B.-Th. Poüan  : Hélie de Bourdeille (1897-1900)

I. Mémoire historique : Avant-propos

Le saint cardinal
Hélie de Bourdeille
des frères mineurs,
évêque de Périgueux, archevêque de Tours

par

Bonaventure-Théodore Poüan

(1897-1900)

Éditions Ars&litteræ © 2024

Lettre
du Révérendissime Père Louis Laüer, Ministre Général des Frères Mineurs, à l’auteur

Ministro Generale dei Frati Minori.
Collegio S. Antonio.

Rome, 10 mai 1900.

Monsieur le Chanoine,

Laissez-moi vous remercier du service signalé que vous venez de rendre à l’Ordre Séraphique.

Vous avez mis en pleine lumière le renom prononcé, constant et persévérant de sainteté, que notre cardinal Hélie de Bourdeille a toujours eu dans la famille franciscaine.

Vous avez fait ressortir la grande mission que le saint évêque a dû accomplir auprès du roi Louis XI, et dont il s’acquitta pour le bien de l’Église, l’exaltation du Saint-Siège et l’utilité de la France, à l’heure critique où se formait définitivement son unité. Cette grave question est développée à fond dans votre Mémoire, et jusqu’à ce jour, aucun auteur, que je sache, ne l’avait ainsi envisagée.

Votre belle et consciencieuse étude est une véritable exhumation. Si rien n’est plus universellement reconnu que la vénération séculaire du bienheureux cardinal Hélie de Bourdeille, rien n’était plus ignoré que sa sainte vie et ses grandes œuvres.

Ce sera un beau jour, celui où le Saint-Siège ratifiera, nous pouvons déjà l’espérer, le culte immémorial rendu au Bienheureux.

Après Dieu, ce sera à vous, Monsieur le Chanoine, que l’Ordre devra le bonheur qu’il éprouvera alors.

Avec l’expression réitérée de ma profonde gratitude, veuillez agréer, Monsieur le Chanoine, mes meilleurs sentiments en N.-S.

Fr. Louis Laüer,
Min. Génl des Frères Mineurs.

À M. le Chanoine Dr B-Th. Poüan.

Déclaration

Conformément aux Constitutions des Souverains Pontifes, et en particulier, pour obéir aux décrets du pape Urbain VIII, en date des 13 mars 1625, 5 juin 1631, 5 juillet 1634, je déclare employer uniquement au sens vulgaire, en ce présent ouvrage, intitulé Le saint cardinal Hélie de Bourdeille, les termes de saint, de bienheureux, ou de vénérable ; ne prendre, en aucune manière, lesdits termes au sens théologique, liturgique ou canonique, réservé aux serviteurs de Dieu sur lesquels l’Église a émis son jugement, à un degré quelconque ; ne donner à aucun des faits surnaturels, communément qualifiés miracles, que je rapporte, plus d’autorité que ne lui en donne ou ne lui en donnera la sainte Église ; enfin, n’attribuer audit ouvrage et à ses conclusions d’autre valeur qu’une valeur historique, absolument privée, et n’avoir aucunement l’intention d’entreprendre, en quoi que ce soit, sur les décisions, intervenues ou à intervenir, du Saint-Siège apostolique, auquel je me soumets humblement, pleinement, entièrement, de cœur et d’esprit.

Rome, en l’année sainte, 1900.

Dr B.-Th. P.

VAvant-propos

Cet ouvrage n’étant pas destiné au public, je n’ai point à le lui présenter. Tout au plus me faut-il donner quelques renseignements préalables au lecteur qui, d’occasion, le rencontrera sous sa main, mais surtout à ceux qui voudront bien s’en servir, pour y étudier la cause du serviteur de Dieu, et ainsi poursuivre après moi, avec une autorité que je n’ai pas, l’unique but qui me l’a fait entreprendre.

À proprement parler, je n’ai pas entendu écrire la Vie d’Hélie de Bourdeille, mais plutôt consigner, pour les besoins éventuels de sa cause, en un Mémoire historique, et en des notes, Preuves et éclaircissements, plus étendus que le Mémoire lui-même, le résultat de mes recherches sur ce saint personnage. Le genre littéraire de la Biographie ne pouvait s’adapter complètement à mon dessein.

Inutile de parler ici des difficultés nombreuses qui m’ont entravé, au cours de mon travail. Pour peu qu’il ait de lecture ou d’histoire, quiconque ouvrira ce livre s’en rendra compte, aisément.

Au reste, je ne suis pas le premier qui me sois heurté aux obstacles que présente l’étude de ce sujet. Bien des siècles avant moi, le bon frère Héberne de Limerick, un des meilleurs chroniqueurs franciscains, se plaignait du désaccord complet des historiens sur le compte d’Hélie de Bourdeille :

Cum de Helia scribant plures, inter hos tamen vix duos reperio, qui per omnia consentiant, cum aliqui etiam palam aberrent a vero.

[Alors que beaucoup ont écrit sur Hélie, on en trouvera difficilement deux qui soient entièrement d’accord, quand plusieurs s’éloignent ouvertement de la vérité.]

Si, au moins, en désaccord avec les autres, ils étaient tous et toujours d’accord avec eux-mêmes ! Mais il n’est pas rare, au contraire, de les voir se contredire d’une page à la suivante, avec une facilité extraordinaire, incroyable, émettre successivement les jugements les plus opposés, et surtout prendre, avec les noms propres et les dates, les plus étranges libertés. En vérité, le droit de distraction ne va pas jusque-là.

VIQuant aux différents maîtres, membres de l’institut, Pères Bollandistes, historiographes ecclésiastiques ou laïques, érudits de province, que j’ai consultés avant de me mettre à l’œuvre, — il y a longtemps de cela, j’étais encore à l’âge où l’avenir promet plus qu’il ne donne, souventes fois plus qu’on ne lui demande, — ces excellentes personnes ne m’ont guère rassuré sur l’issue probable de mon entreprise. Encore moins ont-elles pu me renseigner utilement sur les moyens que je devais prendre, pour la mener à bonne fin.

Je viens de relire leurs réponses, car elles eurent la courtoisie, aujourd’hui démodée, de me répondre. Leurs lettres sont toutes conçues dans le même sens : Hélie de Bourdeille ? Une grande figure, et un grand serviteur de Dieu ! Mais d’une existence aussi peu connue, que notoire est sa sainteté. Nous ne possédons rien sur lui, c’est regrettable. Avant de tomber sur le filon, il vous faudra poser la sonde en bien des endroits. — Félicitations et encouragements.

Je n’ai point trouvé le filon, si ce n’est, pourtant, le précieux manuscrit de Bois-Morin. Mais j’ai recueilli, pour compléter celui-ci, un certain nombre de pièces inédites, et vainement cherchées par plusieurs, avant moi. J’ai, de plus, acquis une certaine expérience qui me permettra, presque à coup sûr, d’en découvrir d’autres, si Dieu m’en laisse le temps et m’en procure les moyens.

Finalement, ai-je vaincu toutes les difficultés de mon sujet ? — Je n’aurai point la témérité de le croire. Il me semble, toutefois, que j’en ai résolu plusieurs, notamment en ce qui concerne la chronologie, et l’interprétation fantaisiste donnée à certains textes par des auteurs imbus de préjugés, guidés uniquement par l’esprit de parti.

Certes, je ne m’abuse pas sur les lacunes que présente mon travail : moi-même, je les signale au passage. Plusieurs points secondaires restent encore à éclaircir dans la vie d’Hélie de Bourdeille, et plusieurs faits, sans doute, nous seront révélés par des recherches ultérieures. Pour ne citer qu’un exemple, je n’ai pu, à mon grand regret, consulter les plus récentes publications locales, qui, depuis quelques années, se multiplient avec tant de succès en Périgord, et bientôt ne nous laisseront plus rien ignorer des antiquités de cette province. Peut-être m’eussent-elles aidé à combler certains vides, et à rectifier quelques assertions…

Mais l’ensemble de l’admirable vie d’Hélie de Bourdeille est désormais fixé. Sa noble et sainte figure se dégage dans une lumière notablement accrue, suffisante, je l’espère, pour que ceux à qui il incombera, VIIs’il plaît à Dieu, de se prononcer, au nom de l’Église, sur les vertus, les miracles ou le culte de son serviteur, puissent diriger avec plus de facilité leurs propres enquêtes, — des enquêtes qui, à leur tour, profiteront à l’histoire, — et asseoir avec plus de sécurité leur jugement. La réouverture de cette cause, depuis si longtemps interrompue, devient possible.

J’ai donc atteint le but que je m’étais proposé, et que j’ai poursuivi, dans la petite mesure de mes forces et de mes moyens. Mon humble travail d’acheminement, d’approche, voit enfin le jour.

Cet ouvrage présente une anomalie, sur laquelle je dois m’expliquer. Le second volume, consacré aux Preuves et éclaircissements, a été rédigé et imprimé bien avant le premier volume, qui contient le Mémoire historique. — Pas ne serait besoin de consulter le millésime, pour s’en apercevoir. Voici, mes raisons :

Le sujet que je m’étais donné la tâche d’étudier, si étendu, si complexe, et de plus, embrouillé par celui-ci, faussé par celui-là, dédaigné par cet autre, me jetait dans une si grande perplexité et en de tels embarras, que je crus devoir fixer préalablement les textes sur lesquels je travaillais, et étudier à part les principales et les plus obscures questions qu’ils soulèvent, ou qui s’y rattachent. Mon Mémoire historique, dernière résultante de mes mûres réflexions, n’a été définitivement arrêté qu’après de nouvelles et encore plus attentives lectures.

Mais de là quelques nuances dans les attributions de dates ou dans les appréciations, plus timides ou hésitantes dans le second volume, moins hardies à rompre avec le convenu : plus fermes et décidées, parce que plus motivées, dans le Mémoire historique, expression finale et adéquate de mon sentiment.

Est-ce à dire, après cela, que je n’ai pas payé mon tribut à la distraction, à l’oubli, à l’erreur, laissé passer quelques fautes, commis quelques méprises ? — Tant de bonheur, plutôt, m’étonnerait, je l’avoue. Mais le remède est, ici, à côté du mal. La nature spéciale et les exigences du but que je poursuivais, m’ont obligé à donner in-extenso tous les documents sur lesquels je m’appuie, et à produire mes références, à chaque paragraphe, presque à chaque alinéa de mon Mémoire. De plus, des Tables très détaillées et très complètes, — Indices locupletissimi, auraient dit nos pères, — assurent au lecteur toutes les facilités, avec les plus amples moyens de contrôle sur tout ce que j’avance, soutiens ou réfute soit dans ledit Mémoire, soit dans les notes, VIIIPreuves et éclaircissements qui le complètent. Les chiffres placés à la suite des sommaires en manchette du Mémoire historique, lui permettront de se reporter immédiatement aux pages correspondantes des Preuves et éclaircissements. — À lui de voir et de juger si j’affirme plus que je ne prouve.

Mais, quelle que soit son opinion sur la valeur littéraire de cet ouvrage et même sur les questions de détail qui y sont abordées, il n’en demeurera pas moins, pour lui comme pour moi, j’en ai la confiance, qu’en faisant ressortir, avec documents à l’appui, et en mettant au point la grande mission providentielle, assignée à Hélie de Bourdeille auprès du roi qui refondait la France, après que Jeanne d’Arc l’eût miraculeusement sauvée, j’ai fait œuvre nouvelle ; signalé le point culminant vers lequel tout converge dans cette vie d’un Saint aussi admirable que méconnu ; exhumé, enfin, c’est le mot, des catacombes de l’histoire, une figure peu commune, dont on savait à peu près généralement le nom, dont on avait oublié, perdu les traits essentiels et vraiment caractéristiques. — Ceci soit dit, non pour me louer, ce qui serait absurde, mais pour souligner ce qui mérite d’être recommandé à l’attention de tous.

Les chefs vénérés de l’Ordre Séraphique ont eu la charité de m’encourager et de m’aider dans mon entreprise solitaire. Ce n’est guère qu’auprès d’eux et des membres survivants de la famille du Bienheureux, que j’ai trouvé réconfort et concours efficace. Ils ont, de plus, daigné me donner l’assurance que le but dernier, auquel tous mes efforts étaient subordonnés, — la reprise de la cause du serviteur de Dieu, — pouvait être atteint, et que l’Ordre s’y emploierait. Leur haute bienveillance et leur appui m’ont soutenu. Je les en remercie du fond du cœur. — Il est de mon devoir, et je m’y range avec empressement, d’offrir à la grande famille franciscaine le modeste fruit de mes persévérantes recherches.

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