particulièrement la période qui suivit son retour de la captivité et de l’exil que lui avait infligés, sans motifs, la perfidie britannique.

Tous les vices, plus ou moins, pullulaient dans ce pauvre diocèse, comme dans un champ abandonné, foulé, pullulent les herbes mauvaises et les insectes malfaisants. Il les attaqua tous, avec le même courage et la même persévérance obstinée : cet humble, ce pacifique était de fer et de feu quand il y allait de la gloire de Dieu et du salut des âmes. 67Toutefois, parmi ces vices, il en était un qui plus particulièrement enflammait son ardeur et provoquait sa sainte indignation : le blasphème, passé à l’état endémique, qu’il trouvait, pour ainsi dire, sur toutes les lèvres, et dont aucune force humaine ne semblait pouvoir triompher. C’est contre cette habitude absurde autant que criminelle, qu’il déploya le plus d’énergie. Les historiens sont unanimes à constater qu’on vit éclater en lui, dans ce combat, nous pourrions dire ce corps-à-corps, le zèle fameux du grand prophète dont il portait le nom : In spiritu et virtute Eliæ.

La sainte Église avait édicté contre les blasphémateurs des peines rigoureuses, proportionnées au désordre social que produit et entretient leur péché monstrueux. Ces décrets n’étaient point abrogés, mais seulement tombés en désuétude, par l’effet de l’inertie des pasteurs. Hélie de Bourdeille les reprend, les publie à nouveau dans ses Synodes, les remet en pleine vigueur pour son diocèse, dans une série d’Ordonnances que les auteurs signalent sous le titre de Decreta contra dejerantes [Ordonnances contre ceux qui jurent]. Il s’agit ici d’une pénitence publique, sans doute ; mais les temps, pour mauvais qu’ils soient, peuvent encore supporter la salutaire austérité d’un pareil remède. Le jeune évêque exige de tous, curés et fidèles, qu’il soit appliqué sans adoucissements ni acception de personnes.

Ce que les Conciles provinciaux de cette époque, ainsi que nous le verrons plus tard, réédictent avec plus de constance que d’espoir de succès, Hélie de Bourdeille le fait passer dans l’ordre des faits de chaque jour, et ce qui vaut mieux, communément acceptés. Son triomphe est aussi rapide qu’universel.

Il fist telle diligence de punition, dedans ung an ou deux, qu’il extirpa de son dit diocèze tout blasphème ; car il n’y avoit ne comte, ne baron, ne noble, ne autre qui blasphemast le nom de Dieu.

Ainsi parle Bois-Morin.

2.
Luttes d’Hélie de Bourdeille contre les abus des gens d’Université. — Il maintient contre eux l’autorité de l’Ordinaire, et se fait aussi contre eux le défenseur des faibles qu’ils oppriment. — Il soutient contre eux, en Cour de Rome, de nombreux procès, qu’il gagne tous. — Il les réduit enfin ; — et lutte, de même, pour la récupération des biens de son Église, presque annihilés durant les années de troubles et de guerre qui viennent de s’écouler, 18-19, 22, 30, 47, 71, 400-401.

Non moins énergique fut la lutte du jeune évêque contre les intolérables abus des gens d’Université. — Dans son zèle admirable pour la diffusion de la science et sa sollicitude à l’égard de ceux qui s’y emploient, l’Église avait comblé de privilèges, d’exemptions, d’immunités les Universités, les maîtres qui y enseignaient, les étudiants qui en suivaient les leçons. Elle avait doté largement ces grands corps, et leur avait en même temps octroyé l’autonomie, leur assurant ainsi sécurité et liberté.

Mais le mal est partout à côté du bien. À la faveur des troubles, les abus, en ce qui concernait le diocèse de Périgueux, s’étaient multipliés à l’infini. Les évêques, nous le savons, étaient absents : rien n’avait été plus facile que de se soustraire, sous prétexte d’études et sous le couvert 68de titres universitaires, plus ou moins justifiés, à leur autorité, que l’Église, pourtant, n’avait point entendu ébranler par ses gracieuses concessions en faveur des Académies. C’était à qui se réclamerait d’exemptions qui annihilaient, en fait, la juridiction de l’Ordinaire, sans profit pour la science, incontestablement. On se faisait inscrire au rôle de l’Université de Paris, de Toulouse ou d’ailleurs, et cette unique précaution prise, on pouvait braver en Périgord l’autorité de l’évêque réformateur, assez osé pour prétendre ramener à une vie régulière, conforme aux saints Canons, des bénéficiers ou des clercs qui n’avaient plus d’ecclésiastique que le nom.

Cet état de choses ne pouvait durer, mais le pieux prélat avait affaire avec forte partie. Les faveurs de l’Église sont stables. Dans une certaine mesure, elles sont comme les dons de Dieu, sans repentance : pour qu’elle les retire ou en suspende l’effet, il faut que l’abus soit certain, positivement établi. C’est chez elle un principe, dont nous n’avons pas à chercher bien loin l’application. Nous le trouvons ici même, dans la prudence presque parcimonieuse avec laquelle, tout d’abord, elle accueillit une requête du jeune évêque, qui, avant de s’installer à demeure dans son diocèse, et sachant bien contre quels adversaires il aurait tout d’abord à lutter, avait sollicité des pouvoirs spéciaux pour réprimer les désordres scandaleux dont les gens d’Université se rendaient coupables sur le territoire de sa juridiction. Ces pouvoirs lui furent accordés, mais dans une mesure assez étroite, et qui, certes, ne lésait en rien les droits acquis. — Il s’agit ici de la supplique et de l’induit pontifical, que nous aurons à signaler, et qui se rapportent à l’année 1442, c’est-à-dire, à une époque où, selon ce qui sera dit, Hélie de Bourdeille ne résidait pas dans son diocèse.

Le généreux prélat ne se découragea point pour si peu. Vigoureusement, il engagea la lutte, ce qui lui amena bientôt, en Cour de Rome, des procès avec presque toutes les Universités du royaume. Les Archives Pontificales conservent d’assez nombreux documents relatifs à ces mémorables débats. Ces affaires litigieuses nécessitaient, de la part du jeune évêque, un travail de plume considérable. Peu importe ; il passait à ce travail la meilleure partie de ses nuits. Et la victoire lui resta. Ses procès, dit Bois-Morin, il les gagna tous, et réduisit enfin la puissance de ces privilégiés, qui n’usaient de leurs privilèges que pour braver l’autorité légitime de leur évêque, opprimer les faibles, vexer les petits, ruiner le pauvre et dépouiller les gens sans défense. Car, en réagissant contre les prétentions de ces artisans de discorde, Hélie de Bourdeille avait conscience, non seulement de soutenir, en sa propre personne, les droits 69méconnus de l’autorité épiscopale, mais aussi de sauvegarder les intérêts des humbles, et de servir utilement leur cause, ce qu’il eut toujours extrêmement à cœur. Le saint évêque unissait, de la sorte, aux revendications de la justice l’exercice intelligent de la charité, dans une de ses applications les moins banales.

Hélie de Bourdeille n’eut pas à user de moins de vigilance, ni d’une moins grande énergie pour récupérer, l’un après l’autre, les droits de son Église, que chacun, grâce à la misère des temps, s’était empressé de dépouiller, à ce point qu’elle se trouvait, lors de son arrivée à Périgueux, spoliée de presque tous les biens qu’elle possédait antérieurement. Ce souci fut, pour le vaillant évêque, l’occasion de beaucoup de tracas personnels, de recherches minutieuses, et même de dépenses momentanées. Mais là non plus, rien ne l’arrêta. En ce qui le concernait, il ne comptait ni avec le travail, ni avec les contradictions ou les déboires. Quant aux dépenses personnelles que lui imposait la reconstitution du patrimoine de son Église, il y employa, dit Bois-Morin, toutes les ressources qui lui venaient de la visite de son diocèse, abandonnant ainsi, en vrai fils de saint François, pour le succès d’une œuvre laborieuse, les fruits légitimement et personnellement acquis d’un autre travail non moins pénible et méritoire.

3.
Les vertus qu’il pratique dans ces longs combats, et qui lui as surent le succès : force, douceur, prudence, justice, charité. — Combien il résiste aux superbes. — Avec quelle miséricorde il reçoit les coupables à résipiscence. — Ses interventions personnelles pour l’absolution des censures encourues. — Comment il obtient obéissance générale et paix parfaite, 39-31, 45, 61, 69, 71, 333.

Cependant, tous ces travaux, joints à une science véritable et à une réelle habileté, n’auraient point donné les fruits qu’on les vit produire en peu de temps, et le jeune évêque n’aurait point réussi, ainsi que le remarquent ses biographes, à obtenir la prompte obéissance de tous, et à établir son diocèse dans la paix, s’il n’avait mis au service de ses entreprises toutes les vertus épiscopales à la fois, la force et la douceur, la prudence et le discernement, la justice et la charité.

S’il reprenait les orgueilleux et abaissait les superbes avec une apostolique vigueur, si jamais aucune crainte ou considération humaine ne l’arrêta lorsqu’il s’agissait d’avertir les grands et de les corriger, avec quelle miséricordieuse condescendance ne recevait-il pas les clercs ou bénéficiers, qui, même après l’avoir odieusement combattu, venaient à résipiscence ? Quels moyens ingénieux et d’une sollicitude presque maternelle n’employait-il pas, pour toucher leur cœur et leur faciliter le retour, dans le moment même où ils luttaient avec le plus de déloyauté contre lui, et lorsque lui-même, juridiquement, repoussait avec la dernière énergie, leurs misérables moyens ? Quelle tendresse et quelle ineffable bonté ne témoignait-il pas, de même, aux laïques rebelles ou coupables, qui, à la fin, se soumettaient,

pour grand péché que fust, ou pour grand mal que luy heussent faict ?

70Quelle n’était pas, d’autre part, sa préoccupation, à certains moments de l’année, à Pâques, par exemple, au sujet des malheureux, excommuniés à l’instance de son Promoteur ? Quelle peine ne se donnait-il pas, pour avoir la joie, en ces jours de miséricorde, de lever les censures encourues ? Comme alors, il se montrait vraiment père et pasteur, visiblement plus heureux que les prodigues eux-mêmes, de leur réconciliation avec l’Église et avec Dieu !

Et puis, quelle prudence consommée ! Jamais, dit Bois-Morin, pour peu que la chose fût de conséquence, il ne consentait à donner immédiatement son avis à ceux qui venaient l’en solliciter. Il prenait le temps de la réflexion, de la prière, et remettait invariablement sa décision au lendemain.

Enfin, quelle intégrité et quelle simple assurance dans l’administration de la justice ! Lorsqu’il exerce sa magistrature, le saint évêque ne craint rien, juge et décide suivant le droit, rien de moins, rien de plus. Il ne redoute pas même de paraître favorable à sa propre famille. C’est ainsi qu’on le vit, tout d’abord, lors de son entrée solennelle, donner raison à son frère sur les prétentions des autres barons du Périgord, et plus tard, dans la question de la mouvance de la forteresse de las Chabanas, — un des quatre châteaux établis sur la motte d’Agonac, dans l’enceinte de la forteresse élevée par le grand évêque Frotaire, — restituer aux siens des droits qui leur avaient été indûment ravis.

Ces actes de justice, il les accomplissait sans peur ni reproche, les yeux uniquement fixés sur Dieu et sur les titres acquis, ne se reconnaissant pas le droit de molester sa propre famille, parce qu’elle était sa famille. Mais pour le reste, il n’accorda jamais rien à cette même famille, ne se reconnaissant pas davantage le droit de la faire bénéficier, en quoi que ce fût, de sa haute situation dans l’Église ; ce dont, pour le dire à l’occasion, se plaint amèrement un de ses arrière-neveux, bien connu dans le monde des lettres, mais qui, pour avoir été pourvu en commende de l’abbaye de Brantôme, n’en avait pas pour cela le sens ecclésiastique plus développé.

Telles furent les causes surnaturelles des triomphes étonnants du saint évêque, et c’est ainsi que, pour conclure avec Bois-Morin,

il n’y avoit ne grand ne petict, que ne luy obeyt [dans le diocèse de Périgueux].

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