I. Mémoire historique : Chapitres 30 à 39
XXXI. Hélie de Bourdeille s’entremet généreusement dans les querelles de quantité d’évêques avec Louis XI. — L’avocat de tous les disgraciés.
1. La plupart des évêques, fils ou créatures des grandes familles féodales, épousent leurs querelles politiques. — La Pragmatique, d’autre part, en sapant l’autorité du Pape, sapait le principe de toute autorité, celle du Roi, la première. — De là, les nombreux démêlés de Louis XI avec les évêques de son royaume, et les procédés violents, les répressions illégales qui en étaient la conséquence. — Hélie de Bourdeille ne cesse de rappeler ces illégalités à la conscience du Roi. — Nombre de ces évêques le prient d’intervenir en leur faveur. — L’affaire de l’archevêque d’Embrun. — À mesure que le temps complique les choses, Bourdeille redouble de zèle. — Les insuccès ne le découragent pas. — Il saisit toutes les occasions ou les fait naître. — Le Roi, sans l’éconduire formellement, se délivre de ses saintes importunités en lui de mandant de mettre par écrit ses requêtes, 34, 173, 249.
Ces interventions plus ou moins fréquentes, quoique fort discrètes, d’Hélie de Bourdeille dans les affaires de l’État, la confiance dont le Pape lui donnait des preuves si marquantes, et par-dessus tout, le simple et modeste mais infatigable dévouement qu’il mettait, en ces circonstances comme en toute occasion, au service du Roi et du pays, lui auraient ménagé auprès de Louis XI un crédit toujours grandissant, si le prince n’avait parfois trouvé pénible le trouble salutaire que les remontrances du saint archevêque jetaient dans sa conscience perplexe et en quête d’accommodements. Les admirables vertus du serviteur de Dieu lui assuraient, du moins, de la part du monarque, un respect profond, persévérant, et une bienveillance que nulle importunité ne parvenait à ébranler.
Et le vaillant archevêque, sans se préoccuper du qu’en dira le Roi ? 173l’avertissait, l’exhortait sans cesse, à temps et à contre-temps
, suivant le mot de l’Apôtre, en toute patience et doctrine
, fort peu inquiet, par ailleurs, de savoir si son crédit en Cour s’élèverait ou baisserait à la suite de pareilles démarches.
Les évêques du royaume lui donnaient fort à faire ; les légats du Saint-Siège eux-mêmes, nous l’avons déjà dit, ne dédaignaient pas de recourir à ses bons offices.
Fils ou créatures des grandes familles féodales, plus ou moins ouvertement brouillées avec le Roi, qui était le fléau vivant de la féodalité, un grand nombre des évêques de France épousaient les querelles politiques de leurs parents ou de leurs protecteurs. Ils y étaient d’autant plus enclins, que la Pragmatique, en sapant l’autorité du Pape, sapait le principe d’autorité lui-même, et par un juste retour, ébranlait, au détriment des princes qui l’avaient érigée en loi d’État, ou la maintenaient sous le manteau après l’avoir solennellement abrogée, ce respect qu’on professait jadis pour la personne et la majesté du souverain.
De là, apparemment, les nombreux démêlés de Louis XI avec les évêques de ses États. De là, aussi, par un désagréable mais logique retour de ce qu’on appelle aujourd’hui la justice immanente des choses
, les procédés violents dont le Roi usait vis-à-vis de plusieurs d’entre eux, les confiscations, les bannissements et autres modes de répression.
Au fond, ces prélats n’avaient pas tous les motifs de se plaindre. Outre que, souvent, leur conduite à l’égard du Roi et du pays lui-même n’avait pas été à l’abri de tout reproche, comment pouvaient-ils invoquer le droit de l’Église, alors qu’ils le violaient dans sa plus haute expression, en acceptant et soutenant les détestables dispositions de la Pragmatique contre les sacrées prérogatives du Saint-Siège ?
Mais les mesures qui les atteignaient, n’en étaient pas moins illégales, n’en constituaient pas moins, de la part du pouvoir séculier, une flagrante usurpation des droits de l’Église ; et par amour de l’Église, pour la défendre, autant que par charité pour ses frères dans l’épiscopat, Hélie de Bourdeille ne cessait de remontrer au Roi, combien, par de tels actes, il chargeait sa conscience
, le priant et suppliant d’y porter remède au plus tôt. Tant de courage et de désintéressement personnel jette l’excellent Bois-Morin dans l’admiration :
Combien de poyne, écrit-il, et quantes dilligences a faict mondict seigneur, pour faire retourner en leurs éveschés, et rendre les fruictz de leurs béneffices, tant de prélats et de gens d’esglise qu’estoyent bannis du royaulme de France, comme estoit monsieur l’arcevesque d’Ambrun (Jean III Belle ou Bayle), et plusieurs autres des noms desqueulx à présent non me recorde ; et 174tant de foys il a esté devers le Roy Loys, pour lui remonstrer qu’il ne devoyt ny ne pouvoyt sellon Dieu.
Souvent, ces évêques bannis ou spoliés, sachant le crédit dont l’archevêque de Tours disposait auprès du Roi, connaissant d’ailleurs son courage et son infatigable charité, lui écrivaient pour le prier d’intercéder en leur faveur. C’était, pour Hélie de Bourdeille, une occasion de renouveler auprès du Roi, à propos d’intérêts particuliers, ses instances d’ordre général, et ses revendications des droits de l’Église. Il était, du reste, à la piste de ces occasions qui lui fournissaient le moyen d’accomplir ce qu’il regardait comme l’un de ses plus impérieux devoirs, et lorsqu’elles ne se présentaient pas assez vite, à son gré, il les faisait naître.
Cependant, à mesure que le temps compliquait les choses, dans ce règne qui devait être tourmenté jusqu’à la fin, la mission du saint archevêque devenait plus épineuse, et ses remontrances plus fatigantes pour un prince dont le naturel ne comportait pas une patience à toute épreuve. Mais le zèle d’Hélie de Bourdeille n’en éprouvait aucun ralentissement. On eût dit, au contraire, qu’il redoublait de vigueur avec les années, et que les insuccès, car il s’en fallait qu’il réussît toujours, l’encourageaient au lieu de l’abattre. Si bien que, à la fin, le Roi, qui, malgré tout, lui était toujours bienveillant et sympathique, prenait les devants, lorsqu’il voyait approcher les remontrances accoutumées et, ainsi que nous l’avons déjà constaté, pour d’autres affaires, se tirait du mauvais moment, en priant l’archevêque de lui exposer par écrit l’objet de ses requêtes :
Et quant le dict feu Roy, (ajoute Bois-Morin), cognoissoit que mondict seigneur luy vouloit parler de cella, luy disoit :
Monsieur de Tours, sy voulés riens, rescripvés-moy; et s’en alloit sans le escouter.
2. Hélie de Bourdeille prend le Roi au mot, et lui écrit longuement et avec une vigueur apostolique. — Il lui rappelle les principes immuables de l’Église sur la compétence des deux juridictions ; — lui représente aussi les censures qu’il encourt par sa conduite. — Le zèle d’Hélie de Bourdeille ne se borne pas à la défense des évêques et prélats : il s’étend à tous les disgraciés, particulièrement, à ceux qui se sont recommandés à sa charité. — Il prend aussi occasion de ces écrits qui lui sont demandés par le Roi, pour lui rappeler de nouveau les doléances du pauvre peuple, de plus en plus chargé, grevé. — Et il le fait en termes si forts, que, de l’opinion de tous, personne, pas même un prince du sang, n’eût osé écrire au Roi d’une manière aussi pressante et énergique, 34 35, 175.
Monsieur de Tours, rescripvés-moy.
— Le courageux archevêque se le tenait pour dit, et agissait en conséquence. Prenant aussitôt la plume, il écrivait au Roi ce qu’il n’avait pu lui dire de vive voix, ce que peut-être, par ménagement pour la présence du prince, il ne lui aurait pas représenté en termes aussi catégoriques. Il lui écrivait longuement, insistait avec force, mettait au service de sa conviction et de sa charité une vigueur tout apostolique. La parole de Dieu, on peut le croire, n’était pas liée, sous sa plume respectueuse, mais austère et presque vengeresse.
Il rappelait au Roi les principes sacrés, immuables, sur lesquels repose la distinction de compétence des deux pouvoirs, ecclésiastique et séculier. Il lui montrait comment ses mesures contre les évêques, bénéficiers 175et autres personnes d’Église, le plaçaient sous le coup des censures les plus graves. Il l’adjurait, enfin, de songer à sa conscience, au salut de son âme, et de porter un prompt remède au mal déjà fait.
La charité du saint prélat ne se bornait pas, du reste, aux grands personnages de l’Église, ou à ceux qui relevaient de son for. Elle s’étendait à tous les disgraciés, surtout à ceux qui avaient imploré son appui ; et dans ses lettres, comme dans ses entretiens, il attirait sur eux l’attention, la justice ou la pitié du Roi.
Il revenait, avec plus d’énergie encore, sur les doléances du peuple, que les charges publiques écrasaient de plus en plus. Il lui remontrait les misères croissantes, et les impôts chaque jour augmentés. Votre conscience en reste chargée devant Dieu
, lui déclarait-il sans adoucissement ni périphrases.
Au surplus, la sainte audace d’Hélie de Bourdeille, dans la rédaction de ses nombreuses remontrances, était ce qui frappait le plus, au dire de Bois-Morin, ceux qui avaient pu en prendre lecture. Nul n’osa jamais, paraît-il, user de pareilles libertés avec le Roi, et ce roi était Louis XI. C’est, apparemment, que nul, en ce temps, n’eut, au même degré qu’Hélie de Bourdeille, l’amour du devoir poussé jusqu’au parfait mépris de toute crainte humaine.
Ainsi qu’il peult apparoir, (écrit Bois-Morin), par les lettres et advertissements que mondict seigneur luy rescripvoit : ouy ceux qui ont veu les advertissements, et se émerveilhoient comment il les avoit ainsy osé rescripre ; car tous les seigneurs du sang royal ne heussent pas ousé luy remonstrer ; mais mondict sieur avoit si grand zèle au bien public et au salut des âmes, qu’il ne craignoyt en cella homme du monde.
Ce témoignage n’a-t-il pas sa valeur ?
XXXI. Hommes, et choses, contre-temps de toute nature, multiplient les obstacles autour de la mission du saint archevêque.
1. Les obstacles croissent autour d’Hélie de Bourdeille. — Le gallicanisme parlementaire à son apogée. — Le gallicanisme théologique en plein développement. — Autorité injustifiée, mais immense, des décisions de l’Université de Paris. — Popularité croissante de la Pragmatique, malgré les désordres qu’elle engendre. — L’ambassade du cardinal Jouffroy à Rome, pour les affaires de Sicile. — Il excite le mépris du Sacré-Collège. — Son attitude, comme celle de plusieurs évêques de France, devient un scandale pour le Roi, à qui elle fournit des prétextes dans sa résistance à l’autorité pontificale et aux salutaires directions de l’archevêque de Tours, 214-215, 218-223.
Mais s’il pouvait lutter, sans peur ni reproche, contre les défauts et les travers d’un roi qu’il avait pour mission spéciale de préserver des fautes irrémédiables, en le retenant sur le bord des précipices qu’il côtoyait volontiers, Hélie ne pouvait triompher pleinement, ni de la force des circonstances, ni de cette impitoyable logique qui se retrouve jusque 176dans les développements de l’erreur et les aveuglements de la passion. Or, en cette seconde moitié du règne de Louis XI, événements, hommes et choses semblèrent se coaliser pour entraver, paralyser, ruiner les efforts persévérants du serviteur de Dieu.
Qu’on en juge.
Le gallicanisme parlementaire ou des légistes a trouvé son expression dernière et atteint son apogée dans la Pragmatique Sanction, qui continue à affoler peuple et clergé, malgré les désordres graves, simoniaques et autres, qu’elle engendre, en sus du crime de rébellion qu’elle entraîne, à l’égard de l’autorité suprême du Pasteur des pasteurs. Les scandales sans nombre qui résultent de son application, scandales dont les écrivains les moins suspects de partialité ou de pruderie nous ont conservé le triste tableau, ne dessillent point les yeux à la multitude ; les meneurs de la foule ont beau jeu.
Le gallicanisme doctrinal a réalisé, de son côté, des progrès énormes depuis le Concile de Constance, et surtout depuis le prétendu Concile de Bâle. Sa fortune croît avec la fortune montante de l’Université de Paris, qui a fait Bâle contre le Saint-Siège, — comme elle venait de faire Rouen et son infâme procès contre la France, — et qui n’en devient pas moins la voix la plus écoutée de la France et du clergé de France. L’autorité de ce corps grandit en des proportions anormales, inouïes, et qui aujourd’hui paraissent tenir du conte ou du rêve. Ses décisions tendent à devenir des règles de conduite, sinon de croyance, et y réussissent au près de l’immense majorité, pour ne pas dire de la totalité des clercs et des fidèles de l’Église de France. Il s’en faut peu que cette institution fameuse, devenue la moins française des corporations, ne se dresse, avec l’assentiment de la France qui se laisse suborner, en face de l’infaillible règle des mœurs que le Christ a confiée à son Vicaire, et à nul autre, si savant, si intellectuel qu’il soit, sur la terre.
Les événements politiques, les compétitions internationales, à leur tour, compliquent la situation, en ce sens, qu’elles aigrissent l’esprit du Roi et ajoutent de nouveaux prétextes à ceux que sa conscience, toujours à la piste d’honnêtes capitulations, tire du mouvement réputé irrésistible et de la formidable poussée d’opinion qui l’incite à se rebeller contre l’autorité du Saint-Siège.
Les affaires de Sicile, une contrée sur laquelle la France a bien, sans doute, quelques droits, traversent une phase difficile. Un conflit est imminent, et d’autant plus grave que le Saint-Siège n’envisage pas les choses au même point de vue que le roi de France. Louis XI envoie une ambassade à Rome et met à sa tête le fameux Jouffroy, devenu cardinal d’Albi. 177Ce personnage, naguère si ardent à la démolition de la Pragmatique, a modifié son rôle. S’il était permis de recourir à l’expression vulgaire, nous dirions qu’il a retourné son habit
. Depuis qu’il a décroché l’objet unique de ses ambitions, le chapeau, la Pragmatique ne lui paraît plus aussi odieuse ni aussi dommageable. S’il ne la défend pas ouvertement, il se préoccupe fort peu de son maintien illégal. Moins dévoué au Pape, assurément, qu’il ne l’est au Roi, ou plutôt à ses intérêts personnels désormais subordonnés au bon vouloir du Roi, il s’attire, en plein consistoire, les virulentes invectives du cardinal de Pavie, invectives dont nous avons déjà parlé, et qui sont bien l’expression du mépris de tous, dans l’auguste assemblée. Effet naturel des palinodies de cet homme, éclat prévu qui n’étonne personne, et Louis XI moins que tout autre, mais qui n’encouragera pas moins ce prince, déjà mal édifié par l’attitude de tant d’autres évêques de son royaume, à persister dans sa résistance, de moins en moins hésitante, à l’autorité du Saint-Siège.
2. Sixte IV, pape franciscain. — Ses éminentes qualités. — Remarquable communauté d’idées entre ce pape et Hélie de Bourdeille. — On en retrouve les traces jusque dans le détail des actes administratifs de l’archevêque de Tours. — Liens étroits. — Côtés fâcheux de ce pontificat. — Népotisme. — Troubles et factions. — Compétitions des princes. — De là, pour Hélie de Bourdeille, difficultés plus grandes, et peine plus sensible, 224-227.
À tous ces obstacles rencontrés par notre saint archevêque dans l’accomplissement de sa mission auprès du Roi, faut-il ajouter les agitations politiques qui troublèrent si profondément, au dedans et au dehors, le pontificat de Sixte IV ? — L’histoire impartiale a noté les éminentes qualités d’esprit et de cœur de ce pape franciscain. Une remarquable communauté d’idées, d’aspirations et de sentiments, s’était jointe à l’amour de la famille religieuse et à la dévotion intense envers le Saint-Siège, pour rattacher plus fortement encore, s’il eût été possible, le serviteur de Dieu au centre vivant de l’unité catholique. Des liens très étroits et de très intimes rapports s’étaient même formés entre ce pape et l’humble Hélie de Bourdeille. On retrouve, dans le gouvernement de l’archevêque de Tours, une preuve évidente de l’impulsion qu’il recevait, jusque dans le détail de ses actes, de l’illustre Frère Mineur, assis sur la Chaire de Saint-Pierre.
Mais le pontificat de Sixte IV, remarquable et fécond à tant de titres, n’en eut pas moins ses côtés fâcheux. Il fut terni par le népotisme, troublé par les factions intestines et les mutineries de ce peuple de Rome, qui ne peut ni se passer du Pape, ni se soumettre raisonnablement à sa paternelle autorité. De plus, les compétitions des princes créèrent au successeur de Paul II des difficultés multiples, qu’il ne parvint pas souvent à résoudre : bref, la politique de ce pape fut rarement heureuse.
De là encore, pour Hélie de Bourdeille, qui avait sous les yeux les effets de cette situation pénible, une fâcheuse répercussion, des embarras nouveaux, et par surcroît une peine de cœur, considérablement aggravée 178par ses sentiments de filiale affection. — Quelle peine plus grande pour un cœur tel que celui du serviteur de Dieu, que de ne pouvoir défendre victorieusement et par le menu, devant les puissances du dehors, qui, sans nul doute ne se gênaient pas pour les lui opposer, tous les actes, de quelque ordre qu’ils fussent, d’un père si tendrement aimé ?
3. Avènement des papes politiques. — Ses causes. — Évolution d’abord mal comprise. — Louis XI, en particulier, l’accepte difficilement. — Les longues légations de Julien de La Rovère, occasion de graves dissentiments. — Louis XI revient de plus en plus aux errements de la Pragmatique, — qu’il n’ose pourtant rétablir légalement, 227-230.
Le pontificat de Sixte IV marque, dans l’histoire, l’avènement des papes politiques
. En d’autres termes, François de La Rovère inaugure la série des pontifes, que la situation particulière faite à l’Italie par les factions qui la déchiraient, par les luttes violentes des princes et des républiques qui s’en disputaient le sol, obligea, vers la fin du XVe siècle à se jeter dans le mouvement pour le maîtriser, ou tout au moins, pour en modérer les écarts. Cette sollicitude des papes à l’endroit de l’Italie qui devrait leur en être reconnaissante, aujourd’hui surtout que le recul de l’histoire permet de mieux apprécier dans son ensemble et défalcation faite des incidents discutables, l’étendue du service rendu, entraîna les Vicaires du Christ à mettre en beaucoup plus grande évidence qu’autrefois leur personnalité de souverains temporels, et à en accomplir beaucoup plus souvent les actes.
Mais l’évolution, rationnelle en soi, puisque les circonstances l’imposaient, fut d’abord mal comprise de la plupart. Elle s’effectua, on peut le dire, au grand étonnement de l’opinion. Par suite, elle créa de graves difficultés à ceux qui, comme Hélie de Bourdeille, restaient les serviteurs fidèles de la Papauté, et se constituaient ses défenseurs obstinés devant les princes et les peuples.
Louis XI comprit moins que tout autre peut-être, une évolution qui le gênait sur plus d’un point. Ce tournant de l’histoire n’était point pour lui plaire, du moment que les intérêts de sa politique pouvaient en éprouver quelque dommage. De plus, les longues légations du neveu du Pape, — ce Julien de La Rovère, en qui germait le futur et bouillant Jules II, — avaient donné lieu à des malentendus, à des froissements, dans lesquels Louis XI, au commencement surtout, n’avait pas fait preuve d’un remarquable esprit de conciliation. Dans la pratique, et en faisant mine de se défendre contre d’injustes procédés, le Roi reprenait tous les errements de la Pragmatique. Tout ce qu’Hélie de Bourdeille pourra obtenir de ce prince, sera qu’il ne rétablisse pas légalement ce qu’il a légalement et solennellement aboli.
4. L’affaire des Médicis et la conjuration des Pazzi. — Point culminant des débats de Louis XI avec Sixte IV. — Cette affaire, non éclaircie, pèse encore sur la mémoire de Sixte IV, quoiqu’il faille se défier des récits des Florentins, et même de ceux des autres contemporains. — Indignité de la conduite antérieure de Laurent de Médicis, à l’égard du Pape, son bienfaiteur. — Louis XI intervient en faveur des Médicis et des Florentins, — non par les armes, mais par des incursions sur le terrain canonique, 226-234.
Sixte IV, nous l’avons dit, ne fut pas heureux en politique. Ses débats avec la république de Venise, autrefois son alliée, sont connus, 179et connus également les insuccès qui en résultèrent pour lui, dans son action générale sur les États de l’Europe. Mais l’affaire des Médicis, dont la conjuration des Pazzi et le meurtre de Julien, frère de Laurent, forment les premiers épisodes, fut ce qui le compromit le plus gravement, et ce qui marqua le point culminant de ses débats avec Louis XI. Cette affaire n’est pas encore complètement éclaircie : elle pèse toujours, dit le cardinal Hergenröther, sur la mémoire de Sixte IV
. Non qu’il faille admettre les récits des Florentins, dont la partialité va jusqu’à la haine aveugle ; non même qu’il soit prudent d’admettre sans contrôle le jugement de certains historiens consciencieux, tels que le savant Jésuite Oldoin, lequel, de bonne foi et désintéressé dans la question, a eu le tort de se fier trop aux récits contemporains, tous plus ou moins troublés par la passion ; mais parce que, tout en désavouant par avance et en blâmant les violences homicides, Sixte IV semble avoir connu et approuvé le projet des conjurés, qui était de renverser le pouvoir des Médicis, sans se demander si la mise à exécution de ce projet n’amènerait pas inévitablement l’effusion du sang.
Quoi qu’il en soit, les conjurés débutèrent par l’assassinat de Julien de Médicis, auquel les Florentins répondirent par l’exécution sommaire de l’archevêque de Pise, François Salviati, et le Pape, par l’excommunication de Laurent de Médicis et des Florentins.
Cette affaire, éminemment italienne, et qui, malgré ses tragiques péripéties, ne sortait pas précisément du cadre des drames politiques dont le pays était depuis longtemps le théâtre, eut en France un retentissement considérable et prolongé. Louis XI ne se demanda point si Laurent de Médicis n’avait pas à se reprocher, antérieurement à la conjuration, sa conduite absolument indigne à l’égard d’un pontife qui l’avait comblé de ses bienfaits. De plus en plus effrayé par ces meurtres politiques, dont il redoutait pour lui-même la contagion, et d’ailleurs enchanté de prendre barre sur la Cour de Rome, pour en tirer à l’occasion quelques avantages, il intervint bruyamment en faveur de ses bons alliés, les Florentins, et des Médicis, ses banquiers. Grâce à l’état prospère de leurs finances, les Médicis étaient devenus les plus indispensables auxiliaires du gouvernement de Louis XI. Il n’intervint pas, les armes à la main, n’ayant point de troupes à leur envoyer ; mais il tenta contre le Pape, sur le terrain de la jurisprudence canonique et de la diplomatie, une diversion tapageuse, qu’il croyait d’une rare efficacité.
5. L’assemblée du clergé de France, convoquée à Orléans pour étudier les moyens de rétablir la Pragmatique. — Les Universités de Paris et de Montpellier y envoient leurs grands clercs. — Résultats négatifs, probablement voulus du Roi. — Hélie de Bourdeille ne paraît pas avoir assisté à cette assemblée. — Guy Vigier, abbé de Marmoutier, qui y assistait, ne dut pas y avoir le rôle qu’on lui prête vaguement, 234 235.
Par manière de représailles, il convoqua à Orléans, une assemblée du clergé de France, qu’il qualifiait de Concile,
pour subtillier et trouver 180moyens de ravoir la Pragmatique.
Cette assemblée se tint à la date indiquée, 1478. Le Roi en avait préparé les travaux par son fameux Avis sur ce qui semble à faire au Concile. Il y vint
moult grants clers.
Les Universités, surtout celles de Paris et de Montpellier, y firent de nombreuses harangues, avec grand étalage d’érudition gallicane. Le Roi lui-même y parut un instant, le dernier jour, au retour de quelque dévot pèlerinage. En définitive, il n’y fut rien décidé, hormis qu’on se réunirait l’année suivante, à Lyon, pour le même objet, réunion qui n’eut jamais lieu.
Résultat purement négatif, duquel on peut conclure que Louis XI, qui ordinairement savait ce qu’il voulait, et ne négligeait rien pour exécuter ce qu’il avait une fois résolu, n’avait eu, en réalité, d’autre intention que de faire une démonstration de nature à inquiéter la Cour de Rome, et à l’intimider.
Hélie de Bourdeille assistait-il à l’assemblée d’Orléans ? — Rien ne nous permet de le nier formellement, mais rien non plus ne nous autorise à le supposer. Qu’aurait-il fait, d’ailleurs, avec tout ce monde, qu’il n’avait aucun espoir, vu les circonstances, de ramener à la raison et au devoir ? Son absence, au contraire, n’était-elle pas la meilleure et la plus digne des protestations ?
Mais son ami Guy Vigier, abbé de Marmoutier, s’était rendu à la convocation du Roi. Or, si nous en jugeons par la conduite ultérieure de ce prélat, Hélie de Bourdeille pouvait se reposer sur lui du soin de conduire habilement l’assemblée au résultat négatif, le seul pratique en la conjoncture, qu’elle atteignit effectivement.
Guy Vigier avait de la naissance et du doigté. Neveu de Dammartin, Grand-Maître de France, il tenait de sa famille autant que de la puissance de son abbaye une autorité dont il savait tirer parti. Bourdeille devait le connaître par ses relations d’origine ; si nous ne nous trompons, les Vigier appartenaient au Périgord ou à l’une des provinces limitrophes.
Certaine Chronique dit que, dans l’assemblée, l’abbé de Marmoutier
fit bon et loyal service au Roy,
ce qui est fort admissible, encore qu’il ne faille point, selon nous, entendre ces mots dans le sens d’une démonstration quelconque au profit de la Pragmatique, mais plutôt dans celui d’une attitude conciliatrice, tout à la fois respectueuse pour le Roi et favorable à ce qui était, au fond, la pensée du Roi, nous voulons dire, au renvoi de l’affaire. — Dans ce cas, on pourrait voir le sentiment et l’action d’Hélie de Bourdeille derrière l’attitude ou les démarches de son ami.
1816. Autres procédés d’intimidation. — Ambassade comminatoire, envoyée au Pape. — Réponse habile et digne du Pape. — Manœuvres en vue d’un prochain Concile œcuménique. — Les Milanais, les Florentins et les Vénitiens agissent de concert avec Louis XI. — Le Pape, inquiet, recourt aux bons offices de l’empereur Frédéric. — Celui-ci par vient à arranger l’affaire des Médicis, obtient quelques satisfactions de Laurent et des Florentins. — Le Pape lève les censures. — Action conciliante des ambassadeurs de tous pays, ceux de France compris. — Il n’y aura pas de Concile, et la Pragmatique ne sera pas rétablie légalement. — Louis XI s’en tient encore à une simple démonstration. — Mais cette affaire a réveillé en France tous les vieux préjugés, et rendu à la Pragmatique quarante ans de vigueur effective. — Que pouvait Hélie de Bourdeille contre une pareille poussée des événements ? 235-237.
Quoi qu’il en soit, Louis XI ne borna pas à la convocation de l’assemblée d’Orléans, ses démonstrations hostiles contre la Cour de Rome. Vers le même temps, il envoyait au Pape une ambassade comminatoire, avec des instructions fort blessantes pour le Saint-Père. Il reprenait sa vieille thèse du Concile œcuménique à convoquer, et annonçait le rétablissement prochain, décidé, de la Pragmatique Sanction. Le Concile œcuménique, naturellement, devait se tenir en France : où donc, ailleurs, aurait-il pu se réunir, pour offrir au Roi toutes garanties ?
Nous connaissons la teneur du mandat que Louis XI avait donné à ses ambassadeurs, par la réponse que le Pape leur fit, à Bracciano, où il s’était retiré à cause de la peste. Cette réponse, habile et péremptoire, est aussi d’une incomparable dignité. Le Saint-Père leur dit en substance :
Le Roi, sans doute, n’aurait point songé à envoyer cette ambassade, si, après avoir prêté l’oreille aux plaintes de Laurent, il avait cru devoir entendre quelque mandataire du Pape.
Rien ne serait plus avantageux que la célébration d’un Concile général. — De fait, Sixte IV depuis son avènement n’avait cessé de désirer la réunion de ce Concile, sans jamais trouver l’occasion favorable pour le célébrer. — Mais la convocation en est réservée au Pape. Au reste, elle ne serait pas opportune dans les circonstances présentes.
Le Roi se propose de rétablir la Pragmatique Sanction ? — Mais pourquoi l’a-t-il abrogée solennellement, si elle était juste ? Et si elle était injuste, comment songe-t-il à la rétablir ?
Le Roi, enfin, ne peut rappeler de la Curie romaine ceux de ses sujets qui y sont attachés, sans rompre ouvertement avec le Saint-Siège.
Telle fut la réponse de Sixte IV. Les ambassadeurs ne l’acceptèrent point, et signifièrent au pontife qu’un Concile œcuménique serait convoqué en terre de France, et que la Pragmatique serait rétablie. Puis ils rappelèrent de la Curie les prélats qui s’y trouvaient. Leur mandat allait jusqu’à cette extrémité.
De leur côté, les Vénitiens, les Milanais, les Florentins tinrent par leurs ambassadeurs une conduite analogue.
Le Pape, inquiet, s’adressa alors à l’empereur Frédéric. Celui-ci, en dépit du fougueux réquisitoire des Florentins, où, entre autres mensonges, ils osaient accuser d’avarice et de rapacité le plus généreux des pontifes, parvint à arranger l’affaire. Il obtint des Florentins et de Laurent, leur chef, quelques satisfactions de nature à compenser l’outrage fait à la majesté pontificale. D’autre part, le Pape leva les censures portées contre Laurent et contre les Florentins. Le calme, un calme relatif et fort précaire, se produisit. L’idée du Concile œcuménique fut abandonnée, 182et la Pragmatique Sanction ne fut point rétablie légalement. Cette fois encore, Louis XI s’en tenait à une simple démonstration, plus turbulente que les autres, seulement.
Nul doute, après cela, qu’il ne fut heureux, à part lui, de sortir du mauvais pas où la passion l’avait engagé ; et la preuve, c’est que ses ambassadeurs prirent part à l’action commune et conciliante des ambassadeurs d’Empire, de Hongrie, et des diverses puissances italiennes, réunis à Florence, pour le règlement amiable de l’affaire. Mais, pour ce qui nous concerne, le mal était fait.
Cette malheureuse affaire avait rajeuni en France tous les vieux préjugés, surexcité les passions déjà fort éveillées, éloigné du Saint-Siège le peuple, le peuple simpliste, que les faits impressionnent au détriment des principes, et qu’il accepte, vrais ou faux, tels qu’on les lui présente, qu’ils soient réels ou controuvés. L’effervescence que cette querelle avait créée ou ranimée dans les esprits, rendait quarante ans de vigueur effective à la Pragmatique, dont Louis XI s’obstinait à faire ainsi, sans conviction, le pivot de sa tortueuse politique.
Que pouvait Hélie de Bourdeille contre cette fatale poussée des événements ? Et ne faut-il pas admirer plutôt qu’il n’ait jamais, quelles que fussent les tristesses et les difficultés du moment, abandonné la lutte, ni cessé de protester devant la France et auprès du Roi, en faveur de principes qu’il était bien seul à défendre contre tous ?
Après cela, n’est-ce point à son invincible résistance que Louis XI a dû de ne pas aller aux extrémités vers lesquelles il s’acheminait si imprudemment, et la France de ne pas verser dans le schisme proprement dit, c’est-à-dire, ainsi que nous le voyons pour les autres peuples, dans la rupture séculaire et presque sans remède ? Sans doute, la nation très chrétienne, c’est une grâce insigne de son baptême, a toujours été réfractaire à cette idée de schisme ou de rupture consommée avec le Chef auguste de l’Église, dont elle se flatte, même en ses plus mauvais jours, d’être la Fille aînée : mais n’a-t-il point été écrit, pour les nations aussi bien que pour les individus, que celui qui aime le péril, à la fin y succombe
? — Qui donc pourrait dire ce que les imperturbables efforts d’un Saint, prédestiné à cette mission de préserver la France et son roi des derniers et plus dangereux écarts, ce que ses vertus surtout et ses prières ont pu peser devant Dieu, en ces jours de grave péril ?
183XXXII. Triomphes inouïs de la politique de Louis XI. — La Providence achève, par les événements, l’œuvre nationale dont elle l’a fait l’instrument. — Les débuts de la maladie du Roi. — Preuves et indices divers de l’action d’Hélie de Bourdeille auprès du Roi, durant cette période.
1 Depuis la mort de Charles le Téméraire, tout réussit à Louis XI, même ses fautes politiques. — Regain d’ardeur juvénile, témérité. — La mort l’épargne et travaille pour lui. — Le roi René, Marie de Bourgogne disparaissent. — Provinces acquises ou recouvrées. — Traité de Picquigny. — Traité d’Arras. — L’unité nationale enfin réalisée. — L’œuvre de Jeanne d’Arc achevée. — Consécration des idées d’Hélie de Bourdeille sur la mission de la France et de son roi, 176, 210-211, 259.
Tandis que Louis XI commettait contre l’Église et son Chef les fautes les plus graves que l’histoire ait à lui reprocher sous ce rapport, la Providence, qui veut ce qu’elle veut, achevait elle-même, par une succession d’événements qu’il est bien rare, presque inouï de rencontrer groupés de la sorte, l’œuvre nationale dont elle l’avait fait l’instrument. Depuis la mort du Téméraire, tout réussissait au Roi, tout jusqu’à ses maladresses politiques et plus grossières imprudences.
Cet homme vieilli avant l’âge a retrouvé, pour une année ou deux, son ardeur juvénile. Il se hasarde, s’expose à la guerre, brave la mort, qui frappe à ses côtés, à son bras, … et la mort l’épargne. Nous autres, jeunes
, écrit-il à Dammartin. De fait, il tranche du jeune homme, dépasse les ouvrages, s’avance jusqu’aux murs des villes qu’il assiège, s’y fait volontiers blesser. Tanneguy du Chastel, sur lequel il s’appuie, est frappé mortellement, sans qu’il s’en émeuve. Lui, si défiant et dont la défiance s’est encore accrue depuis que les meurtres politiques se sont multipliés, semble ne rien craindre de l’imprévu des batailles. Son ambition a, de même, grandi démesurément. Il n’ose en convenir tout haut, mais il rêve de rétablir l’empire de Charlemagne, ou quelque chose d’approchant : les pays du Rhin feraient si bien son affaire ! il les convoite en secret. De là, apparemment, sa dévotion tardive pour le grand empereur, et le soin qu’il prend de sa statue, au Palais, et les sollicitudes qu’il affiche pour la célébration de sa fête.
La Providence ne lui donnera ni le temps, ni les moyens de poursuivre de pareilles chimères, pas même d’en tenter la réalisation ; ce n’est point pour cela qu’elle l’a marqué. Mais l’œuvre qu’elle lui a assignée, elle achèvera de l’accomplir avec lui, presque sans lui.
La mort qui l’a épargné, dans ses audaces imprudentes, qu’Hélie de Bourdeille lui reprochera bientôt, ou tout au moins qu’il lui rappellera comme une preuve de l’intervention manifeste du Ciel à son égard, la 184mort travaille pour lui. Le roi René disparaît [10 juillet 1480]. Disparaît, de même, en pleine jeunesse, Marie de Bourgogne [27 mars 1482] : deux décès qui vont donner à la France l’Anjou, la Provence, les pays de l’Est et du Nord. Et le traité de Picquigny nous a assurés depuis peu contre l’Anglais, en enlevant au duc de Bretagne les principaux moyens dont il disposait contre le Roi.
Cependant, le Roi, dans sa défiance outrée, maladive, soulage
le vieux Dammartin du commandement de ses troupes. Il lui substitue Crèvecœur, un incapable. Louis XI désorganise ainsi lui-même sa propre armée, et la fait battre à Guinegatte [7 août 1479] par Maximilien d’Autriche. Mais Maximilien, on ne sait pourquoi, ne profite pas de sa victoire, et bientôt le traité d’Arras [23 décembre 1482] portera le dernier coup à la puissance, jadis si redoutée, de la maison de Bourgogne.
Cette fois, l’unité de la France est faite, faite à toujours. Les grands vassaux sont réduits, les petits ne feront pas question. La paix règne à peu près partout dans le royaume, et pour la première fois, la France peut contempler sa belle ceinture de provinces. Encore un peu, — ce n’est qu’affaire de temps, — la Bretagne s’y nouera d’elle-même. Des périls extrêmes que ses ducs, alliés aux ennemis du dehors, ont fait courir à la France, il ne restera plus que le souvenir.
Et tous ces grands résultats auront été obtenus en des années où le Roi qui a si rudement besoigné
, avec tant de persévérance et une si prodigieuse astuce, semble prendre plaisir à multiplier les fautes. Ces présents seront venus comme d’eux-mêmes dans la main d’un prince à court d’argent, et pour ainsi dire sans armée, puisqu’il occupait la sienne, fort maladroitement, à piller le Luxembourg. Certes, la Providence ne pouvait mieux montrer qu’elle faisait de la définitive reconstitution de la France son œuvre exclusive, et qu’elle achevait par les événements, sous la main d’un roi spécialement envoyé pour cela, discutable à d’autres égards, ce qu’elle avait commencé jadis par la mission surnaturelle et les inexplicables triomphes de la Pucelle. Aux débuts de l’œuvre de salut, la faible main d’une enfant, le miracle ; à son achèvement, la main jadis vigoureuse et rude, maintenant débile d’un roi épuisé, à bout de forces, et dont les fautes politiques ne sont plus à compter, c’est-à-dire, encore l’action visible d’un pouvoir supérieur et qui déjoue tous les calculs.
Les historiens constatent ces faits, ils ne les expliquent pas. Impossible, pour nous, de n’y pas voir une confirmation et comme une consécration des grandes et justes idées. d’Hélie de Bourdeille sur la vocation de la France, sa mission, et sur la mission spéciale dévolue au Roi près duquel la divine Providence l’avait placé.
1852 Par quels actes se révèle, en ce temps, l’action d’Hélie de Bourdeille sur le Roi. — La grille d’argent offerte au tombeau de saint Martin, effet spontané de la joie et de la piété du Roi. — Les reliques de saint Gatien rapportées d’Arras. — La reconstruction du couvent des Frères Mineurs à Toulouse. — Hélie de Bourdeille, nommé par Sixte IV, protecteur de l’Ordre pour la France. — Reprise de la cause de canonisation de Pierre Berland. — Nombreuses libéralités du Roi en faveur des œuvres pies de la France à Rome. — Restauration de la chapelle de sainte Pétronille, à Saint-Pierre. — Grosse contribution pour la guerre contre les Turcs. — Amélioration des rapports entre Louis XI et le légat Julien de La Rovère. — Péripéties de cette longue légation. — Libération de Balue. — Le légat le ramène avec lui à Rome, en 1482. — Part d’Hélie de Bourdeille dans ces événements, 70, 211, 230-251, 369, 312, 322-323.
Il serait intéressant de rechercher comment se révèle l’action qu’Hélie de Bourdeille put exercer sur le Roi, en ces temps qui succédèrent immédiatement à la période tourmentée et mauvaise durant laquelle l’affaire des Médicis, avec ses suites, avait rendu son intervention si pénible et, extérieurement du moins, si peu efficace. Or, les faits ne manquent pas pour établir que, de 1478 à 1482, le saint archevêque ne resta point inactif auprès de Louis XI, et que son influence persévérante, en dépit des contre-temps et des chocs, produisit des effets salutaires sur les dispositions religieuses qui survivaient, dans le prince, à ses emportements et à ses erreurs.
Lorsque Louis XI apprit, en la basilique de Saint-Martin, dit-on, et durant la célébration des saints Mystères, la mort inattendue de Charles de Bourgogne [5 janvier 1477], sa joie fut telle, qu’en action de grâces de la délivrance que lui apportait la disparition de son plus implacable ennemi, il promit de faire entourer d’une grille d’argent massif le tombeau du Thaumaturge, notre vrai Saint national. Il n’eut garde d’oublier son vœu, et il l’accomplit magnifiquement. C’était un vœu tout spontané ; il ne paraît pas qu’Hélie de Bourdeille ait eu aucune part dans cette affaire, hormis peut-être qu’il encouragea le Roi dans l’accomplissement de son dessein, si plutôt il ne lui représenta que cette merveille, pour laquelle il fut dépensé près de deux millions et demi de notre monnaie, pesait trop lourdement, en fin de compte, sur le budget des villes, et sur le peuple, car Louis XI, dans sa piété mal entendue, exigea beaucoup des autres, en cette occasion, pour l’exécution d’un vœu personnel.
Il paraîtrait que l’archevêque de Tours dut avoir une plus grande part d’initiative dans l’acte par lequel Louis XI, enfin maître d’Arras, l’enragée bourguignonne
, stipula que cette ville rendrait à notre métropole une bonne partie des reliques de saint Gatien, que la crainte des Normands avait fait transporter, plusieurs siècles auparavant, dans l’abbaye de Saint-Vaast. — Malheureusement, les renseignements nous manquent sur ce point, comme sur les fêtes qui eurent lieu, à l’occasion de la translation de ces saintes reliques, et qui durent rappeler à notre saint prélat, les solennités par lesquelles il avait honoré les cendres bénies de l’apôtre du Périgord.
Mais l’influence d’Hélie de Bourdeille se manifeste avec une clarté qui ne laisse aucun doute, dans la libéralité par laquelle Louis XI pourvut à la reconstruction du couvent des Frères Mineurs de Toulouse. Ce couvent, nous le savons, était particulièrement cher à notre saint archevêque. C’est là qu’il avait passé les plus belles années de sa vie monastique, 186alors que, libre de tous les soucis qui devaient, par la suite, l’assaillir au profit des autres, il partageait tout son temps entre la prière et l’étude. La Bulle pontificale qui autorise le roi Louis XI à rebâtir ce célèbre couvent, est de 1480. Cette même année, Sixte IV nomma Hélie de Bourdeille, conjointement avec les évêques de Troyes et d’Orléans, protecteur de tout l’Ordre franciscain, pour la France.
Notre saint archevêque ne fut point étranger, non plus, aux instances par lesquelles le roi Louis XI, en 1481, sollicita la reprise de la cause de béatification de Pierre Berland, archevêque de Bordeaux, et obtint du Pape une nouvelle délégation pour les évêques de Périgueux et de Bazas. Sans doute, le Roi, en ces années, recherchait fort, dans sa ferme résolution de vivre, la protection de tous les Saints du ciel et même de la terre ; il n’avait guère besoin d’être poussé dans une voie où il s’en traînait lui-même avec une incroyable contention de désir. Mais l’archevêque de Tours nourrissait une telle gratitude, unie à une si grande vénération, pour le saint prélat qui l’avait arraché aux sbires de l’Angleterre, qu’il lui fut impossible de ne pas unir ses instances à celles du Roi.
Louis XI, en ces mêmes années, fit de nombreuses largesses aux sanctuaires de Rome. Joints à ses libéralités passées, telles que les riches offrandes envoyées à Saint-Pierre, en des circonstances mémorables de la vie du prince, — et notamment les sommes employées à la reconstruction de la chapelle de Sainte-Pétronille, dans la basilique, — ces dons de la dernière heure formèrent les premières assises de nos établissements pieux dans la Ville éternelle. Louis XI fournit, en outre, une grosse contribution, — trois cent mille florins d’or, versés le 8 mars 1481, — pour la guerre contre les Turcs.
Hélie de Bourdeille, chapelain du Roi, fut nécessairement mêlé à tous ces actes de royale munificence. Il les encouragea, les approuva, les bénit, si même il ne les provoqua. Nous aimons, quant à nous, à voir son nom s’associer à celui de Louis XI dans les substructions de cet admirable édifice de piété et de charité qui fait, encore aujourd’hui, la joie et l’orgueil du pèlerin français, lorsque, parcourant les rues de Rome, il y retrouve, si multipliées et si magnifiquement pourvues, les œuvres pies que la France y a fondées et y maintient.
Mais où la pacifique et puissante action d’Hélie de Bourdeille auprès du Roi se révèle, à cette époque, avec une clarté qui ne laisse place à aucune contestation possible, c’est dans l’amélioration considérable des rapports, jusque-là fort tendus, de Louis XI avec le neveu du Pape, le légat Julien de La Rovère, cardinal de Saint-Pierre-aux-Liens. Ici, le doute ne serait plus permis. Nous avons déjà dit, — et bientôt Hélie de Bourdeille 187lui-même nous l’apprendra, — que Julien de La Rovère, pour triompher des mauvaises dispositions du Roi à son égard, n’avait cru pouvoir mieux faire que de recourir aux bons offices de l’archevêque de Tours. Celui-ci s’employa de tout son cœur à cette œuvre d’apaisement. Il y avait là fort à faire, car Louis XI avait été bien violent contre ce représentant du Saint-Siège.
On sait qu’un conflit d’attributions entre le dit cardinal-légat et l’archevêque de Lyon, Charles de Bourbon, légat spécial pour Avignon et le Comtat-Venaissin, avait provoqué la colère du Roi, qui avait osé faire arrêter, à Lyon, le cardinal de La Rovère, dès le début de sa légation en France. À dater de ce moment, les relations entre ces deux personnages, d’un caractère également altier et d’une résolution également énergique, avaient été fort laborieuses. Louis XI, entre autres mauvais procédés, s’opposa fort longtemps à ce que le cardinal-légat entrât en possession des bénéfices, situés en terre française, dont le Pape l’avait pourvu. Julien de La Rovère, pour se tirer d’une situation pénible et dommageable, s’adressa à Hélie de Bourdeille, avec lequel il paraît avoir entretenu une correspondance assez suivie, dont on trouverait, sans doute, des traces au Vatican dans les Registres de sa Légation. Il chargea le bon archevêque d’assurer le Roi de tout son dévouement, et d’en obtenir le retrait des mesures injustes qui le frappaient. Hélie de Bourdeille épia, des deux côtés, l’occasion favorable, et fut assez heureux pour voir le légat la saisir avec empressement et habileté.
Louis XI avait besoin de l’appui du légat auprès des Flamands, qu’il s’agissait de détacher de la maison de Bourgogne, autant du moins qu’il était nécessaire pour l’abaissement définitif de cette maison. Julien de La Rovère se prêta aux désirs du Roi. Le rapprochement qui s’était produit entre René d’Anjou et Louis XI, après la défaite du Téméraire à Granson, avait déjà rompu la glace ; ce nouveau service du mandataire du Saint-Siège acheva de la fondre. De grandes fêtes furent données à Paris, en 1481, à l’occasion du séjour qu’y fit Julien de La Rovère, et le Roi se décida enfin à accorder l’élargissement de Balue, que le légat ramènera à Rome, triste trophée ! en 1482, lors de son retour définitif. — Hélas ! Balue lui-même s’était recommandé à Hélie de Bourdeille, et lui avait écrit pour le prier d’assurer le Roi qu’il voulait le servir loyalement
et que, désormais, il pouvait compter sur son entier dévouement. Le dévouement de Balue !
Voilà des indices certains, ajoutés à tant d’autres, du rôle pacificateur qu’Hélie de Bourdeille tint auprès du roi Louis XI, en ces années décisives et si pleines.
1883. Maladie du roi Louis XI. — Première attaque. — Le Roi, pour obtenir la grâce de vivre, multiplie ses dévotions, se recommande aux Saints du ciel et de la terre, affecte une confiance exceptionnelle dans les ermites. — Le saint ermite de la Calabre. — La première démarche du Roi pour l’attirer auprès de lui, reste infructueuse. — Il s’adresse au Pape, par ambassadeur spécial. — Derrière la démarche officielle apparaît la démarche officieuse, et d’ailleurs nécessaire, de l’Ordinaire du lieu. — Voyage triomphal de François de Paule, à travers l’Italie et la France. — Son arrivée au Plessis. — Il faut, sans nul doute, chercher dans ses entretiens avec Sixte IV, la première origine de son étroite amitié avec Hélie de Bourdeille, 269-271.
Cependant, le Roi était malade, fort malade, frappé à mort. Dès le printemps de 1481, au château des Forges, près de Chinon, il avait subi une première attaque du mal qui devait, à deux ans de là, triompher de sa robuste constitution. À peine remis de cette secousse, il s’était mis en quête des moyens de prolonger des jours auxquels il tenait éperdument. Il avait entrepris de nombreux pèlerinages, s’était recommandé à nombre de Saints, s’était occupé particulièrement de plusieurs serviteurs de Dieu, dont il cherchait, — contre retour, bien entendu, — à avancer les affaires en Cour de Rome. Il ne négligeait pas, non plus, les Saints de la terre, et affectait une dévotion spéciale pour les ermites. Les ermites devaient le tirer d’affaire, il avait en eux la plus entière confiance. L’admirable Nicolas de Flüe, perdu dans ses montagnes de la Suisse, et depuis vingt ans ne vivant littéralement que de Dieu, ainsi qu’il est constant et démontré pour les Protestants eux-mêmes, excitait son enthousiasme. Bien que le saint anachorète ne fût point encore entré en possession de l’éternelle gloire, il voulait en avoir la Vie, écrite spécialement pour lui, et l’abbé d’Einsiedeln était obligé de se rendre à ce royal désir.
Mouvements inquiets, où la nature, sûrement, avait autant sinon plus de part que la grâce, mais qui n’en devaient pas moins ménager à ce prince, favorisé du Ciel en dépit de ses misères, une insigne grâce, en lui amenant, non pour le faire vivre, mais pour le préparer à bien mourir, le saint et illustre ermite de la Calabre. C’était lui, cet ermite thaumaturge, qui, conjointement avec le saint archevêque de Tours, devait effectivement le tirer d’affaire, mais d’une manière tout autre, et plus profitable que celle qui faisait l’objet de ses rêves éveillés.
Après un voyage triomphal à travers l’Italie et la France, voyage dont toutes les étapes furent marquées par des miracles éclatants, continus et, en plusieurs cas, d’ordre général, François de Paule arriva au Plessis, le 24 avril 1482. Aucun texte, à notre connaissance, ne porte qu’Hélie de Bourdeille ait eu sa part d’action ou d’influence dans cet événement : les choses elles-mêmes le disent assez.
La première tentative de Louis XI pour amener en France le pauvre ermite de la Calabre, date de 1481. Elle avait totalement échoué. Louis XI s’était adressé à Ferdinand, roi de Sicile ; et le prince s’était heurté à un refus formel du Saint, basé principalement sur le devoir qu’il avait de ne point abandonner ses disciples, sans une injonction du Souverain Pontife, qui lui avait confié la direction de leur Ordre naissant.
Louis XI, qu’un premier insuccès n’avait jamais découragé, quel que fût le but qu’il se proposât d’atteindre, s’adressa alors au Pape, et pour 189mieux montrer l’importance qu’il attachait à sa démarche, envoya à Rome un ambassadeur spécial, le sire de La Heuse. Voilà la négociation officielle, enregistrée par l’histoire. Mais derrière la négociation officielle, il y a, dans cette affaire comme dans beaucoup d’autres, la négociation officieuse, souvent plus efficace que la première, et sur laquelle l’histoire, nécessairement, garde le silence. Ces négociations officieuses sont surtout en honneur dans les affaires soumises à la Cour de Rome : tant d’intérêts, la plupart du temps, sont engagés dans ces affaires, et tant de considérations doivent peser sur la décision à prendre, considérations qui, la plupart du temps, ne peuvent faire l’objet de discussions ouvertes ! Presque toujours, lorsque l’affaire se localise, la Cour de Rome, avant de rien décider, prend l’avis de l’Ordinaire du lieu, par prudence et à titre de renseignements. Or, ces renseignements, qui demeureront secrets, n’en pourront pas moins exercer la plus grande influence sur la décision du Saint-Siège.
Dans le cas présent, il n’était guère possible que le Saint-Siège omît d’interroger l’Ordinaire du lieu, touchant l’opportunité éventuelle de l’envoi de François de Paule, et pour savoir, à l’avance, les conditions qui seraient faites à l’humble ermite dont la sainteté avérée et les miracles retentissants, indéniables, faisaient un personnage considérable dans l’Église. De là, tout d’abord et sans sortir de la thèse générale, une grande probabilité en faveur de l’immixtion d’Hélie de Bourdeille dans l’affaire.
Mais cette probabilité se change en certitude morale, lorsqu’on sait, d’une part, la haute confiance que le Pape avait dans les lumières et les vertus de l’archevêque de Tours ; d’autre part, le zèle assidu avec lequel ce prélat, au vu du Saint-Père et avec son entière approbation, veillait sur les intérêts spirituels du Roi. Cette question de l’envoi de François de Paule était ainsi, au degré et dans le sens le plus élevé, de la compétence de l’archevêque de Tours. Comment admettre, après cela, qu’il n’ait pas été consulté par le Saint-Siège ? ou consulté, qu’il n’ait pas donné une adhésion chaleureuse à la supplique du Roi ?
Il y a plus. Louis XI, qui ne négligeait aucun moyen à sa disposition, pour exécuter ce qu’il avait une fois résolu, qui poursuivait son but avec une vigueur, une persévérance poussée jusqu’à l’âpreté, et qui savait fort bien de quel crédit Hélie de Bourdeille disposait au près du Pape, aurait-il manqué de lui demander son concours dans une affaire qu’il avait tant à cœur ? Et de son côté, le pieux archevêque, si préoccupé du salut du Roi, aurait-il manqué cette occasion toute providentielle de s’assurer, dans une conjoncture aussi grave 190et aussi périlleuse, le concours d’un Saint si puissant auprès de Dieu ?
Les documents nous fixeront peut-être un jour sur ce point, mais ils ne nous apprendront rien que nous ne sachions déjà. Il ne se peut, en effet, que les choses se soient passées autrement que nous venons de le dire, de même qu’il ne se peut que, dans les trois longs entretiens qu’il eut avec François de Paule, traversant Rome pour se rendre auprès de Louis XI, le Pape n’ait pas fait connaître à celui-ci le concours et la protection qu’il trouverait auprès du saint archevêque de Tours
, ainsi que Sixte IV l’appelait déjà. — L’étroite amitié qui unit, dès qu’ils se rencontrèrent, Hélie de Bourdeille et François de Paule, n’eut point, selon nous, d’autre origine que cette présentation d’un Saint à un autre Saint, par les mains et sous les auspices, la garantie du Vicaire de Jésus-Christ.
XXXIII. Le grand conflit entre Hélie de Bourdeille et le Roi.
1. Hélie de Bourdeille n’eut jamais qu’un seul conflit véritable avec Louis XI, celui de l’été de 1482. — Pas de fait plus dénaturé que ce lui-ci par les historiens, — à la suite de Commines. — Duclos, Garnier, les frères Michaud ou Lespine, Barante et le père de Longueval lui-même, 238-240.
Nous arrivons au grand conflit qui éclata, durant l’été de 1482, entre Hélie de Bourdeille et le roi Louis XI. Cette pénible affaire constitue, à proprement parler, le seul malentendu sérieux dont on retrouve la trace dans les relations journalières du saint archevêque avec un prince qui, pourtant, ne maintint jamais longtemps l’accord avec ses meilleurs amis.
Aucun fait n’a été plus dénaturé par les historiens, à commencer par Commines, ordinairement plus juste et mieux renseigné. Tous les autres semblent avoir suivi ce chroniqueur dans la fausse appréciation du fait, sauf à varier la forme de leurs discours, suivant la tournure de leurs idées en matière religieuse ou d’Église.
Duclos se montre plein de commisération pour le bon archevêque
auquel, en bon philosophe qu’il est, il reconnaît plus de piété que de lumières
. — Garnier, le continuateur inégal de Mézeray, prétend, sans en donner la moindre preuve, que Bourdeille sentit la faute qu’il avait faite, et en demanda pardon
. — Les frères Michaud, dans leur Biographie universelle, article signé Lespine, se montrent moins dédaigneux pour le grand évêque, mais n’en affirment pas moins que le chancelier de France reçut et fit agréer du Roi les excuses de l’archevêque
. — Barante, qui, en sa qualité d’historien des Ducs de Bourgogne, 191n’est pas précisément porté à excuser Louis XI, non plus que ceux qui, sans partager ses travers, soutenaient à ses côtés la grande cause nationale, raconte, autant pour blâmer le Roi que pour diminuer l’archevêque, cette affaire assez étrangère à son sujet. Tout en cherchant à tirer argument du fait, en faveur de sa thèse générale, il montre Hélie de Bourdeille bien humble et bien repentant
, aux premiers mots que le chancelier lui adresse, de la part du Roi. — Enfin, soit préjugés, soit faute d’avoir suffisamment étudié la question, le père de Longueval lui-même, dans son Histoire de l’Église Gallicane, ne rend pas au courageux archevêque, en cette circonstance, la justice qui lui est due.
2. Les faits rétablis à l’aide des documents. — La seconde attaque sérieuse du mal de Louis XI. — Il fait appeler Bourdeille, pour se recommander à ses prières. — Celui-ci saisit l’occasion de rappeler au Roi l’urgence qu’il y a pour lui de régler ses affaires de conscience. — Le Roi accueille bien l’avis. — Il fait ensuite demander à Bourdeille un Mémoire sur les griefs de certains évêques, dont le saint archevêque l’a entretenu de vive voix. — Le Roi témoigne, par cette demande, de ses bonnes dispositions. — Il ne paraît pas que Bourdeille, dans son entretien, ait rappelé au Roi les doléances du peuple, 35, 340-341, 349.
Étudions les faits en eux-mêmes, ou plutôt commençons à les rétablir d’après les documents de première main.
Après l’attaque qui l’avait frappé au château des Forges, dans les premiers mois de 1481, Louis XI avait essuyé plusieurs retours offensifs de la maladie, sans gravité réelle, immédiate, assez répétés, toutefois, pour le tenir en inquiétude :
La mort est aux espies sur moy,
disait-il, non sans un gros chagrin. Mais, durant l’été de 1482, une seconde attaque beaucoup plus sérieuse l’abattit un moment. Devant le danger qui le menaçait, il fit appeler Hélie de Bourdeille, en la puissance surnaturelle duquel il avait une grande confiance, et se recommanda vivement à ses prières. Inutile d’ajouter que, dans la pensée du prince, ces prières devaient avoir pour objet avant tout, par-dessus tout, la conservation de ses jours ; il avait une si forte envie de vivre !
Le saint archevêque accepta volontiers de prier pour le rétablissement d’une santé si précieuse et, humainement parlant, si nécessaire à la France. Mais il ne perdit pas l’occasion qui lui était offerte, de rappeler le Roi aux grandes pensées de la foi. Il lui représenta donc l’importance qu’il y avait pour lui, à régler au plus vite et au mieux les affaires dont sa conscience pouvait être chargée, lui observant, sans doute, que ce règlement de comptes, bien loin d’abréger ses jours, disposerait, au contraire, la divine Clémence à exaucer les prières par lesquelles on la supplierait d’accorder au pays leur prolongation. Puis, entrant dans les détails, autant qu’il lui était loisible de le faire verbalement avec un malade, et prudemment avec un roi tel que Louis XI, il lui cita quelques noms, fit allusion à quelques faits, sans insister outre mesure, suffisamment toutefois pour attirer l’attention du prince sur les points qui paraissaient les plus douteux dans sa politique et son administration.
Le Roi, nous dit Bois-Morin, et ce témoignage intime est corroboré par 192les documents, prit fort bien les humbles mais fermes observations de l’archevêque, son ami. Ses dispositions, à ce moment, furent excellentes, et la meilleure preuve qu’on en puisse fournir, c’est que, pour donner suite à l’entretien qu’il avait eu avec Hélie de Bourdeille, il fit écrire au saint archevêque, lui demandant de vouloir bien rédiger un Mémoire concernant les prélats dont il lui avait, de vive voix, signalé les noms et articulé les griefs. Le Roi était résolu à leur faire raison selon bonne équité
.
Nous n’avons plus, ou du moins nous n’avons pas retrouvé le texte du message royal, mais nous en connaissons le sens et même les termes essentiels par ce que Bourdeille lui-même en rapporte au commencement de son Mémoire.
Certains auteurs prétendent que, dans son entretien avec le Roi, l’archevêque insista aussi sur les confiscations de biens dont Louis XI ne s’était pas fait faute, et sur les charges écrasantes qui accablaient le peuple. Ces plaintes revenaient souvent, à la vérité, dans les remontrances de Bourdeille au Roi, nous le savons déjà ; mais il ne paraît pas qu’il ait cru devoir les réitérer, pour le moment. Il avait, sans doute, assez à faire avec les difficultés que le malade s’était créées, dans le domaine des choses de l’Église. Son Mémoire, d’ailleurs, qui est comme le double de l’entretien en question, n’a trait, comme nous allons le voir, qu’à des affaires ecclésiastiques.
3. Le Mémoire d’Hélie de Bourdeille et ses premiers résultats. — Bourdeille a écrit au Roi sur sa demande. — Précautions et réserves expresses dans son énoncé des faits. — Nouvelles réserves et excuses, à la fin de cet énoncé, véritable examen de conscience, tout préparé pour le prince malade. — Le Roi reçoit ce Mémoire avec bienveillance et satisfaction. — Il remercie par écrit le courageux archevêque, et de plus, commande à son chancelier de procéder aux réparations demandées. — Le chancelier et le grand Conseil se mettent en devoir d’obéir, 35, 241-242, 249-261, 345.
Le Mémoire d’Hélie de Bourdeille est daté du 11 août 1482, et adressé aux Sieurs Pierre Doriolle, chancelier de France, et François Halle, conseiller du Roi, récemment promu à l’archevêché de Narbonne.
Dans cette pièce, qui nous a été conservée intégralement, et qu’on a même imprimée en divers recueils, conjointement avec d’autres documents relatifs au règne de Louis XI, Bourdeille commence par rappeler au Roi qu’il lui écrit sur sa demande, et le félicite des dispositions vraiment chrétiennes qui l’animent. Puis, il prend la précaution de faire d’avance toutes ses réserves sur les points qu’il va toucher. Il n’a pas, dit-il, la science certaine des choses
, ne les connaît pas dans toutes leurs circonstances, et pour rien au monde, il ne voudrait déplaire au Roi, ni lui manquer en quoi que ce fût.
Ces réserves nettement formulées, Bourdeille aborde l’énoncé succinct des faits qu’il croit devoir représenter au Roi, soumettre à ses réflexions et au jugement de sa conscience.
Tout d’abord, il lui rappelle les excès que l’on fit
naguère, en 193Avignon
, à Monsieur le Légat, cardinal Julien de La Rovère, et l’empêchement qu’on a mis, qu’on met encore à ce qu’il jouisse de son abbaye de Cozes. Il signale ensuite, à mots couverts, les difficultés qu’il a personnellement rencontrées relativement à l’administration du diocèse d’Angers, dont le siège vaque, en fait, depuis l’incarcération de Balue, son titulaire. Dernièrement encore, un ordre du Saint-Siège lui a enjoint, en sa qualité de métropolitain, de révoquer l’administrateur actuel, Me Auger de Brie, — apparemment, une créature de Louis XI. — Par égards pour le Roi, il a différé jusqu’à ce jour d’exécuter le Bref apostolique qui lui ordonne de procéder à cette destitution. Et puisqu’il vient d’écrire le nom de la ville d’Angers, il en profite pour remémorer, en passant, les affaires désormais arrangées ou en bonne voie d’arrangement de Balue et de l’évêque de Verdun, ainsi que l’affaire, désavouée par le Roi, de l’évêque de Pamiers.
Puis, il énumère certaines autres affaires qui n’ont point été réglées, et qui demanderaient à l’être : celles de l’ancien archevêque de Toulouse, Bernard du Rozier ; de l’archevêque d’Embrun, Jean Bayle ; de l’évêque de Castres, Jean d’Armagnac ; de l’évêque de Saint-Flour, Antoine de Lantoin ; de l’évêque de Coutances, Geoffroy Herbert ; de l’évêque de Laon, Charles de Luxembourg, fils du connétable de Saint-Pol ; de l’évêque de Séez, Robert de Cornegrue, translaté en Avranches
; de l’abbé du Pin, Pottereau, dépouillé au profit de Pierre de Lyon, nouvel archevêque de Toulouse.
Il se peut, ajoute Hélie de Bourdeille, qu’il y en ait d’autres, que j’oublie. Le Roi,
qui scet mieulx le mérite des causes, [y pourvoira], selon Dieu et bonne raison.
Pour moi, je n’en parle que parce que le Roi m’en a témoigné le désir. — Et le saint archevêque termine brièvement, en priant le Roi de lui pardonner, s’il ne sait
le tout si bien conseiller, comme il lui appaptiendroit.
Persévérant jusqu’à ce moment dans ses bonnes dispositions, Louis XI reçut avec bienveillance, ce n’est pas assez dire, avec satisfaction le Mémoire dans lequel Hélie de Bourdeille avait formulé, à son usage, un véritable examen de conscience, respectueux et modéré dans la forme, exact et sans réticences quant au fond. Le témoignage de Bois-Morin, l’homme le mieux placé pour être bien renseigné par Hélie de Bourdeille lui-même, est formel sur ce point des bonnes dispositions primitives du Roi.
Ledict feu Roy, voyant ses advertissements et lettres, que feu mondict seigneur luy avoit fait, il rescript a feu mondict seigneur, et le remercia des bons advertissemens qu’il luy avoit envoyés, et commanda à son chancelier que ledict sieur d’Ambrun, et tous les 194autres prélatz et gens d’esglize, que estaient bannis, fuissent restitués en leurs éveschés et béneffices, avecques les effruitz qu’on en avoit heu et parceu, et cella fust faict par le chancellier et tout le grand Conseilh.
Voilà qui est clair, et tels furent, sur l’esprit dé Louis XI, les premiers effets du Mémoire que lui avait adressé le saint archevêque de Tours. Le Roi, nullement offensé par la liberté apostolique du prélat, lui écrivit pour le remercier de ses bons avertissements. Il fit plus, et pour témoigner que ces avertissements l’avaient touché, il commanda à son chancelier de procéder à la réparation des dommages qui lui étaient signalés.
Au surplus des dits advertissements, (ajoute Bois-Morin), le Roy avoit bonne intention de parfaire.
Et ni le chancelier de France ni le grand Conseil ne s’y trompèrent, puisqu’ils se mirent immédiatement en mesure d’obéir aux ordres du Roi. — Jusqu’ici, tout allait pour le mieux, de sorte qu’en voyant ces débuts de l’affaire, on serait tenté de se demander, une fois de plus, si Louis XI ne valait pas beaucoup mieux que sa réputation.
4. Ce premier bon mouvement ne dure pas. — Avec la convalescence, le Roi se ressaisit, et répond au Mémoire de Bourdeille par un Contre-Mémoire, — laisse de côté les affaires à peu près arrangées, — omet celles du légat et de l’abbé du Pin, — discute pied à pied toutes les autres, — ainsi que celle de l’archevêque d’Auch, non mentionnée dans l’édition du Mémoire de Bourdeille. — Discussion alerte, pittoresque, mêlée de bonnes et de mauvaises raisons. — Louis XI se place toujours au point de vue personnel, ou de la raison d’État. — Il donne une idée vraie des conditions politiques de l’épiscopat de France à cette époque, par suite des liens de famille de la plupart de ses membres, — et une assez triste idée de cet épiscopat recruté sous le régime de la Pragmatique. — Le Roi, cependant, n’a pas, dans sa réponse, un mot de blâme ou de mécontentement marqué pour Hélie de Bourdeille, 242, 252-264.
Malheureusement, ce premier mouvement, le bon, ne devait pas durer. Les forces lui revenant un peu, le Roi se ressaisit, et montra que, même en matière d’examen de conscience, il ne se rendait pas sans combat. Le vrai Louis XI reparut, et pour atténuer l’effet de ses concessions de la veille il écrivit de sa meilleure plume un Contre-Mémoire, intitulé : Responce aux Articles baillez par Monsieur l’Arcevesque de Tours, touchant certains Prélatz de France.
Dans cette Responce, le Roi laisse de côté les affaires que Bourdeille a lui-même notées comme arrangées ou en voie d’arrangement, telles que celles de Balue, des évêques de Verdun et de Pamiers. Il ne parle pas non plus des mesures prises au détriment du cardinal-légat Julien de La Rovère, ne dit mot de l’opposition qu’il a mise et qu’il met encore à son entrée en possession de l’abbaye de Cozes. Sur ce dernier point, de même que sur la spoliation de l’abbé du Pin, il se tait, parce que, probablement, avec la meilleure volonté du monde, il n’a aucune raison plausible à donner.
Quant aux autres prélats, que Bourdeille lui a nommés, le Roi discute pied à pied leurs diverses affaires, répondant même à une question que nous ne voyons pas que Bourdeille ait soulevée, celle de l’archevêque d’Auch, ce qui nous permet de penser qu’il y a une lacune dans le Mémoire de l’archevêque de Tours, tel qu’il a été imprimé. Louis XI n’était pas homme à se poser à lui-même une question embarrassante, uniquement pour se donner le plaisir d’y répondre.
195Quoi qu’il en soit, voici ses raisons :
En ce qui concerne l’archevêque de Toulouse, tous ceux du Rozier sont fort Armignagois ;
ce n’était point un prélat de cette famille qu’il fallait à Toulouse, qui est trop près d’Armignac
. Toutefois, le Roi veut bien convenir que c’est de cette affaire qu’il se fait le plus de conscience
.
En ce qui concerne l’archevêque d’Auch, ce prélat et son neveu ont trahi le Roi au profit des Armagnacs.
Quant à l’archevêque d’Embrun, il est le fils de Jean Belle ou Bayle. Or, Jean Belle, qui a eu toute la confiance du Roi en Dauphiné, a trahi cette confiance de la manière la plus abominable, au profit des ennemis du Roi. De plus, son fils, qu’il a, par ses intrigues, élevé jusqu’au siège d’Embrun, n’avait pas vingt-deux ans lorsqu’il y fut promu. Le Roi, dans ces conditions, a demandé au Pape de vouloir bien le transférer ailleurs ; et le Pape eût volontiers accédé à son juste désir, si le cardinal d’Estouteville n’avait pris fait et cause pour les Belle. — Le cardinal d’Estouteville, légat en France sous le règne de Charles VII, était un prince de l’Église fort recommandable. Il appartenait, par sa naissance, à la famille royale ; mais Louis XI, qui montra en maintes occasions qu’il n’aimait pas Monsieur Toutteville
, son cousin, ne perd pas celle qui se présente ici, de le faire voir une fois de plus.
Venant ensuite à l’évêque de Castres, il déclare sans périphrases que ce prélat est un traître avéré, qui, plusieurs fois, a tenté de s’emparer de sa personne, et de l’empoisonner.
Il ne parle guère mieux de l’évêque de Saint-Flour. Ce personnage a positivement fait la guerre au Roi, et tenu la ville de Saint-Flour en rébellion, douze à quatorze ans
.
Quant à l’évêque de Coutances, on ne saurait rien imaginer de pire. Il est invocateur de diables
, ainsi qu’il résulte des pièces du procès du duc de Bourbon.
Au regard de l’évêque de Laon, le Roi n’a rien à se reprocher. Il n’a point maltraité ce fils du connétable de Saint-Pol. Il s’est borné, par raison de prudence, à lui interdire l’entrée de la ville de Laon. C’était son devoir : le jeune prélat n’aurait-il pas eu, dans cette place, toutes les facilités pour faire les affaires du connétable félon et celles de son complice, le duc de Bourgogne, au grand dommage du Roi et du pays ?
Enfin, pour ce qui est de l’évêque de Séez, Louis XI ne parle pas de Robert de Cornegrue, forcé de démissionner en 1478, en faveur de Goupillon, mais de ce Goupillon, qui a perdu son évêché suivant sentence de Rome, par la faulx sonnerie qu’il avoit faite
, c’est-à-dire, pour crime de faux.
196Telle est la réponse du Roi aux Articles et Mémoires de plaintes, baillés par Monsieur l’Arcevesque de Tours. — Discussion alerte, vigoureuse, pleine de saillies comme aussi de réticences ; véritable plaidoyer pro domo, où les mauvais cas sont esquivés, et les bonnes raisons mêlées avec celles qui le sont moins ou même ne le sont pas du tout.
Ce tableau de genre donne, par ailleurs, une idée assez juste de la composition de l’épiscopat français à l’époque. Recruté en majeure partie, comme nous l’avons dit, parmi les proches parents ou les tenants et créatures de ces familles princières qui, presque toutes, faisaient au Roi et à la France une guerre si déloyale et si acharnée, il donnait, assurément, plus d’un souci au défenseur de la cause nationale. D’un autre côté, les désordres que Louis XI représente au vif, et au vrai dans une certaine mesure, nous renseignent aussi sur la vertu de plus d’un parmi ces prélats, élus sous le régime détestable de la Pragmatique. Sans doute, il n’y a aucun motif, pour nous, de croire Louis XI sur sa parole. Cet homme est trop porté, manifestement, à envisager les choses au seul point de vue de ses intérêts personnels, ou ce qui est presque identique, au point de vue exclusif de la raison d’État. Mais on ne peut, non plus, rejeter comme de pures calomnies, tous les griefs qu’il articule contre ces évêques. Il y a du vrai dans sa réponse, et l’archevêque de Tours le savait aussi bien que lui. Tous ces griefs néanmoins, à supposer même qu’ils eussent été rigoureusement établis, n’empêchaient point que le Roi n’eût usurpé un droit qui n’appartient qu’à l’Église, en se faisant lui-même justice contre des gens d’Église. Aussi Louis XI se garde-t-il bien de porter la discussion sur ce terrain.
Jusqu’ici, toutefois, la situation ne s’est point encore tendue trop rigoureusement entre le Roi et son ami des anciens jours. Sa réponse ne contient aucun mot sévère ou de ressentiment contre le saint archevêque. Tout au plus y rencontre-t-on, à l’occasion de l’évêque de Coutances, invocateur de diables
, l’expression quelque peu rigoureuse de son étonnement.
Le conflit n’existe donc pas encore ; mais il ne va pas tarder à se produire, sous la pression de perfides conseillers, gens d’Église et d’Université.
5. Louis XI, un peu remis, s’éloigne de Tours, et reprend ses pèlerinages. — Il se tient dans l’Orléanais, — où des maîtres en théologie de Paris
l’indisposent contre l’archevêque de Tours. — Le fameux Martin Magistri, ou Lemaître, de Tours. — Leur argumentation fallacieuse. — Ils relèvent dix-neuf erreurs dans les Articles de l’archevêque. — Le Roi se laisse convaincre. — Mais il veut que ces maîtres discutent eux-mêmes avec Monsieur de Tours. — Leur députation annoncée à Hélie de Bourdeille, suivant ordre du Roi, par François Halle, archevêque de Narbonne, 35, 242-243.
maîtres en théologie de Parisl’indisposent contre l’archevêque de Tours. — Le fameux Martin Magistri, ou Lemaître, de Tours. — Leur argumentation fallacieuse. — Ils relèvent dix-neuf erreurs dans les Articles de l’archevêque. — Le Roi se laisse convaincre. — Mais il veut que ces maîtres discutent eux-mêmes avec Monsieur de Tours. — Leur députation annoncée à Hélie de Bourdeille, suivant ordre du Roi, par François Halle, archevêque de Narbonne, 35, 242-243.
Un peu moins souffrant, Louis XI a repris sa vie nomade. Il s’est éloigné de Tours, et soustrait à l’influence immédiate du saint archevêque, au moment même où, devenu par l’effet de la maladie plus irritable et plus défiant que jamais, il aurait eu plus que jamais besoin de cette influence douce, ferme et salutaire. Mais il compte toujours sur le 197succès de ses pèlerinages, et il s’y est remis avec une ferveur intéressée. Pour le moment, il se tient dans l’Orléanais, à Meung-sur-Loire, non loin de sa chère Dame de Cléry.
On dit que le diable est de tous les pèlerinages : certainement, il fut de celui-ci. Le voilà qui arrive auprès du Roi, en la personne de gens de mauvais conseil, tous maîtres en théologie de l’Université de Paris
. Jadis aux genoux de l’Anglais, et encore tout prêts à lui livrer la France, s’ils le pouvaient, ils se font, pour la circonstance, les bons apôtres des intérêts du Roi. Prenant Louis XI par son côté faible, ils lui représentent avec force arguments tous les dangers que l’archevêque de Tours, s’il était écouté, ferait courir à la chose publique. Quoi ? l’œuvre si péniblement poursuivie par le Roi, à travers tant de périls et d’obstacles, l’œuvre ardue d’un si grand règne, compromise par les rêveries imprudentes et peut-être criminelles de ce moine ! Ce n’est plus tolérable. Encore, si ses plaintes importunes étaient fondées en doctrine.
Mais les maîtres en théologie de Paris
les ont examinées dans leur texte lui-même ; ils les ont passées au crible, en toute honnêteté et bonne foi, et ils y ont relevé jusqu’à dix-neuf, entendez bien, dix-neuf erreurs grossières, qualifiées ! Que le Roi daigne en croire les représentants du vrai savoir : nul n’est plus dévoué qu’eux, ni plus loyal surtout.
Parmi ces maîtres en théologie de Paris
, se distinguait un certain Lemaître, plus connu sous le nom équivalent de Martin Magistri, auteur d’une grammaire ou Rhétorique, et d’un traité de Questions morales dont il a été question plus haut, à propos de leurs dates d’impression. Les manœuvres de ce prêtre s’expliquent sans trop de peine : il était de Tours, fils d’un boucher de la ville. Peut-être avait-il eu quelques démêlés avec le prélat de son lieu d’origine. Peut-être aussi rêvait-il de lui succéder à brève échéance. Il est permis, du moins, de le supposer, à voir l’habileté avec laquelle il sut capter la confiance du Roi, et se faufiler, pour peu de temps, hélas ! dans sa maison.
Mais ceci importe peu. — Malgré tous les efforts des maîtres en théologie
, Louis XI gardait encore des ménagements vis-à-vis du serviteur de Dieu. Quelque chose comme un instinct de religieuse terreur le retenait. Avant de passer outre, il voulut que ses nouveaux et tristes conseillers soutinssent devant Hélie de Bourdeille lui-même leurs savantes théories, et François Halle, prélat de Cour beaucoup plus qu’archevêque de Narbonne, reçut ordre d’écrire à Monsieur de Tours, pour que celui-ci voulût bien recevoir la députation qui lui serait envoyée, de la part du Roi, et ouyr ses ambassadeurs
. — On le voit, l’humble évêque franciscain était une puissance, avec laquelle il y avait lieu de traiter.
1986. La députation des maîtres en théologie
arrive à Tours. — Elle est reçue par Hélie de Bourdeille, entouré de plusieurs de ses prêtres. — Assemblée nombreuse et longue séance. — Que s’y passa-t-il ? — Ce qui est certain, c’est que les députés s’en allèrent mal contents
. — Colère du Roi, attisée par ces gens. — Il ne se fiera plus à cet archevêque. — Il change de confesseur, et le remplace par le fameux Martin Magistri, 35-36, 243.
maîtres en théologiearrive à Tours. — Elle est reçue par Hélie de Bourdeille, entouré de plusieurs de ses prêtres. — Assemblée nombreuse et longue séance. — Que s’y passa-t-il ? — Ce qui est certain, c’est que les députés
s’en allèrent mal contents. — Colère du Roi, attisée par ces gens. — Il ne se fiera plus à cet archevêque. — Il change de confesseur, et le remplace par le fameux Martin Magistri, 35-36, 243.
Hélie de Bourdeille attendit avec calme la députation qui lui était annoncée. Elle ne tarda pas, du reste, à se présenter, conduite par l’archevêque de Narbonne en personne. Jean Brette, chanoine de Saint Gatien et plusieurs autres prêtres, qu’il ne nomme pas, sont signalés par Bois-Morin, comme ayant assisté à la séance dans laquelle les maîtres en théologie
présentèrent leurs fameux arguments, et l’archevêque ses réponses péremptoires ou, plus probablement, déclinatoires. Il est à supposer que ces prêtres, et notamment Jean Brette, que Bois-Morin prend à témoins de l’exactitude de son récit, avaient été appelés par l’archevêque lui-même, pour l’assister dans les débats orageux qu’il prévoyait.
Que fut cette séance ? — On ne le sait, quant aux détails. Mais il est fort aisé de le conclure des suites immédiates qui y furent données. Hélie de Bourdeille était ce prélat qui jamais ne craignit rien, ne homme du monde
, lorsqu’il s’agissait pour lui d’accomplir un devoir. De leur côté, les maîtres en théologie
étaient aussi ce que chacun sait, des maîtres passés en orgueil et présomption. Bois-Morin nous dit seulement qu’ils s’en allèrent fort mécontents de l’archevêque :
Les quieulx monseigneur ouyt en sa chambre, au long ; et Dieu sçait comment il parla avecques eux ; mondict seigneur de Narbonne, Maistre Jehan Brethe, maistre en théologie, et autres qui estoient présans, en peuvent témoigner. De quoy les ditz ambassadeurs s’en allarent mal contans de feu mondict seigneur.
Il est certain que l’archevêque ne se laissa point intimider par la morgue de ses contradicteurs, et que, sans franchir les limites de la modération et de la douceur dont il ne se départit jamais, ni dans cette circonstance ni en aucune autre, il humilia profondément leur orgueil, gardant devant eux l’attitude qui convenait à son caractère, à son autorité sacrée, et ne leur faisant aucune concession sur les points discutes.
Ils revinrent en Orléanais, fort vexés de leur déconvenue, et cherchèrent aussitôt à prendre leur revanche en surexcitant, autant qu’ils le purent, les passions du Roi, et en aggravant ses ressentiments contre le saint archevêque. Le Roi, en effet, lâcha toutes brides à son caractère violent, emporté, se laissa aller à des excès de parole, et qui pis est, mit l’accord entre ses actes et ses discours :
Les dits ambassadeurs, (continue Bois-Morin), misrent feu mondict seigneur en la malle grâce du feu Roy, tellement qu’il estoit tout indigne contre feu mondict sieur, que ne pouvoit plus : car il ne pouvoit parler en bonne bouche de luy, et disoit que jamais ne se lieroit en feu mondict seigneur, ny ne dorroyt foy en rien qu’il luy dist, et plusieurs autres parolles ; et croy qu’ilz heussent faict 199beaucoup de maulx à feu mondict seigneur.
L’orage était déchaîné, il allait faire rage, momentanément.
Bois-Morin, qui suit de plus près qu’à son habitude toutes les phases de cette tempête, ajoute :
Et emprès le dict feu Roy fist son confesseur ung de ces dictz maistres, que je croy que heusse faict beaucoup de maulx ; mais Dieu l’osta de ce monde.
Il s’agit du fameux Martin Magistri, que Louis XI, au retour de la députation dont ce malheureux était l’âme, nomma son conseiller et son aumônier.
Comme tous les pénitents qui sont moins empressés à suivre la direction de leur confesseur, que désireux de voir leur confesseur se conformer à leurs propres avis, Louis XI dut souvent s’adresser, d’ici de là, aux prêtres qui lui semblaient devoir le mieux se prêter à ses vues et volontés. D’un autre côté, ce roi errant était bien obligé de recourir au ministère de ceux qu’il rencontrait sur son chemin. Néanmoins, la détermination qu’il prit subitement, ab irato, dès qu’il connut l’échec de la députation des maîtres en théologie de Paris
, indique que Bourdeille, depuis sa promotion à l’archevêché de Tours, avait toujours gardé le titre et, généralement du moins, exercé les fonctions de confesseur du Roi. Au reste, nous voyons le prélat, dans les premières pièces relatives au présent conflit, articuler parmi ses titres, celui de chapelain de Louis XI :
Moy, frère Hélie, arcevesque de Tours, son très humble et très obéissant chapellain.
La décision par laquelle Louis XI confiait à Martin Magistri le soin de son âme, était donc un acte de défiance, de ressentiment et de colère dirigé contre Hélie de Bourdeille, en même temps qu’un premier gage donné aux malsaines ambitions de celui qui le supplantait dans la plus épineuse de ses fonctions. — Et cette fonction était, il ne faut pas le perdre de vue, le moyen extérieur et permanent, que la Providence avait ménagé à son serviteur, pour lui permettre de remplir auprès du Roi la mission spéciale et si délicate dont elle l’avait chargé.
7. Les effets de la colère de Louis XI. — Atténuations mensongères des historiens. — La lettre violente du Roi au chancelier de France. — Qu’on fasse justice incontinent de celuy qui a tort.
— Traces évidentes du trouble qui agite le Roi, malgré lui. — Les lettres conformes du grand Sénéchal, et de Tristan l’Hermite de Soliers, 244-246, 255-257.
Qu’on fasse justice incontinent de celuy qui a tort.
— Traces évidentes du trouble qui agite le Roi, malgré lui. — Les lettres conformes du grand Sénéchal, et de Tristan l’Hermite de Soliers, 244-246, 255-257.Cependant, les effets de la colère du Roi ne devaient pas s’arrêter en si belle voie. Les historiens, pour mieux déverser le dédain, le ridicule même sur le magnanime archevêque, s’efforcent de réduire l’affaire à de mesquines proportions : en quoi ils mentent avec un ensemble merveilleux. Certes, l’orage fut court, mais il fut terrible, et si Dieu n’y eût mis la main, il aurait eu, vraisemblablement, les plus désastreuses conséquences. Où les maîtres en théologie de Paris
n’eussent-ils pas mené ce roi, dont ils flattaient les plus mauvaises passions, alors que, affaibli, d’un côté, par la maladie, de l’autre, surexcité par la souffrance et 200 enorgueilli par les prodigieux triomphes de sa politique, il se voyait enfin victorieux de tous ceux qui avaient osé le contredire ou lui barrer le chemin ? Qu’on relise donc les pièces authentiques du débat.
Le 24 août 1482, — on voit que l’affaire avait été menée rapidement, puisque, depuis la rédaction du Mémoire d’Hélie de Bourdeille, douze ou treize jours seulement s’étaient écoulés, durant lesquels s’étaient placés successivement la réponse bienveillante du Roi à Hélie de Bourdeille, son Contre-Mémoire justificatif, les intrigues des maîtres en théologie
, le voyage à Tours de leur députation, préalablement annoncée à l’archevêque, — donc, le 24 août 1482, le Roi écrivit, de Meung, à son chancelier Doriolle une lettre des plus violentes, dans laquelle il se plaignait amèrement de Bourdeille, et enjoignait au chancelier d’avoir à prendre, sans le moindre retard, les mesures les plus énergiques contre ce prélat et contre ceux dont il avait eu l’audace de faire valoir ou, plus exactement, de signaler les griefs.
[L’archevêque a voulu] faire grant playe contre la Couronne… [Il s’agit de savoir s’il] est plus tenu au Roy qu’à Monsieur le cardinal Balüe, et au cardinal Sancti Petri ad Vincula… [Le Roi] ferait grant pesché de le croire en rien… [Il faut] faire justice incontinent de celuy qui a tort, [et] laisser toutes les besoignes du Roy pour ce faire… [Il faut savoir de l’archevêque comment il entend tenir son serment, qu’il a prêté à la Couronne…] Chancelier, s’il est homme qui s’en plaigne, je ne les en crains de rien.
On sent d’abord, au ton de cette missive, que Louis XI, dans sa colère, aurait été capable de se porter à toutes les extrémités. D’autre part, à la réflexion, on se rassure devant cette explosion violente, beaucoup moins redoutable chez le prince que les ressentiments sournois et la vengeance calculée. On devine, enfin, que les maîtres en théologie
, qui ont pu exaspérer ses passions, n’ont pas su mettre sa conscience à l’abri du trouble et du remords. Cet homme qui prétend ne craindre personne, le dit trop haut pour qu’on l’en croie. De plus, il parle trop, dans ses dix lignes, de conscience et de péché, pour ne pas laisser soupçonner qu’il ne peut se débarrasser de toute inquiétude sur sa conduite passée et présente. Au fond, sa lettre est un peu celle d’un croyant vaincu par la passion, ou entraîné par de mauvais conseillers, et qui s’étourdit pour essayer de se tranquilliser dans son acte coupable.
Néanmoins, les ordres du monarque en courroux étaient formels et paraissaient devoir être irrévocables. Sa lettre eût fait trembler tout autre qu’un Saint. — Les hostilités étaient ouvertes.
Ajoutons qu’au message royal, ainsi que cela se pratiquait dans les 201graves circonstances, le grand Sénéchal, sire du Lude, et Tristan l’Hermite de Soliers, grand Prévôt, avaient joint leurs lettres, écrites par ordre, ce qui n’était point fait pour rassurer sur les intentions réelles de leur maître et seigneur. Dans ces lettres, les volontés du Roi étaient confirmées, précisées. Entre autres choses, injonction était faite au chancelier d’ajourner par devant le grand Conseil, non pour qu’il fût tenu compte de leurs griefs, mais pour qu’ils fussent jugés et punis, selon qu’il appartiendrait, tous les prélats dont Bourdeille avait transmis les plaintes et réclamations. — Qui donc n’a voulu voir dans toute cette affaire qu’un accès de royale mauvaise humeur, bientôt dissipée par les humbles excuses d’un évêque trop zélé et maladroit ?
8. À côté des violents, les modérés. — François Halle, archevêque de Narbonne. — Sa première lettre, au chancelier Doriolle. — Sa seconde lettre, écrite, dit-il, à l’insu du Roi. — Donne à l’archevêque de Tours des conseils peu énergiques. — Préconise la capitulation. — Cette lettre, d’ailleurs inutile, arrive trop tard. — Bourdeille montre qu’il y a pour un évêque, d’autres moyens de faire la paix avec les rois, 245-246, 257.
Toutes les variétés de caractère et d’humeur, qui se rencontrent chez les courtisans, se trouvent représentées dans ce débat vraiment dramatique. Nous avons vu les violents, les perfides, les hypocrites intrigants et les gens en place, prêts à exécuter, quels qu’ils soient, tous les ordres qui pourront leur être donnés. Voici maintenant les modérés.
De ce nombre, François Halle, archevêque de Narbonne : le type de l’honnête homme, pris de peur et sans caractère, assez commun, malheureusement, parmi les catholiques de tous les âges, mais qu’on ne rencontre pas parmi les Saints.
Le 3 septembre, ce prélat de Cour, écrivit par ordre au chancelier Doriolle une lettre dans laquelle il lui réitérait et confirmait les injonctions contenues au message royal, y ajoutant quelques explications, et usant de termes moins violents que Louis XI, mais n’atténuant en rien la portée de ses décisions.
Puis, le 10 septembre, à l’insu du Roi, dit-il, et par conséquent de son initiative privée, il envoya au même chancelier, — François Halle eût craint, sans doute, de se compromettre en s’adressant directement à son frère et ancien dans l’épiscopat, — une seconde lettre, dans laquelle il se permettait de donner au vaillant athlète, — dans son intérêt bien entendu, — des conseils de soumission pleine et entière aux volontés du Roi.
Mondit sieur de Tours fera bien d’écrire au Roy sur tout, en toute révérence et humilité, et soy soubmettant le plus doucement que faire se pourra, et faisant déclaration et response certaine, pure et simpliciter, sans si ne sans que, de garder l’authorité souveraine et droits du Roy, envers tous et contre tous ; en démonstrant le bon vouloir et obéissance qu’il a envers luy, touchant la seureté de sa personne, et de son Réaume ; en reconnoissant aussy l’obligation originelle et sacramentelle en quoy 202il est tenu envers le Roy. — Pour contenter et appaiser le Roy, je croy que ce que dit est, y pourra bien servir à mondit sieur de Tours. — Et si vous plaist, ne sera besoing de dire que riens ne vienne de mon advertissement.
Son souci, vraiment, part d’un bon naturel
, mais, au fond, c’est la capitulation complète et sans dignité, que conseille ce prélat modéré. C’est même l’abandon du devoir épiscopal, que préconise cet évêque de Cour. Pour lui, toute la sagesse consiste dans l’aplatissement servile devant les caprices de la force ; car il ne peut ignorer que ni la seureté de la personne du Roy
, ni le bien de son Réaume
ne courent de dangers de la part d’Hélie de Bourdeille. Mais il a peur et si grand peur que, même en donnant, par sa lettre, la preuve de sa parfaite et résignée servitude à l’égard du Roi, il craint encore que sa démarche ne vienne aux oreilles du Roi.
Nous verrons, plus loin, que cette lettre, qui n’ajoute rien à la renommée de son auteur, eut le tort d’arriver trop tard pour que les conseils de François Halle fussent communiqués au saint archevêque. Effectivement, la réponse définitive de Bourdeille était remise au chancelier le 11 septembre, c’est-à-dire, avant que celui-ci eût en mains la lettre de Monsieur de Narbonne. Et Bourdeille montrait, par cette réponse, que l’évêque digne de son auguste caractère, a par devers lui d’autres moyens que la capitulation et l’abandon des devoirs de sa charge, pour contenter et apaiser
le roi le plus puissant et le plus irrité.
9. Manifeste intervention de la Providence. — Le courrier royal contenant les lettres violentes du Roi et celles de ses grands officiers, expédié de Meung le 24 ou 25 août, n’arrive à Tours que le 11 septembre. — Le chancelier n’est renseigné que par la première lettre de François Halle. — Décès nombreux dans l’entourage du Roi, à Cléry ; et en particulier, mort subite de Martin Magistri, le principal auteur du conflit. — Avertissement sévère qui n’échappa point à Louis XI, 36, 48, 74, 245, 255.
Cependant, à l’heure où les hommes s’agitaient, ceux-ci, les violents, pour perdre Bourdeille, ceux-là, les modérés, pour lui prodiguer les conseils de la lâcheté et de la peur, la Providence veillait, et par des incidents inexplicables comme par des coups terribles, préparait les voies au triomphe de la justice et de son héroïque défenseur.
Qui pourrait bien nous dire comment il se fit que le courrier royal emportant 1° la violente déclaration de guerre libellée et signée par Louis XI en personne, 2° les lettres conformes des grands officiers de la Couronne, sire du Lude et Tristan l’Hermite de Soliers, partit Meung-sur-Loire, à vingt lieues de Tours, le 24 août ou le 25 au plus et ne parvint à Tours que le 11 septembre, — alors que toute l’affaire était réglée ? — Comment cet exprès n’arriva que huit jours après que le chancelier eut reçu la lettre de François Halle, expédiée de cette même ville de Meung le 3 septembre seulement ? — Un courrier royal, même en ce temps, ne s’égarait pas, ne s’attardait pas, en pleine paix et sur un aussi petit parcours, avec la même facilité que les porteurs de 203lettres privées. C’est pourtant ce qui arriva, sans qu’on devine le pourquoi ni le comment d’une pareille aventure.
Mais ce retard inexplicable, et que le chancelier, en homme qui sait avec qui il a affaire, prit la précaution de faire constater par la signature de deux témoins, — ce retard était utile à la bonne solution du conflit, et nous ne pensons pas qu’il y ait aucune exagération à le déclarer providentiel. Il était utile, en effet, que le chancelier reçût les ordres du Roi sous une forme plus adoucie que celle dont avaient usé le Roi lui-même, et très probablement aussi ses grands officiers. Pierre Doriolle était un honnête homme et un bon chrétien, en même temps qu’un ami du saint archevêque. La mission dont on le chargeait auprès de celui-ci, devait lui être, assurément, fort pénible. Quel trouble n’aurait-il pas éprouvé, s’il avait pu soupçonner, par la teneur même et le ton des lettres royales, la gravité du conflit dans lequel il lui fallait intervenir ? Quoique les exemples d’une pareille abnégation parmi les gens en place soient fort rares, peut-être se fût-il récusé, au risque de sacrifier son avenir, ce qui eût été un grand obstacle de plus à l’apaisement voulu par la Providence. Peut-être aussi, pris lui-même de peur, — cette peur, la mauvaise conseillère ! — eût-il aggravé par une communication qui eût dépassé la mesure, les difficultés déjà redoutables de la situation : les peureux sont presque toujours excessifs, parce qu’ils ne sont pas plus maîtres de leurs coups que de leurs appréciations. Au contraire, mis en demeure d’agir par les lettres non moins positives mais beaucoup plus calmes dans la forme, que lui adressait François Halle, Doriolle se trouva en de meilleures conditions pour procéder avec tous les ménagements dus à la dignité et à la vertu du saint archevêque, ne point se soustraire à ce qu’il pouvait regarder comme un devoir professionnel, et néanmoins garder vis-à-vis de son ami vénéré une attitude respectueuse et conciliante, la seule qui fût d’accord avec ses propres sentiments.
D’un autre côté, ce retard de trois semaines servait la Providence, en lui ménageant le temps de frapper les coups qu’elle avait décidé de multiplier autour de Louis XI. Il permettait à la mort, qui depuis quelques années faisait si bien les affaires temporelles du Roi, d’avancer aussi quelque peu ses affaires spirituelles, en le forçant à rentrer en lui-même, et en le débarrassant soudain du pire ennemi de son âme.
Louis XI s’était transporté à Cléry, où il avait fait sa neufvaine
, dit la Chronique de Jean de Troyes.
Et après icelle faicte, moyennant la grâce et bonté de la benoiste Vierge Marie illec requise, et à laquelle il avoit sa singulière confidence et dévotion, revint en assez bonne con valescence, et fut fort alégé de ses maulx. [Or, ] durant et pendant que 204le Roy estoit au dict lieu de Cléry, y mourut beaucoup de gens, tant de son hostel que d’aultres ; et entre les aultres y mourut ung docteur en théologie, que nouvellement il avoit fait son conseiller et aulmosnier, qui estoit natif de Tours, fils d’un bouchier de la dicte ville, et se nommoit le dict docteur Maistre Martin Magistri.
Bois-Morin, nous venons de le dire, écrit plus brièvement :
Le Roy fist son confesseur ung de ces dicts maistres, que je croy que heusse faict beaucoup de maulx ; mais Dieu l’osta de ce monde, et emprès feu mon dict seigneur fust en grâce du Roy.
À notre avis, et sans doute à l’avis de tous ceux qui prendront la peine de réfléchir sur ces faits et sur leurs dates, en particulier, si l’intervention de la Providence n’est pas évidente ici, elle ne le sera nulle part. Qu’on voie plutôt : Le Roi, dont la conscience, malgré tous les beaux discours des maîtres en théologie
et les habiles mesures qu’ils lui suggèrent, n’est pas en repos, arrive à Cléry. Une mortalité extraordinaire se déclare aussitôt dans la ville : c’est un premier signe défavorable, qui n’échappe pas au prince, lequel se laisse impressionner plus que de raison par les mauvais présages. — Le fléau qui, en temps ordinaire, devrait, semble-t-il, sévir d’une façon presque exclusive sur les habitants de la ville, franchit aussitôt, sans hésiter, les portes de son hôtel. Il fait chez lui, parmi ses serviteurs et familiers, de nombreuses victimes : c’est un second signe, plus accentué que le premier. — Enfin, cette mort, qu’on dit aveugle et qui l’est ordinairement, s’attaque, cette fois, d’une main sûre et prompte, à celui qui a, pour le moment, toute la confiance du Roi. Elle frappe, sans lui laisser de répit, celui qui a pris la plus grande part aux criminelles intrigues des jours passés. Martin Magistri, le grand meneur de l’affaire, disparaît subitement de la scène : désormais, le doute n’est plus possible, Louis XI est dûment averti. Le singulier confesseur qu’il s’est choisi, lui aura, du moins, donné en partant un avertissement salutaire, le seul dont il fût capable : Hodie mihi, cras tibi ! [Aujourd’hui moi, demain toi.] — Pour l’un comme pour l’autre, le mot est d’une terrible actualité, le Roi ne s’y trompera pas.
Et puis, que le Roi s’y trompe ou non, le grand obstacle au triomphe du serviteur de Dieu n’en est pas moins supprimé. Le chef abattu, mis à terre et en terre, la bande des orgueilleux théologiens, les vrais monteurs du coup, ne tardera pas à s’éloigner, pour le bien du pays, l’honneur du Roi et le salut de son âme. — L’heureux temps, que celui où la Providence, dans la querelle inévitable des puissants de la terre avec les vrais pasteurs des âmes, ne se taisait pas !
205Mais la Providence, qui gouverne le monde et parfois y intervient visiblement, n’en laisse pas moins agir les causes secondes, et les hommes s’acheminer librement, selon leurs aptitudes et leur caractère, vers le but qu’elle a déterminé.
Tandis qu’elle intervenait à Cléry, pour supprimer l’obstacle, elle laissait l’affaire se dénouer à Tours, par les voies et moyens ordinaires, entre l’honnête Pierre Doriolle et l’admirable Hélie de Bourdeille.
10. Comment le chancelier Doriolle s’acquitta de sa mission. — Son entrevue avec Hélie de Bourdeille, le 5 septembre. — Le même jour, il en rend compte au Roi. — À quoi s’est borné l’entretien. — La réponse que lui fit Hélie de Bourdeille. — L’archevêque, dans quelques jours, écrira lui-même au Roi. — Doriolle demande ensuite des instructions complémentaires, relativement à l’exécution du mandement qu’il a reçu, pour ajourner les prélats qui se sont plaints à M. de Tours. — Lettre calme, digne, honnête, respectueuse pour le saint archevêque, 77, 154, 245, 256-257.
Pierre Doriolle avait reçu, le 4 septembre, la lettre que François Halle lui expédiait de Meung, la veille 3 septembre, et dans laquelle il confirmait et expliquait les pièces remises au courrier royal, expédié sans résultat le 25 août précédent. Dès qu’il eut pris connaissance du pli, le chancelier envoya quelqu’un de ses gens devers Monsieur de Tours
pour lui demander une entrevue. L’archevêque, retenu par la maladie, était hors de la ville ; mais il y rentra le lendemain, pour recevoir le mandataire du Roi.
Celui-ci, dans son rapport au Roi, dit qu’il trouva le prélat bien souffrant et fort abattu. Conformément à l’ordre qu’il en avait reçu de Monsieur de Narbonne, ajoute-t-il, une seule question fut abordée par lui dans l’entretien, à savoir, la question de la fidélité que l’archevêque doit au Roi et au royaume. Certes, le chancelier trop heureux de n’avoir à poser à son saint ami qu’une seule question, à laquelle la réponse du vénérable archevêque n’était pas douteuse, se serait bien gardé d’élargir les lignes du mandat écrit de la main de Monsieur de Narbonne. Il a soin de constater, toutefois, qu’il s’est tenu à la lettre de ce mandat.
L’archevêque, continue-t-il, lui a répondu qu’il est fort triste de penser
que le Roy est mal content, et a deffiance de luy ;
qu’il aimerait mieux mourir que de manquer à ses devoirs de fidélité envers le Roi ; qu’il prie, qu’il fait et fera toujours prier pour lui. — À cet échange d’idées courantes et de paroles presque banales se réduisit, en effet, l’entretien du chancelier avec Hélie de Bourdeille, le chancelier se bornant prudemment à faire l’éloge du Roi, ce qui ne pouvait prêter à aucune contradiction de la part du prélat, et à demander à celui-ci une explication qui ne devait nullement l’embarrasser ; et l’archevêque, de son côté, se bornant à protester de sa fidélité au Roi, sans revenir sur les observations qu’il avait cru devoir lui faire de vive voix et par écrit, mais sans non plus en rien regretter, retirer ou désavouer, ce que, d’ail leurs, on ne lui demandait en aucune façon.
Le chancelier ajoute qu’Hélie de Bourdeille lui a manifesté son intention d’écrire lui-même au Roi, mais dans quelques jours seulement, 206à cause du mauvais état de sa santé. Puis, il passe, avec une satisfaction qu’on devine, à une autre question, celle des ajournements qu’il doit lancer contre les prélats qui se sont plaints à Monsieur de Tours
. Il a bien reçu, dit-il, le mandement qui était joint à la lettre de Monsieur de Narbonne, mais il aurait besoin de quelques indications plus précises sur les volontés du Roi, à cet égard.
Enfin, il proteste au Roi, que ses ordres seront fidèlement exécutés. Cette assurance coûte d’autant moins au digne homme, qu’il prévoit sans trop d’efforts que le retour offensif de son maître contre des prélats que naguère il voulait rétablir en tous leurs droits, ne durera pas plus que la colère qui l’a provoqué.
Brave chancelier Doriolle, destiné lui-même, et sans beaucoup plus de motifs que Bourdeille, à une prochaine disgrâce !… Que de pensées nous suggère la perspective lointaine de toutes ces choses, lorsque, restituant en imagination notre vieux Saint-Gatien, tel qu’il était en ces temps-là, nous venons à passer devant l’ancienne chapelle Sainte-Geneviève, qu’il avait pieusement enrichie de ses dons, où il s’était pourvu, par avance, de la prière perpétuelle, — il le croyait ! — de deux chapelains attitrés ! — Qu’y a-t-il donc de perpétuel ici-bas ? nous dit ce coin de terre où gisent, parfaitement oubliées sous les décombres des révolutions, les cendres du puissant homme d’État, et celles de sa dévote épouse, Anne de Tréguel… À ce grand de la terre, qui fut mêlé à tant d’événements, qui présida à de si tragiques procès, et dont le peuple ne sait plus même le nom, il restera, du moins, d’avoir été chrétien.
Tout considéré, son rapport dans l’affaire d’Hélie de Bourdeille est digne, calme, habile, honnête. C’est une œuvre loyale, de justice et de paix.
Mais si le Roi put y entrevoir l’apparence même d’un succès remporté auprès du saint archevêque de Tours, il faut avouer qu’il avait l’illusion facile. Quant aux historiens qui l’y ont vu clairement, et qui le déclarent à haute voix, n’ayant pas, comme Louis XI aurait pu l’avoir, l’excuse de l’amour-propre et de la passion, nous ne saurions attribuer qu’à l’aveuglement du parti pris les libertés qu’ils se donnent avec le texte précis, authentique, des documents.
Il leur faudra une dose encore plus forte de bonne volonté, pour trouver d’humbles excuses et constater des marques de repentir dans la réponse définitive qu’Hélie de Bourdeille adressa au Roi, et par la quelle le débat fut clos sans appel.
11. Réponse d’Hélie de Bourdeille aux menaces et invectives du Roi. — Il répond en même temps à la lettre de M. de Narbonne et aux remontrances du chancelier. — Ramenant le tout à cinq points qu’il aborde l’un après l’autre, — il rappelle la noble attitude de sa famille, par tous les temps, vis-à-vis de la Couronne ; — déclare qu’il sera toujours tel, non par contrainte, mais par affection et devoir ; — rappelle ce qu’il a écrit sur la maison de France ; — ce qu’il a toujours pensé (et dit) de la protection que Dieu a accordée au Roi, et des luttes du Roi pour la France ; — répète, à maintes reprises, qu’il s’étonne grandement qu’on lui pose de pareilles questions ; — déclare, en fin, que si quelques-uns ont voulu le charger sur le point en question, ils ont agi contre Dieu et la vérité, et que le Roi le trouvera ainsy, quand il voudra en estre bien informé
. — En somme, cette réponse est, d’un bout à l’autre, une protestation respectueuse, mais noble et ferme, rien autre chose. — Pas un mot d’excuse, et toutes les imputations repoussées avec une calme énergie, 346-347, 349, 358-301.
le trouvera ainsy, quand il voudra en estre bien informé
. — En somme, cette réponse est, d’un bout à l’autre, une protestation respectueuse, mais noble et ferme, rien autre chose. — Pas un mot d’excuse, et toutes les imputations repoussées avec une calme énergie, 346-347, 349, 358-301.Bourdeille déclare, dans cette pièce, qu’il va répondre à la lettre de Monsieur de Narbonne, en même temps qu’aux remontrances que 207Monsieur le chancelier lui a faites, de la part du Roi. — Il s’agit, sans doute, ici, de la lettre que François Halle avait adressée, le 3 septembre, au chancelier Doriolle, et que celui-ci, pour expliquer sa démarche, aurait communiquée au saint archevêque ; à moins pourtant que l’archevêque de Narbonne, surmontant ses frayeurs, ne se soit enfin risqué à écrire directement à Hélie de Bourdeille, pour l’engager à capituler. Dans ce cas, le vieil athlète n’aura pas tenu grand compte des avis compatissants de son nouveau collègue dans l’épiscopat.
Bourdeille dit qu’il ramènera tout le débat à cinq points, auxquels il répondra successivement. Mais d’abord, il rappelle avec une noble assurance, les illustres services que, de tout temps et récemment encore, sa famille a rendus à la Couronne, fidèle toujours, même au prix des plus grands sacrifices. À quoi il ajoute que
tel aussi sera le dit archevesque, sans jamais varier, non par contraincte, mais par vraye et entière affection.
Puis, il vient à son serment de fidélité et à l’obligation de conscience qui en résulte. — On lui demande de déclarer comment il veult penser à ce serment
. Une pareille question l’étonne grandement, ce qui revient à dire, en termes respectueux ou mieux en langage de Cour, que cette question n’est pas justifiée, et l’offense. Ce serment, il n’a jamais pensé qu’à le garder
le plus fidèlement qu’il peult.
On lui demande de déclarer ce qu’il pense de la manière dont le Roi s’est acquitté du serment de son sacre et de ses devoirs envers la Couronne. Il répond, en répétant ce qu’il a affirmé cent fois, et au Roi lui-même, à savoir que le roi Louis a beaucoup travaillé, et s’est exposé à beaucoup de dangers, où il eût infailliblement succombé, si Dieu et la Vierge, à laquelle il a grandement raison de recourir, ne l’eussent
protégé et délivré miraculeusement.
Par où Hélie de Bourdeille, pour le remarquer en passant, nous livre son sentiment personnel, sa conviction réfléchie sur ce règne extraordinaire, dans lequel on voit de si prodigieux succès naître de luttes si troublantes et si pleines d’alternatives contraires.
Mais la portée de cette question était autre, dans la pensée de ceux qui la posaient, et Bourdeille, assurément, ne s’y trompait pas. Il s’agissait de savoir s’il admettait ou non que le Roi fût obligé par devoir et en vertu de son serment, ainsi qu’il le prétendait, de défendre l’État et sa Couronne contre les entreprises des prélats rebelles à son autorité. C’était là, en effet, le point précis du débat, le nœud du conflit. Hélie de Bourdeille ne donne pas dans le piège qui lui est tendu. N’ayant rien à retirer de ce qu’il a dit, rien à désavouer de ce qu’il a fait, voulant, 208au contraire, tout maintenir par son silence et la constante uniformité de son attitude, il se contente de reconnaître, dans les actes du Roi, ce qu’il y a de louable, ou ce qui est une marque évidente de la protection de Dieu sur lui, et passe outre à tout le reste, sans un mot d’excuse ni de regrets. — Il ne regrette pas même le malentendu qui s’est produit, alors qu’il aurait pu, sans manquer à ce qu’il se devait à lui-même, manifester la tristesse qu’il en éprouvait réellement.
On lui demande, ensuite, ce qu’il pense de la légitimité des droits de la Maison de France, de la foi du Roi, et de celle de ses prédécesseurs. — Pour toute réponse, il reproduit en partie, et en latin, ce qu’il en a écrit jadis dans sa Défense de la Pucelle, et dans son Traité contre la Pragmatique Sanction. Mais il déclare, derechef, et proteste qu’il est fort peiné qu’on émette quelque doute sur ces deux points.
On lui demande, enfin, de déclarer comment il entend
pour l’avenir entretenir le serment
qu’il doit à la Couronne, et la forme de fidélité
qu’il veut lui garder. — Il répond qu’il a, par ce qui précède, satisfait à ces deux questions, mais qu’il ne cesse de s’étonner qu’on les lui pose, d’autant qu’il n’a donné ni occasion, ni motifs à une pareille inquisition. En d’autres termes, il repousse ces questions comme injurieuses pour lui, et injustes dans la préoccupation qui les a dictées.
Puis, il termine par cette phrase qui est une condamnation pour ses ennemis, et une leçon pleine de dignité mais sévère à l’adresse du Roi :
Il n’y a homme, en tout le royaulme, qui désire plus le bien du Roy, ne qui veuille mieulx garder le serment de fidélité, en toute vérité et selon Dieu. [Si quelques-uns ont voulu charger l’archevêque sur ce point], ils ont fait et dit contre Dieu et la vérité. Et ainsy le trouvera le Roy, à la fin, quand il voudra en estre bien informé. — Ainsi luy plaise le faire, et le tenir en sa bonne grâce.
Pas un mot de plus. Rien que cette protestation noble et ferme, d’un calme imperturbable, d’une parfaite modération dans les termes, toujours respectueuse pour le Roi, sans pourtant lui faire la plus légère concession sur ce qui a été l’unique objet du débat, l’unique cause du conflit.
Nous voilà loin des conseils charitables de Monsieur de Narbonne.
12. Que penser de la perspicacité ou de la bonne foi des historiens cités plus haut ? — En quoi se résume, d’après les textes, l’attitude d’Hélie de Bourdeille devant les maîtres en théologie
? — Son attitude devant le Roi, si redouté de tous ? — Où sont ses regrets ? — Ses excuses ? — Où est son humble sou mission ? Son repentir ? — Mais les gallicans avaient besoin de ces contre-vérités, réfutées par les documents publiés dans leurs propres collections, 35, 248, 253, 258-201.
maîtres en théologie? — Son attitude devant le Roi, si redouté de tous ? — Où sont ses regrets ? — Ses excuses ? — Où est son humble sou mission ? Son repentir ? — Mais les gallicans avaient besoin de ces contre-vérités, réfutées par les documents publiés dans leurs propres collections, 35, 248, 253, 258-201.
Mais que penser, maintenant, des historiens dont nous avons rapporté, en commençant l’exposé de cet épisode, les appréciations et les récits controuvés ? S’ils ont de la perspicacité, où est leur bonne foi ? Et s’ils sont sincères, que dire de leur perspicacité ?
Vis-à-vis de la cabale des maîtres en théologie de Paris
, Hélie de 209Bourdeille garde une attitude imperturbable, inflexible, et les écrase par sa supériorité doctrinale, encore plus que par le légitime prestige de son autorité. C’est avec la rage de la défaite au cœur, qu’ils le quittent, pour essayer de le perdre auprès du Roi.
Vis-à-vis du Roi circonvenu par leurs intrigues, plus ou moins leurré par leurs sophismes, et qui, pour un moment, a retrouvé, grâce à eux, son naturel violent, capable de toutes les fautes, lorsque, par malheur, il s’affranchit du joug de la conscience ; vis-à-vis de ce prince redouté, et sous le coup de sa colère, il ne se trouble ni ne s’émeut, affligé, sans doute, et comment ne le serait-il pas ? mais résigné, prêt à tout, hormis à transiger d’une seule ligne avec son devoir.
Sa réponse, si simple et si digne, est une protestation, non une défense. Il ne plaide pas, il revendique ses droits à être cru sur parole, d’autant que les actes de toute sa vie répondent pour lui. D’ailleurs, pas un mot qui sente la vanité ou l’orgueil. Uniquement, le son que rend une âme droite, humble et forte. C’est l’évêque sans peur et sans reproche… Mais les gallicans avaient besoin de rabaisser leur irréductible adversaire, victorieux en ce mémorable débat. Il leur fallait, à tout prix, autant que faire se pouvait, rapetisser sa grande figure, jeter le dédain, presque le ridicule, sur un nom qu’il leur était impossible de retrancher absolument de l’histoire.
Et pourtant, les pièces du débat subsistent. Elles ne peuvent être ignorées. Eux-mêmes les ont reproduites dans leurs volumineuses collections. C’est là que nous les avons prises, pour les leur opposer ; c’est d’après leur texte que nous les reproduisons plus loin, à l’appui de ce Mémoire. Et dans la réfutation que nous avons faite de leurs singuliers jugements, nous n’avons pas dit un mot qui ne soit rigoureusement justifié par ces mêmes pièces, ainsi que chacun, au surplus, pourra s’en convaincre.
13. Triomphe complet d’Hélie de Bourdeille. — Le Roi agrée sa réponse si ferme. — Il comprend que ses deux grands moyens, la crainte et l’intérêt, lui échappent devant cet évêque. — De l’aveu des historiens, la plupart des griefs qu’il a signalés au Roi, sont examinés et réglés. — Lui-même reprend au près du Roi sa place et son influence, au grand étonnement de tous, et quoi que prétendent les historiens, 36, 74, 248-249, 262.
Quoi qu’en aient pu dire les historiens, le triomphe d’Hélie de Bourdeille fut complet dans ce redoutable conflit. Le Roi agréa sa réponse, encore qu’elle ne fournit aucune satisfaction à son amour-propre. Ce prince, qui, dans toute sa carrière, dans son long commerce avec les hommes, n’avait jamais eu à son service que deux moyens, fort puissants à la vérité, la crainte et l’intérêt, comprit que devant cet évêque, également insensible à l’un et à l’autre, tous les points d’appui lui manquaient à la fois. C’est lui et non l’évêque qui, pour son honneur, capitula.
De l’aveu même de ces historiens, si injustes, et pour cause, envers 210Hélie de Bourdeille, la plupart des griefs dont il s’était fait l’écho, furent examinés et réglés à la satisfaction des ayant-droit.
Quant au saint archevêque lui-même, il ne resta pas trace du conflit, dans ses rapports subséquents avec Louis XI. Comme si rien ne s’était passé, il reprit auprès du Roi sa place et sa salutaire influence. La France, dit un auteur, s’en étonna, et n’en conçut que plus d’admiration pour l’inébranlable et victorieuse constance du défenseur des droits de Dieu et de son Église. Le Roi, de son côté, nous dit Bois-Morin, revint aussitôt, sans transition, aux sentiments de haute estime, de vénération et de pieuse confiance, qu’il avait toujours professés pour le serviteur de Dieu :
Et emprès feu mondict seigneur fust en grâce du Roy, comme auparavant, et disoit que Monsieur de Tours estoit ung vray sainct homme.
Nos auteurs disent, au contraire, qu’Hélie de Bourdeille ne put jamais recouvrer la confiance du Roi : un nouveau mensonge, que les faits vont immédiatement se charger de mettre en pleine lumière.
XXXIV. La dernière année de Louis XI.
1. La solution de ce grand conflit, point extrême de la vie politique de Louis XI. — Quelques jours après, scène incomparable de l’investiture royale du Dauphin, à Amboise. — Le Roi rentre au Plessis, qu’il ne quittera plus. — Traité d’Arras, décembre 1482. — Ses effets. — Le serviteur de Dieu achève sa mission auprès du Roi. — Pouvoirs qui lui sont délégués par le Saint-Siège. — Son action, manifeste, dans les œuvres pies du Roi. — Le Chapitre du Plessis. — La dotation faite à Saint-Jean de Latran, sur les péages du Périgord. — Hélie de Bourdeille, puissamment secondé par saint François de Paule. — On les voit ensemble dans la chambre inaccessible du Roi, 60, 211, 262, 268-269, 271.
L’heureuse solution du grand conflit, si méchamment soulevé par les maîtres en théologie de l’Université de Paris
, marque le point extrême de la vie politique de Louis XI. Certes, au point de vue des espérances de cette cabale d’intellectuels, sans patrie comme toujours, le moment était bien choisi : Louis XI, à cette heure tardive de son règne, enserré dans leurs mailles, confisqué à leur profit, la victoire était décisive, et ses effets auraient été énormes. De même qu’au regard des intérêts de l’Enfer, si l’Enfer peut avoir des intérêts, le moment était unique et, le coup réussi, l’âme du pauvre Roi courait tous les dangers de se perdre pour l’éternité. Dieu ne permit pas cet abominable triomphe, qui eût mis à néant tous les résultats, relatifs sans doute, mais considérables pourtant, acquis par la longue patience et la persévérance invincible de son serviteur, le saint archevêque de Tours.
Quelques jours seulement après que la paix eut été rétablie entre Hélie de Bourdeille et Louis XI, la petite ville d’Amboise vit se dérouler la scène de l’investiture royale donnée au Dauphin, un enfant de douze 211ans, par le Roi, son père, en présence des grands de l’État. Scène d’une majesté incomparable, et d’un sens chrétien qu’on ne retrouve plus aujourd’hui dans les actes solennels des princes de la terre.
Louis XI ne fait pas célébrer, vivant, ses propres funérailles, comme on le racontera bientôt de Charles-Quint. Sa démarche est moins lugubre extérieurement, mais non moins dramatique au fond, et peut-être plus méritoire. En se démettant publiquement, au profit de son fils, d’un titre et d’un pouvoir auxquels il tient autant qu’à l’existence, on peut dire qu’il entre, vivant, au tombeau. La vie, qui lui échappe dans un âge encore peu avancé, il l’a aimée plus que quiconque ; il s’y est rattaché désespérément, s’y est cramponné comme le naufragé à l’épave, sous les premiers efforts du mal. Aujourd’hui, il regarde en face la redoutable et prochaine éventualité, et c’est en roi qu’il répond au Memento mori du sage. Le décor varie, la mise en scène est moins romanesque, mais le fait lui-même égale en grandeur celui du couvent de Saint-Just et le dépasse en utilité.
D’autre part, les beaux conseils et les graves avertissements qu’il donne, en cette circonstance touchante autant que solennelle, à celui qui, par sa volonté expresse, s’appellera désormais le Roi
, ne peuvent être égalés à ceux que, jadis, Louis IX, mourant sur la côte d’Afrique, donnait au jeune prince qui allait prendre le pouvoir ; il y a entre ceux-ci et ceux-là toute la distance qui sépare un Saint d’un chrétien convaincu et repentant, mais qui fut souvent et lourdement coupable. Néanmoins, les seconds rappellent les premiers. Et dans les uns comme dans les autres, avec la majesté de la scène, l’élévation des idées, la haute noblesse des attitudes, éclate cet amour désintéressé de la France, ce besoin, cette passion de sa grandeur, qui est bien le plus royal des sentiments.
Louis XI avait voulu que le notaire Parent assistât à la cérémonie d’investiture, et en rédigeât procès-verbal authentique. Nous devons à cette précaution du Roi de connaître, dans tous ses détails, cette scène mémorable sur laquelle les historiens, aussi acharnés à amoindrir et défigurer Louis XI, qu’à faire oublier Hélie de Bourdeille, gardent volontiers le silence.
Son acte de dernières volontés royales accompli, Louis XI rentra au Plessis, pour ne le plus quitter jusqu’à la mort. — Au mois de décembre suivant, fut, non pas négocié, c’était déjà chose faite, à peu près terminée, mais signé le célèbre traité d’Arras, glorieux épilogue de ce règne tourmenté. Le traité d’Arras confirmait définitivement toutes les reprises de la France sur ses perfides vassaux et sur l’étranger, dont ils s’étaient faits les complices. Il consacrait et scellait tous les triomphes inespérés, 212tous les effets sans cause apparente, de la politique du fils de Charles VII.
Spectacle extraordinaire et dont l’histoire ne présente pas beaucoup d’exemples, que celui de ce Roi paralysé, frappé à mort, qui, après avoir réduit et pour mieux dire, ruiné à l’intérieur tous les fiefs moindres, dont les possesseurs étaient coupables ou seulement soupçonnés de résistance, domine et menace, de sa chambre d’agonie, dérobée à tous les regards, murée comme un fort, tous les grands fiefs irrévocablement condamnés à disparaître ! Si l’on ne voit pas là l’effet d’une cause plus haute que ne le peut être le génie d’un roi, le triomphe d’une volonté supérieure aux hommes, supérieure aux événements, et qui avait décrété de procurer par Louis XI à la France, — que la Pucelle avait délivrée mais non reconstituée, — le bienfait inestimable d’une puissante et infrangible unité, il faut renoncer à chercher dans l’histoire les vestiges de l’action de Dieu sur les peuples et sur les empires.
Mais cette œuvre, cette besogne
, ainsi que Louis XI l’appelait, était chose accomplie. Il ne restait plus au Roi qu’à se préparer à bien mourir. Hélie de Bourdeille va, à son tour, achever sa tâche auprès du redouté monarque. Aucun obstacle, désormais, ne l’arrêtera dans l’accomplissement de sa délicate mission : le Saint-Siège l’a délégué, ainsi qu’un ou deux autres prélats, pour absoudre le Roi de tous péchés et de toutes censures, quelles qu’elles soient, dans le cas où la conscience toujours inquiète du prince réclamerait cette suprême sécurité.
Aussi l’action de l’archevêque de Tours auprès du souverain s’accuse-t-elle, dans cette dernière année, dans ces derniers mois, jusqu’à la plus haute évidence. Nous n’avons qu’à rappeler, pour mémoire, la fondation de la collégiale du Plessis, dont il a été assez longuement parlé au paragraphe de l’administration diocésaine d’Hélie de Bourdeille, à Tours. Nous insisterons davantage sur la riche dotation dont Louis XI, en cette même année, voulut honorer la basilique patriarcale de Saint Jean de Latran, à Rome. Il s’agissait d’une forte rente perpétuelle, et l’acte de fondation portait cette clause significative, que les revenus annuels de la dotation seraient prélevés sur les péages de la province de Périgord. Or, la charge de sénéchal, dans cette province, était presque héréditaire chez les Bourdeille ; et si nous ne nous trompons, au moment même où s’effectuait la fondation, c’était le propre neveu de l’archevêque de Tours, qui occupait cette charge. Ici, la relation de l’effet à la cause est trop palpable, pour qu’il soit besoin de montrer la main d’Hélie de Bourdeille dans cette œuvre pie du Roi mourant.
Est-il nécessaire d’ajouter qu’Hélie de Bourdeille était puissamment secondé, dans son ministère auprès de Louis XI, par le saint thaumaturge 213François de Paule ? Celui-ci, par le prestige du miracle à l’état continu, stupéfiant
, dirait Maan, comme par l’autorité d’une vie angélique, préparait et rendait plus facile ce que Bourdeille, par les mêmes moyens, joints à l’autorité sacrée du ministère épiscopal et des pouvoirs délégués du Saint-Siège, achevait et consacrait pour l’éternité. On voyait souvent, — le procès de canonisation de François de Paule en fournit un exemple, — les deux serviteurs de Dieu réunis dans cette chambre du Roi, où nul autre à peu près ne pénétrait.
2. Une sainte amitié unit étroitement Hélie de Bourdeille et saint François de Paule. — Témoignages formels des premiers historiens de l’Ordre des Minimes, et de ceux qui les suivirent. — Un certain nombre de lettres de François de Paule à Hélie de Bourdeille. — Les raisons de cette étroite amitié, d’après Doni d’Attichy, 271 273, 327, 332, 341.
Une étroite amitié, nous le savons, liait ces deux grands serviteurs de Dieu. Tous les historiens du commencement de l’Ordre des Minimes la constatent avec une particulière complaisance. Les historiens ou hagiographes que cet Ordre produisit, par la suite, ne sont pas moins formels sur ce point, et les auteurs tourangeaux leur font écho, jusqu’à nos jours.
Les historiens de l’Ordre signalent aussi, en passant, l’existence d’un certain nombre de lettres adressées par son saint fondateur au saint archevêque de Tours. Nous ne savons même, s’ils n’indiquent pas les archives de quelque branche de la famille de Bourdeille, comme dépositaires de ces précieux autographes de leur bienheureux Père. — Ces lettres existent-elles encore, et pouvons-nous conserver l’espoir de les voir, un jour, revenir à la lumière ?… C’est une question sur laquelle l’avenir pourra nous fixer.
Quoi qu’il en soit, la preuve est faite de l’intimité qui unit ces deux saintes âmes, depuis le jour où François de Paule mit le pied sur la terre de Touraine jusqu’à celui où Hélie de Bourdeille, à qui il devait survivre de longues années, la quitta pour l’éternité bienheureuse. Doni d’Attichy se demande quelle fut la base de cette étroite amitié. Il la trouve dans la similitude des mœurs, la conformité des goûts, et dans l’identité des relations quotidiennes et familières des deux serviteurs de Dieu avec le Roi, eamdem etiam Regis familiaritatem. En d’autres termes, il y avait chez ces deux Saints mêmes aspirations, mêmes vertus, même et commune mission auprès du Roi moribond.
3. Dernier voyage d’Hélie de Bourdeille à Rome. — Sa date approximative, donnée par Bois-Morin. — Divers motifs qui purent déterminer à ce pénible pèlerinage l’archevêque septuagénaire. — Le motif principal. — Balue ramené à Rome par le cardinal Julien de La Rovère. — Règlement définitif de la situation de l’évêque d’Haraucourt, avec le concours actif d’Hélie de Bourdeille. — La peste bubonique, à Rome et dans la Haute Italie. — Admirables exemples de la charité du saint archevêque, à son retour de Rome. — Le chemin qu’il choisit de préférence. — Le pestiféré de la Palha, 22-23, 46, 60, 179, 224, 250-251, 263.
Cette même année, qui suivit le grand conflit avec le Roi, vit aussi le dernier pèlerinage d’Hélie de Bourdeille au tombeau des saints Apôtres. Bois-Morin nous en donne la date approximative, laquelle répond aux derniers mois de 1482, ou plus probablement aux premiers mois de 1483, pourvu qu’on ne s’étende pas au delà d’avril, époque à laquelle la présence du saint archevêque en sa ville de Tours nous 214est démontrée par son intervention dans l’affaire des La Trémouille, dont nous parlerons tout à l’heure.
Divers motifs purent engager le vieil archevêque, déjà septuagénaire, à entreprendre, une fois encore, ce long et si pénible voyage. D’abord, sa dévotion singulière au Saint-Siège et ce besoin qu’on éprouve communément de renouveler une fois encore, avant de mourir, les saintes et profondes émotions, qu’on a tant de fois ressenties, à ce centre béni du monde catholique, dans les jours ensoleillés de la jeunesse et de l’âge mûr. Ensuite, les liens de particulière affection qui attachaient notre saint évêque à la personne de Sixte IV, ce pape qui fut abreuvé de tant d’amertumes durant son laborieux pontificat. Puis, l’imminence des fêtes de la canonisation de saint Bonaventure, le grand Docteur séraphique, que la province franciscaine de Touraine, probablement à l’instigation d’Hélie de Bourdeille, se hâtera de prendre pour titulaire ou patron.
Mais le motif principal, déterminant, pour le vigilant pasteur qui voyait Louis XI s’acheminer à grands pas vers la tombe, fut, à coup sûr, de hâter, en y contribuant selon son pouvoir, le règlement définitif des questions soulevées entre l’Église et le Roi, durant les vingt années de son règne tumultueux.
Plusieurs de ces questions étaient déjà réglées, celle de Balue, par exemple. Avec le voyage d’Hélie de Bourdeille coïncida, en effet, le retour du cardinal-légat Julien de La Rovère, qui ramenait à Rome, où il fut accueilli avec une charité que ses longues années de cruelle détention expliquent, sans doute, le trop fameux cardinal de Sainte-Suzanne. Mais l’affaire de l’évêque de Verdun n’était pas terminée. D’Haraucourt avait vu sa captivité se prolonger au delà de celle de l’auteur principal du crime qu’ils expiaient en commun. Ce n’est guère qu’au mois d’octobre de cette année 1482, lors de l’heureuse issue du conflit survenu entre Louis XI et Hélie de Bourdeille, et grâce au triomphe des remontrances de celui-ci, que la liberté lui avait été rendue. Cependant, une question restait en suspens. Comme son complice d’hier… et de demain, d’Haraucourt s’était réfugié à Rome, mais il n’avait pas de titre cardinalice qui lui assurât, au moins, l’existence. De là des négociations auxquelles nous voyons Hélie de Bourdeille participer, et qui aboutirent à un arrangement miséricordieux de la part des hautes parties intéressées.
Louis XI, cela se comprend de reste, ne pouvait accepter le maintien de l’évêque prévaricateur sur le siège de Verdun. Il sollicitait du Saint Père sa translation à un autre siège épiscopal, hors du royaume. Toutefois, il s’offrait, dans l’hypothèse d’une diminution de revenus, à compenser la différence. Sixte IV accepta la transaction, et nomma 215d’Haraucourt à l’évêché de Vintimille. Mais avant de le mettre en possession de son nouveau titre, le Pape exigea que toutes satisfactions fussent données au Roi, envers qui ce malheureux avait été si coupable. En conséquence, d’Haraucourt reçut l’ordre de prêter entre les mains de l’archevêque de Tours, en ce moment à Rome, tel serment qu’il plairait au Roi d’exiger, et de venir le lendemain, présenté par l’archevêque de Tours, qui lui servirait de témoin, renouveler le même serment entre les mains du Saint-Père. Ce fait prouve, à lui seul, qu’Hélie de Bourdeille était, dans la circonstance, un intermédiaire accrédité entre le Pape et le Roi. Au reste, les sages conditions dans lesquelles, de part et d’autre, l’accord se fit sur cette triste question, l’insinuent également.
Ce dernier pèlerinage du vénérable archevêque au tombeau des saints Apôtres nous fournit une preuve éclatante de ce que nous avons déjà dit, d’une manière générale, au sujet des grands exemples de charité qu’il donnait dans ses voyages. Lorsqu’il entreprit celui-ci, la peste commençait à sévir à Rome et dans la Haute-Italie. Le fléau était dans toute son intensité, lorsqu’il dut effectuer son retour. D’après ce que nous apprend Bois-Morin, cette épidémie redoutable n’était autre que la peste bubonique, dont il est tant parlé, aujourd’hui qu’elle a fait sa réapparition en certaines contrées. Tout autre qu’Hélie de Bourdeille se fût laissé effrayer par les dangers que présentait, en de telles conjonctures, le voyage de Rome. Beaucoup se fussent totalement abstenus, et ceux qui eussent été assez fermes pour braver le fléau, eussent pris, du moins, toutes les précautions possibles, pour éviter le contact avec les malheureux pestiférés. Bourdeille ne vit en tout cela qu’une occasion d’exercer la charité, et pour ce motif, bien loin de s’écarter des régions contaminées, et à son retour, envahies par la contagion, il passa de préférence, alors qu’il lui était loisible de les éviter, par la Toscane, les Romagnes et le Milanais, traversant ainsi la Haute-Italie tout entière.
Son but, en prenant cette décision que les prudents eussent taxée de témérité, était, grâce à l’organisation si bien entendue de sa petite caravane, telle que nous l’avons décrite ailleurs, de venir au secours des malheureux abandonnés qu’il ne manquerait pas de rencontrer sur sa route, et ainsi, de sauver leurs âmes en même temps qu’il apporterait quelque soulagement à leurs souffrances corporelles.
Certes, les occasions ne lui manquèrent pas, et les choses se passèrent bien comme il l’avait prévu.
Bois-Morin, qui semble avoir été du voyage, raconte qu’un jour, son bon maître et seigneur rencontra, à peu de distance de Rome, un pauvre abandonné, défaillant. C’était, paraît-il, un Allemand. Le saint prélat s’inquiéta 216d’abord de l’âme de ce malheureux. Mais ni lui ni ses prêtres ne l’entendaient.. Que faire ? On était auprès d’une hôtellerie, que Bois-Morin appelle la Palha ( ?), et dans laquelle Hélie de Bourdeille et sa suite allaient prendre gîte. Mais, en ce temps de peste, les hôtelleries ne recevaient point les malades, condamnés, par le fait, à mourir le long des chemins. Même en payant largement pour cet infortuné, le bon archevêque ne pouvait espérer le faire recevoir en cet asile.
Il ne l’abandonnera pas pourtant. Après lui avoir prodigué et fait prodiguer par ses gens tous les soins possibles, et pour le corps et pour l’âme, le saint archevêque avise, non loin de là, un abri délaissé, une hutte dans laquelle se trouve un peu de paille. Il y fait transporter le malade, préside lui-même à son installation, puis se retire à la Palha, où il séjourne quelque peu.
Aussi longtemps qu’il y demeura, les soins ne manquèrent en aucune façon au pauvre abandonné. Et lorsqu’il lui fallut partir, le malheureux, grâce sans doute aux attentions dont il avait été l’objet, n’ayant pas encore succombé à son mal, le bon archevêque, vrai Samaritain de l’Évangile, lui assura, de l’hôtellerie, nourriture, médicaments, tout ce qui pouvait lui être utile, et de plus, paya un homme, qui, chaque jour et autant qu’il en serait besoin, irait lui porter secours, provisions et assistance, dans le réduit où il l’avait, de ses propres mains, installé.
Un fait entre mille, pourrions-nous dire.
Le retour, dans ce voyage, fut plus pénible encore que l’aller. La peste avait provoqué, de la part des autorités, dans les pays qu’il traversait, les plus sévères prohibitions. Les Italiens ont toujours été, paraît-il, partisans résolus, exagérés même, de ces mesures auxquelles il serait, pour le moins, opportun de joindre d’autres précautions prophylactiques, telles que soins d’hygiène et obligation pour tous d’observer les règles élémentaires de la propreté publique. Quoi qu’il en soit, défense rigoureuse était faite aux maîtres d’hôtellerie de recevoir aucun voyageur, quel qu’il fût, venant de Rome, où la peste sévissait. Si bien que le bon archevêque, à chaque étape, était obligé de recourir aux podestats pour obtenir, ce à quoi il ne réussissait peut-être pas toujours, que la défense fût levée en sa faveur et pour les gens de son escorte.
Dans ces conditions, il ne pouvait guère songer à grossir sa suite de ses amis les pauvres, rencontrés dans la journée. Il le tentait pourtant, et quelquefois avec succès. Mais généralement, et quoiqu’il lui fût bien difficile, même à prix d’or, de se procurer des vivres, il payait un homme monté, pour que ce facchino de la charité, accompagnant la 217caravane, portât vivres et provisions, à distribuer sans compter à tous les affamés du chemin.
Et c’est ainsi que le saint archevêque Hélie de Bourdeille, dans la soixante-neuvième ou soixante-dixième année de son âge, exténué par les jeûnes et les travaux, déjà même chargé d’infirmités, entreprit et acheva son dernier voyage au tombeau des saints Apôtres, que les évêques de son pays et de son temps visitaient en si petit nombre et à de si rares intervalles.
XXXV. La restitution de la vicomté de Thouars aux La Trémouille.
1. Ce fait, par sa date, printemps de 1488, prouve, à lui seul, la complète victoire d’Hélie de Bourdeille dans son grand conflit avec le Roi. — Le Panégyric du chevalier sans reproche, par Jehan Bouchet. — Cet auteur, d’accord avec Bois-Morin, jusque dans les termes par lesquels il loue le courage et la sainteté d’Hélie de Bourdeille. — Les trois frères La Trémouille s’adressent à l’archevêque de Tours, seul capable de s’entremettre, pour eux, auprès de Louis XI. — Il les accueille, — prédispose favorablement le Roi, — lui amène les jeunes gentilshommes, — insiste une autre fois. — Le Roi rappelle l’aîné des La Trémouille, — et accorde la restitution de la vicomté de Thouars. — Mais le règlement définitif n’a lieu qu’après sa mort. — Silence de la plupart des historiens sur l’admirable rôle d’Hélie de Bourdeille dans l’affaire. — Exception. — Jean de Troyes dit que cette affaire ne fut pas la seule dont Bourdeille obtint le règlement, dans l’extrémité de la maladie du Roi. — On doit partager entre saint François de Paule et lui le mérite de la mort vraiment chrétienne de Louis XI, — mais avec cette distinction essentielle, que le labeur principal échut nécessairement à celui des deux serviteurs de Dieu, qui dut, avec grâce d’état, exercer dans la circonstance les pouvoirs d’ordre et de juridiction, 61, 263-268, 327.
Peu de temps après son retour de Rome, Hélie de Bourdeille eut à intervenir auprès du Roi, pour obtenir de ce prince si acharné sur la proie, la restitution des biens de la famille de La Trémouille, biens dont il s’était emparé par mesure, ou si l’on veut, sous prétexte de précaution, de peur, disait-il, que cette famille n’achevât de se compromettre en servant plus que de raison les intérêts du duc de Bretagne. Le motif, autrefois, avait valu ce qu’il pouvait valoir, là n’est pas la question. En tout cas, il n’existait plus, et les jeunes La Trémouille étaient toujours dépouillés.
Le fait de la restitution obtenue par Hélie de Bourdeille, en des conditions que Jehan Bouchet, le panégyriste de Louis de La Trémouille, expose avec un véritable charme, prouve, à lui seul, par sa date, — cinq ou six mois, au plus, avant la mort de Louis XI, c’est-à-dire, au printemps de l’année 1483, — combien la victoire d’Hélie de Bourdeille avait été complète, dans le triste conflit que les intrigues des maîtres en théologie
lui avaient suscité avec le Roi. Il ne prouve pas moins la mauvaise foi ou l’impardonnable légèreté des historiens qui essaient, avec tant de désinvolture malséante, de donner le change sur la véritable issue de ce débat.
Jehan Bouchet ne les suit pas. Il rend pleine justice au saint archevêque, et transporté d’admiration pour cette grande figure épiscopale, il se rencontre plus d’une fois, jusque dans les expressions, avec le bon et véridique Bois-Morin. Celui-ci, d’ailleurs, ne dit pas mot de l’affaire des La Trémouille, parce que, sans doute, cette affaire n’était pas plus 218étonnante qu’une quantité d’autres, qu’il avait eues journellement sous les yeux, et qu’il se contente de rappeler en quelques phrases générales.
Jehan Bouchet reconnaît et proclame très haut que
l’arcevesque de Tours… parloit hardiement au Roy de ce qui concernoit le faict de sa conscience, et par crainte de mort ou exil ne différa onc de confondre ses désordonnées excuses.
Il déclare et proclame, en outre, qu’Hélie de Bourdeille était seul capable d’aborder avec Louis XI des questions du genre de celles que les jeunes La Trémouille, presque des enfants, avaient à débattre avec ce roi redouté. Il proclame, enfin, qu’Hélie de Bourdeille était un prélat
de grant saincteté.
Les trois frères La Trémouille arrivent donc à Tours. Peut-être sur le refus de quelques-uns de leurs amis, trop craintifs pour s’entremettre, à leur profit, auprès du souverain, et d’ailleurs incapables de pénétrer jusqu’à lui, mais en tout cas, sur leurs avis et conseils unanimes, ils s’adressent à l’archevêque de Tours, comme au seul homme qui puisse les tirer de peine. Le vieil archevêque
très voluntiers leur preste l’oreille. [Ils lui exposent leur affaire] dont aultrefois on luy avoit tenu propos.
Puis, il les congédie, en leur promettant d’en parler au Roi, à la première occasion favorable.
Cette occasion s’étant présentée, Hélie de Bourdeille s’acquitte de sa promesse, et tout aussi heureux d’être utile à d’intéressantes victimes des troubles passés que soucieux de donner au Roi l’occasion de réparer une faute, il plaide avec son cœur la cause si touchante des La Trémouille. Le Roi, tout d’abord, revient à ses désordonnées excuses
. Pour être à peu près converti, le vieux Louis XI n’est pas mort, il reparaît un instant, et ne manque pas de servir à l’archevêque le grand raisonnement sur lequel il s’appuyait en pareil cas, d’autant plus volontiers que, raison ou prétexte, l’argument n’était pas réfutable de tout point. Il rappelle donc, pour la centième fois peut-être, au saint prélat tout le mal que lui ont fait et à sa Couronne les princes du sang royal.
S’il n’eût, par sévérité, (ajoute-t-il), rompu leurs entreprinses, il fust demouré le derrier roy des nobles malheureux.
Puis, venant au cas des La Trémouille, qu’il explique à sa manière, il remet la conclusion de l’affaire à un autre jour.
Hélie de Bourdeille croit inopportun de trop insister, pour le moment, mais à quelques jours de là il renouvelle son instance, fléchit le Roi, et par son commandement exprès,
mène en sa chambre, en laquelle aucun des princes lors n’avoit entrée,
le jeune sire de La Trémouille et ses deux frères. Louis XI leur fait bon accueil, et après les avoir écoutés, les congédie avec ces mots de bon espoir :
— Mon amy 219Trimoille, retirez-vous à vostre logis avec voz frères. J’ay bien entendu tout ce que m’avez dict. Je pourvoieray à vostre affaire par le conseil de Monsieur de Tours, en sorte que vous aurez matière de me appeler roy et père.
Dix ou douze jours après, le Roy, sollicité par l’arcevesque de Tours, manda venir vers luy le jeune seigneur de la Trimoille
et lui déclara qu’il avait ordonné, par ses lettres patentes, que les terrés de Thouars et autres, en Poitou, lui fussent rendues
comme à luy, Trimoille, de droict appartenais, et dont il ne vouldroit la rétencion.
Cependant, l’état du Roi s’aggravant de jour en jour, le règlement définitif de l’affaire se trouva retardé, quant à l’exécution, jusqu’après la mort de celui-ci, sous la régence d’Anne de Beaujeu.
La plupart des historiens signalent cette restitution, sans mot dire de la part principale qu’Hélie de Bourdeille eut dans cette affaire. Il fallait s’y attendre ; toujours la conspiration du silence, quand il n’est pas possible de se tirer d’embarras par le mensonge ou le dédain.
Nous pouvons pourtant signaler, cette fois, quelques notables exceptions : Commines, Brantôme, Varillas, Jean de Troyes rendent, sur ce fait, à Hélie de Bourdeille la justice qui lui est due.
Jean de Troyes donne même à entendre que cette restitution ne fut pas la seule que le saint archevêque obtint du Roi, dans les derniers mois de sa maladie.
D’où nous pouvons et devons conclure, ainsi que de tout ce qui a été dit, qu’il faut reconnaître à Hélie de Bourdeille, de même qu’à saint François de Paule, une part considérable dans la préparation du Roi à la mort vraiment chrétienne qui répara, devant Dieu, nous l’espérons, les fautes et les lacunes de sa vie, aussi grande et louable, à certains égards, qu’elle mérite, à certains autres, les sévérités de l’histoire.
À noter pourtant, ce qui n’a pas été assez remarqué jusqu’à ce jour, que, dans la suprême réconciliation d’une âme dont le passé était aussi complexe, la part du confesseur dut être autrement laborieuse et décisive que celle du pieux assistant, encore que celui-ci fût un Saint. En thèse générale, les exhortations, les prières, les miracles mêmes d’un Saint, qui n’a ni le pouvoir d’ordre, ni le pouvoir de juridiction, ni les grâces spéciales ou d’état, attachées à l’exercice de ces pouvoirs, ne sauraient entrer en comparaison avec la divine efficacité des actes accomplis par le ministre de Dieu et de l’Église, au chevet du mourant. Si celui-là peut acheminer l’âme vers le but à atteindre, il n’appartient qu’à celui-ci de le lui faire toucher. Si le Saint, avec les seules forces que lui confère sa sainteté personnelle, peut, suivant les besoins de l’infirme et du moment, 220attendrir ou ébranler l’âme, la consoler, l’éclairer, l’amener peu à peu à considérer avec moins de terreur ou de présomption les horizons éternels, il n’appartient qu’au ministre de Dieu d’entrer en discussion avec cette âme, d’en sonder les replis, d’en guérir les blessures, finalement, de la juger au tribunal de la miséricorde, et de l’absoudre pour l’éternité.
Que si surtout, comme dans notre cas, la vertu personnelle du ministre de Dieu se joint à la sublimité des fonctions et à la surnaturelle efficace des pouvoirs, son action laisse fort loin derrière elle, à coup sûr, les effets bienfaisants de la coopération pieuse du Saint.
Néanmoins, en tout ce qui a trait aux derniers jours et à la mort de Louis XI, on a totalement oublié le ministre de Dieu, le confesseur, pour ne se souvenir que de l’assistant. Sans doute, l’attention de la postérité a été vivement frappée par la présence de l’humble et admirable François de Paule dans ce sombre Plessis où s’éteignait le puissant et triste monarque, et nous reconnaissons qu’il y avait bien, dans ce rapprochement, de quoi l’émouvoir. Nous ne sommes pas même surpris que les arts se soient emparés d’une situation si pleine de saisissants contrastes, et en aient tiré de puissants effets.
Mais nous regrettons que les auteurs de ces belles productions, se tenant trop exclusivement au décor, aient négligé pour l’accessoire le principal. À ces diverses scènes si magistralement représentées un personnage manque, celui-là précisément qui y tint le premier rôle, et que nous retrouvons ici, victime de la conspiration des ombres ou de l’oubli, comme nous le montrons ailleurs victime, depuis des siècles, de la conspiration du silence et des événements.
Il était de notre devoir de protester contre cet oubli multiforme des âges écoulés, et sans disputer, Dieu nous en garde ! à saint François de Paule, l’un de nos plus chers Saints de Touraine, la gloire et la reconnaissance qui lui sont dues, pour ce beau triomphe de sa charité, nous nous sommes crus obligés de revendiquer pour notre saint archevêque la part considérable, prépondérante même, qui lui revient dans la mort édifiante et consolée d’un roi que la Mère des divines miséricordes, — Celle qu’on n’a jamais invoquée en vain, — semblait, autant qu’il nous paraît, vouloir sauver à tout prix.
221XXXVI. Hélie de Bourdeille et la famille royale.
1. Louis XI n’eut jamais de foyer. — Sa femme, ses enfants, relégués à Amboise, ou dispersés en Dauphiné, en Berry. — Cet homme, qui ne fut que roi, réglait ses affections sur les besoins ou les aspirations de sa politique. — Il laissa ainsi à Hélie de Bourdeille un grand devoir à accomplir envers ces grands du monde, plus à plaindre que les déshérités des biens de la fortune. — On pourrait affirmer, même sans preuves directes, qu’il n’y manqua pas. — Mais les indices de son action paternelle au près des membres de la famille royale, quoique peu nombreux, sont suffisants pour qu’on en puisse suivre la trace, surtout à l’égard de la reine, et de Jeanne de France, la future bienheureuse Jeanne de Valois. — Pour ce qui concerne ces deux personnages, les preuves historiques se joignent aux preuves morales, 273-280, 338.
Nous l’avons déjà dit, et c’est l’un des plus graves reproches qu’on ait le droit de lui faire, Louis XI ne fut pas assez homme. Ce roi, qui le fut trop peut-être, n’eut jamais de foyer : eut-il même le sens de la famille ? Toujours en route, et lorsque, par intervalles, il prenait gîte, ayant soin de se tenir à distance des siens, il avait relégué à Amboise sa femme, ses enfants, sauf à les envoyer plus loin, en Dauphiné, en Berry, lorsqu’il croyait avoir quelque sujet de crainte ou de mécontentement. Son fils, qu’il aimait comme l’héritier de sa couronne et l’unique espoir de son œuvre nationale, bien plus qu’il ne le chérissait comme le sang de son sang et l’enfant de son cœur, il le faisait élever loin de lui, à sa façon. Sa fille Jeanne, qu’il n’aimait pas, il l’avait, toute jeune, expédiée au fond du Berry, loin de sa mère, dont elle était, ainsi, presque continuellement séparée. Quant à sa fille aînée, Anne, la future Régente, elle ne bénéficia de ses prédilections relatives, que parce qu’elle lui paraissait incarner son propre génie, autoritaire et pratique. Bref, Louis XI réglait presque uniquement sur les besoins de sa politique ou les caprices de son caractère, ses sentiments et sa conduite à l’égard de ceux près desquels tout autre que lui eût cherché le repos et la diversion à ses perpétuels tracas.
On conçoit que, par cette manière de comprendre la famille, en général, et de traiter la sienne en particulier, Louis XI dut laisser une large place et fournir un singulier à-propos aux consolations qui pouvaient venir à celle-ci du dehors. On voit aussi qu’une pareille situation imposait à Hélie de Bourdeille un devoir impérieux, celui d’étendre l’action de sa charité pastorale sur ces grands de la terre, plus à plaindre, sûrement, dans leur souffrance morale, si intense et si prolongée, que les déshérités des biens de la fortune. Certes, si jamais son devoir et sa vertu l’obligèrent à être pasteur et père, c’est bien auprès de ce groupe affligé. De là, à conclure qu’il le fut, en effet, il n’y a qu’un pas, que nous pourrions franchir, même en l’absence de toute preuve ou commencement de preuve. Mais, grâce à Dieu, nous n’en sommes pas là.
Sans doute, les documents qui nous renseignent sur le rôle que tint 222Hélie de Bourdeille auprès de la famille royale, sont assez rares et assez peu explicites. Ils suffisent néanmoins pour qu’on puisse suivre à peu près les traces bénies de l’action du serviteur de Dieu, soit auprès de la reine Charlotte de Savoie, soit auprès de sa jeune enfant, la princesse Jeanne de France, plus connue dans l’Église qui l’a couronnée de l’auréole des Saints, sous le nom de Jeanne de Valois.
Tout au moins, en ce qui concerne les relations d’Hélie de Bourdeille avec ces deux membres de la famille de Louis XI, les preuves historiques se joignent aux preuves morales, et nous pouvons sortir du champ de l’hypothèse motivée, pour entrer dans celui de la réalité vécue.
2. La reine Charlotte, confinée et presque oubliée de son époux, se réfugie dans la prière, la lecture, les œuvres de bienfaisance, s’adonne au gouvernement minutieux de sa maison. — Sa confiance et presque toutes ses largesses vont à l’Ordre Séraphique. — Elle bâtit, à Paris, le couvent des Clarisses de l’Ave Maria. — Or, Bois-Morin dit quel intérêt Hélie de Bourdeille portait aux pauvres Clarisses. — La Reine, un an avant sa mort, reconstruit le couvent des Frères Mineurs, à Amboise. — Ce couvent lui est cher, surtout pour les souvenirs qu’il lui rappelle, — souvenirs aux quels le saint archevêque se trouve mêlé. — Le miracle de la délivrance de la Reine. — La sépulture du petit duc de Berry, filleul de Bourdeille. — Bourdeille est nommé par la Reine, au nombre de ses exécuteurs testamentaires. — Tous faits qui prouvent l’action du saint archevêque sur Charlotte de Savoie, et par elle, sur ses enfants, 374, 381.
Confinée, sinon oubliée par le Roi, son époux, nous voyons la reine Charlotte se réfugier dans la prière et les bonnes œuvres, s’adonner à la lecture, — elle s’était formé une bibliothèque splendide pour l’époque, — et surtout s’appliquer au gouvernement exact, presque méticuleux de sa maison. On reconnaît là l’effet de la direction spirituelle qu’elle recevait des Frères Mineurs d’Amboise, ses conseillers et les confidents de ses douleurs. — Mais nommer les Frères Mineurs, c’est nommer en même temps le saint archevêque franciscain, leur père et souvent leur hôte, ainsi qu’il résulte de nombreux documents.
Les grandes largesses de la Reine vont surtout à l’Ordre Séraphique. Elle bâtit, à Paris, le grand couvent des Clarisses, dit de l’Ave Maria. À Amboise, un an avant sa mort, elle reconstruit le couvent des Frères Mineurs. — Mais nous savons, d’autre part, combien Hélie de Bourdeille favorisa, auprès de Louis XI, et par conséquent, avec plus de facilité, auprès de la Reine, le développement des œuvres franciscaines. Nous savons aussi, par Bois-Morin, quel intérêt spécial et touchant il portait aux pieuses Clarisses, qu’il soutenait de toutes ses forces dans les voies si ardues de leur sublime mais effrayante pratique de la sainte Pauvreté.
Le couvent des Frères Mineurs d’Amboise est particulièrement cher à la Reine. Tant de souvenirs touchants, joyeux ou pénibles, y attachent son cœur. C’est dans l’église de ce couvent, de l’autel de son sanctuaire, que s’éleva, un jour, la prière miraculeuse, qui lui sauva la vie et donna un héritier à la Couronne, un roi à la France. C’est là aussi que reposent les cendres du petit duc de Berry, son enfant ravi, si jeune, à ses maternelles tendresses. — Mais à tous ces souvenirs se trouvent étroitement mêlés le nom et le cœur du saint archevêque. C’est lui-même qui sut, par sa prière, arracher la Reine au péril qui la menaçait ; c’est 223lui, qui, au même moment, prouva le miracle par la révélation du fait heureux dont il ne pouvait, par les moyens humains, avoir alors la connaissance. Et c’est lui, encore, qui régénéra dans les eaux du baptême et nomma du doux nom de François, cet autre enfant que la Reine dut sitôt pleurer, ce petit prince qui repose sous les dalles de la pauvre église franciscaine.
Il ne se peut que de tels souvenirs n’aient créé entre la Reine affligée et le saint archevêque, enfant de saint François, au même titre que les bons religieux qui, chaque jour, la consolaient dans son veuvage anticipé, — plus dur peut-être que le veuvage effectif, — des liens de mutuelle confiance et de respectueuse affection ; et l’on ne doit point s’étonner que la Reine, à son dernier jour, ait nommé l’archevêque de Tours parmi les exécuteurs légaux de ses dernières volontés. C’était, si déjà elle ne l’avait fait bien des fois, lui recommander de veiller sur ses enfants.
Tous ces rapprochements, ces indices, ces faits, nous révèlent de la manière la plus évidente, l’action discrète et permanente du saint archevêque sur cet intérieur attristé, auprès de la Reine tout d’abord, et par elle, auprès de ses enfants.
3. Mêmes indices à l’égard de la princesse Jeanne, du moins, pour le temps qu’elle passa, à diverses reprises, soit à Amboise, soit à Tours. — L’action de Bourdeille se révèle, notamment, dans le choix des pères Franciscains, pour confesseurs de la jeune enfant ; — dans les préoccupations et l’approbation de Louis XI à ce sujet ; — dans l’idée, assez étrange chez Louis XI, de pousser cette enfant à la haute piété. — La légende des Plaies du Fils
, pour trouver la Mère. — La fable des violences matérielles de Louis XI à l’égard de cette enfant. — Jeanne reléguée à Amboise, durant les scandales publics du duc d’Orléans, son époux. — Comment elle sanctifie ce temps, et l’induction qu’on en tire. — L’Ordre de l’Annonciade, d’abord recruté à Tours. — Cet Ordre, comme toutes les œuvres franciscaines, inspirées à Louis XI et à la Reine, tend au culte spécial de l’Ave Maria. — Inspiration commune, qui laisse supposer un inspirateur unique. — Hélie de Bourdeille a été, de près ou de loin, mêlé à tous les événements considérables de cette famille, 276-282.
Plaies du Fils, pour trouver la Mère. — La fable des violences matérielles de Louis XI à l’égard de cette enfant. — Jeanne reléguée à Amboise, durant les scandales publics du duc d’Orléans, son époux. — Comment elle sanctifie ce temps, et l’induction qu’on en tire. — L’Ordre de l’Annonciade, d’abord recruté à Tours. — Cet Ordre, comme toutes les œuvres franciscaines, inspirées à Louis XI et à la Reine, tend au culte spécial de l’Ave Maria. — Inspiration commune, qui laisse supposer un inspirateur unique. — Hélie de Bourdeille a été, de près ou de loin, mêlé à tous les événements considérables de cette famille, 276-282.
Mêmes indices, en ce qui concerne Jeanne de France, notre bien heureuse Jeanne de Valois, du moins, pour le temps quelle passa, par intervalles, soit à Amboise, soit à Tours.
Tout d’abord, l’influence d’Hélie de Bourdeille se manifeste dans les préoccupations assez hâtives de Louis XI au sujet du choix d’un confesseur pour son enfant, à peine arrivée à l’âge du premier discernement ; dans l’élection que cette enfant de cinq ou six ans fit des Pères franciscains pour la conduire et diriger au tribunal de la Pénitence ; dans l’approbation que Louis XI donna à ce choix ; enfin, dans l’idée, assez étrange chez le prince, que cette enfant devait être, autant que possible, guidée vers les voies de la haute piété. — Toutes ces sollicitudes, assurément, ne venaient pas du prince lui-même. À qui en attribuer la suggestion, sinon au saint archevêque franciscain, qui, surtout dans les choses de l’âme, avait son entière confiance ? — La gracieuse légende des Plaies du Fils
signalées à l’angélique enfant, comme le lieu mystique où, sûrement, elle rencontrera la Mère
, pourrait bien n’être qu’un poétique souvenir du choix qui lui fut suggéré dès le premier âge. Il ne serait pas impossible d’y voir une allusion mystique à la direction franciscaine qui dès lors, et pour toute sa vie, s’empara de cette âme, et à la part qu’eut le saint archevêque franciscain dans une détermination qui devait être si féconde en fruits de sainteté.
224Louis XI, nul ne l’ignore, n’aimait pas cette enfant, dont la naissance avait déçu ses espérances, et dont les désavantages physiques pouvaient, en quelque manière, contrarier ses plans. Sans doute, il faut laisser maintenant la fable odieuse et ridicule des sévices matériels dont la jeune princesse aurait été victime, de la part de son père. Mais les violences morales ne sont pas douteuses ; inutile de les rappeler ici. Dans le long exil auquel la condamna, de si bonne heure, le caprice du Roi, elle n’eut d’autres guides spirituels, ce qui revient à dire, d’autres consolateurs véritables, que les bons religieux qu’Hélie de Bourdeille, car la chose ne pouvait se faire sans son assentiment, lui envoya, après les avoir munis de ses recommandations, et instruits des vues que Dieu avait sur cette âme appelée à la haute perfection.
Et plus tard, en des jours plus douloureux encore, lorsque, après la mort du Roi et la mort de la Reine elle-même, Jeanne se trouva, de longs mois, reléguée, abandonnée dans ce château d’Amboise qui ne lui gardait plus, pour compensation à sa rude épreuve, le sourire et les larmes d’une mère ; tandis que le duc d’Orléans, son époux, donnait, à Orléans et à Tours, des réjouissances si scandaleuses, qui outrageaient sa dignité d’épouse, Jeanne n’eut point d’autres consolateurs que les bons religieux d’Amboise, d’autre appui que le vieil archevêque qui avait béni son enfance et orienté son âme vers cette grande famille franciscaine où elle devait trouver, avec le remède à ses douleurs, les moyens d’accomplir dans l’Église la tâche que le Ciel lui réservait.
En ces jours de deuil et de larmes amères, Jeanne de France, déjà tertiaire de Saint-François, multipliait ses œuvres de charité et de dévotion, s’affiliait à des confréries célèbres, recevait du pape Sixte IV, par l’intermédiaire obligé d’Hélie de Bourdeille, des bénédictions spéciales et de nombreuses Indulgences. Plus tard, assez longtemps après la mort du saint archevêque, qui ne devait point voir lever et croître la moisson semée, en partie, par ses soins, elle tirera, de Tours et d’Amboise, par l’entremise de l’Ordre Séraphique, les premiers sujets destinés à former son Institut de l’Annonciade. Si bien qu’Hélie de Bourdeille, sans qu’il soit jamais nommé, que nous sachions, dans les anciennes chroniques de l’institut, n’en figurera pas moins, devant Dieu et devant la postérité plus attentive, parmi les premiers et peut-être les plus actifs ouvriers de la fondation.
Rapprochement qu’il ne faut point omettre : cet Institut, par son vocable, rappellera les autres fondations, animées du souffle franciscain, qu’Hélie de Bourdeille inspira soit à Louis XI, soit à la reine Charlotte : et l’établissement solennel de l’Angelus, et le couvent de l’Ave Maria, 225construit par la Reine, pour les pauvres Clarisses de Paris. Toutes ces œuvres, en effet, tendent au culte spécial du mystère annoncé par la salutation de l’Ange. Toutes ces œuvres accusent manifestement une inspiration commune, partant un inspirateur unique.
Serait-il téméraire de voir en Hélie de Bourdeille cet inspirateur unique, que l’histoire ne désigne pas, quelle n’a peut-être jamais recherché ? — Nous ne savons, mais ce que nous pouvons affirmer hautement, en guise de conclusion, et ce qu’on ne peut nier, c’est que le saint archevêque s’est trouvé mêlé, de près ou de loin, et toujours pour le plus grand bien de la famille royale, à tous les événements les plus considérables survenus, de son temps, au sein de cette famille.
4. Un seul fait, auquel on ne le trouve mêlé en aucune façon, le déplorable mariage du duc d’Orléans. — Le saint archevêque ne pouvait participer à une mauvaise action. — Il ne semble pas, d’ailleurs, que Louis XI ait osé l’en solliciter, 276, 282.
4. Il n’y eut, de son temps, qu’un seul fait considérable, intéressant la famille royale, auquel Hélie de Bourdeille n’intervint en aucune façon. Nous voulons parler du déplorable mariage imposé par la despotique volonté de Louis XI à sa fille, l’admirable Jeanne de France. L’unir ainsi, contre sa volonté et contre la volonté du duc d’Orléans lui-même, à ce jeune prince, était une mauvaise action. Hélie de Bourdeille ne pouvait y participer. Il ne semble pas, d’ailleurs, que Louis XI, qui le connaissait, ait même osé l’en solliciter.
Aussi, le nom d’Hélie de Bourdeille qu’on rencontre dans la plupart des actes solennels, passés par le Roi en présence des principaux de la ville ou de l’État, ne se retrouve-t-il pas, avec la signature des officiers de la Couronne, au bas du contrat civil de mariage, rédigé par le notaire Le Long, de Tours. Et lorsqu’il s’agit de procéder à la célébration du mariage lui-même, célébration furtive, accomplie comme par surprise, à la dérobée, dans la chapelle du château de Montrichard, n’est-ce point à l’archevêque de Tours, comme il était naturel, mais à l’évêque d’Orléans, François de Brillac, — lequel plus tard s’en excusera, — que le Roi imposa sa volonté.
Glorieuse exception, qui n’infirme point mais plutôt confirmerait ce que nous venons de dire, touchant les salutaires et saintes relations du serviteur de Dieu avec la famille royale.
226XXXVII. Les commencements du nouveau règne.
1. Hélie de Bourdeille fait partie du conseil de Régence. — Il apporte à la Régente le concours le plus dévoué, dans la lutte contre le duc d’Orléans et les seigneurs qui relèvent la tête. — Mais il ne peut lutter avec le même avantage qu’au temps de Louis XI, alors que le gouvernement n’avait qu’une tête, contre le courant de plus en plus favorable à la Pragmatique. — Déjà le procureur Saint-Romain est remonté sur son siège. — Ce début de règne causera à Hélie de Bourdeille sa dernière douleur, 294, 299.
Hélie de Bourdeille, à la mort de Louis XI, fut appelé à faire partie du conseil de Régence. C’était justice et habileté de la part d’Anne de Beaujeu. Peut-être aussi le Roi, avant de mourir, en avait-il ainsi décidé. Quoi qu’il en soit, le saint archevêque, fidèle aux principes de toute sa vie, de même qu’aux immémoriales traditions de sa famille, prêta à la Régente l’appui le plus ferme, dans la lutte qu’il lui fallut immédiatement soutenir contre les prétentions du duc d’Orléans ; et contre les tentatives de rébellion des seigneurs impatients, la tombe de Louis XI à peine fermée, de reprendre les avantages dont celui-ci les avait dépouillés avec autant de raison que d’indomptable énergie.
Mais le grand défenseur des droits de l’Église, ne put, même dans la haute situation politique qui lui était faite, soutenir avec autant d’efficacité qu’autrefois la lutte depuis longtemps engagée, en France, contre ces droits sacrés.
Jadis, sous le feu Roi, le gouvernement n’avait qu’une tête. Tant que Louis XI vécut, l’effort et la patience du serviteur de Dieu n’eurent à s’exercer qu’autour d’une volonté unique, assez puissante pour tenir toutes les autres en respect. La lutte était possible ; et de fait, si ondoyante qu’eût été la politique de Louis XI en toutes choses, et notamment en ce qui concernait la Pragmatique, Hélie de Bourdeille avait pu, du moins, empêcher qu’elle ne fût rétablie légalement. Désormais, il était à prévoir que le courant populaire, dont le Roi défunt soulevait d’une main et maîtrisait de l’autre les impétuosités folles, finirait par rompre ses digues. Déjà le vieux procureur Saint-Romain, qui naguère était descendu de son siège plutôt que de souscrire à l’abolition de la fatale Ordonnance, avait repris sa place, ses fonctions au Parlement. D’ailleurs, l’autorité purement nominale du nouveau roi, — un roi de treize ans, — était exercée, en fait, par des hommes d’État imbus, pour la plupart, des pires préjugés du gallicanisme parlementaire. Avec eux, on devait tout craindre de ce côté, ainsi, du reste, que la suite le montra.
Ce péril imminent n’échappait point à la longue expérience d’Hélie de Bourdeille. Les commencements du nouveau règne lui apportèrent la dernière et aussi la plus grande tristesse de sa vie.
227XXXVIII. Hélie de Bourdeille élevé à la dignité cardinalice.
1. Hélie de Bourdeille est créé cardinal, 15 novembre 1483. — Création due à l’initiative du Saint-Siège, uniquement, en dehors de toutes les raisons de situation, de nécessité politique ou d’usage, qui influent souvent sur ses choix, 65, 285, 286.
Hélie de Bourdeille fut créé cardinal, le 15 novembre 1483. Ciacconio commet une erreur, lorsqu’il indique, pour cette création, la date du 25 novembre.
L’élévation du saint archevêque de Tours aux honneurs de la pourpre romaine fut un effet de la bienveillance et de l’initiative personnelles du pape Sixte IV, grand admirateur de sa doctrine et de ses vertus, et d’ailleurs mieux renseigné que personne sur les immenses services qu’il avait rendus à la sainte Église.
Le Saint-Père, en appelant Hélie de Bourdeille au sein du Sacré Collège, n’eut à tenir compte, ni des nécessités politiques, qui souvent imposent au Saint-Siège des choix sollicités, exigés même quelque fois par les princes chrétiens ; ni de la naissance ou de la parenté, qui souvent déterminent des promotions auxquelles nul, autrement, ne songerait ; ni des antécédents de carrière, lesquels, d’après l’usage, fournissent aux titulaires de certaines fonctions de la Curie pontificale des droits éventuels à la pourpre cardinalice.
Le Pape, dans la circonstance, ne s’inspira que des mérites intrinsèques du sujet.
2. Mensonges des auteurs gallicans, à propos de cette promotion. — Leur visible dépit. — Le bénédictin Housseau se distingue entre tous, 282-284.
Les historiens et auteurs gallicans ne manquent pas, à cette occasion, de montrer leur dépit. Ils recourent au mensonge, aux insinuations perfides. Une fois de plus, dirons-nous, il fallait s’y attendre. Ces champions de la vérité se montrent moins transis, lorsqu’ils voient la pourpre s’égarer sur les épaules d’un Balue, d’un Châtillon, d’un Dubois, et de quelques autres dont il est inutile de transcrire ici les noms.
Les uns ne voient, dans l’élévation d’Hélie de Bourdeille au cardinalat, qu’une faveur de complaisance, entre confrères du même Ordre. Les autres n’y signalent qu’une manœuvre de parti, le salaire longtemps attendu, convoité, d’un grand étalage de zèle ultramontain, le succès d’un prélat plus attentif à soutenir, en Cour de Rome, ses intérêts personnels, qu’à défendre les intérêts majeurs de son pays. On dirait qu’ils confondent les dates, les noms, et songent à Jouffroy ou peut-être à Thibaut de Luxembourg, en parlant de Bourdeille.
228Le bénédictin Housseau a droit, sur ce chapitre, à une mention particulière, car son insigne malveillance s’aggrave d’une note d’hypocrite ironie :
Un si grand zèle méritait une grande récompense. Le pape Sixte IV, qui avait été Cordelier, couronna les travaux de son ancien confrère par un chapeau de cardinal.
Et voilà qui explique tout !
Rétablissons la vérité.
3. La vérité, reconnue, démontrée, place cette promotion au rang des promotions les mieux justifiées, au double point de vue des conditions dans lesquelles elle s’effectua, et des dispositions dans lesquelles le serviteur de Dieu l’accepta. — Unanimité des historiens du Sacré-Collège sur cette question, 65, 74, 80, 83, 85, 284-286, 340, 343.
Il est toujours désagréable de rencontrer la mauvaise foi, plus désagréable encore d’avoir à la démasquer. Nous ne pouvons pourtant échapper à ce désagrément sur le fait qui nous occupe. La vérité est, en effet, tellement évidente et palpable, les paroles et les actes la démontrent si victorieusement, qu’il semble impossible de ne pas l’apercevoir. À quelque point de vue qu’on se place, que l’on considère l’initiative du Saint-Siège, et les motifs qu’il donne à sa détermination, que l’on étudie l’attitude de l’élu, soit avant sa promotion, soit après qu’il en a reçu la nouvelle et les insignes, on voit cette promotion, par les circonstances qui la précèdent, la suivent ou l’accompagnent, s’élever d’elle-même au rang, sinon au-dessus des créations cardinalices les plus heureuses et les mieux justifiées.
Le Pape n’a été sollicité par personne ; il n’y a eu autour de ce dessein spontané du Saint-Père ni compétitions, ni intrigues. Jamais l’élu, ainsi que la suite le prouvera, n’a eu ni pu avoir la pensée de faire valoir ses titres, plus sérieux, à coup sûr, que ceux de tant d’autres candidats, empressés, suppliants, fatigants, alors même qu’ils ne sont pas sans mérites. Et le Pape n’a point donné au Sacré-Collège d’autre motif de sa décision que l’éminente sainteté
de l’élu, mise tout particulièrement et avec une rare efficacité au service de l’Église et du Saint-Siège, sous le règne du dernier roi.
De la part de l’élu, que la nouvelle de sa promotion surprend au moment où il s’y attendait le moins, aucune joie, pas le plus léger signe de satisfaction personnelle ; une humble, respectueuse, mais silencieuse et mélancolique soumission à la volonté du Saint-Père ; la complète indifférence d’un homme absolument mort au monde et à lui-même. Ce qui provoque chez les meilleurs un sentiment de complaisance, — dont il serait excessif de les blâmer, pourvu qu’ils le contiennent en de justes bornes et le rapportent à Dieu, — n’a pas le don d’émouvoir le vieux serviteur de l’Église ; il en éprouverait plutôt de la peine. Il accepte l’honneur qui lui est fait, mais, manifestement, cet honneur lui pèse : ce n’est point là ce qu’il avait rêvé pour les derniers jours de son pèlerinage.
Voilà la vérité, telle que l’exposent, entre autres, avec une parfaite 229unanimité, tous les historiens du Sacré-Collège et le principal historien de l’Église de Tours, visiblement étonnés, celui-ci et ceux-là, d’une aussi parfaite abnégation de soi-même, d’un aussi complet mépris des honneurs et dignités.
4. La septième création cardinalice de Sixte IV. — Elle est marquée, à Rome, par des scènes turbulentes et scandaleuses, injurieuses pour le Pape. — Les cardinaux Savelli et Colonna, libérés de leur captivité au château Saint-Ange, sont promenés en triomphe. — Singulier contraste avec le religieux silence qui accueille, à Tours, la promotion du saint archevêque. — Celui-ci se fait dispenser du voyage à Rome. — Le Pape lui envoie le chapeau cardinalice, et lui assigne, quoique absent, son titre presbytéral. — Hélie de Bourdeille reçoit avec révérence les insignes de sa dignité, mais ne les revêt presque jamais, 65, 286-288, 308, 336, 340.
La création cardinalice de novembre 1483 fut la septième du pontificat de Sixte IV. Cinq prélats y furent élevés à la pourpre : Jean de Comitibus ou de Conti, archevêque, ambassadeur du roi d’Espagne, Hélie de Bourdeille, archevêque de Tours, deux évêques d’Italie, et Jean-Baptiste Ursino, prélat de la Curie romaine.
Cette création fut marquée, à Rome, par des scènes turbulentes, scandaleuses, extrêmement injurieuses pour le Pape. Sixte IV avait dû enfermer au château Saint-Ange, pour crimes de rébellion et de trahison au profit du roi de Sicile, les cardinaux Savelli et Colonna. Après une assez longue mais assez douce captivité, dix-huit mois environ, le matin même de la célébration du Consistoire, le Pape les fit rendre à la liberté. De la prison ils passèrent au Vatican et assistèrent, à leur rang, au Consistoire.
Mais après la fonction, commencèrent à se produire, parmi les membres du Sacré-Collège, des mouvements et des démarches, que nous avons peine à comprendre aujourd’hui. Tous les cardinaux, successivement, escortèrent à travers la ville les deux Porporati libérés : en signe de joie, sans doute, mais d’une joie dont la manifestation atteignait en plein la majesté pontificale. Et l’on vit, au long de cette journée, le cardinal Ursino, le seul des nouveaux élus qui appartînt à la Curie, se faire acclamer dans les rues de Rome, entre les deux évadés du château Saint Ange, devenus ses parrains de circonstance. Et l’on entendit : Evviva Savelli ! Evviva Colonna !
se mêler aux félicitations bruyantes que le peuple décernait au nouveau cardinal, et le plus souvent, les couvrir avec la dernière effronterie. Comme toujours, le peuple de Rome, qui ne peut se passer du Pape et qui, en ces temps, maudissait les absences parfois obligées des Pontifes à qui il rendait le séjour impossible, faisait cause commune avec les ennemis du Pape.
Mœurs singulières, et singulier contraste avec ce qui se passait à Tours dans le même temps, et avec le religieux respect qui y accueillit la nouvelle de la promotion du saint archevêque !
Joie contenue, presque silencieuse, profondément ressentie par tous, prêtres et fidèles, admirateurs des vertus et justes appréciateurs des longs mérites du saint vieillard qui achevait sur le siège de saint Martin une vie toute consacrée à la défense héroïque des droits de Dieu et de son 230Église ; mais joie respectueuse, digne, et dont les honnêtes manifestations ne durent pas dépasser beaucoup le cercle étroit de la Curie archiépiscopale.
D’autant qu’Hélie de Bourdeille, qui, tant de fois, avait franchi les monts, pour porter au Pasteur des pasteurs l’hommage de sa filiale soumission, et traiter avec le Saint-Siège les innombrables affaires qui sur chargèrent son laborieux épiscopat, ne crut pas devoir reprendre le chemin de Rome, alors qu’il ne s’agissait que d’y aller recueillir l’honneur terrestre de sa sainte vaillance. Il demanda au Pape de daigner l’exempter d’un pareil devoir. Et le Pape, déférant à cette haute vertu, s’inclina devant le désir du cher et vénéré vieillard. Par une très rare exception, il lui assigna, malgré son absence, son titre cardinalice, et lui envoya, par mandataire spécial, ce chapeau rouge que les élus doivent venir chercher à Rome et recevoir de la main du Saint-Père, souvent après avoir longtemps poursuivi de leurs vœux ardents, parfois de leurs intrigues, ce couronnement envié de ce qu’ils appellent leur carrière
.
Hélie de Bourdeille reçut avec tout le respect dû à leur auguste provenance, les insignes de la plus haute dignité qui soit dans l’Église, après le souverain pontificat. Mais les chroniqueurs et hagiographes constatent unanimement qu’il ne s’en revêtit presque jamais, fidèle jusqu’au dernier jour à sa bure franciscaine, à sa corde et à son capuce.
On lui avait assigné le titre presbytéral de Sainte-Lucie in Silice, vulgairement in Selci.
5. Le titre de Sainte-Lucie in Silice. Étymologie de ce nom. — Antiquité de la vénérable église Sainte-Lucie . — Archéologie du monument. — Sa restauration par Maderne ; son état actuel. — Par qui elle fut successivement possédée et desservie. — Tantôt titre presbytéral et tantôt diaconie. — Sixte-Quint transfère ce titre à l’église des saints Vit et Modeste. — Le prédécesseur immédiat d’Hélie de Bourdeille au titre de Sainte-Lucie, 286, 289-290.
L’église Sainte-Lucie a porté, simultanément ou l’un après l’autre, différents noms tirés de sa situation et des particularités de son voisinage. Elle a retenu celui de Sancta Lucia in Silice, en italien, Santa Lucie in Selci, qui lui était venu des blocs de lave basaltique, restés du monument intacts, durant des siècles, dans la voie adjacente à ses murs.
Cette église est fort ancienne ; elle remonte, a tout le moins, au temps du pape Symmaque, en l’an 500, puisque, dès cette époque, elle était le siège d’une diaconie. Mais certains auteurs reportent au règne de Constantin sa première origine, et la mettent au nombre des églises inaugurées et dédiées par le pape saint Sylvestre.
Ce qui est certain, c’est que Sainte-Lucie fut rebâtie par le pape Honorius Ier, qui la consacra en 626. La restauration qui lui donna son aspect intérieur actuel, et qui fut assez heureuse, par exception, appartient à Charles Maderne. Elle date de 1604.
D’abord dédiée à sainte Lucie, noble veuve romaine, martyre, dont la fête tombe le 16 septembre, cette église a joint par la suite, grâce à l’homonymie, 231le culte de l’illustre vierge de Syracuse au culte plus local de sa patronne primitive. Les deux fêtes y sont célébrées avec le même éclat. Jadis, le Sénat de Rome s’y associait, en offrant, tous les quatre ans, à ce sanctuaire, en chacune des deux fêtes, un calice d’argent et quatre torches de cire.
Au commencement, ou plutôt aux premiers temps dont l’histoire ait gardé un souvenir précis, elle fut desservie par des moines bénédictins, auxquels succédèrent des prêtres séculiers. Plus tard, elle passa aux Chartreux, qui en jouirent jusqu’à ce qu’ils se retirassent à Sainte-Croix en Jérusalem, sous le pontificat du pape Urbain V. Puis, en 1370, elle fut donnée aux religieuses de Saint-Augustin, qui la possédaient lorsque le titre en fut assigné à Hélie de Bourdeille, et qui la possèdent encore aujourd’hui.
La classification de ce titre a beaucoup varié, en ce sens que la diaconie de Sainte-Lucie fut souvent assignée comme titre presbytéral. C’est ainsi que nous voyons Philibert Ugonet, évêque de Mâcon, et prédécesseur immédiat d’Hélie de Bourdeille au titre de Sainte-Lucie, le recevoir en 1473, en qualité de cardinal-prêtre. De même, en 1555, le pape Paul IV assigna cette église à Jean Groper, cardinal-prêtre, archevêque de Cologne. La plupart des autres titulaires, parmi lesquels, en 1192, Cencio Savelli, le futur Honorius III, étaient cardinaux-diacres. — Le titre de Sainte-Lucie in Silice fut supprimé et transféré à l’église des saints Vit et Modeste par le pape Sixte-Quint.
6. Hélie de Bourdeille est, par la date, comme par la sainteté, le premier cardinal dont s’honore l’Église de Tours. — La pseudo promotion de Philippe de Coëtquis. — Les armes particulières, attribuées par quelques-uns à Hélie de Bourdeille. — Sa vie et ses sentiments sous la pourpre, 36, 80, 163, 275, 288-290, 340.
Par la date de sa promotion, Hélie de Bourdeille est le premier archevêque de Tours, que le Saint-Siège ait revêtu de la pourpre romaine. En effet, la promotion de Philippe de Coëtquis, qui occupa le siège de Tours de 1427 à 1441, et qui fut compris par l’antipape Félix, dans sa troisième création de pseudo-cardinaux, 12 novembre 1440, ne saurait être comptée, ce prélat étant mort avant la fin du schisme, et par conséquent, avant que le pape Nicolas V eût pu, par un acte de miséricordieuse condescendance, valider, comme il le fit pour plusieurs autres, ce qui avait été nul dès le commencement.
Le premier par la date, Hélie de Bourdeille est aussi, parmi tous les cardinaux dont s’honore l’Église de Tours, — ceci soit dit sans qu’il y ait besoin de rabaisser leurs mérites, — le plus illustre par la sainteté. S’il ne revêtit presque jamais les insignes de sa dignité, nul ne s’appropria plus parfaitement les sentiments qui doivent animer ceux que la sainte Église romaine s’attache par les liens si nobles, si étroits et si énergiquement symbolisés du cardinalat. Ces sentiments, d’ailleurs, avaient 232toujours été les siens, et c’est bien de lui qu’on pourrait dire, en reprenant et transposant une parole célèbre, qu’en devenant cardinal, il n’eut point à changer de vêtement parce qu’il n’avait point à changer de cœur.
Certains auteurs, entre autres Ciacconio, attribuent à Hélie de Bourdeille des armes qui n’ont aucune parenté avec le blason des Bourdeille, à savoir : De gueules, à trois lys d’or, en bande, et trois roses d’argent, posées deux et une.
Si ces armes sont authentiques, elles doivent remonter probablement, selon nous, à la promotion cardinalice du serviteur de Dieu. Il est possible, en effet, que le pieux cardinal, suivant en cela l’exemple de plusieurs saints personnages, et en particulier celui du bienheureux cardinal Nicolas Albergati, son père dans l’épiscopat, ait cru devoir, à l’occasion de son élévation au cardinalat, adopter des armes nouvelles, symbole du renouveau que la grâce de Dieu et du Saint-Siège produisait dans son âme. Il faut reconnaître, en tout cas, que les armes en question, expriment assez bien le caractère et les aspirations du saint archevêque, sa religion, la pureté de sa vie, sa charité, son ardent et pur patriotisme.
Quoi qu’il en soit, ce n’est ni du blason, ni des autres attributs de la grandeur terrestre que se relève le mérite d’Hélie de Bourdeille, et que se doit glorifier, à son sujet, l’Église de Tours. L’éclat que l’illustre cardinal jette sur cette Église, est tout spirituel, tout intérieur. C’est celui de la sainteté, celui que ce siège illustre reçut jadis des Gatien, des Martin, des Grégoire et de tant d’autres pontifes que l’Église a inscrits sur ses diptyques, ou dont le sein de Dieu nous révélera un jour les vertus oubliées et la gloire inconnue.
En ce qui le concerne personnellement, Hélie de Bourdeille, devenu cardinal, ne change rien à l’austère pauvreté de sa vie, à la sainte mélancolie de ses derniers jours. Attristé par les maux qui atteignent l’Église et la France, plus effrayé encore de ceux qu’il prévoit, n’ignorant rien de ce qui est alors pour les esprits perspicaces et surtout pour les Saints un continuel sujet de douleur, et le motif trop fondé, hélas ! des plus cruelles alarmes, il se réfugie habituellement dans la solitude et la méditation des choses éternelles. Sa mission, d’ailleurs, prend fin. Tours, désormais, ne le verra plus guère. Le judicieux Maan remarque que, depuis le jour où le Saint-Siège l’honora si magnifiquement, sa tristesse s’accrut d’une manière sensible, on ne le vit plus même sourire. Au fait, nous le dirons bientôt, la vie d’Hélie de Bourdeille sous la pourpre ne fut qu’une plus sainte et plus immédiate préparation à la mort.
233XXXIX. Les États généraux de 1484. — Les derniers mois du saint cardinal.
1. La réunion des États nécessitée par les embarras que donnait le duc d’Orléans. — Ils se tiennent à l’archevêché de Tours, en janvier 1484. — Zèle patriotique et générosité d’Hélie de Bourdeille. — Son rang aux États. — Le rôle qu’il y joue, 36, 291-292, 331.
Le duc d’Orléans, mécontent de ce que le roi défunt avait soustrait à sa tutelle le jeune roi Charles VIII, causait de tels embarras à la Régence qui le comblait d’attentions, et son attitude non moins que ses mouvements mettaient la France en si grand péril, que l’on crut nécessaire de convoquer les États généraux.
Ils se réunirent à Tours, en janvier 1484, dans la grande salle de l’archevêché, aujourd’hui chapelle principale du palais.
Bois-Morin nous dit quel zèle patriotique et quelle générosité personnelle Hélie de Bourdeille mit, en cette occasion, au service de la France et de son jeune souverain :
Il estoit sy noble de cueur et de vertus, quant les trois Estatz de France se tenoient à Tours, en son hostel : et aussy il avoit sy grand zèle au bien public de ce royaulme, et du Roy Charles qu’estoit jeune d’eage, que ses biens et tout son hostel estoit abandonné à gens de bien, tellement que quant il est allé à Dieu, il estoit pauvre des biens de ce monde, tant pour cella que aussy qu’il donnoit aux pauvres.
En sa qualité de cardinal, Hélie de Bourdeille tint, avec le cardinal de Bourbon, archevêque de Lyon, le premier rang dans l’assemblée des États. Il y eut le pas même sur les princes du sang,
en ce comprins monseigneur le connestable,
nous dit Masselin dans son journal.
Quelle part prit-il aux délibérations ? — Nous pourrions répondre, d’une manière générale, par le mot de Barthélemy Hauréau :
Quorum pars non minor fuit.
[Dont la part ne fut pas moindre.]
Mais pour être plus précis, il y a lieu de distinguer entre les différentes catégories de questions qui furent débattues dans la mémorable assemblée.
2. La question nationale aux États de 1484 : situation analogue à celle de 1468. — Réaction hypocrite de la féodalité. — La France lui répond, en 1484, comme elle l’avait fait en 1468. — Célèbre harangue de Philippe Pot. — Triomphe de la Régence sur la guerre folle. — L’assemblée, ferme sur les principes politiques, sage et modérée dans leur application, — ne pouvait avoir, sous ce rapport, que la complète approbation et le plein concours d’Hélie de Bourdeille, 293-294.
Les États de 1484 se trouvèrent en face d’une situation qui n’était pas sans analogie avec celle de 1468. La féodalité relevait la tête, et avec les grands mots de justice, de pitié, d’intérêt bien compris pour le peuple, — les anti-nationalistes et les intellectuels
de tous les temps ont toujours ces grands mots à la bouche, — elle réclamait qu’on lui rendit la 234prépondérance sur l’autorité royale, le gouvernement des provinces, la possession des villes-frontières, — qu’elle savait si bien ouvrir à l’étranger, — enfin, pour le plus grand bien du peuple, sans doute, le droit de chasse, tel que l’entendaient certains seigneurs, c’est-à-dire, la ruine de l’agriculture. Par justice à celui-ci, par pitié à celui-là, par prudence bientôt à nos pires ennemis, il aurait fallu rendre la France.
La France comprit, et comme en 1468, tint tête à ces prétentions insensées. — En ce temps-la, du moins, il y avait une assemblée vraiment nationale. Heureux temps !
Les États adoptèrent les conclusions du célèbre discours de Philippe Pot, sire de la Roche. Cette harangue, en somme, n’était que l’écho du pur bon sens. La voix du duc d’Orléans se perdit dans le vide, lorsqu’il vint revendiquer ses droits, lésés, disait-il, par le feu roi, Louis ; et les moyens furent donnés à la Régence, et lorsque celle-ci prendrait fin, au conseil du roi, pour triompher de toutes ces extravagances qui devaient aboutir à ce qu’on a si bien nommé la guerre folle, réédition amoindrie de la ligue du bien public.
Toutefois, parce qu’ils étaient dans la vérité, et que la vérité leur communiquait sa force naturelle, les États, inflexibles sur les principes, se montrèrent sages et modérés dans leur application. Ils ne firent point difficulté de reconnaître au duc d’Orléans, tout en lui refusant le pou voir effectif, la première place après le Roi.
De semblables décisions étaient trop conformes au zèle patriotique d’Hélie de Bourdeille, à ses principes théologiques et de gouvernement, ainsi qu’à tous les actes de sa longue et sainte vie, pour qu’il ne les appuyât pas de tout son pouvoir. Il y a même lieu d’affirmer qu’il contribua, peut-être par la parole en séance publique, tout au moins par ses bons offices et démarches auprès des membres de l’assemblée, à les faire admettre de la majorité. C’est ainsi que l’on peut dire, avec Hauréau, que l’archevêque de Tours tint une grande place aux États. C’est ainsi, également, que se doivent interpréter les lignes discrètes où Bois-Morin nous montre son bon maître ne reculant devant aucune dépense, durant la session de ces États, pour mieux servir la cause de la France et de son jeune roi, lisez : pour rallier à la cause nationale, à force de bons procédés et de coûteuses prévenances, certains esprits prévenus ou hésitants.
Mais si Hélie de Bourdeille n’eut qu’à accepter sans réserve, après l’avoir soutenu sans hésitation, le mouvement patriotique de la haute assemblée de 1484, il eut à se séparer d’elle et à la combattre énergiquement, encore que sans espoir, sur la question des droits de l’Église 235de plus en plus menacés. — Ce fut sa dernière lutte contre la pernicieuse et fatale Ordonnance.
3. La question ecclésiastique aux États. — Les assemblées de province ou d’élection. — Les partisans de la Pragmatique s’y remuent en toute liberté. — L’assemblée municipale de Tours. — Guy Vigier, abbé de Marmoutier, élu pour le clergé. — Un mot sur ce prélat, ami d’Hélie de Bourdeille. — Dès le 15 janvier, il se démet de son mandat. — Motif de sa résolution. — Son mandat maintenu. — La séance municipale du 24 janvier, écho de la séance orageuse de la veille aux États. — Bourdeille y a soutenu vaillamment la lutte contre les partisans de la Pragmatique. — Lutte désespérée, défaite glorieuse, à l’envi des victoires
, 294-298.
à l’envi des victoires, 294-298.
Ainsi qu’il ressort de tout ce Mémoire, l’attitude équivoque de Louis XI à l’égard de la Pragmatique, n’avait eu d’autres résultats que d’accroître les étranges sympathies du clergé et du peuple pour cette Ordonnance et pour l’état de choses qu’elle consacrait. Mais il était bien difficile de démêler l’arrière-pensée du prince, et tant qu’il régna, nul n’osa user trop largement des libertés qu’il laissait, au sujet d’un édit dont l’abolition légale n’avait point été rapportée.
Après sa mort, la rébellion se donna plus franche carrière. Les Parlements, les Universités, le clergé, le peuple lui-même ne craignirent plus d’affirmer leurs préférences, et quand les États généraux furent convoqués, les zélés de la Pragmatique, qui flairaient là une occasion des plus favorables, ne négligèrent rien, soit dans les assemblées de province ou d’élection, soit dans les autres réunions populaires, pour assurer le triomphe de leur parti.
Ce qui se passa à Tours, lors de l’élection des députés du Bailliage, nous donne une idée assez juste de ce qui dut se passer dans les autres assemblées de ville ou de province, réunies pour la même fin. La question de la Pragmatique y tint autant de place, sinon plus, que la grande question nationale elle-même ; et naturellement, le mandat plus ou moins explicite qu’on y donna aux députés élus, comprit la défense énergique, et s’il se pouvait, le rétablissement légal de l’édit de Bourges. C’est ce qui résulte, en effet, des résolutions de la municipalité de Tours, au mois de janvier 1484.
Dans la réunion du 11 janvier de cette année 1484, nous voyons Guy Vigier, abbé de Marmoutier, que le Corps de ville avait choisi pour représenter le clergé aux États, demander aux bourgeois de Tours qu’on insère, au chapitre de la justice d’Église, un article où l’on réclamerait pour celle-ci le retour à l’usage de son ancienne liberté. C’était, de la part de cet élu, un coup droit porté, contre le gré de ses commettants, aux usurpations du pouvoir civil sur les Immunités ecclésiastiques, et par suite, une attaque à cette Pragmatique, qui résumait et appliquait toutes les doctrines du gallicanisme parlementaire.
La motion assez inattendue, paraît-il, de Guy Vigier dut causer un certain émoi parmi ses électeurs, puisque, quatre jours plus tard, dans la séance du 15 janvier, ledit abbé de Marmoutier, par l’intermédiaire du pitancier de son monastère, informa le Corps de ville qu’il cesserait d’assister aux séances des États, et qu’il demandait, en conséquence, à être 236remplacé. La raison de la décision prise par l’élu de la ville n’est mentionnée nulle part ; mais il n’est pas douteux que sa démarche fût motivée par le dessein arrêté, de la part de l’abbé, de ne point défendre, sinon même de combattre la Pragmatique, dont ses commettants voulaient à tout prix le maintien. Dans ces conditions, l’honnête député croyait de voir résigner son mandat, que, du reste, les bourgeois lui conservèrent, bien assurés qu’ils étaient, qu’une voix de plus ou de moins ne changerait rien aux décisions de la haute assemblée.
Nous avons eu déjà l’occasion de rencontrer l’abbé Guy Vigier, troisième du nom. Dom Martène, l’historien de Marmoutier, ne semble pas très favorable à ce prélat, sans doute, par aversion pour les Vigier en général, et surtout en souvenir de Guy Vigier l’Ancien, son oncle et son prédécesseur, qui, effectivement, mérita assez peu de la maison de saint Martin, dont il fit, pour ainsi dire, un fief de famille. Mais Guy Vigier le Jeune, d’après ce que Martène lui-même en rapporte, ne paraît, en aucune manière, avoir mérité dans son administration les reproches qu’on peut adresser à son oncle. Nous le voyons, au contraire, s’élever avec force contre le cumul des bénéfices et l’abus des commendes, demander le rétablissement des élections canoniques dans les abbayes, appeler de tous ses vœux la réforme de l’Ordre de Saint-Benoît, en poser la question devant les États généraux, la faire prendre en considération et par la suite s’y employer de toutes ses forces, soit en dressant par ordre du Roi un programme qu’Hélie de Bourdeille lui-même eût signé, soit en exécutant le mandat qu’il reçut, à cette fin, du Saint-Siège, dont il possédait la confiance. Gui Vigier le Jeune possédait d’ailleurs, nous l’avons dit, et cette particularité lui est, à notre avis, une recommandation de quelque valeur, l’amitié du saint archevêque de Tours. Les conseils et surtout les exemples du serviteur de Dieu ne furent pas sans exercer quelque influence sur un prélat qui, après avoir joui, dans sa jeunesse, des terrestres avantages que lui avait procurés la Pragmatique, ne serait-ce qu’au regard du cumul des bénéfices et de la promotion abbatiale, les répudiait si énergiquement dans la pleine maturité de son âge et de son jugement.
Hélie de Bourdeille recueillit donc quelque fruit de ses exemples et de ses leçons, puisqu’il leur dut de n’être point absolument seul dans sa courageuse protestation contre la Pragmatique, devant les États de 1484.
C’est le 23 janvier que le vieil athlète livra son dernier combat. D’après le Journal de Masselin, la séance de ce jour, en assemblée générale des États, fut consacrée à la question des abus et réformes dans l’Église. Or, la lutte dut être chaude, et le saint cardinal véhément, — comme 237au temps de l’assemblée de Bourges, en 1452, — car il y eut du bruit, le lendemain, au Corps de ville. Le 24 janvier, en effet, les échevins et autres représentants de la cité paraissaient tout disposés, si l’on prend à la lettre le procès-verbal de leur réunion, à faire des remontrances à l’archevêque de Tours, coupable, d’après la rumeur publique, d’avoir prononcé en leur nom des paroles, et soutenu des doctrines qu’ils désavouaient.
Les bourgeois de Tours se montraient, ainsi, moins tolérants à l’égard de l’archevêque, qui n’était point leur mandataire, puisqu’il siégeait aux États en vertu de sa dignité cardinalice, qu’ils ne l’avaient été avec Vigier, leur élu, le 15 janvier précédent. C’est que les coups, sans doute, avaient été rudes et le combat sans merci. Il est naturel de supposer, dit à ce propos M. Paul Viollet à qui nous devons ces renseignements d’ordre local, que l’affaire de la Pragmatique nuisit, en cette circonstance, à la bonne intelligence du pasteur et de son troupeau.
— Nous ne savons, et nous croyons plutôt, pour notre part, qu’il y a quelque différence à faire entre Corps de ville et troupeau, pris dans le sens connexe à celui de pasteur des âmes. En tout cas, la mésintelligence, si mésintelligence il y eut, — ce qui ne serait pas à l’honneur du troupeau, — ne fut ni bien sérieuse, ni de longue durée, nous aurons l’occasion de le constater dans quelques mois.
Mais la cause que soutenait avec tant d’héroïsme le grand et saint évêque, était pour le moment une cause perdue. Il n’y a qu’à lire le Journal de Masselin pour voir avec quel acharnement insensé les membres du clergé se firent, au sein des États, les défenseurs d’une législation qui les menait à la pire des servitudes. Quant aux légistes, ils étaient tout acquis, d’avance, à un ordre de choses, qui, sous apparence de libertés mensongères, mettait l’Église à la discrétion du pouvoir séculier. Le dernier combat d’Hélie de Bourdeille fut donc une défaite, mais du nombre de celles dont on a pu dire qu’elles sont glorieuses à l’envi des victoires
.
4. Triomphe de l’iniquité. — Les instructions données à l’ambassade envoyée à Rome, pour notifier l’avènement de Charles VIII, — expédiées seulement après la mort d’Hélie de Bourdeille. — La Cour de Rome, de son côté, ne semble pas se rendre compte de l’état des choses en France. — Balue choisi comme légat, pour représenter le Pape au sacre de Charles VIII. — Ses intrigues et celles de son complice d’Haraucourt, avec le duc d’Orléans. — Attristé de tout ce qui se passe, Hélie de Bourdeille se retire dans la solitude. — Ce qu’il adviendra de la Pragmatique, jusqu’au Concordat de François Ier, triomphe posthume d’Hélie de Bourdeille, 298-301, 371.
Quoi qu’il en soit, la Pragmatique triomphait, et nos hommes d’État gallicans se hâtaient de profiter des avantages que la dernière assemblée de la nation leur avait procurés.
Les instructions rédigées pour l’ambassade qui allait être envoyée à Rome, à l’effet de notifier au Saint-Père l’avènement de Charles VIII, sont toutes pleines de réclamations conformes à l’esprit et souvent à la lettre de la Pragmatique. Ces instructions, que leur rédacteur a bien soin d’appuyer sur les récentes décisions des États, furent délibérées en 238chambre du conseil de Régence, au Plessis, le 18 mars 1484. Hélie de Bourdeille assistait-il à cette séance ? ou fut-il impuissant à empêcher le Pape au sacre de leur adoption ? — Nous ne pouvons répondre à ces questions. Il est à remarquer, toutefois, que les dites instructions ne furent expédiées à leurs destinataires que le 21 juillet suivant, seize jours après la mort du saint cardinal. Faut-il voir en cette circonstance un dernier hommage rendu à la vertu de ce défenseur inflexible des droits du Saint-Siège, ou quelque effet de la terreur qu’il inspirait encore à ses tristes adversaires ? — Nous constatons seulement.
De son côté, la Cour de Rome semblait, à ce moment, ne pas se rendre un compte bien exact de la situation politique de la France, et de l’état des esprits dans ce pays. La preuve, c’est qu’elle désigna Balue pour représenter le Saint-Siège au sacre du nouveau Roi. Quoi ? Balue ! Mais quel bien ce malheureux pouvait-il donc faire à la France, qu’il avait si indignement trahie ? Et quel prestige ce misérable, que le peuple avait si vertement chansonné, sans parvenir à le calomnier d’autant, pouvait-il rendre au Saint-Siège, dans un pays où les prérogatives du Saint-Siège étaient si passionnément discutées, au grave détriment de la majesté du souverain pontificat ?
Ce qui est certain, c’est que Balue saisit volontiers l’occasion qui lui était offerte, de faire encore un peu de mal à la France. Le sacre de Charles VIII était fixé au 30 mai 1484 : dès le 13 octobre 1483, d’après le Diario de Nautiporto, Balue partait de Rome pour sa légation. Rentré en France, et n’y pouvant plus conspirer avec le Bourguignon, il s’abouchait avec le duc d’Orléans et avec les gens du duc de Bretagne. En compagnie de son ancien complice, d’Haraucourt, — on eût été étonné de ne pas les retrouver attelés à la même besogne, — et en attendant qu’il représentât le Pape au sacre du fils, qu’il voulait perdre comme il avait voulu perdre le père, il se rencontrait à Pithiviers avec le duc d’Orléans et tenait avec celui-ci, sur toutes ses affaires
, une longue conférence, à la suite de laquelle le duc accréditait près de ce traître, comme messager de confiance, le sire de Lis-Saint-Georges. Or, on sait quelles étaient alors toutes les affaires du duc d’Orléans. C’était, à la vérité, la question de la rupture de son mariage ; mais c’était aussi la vengeance que le duc essayait de tirer de la Régence, au risque de replonger la France dans les pires calamités. Et c’est sur toutes ces affaires
que, à partir de l’entrevue de Pithiviers, se produisit un actif échange de vues entre le cardinal de Foix, conseiller du vieux duc François II, et le cardinal Balue, d’une part, entre l’évêque de Verdun et le trésorier de Bretagne, de l’autre. En deux mots, Balue, dans sa légation, conduisit la 239France à la guerre folle, et par bonheur, mais sans le vouloir, mena le duc d’Orléans de Saint-Aubin du Cormier à la Tour du château de Bourges.
Les dévoués serviteurs de l’Église ne pouvaient que gémir en secret, à la vue de toutes ces intrigues, et l’on comprend que le saint archevêque de Tours, accablé par l’âge, épuisé par la maladie, se soit enfoncé de plus en plus dans la retraite et la solitude, en présence de maux qu’il ne lui était plus permis de conjurer.
Quant à la Pragmatique, elle aura désormais le champ libre et, durant trente ans, produira librement, chez nous, tous ses fruits. Le règne de Charles VIII donnera plus d’embarras au Saint-Siège que celui de Louis XI ; et le règne de Louis XII, — le duc d’Orléans, enfin parvenu au trône, — plus d’embarras que celui de Charles VIII. On verra, en 1510, la fameuse assemblée de Tours, dont il sera question plus loin. Louis XII, avec son conciliabule de Pise, en 1511, se donnera mille mouvements pour arriver à la déposition du Pape. Prenant même l’avance sur Luther, comme il l’avait prise sur Napoléon, par son assemblée de 1510, il fera, dit-on, frapper une médaille commémorative de sa révolte impie, avec l’inscription si connue : Perdam Babylonis nomen. [J’anéantirai jusqu’au nom de Babylone.] Et ce sera comme le dernier cri de la Pragmatique, la conclusion logique de tous ses excès.
Jusqu’à ce qu’enfin le Concordat de Léon X avec François Ier, — un prince qui, singulière coïncidence, avait eu pour gouverneur, dans son enfance, un neveu de notre Hélie de Bourdeille, — endigue pour quelques siècles le torrent déchaîné. Mais ce Concordat lui-même subira les violentes attaques des partisans attardés de la Pragmatique, et comme nous l’avons noté en son lieu, on ne trouvera rien de plus utile, ni de plus concluant à leur opposer, que la magistrale défense écrite pour un autre Concordat par notre saint archevêque. — Revanche posthume, sans doute, mais dans laquelle quiconque réfléchira, reconnaîtra un éclatant et rare triomphe pour la mémoire de ce grand serviteur de Dieu.
5. Les derniers mois du saint cardinal. — Sa solitude d’Artannes. — Il se prépare à la mort, en se sanctifiant de plus en plus. — Dessein béni de Dieu. — La raison que donne Bois-Morin, pour expliquer son abstention des solennité de la Fête-Dieu, dans sa ville archiépiscopale. — Qu’en penser ? — Nouvelle preuve de la piété et de la charité du saint archevêque, 39, 330, 347, 353.
Cependant, l’infatigable travailleur a achevé sa rude journée, le vieil athlète se retire du combat. Déjà, depuis la mort de Louis XI, il se tenait constamment, autant, du moins, que le lui permettaient ses multiples fonctions, à Artannes, dans celle de ses villas archiépiscopales qu’il sembla affectionner le plus, probablement parce qu’elle était la plus solitaire. C’est là qu’il a résolu de passer les derniers mois de sa vie. Comme le fera, cent ans après lui, un grand cardinal qui fut un grand Saint, l’illustre Borromée, Hélie de Bourdeille veut se préparer a la mort par la méditation 240des vérités éternelles, et se recueillir en Dieu, avant de lui rendre compte de sa longue administration. C’est même au milieu de ces préparatifs que la pourpre romaine viendra à lui, sans réussir à le distraire de ses graves pensées. Non que la mort le puisse effrayer ; il lui sera doux et l’accueillera comme une sœur, à l’exemple de son séraphique Père saint François. Mais comme tous les Saints, à l’heure où leur âme pressent la prochaine arrivée de l’Époux, il éprouve l’irrésistible besoin de se sanctifier de plus en plus, loin de ce monde où il a si longtemps combattu, si longtemps souffert, et qu’il n’aspire qu’à quitter. — Résolution bénie de Dieu, ainsi que l’ont montré les signes non équivoques dont sa précieuse mort fut accompagnée, nous dit le Clerc de Bois-Rideau, un de ses biographes tourangeaux.
Bois-Morin, pour expliquer comment il se fit qu’Hélie de Bourdeille célébra, en dehors de sa ville archiépiscopale, les solennités de la Fête Dieu de l’année 1484, observe que, depuis cinq à six ans, le saint archevêque s’abstenait de présider à la procession du Très Saint Sacrement, pour ne pas priver son peuple de la faveur de recevoir la bénédiction en l’insigne basilique de Saint-Martin, laquelle était ouverte au cortège, l’archevêque absent, et lui eût été fermée en présence de celui ci, sans doute à cause de l’exemption dont jouissait l’antique collégiale.
L’explication du bon secrétaire-biographe, nous paraît assez embarrassée, peu concluante, et nous soupçonnons fort, derrière le motif qu’il articule, quelque conflit, comme il y en eut tant jadis entre la juridiction archiépiscopale et l’insigne Chapitre, plus jaloux parfois qu’il n’eût convenu, de ses privilèges et prérogatives. Que si pourtant la phrase de Bois-Morin doit être prise telle qu’il la donne, nous dirons que les temps sont bien changés, et que vraiment, sous ce rapport du moins, il ne faut pas trop le regretter. C’est le cas ou jamais de rappeler l’axiome : Summum jus, summa injuria. [Droit extrême, injustice extrême (l’excès de droit conduit à l’injustice).] Nous ne voyons pas, en effet, comment l’archevêque, en foulant le seuil de la basilique élevée sur le tombeau du plus illustre de ses saints prédécesseurs, eût porté atteinte aux privilèges du célèbre Chapitre. Mais notre ancien droit subissait quelquefois de ces interprétations pharisaïques, qui n’ont plus aujourd’hui leur application, et que nous avons même quelque peine à comprendre. En tout cas, ce conflit, s’il a existé, ou cette crainte de conflit, de la part du plus doux et du plus équitable des prélats, nous fournit une dernière preuve de sa tendre piété et de sa charité délicate envers les âmes de son bercail.
Artannes eut, ainsi, les suprêmes manifestations de la vie épiscopale du saint cardinal. Il recevra son dernier soupir.