II. Preuves et éclaircissements : 5. Éclaircissements sur son culte
350V. Pièces et éclaircissements relatifs au culte d’Hélie de Bourdeille
Toutes les pièces que nous allons reproduire, non moins que celles dont nous donnons connaissance en d’autres parties de cet ouvrage, établissent ce qu’on pourrait appeler la conspiration des événements contre la mémoire et la cause du saint Archevêque, conspiration qui fait suite à celle du dédain ou du silence, pire que le dénigrement, inaugurée par les gallicans et les légistes, continuée sans mauvaise intention par une quantité de soi-disant historiens plus occupés à se copier servilement les uns les autres, qu’à étudier les faits en eux-mêmes ou dans leurs causes, et l’histoire dans ses sources.
Hélie de Bourdeille est, pour ainsi dire, canonisé de son vivant par l’opinion publique et l’universelle renommée, dont l’écho se retrouve non seulement sur les lèvres du peuple et du clergé, mais encore sur celles des rois et des papes. Dès qu’il est mort, un culte populaire lui est rendu à Tours et à Périgueux, encouragé par les miracles obtenus à son intercession.
Quarante ans après sa mort, une enquête canonique est faite, suivant toutes les règles du droit, dans le but d’obtenir son inscription au Catalogue des Saints : par suite de faits qui ne nous sont pas connus, mais qui se rattachent vraisemblablement aux troubles religieux du XVIe siècle, les procès-verbaux de cette enquête, rédigés en plusieurs expéditions, puisque le seul diocèse de Périgueux en possédait au moins deux, se perdent ou disparaissent : on ne les retrouve ni à Rome, ni ailleurs.
Cependant, le culte du Saint persévère, alimenté dans ses deux centres principaux, par ses précieuses reliques, à Tours par son tombeau, à Périgueux par son chapeau cardinalice devenu pour les fidèles un objet de pieuse vénération : les Huguenots, dans leur haine contre les saintes reliques, n’ont rien de plus pressé que de brûler, à Périgueux, le chapeau du saint Cardinal, et à Tours ses ossements vénérés.
Le culte persévère néanmoins à Tours et à Périgueux, ainsi que le constatent des témoins postérieurs au passage des Huguenots ; mais il s’affaiblit peu à peu au tour de ce tombeau vide de sa sainte dépouille, dans ces sanctuaires où aucun signe visible n’entretient plus le souvenir du serviteur de Dieu. D’autre part, l’esprit janséniste qui s’insinue partout, même dans le clergé, se charge d’achever l’œuvre des Huguenots, et plus hypocritement mais plus sûrement peut-être il entreprend de 351faire disparaître peu à peu et d’ensevelir tout ce qui pourrait raviver le culte d’un Saint pour lequel il éprouve fort peu de sympathie.
En ce qui concerne la cathédrale de Tours, le pillage des Huguenots, les massacres dont elle a été le théâtre en cette occasion, les déprédations dont elle a été l’objet, ont amené des remaniements successifs, des changements dans les dispositions du chœur, et le tombeau d’Hélie de Bourdeille, en raison de la place qu’il occupe, en a particulièrement souffert. Cependant, nous le voyons, au milieu du XVIIIe siècle, vénéré encore comme le tombeau d’un Saint : nous en trouvons la preuve dans la solennité que les chanoines de la Métropole apportent à l’ouverture et à la reconnaissance de ce tombeau ; dans le soin avec lequel ils rédigent le procès-verbal de la dite reconnaissance ; dans l’avidité pieuse avec laquelle ils se partagent, ainsi que des reliques, quelques fragments des vêtements du serviteur de Dieu, recueillant et réservant avec soin le calice d’étain retrouvé dans sa tombe. Mais ce siècle ne s’achèvera pas, que la Révolution française ne vienne ajouter aux ruines déjà faites par l’hérésie, une ruine plus profonde, une plus irrémédiable dévastation. Lorsque Saint-Gatien sera rendu au culte, on étendra dans tout le vaste édifice les montagnes artificielles élevées à la déesse Raison, et une couche d’un mètre d’épaisseur, sur laquelle on établira à la hâte, le nouveau dallage, ensevelira plus profondément encore le sépulcre du Saint et son souvenir.
Dans le temps où le Chapitre de Saint-Gatien de Tours faisait l’ouverture et la reconnaissance du tombeau violé d’Hélie de Bourdeille, on se donnait mille peines en Périgord pour reconstituer les pièces nécessaires à la reprise de sa cause, en Cour de Rome. Le grand pape Benoît XIV s’intéressait vivement, dit-on, à cette cause. Plusieurs Mémoires étaient adressés à la Sacrée Congrégation des Rites : si les renseignements qu’on nous a donnés sont exacts, il ne reste pas trace de ces Mémoires dans les Archives de la Sacrée Congrégation406. Au surplus, certaines lettres que nous reproduisons, semblent constater que ces pièces s’égarèrent, à peine arrivées à Rome.
Toujours, la conspiration des événements.
Finalement, en 1766, une Note émanée de la Sacrée Congrégation des Rites, indiqua avec précision la marche à suivre pour obtenir enfin le résultat que trois siècles déjà s’étaient proposé, sans pouvoir l’atteindre. Nous avons inséré cette Note aux premières pages de ce volume, et nous n’avons rien négligé, dans la mesure bornée de nos moyens, pour satisfaire à toutes ses exigences.
Voici, par ordre chronologique, les documents qu’il nous a été donné jusqu’ici de recueillir sur les négociations engagées au XVIIIe siècle :
352I. Recherches de l’abbé de Bourdeille (1742)
Archives du château de Bourdeille. — Sur l’enveloppe de la Liasse : Tessere diverse sopra la santità del Cardinale Elia de Bourdeille.
Lettre à M. l’abbé de Bourdeille, vicaire général, à Périgueux, contenant envoi des recherches faites, sur sa demande, par Me Odelin, prestre à Tours :
Je vous envoyé, mon très cher et très respectable abbé, quelques recherches que j’ay fait faire sur ce qui concerne le Cardinal de Bourdeilles : celuy qui m’en a fait part, est assés instruit de ce qui concerne les antiquités de cette province : il travaille à faire de nouvelles recherches, et si il peut découvrir encore quelque chose, je vous en feray part.
Je suis mille fois tout à vous.
Monsieur,
Voicy ce que je trouve dans un vieux manuscript, sur Élie de Bourdeille, archevêque de Tours.
Élie estoit originaire du Périgord, de la famille des Bourdeilles, l’une des plus anciennes et des plus nobles de cette province ; fils d’Arnault de Bourdeille, gouverneur du Périgord, et de Jeanne de Chambarlac. Il fit profession dans l’Ordre des Cordeliers, où il se distingua par sa science et sa capacité. Il soutint, à l’âge de 19 ans, ses thèses de théologie à Thoulouze. Il s’appliqua pendant cinq ans à la prédication, et s’acquitta de cette partie du ministère avec tant de succès, qu’il fut élevé sur le siège de Périgueux, à 24 ans. Le Chapitre de cette Église, qui l’avoit choisi du consentement du Roy, se chargea de solliciter les dispenses nécessaires en pareil cas, auprès de Sa Sainteté. Il remplit si dignement les fonctions pénibles et multipliées de l’épiscopat, qu’en 1469, l’archevêché de Tours étant vaquant par la retraite de Gérard de Crussol, les chanoines de Saint-Gatien assemblés par ordre du Roy nommèrent unanimement Élie de Bourdeille.
Il institua, sous le titre d’offices doubles, les fêtes de saint Joseph, de saint Alexis, de saint François d’Assise et de la Visitation. Il renouvella la confraternité qui estoit établie de puis saint Arnoud entre les chanoines de Tolède et ceux de Saint-Gatien. Il fit brûler vif un négromancien, qui avoit perverti quantité de personnes par son art diabolique.
Le cardinal Balue, convaincu de trahison, et d’avoir découvert les secrets du Conseil, ayant esté arrêté et mis en prison dans la tour de Montbazon, le Roy ordonna-au Parlement de luy faire son procès. Élie fut le seul qui osa aller faire des remontrances au Roy Louis onze, sur le tort qu’il faisoit à l’Église, en violant ses immunités. Il se comporta avec tant de prudence et de sagesse, que le Roy remit la connoissance de cette affaire au tribunal des Évêques.
La Cour de Rome fut si satisfaite de la générosité d’Élie, qu’elle l’honora de la pourpre romaine. Il contribua, par sa protection et ses libéralités, à l’établissement des Carmes dans le monastère qu’ils occupent aujourd’huy. Il sollicita le Roy à faire bâtir un Hôtel-de-ville à 353Tours, et à accorder à ses maire et eschevins toutes les prérogatives dont ils jouissent407. Il obligea les chanoines du Plessis, que le Roy venoit d’établir dans la chapelle de ce chasteau, à se conformer, en tout ce qui regarde le service divin, aux usages de l’église cathédrale. En 1476, il consentit à l’établissement de sept chanoines dans l’église de Bueil, qui furent dotés par les libéralités de Jean, sire de Bueil.
Au mois d’octobre 1483, il se retira à Artannes, pour se préparer à la mort. Il y passa neuf mois dans la pratique de toutes les vertus. Enfin, le cinquième de juillet 1484, il passa dans la bienheureuse éternité. Son corps fut transporté d’Artannes à Tours. Tout le clergé, assemblé à la porte de Saint-Simple, receut ce précieux dépôt, et le transporta processionnellement dans l’église cathédrale, où il fust inhumé à costé du Grand Autel.
Je lis, dans les Mémoires postérieurs408, que Jean de Bourdeille, neveu du saint Prélat, instruit des prodiges que le Ciel opéroit par son intercession, poursuivit sa canonization ; que le Saint-Siège délégua Jean de Plasnes, évêque de Périgueux, pour faire les informations convenables ; qu’elles furent réellement faites par ledit évêque, l’an 1626, étant archevêque de Tours Martin Fournier de Beaune.
Il s’agit de déterrer le vieux Ganéoly, notaire apostolique, dans l’estude duquel doivent se trouver les dites informations. Si jamais il a existé à Tours, s’il y a eu une estude, je puis me flatter de le découvrir, ainsi que ses papiers409.
Mais si ce Ganéoly, qui me sent l’ultramontain, n’a jamais demeuré à Tours, je ne réussirai pas : ce qui me fascheroit beaucoup, car je voudrois bien vous donner des preuves de mon dévouement à tout ce qui peut vous faire plaisir.
Je pense que vous ne doutez nullement que je suis et seray toute ma vie, avec un profond respect, Monsieur, vostre très humble et très obéissant serviteur.
Odelin, Prestre.
À Tours, ce 13 février 1742.
II. Recherches du marquis de Bourdeille (1744 et 1746)
Archives du château de Bourdeille. — Liasse : Tessere sopra la santità, etc.
Lettre du Père Allet, procureur général des Jésuites à Lyon :
À Monsieur, Monsieur le Marquis de Bourdeille, au Palais-Royal.
Monsieur,
Je n’ai plus reçu de nouvelles de Rome, depuis que l’on m’a accusé la réception des papiers et mémoires que j’y ai envoyés, et je ne crois pas que, dans les prochaines canonisations, il y soit encore question de notre saint Cardinal.
354Si j’apprenois, à ce sujet, quelque chose qui pût vous intéresser, j’aurais l’honneur de vous en faire part.
Je joindrai à l’envoi que je fairai mardi à Rome, l’extrait que vous avez fait de Frizon.
J’ai l’honneur d’estre, avec un respect infini, Monsieur, votre très humble et très obéis sant serviteur.
Allet, Jésuite.
Note manuscrite ajoutée à cette lettre, d’une autre écriture, celle du marquis de Bourdeille, selon toutes les vraisemblances :
Le Père Allet
, Procureur général des Jésuittesde Lion, qui m’en a fait écrirre à Mastas, où j’étois en 1744, parce que la Cour de Romme luy avoit fait écrire.
En 1746, ou environ, M. Allet m’a dit qu’il avoit écrit ou envoyé deux fois à Romme des mémoires donnés par moy, qu’il n’en envoyast plus.
Les derniers mémoires sont envoyés en may 1746.
Dès 1744, la Cour de Romme a fait faire des perquisitions par tout le Royaume, d’une information faite en 1526, par Jean de Plas, évêque de Périgueux, à la sollicitation de Jean de Bourdeille, neveu du Cardinal de Bourdeille, qu’ils vouloient faire canoniser, ce que vous me mandés qu’ils veullent encore. Le Cardinal est mort en 1484. Cette information fut faite à Tours ou à Périgueux, par Ganéoly, notaire apostolique, selon les livres qui parlent de cette information.
Cette lettre m’a été écrite du grand couvent de Paris. C’est la dernière fois que j’en ai parlé.
Je crois que ce Ganéoli est escrit dans sa vie. Je n’ay pas eu le temps de la relire. Il étoit à Périgueux ou à Tours. On m’a dit, à Tours, qu’il coûteroit bien dix louis pour le chercher. Ce que je n’ay pas fait à Tours, à Périgueux il nous en coûtera peu.
III. Ouverture du tombeau d'Hélie de Bourdeille (1748)
Procez verbal de l'ouverture du tombeau du cardinal helie de Bourdeille. — Archives du château de Bourdeille. — Copie envoyée le 18 janvier 1760 par un chanoine de Saint-Gatien de Tours, originaire du Périgord.
Procez verbal.
Au bas du marchepied du grand autel, où se place le soudiacre pendant l’Épitre, avons trouvé un autre tombeau, à cinq pieds de profondeur ; le dit tombeau portant six pieds de long, deux pieds de large, le fond et les côtés en maçonnerie de pierre dure, et tout le dessus couvert de pierre de deux pieds et demi. Ce tombeau, selon M. Maan, qui a fait l’histoire de Tours, dit être le tombeau d’Élie de Bourdeille, cardinal archevêque de Tours. Et c’est trouvé être lui, par la dénotation qu’il en donne, qu’avons trouvé juste dans tous ses points.
Ouverture faite du dit caveau par les ouvriers maçons, en présence des commissaires du 355Chapitre, sçavoir, Messieurs Audebard, Docteur de Sorbonne, chanoine archidiacre d’Outre-Loire et théologal de la ditte Église, André Merlière, chanoine, doyen de réception, Raymond Frémond, ni avons trouvé aucuns ossements, mais bien les habits pontificaux du feu seigneur Archevêque : Pourquoy le sieur Frémond, après avoir fait remonter les ouvriers, et y être descendu lui-même, et examen fait, ni a rien trouvé que les habits pontificaux, la chappe et pallium, les tunicelles, un petit calice et la patène d’étain ; ce qui paroit d’autant plus étonnant que les ossemens doivent plutôt se trouver que les habits pontificaux. Lesquels habits et vêtemens ont été remis, en partie, dans le tombeau, qui a été recouvert des mêmes pierres qui se sont trouvées bonnes.
On a trouvé à côté de la grille, trois toises après, du côté de l’Évangille, Regilnaldus de Montbazon410, avec tous ses ornemens, ses ossemens, une petite lempe pendante au haut du caveau ; enterré en 1312. cent soixante-douze ans avant Hélie de Bourdeitle, ce qui fait soupçonner que son corps a été enlevé.
IV. Recherches de l'abbé de Bourdeille (1752)
Archives du château de Bourdeille. — Manuscrit.
Lettre d’un chanoine de Saint-Gatien de Tours à M. l’abbé de Bourdeille, vicaire général à Périgueux :
Tours, le 12 septembre 1752.
Il n’y a pas plus de dix ans, mon cher abbé, qu’on fit l’ouverture du tombeau du cardinal de Bourdeille. Le fait est tout récent, et j’en sçay exactement les circonstances.
Lorsqu’il fut question de démolir l’ancien autel, et de carreler en marbre nostre sanctuaire, quelques-uns de nos chanoines furent curieux de visiter le cercueil du cardinal de Bourdeil. Ils examinèrent avec soin sur les registres le lieu de la sépulture, et ils trouvèrent effectivement, dans l’endroit désigné, un petit caveau dans lequel il n’y avait que les ornemens dont son corps avait esté revêtu, un calice d’étain avec sa patène, et une partie de ses cheveux. On ne trouva aucun ossement. Un des chanoines, qui estoit présent, m’a assuré que ces ornemens estoient à peu près disposés et étendus comme si le corps y avoit esté.
Ces saintes reliques ont esté distribuées à plusieurs particuliers, et le Chapitre a conservé le calice. Voilà, mon cher abbé, la vérité du fait. Je n’ay pas ouï dire qu’il y eut eu des miracles à cette occasion.
On fouilla, de mesme, dans le tombeau de quelques autres archevêques, qui estoient auprès de celuy-là, et dont quelques-uns estoient mesme plus anciens : on trouva partout les ossemens. Ce qui a fait conjecturer que, dans les temps des ravages des Huguenots, qui, dans ce pays ici, plus que partout ailleurs, en vouloient si fort aux reliques, ce précieux dépôt nous 356a esté enlevé, et a eu le mesme sort que les corps de saint Martin et de saint François de Paule, qu’ils brûlèrent, aussi bien que toutes les autres reliques de nostre Église, qui y estoient en quantité.
Le tombeau du saint Cardinal estoit pour lors célèbre par les miracles qui s’y estoient opérés. Il n’en falloit pas tant pour exciter leur rage. On ne m’a pourtant donné aucune preuve de ce fait. Mais puisqu’il est question de conjectures, ne pourrait-on pas dire que, comme Hénoch ambulavit cum Deo, et non apparuit, quia tulit eum Deus ?
Ma preuve en est, qu’il ne paroit aucun vestige que ce tombeau eust été ouvert du temps des Huguenots. Ce fait estoit assés intéressant, pour que, dans nostre compaignie on en eut conservé le souvenir. Si ces hérétiques eussent enlevé ce corps pour le bruller, pourquoy n’auroient-ils pas brullé en mesme temps ses ornemens ? Ils n’ignoroient pas qu’ils estoient aussi regardés comme de précieuses reliques. S’ils avoient enlevé les ossemens, se seroient-ils donné la peine de ranger ses vêtements dans l’ordre dans lequel je vous ay dit qu’ils avoient esté trouvés ; et auroient-ils fermé le tombeau avec tant de soin, qu’il eust été impossible de s’appercevoir qu’il avoit esté ouvert ?
Que dites-vous de mon raisonnement critique ? Le Père Giri n’appuieroit pas mieux ses conjectures. Il nous faut un Bourdeil canonisé ; j’ay grand envie de l’invoquer. Je souhaitté, mon cher abbé, que ce soit vous, et je ne laisseray pas ignorer à mes petits-neveux que vous avés eu de l’amitié pour moy, et qu’ils pourront avec confiance implorer votre intercession.
Vous estes bien heureux d’estre tranquille dans vostre diocèse mous ne le sommes guères ici. Tout y est plein de gens du parti, qui profitent, comme vous le jugés bien, des circonstances, pour séduire. Ils répandent avec profusion les mauvais livres, sans qu’on puisse y mettre ordre. Ils font courir des bruits extravagans en faveur de leur cause ; et nos bons Tourangeaux, trop crédulles, se laissent persuader tout ce qu’on veut. Je ne sçaurais vous dire combien ces dernières affaires nous ont donné de l’embarras. Ils ont imaginé mille faussetés, pour décrier M. l’Archevêque411, mesme à la Cour. Heureusement, le roy a esté indigné de ces mauvaises-manœuvres ; et vous avez sans doute vu les deux arrests du Conseil, dont l’un casse la procédure de nostre Présidial, et l’autre, l’arresté du Parlement, qui, malgré ce premier arrest du Conseil, ordonnoit la continuation de la procédure.
Vous scavés aussi qu’ils se sont séparés, en se donnant rendés-vous après les vacations, et se contentant de recommander à la chambre des vacations, de tenir la main à l’exéquution des arrestés de la Cour, et à l’extinction du schisme. Voilà où en sont les choses.
Nostre curé qui s’estoit évadé, doit arriver au premier jour, et va reprendre ses fonctions. Je ne scay si on le laissera tranquille. Il paroit que c’est aujourd’huy la cause du Roy, et que son authorité seroit blessée, si les choses n’en demeurent là412.
Priés Dieu pour les combattans, mon cher abbé, et aimés toujours celuy qui vous est bien tendrement et bien inviolablement attaché.
357V. Recherches de l'abbé de Bourdeille (1760)
Archives du château de Bourdeille. — Manuscrit.
Lettre d’envoi à l’abbé de Bourdeille, vicaire général à Périgueux, du procès verbal de 1748, par un chanoine de Saint-Gatien de Tours, originaire du Périgord :
Je n’avois pas voulu, monsieur et cher abbé, augmenter le nombre de vos importuns, dans ce renouvellement d’année, persuadé que mes sentiments vous sont assez connus, et que vous ne doutés pas de tous les souhaits que mon cœur fait pour vous. Je comptois pourtant me dédommager, dans ce mois, de ce retardement, et suis très fâché que vous m’ayés prévenu.
Notre archiviste est à Paris, et doit revenir au premier jour. Au moment de son arrivée, je le mettrai en besogne, pour découvrir le procez verbal que M. de Périgueux désire413. Si je savois lire la vieille écriture, j’aurois moi-même cherché. Si je vois que cet homme, qui est très entendu, ne cherche pas de bonne foy, je l’intéresserai en lui promettant, pour la décou verte, un couple de louis. Vous savés que cela seul met le cœur au ventre de ces mercenaires.
Nous ne voyons, dans nos registres, qui sont en règle, depuis 1300, que les commissaires nommés pour aller le chercher à Artannes, terre de l’évêché, où il mourut. Nous voyons l’endroit où il fut enterré, et où on a trouvé seulement quelques habits pontificaux, et des lambeaux de sa robe brune, répandus entre plusieurs mains de nos Messieurs, son calice d’étin que j’ai, et que je vous enverrai par la première occasion, affin que vous ayés de ses reliques, du moins ; et pas un seul ossement, ce qui paroit étonnant.
Son corps auroit-il été transferré dans le tems de M. de la Rochefoucauld, envoyé par le prince de Condé, de crainte qu’il ne fut brullé ? Mais pourquoy ses ornements sont-ils restés, et où l’a-t-on mis ? C’est ce que nous découvrirons peut-être par nos registres.
Je vais vous envoyer le procez verbal lors de l’ouverture de son tombeau, en 1748.
On n’a jamais connu les miracles qu’il avoit opérés. M. Maan, auteur des choses curieuses de nostre Église, met seulement : Claruit miraculis414. Ce qui l’avoit, je crois, rendu fameux, c’étoit ses ouvrages contre la Pragmatique Sanction. D’ailleurs, on ne sait rien de particulier. C’étoit lui, qui, à ses frais et dépens, avoit fait paver nostre cloître.
L’enquête devroit se trouver plutôt dans les archives de Périgueux, que dans les nostres. J’ai prié M. l’Archevêque de faire regarder dans les siennes. Enfin, je me donnerai tous les mouvemens dont je suis capable. Je vous prie, mon cher abbé, de le dire à mon respectable prélat, et que le Chapitre le fera aussi.
Je crains bien que Dieu ne veuille que vous soyés le premier Saint de vostre famille, puisqu’il 358ne veut pas aider les hommes à découvrir les pièces nécessaires pour honorer sa mémoire.
Ne doutés jamais, je vous prie, mon cher abbé, de toute la vivacité de mes sentimens pour vous, qui partent d’un cœur qui vous est tendrement attaché.
À Tours, ce 18 janvier 1760.
Permettés que M. de Périgueux trouve ici l’assurance de mon respect. J’aurai l’honneur de lui faire part de mes découvertes. Et mille tendres complimens à Messieurs les abbés Tailleford, Saint-Geyrac et Lollière.
Si vous voulés, je vous enverrai sa vie raportée par M. Maan, et des reliques.
Nous ne voyons pas que les démarches aient été poussées plus loin au dix-huitième siècle. Non seulement ces démarches n’aboutirent pas, ce qui n’a rien de fort surprenant, lorsqu’on songe aux conditions dans lesquelles ce siècle s’acheva pour la France et pour l’Italie, mais de plus, — et ceci étonne davantage, — toutes les pièces produites à cette époque, aussi bien que l’enquête de 1526, ont disparu, en ne laissant aucune trace dans les archives de la Sacrée Congrégation. C’est du moins, comme on l’a vu plus haut, ce que nous a écrit l’un des officiers de cette Congrégation, M. W. Giannuzzi415.
À la vérité, le cas n’est pas unique. On le retrouve en d’autres causes que celle d’Hélie de Bourdeille. Là cause de Pierre Berland, archevêque de Bordeaux, son ami, — pour ne parler que de celle-là, — a eu le même sort. Toutes les pièces relatives à ce procès ont également disparu, et dans des circonstances qu’on s’explique encore moins, puisque Sixte IV et son successeur, Innocent VIII, avaient déjà examiné et commencé à discuter, en Consistoire, les enquêtes à eux transmises par Louis XI et par le Chapitre métropolitain de Bordeaux416.
Ces deux causes, si belles en elles-mêmes, et d’un si grand intérêt pour l’Église de France, ont bien cruellement subi les effets de ce que nous avons appelé la conjuration des événements. Espérons que l’adorable Providence, qui a permis ces interruptions douloureuses, ne permettra pas que leurs conséquences se prolongent plus longtemps.
Notes
- [406]
29 août 1894. — Monsieur le Chanoine, Malgré les recherches que j’ai fait faire à la secrétairerie de la Congrégation des Rites, on n’a rien pu trouver au sujet des Mémoires dont vous m’avez parlé. — W. Giannuzzi, official à la S. C. des Rites.
- [407]
Ce détail n’est pas indifférent : nous ne le trouvons nulle part aussi nettement exprimé. Ce zélé défenseur du principe d’autorité était en même temps, et par une conséquence naturelle, un esprit libéral dans la vraie et seule juste acception du mot.
- [408]
L’absence de toute mention de l’enquête de 1526, dans le vieux manuscrit copié par Me Odelin, nous donne la date approximative de ce manuscrit, fin XVe siècle ou commencement XVIe. Il remonte ainsi aux temps les plus voisins de la vie et de la mort du saint Cardinal.
- [409]
Me Odelin se trompe ; c’est à Périgueux, et non à Tours, que l’enquête s’est faite. Martin Fournier de Beaune, qui tenait alors le siège de Tours, 1520-1527, n’avait guère que 27 ans à l’époque où se fit l’enquête de Périgueux. Il était d’ailleurs assez préoccupé, sans doute, par le terrible procès intenté à son père, Semblancay de Beaune, intendant général des finances, procès qui aboutit, ainsi que chacun sait, au gibet de Montfaucon.
- [410]
Gaignières a reproduit dans sa Collection de dessins, estampes, etc., le tombeau de Reginald de Montbazon, archevêque de Tours, de 1291 à 1312. On voit que les Huguenots ne s’étaient pas attaqués à ce tombeau, qui faisait parallèle à celui d’Hélie de Bourdeille. Ces impies faisaient une différence entre les deux sépulcres. Puisse l’honneur décerné à Hélie de Bourdeille par la haine de l’enfer, tourner à la glorification définitive du serviteur de Dieu !
- [411]
M. Henri-Marie-Bernardin de Rosset de Fleury, archevêque de Tours, de 1761 à 1775. — Il avait succédé à M. Louis-Jacques Chapt de Rastignac, décédé le 2 août 1750. M. de Rastignac, originaire du Périgord, d’une famille alliée à la maison de Bourdeille, avait été, à Tours (1723-1760) un adversaire décidé du Jansénisme. On a de lui un ouvrage excellent sur la Communion fréquente. Les gens du parti essayèrent, comme on voit, de prendre le dessus à l’arrivée de son successeur.
- [412]
On s’explique sans peine, que l’Église de Tours n’ait pu, en ces années d’agitation et de scandales, seconder le mouvement qui se produisait ailleurs en faveur de la cause de notre saint Prélat.
- [413]
Il s’agit, comme on le voit plus bas, du procès-verbal de l’enquête de 1526, que l’évêque de Périgueux faisait rechercher, dans le dessein de reprendre la cause de la canonisation.
- [414]
Ce bon chanoine, implanté chez nous, et fort peu versé dans les choses de son Église, ainsi qu’on peut s’en convaincre, ne cite pas même exactement son auteur. Maan dit quelque chose de plus : Ubi frequentibus jam inde miraculis claruit. — Voir plus haut page 80.
- [415]
Voir plus haut, page 351, note 1.
- [416]
Voir la Biographie de Pierre III ou Pey Berland, par J.-H. Gaston de Laborie, Bordeaux, 1885.