B.-Th. Poüan  : Hélie de Bourdeille (1897-1900)

I. Mémoire historique : Chapitres 40 à 46

XL.
La dernière maladie et la mort du serviteur de Dieu. — Ses funérailles triomphales. — Sa sépulture.

1.
Les derniers jours du saint cardinal ; le journal de Bois-Morin. — L’Octave du Saint Sacrement à Artannes, l’an 1484. — La journée du 24 juin. — Le samedi 26 juin. — Les dernières communions du saint cardinal. — Le lundi, 28 juin, il prend ses dernières dispositions. — Le mardi 29, il appelle les Pères de l’Observance ; ceux-ci arrivent avant qu’on ait pu les prévenir. — Le jeudi, 1er juillet, recrudescence du mal ; le saint cardinal reçoit l’Extrême-Onction. — Il bénit sa famille épiscopale. — Chaque jour, jusqu’au dernier, il entend la messe, fait réciter l’office devant lui, le suit, en récite ce qu’il peut. — Le 2 juillet, crise violente ; on fait au mourant la recommandation de l’âme. — Le samedi 3 et le dimanche 4, mieux sensible, on se reprend à espérer. — Le lundi, 5 juillet, le saint cardinal entend la messe, après laquelle commence la crise suprême, extrêmement douloureuse. — On récite les psaumes pénitentiaux, les quatre Passions, le Deus, Deus meus, respice in me, et les psaumes suivants, jusques et y compris le In te, Domine, speravi, qu’on récite plusieurs fois. — Le saint cardinal rend son âme à Dieu, au moment où l’on psalmodie le verset prophétique, In me nus tuas, Domine, 39-41.

Ici, le récit de Bois-Morin devient notre source principale, unique même pour l’ensemble des faits. Heureusement, cette source est aussi abondante que pure. Témoin oculaire et attentif des scènes admirables qui l’ont impressionné pour le reste de sa vie, notre biographe est des plus précis, des plus minutieux dans ses dernières pages, véritable journal de cette bienheureuse quinzaine qui conduisit le serviteur de Dieu des tristesses de la terre aux joies de l’éternité. Et son témoignage, d’une simplicité antique, sans apprêt d’aucune sorte, sans autre ornement que celui de la vérité, aussi éloigné du panégyrique que le procès-verbal peut l’être de l’ode ou de l’épopée, porte avec lui la conviction sur la sainteté de cette mort. Cette mort, au reste, digne couronnement d’une sainte vie, s’y adapte si parfaitement que chacun, en achevant la lecture des naïfs récits du bon biographe, se dit : Évidemment, Hélie de Bourdeille devait mourir ainsi, avec cette humilité, cette simplicité, cette patience, cette persévérance dans la prière, cette charité consommée.

Hélie de Bourdeille, que les devoirs de son ministère ou les obligations attachées à ses autres charges rappelaient de temps à autre, ainsi qu’il a été dit, dans sa ville archiépiscopale, en partit, pour n’y plus revenir, le lundi 14 juin 1484. La Fête-Dieu était proche, il voulait la passer dans sa solitude d’Artannes. Le jeudi suivant, 17 juin, jour de la fête, il la fit solenniser avec toute la pompe possible, célébra la sainte messe, en entendit ensuite deux autres, assista à la procession du Très Saint Sacrement, à travers ces riantes campagnes des bords de l’Indre, que la saison revêtait de leurs plus riches parures, présida à tous les offices de la journée, en grande ferveur et dévotion.

Tous les jours de la belle Octave, il célébra de même la sainte messe, en entendit une autre en action de grâces, et récita avec ses chapelains, dans l’église, l’office du jour. Le 24 juin, fête de saint Jean-Baptiste et dernier jour de l’Octave, il célébra la sainte messe, en entendit deux autres, assista à la procession, présida tous les offices de la matinée, et se retira, clôturant ainsi tout à la fois les fêtes eucharistiques et les 242fonctions publiques de son ministère. Désormais, son peuple bien-aimé ne le verra plus.

Ce même jour, après dîner, — avait-il un simple pressentiment de sa fin prochaine, ou Dieu la lui avait-il manifestée miraculeusement ? — il assembla ses serviteurs, ses familiers, leur rappela les privilèges qu’il avait obtenus pour eux du Saint-Père, et recommanda à ceux qui ne s’étaient point nantis de pièces écrites constatant ces faveurs, surtout celles qui étaient accordées au for de la pénitence, de se hâter de les faire dresser régulièrement, tandis qu’il en était temps encore, car plus tard ils pourraient se repentir de n’avoir pas pris ce soin. — Nous trouvons dans la Vie du pape Eugène IV, — le pontife qui avait élevé à l’épiscopat le jeune moine franciscain, — un fait analogue, et dont Hélie de Bourdeille pouvait d’autant mieux garder le souvenir, que, d’après nos conjectures exposées plus haut, il se trouvait probablement à Rome, lorsque le pape Eugène y mourut.

Ses serviteurs congédiés comme dans un suprême adieu, le saint cardinal songea à prendre un peu de repos ; mais presque aussitôt, c’est-à-dire, vers deux heures de l’après-midi, une fièvre violente s’empara de lui.

Le samedi suivant, 26 juin, il voulut recevoir la sainte communion, qui lui fut apportée. Il en fut de même, tous les jours suivants, jusques et y compris le jeudi, 1er juillet. — Rien de touchant, comme ce que Bois-Morin, ordinairement si sobre de détails, nous raconte de ces dernières communions du serviteur de Dieu. Jamais il ne consentit à recevoir sur sa couche le divin Sacrement. Épuisé, à bout de forces, il fallait néanmoins qu’on le levât et le posât sur les genoux. Puis, il se faisait traîner jusqu’à l’autel dressé dans sa chambre ; il y allait ainsi, comme le plus grand des pécheurs, baisant la terre et donnant toutes les marques de la plus profonde humilité. Devant l’autel, il récitait le Confiteor, et lorsque le prêtre avait dit sur lui les formules d’absolution, il faisait sa profession de foi, en récitant le Credo. Après quoi, il protestait que, quelque tentation dont le démon pût l’assaillir, il voulait vivre et mourir en cette sainte foi de l’Église catholique. Il ajoutait à cette protestation une belle et dévote oraison, probablement inspirée par les sentiments dont son cœur débordait à ce moment, et terminait par le Domine, non sum dignus. Puis,

en grandz larmes il recevoit son Créateur, et après se faisoit porter en une chaire près de son lict, et là rendoit grâces à Dieu, ainsy comme il pouvoit.

Le lundy emprès, 28 juin, (continue Bois-Morin), il dict à moy et à son chambrier, que l’on envoyast à Tours, quérir son official, et son 243secrétaire, et son promotheur ; car il vouloit faire ordonnance, pour païer et satisfaire à tous ses créditeurs, et aussy, s’il y avoit de quoy, il vouloit funder deux messes la sepmayne, en aulmentant le divin office en sa dicte esglise de Tours ; et s’il n’y avoit de quoy pour funder, il vouloit que le surplus fust donné pour Dieu et pauvres.

Le même jour, dans l’après-dîner, le saint archevêque fit appeler Bois-Morin, qui s’était retiré pour prendre un peu de repos, et lui adressa, comme à l’intime ami qui, depuis tant d’années, ne l’avait point quitté, ses suprêmes recommandations : Par tout l’amour que vous me portez, lui dit-il, ne me quittez plus, et restez toujours auprès de moi, car le moment approche où je vais quitter ce monde. Lorsqu’il sera venu, et que vous connaîtrez que Dieu m’appelle, vous me ferez étendre sur la terre, car je veux mourir sur la cendre, sous mon vêtement religieux, ceint de ma corde. Vous veillerez aussi à ce que ma sépulture se fasse humblement, sans pompe, ni grande sonnerie, ni solennité d’aucune sorte. Seulement, quatre chandelles de cire, autour de mon pauvre corps. Puis, vous le mettrez en terre, revêtu de mon habit de Frère Mineur, sans bière ni coffre, mais uniquement avec une croix de bois à la tête, et une autre aux pieds. Et vous aurez soin de choisir pour ma tombe une place banale, où tous les passants fouleront aux pieds ma misérable dépouille. Voilà ce que je vous demande, mon ami, et priez pour moi.

Le lendemain, mardi, 29 juin, Hélie de Bourdeille pria son aumônier, son chambrier et Bois-Morin, qui se trouvaient ensemble auprès de lui, d’envoyer chercher deux Pères de l’Observance, afin qu’ils se joignissent à eux et ne le quittassent plus,

pour luy secourir à l’article de la mort.

Il leur recommanda aussi de bien veiller à ce que l’Extrême-Onction lui fût administrée à temps,

d’avant qu’il trespassât.

Le saint mourant avait à peine achevé d’exprimer son désir, que quatre Pères de l’Observance, comme s’ils avaient été avertis du Ciel, se présentèrent pour remplir auprès de leur vénéré frère les devoirs qu’il attendait de leur charité :

que luy fisrent grand joye et consolation, (ajoute Bois-Morin).

Le jeudi suivant, 1er juillet, le cher malade eut un si terrible accès de fièvre, que l’on crut que sa dernière heure était venue. On se hâta de lui administrer, comme il l’avait demandé, l’Extrême-Onction de sainct Jacques. La cérémonie sainte achevée, le médecin du bon cardinal s’approcha de son lit, s’entretint quelques instants avec lui, puis lui fit cette prière :

Monseigneur, plaise nous donner à tous, et aussy aux autres voz serviteurs et familiers absens, vostre bénédiction.

Alors, se passa une scène, et le serviteur de Dieu prononça des paroles dans lesquelles on peut voir, sans trop de témérité, l’expression 244d’une magnanime sinon miraculeuse assurance :

Et le bon seigneur et maistre leva les yeux envers le ciel, en levant et joignant les mains, ainsy qu’il peust ; et nous donna sa bénédiction, en disant en latin : La bénédiction du Seigneur aux sainctz disciples, quant il s’en monta aux cieulx, vous soit donnée ! et autres sainctes parolles que dist, que je ne puys entendre, pour ce que lengue luy blesset.

Sans nous prononcer, nous n’en avons pas le droit, sur la portée de cette bénédiction, sublime en elle-même, nous ne pouvons nous défendre d’un rapprochement. Saint Martin, à son moment suprême, jetait à Satan le fier défi que l’on connaît. Son humble successeur affirme indirectement, par une bénédiction, l’inébranlable confiance qui est en lui, comme elle était dans son prédécesseur ineffable. Mais le sens semble bien le même : ces deux paroles, aux sons divers, ne peuvent procéder que du même principe, la parfaite charité : ex perfecta charitate fiduciam [d’une charité parfaite naît la confiance].

Tous les jours de sa maladie, jusques et y compris le dernier, Hélie de Bourdeille entendit la sainte messe, qu’un de ses prêtres célébrait dans sa chambre ; tous les jours, jusques et y compris le dernier, Hélie de Bourdeille fit réciter devant lui l’office divin, s’associant lui-même, autant qu’il le pouvait, à cette longue prière. Malgré ses souffrances, il la suivait avec une attention si soutenue, qu’il avertissait ses chapelains, lorsqu’ils s’étaient trompés, et ceux-ci devaient reprendre à l’endroit où la faute avait été commise. Le matin même de son trépas, il leur signala, de la sorte, une faute dans la psalmodie des Petites Heures, et les ramena au passage omis ou mutilé. Ainsi, il ne manqua pas même un psaume, un verset liturgique à la journée terrestre, sitôt commencée, du serviteur de Dieu. Comme une horloge fidèle, son Bréviaire put marquer du même signet l’heure à laquelle le saint moine s’était tu ici-bas, et l’heure à laquelle il avait repris là-haut pour l’éternité le chant de la divine louange.

Le vendredi, 2 juillet, en cette fête de la Visitation qu’il avait introduite dans son Église de Tours, avec fondation de ses propres deniers, le saint archevêque eut derechef une crise très violente. Cette fois encore, on crut qu’il touchait au moment suprême, et l’on récita autour de sa couche les prières des agonisants. On fit la recommandation de l’âme, et la vie se prolongeant, on lut au vénéré malade la Passion de Notre-Seigneur, selon les quatre Évangélistes, l’un après l’autre.

Mais le jour de la délivrance, le jour natal n’était pas arrivé. Il y eut même, le samedi 3 juillet et le dimanche 4, une amélioration sensible dans l’état du saint cardinal. On se reprit à espérer, attribuant ce mieux à l’efficacité des prières et des vœux qui, de toutes parts, étaient 245adressés à Dieu pour la conservation d’une vie si précieuse à l’Église et si chère à tous, prêtres ou fidèles.

Ce n’était, pourtant, qu’un répit, une courte trêve avant le dernier combat.

Le lundi matin, 5 juillet, après la messe, la fièvre redoubla avec une telle violence et se maintint avec une telle rigueur qu’il n’y eut plus à se faire la moindre illusion.

Il estoit pitié à le voir souffrir la poyne qu’il souffrait, en toute patience, cependant.

Bois-Morin ne nous dit pas si, à ce moment de dernière agonie, il se souvint des recommandations formelles, que son bon maître lui avait faites huit jours auparavant. Mais le doute est d’autant moins possible, sur ce point, que le saint agonisant, en pleine possession de son intelligence, les lui eût rappelées de façon à être immédiatement obéi. D’autres auteurs nous affirment, d’ailleurs, et de la manière la plus explicite, que toutes choses se passèrent ainsi qu’il en avait lui-même ordonné, en temps opportun.

Nous nous représentons donc, par la pensée, l’incomparable spectacle dont le Ciel et quelques familiers furent les témoins : Ce vénérable évêque, ce vieillard auguste, enveloppé dans cette bure franciscaine qu’il avait revêtue si jeune, et qu’il n’avait jamais quittée ; ce saint cardinal, couché à terre, sur son lit de cendre, et y attendant, au milieu des plus atroces souffrances, mais aussi dans la plus profonde paix, le dernier appel de son Créateur !

Et autour de sa couche, sa famille épiscopale, accablée d’une douleur, saisie d’une désolation qui ramène sur ses lèvres, ainsi que le remarque Bois-Morin, le Cur nos deseris ? [Pourquoi nous abandonnes-tu ?] des disciples de saint Martin ; ces prêtres et ces humbles serviteurs et amis, refoulant leurs larmes pour réciter, avec les prières liturgiques, les psaumes que le saint évêque avait lui-même, et bien des fois, indiqués à Bois-Morin, pour l’heure de son agonie :

Luy dismes de genoux les sept pseaulmes avec les litanies, et les quatre Passions des Evangélistes, puis, pour ce que d’aultres foys il m’avoit dict… le pseaulme Deus, Deus meus, respice in me, et les aultres pseaulmes emprès, jusqu’au verset In manus tuas du psaulme In te, Domine speravi.

Ils avaient repris cinq ou six fois ce dernier psaume, et ils récitaient précisément le verset prophétique que Notre-Seigneur lui-même s’appropria sur la croix : In manus tuas, lorsque le saint agonisant rendit son âme à Dieu. — C’était

sur le mydy, le cinquiesme jour de juillet, l’an que dessus, 1484.

2.
Les derniers devoirs. — Le corps prend une extraordinaire beauté. — Il s’en dégage une suave odeur. — Conclusions que les Pères de l’Observance et Bois-Morin tirent de ces phénomènes. — Le corps revêtu de son costume religieux, puis de ses vêtements épiscopaux. — L’office des morts, le corps présent, dans l’église d’Artannes. — Mise en bière et cortège processionnel pour le ramener à Tours. — Les délégués de Tours obligent le cortège à s’arrêter, pour la nuit, en l’église Saint-Sauveur. — Le concours des paroisses voisines durant cette nuit. — L’achèvement du trajet. — Réception solennelle du corps, à la porte Saint-Simple. — Parcours triomphal. — Démonstrations extraordinaires du peuple. — Les obsèques. — Démarche significative du peuple. — Premières manifestations éclatantes de son culte pour le saint défunt. — Guy Vigier, abbé de Marmoutier, préside les funérailles. — À midi seulement, on peut les terminer par la sépulture du saint corps, 41-42, 357.

Dès que le saint cardinal eut exhalé son dernier soupir, on fit sortir de la chambre mortuaire les serviteurs et autres laïques qui s’y trouvaient, 246et les Pères de l’Observance avec les clercs familiers du vénéré défunt rendirent à son corps les derniers devoirs. Déjà ce corps avait pris un aspect d’extraordinaire beauté. Déjà, de ces membres vieillis par le travail, macérés par soixante années de rude pénitence, épuisés, brûlés par une horrible fièvre, s’exhalait une délicieuse odeur. Or, ces signes, apparemment miraculeux, — car si la mort répand assez souvent un certain calme sur les traits du défunt, elle ne produit pas naturellement les effets signalés par l’intègre Bois-Morin, — suggérèrent aux Pères de l’Observance cette conclusion, que le serviteur de Dieu avait dû vivre en grande pureté de cœur et chasteté de corps. À quoi Bois-Morin ajoute naïvement, qu’ayant reçu, par deux fois, la confession générale de son bon maître, il savait bien, en lui-même, que les Pères

disoyent la vérité.

Le corps fut, ensuite, vêtu à nouveau de ses habits religieux, ceint de la corde franciscaine, et par-dessus cette bure qui était si chère au serviteur de Dieu, on le para des ornements pontificaux, sans oublier le pallium, ni l’anneau cardinalice.

Ces préparatifs achevés, on le transporta à l’église paroissiale d’Artannes, où l’on chanta aussitôt l’office solennel des morts. L’office terminé, les familiers du saint cardinal se prirent d’une préoccupation que rien, à la vérité, ne justifiait, et qui, d’ailleurs, aurait dû être écartée par les signes, à tout le moins fort rassurants, dont Bois-Morin a cru devoir consigner le souvenir dans son Mémoire, — où, pour le dire en passant, le mot de miracle n’est pas même une seule fois prononcé. La chaleur, paraît-il, était excessive. Ils craignirent qu’elle ne hâtât la décomposition du corps, et se décidèrent à le conduire immédiatement à la ville archiépiscopale. Peut-être redoutaient-ils surtout la grande fatigue d’une route de quatre à cinq lieues, en pleine chaleur du jour. Mais ce n’est pas le motif que donne Bois-Morin. Quoi qu’il en soit, l’office des morts célébré, le saint corps fut mis en bière, et le cortège funèbre s’achemina processionnellement, torches allumées, vers la ville de Tours.

Nous devons faire remarquer ici que Maan n’est pas d’accord avec Bois-Morin sur la date des funérailles d’Hélie de Bourdeille. Tandis que Bois-Morin les place au lendemain même de la mort du serviteur de Dieu, Maan qui travaillait sur les Registres Capitulaires, écrit qu’elles furent célébrées le huitième jour seulement après son bienheureux trépas. Maan s’accorde, du reste, avec Bois-Morin sur leur caractère vraiment triomphal. Mais il semble, en vérité, que nous devions, du commencement à la fin, et jusque chez les auteurs les plus sérieux, rencontrer des indications divergentes, contraires, en tout ce qui se rapporte à notre saint archevêque. 247Certes, Maan est pour nous une autorité, et comment les Registres Capitulaires auraient-ils pu l’induire en erreur ? De plus, son récit, à première vue, paraît plus vraisemblable, car il faut reconnaître que Bois-Morin accumule bien des faits en moins de vingt-quatre heures. Enfin, le retard apporté à la célébration des obsèques, surtout si l’on en rapproche les démonstrations de piété populaire, que nous constaterons tout à l’heure, à l’entour de la sainte dépouille, indiquerait la conservation momentanée, et peu naturelle en cette saison, du corps du serviteur de Dieu. Mais, d’autre part, comment récuser le témoignage oculaire de celui-là même qui, par devoir autant que par une affection et un dévouement de plus de trente années, se trouva si intimement mêlé à toutes les choses qu’il raconte ? — Heureusement, cette divergence entre nos deux auteurs principaux ne saurait influer, en quoi que ce soit, sur ce qui est l’objet principal de nos recherches, dans ce Mémoire. D’ailleurs, elle s’expliquerait facilement, si l’on admettait avec nous, que Maan a pu, dans son exposé rapide, ne pas distinguer entre la cérémonie d’inhumation proprement dite, et la solennité funèbre, le funerale, que, d’ordinaire, on retarde de plusieurs jours, quelquefois même de plusieurs semaines, et qui, parfois aussi, précède ou suit l’inhumation définitive, la première n’ayant été que provisoire.

Cette explication donnée pour ce qu’elle vaut, nous reprenons simplement le récit de Bois-Morin.

On était arrivé à mi-chemin entre Artannes et Tours, lorsqu’on rencontra les commissaires délégués par le Chapitre de Saint-Gatien, pour aller jusqu’à Artannes prier auprès de la précieuse dépouille du bien aimé pontife et la ramener ensuite en son église métropolitaine. Les délégués du Corps de ville s’étaient joints aux députés du Chapitre, car la municipalité non moins que le clergé Tourangeau entendait faire de solennelles obsèques au saint archevêque, qu’une vénération si profonde et tant d’amour entouraient déjà de son vivant.

La précipitation du départ d’Artannes contrariait les dispositions prises. On chercha sur-le-champ à y remédier. Il ne fallait, à aucun prix, que le corps entrât nuitamment dans la ville. Le peuple ne le souffrirait pas. D’ailleurs, tout était réglé pour que le cortège, à travers les rues de Tours, fût digne en tout du saint cardinal que déjà, à la première nouvelle de son décès, tous les habitants pleuraient. On s’arrêta à la résolution suivante. La bière serait déposée pour la nuit dans l’église Saint-Sauveur, sur les bords du Cher. Puis le lendemain matin, d’assez bonne heure, le cortège reprendrait le chemin de Tours, où le corps serait reçu, aux portes mêmes de la ville, par le clergé, les autorités 248civiles et le peuple, pour être de là porté en grande pompe à l’église métropolitaine.

Et les choses se passèrent ainsi, à cette différence près, que les fidèles anticipèrent sur l’heure qui leur avait été fixée pour rendre au saint défunt les hommages de leur respect, de leur amour, de leur reconnaissance, et que dès cette nuit même, dans la petite église de Saint-Sauveur, les hommages du peuple commencèrent à prendre ce caractère de véritable culte que nous verrons s’accentuer dans les rues de Tours, sous les voûtes de la métropole, et par la suite, se généraliser et parvenir à la prescription de fait, — jusqu’à ce que la force majeure, représentée tour à tour par la fureur des guerres, le fanatisme de l’hérésie et l’impiété des révolutions, détruise l’objet principal de ce culte, le corps du serviteur de Dieu, brûle ou disperse ses images, ses reliques, enfouisse à plusieurs mètres sous terre les pierres violées de son sépulcre.

Toute la nuit, les paroisses voisines, de la campagne ou des faubourgs, — car la funèbre nouvelle s’était répandue dans tout le pays, avec la rapidité de l’éclair, — vinrent processionnellement à l’église Saint-Sauveur. Lorsque l’une d’elles avait achevé l’office des morts, l’autre aussitôt le commençait. Mais cet office perdait presque tout de l’appareil lugubre au milieu duquel il se déroule habituellement. Tandis que retentissaient, au chœur, les plaintes déchirantes et les supplications pleines de larmes, le peuple invoquait, à sa manière, celui pour lequel les prêtres priaient, et se pressant autour de la bière qui renfermait les vénérables restes, il la baisait avec l’empressement et la dévotion qu’il eût montrés devant la châsse d’un Saint.

Dès que l’aube parut, c’est-à-dire, vers quatre heures du matin, on célébra successivement trois messes, et le cortège se remit en marche. De Saint-Sauveur à la porte Saint-Simple, par où il devait pénétrer dans la ville, la distance n’était pas longue. Nous estimons qu’il dut la franchir, même en admettant que la masse du peuple accouru au-devant de la bière et l’escortant, ait ralenti son allure, vers sept heures du matin, au plus tard. Déjà, à cette heure peu avancée, toute la ville était sur pieds, et le Chapitre métropolitain, suivi de tout, le clergé, régulier et séculier, toutes les autorités civiles, le maire de Tours à leur tête, attendaient, à la porte Saint-Simple, l’arrivée du religieux convoi.

Lorsque le corps entra dans la ville, un nouveau cortège s’organisa, immense et d’une splendeur qu’il serait superflu de décrire. Aussi bien, ce ne sont point ces honneurs officiels, encore qu’ils aient revêtu une spontanéité et une magnificence inaccoutumées, qui peuvent, en ce moment, nous intéresser outre mesure. Ce qui nous frappe surtout, dans 249cette pompe inusitée, c’est la place que le peuple sut y prendre, c’est l’attitude qu’il y garda. Ce que nous cherchons, c’est un argument, et le peuple qu’une force supérieure, évidemment, conduisait, nous le fournit, saisissant, péremptoire.

Et y avoit, (dit Bois-Morin), sy grande presse à toucher au coffre où estoit le corps, que à grand poyne on le peult conduyre à l’esglize de Tours ; et n’y avoit homme ne femme, bien peu, que ne plorast.

Voilà, à coup sûr, qui n’était pas consigné au programme de la cérémonie. Voilà qui ne se rencontre pas dans toutes les funérailles, même les plus solennelles ; et voilà qui nous est un sérieux argument. Le peuple de Tours n’est pas démonstratif, à la manière des méridionaux. Il a toujours fait à ses archevêques de dignes et imposantes funérailles. Peut-être même a-t-il pu répandre des larmes sur le passage du convoi de ceux qui s’étaient distingués envers lui par une plus expansive charité. Mais de là à se précipiter au-devant du corps, à se presser tout le long des rues pour toucher la bière, et ainsi donner à la dépouille qu’elle renferme, la seule marque de vénération que l’heure et les circonstances comportent, de là à entraver la marche du cortège, à l’immobiliser par instants, il y a loin. Depuis les funérailles incomparables de saint Martin, Tours vit-il jamais, à la mort de ses archevêques, des obsèques aussi triomphales, aussi proches du culte proprement dit, que celles dont il honora le saint cardinal Hélie de Bourdeille ? — Pour nous, nous ne le pensons pas.

Enfin, l’on put arriver ou plutôt se frayer un passage jusqu’à la cathédrale. À peine le corps eut-il été introduit dans l’église, qu’un peuple immense envahit celle-ci, beaucoup trop nombreux pour que les vastes nefs de l’édifice fussent capables de contenir ses flots mouvants. Tel était l’empressement de la multitude et son agitation pieuse, qu’il semblait presque impossible de faire l’office. Pour assurer à la célébration des saints Mystères un calme relatif, Messieurs du Chapitre firent fermer les grilles du chœur.

Mais le peuple ne l’entendait pas ainsi. Au moment où l’on allait chanter l’Évangile, il fit savoir à Messieurs du Chapitre qu’il désirait avoir un libre accès auprès du corps de son pasteur, et qu’ainsi on ne pouvait songer à tenir les grilles closes ; qu’il voulait, une dernière fois, avant qu’on le mît au tombeau, voir son bienfaiteur et son père, le baiser, le vénérer ; qu’enfin, si l’on ne déférait pas à sa requête, il saurait par lui-même se donner juste satisfaction.

Il fallut céder à ces touchantes sommations. Douze hommes furent choisis pour transporter le corps au milieu de la grande nef, et le protéger 250tout en laissant libre cours à la dévotion du peuple. Et aussi longtemps que durèrent les cérémonies de la messe funèbre, il y eut comme une solennelle vénération de reliques autour de la dépouille à peine refroidie du grand serviteur de Dieu. Et de la sorte, l’humble frère Hélie se trouva, pour ainsi dire, canonisé par le peuple, au jour de ses obsèques, comme il l’avait été, de son vivant, par tel écrivain que nous citons, et par le Saint-Siège lui-même, lorsqu’il le déclarait par la bouche de Sixte IV, sanctitate præclarum. — Bois-Morin semble faire comprendre que, pour mieux répondre aux vœux du peuple, la bière avait été ouverte, car il se sert de l’expression, baiser et toucher le corps, tandis que dans les circonstances antérieures il dit toujours, baiser le coffre ou toucher au coffre où estoit le corps. — Au surplus, voici son texte, avec lequel nous achèverons ce que nous avions à dire des glorieuses funérailles d’Hélie de Bourdeille :

Et là (dans la nef) il y eust si grande presse à baiser et toucher le corps, car il n’eust homme ne femme, que ne fist toucher quelque chouse, et puis en grand révérance baisoyent cella ; et y avoit si grand peuple, que à grand poyne peust venir monsieur l’abbé de Marmoustier, quand il heu dict la messe, au corps pour faire la solempnité qu’ilz ont accoustumé à faire en telles chouses. Et fust midy passé, davant qu’il fust mis en terre, pour la grande presse du peuple, où il y eust grands pleurs et lermes du peuple, et non pas sans cause… et pouvoyent dire comme leurs prédécesseurs à sainct Martin : Cur nos, Pater, deseris, aut cur nos desolatos relinquis ?

Scène inoubliable, que notre belle cathédrale ne vit qu’une fois.

3.
Nombre d’auteurs, sans donner au récit des novissima d’Hélie de Bourdeille, tous les développements dans lesquels Bois-Morin est entré, s’accordent avec lui, confirment son témoignage, et s’en rapprochent tellement, qu’avec leurs affirmations éparses on pourrait restituer en partie le témoignage de Bois-Morin. — Quelques sentiments, extraits de ces auteurs. — La topographie du tombeau d’Hélie de Bourdeille, et les premières manifestations du culte qui lui est rendu sur ce tombeau, 60-62, 65, 67, 74, 80, 85, 288, 304, 308, 311, 325-327, 330-331, 340, 343, 345, 347, 353-355.

Jusqu’ici, dans ce paragraphe consacré aux novissima du saint car nous nous sommes tenus presque exclusivement au témoignage de Bois-Morin. Mais nombre d’autres auteurs confirment ce témoignage ; si bien que leurs récits et jugements rapprochés, il serait facile de former une sorte de concordance, qui nous restituerait en partie le récit du pieux biographe.

Dans ces témoignages épars, nous nous bornerons à relever ce qui suit :

Hélie de Bourdeille reçut les derniers sacrements avec les marques de la plus haute piété. — Il mourut pauvre, ne laissant pas de quoi pourvoir aux frais de sa sépulture, bien qu’il eût joui, à Tours, d’un magnifique revenu. Mais il avait tout mis en dépôt dans le sein des pauvres, et secouru hôpitaux, églises, monastères ruinés. — Il mourut humblement, ayant défendu toute pompe et toute solennité pour ses obsèques. Il 251voulut expirer en pénitent, à terre, couché sur la cendre. Hélie de Bourdeille mourut en saint, laissant la ville de Tours plus désolée qu’elle ne l’avait jamais été, depuis le trépas du grand pontife saint Martin. Il mourut le cinquième jour de juillet, ainsi que le bienheureux Pierre de Luxembourg, thaumaturge comme lui. — Hélie de Bourdeille mourut quarante jours avant le pape Sixte IV, qui l’avait tant aimé ; mais il eut, de la part de son peuple et pour l’honneur de celui-ci, d’autres funérailles que le Vicaire de Jésus-Christ. — La nouvelle de sa mort, qui était une perte pour l’Église, fut apportée à Rome le 19 juillet suivant.

Le Corps d’Hélie de Bourdeille, précieux dépôt, fut reçu, en grand honneur, par tout le clergé de Tours, par la municipalité et par le peuple entier, à la porte Saint-Simple, et de là, transporté avec un immense concours, à l’église métropolitaine Saint-Gatien. — Il fut inhumé à droite de l’autel majeur, au bas du marchepied dudit autel, à l’endroit même où le sous-diacre se place pour lire l’Épître. — Il reposait ainsi auprès de la clôture du sanctuaire, formée de balustres en cuivre, de telle sorte que les fidèles pouvaient s’approcher aisément de son tombeau. — En face de ce tombeau, du côté de l’Évangile se trouvait le tombeau de l’archevêque Réginald de Montbazon, mort près de deux siècles avant lui. — Sur le tombeau d’Hélie de Bourdeille, ou auprès de ce tombeau, — si ce n’est sur un point quelconque de l’autel majeur, — se voyait la figure du saint cardinal.

Voilà ce qu’on peut lire çà et là dans les auteurs les plus divers de date et de lieu d’origine. Inutile de commenter ces témoignages, assez clairs par eux-mêmes, et, ce nous semble, assez concluants.

À peine fermé, le tombeau d’Hélie de Bourdeille, décédé avec tous les signes de la sainteté proprement dite, fut couvert de cierges allumés par la piété et la reconnaissance des fidèles, pratique qui, chez le peuple des régions du centre de la France, est un signe certain de culte, et n’a, en aucune façon, le sens d’attachement vulgaire ou de simples regrets, que les lampes entretenues sur les tombeaux peuvent exprimer en d’autres pays. — Ces lumières représentaient uniquement la confiance des fidèles dans la puissante intercession du serviteur de Dieu. C’était comme une prière permanente du peuple à l’adresse de celui qu’il regardait comme un de ses célestes protecteurs. Tous les auteurs qui en ont écrit, ont ainsi interprété cette pratique populaire, qui persévéra durant plusieurs siècles, entretenue qu’elle était par les nombreux miracles obtenus sur ce tombeau.

Et leur interprétation est en plein accord avec ce qu’il nous reste à exposer touchant la vie posthume et le culte du serviteur de Dieu.

252XLI.
Universelle renommée de sainteté et de miracles

1.
Aucun auteur, que l’on sache, n’a nié la renommée de sainteté d’Hélie de Bourdeille. — Presque tous la signalent comme universellement reconnue. — Les autres, qui n’avaient pas lieu d’en parler explicitement, la laissent deviner. — Les gallicans eux-mêmes ne la contestent pas. — Les témoignages positifs et sans réserve abondent en sa faveur. — Quatre groupes de témoins allégués au présent Mémoire. — Les auteurs Franciscains. — Les auteurs Tourangeaux. — Les auteurs profanes ou divers. — Les historiens, hagiographes et autres écrivains ecclésiastiques. — Dans chacun des groupes, les auteurs rangés par siècles, jusques et y compris le XIXe, 302-349.

La confiance des fidèles dans la puissante intercession du serviteur de Dieu s’explique aisément, disons-nous, par les miracles éclatants qu’ils en obtenaient, comme aussi par l’universelle renommée de sainteté dont Hélie de Bourdeille a toujours joui, et pendant sa vie, et surtout après sa mort. Nous ne croyons pas, en effet, qu’il soit possible de trouver une réputation plus solidement établie, soit parmi les contemporains du saint cardinal, soit dans la commune appréciation de la postérité. Il y a même là ce que nous appellerions un phénomène historique assez rare, à savoir, une sainteté connue et reconnue à satiété, avec une vie inconnue des uns, méconnue par les autres, embrouillée comme à plaisir par l’incorrection des dates, la mutilation ou l’altération des faits, et lorsqu’on ne pouvait faire mieux, étouffée sous la conspiration du silence.

Cette anomalie constatée, nous soutenons, sans redouter la contradiction, heureusement impossible :

  1. Qu’aucun auteur, quel qu’il soit, ne s’est inscrit contre l’opinion commune de la sainteté du serviteur de Dieu, Hélie de Bourdeille ; qu’aucun auteur n’a même émis le plus léger doute, à ce sujet ;
  2. Que presque tous, sinon même tous les auteurs qui ont eu à écrire le nom d’Hélie de Bourdeille, signalent cette sainteté comme universellement reconnue ;
  3. Que les auteurs qui, par la nature et les exigences de leur sujet, n’ont pas été amenés à constater explicitement cette universelle réputation de sainteté du serviteur de Dieu, la laissent, du moins, entrevoir aisément ;
  4. Que les gallicans eux-mêmes, encore que cette grande autorité morale que la dite réputation de sainteté confère à leur impitoyable adversaire, les gêne visiblement, ne la contestent pas ; qu’ils essaient uniquement de faire prendre le change à leurs lecteurs ou de détourner l’attention de ceux-ci, en travestissant les faits, en amoindrissant autant que possible le rôle de leur redoutable partenaire, en donnant à leur ton cette nuance d’ironie qui suffit à faire l’opinion dans les esprits superficiels, autrement dit, en employant, mais en vain, contre le saint archevêque 253le moyen facile et si puissant chez nous, du ridicule qui tue plus sûrement que la contradiction sérieuse et documentée ;
  5. Qu’enfin, les témoignages positifs et sans réserve abondent en faveur de la sainteté éclatante, indéniable, du serviteur de Dieu, et que nombre d’auteurs, — nous en avons relevé une centaine, sans épuiser, à coup sûr, leur interminable série, — parlent couramment d’Hélie de Bourdeille comme on parle des Saints que l’Église a jugés dignes de l’honneur des autels.

Nous produisons aux Preuves et éclaircissements de ce Mémoire, une quantité suffisante de ces témoignages positifs, lesquels s’ajoutant aux appréciations éparses dans le Mémoire lui-même, et qu’il était impossible de séparer du récit ou de la discussion des faits, permettent d’asseoir un jugement irréfutable sur l’existence de cette universelle renommée de sainteté, que nous revendiquons pour notre bienheureux cardinal.

Nous avons partagé en quatre groupes les témoins que nous invoquons à l’appui de notre Mémoire :

  1. le groupe des auteurs Franciscains ;
  2. le groupe des auteurs Tourangeaux ;
  3. le groupe polygraphe des auteurs divers ;
  4. le groupe si considérable des historiens, hagiographies et autres écrivains ecclésiastiques.

Les auteurs Périgourdins se trouvent dispersés dans les différents groupes. Il serait facile, sans doute, d’en former un groupe à part, et qui ne serait pas le moindre ; mais jusqu’ici les moyens matériels nous ont manqué, pour compléter des recherches qui auraient sûrement ajouté une magnifique gerbe à notre riche moisson.

Nous avons rangé suivant l’ordre du temps, dans chacun de ces groupes, ces témoins si divers et si unanimes dans leurs appréciations. On voit ainsi qu’au concert des hommes se joint, en faveur de notre thèse, le concert des siècles, et que celui qui expire au moment où nous achevons l’impression de ces pages, n’a été ni moins explicite, ni moins élogieux à l’endroit d’Hélie de Bourdeille, que les quatre siècles qui l’ont précédé.

Ainsi soutenue, la thèse devient inattaquable, et personne ne se risquera à contester ce qui, aussi bien, ne peut l’être : à savoir, que constamment et depuis l’heure qui suivit sa mort, pour ne pas remonter plus haut, Hélie de Bourdeille a été tenu pour saint par le consentement unanime de tous, et qu’il est, par conséquent, en légitime possession de ce qu’on appelle l’universelle renommée de sainteté.

2.
Universelle renommée de miracles, et pendant la vie et après la mort. — Témoignages, entre beaucoup d’autres : L’Histoire généalogique de la maison de Bourdeille. — Le frère Héberne de Limerick. — Jean Dupuy. — Maan. — Alphonse Ciacconio. — Breve Sommario, etc. — Legendario Francescano. — P. Gonzales de Torres. — Olivier Cherreau. — Rituale Turonense. — Gaignières. — Beyerlinck. — Odoric Raynald. — Doni d’Attichy. — Jean Chenu. — Un manuscrit du XVIe siècle. — Gallia Christiana. — Vertus particulières d’Hellies, cardinal de Bourdeille, manuscrit des XVIe-XVIIe siècle, 49, 60, 65, 74, 80, 85, 305, 308, 311, 324, 331, 334, 336, 340, 343, 344.

Non moins universelle, et nous ajouterons, non moins solidement établie, nous apparaît la renommée de miracles dont Hélie de Bourdeille est en possession dans l’Église. Les auteurs les plus graves, les plus autorisés, la constatent et l’approuvent.

Ici, quelques textes sont utiles à rappeler, au moins, dans leurs termes essentiels. Nous les prenons un peu au hasard, et les reproduisons sans commentaires.

  • Histoire généalogique de la maison de Bourdeille :

    Hélie de Bourdeille opéra plusieurs miracles pendant sa vie, et après sa mort.

  • Frère Héberne de Limerick :

    Non minus a morte quam in vita miraculis coruscans.

    [Resplendissant par des miracles aussi nombreux après la mort que de son vivant.]

  • Jean Dupuy :

    Dieu voulut le recommander par plusieurs miracles (depuis sa mort), comme il avoit faict durant sa vie.

  • Maan :

    Frequentibus jam inde claruit miraculis.

    [Déjà il s’illustrait par ses nombreux miracles.]

  • Alphonse Ciacconio :

    Post obitum miraculis coruscat.

    [Après la mort il resplendit de ses miracles.]

  • Breve Sommario… (petite Chronique franciscaine) :

    Risplende con molti miracoli.

  • Legendario Francescano :

    Operava il Signore per i suoi meriti molti miracoli, non meno dopo morte, che essendo in vita.

    [Le Seigneur opérait par ses mérites de nombreux miracles, autant depuis sa mort que durant sa vie.]

  • P. Eusebio Gonzales de Torres :

    Como despues de su muerte se continuassen los milagros, con que tam bien le avia illustrado el Señor en vida…

    [Les miracles par lesquels le Seigneur l’avait illustré de son vivant continuèrent aussi après sa mort.]

  • Olivier Cherreau :

    Nostre Dieu fist pour luy miracles quantité,

    Visitant son tombeau de grands faveurs données.

  • Rituale Turonense (XVIIe siècle) :

    Miraculorum fama inclaruit.

    [La renommée de ses miracles le distinguait.]

  • Gaignières :

    Miraculis insignis.

  • Beyerlinck :

    Claruit miraculis.

  • Odoric Raynald :

    Miraculis post mortem effuisisse refertur.

  • Doni d’Attichy :

    Miraculis in vita ac post mortem clarus.

  • Jean Chenu :

    Post mortem claruit miraculis.

  • Manuscrits anonymes des XVIe et XVIIe siècles, anciennes archives du Chapitre métropolitain :

    Les prodiges que le Ciel opéroit par son intercession…

  • Gallia Christiana :

    Miraculis insignis.

Rien ne serait plus facile que de continuer indéfiniment ces citations. Mais à quoi bon ? Celles-ci, par leur nombre, leur date, l’autorité et la diversité de leurs auteurs, ne suffisent-elles pas amplement à notre dessein ? — Mieux vaut constater, sous forme de conclusion, avec un des plus anciens panégyristes d’Hélie de Bourdeille, l’opportunité du don des miracles dans le serviteur de Dieu, et leur vraisemblance merveilleuse dans un Saint dont la vie elle-même a été plus extraordinaire que tous les miracles qu’il a pu opérer :

255Nostre sainct cardinal vivoit dans un siècle trop desréglé ; les actions qu’il a eues à desmêler durant sa vie, estoient tellement importantes et difficilles à conduire ; les intrigues qu’il luy a fallu dévuider avec les puissantes testes de l’Europe, si épineuses, pour estre deslessé d’un secours advantageux de la sorte, et à tout à fait nécessaire. — Sa vie, sans mentir, a esté un perpectuel miracle. Entrer dans une religion très austère, à dix ans ; y avoir véceu quatorze années en ange ; avoir esté porté aux plus éminentes charges de l’Église par force, et, dans ces dignités, y avoir mesprisé toutes choses, hors Dieu et sa gloire, sont des œuvres qui font les Saints.

Assurément. — Et c’est ainsi qu’on s’explique, à la réflexion, après constatation rigoureuse des faits, l’universelle renommée de sainteté et de miracles dont Hélie de Bourdeille est en possession ininterrompue depuis tantôt six siècles, dans l’Église de Dieu.

XLII.
Les enquêtes

1.
L’enquête canonique et l’enquête civile.

Sous ce terme général nous comprenons :

  1. le procès canonique sur la vie, les vertus et les miracles d’Hélie de Bourdeille, instruit à Périgueux par autorité de l’Ordinaire ; et
  2. l’enquête civile faite à Montagrier, pour un objet étranger à la cause du serviteur de Dieu, mais qui, par un effet bien inattendu, tourne extraordinairement, aujourd’hui, à l’avantage de cette cause.

Le procès est la constatation juridique de l’universelle renommée de sainteté et de miracles, dont il vient d’être question ; et l’enquête civile est confirmative du procès, sans autorité canonique, il est vrai, mais d’une singulière autorité historique, et à titre de complément d’information.

2.
Raisons multiples pour lesquelles la cause du serviteur de Dieu ne put être introduite tout d’abord par l’Église de Tours. — Raisons qui retardèrent durant quarante ans l’initiative de l’Église de Périgueux, dans la même cause. — Les revanches déplorables de la Pragmatique dans ces deux Églises.

Et d’abord, le procès canonique. — Mais avant d’aller plus loin, il nous semble utile de répondre à une question qui se présentera, sans doute, à l’esprit du lecteur, et qui laissée sans solution, pourrait infirmer plus ou moins à ses yeux ce que nous avons écrit et maintenons, de l’éclatante et universelle renommée de sainteté du serviteur de Dieu.

On se demandera peut-être, en effet, comment se il fit que, soit dans l’Église de Tours, soit dans l’Église de Périgueux, l’autorité épiscopale, 256tout en approuvant par son silence bienveillant le culte public rendu, dès la première heure, à Hélie de Bourdeille, — ce qui permettait à la prescription de poser ses premières bases, — ait tardé si longtemps, presque un demi-siècle, à prendre l’initiative des actes qui auraient conduit plus promptement le serviteur de Dieu à l’honneur définitif des autels. On se demandera aussi comment il advint que l’Église de Tours, qui possédait la tombe si vénérée et les restes précieux du saint archevêque, se laissa devancer, dans cette initiative, par l’Église de Périgueux, dont les titres, pour respectables et légitimes qu’ils fussent, auraient dû céder néanmoins devant les titres supérieurs de la métropole Tourangelle.

Malheureusement, il n’est que trop facile de répondre à ces questions. Un simple coup d’œil sur les événements que l’une et l’autre Église eut à subir, durant les quarante années qui suivirent la mort d’Hélie de Bourdeille, expliquera des atermoiements qui devaient hélas ! être suivis de tant d’autres, et du XVe siècle nous conduire au XXe.

Disons, en premier lieu, comment l’Église de Tours laissa échapper l’honneur qui lui revenait, de poursuivre au plus tôt et avant toute autre Église la cause de canonisation de son grand cardinal-archevêque.

Officiellement et à s’en tenir aux diptyques, le veuvage de cette métropole, après la mort d’Hélie de Bourdeille, fut de très courte durée, puisque dès le mois d’août 1484, le siège était de nouveau pourvu : en réalité, ce veuvage dura vingt-cinq ans, de 1484 à 1509, c’est-à-dire, durant tout l’épiscopat du successeur qui fut donné à Hélie de Bourdeille.

Robert de Lenoncour, abbé de Saint-Rémi de Reims, auquel était échu l’honneur de prendre la place du serviteur de Dieu, l’avait beaucoup connu de son vivant, et il l’avait eu en singulière vénération : quem præcipue coluerat vivum [qu’il avait particulièrement honoré de son vivant], écrit notre historien Maan. — Il faut dire que les de Lenoncour, — primitivement les de Nancy, du nom même de la capitale du duché, — s’étaient constitués, en Lorraine ainsi qu’en plusieurs autres provinces de France, les bienfaiteurs insignes des Frères Mineurs. De là, tout naturellement, les relations de l’abbé de Saint-Rémi avec celui qui était alors, dans le royaume, la plus haute personnalité comme la gloire la plus pure de l’Ordre franciscain. Or, de connaître Hélie de Bourdeille à le vénérer comme un Saint, la conséquence était rigoureuse, inévitable : Lenoncour n’avait pu s’y soustraire. C’est même l’admiration profonde dont il était pénétré à l’égard du serviteur de Dieu, et le culte qu’il avait voué à sa bienheureuse mémoire, qui lui fit préférer le siège de Tours à d’autres sièges auxquels sa haute 257naissance et sa situation acquise dans l’Église de France lui assuraient le libre accès : cui succedere pita functo peroptavit [qu’il souhaita ardemment succéder à son pieux prédécesseur].

Cependant, les choses ne devaient point aller d’elles-mêmes au gré de Robert. Au lieu de répondre à ses pieux sentiments qui étaient un honneur pour notre Église, en même temps qu’un hommage pour la mémoire de notre saint cardinal, on vit certains dignitaires, partisans plus ou moins dissimulés jusque-là de la Pragmatique, se donner, au nom de celle-ci, pleine licence sur la tombe à peine close et déjà si vénérée du grand évêque qui l’avait combattue jusqu’à son dernier jour.

Se prêtant aux désirs intimes ou exprimés de l’abbé de Saint-Rémi, le roi Charles VIII avait écrit en sa faveur au Chapitre de Tours. Mais l’abbé Robert n’était point l’archevêque pragmatisant que plusieurs, dans le Chapitre, se promettaient. Les lettres royales n’eurent pas un plein succès. Au moment du vote, les suffrages se répartirent en nombre égal et persistant sur deux candidats ; si bien que l’élection ne put aboutir, et qu’il fallut, bon gré mal gré, déférer au Pape le choix du futur archevêque.

De son côté, le pape Innocent VIII, saisi de l’affaire, s’était hâté, en considération des mérites de l’abbé Robert, comme aussi pour tenir compte des suffrages de la plus saine partie du Chapitre, et surtout pour être agréable au Roi, de nommer et instituer Lenoncour. Tout faisait, ainsi, prévoir que l’affaire aboutirait pacifiquement et au mieux des intérêts de notre Église, lorsque, dans le moment même où le nouvel archevêque présentait ses bulles au Chapitre, Étienne Lopin, chantre de l’église métropolitaine, appuyé par quelques autres chanoines, fit opposition à la réception des dites bulles, alléguant pour motif que la promotion de Robert s’était accomplie au mépris des dispositions de la Pragmatique. De là un procès qui dura quatre ans, après lesquels l’archevêque fut enfin reçu et intronisé selon le cérémonial habituel, avec le concours des premiers barons de Touraine.

L’archevêque Robert, qui était un homme de paix et de charité, eut bientôt éteint, au prix de concessions personnelles qui lui font honneur, toutes les controverses soulevées par l’esprit de chicane entre lui et son Chapitre. Mais lorsqu’il s’agit de songer à la résidence, il ne put se décider à quitter définitivement sa chère abbaye de Saint-Rémi, où il avait trouvé, durant son procès, un séjour plus agréable qu’à Tours, et des visages moins hostiles. Il fit administrer le diocèse par des vicaires généraux. Cette détermination regrettable, outre qu’elle entretint dans le diocèse un état de malaise et de trouble, suscita de nouveaux et interminables conflits judiciaires entre l’archevêque et le Chapitre métropolitain.

258La division n’a jamais rien édifié : on put le constater à loisir sous cet épiscopat nominal qui ne fut qu’une longue vacance effective. Des années vides, un quart de siècle à l’actif duquel Maan ne trouve à mentionner que deux ou trois faits d’initiative individuelle ou d’administration capitulaire : une ou deux fondations, puis le couronnement de l’une des deux tours de la cathédrale, enfin la mise en place, à la façade, de quelques statues destinées à parfaire la symétrie, en opposant à la théorie déjà exécutée de nos saints évêques la théorie non moins chère à l’Église de Tours des saints martyrs Thébains. Mais de l’initiative épiscopale, rien ; rien de ce qui fait vivre une Église, rien de cette impulsion hiérarchique, sans laquelle un diocèse ne peut que végéter.

Et comme pour accentuer encore les regrets de cette chère Église, qu’Hélie de Bourdeille avait élevée à un si haut degré de prospérité, Maan se plaît à représenter Lenoncour comme un prélat accompli. Il loue, en particulier, la munificence avec laquelle il contribuait à la décoration de la maison de Dieu, le zèle ardent qu’il y apportait, mais par-dessus tout son inépuisable charité pour les pauvres, charité si admirable qu’elle passa, dans l’opinion du peuple, pour avoir été souvent récompensée miraculeusement par la multiplication soudaine des ressources, aumônes ou denrées, que le bon évêque réservait aux indigents. Tours ne profita point de cette charité, de cette munificence : ce fut un des premiers avantages, non le seul, que notre Église recueillit du triomphe de la Pragmatique. Certes, notre Église n’enregistrera jamais au nombre de ses bienfaiteurs le chanoine Lopin, ni ses adhérents.

Au mois d’avril 1509, Robert de Lenoncour, lassé d’une situation pénible, intolérable, échangea avec le cardinal Charles-Dominique Carretti, des marquis de Finaro, son siège de Tours contre celui de Reims, et notre métropole retrouva son état normal, sinon sa prospérité.

L’épiscopat de Carretti fut d’assez courte durée, cinq années seulement, 1509-1514. Nous ne saurions dire qu’il fut, en ce qui concerne l’administration diocésaine, aussi défectueux que l’épiscopat précédent, puisque nous y rencontrons le synode de 1512, dans lequel, pour remédier aux nombreux relâchements et abus qui s’étaient introduits depuis vingt-cinq ans, l’éminentissime archevêque renouvela la plupart des ordonnances et règlements de son saint prédécesseur Hélie de Bourdeille, notamment ses prescriptions rigoureuses contre les blasphémateurs. Mais par ses traditions de famille, ses aptitudes et tout son passé, ce prélat, ce prince de l’Église, recommandable à plusieurs titres, était avant tout un homme politique, dont les affaires d’État prenaient presque tout le temps et absorbaient toutes les forces.

259Sur ce terrain des affaires d’État, Caretti rendit, sans doute, de véritables services à l’Église. Il s’entremit, non sans quelques résultats appréciables, entre Jules II dont il sut toujours garder la confiance, et Louis XII auquel il épargna, paraît-il, certaines fautes plus grossières. Il montra même dans quelques circonstances critiques, en particulier, au déplorable conciliabule de Pise, qu’il était prêt à tout sacrifier, fortune, amitié royale, dignités, plutôt que de trahir la cause du Saint-Siège, en quoi surtout il se révéla le digne successeur d’Hélie de Bourdeille, animé de son esprit, émule de ses vertus. Mais les temps étaient trop agités, et les préoccupations de cet archevêque diplomate étaient trop vives, trop anxieuses, pour qu’il pût, dans les courtes années de son passage au gouvernement de l’Église de Tours, songer à combler les vœux de ses diocésains, en préparant les voies à l’introduction de la cause de celui dont il appréciait mieux que personne, pour en avoir fait son propre modèle, les héroïques vertus et la notoire sainteté.

Les temps étaient trop agités, trop mauvais ! — Pouvons-nous oublier que c’est sous l’épiscopat de Carretti, — qui ne méritait pas cette disgrâce, — que notre Saint-Gatien, à peine achevé, reçut la première injure grave, à laquelle devaient succéder, par la suite, tant d’autres profanations, pires encore ? N’est-ce point le 15 septembre 1510, que se réunirent sous ses voûtes tous les prélats et maîtres en théologie de France, convoqués par Louis XII pour aviser aux moyens de se passer du Pape, en cas de guerre avec lui ; et que l’évêque de Tournai, Charles du Hautbois, — l’un des plus beaux fruits de la Pragmatique, — inaugura par une messe pontificale, célébrée à deux pas de la tombe de Bourdeille, dont la sainte dépouille dut frémir, les travaux insensés auxquels, par ordre du roi très chrétien, la Pragmatique condamnait la triste assemblée ? — Il s’agissait bien, au milieu de ces scandales et dans ce fracas de guerres impies, de mettre la main à la canonisation de l’irréconciliable adversaire de la Pragmatique !

Par raison de convenances politiques ou plutôt de famille, le cardinal Carretti se démit en 1514 de l’archevêché de Tours, pour passer à l’évêché de Cahors, et y fonder la dynastie demi-séculaire des Carretti.

Si son successeur sur le siège de saint Martin, Christophe de Brillac, précédemment évêque d’Orléans, n’eut pas chez nous un épiscopat beaucoup plus long que celui de l’éminent cardinal, 1514-1520, il l’eut, en revanche, beaucoup plus effacé. Son histoire tiendrait tout entière dans le récit des pompes extraordinaires que le nouvel archevêque déploya à l’occasion de son intronisation, et des somptueux festins qui la suivirent, si l’on n’y rencontrait un jubilé local obtenu par le cardinal Briçonnet, 260et qui fut très suivi : puis, l’entrée solennelle de François Ier dans notre métropole, avec installation au chœur, en qualité de chanoine honoraire, du roi qui devait, à quelques années de là… Hélas ! que de chemin déjà parcouru depuis Louis XI et l’archevêque Hélie ! — Ce Christophe de Brillac ne paraît pas avoir eu beaucoup plus de ressort que son oncle et prédécesseur sur le siège d’Orléans, François de Brillac, qui, après avoir béni le mariage de Jeanne de Valois, ne sut pas assumer la responsabilité de son acte. — Épiscopat presque nul.

Et l’on donna pour successeur au vieux de Brillac un enfant de vingt-deux ans, Martin Fournier de Beaune ! — Mais il était le fils du fameux surintendant des finances, Semblançay. Le Roi n’avait pu refuser cette faveur à son ministre ; et le pape Léon X, car la promotion du jeune Martin de Beaune fut tout à la fois un fruit de la Pragmatique et l’une des premières nominations concordataires, n’avait pu la refuser au Roi.

Les fêtes de prise de possession furent splendides. La famille tourangelle des Beaune-Semblançay comptait, en ce temps-là, beaucoup d’amis, car elle était au comble de la fortune : le concours fut empressé. Au reste, dans sa satisfaction extrême, le père du jeune archevêque avait fait magnifiquement les choses. C’est revêtus de merveilleux ornements brodés d’or et de soie, don de joyeux avènement offert par le surintendant, que les doyen, dignitaires et chanoines de la métropole étaient allés au-devant du nouveau prélat et avaient procédé à son intronisation. Belles fêtes qui devaient avoir de tristes lendemains.

On sait ce qui arriva. Le 8 août 1522, au milieu d’horribles scènes de violences, sous la direction et avec le concours manuel d’un autre évêque de Tournai, — le fameux Louis Guillard, fils d’un des principaux conseillers au Parlement de Paris, prélat courtisan et gallican de naissance, d’ailleurs assez empêché de résider en son diocèse, — le treillis d’argent dont Louis XI avait entouré le tombeau de saint Martin, et qui était comme l’ex-voto commémoratif des récentes miséricordes de Dieu sur la France, fut enlevé de vive force, brisé, dépecé. Et le jeune archevêque de Tours ne protesta en aucune façon contre l’abominable sacrilège, dont, au surplus, son père le surintendant s’était fait, auprès du Roi, l’un des principaux instigateurs.

Mais ni pour le Roi, ni pour le surintendant, ni pour l’archevêque, le châtiment ne se fit attendre longtemps. La fatale journée de Pavie paya François Ier de son crime. Semblançay, cinq ans, jour pour jour, après l’horrible profanation, le 8 août 1627, monta au gibet de Montfaucon, pour une faute qu’il n’avait point commise, dit-on. Quant au jeune 261archevêque, le 2 juillet de cette même année 1027, il était mort de honte et de douleur, dans la vingt-huitième année de son âge et la septième de son épiscopat, précédant ainsi, de quelques semaines seulement, son mal heureux père dans la tombe.

Ce prélat improvisé eut ainsi toutes les chances contraires. La fortune ne lui avait point laissé le loisir de se préparer à ses charges redoutables : le malheur lui refusa le temps de vieillir. Eût-il conçu le dessein d’honorer, par l’introduction de sa cause, la sainte mémoire de son illustre prédécesseur, qu’il n’en aurait pas eu la possibilité, dans ces années tragiques, toutes remplies, pour le diocèse, par le royal sacrilège, et pour lui, par la chute de sa famille et la flétrissure de son nom. Dans les cruels soucis qui abreuvèrent d’amertume les dernières années de sa courte vie, connut-il seulement l’initiative que l’Église de Périgueux prenait, dans le même temps, pour la glorification d’Hélie de Bourdeille, et fut-il jugé digne de s’y associer ?

Ce qui est certain, et ce dont il n’y a pas lieu de s’étonner, après ce que nous avons dit, c’est que l’Église de Tours, si éprouvée depuis la mort du serviteur de Dieu, ne put, durant les quarante années qui suivirent son bienheureux trépas, l’honorer autrement que par le culte persévérant et public du peuple chrétien.

Ces quarante ans écoulés, c’est-à-dire après 1526, par le fait de l’initiative prise à Périgueux, elle ne pouvait plus rien. La cause d’Hélie de Bourdeille lui échappait, du moins en ce qui concerne les actes canoniques d’information préalable, introductifs de la cause en Cour de Rome.

Quant à l’Église de Périgueux, qui eut le grand honneur de mettre enfin, la main à l’œuvre, on s’explique aussi avec la plus grande facilité les retards qu’elle apporta d’abord à l’Enquête juridique ou procès de l’Ordinaire.

Lorsque le grand archevêque de Tours termina sa sainte carrière, Geoffroy Ier de Pompadour occupait encore le siège de Périgueux. Ce prélat, nous l’avons dit, était un esprit supérieur et de plus un évêque consciencieux, appliqué aux devoirs de sa charge, orné des vertus essentielles à l’épiscopat. Durant une vingtaine d’années, il avait été en relations presque continuelles avec Hélie de Bourdeille. Promu dès 1465 à l’évêché d’Angoulême, alors que le serviteur de Dieu tenait encore pour quelques années le siège de Périgueux, Geoffroy avait assisté en compagnie de celui-ci aux États généraux de 1468. Et lorsque, deux ans plus tard, en 1470, il monta à son tour sur le siège de Périgueux, par permutation avec Raoul du Fou, c’est, nous l’avons dit aussi, avec la 262bienveillante approbation et comme sous les auspices de l’archevêque de Tours, que cette promotion s’effectua. Puis, durant les quatorze années que vécut encore le serviteur de Dieu, les relations du saint prédécesseur avec son éminent et digne successeur, furent des plus suivies, en même temps que des plus cordiales, basées qu’elles étaient sur une estime mutuelle et une confiance réciproque. Nous en avons donné une preuve remarquable à propos du jubilé local qu’Hélie de Bourdeille avait obtenu, en 1475, pour son ancienne Église de Périgueux, et dont le Saint-Siège l’avait institué grand Pénitencier. Plus tard, en décembre 1483, le règlement de la succession de la reine Charlotte, affaire à laquelle prirent part Hélie de Bourdeille, à titre d’exécuteur testamentaire, et Geoffroy de Pompadour, en qualité de fondé de pouvoirs du comte de Beaujeu, fournit, une fois de plus, aux deux évêques l’occasion de resserrer encore, s’il se pouvait, des liens qui avaient toujours été de part et d’autre, très appréciés et fort étroits. — Nous ne parlons pas des États généraux de 1484, où Geoffroy, selon ce que nous allons dire, se trouva nécessairement dans les rangs de l’opposition.

Nul n’était donc mieux renseigné que Geoffroy de Pompadour, sur la question de la sainteté du serviteur de Dieu ; et lorsque la mort de l’archevêque de Tours eut mis le sceau à son admirable vie, nul n’avait plus que l’évêque de Périgueux qualité personnelle pour se faire le premier promoteur de sa cause. Nul n’était plus apte, par ailleurs, à bien juger Bourdeille, car nul ne joignait au sens pratique des vertus épiscopales une connaissance plus complète des circonstances de temps, de lieu, de personnes, qui, en accumulant les difficultés autour de l’œuvre de Bourdeille, avaient accru, centuplé ses mérites. Peut-être, au demeurant, Geoffroy songeait-il, en effet, à promouvoir cette belle cause. On le dirait presque, à voir avec quelle vénération il reçut, pour sa collégiale de Saint-Front, le chapeau cardinalice que le serviteur de Dieu avait légué à cette église, et surtout avec quelle bienveillance significative il autorisa, tout au moins par son approbation tacite, le culte public et si inusité qui s’établit du premier jour envers cet insigne, que le peuple, sans hésiter un instant, vénéra comme une précieuse relique, et dont il fit le but d’un incessant pèlerinage.

Mais, précisément dans ces années, les hautes dignités et les grandes charges civiles, puis des revers cruels et une assez longue détention mirent l’évêque de Périgueux dans l’impossibilité de songer à la glorification de son saint prédécesseur. Lorsque l’impossibilité cessa, Geoffroy de Pompadour n’occupait plus le siège de saint Front.

Louis XI, de son vivant, avait discerné les qualités maîtresses de 263Geoffroy, apprécié ses grands talents administratifs, et en conséquence, il l’avait admis dans son Conseil. À la mort du Roi, le gouvernement de la Régence crut devoir user plus largement encore des brillantes aptitudes de l’évêque de Périgueux. Tout en lui maintenant son titre de conseiller de la Couronne, il le nomma, en 1484, président de la Cour des Aides de Paris, et en 1485, premier président de la Cour des Comptes. Dans le même temps, l’illustre prélat était nommé grand Aumônier de France, titre nouvellement créé, dit-on, et que Pompadour aurait été le premier à porter.

La fortune, ou plutôt son propre mérite semblait, ainsi, porter cet évêque aux sommets de la hiérarchie dans l’État. De son côté, l’Église, dans un avenir prochain, ne pouvait manquer d’ajouter à tous ces honneurs la distinction suprême que les princes ont accoutumé de lui de mander pour les prélats qui les servent le mieux ou leur agréent le plus. Par malheur, la fortune tourna court, et un revirement soudain se produisit, dont l’Église eut plus à souffrir, au demeurant, que Geoffroy lui-même.

Nous avons déjà dit comment Geoffroy, durant les années qu’il passa au gouvernement de l’Église d’Angoulême, avait contracté des amitiés qui devaient lui être fatales. Le comte d’Angoulême, Jean d’Orléans, propre frère du poète Charles d’Orléans, était un esprit délicat, ami des lettres, d’un commerce charmant. Il se lia bien vite avec l’évêque Geoffroy, que distinguaient les mêmes qualités de cœur et d’esprit. Charles d’Orléans étant mort, le comte Jean devint le tuteur du petit duc Louis ; mais il suivit bientôt lui-même son frère aîné dans la tombe. Avant de mourir, il recommanda à l’évêque d’Angoulême son jeune pupille, qui ne pouvait attendre de Marie de Clèves, sa mère, ni conseils, ni appui, dans la situation difficile qu’allait lui créer la politique du roi Louis XI. À dater de ce moment, des liens d’affection et de sincère dévouement, auxquels nul ne saurait trouver à redire, se nouèrent entre Geoffroy de Pompadour et le jeune duc d’Orléans.

Mais à quinze ou dix-huit ans de là, c’est-à-dire à l’époque où la Régence comblait Geoffroy de ses faveurs, le duc d’Orléans était devenu un ennemi pour la Régence et un redoutable danger pour le pays. Geoffroy ne sut pas le comprendre. Nous le trouvons, en 1486, impliqué avec Georges d’Amboise, jeune évêque de Montauban, Bussy, son frère, le vieux Commines et quelques autres, dans un complot qui avait pour objet de rendre au duc d’Orléans la direction du roi Charles VIII, à peine sorti de minorité.

Le vieux Commines, à cette occasion, tata huict mois, selon sa pittoresque 264expression, des douceurs de la cage de fer. Quant aux deux évêques, ils furent arrêtés sous l’accusation de crime de haute trahison, et écroués dans les prisons de Tours, en attendant qu’ils fussent jugés et condamnés par la haute Cour de Parlement. Leurs biens furent confisqués.

À la vérité, leur faute n’était pas douteuse, elle était même assez lourde ; pourtant, il y avait loin de cette faute et des antécédents des prévenus aux abominables crimes de Balue. La sûreté de l’État n’exigeait point, comme elle l’avait pu requérir au temps de Balue, que l’on prît, au détriment des droits sacrés de l’Église, des mesures exceptionnelles de salut public. Néanmoins, les prélats tout d’abord ne furent pas plus ménagés que Balue… Mais Hélie de Bourdeille reposait dans sa tombe scellée : aucun évêque ne se leva pour protester, auprès de magistrats mille fois moins redoutables que le terrible Louis XI, contre la violation des lois de l’Église et le mépris de ses Immunités.

Le procès eut lieu, sans que le pouvoir séculier s’inquiétât en aucune façon de demander des juges à Rome. Louis XI, au moins, devant l’intervention de Bourdeille, avait reconnu le principe et observé certaines formes vis-à-vis de la puissance ecclésiastique. Le gouvernement de la Régence fit litière du principe et ne prit même, vis-à-vis du Saint-Siège, aucunes mesures de déférence. C’est le Saint-Siège qui, voulant éviter, s’il se pouvait, une réédition de l’affaire Balue, s’empressa, à la première nouvelle de l’événement, d’envoyer de Rome des commissaires chargés de prendre la direction des débats, dans la cause des évêques compromis. Mais il était trop tard… à tous les points de vue. Le procès était engagé, la justice séculière saisie, et d’ailleurs les temps étaient changés. Le bras séculier retint ceux sur qui il s’était de lui-même abattu, et toutes les réclamations des délégués pontificaux n’aboutirent qu’à l’obtention de quelques adoucissements dans l’application de la peine.

Désormais, et pour une période séculaire dont nous ne verrons pas, sans doute, la fin, les rôles étaient intervertis ; l’un des pouvoirs essentiels de l’Église était méconnu, violé par l’État, et les divines Immunités de l’Épouse du Christ remplacées, pour l’Église de France, par la plus odieuse des servitudes gallicanes. Et c’est à Tours, au lendemain de la mort du dernier champion des vraies libertés de la sainte Église, à deux pas de sa tombe, que l’attentat suprême se consommait. Et cette suprême violation des droits qu’il avait si héroïquement soutenus, atteignait précisément sa chère Église de Périgueux. Dieu permet parfois de ces revanches d’Enfer, qui sont le châtiment des peuples infidèles à la 265grâce. Mais ces revanches ne sont jamais complètes, en ce qu’elles glorifient précisément les héros dont elles essaient de détruire l’œuvre et d’obscurcir la mémoire. Il est certain que les scandaleux éclats que nous rencontrons à chaque pas, dans ces recherches où nous n’avions pour but que de déterminer les causes du retard apporté d’abord à l’introduction de la cause du serviteur de Dieu, nous révèlent mieux que les plus enthousiastes panégyriques, la grandeur de l’œuvre d’Hélie de Bourdeille, l’étendue de ses mérites, la profondeur du vide que sa mort laissa dans l’Église de France. Ce grand évêque était la dernière digue opposée au torrent : la digue rompue, le torrent dévaste tout, et pour continuer la figure, c’est précisément aux environs de la digue emportée, qu’il creuse ses plus profonds abîmes.

Par la suite, et après de longues négociations, le pape Innocent VIII obtint que la peine de l’emprisonnement, prononcée contre les deux prélats, fût commuée en un internement dans leurs diocèses respectifs, — ce que les évêques courtisans des siècles suivants appelleront un exil, — avec privation de toutes charges publiques. En ce qui concerne Geoffroy de Pompadour, lequel, du reste, paraît avoir été l’un des moins compromis dans l’affaire, la clémence royale alla même plus loin, en souvenir, sans doute, des services signalés qu’il avait rendus autrefois. Outre qu’il conserva toujours son titre de grand Aumônier de France, et certaines charges moindres, telles que celle d’administrateur de l’hospice d’Amboise, cet évêque n’était pas loin de reconquérir l’entière confiance de Charles VIII, lorsque la mort surprit le jeune souverain.

Mais Geoffroy n’était pas remonté sur le siège de Périgueux. Antérieurement à la découverte du complot et à l’arrestation qui fut la conséquence de cette découverte, il avait été désigné pour l’évêché du Puy. Le Saint-Siège, au cours même du procès, avait ratifié la translation, et Geoffroy avait reçu ses bulles à Tours, dans sa prison. Dès qu’il fut libéré, il prit possession de son nouveau titre.

Gabriel du Mas, évêque de Mirepoix, lui succéda, le 15 juin 1486, sur le siège de Périgueux qu’il occupa jusqu’en 1500. Mais cet évêque, désigné par le Roi contre le vœu du Chapitre, ne résida jamais, pour ainsi dire, dans son diocèse. Il ne prit, du reste, possession solennelle de son siège que le 20 janvier 1499, un an et quelques mois avant sa mort. — Épiscopat nul, et qui, pour des causes différentes, ne put être plus utile que celui de son prédécesseur à la cause d’Hélie de Bourdeille.

Lorsque Gabriel du Mas mourut, le Chapitre de Périgueux élut pour le remplacer Jean de Bourdeille, neveu du serviteur de Dieu. Mais Geoffroy 266de Pompadour, à l’avènement de Louis XII, avait naturellement recouvré et même singulièrement accru son crédit. Si Louis XII, selon le beau mot qu’on lui prête, ne se chargeait pas de venger les injures faites au duc d’Orléans, il avait fort à cœur, paraît-il, d’acquitter les dettes de reconnaissance contractées par celui-ci. Le Roi intervint donc dans l’affaire, et mit un zèle extraordinaire à seconder les vœux de son vieil ami. Il n’existe pas moins de huit à neuf lettres de Louis XII au Chapitre ou aux gens de Périgueux, en faveur du neveu de l’évêque du Puy. Et ensuite, le Chapitre n’ayant pas tenu compte de ses instances, le Roi proposa lui-même son candidat au pape Alexandre VI, qui en agréa et confirma le choix. De son côté, Jean de Bourdeille, en prêtre vertueux et ami de la paix, — en digne neveu d’Hélie, — qu’il était, s’était désisté spontanément ; de sorte que l’Église de Périgueux n’eut point le spectacle d’un de ces procès scandaleux, dont la Pragmatique remplissait alors l’Église de France. Geoffroy II de Pompadour tint assez peu de temps le siège de saint Front, de 1500 à 1503 ou 1504. Mais on conçoit que les débats qui avaient troublé la promotion de ce prélat, et surtout la situation plus ou moins pénible que ces débats mêmes avaient créée à Jean de Bourdeille, principal représentant de la famille du serviteur de Dieu et futur postulateur de sa cause, n’aient pas avancé l’affaire déjà projetée de l’introduction de cette cause.

À plus forte raison, ne put-il être question de cette affaire sous l’épiscopat rapide, — presque éphémère, si l’on ne tient compte que des années de résidence, — des trois successeurs immédiats de Geoffroy II : Jean Auriens, Guy de Castelnau et Jacques de Castelnau.

Mais en 1524 fut promu à l’évêché de Périgueux le prélat qui devait enfin réaliser le vœu le plus cher des prêtres et des fidèles de cette noble Église. Jean de Plagnies ou de Plas appartenait à une famille baronniale et très considérée de la vicomté de Turenne, au diocèse de Tulle. D’abord chanoine et official du diocèse d’Angoulême, où l’avait appelé Geoffroy Ier de Pompadour, puis, en mars 1508, membre du grand Conseil de la Couronne, plus tard, ambassadeur en Écosse, il était déjà d’un assez grand âge lorsqu’il fut appelé à l’épiscopat. Toutefois, il avait connu personnellement le serviteur de Dieu, surtout à l’époque où il remplissait à Angoulême, auprès de Geoffroy de Pompadour, les fonctions d’official. De plus, la proximité des domaines de famille avait créé et entretenu des relations assez suivies entre les Plagnies et les Bourdeille. L’abbé Jean de Bourdeille, qui avait fait de la glorification de son saint oncle l’œuvre spéciale de son zèle, parce qu’elle était l’objet de ses plus ardents désirs, ne pouvait rencontrer un concours de circonstances plus favorable 267à l’exécution de son pieux dessein. Il saisit avec empressement l’occasion qui lui était offerte. De son côté, l’évêque de Plagnies, nous allons le voir, montra par la promptitude même de ses actes, quelles étaient ses convictions personnelles touchant la sainteté du grand cardinal Hélie de Bourdeille.

Et c’est ainsi que, après une attente forcée de quarante ans, l’Église de Périgueux prit l’avance sur l’Église de Tours, et conquit par l’exercice qu’elle sut en faire au moment providentiel, des droits dont, nous l’espérons, elle se souviendra dans un avenir prochain.

3.
L’Information canonique de Jean de Plas ou de Plagnies, évêque de Périgueux. — La commission épiscopale, donnée à Jean Ganéoti, Notaire apostolique. — Motifs allégués par l’évêque. — Elle est faite à la postulation de Jean de Bourdeille. — Quelques mots sur ce digne prélat. — Date de l’information. — Le nombre des articles proposés. — Le nombre des témoins entendus. — Le procès est aussitôt envoyé à Rome. — Il y est perdu. — Plusieurs copies dudit procès, longtemps conservées en France, — aujourd’hui perdues. — Certains auteurs les ont vues et utilisées pour leurs travaux. — Il ne reste guère d’espoir de retrouver l’une ou l’autre de ces copies, 5, 43-53, 60-61, 65, 67, 74, 80, 85, 304, 370, 376.

Nommé le 10 novembre 1524 à l’évêché de Périgueux, par François Ier agissant en vertu du nouveau Concordat, Jean de Plagnies fut intronisé le 23 avril 1525. Dès 1526, c’est-à-dire, au début même de son épiscopat, il expédia à Jean Ganéoti, Notaire apostolique, une commission en forme, à l’effet de procéder à une enquête canonique sur la vie, les vertus et les miracles du cardinal Hélie de Bourdeille, en son vivant, évêque de Périgueux, puis archevêque de Tours. C’est ce qu’on appelle, en termes de jurisprudence ecclésiastique, le Procès de l’Ordinaire. Jean de Plagnies motive ainsi sa décision :

Ne tanti viri memoria in clero et populo prædictæ diœcesis sepulta remaneat : ut ejus exemplo cæteri ad vitæ sanctitatem et laudem facilius trahantur, generosaque nobilitas tantis virtutibus excrescentibus etiam proclivior ad similia peragenda invitetur.

Il importe, dit le judicieux évêque, que la mémoire d’un si grand personnage ne demeure pas ensevelie au cœur du clergé et du peuple. Il faut que ses exemples, glorifiés, entraînent plus aisément les autres à l’honneur et à la sainteté de la vie. Il faut aussi que la noblesse, au cœur généreux, soit invitée à imiter de si grandes vertus, et devienne plus ardente à accomplir des actes aussi admirables.

L’éloge préalable du serviteur de Dieu ne saurait être plus complet.

Le Procès de l’Ordinaire fut instruit à la requête de Jean de Bourdeille, Protonotaire apostolique, faisant fonctions de postulateur. Jean de Bourdeille, troisième fils d’Archambaud, seigneur de Montagrier, Chamberlhac et Sanset, et ainsi que nous l’avons dit, propre neveu du saint cardinal, fut abbé de Beaulieu-les-Loches, au diocèse de Tours, de 1521 à 1534. Il avait été grand aumônier de Louis XII. François Ier le désigna en 1534 pour le siège épiscopal de Périgueux, mais il était déjà fort avancé en âge, et mourut la même année, avant d’avoir reçu ses bulles.

Il ne fut procédé qu’en 1527 à l’information canonique, ordonnée par Jean de Plagnies l’année précédente, 1526, ce qui explique le léger désaccord 268qui existe entre les auteurs au sujet de la date précise du procès, les uns se référant à l’année de l’Ordonnance, et les autres se tenant à l’année où elle fut exécutée. Jean Ganéoti, Notaire apostolique, était assisté dans son enquête par Simon Galopin, notaire royal en la ville de Périgueux. Jean Dupuy, en un certain endroit de son Estat de l’Église du Périgord, dit que Jean de Bourdeille fist ouyr quatorze ou quinze tesmoings sur les dix-huit articles qui formaient le sujet et le programme de l’enquête. Mais, dans ce passage, il semble écrire de mémoire, tandis que, dans le chapitre qu’il consacre spécialement à Hélie de Bourdeille, il est beaucoup plus précis, et réduit à treize le nombre de ces témoins :

Tout ce que nous dirons de ce grand prélat, … par spécial sera avéré par treize tesmoings jurez, tous gens de marque, qui furent interrogez juridiquement quarante ans après sa mort, lorsqu’on procédoit à l’inquisition de ses vie et mœurs.

De son côté, l’auteur des Vertus particulières d’Hellies, cardinal de Bourdeille, donne les noms de treize témoins, ce qui permet de croire que cet auteur, généralement bien renseigné, et qui avait eu entre les mains une ou deux copies de l’information, n’y lut, effectivement, que treize noms ; à moins pourtant que le témoignage de celui ou de ceux qu’il aurait omis, ne lui eût semblé trop peu important pour être relevé dans son travail. Mais nous croyons, quant à nous, que la première hypothèse est la seule vraie, et qu’il n’y eut, en effet, que treize témoins entendus, les chiffres, d’ailleurs contradictoires, donnés par Jean Dupuy ne pouvant guère être pris que pour de simples à peu près, sous la plume d’un historien trop hâté, et dont l’exactitude n’égale pas toujours la bonne foi.

Dès que l’enquête fut close, elle fut aussitôt, à la requête et par les soins du postulateur, expédiée à Rome. Malheureusement, lorsqu’elle traversa l’Italie, l’Italie était en feu, et lorsqu’elle arriva à Rome, Rome subissait les horreurs du pillage. L’année 1527 fut une année de malheur pour la Ville éternelle, souillée et saccagée par le connétable de Bourbon. Le moment n’était pas favorable à l’examen du dossier. Lorsque plus tard, on voulut, sans doute, s’en occuper, il fut impossible de le retrouver. Plus tard encore, au XVIIIe siècle, les recherches minutieuses qui furent faites dans les archives de la Sacrée Congrégation des Rites pour la reprise tant désirée de la cause, restèrent infructueuses.

Toutefois, comme nous venons de le dire, on avait pris plusieurs copies de l’enquête, avant de la diriger sur l’Italie. Notamment, il y en avait deux à Périgueux, collationnées par le notaire Saivat. L’une d’elles se trouvait chez les Pères de Saint-François-lèz-Périgueux ; l’autre, plus complète, chez les dames de Naucase, parentes ou alliées des Bourdeille. 269Ainsi que nous l’avons noté, l’auteur des Vertus particulières d’Hellies, cardinal de Bourdeille, les a vues et utilisées pour son travail. Le père Dupuy les a eues, de même, sous les yeux, et en a extrait quelques pas sages pour son Histoire. Arthur du Moustier, l’auteur célèbre du Martyrologe Franciscain, déclare aussi qu’il a puisé dans cette enquête de 1527 une partie des renseignements qui lui ont permis de donner à Hélie de Bourdeille le titre de Bienheureux qu’il n’a, depuis, cessé de porter dans l’Ordre : titre purement nominal, à la vérité, mais qui n’en conserve pas moins une haute valeur. L’acquiescement séculaire de l’Ordre à cette distinction glorieuse suppose nécessairement, en effet, l’universelle renommée de sainteté, que le serviteur de Dieu a toujours possédée, dans la grande famille franciscaine.

Malheureusement, les guerres qui, ultérieurement à cette date de 1526, ont désolé le Périgord, n’ont pas laissé subsister ces expéditions de l’enquête ; et les autres copies qui purent en être faites, soit pour l’Église de Tours, soit pour les maisons de l’Ordre, se sont également perdues. Toutes nos recherches personnelles, dans les principaux dépôts d’archives, pour trouver un exemplaire quelconque de l’information canonique de 1527, n’ont, jusqu’à ce jour, abouti à aucun résultat.

4.
Il est possible de reconstituer, dans ses parties essentielles, sinon dans son intégrité parfaite, l’enquête de 1527. — Nous avons les noms des treize témoins, ceux du postulateur et des notaires. — Nous connaissons le nombre des articles. — Dupuy et surtout l’auteur des Vertus particulières nous donnent, en des résumés distincts qui se contrôlent l’un par l’autre, la substance des dépositions relatives aux vertus. — L’auteur des Vertus donne textuellement les dépositions relatives aux miracles, et Dupuy, qui n’en cite que quelques-uns, se rencontre avec le premier, quelquefois jusque dans les termes. — Enfin, l’enquête civile de 1531 confirme et complète, sans avoir ce but, l’enquête canonique de 1527, 44-56, 67-75.

Cette perte, fort regrettable assurément, est-elle donc irréparable ? — Nous ne le pensons pas. Nous croyons, au contraire, que les éléments en notre possession, permettent de la reconstituer, dans sa substance et ses parties essentielles, sinon dans son intégrité parfaite, et que le texte même de l’information, si jamais on venait à le retrouver, ne nous apprendrait rien, que les témoins ne nous aient déjà fait savoir par intermédiaires.

Il faut remarquer, en effet, que nous avons les noms du Notaire enquêteur, du Notaire greffier, du postulateur, et de treize témoins, les seuls, probablement, qui aient été interrogés, en tout cas, les cinq sixièmes de la totalité de ces témoins, si l’on prend le plus élevé des deux chiffres indiqués par Jean Dupuy. Nous savons, en outre, le nombre des articles sur lesquels les témoins furent interrogés, ce qui nous permet de juger que les témoignages qui nous sont parvenus, soit en substance, soit dans leur texte, répondent à la teneur de ces dix-huit articles, lesquels nous sont connus par les Formulaires, en usage à la Sacrée Congrégation des Rites.

D’autre part, nous avons deux auteurs, fort différents dans la manière de penser et de dire, qui ont tiré, l’un et l’autre, de cette enquête, la substance de ce qu’ils ont écrit sur les vertus d’Hélie de Bourdeille ; 270et leurs récits, plus précis et méthodiques chez l’un, plus à vol d’oiseau chez l’autre, concordent absolument pour le fond, c’est-à-dire, pour les vertus qui ont spécialisé la sainteté d’Hélie de Bourdeille, et pour leur degré de constance et d’héroïcité.

Il y a plus. Lorsqu’il s’agit des miracles, l’un d’eux, l’auteur des Vertus particulières d’Hellies, cardinal de Bourdeille, donne le texte même des dépositions ; l’autre, Jean Dupuy, n’en produit que de courts extraits, et il se trouve que, malgré cette diversité de rédaction, Dupuy se rencontre, non seulement pour le fond, mais pour la forme générale et même pour certaines expressions avec l’auteur des Vertus particulières. Qu’en conclure, sinon que ces deux auteurs, qui travaillèrent à part l’un de l’autre, et peut-être ne se connurent pas, ont puisé à la même source, que nous retrouvons, pure de toute altération essentielle, dans leurs ouvrages ?

Enfin, par un phénomène bien rare et tout à fait inattendu, il se rencontre qu’une autre enquête, celle de 1531, — enquête purement civile et qui n’avait d’autre objet que de démontrer l’antiquité de la maison de Bourdeille et l’authenticité de ses titres, — se transforma par l’expression unanime et toute spontanée de la vénération que les témoins gardaient à l’un des plus nobles enfants de cette maison, en une véritable enquête sur la sainteté, les vertus, les miracles même d’Hélie de Bourdeille. Témoignages d’autant plus précieux qu’ils n’étaient ni sollicités, ni même prévus, et n’en représentent que mieux la valeur et l’intensité du sentiment de tous, en un temps et dans un pays où l’opinion publique était le mieux informée.

Cette enquête civile vient fort à propos, pour combler les lacunes que pourrait laisser dans nos informations la perte du dossier de l’enquête canonique ; et il nous semble, pour notre part, que nous ne pourrons être taxés de témérité, si nous essayons de reconstituer, grâce à la réunion de tant d’éléments précieux, l’inquisition ordonnée l’an 1526, en vertu de son autorité ordinaire, par l’évêque Jean de Plagnies, et exécutée, conformément à ses ordres, l’année suivante, 1527.

271XLIII.
Essai de restitution de l’enquête canonique de 1527. — L’enquête civile de 1531.

1.
Essai de restitution de l’enquête canonique. — Les noms des huit témoins entendus pour les vertus, et des cinq témoins entendus pour les miracles. — Quelques notes sur ces gens de marque, 49-51.

Tout d’abord, voici les noms, parvenus jusqu’à nous, des témoins entendus.

Pour la vie et les vertus :

  1. Jean et
  2. Arnaud de Lacques ;
  3. Irmil de Fortunes ;
  4. Laurière, sire de l’Aumary (aujourd’hui, Lammary) ;
  5. Antoine et
  6. Pierre Jay, bourgeois de Périgueux ;
  7. Jean de Chaumont, abbé de Saint-Astier ;
  8. Pierre de la Cueille, prêtre domestique du serviteur de Dieu.

Pour les miracles :

  1. François de Lambertie, écuyer du serviteur de Dieu ;
  2. Raymond de Lambertie, frère du précédent, curé de Mialet ;
  3. Guillaume Chalup ou Chalupt ;
  4. Guillaume de la Vallée, prêtre de l’église Saint-Front ;
  5. Pierre Robert, licencié-ès-droits, chanoine de Périgueux.

Tous gens de marque, avait bien raison de dire le bon Récollet Dupuy. Les titres et qualités de ces témoins sont, en effet, une garantie de la valeur de leurs témoignages : un abbé, quatre autres prêtres, cinq gentilshommes, trois bourgeois, de cette bourgeoisie qui vaut noblesse. Et sur ces treize témoins, plusieurs familiers du serviteur de Dieu, des personnes miraculées à sa prière ou mêlées, d’une manière intime, aux faits surnaturels qu’elles rapportent sous la foi du serment.

Leurs noms, par ailleurs, sont de ceux qu’on rencontre à chaque page, durant plusieurs siècles, dans l’histoire locale de la ville ou de la province. Les de Laurière de Lammary, les Jay d’Ataux, de Beaufort ou de Saint-Germain, les de Chaumont, les Chalup ou Chalupt, pour ne citer que ceux-là, figurent à maintes reprises parmi les maires ou les consuls de Périgueux.

C’est ainsi que nous trouvons un Bernard de Chaumont, maire de Périgueux pour les années 1388, 1892, 1396 ; un Jean de Laurière, honoré de la même charge en 1456, 1466 et 1467 ; un Géraud Chalup ou Chalupt, également maire de Périgueux en 1518 et 1519 ; un Annet Chalup, en 1576 et 1577 ; un Jean Chalup, en 1580 et durant une partie de l’année 1581. Guillaume Chalup, notre témoin, exerçait lui-même, en 1499, ces fonctions de premier magistrat de sa ville.

Pierre Jay, un autre de nos témoins, les remplira en 1543 et 1544, en attendant qu’un de ses descendants ou alliés, Bernard Jay de Beaufort 272et d’Ataux, les exerce en 1563, 1564, 1570, et que le fils de ce dernier, Jean de Jay, écuyer, seigneur d’Ataux, historien inédit du Périgord, les reprenne en 1633. C’est ce Jean de Jay qui dressera, avec le concours de Jean de Chalup, premier consul de Périgueux, l’inventaire des papiers de la maison de ville, conservé à la bibliothèque nationale de Paris.

D’autre part, nous soupçonnons fort notre Pierre de la Cueille, jadis prêtre domestique d’Hélie de Bourdeille, d’avoir appartenu à la célèbre famille Cœuilhe, originaire du Périgord, et qui y comptait une parenté nombreuse. L’excellent prêtre, qui vécut si longtemps sous le toit du serviteur de Dieu, dans son intimité, se rattacherait, ainsi, par la naissance, à cette classe aisée de la bourgeoisie, dont les vertus familiales, l’intelligence et le savoir faisaient, a-t-on dit, l’honneur et la force de beaucoup de nos villes de province. — De cette famille, Étienne Cœuilhe, président de l’élection de Périgueux, moraliste distingué, 1697-1749.

Quant aux Lambertie, ils appartiennent à la haute noblesse du Périgord. Leur famille, qui subsiste encore aujourd’hui par deux de ses branches, les Lambertie de Menet, en Angoumois, et les Lambertie de Lorraine, s’allie aux premières maisons du pays. On la voit grandir de siècle en siècle ; ses titres s’élèvent, sa puissance domaniale s’étend, son passé s’enrichit de beaux faits dont ses plus lointains descendants auront quelque raison d’être fiers.

Son histoire, sur pièces authentiques, commence au 3 juin 1207. Par les monuments, qui sont à l’histoire ce que l’illustration est aux pages du livre, elle remonte plus loin, puisque le château primitif des Lambertie date précisément de la fin du XIIe siècle, et qu’une œuvre aussi considérable exigea nécessairement de ses auteurs une assez longue et assez vaillante préexistence.

Bien suggestif, au reste, ce donjon si fièrement campé sur les rives tourmentées de la Dronne naissante, à l’extrémité de ce plateau qui descend en pentes abruptes et sauvages vers le ravin étroit et profond. Bien documentaire, cette superposition, et plus tard cette juxtaposition de châteaux successivement détruits par le feu, par la mine, par le sac et le pillage ; successivement et jusqu’en ces derniers temps ressuscités de leurs ruines par les fils des preux qui les avaient bâtis. Éloquentes, ces ruines qui attirent l’archéologue, tentent l’artiste, et sont pour nous le commentaire véridique de bien glorieuses annales.

Tout le programme des Lambertie tient, effectivement, dans ces deux mots : Religion et Patrie. Toute leur histoire se résume, à travers les âges, dans la fidélité constante, héroïque, et qui ne recule devant aucun 273sacrifice, à la cause de Dieu et à la cause nationale. De là les rudes et multiples assauts que subit leur donjon. De là les dévastations complètes et ce luxe d’outrages qu’infligèrent à leur noble foyer les sbires de l’Angleterre, les reîtres de Coligny, les bandes hurlantes de la Révolution. À la provenance variée de l’ennemi on reconnaît la foi traditionnelle et le pur patriotisme des Lambertie. — En choisissant l’un de ses gentilshommes parmi les jeunes chevaliers de cette maison, Hélie de Bourdeille savait, assurément, où il plaçait sa confiance et ses affections.

François de Lambertie, écuyer du serviteur de Dieu, et l’un de nos principaux témoins, était fils de Jean de Lambertie et de Jeanne Vigier, dame du Chalard et de Saint-Paul-la-Roche ; arrière-petit-fils de noble homme Pierre de Lambertie, écuyer, seigneur de Lambertie et Mialet, en qui commence, au douzième degré, la filiation suivie de la maison. Il est qualifié dans les actes, écuyer, seigneur de Lambertie, Mialet, Pensai, La Noye, Le Chalard, et Saint-Paul-la-Roche. De son mariage avec Marguerite de Maulmont il eut onze enfants, parmi lesquels Raymond, son aîné, mestre de camp de vingt enseignes, de cent hommes chacune.

François de Lambertie avait un frère, Raymond, que nous rencontrons aussi parmi nos témoins. Ce Raymond, en prenant les ordres et en bornant ses ambitions à la cure de Mialet, l’humble paroisse dont ses frères étaient les maîtres et seigneurs, avait inauguré, sans doute, l’une des plus chrétiennes et plus touchantes traditions de la famille. Nous trouvons, en effet, par la suite, plusieurs Lambertie parmi les curés de Mialet ; il n’en figure aucun, que nous sachions, sur les listes épiscopales de ces temps où l’épiscopat était l’apanage à peu près exclusif, et presque l’unique point de mire des fils de la noblesse. Sans doute, Mialet, à cette époque, ville fortifiée, avec ses coutumes, ses privilèges, ses établissements, sa garnison, ne laissait pas que d’avoir une certaine importance. Son titre curial, dépendant de l’archiprêtré de Thiviers, n’en était pas moins des plus modestes, et conséquemment, il n’en relève pas moins le mérite vrai du noble prêtre qui savait s’en contenter.

Voilà pour nos témoins.

2.
Substance des témoignages émis sur les vertus, d’après Jean Dupuy, et d’après l’auteur des Vertus parti culières. — Identité des deux résumés. — Les miracles opérés durant la vie du serviteur de Dieu. — Le miracle de la délivrance de la Reine et l’annonce prophétique de la naissance du Dauphin. — Le miracle du courtisan de Charles VIII guéri instantanément de folie furieuse. — Le démoniaque de Périgueux et celui de Tours, délivrés par la prière du serviteur de Dieu. — La triple guérison des trois frères Chalup ou Chalupt, accomplie subitement, à distance, et accompagnée d’annonce prophétique. — Les cinq miracles opérés après la mort du serviteur de Dieu et relatés à l’enquête. — La guérison subite du frère et du neveu de François de Lambertie, sur le tombeau d’Hélie de Bourdeille. — La guérison de Guillaume de La Vallée. — La guérison instantanée de Pierre de Bois-Morin. — La déposition du chanoine Pierre Robert, au sujet du chapeau cardinalice d’Hélie de Bourdeille, en l’église Saint-Front, — et de la guérison subite de Pierre de Bois-Morin, 49-52, 67, 71, 74-75.

Quant à leurs témoignages, et premièrement, en ce qui concerne ceux qu’ils émirent sur la vie et les vertus d’Hélie de Bourdeille, nous n’avons aucun texte positif. Mais Jean Dupuy nous dit expressément :

Ce sera de la déposition des tesmoings, que nous recueillirons l’eslite des fleurs qui embaumèrent pour jamais l’ancienne et noble famille des sieurs de Bourdeille, desquels Hélie print naissance.

Et l’auteur des 274Vertus particulières d’Hellies nous dit, de son côté :

J’ai vu deux copies duement collationnées à l’original de cette Inquisition, desquelles j’ay en partie retiré la vérité de cette histoire.

Or, Jean Dupuy affirme qu’Hélie de Bourdeille fut,

dans le cours de sa vie, loué pour sa sainteté, obéi pour sa prudence, respecté pour sa gravité, aimé pour sa douceur.

Il ajoute que

le vray esprit et la vertu d’Élie estoit avec luy, par laquelle il estoit plus que fervent à reprendre les vices ; [que] son assiduité aux confessions estoit toute pastorale, ne permettant qu’aucun se retirast sans consolation, béning envers les pécheurs repentants, mais sévère et plus que lion envers les superbes opiniâtres ; [que, de plus, ] sa charité estoit notoire envers les pauvres nécessiteux, desquels il estoit le nourrissier dans sa maison, le médecin dans l’hospital, leur curé pour les sacrements et sépulture ; [que] c’estoit du sanctuaire sacré de l’oraison et contemplation qu’il empruntoit ce brasier de charité toute fervente ; [que] c’estoit pour ses diocézains qu’il consacroit tout ce qu’il possédoit, donnant sa santé, sa vie, ses pensées et son revenu ; [que] Dieu le relevoit tout autant qu’il se déprisoit par les actions de son humilité ordinaire ; [que] toujours il demeura sur son cube, inébranlable en sa simplicité contre les faveurs humaines ; [que ce saint homme] ne s’agrandit qu’en courage pour la deffense des immunitez ecclésiastiques, s’opposant aux usurpations des officiers du Roy, mesme au péril de sa vie ; [et que, finalement, ] il mourut vrayement pauvre, sur la cendre, sainctement.

Voilà l’eslite des fleurs que Jean Dupuy retire de la déposition des tesmoings, en la susdite enquête de 1527.

L’auteur des Vertus particulières d’Hellies, sous une autre forme, y fait le même butin. Entre Dupuy et lui, nous ne voyons de différence que dans la manière de grouper les mêmes idées et les mêmes faits.

Trois principales vertus, (dit celui-ci), ont fait remarquer nostre Cardinal pour sainct : la charité ardente qu’il avoit pour les hommes, la magnanimité inébranlable pour le soutient des droictz de l’Esglise, et l’assurance qu’il avoit sur la Providence de Dieu, avec laquelle il a triomphé des puissances du monde et de l’Enfert… trois témoignages surnaturels de la saincteté de nostre Hélies. — La charité, qui embrasse toutes les vertus, qui est leur mère racine, leur forme et sans laquelle toutes les vertus seroient des imperfections… étoit vrayement emmentée en ce grand cardinal, qui aimoit les hommes, comme s’il eût été le père commun de tous les hommes. Il estoit toujours dans la pensée de les tirer hors des péchés, et fort volontiers se fût-il donné en anathème pour leur salut… Ses paroles n’estoyent pas arangées à la 275mode, ou tissües pour agréer, plutost que pour instruire et profiter. Il reprenoit les vices hardiment et en tous. — Les sujets de ses discours estoyent à reprendre les vices, et à louer les vertus… Il n’a jamais entrepris de conversions, qu’il n’en soit venu à bout… Les visites de son diocèse furent des exercices de charité fort recommandables… N’étoit-ce pas une merveille d’ouïr ce docte prélat catéquiser les vilageois, les entendre en confession, leur administrer les sacrements, et à la fin, leur dispenser des aumosnes très considérables ?… Les malades, les vieillards et autres personnes misérables n’estoient pas privés de ces œuvres de charité… — La magnanimité est une grande vertu. Les payens en ont fait grand état, sans qu’ils ayent connu ses véritables effaits… Il faut que cette fermeté de cœur se roidisse pour les affaires de Dieu, et que la fin de cette vertu soit pour le ciel, et non pas pour la terre. Nostre prélat n’estant attaché avec le monde, ce fut aussy pour lutter avec le monde, qu’il a eu des forces et un courage inébranlables. Les souffrances estaient ses délices, les mépris, ses gloires, les travaux, ses joyes, et tout ce que les hommes appellent des maux, hors de l’offence de Dieu, estait des roses pour nostre sainct… Il n’avoit garde de craindre ce qu’il avoit recherché dès sa jeunesse… Son courage ne fait pas d’effort pour les bagatelles du monde. La pauvreté et les richesses lui sont indifférentes. Il possède d’affection la première, et se sert des autres pour faire des amitiés éternelles. Ses combats furent pour l’Église ; ses luttes, pour conserver les droits de l’Église ; ses démeslés, pour l’apuy des personnes ecclésiastiques, foulées aux pieds par les puissances séculières… Il lutte seul contre tant de puissances, demeure immuable… — Dieu ne l’abbandonna pas dans ces combats… Il le guidoit par sa providence éternelle, de cette façon que, le plus souvent, il trouvoit la médecine où les autres jugeoient de sa perte… C’est alors qu’il se jette dans l’oraison, qu’il redouble ses mortifications et s’abisme dans la providence de Dieu… L’issüe de ses démeslés fust un effaict de sa prière, laquelle ne pouvoit estre que très parfaitte, puisque sa langue et ses paroles étaient suivies de la pureté de sa pensée, de l’intégrité de son cueur et de l’innocence de sa vie. — Les tesmoignages de l’enqueste rendent toutes les actions que les tesmoins avoient remarquées en luy, tellement éminantes, que cette preuve nous faira dire, avec saint Augustin, que ce cardinal est un grand Sainct puisqu’il a vescu avec une pureté parfaitte de corps, une chasteté angélique de l’âme, et une doctrine véritable et conforme aux sentiments de l’Église Romaine… Ou plutôt, il nous faut avouer que si ce Sainct a esté fort pauvre de volonté, en toutes choses, néan moins il est mort très riche en charité ; et que si bien aimer Dieu 276et son prochain, sont les vrais miracles de la charité et de la piété, toute la vie de ce grand cardinal a esté une perpétuelle suitte de miracles.

Pour y avoir mis un peu plus de doctrine et beaucoup plus d’apprêt, l’auteur des Vertus particulières d’Hellies ne dit rien, au fond, que n’ait dit Jean Dupuy, et par conséquent, n’a rien vu de plus que celui-ci, dans les témoignages formulés à l’enquête canonique de 1527, touchant la vie et les vertus du serviteur de Dieu. Nous avons le droit d’en conclure que le texte combiné de ces deux auteurs nous donnerait toute la substance de cette première partie de l’information. À coup sûr, les témoins entendus n’ont rien déposé de plus, rien attesté de moins. Bois-Morin lui-même, s’il eût encore été de ce monde lorsque l’enquête fut ordonnée et poursuivie, n’y aurait rien ajouté substantiellement, les deux textes que nous venons d’analyser résumant aussi bien la déposition écrite de ce témoin si considérable et si digne de foi, encore que le serment ne garantisse pas ses assertions, que les dépositions orales des témoins appelés à l’information canonique.

Pour nous, il nous semble que l’enquête si malheureusement perdue, se retrouve complète, quant à la substance, en ce qui concerne la vie, les mœurs, les vertus d’Hélie de Bourdeille, dans ce que nous venons de rédiger, pour ainsi dire, sous la forme d’un procès-verbal.

En ce qui concerne les miracles du serviteur de Dieu, la restitution est beaucoup plus facile encore. Ici nous ne recueillons plus seulement la substance des choses ; nous retrouvons la forme générale des dépositions, avec des fragments importants du texte primitif. C’est, nous l’avons dit, l’auteur des Vertus particulières d’Hellies qui nous fournit ces dépositions, ces fragments de texte, tandis que Jean Dupuy, par les courts extraits qu’il tire de la même source que cet auteur, à savoir, des copies de l’information conservées à Périgueux, de son temps, nous garantit tout à la fois la fidélité de notre auteur et sa propre sincérité.

Et d’abord, les miracles opérés par le serviteur de Dieu, durant sa vie mortelle.

Il n’y avait guère plus d’un an qu’Hélie de Bourdeille occupait le siège de Tours. Le roi Louis XI, en ce temps-là, était fort préoccupé, et la France l’était avec lui, car il y allait de ses destinées. Le Roi, jusqu’à ce jour, n’avait point d’héritier mâle, par conséquent point de successeur direct à la Couronne si violemment attaquée, combattue par les partis contraires. Et l’angoisse était grande, car on savait que la Reine, enceinte, approchait de son terme. La Reine se trouvait alors au château d’Amboise.

277Hélie de Bourdeille, dans les derniers jours du mois de juin 1470, se rendit lui-même dans cette petite ville de son diocèse, pour visiter ses frères, les religieux Franciscains qui y avaient un couvent. Le 30 juin, au matin, il est à l’autel, célébrant pontificalement les saints Mystères, lorsqu’un messager arrive du château, et demande au saint archevêque de prier pour la délivrance de la Reine, en ce moment fort malade et même en péril imminent de la vie. Hélie de Bourdeille l’écoute, élève son cœur vers le Ciel, demande à Dieu un heureux accouchement pour cette princesse affligée. Puis, son oraison finie, et le saint sacrifice de la messe achevé :

— Retournez, dit-il à l’officier, Dieu a exaucé nos prières et nos vœux, la Reine est accouchée d’un fils ;

ce qui fust, (ajoute l’auteur des Vertus particulières d’Hellies, ou plutôt le rédacteur du procès-verbal de l’enquête), au mesme instant que ce grand prélat eust fini son oraison et le très sainct sacrifice de la messe.

Double miracle, à savoir, pour la Reine, la préservation subite d’un imminent péril de mort, et pour tous, l’annonce prophétique ou à distance d’un fait que le serviteur de Dieu ne pouvait connaître par les moyens naturels.

Le témoin qui dépose de ce fait, est

François de Lambertie, escuyer, sieur du dit lieu, gentilhomme d’une intégrité irrévocable, homme qui avoit vieilly au service de ce prélat.

Témoin oculaire et auriculaire. La mémoire a dû, pourtant, lui faire défaut sur une circonstance qui, à la vérité, ne touche point à la substance du miracle. Il dit, effectivement, que le fait se passa

le jour de Sainct-François, nostre cardinal disant messe pontificalement dans le couvent des Pères Observantains d’Amboise.

Or, Charles, dauphin, le seul des fils de Louis XI qui soit né à Amboise, et par conséquent le seul à la naissance duquel se rapporte le miracle, naquit le 30 juin 1470 ; et nous ne voyons pas qu’aucune fête de saint François se célèbre à cette date. Une autre raison, toute locale, avait dû motiver un office pontifical. Laquelle ? nous ne savons, mais il est certain qu’il ne s’agissait pas de la fête de saint François. Après cela, ce détail erroné, d’ailleurs assez explicable de la part d’un vieillard qui, en 1527, devait être au moins octogénaire, n’infirme pas le témoignage si nettement circonstancié, par ailleurs, de François de Lambertie, et le miracle subsiste.

Jean Dupuy signale brièvement ce miracle :

A Amboise, estant dans son couvent, célébrant la saincte messe, au jour de la feste de sainct François, le maistre d’hostel de la Royne de France, Charlotte, l’advertit, à l’oreille, du danger de mort où elle estoit, dans le travail d’enfant. Il 278s’arresta un peu, offrit sa prière pour elle, et soudain elle fist heureusement ses accouches.

Parmi les miracles également rapportés par Dupuy et par l’auteur des Vertus particulières d’Hellies se rencontrent deux délivrances subites de démoniaques. D’après le texte de Dupuy, l’une d’elles fut opérée à Périgueux, et l’autre à Tours ; mais l’auteur des Vertus particulières ne fait pas cette distinction de lieu. De plus, ce dernier remarque que les seuls exorcismes du serviteur de Dieu furent l’oraison, avec laquelle et le signe de la croix, il chassa ces anges réprouvés, et les renvoya dans leurs geôles éternelles. Tandis que Dupuy écrit : Deux démoniacles, l’un à Tours, l’autre à Périgueux, furent délivrez par son exorcisme. Au fond, la différence n’est pas considérable, en ce sens, que l’un et l’autre auteur reconnaissent la délivrance subite, fait qui est toujours considéré comme miraculeux. En effet, que cette délivrance se soit produite par un exorcisme, évidemment accompagné du signe de la croix et de la prière, ou que l’oraison, avec le signe de la croix, ait été le seul exorcisme auquel ait recouru le serviteur de Dieu, peu importe. Nous ne voyons là qu’une simple question de mots. Dupuy, d’ailleurs, ne voulant donner qu’un aperçu rapide des miracles rapportés à l’enquête, n’a pas dû se préoccuper d’un aussi mince détail, et il est allé au plus court. Mais, manifestement, pour ces deux miracles comme pour les quelques autres qu’il rapporte, il a puisé à la même source que l’auteur des Vertus particulières d’Hellies.

Le miracle ou plutôt le triple miracle — car il s’agit de trois miracles accomplis simultanément au profit des trois frères Chalupt, — est peut être le plus remarquable et sûrement le plus touchant que le serviteur de Dieu ait opéré durant sa vie. Rien n’y manque, solennelle mise en scène, annonce prophétique, à distance, de la faveur obtenue, instantanéité de la triple guérison, révélation de faits naturellement inconnus du suppliant comme du thaumaturge. On dirait une scène copiée de l’Évangile.

Jean Chalup ou Chalupt (Chalupy dans Dupuy), d’une des meilleures familles de Périgueux, ainsi que nous l’avons noté ci-dessus, était à Tours, parmi les familiers du saint archevêque. Il vient, un jour, trouver son cher maître, et lui déclare qu’il a appris que Guillaume, l’un de ses frères, — celui qui sera maire de Périgueux en 1499, —

estoit détenu d’une maladie dangereuse, de laquelle les médecins n’espéroient rien de bon. [Il le] supplie, [en conséquence, ] de luy permettre d’aller à Périgueux, pour assister son frère au passage de la mort. [Hélie de Bourdeille] escoute doucement [le pauvre jeune homme, et lui répond] : 279Confiance, mon ami. Assurément, votre frère guérira, pourvu qu’on demande à Dieu sa guérison. Il faut prier.

Sur ces mots, le serviteur de Dieu quitte le jeune homme, et s’enferme dans son oratoire.

L’oraison d’Hélies fut longue et fervente extraordinairement.

De telle sorte, que cette durée de la prière du saint archevêque

donna de l’étonnement à tous ses domestiques, et de la crainte à Jean.

Les familiers de l’archevêque connaissaient bien, en effet, la puissance surnaturelle de leur maître. Dans leur foi naïve, ils auguraient mal de cette prolongation de prière, qui leur semblait l’indice d’un cas désespéré. Hélie n’avait pas coutume, paraît-il, de disputer si longtemps à Dieu l’octroi d’une grâce signalée. Et les craintes de Jean Chalupt s’accroissaient de tous les souvenirs qui lui rappelaient l’efficacité des prières du saint prélat, plus facilement exaucées en d’autres rencontres, ainsi que nombre de faveurs miraculeuses, enlevées plus rapidement.

À la fin, le serviteur de Dieu sortit de son oratoire, fit appeler Jean, et lui dit :

— Guillaume, votre frère, est en bonne santé. Ne craignez plus, et remerciez Dieu. Mais vous ne savez pas tout. Vos deux autres frères étaient, eux aussi, gravement malades. Néanmoins, Dieu n’a pas voulu nous exaucer à demi. Sa bonté s’est étendue sur toute la famille.

Le témoin ajoute :

Le moment de cette promesse fust remarqué par Chalupt, lequel ayant envoyé visiter ses frères, apprit, au retour de son homme, qu’au mesme temps que nostre Sainct avoit fini ses prières, la fièvre avoit quitté ses frères.

Or, le témoin qui dépose, n’est autre que Guillaume Chalupt lui-même, le principal miraculé, advocat, homme vieux, qui a survécu à son frère Jean. — Des faits surnaturels, d’une telle magnificence, ne se rencontrent que dans la vie des plus grands Saints.

Jean Dupuy signale ce miracle, en termes trop rapides, et qui indiquent assez d’inattention. Le bon Récollet a lu trop vite, évidemment, quoiqu’on sente bien qu’il a lu la même page que l’auteur des Vertus particulières. Il fait, notamment, du témoin, Guillaume Chalupy, advocat, l’ancien familier d’Hélie de Bourdeille, et de Jean, qu’il ne nomme pas, le malade miraculé. De plus, il n’indique que le miracle principal, mais en de tels termes, qu’on reconnaît tout de suite la source à laquelle il a trop hâtivement puisé :

Guillaume Chalupy, advocat et jadis domestique d’Hélie de Bourdeille, rend tesmoignage qu’ayant appris, à Tours, la maladie de son frère, qui tiroit aux abois, demanda congé à son maistre, pour venir en ceste ville, servir le malade ; mais cet homme de Dieu respondit n’estre 280nécessaire, qu’il seroit bientost en santé, ce qui fut vray par la vertu de sa prière.

La guérison de l’officier de la Cour de Charles VIII est l’un des derniers miracles opérés par le serviteur de Dieu, durant sa vie, et le dernier, par la date, de ceux que l’enquête a consignés comme accomplis du vivant d’Hélie de Bourdeille.

C’est encore François de Lambertie qui dépose

avoir esté présent quand, quelques années avant le décès de ce cardinal, et soubs le règne de Charles VIII, un courtisant de grande importance, qui avoit perdu le sens, et lequel, durand sa folie, avoit eschapé à ses gardes, fut recouru et conduit dans la chapelle de l’archevesché de Tours, durant que nostre Sainct disoit messe ; où il demeura en repos, et le sacrifice finy, après quelques prières faites sur luy par nostre Sainct, fut aussy tost guéry, ayant recouvré la santé du corps par l’oraison de ce grand serviteur de Dieu, et par la confession celle de l’âme.

Le bon François de Lambertie n’a plus, décidément, la notion bien exacte du temps ; ce qui s’explique, nous l’avons dit, par son grand âge. Hélie de Bourdeille n’a vécu qu’une année sous le règne de Charles VIII, et par conséquent, pour être bien précis, Lambertie aurait dû dire quelques mois, et non quelques années avant le décès de ce cardinal. — Détail minime, à la vérité, et qu’on oublie sans peine lorsque l’esprit se reporte sur le fait et les circonstances du fait. Voilà un grand de ce monde, un officier considérable de la Cour, atteint de folie furieuse, et qu’on ne sait comment maîtriser. Encore un type évangélique bien caractérisé. Où le conduire, sinon au grand guérisseur, au thaumaturge, à l’archevêché ? À peine y est-il arrivé, que, déjà, la prière du pontife, à l’autel, et que nul, sans doute, n’a prévenu, produit une détente dans l’état violent du malade. Il reste en repos. Puis, la messe achevée, quelques courtes prières du serviteur de Dieu sur le malade, lui rendent subitement la santé, et aussitôt après, sur l’invitation de celui qui l’a guéri et qui reçoit sa confession, le pouvoir sacerdotal du même serviteur de Dieu lui restitue la santé de l’âme, comme, aux temps évangéliques, le divin Sauveur répondait à la fois par la guérison du corps et par celle de l’âme aux malades qui imploraient sa puissance : Allez, mon fils, et ne pêche plus, de peur qu’il ne vous arrive quelque chose de pire.

Dupuy rappelle en deux mots le même miracle :

Estant à Tours, célébrant la saincte messe, un capitaine de l’armée du Roy Charles, aliéné de son esprit, se jetta à ses pieds, et soudain fut remis en son bon sens.

Venons aux miracles accomplis après la mort du serviteur de 281Dieu, sur son tombeau ou par son intercession spécialement réclamée.

Guillaume de la Vallée, prêtre habitué de l’église Saint-Front, à Périgueux, avait eu les deux jambes cassées, et depuis longtemps n’avait pu se guérir de cette double fracture. N’espérant plus d’amélioration naturelle à son état,

il eut recours aux prières du sainct cardinal desjà décédé, [et fit vœu d’aller à Tours, ] visiter son sépulcre.

L’effet de sa prière ne se fit pas attendre.

Il se trouva presque au mesme instant en état d’exécuter son vœu, ce qu’il fit quelque temps après.

Or, de Périgueux à Tours, le voyage est long, quatre-vingts ou cent lieues. En ce temps-là, il était autrement difficile et pénible qu’aujourd’hui. Néanmoins, le pieux pèlerin

s’en revint de Tours, avec la même liberté de marche qu’il avoit auparavant sa blessure.

Le témoin qui dépose est Guillaume de la Vallée lui-même, le miraculé du saint cardinal.

Jean Dupuy commémore aussi ce miracle, et, comme à l’ordinaire, pour aller plus vite, il en supprime plusieurs circonstances, ne disant pas toute la vérité, mais en découvrant assez pour que sa version abrégée serve de contrôle à la version de l’auteur, qui est ici notre guide principal. Il la complète même sur certains points. Voici ce qu’il écrit :

Guillelmus de Valle, habitant de ceste ville, tesmoigne comment, ayant sa cuisse rompue depuis quinze mois, et despendu son bien à se faire traitter, sans apparence de guérison, oyant le rapport des merveilles du bien-heureux cardinal, demanda affectueusement à Dieu sa guérison par les prières de ce bon prélat, qu’il croyoit estre bien-heureux au ciel, et dans peu se voit miraculeusement guéri.

François de Lambertie, le pieux gentilhomme de la maison du saint archevêque, éprouva aussi, en la personne de son frère et en celle de son neveu, les effets de la protection que son bon maître continuait, d’une manière toute particulière, à ses anciens serviteurs et familiers. Un double miracle, qui offre assez d’analogie avec le triple miracle que, de son vivant, le serviteur de Dieu avait opéré en faveur des frères Chalupt, de Périgueux.

J’étais dans Poictiers, (dépose Lambertie), soignant mon frère et mon neveuf, malades d’une fièvre continüe. Mon maistre estoit mort. Après luy, je n’aimois rien tant que ces deux proches. Les médecins les avoient abbandonnés, advoüant que leur mal estoit plus puissant que leurs remèdes. J’eus la pensée de les voüer au sépulcre d’Hellies, mon bienfaiteur ; ce qu’ayant fait, je les conduis presque perdus à Tours, où ils n’eurent pas à très rendre leurs prières au tombeau de ce prélat, que les voilà sur pieds, et hors d’une maladie jugée incurable.

282François de Lambertie, — qui aimait Hélie de Bourdeille plus qu’il n’aimait son propre frère, — n’est pas seul à déposer sur ce miracle instantané, si remarquable, et qui explique, pour sa part, le grand concours de prières qui, dans ce XVIe siècle surtout, illustra le tombeau du saint cardinal. Son frère Raymond, est-ce le miraculé lui-même ? curé de Mialet, la paroisse dont les Lambertie sont seigneurs, apporte un témoignage conforme à celui de François, et y ajoute l’expression de sa reconnaissance personnelle pour toutes les faveurs qu’il a reçues du serviteur de Dieu :

Rémond de Lambertie, presbtre et curé de Mialet, dans le diocèse de Périgueux, dépose la mesme chose, et ne peut se lasser de reconnoistre les bienfaits qu’il avoit receu de nostre Sainct.

Un dernier témoin,

Pierre Robert, licencié ès droits et chanoine ès esglise de Périgueux,

expose d’abord, devant le tribunal d’enquête, que le serviteur de Dieu,

ayant légué à l’esglise Sainct-Front son chapeau de cardinal, ce présent fut en telle vénération à ce Chapitre et aux habitants de cette ville, qu’on l’attacha dans la nef, et au pied du mausolée de l’apostre de la province.

Le fait lui-même, conforme aux habitudes actuelles, et qui déjà, sans doute, étaient en vigueur, n’aurait, en soi, rien d’extraordinaire, si un véritable culte, ainsi que nous le dirons plus loin, n’avait été rendu par le peuple de Périgueux à cet insigne cardinalice, devenu, pour les fidèles, une précieuse et sainte relique. Sûrement, le chanoine Robert dut, dans sa déposition, s’appesantir sur cette transformation d’un simple usage traditionnel en une pratique de piété et de dévotion populaire. Mais l’auteur des Vertus particulières d’Hellies ne rapporte pas cette partie de la déposition de Robert, à laquelle il substitue des témoignages plus récents, que nous omettons ici, comme n’appartenant point à l’information canonique de 1527.

Pierre Robert vient ensuite à un miracle fort remarquable, et qui couronne, de la manière la plus inattendue et la plus touchante, la série des prodiges attribués au serviteur de Dieu par les témoins entendus dans l’information canonique. Il s’agit de la guérison de notre excellent Bois-Morin, dont Hélie de Bourdeille reconnut ainsi les longs services, et contrôla, en même temps, les véridiques écrits.

On a remarqué déjà que Bois-Morin, tout entier à faire ressortir dans son récit le perpétuel héroïsme d’une vie parfaite en toutes les vertus, ne parle jamais des miracles opérés par son maître bien-aimé, et dont il avait dû, bien mieux encore que François de Lambertie, être souvent le témoin. Il ne prononce pas même une seule fois, nous l’avons dit, le mot de miracle dans tout le cours de son Mémoire. Pourquoi ? 283— Premièrement, parce que ce bon prêtre était un esprit timoré, ainsi qu’on peut le constater par ses écrits. Il craignait toujours d’outre-passer les limites de la rigoureuse vérité. Et c’est ainsi, comme nous le remarquons ailleurs, qu’après avoir employé toutes ses pages à l’exposé de faits qui accusent dans son sujet une perfection effrayante, il termine en disant simplement qu’il croit bien que son bon maître est au ciel. Certes, à ce compte, qui ne le croirait ? — Deuxièmement, Bois-Morin néglige les miracles opérés par son bon maître, probablement parce que celui-ci s’est évertué, durant les quarante ans qu’il eut Bois-Morin pour intime compagnon de ses jours et de ses nuits, à lui donner le change sur les merveilles dont celui-ci était le témoin inévitable, et à lui bien inculquer que le miracle étant un pur effet de la bonté divine, ne prouve pas toujours la sainteté de celui qui en est l’agent visible, et que les vertus, les œuvres sont tout dans l’affaire du salut, ce qui d’ailleurs est rigoureusement vrai. — Troisièmement, enfin, peut-être faudrait-il voir une permission providentielle dans cette singulière disposition d’esprit de Bois-Morin. Celui-ci devant être, un jour, l’unique narrateur autorisé d’une vie admirable et si longtemps dérobée à l’admiration de tous par le silence affecté de quelques-uns, ou, ce qui est pire, défigurée, mutilée par leurs relations inexactes, incomplètes, mensongères, il importait que son récit de témoin oculaire portât en lui-même les marques visibles, incontestables, d’une probité poussée jusqu’à la plus extrême limite.

Quoi qu’il en soit, le serviteur de Dieu, parvenu à cette divine gloire dans laquelle le miracle cesse d’être dangereux pour celui qui l’opère, répara lui-même, dans la personne de son fidèle Bois-Morin, l’omission dont Bois-Morin, répréhensible ou non, devenait responsable devant la postérité, en lui donnant, de sa puissance miraculeuse, la preuve la plus prompte comme la plus convaincante. Nul doute que l’honnête et pieux secrétaire, s’il eût encore vécu, n’eût surabondamment comblé, devant le tribunal d’enquête, les lacunes que nous constatons dans son œuvre, et ajouté au récit du miracle dont il fut le bénéficiaire, vingt autres récits de faits analogues, dont la mémoire est définitivement perdue. Malheureusement, lorsque ce tribunal fut institué, il était déjà mort, et il nous faut nous contenter de ce que le chanoine Robert affirme, sous la foi du serment, touchant la guérison subite de l’ancien secrétaire et confesseur d’Hélie de Bourdeille, apparemment retiré à Périgueux, sa ville natale, depuis le décès de son bon maître et seigneur.

Le chanoine Robert dépose que

Bois-Morin, confesseur de nostre cardinal, estant alité d’une longue maladie, eut recours à ses prières. Il avoit connu les moindres pensées de ce Sainct, et remarqué les meilleures 284actions de sa vie. Son oraison ne fut pas presque finie, qu’il se trouva en parfaitte sancté, et délivré d’un mal invétéré : guérison qu’on ne pouvoit donner ny aux remèdes, ny au temps, veu son effait prompt et hors des efforts de la nature. Et les tendresses avec lesquelles ce bon vieillard rend sa guérison merveilleuse, en fairoyent une pleine foy. Mais son ingénuité met la vérité à nu, ne se pouvant dire qu’un ecclésiastique de soixante-dix ans eût voulu déposer une fourbe.

Voilà ce que nous avons pu retrouver de l’information canonique de 1527 sur la vie, les vertus et les miracles d’Hélie de Bourdeille. Notre restitution, fidèle en tous les éléments qu’il nous a été donné de recueillir et de rapprocher, est-elle par trop incomplète ? — Nous ne le pensons pas. Quelques détails, quelques spécifications de faits peuvent et doivent nous manquer. Il ne saurait en être autrement. Mais le fond est rétabli, et les conclusions qui s’en dégagent, ne diffèrent pas sensiblement, nous osons l’affirmer, de celles qui se dégageraient du texte primitif, si jamais on le retrouvait.

Ce qui nous le prouve, par surcroît, c’est la teneur authentique de l’enquête civile de 1531, qui vient, d’une manière si imprévue, confirmer et compléter notre essai, de restitution, en nous donnant une note d’ensemble, absolument conforme aux lignes générales de notre essai. Cette note, que firent entendre spontanément dix témoins, de ce non requis, est évidemment la note que cent témoins, que deux cents témoins, que le pays tout entier eût fournie, s’il avait été appelé à déposer devant le tribunal ecclésiastique de 1527.

3.
L’enquête civile de 1531, confirmative de l’Information canonique, 52-56.

Nous l’avons déjà dit et nous le répétons, l’Enqueste pour montrer l’ancienne extraction de la maison de Bourdeille est bien significative, en effet ; d’autant plus significative, que son objet ne touchait en rien à celui de l’information canonique ordonnée cinq ans auparavant, et que les témoignages unanimes qui y sont rendus à la sainteté de Bourdeille, ne prouvent en aucune manière l’antique noblesse de sa maison, — la seule chose que l’enquête de 1531 avait pour but de rechercher et d’établir, s’il y avait lieu.

Cette enquête

fut faite, en datte du pénultiesme du mois d’octobre 1531, par devant maistre Bernard de Sauliaire, conseiller pour le Roy en l’Élection de Périgueux,

— maire du dit Périgueux pour les années 1538 et 1539, — assisté de

Pazat, greffier, au requis du seigneur de Bourdeille, premier baron de Périgord, intervenant au procès pendant en la Cour de l’Élection de Périgueux, en instance du Procureur du Roy contre la noblesse du Périgord. Ledit seigneur de Bourdeille, requérant 285l’entérinement de certaines lettres royaux, par luy impétrées ; demandant qu’il luy soit permis de justifier par tesmoings les faits exposés aux dites lettres. Ce qui luy ayant esté accordé :

Maistre Pierre Charles, natif demeurant au lieu de Montagrier, âgé de quatre-vingts ans ou environ… dépose, moyennant son serment, qu’il a bonne mémoire et souvenance de la maison de Bourdeille, en Périgord, … et de révérendissime Père en Dieu, Monseigneur le Cardinal de Bourdeille, archevesque, de son vivant, de l’archevesché de Tours, et auparavant avoir la dite archevesché, évesque de Périgueux ; lequel Bourdeille, lui qui dépose… dit avoir vu tenir communément par voix et fâme publique, que le fû révérendissime Père en Dieu, pour la grande bénignité et dévotion qui estoient en luy, il obtint les dites dignités, lesquelles il ne voulut jamais accepter sans grosses difficultés, et fut assez contraint tant par les électeurs que par le roy Louys onziesme, qui lors régnoit. Plus, dit que ledit seigneur Cardinal fust mandé par plusieurs fois par nostre Sainct-Père le Pape, qui lors estoit désirant la vüe dudit seigneur évesque, pour la grande bonté et dévotion que avoit esté rapportée de luy, et luy vouloit bailler le chapeau de cardinal, ce que ledit seigneur archevesque ne vouloit accepter ; toustesfois, pour l’obéissance qu’il vouloit faire à la saincteté du Sainct-Père, le accepta…

Messire Mathieu Boulière, presbtre, habitant dudit Montagrier, âgé de soixante-cinq ans ou environ, dépose la mesme chose, et de plus, qu’il y a cinquante ans et plus qu’il connoit ledit seigneur de Montagrier et ses prédécesseurs ; entre autres, révérendissime Monseigneur le Cardinal de Bourdeille, archevesque de Tours ; lequel, lui qui dépose, durant sa vie a vu tenir et réputer de grand saincteté et dévotion ; et en contemplation de ce, il obtint son chapeau de cardinal, ensemble son dit archevesché ; et auparavant avoir ledit archevesché, fut évesque de Périgueux ; lesquelles dignités il ne voulut accepter, si ce n’est à grosse difficulté, mesmement le chapeau de cardinal ; fut par plusieurs fois sollicité de ce faire par nostre Sainct-Père le Pape, et à la fin, par obéissance au Sainct-Père le Pape, il acceptât ; et ce dit le savoir, luy qui dépose, parce qu’il fréquentoit lors la maison du seigneur de Montagrier. Plus, dit que pour raison de la saincteté et dévotion dudit seigneur car dinal, le seigneur Roy Louys onziesme l’élut pour son confesseur, et luy fit la grâce et honneur de porter sur les fonts du sainct sacrement de baptesme un de messeigneurs ses enfants… »

Martial Lafaye, laboureur, âgé de soixante ans ou environ, dépose la mesme chose à l’égard dudit seigneur cardinal, de point en point.

286Bouland Lafaye, marchand hostellier de Montagrier, dépose… avoir connu fû révérendissime Père en Dieu, Monsieur le Cardinal de Bourdeille, archevesque de Tours ; et luy en souvient, par ce que, du temps qu’il estoit évesque de Périgueux, il ne voulut lui donner le sacrement de confirmation, dans l’église de Celle, où ledit seigneur estoit lors, disant que le déposant estoit trop jeune… lequel seigneur, par sa grande dévotion et saincteté, qu’estoit en luy, se rendit Observant, et après fust évesque dudit Périgueux, conséquemment archevesque de Tours, et finalement cardinal, confesseur et compère du roy Louys onziesme ; lesquelles dignités nostre Sainct-Père le Pape qui lors estoit, ensemble ledit seigneur, firent accepter par contrainte audit seigneur cardinal… lequel, depuis son décès, a esté dit et réputé, tant en la ville de Tours que ailleurs, estre sainct en Paradis et faire miracles…

Raymond Simonnet, clerc de Montagrier, âgé de quatre-vingts ans, dépose… Hélie de Bourdeille, lequel, par sa saincteté et dévotion, laissa et renonça à plusieurs biens… et se rendit Observant ; et après, par misération divine, fut postulé évesque de Périgueux ; lequel évesché à grosse difficulté et prière des chanoines et de plusieurs autres gens de bien et d’honneur, il accepta ; et averti le roy Louys onziesme de la saincteté et dévotion dudit révérend, l’envoya quérir au présent pays de Périgord, pour luy faire prendre et permuter son dit évesché et l’archevesché de Tours ; ce que le dit révérend ne vouloit bonnement faire, ains estoit tout triste et marry ; toutefois, à la parfin, et pour obéir au dit seigneur, alla vers luy, et prit le dit archevesché, et ledit seigneur l’élut pour son confesseur ; et après, nostre Sainct-Père le Pape qui lors estoit, voyant toujours la continuelle dévotion et saincteté qui estoit au dit seigneur archevesque, il luy bailla ledit chapeau de cardinal ; auquel accepter le dit seigneur archevesque fit plus de difficultés, qu’il n’avoit fait aux autres dignités ; et n’eust été la vraie obéissance qu’il portoit et vouloit porter au dit Sainct-Père, ne l’eut jamais accepté ; et que de ce estoit voix et fûmes publiques. Plus, dit que ledit seigneur Roy Louys onziesme, considérant toujours la grande dévotion qu’estoit audit de Bourdeille, lui fist la grâce et honneur de porter sur les saints fonts de baptesme un de messeigneurs ses enfants…

Jehan Magnoul, laboureur, âgé de quatre-vingt-cinq ans, dépose avoir connu, en son vivant, feu révérendissime Monsieur le cardinal de Bourdeille, archevêque de Tours… lequel par sa grande bonté et dévotion, au commencement de son temps, renonça à plusieurs biens qu’il avoit en l’Église, et se rendit Observant au couvent de Sainct-François, à Périgueux ; et voyant les chanoines qui lors estoient, la grande saincteté 287et dévotion qui estoit avec le dit de Bourdeille, lors seulement religieux, le postulèrent évesque ; laquelle postulation avec grand peine et difficulté il voulut accepter ; et après, luy estant évesque de Périgueux, l’a vu par plusieurs fois, luy qui dépose, prescher au peuple, tant à Périgueux, en la présente paroisse de Montagrier, que ailleurs ; car communément preschoit son dit peuple ; et averty le Roy Louys onziesme de la grande dévotion et saincteté qui estoit avec le dit évesque, l’envoya quérir, et luy fist permuter son dit évesché de Périgueux avec l’archevesché de Tours l’élut pour son confesseur, et luy fist porter et tenir sur les fonts de batesme un de messeigneurs ses enfants. Et tellement vêquit ledit seigneur cardinal, qu’il estoit tenu et réputé sainct homme ; et de puis son décès, avoir fait miracles, à Tours où son corps repose.

Jehan Revolte de Bosque, dépose… qu’il a vu tenir et réputer le cardinal de Bourdeille prélat et seigneur de grande saincteté et dévotion ; lequel, luy qui dépose, a vu, du temps qu’il estoit évesque de Périgueux, et luy donna, au présent lieu de Montagrier, le sainct sacrement de confirmation ; et fut après, le dit seigneur, archevesque de Tours… et a toujours vécu en honneur et grosse dévotion. Plus, dépose comme les autres.

Hélie Magnan, laboureur, de Montagrier, âgé de soixante-cinq ans ou environ, dépose connoistre… Plus dépose comme les autres.

Jehan Chouvet, de Montagrier, âgé de soixante ans ou environ, dépose avoir connu feu révérendissime Monseigneur le cardinal de Bourdeille, que le dit déposant a vu, en son commencement, évesque du présent diocèse de Périgueux ; et luy en souvient, parce qu’il luy bailla le sainct sacrement de confirmation, au présent lieu de Montagrier ; lequel estoit tenu et réputé prélat de grande dévotion et saincteté ;… et conséquemment, fut le dit de Bourdeille cardinal en la dite dignité (d’archevesque) ; luy qui dépose, l’a vu. Et dépose comme les autres.

Guilhomet Chazote, natif de Félety, et demeurant à Montagrier depuis cinquante ans… dépose que, depuis le dit temps, il a eu connaissance de fû révérendissime cardinal de Bourdeille, archevesque de Tours ; lequel seigneur cardinal de Bourdeille a vu, luy qui dépose, évesque de Périgueux ; et a souvenance d’un jour qu’il estoit au présent lieu de Montagrier, et donnoit le sainct sacrement de confirmation, lequel sacrement, luy qui dépose, vouloit prendre et recevoir ; mais il l’en fit retourner, disant qu’il estoit trop jeune ; lequel seigneur cardinal estoit tenu et réputé homme sainct, dévot, tellement que, par la saincteté et dévotion qui estoient en luy, le roy Louys onziesme, qui lors régnoit, 288l’envoya quérir au présent pays, et luy fist permuter son évesché de Périgueux avec l’archevesché de Tours ; et le Sainct-Père luy envoya le chapeau de cardinal ; et a entendu, luy qui dépose, que le dit de Bourdeille ne le vouloit recevoir… Dépose, de plus, comme les autres.

Ces dépositions, assurément, sont monotones. Mais cette unanimité dans les témoignages, pour la transcription desquels le malheureux greffier ne trouve point de termes variés, n’a-t-elle pas sa haute valeur ? Ces bons témoins, pour la plupart gens simples et de travail, commettent, sans doute, quelques erreurs de fait ; par exemple, plusieurs d’entre eux placent le cardinalat d’Hélie de Bourdeille sous le règne de Louis XI, qui était mort lorsque le saint archevêque y fut promu ; d’autres le font cardinal aussitôt qu’archevêque. Mais qu’importe ? — Ce sur quoi ils ne se trompent pas, et sur quoi ils sont unanimes, c’est la sainteté du personnage, et l’opinion ferme, arrêtée, que tout le monde en a, qu’ils partagent avec tout le monde, et qu’ils éprouvent, tous, le besoin de proclamer, alors même que cela ne jette aucune lumière sur le point qu’on leur de mande d’éclaircir, à savoir l’antiquité des titres et privilèges nobiliaires de la maison de Bourdeille en général.

Et voilà comment cette enquête civile de 1531 complète fort utilement l’enquête canonique de 1526-1527, et nous aide à compenser le dommage fait à la cause du serviteur de Dieu par la perte malheureuse du dossier de la première Information de l’Ordinaire.

XLIV.
Vicissitudes de la cause.

1.
Le XVIe siècle peu favorable à l’instruction normale des causes de canonisation. — Presque tous les Saints des deux siècles précédents béatifiés par la voie du casus excepti. — Exemples. — Obstacles particuliers que rencontre la cause d’Hélie de Bourdeille. — Outre la perte déjà mentionnée des pièces de l’enquête, à Rome, — accident qui se produisit, de même pour le dossier de Pierre Berland, dont la cause a eu des vicissitudes aussi étonnantes et moins explicables : — à Périgueux, la mort de Jean de Bourdeille, postulateur ; — le trop court épiscopat de l’évêque Jean de Plagnies, dont les successeurs passent aussi rapidement ; — puis, les troubles de la Réforme. — Ses ruines matérielles, à Tours. — À Périgueux, ses ruines matérielles et morales. — Après une occupation violente de plusieurs années, domination réelle des Huguenots, pendant un siècle. — Les évêques de Périgueux, éloignés par la force de leur ville épiscopale. — François de Bourdeille, un des arrière-neveux du serviteur de Dieu, dans ce cas. — Périgueux, place de sûreté pour les Protestants. — L’épiscopat de François de La Béraudière, et le livre du père Jean Dupuy. — L’ordre ne se rétablit définitivement que vers 1670, sous l’épiscopat de Guillaume Le Boux. — La cause d’Hélie de Bourdeille, en ces conditions, ne pouvait être poursuivie par cette malheureuse Église.

Les vicissitudes subies par la cause d’Hélie de Bourdeille seraient aussi longues à raconter en détail, qu’elles sont faciles à comprendre. Tout d’abord, l’époque à laquelle cette cause prit son origine, n’était rien moins que favorable au développement régulier des procès de canonisation. Et la preuve, c’est que presque tous les Saints qui appartiennent aux XIVe et XVe siècles, ont été béatifiés par la voie du casus excepti, autrement dit, sous le bénéfice du culte immémorial. Pour en citer quelques exemples, sans sortir du cercle étroit dont Hélie de Bourdeille 289occupe un des points : le bienheureux Nicolas Albergati, la bienheureuse Jeanne de Valois, la bienheureuse Marie de Maillé, la bienheureuse Françoise d’Amboise.

Mais la cause d’Hélie de Bourdeille devait rencontrer des obstacles particuliers et multipliés : une véritable conspiration des événements, après la conspiration du silence, du mensonge ou du dédain, conjurés contre sa grande et sainte mémoire.

Nous avons mentionné la disparition des pièces du procès de l’Ordinaire, à Rome, où elles se sont perdues, sans qu’il ait été possible d’en jamais retrouver la trace. Pour le dire en passant, cet accident ne fut pas un fait isolé, puisque toutes les pièces relatives au procès de béatification de Pierre Berland ont également disparu, et dans des conditions qui s’expliquent encore moins, car Sixte IV et Innocent VIII avaient déjà commencé, en consistoire, la discussion des enquêtes à eux transmises. Mais pour la cause d’Hélie de Bourdeille, la perte de l’expédition authentique du procès de l’Ordinaire s’est compliquée de la perte subséquente des diverses expéditions conservées en France, si bien que tout sembla se réunir, à Périgueux et aussi à Tours, pour que la poursuite de l’instance s’interrompît, et par conséquent, pour que s’arrêtât l’action du Saint-Siège.

À Périgueux, le postulateur si zélé de la cause, celui qui en était l’âme, pour ainsi dire, meurt en 1534, fort âgé, sans doute, mais au moment où, désigné pour occuper enfin le siège de saint Front, il allait pouvoir pousser plus vigoureusement une affaire dont le succès exige toujours les soins les plus vigilants et les plus assidus. Il ne sera pas remplacé dans son mandat de postulateur, car les évêques qui, à ce moment, vont se succéder si rapidement en Périgord, n’auront pas même le temps de connaître cette cause, à l’instruction de laquelle ils n’ont pris aucune part.

Celui qui l’avait instituée et lancée, Jean de Plagnies, n’a passé que cinq ans, de 1526 à 1531, sur le siège de Périgueux. Après lui, dans un espace de trente ans, de 1531 à 1561, six prélats, cinq évêques et un administrateur perpétuel, se sont remplacés au gouvernement de cette Église, laissant entre eux d’assez longues vacances de nomination ou de fait. Parmi ces prélats, Claude de Longwy, cardinal de Givry, et Augustin, cardinal de Trivulce, deux grands noms, trop grands peut-être pour qu’ils donnent l’idée d’une résidence bien gardée, et un nom flétri, celui de Guy II Bouchard d’Aubeterre (1553-1561). Bref, une longue instabilité terminée par un pontificat lamentable, à propos duquel les auteurs du Gallia Christiana, si réservés, ont dû écrire ces lignes attristées, que 290nous nous dispenserons volontiers de traduire :

Hujus tempore, mores tum populi tum cleri corruptissimi fuere ; summa ubique vigebat ignorantia ; vacabant adulteriis laici, fornicationibus clerici, ac in tantum serpserat virus, ut e corpore ad caput ipsum conscenderet. Hinc in omnes inundans supremi Numinis ira. Hinc tot famis ac pestis miseriæ in regionem illatæ. Hinc denique facilius acceptata hæresis…

[À cette époque, les mœurs du peuple et du clergé étaient des plus corrompues ; l’ignorance régnait partout ; les laïcs s’adonnaient à l’adultère, les clercs à la fornication ; et le poison s’était tellement répandu qu’il passa du corps à la tête. De là la colère divine, qui s’abattit sur tous. De là les famines et les maladies, qui se répandirent dans la région. De là enfin l’hérésie, qui fut plus facilement acceptée…]

Les horizons, en effet, s’étaient singulièrement assombris. Conséquence de causes multiples, dans l’ordre politique autant et plus peut être que dans l’ordre religieux, conséquence d’ailleurs prévue et déplorée depuis longtemps, les guerres dites de religion commençaient à jeter la désolation dans les provinces du midi et du centre de la France.

À Tours, les troubles ne furent pas de longue durée. Si les Huguenots causèrent, dans leur pillage, des ruines irréparables, et se rendirent coupables d’horribles sacrilèges, notamment, dans la profanation et la destruction des cendres vénérées de notre saint archevêque, ainsi que nous le dirons bientôt, ces hérétiques, du moins, n’établirent pas leur domination sur la ville, et ne prirent pas possession durable du pays. — Il n’en fut pas de même à Périgueux.

Tours n’eut à subir que la dévastation, — effroyable, il est vrai, — de ses principaux sanctuaires, et avec d’innombrables attentats contre les personnes, le massacre de ceux qui, parmi les prêtres ou les serviteurs des églises, essayèrent de s’opposer aux féroces impiétés de ces mécréants. L’orage fut terrible, assurément, mais il passa vite, comme tous les orages. En dépit d’assez nombreuses complicités, le cœur du pays ne fut pas atteint, ni les populations entraînées et divisées contre elles-mêmes.

À Périgueux, au contraire, les sanglantes orgies de la première heure furent suivies d’une occupation en règle, sanctionnée par les traités. Aux fureurs du premier pillage succéda la démolition systématique, organisée, et pour laquelle l’hérétique put prendre son temps. Périgueux devint même pour les Huguenots une place de sûreté. Et après que l’heureux coup de main de quelques braves leur eût arraché cette proie, au grand déplaisir du plus triste des monarques, — voir la lettre d’Henri III à Condé, 27 août 1581, — le catholicisme dut mettre encore près d’un siècle à reconquérir le pays. Pour l’Église de Périgueux, le triomphe armé de l’hérésie n’aboutit pas uniquement, comme chez nous, à une spoliation violente, à un bouleversement épouvantable mais passager. La ruine fut complète, en ce qu’elle entraîna d’innombrables défections, et produisit au sein même de la population des divisions profondes, acharnées, presque irréductibles. Lorsque la lutte fut engagée, 291écrit l’abbé Audierne, le mal devint bientôt extrême. Des édifices religieux sont renversés ; des villes assiégées et prises d’assaut ; les victimes sont sans nombre. Le fer et le feu portent partout la désolation et la mort. Plus de parents, plus d’amis, plus de concitoyens, pour le fanatisme toujours aveugle et impitoyable. Et ensuite, de réaction en réaction, des guerres soi-disant religieuses aux revendications tumultueuses et plusieurs fois répétées des Croquans, et de celles-ci aux criminelles agitations de la Fronde, plus proche parente qu’on ne le dit communément des guerres du XVIe siècle, et qui, de 1651 à 1653, fut maîtresse de Périgueux contre le Roi, ce malheureux diocèse ne parvint pas à réparer complètement ses désastres.

Tout d’abord, ce que les Huguenots, en 1562, avaient fait à Tours pendant trois mois, ils le firent à Périgueux pendant six ans, de 1575 à 1581. Il faut entendre les témoins de cette désolation.

Devant la chambre de justice que le Roi envoya, en 1583, à Périgueux, et qui dut siéger du 4 juillet au 11 janvier suivant, tant elle eut à faire pour remédier, autant qu’il se pouvait, à tous les crimes commis durant ces six années, l’avocat général Loysel débute par un tableau navrant de l’état de la ville, à l’heure où vont s’ouvrir ces assises réparatrices :

S’est-il veu ville en France, de la qualité qu’elle est, plus superbe et plus délicieuse qu’elle estoit ?… Et tout en un coup, vos amitiés, parentez et alliances ont esté rompues et désunies ; vos esglises et une grande partie des plus beaux édifices, tant publics que privez, ruinez de fond en comble ; vos rues remplies d’ordures et de démolitions ; vos meubles ravis et emportez ; le clergé deschassé et exilé ; la justice vagabonde, et contraincte aller loger ailleurs ; les bons bourgeois et marchans pour la plupart pillez et rançonnez. En somme, toute vostre ville tellement désolée et déserte que, pour le dire en un mot, quiconque vouloit voir la ville de Périgueux, il la falloit chercher hors Périgueux.

Un an auparavant, les chanoines de Saint-Étienne et de Saint-Front n’avaient pas tenu un langage moins expressif dans la supplique qu’ils adressaient au Saint-Siège, pour obtenir la réunion canonique des deux Églises, et parer ainsi aux premières nécessités d’une situation presque désespérée.

Le 6 aoust, mil cinq cent soixante-quinze, (écrivaient-ils), ceux de la nouvelle religion qui avoient un des leurs en la ville de Bragerac… par intelligences pratiquées et mesme d’aulcuns particuliers, surprinrent la dite ville de Périgueux, en laquelle ils opérèrent des plus barbares inhumanités qu’il est possible d’imaginer, comme de massacres principalement de personnes ecclésiastiques, prins ransonnement d’hommes, 292femmes et petits enfans, aulcuns que desquels on arrachoit de la mamelle, et les renfermoit dans des coffres, afin de contraindre par telles rigueurs les parens de les racheter et donner leur argent.

L’esglise cathédrale, bastie en la dicte cité, estant comprise dans les murs et closture de la dicte ville, y fust entièrement démolie et rasée, et quatre beaux couvents de religieux estant hors la dicte ville, comme aussi furent toutes les maisons épiscopales, et celles des dignités, chanoinies de la dicte esglise, laquelle il seroit impossible de rebastir, quand bien on employeroit le revenu entier de quarante ou cinquante ans du dit Chapitre, du tout ruiné. D’ailheurs est défaut de tous moyens, par la perte de tous ses reliquaires, meubles et ornemens d’esglise, tiltres et papiers, et autres belles antiquités fort remarquables, et à la recherche desquelles les beaux sépulchres, tant celui de saint Front que autres particuliers, furent brisés et ouverts, les corps morts tirés des monumens, ceux auxquels y avoit apparence d’aquis, et les ossements des autres jetés en lieux ordes et salis par dérision.

Il y fust pratiqué tant de cruels actes d’hostilité, pendant l’espace de six années que la ville demeura en leur puissance, que les pauvres habitans, tant ecclésiastiques qu’autres catholiques, furent contraincts d’habandonner la dicte ville et cité, foibles et exposés à la merci de toutes violences, laissant leurs maisons et biens, afin de ne se voir contraincts en leur religion, vagant par le païs et vivant en grande pauvreté, pour s’eslongner de tant d’inhumanités. Pendant ce long temps, leurs biens demeurèrent en frische, non cultivés à défaut d’hommes et de bestailhe, le païs estant demeuré presque désert et désolé, un grand nombre de maisons bruslées et mises par terre, et mesme l’esglise de Saint-Front tant endommagée en sa couverture, cloistre, verrières et toutes autres choses, que, s’il n’est promptement pourveu, avec très grands et presque insupportables frais, elle ne peut estre garantie d’une très certaine ruine, outre ce que toutes les maisons épiscopales et canoniales estant en la dicte ville brûlées et portées par terre.

La désolation et calamité des héritages emporte une merveilheuse diminution des dixmes et autres revenus des dits chapitres, outre ce que grand partie d’icelles est assis près la dicte ville de Bragerac et autres lieux estans en la puissance de ceux des partis contraires, qui se licencient, quelle paix qu’on publie, à l’usurper entièrement ou une très grande partie… Aussi, la pénurie des gens d’esglise est si grande au dit païs, qu’il sera fort malaisé, pour l’advenir, de trouver nombre suffisant de prebtres ou autres personnes capables, pour servir les dictes deux esglises, quand bien la dicte cathédrale se pourroit remettre, ce qu’on 293juge impossible, ensemble pour servir les cures et autres bénéfices du diocèse de Périgueux.

Certes, à cette date de 1582, la ruine ne pouvait être plus complète, ni la situation plus précaire, d’autant que les évêques avaient été, depuis l’occupation huguenote, et se trouvaient encore bien empêchés d’y apporter quelque remède efficace.

Pierre Fournier avait succédé en 1561 à Antoine d’Apchon, ou plutôt, ce dernier s’étant démis avant même que de prendre possession, au triste Bouchard d’Aubeterre. C’est une justice à lui rendre, ce prélat, successeur d’un misérable, s’était montré assez zélé pour le maintien de la discipline. Il fut, disent les frères Sainte-Marthe, le témoin oculaire des divines vengeances contre les crimes du clergé et du peuple, divinæ in populi et cleri crimina ultionis testis oculatus. Il vit sa ville et son diocèse souillés par l’hérésie ; les brebis qui lui étaient confiées, arrachées au sein de l’Église par les ministres de Calvin ; toutes les choses saintes, profanées ; le pays désolé par les meurtres, la haine, et par des guerres pires que les guerres civiles, regionem internecionibus, odiis ac bellis plusquam civilibus desolatam. Lui-même étant tombé aux mains des hérétiques, quelques semaines avant la prise de Périgueux, il ne se racheta qu’au prix d’une énorme rançon, pour s’en aller mourir sous le poignard de ses propres serviteurs, dans la nuit du 14 juillet 1575, à Château-l’Évêque où il s’était réfugié.

C’est, ainsi, à une Église succombant sous la persécution, à un siège inondé de sang que fut appelé son successeur, — un petit-neveu de notre saint cardinal, — François de Bourdeille, bénédictin de l’abbaye royale de Saint-Denis, prélat recommandable, quoi qu’en ait écrit, et pour cause, son peu scrupuleux parent, le célèbre Brantôme. Cet évêque, à qui d’avoir, dans ses derniers jours, donné l’onction sacerdotale à saint Vincent de Paul, vaut l’avantage d’être souvent nommé, aurait, en d’autres temps, provoqué la reprise de la cause du serviteur de Dieu, gloire et bénédiction de sa propre famille. Mais comment y eût-il songé, en ces jours incertains ? — Lui-même, arrêté aux portes de Périgueux par l’impossibilité de franchir les lignes huguenotes, n’avait-il pas été réduit à prendre possession fictive, ou comme on dit vulgairement, à vue de clocher, de son Église et de sa ville épiscopale ?

Assurément, le spectacle de ce nouvel évêque, envoyé par la sainte Église aux populations du Périgord, escorté par les fidèles proscrits pour leur foi, et donnant du haut de la montagne du Toulon, sa première bénédiction épiscopale à cette ville de Périgueux où flottait le drapeau calviniste, ne manqua ni de grandeur, ni surtout de signification. Tableau 294émouvant, d’une beauté austère, et qui, selon qu’on l’a dit, doit rester comme l’image glorieuse de cette Église nouvelle, régénérée par l’épreuve, cherchant par la prière à reprendre sur les âmes l’empire qu’elle avait perdu, et voulant triompher de ses ennemis par le seul ascendant de ses lumières et de ses vertus. Nous-mêmes, nous tirerons de ce fait une indication précieuse, et qui nous renseignera mieux que tous les clichés historiques touchant les causes réelles et les meilleurs agents de la victoire que le catholicisme remporta finalement, en Périgord, sur l’hérésie et ses multiples alliés. Mais ce fait n’en dit pas moins l’âpreté de la lutte, — véritable lutte pour l’existence, — que l’évêque François de Bourdeille et ses successeurs, jusqu’en la seconde moitié du XVIIe siècle, eurent à soutenir, toute autre affaire ajournée, contre la coalition des ennemis de l’Église et du pays.

L’envahissement de Périgueux par les bandes huguenotes de Guy de Montferrand, dit Langoiran, et de l’enragé Geoffroy de Vivans, seigneur de Doissac, capitaine de cinquante lances, plus tard gouverneur de la ville pour les Réformés, s’était accompli après les premiers États de Blois, en violation des traités. Mais la paix de Bergerac, en 1577, celle du Fleix, en 1580, avaient laissé cette place entre les mains des religionnaires. Aussi le craintif et peu chevaleresque Henri III n’eut-il rien de plus pressé que de désavouer et de menacer de sa colère les braves qui avaient estimé que le Roi lui-même n’avait point le droit de disposer de la foi de son peuple.

Une belle page dans l’histoire de ce peuple.

Depuis six ans que les Huguenots étaient maîtres de Périgueux, il n’avait fait aucune concession. Ni les ordres du sénéchal, à chaque Édit de pacification, ni les injonctions du roi de Navarre qui tenait le Périgord en apanage, ni les sollicitations de Henri III, que tous abandonnaient comme on abandonne les chefs sans caractère, et qui à chaque instant tremblait pour sa couronne, n’avaient pu vaincre la résistance des catholiques de Périgueux. Pour ce vrai peuple de France, c’était l’étranger et le mécréant qui, sous le drapeau calviniste, avait pénétré dans ses murs ; il ne pouvait avoir d’autre pensée que de l’en chasser.

Aussi, malgré l’insuccès du brave des Coutures et de Leymarie, le commandant de Saint-Astier, Chillaud des Fieux, et Jean de Montardy, son parent, conçurent-ils de nouveau le projet de mettre hors de la ville l’odieux Vivans, ses mômiers et ses reîtres. Le coup réussit. Secondés par les sieurs de Chabannes, de la Brangelie de Trigonon, de la Mothe Saint-Privat, de Sufferte, de la Forêt, de la Roderie, ils partirent de Château-l’Évêque, 295et parvinrent à s’emparer, le 26 juillet 1581, d’un des forts qui commandaient Périgueux. Le reste suivit.

Il fallut, sans doute, que Jean de Montardy, accompagné de Hélie Desjeaux, conseiller au présidial de Périgueux, se rendît en députation auprès du Roi, pour lui faire déclaration de fidélité, et s’excuser de lui avoir rendu une ville malgré lui. Mais, pour un instant, le sentiment de l’honneur se réveilla dans l’âme de ce prince amolli. On traita avec le Béarnais. Périgueux fut retranché du nombre des places de sûreté. En échange, Henri de Navarre accepta Monségur et Puymirol, dans l’Agenais, avec une rançon de mille écus, en argent.

Périgueux, grâce à la généreuse résistance de son peuple, était donc définitivement libéré du joug protestant. Désormais, ses évêques pourront y rentrer. Le clergé, qui, durant les années de malheur, a si vaillamment tenu tête à l’ennemi, reprendra publiquement son œuvre de lumière et de paix. Le culte catholique sera librement pratiqué sur les ruines de ses églises abattues, spoliées, profanées, et qui peu à peu se relèveront en partie. Mais le pays lui-même n’est pas affranchi : il est encore, et presque entièrement, aux mains des Huguenots.

Le Protestantisme, dit l’abbé Audierne (Périgord illustré, p. 42), était entré dans le Périgord par le Fleix et Bergerac, qui devint son centre. Presque toute la noblesse avait adopté ses opinions, et marchait sous ses étendards. Cet entraînement spontané et universel n’avait rien de surprenant. Le roi de Navarre était protestant ; il possédait le Périgord, et y exerçait une haute influence. Ce prince, d’ailleurs, était si loyal, si franc, si populaire, d’un cœur si, généreux, qu’on eût aimé, pour ainsi dire, à se tromper avec lui… Sans la Ligue, le Périgord serait aujourd’hui protestant.

Non, le Périgord ne serait pas protestant ; qu’il nous soit permis d’écarter cette hypothèse. Ce n’est point avec la Ligue, sur laquelle il y aurait tant de réserves à faire, et qui tout d’abord, en 1576, s’était formée contre le Roi ; c’est en dehors des agissements de la Ligue, que le peuple catholique sut arracher Périgueux au joug des Huguenots, sans manquer de fidélité au Roi. Pour accomplir ce beau fait, le peuple catholique du Périgord n’eut besoin que de sa foi et de son patriotisme, plus pur, moins mélangé de secrètes convoitises que celui de certains chefs de la Ligue. D’ailleurs, nous allons assister, en Périgord, à des réactions bruyantes, peu opportunes peut-être, mais qui prouvent, à tout le moins, que si cette province aujourd’hui n’est pas protestante, ce n’est pas à la Ligue quelle le doit.

Maintenant, où nous sommes d’accord avec l’abbé Audierne, c’est 296lorsqu’il constate que la noblesse presque tout entière avait adopté les doctrines de la Réforme, et marchait sous ses étendards. Malheureusement, le fait est rigoureusement exact. — Affaire de conviction religieuse, dira-t-on ? — Non, mais par passion politique, et pour essayer de reconquérir dans le pays, dans l’État, la puissance que les seigneurs y avaient perdue. Lorsqu’on va au fond des choses, on s’aperçoit vite que les guerres de religion, chez nous, du moins, ne furent, en réalité, qu’une audacieuse et criminelle revanche de la féodalité, mise à mal depuis quelque cent ans ; que la controverse religieuse fut, pour les chefs huguenots, prétexte ou moyen, mais que leurs visées portaient ailleurs ; que la cause du peuple, dont ils se réclamaient sans cesse, était comme au temps de Louis XI, le moindre de leurs soucis ; que les intérêts de la France tenaient autant de place dans leur cœur, qu’ils en avaient tenu jadis dans le cœur des grands vassaux, et que Condé et Coligny pensaient, à ce sujet, comme Charles de Bourgogne ou François de Bretagne. C’est, uniquement, pour obéir aux plus viles suggestions de l’égoïsme farouche, de l’orgueil et de la haine, que l’on vit tant de nobles adopter les opinions de Calvin, les soutenir à main armée, et pour les implanter dans un pays qui n’en voulait pas, renier les plus belles traditions de leurs pères, promener partout la dévastation, la ruine, le sacrilège, recourir aux massacres, les accompagner des plus horribles tortures, pousser la rage démente jusqu’à poignarder des morts, arrachés à leur sépulcre, et dans l’intérêt du peuple, bien entendu, le piller, le rançonner, comme dans l’intérêt de la France, sans doute, traiter de sa perte avec l’étranger. — Qu’on se rappelle les négociations secrètes de Coligny.

Dans certaines contrées du midi, du centre et de l’ouest de la France, grâce aux perpétuelles compromissions de la royauté, si mal représentée par les derniers Valois, et à la faveur de circonstances exceptionnelles, telles que fut, en Périgord, l’influence inévitable de la Cour de Navarre, ils réussirent à s’imposer par la force, et à asseoir pour un temps leur domination, reconnue par des Édits, des traités, qu’ils violaient, du reste, avec le plus étrange cynisme. En ce qui concerne le Périgord, ainsi que nous l’avons dit, la délivrance de Périgueux n’entraîna pas tout d’abord la délivrance du pays. Les Huguenots restèrent momentanément les maîtres d’une grande partie de la province, et le peuple catholique dut continuer longtemps la lutte, à travers les fortunes les plus diverses, sous la conduite de chefs parmi lesquels se rencontrèrent quelques ha biles capitaines et de grands citoyens. L’Église de Périgueux, naturellement, se trouva soumise aux conditions mêmes du peuple catholique, et 297subit toutes les péripéties de cette longue lutte, où il s’agissait de vaincre avant de pouvoir réédifier.

Tout, jusqu’aux mouvements plus ou moins heureux que se donnait le peuple fidèle, était un obstacle à l’entier relèvement de cette malheureuse Église. C’est ainsi, que les diverses insurrections de Croquans ou Tards-Avisés (1594-1636), dirigées contre les Ligueurs, et plus tard contre les Royalistes, leurs dignes émules, qui pillaient et rançonnaient sans façon les pauvres gens de la glèbe et du plat-pays, paralysèrent de la manière la plus fâcheuse l’action pacifique des pasteurs. Ces Croquans, aux multitudes indisciplinées, n’étaient ni des impies, ni des révoltés. Ils n’en voulaient ni à l’Église, ni au Roi. À bout de patience et de forces, réduits à la pire des conditions, par ces Ligueurs et par tous ces chefs Royalistes, qui se servaient du drapeau catholique ou des couleurs royales comme d’autres nobles s’étaient servis du drapeau calviniste, dans un but qu’ils se gardaient d’avouer, les Croquans protestaient de leur dévouement à la royauté, et déclaraient, non sans quelque emphase, que les communautés, une fois affranchies de leurs oppresseurs, se consacreraient sans réserve au service du souverain.

Nos plaintes, écrivaient-ils au Roi, ont prins un chemin extraordinaire, mais c’est pour estre ouys de Vostre Majesté, et nos armes avons reprins, pour la nécessité qui rend toutes choses permises.

Par malheur, le chemin était extraordinaire, en effet ; et nous ne voyons pas bien quel avantage l’Église de Périgueux pouvait retirer, pour ses œuvres, d’une situation qui poussait les masses à se lever ainsi en armes, au nom d’une nécessité qui rend toutes choses permises.

Cependant, les Croquans étaient à peine renvoyés à leurs foyers, que la Fronde, une nouvelle revanche des seigneurs, dont Richelieu venait d’achever la ruine, bouleversa une fois de plus le Périgord, et parvint à s’emparer de Périgueux, que le marquis de Chanlost gouverna de 1651 à 1653, pour le compte du prince de Condé.

Au fond, qu’était la Fronde, sinon une tentative de retour vers la féodalité, un essai de fédération destinée à amener l’affaiblissement de l’autorité royale et, sous le prétexte de gouvernements de province, la rupture du lien d’unité dont la France tire toute sa force ? Que voulaient les Frondeurs, sinon ce qu’avaient voulu les nobles enrôlés sous la bannière calviniste, ce qu’avaient hypocritement visé certains Ligueurs plus dévoués à leurs secrètes ambitions qu’à la foi qui leur servait d’enseigne, ce qu’avaient tenté jadis les grands vassaux, et ceux des féodaux qui marchaient à leurs ordres ? Qu’ambitionnaient-ils sinon de diviser, 298de morceler la France, pour y régner eux-mêmes, plus à l’aise et sans contrôle ?

On a trop plaisanté de cette guerre, qui fut mesquine, sans doute, mais qui fut encore plus criminelle, et dont le peuple des provinces eut à souffrir cruellement. Le Périgord y gagna, pour sa part, plusieurs années de misère. À la fin, le peuple, le bon peuple de France sut, encore une fois, mettre fin à ces odieuses manœuvres. C’est lui qui, par le mousquet de Bodin et de ses amis, délivra Périgueux du joug des Frondeurs, comme il l’avait jadis, par la main de Chillaud des Fieux et de Montardy, affranchi de la tyrannie des Réformés.

Mais ce n’est qu’après l’extinction de ces troubles de la Fronde, dernière transformation d’une lutte qui durait depuis deux siècles, que l’apaisement se fit, et que l’Église de Périgueux put enfin se ressaisir.

Durant ces soixante-douze années, comprises entre la délivrance de Périgueux en 1581, et la délivrance de Périgueux en 1653, sept évêques s’étaient succédé, parmi lesquels deux noms seulement sont à retenir, celui de François de La Béraudière, 1614-1648, et celui, de Guillaume Le Boux, 1666-1693.

Or, le long épiscopat de François de La Béraudière, un évêque au cœur apostolique, ne fut qu’un long combat, au milieu de débris qu’il essaya vainement de faire revivre : à preuve, les murs inachevés, encore subsistants, de sa cathédrale de Saint-Étienne, accolés à ce qui survécut à l’effondrement de l’église romane, que les Huguenots abattirent en 1577. Malgré ses généreux efforts, il dut abandonner son projet, et reporter toutes ses sollicitudes sur le relèvement des ruines morales, plus étendues et plus lamentables encore que les désastres matériels accumulés sous ses yeux.

Bergerac, foyer principal du Protestantisme en Périgord, était resté au pouvoir des Huguenots jusqu’au milieu du règne de Louis XIII. Mais la fin de leur domination n’avait point marqué la chute de l’empire tyrannique qu’ils étaient parvenus à exercer sur un grand nombre d’âmes, trompées par les mensonges et la fourberie de leurs prédicants. Aux brigandages de la soldatesque et aux excès de la force brutale avait succédé la guerre par la parole, aux gages de la calomnie et de l’imposture, la guerre par la presse et les pamphlets. La Béraudière dut accepter la lutte sur ce terrain, et durant plus de trente ans, il la soutint avec une vigueur et un succès qui rappellent les plus beaux triomphes des Pères sur les hérésies de leur temps. Il appela à son aide d’ardents ouvriers évangéliques, dignes de mener sous ses ordres le saint combat. Les Huguenots avaient détruit, aux portes de Périgueux, le vieux couvent des 299Frères Mineurs, — le doux berceau de la vocation d’Hélie de Bourdeille. Il rappela à Périgueux les fils de saint François, de la branche austère des Récollets, et comme pour mieux affirmer la victoire de la vérité sur le mensonge, de la charité sur la haine homicide, il les installa aux lieux-mêmes où l’hérésie avait comploté l’envahissement de Périgueux et la ruine de son église, dans cette vieille hôtellerie du Chapeau-Vert, où le ministre Brassier avait tenu son premier prêche. Avec ces apôtres populaires, que dévorait le zèle des âmes, à qui la charité inspirait toutes les audaces, faisait mépriser tous les dangers, il multiplia les missions, les conférences, sonna partout, dans les villes et les bourgades, le réveil de la foi, prêcha partout la paix et le pardon.

De plus, il opposa les services de la presse à ses méfaits, les publications salutaires aux pamphlets haineux et menteurs. Parmi les profès du couvent des Récollets de Sarlat, fondé deux ans avant le couvent de Périgueux, se trouvait le fils d’une des meilleures familles de la bourgeoisie périgourdine, Jean Dupuy, né à Périgueux, — 18 juin 1601, — de Me Jourdain Dupuy, procureur ès sièges royaux de la sénéchaussée de Périgueux, et de Bertrande de Chabanier. Ce jeune religieux joignait une intelligence vive et une trop grande facilité de travail à l’éducation soignée qu’il avait reçue dans sa famille, — famille de robe, où se perpétuaient les bonnes traditions du vieux barreau de province. Il entreprit, sur les indications du vigilant évêque, une histoire générale de l’Église en Périgord, et en très peu de temps mena à bonne fin ce travail, qui avait pour but de montrer, par la succession des évêques et par leurs actes, la légitimité de la tradition catholique, et l’autorité des pasteurs envoyés au Périgord par les apôtres ou leurs successeurs, tandis que les Réformés lui venaient sans mission, sans mandat, sans tradition ni hiérarchie.

Certes, il s’en faut que le travail du bon Récollet soit sans reproche. Nous n’avons pas attendu ce dernier moment pour dire combien il renferme d’inexactitudes, et avec quelle facilité Dupuy confond les événements, altère les dates, lit mal, et par sa précipitation, s’expose à mal transcrire les documents. Cette œuvre se ressent de la hâte avec laquelle son auteur l’a mise au jour. Mais on doit se rappeler que c’est une œuvre d’apologie, de controverse, plutôt que d’érudition, et s’étonner que l’érudition y trouve encore autant à puiser.

D’autre part, on serait surpris de rencontrer, sous la plume d’un écrivain qui n’avait pas dépassé la trentaine, tant de passages marqués au coin d’une mâle vigueur et d’une pénétrante sagacité, si l’on ne savait qu’il travaillait sous le regard du vaillant évêque, sous son inspiration, 300et qu’il n’y a guère de témérité à voir, précisément dans ces passages d’une plus haute envolée, d’une venue plus parfaite, les suggestions et peut-être la plume même de François de La Béraudière.

Naturellement, l’épiscopat assez récent et encore présent à toutes les mémoires, du grand serviteur de Dieu, Hélie de Bourdeille, fournissait à la thèse de Dupuy un argument de trop haute valeur, pour qu’il ne l’entourât point de toutes les pompes de sa rhétorique. De là cette élévation de ton qu’il affecte, lorsqu’il arrive à l’un des plus saints évêques, qui eussent jusqu’alors illustré le siège de Périgueux. Mais cette fantaisie d’auteur mise à part, il y a lieu de constater que Dupuy, écrivant sous les yeux et avec le concours de l’évêque du diocèse, devient le témoin autorisé, irrécusable, de la tradition du dit diocèse touchant Hélie de Bourdeille, et que c’est en parfaite conformité avec le sentiment de tous, qu’il parle de ce grand évêque, de ses vertus, de ses miracles, de son culte, comme on parle communément des Saints que l’Église a placés sur les autels.

À cette constatation de l’état des esprits, en Périgord, au milieu du XVIIe siècle, à ce témoignage que le pieux et illustre La Béraudière lui rend, par l’intermédiaire du père Jean Dupuy, se borne, à la vérité, tout ce que ce digne évêque entreprit pour la cause de son saint prédécesseur. — En ces temps de lutte à outrance et de pénible relèvement, que pouvait-il de plus ?

Lorsqu’il mourut, la victoire était décidée, mais l’action continuait.

À proprement parler, c’est seulement sous l’épiscopat, également remarquable, de Guillaume Le Boux, que l’apaisement définitif se produisit, et que les choses de l’Église de Périgueux reprirent leur cours normal, interrompu depuis un siècle. Les auteurs du Gallia Christiana font le plus bel éloge de ce prélat, l’un des fervents et doctes évêques que l’Oratoire de Bérulle produisit, en si grand nombre, au XVIIe siècle. Guillaume Le Boux, disent-ils, montra ce que peut la vertu unie à l’intelligence, quid virtus et ingenium possint. Issu d’une famille pauvre, il sut s’élever aux plus hautes dignités et y déployer de rares mérites.

Nous dirons, d’accord avec eux, qu’il sut tout composer, tout régler, tout asseoir, résoudre la question pendante, depuis quatre-vingts ans, de l’union des deux Églises de Saint-Étienne et de Saint-Front, obtenir et du Saint-Siège et de l’autorité civile la ratification de ce nouvel ordre de choses, assurer à l’Église de Périgueux le concours d’auxiliaires puissants, en la personne de fervents religieux, lui rendre une cathédrale, 301un palais épiscopal, un Chapitre ; lui permettre, en un mot, de renouer le fil brisé de ses saintes destinées.

Mais l’épiscopat de Guillaume Le Boux nous conduit au XVIIIe siècle, sans que les événements, interrogés trop longuement peut-être à cette place, aient laissé aux évêques de Périgueux le loisir de répondre aux désirs toujours vivants de leur peuple, en reprenant la cause de leur glorieux prédécesseur.

2.
La cause reprend au XVIIIe siècle. — Symptômes significatifs, à Rome et en Périgord. — À Rome, plusieurs papes, dit-on, font rechercher les pièces du procès. — Benoît XIV surtout montre un vif intérêt pour cette cause, et s’en occupe activement. — À Périgueux, l’abbé de Bourdeille, vicaire général du diocèse, et plus tard évêque de Tulle, puis de Soissons, fait de nombreuses démarches, notamment à Tours, — dont le siège est occupé par Chapt de Rastignac, digne archevêque, allié à la famille de Bourdeille. — Mais Tours est tout entier aux disputes et persécutions jansénistes. — Une Note de la Sacrée Congrégation des Rites, en 1766, conseille de procéder par la voie du casus excepti. — Puis, la Révolution interrompt, pour un siècle encore, cette cause que n’abandonneront jamais ni la famille religieuse ni la famille naturelle du serviteur de Dieu, 5-7, 61, 350-358, 370, 373, 376.

Grâce à Dieu, désormais nous verrons les actes se mettre en plus complète harmonie avec les sentiments unanimes des prêtres et des fidèles, dans ce beau diocèse. Les obstacles insurmontables de l’époque précédente se sont à peu près aplanis : le XVIIIe siècle sera marqué par un effort considérable en faveur de la cause d’Hélie de Bourdeille. Le réveil se produit simultanément à Rome et à Périgueux.

À Rome, plusieurs papes, paraît-il, se sont préoccupés de retrouver les pièces du procès. À la vérité, nous n’avons vu nulle part la preuve de cette assertion, que nous reproduisons simplement, telle que nous la fournit l’auteur de l’Histoire généalogique de la maison de Bourdeille. Mais il est certain que Benoît XIV s’intéressa vivement à cette cause, et fit rechercher en France les procès-verbaux d’enquête que l’on ne pouvait découvrir aux archives romaines.

Dans sa longue et si fameuse carrière de promoteur de la foi, au cours de ses doctes travaux, Lambertini avait dû rencontrer la grande et sainte figure d’Hélie de Bourdeille. Il connaissait assurément les infatigables luttes du serviteur de Dieu pour la défense des droits de l’Église et la revendication des sacrés privilèges et prérogatives du Saint-Siège. Élevé sur la Chaire pontificale, et probablement sollicité par des prières qui lui venaient, soit de l’Église de Périgueux, soit de la famille du saint cardinal, il ne négligea rien, en ce qui le concernait, pour que cette cause si malheureusement interrompue, et dont le succès, à plusieurs points de vue d’ordre général, aurait été si avantageux pour l’Église, fût régulièrement reprise et poursuivie jusqu’à bonne fin. Les recherches qu’il avait fait exécuter par tout le royaume n’ayant donné aucun résultat, relativement aux expéditions du procès, il fit demander des renseignements, notes ou mémoires, qui pussent suppléer au défaut de ces pièces de première information.

Le père Allet, de la Compagnie de Jésus, procureur général de son Ordre, en la ville de Lyon, reçut de Rome, en 1744, mandat et com mission de recueillir et d’envoyer à la Sacrée Congrégation des Rites, ces renseignements et mémoires. Le père Allet, pour s’acquitter de son mandat, 302s’adressa au marquis de Bourdeille, chef de la famille, qui avait alors un emploi à la Cour. Celui-ci fit tenir au Révérend Père, de 1744 à 1746, plusieurs documents tirés des archives de la maison, ainsi que quelques autres mémoires ou extraits. Le père Allet jugea ces pièces suffisantes pour le moment, et manda au marquis de Bourdeille de ne lui en point adresser d’autres, jusqu’à nouvel avis. Entre-temps il avait expédié les pièces à Rome, et en tenait, dit-il, accusé de réception. Il était convaincu, pour sa part, que l’affaire viendrait prochainement en délibération. Le bon Père se trompait, apparemment, car de cet examen nous n’avons pas retrouvé trace.

Comment s’est-il fait que des pièces ainsi réclamées, ainsi expédiées sur demande, n’aient pas été soumises à une étude quelconque ? — Nous supposons, avec une certaine vraisemblance, que la famille, peu au courant des exigences de la procédure en Cour de Rome, ne s’était point préoccupée de se constituer un procureur, et le cas échéant, de faire instituer un postulateur, qui eût suivi l’affaire et mis en mouvement la Sacrée Congrégation, assez surchargée, au demeurant, par les instances des postulateurs de tant d’autres causes, pendantes depuis des années, voire, des siècles, pour laisser reposer les affaires dont personne ne sollicite de près la mise en discussion. Puis, Benoît XIV mourut, et avec lui s’éteignit l’espoir qu’on avait pu nourrir, d’une solution plus rapide, grâce à la protection spéciale de ce grand pontife.

Mais ce qui est le plus extraordinaire, et ce qui nous ramène, malgré nous, à la conjuration des événements, c’est que, à l’heure qu’il est, dans les archives de la Congrégation, si parfaitement classées et inventoriées, à dater du pontificat de Benoît XIV, on ne peut trouver apparence des pièces expédiées à Rome, de 1744 à 1746, et régulièrement reçues en cette ville, ainsi que le père Allet l’atteste, récépissé en mains. C’est du moins ce qui résulte de la Note transmise en 1894 à l’auteur de ce Mémoire, par M. W. Giannuzzi, alors official de la Sacrée Congrégation des Rites. Si cette Note est véridique, la disparition de ces pièces nous paraît encore plus inexplicable que la perte du dossier d’information canonique, ou procès de l’Ordinaire, en 1527.

De Rome, passons à Périgueux. — Encouragée par la haute bienveillance que témoignait à la cause d’Hélie de Bourdeille, le Saint-Siège apostolique, et personnellement le pape Benoît XIV, glorieusement régnant, la famille du serviteur de Dieu et avec elle l’Église de Périgueux recommencèrent leurs démarches en faveur de cette cause. Le moment leur semblait favorable pour la reprise en commun, par les Églises de Tours et de Périgueux, d’une affaire qui les touchait l’une et l’autre ; car 303le siège de Tours était occupé par un prélat originaire du Périgord et, précisément, parent ou allié de la famille de Bourdeille.

Louis-Jacques Chapt de Rastignac, archevêque de Tours de 1723 à 1750, précédemment évêque de Tulle, donna, dans sa carrière épiscopale, l’exemple de toutes les vertus. Sa charité envers les pauvres était sans bornes. Il consacrait la plus grande partie de ses revenus à l’entretien des familles nécessiteuses. À l’époque d’une inondation terrible, comme le furent trop souvent, dans le passé, les crues subites de la Loire, on le vit recevoir et nourrir dans son palais tous les habitants des campagnes voisines. Conduite généreuse qui lui valut le beau surnom de Père du peuple, — un titre en faveur, paraît-il, sur les rives de notre beau fleuve. Doué de vastes connaissances théologiques et canoniques, Chapt de Rastignac se fit remarquer dans les assemblées ecclésiastiques par sa science et la pureté de ses principes. Le clergé lui déféra plusieurs fois les honneurs de la présidence, soit en 1745, 1747 et 1748. Les procès-verbaux de ces assemblées sont des monuments de sa belle et pure doctrine. Nous avons de lui des Instructions pastorales sur la Pénitence et la Communion, qui prouvent son zèle pour l’orthodoxie des principes catholiques. Au surplus, et ceci nous dispense de tout autre éloge, son livre de la Fréquente Communion mit en rage tous les sectateurs du jansénisme, alors très répandu et presque tout-puissant.

On ne pouvait donc mieux s’adresser qu’à cet archevêque, si personnellement intéressé à la cause du serviteur de Dieu, et qui, par ailleurs, faisait revivre sur le siège de Tours ses vertus pastorales et l’autorité de sa pure doctrine. Toutefois, l’abbé de Bourdeille, vicaire général de Périgueux, choisit un intermédiaire et s’adressa de prime abord à l’abbé Odelin, prestre à Tours. Celui-ci lui répondit le 13 février 1742, en lui envoyant copie d’une Notice manuscrite, fort précieuse en ce qu’elle était de beaucoup antérieure à Maan, notre historien de l’Église de Tours, antérieure même au procès d’information de 1527, puisqu’elle n’en faisait pas mention. Cette Notice remontait ainsi à la fin du XVe siècle ou tout au plus aux premières années du XVIe. — Quels effets produisirent ces premières démarches ? Nous ne savons, n’ayant point d’autres sources de renseignement à ce sujet que les quelques pièces conservées aux archives de Bourdeille, c’est-à-dire, sauvées de toutes les dispersions qui furent la conséquence des bouleversements politiques de la fin du XVIIIe siècle.

Mais ce que nous savons, c’est que l’abbé de Bourdeille, qui n’était autre que le pieux Henri-Joseph-Claude de Bourdeille, arrière-petit neveu du serviteur de Dieu, né en 1720, évêque de Tulle en 1762, de 304Soissons, en 1764, mort à Paris en 1802, continua ses démarches avec une rare persévérance. En 1702, il écrivit à un chanoine de Saint-Gatien, originaire du Périgord, — probablement venu en Touraine à la suite de M. de Rastignac, décédé depuis deux ans. Celui-ci lui répondit en lui communiquant le procès-verbal de l’ouverture récente du tombeau du serviteur de Dieu, et en lui annonçant l’envoi, puis en lui envoyant, effectivement, des reliques du saint cardinal. Mais, en même temps, il lui fit part des troubles graves que la secte janséniste excitait alors dans l’Église de Tours, avec le concours des juges, présidial et parlement ; ce qui explique comment, cette fois encore, l’Église de Tours se trouva empêchée, — toujours la conjuration des événements, — de coopérer à la glorification de son saint archevêque.

En 1760, nous voyons le même vicaire général, Henri-Joseph de Bourdeille, s’adresser derechef au chanoine-de Saint-Gatien, son compatriote. Mais, cette fois, c’est au nom de son évêque, M. de Macheco de Prémeaux (1732-1771), qu’il écrit. De sa lettre, il résulte que l’évêque de Périgueux en est encore à la recherche et poursuite de l’enquête canonique de 1527. Enfin, en 1766, le même Henri-Joseph de Bourdeille, transféré du siège épiscopal de Tulle à celui de Soissons, reçoit de la Sacrée Congrégation des Rites, auprès de laquelle il est en instance, une Note où il lui est conseillé de recourir, pour le succès de la cause qui lui est si chère, à la voie plus expéditive du casus excepti. On lui donne même, à ce sujet, toutes les instructions utiles.

C’est cette Note, heureusement conservée à la Bibliothèque nationale, Fonds Périgord, que nous avons suivie, dans la rédaction du présent Mémoire, autant qu’il nous était possible de le faire, et dans les limites de notre compétence comme de notre dessein.

Quelle utilité pratique l’évêque de Soissons put-il retirer de cette Note ? — Nous n’avons aucun éclaircissement sur ce point. Au reste, la Révolution était proche. On était à la veille de l’affreux cataclysme, qui allait retarder d’un siècle encore et rendre plus laborieuse la reprise d’une cause, qui, pourtant, ne fut jamais abandonnée ni par la famille religieuse, ni par les membres survivants de la parenté du grand serviteur de Dieu.

305XLV.
Ce qu’il advint du tombeau du saint cardinal.

1.
Ouverture du tombeau, en 1748. — À quelle occasion. — Reconnaissance, mesures, description technique. — Ce qu’il contenait. — Disparition complète des ossements. — Conservation des ornements pontificaux. — Étonnement consigné au procès-verbal. — Fermeture du tombeau. — Tous les tombeaux environnants et plus anciens que celui là ont conservé leurs ossements. — Mention au procès-verbal du tombeau de Réginald de Montbazon, resté intact, même dans ses ouvrages extérieurs, — ainsi que le prouve le dessin de Gaignières. — Aucun signe ni inscription, sur les dalles qui ferment le tombeau du serviteur de Dieu. — Il doit être encore aujourd’hui dans le même état qu’au jour de la signature du procès verbal, 354-357.

Nous pouvons donner des renseignements précis et authentiques sur l’état du tombeau d’Hélie de Bourdeille, au milieu du XVIIIe siècle. Ce que nous allons en rapporter, s’applique même, selon toute probabilité, à son état actuel, car nous sommes convaincus que les scandales dont la cathédrale de Tours a été le théâtre durant la Révolution, ont plutôt protégé cette sainte tombe, — tout ce qui nous reste du grand serviteur de Dieu, — en l’enfouissant d’abord sous la montagne qui servait de trône et d’autel à l’infâme déesse, et après les saturnales de ce temps, en la recouvrant, ainsi que toute l’enceinte de l’édifice, d’un mètre de terre au-dessus du sol primitif.

En 1748, le Chapitre de Saint-Gatien faisait démolir le maître-autel pour le remplacer par un autel jugé plus beau. Il faisait, en outre, paver de marbre blanc le sanctuaire. L’occasion se présentant, plusieurs chanoines chez lesquels la renommée de sainteté, et aussi, selon que la suite l’a montré, le culte du saint archevêque persévéraient en dépit des événements qui avaient si vivement contrarié ce culte, conçurent le projet d’ouvrir le tombeau d’Hélie de Bourdeille, et de reconnaître ses restes vénérés.

Aucun signe, depuis longtemps, — nous dirons tout à l’heure depuis quand, — ne marquait la place de cette tombe auguste. Guidés par l’histoire de Maan, et sans doute aussi par d’autres auteurs qui ont marqué exactement cette place, ils la trouvèrent avec la plus grande facilité.

Trois chanoines, députés par le Chapitre, faisaient partie de la Commission d’ouverture. Les ouvriers maçons procédèrent en leur présence à la levée des pierres formant couvercle :

Avons trouvé, (disent-ils dans leur procès-verbal), ledit tombeau à cinq pieds de profondeur, portant six pieds de long, deux pieds de large, le fond et les côtés en maçonnerie de pierre dure, et tout le dessus couvert de pierres de deux pieds et demi.

De même que le Chapitre, en 1484, n’avait pas cru devoir tenir compte de l’humble recommandation que le serviteur de Dieu mourant avait faite à son fidèle Bois-Morin, et au lieu de déposer son corps en 306un endroit banal où les passants l’auraient foulé aux pieds, lui avait assigné une place honorable, dans le sanctuaire, aux côtés des archevêques, ses vénérables prédécesseurs ; de même, on le voit maintenant, la sépulture qui avait suivi la messe des funérailles, n’avait dû être, effectivement, que provisoire. D’après Bois-Morin, on procéda à l’inhumation dès le lendemain du décès. Or, ce n’est pas en quinze ou dix-huit heures qu’on aurait pu exécuter un pareil travail de maçonnerie. L’inspection de ce travail semblerait même justifier le texte de Maan, qui place la sépulture d’Hélie de Bourdeille au huitième jour après la mort. Elle favorise, en tout cas, l’hypothèse avec laquelle nous avons essayé de concilier les deux textes contradictoires de Maan et de Bois-Morin. Après la messe qui suivit le transport des saintes dépouilles, une première sépulture, provisoire ; après les solennelles funérailles du huitième jour, la sépulture définitive dans le tombeau dûment construit et scellé.

La tombe ouverte, qu’y trouvèrent les chanoines délégués ? — Ils répondent dans leur procès-verbal :

N’y avons trouvé aucuns ossemens, mais bien des habits pontificaux du feu seigneur archevêque : pourquoi le sieur Frémond, (l’un des délégués), après avoir fait remonter les ouvriers, et y estre descendu lui-mesme, et examen fait, n’y a rien trouvé que les habits pontificaux, la chappe et pallium, les tunicelles, un petit calice et patène d’étain.

Selon ce qu’on peut conclure de ses lettres, le bon chanoine périgourdin qui envoie ce procès-verbal à l’abbé Henri-Joseph de Bourdeille, vicaire général de Périgueux, ne fit partie du Chapitre de Tours que deux ou trois ans après l’ouverture du tombeau ; mais il

en sçait exactement, dit-il, les circonstances.

Il ajoute qu’on trouva aussi

une partie des cheveux du défunt et des lambeaux de sa robe brune. Un des chanoines qui estoient présents, m’a assuré, (remarque-t-il enfin), que ces ornemens estoient à peu près disposés et étendus comme si le corps y avoit esté.

Les rédacteurs du procès-verbal continuent en remarquant que le fait leur

paroit d’autant plus étonnant, que les ossements doivent plutôt se trouver que les habits pontificaux.

Le bon chanoine, correspondant de l’abbé de Bourdeille, manifeste encore plus d’étonnement que les rédacteurs du procès-verbal, et se lance à ce propos dans les plus singulières hypothèses, parle même d’enlèvement mystérieux, alors que l’explication du fait paraît, en somme, assez simple, ainsi que nous essaierons de le montrer.

Les chanoines délégués disent ensuite :

Lesquels habits et vêtements 307ont été remis, en partie, dans le tombeau, qui a été recouvert des mêmes pierres, qui se sont trouvées bonnes.

Les habits et vêtements ont été remis en partie. Pourquoi pas tous, tels qu’on les avait trouvés ? — Le chanoine périgourdin nous donne la réponse, qui est d’une importance capitale, en ce qu’elle montre la persévérance du culte décerné à Hélie de Bourdeille :

Ces saintes reliques — à savoir, ce qui n’avoit pas été replacé dans le tombeau, — ont esté distribuées à plusieurs particuliers, et le Chapitre a gardé le calice. Voilà la vérité du fait.

Et dans une autre lettre :

Des lambeaux de sa robe brune, répandus entre plusieurs mains de nos Messieurs, son calice d’étain, que j’ai (le Chapitre avait bien voulu, vers 1760, se dessaisir de ce calice en faveur de l’abbé de Bourdeille, qui probablement l’en avait sollicité), et que je vous enverrai par la première occasion afin que vous ayez de ses reliques, du moins.

Le procès-verbal des chanoines délégués s’achève sur une constatation qui prouve à quel point ces dignitaires ecclésiastiques étaient préoccupés et convaincus de la sainteté d’Hélie de Bourdeille, ainsi que des preuves de culte, que la présente ouverture du tombeau fournirait, un jour, aux juges compétents :

On a retrouvé, disent-ils, à côté de la grille, trois toises après, du côté de l’Évangile, Regilnaldus de Montbazon, avec tous ses ornemens, ses ossemens, une petite lampe pendante au haut du caveau : enterré en 1312, cent soixante-douze ans avant Hélie de Bourdeille, ce qui fait soupçonner que son corps a esté enlevé.

Comme s’ils disaient : Des tombeaux d’archevêques situés dans ce sanctuaire, un seul a été violé, profané. Voilà un tombeau plus ancien de deux siècles, et qui lui fait vis-à-vis ; il est intact, et garde intacte la dépouille qui lui a été confiée. — Pourquoi ?

Ce tombeau de Réginald de Montbazon était bien intact, en effet, jusque dans ses ouvrages extérieurs, puisque Gaignières, au XVIIIe siècle, en a relevé un si intéressant dessin représentant le prélat dont il renfermait les restes, couché sur la dalle funéraire. Ce dessin fait partie de la collection Gaignières, à la Bibliothèque nationale.

Mais ce que le procès-verbal ne dit pas, et ce que nous apprend le chanoine périgourdin, c’est que, non contents d’interroger le tombeau de Réginald de Montbazon, les chanoines délégués ouvrirent aussi le tombeau de plusieurs autres archevêques inhumés auprès d’Hélie de Bourdeille et qu’ils trouvèrent partout les ossements. — Manifestement, ces bons chanoines, nos prédécesseurs du XVIIIe siècle, en étendant ainsi le cercle de leurs recherches comparatives, obéissaient à la pensée et aux 308sentiments qui nous animent nous-mêmes dans ce travail. Ils voulaient établir la réalité et la permanence du culte public rendu au saint archevêque.

En effet, l’exception que les fouilles de 1748 nous révèlent au sujet de la sépulture d’Hélie de Bourdeille, s’explique naturellement et uniquement par le culte dont cette sépulture était honorée, lors du pillage de la cathédrale et des autres églises de Tours par les troupes huguenotes, sous la conduite du trop fameux La Rochefoucauld, 1562. Notre Église qui perdit, en quelques jours, par la rage de ces sacrilèges forcenés, le trésor incomparable de ses grandes reliques, tant de corps saints, jetés au feu et à la voirie, sait trop bien avec quelle sagacité diabolique ces impies allèrent tout d’abord aux reliques sacrées dont nos sanctuaires étaient si richement pourvus. Le reste semblait leur importer peu.

Or, il est évident-qu’ils firent aux cendres d’Hélie de Bourdeille l’honneur de les considérer comme de précieuses reliques, leur fureur se mesurant partout sur la dévotion populaire, et s’exaltant en proportion directe de la ferveur des fidèles. Aussi, négligeant tous les autres tombeaux qui remplissaient le sanctuaire et le chœur de la métropole, ne saccagèrent-ils que celui-là.

Cette explication est la seule qui donne une raison fondée de la disparition du corps du serviteur de Dieu. Du même coup, elle prouve que le serviteur de Dieu était en possession notoire d’un culte public, lequel seul avait pu transformer en reliques, et distinguer des autres dépouilles ensevelies à leurs côtés, les restes du saint cardinal.

Un autre fait qui montre que c’est bien à la profanation des Huguenots, qu’il faut attribuer la disparition du corps d’Hélie de Bourdeille : ces mécréants ne s’attaquèrent, chez nous, qu’aux saintes reliques et aux métaux précieux, car ils savaient que leur règne serait court et allaient au plus pressé. Or, tout aussi bien que le corps du serviteur de Dieu, avait disparu de sa tombe l’anneau cardinalice, avec lequel, d’après le témoignage formel de Bois-Morin, le saint cardinal avait été inhumé. Si quelque autre cause, difficile à imaginer, avait amené la disparition du corps, l’anneau, évidemment, se serait retrouvé en même temps que les habits pontificaux. Or, il n’en fut rien, puisque le procès verbal de 1748 n’en parle pas.

Quant à la difficulté tirée de la présence des ornements pontificaux et autres objets, que les chanoines députés retrouvèrent dans le tombeau, l’objection ne paraît pas bien grave. Des circonstances que nous ne connaissons pas, un effet du hasard, une alerte, d’autres causes plus insignifiantes encore, ont pu épargner à ces objets la destruction par le 309feu, et l’on conçoit sans trop de peine que, dans le trouble et le désordre au milieu desquels s’accomplissaient ces crimes abominables, ils aient échappé à l’attention des pillards. Des faits de ce genre se produisent dans toutes les scènes analogues.

Et l’on conçoit aussi que les chanoines de la cathédrale aient recueilli pieusement, après le départ des infâmes pillards, ces débris vénérables, et les aient réintégrés avec ordre dans le tombeau dévasté qu’ils refermèrent avec de simples pierres de taille, sans date, ni figure, ni inscription ou signe quelconque, parce que la dalle funéraire et ornementée qui décorait cette tombe glorieuse avait été brisée, détruite, — preuve nouvelle de l’effraction violente du sépulcre de notre Saint, non moins que de la vénération qui s’attachait aux objets qui avaient été à son usage. Les chanoines de Saint-Martin ne procédèrent pas autrement pour les tristes débris qu’ils purent recueillir de ce qui avait été le tombeau du grand Apôtre des Gaules.

Le tombeau d’Hélie de Bourdeille n’a pas été ouvert, que nous sachions, depuis l’année 1748. — Le jour où, guidée par le procès-verbal de l’autre siècle, l’autorité ecclésiastique locale voudra interroger de nouveau ce muet témoin de tant de merveilles, elle le retrouvera, nous n’en doutons pas, dans les conditions intérieures et extérieures que nous signalent les chanoines députés de 1748 et leur collègue périgourdin.

XLVI.
Le culte immémorial rendu à Hélie de Bourdeille. — Conclusion.

1.
Le culte public, rendu à Hélie de Bourdeille, commence au jour même de sa mort et de ses funérailles. — Il s’affirme d’une manière éclatante, à Tours, sur son tombeau, par les signes réservés au culte, et par le concours du peuple. — Il s’affirme aussi par la profanation dont le corps du serviteur de Dieu est l’objet, de la part des Huguenots, qui le brûlent comme une relique notoire. — Le même culte s’affirme à Périgueux, par les hommages religieux rendus, en l’église Saint-Front, au chapeau cardinalice du serviteur de Dieu, et par le concours de prières dont cet insigne est continuellement honoré. — Il s’affirme, en outre, par la destruction que les Huguenots font subir à cet objet, comme à une relique célèbre dans le pays. — Le culte public d’Hélie de Bourdeille survit, dans l’Église de Tours, à la violation de son tombeau. — Preuves évidentes au XVIIe et au XVIIe siècle. — Il n’est interrompu, dans ses manifestations historiques que par la dévolution, le pillage de la cathédrale, et les remaniements ultérieurs qui font disparaître jusqu’à la dernière apparence du tombeau du saint cardinal. — À Périgueux, le culte du serviteur de Dieu persiste visiblement après le pillage des Huguenots. — Mais leur domination séculaire sur cette contrée, et le manque de renseignements locaux ne nous permettent pas de le suivre et de le démontrer. Néanmoins, certains symptômes favorables apparaissent encore, au XVIIe et même au XIXe siècle. — Ce culte persévère jusqu’à nos jours dans la parenté et dans la famille religieuse du serviteur de Dieu. — D’où immémorialité, et continuité, sauf interruption pour causes de force majeure, absolument démontrée. — Les enquêtes établiront, sans doute, que la continuité elle même, fut plus persévérante, que nous n’avons pu le savoir, par nos faibles moyens d’information ; — ce qui permet d’espérer pour cette cause un succès, qui serait, actuellement, d’une véritable opportunité, 41-42, 50-51, 60, 67, 77, 80, 249, 271, 286, 318, 324-327, 331, 334, 350-351, 354 357.

Nous arrivons au terme de notre tâche. Il s’agit de nous résumer, et de conclure.

Or, la vie du serviteur de Dieu Hélie de Bourdeille, cette admirable vie qui finit pour la terre au cinquième de juillet 1484, se résume en un mot, la sainteté : la sainteté héroïque, d’une héroïcité théologique et sans défaillance ni lacunes, la sainteté évidente, universellement reconnue et proclamée.

Et cette autre vie, qui n’est point sur la terre le partage de tous, mais seulement le privilège de quelques-uns, nous voulons dire, la vie dans la mémoire et la vénération des peuples ; — cette vie posthume, livrée, plus que la première, à la merci des événements, et qui, en la 310personne d’Hélie de Bourdeille, triompha de toutes les causes d’oubli, y compris celle que les anciens appelaient la ruine des ruines elles-mêmes ; — cette vie posthume, qui, pour l’humble Frère Mineur, commença au jour et à l’heure ou l’autre finissait, et qui dure depuis tantôt six siècles, se résumé aussi en un mot, le culte : le culte religieux immémorial, et à défaut des suprêmes sanctions de l’Église, retardées par des obstacles séculaires, se résout en une possession ininterrompue des hommages spontanés, des prières et de l’inébranlable confiance du peuple chrétien, autorisé par le silence de ses pasteurs : — possession d’abord plus sensible en ses manifestations externes, éclatante même à certaines heures et sur certains points ; puis, sous le coup de catastrophes réitérées et qui constituent le cas de force majeure, plus effacée, mais toujours persévérante et n’attendant qu’une occasion, un souffle, un incident, pour s’affirmer derechef, avec plus de puissance que jamais.

En ce qui concerne la sainteté du serviteur de Dieu, la constance et l’héroïcité de ses vertus, inutile de reprendre, même dans ses grandes lignes, une démonstration qui éclate à toutes les pages de ce Mémoire, et que l’on ne peut avoir oubliée.

Quant à sa vie posthume, et à la possession immémoriale de culte qui est le privilège d’Hélie de Bourdeille, comme il fut longtemps le privilège de la plupart des Saints, aujourd’hui canonisés ou béatifiés, qui appartiennent à son époque, la simple constatation du fait, — car ici, nous ne sommes point avocat mais uniquement historien, — ne nous cause vraiment aucun embarras.

Sans rappeler les témoignages solennels rendus, de son vivant, à la sainteté d’Hélie de Bourdeille par un pape, Sixte IV, par un roi, Louis XI ; sans faire plus de fond qu’il ne convient sur l’appréciation d’un prince qui, d’ailleurs, ne manquait ni de perspicacité ni de génie, et qui prouva par ses actes plus encore que par ses paroles, — ce qui est un signe beau coup plus sûr, — qu’il croyait intimement à la sainteté de l’archevêque de Tours et redoutait, dans sa religion quelque peu superstitieuse, le pouvoir surnaturel de ce prélat ; sans nous reporter au témoignage si formel et au pronostic si tôt réalisé, qu’un étranger intelligent, érudit, Francesco Florio, portait sur l’archevêque qui alors occupait le siège de Tours, et dont il prévoyait l’élévation future sur les autels, aux côtés des Gatien, des Martin, et de tant d’autres saints évêques de cette Église ; et pour nous tenir strictement en deçà du moment qui fixe à jamais l’éternité de chacun, il est absolument certain que le culte populaire éclata, avec une singulière magnificence et une universalité peu commune, au 311jour même de la mort et des funérailles du serviteur de Dieu. Jamais défunt de la veille ne fut plus spontanément canonisé par la voix du peuple, qui est, dit-on, la voix de Dieu, ni plus subitement invoqué en public, avec de plus touchantes démonstrations de confiance et d’amour.

Ces manifestations spontanées du peuple chrétien sur le chemin d’Artannes à Tours, au passage de la sainte dépouille non encore refroidie, durant la nuit d’attente dans la petite église Saint-Sauveur, et le lendemain dans les rues de la ville, sous les voûtes de la cathédrale, au cours de l’office divin qu’elles menacent de rendre impossible, dépassent notablement l’expression ordinaire des regrets, de la reconnaissance et même de la vénération, qu’on accorde à un prélat bien-aimé qui ne serait pas, dans la pensée de tous, un Saint proprement dit.

Les morts vont vite, a-t-on dit. L’oubli leur tisse, en peu de jours, un second linceul, plus épais que le premier. Combien de temps voyons-nous visitées par d’autres que par le touriste qui regarde, et qui passe, les tombes monumentales de ceux de nos évêques qui furent en leur vivant, les plus illustres comme les plus populaires, et qui eurent les plus splendides funérailles ? — Il n’en fut point de même pour la tombe de notre Hélie de Bourdeille.

Les faits sont avérés. Loin de décroître rapidement et de cesser à bref délai, les manifestations du premier jour continuent et s’affirment de plus en plus, avec le temps ; cette tombe devient, pour plusieurs siècles, le but d’un véritable pèlerinage. Là, sous les yeux de l’autorité ecclésiastique, se multiplient les signes extérieurs du culte proprement dit, les cierges, les flambeaux qui y sont constamment allumés, en témoignage de reconnaissance pour les grâces obtenues, en symbole de prière pour les grâces sollicitées. Là aussi, sans doute, les ex-voto de l’action de grâces, car les miracles sont nombreux en ce lieu, Dieu lui-même glorifie le sépulcre de son serviteur. Là, en un mot, un nombreux et continuel concours de peuple, attesté par de nombreux témoins, dont les relations sont reproduites aux Preuves et éclaircissements de ce Mémoire.

Et cet état de choses se prolonge et s’accentue jusqu’au passage des Huguenots, c’est-à-dire de 1484 à 1562. Et ces hérétiques, impies et sacrilèges, dans leur fureur infernale, se chargent de confirmer nos assertions, en démontrant à leur manière la réalité et l’éclat du culte public dont Hélie de Bourdeille est alors en pleine et légitime possession.

Les châsses de saint Gatien, de saint Lidoire, de saint Épain et de 312l’un de ses frères, martyrs, les reliquaires de quelques autres Saints font au maître-autel de la métropole une couronne de gloire : c’est contre ces précieux restes que, tout d’abord, ils s’acharnent, brisant et fondant les métaux de valeur, brûlant les saints corps. Puis, dans le sanctuaire, au dessous des châsses, se pressent, en file serrée, les pierres tombales des archevêques qui se sont succédé, depuis deux siècles, au gouvernement de l’Église de Tours. Ils les négligent toutes, une seule exceptée, celle qui recouvre, avec tous les signes extérieurs du culte, le corps d’un Saint. Cette tombe aura le sort des châsses précieuses, puisqu’elle contient, comme elles, des reliques vénérées par le peuple catholique. La tombe est aussitôt brisée, violée, à grand renfort de blasphèmes. Les ossements en sont retirés, jetés au feu comme, les ossements sacrés que, sur les degrés de l’autel, depuis des siècles, on conservait et honorait avec tant d’amour. À même culte, même profanation. — Nous ne saurions, en vérité, désirer une preuve plus éclatante de la publicité et de l’importance du culte dont jouissait alors, dans son église métropolitaine, au milieu de son peuple tourangeau, le saint cardinal Hélie de Bourdeille. Jusqu’à cette date néfaste de 1562, la possession du culte public est inattaquable, plus lumineuse que le jour.

Cependant, le culte du serviteur de Dieu ne s’est point arrêté aux frontières de la Touraine. Dans le même temps, on le retrouve, aussi visible et plus significatif encore par l’objet matériel qui en est le centre et le symbole, dans sa chère église de Périgueux. N’ayant, dans son admirable pauvreté, d’autre chose à léguer à l’illustre collégiale qui abrite le corps de saint Front, premier apôtre de son Périgord toujours aimé, le serviteur de Dieu a offert comme un suprême hommage au Saint qu’il a si dignement et si saintement honoré durant toute sa vie, le chapeau cardinalice dont le Saint-Siège a récemment couronné sa longue carrière. Cet insigne reçoit tout d’abord, dans l’église de Saint-Front, les honneurs accoutumés : les chanoines, suivant l’usage, le font suspendre à la voûte du temple, avec cette attention toutefois qu’ils choisissent, sans doute en mémoire des religieuses prodigalités d’Hélie de Bourdeille pour le culte de leur saint patron, un point rapproché du tombeau de l’apôtre du pays périgourdin. Ils croient, ainsi, rendre leurs devoirs au vénéré cardinal défunt. Ils pensent aussi interpréter ses intentions, en faisant de l’insigne de sa haute dignité une sorte d’hommage permanent au tombeau séculaire du fondateur de l’église de Périgueux.

Mais le peuple ne l’entend pas tout à fait de la sorte. Ce chapeau cardinalice, l’unique héritage qu’il ait recueilli de la succession du serviteur 313de Dieu, devient aussitôt, pour lui, l’objet d’un culte proprement dit, une relique précieuse devant laquelle il veut se prosterner et prier. Des flambeaux sont allumés devant cette relique, et bientôt le clergé lui-même s’associe à la dévotion du peuple, puisque, d’après les historiens locaux, un gros cierge votif, par les soins du Chapitre, brûle constamment devant cet objet, qui, dans les autres églises, n’est jamais, aux yeux des fidèles et des visiteurs, que le signe historique d’une grandeur qui n’est plus.

Voilà bien, certes, le culte public et d’autant plus manifeste, que sa forme est plus insolite. À Périgueux donc, tout aussi bien qu’à Tours, Hélie de Bourdeille est en légitime possession du culte public, et cela dès le commencement, en plein XVIe siècle.

Ce culte, si extraordinaire et si remarquable dans l’objet autour duquel il se manifeste, est le premier fait, nous nous le rappelons, que le chanoine Robert, appelé devant le tribunal d’information canonique de 1527, exposa audit tribunal. Estimant avec raison qu’il ne pouvait fournir un argument plus convaincant de la sainteté du serviteur de Dieu, ce théologien dit tout d’abord la vénération du Chapitre de Saint-Front et des habitants de Périgueux pour le legs du saint cardinal.

Or, l’auteur des Vertus particulières d’Hellies, cardinal de Bourdeille, à qui nous devons, plus qu’à tout autre, d’avoir pu reconstituer en grande partie l’enquête de 1527, interrompt la transcription de la déposition du chanoine Robert, pour donner, à l’aide de témoignages plus récents et plus circonstanciés, une confirmation significative aux dires de ce témoin.

Nos pères, (écrit-il), ont veu ce cher gage de l’affection de ce prélat, et l’ont tenu en ce respect, que j’ai ouy dire à mon feu père, homme d’intégrité et de rare vertu, que quand on prioit ce prélat, ce chapeau se remuoit, sans qu’on peût conjecturer que ce mouvement viene d’aucune cause extérieure. Ce mesme tesmoignage m’a esté rendu par les sieurs Jaujay, Bertin, et autres testes blanches qui ont veu ces merveilles, avant que Périgueux fût surpris par le baron de Langoiran, chef des troupes anguenostes.

Le culte public d’Hélie de Bourdeille, en son église de Périgueux, est donc établi de façon irréfutable jusqu’au passage des Huguenots, et circonstance qu’il importe de noter, il est attesté, en même temps que violemment interrompu, à Périgueux aussi bien qu’à Tours, par les attentats sacrilèges dont les reliques du serviteur de Dieu sont aussitôt l’objet de la part de ces odieux sectaires. Car c’est bien comme relique 314et non comme souvenir quelconque d’un cardinal depuis longtemps décédé, que la rage impie des hérétiques se déchaîna contre cet insigne, vieilli et suspendu à une hauteur qui, en toute autre hypothèse, l’eût fait négliger par ces pillards. Quel intérêt auraient-ils pu avoir à détruire une loque fanée, si, en effet, ce malheureux morceau d’étoffe rouge n’avait été, à leurs yeux, qu’un lambeau vaguement historique ?

Périgueux fut surpris en 1575, par les chefs huguenots Langoiran et Vivans, qui s’y établirent. Le culte public d’Hélie de Bourdeille avait donc duré près d’un siècle entier dans cette ville, et il n’était interrompu dans ses manifestations d’évidente publicité, que par une cause de force majeure, la destruction sacrilège de son objet visible.

Ce culte se perpétua-t-il, en dépit de la dite destruction, parmi les fidèles de Périgueux ? — Assurément, il survécut d’assez longues années aux pillages et même aux démolitions dont les hérétiques se rendirent coupables dans cette ville, plus qu’ailleurs. Les lignes que nous venons de citer de l’auteur des Vertus particulières d’Hellies, lequel auteur écrivait trente ou quarante ans après le fait, en est une preuve. Mais il ne faut pas oublier que l’hérésie protestante régna longtemps, un siècle entier, sur le Périgord ; qu’aux guerres de religion succédèrent des troubles, des réactions, puis, les guerres de la Fronde, dont Périgueux eut particulièrement à souffrir ; que tout ce qui pouvait entretenir le souvenir d’Hélie de Bourdeille, sa vieille cathédrale de Saint-Étienne, son palais épiscopal, les autres maisons ou édifices de sa mense, furent démolis par les Protestants ; que le témoignage permanent rendu par les objets, par les lieux, aux saints personnages qui les ont comme marqués de leur empreinte, ainsi que l’incessante prédication qui en résulte pour le peuple, furent brutalement et à jamais soustraits aux yeux, aux oreilles du peuple ; bref, que rien ne fut négligé pour abolir dans l’esprit du peuple la mémoire et le culte du serviteur de Dieu.

Il se peut néanmoins, et nous inclinons à le croire, que ce culte se soit maintenu quand même, à l’état plus ou moins restreint, et par suite, d’une démonstration plus laborieuse. Cette démonstration, nous ne pouvons la faire ; les documents nous manquent, et les choses du Périgord ne nous sont pas assez familières pour que nous nous mettions à ce travail. Ce sera la mission des juges enquêteurs de reprendre la tâche au point où nous sommes obligés de la laisser, si, comme nous l’espérons, la cause du serviteur de Dieu est enfin ramenée devant les tribunaux de la sainte Église et, cette fois, poursuivie régulièrement jus qu’à bonne fin.

315Qu’il nous soit permis, pourtant, de signaler à leur attention deux symptômes significatifs, et qui rendent fort vraisemblable la persévérance, à un certain degré, du culte d’Hélie de Bourdeille parmi les populations du Périgord, au XVIIIe siècle et même au XIXe. Ces symptômes, selon nous, se tirent, pour le XVIIIe siècle, du voyage de Dom Jacques Boyer à travers le Périgord, et des impressions qu’il en rapporta, touchant la sainteté du serviteur de Dieu ; et, pour le XIXe siècle, du témoignage que ne peut s’empêcher de rendre au même serviteur de Dieu l’historien libre-penseur Jean-Léon Dessalles.

Nous avons déjà, à plusieurs reprises, constaté la circonspection et même la parcimonieuse sobriété avec lesquelles les auteurs du Gallia Christiana, tout entiers au relevé des noms, à la fixation des dates et à l’enregistrement fidèle mais succinct des faits majeurs qui marquèrent le passage des prélats au gouvernement de leur Église ou de leur abbaye, distribuent à ceux-ci le blâme ou l’éloge. Il semble que, pour ces grands érudits, les faits parlent toujours assez d’eux-mêmes, et qu’il convient de laisser au lecteur le soin de les entendre, à sa guise.

Cependant, lorsqu’ils arrivent à l’épiscopat d’Hélie de Bourdeille en Périgord, les frères Sainte-Marthe sortent de leur réserve habituelle. À l’exposé des faits principaux qui signalèrent l’administration de cet évêque, ils joignent un éloge complet, magnifique, de l’évêque lui-même. Ils ne parlent pas de lui autrement qu’ils ne parlent des évêques que l’Église a placés sur ses autels. Les Saints canonisés mis à part, peut-être chercherait-on vainement, dans tout leur ouvrage, un seul prélat qu’ils aient honoré de pareilles louanges, entouré d’une pareille auréole.

Or, nous savons aujourd’hui comment les auteurs du Gallia Christiana furent amenés à déroger, en ce qui concernait Hélie de Bourdeille, à leur manière habituelle, et ce qui les décida à le présenter résolument comme un évêque d’une sainteté notoire, incontestée.

Sur le point d’entreprendre leur travail, les frères Sainte-Marthe avaient choisi, parmi les membres de la Congrégation de Saint-Maur, un certain nombre de religieux, formés aux études et habiles aux recherches, qu’ils chargèrent de recueillir, diocèse par diocèse, les documents nécessaires à leur grand dessein. De ce nombre fut Dom Jacques Boyer, profès de l’abbaye de Saint-Augustin de Limoges, à qui ils confièrent, vers la fin de l’année 1710, la mission d’explorer les provinces ecclésiastiques de Bourges et de Bordeaux.

316Né au Puy-en-Velay le 7 mars 1672, profès en 1690, assigné ensuite à l’abbaye de la Chaise-Dieu, Dom Jacques Boyer avait toujours montré une inclination remarquable pour l’étude des monuments antiques. Doué d’un véritable talent de paléographe capable de déchiffrer les manuscrits les plus obscurs, il apportait au travail une constance infatigable. Son Journal de voyage, publié et annoté, en 1886, par Antoine Verrière, nous le montre, par ailleurs, positif et perspicace, d’un esprit largement ouvert, peu accessible à cet enthousiasme naïf qui est plutôt un obstacle à la sincérité historique, prompt à saisir le caractère, les mœurs des gens, au milieu desquels il passe, l’âme des pays qu’il traverse, et excellant à les fixer d’un mot, d’un trait, dans ses notes rapides, où se reflète le présent et s’entasse le passé.

C’est le 15 juin 1712, que Jacques Boyer quitta son abbaye de La Chaise-Dieu, commençant par le diocèse de Clermont les recherches qui devaient l’amener en Périgord. Le 12 septembre suivant, il entrait dans le Sarladais, passait à l’abbaye ruinée de Notre-Dame de Châtres, à Saint-Cyprien, au Bugue, à la Douze, et vers la fin d’avril 1713, arrivait à Périgueux. Le 2 mai, il assistait, à Brantôme, à la fête si populaire et si curieuse de saint Sicaire, où il fut édifié de la dévotion du peuple, et constata que la foire avait été très bonne. Trois jours après, il était à Boschaud, puis à Peyrouse, et finissait par le prieuré de Saint-Jean de Côle ses investigations en Périgord.

Il se plaint d’avoir récolté peu de documents dans cette contrée. À Châtres, je n’ai trouvé, dit-il, ni moines, ni église, ni monastère. L’abbé, François d’Aubusson, a gardé les titres… et le revenu. À Saint Cyprien, le Prieur me fit voir le peu de papiers, qu’il a retirés avec beaucoup de peine, des citoyens de la ville, dont l’archevêque de Bordeaux est seigneur. Dans les archives de l’abbaye du Bugue, je n’ai trouvé presque rien. À l’évêché de Périgueux, je n’ai pu consulter presque aucun mémoire, non plus qu’à Saint-Front : les gens de la religion ont tout pillé. Chez l’abbé de Châtres, que je suis allé voir, et chez celui de Tourtoirac, fort peu de chose. J’ai été un peu plus heureux à Chancelade : Je fis plusieurs extraits du Cartulaire qui est fort beau, et où j’ai trouvé des choses curieuses pour les évêques de Périgueux. À Boischaud, je trouvai fort peu de titres, l’abbaye ayant été pillée par les Huguenots, et par les commendataires. De même à Peyrouse et à Saint-Jean de Côle.

En somme, on le voit, le savant chercheur fit assez maigre moisson de titres et de documents écrits, au diocèse de Périgueux. Après ce que 317nous avons dit des bouleversements que subit cette Église dans la seconde moitié du XVIe siècle et la première moitié du XVIIe, il fallait bien un peu s’y attendre. Mais alors, où les frères Sainte-Marthe ont-ils puisé, nous ne disons pas les faits relatifs à l’épiscopat de Bourdeille, faits déjà connus et qui se pouvaient lire chez plusieurs auteurs, mais leurs appréciations élogieuses et d’une admiration sans réserve, sinon dans les impressions que Jacques Boyer, qu’ils citent presque à chaque page, dans leur second volume, avait remportées de son contact de plusieurs mois avec les populations du Périgord ? C’est, évidemment, par ses entretiens avec les représentants des classes les plus diverses de la société périgourdine, et grâce à l’unanimité de leurs convictions et de leurs sentiments, que Dom Boyer s’était renseigné sur le serviteur de Dieu et au sujet de sa sainte mémoire, toujours vivante sur cette terre qu’il avait évangélisée et rappelée, pour ainsi dire, des ténèbres de la mort. C’est avec l’opinion de tous, que cet homme de grand savoir, mais qui, naturellement, ne devait pas avoir de tendances à une crédulité exagérée en matière de sainteté et de miracles, puisque, nous dit-on, ses derniers jours furent légèrement troublés par les égarements du jansénisme, s’était fait son opinion personnelle sur Hélie de Bourdeille. Il avait été convaincu par le cri unanime de la voix publique. Il avait été pris par la contagion de l’admiration universelle, et il lui avait été comme impossible de ne la pas communiquer, à son tour, à ses commettants. Et c’est ainsi qu’on doit lui attribuer, soit qu’il les ait écrites, en effet, soit qu’il les leur ait seulement inspirées, les lignes significatives et si exceptionnelles, que les auteurs du Gallia Christiana consacrent à Hélie de Bourdeille.

Or, et c’est là que nous voulions en venir, une pareille unanimité et une telle persévérance dans l’admiration religieuse et reconnaissante de tout un peuple pour un serviteur de Dieu disparu depuis près de quatre siècles, ne va pas sans la confiance en son pouvoir céleste, sans de fréquents recours à son intercession, sans cet ensemble de supplications et de prières, qui constitue précisément la permanence du culte, quel que soit, d’ailleurs, le degré de publicité que comporte ce culte dont la force brutale a détruit tous les objets sensibles, effacé tous les points de ralliement.

À plus forte raison nous sera-t-il permis de tirer une conclusion identique du témoignage, étrange sous sa plume, que Léon Dessalles, érudit remarquable, mais libre-penseur dans sa vie et malheureusement aussi dans sa mort, n’a pu s’empêcher de rendre, en plein XIXe siècle, aux immortelles vertus d’Hélie de Bourdeille.

318Jean-Louis Dessalles (1803-1878) fut un des disciples, — non le moindre, — de l’historien Michelet. Comme celui-ci il resta étranger à toute notion chrétienne, mais se fit remarquer par une grande probité historique, toutes les fois que le défaut de principes religieux n’obscurcissait pas son entendement, et ne faussait pas ses appréciations. Il abandonna promptement la grande histoire, pour se consacrer à l’histoire locale de son pays. Il a recueilli, ainsi, sur le Périgord, un fonds considérable, et qui lui donne place à côté des Chancel, des Lespine, des Prunis et Leydet, des Taillefer, des Mourcin. On lui doit, en outre, un assez grand nombre d’ouvrages imprimés, des Notices historiques sur différentes villes de la province, et enfin une Histoire du Périgord, ouvrage inachevé, si nous ne nous trompons.

C’est dans ce dernier ouvrage (t. III, p. 45 et suiv.), que Dessalles rencontre Hélie de Bourdeille, et s’incline, comme malgré lui, devant cette grande mémoire, qu’il ne comprend pas, d’ailleurs, et qu’il juge du dehors, comme autrefois les païens honnêtes pouvaient juger les chrétiens :

Le successeur de Geoffroy Bérenger, (dit-il), était issu de la famille de Bourdeille, et s’appelait Hélie… Telle qu’elle nous a été racontée, la vie de cet évêque est trop légendaire, pour qu’il ne soit pas nécessaire de la résumer avec une certaine réserve, sans toutefois porter atteinte à la vérité.

De ce qu’on raconte, il paraît établi que… les parents d’Hélie confièrent son éducation à un certain Frère Mineur, tout préoccupé de recruter des fils de familles puissantes pour son couvent. Le Frère Mineur s’attacha à diriger les idées de l’enfant vers l’esprit religieux, et réussit si bien… qu’il fallut le laisser entrer dans l’Ordre des Frères Mineurs, conformément à ses désirs et à sa résolution bien arrêtée. Il était, cependant, fort jeune lorsqu’il prit cette détermination ; mais il montra tant d’ardeur pour l’étude, tant de dévouement à la cause qu’il avait embrassée, qu’il fut bientôt considéré comme un des plus solides champions de la religion.

Il avait à peine vingt-quatre ans, lorsque l’évêché de Périgueux se trouva vacant, et avec une véritable spontanéité, qui faisait le plus grand honneur à son caractère, il fut unanimement désigné par les chanoines pour remplacer Bérenger… Son premier soin, paraît-il, fut de faire une rude guerre aux jureurs, blasphémateurs : mais de prime abord, il sembla dépasser le but… Il s’occupa avec succès de relever de leurs ruines l’église de Saint-Astier, celle de Saint-Georges, à Périgueux, et quelques autres dont on ne dit pas les noms. C’est lui aussi qui fit 319construire le grand autel de la cathédrale. Dans son zèle fervent, il fit plus encore : en 1463, il retira de leur tombeau les restes de saint Front, et mit le chef dans une belle châsse à part, qu’il plaça au milieu du chœur. Voir le Livre jaune des Archives de la ville de Périgueux. — Les États (généraux) furent tenus à Tours en 1468, et ce fut dans le cours de cette même année qu’Hélie de Bourdeille devint confesseur de Louis XI, et fut appelé à l’archevêché de Tours…

Il mourut en 1484, laissant une réputation d’humilité et de savoir, de zèle et de désintéressement des mieux méritée. Ce zèle, cependant, poussé à l’excès, lui inspira un livre contre la Pragmatique Sanction, c’est-à-dire que, d’origine gauloise, et en présence d’une tradition aussi ancienne que le Christianisme dans les Gaules, il prit à parti l’Église gallicane, en faveur de l’autorité absolue du Pape. — De son temps, le mouvement religieux acquit une certaine importance.

Il n’est personne qui ne comprenne, en dépit de ses réserves, nous dirions presque, à cause de ses réserves où se dévoile le libre-penseur, la portée du jugement de Léon Dessalles. C’est le précieux témoignage d’un ennemi ; ce sont ses aveux. Volontiers nous les eussions rapportés, uniquement pour montrer, une fois de plus, que jamais, dans aucun camp, aucune voix ne s’est élevée contre les hautes vertus, la sainteté du serviteur de Dieu.

Mais, pour nous, manifestement, ce témoignage si net au milieu de restrictions qui elles-mêmes tournent à la gloire véritable d’Hélie de Bourdeille, ces aveux qu’arrache au libre-penseur la force irrésistible d’une vérité dont il ne saisit ni le pourquoi ni le comment, ne s’imposèrent point à Léon Dessalles au simple vu des documents et par leur seule autorité. Lui aussi, au XIXe siècle, comme Jacques Boyer, au XVIIIe, dut subir, à son insu, le pouvoir irrésistible de l’influence ambiante. Les documents qui attestent la sainteté véritable d’Hélie de Bourdeille, ne lui eussent pas paru aussi concluants, s’il n’avait, malgré lui, épousé le sentiment qu’il rencontrait, toujours vivant et unanime, parmi ses concitoyens, et s’il n’avait fait sienne, au sujet de cet évêque du moyen-âge, l’admiration qu’il respirait, pour ainsi dire, avec l’air de son pays.

D’où nous inférons, avec une légitime et douce espérance, que les juges enquêteurs, qui auront à rechercher, en Périgord, les traces, plus réelles peut-être que visibles à la surface, du culte d’Hélie de Bourdeille, feront, sans doute, plus ample moisson qu’on ne le supposerait au premier abord.

320En ce qui concerne l’Église de Tours, nous pouvons suivre beaucoup plus longtemps qu’à Périgueux, les manifestations du culte public rendu à Hélie de Bourdeille. Nous le voyons, en effet, survivre au pillage des Huguenots, et résister même aux attaques non moins dangereuses, peut-être, parce qu’elles furent aussi perfides et plus persévérantes, de la secte janséniste, qui troubla si profondément l’Église de Tours, au XVIIIe siècle. Ce n’est qu’à la suite des bouleversements de la Révolution que ce culte du serviteur de Dieu passa, chez nous, à un état latent, dont les enquêtes pourront seules constater l’existence et déterminer la valeur.

Au XVIIe siècle, outre que les auteurs tourangeaux, dont nous donnons les témoignages aux Preuves et éclaircissements, parlent de la sainteté d’Hélie de Bourdeille et des miracles qui ont glorifié sa tombe, en de tels termes que, sans prononcer le mot de culte, ils le supposent manifestement, nous pouvons nous prévaloir de trois textes qui mettent hors de doute la persévérance de ce culte.

Le père Martin Marteau, de l’Ordre des Carmes, après avoir dit, dans son Troisième Parterre, que le corps du serviteur de Dieu

repose dans l’église Saint-Gatien de Tours, à costé du grand autel, où il s’est faict plusieurs miracles,

rappelle, dans son Quatrième Parterre le

bienheureux Hélie de Bourdeille, archevesque de Tours

et le place au rang

de quelques saincts et vénérables personnages de la Touraine, desquels on ne fait pas feste.

Or, au temps où Martin Marteau écrivait, 1661, il y avait déjà un siècle, que toute trace extérieure du tombeau d’Hélie de Bourdeille avait disparu, ainsi que nous l’avons dit. Qu’est-ce donc qui désignait au naïf auteur cette tombe disparue, sinon la persévérance des fidèles à venir prier en ce lieu ? Et quel motif, autre que la persistance du culte, pouvait induire le bon Carme de la place Maubert à ranger le serviteur de Dieu parmi ces saints personnages qui, sans avoir les honneurs du culte liturgique, étaient néanmoins, comme la bienheureuse Marie de Maillé, — dont le Saint-Siège a, dans la seconde moitié de ce siècle, approuvé le culte, — en possession d’un culte populaire immémorial ? Si ce religieux, originaire de Tours, s’est décidé à ranger Hélie de Bourdeille parmi les plantes choisies de ses gracieux Parterres, n’est-ce point au souvenir de tout ce qu’il avait vu, entendu et, sans doute, pratiqué lui-même, aux jours déjà lointains de sa pieuse enfance ?

L’auteur des Annales de Touraine, qui, pour les érudits, n’est autre que René Ouvrard, chanoine de Saint-Gatien, et qui écrivait vers 1670, est plus explicite :

Le corps d’Hélie de Bourdeille, (dit-il), fut enterré 321avec toute la magnificence deue à sa dignité, et à l’estime particulière qu’on faisoit de sa saincteté. Il s’est fait beaucoup de miracles à son tombeau, qui se voit à costé droit du grand autel, où est sa figure.

Or, ce brave chanoine est un témoin oculaire et de tous les jours. Il nous signale un fait qui nous paraît une preuve palpable de culte : la figure du serviteur de Dieu, au grand autel. — Au grand autel, comme tableau de milieu ou représentation principale ? — Non, car cette disposition ne se conçoit pas sans le culte liturgique et des plus solennels, comme serait le culte d’un titulaire ou d’un patron, mais sur un point quelconque dudit autel, en vertu d’une disposition que nous nous expliquons aisément par les vicissitudes mêmes du tombeau du serviteur de Dieu.

Nous savons, en effet, que, les Huguenots ayant brisé et profané cette tombe vénérée, elle fut fermée à nouveau et scellée avec de simples pierres de taille, sans aucun signe ni inscription, telles enfin que les retrouvèrent les chanoines députés en 1748 à la reconnaissance authentique du sépulcre d’Hélie de Bourdeille. Cependant, il était nécessaire que quelque signe rappelât au peuple fidèle, indiquât au pèlerin, la place de ce tombeau, que rien désormais ne pouvait faire reconnaître. De là, sans doute, cette figure, image ou relief, du serviteur de Dieu, placée sur un point indéterminé du maître-autel, si voisin du tombeau. Nous donnons pour ce qu’elle vaut cette explication qui nous est personnelle. Quelle que soit, au surplus, la valeur qu’on lui attribue, la présence de la figure du bienheureux, en la place qu’indique le chanoine René Ouvrard, qui l’a chaque jour sous les yeux, est sans contredit la marque d’un culte public rendu à notre saint cardinal.

Enfin, Olivier Cherreau, qui ne fera jamais autorité en histoire, mais qui mérite toute créance pour ce qu’il raconte des choses dont il a eu connaissance personnelle, nous dit, en 1654, à propos d’Hélie de Bourdeille :

Ceux de Chastellerault ont aussy son image.

Si nous ne nous trompons, ce vers ou cette prose rimée du Maître Sergetier, venant immédiatement après ce qu’il écrit de la sainteté d’Hélie de Bourdeille, des commencements de sa cause de canonisation, de son tombeau vénéré, indique que, dans la pensée d’Olivier Cherreau, il s’agit, non d’une image quelconque du serviteur de Dieu, mais d’une image vénérée, d’un portrait du Saint, entouré d’honneurs et objet d’un culte, dans une ville du Poitou. Or cette ville, voisine de la Touraine, n’appartient pas à l’Église de Tours. On en peut donc conclure que le culte persévérant du serviteur de Dieu avait, en ce XVIIe siècle, franchi les limites de notre Église, transporté hors des frontières du territoire tourangeau par la 322croissante renommée ou par la piété reconnaissante de quelque pèlerin miraculé.

Quoi qu’il en soit, le culte d’Hélie de Bourdeille se maintint, chez nous, en dépit de toutes les attaques sournoises dont il fut sûrement l’objet, de la part du parti janséniste qui s’afficha, si puissant et si tyrannique, au cours du XVIIIe siècle, dans la ville même de Tours. Nous n’avons pas de meilleure preuve de la survivance de ce culte, que les mesures prises par le Chapitre-métropolitain, en l’année 1748, lors de la réfection du maître-autel et de la mise à neuf du dallage qui l’environnait. Nous voyons, en effet, d’une part, les chanoines délégués à l’ouverture et reconnaissance du tombeau du serviteur de Dieu, procéder en tout comme on procède à l’ouverture et reconnaissance du tombeau d’un Saint proprement dit. C’est, du reste, parce qu’il s’agissait d’un Saint, proclamé tel par le culte populaire, et comme tel, sans doute, discuté par la secte à laquelle, — l’hypothèse n’est pas chimérique, — quelques membres du Chapitre devaient être inféodés, que la commission avait été donnée de procéder à l’examen de la tombe d’Hélie de Bourdeille. Aux termes mêmes du procès-verbal rédigé à cette occasion, l’examen du tombeau de Bourdeille est le centre des recherches de la députation ; toutes les autres fouilles ne sont exécutées qu’en vue de celle-ci, et pour l’éclairer par voie de comparaison. Et ces fouilles, cette reconnaissance du tombeau du serviteur de Dieu, aboutissent à une importante manifestation de culte, de la part du haut clergé métropolitain.

Les vêtements pontificaux du serviteur de Dieu, qu’une main pieuse, après le pillage des Huguenots, avait recueillis et rangés avec soin dans la tombe, vide de son principal trésor, y sont replacés avec le même soin ; mais on n’a garde de rendre à cette tombe les objets moindres que réclame la pieuse avidité des prêtres et des fidèles. Des lambeaux de la robe brune du serviteur de Dieu, son calice d’étain, quelques autres débris, sont religieusement réservés et partagés comme reliques — c’est le seul mot employé dans les documents, — aux vénérables chanoines, et aux fidèles, désignés dans les mêmes documents sous l’appellation de particuliers. Et le Chapitre garde aussi, comme relique, le pauvre calice qui a reposé, trois siècles durant, dans le tombeau du Saint. Il ne s’en dessaisira qu’en faveur de la famille même du serviteur de Dieu.

Ce sont là, disons-nous, des manifestations de culte, ou il faut renoncer à en trouver quelque part, en dehors des prières et fonctions liturgiques. Or, ces manifestations se produisaient en plein XVIIIe siècle, le moins crédule des siècles chrétiens.

323Vers la fin de ce siècle, enfin, nous trouvons dans un recueil, authentique pour l’Église de Tours, une indication, qui, pour être discrète et comme voilée, n’en constitue pas moins, selon nous, une trace visible de la survivance du culte, sous l’œil favorable de l’autorité ecclésiastique diocésaine. Le Rituel tourangeau, imprimé en 1780, et qui consacre une courte Notice aux archevêques de Tours prédécédés, dit à propos d’Hélie de Bourdeille :

Defunctus cum magna sanctitatis opinione, et humatus in ecclesia metropolitana, miraculorum fama inclaruit.

[Mort en grande réputation de sainteté, et enterré dans l'église métropolitaine, la renommée de ses miracles s'est répandue.]

Le mot de culte, qui serait péremptoire, n’est pas prononcé, mais on ne peut guère s’empêcher de le soupçonner derrière la formule si pleinement affirmative dont on se sert, dans un livre édité par l’autorité diocésaine elle-même.

Malheureusement, à quatre ans de là, éclate la grande Révolution qui ensanglantera la fin de ce siècle, dévastera et ruinera toutes les églises, jettera au vent ce qu’y a épargné la fureur des hérétiques, commencera une ère de troubles qui n’est pas encore fermée. À la suite du Concordat, et pour réparer, en ce qu’ils avaient de réparable, les désastres matériels causés par l’horrible tempête, on fut obligé de procéder, dans la cathédrale de Tours, à des remaniements intérieurs qui en relevant d’un mètre au moins le sol de l’édifice, enfouirent l’ancien dallage ou ce qui en subsistait, dérobèrent à tous les regards les derniers vestiges du saint tombeau, et par un de ces coups sous lesquels nous avons vu s’alanguir et pour un temps disparaître, parmi nous, le culte si populaire de saint Martin lui-même, affaiblirent nécessairement le souvenir du serviteur de Dieu. Le culte est étroitement uni à la mémoire, et la mémoire au témoignage des sens. Tout signe extérieur disparu, il est fatal que le souvenir peu à peu s’efface dans la mémoire du peuple, et le souvenir effacé, le culte ne peut se soutenir, du moins, en des conditions de notoriété qui permettent de l’établir, preuves en mains.

Si, de 1790 à 1860, la mémoire de saint Martin lui-même n’eût été protégée, chez nous, par le culte liturgique, son nom, ce grand nom au seul prononcé duquel le peuple s’émeut si aisément, ne s’en serait pas moins effacé de la mémoire populaire. Malgré les monuments ou débris de monuments, qui le célébraient encore, les habitants de sa propre ville déjà s’étaient déshabitués, à son endroit, de tous les usages, de toutes les pratiques et traditions qui constituent le culte populaire. Sa fête passait inaperçue. Encore un peu, et le 11 novembre devenait plus indifférent à la population tourangelle, qu’il ne l’est à la plus grande partie de l’univers catholique. Par contre, il suffit d’un coup de pioche, 324et que le sol du saint tombeau, avec ce qui pouvait subsister de ce sépulcre glorieux, reparût sous les yeux des fidèles, pour que soudain reparût la ferveur, l’entraînement des anciens jours, et que le culte populaire du Thaumaturge des Gaules reprît sa place à côté, parfois même au-dessus des splendeurs du culte liturgique. — Ceci est de l’histoire contemporaine.

Mais que pense-t-on que doive devenir, dans les mêmes conditions de ruine matérielle, et de suppression violente de tout ce qui pourrait, par les sens, parler à l’âme du peuple, le culte purement populaire et sans soutien liturgique d’autres serviteurs de Dieu, qui, pour être illustres, ne sauraient, pourtant, entrer en comparaison avec un Saint exceptionnel, qui, depuis quinze siècles, remplit le monde de sa gloire, et selon le mot d’un autre Saint, se voit, en tous les lieux où pénètre le nom du Christ, élever des temples et dresser des autels ? — Et par contre, aussi, que ne peut-on espérer d’un événement, d’une mesure, d’une circonstance qui remettrait soudain sous les yeux du peuple, comme il est arrivé pour le tombeau de saint Martin, les signes sensibles et les vestiges enfouis d’un culte qui jadis avait eu sa place dans l’esprit et plus encore dans le cœur du peuple ?

Après cela, il nous est bien permis d’étendre à la Touraine ce que nous disions tout à l’heure du Périgord. Qui sait ce que des enquêtes bien conduites pourront nous révéler, un jour, de la persistance mystérieuse du culte d’Hélie de Bourdeille, chez nous ? Ceux qui croient connaître le mieux les secrets mouvements de l’esprit chrétien dans nos populations pourraient fort bien s’y tromper. Cela s’est vu d’autres fois, en des cas analogues, et c’est encore de l’histoire contemporaine.

Lorsque, en 1869, la démolition de l’ancienne église des Cordeliers de Tours, et l’ouverture fortuite, dans l’enceinte de cette église profanée, d’une tombe qui, par les débris qu’elle contenait, piquait la curiosité publique, amena le pieux et docte chanoine Bourassé à émettre une hypothèse, d’ailleurs abandonnée par la suite, et à prononcer le nom de Jeanne-Marie de Maillé, nul autre que lui, à cette heure, dans le clergé de la ville de Tours, sans même excepter le Rme archevêque Guibert, et à plus forte raison, personne parmi les fidèles de la cité, ne connaissait cette admirable servante de Dieu. Même vaguement et par ouï-dire nul ne savait ce qu’elle avait été, à quelle époque elle avait vécu, quels avaient été ses mérites, ses vertus. Impossible, apparemment, de rencontrer une méconnaissance plus complète, un oubli plus profond.

On sait pourtant ce qui arriva. Ni méconnaissance, ni oubli, ne firent 325que, des bords de cette tombe en laquelle notre vénéré maître avait cru tout d’abord reconnaître celle de la sainte tertiaire franciscaine, décédée depuis plus de quatre cents ans, le nom de Marie de Maillé, ne courût aussitôt, comme la flamme dans les roseaux, sur les lèvres de la foule frémissante. Chacun, avant même de savoir ce qu’avait été cette illustre et déjà bien-aimée inconnue, se le répétait avec enthousiasme ; la ville tout entière en était ébranlée ; ce même jour, avant que le pâle soleil de novembre se fût couché dans la brume, des centaines, des milliers peut-être de fidèles l’avaient invoquée ; le grave et prudent archevêque, si lent à la décision, lui-même avait été saisi ; la reprise de la cause était aussitôt décidée, et cette cause instruite per viam casus excepti et portée à Rome, y obtenait, en quelques mois, un succès complet, vertigineux, puisque le culte de la bienheureuse, réveillé inopinément le 9 novembre 1869, était approuvé, ratifié par le Saint-Siège dès le 27 avril 1871, moins de deux ans après cette extraordinaire journée du 9 novembre 1869.

Une circonstance banale, survenue au temps même où se consommait à jamais la profanation du sol sacré qui avait reçu jadis la dépouille de la Sainte, et au cours d’une démolition qui devait, naturellement, abolir irrémédiablement sa mémoire, avait été le moyen précisément choisi par la divine Providence pour procurer enfin à cette mémoire la glorification suprême, et faire jaillir des entrailles mêmes du peuple chrétien l’étincelle imperceptible, oubliée, qui depuis si longtemps y sommeillait. — Pourrait-on nous affirmer, maintenant, que le culte d’Hélie de Bourdeille, dont nous avons suivi la trace en Touraine, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, est définitivement mort, et qu’il ne sommeille pas comme celui de Marie de Maillé ? Pourrait-on nous assurer que sa flamme, vacillante sans doute, mais perceptible encore à travers les ténèbres qui obscur cirent les temps voisins de la Révolution, ne dort pas, elle aussi, au cœur du peuple chrétien, prête à se ranimer et à jeter un éclat inattendu, au moment où l’on y pensera le moins, et par l’effet de circonstances peut être plus insignifiantes que celles qui amenèrent la solennelle exaltation de Jeanne-Marie de Maillé sur les autels ?

Ici, nous racontons, nous exposons, nous ne plaidons pas. Mais il nous semble que, s’il nous fallait établir une comparaison entre les deux causes, nous n’aurions pas de peine à montrer que, toutes choses attentivement considérées, les signes de la persévérance du culte public ne sont pas moins manifestes en faveur d’Hélie de Bourdeille, qu’ils pouvaient l’être en faveur de Marie de Maillé, à la veille des événements de novembre 1869.

326Car, en mettant toutes choses au pire et en supposant, par impossible, que tous les arguments donnés jusqu’ici doivent succomber sous la contre-argumentation du Promoteur de la Foi, on ne pourra pas nier, à tout le moins, que le culte du saint cardinal ne se soit perpétué jusqu’à ce jour, dans la maison du serviteur de Dieu, et surtout dans sa famille religieuse, nous voulons dire, chez les Frères Mineurs, pour lesquels le frère Hélie est toujours le bienheureux Hélie de Bourdeille, la gloire de l’Ordre, et dans le silence plutôt que dans le secret de la prière, la pieuse espérance de nombre de ses religieux.

Pour ce qui est des membres survivants de la maison de Bourdeille, les constatations que nous avons pu faire, au cours de notre longue étude du sujet, nous sont trop personnelles pour que nous les alléguions à cette place. Qu’il nous suffise de déclarer qu’au foyer des derniers rejetons de cette noble famille, les preuves du culte rendu, de génération en génération, au saint cardinal, sont nombreuses, concluantes, et que, sans doute, il serait facile, au besoin, de les établir victorieusement.

Quant à la grande famille franciscaine, pourrions-nous oublier que c’est précisément à l’une des multiples manifestations du culte qu’on n’a point cessé, dans l’Ordre, de rendre au serviteur de Dieu, que nous devons nous-même d’avoir connu le nom d’Hélie de Bourdeille, et tout aussitôt, conçu le projet, téméraire peut-être, eu égard à notre insuffisance, de faire sortir des obscurités de l’histoire et de venger des contra dictions et des mensonges de maints auteurs, cette grande et sainte mémoire ? — C’était en 1874, dans une petite ville du Hainaut. Feuilletant, par hasard, dans la chapelle d’une communauté de religieuses affiliées au Tiers-Ordre de Saint-François, un Manuel édité par les Pères Récollets de la province, à l’usage des tertiaires séculiers, nous y rencontrâmes, non sans quelque surprise, inscrit au calendrier, sous la date du 5 juillet, le Bienheureux Hélie de Bourdeille, cardinal, archevêque de Tours. Notre résolution fut aussitôt prise, et toujours gardée, en dépit des événements contraires. Ce Mémoire en est le fruit tardif, d’arrière-saison.

Maintenant, à la réflexion, pouvons-nous voir autre chose qu’une véritable manifestation de culte, dans cette inscription au calendrier des Saints de l’Ordre Séraphique, dressé par les fils mêmes du saint Patriarche, pour les fidèles, si nombreux et si fervents, qu’ils enrôlent dans ces provinces du Nord, sous la bannière du Tiers-Ordre ? À quelle fin ce calendrier placé en tête du Manuel ? En le rédigeant, les Pères ont-ils 327pu avoir d’autre but, que de guider la dévotion des fidèles, de la diriger, de préférence, vers le culte et l’imitation des Saints qui ont illustré là glorieuse milice de saint François, de leur faire embrasser et partager, en un mot, le culte qu’ils professent eux-mêmes pour les célestes protecteurs dont les noms figurent sur ces pieux diptyques ? Nous-même, dans notre ignorance qui nous mettait à l’abri de toute idée préconçue, en lisant pour la première fois, en telle place, le nom du Bienheureux Hélie de Bourdeille, avons-nous eu d’autre idée que celle d’un culte public et jusqu’alors ignoré de nous, rendu par les Pères Récollets à ce serviteur de Dieu qui nous touchait parce qu’il touchait l’Église de nos jeunes ans ? — Le fait matériel de l’inscription au calendrier du Manuel du Tiers-Ordre, pour les provinces belges, est d’une vérification facile. Quant à la conclusion que nous en tirons, elle nous semble, sauf avis plus autorisé, légitimement déduite du fait.

Arrêtons-nous là.

Par ce qui précède, il est rigoureusement démontré, en premier lieu, que le culte public du serviteur de Dieu, Hélie de Bourdeille, spontanément éclos et manifesté de la manière la plus explicite et formelle, au jour même de la mort et des funérailles dudit serviteur de Dieu, jouit du privilège de l’Immémorialité.

Il semble également démontré que, si le culte du serviteur de Dieu Hélie de Bourdeille après avoir persévéré de longues années sans interruption d’aucune sorte, a été, sur plusieurs points, contrarié dans ses manifestations publiques, il ne l’a été que par des causes de force majeure, impuissantes, en droit, à interrompre la prescription canonique ; et que, par conséquent, le privilège de la Continuité ne saurait être dénié au dit culte.

Il paraît certain, par ailleurs, que ce culte, interrompu extérieurement sur plusieurs points, s’y est cependant maintenu, à l’état latent, tandis que sur d’autres points il se perpétuait, visible et saisissable ; de sorte que, de ce chef encore, le privilège de la Continuité lui serait assuré.

Tout indique, enfin, que les enquêtes espérées, appelées par tant de vœux, auxquelles nous n’avions ni mission ni moyen de nous livrer, dans ce travail préparatoire, d’initiative privée et purement historique, établiront la légitime possession de ce culte, et permettront à l’Église d’inscrire solennellement et à jamais au catalogue de ses Saints, celui que, suivant la parole d’un de ses panégyristes,

le Ciel avoit faict naistre, non tant pour soy-mesme, que pour servir d’eschole 328de vertu à la noblesse, de modelle aux bons prélats, de prototype à l’austérité des religieux, de pourtraict de saincteté pour tout le Christianisme.

Dieu et son grand serviteur, que nous en prions humblement, daignent nous faire et à l’Église de France cette grâce opportune ! — Cette grâce opportune, disons-nous en terminant, — avec la pleine confiance que nul de ceux qui apporteront, dans la lecture de ce Mémoire, une réelle intelligence des besoins de notre temps, n’estimera le mot vide de sens ou déplacé. Hommes et choses, à l’heure présente, semblent s’unir pour en légitimer l’emploi…

Fin du mémoire historique.

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