B.-Th. Poüan  : Hélie de Bourdeille (1897-1900)

I. Mémoire historique : Chapitres 20 à 29

XX.
L’affaire du cardinal Jean Balue.

1.
Hélie de Bourdeille, à peine installé sur le siège de Tours, lorsque la trahison de Balue est découverte. — Antécédents de cet homme, l’ingratitude et la perfidie incarnées. — Ses vices. — Sa conduite auprès de Jacques Juvénal des Ursins, évêque de Poitiers, et après sa mort. — Comment il reconnaît les bienfaits de Jean de Beauvau, évêque d’Angers. — Comment il profite de sa fortune, dont le comte de Melun est l’artisan auprès du Roi, contre le comte de Melun lui-même, qu’il accuse et fait condamner à la peine capitale, 78, 180, 182, 185.

C’était au mois d’avril 1469. Il y avait quelques semaines, à peine, qu’Hélie de Bourdeille était installé sur le siège de Tours. La Providence arrêtait tout à coup sur le chemin de ses crimes l’homme néfaste auquel, aveuglément, le soupçonneux Louis XI avait confié sa fortune et celle de la France.

On peut dire de cet homme qu’il fut l’ingratitude, la perfidie, la trahison personnifiées. Nul ne lui fit du bien impunément.

Né à Poitiers, d’un tailleur, d’autres disent, d’un cordonnier, Balue, — c’est de lui qu’il s’agit, — tourne ses vues vers l’Église, pour compenser plus facilement et plus vite le désavantage d’une naissance obscure, peu en rapport avec les proportions démesurées de son ambition. Engagé dans la cléricature, il gagne la confiance de Jacques Juvénal des Ursins, son évêque d’origine, et se hisse auprès du prélat jusqu’à l’office de chapelain ou d’aumônier. Les œuvres charitables du vieil évêque étaient en de bonnes mains !

Le rusé chapelain pratiquait déjà avec succès l’art de s’élever sur les débris de la fortune d’autrui. Balue poursuivit de ses accusations, ordinairement calomnieuses, les gens de la maison épiscopale, et finit par écarter tous les fidèles serviteurs du prélat. Il était maître unique de la position, lorsque des Ursins mourut, plein d’une entière confiance en son aumônier, qu’il fit, en conséquence, exécuteur de ses dernières volontés. Balue profita de ce mandat qu’eût respecté l’honnêteté la plus vulgaire, pour s’approprier, sans plus de formes ni de soucis, tous les legs pieux, toutes les aumônes de l’évêque défunt.

De pareils exploits lui rendaient difficile le séjour au diocèse de Poitiers. Déjà, d’ailleurs, il y était noté pour ses vices, sa déloyauté, ses mauvaises mœurs. Il se réfugia auprès de Jean de Beauvau, évêque d’Angers, qui l’accueillit. Mal en prendra bientôt à ce pauvre prélat, 129qui n’était peut-être pas lui-même la perle des pontifes. Jean de Beauvau donne ou fait obtenir à Balue l’un des canonicats de sa cathédrale, le nomme son vicaire général et le prépose à l’officialité diocésaine. Balue profite de ses nouvelles fonctions, pour recueillir des charges contre l’évêque à qui il les doit. Dans quelques années, il se servira de ces documents recueillis avec préméditation, on peut le croire, dénoncera Jean de Beauvau, le déférera au Concile de sa province, le fera suspendre par le métropolitain, puis déposer par le Pape, et finalement, prendra, plutôt qu’il ne se fera donner sa place sur le siège d’Angers, vacant par la dépossession canonique du titulaire.

Entre-temps, le comte Charles de Melun, grand maître de France, lieutenant-général du royaume, avait commis la fatale imprudence d’admettre Balue dans sa maison, de le présenter au Roi et de le lui recommander pour ses hautes aptitudes. Le malheureux réchauffait le serpent dans son sein. Balue n’aura rien de plus pressé que d’éveiller contre son bienfaiteur les soupçons du Roi. Il accusera Melun du crime de péculat, exploitera aussi, sans doute, auprès de Louis XI la conduite équivoque du comte lors de la guerre du Bien public. Bref, il ne se donnera de repos que lorsqu’il aura vu tomber, sur la place du Marché des Andelys, la tête de celui qui était le principal artisan de sa prestigieuse fortune.

2.
À quoi attribuer les incroyables succès de Balue. — La perspicacité de Louis XI en défaut. — Raisons qui déterminaient ce prince dans ses choix. — Il fait de Balue son aumônier, et après la disgrâce de Melun, son trésorier. — Il le comble de bienfaits, d’honneurs et de bénéfices. — Balue, évêque d’Évreux, abbé commendataire du Bec et de Bourgueil. — Curieuse lettre de Louis XI à propos de cette dernière abbaye. — Balue, quelques années plus tard, évêque d’Angers. — Puis, cardinal de Sainte-Suzanne, sur les instances réitérées de Louis XI, — et de son ambassadeur extraordinaire, Adam Fumée, — malgré les vives répugnances de Paul II. — Balue, au comble de la fortune. — Moyens qu’il emploie pour se rendre indispensable. — Sa fourberie, ses richesses subites, son faste et son insolence, 180-185, 341.

Fortune prestigieuse, en effet, mais dont il est possible, pourtant, de trouver l’explication. En thèse générale, un esprit supérieur et qui a quelque exercice, ne peut manquer de parvenir à ses fins, lorsque, à une audace extraordinaire il joint le mépris de tout scrupule, qu’il fait litière de toutes les obligations de justice, renie toutes les dettes de cœur, ne recule devant aucun crime, si abominable soit-il, pour atteindre le but convoité. Or tel était Balue, et telle l’infamie de son caractère. Personne ne conteste les grands talents de cet homme, mais nul n’écrirait quatre lignes à sa décharge, touchant l’usage qu’il en fit. Dans ces conditions, il put franchir sans trop d’embarras les premières étapes de la carrière, et parvenir jusqu’aux abords de la Cour.

D’autre part, arrivé à pied d’œuvre, et lorsqu’il ne s’agissait plus que de se glisser jusqu’au Roi pour s’imposer à lui, Balue bénéficia d’une étrange disposition d’esprit de ce prince, le plus astucieux des hommes, mais qui, précisément à cause de ce travers, tombait souvent dans le piège qu’il voulait éviter. Louis XI aimait à s’entourer de gens de basse extraction, soit qu’il crût pouvoir mieux les dominer, soit qu’il voulût par là humilier la noblesse, dont il avait tout à craindre, 130incontestablement. Parfois même il lui arrivait de se servir de gens, qui avaient eu ou qui auraient mérité d’avoir quelques démêlés avec la justice, et qu’il croyait tenir par leurs fâcheux secrets. Or Balue remplissait la première de ces conditions : tant s’en faut qu’il fût de noble lignée. Quant à la seconde, jusqu’à quel point Louis XI était-il renseigné sur ses crimes antérieurs ? — Nous ne savons au juste, mais il ne se peut guère qu’il les ait ignorés.

Quoi qu’il en soit, l’avancement de Balue fut rapide. Admis par Louis XI dans sa maison, il reçut d’abord le titre d’aumônier, d’autres disent de secrétaire du Roi. Plus tard, son bienfaiteur, le comte de Melun, celui-là même qui l’avait recommandé au Roi, ayant été disgracié et arrêté, Balue lui succéda dans la charge de trésorier. Cet homme aimait, nous l’avons dit, à prendre la place de ses protecteurs, après les avoir perdus lui-même, dans cet espoir. Il trouvait à ces successions, après disgrâce, condamnation et décès, une hideuse volupté.

Mais le Roi n’avait pas attendu la chute de Melun pour ouvrir à son favori la voie des honneurs ecclésiastiques. Dès 1465, Balue fut nommé évêque d’Évreux et devint aussitôt le premier commendataire de l’abbaye du Bec : autant qu’aux honneurs cet homme tenait aux gros revenus. Louis XI lui donna, en outre, l’abbaye de Bourgueil, et écrivit même une lettre fort curieuse, — si elle est authentique, — pour presser M. de Bressuire, liquidateur de la succession du précédent abbé, et le prier de ne point faire trop languir Monsieur d’Évreux. Bien qu’il laisse percer, pour l’avenir, quelques vagues soupçons, trop tôt dissipés, le Roi n’en déclare pas moins à son amy conseiller et chambellan, que, pour le moment, il n’a qu’à se louer de ce diable d’évêque.

Cependant, le siège d’Évreux n’est pas tout à la convenance de Balue ; Angers ferait mieux son affaire. Angers est pourvu, il est vrai : Jean de Beauvau, un de ses bienfaiteurs dont il n’a pas encore trouvé le temps de se venger, occupe toujours ce poste. Mais, qu’à cela ne tienne. Balue sait le moyen de le jeter bas et de prendre sa place ; il en use, et réussit, Juin 1467.

Tout cela ne lui suffit pas encore, il lui faut la pourpre. Louis XI aussitôt de la solliciter avec instance auprès du pape Paul II. Le Pape résiste, cette nomination lui répugne. Louis XI vient à la rescousse, et dépêche à Rome, avec unique mandat d’enlever l’affaire, le célèbre Adam Fumée, de Tours, le meilleur de ses diplomates de circonstance.

Le Pape cède sans enthousiasme, à contre-cœur : Le Roi y tient, dit-il, bientôt il s’en repentira. — Et Balue est créé cardinal-prêtre du titre de Sainte-Suzanne, Septembre 1467. Le voilà au faîte ambitionné.

131Parvenu à ce sommet, et pourvu de richesses trop rapidement acquises, son faste et son insolence ne connaissent plus de bornes. Auprès du Roi, sinon par-dessus le Roi, il peut tout ce qu’il veut… jusqu’à amener le Roi, la Reine, et Bourbon, et Nevers, aux noces de son frère Nicolas, l’autre fils du cordonnier de Poitiers. Cependant sa fourberie s’exerce sur la plus vaste échelle. Pour se maintenir en faveur, soit auprès du Roi, soit auprès du Pape, il s’applique à créer entre eux, par le mensonge, des difficultés qu’il se donne ensuite le facile mérite de dénouer pacifiquement, à la commune joie des deux souverains. On n’est pas plus perfide, et l’on aurait de la peine à devenir aussi malhonnête.

Mais l’heure vient toujours où ces fortunes échafaudées sur le crime, s’écroulent avec la rapidité de la foudre et le fracas du tonnerre. Balue ne jouit longtemps ni de ses biens mal acquis, ni de son évêché d’Angers, ni pour le moment, des honneurs immérités de la pourpre cardinalice.

3.
Le crime qui perdit Balue. — En relations suivies avec le duc de Bourgogne, à qui il livre les secrets d’État, — il essaie de faire subir à Louis XI le sort qu’il a réservé à tous ses autres bienfaiteurs. — N’a d’autre vue que d’attiser, à son profit, la haine qui existait entre le Roi et le duc de Bourgogne. — Le guet-apens de Péronne, mis à son compte par plusieurs historiens. — Ne craint pas de déchaîner la guerre, et de sacrifier la France. — Objet spécial de la trahison qui sera sa perte : empêcher que le frère du Roi ne prenne possession du duché de Guyenne, ce qui pourrait affaiblir le parti des ennemis de la France, en amenant une réconciliation entre le Roi et son frère. — Balue veut régner par la ruine de la France, moyennant la division de la famille royale, 78-79, 184-185.

Comblé d’honneurs et en pleine possession du pouvoir, Balue n’avait qu’une préoccupation, celle de maintenir sa fortune, son crédit, par les moyens qui les lui avaient si promptement assurés. Il entretiendrait et aggraverait la division entre le Roi et les ennemis du Roi, pour que les haines persistantes rendissent son concours plus nécessaire. Foulant aux pieds les sentiments de la plus élémentaire piété, il empêcherait à tout prix la réconciliation possible entre le Roi et le duc de Berry, son frère, de peur que cet apaisement ne portât préjudice à sa propre situation. Enfin, et c’est là un des traits qui caractérisent le mieux, en Balue, le criminel de profession, conduit par ses forfaits antérieurs à la perpétration de forfaits analogues et subissant ce qu’on pourrait appeler la loi de l’entraînement infâme, il ferait subir à Louis XI le traitement qu’il avait infligé, jusque-là, à tous ses protecteurs : il le perdrait pour prix de ses bienfaits. — Seulement, derrière Louis XI, il y avait la France, et l’on ne pouvait trahir celui-là sans sacrifier celle-ci ; mais qu’importait la France à cet homme ?

Balue, aux affaires, n’eut donc rien de plus pressé que de se mettre en relations suivies avec le duc de Bourgogne, l’ennemi juré du Roi, et par lui, avec le duc de Bretagne, et par l’un et par l’autre, avec l’Anglais. Tous les desseins de Louis XI, les secrets d’État les plus graves, étaient livrés journellement à ceux qui ne rêvaient que le démembrement de la France. Plusieurs historiens, avec raison, attribuent à Balue une part considérable dans l’organisation du guet-apens de Péronne, qui eut de si cruelles conséquences pour le pays de Liège, 132et infligea à Louis XI une humiliation pire que dix défaites. Puis, le Roi ayant assigné à son frère le duché de Guyenne, afin de soustraire ce jeune prince à l’influence fatale des ducs de Bourgogne et de Bretagne, qui abusaient, contre le Roi et contre la France, de la faiblesse et de la versatilité de son caractère, il se hâta non seulement de tenir Charles le Téméraire au courant des intentions du Roi, mais encore de lui faire savoir ses desseins ultérieurs, vrais ou imaginés pour les besoins de la cause, et de lui bien démontrer que Louis XI ne s’arrêterait pas avant d’avoir ruiné la maison de Bourgogne, mis à néant la puissance de ses ducs, humilié et brisé à jamais un vassal, qui avait le tort d’être plus riche et mieux pourvu que son suzerain. — Tel était précisément l’objet des fameuses lettres, dont la saisie fortuite découvrit enfin une félonie que Louis XI, s’il ne se fût aveuglé comme à plaisir, aurait pu soupçonner, dont il aurait même dû se convaincre depuis longtemps.

4.
Le complice de Jean Balue, Guillaume d’Haraucourt, évêque de Verdun. — Ses antécédents. — Où Louis XI avait recruté ce traître. — Ses lettres, saisies en même temps que celles de Balue, 183.

Dans cette affaire et sans doute dans plusieurs autres du même genre, Balue avait un complice, Guillaume d’Haraucourt, évêque de Verdun. L’introduction de ce traître dans les affaires de la France et du Roi était due à la désastreuse habitude qu’avait Louis XI, de tout tenter pour enlever à ses adversaires les agents ou conseillers, qu’il voyait habiles, retors, et qu’il croyait s’attacher à gros prix d’argent. Guillaume d’Haraucourt était premier conseiller de Jean, duc de Lorraine et de Calabre. Connaissant l’influence que ce prélat exerçait sur son frère, Louis XI espéra que, par lui, il arriverait plus sûrement à détacher le duc de Berry du parti de ses rivaux. Il attira donc à sa Cour le conseiller de Lorraine. Quelle somme mit-il à cette négociation ? Nous ne savons. Ce que l’histoire nous apprend, c’est que Balue eut bientôt fait de flairer son homme et de l’associer à ses manœuvres. Ils travaillèrent de compte à demi, et le courrier qui portait au duc de Bourgogne les lettres de Balue, portait aussi les lettres de Guillaume d’Haraucourt. Les deux messages tombèrent en même temps entre les mains du Roi.

5.
La découverte des pièces de trahison, racontée par le Papiensis. — Arrestation immédiate des deux félons. — Émotion causée par l’incarcération, inouïe jusqu’à ce jour, de si hauts dignitaires ecclésiastiques. — Balue, prisonnier à Montbazon. — Un premier interrogatoire. — Aveux complets du misérable. — Les faits et leurs motifs, 64, 79, 183-184.

Le cardinal de Pavie, Jacques Amanati, plus connu des érudits sous le nom du Papiensis, fut mêlé, dans les conseils du Saint-Siège, à tous les événements qui accompagnèrent et suivirent la cruelle disgrâce de Balue. Il raconte, avec force détails, la manière extraordinaire et toute providentielle dont les lettres du cardinal félon et celles de son compère furent saisies sur le messager qui les portait au duc de Bourgogne. Le courrier s’en allait à franc étrier, lorsque, parvenu à un certain carrefour, 133sa bête se cabra, rua, refusa absolument d’avancer. Ni les paroles, ni les coups, ni aucun des moyens employés en pareil cas ne purent la forcer à continuer son chemin. Cependant, les embarras du cavalier avaient attiré quelques curieux. Et chacun de se demander quelle pouvait bien être la cause de l’obstination de la bête, qui jusque là trottait si bien. On croirait, dit alors un paysan goguenard, plus ou moins convaincu, que tu portes sur toi du mauvais papier. À ces mots, le messager rougit, se trouble. Les gens, qui voient sa gêne, soupçonnent que le plaisant aurait pu dire la vérité en riant. On s’empare du cavalier, on le fouille, on trouve les malheureuses lettres, et l’on s’empresse de les faire parvenir au Roi, avant même que les coupables aient eu le temps d’apprendre la mésaventure.

Le Roi s’assure aussitôt de la personne des deux misérables, dont l’arrestation subite excite au plus haut point l’émotion du public. Jamais, en France, jusqu’à ce jour, on n’avait vu l’autorité civile mettre la main sur d’aussi hauts dignitaires de l’Église. Un évêque ! mais surtout un cardinal ! — L’évêque de Verdun est chargé de chaînes, et tenu à part de son complice. Quant au cardinal, il est conduit au château-fort de Montbazon, à trois lieues de Tours, et confié à la garde du sire de Torcy. En attendant qu’on instruise le procès des deux traîtres, Balue est soumis à un premier interrogatoire par les commissaires du Roi, Tanneguy du Chastel, Cousinot, Doriolle, et Torcy, commandant du château. Balue se croit déjà à son dernier moment, et soit pour se concilier quelque pitié, de la part de ses juges, soit qu’un reste de foi ait jeté, à cette heure, un fugitif rayon dans sa conscience ténébreuse, il se résout à des aveux complets, confessant, non seulement son crime, mais les motifs qui l’avaient guidé dans cette machination infâme, ainsi, du reste, que dans toutes les autres, suivant ce qui a été dit.

6.
Intervention d’Hélie de Bourdeille auprès du Roi, pour arracher les coupables à la justice séculière et les réserver à l’autorité judiciaire de l’Église. — Héroïsme de cette démarche, au triple point de vue de l’odieux du crime, — de l’état d’âme du Roi, — de l’indignité des coupables. — Au risque de se perdre, Hélie de Bourdeille marche droit, et sans compter, à l’accomplissement de son pénible devoir, 31, 47, 79, 84, 179-180, 185, 329-330, 341, 346, 348.

Tous ces détails sont un peu longs, ils étaient nécessaires pour apprécier à sa réelle valeur le mérite de la prompte intervention d’Hélie de Bourdeille auprès du Roi, non point en faveur des coupables dont il haïssait le crime, et sur la vertu desquels il était probablement renseigné beaucoup mieux que le Roi lui-même, mais pour revendiquer, à leur sujet, les droits sacrés de la sainte Église de Dieu, et tout spécialement, en raison de la dignité des malheureux, les droits du Saint-Siège. Assurément, la démarche était périlleuse, et l’on peut dire que la Providence, pour mieux introduire son serviteur dans la mission qu’elle lui avait assignée, le jetait du premier coup au plein des difficultés. Il y avait deux mois seulement qu’il occupait le siège de Tours, et déjà il lui fallait 134engager avec le Roi qui l’y avait appelé, le plus orageux des débats. Mais le saint homme ne connaissait que le devoir, et quel qu’il fût, il y allait par le plus court chemin.

Dès qu’il a appris la découverte de la trahison et les premières suites qui ont été données à l’affaire, son parti est pris. Quoi qu’il en puisse résulter pour lui-même, il ira vers le Roi, et soutiendra devant lui la cause sacrée des Immunités de l’Église. Peut-être aurait-il quelque avantage personnel à attendre que la colère du terrible monarque soit un peu calmée, et que la réflexion ait atténué la violence des premières impressions. Mais le moindre retard peut aggraver la situation, en ce que la question ne serait plus entière. Temporiser serait une imprudence ; pour lui, ce serait presque une défection. Trêve de calculs humains : le Roi est à Amboise, le saint archevêque y court.

On se représente sans peine quel pouvait être l’état d’âme de Louis XI, en tête-à-tête avec le crime de Balue. C’était, à ses yeux, une trahison abominable ; c’était, de plus, pour lui personnellement, une piteuse déconvenue. Ce que les grands pardonnent le moins, dit-on, c’est d’avoir été joués, et Louis XI, avec un aveuglement qui ne frappe jamais que les personnages défiants, soupçonneux autant qu’il l’était lui-même, avait été joué, joué longtemps et dans les plus étonnantes proportions. Mais de plus, en dehors, beaucoup au-dessus de cette considération, il y avait les coups portés par l’infâme à l’œuvre qui coûtait au Roi tant de peines, tant de travaux : la mise à la raison des ennemis qui l’enserraient de toutes parts. Outre la guerre fratricide attisée dans la famille même du Roi, à son foyer, il y avait l’horrible attentat contre la sécurité du pays, la préparation de son morcellement, la ruine de la France, escomptée et payée à celui dont il avait fait son confident, le dépositaire de ses secrets d’État, le bénéficiaire de ses royales largesses…

Et venir, dans le premier moment de son indignation, arracher à cet homme, vindicatif par nature, la proie qu’il tient sous la main ! À ce puissant, blessé au plus sensible de son âme de roi, de frère et de bienfaiteur abusé, berné, venir dire : Le crime de ces malheureux est atroce, mais leur châtiment ne vous appartient pas. Ils ne sont pas vos justiciables. Demandez pour eux des juges à l’Église ! — Sûrement, il faut porter jusqu’à l’héroïsme l’amour du devoir pour oser accomplir une pareille démarche, et quelles que soient les précautions dont on entoure une telle remontrance, rappeler ainsi un souverain à la soumission aux lois d’une puissance supérieure, sans doute, mais humainement désarmée. Hélie de Bourdeille accomplit pourtant, sans hésiter une seule 135minute, ce devoir héroïque, et montra de la sorte aux prélats de tous les temps, qu’il est des occasions où l’évêque doit savoir opposer sa poitrine aux empiétements du dehors, sacrifier ses plus chers intérêts et se sacrifier lui-même, s’il le faut, aux intérêts suprêmes qu’il a juré de défendre, lorsqu’il reçut l’honneur et la grâce de l’épiscopat.

7.
Résultats de l’intervention d’Hélie de Bourdeille. — Méprise ou mauvaise foi des historiens, à ce sujet. — Le Roi fait bon accueil à l’archevêque. — Sa réponse. — Hélie de Bourdeille a obtenu ce qu’il demandait. — Le devoir, pour lui se bornait là. — Il revient, heureux et satisfait des dispositions du Roi. — Témoignage formel et irrécusable de Bois-Morin, 31, 79, 186, 352.

Dieu était avec son serviteur : l’entrevue fut beaucoup plus satisfaisante qu’on n’aurait pu l’espérer. La plupart des historiens, fort empressés à médire de Louis XI et à couvrir de leur dédain un évêque dont ils ne sauraient contester les admirables vertus, déclarent avec ensemble que Bourdeille ne put rien obtenir du Roi. La vérité est qu’il en obtint tout ce qu’il avait le devoir et le droit de lui demander, à savoir, que la cause des deux prisonniers fut soustraite à la puissance séculière et dévolue au Saint-Siège. Louis XI fit un excellent accueil, et lui lui, répondit que sa pensée, dans la circonstance, ne différait point de celle que le prélat lui exprimait ; qu’il avait dû, par mesure de prudence, s’assurer de la personne des coupables, mais qu’il allait incessamment demander des juges à la Cour de Rome, afin que leur procès s’instruisît selon toutes les formes canoniques, au for dont ils ressortissaient. La réponse ne pouvait être meilleure. Elle prouve, pour le remarquer en passant, que Louis XI ne fut pas, à tous égards, ce qu’on nous l’a trop longtemps dépeint. Hélas ! nous avons fait du chemin depuis cette époque. Et sans même descendre jusqu’à nos temps modernes, si mauvais, où sont les historiens qui blâmeraient un prince, pourvu que ce prince ne fût pas Louis XI, — d’avoir fait prompte et sommaire justice de semblables criminels, pris en flagrant délit, convaincus et confès ?

Louis XI sut se contenir, et à la vengeance préférer le châtiment. Quant à Hélie de Bourdeille, il avait accompli son devoir et même épuisé son droit. La suite n’était pas de sa compétence. Il prit congé du Roi, satisfait et bénissant Dieu des louables dispositions qu’il avait rencontrées dans le monarque. Le témoignage de Bois-Morin est formel et irrécusable sur ce point :

Mondit seigneur, (écrit-il dans sa langue naïve et véridique), revint bien content de la réponse du Roy.

8.
Louis XI, par des ambassadeurs spéciaux, demande des juges à la Cour de Rome. — Débats auxquels sa demande donne lieu. — Les conditions posées par le Saint-Siège. — Ses juges délégués. — Louis XI n’accepte ni les conditions, ni les juges. — Ses objections. — La Cour de Rome maintient ses décisions. — Deuxième et troisième instances du Roi. — Le Saint-Siège persiste dans son refus. — Louis XI garde ses prisonniers. — Attitude ferme, discrète et réservée d’Hélie de Bourdeille, durant le débat, 79, 186-188.

Malheureusement, les négociations en Cour de Rome n’eurent pas un aussi bon résultat. Fidèle à sa parole, Louis XI avait envoyé deux ambassadeurs auprès du Saint-Siège, avec mission d’exposer l’affaire, de demander des juges au Pape, et de spécifier que la cause devrait être jugée en territoire français. Le Papiensis, qui était alors un des membres les plus actifs et les plus écoutes du Sacré-Collège, nous a conservé la relation 136fidèle des débats auxquels donnèrent lieu les propositions du Roi. La discussion fut vive et les avis partagés, dans l’auguste assemblée. À Rome, on se défiait du Roi. En France, le Roi se défiait des étrangers. Finalement, on concéda que le procès fût instruit à Avignon, ville de souveraineté pontificale, ou dans une ville de pleine domination épiscopale, choisie par le Roi entre les trois que lui proposeraient les délégués du Saint-Siège. Mais on posa pour conditions, que les accusés seraient préalablement remis en liberté sur parole ; que les délégués se borneraient à instruire le procès, et à prononcer la sentence, telle qu’elle leur serait envoyée de Rome, après communication et examen des actes du dit procès par le Sacré-Collège. La délégation fut nommée, à savoir : un évêque espagnol, juge, deux assesseurs italiens, un procureur et un avocat consistorial, l’un et l’autre de la Curie pontificale. — Louis XI n’accepta point ces délégués. Il soutenait que des étrangers ne pouvaient se rendre un compte exact de la gravité du crime commis contre la France. Il laissait aussi entendre que les Anglais, Bretons, Bourguignons, dont la puissance était grande à Rome, et dont les intrigues étaient notoires, pourraient influencer tels ou tels membres du Sacré-Collège. Il se demandait, enfin, ce que pouvait bien valoir la parole d’un d’Haraucourt et d’un Balue.

Mais la Cour de Rome maintint ses décisions. Vainement, le Roi réitéra-t-il sa demande. Vainement fit-il une troisième instance. Le Saint-Siège persista dans son refus, et Louis XI garda ses prisonniers ; il n’y eut ni procès ecclésiastique, ni procès au for séculier. — Naturellement, Hélie de Bourdeille n’avait aucun titre pour intervenir dans un débat ouvert entre le Saint-Siège et le Roi : il s’abstint, sauf à revenir plus tard, par ses instances réitérées auprès du Roi, lorsque la détention prolongée des deux traîtres porta, en fait, une atteinte grave à ce principe des Immunités qu’il avait si vaillamment défendu, dès la première heure du conflit.

9.
Le châtiment des traîtres. — Les biens de Balue, vendus et distribués. — Énumération fastueuse. — Les cages de fer, d’origine italienne, importées en France par Balue et d’Haraucourt. — Usage que Balue en comptait faire, et usage qu’il en fit, le premier. — Balue enfermé dans une de ces cages, en 1471, et d’Haraucourt en 1476. — Interventions fréquentes d’Hélie de Bourdeille auprès du Roi, au sujet de la détention de ces misérables. — Résultat qu’il obtint. — Le Roi, frappé d’une première attaque, lâche enfin sa proie. — La longue vacance, de fait, du siège d’Angers et les questions relatives aux administrateurs provisoires de cette Église, source de graves embarras pour le métropolitain. — L’affaire de Jean Balue n’altère en rien les bons rapports d’Hélie de Bourdeille avec le Roi, 78-79, 185, 187-189, 250-251.

Au fond, Louis XI s’arrangea peut-être assez bien de l’échec des négociations. Les criminels restaient en son pouvoir, et sa sourde colère avait tout loisir pour leur faire expier leurs forfaits, sans que sa conscience lui adressât de trop vifs reproches. Tout d’abord, les biens et effets de Balue, — l’inventaire en est fastueux, — furent confisqués, et en partie vendus, en partie distribués aux serviteurs du Roi. Puis, la détention du traître et celle de son complice se prolongèrent et s’aggravèrent dans le silence des forteresses.

Balue et d’Haraucourt avaient, dit-on, importé d’Italie l’usage des 137cages de fer, terrible instrument de torture, lente mais atroce. Ces prélats comptaient se servir de ce moyen de répression contre leurs ennemis, — non, selon les habitudes de l’ancien premier ministre, contre leurs protecteurs et amis. Louis XI trouva l’importation excellente, et Balue, dès 1471, en eut, paraît-il, l’étrenne. À Montbazon, puis à Loches, il expérimenta longuement les charmes du procédé. S’il ne passa pas constamment dans cette cage les onze années qui le séparaient encore de sa mise en liberté, il ne la quitta guère que par intervalles. — De même en fut-il pour d’Haraucourt, détenu à la Bastille ; seulement le supplice de la cage ne commença, pour lui, qu’en 1476. — Ce n’est qu’en 1481, lorsqu’il fut frappé, au château des Forges, près Chinon, de la première attaque du mal qui devait l’emporter à deux ans de là, que l’ombrageux monarque consentit à lâcher enfin sa double proie.

Durant ces longues années, Bourdeille était intervenu, par prières, reproches, instances de toute sorte, auprès du Roi, surtout lorsqu’il reconnut que la détention des malheureux se changeait en un supplice pire que la mort. Nous le verrons même, après leur libération, une année seulement avant la fin du Roi, lui reprocher sévèrement sa conduite envers les deux misérables. Durant ces douze ou treize années, il n’avait obtenu d’autre résultat que d’entretenir assez d’inquiétude dans la conscience du prince, pour que le premier avertissement de la mort le décidât enfin à la pitié.

Toutefois, cette affaire et ses suites ne troublèrent en rien la bonne harmonie des rapports d’Hélie de Bourdeille avec le Roi. Au fond, Louis XI sentait que l’archevêque avait raison, et il ne l’en estimait que davantage. Mais les circonstances, et surtout la lutte sans trêve ni merci qu’il avait à soutenir contre ses ennemis qui étaient ceux de la France, lui persuadaient trop aisément, peut-être, que sa sécurité et celle de ses États exigeaient un grand exemple, et en même temps des précautions inusitées contre de si dangereux malfaiteurs. Hélas ! la conduite des deux traîtres, après leur libération, semblerait prouver qu’à son point de vue, trop exclusivement politique, Louis XI n’avait pas tort.

Quoi qu’il en soit, durant ces treize années où le siège d’Angers fut inoccupé en fait, sinon vacant en droit, et ce diocèse gouverné par des administrateurs provisoires, au sujet desquels la politique tortueuse du Roi soulevait mille questions, Hélie de Bourdeille, en sa qualité de métropolitain, éprouva de nombreux et fatigants embarras.

138XXI.
L’affaire de l’évêque de Pamiers

1.
Peu de temps après l’incarcération de Balue, l’évêque de Pamiers est arrêté à Tours, et mené prisonnier à Toulouse, — par commission du Parlement de cette ville. — Auteurs probables de cette mesure. — Bourdeille en est profondément troublé. — De nouveau, il se présente au Roi, et lui fait de graves remontrances. — Louis XI lui répond qu’il ne sait rien de l’affaire et qu’il va s’en enquérir. — Une enquête est commencée par ses ordres. — Avant qu’elle soit achevée, on vient annoncer à Hélie de Bourdeille, que l’évêque a recouvré sa liberté, 31, 47.

Les historiens ne parlent pas de cette affaire, toute à la louange d’Hélie de Bourdeille, dont la fermeté dans la revendication des droits de l’Église s’affirme à nouveau, avec la plus admirable énergie. Bois-Morin et un autre auteur sont à peu près les seuls qui nous en aient gardé le souvenir.

Quelques jours, tout au plus quelques semaines après l’incarcération de Balue et de son complice, l’évêque de Pamiers, Pascal Dufour, fut arrêté dans la ville de Tours, chargé de liens et mené sous bonne garde à Toulouse. Nouvel émoi dans la ville et nouvelle préoccupation pour son saint archevêque. Hélie de Bourdeille est profondément troublé de ce troisième attentat aux Immunités de l’Église, dans la personne de ses plus hauts dignitaires. Mais ce trouble, causé par la douleur, n’ira point à le faire transiger avec son devoir. Sans crainte d’importuner le Roi, en lui adressant derechef, après trois mois à peine de prise de possession, ses pénibles remontrances, il ira encore demander audience au souverain. De quel crime est accusé cet évêque ? il l’ignore, et d’ailleurs il n’importe. Ce qu’il sait, et ce dont il veut que le Roi soit, une fois de plus, averti de la part de Dieu, c’est que cet évêque est justiciable du Saint-Siège et de nul autre en ce monde, et que l’attentat commis contre sa personne, a offensé plus haut que lui, la sainte Église de Dieu.

Admis en la présence de Louis XI, Hélie de Bourdeille en est, encore une fois, accueilli avec la plus parfaite bienveillance. Le Roi lui répond qu’il ne sait rien de l’affaire, et qu’il va incontinent s’en enquérir, pour y être ordonné suivant les désirs de l’archevêque. Hélie de Bourdeille, sans plus insister, se retire sur ces bonnes paroles.

Louis XI était-il sincère dans la réponse qu’il fit aux représentations du courageux prélat ? — Tout porte à le croire. D’un côté, c’était en vertu d’une commission du Parlement de Toulouse, que les officiers du prévôt avaient procédé à l’arrestation de l’évêque Pascal Dufour. Cette commission, vraisemblablement, avait été délivrée à l’instance du compétiteur de Dufour à l’évêché de Pamiers, et sur les réquisitions du vicomte de Narbonne, protecteur de ce candidat évincé. D’un autre côté, Louis XI, le saint archevêque à peine parti, avait ordonné et fait commencer sur-le-champ 139une enquête touchant le fait regrettable que celui-ci lui avait signalé avec autant de respect que de tristesse et de fermeté.

L’enquête, à la vérité, n’eut pas le temps d’aboutir. Deux ou trois jours après l’intervention d’Hélie de Bourdeille, un serviteur de l’évêque de Pamiers, dépêché par celui-ci, venait annoncer au vaillant archevêque que son maître avait été relaxé, et que, à son tour, il intentait un procès aux auteurs responsables de son arrestation. Par son empressement même à prévenir Hélie de Bourdeille de l’heureuse issue de son affaire, Dufour montrait qu’il savait, avant d’avoir pu l’apprendre par le récit de ce qui s’était passé à la Cour, l’appui que sa cause avait dû trouver, auprès du Roi, dans la personne et l’autorité du serviteur de Dieu. L’opinion qu’il avait du saint prélat, et que tous, déjà, partageaient avec lui, ne l’avait pas trompé.

XXII.
L’affaire des familiers du cardinal Balue et de l’évêque de Verdun

1.
Les familiers de Balue et de l’évêque de Verdun sont arrêtés, à la suite de leurs maîtres, — pour être jugés par le grand Conseil. — Hélie revendique énergiquement ses droits à connaître de l’affaire de ces gens d’Église. — Il publie un monitoire avec menace des censures contre les violateurs des Immunités ecclésiastiques. — Les magistrats, pour tourner la difficulté, lui demandent une délégation ; ils allèguent des précédents. — Hélie de Bourdeille refuse, et modèle sa conduite sur celle du Saint-Siège, 31-32, 47, 59, 64-65, 78, 188-189.

La découverte des crimes de Jean Balue et de son complice, l’évêque de Verdun, amena la mise en cause de leurs familiers, gens d’Église plus ou moins compromis dans les manœuvres de leurs maîtres respectifs. Ils furent arrêtés par les soins de la prévôté, et écroués aux prisons de la ville de Tours.

Déjà le chancelier et le grand Conseil s’apprêtaient à faire leur procès, lorsque l’archevêque Hélie intervint pour défendre, une fois de plus, les Immunités ecclésiastiques, violées en la personne de ces inculpés. Ici, son attitude devait être différente de celle qu’il avait observée dans l’affaire du cardinal et de l’évêque, directement aux prises avec le Roi. Du côté des hauts dignitaires de l’Église, tout aussi bien que du côté du Roi, la cause de Balue et de son complice était uniquement du ressort du Saint-Siège ; nul autre que le Pape n’avait le droit d’en connaître.

Hélie de Bourdeille ne s’en pouvait mêler que de la manière qu’il avait adoptée, par remontrances, avertissements, protestations, prières. La cause des familiers, sur lesquels le juge séculier venait de mettre la main, était, au contraire, de son plein ressort. Nul autre que lui n’avait autorité pour en connaître. C’était, dès lors, en sa propre personne, et 140avec les armes que les saints Canons mettaient à sa disposition, qu’il devait faire respecter, et au besoin venger les droits de la sainte Église. Il procéda, comme c’était son devoir, par voie d’autorité.

Sans s’arrêter aux considérations de la crainte, de la vaine prudence ou de l’amitié, car il avait des amis, notamment le grand Chancelier, parmi les magistrats contre lesquels son devoir le mettait en opposition, il édicta et fit publier dans les églises un monitoire où il menaçait des censures de l’Église, autrement dit, de l’excommunication, tous ceux qui violeraient ou participeraient, dans la circonstance, à la violation des Immunités ecclésiastiques.

Cette grave mesure émut considérablement les magistrats, qui savaient que l’archevêque était homme à ne point reculer devant la stricte application des lois de l’Église, s’ils s’avisaient de passer outre au monitoire. Cependant, il leur en coûtait d’autant plus de s’incliner devant les prohibitions du prélat, que ses collègues, pour la plupart, se montraient plus accommodants avec le pouvoir civil. Pour tourner la difficulté et arriver à une entente, le chancelier et le grand Conseil députèrent quelques-uns des leurs vers Hélie de Bourdeille, avec mission de lui demander un vicariat, en d’autres termes, une délégation, à l’effet de procéder et juger en son nom. De cette manière, disaient les envoyés du grand Conseil, le principe des droits de l’Église serait sauf, et l’affaire serait conduite au mieux des intérêts du Roi. Cette combinaison, ajoutaient-ils, n’aurait rien, d’ailleurs, qui pût exciter les susceptibilités ou alarmer la conscience du prélat. Plusieurs de ses prédécesseurs en avaient usé de la sorte, dans des cas analogues.

Hélie de Bourdeille ne prêta point l’oreille à ces demandes, qu’un évêque, plus soucieux que lui de sa propre tranquillité, eût acceptées avec empressement. Retournant, non sans habileté, la proposition des magistrats, et modelant sa conduite sur l’attitude que le Saint-Siège avait cru devoir adopter dans l’affaire du procès de Balue lui-même, il répondit au grand Conseil : Ces gens sont gens d’Église et de son for. Qu’ils soient tout d’abord mis en mon pouvoir. Je m’engage à faire leur procès en bonne et due forme, en présence de l’avocat et du procureur du Roi, préalablement appelés et mis à même de suivre toute la procédure. La réponse était nette, péremptoire, mais le conflit devenait inévitable. Il fut des plus menaçants.

2.
Le conflit éclate. — De nouveau, deux conseillers sont députés vers l’archevêque. — Ils insistent, menacent. — Hélie reste inébranlable. — Mécontentement des gens de Cour. — Commandement fait à l’archevêque, sous menace d’amende et de saisie de son temporel. — Inflexibilité du prélat, qui reste sourd aux supplications de ses gens. — Plutôt se démettre que de céder aux empiétements. — Le Roi intervient, et l’affaire n’a pas d’autres suites. — Confusion et mauvaise foi des historiens, 32, 74, 189.

Derechef, le grand Conseil députe vers l’archevêque deux de ses membres pour réitérer la demande, ou plutôt pour mettre le prélat en demeure d’y obtempérer. Ils insistent vivement, représentent qu’il y va 141des plus graves intérêts du Roi et de la sécurité même de l’État. Puis, aux instances ils joignent les menaces. Peine perdue : Hélie de Bourdeille ne se laisse pas ébranler : qu’on lui démontre qu’il a le droit de se prêter à ce qu’on exige de lui, et il se rendra aussitôt. Mais cette démonstration n’étant point faite, et au surplus, ne pouvant l’être, il sait quel est son devoir, et se tient à ce qu’il a déjà déclaré.

Devant une résistance à laquelle ils ne sont point accoutumés, le mécontentement des gens de Cour monte à son comble. Le grand Conseil doit avoir le dernier mot, et il l’aura. Commandement, par voie de justice, est fait à l’archevêque d’avoir à se soumettre, sous peine d’une amende de mille marcs d’or avec saisie du temporel de son archevêché, sans préjudice de toutes autres sanctions. Mais la perspective de ces injustes rigueurs ne saurait effrayer le saint prélat. Il y a plutôt, dans ces menaces de persécution, quelque chose qui le séduit et l’attire. Il reste absolument calme sous la tempête. Plutôt que de manquer à son devoir, il se démettra, s’il le faut, de l’archevêché, et retrouvera avec bonheur la pauvre cellule franciscaine, que, trente ans déjà passés, il a abandonnée par obéissance, non sans beaucoup de larmes et une profonde douleur.

Cependant les familiers du saint homme, ses confidents, ses amis, sont alarmés : ils n’ont point reçu la grâce de l’épiscopat ! Tout ce bruit les trouble, les épouvante. Eux aussi, cherchent une transaction. Peut être y aurait-il quelque motif de céder, sous certaines conditions, et pour éviter un plus grand mal. Les temps sont difficiles, et il faut avouer que le crime abominable des deux traîtres a pu exaspérer les fidèles serviteurs du Roi. Le seigneur archevêque ne pourrait-il, en considération de ces circonstances exceptionnelles, prendre le parti qu’ont pris plusieurs de ses prédécesseurs, de bonne mémoire ? Il donnerait sa délégation à un homme de toute conscience et de toute lumière. Les droits de l’Église et de chacun des inculpés ne pourraient, ainsi, être méconnus ou violés, et Messieurs de la Cour de justice, heureux de sortir d’un si pénible conflit, seraient les premiers à les respecter. Pourquoi ne pas écarter de la sorte tant de maux qui menacent le seigneur archevêque et toute sa maison ?

Mais Hélie de Bourdeille ne permet pas plus aux supplications des siens de l’émouvoir, qu’aux menaces des magistrats de l’épouvanter. Je ne saurais, disait-il à ses amis, et je ne voudrai jamais, par une condescendance que rien ne justifie, embarrasser et scandaliser mes suffragants, qui, à chaque instant, peuvent se trouver en face des mêmes prétentions, de la part du pouvoir civil. Si mes prédécesseurs ont cru devoir agir autrement que moi, je ne le sais ni ne le veux savoir. Pour 142moi, je dois résister à cet empiétement, qui est dans les mœurs du temps et qui bientôt, si l’on n’y met obstacle, deviendra général. Plutôt que de forfaire, je résignerai ma charge et retrouverai la paix de mon couvent.

Telle était l’attitude du serviteur de Dieu, mais l’affaire n’alla pas plus loin. Le Roi intervint, calma le zèle de ses gens, et le grand Conseil en fut pour ses menaces à grand fracas. Les auteurs qui écrivent que le temporel de l’archevêque fut saisi à l’occasion de ce débat, confondent les dates et les faits. Quant à ceux qui reprochent à Hélie de Bourdeille d’avoir réservé ses rigueurs pour les subalternes, sans oser s’attaquer au Roi, qui, par les mesures prises contre Balue et son complice, était le principal auteur responsable du conflit, ils font preuve d’une insigne mauvaise foi ou d’une ignorance complète du Droit de l’Église. C’est ce Droit, et non la crainte ou la servilité, qui dicta à Bourdeille, en deux causes différentes, les deux lignes de conduite différentes et irréprochables, l’une et l’autre, qu’il suivit avec une égale fermeté.

XXIII.
Hélie de Bourdeille domine hautement la situation.

1.
Les attentions du Roi à l’égard du saint archevêque. — Il veut qu’il signe à la Paix d’Ancenis. — Il le charge de recevoir solennellement le légat du Pape, 193-194, 344.

Louis XI, au reste, comblait le saint archevêque de ses attentions, et des marques de sa déférence. Laissé à ses propres inspirations et lorsque les événements pénibles et particulièrement troublants dont son règne fut rempli, ne surexcitaient pas les fortes passions qui sommeillaient au fond de sa nature, ce prince valait beaucoup mieux que tous les légistes dont il était entouré, et qui n’avaient point d’excuse dans la guerre systématique qu’ils poursuivaient de sang-froid contre l’Église, ses droits et ses plus hautes institutions.

Lorsque Bourdeille monta sur le siège de Tours, les grands du royaume étaient appelés à ratifier par leurs signatures la Paix dite d’Ancenis, conclue quelques années auparavant entre le Roi et François II, duc de Bretagne. Louis XI voulut que la signature de l’archevêque figurât parmi les noms des hauts seigneurs de France. Cette invitation du Roi fut, pour le saint prélat, un honneur et une consolation, car nul plus que lui ne souhaitait le maintien de cette paix, hélas ! bien précaire, et nul ne s’y employait avec plus de dévouement. C’est le 7 juin 1470, qu’Hélie de Bourdeille apposa sa signature au bas du traité.

143Trois mois plus tard, le 10 septembre 1470, sur le désir exprimé par Louis XI, il reçut solennellement, avec des honneurs exceptionnels, le légat que le Pape envoyait vers le Roi. L’archevêque, en grande pompe, escorté par le peuple, se rendit hors des murs de la ville, pour y attendre le représentant du Saint-Siège, qu’il harangua avec l’éloquence que lui prêtaient naturellement les sentiments dont il était animé envers le Pontife romain. Bien des fois, dans le cours de son épiscopat en Touraine, il aura l’occasion d’accueillir, en des circonstances plus difficiles, les envoyés du Saint-Siège. Mais aujourd’hui tout est à la joie, à la bonne entente. Aucun nuage menaçant ne s’élève du côté de la Cour : le fils dévoué du Saint-Père, qui a dû et devra, malheureusement, plus d’une fois encore s’armer de constance pour défendre, contre tous, les droits et prérogatives suprêmes du Vicaire de Jésus-Christ, n’a, pour le moment, qu’à laisser parler et jouir son cœur.

2.
Cette même année 1470, un miracle du saint archevêque signale la naissance du Dauphin Charles. — Un second fils naît au Roi, en 1472. — Grande joie de Louis XI qui donne Hélie de Bourdeille pour parrain au petit prince, — en considération de la grande dévotion dudit archevêque. — L’enfant royal reçoit le nom de François, et le titre de duc de Berry. — Il meurt l’année suivante. — Grand deuil du Roi. — Le jeune prince a sa sépulture en l’église des Frères Mineurs d’Amboise, 50, 53-56, 74, 276, 325.

Cette même année 1470 fut signalée par un miracle opéré à la prière du saint archevêque, et qui sera rappelé en son lieu. Ce miracle eut pour objet l’heureuse délivrance de la Reine, et pour effet consécutif la naissance, appelée par tant de vœux, du Dauphin, qui sera plus tard Charles VIII. Cette insigne faveur du Ciel combla de joie le roi Louis XI, enfin assuré, autant qu’on peut l’être, de laisser après lui un héritier de sa Couronne, un continuateur de son œuvre ; et comme il était naturel à cet homme, plus enclin, dans sa dévotion, à envisager et à se rendre propices les causes secondes, qu’à remonter à la cause première, sa considération et son attachement pour Hélie de Bourdeille s’accrurent en proportion de la satisfaction que lui avait apportée la naissance de son fils. Le Dauphin fut présenté aux fonts sacrés et baptisé par le prince de Bourbon, archevêque de Lyon, parent du Roi. De hautes considérations politiques et peut-être des engagements antérieurs réservaient au Primat des Gaules cette distinction.

Mais deux ans plus tard, en 1472, naquit au Roi un second fils, et cette naissance lui procura un redoublement de joie, d’autant plus intense que semblaient s’éloigner davantage les craintes qui l’avaient longtemps hanté, de mourir sans héritier de son trône. Cette fois, c’est à l’archevêque de Tours que fut décerné l’honneur de nommer et de baptiser le jeune prince. Plusieurs témoins, cités dans l’enquête civile de 1531, déclarent que le Roi fixa son choix sur Hélie de Bourdeille

en considération de la grand dévocion et sainteté qui estoient au dict archevêque.

Ce n’est pas nous, qui combattrons cette appréciation populaire.

Le jeune prince reçut le nom de François, nom bien cher au serviteur 144de Dieu. Il eut pour apanage le duché de Berry, délaissé par le frère du Roi, duc de Guyenne. Mais les destins de cet enfant furent éphémères : il mourut l’année suivante, et eut sa sépulture en l’église conventuelle des Frères Mineurs de la ville d’Amboise. Louis XI éprouva une vive douleur de la mort de son second fils, et en donna des marques sensibles, dans le goût du temps. Il était en chasse, dans la forêt de Loches, lorsque lui fut apportée la fatale nouvelle. Aussitôt, il ordonna qu’on abattrait, en signe de deuil, tous les arbres du lieu sur lequel il se trouvait, lorsqu’il reçut le funèbre message. Il y a, paraît-il, d’autres exemples de ce mode, réservé aux grands, d’exprimer leur profonde affliction.

XXIV.
Les suites de la révocation de la Pragmatique Sanction. — Le Concordat de 1472.

1.
Mauvaises conditions dans lesquelles s’était effectuée la révocation de la Pragmatique. — Le principal négociateur de l’affaire, plus intéressé que convaincu. — Le Roi plus convaincu que sincère. — Le triste messager du Roi auprès du Parlement. — Opposition rageuse de l’Université. — Le Parlement refuse d’enregistrer l’édit d’abrogation, — aux applaudissements du clergé et du peuple. — Le Roi, contre ses habitudes, adopte, vis-à vis de l’opposition, une attitude équivoque. — Les palinodies de Jouffroy, de Thomas Basin, etc. — Les trente deniers de Jouffroy, et la Passion de la Pragmatique. — Défaillance universelle de l’épiscopat français. — Courant populaire, d’une force redoutable. — Hélie de Bourdeille lutte seul contre ce courant, — et empêche, du moins, que le Roi ne rapporte officiellement l’édit d’abrogation. — Résistance héroïque du saint archevêque, jusqu’à son dernier jour, 47, 59, 85, 125-127, 168, 174, 218-220, 287, 294.

La révocation de la Pragmatique Sanction, annoncée par Louis XI, dès le début de son règne, avec un appareil fâcheux et qui portait atteinte au respect qu’il devait, en tout état de cause, à la mémoire du Roi, son père, s’était accomplie, quelques années plus tard, en des conditions déplorables. D’une part, le principal intermédiaire entre le Saint-Siège et le Roi, dans cette affaire, l’ambitieux Jean Jouffroy, évêque d’Arras et futur cardinal d’Albi, ne pouvait inspirer confiance au peuple, et le disposer à accepter un édit pour lequel, à tort, sans doute, il éprouvait les plus vives répugnances. Au vu de tous, sans même en excepter la Cour de Rome, — les témoignages sont formels et ils abondent, — Jouffroy était, sur les points en question, plus intéressé que convaincu. De son côté, le Roi était plus convaincu dans le secret de sa conscience, que sincère dans la pratique et droit dans ses intentions. Cela se sentait, se devinait. Ni les universitaires, ni les légistes ne redoutaient de sa part, en cette affaire, une de ces terribles explosions de volonté auxquelles il avait accoutumé le pays, et devant lesquelles, de gré ou de force, on devait s’incliner. Et lorsque, enfin, après des atermoiements dont il avait essayé de profiter au point de vue politique, Louis XI se décida à signer l’édit de révocation, le triste messager qu’il envoya au Parlement, pour y requérir l’arrêt d’enregistrement, acheva de déconsidérer la mesure : 145un Balue venant requérir au nom des droits de la sainte Église et de l’intérêt des âmes ! — Le procureur Saint-Romain descendit, non sans dignité, de son siège, sacrifiant sa haute situation à ses rancunes gallicanes, et le Parlement refusa d’enregistrer l’édit d’abrogation.

Les applaudissements du clergé et du peuple accueillirent cette résistance. L’Université avait fait une opposition rageuse à l’édit : un vent de folie agitait la nation. Aussi bien, les palinodies d’un Jouffroy, tantôt pour le Pape et tantôt pour le Roi contre le Pape, suivant qu’il y trouvait son compte ; l’exemple d’un Thomas Basin, conseillant à Louis XI, qu’il détestait, de rétablir la Pragmatique dont il ne pouvait ignorer les vices rédhibitoires, — il était trop habile canoniste pour cela, — ne servaient qu’à entretenir ce souffle populaire, pernicieux, mais en quelque sorte irrésistible. La chanson, le pamphlet, toutes les armes du ridicule, si puissantes chez nous, étaient employées au profit de la réaction. On chansonnait Balue et ses scandaleuses aventures, on se passait la Passion de la Pragmatique, on comptait les trente deniers pour les quels Jouffroy l’avait vendue : le mot était peut-être juste.

Jouffroy, en effet, avait obtenu la pourpre, en récompense de ses services. Mais une fois revêtu de cette dignité, suprême convoitise de son orgueil, il se faisait, contre le Pape, le serviteur complaisant du Roi, et s’attirait de la part de ses collègues du Sacré-Collège, en plein consistoire, de violentes invectives. Il est vrai qu’il n’avait pas obtenu du Pape tout ce qu’il en exigeait pour prix de son intervention dans l’affaire de la Pragmatique. — Arras ne lui suffisant pas, on lui avait promis Albi. Mais le siège de Besançon, sa ville d’origine, était venu à vaquer. Il lui fallait Albi, chose convenue, et en même temps, Besançon, par droit… de naissance. — Choisissez, lui avait répondu le Saint-Père, vous n’aurez pas les deux à la fois. — Quelque opinion qu’on se fasse de ce prélat, on ne saurait soutenir que le désintéressement fut sa vertu préférée.

Quoi qu’il en soit, l’emploi de pareils agents, au service d’une œuvre salutaire, excellente, n’était pas fait pour en démontrer l’excellence à la multitude, et l’on s’explique, jusqu’à un certain point, l’attitude populaire contre l’édit d’abrogation.

Sans compter que ces agitations favorisaient la politique cauteleuse du Roi, toujours à l’affût des motifs qui lui permettraient de se faire payer un peu plus cher ce qu’il appelait ses larges concessions. La Pragmatique, abolie en droit par son édit, mais maintenue en fait par l’opposition violente et générale de la nation, était loin de gêner ses plans. Il espérait, au contraire, par la prolongation d’une situation indécise, obtenir du Saint-Siège des avantages qu’il n’aurait pu, croyait-il, se promettre, 146une fois la question définitivement close. Aussi vit-on cet homme qui, en toute autre occasion, n’aurait pas fait le moindre cas des doléances universitaires ou des scrupules des légistes, se maintenir dans une longue équivoque, ne point urger l’exécution de ses décrets, et laisser le champ libre au désordre, aggravé, sinon encouragé par la défaillance à peu près générale de l’épiscopat français.

Et c’est contre ce courant populaire, contre toutes ces forces coalisées, qu’Hélie de Bourdeille entreprit la lutte, une lutte héroïque autant que désespérée, mais qu’il soutiendra jusqu’à son dernier jour. L’héroïsme se mesure moins aux triomphes de la victoire qu’aux mérites de la résistance et aux épreuves de la fidélité. Sa protestation courageuse, indomptable, ne fut pas, d’ailleurs, sans quelque résultat. Tout au moins empêcha-t-elle ce roi, sur lequel il avait charge d’âme, de rapporter jamais son édit d’abrogation. Tout au moins améliora-t-elle, dans une mesure appréciable, les relations de ce prince avec le Saint-Siège apostolique. Tout au moins empêcha-t-elle que la conscience de ce roi ne s’abritât, pour son malheur, derrière le scandale que lui donnaient tant de membres de l’épiscopat de son royaume. Tout au moins, par ses infatigables revendications, trop isolées, hélas ! Bourdeille ne permit-il pas à l’erreur de prescrire, et à la rébellion de rester maîtresse incontestée du pays.

2.
Dès son avènement, le pape Sixte IV essaie de mettre fin à la situation équivoque de l’Église de France. — Ambassade de Thibaut de Luxembourg à Rome, en réponse à la notification d’avènement faite au Roi par le légat Bessarion, que le monarque a mal reçu. — Les neuf demandes de Louis XI. — Réponse du Pape, en audience solennelle. — Deux mois plus tard, Sixte IV donne une Constitution, dite Concordat, contenant un bon nombre de concessions destinées à compenser le retrait des dispositions de la Pragmatique. — Cette Constitution, insérée au Corps du Droit, est a dressée à Hélie, archevêque de Tours. — Ce qui indique que ce prélat a eu une part plus efficace, bien qu’officieuse, dans l’affaire, que les ambassadeurs officiels du Roi. — Indication confirmée par l’ensemble des faits. — Louis XI, peu empressé à promulguer ce Concordat. — Ratification insuffisante. — Plaintes du Pape. — Louis XI homologue enfin la Constitution pontificale, — qui n’en reste pas moins lettre morte pour le Parlement, le clergé, le peuple et le Roi lui-même, 125, 154-155, 207-208

Dès son avènement au trône pontifical, Sixte IV se préoccupa des moyens à prendre pour remédier à la situation équivoque et troublée dont l’Église de France, par suite des faits que nous venons de rappeler, avait souffert sous le règne de ses deux prédécesseurs.

L’attitude du Roi vis-à-vis du nouveau pape n’avait pourtant rien de bien encourageant pour celui-ci. Louis XI avait reçu avec une désinvolture voisine du mépris le légat par lequel Sixte IV lui notifiait son avènement ; or, ce légat n’était autre que Bessarion. Il est vrai que l’illustre cardinal, plus recommandable par ses vertus et son grand savoir que par ses talents de diplomate, avait commis la faute, impardonnable aux yeux de Louis XI, de passer à la Cour du duc de Bourgogne, avant de se présenter à celle du roi de France. Il est vrai, aussi, que Louis XI, un peu plus tard, en réponse à la notification pontificale, avait envoyé à Rome une ambassade conduite par Thibaut de Luxembourg, évêque du Mans. Mais cette ambassade avait moins pour mission de rendre au Pape les justes hommages du roi de France, que de lui exposer ses requêtes au nombre de neuf, parmi lesquelles, la convocation d’un Concile œcuménique, l’élévation de l’archevêque de Lyon à la 147pourpre, et enfin différentes mesures destinées à compenser le retrait des dispositions de la Pragmatique.

En dépit de ces procédés fâcheux, le Pape, plus courtois que le Roi, reçut en audience solennelle, le 8 juin 1472, les envoyés de Louis XI, leur répondant avec calme et dignité, que la demande de convocation du Concile était inopportune, qu’il y faudrait beaucoup de temps, et que les envahissements des Turcs nécessitaient une action immédiate ; que, pour le reste, le Roi éprouverait, en tout ce que ses demandes avaient de juste et de possible, les effets de la bienveillance du Saint-Siège.

De fait, deux mois seulement après l’ambassade de Thibaut, en août 1472, Sixte IV octroya à la France une Constitution, connue sous le nom de Concordat, dans laquelle de nombreuses dérogations à la loi commune, avec abandon par le Saint-Siège de multiples droits et réserves en matière bénéficiale, étaient consenties au profit du Roi et des Églises de son royaume. Le nom de Concordat, donné à cette Constitution, doit être pris dans son sens primitif, non dans le sens que la plupart des modernes attribuent aux conventions signées, de nos jours, entre le Saint-Siège et les divers États du monde catholique. Il est clair, en effet, qu’il ne s’agit point ici d’un contrat bilatéral proprement dit, mais d’une concession gracieuse et permanente, faite par l’autorité suprême de l’Église à un pays déterminé, sur l’exposé des besoins de ce pays et des demandes de son souverain. Quelle que soit aujourd’hui la nature des conventions similaires, il est certain que les Concordats, à l’origine, n’étaient qu’une simple concession, ou si l’on aime mieux, un contrat unilatéral. Et tel est le caractère propre de la Constitution de Sixte IV.

Cette Constitution était adressée à Hélie de Bourdeille. Elle a conservé sa suscription :

Ad Helyam, archiepiscopum Turonen.

dans le Corps du Droit, Livre VIII des Décrétales, Extravagantes communes : particularité qui semble révéler, à elle seule, l’intervention officieuse du saint archevêque dans l’édiction du Concordat. L’hypothèse de cette intervention officieuse et qui dut être plus efficace, dans les conjonctures, que toutes les ambassades officielles, écartée, nous ne voyons pas, en effet, que l’archevêque de Tours eût été plus particulièrement désigné que tel autre dignitaire plus considérable dans l’Église de France, l’archevêque de Lyon, par exemple, pour recevoir de la Cour de Rome, un document d’intérêt général pour le royaume. Au surplus, mille indices favorisent notre sentiment ; l’ensemble des faits confirme cette indication.

Quoi qu’il en soit, Louis XI se montra fort peu empressé à promulguer le dit Concordat. Estimait-il les concessions insuffisantes ? Trouvait-il plutôt son avantage à prolonger l’équivoque et le trouble ? Peu 148importe. Toujours est-il qu’il donna d’abord à l’acte pontifical une ratification, dont le Saint-Siège, évidemment, ne pouvait se contenter. Il fallut que le Pape insistât personnellement auprès du Roi, et le pressât d’accomplir son devoir, 1474. À la fin, Louis XI reçut, homologua et promulgua, en bonne et due forme, la Constitution de 1472.

Mais l’effet malheureux était produit. Ce Concordat resta à l’état de lettre morte et ne fut observé ni par le clergé, ni par le peuple, ni par le Parlement, ni par le Roi lui-même, et le saint archevêque de Tours eut à poursuivre sa lutte ingrate contre la Pragmatique, qui ne perdit, de ce fait, aucun de ses partisans.

XXV.
L’affaire de la Bulle In Cœna Domini.

1.
Origines mal connues de la Bulle In Cœna Domini. — Le Saint-Siège rappelle aux évêques de France l’obligation de la publier chaque année. — Opportunité de ce rappel. — Hélie de Bourdeille semble avoir seul, en France, cru devoir obtempérer à l’ordre du Saint-Siège. — Grande colère du Parlement et des gens de Cour. — Commandement d’avoir à révoquer son acte est signifié à l’archevêque, sous peine de saisie de son temporel, et autres menaces. — Hélie de Bourdeille ne révoque rien. — Saisie effective. — Citation à comparaître, en personne, devant le Parlement de Paris. — Hélie de Bourdeille va trouver le Roi aux Augustins de Tours, et lui fait part des choses. — Bon accueil du Roi, qui arrête l’affaire. — Pouvoir extraordinaire et surnaturel, que le saint archevêque exerce sur le prince. — Les historiens dénaturent encore ou confondent les faits, 32-33, 48, 59, 65, 74, 85, 189.

La Bulle In Cœna Domini, dont les premières origines font l’objet de discussions assez obscures entre érudits, est, de l’aveu de tous, bien antérieure au temps d’Hélie de Bourdeille. Mais, à une date indécise de son séjour en Touraine, probablement dans les premières années du pontificat de Sixte IV, le Saint-Siège crut devoir rappeler aux évêques de France l’obligation où ils étaient de la publier chaque année, en la solennité du Jeudi Saint. Rien de plus opportun, assurément, que ce rappel, en un moment où les droits de l’Église avaient à subir, chez nous, les empiétements chaque jour plus audacieux du pouvoir civil. On sait, en effet, que cette Bulle frappe, précisément, des censures les plus graves tous les auteurs ou fauteurs d’entreprises quelconques contre la juridiction du for ecclésiastique.

Mais revenir à la publication, depuis longtemps interrompue, de cette Bulle, ne pouvait manquer de susciter aux évêques des embarras et même, de la part des légistes, une opposition assez vive. Néanmoins, Hélie de Bourdeille, qui, selon la remarque de Bois-Morin, aurait essayé d’obéir au Saint-Siège, alors même que ses ordres auraient été d’une exécution impossible, s’empressa de publier la Bulle, et de la faire publier dans toutes les paroisses de son diocèse. Il dut être le seul à obtempérer ainsi aux instructions venues de Rome. On peut, du moins, le conclure du gros orage que le fait de cette publication suscita contre lui.

Violente fut, effectivement, la colère du grand Conseil ; implacable, 149la fureur des gens de Parlement. Quoi ? venir ainsi braver le pouvoir civil, et faire si peu de cas des libertés de l’Église gallicane ! Une pareille audace ne saurait demeurer impunie.

Commandement, par voie de justice, est fait à l’archevêque de Tours d’avoir à retirer ou désavouer son acte, sous peine de saisie du temporel de son archevêché et d’autres mesures répressives. Mais Hélie de Bourdeille n’avait pas pour accoutumé d’obéir aux hommes plutôt qu’à Dieu. Il était, d’ailleurs, nous l’avons dit et aurons bien des occasions de le redire, inaccessible à la crainte. Le saint homme ne répondit pas à l’injonction qui lui était faite, et attendit paisiblement, si elle devait se produire, l’exécution des menaces avec lesquelles on essayait de l’effrayer.

De la menace on passa donc aux faits. La saisie fut opérée, et le vénérable archevêque ajourné en personne par devant la Cour de Parlement, séant à Paris. Pas plus que les menaces, les faits n’émurent le vaillant athlète des droits de l’Église. Hélie de Bourdeille resta inflexible.

Dans le même temps, on s’appliquait à répandre la panique parmi les membres de sa famille épiscopale. On s’en prenait à ses serviteurs eux-mêmes, qu’on menaçait de jeter à la Loire. Les pauvres gens étaient en grand émoi ; ils ne comprenaient rien à ce débordement de fureur et d’outrages. L’un d’eux, pris de terreur, demanda même à se retirer, ce qui lui fut accordé sur-le-champ.

Cependant, Bourdeille restait toujours inébranlable dans sa noble résistance, et l’on se demandait, non sans inquiétude, ce qui allait advenir.

Sur ces entrefaites, le bruit se répandit que le Roi devait venir entendre la messe aux Augustins de Tours. L’archevêque pensa que l’occasion était favorable pour avoir avec le prince une explication sur ce qui se passait. Il se rendit donc aux Augustins, et demanda à Louis XI la permission de l’entretenir un instant.

Louis XI ne pouvait ignorer, sans doute, l’objet de la démarche d’Hélie de Bourdeille : tant de flatteurs obséquieux, comme il s’en trouve chez les courtisans, avaient dû le prévenir contre le saint prélat ! Il n’en accueillit pas moins avec une véritable bienveillance le courageux défenseur des vraies libertés de l’Église, et le laissa lui exposer, avec les faits, les motifs supérieurs qui avaient dirigé sa conduite. — C’est bien, lui dit le Roi avec une douceur, une aménité, qui n’étaient point dans sa manière de tous les jours, mais il m’est avis que vous ne devriez pas être si prompt à l’obéissance, en des choses qui nous créent ici de si grands embarras. On n’en finirait pas, s’il fallait nous soumettre à toutes les exigences d’outre-monts. Après cela, Monsieur de Tours, je serai content 150que vous alliez voir ma bonne ville de Paris ; c’est un endroit bien plaisant. Mais vous n’irez pas pour comparoir en Parlement ; ceci me regarde. En ce qui est de votre temporel, je serai moi-même mon commissaire. — L’affaire, on le conçoit, ne pouvait plus avoir de suites, et une fois de plus, Messieurs du grand Conseil et du Parlement en étaient pour leur vaine tentative.

Décidément, rien ne semblait pouvoir ébranler la confiance, l’attachement et la déférence que ce roi volontaire, ombrageux, irascible, quelquefois violent, montrait à l’égard de l’humble archevêque. On eût dit qu’une puissance surnaturelle le maîtrisait en présence du serviteur de Dieu. Il fallait bien, en tout cas, que Louis XI le regardât comme un Saint, et de plus, car tel était le côté faible de sa dévotion, qu’il le craignît comme tel.

Ici encore, les auteurs confondent ou dénaturent les faits. Il n’y a qu’à lire le récit si simple et si net de Bois-Morin, pour se convaincre de la légèreté, peut-être voulue, avec laquelle plusieurs d’entre eux ont tout brouillé, tout travesti dans l’histoire d’un évêque qui, à la vérité, fut l’un des plus redoutés adversaires du gallicanisme parlementaire ou doctrinal.

XXVI.
Le procès de l’abbé de Saint-Jean-d’Angély.

1.
Louis XI et son frère se réconcilient. — Entrevue émouvante. — Grandes réjouissances au pays de France. — Part de la reine Charlotte et d’Hélie de Bourdeille, son intime conseiller, dans l’heureux événement. — Charles, pourvu du duché de Guyenne, à la grande colère des ducs de Bourgogne et de Bretagne. — Embarras causés au Roi par la légèreté et la faiblesse de son frère. — Le Roi menacé et en péril se tourne sincèrement vers le Ciel. — Établissement solennel de l’Angelus dans le royaume. — Jean Brette prêche cette dévotion à Notre-Dame de Paris. — Action visible de Bourdeille dans cette décision du Roi, 35, 194-196.

Louis XI, que le sentiment de la famille ne semble pas avoir gêné d’une manière immodérée dans sa politique ou son gouvernement, paraît néanmoins avoir nourri une réelle affection pour son frère puîné, le duc Charles. Aussi, les menées des ducs de Bourgogne et de Bretagne, qui avaient accaparé ce jeune prince au profit de leur politique si haineuse à l’égard de Louis XI et si fatale à la France, devaient-elles exciter dans le Roi, une colère, une rage inextinguibles, en même temps que le crime de Balue, qui avait spéculé froidement sur la division des deux frères, et l’avait entretenue par la perfidie, au profit de ses viles passions, portait au paroxysme son indignation contre l’auteur de si ignobles et si dangereux attentats.

Mais le crime du misérable eut, du moins, cet avantage, qu’il établit nettement la situation, et que la saisie des lettres qu’il expédiait au duc 151de Bourgogne, donna à Louis XI le moyen d’éclairer son frère sur la valeur du dévouement que lui montraient ces pires ennemis du Roi, entre les mains desquels il n’était qu’un instrument pour atteindre leur but véritable, la ruine de la France.

Louis XI fit parvenir à son frère copie des lettres de trahison. Leur lecture éclaira le prince. En dépit des efforts du duc de Bretagne, qui tenait alors le prince à sa Cour, sous sa main, une entrevue fut décidée, et les conditions en furent réglées d’un commun accord : conditions douloureuses, qui inspirent vraiment la pitié pour les grands, qu’on appelle les heureux de ce monde ; conditions cruelles, qui feraient maudire la politique. Deux frères réduits à ne pouvoir se rencontrer qu’avec un luxe pareil de précautions ! au milieu d’un fleuve profond, sans gués accessibles, sur un pont improvisé, coupé en deux par une barrière infranchissable ! deux frères condamnés à ne se parler que par un étroit guichet, de dimensions prévues, stipulées, en présence d’une suite également nombrée, et qu’il n’était loisible ni à l’un ni à l’autre d’augmenter, par crainte des coups de main !

Les historiens, pour la plupart, se taisent sur les détails de cette entrevue, et ne la mentionnent qu’en passant, avec une rapidité qui lui enlève une grande partie de son intérêt. Nous n’avons pas lieu d’en être surpris : cette scène touchante et grandiose, ces effusions du cœur, de la part du duc de Berry, et même, qui l’eût prévu ? de la part du Roi ; cette barrière qui s’abat sur l’ordre du plus jeune des deux frères ; celui-ci aux genoux de son aîné, et bientôt dans ses bras ; cette noble attitude du Roi, son émotion visible, mais qui n’enlève rien à sa dignité ; tout cet ensemble d’un dramatique intense et d’une incomparable grandeur était trop à l’avantage de Louis XI, et nous l’eût présenté sous un jour insoupçonné. Il fallait, coûte que coûte, cacher cela. — Par bonheur, l’histoire avait pris ses précautions : les principales péripéties de cette scène nous ont été conservées. On les trouve, notamment, dans la fidèle relation du Papiensis. En sa qualité de prince de cette Cour de Rome, où se reflètent tous les événements dont le monde catholique est le théâtre aux cent actes divers, Jacques Amanati suivait avec une particulière attention les affaires de France, à travers les phases changeantes du règne de Louis XI et les sinuosités de sa politique à surprises. — C’est à cette relation du Papiensis, que nous avons emprunté notre court aperçu.

La réconciliation était accomplie. Immédiatement, le jeune prince reçut du Roi l’investiture du duché de Guyenne. De grandes fêtes célébrèrent, par toute la France, cet heureux événement. Il y eut, dans toutes les villes moult réjouissance. La bonne reine Charlotte, qui 152avait eu une grande part dans ce rapprochement de famille, ressentit une joie peu commune du succès de ses démarches et de ses prières. Quant à Hélie de Bourdeille, intime conseiller de la Reine, son consolateur dans les mauvais jours, en même temps que confesseur et conseiller du Roi, il ne put que seconder de tous ses efforts un mouvement d’une si haute importance, et pour le salut de l’âme du Roi, et pour l’honneur et la consolation de la famille royale, et pour la prospérité du pays.

Cependant, si heureux qu’il fût, l’événement ne devait pas donner tous les résultats qu’on avait le droit d’en attendre. Le duc de Guyenne était un prince affectueux mais faible, facile à entraîner, d’une incurable légèreté de caractère, un prince comme il n’en faudrait jamais à la tête des peuples. Il retomba bientôt sous la coupe des ennemis de la France, et la Guyenne devint un foyer d’intrigues contre l’État. En vain Louis XI multipliait-il les concessions, en vain offrait-il à son frère, avec la main de sa propre fille et le titre de Lieutenant-général du royaume, quatre de ses plus belles provinces qui eussent étendu le gouvernement du duc jusqu’à la Loire. En vain poussait-il la condescendance à une extrémité qu’il n’aurait pu franchir sans abdiquer lui-même : le malheureux prince ne voulait rien entendre. Lorsque la mort vint le surprendre, il créait au Roi les plus graves embarras, capables d’amener à brève échéance un désastre complet pour la Couronne.

C’est dans ce moment que l’on vit Louis XI, abandonné de tous, sans alliés ni espoir de secours, se tourner sincèrement vers le Ciel, ordonner des prières pour le rétablissement de la paix, établir solennellement, pour toute la France, la pratique franciscaine de l’Angelus. Et c’est ici que, par le fait, nous retrouvons la trace visible des discrètes directions du saint archevêque de Tours.

On sait que la pratique si touchante, si gracieuse, si pleine de poésie, dite de l’Ave Maria, tire sa première origine des Croisades, mais que c’est saint Bonaventure, qui intercala dans la récitation des Ave, la brève commémoraison des trois moments du mystère ineffable, et qu’ensuite, on doit à l’Ordre franciscain l’usage qui fixa aux trois heures principales de la journée la récitation de l’admirable prière avec laquelle, depuis tant de siècles, l’âme chrétienne salue l’aurore, le soleil en son brillant midi, et dans l’apaisement du soir le jour qui se meurt. Impossible, selon nous, de ne pas voir, derrière l’éclatante manifestation de la prédilection du Roi pour une pratique si chère aux fils de saint François, les inspirations ou tout au moins les vifs encouragements d’Hélie de Bourdeille, confesseur du Roi. — C’est notre Jean Brette, alors chanoine 153de la métropole, et plus tard trésorier de Saint-Martin, qui fut chargé par Louis XI de venir prêcher à Notre-Dame de Paris l’établissement solennel et par volonté royale, de la pratique de l’Angelus, avec invitation à tous les fidèles, de

fleschir ung genouilh à terre, en disant Ave Maria, pour donner bonne paix au royaulme de France, toutes et quantes fois la cloche de ce faire les avertiroit.

2.
Deux partis à la Cour de Guyenne : celui de la dame de Montsoreau, et celui de Lescun. — Mort violente de la favorite : la pêche empoisonnée. — Vers le même temps, maladie plus lente du duc de Guyenne. — Louis XI aux aguets sur l’état du malade. — Il ne connaît pourtant sa mort que cinq ou six jours après l’événement. — Touchantes et chrétiennes dispositions du duc mourant. — Son testament prouve qu’il n’eut aucun soupçon contre son frère, dans la circonstance. — Cette mort fut-elle causée par un crime, et quel fut le criminel ? — Obscurités non encore éclaircies, 196-198.

Il y avait, à la petite Cour de Guyenne, deux partis fort prononcés et fort ennemis, celui de la favorite du duc, et celui de Lescun. La favorite mourut inopinément : on lui avait servi une pêche empoisonnée, comme chez les Orientaux, un mauvais café. Vers le même temps, le duc tomba malade, et si le fatal dénouement ne fut pas aussi prompt que pour la maîtresse poitevine, mort s’ensuivit néanmoins, dans un assez bref délai. Le duc de Guyenne succomba à la fleur de l’âge.

Les documents nous montrent Louis XI aux aguets, durant tout le temps que se prolongèrent les fièvres de son frère. Ce rusé politique avait ses intelligences partout ; au reste, il les payait assez cher. Il nous apprend lui-même que, dans la circonstance, son homme aux renseignements n’était autre que le moine avec lequel le pauvre duc récitait ses patenôtres. Au fond, il n’y a rien là qu’on puisse reprocher à Louis XI, car il lui importait extrêmement, et aussi à la France, qu’il fût renseigné touchant une maladie dont l’issue, favorable ou funeste, devait avoir une si grande répercussion sur l’état général du pays. À noter, pourtant, que le Roi ne connut la mort de son frère, que cinq ou six jours après l’événement.

Les dispositions du duc mourant furent on ne peut plus touchantes. Son testament, — preuve manifeste qu’il ne songeait point à imputer à son frère la responsabilité de sa mort, — fait écho à ses effusions de cœur, dans la scène fameuse de réconciliation. Il remet toutes ses affaires personnelles aux mains du Roi, lui demande pardon des peines et offenses dont il se serait rendu coupable envers lui, et le charge de faire prier pour le repos de son âme. On ne peut, en vérité, se défendre d’émotion, lorsqu’on lit la suprême expression des sentiments qui avaient survécu, dans ce prince, à tous les égarements de la politique, la plus perfide des conseillères ; et l’on comprend mieux, en réfléchissant sur la beauté troublante de ces derniers moments, combien durent être cruelles, pour le Roi, les odieuses accusations que ses ennemis répandirent contre lui, à propos de la mort prématurée du duc de Guyenne.

1543.
Parmi les nombreux crimes de famille qui assombrissent cette époque, certains écrivains n’ont d’indignation que pour le prétendu fratricide de Louis XI. — Or, les faits contredisent cette accusation monstrueuse. — Après la mort de la favorite et avant celle du duc, Lescun fait arrêter l’abbé de Saint-Jean-d’Angély et Henri de la Roche. — Leur procès, commencé à Bordeaux. — Puis, il les conduit à Nantes, pour être jugés et condamnés par le duc de Bretagne. — Celui-ci, fort empressé, en apparence, de juger ces gens, fait remonter, par insinuation, l’odieux du crime jusqu’au Roi. — Le duc de Bourgogne intervient. — Atroce exécution de Nesle. — Le duc lance un manifeste, avec accusations formelles contre le Roi, 198-199.

Mort mystérieuse, sans doute, et sur laquelle planent des obscurités qui ne sont point encore éclaircies. Cette mort fut-elle la suite d’un crime ? Et, dans ce cas, quel fut le criminel ? Deux questions aux quelles l’histoire ne fait pas de réponse. Tout ce qu’elle dit clairement, c’est que l’imputation du crime à Louis XI lui-même ne saurait se soutenir, quoi qu’en aient écrit ou insinué quantité d’auteurs.

Chose singulière ! Parmi les nombreux fratricides et autres crimes de famille qui assombrissent l’histoire des maisons princières, au XVe siècle, ces auteurs semblent n’avoir d’indignation que pour le crime imputé à Louis XI. Les tragiques infortunes des Douglas, des Viane, des Bragance, des Viseu, des Clarence, et tout près de Louis XI et du duc François II, le meurtre abominable de l’infortuné Gilles de Bretagne, les laissent calmes, sinon indifférents. Il n’y a que la mort du duc de Guyenne qui les trouble, qui leur mette l’âme en deuil. Mais on sait pourquoi, et l’on ne pourrait, selon nous, désirer une meilleure preuve du parti pris avec lequel ont été dénaturés, faussés, les traits historiques du vrai fondateur de notre unité nationale.

Il s’en faut pourtant que les faits, qui accompagnèrent et suivirent la mort du duc de Guyenne, favorisent leurs malveillantes imputations.

Peu de temps après la disparition violente de la Dame de Montsoreau, mais avant que le mal ait triomphé tout à fait du malheureux duc, Lescun fait arrêter l’abbé de Saint-Jean-d’Angély, Jourdain Faure, dit de Vecours, et Henri de la Roche, officier de la bouche du prince. — D’après les hypothèses qu’il est permis d’établir sur les récits courants, Jourdain Faure, partisan trop zélé de Lescun, aurait débarrassé celui-ci de sa rivale d’influence, avec la complicité d’Henri de la Roche, et le duc aurait contracté les germes du mal qui l’emporta, en prenant sa part de la pêche empoisonnée offerte à sa maîtresse. Quant à Lescun, craignant, à tort ou à raison, d’être lui-même compromis dans ce sombre drame, il aurait voulu conjurer, ainsi, par l’arrestation des deux agents du crime, les périls qui le menaçaient. — Quoi qu’il en soit, Lescun fait commencer à Bordeaux le procès des deux inculpés. Puis, affectant une belle ardeur pour la punition d’un aussi abominable forfait, il les conduit à Nantes, pour plus de sûreté, dit-il, et les remet aux mains du duc de Bretagne, dont ils ne sont pas justiciables, afin qu’ils soient jugés et condamnés à périr par le feu.

Le duc de Bretagne, de son côté, affiche une indignation quelque peu surprenante dans une maison où le fratricide, même récent, n’est point chose inouïe. Il dépêchera l’affaire, et les scélérats auront le loyer qu’ils ont mérité. Malheureusement, pour sa bonne renommée d’impartialité, 155il lance une insinuation transparente, qui laisse voir les dessous de sa pensée :

Je voudrois que je tinsse aussy bien entre mes mains ceux qui leur ont fait faire, car je ne les laisserais point aller sans pleyger.

L’allusion à Louis XI est évidente. C’est lui qu’on veut atteindre par ce procès.

À son tour, le duc de Bourgogne prend position dans le débat, et ne se borne pas aux insinuations perfides. Il procède par accusations brutales. Il promet au Roi une guerre à feu et à sang, et débute par l’exécution de Nesle : tuerie sauvage, dont il se repaît, le lendemain, comme d’une moult belle chose, et dont il félicite, les pieds dans le sang, ses moult bons bouchiers : crime épouvantable, historique celui-là, perpétré contre des malheureux qui n’avaient, certes, rien à voir avec le trépas du duc de Guyenne.

Dans le même temps, il publie un manifeste, où il accuse expressément le Roi d’avoir, par poison, maléfices et sortilèges, tué son propre frère, et d’avoir tenté de le faire périr lui-même. — C’est ainsi que les grands vassaux de la Couronne, en 1472, traitaient le roi de France, leur suzerain : cela, sans preuves d’aucune sorte, puisque l’histoire, de puis cinq cents ans, n’a pu recueillir, sur ce point, un seul témoignage de quelque valeur, et que les auteurs les plus acharnés contre la mémoire de Louis XI en sont encore réduits à tabler sur l’anecdote Brantômesque du fou de Notre-Dame de Cléry !

4.
Intervention du Roi, après dix-huit mois de silence. — Il nomme cinq commissaires, pour faire le procès des accusés, conjointement avec les juges de Bretagne, — qu’il accepte, quoique les accusés soient exclusivement ses justiciables. — Il choisit, dit-il, les hommes les plus honorables et les plus autorisés de son royaume, et met à la tête de la députation Hélie de Bourdeille, dont tout le monde connaît la sainteté. — Aucune pression sur les commissaires délégués. — Le choix d’Hélie de Bourdeille est, à lui seul, une preuve de l’innocence et de la bonne foi de Louis XI. — Épilogue : Au moment où le procès va commencer, Jourdain Faure est trouvé étranglé ou pendu dans sa cellule, et Henri de la Roche disparaît de même. — Au pouvoir de qui étaient alors ces malheureux ? Et qui pouvait ainsi les faire disparaître, sinon ceux qui avaient intérêt à ce que le procès n’eût pas lieu ? — Il est facile de supposer quelle fut l’attitude d’Hélie de Bourdeille auprès du Roi, dans ces cruelles conjonctures, 59, 199-205, 334.

Devant ce débordement d’accusations d’attentats et d’outrages, le Roi se tut longtemps. À la fin, après dix-huit mois d’un silence qui dut lui peser, il réclama la lumière, et ne négligea rien pour qu’elle fût complète. Ses ennemis paraissaient moins curieux de la produire.

Le duc de Bretagne qui, dans les commencements, manifestait une indignation si vertueuse et une si grande hâte de donner à la justice toutes satisfactions, après dix-huit mois n’avait pas encore commencé le procès des inculpés. Le Roi précipita les choses, et nomma cinq délégués, chargés de juger, conjointement avec les juges du duc de Bretagne, Jourdain Faure, dit de Vecours, et Henri de la Roche, prévenus, l’un et l’autre, du meurtre du duc de Guyenne, frère du Roi. Quoique les dits accusés, ainsi qu’il le constate dans ses lettres patentes, ne fussent justiciables que de ses propres tribunaux, Louis XI accepta, pour mieux montrer la droiture de ses intentions et son désir unique du triomphe de la vérité, la participation des juges de Bretagne, se contentant de donner à ceux qui allaient représenter, à Nantes, la justice du royaume, des instructions qui révèlent, sans doute, une prudence extrême et une défiance 156malheureusement trop justifiée, mais aussi une sincérité parfaite et la plus entière bonne foi.

Le fait seul d’avoir placé à la tête de la délégation qu’il envoyait à Nantes, l’austère et intègre archevêque de Tours, prouve combien la conscience du Roi était à l’aise sur la question. S’il avait eu le moindre tort à se reprocher dans la mort de son malheureux frère, eût-il songé, un seul instant, à proposer à Hélie de Bourdeille de juger au procès, et surtout d’y occuper la première place ? Et le saint archevêque, de son côté, eût-il accepté la mission délicate dont le Roi voulait le charger, s’il avait conçu le moindre soupçon sur l’honnêteté et la légitimité de la conduite du Roi dans l’affaire ? — Ce sont, nous semble-t-il, des questions auxquelles il est superflu de répondre.

Ce qu’il nous importe davantage de noter, parce que cette constatation servira le dessein que nous nous proposons particulièrement dans ce Mémoire, c’est que Louis XI crut devoir s’appuyer sur là sainteté universellement reconnue d’Hélie de Bourdeille, pour en tirer un argument en faveur de sa cause :

L’arcevesque de Tours, (écrit-il au chancelier de Bretagne), métropolitain du lieu où sont les dits prisonniers, qui est un tel prélat, si vertueux, bien renommé, et de si saincte vie, que chascun scet…

Et à Lescun :

L’arcevesque de Tours qui est ung et si bien renommé prélat, que chascun scet ; et avecques luy, l’évesque de Lombez, qui est aussy un notable prélat…

On connaît l’épilogue de l’affaire, il est assez significatif. Au moment où le procès, qu’il était désormais impossible d’éviter, allait enfin s’ouvrir, Jourdain Faure, un matin, fut trouvé, les uns disent étranglé, les autres, pendu dans la cellule où il était détenu, sous la garde exclusive des geôliers de François II. Henri de la Roche, également au pouvoir exclusif du duc de Bretagne, son prisonnier, disparut de même, sans qu’il ait jamais été possible, par la suite, de retrouver sa trace.

Le procès n’eut pas lieu, pour cause de suppression des accusés.

Mais qui donc les avait fait disparaître, ainsi, à l’heure opportune ? Et qui pouvait les faire disparaître, sinon celui qui, après avoir montré un si hypocrite empressement à les juger, n’avait cessé d’apporter obstacles sur obstacles à la lumière que le procès ne pouvait manquer de faire éclater ? — Nous sommes bien placés, en France, depuis quelques années, pour comprendre ce jeu de coquins, qui consiste à réclamer avec de beaux cris la vérité, toute la vérité, la justice, toute la justice, et à les supprimer ensuite par tous moyens, ou à fuir à toutes jambes, lorsque, enfin, la justice et la vérité vont réussir à briser les entraves que leur imposaient ceux-là même qui les appelaient le plus fort. Et l’on 157voit par la conduite du duc de Bretagne, dans l’affaire de la mort du duc de Guyenne, qu’il n’y a, décidément, rien de nouveau en ce monde.

Si l’histoire n’a pu percer toutes les ténèbres accumulées autour de cette affaire, ce qu’elle en a découvert charge moins la mémoire de Louis XI, que celle de ses ennemis. Et la mémoire de Louis XI, nous le répétons, bénéficie surtout du choix qu’il fit d’Hélie de Bourdeille, pour connaître, au premier rang, de la cause, afin que l’idée qu’on avait de la vertu de ce prélat, garantît l’impartialité du jugement qui serait rendu. Avec Hélie de Bourdeille, un jugement de complaisance ne pouvait être redouté. Nul n’en aurait eu même le plus léger soupçon.

De tout ce qui précède, et de la nature autant que de l’intimité des relations qui existaient entre le Roi et le saint archevêque, on peut imaginer par ailleurs avec quelle charité, quelle prudence et quel esprit de foi Hélie de Bourdeille dut soutenir, en ces cruels moments, l’âme si rudement éprouvée du prince. Mais nous n’avons, sur ce point, rien autre chose que des conjectures.

XXVII.
Luttes quotidiennes d’Hélie de Bourdeille pour la défense des droits de l’Église.

1.
Empiétements continuels de la justice séculière. — Bourdeille lutte contre elle sans crainte d’aucune sorte. — Violation du droit d’asile, à Saint-Pierre du Boille. — Le lieutenant du Prévôt excommunié, et le prisonnier restitué. — Hélie arrache quantité de clercs ou de religieux aux prisons du Roi. — On ne peut résister à ses réquisitions. — Le pendu, supposé personne ecclésiastique, 33-34, 346.

Cependant, ces affaires si graves et qui intéressaient l’État, ne distrayaient point le courageux pontife de sa lutte quotidienne, incessante, contre les violateurs des droits sacrés de l’Église, et contre les empiétements de la justice séculière sur les attributions du for ecclésiastique. À la vérité, ces empiétements étaient de tous les jours, mais aucun ne se produisait, à la connaissance du saint prélat, sans qu’il y opposât une protestation énergique, et autant qu’il le pouvait, sans qu’il en exigeât et obtînt immédiate réparation. Comme nous l’avons déjà dit, et comme Bois-Morin tient à nous le faire remarquer à maintes reprises, il ne craignait, dans ce combat de chaque jour qu’il eût volontiers soutenu au péril de sa vie, ni adversités, ni opprobres, ni menaces. Ainsi que le Prophète, Dieu l’avait posé comme un mur d’airain, à l’encontre des envahissements de l’ennemi. Que de prêtres séculiers, ajoute le bon biographe, témoin journalier de cette guerre d’escarmouches, plus pénible peut-être et non moins méritoire que les grandes luttes en bataille rangée, 158que de clercs et de religieux il a ainsi arrachés aux prisons du Roi ! Il faut dire que telle était son autorité, qu’il devenait presque impossible aux représentants de la force de résister à ses revendications.

Quelques faits, recueillis par Bois-Morin.

Un jour, un malheureux, appréhendé par le lieutenant du Prévôt de la maréchaussée, qui le conduisait aux prisons, est assez adroit pour s’échapper des mains de ses gens. Passant devant la porte, ouverte à ce moment, de l’église paroissiale de Saint-Pierre du Boille, à deux pas de la cathédrale, il s’y jette pour se mettre en sûreté. En ce temps-là, les lois reconnaissaient encore aux églises le droit d’asile. Mais le lieutenant passe outre à ce privilège, pénètre dans l’église et ressaisit son prisonnier. L’archevêque apprend la chose : il ne laissera pas violer impunément un droit dont il a la garde. Le lieutenant du Prévôt est excommunié, et le prisonnier restitué.

La vigilance du saint prélat était sans cesse aux aguets.

Un autre jour, il apprend d’une manière assez vague, sans doute, qu’on vient de mener à la potence et de supplicier un condamné, que certaines gens ont pris pour personne ecclésiastique. Hélie de Bourdeille, aussitôt, d’appeler son promoteur, et de lui ordonner de faire une enquête sur le fait, pour y être pourvu ce que de droit. Puis, tous les autres moyens d’investigation ayant échoué, il oblige ledit promoteur à aller jusqu’au gibet du malheureux, pourvoir, si, par hasard, le supplicié ne portait pas vestige de la couronne cléricale. — Bois-Morin ajoute que, le fait ne s’étant pas vérifié, l’archevêque n’alla pas plus loin, et faute de renseignements précis, abandonna l’affaire.

XXVIII.
Les écrits d’Hélie de Bourdeille pour la défense des prérogatives du Saint-Siège. — Le Defensorium Concordatorum.

1.
Les écrits d’Hélie de Bourdeille pour la défense des droits du Saint-Siège, furent nombreux. — Dirigés contre les erreurs du jour, Pragmatique, conciliabule de Bâle. — Courts et précis. — Vantés par plusieurs auteurs de renom. — Ils valent à Hélie de Bourdeille la reconnaissance du Saint-Siège, particulièrement du pape Sixte IV. — Le manuscrit de la métropole de Bordeaux, 36, 80, 84, 339, 344.

Hélie de Bourdeille ne se contentait pas de combattre, par l’action, les attentats journaliers dirigés contre les droits de l’Église. Il s’appliquait à prévenir ces attentats par l’enseignement et la démonstration des vérités doctrinales sur lesquelles repose l’autorité de l’Église elle même. Il rappelait et vengeait, en particulier, les droits, privilèges et prérogatives du Saint-Siège, plus spécialement attaqués dans un pays 159où la Pragmatique tournait toutes les têtes, à une époque où le scandaleux conciliabule de Bâle avait jeté dans nombre d’esprits des germes de défiance et de rébellion contre le suprême magistère du Pontife Romain.

Hélie de Bourdeille, pour mieux faire pénétrer son enseignement dans les masses, adopta de préférence la forme du livre populaire et de rapide lecture, se tenant aux principes généraux, qu’il posait avec netteté, et dont il tirait ensuite des déductions d’une indiscutable logique, sans se perdre dans les distinctions subtiles et les formules compliquées.

Ces traités, qui nous semblent s’être rapprochés de la manière de saint Jean Capistran, furent assez nombreux, paraît-il, mais leur objet fut toujours le même. On aurait pu les intituler tous comme il intitula effectivement l’un ou l’autre d’entre eux : De potestate Papæ. Plusieurs auteurs, dont le jugement n’est pas à dédaigner, Doni d’Attichy et Henri Sponde, entre autres, en font un grand éloge. Écrits au jour le jour, par un prélat qui, nous le répétons, ne faisait point métier d’écrivain, et ne maniait la plume que pour compléter le ministère d’enseignement qu’il devait, comme évêque, aux fidèles de l’Église de Dieu, ils différaient peu, sans doute, quant au fond et même quant à la forme, de celui qui nous a été conservé. Cette considération atténue, pour nous, le regret de n’a voir pu, jusqu’à ce jour, les retrouver, si toutefois, comme nous l’espérons, ils subsistent.

On conçoit que ces publications, témoignage, ajouté à tant d’autres, du dévouement, que le docte évêque mettait au service du Saint-Siège, lui ait concilié les hautes sympathies et la reconnaissance de la Cour de Rome, la confiance et les éloges des papes, qui se succédèrent, de son temps, sur la Chaire de Saint-Pierre, et tout particulièrement la très haute estime du pape Sixte IV, dont il fut l’auxiliaire principal, et à peu près l’unique appui, dans toutes les questions que ce pontife eut à dé battre avec la France et son roi.

Particularité qui pourrait bien être autre chose qu’une simple coïncidence : on voyait, à la fin du XVe siècle, dans l’église métropolitaine de Saint-André de Bordeaux, au côté gauche du chœur, offert à la lecture du clergé, mais solidement enchaîné, par crainte de soustraction, un précieux manuscrit, intitulé De potestate Papæ. Par un acte capitulaire du 20 février 1476, qui nous a été conservé, le Chapitre de cette métropole accorde au trésorier de la dite église la permission de copier ou de faire copier ce livre si jalousement gardé. Or, on ne peut guère hésiter sur l’origine de propriété dudit manuscrit, si l’on se rappelle la saine et pure doctrine du vénérable archevêque Pierre Berland, ses sentiments et son attitude contre la Pragmatique Sanction. Selon toute vraisemblance, 160ce traité de la Puissance du Pape, ainsi exposé au chœur de sa métropole, comme un solennel monument, et mis à la disposition de tous, afin que tous y pussent trouver l’enseignement profitable sur des questions que la passion du moment obscurcissait et envenimait chaque jour, ce manuscrit, précieux à plusieurs égards, était un don de l’illustre et saint prélat : à tout le moins, avait-il été placé en ce lieu sur ses instances ou par ses soins.

Mais lorsqu’on vient à considérer que le manuscrit de Saint-André portait exactement le titre sous lequel se trouvent désignés plusieurs traités d’Hélie de Bourdeille, et qu’on se remémore, d’autre part, les liens d’étroite amitié, et surtout l’entière conformité d’idées et de sentiments qui avaient jadis uni le grand archevêque de Bordeaux et son zélé suffragant, on est vraiment tenté de se demander si le fameux manuscrit n’aurait pas contenu, précisément, l’un ou l’autre des ouvrages de notre Hélie sur la puissance pontificale.

Les traités spéciaux sur la matière n’étaient, certes, pas nombreux au milieu du XVe siècle. On n’en connaît guère que quatre ou cinq, de provenance et de valeur diverses : celui du savant Noël Hervé, breton d’origine, Maître général des Frères Prêcheurs (1320) ; celui d’Augustin de Rome, de l’Ordre de Saint-Augustin, évêque de Nazareth (1480) ; celui de saint Jean Capistran (1440) ; celui du grec Georges Scholarius (1440) ; et enfin les thèses magistrales de Turrecremata, contra impugnantes Pontificiam potestatem (1440), mais qui ne forment pas de traité à part dans la collection de ses œuvres.

De ces cinq auteurs, un seul a sur Hélie de Bourdeille l’avantage de l’antiquité ; les quatre autres sont ses contemporains, et il a sur eux, pour le cas présent, l’avantage de la notoriété locale. D’autre part, si les indications de Bellarmin dans son De Scriptoribus ecclesiasticis, sont assez précises, parmi les ouvrages de ces auteurs, deux seulement, celui de Noël Hervé et celui d’Augustin de Rome, portent exactement pour titre De potestate Papæ.

À la vérité, le traité de saint Jean Capistran, De Papæ et Concilii auctoritate, se rapproche assez de ce titre. Mais l’ouvrage de l’illustre et intrépide franciscain, écrit dans le temps même où Hélie de Bourdeille écrivait les siens, — car c’est à Périgueux, autant et plus qu’à Tours que les traités de Bourdeille sur la primauté pontificale furent composés, — ne paraît pas avoir dû s’imposer aux Bordelais, de préférence à ceux de l’évêque de Périgueux, qui se présentaient animés du même esprit, issus de la même école, conçus, autant que nous pouvons le conjecturer, sur un plan analogue et déplus, spécialement adaptés aux besoins du pays.

161D’un autre côté, l’autorité doctrinale d’Augustin de Rome est peu considérable, presque nulle ; et ainsi, le traité de Noël Hervé est le seul que nous pourrions avoir quelque motif de reconnaître dans le manuscrit de Saint-André de Bordeaux.

Mais nous n’avons, par ailleurs, aucune raison positive qui nous oblige à adopter ce sentiment ; et par suite, nous ne voyons aucune impossibilité à ce qu’on attribue à Hélie de Bourdeille le De potestate Papæ de cette métropole. L’auteur du livre lui-même l’aurait offert à son illustre et bien-aimé libérateur, et celui-ci, en vue de l’utilité générale, l’aurait légué au Chapitre de son Église, aux fins et pour l’usage que l’on sait.

Pourtant, ce sont là de simples hypothèses, que le temps vérifiera ou dont il fera justice. Retenons seulement l’indication, et concluons par la vieille formule : Hæc dubitanter, pour nous occuper uniquement, désormais, du Defensorium Concordatorum.

2.
Le Defensorium Concordatorum, titre donné après coup. — Libellus Pragmaticam confutans, titre probable de l’ouvrage. — Sa date approximative. — Ce livre, acte de courage apostolique, de modération et d’habileté. — Traité complet de la primauté pontificale, sauf la thèse de l’infaillibilité doctrinale, qui n’était pas encore discutée. — Hélie de Bourdeille avait fort peu de modèles. — Ses sources principales. — Sa logique irréfutable. — Encore la vocation et la mission de la France. — Les conclusions qu’il en tire pour son sujet, 125-128, 134.

Selon toute apparence, avons-nous dit, nous retrouvons dans ce traité la substance des divers écrits d’Hélie de Bourdeille, sur la primauté pontificale. Le titre, Defensorium Concordatorum, n’est pas de l’auteur ; il a été surajouté dans les éditions qui ont été données de ce livre, au temps où l’on s’en servit pour défendre le Concordat passé entre Léon X et François Ier. Le titre primitif, si toutefois cet opuscule avait un titre, devait être : Libellas Pragmaticam confutans.

On n’a pas la date certaine de l’ouvrage, mais il est très facile, après lecture, d’en fournir la date approximative. Le Defensorium, nécessairement postérieur à l’édiction du Concordat de Sixte IV, est, suivant nos présomptions, antérieur à la seconde et définitive homologation, par Louis XI, de la Constitution pontificale. Il ne faut pas se méprendre, en effet, sur le sens véritable des éloges répétés que le saint archevêque décerne au Roi, pour avoir publié le Concordat. Selon nous, ces éloges ne sont qu’une invitation respectueuse et discrète à l’adresse du monarque, qui, après avoir donné audit Concordat une ratification jugée insuffisante, tardait beaucoup à publier son homologation définitive. Le remercier si hautement, et le louer à dix reprises différentes d’avoir accompli un devoir auquel il se dérobait en partie, n’aurait été ainsi, dans la pensée de Bourdeille, qu’un moyen de rappeler le souverain à l’entier accomplissement de ce devoir.

Hélie de Bourdeille, au demeurant, montre, dans son ouvrage, autant de modération et d’adresse, que de bonne et ferme logique. S’il est inflexible sur les principes, il les applique avec infiniment de tact, et ne va point se heurter contre les faits qui, plus ou moins avérés, mais grossis 162et envenimés par la malveillance, servent de point d’appui à ses contradicteurs. Il ne prétend pas, par exemple, qu’il ne se peut jamais glisser d’abus à réformer dans l’exercice humain d’un pouvoir essentiellement divin ; mais il soutient qu’il n’appartient pas aux inférieurs de protester et de réagir, par l’oubli de leurs propres devoirs envers les supérieurs, contre les abus réels ou imaginaires, en tout cas mal connus et méchamment exagérés, des dits supérieurs. Le saint archevêque montre même qu’il est de son temps, et qu’il le connaît à merveille, en ne niant pas que cette hypothèse puisse, pour le moment, se vérifier sur quelques points. Mais ce qu’il ne saurait admettre, c’est que la désobéissance, la rébellion, soit le moyen légitime de réformer, dans les supérieurs, ce qui, effectivement, pourrait y avoir besoin de réforme.

Dès le début de son livre, Bourdeille pose ce principe, que Notre-Seigneur venant réformer le monde, l’a réformé par sa propre obéissance, uniquement. C’est de même par l’obéissance que doit procéder, dans l’Église, toute réforme utile et salutaire, non par la révolte, qui est le désordre par excellence, celui qui a dépeuplé le ciel et qui désole la terre. On voit, tout de suite, les développements que l’auteur tirera de ce principe fécond, universel, et d’une application si saisissante au mal qu’il entendait combattre. Qu’est-ce, en effet, que la Pragmatique, sinon un acte de rébellion par lequel des subordonnés osent imposer des lois et des conditions au pouvoir suprême du Chef de l’Église ? Et qu’est-ce que ce Concordat, contre lequel on s’insurge avec tant de passion, sinon un acte de condescendance miséricordieuse et de haute sagesse, par lequel le Chef de l’Église daigne faciliter à ses sujets la soumission et l’obéissance, en supprimant les motifs ou prétextes sur lesquels prétend s’appuyer la Pragmatique ? Un acte, en conséquence, que le Roi a eu toute raison d’accepter et de publier comme loi de son royaume, ce pourquoi il mérite éloges et remerciements ?

Telle est l’idée-mère du livre d’Hélie de Bourdeille.

La publication de ce livre, rappelons-le, était, pour le moment, une œuvre de grand courage épiscopal. Nous avons dit combien violent et tumultueux était le courant d’opinion qui ramenait la nation vers la Pragmatique, et combien impopulaire devait être, par conséquent, l’effort tenté par le vaillant prélat contre ce vent de folie, qui dominait et entraînait les masses, à cette heure. Sa démarche n’était pas moins courageuse, au regard du Roi, qui ne souffrait guère qu’on se jetât au travers de ses combinaisons, et qui, visiblement, cherchait dans le trouble des esprits favorisé par l’équivoque dans laquelle il se maintenait, un appoint à sa politique.

163Lorsqu’il écrivait ses traités sur la puissance du Pape, Hélie de Bourdeille n’avait guère, nous l’avons dit, de modèles spéciaux sur la matière. Il pouvait connaître sans doute, quoiqu’il n’en parle pas, les ouvrages assez récents de Turrecremata, et plus vraisemblablement encore, ceux de saint Jean Capistran, son confrère et son contemporain, qu’il avait rencontré, entendu, au Concile de Florence, et dont, nous l’avons aussi remarqué, il paraît avoir adopté la manière. Mais la grande science théologique devait attendre plus d’un demi-siècle encore le maître qui, sur la question de la primauté pontificale, ne laisserait, en quelque façon, rien à dire après lui, l’immortel Cajétan. — Les auteurs que Bourdeille suit de préférence dans son travail, sont Alexandre de Halès, saint Thomas, les Sommistes. Quant à ses sources, il n’en a point d’autres que le Corpus juris, qu’il possède à fond, et qu’il cite avec autant de facilité et d’abondance, que jadis, dans son Mémoire pour la défense de la Pucelle, il alléguait l’Écriture.

Dans sa brièveté voulue, et sous sa forme polémique, de circonstance, le Defensorium Concordatorum n’en présente pas moins un traité complet de la primauté pontificale. Une seule question, relative à la matière, n’y est pas abordée, celle de l’inerrance ou infaillibilité doctrinale. La raison en est bien simple : les gallicans n’avaient pas encore imaginé de combattre ouvertement et à fond cette divine prérogative du successeur de Pierre.

Le saint archevêque ne perd pas l’occasion de reproduire, dans son travail, probablement le dernier qui soit sorti de sa main, les belles théories qu’il avait naguère exposées dans son Mémoire pour la Pucelle, touchant la vocation de la France et sa mission privilégiée dans le monde catholique. Ces considérations, auxquelles il ne prend pas le temps de donner une forme nouvelle, étaient d’ailleurs à leur place dans un écrit qui traite des relations de la Fille aînée de l’Église avec la très sainte mère et maîtresse de toutes les Églises. Il en conclut, avec beaucoup de justesse et d’à-propos, que le bonheur et la gloire de la France, sa véritable grandeur, sont étroitement liés à sa fidélité envers l’Église et le pouvoir suprême dans l’Église. Heureux, si on ne l’avait jamais oublié !

3.
Analyse du Defensorium. — Cinq raisons justifient l’abrogation de la Pragmatique. — 1° La quadruple prééminence du Pontife Romain. — 2° Le péril de la désobéissance au Saint-Siège. — 3° Les exemples salutaires, donnés par les prédécesseurs du Roi. — 4° Les bénédictions et privilèges dont le Saint-Siège a comblé la France et sa maison royale. — 5° Les excès qui sont la conséquence de la Pragmatique, et son défaut radical d’autorité. — Conclusion : le Roi a justement et utilement abrogé la Pragmatique, 135-151.

L’analyse du Defensorium Concordatorum est excessivement simple. Après avoir pris, comme point de départ, et offert comme modèle à toute réforme salutaire l’obéissance du Fils de Dieu, Bourdeille démontre par cinq raisons que le Roi a fait œuvre juste, utile et sainte, en abrogeant la Pragmatique. D’où cinq conclusions, formulées en 164termes identiques, et par là, plus faciles à retenir pour le commun des lecteurs auxquels le livre s’adresse.

  • Première raison : La quadruple prééminence du Saint-Siège et du Pontife Romain, sa primauté d’honneur et de juridiction ; thèse purement doctrinale.
  • Deuxième raison : Les périls majeurs auxquels expose la désobéissance au Saint-Siège.
  • Troisième raison : Les exemples mémorables de fidélité au Saint-Siège, donnés par les prédécesseurs du Roi. La bénie race des lis, autrement dit, le peuple de France et sa maison royale. Charlemagne, saint Louis : que penser des Pragmatiques qui leur sont attribuées ?
  • Quatrième raison : Les bénédictions et privilèges dont le Saint-Siège a, depuis le commencement, comblé la France et la maison de France.
  • Cinquième raison : Les excès qui ont été et qui sont encore la conséquence de la Pragmatique de Bourges. Son défaut radical d’autorité. Cette Pragmatique n’a pas même été approuvée par les prélats schismatiques de Bâle. Réponse aux griefs qu’on fait au Saint-Siège, prétextes fallacieux à la rébellion.
  • Conclusion générale, identique aux conclusions de chacune des parties de l’ouvrage : Le Roi a bien fait d’abolir cette Pragmatique.
  • Conclusion sous-entendue, mais qui vient d’elle-même à l’esprit du lecteur : Il ferait encore mieux d’homologuer définitivement le Concordat.

4.
Destinées du Defensorium Concordatorum. — Admirateurs et détracteurs en prouvent l’importance, et en font la fortune. — Philippe Probus et Guillaume de Montserrat. — Le Defensorium édité à Rome, en 1486, est le premier ouvrage reproduit, qui appartienne à la Touraine. — Les éditions de 1518 et de 1520. — Le Defensorium Concordatorum reproduit, pour des motifs divers, à la suite du Concordat de François Ier, et dans la grande édition de la Pragmatique, 36, 132-133, 135.

La publication du livre de Bourdeille fut un événement sur la portée duquel personne ne se trompa. Détracteurs et admirateurs firent à l’envi la fortune de cet ouvrage. Tout d’abord, Philippe Probus, de Bourges, essaya de lui opposer le Defensorium Electionum, et plus tard, sous Louis XII, au moment même où la Pragmatique ressuscitée portait ses derniers mais plus détestables fruits, Guillaume de Montserrat, un espagnol, fit sa cour au roi de France, en reprenant, avec un mince succès, la défense de l’Édit de Charles VII.

D’un autre côté, les multiples éditions du livre de Bourdeille, en un temps où l’honneur d’être imprimé n’avait encore rien de vulgaire, prouvent également l’importance exceptionnelle qu’on attachait à cet ouvrage. Dès 1486, nous le voyons édité à Rome, sous les yeux et avec l’entière approbation du Saint-Siège, probablement à son instigation. Il est, ainsi, le premier ouvrage sorti de Touraine, qui ait bénéficié de la grande publicité introduite dans le monde par la typographie. Les éditions posthumes du De Rhetorica et des Quæstiones Morales de Martin 165Magistri, que Chalmel donne à tort comme les premiers livres imprimés pour la Touraine, ne sont, en effet, que de 1489, 1490 et 1491.

Mais la fortune du petit traité de Bourdeille ne s’arrête pas à ce brillant début. Le Defensorium Concordatorum est réédité à Toulouse, en 1518, et en 1520 à Paris, à la suite du Concordat de François Ier, avec un éloge pompeux, dans le mauvais goût du temps, bien mérité quant au fond.

Habent fata sua libri, a dit un ancien. Il faut reconnaître que la fatalité, si fatalité il y a pour les livres et leurs auteurs, se montra singulièrement clémente aux modestes écrits d’Hélie de Bourdeille. Sa Défense de la Pucelle figure au premier rang dans les grandes expéditions du procès de réhabilitation, dont elle est, ainsi, proclamée l’une des plus solides substructions. Et son Traité contre la Pragmatique devient, dans la pensée de juges absolument désintéressés, puisqu’ils lui sont postérieurs de cinquante ans, la meilleure apologie de cet autre Concordat qui met fin, pour toujours, au règne maudit de la Pragmatique. Voilà, si nous ne nous trompons, qui est extraordinairement beau pour un écrivain sans prétentions à la gloire d’auteur, et voilà aussi pour nous une excellente base d’appréciation.

Disons, enfin, que les éditeurs ultra-gallicans de la Pragmatique, qui l’a publièrent en 1666, avec les gloses de Guymier, de Philippe Probus, de Guillaume de Montserrat et de François Pinsson. insérèrent dans leur luxueux in-folio le traité d’Hélie de Bourdeille, comme un document qu’il n’était pas permis d’ignorer sur la matière. Sans doute, ils essayèrent, par des notes ou des manchettes perfides, d’en atténuer la portée : la réfutation triomphante n’en a pas moins été comme affichée par eux au dos de l’erreur, dans le livre même qu’ils destinaient à en perpétuer le souvenir ; et les pires adversaires de la cause défendue par Bourdeille, ne s’en sont pas moins chargés de proclamer eux-mêmes, par leur insertion, le grand cas qu’il fallait faire du travail de leur principal contradicteur. — Nous avions bien raison de dire que détracteurs et admirateurs s’unirent pour faire la fortune de ce livre.

5.
Une polémique moderne à propos du Defensorium Concordatorum, et de l’opinion d’Hélie de Bourdeille sur l’authenticité de la Pragmatique attribuée à saint Louis. — La vérité à ce sujet. — Hélie de Bourdeille n’affirme rien sur le fait, et dit seulement que ce fait, fût-il vrai, ne prouverait rien en faveur de la Pragmatique de Bourges. — Ce fait ne l’embarrasse en aucune façon. — M. Paul Viollet qui interprète plus exactement que ses contradicteurs le texte de Bourdeille, montre toutefois qu’il ne connaît pas du tout ce saint personnage. — Il reproche, sans raison, à M. Gérin, les termes admiratifs que celui-ci emploie pour qualifier le saint archevêque. — L’éloge d’Hélie de Bourdeille par le cardinal de Bonnechose, au Sénat impérial, session de 1865, 129-135, 142-144.

Nous ne parlerions pas ici d’une controverse assez vive, soulevée en ce siècle, à propos du traité d’Hélie de Bourdeille, si nous n’y trouvions l’occasion de signaler quelques hommages rendus, de nos jours, au grand serviteur de Dieu.

La polémique en question avait pour objet le sentiment personnel d’Hélie de Bourdeille touchant l’authenticité de la Pragmatique attribuée à saint Louis, et couramment invoquée par les défenseurs de la Pragmatique 166de Bourges. M. Gérin, après Thomassy, affirmait que Bourdeille avait dénoncé, dès son apparition, le faux historique de la Pragmatique attribuée à saint Louis. M. Paul Viollet soutenait, au contraire, que Bourdeille ne s’était pas, le moins du monde, inscrit en faux contre ladite Pragmatique ; qu’il hésitait seulement au sujet de l’origine et de la portée de ce document.

La vérité est que le saint archevêque, après avoir écarté résolument la Pragmatique attribuée à Charlemagne, reproduit et discute celle que, dès son temps, on attribuait à saint Louis ; mais la formule dont il se sert, trahit, de sa part, un doute sur l’authenticité de cette pièce. Nous en concluons que le faux historique, si faux il y a, ce que nous inclinons à penser, au moins pour le fameux article V de cette Pragmatique, est antérieur à Hélie de Bourdeille, et que par conséquent, il était inexact de dire que le faux historique, à peine produit, avait été dénoncé par notre vigilant archevêque.

M. Paul Viollet a donc raison sur ce point. Où il est moins heureux, c’est lorsqu’il déclare que cette Pragmatique de saint Louis embarrasse énormément le bon archevêque. Le bon archevêque était trop habile théologien pour se laisser embarrasser par la faute d’un Saint, cette faute fût-elle prouvée, ce qui n’est point le cas. Si saint Louis, dit-il, est réellement l’auteur de la Pragmatique qu’on lui attribue, il a péché, et ce n’est point en cela mais dans ses grandes vertus qu’il faut l’imiter. Pour être placé sur les autels, est-il donc requis de n’avoir jamais péché ? — Voilà tout le raisonnement d’Hélie de Bourdeille. Ce n’est pas celui d’un homme fort embarrassé.

Où M. Paul Viollet manque aussi d’à-propos, c’est lorsqu’il plaisante M. Gérin sur son style hyperbolique, et cite, en guise d’exemples, les termes admiratifs dont le respectable auteur se sert pour qualifier Hélie de Bourdeille. Que M. Gérin cultive ou non l’hyperbole, nous l’ignorons, ne l’ayant point assez fréquenté pour le savoir. Mais ce que nous savons bien, c’est que les termes qui lui sont reprochés, comme exagérés dans leur application à Hélie de Bourdeille, sont précisément d’une rigoureuse exactitude et d’un emploi irréprochable. Qui pourrait soutenir qu’Hélie de Bourdeille n’a pas été, en effet, l’un des plus saints, des plus savants, des plus courageux prélats de son temps ? M. Paul Viollet, par sa chicane, prouve qu’il ne connaît absolument pas Hélie de Bourdeille. S’il avait consacré au règne de Louis XI et à son temps, l’énorme et si fructueuse somme de labeur qu’il a donnée au règne de saint Louis et à sa législation, il aurait, sans doute, une idée plus claire et surtout plus avantageuse de notre grand et saint archevêque.

167Notons, en finissant, pour mémoire, que certaines recrudescences du vieux gallicanisme parlementaire amenèrent, en 1865, le cardinal de Bonnechose à s’autoriser, devant le Sénat impérial, du Defensorium Concordatorum, et à saluer, avec le respect et l’admiration qui lui sont dus, le nom de son saint auteur. — Le traité d’Hélie de Bourdeille est donc resté classique sur la matière.

XXIX.
La guerre entre Louis XI et Maximilien d’Autriche. — Hélie de Bourdeille négociateur pontifical.

1.
Après la mort de Charles le Téméraire, Louis XI s’applique, suivant son droit et même son devoir, à réduire cette maison vassale qui avait failli ruiner la France, — et, selon le mot du feu duc, amener son démembrement. — Mais les moyens qu’il emploie, dans sa juste cause, lui aliènent tout le monde. — Il envahit des terres d’Empire ; — se conduit assez mal vis-à-vis de Marie de Bourgogne, qui épouse, malgré lui, Maximilien d’Autriche ; — se met à dos les Flamands ; — rend à l’empereur et à son fils, impopulaires jusque là, les sympathies des Allemands. — La guerre s’ensuit entre Louis XI et Maximilien. — Comme elle se prolonge, Sixte IV intervient entre les deux princes. — Hélie de Bourdeille, chargé du message du Pape, auprès du roi de France et de son gouvernement, 209 210.

La mort de Charles le Téméraire, tué, de la manière qu’on sait, ou plutôt qu’on ignore, sous les murs de Nancy, avait délivré Louis XI de son plus redoutable ennemi, et la France d’un danger permanent. Ce vassal, plus riche que son suzerain, n’avait jamais rêvé que l’amoindrissement de la France, son démembrement, sa disparition du nombre des grandes nations de l’Europe. J’aime tant la France, disait-il avec son cynisme orgueilleux, qu’au lieu d’un roi, je lui en voudrais six. — C’est, avec moins d’hypocrisie dans les termes, le vœu qu’on entend encore formuler de nos jours. Mais ce sont des étrangers, non des Français, nous voulons le croire, qui se le permettent aujourd’hui.

Sans perdre de temps, Louis XI prit ses mesures pour réduire à jamais cette maison représentée par une jeune fille, presque une enfant, unique héritière de Charles de Bourgogne. C’était son droit, c’était même son devoir. Il ne lui était pas permis de laisser subsister, dans ses conditions passées de puissance et de révolte, une ennemie héréditaire. Mais il trouva moyen, avec la meilleure des causes, de s’aliéner tout le monde.

Naturellement, il s’empara de la plupart des places et des provinces françaises, détenues, à un titre ou à l’autre, par le défunt duc. Jusque-là, rien qui ne pût être admis. Mais en même temps, sous prétexte qu’il y allait de la sécurité de ses États, il occupa des terres d’Empire, que ne rattachait à la France aucun lien de vassalité. D’autre part, il revendiqua des droits à la tutelle de la princesse Marie, vis-à-vis de laquelle on ne peut dire qu’il se fût conduit d’une façon tout à fait chevaleresque. Il se mit ainsi à dos les Flamands, et fit tant et si bien que leur petite duchesse 168Marie épousa, contre son gré, à son grand dépit, Maximilien d’Autriche, fils de l’empereur Frédéric III. Enfin, ses agissements indisposèrent tellement les Allemands, que les deux princes, le père et le fils, qui n’avaient chez ceux-ci aucunes sympathies, finirent par devenir presque populaires. Lorsqu’il envoya Robert Gaguin vers les princes des bords du Rhin, le moine ambassadeur les trouva tous contraires aux prétentions du Roi.

Tant de causes réunies amenèrent la guerre entre Louis XI et Maximilien, défenseur naturel des droits de Marie de Bourgogne. Comme cette guerre menaçait de se prolonger, au grave détriment de la chrétienté toujours menacée par les progrès des Turcs, le pape Sixte IV essaya d’intervenir entre les deux belligérants. Il choisit, pour mandataire au près de Louis XI et de son gouvernement, Hélie de Bourdeille dont il connaissait l’heureuse influence sur l’esprit du monarque.

2.
Dispositions d’esprit du Roi, en ces années. — Il est plus défiant que jamais. — Châtiment de Saint-Pol et de Nemours. — Les révélations, imprudemment exigées de ce dernier, assombrissent encore l’esprit du monarque, déjà terrifié par les assassinats politiques dont cette période est remplie. — D’un autre côté, ses affaires semblent redevenir mauvaises. — L’Anglais, soutenu par la Bretagne et la Bourgogne, menace toujours. — L’œuvre de tout son règne peut être anéantie, au moment où elle est presque achevée. — D’autre part, le pape Sixte IV, contraire aux Médicis, n’a pas la pleine confiance de Louis XI. — Toutes circonstances peu favorables au complet succès de la mission d’Hélie de Bourdeille, 210-211, 227 sqq.

Il faut avouer que les circonstances étaient peu favorables au plein succès de l’intervention pontificale, et que, par suite, de nombreuses difficultés entravaient le saint archevêque dans l’accomplissement de sa mission diplomatique. Nous verrons qu’il les surmonta toutes, en ce qui le concernait, par la prudence, le tact et le grand esprit patriotique dont il était personnellement animé.

Louis XI était devenu plus défiant que jamais, soit qu’il subît déjà, sans s’en rendre compte, les premières atteintes du mal qui devait lui ravir ce à quoi il tenait le plus, quelques années de vie, nécessaires à ce qu’il appelait l’achèvement de sa besogne ; soit que les assassinats politiques dont ces années étaient toutes pleines, eussent frappé de terreur un prince qui se savait entouré de traîtres et d’un nombre prodigieux d’ennemis. C’était le temps où il tirait de Saint-Pol et de Nemours un châtiment depuis longtemps et bien des fois mérité, mais qui n’en fut pas moins terrible ; et les révélations qu’il avait imprudemment exigées de ce dernier, mettaient le comble à ses angoissantes inquiétudes. La terreur l’exaspérait.

D’autre part, ses affaires semblaient redevenir mauvaises. Après la mort du Téméraire, il avait cru, un moment, n’avoir plus rien à redouter. Mais voici que l’Anglais, soutenu, comme autrefois, par la Bretagne et la Bourgogne, redevenait menaçant. Presque achevée, son œuvre, l’œuvre de tout son règne, pouvait encore être anéantie.

Enfin, le pape Sixte IV, surtout en ces temps, n’avait pas la pleine confiance du Roi. Ce pape était contraire aux Médicis, les amis et les protégés de Louis XI. Au cours de cette même année 1478, il se compromettra 169plus ou moins dans la conjuration des Pazzi ; et Louis XI, ainsi que nous aurons occasion de le dire bientôt, prendra parti pour Florence et les Médicis, contre le Pape lui-même.

De quelque côté qu’on l’envisageât, la mission d’Hélie de Bourdeille auprès d’un prince aussi mal préparé, ne se présentait donc pas sous des aspects fort riants. Mais Bourdeille n’écoutait jamais que la voix de l’obéissance. Le Pape lui eût-il donné un ordre mille fois plus pénible, cet ordre eût été, comme celui qui nous occupe, immédiatement exécuté.

3.
On sait, par le compte rendu qu’il en adressa au Pape, la manière dont Hélie de Bourdeille exécuta son mandat, l’accueil et les réponses qu’il obtint. — L’archevêque reçoit les lettres pontificales vers le 2 février. — Dés le 3, il comparaît devant le Roi et son grand Conseil. — Le Roi l’accueille avec bienveillance. — Bourdeille expose l’objet de sa mission, et présente les lettres du Pape. — Il se retire, tandis que le Conseil délibère. — Réintroduit, le Roi répond d’une manière générale, laissant à son Conseil le soin de répondre sur les détails, un peu plus tard. — Le lendemain, le Roi part en pèlerinage. — En son absence, le grand Conseil donne à Hélie les réponses annoncées. — Puis, nouvelle audience royale. — Hélie réitère les considérations qu’il a déjà exposées. — Il lui est répondu définitivement. — Le Roi n’est pas opposé à la paix, mais il pose ses conditions ; s’étonne qu’on lui propose l’envoi d’un légat spécial, alors qu’il a inutilement demandé cet envoi, au début de l’affaire, mais ne s’oppose pas à son arrivée. — Bourdeille expose les sentiments paternels du Pape à l’égard du Roi. — Le Roi n’en doute pas, mais croit moins à ceux de l’entourage du Pape. — Que la partie adverse et vassale accepte, pour ses possessions de France, l’autorité du Parlement, et que pour les autres terres, elle garantisse la sécurité de la France, et la guerre cessera. — Bourdeille ajoute que le Roi a reçu dévotement les exhortations du Pape, conformes d’ailleurs à ses propres inclinations pour la paix, et qu’il est déjà reparti pour Arras. — On sent, à la rédaction de Bourdeille, que tout en favorisant de toutes ses forces le succès des desseins du Pape, il regarde comme justes, au fond, sinon dans tous leurs détails, les prétentions du Roi. — Son patriotisme lui rappelle tout le mal que la maison de Bourgogne a fait à la France. — Il désire la paix, mais aussi que la France ne coure plus de pareils périls, 212-213.

Hélie de Bourdeille nous apprend lui-même la manière dont il s’acquitta du mandat pontifical, l’accueil qu’il reçut du Roi, et les réponses qu’il en obtint. On ne saurait désirer de plus sûrs renseignements ; c’est, proprement, de l’histoire à ses premières sources. Aussi, nous référerons-nous uniquement, sur ce point, au compte-rendu que le saint archevêque adressa au Pape, en réponse aux lettres par lesquelles Sixte IV lui donnait mission auprès du Roi.

C’est aux environs du 2 février 1478, que l’archevêque de Tours reçut du Saint-Père l’ordre de se rendre auprès du Roi, et de l’exhorter, au nom du Pape, à conclure promptement la paix avec Maximilien, lui promettant, à cette fin, le concours de Sa Sainteté, et lui proposant, s’il le jugeait bon, l’envoi d’un légat spécialement chargé de travailler à cette œuvre, si désirable pour la Chrétienté tout entière.

Dès le lendemain de la fête, 3 février, Hélie de Bourdeille se présenta à l’audience du Roi, qui le reçut en séance de son grand Conseil. Le Roi l’accueillit avec bienveillance. Après avoir exposé l’objet de sa mission, l’archevêque présenta les lettres de Sa Sainteté, que le Roi fit lire immédiatement par le chancelier du royaume. Cette lecture achevée, Hélie de Bourdeille se retira, tandis que le Roi délibérait avec son Conseil. Réintroduit après la délibération, le Roi lui répondit assez favorablement, mais d’une manière générale, ajoutant que son Conseil, un peu plus tard, répondrait en détail et sur tous les points à ce qui faisait l’objet de la mission de l’archevêque. — Dès le lendemain de cette audience solennelle, le Roi partit en pèlerinage.

En attendant son retour, le grand Conseil communiqua effectivement à Hélie de Bourdeille les réponses que le gouvernement de Sa Majesté croyait devoir faire aux ouvertures du Saint-Père. Ces réponses étaient assez réservées. Entre autres choses, on constatait avec peine que la majesté royale semblait avoir été, jusqu’à ce jour, gravement offensée et de bien des manières par la partie adverse.

Louis XI revint, et donna à Hélie de Bourdeille une ou plusieurs 170autres audiences, dont le saint archevêque rend au Pape un compte fidèle. Il ne paraît pas que le grand Conseil ait assisté à ces audiences ; de telle sorte que les négociations, officiellement et solennellement engagées, semblent s’être achevées en tête-à-tête, dans les entretiens du Roi avec un mandataire qui lui était particulièrement agréable, parce qu’il le savait particulièrement dévoué.

Dans sa lettre au Pape, Hélie de Bourdeille dit en substance :

Après avoir répété au Roi ce que je lui avais déjà exposé, j’obtins finalement cette réponse, que je dégage des choses inutiles à consigner par écrit, qui furent dites en même temps.

Plusieurs des domaines possédés par le feu duc Charles de Bourgogne, ont fait retour à la Couronne, soit par sa mort, soit d’autres manières également légitimes. Pour tout ce que le dit Charles détenait sur les terres du royaume, il devait, à titre de vassal, obéissance et fidélité au Roi, son suzerain, de même que pour les dites terres et possessions, il relevait de la justice de la Cour suprême de Parlement. Or Marie de Bourgogne, sa fille et unique héritière, détient encore plusieurs de ces possessions, injustement, sans droit, en désobéissance formelle au Roi très chrétien, ce qui a obligé celui-ci à se transporter de sa personne sur les lieux.

Quant à Maximilien, le Roi s’étonne que ce prince ait pris de là occasion de lui déclarer une guerre notoirement injuste ; qu’il se soit, spontanément et contre tout droit, déclaré son ennemi, alors que le Roi n’a jamais soulevé la moindre question contre lui ou contre son père, l’empereur Frédéric. Le Roi ne peut ni ne doit admettre de pareilles prétentions. Il aurait pensé, au contraire, que, dans un temps où l’infidèle menace si gravement la Chrétienté, l’empereur se serait fait un devoir de favoriser la concorde entre les princes chrétiens, au lieu de la laisser troubler par les agissements de son propre fils.

Le roi de France, en cette guerre, n’est point l’agresseur. Il cherche uniquement à recouvrer son bien et celui du royaume, selon le serment qu’il en a fait, lors de son avènement, au jour de son sacre.

Il s’étonne, au surplus, que Sa Sainteté lui propose aujourd’hui d’envoyer un légat spécial pour la composition de cette affaire, alors que lui-même, au début du conflit, a demandé l’envoi de ce légat, et que sa demande n’a pas été agréée.

J’ai pris occasion de cette plainte du Roi, pour lui représenter les pieuses intentions dont Sa Sainteté est animée, et ses craintes que cette guerre, si elle se prolonge, n’ajoute encore à l’audace et à la puissance trop réelle de l’ennemi du nom chrétien. J’ai ajouté à 171cette considération l’assurance des sentiments d’amour vraiment paternel, que Sa Sainteté nourrit à l’égard de Sa Majesté très chrétienne.

Le Roi m’a répondu qu’il ne doutait en aucune façon des sentiments personnels du Saint-Père à son égard. Lui-même le vénère, honore et aime profondément. Mais il semble à plusieurs que l’entourage de Sa Sainteté ne partage pas les dispositions bienveillantes du Pape à l’égard du roi de France, et favorise surtout la partie adverse de celui-ci.

Au reste, le Roi a bien reçu les exhortations du Saint-Père. Lui aussi, il aime la paix et ne prépare la guerre qu’à regret, uniquement pour le recouvrement de ses droits.

Et pour en venir aux conclusions : Marie de Bourgogne et Maximilien, son époux, en tant que vassaux du roi de France, relèvent de la Cour suprême du Parlement de France. S’ils s’engagent d’avance à accepter les décisions de cette Cour de justice, le Roi consentira volontiers à ce qu’ils soient entendus devant cette haute juridiction, et que bonne justice leur soit rendue. Ceci, bien entendu, pour leurs terres et possessions de France, seulement.

Quant à ce qu’ils possèdent hors de France, — terres limitrophes ou d’Empire, — il suffira qu’ils garantissent au Roi et au royaume, de ce côté, paix solide et durable sécurité. — À ces conditions, le Roi, pour l’honneur de Sa Sainteté, déposera les armes, et les hostilités cesseront.

En ce qui concerne le légat proposé par Sa Sainteté, le Roi ne s’oppose en aucune façon à ce que Sa Sainteté en envoie un ou même plusieurs, selon son bon plaisir.

Le Roi est reparti ; il est déjà à Arras.

Tel est le compte-rendu d’Hélie de Bourdeille. On sent, à sa lecture, on devine, à la note générale qui se dégage de sa rédaction, que le saint archevêque, au fond, sinon pour certains détails, n’est guère éloigné de penser comme le Roi. Son patriotisme ardent, toujours en éveil, lui rappelle tout le mal que la maison de Bourgogne a fait à la France, toutes les fautes dont son dernier chef s’est rendu coupable envers le Roi. Il faudrait bien, pourtant, que la France fût garantie contre le retour de pareilles calamités. Telle est sa pensée personnelle, sa conviction intime.

Il ne l’exprime pas : ni son rôle de simple mandataire, ni son respect pour l’autorité pontificale ne l’y autorisent. Mais elle perce, malgré lui, dans son exposé. Nous retrouvons là le fils des Bourdeille.

Le saint archevêque termine ainsi :

Dieu daigne inspirer Votre Sainteté, la diriger, la remplir des lumières de son éternelle Sagesse, et la conserver longtemps au gouvernement et pour la félicité de la sainte Église tout entière !

4.
Avant d’expédier sa réponse au Pape, Hélie de Bourdeille, par déférence et aussi par prudence, la communique au Roi. — Celui-ci se tenant à Arras, il lui dépêche le chanoine Guillaume Chalumel. — Le Roi, en conseil, lit et approuve la réponse de l’archevêque. — Résultats de la négociation, 211.

Par déférence pour le Roi, et aussi par prudence, eu égard à la versatilité de ce monarque et à ses étranges susceptibilités, Hélie de Bourdeille, avant d’expédier au Pape le compte-rendu du mandat dont l’avait honoré, voulut que le Roi prît connaissance de ce rapport et l’approuvât comme expression fidèle de sa pensée et de ses sentiments. Le Roi se tenait alors a Arras : l’archevêque envoya jusqu’en cette ville le chanoine Guillaume Chalumel. Louis XI ayant reçu de celui-ci les lettres dont il était porteur, les fit lire en son Conseil et en agréa la teneur. Elles furent ensuite remises à Chalumel, le 22 avril 1478. La négociation avait ainsi duré près de trois mois.

Résultats : la paix ne se fit pas, mais une trêve fut consentie, signée. Le Roi promit de se retirer des terres d’Empire, évacua le Hainaut, laissa Cambrai. La haute initiative du Pape et les démarches assidues de son pieux mandataire n’avaient pas été complètement inutiles. Au surplus, reste à savoir si le Pape obtint autant de Maximilien d’Autriche par le mandataire qu’il lui avait député, en même temps qu’il chargeait Hélie de Bourdeille de porter à Louis XI les exhortations et les vœux de sa sollicitude apostolique.

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