B.-Th. Poüan  : Hélie de Bourdeille (1897-1900)

II. Preuves et éclaircissements : 3. Éclaircissements sur sa vie

156III.
Pièces et éclaircissements relatifs à quelques points de la vie d’Hélie de Bourdeille.

1.
Pièces originales fixant la date de la promotion d’Hélie de Bourdeille à l’épiscopat, et par suite la date de sa naissance

A.
Élection à l'évêché de Périgueux (1437)

Archives Vaticanes. — Provisionum Eugenii IVi liber, ab anno 1433 ad annum 1441. — Fol. XXXVIII°, v°.

Petragoricen. — Die lunæ, XV° Kalend. Decembris, anno (Eugenii IVi) septimo, ad relationem Dn̄i Cardinalis Sancti Marcelli, provisum fuit Ecclesiæ Petragoricen. vacanti per obitum Dn̄i Berengarii de Arpaijone, ultimi episcopi, de persona religiosi viri, Fratris Helie de Bordella, Ordinis Fratrum Minorum, professoris baccalariique in Theologia, ad ipsam Ecclesiam postulati, cum dispensatione trium annorum super etate.

B.
Provision au Collège des Cardinaux (1438)

Archives Vaticanes. — Obligationum Collegii liber, sub Martino V° et Eugenio IV°, ab anno 1427 ad annum 1443. — Fol. CCLXV°, v°.

Le six février 1438, nouveau style, Hélie de Bourdeille, évêque élu de Périgueux, paie par procureur à la Chambre Apostolique et au Collège des RR. Cardinaux mille florins d’or à valoir sur ce qu’il doit pour sa Provision : Die VIa mensis Februarii, venerabilis vir Dn̄us Robertus Rogerius, Apostolice Camere clericus, procurator et nomine procuratorio Revdi Patris Dn̄i Helie, electi Petragoricen. obtulit Camere Apostolice, pro suo communi servitio debito ratione Provisionis de sua persona ejus ecclesie, millium florinorum auri, ainsi que les rétributions accoutumées pour les familiers et officiers du Pape et des Cardinaux : et quæ que minuta servitia consueta pro familiaribus et officiariis Dn̄i nostri Papæ et dictorum Dn̄orum Cardinalium. L’Église de Périgueux étant taxée à deux mille cinq cents écus, duorum mille et quingentorum scudorum, ad quos dicta eccliā reperitur taxata, ledit Bourdeille s’engage, en forme authentique, à payer par moitié, de six en six mois, le reliquat de cette taxe : medietatem infra sex menses proxime futuros, et aliam medietatem, infra alios sex 157menses immediate sequentes solvi promisit ac se obligavit in forma. — De tout quoi acte lui est donné par deux clercs de la Chambre Apostolique et par le scribe ou notaire : Ex vibus viris Dn̄o N. de Valle et Jacobo de Rocaneto, dicte Camere clericis, et me N. Themini.

Ces deux documents, d’une valeur inappréciable pour notre travail, comblent fort heureusement la fâcheuse lacune qui existe, aux Archives de la S. Congrégation Consistoriale, dans les Registres du quinzième siècle210. Ils permettront aux érudits de dissiper enfin la confusion occasionnée par l’enchevêtrement, chez un grand nombre d’auteurs, de renseignements, de noms et de dates contradictoires.

De ces documents il résulte :

  1. Que, le pape Eugène IV ayant été élu le 3 mars 1431, nouveau style, et la septième année de son pontificat ayant commencé le 3 mars 1437, c’est bien le lundi, 17 novembre 1487 (XV des Calendes), et le Pape résidant encore à Bologne, qu’il ne quitta qu’au mois de janvier suivant, 1438, que le frère Hélie de Bourdeille fut préconisé évêque de Périgueux ;
  2. Qu’au 6 février 1438, Hélie de Bourdeille, qualifié Évêque élu de Périgueux, n’avait pas encore reçu la consécration épiscopale ;
  3. Qu’Hélie de Bourdeille étant, dans l’acte même de sa promotion, dispensé de trois ans, et son âge, à cette date, étant par conséquent de 24 ans, sa naissance doit être reportée, soit à la fin de 1413, soit au commencement de 1414, et toute la chronologie, en ce qui le concerne, fixée sur ce point désormais acquis ;
  4. Qu’au moment de sa promotion, Hélie de Bourdeille enseignait les sciences sacrées, puisque le Pape le qualifie professeur ;
  5. Que certains auteurs lui donnent indûment le titre de Docteur en théologie, l’acte pontifical lui attribuant celui de Bachelier ;
  6. 158Qu’Hélie de Bourdeille fut bien, comme on le raconte, désigné pour l’épiscopat, par mode de postulation ;
  7. Qu’il eut l’insigne faveur spirituelle de recevoir la consécration épiscopale des mains d’un saint, le bienheureux cardinal Nicolas Albergati, du titre de Sainte Croix, archevêque de Bologne (1415-1443) ;
  8. Que l’Église de Périgueux, lorsque le frère Hélie de Bourdeille en fut pourvu, vaquait par le décès, et non, ainsi que quelques-uns l’ont insinué, par la démission ou translation de Bérenger d’Arpajon, son prédécesseur immédiat ;
  9. Qu’Hélie de Bourdeille monta, à l’âge de cinquante-quatre ans environ, sur le siège de Tours ; qu’il fut élevé à la pourpre à soixante-dix ans, et mourut dans sa soixante-onzième année ;
  10. Qu’enfin, l’on doit rejeter comme erroné tout ce que les auteurs, et notamment Dupuy, qu’ils ont suivi pour la plupart, affirment en contradiction avec ces dates certaines et rigoureusement prouvées, soit au sujet d’Hélie de Bourdeille lui-même, soit au sujet de ses prédécesseurs sur le siège de Périgueux.

Il est possible, à la vérité, et nous n’éprouvons aucun besoin de le dissimuler, qu’un autre document, — celui qui apparemment a causé l’erreur de Dupuy et tous les embarras qu’il se donne pour trouver des titulaires à l’évêché de Périgueux, de 1437 à 1447, — qu’un autre document, disons-nous, soit allégué, qui semble démentir ceux que nous venons de produire.

Dupuy, en effet, assigne comme date de l’entrée solennelle d’Hélie de Bourdeille à Périgueux le 3 août 1447. Une date précise ne s’invente pas. D’ailleurs, Dupuy semble la prendre à une source recommandable, le Status Ecclesiæ Petracoricensis.

D’autre part, le Gallia Christiana (t. II, col. 1480, Edit. Paris 1720) affirme positivement l’existence de l’acte authentique de cette entrée solennelle au 3 août 1447 :

Et Petrocorium ingressus est solemni pompa die tertia augusti ejusdem anni (1447), ut patet de instrumento quod extat in libro Petr. fol. 240.

Mais l’existence de ce procès-verbal ou instrument, supposé son authenticité irrécusable, peut facilement se concilier avec l’authenticité absolue des pièces conservées aux Archives Vaticanes.

Il n’est ni impossible, ni même invraisemblable qu’Hélie de Bourdeille, promu à l’évêché de Périgueux en 1437, n’ait fait son entrée solennelle dans son diocèse, que près de dix ans plus tard, le 3 août 1447. Plusieurs indices, au contraire, et des plus sérieux, favorisent cette opinion.

1° Le concile œcuménique de Florence, auquel la France était si pauvrement représentée, put d’abord retenir Hélie de Bourdeille durant plusieurs années. De fait, il signa, comme évêque élu de Périgueux, à la première session qui se tint à Ferrare, le 11 février 1438 ; et l’on accordera que le devoir du nouvel évêque, qui se trouvait sur les lieux, était tout autant de prendre part aux travaux du saint Concile, que de résider dans son diocèse. Plusieurs auteurs affirment qu’il assista aux 159sessions non seulement de Ferrare, mais aussi de Florence — annis 1438 et sequentibus. Or le concile de Florence se prolongea jusqu’en 1440.

2° Jamais la Guyenne, et notamment le Périgord, ne furent plus agités par les guerres, du fait des Anglais acharnés sur cette dernière proie et presque partout boutés hors de France, que dans ces dix ou douze années qui précédèrent leur expulsion définitive. Peut-être ne fut-il ni prudent ni même possible à l’évêque de Périgueux, membre de la famille qui faisait le plus de mal aux Anglais en Périgord, de venir prendre possession de son siège. — Nous avons d’ailleurs retrouvé la preuve que d’autres personnages remplirent au moins certaines fonctions épiscopales dans le diocèse de Périgueux dans cet intervalle de 1437 à 1447, entre autres un Pierre de Durfort, des Frères Prêcheurs211. À quel titre ? Nous ne le savons pas d’une manière certaine.

3° Tous les faits, relatifs à l’épiscopat d’Hélie de Bourdeille, qui nous sont parvenus avec une date plus ou moins précise, sont postérieurs à l’année 1447. Son emprisonnement par le Bâtard de Grammont paraît devoir être placé vers 1450. D’autre part, les sommiers des Archives pontificales, qui relatent les nombreuses affaires d’Hélie de Bourdeille en Cour de Rome, présentent une lacune, ou plutôt gardent un silence complet, pour dix ou douze années, à savoir de 1438 à 1450. — Elles signalent une pièce en 1438, peu de temps après sa promotion212 ; puis, franchissant l’espace de douze ans, relèvent deux pièces en 1450, quinze en 1451, plusieurs autres dans les années suivantes, quatre en 1462, deux en 1466, neuf en 1468. Il est à présumer que le saint évêque, qui, contrairement aux habitudes des évêques de France, en ce temps, éprouvait le besoin de recourir si souvent à l’autorité du Saint-Siège, aurait laissé, aux Archives pontificales, quelques traces de ces recours, de 1438 à 1447, si, de fait, il avait résidé dans son diocèse, durant cette période de son épiscopat.

4° Pierre de Bois-Morin, si précis dans sa diction sans apprêt, ne semble-t-il pas insinuer cette particularité, lorsqu’il donne, pour l’épiscopat de son maître, deux chiffres différents, et dans l’un ou l’autre desquels tout d’abord nous avions cru voir, soit une distraction de l’auteur, soit une faute du copiste ? Dans un premier passage (voir plus haut, page 24) il dit :

Tant comme il a demouré évesque de Périgueux, que y a demouré vingt et neuf ans…

Et dans un autre (voir plus haut, page 31) il dit :

Quant il eust bien bataillé en Périgord 160contre les péchés et vices, et beaucoup faict de fruictz pour l’espace de dix-neuf ans…

Sans nous en avertir, Bois-Morin ne distingue-t-il pas entre la durée de l’épiscopat d’Hélie de Bourdeille, — vingt-neuf ans, — et la durée de son séjour effectif en Périgord, — dix-neuf ans ? — Il faut avouer, tout au moins, que les formules diverses qu’il emploie dans ces deux passages, semblent bien favorables à cette hypothèse.

Quoi qu’il en soit, ce qu’il faut tenir pour absolument certain, c’est que notre saint Cardinal fut bien promu à l’épiscopat en 1437, et que la date de 1447, donnée par quelques documents, pour son entrée solennelle à Périgueux, — si ces documents sont également authentiques, — ne saurait infirmer la première date, prise à la source la plus sûre qui se puisse désirer.

Des recherches ultérieures pourront faire la lumière sur cette période de 1437 à 1447, qui est, de toutes, la moins éclairée dans la vie du serviteur de Dieu. Mais ces recherches n’ont qu’une importance minime pour sa Cause, qui est l’unique objet de ce travail.

2.
Le bienheureux Nicolas Albergati, cardinal du titre de Sainte-Croix, évêque de Bologne

La vie admirable de ce saint, qui devait engendrer à l’épiscopat un autre saint, Hélie de Bourdeille, offre avec la vie de ce dernier les plus remarquables analogies. Albergati ne fut pas sans exercer une influence considérable, décisive, sur la manière dont Hélie de Bourdeille sut envisager et accomplir les devoirs multiples de cet épiscopat dont il lui fallut, si jeune, accepter le fardeau. — Il y a bien des raisons de croire, en effet, que le saint évêque de Bologne ne se borna point à être le prélat consécrateur du pieux évêque de Périgueux, mais qu’en outre et durant plusieurs années, peut-être même jusqu’à sa mort, arrivée en 1443, il se fit l’éducateur spécial et le maître spirituel de celui qu’il avait oint de l’huile des pontifes. — Nous venons de dire les motifs sérieux que nous avions de penser qu’Hélie de Bourdeille resta tout ce temps en Italie, où le retenaient les travaux du concile de Florence.

La notice abrégée de la vie et des vertus du B. Nicolas Albergati a donc sa place marquée dans ces Éclaircissements.

Nicolas Albergati naquit à Bologne en 1375 d’une antique et noble famille de la magistrature, qui avait rendu les plus grands services à la cause publique, au 161milieu des dissensions qui agitèrent les villes d’Italie, Bologne entre autres, durant le Moyen Âge presque tout entier.

À la veille de prendre le Doctorat en droit, Nicolas ressentit un soudain et vif désir d’embrasser la vie religieuse sous la règle de saint Bruno : les Chartreux avaient un monastère aux portes de Bologne.

Au cours d’une promenade qui avait conduit ses pas où déjà le portait son cœur, le jeune Albergati est surpris par un orage, et obligé de passer la nuit sous le toit hospitalier des moines. Il assiste au chant si religieux, si émouvant des Matines, et, nouvel Augustin, moins les égarements de jeunesse, touché de la grâce, transporté par la divine psalmodie, mis hors de lui-même par la mystérieuse harmonie des saints cantiques, il demande la faveur d’être admis au noviciat, et il y entre quelques jours plus tard. — Ceci se passait en 1395, Nicolas Albergati avait vingt ans.

Il fut le plus fervent des religieux, et le plus austère observateur d’une règle déjà si austère. Sa sagesse et ses hautes vertus l’élevèrent bientôt aux charges monastiques. Il fut successivement prieur des chartreuses de Florence, de Bologne, de Rome, et de celle de Mantoue, qu’il avait fondée. Quelques-uns affirment même qu’il devint, à un certain moment, Procureur général de l’Ordre.

Mais, comme pour Hélie de Bourdeille, le cloître ne devait être pour Albergati que le vestibule de l’épiscopat.

En 1413, le clergé et le peuple de Bologne, sa ville natale, l’élurent d’un commun accord pour leur évêque ; il avait alors quarante ans. À la députation qui vint lui annoncer son élection et le prier de se rendre promptement à Rome, il opposa le plus énergique refus : les saints ont toujours eu frayeur de ce fardeau si recherché par les ambitieux ou les insensés. Entre autres motifs de son refus, Nicolas alléguait l’impossibilité où il était d’agir, sans le consentement du Prieur de la Grande Chartreuse et celui du Chapitre général. On députa au plus vite aux vénérables supérieurs de l’Ordre un messager chargé de leur exposer les motifs du choix qu’avaient fait le clergé et la ville de Bologne. Le Prieur général et son chapitre s’empressèrent d’approuver l’élection ; d’autre part, ils ordonnèrent à Nicolas de subir la charge que la divine volonté lui imposait.

Nicolas se soumit. Néanmoins un moyen dilatoire et qui lui paraissait canonique, lui restait, pour éloigner momentanément ce qu’il regardait comme la plus dure des épreuves. Le concile de Constance venait de déposer Jean XXIII, et par suite le Saint-Siège était vacant. Nicolas objecta qu’il ne pouvait accepter son élection, qu’autant que l’archevêque de Ravenne, en ce temps-là métropolitain de l’église de Bologne, la confirmerait. Le messager des Bolonais, qui avait couru à la Grande Chartreuse, partit aussitôt pour Ravenne, et derechef obtint sans peine la confirmation du choix de ses compatriotes. Nicolas, à bout d’expédients, dut enfin se laisser imposer les mains. Cependant, ses saintes frayeurs le saisissaient de nouveau ; de nouveau il hésitait devant le redoutable fardeau. Il fallut que l’archevêque 162de Ravenne le menaçât des jugements de Dieu, s’il tardait plus longtemps à tirer l’Église de Bologne de son triste veuvage. — Nicolas Albergati reçut la consécration épiscopale des mains du dit archevêque de Ravenne, dans l’église de cette chartreuse de Bologne, qui avait eu les prémices de sa vie religieuse.

Sa prise de possession fut un véritable triomphe. Il en profita pour exiger des magistrats que les édifices appartenant à son Église, et qui avaient été détruits durant les guerres, fussent rétablis.

À peine installé, le moine évêque se pose en utile réformateur du clergé et du peuple, convoque un synode, restaure la discipline ecclésiastique, établit un séminaire, relègue dans un coin de la ville les femmes de mauvaise vie, refrène les envahissements et l’usure des Juifs, combat les jeux de hasard parmi les laïques, accueille avec amour le grand missionnaire italien de l’époque, saint Bernardin de Sienne, favorise son apostolat, restaure magnifiquement la cathédrale de Bologne, rebâtit et complète la demeure épiscopale, fonde une grande bibliothèque qu’il destine à l’usage de tous, et prend un soin particulier des pauvres.

Sous la mitre, il garde avec la plus grande rigueur toutes les observances de la vie monastique. Même humilité de cœur, même pauvreté dans les vêtements, mêmes jeûnes, même abstinence, même assiduité à la prière. Jamais il ne mangea de viande, jamais il ne coucha que sur la dure. Jusqu’au dernier soupir, il observa la règle du Chartreux. À Rome, il se construisit, auprès de Sainte-Pudentienne, une demeure solitaire, comme pour se donner une douce et austère réminiscence du cloître.

Sur ses revenus ecclésiastiques, Albergati ne prélevait qu’une somme modique pour l’entretien de sa maison, et distribuait tout le reste en œuvres pies. Il ne se contentait pas de secourir les pauvres, il les faisait rechercher, et ajoutait à la générosité la délicatesse dans le soulagement des misères cachées, honteuses d’elles mêmes.

Il ne donnait rien aux siens, et ne les voulait point chez lui : Ils gêneraient mon autre famille, disait-il, et croiraient que le bien du Christ est leur patrimoine. Sa maison épiscopale était modeste, peu nombreuse, mais décente et d’une tenue parfaite. De cette maison sortirent deux illustres Pontifes, Thomas de Sarzano, son secrétaire, qui devint Nicolas V, et Æneas Sylvius Piccolomini, son secrétaire de légation, que l’histoire connaît et révère sous le nom de Pie II.

Libéral envers tous, il favorisait surtout la vertu et le talent. Dans sa maison se formèrent plusieurs écrivains célèbres, François Philelphe et Pogge.

Sa bonté, son affabilité lui gagnaient tous les cœurs, et ses vertus lui attiraient une singulière vénération. On se prosternait sur son passage ; beaucoup, dans les processions, ne voulaient le suivre que pieds nus, par respect pour sa présence.

Lorsque Martin V, après le concile de Constance, arriva à Ferrare, il voulut reconquérir au pouvoir temporel du Saint-Siège la ville de Bologne. Les Bolonais résistèrent ; Albergati intervint auprès du Pape. Celui-ci, maintenant ses décisions, 163lança l’interdit sur Bologne. Albergati, n’écoutant que son devoir, publia l’édit pontifical et le fit exécuter, au péril de sa vie. Le grand évêque sut arrêter par la majesté de son regard et par la force secrète, toute surnaturelle, de sa sainteté, les assassins arrivés jusqu’à lui. Néanmoins il jugea prudent de quitter la ville, et n’y rentra que lorsqu’elle eut été reprise, à main armée, pour le compte du Pape, et suffisamment pacifiée.

Peu après, Martin V envoya Albergati en France, en qualité d’ambassadeur, pour essayer d’arrêter la guerre entre Charles VI et Henri V d’Angleterre uni au Duc de Bourgogne. Nicolas passa dix-huit mois en négociations, et il pouvait en espérer le succès, lorsque la mort des deux rois vint tout remettre en question.

Deux ans après son retour à Bologne, Martin V l’appela à Rome. Une délégation pontificale vint au-devant de l’humble évêque, avec mission de lui remettre les in signes de la dignité cardinalice. Mais celui-ci les repoussa avec la sainte obstination qu’il avait mise naguère à repousser le bâton pastoral. Il ne les accepta que sur l’ordre personnel et même sur les menaces du Pontife.

Le titre de Sainte-Croix en Jérusalem lui ayant été assigné, il renonça aux pièces de son blason de famille, qu’il remplaça par une pièce unique, la croix.

Sa nouvelle dignité l’obligea à modifier quelque peu sa vie extérieure ; elle ne changea rien à ses habitudes privées.

Le Pape n’avait élevé l’évêque de Bologne à la pourpre, que pour lui confier successivement les plus délicates missions.

Tout d’abord il le charge de rétablir la paix entre les divers princes de la haute Italie. Après bien des alternatives, Albergati finit par y réussir.

Mais il ne rentre à Bologne que pour en sortir au plus vite, après avoir, une fois de plus, couru danger de la vie. De nouveau les Bolonais s’étaient révoltés contre le Pape. Ils avaient chassé son légat, le cardinal Condolmieri, plus tard Eugène IV, et sommé, bien vainement du reste, leur évêque de mettre à leur disposition les biens de son Église. Nicolas dut s’échapper à la faveur d’un déguisement. Il se retira à Mutine, tandis que les rebelles installaient à sa place un intrus. — Quelques mois plus tard, le Pape triompha par la force armée des Bolonais qu’il avait préalablement frappés des censures de l’Église. Les Bolonais vaincus vinrent à résipiscence et leur saint évêque reprit le gouvernement de son troupeau.

Toutefois Albergati ne goûta pas longtemps la joie du ministère pastoral. Martin V ne tarda pas à le charger d’une seconde légation en France. Le Saint-Père, est-il dit dans les lettres pontificales qui accréditaient Albergati, l’envoyait comme un ange de paix, pour essayer d’arrêter enfin cette guerre odieuse et depuis si longtemps déchaînée. — C’était après les victoires de Jeanne d’Arc, durant sa captivité et presque à la veille de sa mort. — Le saint cardinal avait à peine franchi les Alpes qu’il apprit la mort de Martin V et l’élection d’Eugène IV. Celui-ci, le confirmant dans sa mission, lui enjoignit de se rendre au plus vite auprès des princes. On sait en quel état lamentable et précaire la France se trouvait encore ; Albergati y séjourna 164deux ans, et parcourut le pays en tout sens, se tenant tantôt auprès du roi Charles VII, tantôt auprès du Duc de Bourgogne, tantôt auprès des chefs anglais. Il assista à l’entrevue d’Arras et, au rapport des écrivains français, bourguignons et flamands, y appuya même de l’autorité du miracle les efforts qu’il faisait en faveur de la paix.

À la fin, il se convainquit que les Anglais ne la voulaient à aucun prix ; et avec l’autorisation du Pape, il mit fin à sa légation.

Des pays flamands il passa en Allemagne, et se rendit au concile de Bâle pour y défendre les droits du Saint-Siège. Au bout d’un an, il abandonna cette assemblée tumultueuse, et contre l’obstination de laquelle il comprit qu’il n’y avait plus rien à tenter, pour le moment.

Eugène IV l’envoya peu après, en qualité de légat, à la Diète de Nuremberg. Il n’y eut pas plus de succès qu’à Bâle, et revint à Bologne, pour retourner encore une fois à Bâle, en compagnie du cardinal Jean Cervantes, du titre de Saint-Pierre aux Liens, et tous les deux munis des pouvoirs de légats a latere. Les envoyés du Saint-Siège ayant été hypocritement éconduits par les rebelles du soi-disant concile, Eugène IV ordonna à Nicolas de rentrer nonobstant à Bâle, et de ne point quitter la place, de s’y maintenir comme une protestation, et, s’il ne pouvait exercer dans cette assemblée de révoltés ses fonctions de président, d’assister au moins à toutes leurs séances et de s’opposer, autant qu’il serait en son pouvoir, à leurs intrigues.

Douloureuse mission, s’il en fut jamais. Tandis qu’il accomplissait avec une foi, une intégrité et une habileté admirables sa pénible tâche, Eugène IV crut devoir l’envoyer une troisième fois en France, pour essayer d’amener la conclusion définitive de la paix avec l’Anglais et le Bourguignon. Cette fois, le succès couronna son entreprise.

Il rentra en Italie, célébré et fêté par toutes les villes de France qu’il traversait. C’était en 1435.

Après un court séjour à Bologne, Albergati se rendit à Florence auprès d’Eugène IV, qui le reçut avec une joie extrême, et lui exprima toute sa gratitude. À quoi Nicolas répondit en demandant une faveur, qui lui fut hautement refusée, celle de déposer la pourpre et de reprendre sa vie de chartreux. Le courageux pontife et le saint cardinal ne se quittèrent plus guère désormais.

De Florence, Eugène IV vint à Bologne où il avait transféré le concile de Bâle ; il y séjourna jusqu’à ce que, de fait, ce même concile s’ouvrît à Ferrare en février 1438. C’est à Bologne que, sur la fin de 1437, le frère Hélie de Bourdeille et la députation Périgourdine rencontrèrent Eugène IV et, à ses côtés, le cardinal de Sainte-Croix. C’est à Bologne, quelques mois plus tard, que le cardinal de Sainte Croix, sur l’ordre d’Eugène, consacra le nouvel évêque de Périgueux.

Lorsque les deux saints, nous pouvons leur donner ce nom, se rencontrèrent, 165Nicolas Albergati venait de terminer sa carrière diplomatique par la grande mission qu’il avait remplie auprès des princes d’Allemagne pour les prémunir contre les manœuvres schismatiques de Bâle et les maintenir dans la communion du Saint-Siège. Le glorieux athlète, toujours jeune par le cœur, le vieux combattant que les travaux n’avaient pu vaincre, ni les périls intimider, revenait auprès du Vicaire de Jésus-Christ, plus pénétré que jamais du sentiment profond, développé encore par les hautes charges qu’il avait exercées, des divines prérogatives du Saint-Siège, le cœur également dilaté par l’affection que lui avaient inspirée pour la France, pour la nation très chrétienne, fille aînée de l’Église, les trois légations dont il s’était acquitté, à son profit, aux heures les plus émouvantes et les plus sombres de son histoire.

On voit par là ce que dut avoir de providentiel, l’ordre pontifical qui confiait à ce saint cardinal l’honneur de consacrer Hélie de Bourdeille, et de guider ses premiers pas dans l’épiscopat. Et lorsque l’on considère que les circonstances, les événements retinrent, durant un temps assez long, auprès de lui, le jeune évêque de Périgueux, on ne s’étonne plus que les deux vies de ces saints personnages, qui déjà avaient entre eux tant de ressemblance, dans leurs sentiments intimes, dans leur amour de la solitude et du cloître, soient devenues, pour ainsi dire, parallèles dans leurs développements glorieux et féconds. — Manifestement, l’une explique l’autre, et l’on comprend mieux Hélie de Bourdeille lorsqu’on a entrevu Nicolas Albergati, son père dans l’épiscopat.

Nicolas Albergati présida, au nom d’Eugène IV, les sessions que le concile tint à Ferrare. Durant trois ans, il resta en cette ville, aux côtés du Pontife. Puis, Eugène IV, ayant décidé de préparer son retour à Rome, se rendit d’abord à Sienne, et y séjourna quelques mois. Albergati l’y suivit encore.

Mais le serviteur de Dieu avait achevé sa tâche. C’est à Sienne qu’il fut atteint de la cruelle maladie qui termina sa sainte vie par une sainte mort.

Albergati succomba le 9 mai 1443, à l’âge de soixante-huit ans, amèrement pleuré d’Eugène IV, dont il avait été la consolation principale, le principal appui, et qui voulut présider en personne à ses funérailles, comme jadis Grégoire X avait voulu présider aux funérailles de saint Bonaventure.

Les peuples aussitôt rendirent à Nicolas Albergati le culte des saints. Le titre de bienheureux lui est donné par tous, d’un consentement unanime, et l’Église a confirmé son culte immémorial. La ville éternelle elle-même conserva longtemps, jusqu’à nos jours, un oratoire, où l’on vénérait la mémoire du B. cardinal Nicolas Albergati213.

1663.
10 avril 1483. Acte capitulaire des chanoines de Périgueux.

Archives du château de Saveille, — Liasse VII. Pièce originale.

Les chanoines de Périgueux, assemblés capitulairement en l’église collégiale de Saint-Front, rappellent les actes de munificence épiscopale, de haute sagesse et de singulière piété, accomplis en faveur de l’église cathédrale et de la ville de Périgueux par Hélie de Bourdeille, promu depuis quinze ans à l’archevêché de Tours. Pour prouver leur reconnaissance à un Prélat qu’ils n’ont cessé d’aimer, de révérer et de bénir, ils confirment les fondations par lui faites dans leur église, y ajoutent deux obits solennels, qu’ils fixent à l’avant-veille des fêtes désignées par les fondations d’Hélie, et déclarent, pour eux et leurs successeurs, que le Chapitre en assume toute la charge, à perpétuité.

Noverint universi et singuli, presentes et futuri, quod nos, Joannes de Brandia, Guillelmus N., Guillelmus N., Bernardus de Alzaco, Petrus N., Adhemarus N. et Anthonius N., canonici Majoris Ecclesiæ Petragoricensis, in ecclesia Collegiata Sancti Frontonis Petragor. capitulariter congregati, ut moris est, et capitulum facientes :

Inter nos considerantes merito et intendentes quot et quanta bona et beneficia exhibuit, contulit et procuravit ipsi Ecclesie nostre Reverendissimus in Christo Pater et Dominus Dominus Helias de Burdellia, olim Episcopus Petragoricensis, nunc vero Archiepiscopus Turonensis, ut exhiberet, conferret et procuraret…, et signanter Indulgentias plenarias impetrando a Summis Pontificibus, Dominis nostris Sanctissimis, trina vice : et prima, ad triennium, pro sublevando sollempniter sacrum corpus beatissimi Frontonis apostoli, ex tumba lapidea in capsam argenteam pretiosam, et miro opere fabricatam. Quam quidem sublevationem ipse multum sollempniter fecit, assistentibus sibi duobus Reverendis Dominis Episcopis, et multorum Dominorum Abbatum et aliorum dignitatem habentium conventu, atque maxima Petragoricensium virorum et cleri et populi caterva, quantam nusquam quis in civitate Petragorica, ut creditur, viderat : facta primo per eum concordia, non sine magna diligentia et ingenti labore, super differentia que, occasioni dicte sublevationis a principio usque tunc viguerat inter nos, capitulum supra scriptum Ecclesie Majoris et capitulum ecclesie Collegiate beatissimi preffati Frontonis apostoli ;

167Secunda vice, ad unam diem, videlicet Decollationis beati Joannis Baptiste, pro reponendo Caput ipsius beatissimi Frontonis in vase seu phlegmate magno, de puro argento, toto etiam deaurato, et lapidibus pretiosis adornato, et per opificem subtilissimum miro opere fabricato, quam quidem repositionem ipse Reverendissimus cum sollempnitate premaxima fecit ;

Tertia vice, ad decennium, pro reparatione et augmentatione dictarum ecclesiarum, et substentatione miserorum, ad cultum demum amplius et semper ampliandum — quas qui dem Indulgentias plenarias in Curia Romana gratis expediri fecit : ex quibus multa et perplurima bona ecclesiis ipsis procuravit.

Preterea, ipsi Reverendissimo non tantum fuit sollicitudo de fabricare faciendo dictum vas pretiosum, pro reponendo dictum Caput sacratissimum ; sed etiam supplevit totum aurum et argentum, et lapides pretiosos, solvendo etiam manum opificis, et portum ad hanc civitatem, et quascumque expensas inde factas. Quin etiam illud dedit prefatis ecclesiis, ad perpetuam gloriam et honorem Dei Omnipotentis et Sancti prenominati, et decorem perplurimum ecclesiarum ipsarum ; licet aurum ipsum et argentum, et lapides pretiosi, cum manu et portu, et aliis pertinentibus, ascendant usque ad valorem mille ducentarum librarum Turonensium, vel circa : quas ipse realiter solvit.

Insuper, fecit edifficium tam egregium et tanti decoris, prout manifeste videri potest, in circuitu altaris majoris antedicte nostre Ecclesie ; quod, ut arbitratur, sibi deconstitit duo millia librarum Turonensium, vel circa.

Nichilominus dedit prefatis ecclesiis trecentas libras Turonenses, centum et quinquaginta pro Assumpte B. V. M. festo die, et centum et quinquaginta pro festivitate beatissimi signiferi Christi Francisci, in redditibus perpetuis.

Nos igitur, ne [immemores] arguamur et ingrati : cum ipse Reverendissimus primo existens Episcopus Petragoricensis statuisset et ordinasset, ut in die Assumptionis gloriosis sime Virginis Marie, immediate post Matutinas, celebraretur in utraque ecclesiarum predictarum sollempniter Missa ejusdem diei, in majori altari, cum diacono et subdiacono et aliis ministris, et in choro cum officiariis et cappis et luminaribus, sicut in majori Missa est fieri assuetum ; item, ut in iisdem ambabus ecclesiis suprascriptis festum beatissimi signiferi Christi Francisci, quod est quarta die mensis octobris, tanquam festum annuale, cum omnibus et singulis cærimoniis que fieri assuescunt in festis annualibus, celebraretur, etiam cum octabis… ; in quibus quidem festivitatibus, ut devotionis incrementum fieret, distributiones facere assueverat ;

Has nos ordinationes et devotionem, prout tenemus, insignem semper adimplere cupientes :

Pronuntiamus et juramus, nosque et successores nostros obligamus, in meliori forma, quantum possumus et valemus, ipsam suam ordinationem in dicta nostra Ecclesia perpetuis temporibus fore observandam… sicque ordinamus et statuto perpetuo firmamus : ad quod observandum nos nostrosque successores obligamus, ut predicitur, ut pro aliquali licet modica satisfactione, comparatim loquendo, pro bonis et beneficiis maximis susceptis, de proventibus ipsius Ecclesie distributiones in dictis festivitatibus fiant :

Et primo, in festo predicte Assumptionis B. V. M. distribuantur due libre Turonenses...214. In dicto autem festo dicti almi signiferi Christi Francisci distribuantur octo libre Turonenses, hoc modo, videlicet…215.

Item, in dicta nostra Ecclesia perpetuis temporibus celebrabitur sollempniter obitus, 168cum tali et tanta sollempnitate, qua obitus majores et magis sollempnes in dicta nostra Ecclesia celebrari assueverunt, precedentibus vigiliis, cum pulsatione cimbalorum : duabus vicibus in anno, videlicet in antevigilia antedicti festi Beatissime Virginis, et in antevigilia beatissimi Francisci…216.

Et hec omnia, Domino auxiliante et dirigente, fiant ad intentionem prefati Reverendissimi Domini Helie, archiepiscopi, et pro remedio et salute anime sue et omnium de gentela sua, consanguinitate vel affinitate Reverendissimi episcopi, qui sunt, aut fuerunt, vel erunt, et benefactorum suorum, vivorum, et mortuorum, nec non officiorum familiariumque suorum, qui sunt, aut fuerunt, vel preterea erunt.

Datum et actum in his forma, scriptis et verbis, die decima mensis aprilis, anno Domini millesimo quadringentesimo octogesimo tertio, presentibus ibidem et audientibus nobilibus viris N. et N. testibus, ad premissa vocatis specialiter et rogatis.

Ici, un reste de sceau et d’empreinte molle, vraisemblablement le sceau du chapitre de l'église cathédrale Saint-Étienne de Périgueux.

4.
L’assemblée de Bourges (1452)

Nous en avons déjà dit un mot, à propos des actes préliminaires à la révision du procès de la Pucelle217. Cette assemblée, dans son immense majorité, se prononça en faveur du maintien de la Pragmatique Sanction, manifestant ainsi combien était profonde dans le clergé, dans les universités et les parlements, l’aberration gallicane, et quel mérite il y avait à lutter, en ces temps, contre le courant fatal, qui entraînait la nation très chrétienne dans une résistance ouverte, presque schismatique, à l’autorité du Saint-Siège. Il n’y eut, parmi les évêques, qu’un seul prélat qui combattit ouvertement cette Pragmatique, née de l’esprit révolutionnaire de Bâle ; ce fut Hélie de Bourdeille, et avec lui les orateurs ou délégués de son saint ami, l’archevêque de Bordeaux, Pierre Berland. Les historiens ne signalent que ces deux exceptions glorieuses au milieu de l’universelle défection.

A.
Henricus Spondanus

Annalium Cæs. Baronii continuatio. Ad annum 1462.

De quo (cardinale Estotavilla) item reperimus in chronico Ecclesiæ Burdegalensis, quod sæpe alias citavimus, sub eo factum esse, de mandato Regis (Caroli VIIi), conventum Prælato rum ecclesiæ Gallicanæ in civitate Bituricensi, Kalendis Junii hujus ipsius anni (1462) : in quo 169disputatum de Pragmatica Sanctione : ac visum plerisque omnibus eam debere servari : ex ceptis oratoribus Petri archiepiscopi et ecclesiæ Burdegalensis, asserentibus Pontifici Romano et Sedi Apostolicæ dimittendam esse plenam potestatem : quibus solus Helias, episcopus Petragoricensis, adhæserit218.

5.
Les États généraux, et la promotion d’Hélie de Bourdeille à l’archevêché de Tours (1468)

On ne peut nier que les États Généraux de 1468 n’aient donné une preuve admirable de patriotisme, et que l’évêque de Périgueux ne s’y soit trouvé à l’aise pour manifester les nobles sentiments qui l’animaient envers son pays. Pour lui, c’était contribuer à la consécration de l’œuvre de Jeanne d’Arc, d’une part, et de l’autre, défendre la cause si longtemps soutenue dans les camps par ses pères et ses frères, les sénéchaux de Périgord, que de s’associer au mouvement de la nation tout entière contre le Bourguignon et l’Anglais, de nouveau menaçants. Aussi ne faut-il pas s’étonner que son attitude ait été remarquée.

A.
Jean de Troyes

Chronique scandaleuse, 1460-1483.

Et enfin le Roy se condescendit que les trois Estats se tiendroient et assembleroient : et pour ce faire, leur fut lieu assigné en la ville de Tours, pour illec eulx y trouver au premier jour d’avril 1467219 ; et s’en vint le Roy du dit pays du Mans, et s’en ala aux Montils-lez-Tours, à Amboise et illec environ.

Et puis fut l’assemblée des dits trois Estats tenüe au dit lieu de Tours, qui pour ceste cause y estoient alés ; et illec, le Roy présent, fut pourparlé et conclud sur la question pour laquelle ils estoient assemblés au dit lieu de Tours, jusques au jour de Pasques, qui fut 1468, que chacun d’eulx illec venus s’en retournèrent en leurs maisons, après la conclusion par eulx prinse sur le fait de la dite assemblée.

Et pour ceste cause y estoient venus le Roy premièrement, le Roy de Cécile, Monseigneur le Duc de Bourbon, le Comte du Perche, le Patriarche de Ihérusalem, le Cardinal d’Angiers et plusieurs aultres seigneurs, barons, arcevesques, évesques, abbez, et aultres notables per sonnes et gens de grant façon, ensemble aussi les ambassadeurs venus au dit lieu pour ceste cause, de la plupart de tout le Royaulme de France.

Et par tous iceulx ainsi assemblez, et à grande et meure délibération, fut dit et conclud que, au regard de la question d’entre le Roy et mon dit seigneur Charles, touchant son appanaige, qu’il auroit et receveroit pour icelluy appanaige, et de ce se tiendroit pour bien content 170de douze mil livres tournois en assiette de terre par an, et tiltre de Comte ou Duché. Et en oultre, que le Roy luy fourniroit en pension, par chascun an, jusques à soixante mil livres tournois par chascun an : et tout ce sans préjudice aux aultres enfans qui, pour le temps advenir, pourroient venir à la dicte Couronne, de povoir demander tel et semblable appanaige.

Pour ce que le Roy, pour avoir paix et bonne amour avec son dit frère, se eslargissoit à lui bailler si grant somme que de soixante mil livres tournois par an ; et en tant que touchoit le duché et pays de Normendie, monseigneur Charles ne l’auroit point : disans n’estoit pas au Roy de le bailler, ne desmembrer sa Couronne.

Et que, au regard du duc de Bretaigne, qui détenoit mon dit seigneur Charles, et qui avoit prinses les villes du Roy en Normendie, lequel on disoit avoir intelligence avecques les Anglois, anciens ennemis de la Couronne de France, fut dit et délibéré par les dits trois Estats, qu’il seroit sommé de rendre au Roy les dictes villes, et ou cas qu’il en feroit reffus, et que le Roy seroit deüement adverti de la dicte alliance ausdits Anglois, que incontinent le Roy recouvrast ses dictes villes à main armée, et de lui courir sus.

Et que, pour ce faire, les dicts trois Estats promisrent de secourir et aider au Roy : c’est assavoir, les gens d’Église, de prières et oroisons et biens de leur temporel, et les nobles et populaire, de corps et de biens, et jusques à la mort inclusivement.

Et que, en tant que touchoit la Justice de tout le Royaulme, le Roy avoit singulier désir de la faire courir par tout son dit Royaulme ; et fut content que on esleut nobles personnes de tous états pour y mettre remède et bonne ordre. Et furent d’oppinion les dits trois Estats, que à ce faire monseigneur de Charolois se devoit fort employer, tant à cause de la proximité de lignaige qu’il a au Roy comme aussi de Per de France.

Et après la dicte délibération, le Roy se partit de Tours, et s’en ala à Amboise, et puis après envoya son ambassade par devers l’assemblée, estant à Cambray, affin de sçavoir leur vouloir et response sur la dicte délibération prinse par les dits trois Estats ainsi assemblez, comme dit est.

B.
De Barante

Histoire des Ducs de Bourgogne de la maison de Valois, 1364-1482, Paris, 1860, t. VI, page 64 sqq.

Le 6 avril 1467 (vieux style), les États furent assemblés dans la grand’salle de l’Archevêché de Tours220. Le Roi en fit l’ouverture en personne ; il était vêtu d’une robe de damas blanc, brodée en or et fourrée de martre ; il portait un chapeau noir orné d’une plume en or de Chypre ; à sa gauche était le roi de Sicile, et à sa droite, le cardinal Balue, qui, au grand étonnement et dépit de tous les seigneurs, avait, comme prince de l’Église, le pas sur les princes du royaume. Plusieurs étaient absents ; on ne voyait point à cette assemblée les ducs de Bourgogne et de Bretagne, ni les ducs de Bourbon et de Calabre, ni le comte du Maine, ni le connétable, ni le duc de Nemours. Au reste, presque toute la noblesse du royaume était présente.

Le chancelier, après s’être agenouillé devant le Roi et avoir pris ses ordres, commença par un grand éloge des rois, qui avaient toujours voulu le bonheur du peuple, et du peuple, qui toujours leur avait été fidèle. Passant au temps présent, il raconta tout ce que le roi avait fait pour le bien du royaume, son grand amour pour ses peuples, et la confiance qu’il leur montrait en les consultant sur ses affaires. Puis, il exposa les discordes qui régnaient dans le 171royaume, les attribuant surtout à monsieur Charles, frère du Roi, et à la volonté obstinée qu’il avait de posséder la Normandie en apanage. C’était sur ce point que le Roi désirait avoir l’avis des États. Il voyait tant de danger pour le royaume à en détacher une si puissante province que jusqu’ici il s’y était refusé.

Puis, le Roi s’étant retiré pour laisser l’assemblée plus libre, le chancelier reprit son dis cours, et il expliqua avec plus de détails encore tout ce qu’il venait d’exposer.

Les États furent assemblés huit jours seulement, et tout s’y passa comme le Roi le souhaitait. Ils déclarèrent que la Normandie ne pouvait, en aucun cas, être détachée de la Couronne ; que le Roi devait renouveler la déclaration de Charles V, qui réglait que l’apanage des Fils de France ne s’élèverait jamais à plus de douze mille livres de rente ; que, toutefois, puis qu’on avait offert un revenu de soixante mille livres à monsieur Charles, il convenait de les lui donner, sans tirer à conséquence pour l’avenir, car de tels apanages seraient la ruine du royaume ; que le duc de Bourgogne serait invité à se conformer à la délibération des États, et à presser monsieur Charles de s’en contenter.

Quant au duc de Bretagne, ils s’exprimèrent plus fortement. Il leur parut que le Roi ne devait point souffrir qu’un vassal lui eût ainsi déclaré la guerre, et eût surpris les villes de Normandie ; que s’il était vrai qu’il eût, en outre, fait alliance avec les Anglais, c’était une chose si damnable, qu’on ne devait rien épargner pour la punir ; qu’enfin, si le duc de Bretagne persistait dans ses criminelles alliances, les États étaient résolus de s’employer, corps et biens, comme de loyaux sujets, pour porter secours au Roi.

La conclusion était que, si, à l’avenir, monsieur Charles ou tout autre faisait la guerre au Roi, il devait procéder contre ces ennemis sans être obligé d’assembler les États, ce qui ne se pouvait faire qu’avec de notables embarras.

Les États ne voulurent pas se séparer, cependant, sans avoir fait quelques remontrances dans l’intérêt du pauvre peuple. Ils se plaignirent des désordres des gens de guerre, de la façon dont la justice était rendue, et de la mauvaise administration des finances.

Le Roi répondit que les séditions excitées par ses ennemis étaient la cause de ces désordres ; qu’il voulait travailler à les corriger, et que pour cela il convenait que les États fissent choix de plusieurs sages personnes, afin de travailler à la réforme.

Cette réponse excita de grandes protestations de reconnaissance, de zèle et de fidélité. Chacun, dans cette assemblée, célébrait à l’envi les louanges du Roi ; et pour mieux montrer la confiance qu’on avait en lui, les députés des États choisirent des commissaires qui ne pouvaient songer à contredire ses volontés. C’étaient le cardinal Balue, les comtes d’Eu et de Dunois, le patriarche de Jérusalem, l’archevêque de Reims, les évêques de Langres et de Paris, le sire de Torcy, grand-maître-des arbalétriers, un des gens du roi de Sicile, un député de chacune des villes de Paris, Rouen, Bordeaux, Lyon, Tournai, Toulouse, et des séné chaussées de Carcassonne, Beaucaire et Basse-Normandie.

Ce récit que nous avons emprunté, de préférence, à deux auteurs qu’on ne saurait soupçonner de partialité envers Louis XI, laisse entrevoir, à travers leurs réticences, le véritable caractère de cette assemblée de 1468. Le plus grave danger menaçait la France. Une nouvelle Ligue du Bien public se préparait, plus redoutable que la première, parce qu’elle semblait devoir être plus générale et rallier ceux-là même qui s’étaient abstenus de l’autre. En dépit des avances qui lui avaient été faites, l’Anglais n’avait pu être de la première tentative, on l’invitait à la seconde. 172Le duc de Bourgogne allait épouser la sœur du roi Édouard, et le duc de Bretagne appelait l’Angleterre à s’établir en Normandie. Il lui offrait douze places dans cette province. Louis XI avait communication de cette offre perfide221. C’était la guerre de Cent Ans qui allait recommencer.

La France, ouverte de toutes parts, trahie par les grands vassaux de la Couronne, allait de nouveau être en proie aux ennemis qu’elle n’avait pu chasser de son territoire que par un de ces coups de Providence qui ne se rencontrent pas deux fois dans la vie d’un peuple. Et c’est à ce moment qu’on voulait imposer au Roi de donner la Normandie à son jeune frère Charles, lequel n’étant rien que par les meilleurs amis de l’Anglais, c’est-à-dire par les ducs de Bourgogne et de Bretagne, s’était même laissé enlever par ce dernier. Le Roi, abandonné de tous, trahi par les seigneurs, et par les évêques, la plupart, frères, oncles ou neveux des comtes et barons révoltés ou hésitants, en appela au juge en dernier ressort, la France. Les États, lorsqu’on leur révéla les projets des princes, en eurent horreur.

Qu’il y eût un Français pour recommencer les guerres anglaises, l’égorgement de la France !… Tous ceux qui étaient là, même les princes et les seigneurs qui chancelaient la veille, retrouvèrent du cœur, et offrirent au Roi leurs biens et leurs vies. La chose, dit lui-même le noble historien de la maison de Bourgogne, touchait la perpétuité du royaume, et le Roy n’y a que son voyage. Tous le sentirent. Le vœu des États, porté au duc de Bourgogne, à Cambrai, venait avec autorité. Le mépris qu’il en fit, soigneusement répandu par le Roi, mit beaucoup de gens contre lui222.

Telle était l’assemblée dans laquelle l’évêque de Périgueux, du premier coup, conquit l’admiration universelle. Chaque ville avait envoyé à Tours trois députés, un membre du clergé et deux laïques. C’est à titre de député ecclésiastique de la ville de Périgueux qu’Hélie de Bourdeille siégea aux États. Quelle fut sa part d’action dans l’assemblée ? Nous n’avons, à ce sujet, que le témoignage formel et unanime mais par trop succinct des historiens. Peut-être le greffier Prévost nous eût-il fourni quelque détail, si nous avions pu consulter sa relation dans le manuscrit des Archives municipales de Rouen, relation qui, paraît-il, est beaucoup plus complète et précise dans ce manuscrit que dans les collections imprimées. Ce que nous savons seule ment, et ce qui est absolument certain, c’est que les huit ou dix jours qu’Hélie de Bourdeille passa à Tours en cette circonstance, suffirent pour lui confirmer la pleine confiance du Roi, et lui concilier, avec les sympathies des principaux officiers de la Cour, la haute estime et la vénération du clergé de la ville.

Louis XI, au témoignage des historiens, le choisit aussitôt pour son confesseur, et voulant l’avoir auprès de lui, résolut de procurer au plus tôt son élévation sur le siège métropolitain de Tours. Nous dirons plus loin qu’il n’avait pas attendu ce moment 173pour négocier cette affaire. Le siège de Tours, à la vérité, venait d’être pourvu, en la personne de Géraud Bastet de Crussol, préconisé le 9 juin 1466223, et installé le 1er janvier 1467 (nouveau style). Mais il était possible d’obtenir la translation de ce prélat, moyennant une compensation équitable. Géraud, des barons de Crussol, appartenait par sa naissance au Dauphiné. Le château de ses pères était voisin de Valence. Les évêchés unis de Valence et de Die, et un peu plus tard le titre patriarcal d’Antioche, furent, nous l’avons dit, cette compensation, et le chapitre métropolitain de Tours, entrant dans les vues du Roi, quels que fussent d’ail leurs les regrets que le prélat démissionnaire avait su lui inspirer, élut avec enthousiasme l’humble frère mineur qui allait, dans le même temps, se révéler si saint évêque et si grand français, aux États du royaume.

Sans vouloir attribuer à Louis XI des qualités qu’il n’eut pas, ou le justifier de fautes que l’histoire a dûment constatées, il faut pourtant reconnaître, à sa décharge, que l’épiscopat de son royaume ne pouvait lui inspirer une confiance illimitée. La Pragmatique avait fait son œuvre aussi anti-française qu’anti-catholique dans ce haut clergé, et les contempteurs de l’autorité du Pape étaient devenus généralement aussi des contempteurs de l’autorité du Roi, en même temps que des hommes de parti, à qui les intérêts de famille et les rancunes politiques faisaient oublier trop souvent es besoins et la cause supérieure de la France : tous plus ou moins anglais, armagnacs ou bourguignons, comme l’avait été et l’était encore cette Université de Paris, si dévouée à Henri ou à Édouard, si empressée à l’œuvre schismatique de Bâle, si haineuse pour Jeanne d’Arc.

Or, le siège de Tours prenait alors, de sa situation et des circonstances, une importance exceptionnelle. Le séjour des rois dans cette ville ou dans les châteaux environnants en fit, pour ainsi dire, sous les derniers Valois, principalement sous Charles VII, Louis XI et Charles VIII, la capitale de la France. De plus, par la juridiction métropolitaine que son archevêque exerçait sur tous les évêchés de Bretagne, ce prélat pouvait, suivant ses dispositions personnelles, rendre au Roi les plus signalés services ou lui créer de graves embarras, dans la lutte ouverte que le duc de Bretagne soutenait contre Louis XI, au grand préjudice de la France. Il importait donc extrêmement au Roi que le siège de Tours fût occupé par un évêque sur la fidélité et l’autorité morale duquel son esprit méfiant, soupçonneux mais largement ouvert aux grandes conceptions patriotiques, ne pût avoir le moindre doute.

Hélie de Bourdeille était justement ce prélat, à choisir entre mille.

Il y avait d’ailleurs, sur maint autre point, une singulière communauté d’idées entre ces deux esprits de tendances, d’allures et de mérites si divers.

174Louis XI se servit souvent, selon les besoins de sa politique ondoyante, des parlements, de la bazoche, des universités : au demeurant, il ne rêvait que de les abaisser, sinon de les abattre, et de supprimer les abus au moyen desquels ces clercs de toute robe exerçaient sur le peuple une véritable tyrannie. Avec lui, la royauté s’était réveillée, les grands corps de l’État devaient l’apprendre et le bien retenir : Si je vis encore un peu, disait-il à Commines dans sa dernière maladie, il n’y aura plus dans le royaume qu’une Coutume, un poids et une mesure. Toutes les Coutumes seront mises en français, dans un beau livre. Cela coupera court aux ruses et pilleries des avocats : les procès en seront moins longs… Je briderai, comme il faut, ces gens du Parlement… Je mettrai une grande police dans le royaume. Cette idée d’un code unique et d’une magistrature réorganisée, qui ne devait s’actualiser que trois siècles plus tard et après les nivellements d’une terrible révolution, fut, on peut le dire, l’idée constante de Louis XI. On la retrouve, à chaque instant, dans ses paroles, ses actes, ses écrits. Il l’expose notamment dans une lettre bien connue, à du Bouchage. — Sur ce point, il ne pouvait craindre opposition ou désaccord, de la part du futur archevêque de Tours. Nous savons quelles luttes opiniâtres, par esprit de justice et de charité, par amour pour les humbles, Hélie de Bourdeille eut à soutenir, durant tout son .épiscopat, contre les gens de robe et d’universités, embusqués derrière leurs privilèges.

Mû par un sentiment de foi sincère, et aussi, nous l’avons déjà dit, par d’autres préoccupations moins louables, auxquelles ses vieilles rancunes de famille et les intérêts de sa politique avaient une trop large part, Louis XI, dès le commencement de son règne, avait aboli la Pragmatique Sanction. Cependant, l’ordonnance d’abolition, repoussée par le Parlement, n’était pas appliquée. De temps en temps même, Louis XI menaçait le Pape de rétablir l’acte qu’il avait si solennellement abrogé : ce politique tortueux avait toujours besoin de tenir en réserve des gages à fournir ou des épouvantails à agiter. — La conduite du clergé l’encourageait d’ailleurs dans son attitude équivoque. Mieux que personne, il savait, par exemple, que le fameux Jouffroy, cardinal d’Arras, puis d’Albi, qui avait été le grand négociateur de l’abolition, obéis sait plus à ses intérêts ambitieux qu’à sa religion, lorsqu’il provoquait et obtenait le retrait de cette Pragmatique. Pas plus que le Pape, le Roi ne s’était trompé sur les intimes sentiments du négociateur224. Louis XI avait, de même, accueilli avec mépris le conseil que l’évêque de Lisieux, Thomas Basin, l’un de ses plus acharnés ennemis, lui donnait, contre sa conscience, de rétablir la Pragmatique. Mais la propre conscience du Roi, en quête d’accommodements, en trouvait, sans doute, à certains jours, dans l’attitude de ces prélats. Toutefois, Louis XI était, au fond, de l’avis d’Hélie de Bourdeille sur cette grave question, et il ne lui déplaisait pas de favoriser l’élévation, sur l’un des sièges les plus illustres et, à cette époque, le plus important de son 175royaume, d’un prélat qui, par ses vertus, sa doctrine, son caractère humble et magnanime, aussi éloigné des intrigues que déférant et soumis à l’égard du Saint-Siège, défendrait sans peur ni reproche la vérité, la justice, ne serait l’esclave que du devoir, et sauverait ainsi l’honneur de l’épiscopat français.

On ne saurait, comme l’abbé Legrand, soutenir la thèse de la bonté de Louis XI. Le mot ne convient pas, appliqué à un prince qui fut toujours si ignorant des tendresses du cœur, si dur pour son père, sa femme, ses enfants, si peu soucieux des joies du foyer, quelquefois, quoique rarement, si cruel envers ses ennemis, toujours si âpre au gain et si acharné sur la proie. Mais on ne peut lui refuser une certaine affection pour le peuple, un souci de son bien-être, une aversion marquée pour l’effusion du sang, jusque dans l’ardeur des combats. La guerre lui était antipathique. Soit sentiment d’humanité, soit calcul, il préférait toujours les négociations à la décision par le sort des armes, achetant volontiers son adversaire, plutôt que de le vaincre en bataille rangée, et si la bataille s’imposait à lui, y épargnant le plus qu’il pouvait la vie de ses hommes :

Il aimeroit mieux, (disait son ennemi Molinet), perdre dix mille escus que le moindre archier de sa compagnie.

Malheureusement, ses négociations où la duperie jouait trop souvent son rôle, lui coûtaient fort cher, et grevaient horriblement le peuple sur lequel il s’appuyait contre les grands. Mais il est permis de croire qu’il regrettait, ainsi qu’il le disait, de charger ainsi ses pauvres sujets, et par suite, approuvait secrètement les incessantes préoccupations, voire, les énergiques remontrances que l’évêque de Périgueux ne craignait pas d’adresser aux puissants, sur la misère du peuple, remontrances qu’il avait faites jadis à Charles VII, et sans doute, renouvelées déjà à Louis XI son successeur.

D’autre part, ce prince qui ne reculait pas toujours devant une lourde faute, lorsque son intérêt l’y poussait, pratiquait la dévotion à sa manière. On aurait quel que peine à le défendre de toute superstition, mais il aimait vraiment les choses de Dieu, se recommandait de la protection des saints, priait et comptait sur les prières de ceux qu’il reconnaissait valoir mieux que lui : nous imaginons même que plusieurs historiens lui seraient plus indulgents, s’il s’était davantage affranchi des devoirs du chrétien. — Quoi qu’il en soit, au point de vue de la dévotion comme à plusieurs autres qu’il serait trop long d’énumérer, le pieux Hélie de Bourdeille plaisait à Louis XI, et son concours lui paraissait devoir être précieux.

Enfin, cet homme de ruse, toujours en train de tromper son ennemi et de lui tendre des pièges dans lesquels parfois il trébuchait lui-même, n’en concevait, au fond, que plus d’estime pour la droiture, la loyauté, la touchante simplicité des hommes de Dieu, qu’il lui était, du moins, permis d’estimer sans arrière-pensée ni restriction. De temps en temps, il sentait, comme tant d’autres, le besoin de respirer un air plus pur. Le phénomène moral, si souvent constaté, qui oblige les hommes possédés par une grande passion à se reposer, par intervalles, dans son contraire, se produisait même chez ce prince avec d’autant plus de facilité et d’énergie, que la 176foi sincère et profonde survivait en lui à tous les emportements et à tous les troubles d’une lutte gigantesque, décisive pour le royaume. Il ne faut donc pas trop s’étonner que Louis XI ait désiré rapprocher de sa personne un évêque qui, tout en ayant avec lui des aspirations communes sur nombre de points, poursuivait leur réalisation par des voies si différentes de celles où ce roi se trouvait engagé.

Cependant, la divine Providence poursuivait ainsi l’accomplissement de ses desseins. Naguères, par Jeanne d’Arc, elle avait replacé la France au nombre des nations. Trente ans plus tard, elle achevait son œuvre, en assurant, par Louis XI, l’intégrité du royaume, en donnant à celui-ci, sous la rude main du fils de Charles VII, l’inestimable bienfait de l’unité, en établissant une paix durable dans ses régions du centre, en procurant à la France jusque-là tout ouverte sa première et belle ceinture de provinces, Bourgogne, Picardie, Provence, Roussillon, Maine, Anjou, bientôt Bretagne.

Mais, selon nous, la Providence ne contribua pas moins à cet achèvement de l’œuvre miraculeuse, en plaçant aux côtés du Roi, comme jadis aux côtés des mérovingiens sanguinaires, demi-barbares, un saint évêque chargé d’empêcher beau coup de mal, de la part de ce prince redoutable, de le retenir souvent, et d’en obtenir, à l’occasion, par la douceur et la patience, des œuvres salutaires et de paix. — C’est ainsi, croyons-nous, que le Christ, qui aime les Francs, parut ne se point désintéresser des destinées d’un prince à qui il avait donné le génie, et qu’il appelait, en dépit de ses travers et de ses fautes, à affermir pour des siècles la puissance de la nation très chrétienne. C’est ainsi que le Christ, se souvenant du pacte légal des Saliens225, plaça auprès du démolisseur implacable de la féodalité, — infraction notoire au vieux droit salique, — un évêque profondément pénétré, nous le voyons à ses écrits, du sentiment des vraies destinées de la France, de sa mission auprès de l’Église, de sa place au milieu des autres peuples, et des droits que lui assure le pacte conclu avec le Christ, par Clovis et ses leudes, lorsque, après Tolbiac, ils courbèrent leurs fronts sous la main de l’évêque Rémy.

Hélie de Bourdeille fut transféré du siège de Périgueux, et préconisé archevêque de Tours le 16 mai 1468, un mois seulement après la clôture des États généraux, ouverts le 6 avril et dissous le 14 avril précédents. Cette date absolument certaine du 16 mai 1468 nous est fournie par le Livre des Provisions de Paul II, aux Archives Vaticanes :

C.
Livre des Provisions de Paul II

Pauli II, Sixti IV, Innocentii VIII, Provision. ab anno 1466 ad ann. 1488, f° X.

Die XVI maij (MCCCCLXVIII) idem Sanctissimus Papa Dominus noster (Paulus) absolvit Reverendum Patrem Dominum N. episcopum Petragoricensem, et transtulit eum in ecclesiam Turonensem vacantem per translationem ipsius archiepiscopi Turonensis ad ecclesiam Valentinensem.

177Quelques lignes plus bas, même folio, nous trouvons la préconisation du successeur d’Hélie de Bourdeille sur le siège de Périgueux, Radelphinus du Faon. Cette préconisation est du 8 juin 1468 :

Die mercurii VIIIa junii, Sanctissimus Papa Dominus noster, in consistorio secreto, motu proprio providit Ecclesiæ Petragoricensi de persona domini Rodulphi, vacanti per translatio nem Reverendi Dn̄i Eliæ, olim ipsius ecclesiæ episcopi, translati ad ecclesiam Turonensem ; ac eidem domino Rodulpho commendavit monasterium de Nobiliaco, Ordinis Si Benedicti, Pictaviensis diœcesis, quod antea ipse dominus Rodulphus tenebat in commendam, etc.

D’après Maan, Hélie de Bourdeille prêta serment de fidélité au Roi le 23 décembre 1468, et fut intronisé au mois de février suivant, 1469 (nouveau style). Barthélemy Hauréau, — Gallia Christiana, t. XIV, col 130. Provinc. Turon., — prétend que cette intronisation n’eut lieu que dans l’octave de l’Ascension de cette même année :

… qui fidem juravit Regi, die 23a decembris 1468, et metropolitanam ingressus est ecclesiam sabbati die infra octavas Ascensionis 1469, uti legebat domnus Housseau in Sancti Juliani chartaceo codice.

C’est une erreur. D’une part, nous ne savons en quel endroit des manuscrits de D. Housseau, Haureau a pris son renseignement. D. Housseau, dans la notice qu’il a consacrée à Hélie de Bourdeille, suit les dates de Maan, à cette exception près qu’il fixe au 28 décembre, au lieu du 23, la prestation de serment de fidélité au Roi. D’autre part, l’intervention d’Hélie de Bourdeille dans l’affaire de l’arrestation de Balue, au mois d’avril 1469, prouve que le saint archevêque avait déjà pris en mains l’administration de son église métropolitaine, ce qui serait impossible si la date de son intronisation devait être reculée jusqu’à l’octave de l’Ascension de cette même année.

Mais ces petits détails ont peu d’importance. Ce qui nous paraît plus digne d’attention, c’est le démenti que la date certaine de la préconisation d’Hélie de Bourdeille à l’archevêché de Tours, — 16 mai 1468, — inflige au dire commun des historiens. À les entendre, ce serait aux États généraux de cette même année, — 6-14 avril 1468, — que l’évêque de Périgueux se serait fait connaître, et sa translation à l’archevêché de Tours aurait été la conséquence de l’admiration générale qu’il aurait excitée par son attitude dans l’assemblée et par l’éclat de ses vertus. Que ces circonstances aient favorisé et encore accru la haute estime, que le Roi, les grands et le clergé professaient déjà pour Hélie de Bourdeille, nous n’en voulons pas disconvenir, et nous en avons fait la remarque avec tous les auteurs. Mais il faut reconnaître aussi que le court espace d’un mois ne suffisait pas pour négocier la démission de l’archevêque Géraud de Crussol, sa translation à l’évêché de Valence, l’élection d’Hélie de Bourdeille par le chapitre métropolitain, la transmission à Rome de toutes les pièces relatives à ces divers actes, et enfin la préconisation. De nos jours, avec la facilité des correspondances et la singulière promptitude qu’on y peut mettre, ces sortes d’affaires nécessitent un temps beaucoup plus long.

178Nous en concluons que la promotion de l’évêque de Périgueux à l’archevêché de Tours était chose déjà décidée lorsque ce prélat vint prendre part aux délibérations des États, et que son élection par le chapitre, sur les instances du Roi, avait dû-pré céder la réunion de cette assemblée. La translation de Crussol en Dauphiné, son pays d’origine, sans doute, mais aussi l’une des provinces les plus chères à Louis XI, pour ses souvenirs personnels et pour les intérêts de sa politique, autant que la pro motion d’Hélie de Bourdeille à Tours, pour les motifs que nous avons dits, étaient, aux yeux de Louis XI, des mesures d’utilité nationale : elles n’avaient point germé tout à coup dans sa pensée. En ce qui concerne l’évêque de Périgueux, bien avant les États de 1468, le Roi savait quel fond il pouvait faire sur la fidélité et les hautes vertus de ce prélat.

L’inébranlable attachement de la maison de Bourdeille à la Couronne, au mépris des avantages qu’elle aurait pu recueillir de sa soumission aux Anglais, durant cent cinquante ans maîtres de l’Aquitaine, lui était connu, et il se disait avec raison qu’un évêque, issu de cette race et d’ailleurs orné de toutes les vertus, servirait mieux sa cause et celle du pays, que tant d’autres prélats, non mieux apparentés, que les dissensions du moment jetaient tantôt dans un parti, tantôt dans un autre, et qui, d’autre part, ne montraient ni autant de doctrine, ni une aussi incontestable sainteté.

— Suivant nous, les négociations relatives à la double translation commencèrent dès le 21 février 1468, qui est, si nous avons bien lu, la date de la mort de l’évêque de Valence226.

Hélie de Bourdeille trouva à Tours une des plus anciennes et plus vénérables maisons de son Ordre227. On dit que la fondation de ce couvent remontait au temps même de saint François.

D.
Maan

Sancta et Metropolitana Ecclesia Turonensis, p. 134.

Sodales e Religioso cœtu S. Francisci, quos Minores vocant, Turonibus admisit Joannes de Faia, LXXIIIUS archiepiscopus, anno 1224, et oratorio mox erecto Turonici Franciscanorum Cœnobii jecit fundamenta, anno post institutum ordinem quinto et decimo, ante mortem vero sancti Francisci secundo. — Ex Libre manuscripto Turonensis Ecclesiæ, præclarum sane 179Religiosorum Cœnobium et toto ordine longe celeberrimum : a quo et Turonensis Franciscanorum Provincia nomen, originem, sigillumque suum accepit ; et secunda, eaque amplissima totius ordinis comitia celebravit, anno 1251. Cernitur in sigillo Turonicæ Provinciæ, quo utuntur etiamnum, effigies sancti Martini Turonensis inter sacra igneo globo in calicem de cidente afflati, quod sancti Martini archiepiscopi symbolum est, et episcopi Pontificio apice infulati, ad ejus pedes supplicis, cum hac epigraphe : Sigillum Ministri Provinciæ Turoniæ. Sitne supplex ille sigillo impressus sanctus Bonaventura, episcopus Albanensis, a quo et ipsa Provincia sancti Bonaventuræ nomen habet ? Non affirmo ; conjicio quidem, at certo mihi non constat.

Que l’évêque agenouillé aux pieds de saint Martin sur le sceau de la Province franciscaine de Touraine, soit saint Bonaventure, cela ne nous paraît guère admissible. La coutume franciscaine est plutôt de représenter saint Bonaventure avec les attributs cardinalices. D’autre part, les règles liturgiques ne permettent pas de représenter un saint agenouillé aux pieds d’un autre saint, à moins qu’il ne s’agisse de reproduire quelque fait historique, ce qui ne serait pas le cas. On dira, à la vérité, que saint Bonaventure ne fut canonisé qu’en 1482, deux cents ans après sa mort. Mais, précisément à cause de cela, la province de Tours ne put prendre qu’à la fin du XVe siècle le vocable de Saint-Bonaventure, ce qui, pour le dire en passant, dut se faire à l’instigation d’Hélie de Bourdeille, qui, mieux que tout autre dans la province, pouvait mesurer l’importance exceptionnelle de l’événement pour l’Ordre Séraphique228. — Quant à nous, nous inclinons fortement à penser que l’évêque agenouillé aux pieds de saint Martin, un évêque franciscain évidemment, n’est autre que notre bienheureux Hélie, lequel aurait affirmé de la sorte sa dévotion envers le plus saint de ses prédécesseurs, et son attachement à la famille franciscaine. Si nous ne nous trompons, ce sceau, tel qu’il est reproduit par Gonzaga, affecte tous les caractères de la fin du XVe siècle. Il appartient à cette époque de transition dite de la Renaissance, et l’humble attitude de l’évêque prosterné si fort au-dessous de saint Martin, dans un compartiment inférieur, modeste, séparé, et qu’il semblerait vouloir faire plus lointain encore, répond de tout point à l’idée que nous avons des sentiments d’Hélie de Bourdeille. Mais nous n’affirmons rien d’une manière absolue, et nous disons, à notre tour, avec Maan : Conjicio quidem, at certo mihi non constat.

6.
La trahison du cardinal Balue (1469)

Toutes les circonstances aggravantes, qu’il est possible d’imaginer, se réunissaient pour ajouter au crime exécrable de Balue, et rendre plus ardu, plus impossible 180même, humainement parlant, à Hélie de Bourdeille l’accomplissement de son devoir épiscopal auprès de Louis XI, au jour où ce prince découvrit la plus grossière de ses illusions, qui en aurait pu aisément devenir aussi la plus fatale.

Notre Maan, mieux que tout autre peut-être, flétrit, en quelques lignes indignées, l’infamie de ce Balue, qui, sorti des plus bas rangs du peuple, sut, par la trahison passée chez lui à l’état d’habitude, élever son insolente fortune sur la ruine de tous ses bienfaiteurs, devenus, l’un après l’autre, ses victimes. — Ce fils obscur du tailleur, d’autres disent, du cordonnier de Poitiers parvient à capter la confiance de l’évêque de sa ville natale, Jacques Juvénal des Ursins. Il devient son aumônier, écarte ou poursuit de ses accusations tous les serviteurs fidèles du prélat, et lorsque celui-ci meurt, il profite du mandat d’exécuteur testamentaire, qui lui est confié, pour détourner à son profit tous les legs que l’évêque défunt a faits en faveur des pauvres, des hôpitaux, des églises, et s’approprier l’héritage presque tout entier. — De Poitiers il passe à Angers, se fait suppliant, circonvient Jean de Beauvau, l’évêque de cette ville, en obtient un canonicat avec le titre de juge au for ecclésiastique et les pouvoirs de vicaire général. Bientôt, il fera déposer son bienfaiteur au sein d’un concile provincial, et briguera lui-même sa succession229.

L’épiscopat ne lui suffirait pas, il vise plus haut. Pour son malheur, le comte Charles de Melun, trésorier de Louis XI et personnage très bien vu du Roi, se laisse prendre dans les filets de ce misérable. Il l’admet dans sa maison, et aussitôt, sur la recommandation de l’infortuné comte, Louis XI en fait son secrétaire. Le comte paiera de sa vie son imprudence et ses bienfaits. Balue lui-même l’accusera de péculat auprès du redoutable souverain, le fera condamner et n’aura de repos que lorsque le glaive aura abattu la tête de celui à qui il devait sa prodigieuse fortune dans l’Église et dans l’État.

Auprès de Louis XI, les crimes de Balue grandissent avec sa situation, et l’infamie de son caractère s’accuse de plus en plus. Jamais la perspicacité de ce roi soupçonneux ne se montra davantage en défaut.

Louis XI aimait à se servir de gens de basse extraction ; son aversion pour les grands et son désir impatient de les humilier y trouvaient leur compte. Au besoin même, il employait des gens qui avaient eu des démêlés avec la justice, et qu’il avait soustraits à sa vengeance. Il lui semblait que son pouvoir sur ces individus s’étendait en raison des terribles secrets qui subsistaient toujours menaçants entre eux et lui. Ce politique aimait à tenir des gages, de quelque nature qu’ils fussent.

181Louis XI, qui n’ignorait rien du passé de Balue, dans sa vie publique ou privée, ne l’en poussa pas moins, avec une rapidité extrême, aux plus hautes dignités de l’Église, lui prodiguant et les honneurs et les bénéfices.

La faveur du Roi le porta d’abord sur le siège épiscopal d’Évreux, auquel s’ajoutèrent, coup sur coup, plusieurs grosses abbayes, l’abbaye du Bec, au diocèse d’Évreux, dont Balue fut ainsi le premier commendataire, et l’abbaye de Bourgueil, au diocèse d’Angers.

Il reste même, au sujet de cette dernière, une lettre assez piquante de Louis XI à son ami, le conseiller de Bressuire, lieutenant du Roy en Poitou.

Mon amy, je crois que vous savez assez que depuis naguères le Pape, à ma requeste, a pourveu M. d’Évreux de l’abbaye de Bourgueil ; et parce que j’ay entendu que vous estes curateur du feu évesque de Malaizé, qui tenoit ladite abbaye, et qu’à cause d’icelle il a plusieurs biens qui deüement appartiennent à mon dit sieur d’Évreux, qui est son successeur, je vous prie de tenir la main que le tout soit rendu ; car il est bon diable d’évesque pour à cette heure. Je ne sçay ce qu’il sera à l’advenir ; il est continuellement occupé à mon service.

Je vous prie encore, Monsieur de Bressuire mon amy, qu’il n’y ait faute.

Escript à Compïègne, le 8 jour d’Aoust. — Louis230.

L’évêché d’Évreux ne paraissant point suffisant au prélat orgueilleux et cupide, il convoite celui d’Angers et se le fait donner, par les moyens odieux que nous avons dits. En 1467, il monte sur ce siège dont il ne jouira pas longtemps. La même année, le 18 septembre, Paul II le crée cardinal-prêtre du titre de Sainte-Suzanne.

Cette dernière promotion était faite sur les instances, ou plutôt sous la pression de Louis XL Le Pape y répugnait ouvertement :

Le roy y tient, (dit le Pontife), il s’en repentira bientôt.

Fort intéressants sont les détails que Ciacconio et son continuateur Oldoin donnent à ce sujet.

A.
Chacon et son continuateur Oldoin

Ex Ciacconio et Oldomo.

Anno Dominicæ Incarnationis, ex Contelorio et ex monumentis Vaticanis, 1467, die Veneris, 18a septembris, in Quatuor Temporibus, Paulus II, Romanus Pontifex,... plures renuntiavit Cardinales, et die sequenti in Palatio Sancti Marci publicavit.

Ex quibus, quintus Joannes Balue, natione Gallus, obscuris parentibus, molitore enim seu sarcinatore, seu verius calceolario patre, sed ingenio clarus, natus est, quem vastum om nino fuisse tradit Cardinalis Papiensis, cui etiam ille optime notus de facie.

… Ingenii quidem sui acie et astu animum Regis Ludovici XIi obsedit, ac statim pecu niis et sacerdotiis congestis dives evasit. Eidem Regi Ludovico fuit ab eleemosynis et postea 182ab ærario. Favente eodem Ludovico, Ebronensis primo, postea Andegavensis episcopus inau guratur.

Cardinalium collegio inscribitur a Paulo II, et presbyter titulo Sanctæ Suzannæ nominatur. Obtinendæ cardinalitiæ dignitatis modum, ex Paulo Æmilio Veronensi, ecclesiæ Parisiensis canonico, qui de rebus gestis Francorum libros decem exaravit, hauriamus.

Cum apud regem Ludovicum Joannes Balue, pontifex Andegavensis, flagrantissima gratia esset, ad purpuram aspirabat ; sed adverso rumore, ac parum secunda fama morum ac vitæ. Qua permotus Pontifex maximus Paulus non poterat exorari, regiis licet oratoribus summo studio id contendentibus.

Rex, repulsæ impatiens, ex intima familiaritate mittit Fumæam, acris ingenii virum, ac ingentis dexteritatis ad magnorum virorum voluntates eliciendas231. Qui, in Urbem pro fectus ac ad Pontificem admissus, multa verba fecit de studio Regis in Balua excolendo. Paulus ea de illo delata esse aiebat, ut ei pernegare purpuram cogeretur, quod sanctîtatis et virtutis insigne foret.

Intrepide tum Fumæa : Beatissime, inquit, Pater, jam non miror virum optimum Baluam hic in Urbe tua male audire, cum ubique virtus invidos urat, et a calumniatoribus oppugnetur. Fama nil vanius, nil rumoribus magis mendax in bonos, cum alibi, tum Romæ inveni. Audieram ad Sanctitatem tuam difficiles aditus, clausas ei in supplices aures : quæ a omnia vanitatis et invidiæ plena coram experior, benignissime exceptus, patientissime auditus. Proinde sanctius et incorruptius existimet regis Sanctitati tuæ deditissimi de viro integerrimo testimonium, quam malevolorum fabulas confictas. — His motus Paulus ad regis preces pileo Baluam exornavit cardinalitio.

Balue était passé maître en fourberie ; il en usait avec tout le monde, avec le Pape comme avec les princes et les rois. Ciacconio en cite un exemple remarquable :

Hac arte ad conciliandam sibi Romani Pontificis benevolentiam uti solitus est Joannes, ut cum gravius aliquid ab eo censeret postulandum, provocaret prius per calumnias regem in ilium ; indeque adjutorem se clam offerens, in tollendi mali mercedem, rem concupitam peteret, tanta diligentia consilium tegens, ut hic solus pro Romana Ecclesia stare ex Gallis omnibus crederetur. In fastum porro intolerandum cum dignitate cardinalatus evectus, adeo omnia sibi licere putavit, ut jam pro rege imperare videretur, et omnium in se odia accenderet.

La relation des faits qui provoquèrent et dé ceux qui accompagnèrent ou suivirent la chute de l’insolent cardinal, mérite d’autant plus d’attention, que Ciacconio et son continuateur l’empruntent à une source peu connue des historiens français, et qu’on ne saurait désirer plus autorisée : les lettres et commentaires de Jacques Amanati, dit aussi le Cardinal de Pavie, ou le Papiensis, contemporain mêlé personnellement aux négociations du Saint-Siège dans cette affaire.

Interea, impatienter ferens Ludovicus, rex Francorum, societatem sui fratris Caroli cum Carolo Burgundiæ duce, quamprimum in regnum a turpi obsequio Duci in expugnatione Leodii præstito, rediit. Uteos ab invicem divelleret, fratri per quosdam ex ejus familiaribus persuasit, 183pro Bria et Campania, quas Burgundus, in pace Peronensi, quo unitiores ac proximiores essent, cum sit Campania confinis Burgundiæ, a Rege ei dari extorserat, Aquitaniam longe nobiliorem et ampliorem provinciam acciperct : magna animi Burgundi ægritudine, qui per suos legatos huic permutationi obsistere conatus est, quod Aquitania ab ipso remotissima esset.

Id vero etiam valde odiosum et molestum Joannes cardinalis Balue habens, quod qui solus omnia apud Regem posset, imo et supra Regem in regno posse videretur, consideraret, si Rex et frater inter se convenirent, sublatam sibi fore occasionem, vel saltem admodum diminutam, immiscendi se negotiis et collocutionibus cum illo ac ducibus Burgundiæ et Britanniæ, ex quorum cum Rege dissidiis ejus maxime auctoritas creverat.

Antequam fieret concordia, clam et fratrem ab hoc proposito deterrere insinuatione fraudum regiarum, et Burgundum ad arma movenda hortari, objectu propositi Regis de ipso post fraternam reconciliationem bello impetendo, per litteras instituerat.

Adsciverat autem in proditionis consortium episcopum Virdunensem, Guillelmum Harau curtium, qui, cum fuisset olim princeps consilii Joannis, ducis Lotharingiæ et Calabriæ, et audiisset Rex ejus consiliis fratrem suum agi, cum multis pollicitationibus, ut erat hujus artis peritissimus, ad se allexerat.

Mense aprili232, missus ab iis ad Ducem nuncius, cum ad vicum Claiam agri Dumensis venisset, in medio loci consistens equus, ces mira, quam ne fictam putemus, fidelissimum ac locupletissimum testem habemus Cardinalem Papiensem, qui diligentissime descripsit, nec ignorare potuit quæ, ipso præsente, ad judicium Sedis Apostolicæ perducta fuere : quamvis nihil de hoc singulari apud auctores Gallicos reperimus : progressum detrectare pertinacius coepit, adeo ut nec calcaribus, nec fustibus, nec manuductione moveri unquam voluerit.

Concurrente ad colluctationem illam populo, et clamoribus sessorem eludente, provocati quoque ad videndum duo milites regii, animadvertentes territum ilium, qui rem jam in religionem vertere cœperat, pallentibus oculis viam effugii prospectare, comprehensum ilium, quis esset quove iter haberet, interrogarunt, ac trepidantem et seorsum pertentatum litteras in intimo thoracis lanci sinu gerere invenerunt, atque ad Regem tacite perduxerunt.

Qui, obstupefactus tam ingrata rerum imagine Cardinalem et Episcopum rei adhuc igna res, accitos, exprobrata perfidia, captivos ad duas diversas arces fida custodia misit, catenis Virdunensi injectis, Cardinali propter dignitatem liberiori carceri apud Montent Bazonem, non longe a Turone, ubi tunc Rex agebat, tradito.

Interrogati per missos a Rege, omnia fassi sunt, causamque suæ machinationis Cardinalis protulit dolorem dignitatis apud eum diminutæ, ac potestatis appetitæ studium, qua semper et regias dissensiones in regno nutrisset, et cum Romano Pontifice ad procuranda privata non multum conveniri voluisset.

Impensius autem quæsisse ut dux Burgundiæ, cui jurasset fidem et secreta omnia in eum diem indicasset, plurimum ex consensu Principum posset, quo et in metu contineretur Rex, et ipse illius suffragio moderator omnium fieret.

Protinus enim ea fuit in peccatis detegendis simplicitas, ut moriendum sibi omnino pu taret, ac vera confessione invenire Dei misericordiam crederet.

B.
Jean de Troyes

Le récit d’un autre contemporain, Jean de Troyes, complétera ce qu’il nous est utile de savoir, touchant l’abominable trahison de Balue et de Guillaume d’Haraucourt, 184son complice, pour apprécier le rôle héroïque d’Hélie de Bourdeille auprès de Louis XI en cette conjoncture.

Au mois d’avril ensuivant 1469, maistre Jehan Balue, cardinal d’Angiers, qui en peu de temps avoit eu de moult grans biens du Roy, et du Pape par moyen du Roy, qui pour l’avancer et faire si grant comme de cardinal, et auquel cardinal le Roy se fioit moult fort, et faisoit plus pour luy que pour prince de son sang et lignaige. Et icelluy cardinal non ayant Dieu en mémoire, ne l’onneur et prouffit du Roy ne du royaume devant ses yeulx, mena le Roy jusques à Péronne, auquel lieu il le fist joindre avec icelluy duc de Bourgongne, et leur fist faire ensemble une telle quelle paix, laquelle fut jurée et promise entre les mains dudit Cardinal, et puis voult, conseilla et ordonna que le Roy yroit et accompaigneroit le dit de Bourgongne jusques en ladicte cité du Liège, que paravant s’estoient eslevez et mis sus pour le Roy contre ledit de Bourgongne, et pour lui porter dommaige. Et au moyen d’icelle allée du Roy devant icelle cité, les dits Liégeois et icelle cité furent ainsi meurdris et destruis, tuez et fugitifs... Mais qui pis est, le Roy, messeigneurs de Bourbon, de Lyon, Beaujeu et Évesque du dit Liège, frères, et toute la seigneurie estant devant la dicte cité furent en moult grant dangier d’estre morts et tous péris, qui eust été fait le plus grant esclandre qui oncques feust au royaulme de France depuis la création d’icelluy.

Et après que le Roy s’en fust retourné devers Paris, pour s’en retourner à Tours et aultres lieux environ, et le garda d’entrer en sa dicte bonne ville et cité de Paris, et le fist passer à deux lieues près d’icelle, et cuidant par luy, à ceste cause, mettre la dicte bonne ville et cité ensemble les subjets d’icelle, en l’indignation du Roy.

Et en faisant le dit voyage audit lieu de Tours et Angiers par le Roy, il fist content Monsieur son frère de son appanaige, et luy bailla pour icelluy le duché de Guyenne et aultres choses dont il se tint à bien content du Roy. Et voyant par icelluy Cardinal la paix et bonne union estre entre le Roy et son dit frère, cuida de rechief faire son effort et rebouter trouble et malveillance entre le Roy et aultres seigneurs de son royaume, comme devant avoit fait ; car il envoya et mist sus messaige especial avecques lettres et instrumens qu’il envoyoit au dit de Bourgongne, en lui faisant assavoir que ledit accord ainsi fait estoit du tout à sa confusion et destruction, et n’estoit fait à aultre fin que pour l’aler détruire incontinent que le Roy et son dit frère seroient assemblez ; et que, pour soy garder contre eulx, luy estoit besoing et nécessité qu’il se mist en armes, comme devant avoit fait, et qu’il assemblast plus grant armée que oncques n’avoit fait, et mouvoir guerre au Roy plus que jamais, et aultres grandes et merveilleuses diableries, qu’il escripvoit au dit de Bourgongne par ung sien serviteur, qui de ces dictes lettres et instructions qu’il portoit, fut trouvé saisi ; et promptement furent portées au Roy, lequel, incontinent ces choses par luy sceües, fut icelluy Cardinal prins et saisi, et mené prisonnier à Montbazon, où il fut laissé en la garde de monsieur de Torcy et aultres.

Et après furent prins et saisis en la main du Roy tous ses biens et serviteurs ; et furent les dits biens prins par inventaire, et luy furent baillez commissaires pour l’interroguer et examiner sur les cas et charges à luy imposez : c’est assavoir messire Tanneguy du Chastel, gouverneur de Roussillon, messire Guillaume Cousinot, mon dit seigneur de Torcy et maistre Pierre Doriolle, général des finances : tous lesquels besongnèrent à l’interroguer et examiner sur les dits cas et charges.

Et en après le Roy donna et distribua des biens du dit Cardinal à son plaisir : c’est assavoir sa vaisselle d’argent fut vendue et l’argent baillé au trésorier des guerres pour les affaires du Roy ; la tapisserie fut baillée audit gouverneur de Roussillon, et la librairie audit maistre Pierre Doriolle, et ung beau drap d’or tout entier contenant vingt-quatre aulnes et ung 185quart, qui valoit bien douze cents écus, et certaine quantité de martre sebeline, et une pièce d’escarlate de Fleurance furent baillés et délivrez à Monsieur de Crussol, et ses robes et ung peu de mesnaige vendu pour payer les frais des officiers et commissaires qui avoient vacqué à faire le dict inventaire. — (Chronique scandaleuse, 1469.)

L’histoire, nous ne savons pourquoi, semble hésiter à rejeter sur Balue la responsabilité du guet-apens de Péronne, qui, tout en humiliant Louis XI et la France, eut pour les Liégeois des conséquences si épouvantables, causa tant de malheurs et fit verser tant de sang. Mais la mémoire odieuse de Balue dût-elle être déchargée de cette trahison, la série de ses crimes n’en serait ni moins complète, ni moins abominable. Le dernier de ses attentats, celui par lequel l’infâme ministre préparait à Louis XI le sort qu’il avait ménagé à tous ses bienfaiteurs, l’un après l’autre, et méditait, en plus, la ruine de la France au profit de l’Anglais, par les mains des ducs de Bourgogne et de Bretagne, suffisait largement, à lui tout seul, pour appeler sur le misérable les suprêmes châtiments.

Quel dut être l’état d’âme du terrible Roi, lorsque, les faits venant enfin lui dessiller des yeux trop longtemps aveugles sur les agissements de l’homme de sa droite, il connut, à n’en pouvoir plus douter, une vérité que jusqu’à ce jour il n’avait jamais voulu apprendre ? Ce que l’on sait du caractère de Louis XI, de ses passions violentes, de ses inexorables ressentiments, d’une part, et de l’autre, ce que l’histoire atteste du grand péril que courait alors la France, menacée dans son existence même, au dedans par la révolte ou l’infidélité des vassaux, au dehors par les visées de l’Angleterre, dispensent de répondre à une pareille question. Qui donc, en ce premier moment de l’indignation et de la douleur, eût osé se présenter devant le sombre monarque, pour lui arracher son ignoble proie, et lui déclarer, au nom de l’Église, que le traître et son complice relevaient d’un pouvoir autre que le sien ?

Un évêque eut pourtant ce courage. Un évêque, n’écoutant que son devoir, osa dire au monarque redouté, exaspéré, et que nul n’approchait qu’en tremblant : Il ne vous est pas permis de juger vous-même ces misérables. Quels que soient leurs forfaits, ils appartiennent à l’Église ; c’est à elle seule que revient le droit de connaître de leur crime et de les en châtier.

Hélie de Bourdeille venait à peine de monter sur le siège de Tours. Il n’avait personnellement, on peut le croire, aucune sympathie pour Balue dont l’odieux caractère et les vices notoires, en si flagrante opposition avec son propre caractère et ses vertus, ne pouvaient lui inspirer que répugnance et invincible dégoût. Mais au-dessus de Balue et de ses infamies se dressait un grand principe, un principe sacré, celui des immunités de l’Église ; au-dessus du droit royal s’élevait un droit plus haut pour lequel un évêque doit savoir se sacrifier et, au besoin, mourir. Bourdeille n’hésita pas un instant, et courut jusqu’à Amboise, tenir au Roi le langage d’un évêque des temps héroïques.

Les historiens, soit inattention ou ignorance, soit parti pris, semblent s'être mis 186d’accord pour amoindrir le rôle d’Hélie de Bourdeille dans cette grave circonstance, et atténuer les résultats obtenus par son intervention. Le fait est que Balue et d’Haraucourt lui durent peut-être la vie, et que, grâce à lui, leur crime de haute trahison ne reçut point d’une justice sommaire le châtiment qu’ils eussent encouru et subi sous vingt autres de nos rois. Louis XI et, c’est une justice à rendre à un prince qu’on représente comme si implacable, ne s’offensa pas des remontrances du saint évêque, qui sortit consolé et ravi de son entretien avec le roi.

Il ne put rien en obtenir, disent les auteurs presque à l’unisson.Il en obtint tout ce qu’il désirait, à savoir, que le Roi demandât au Pape des juges pour statuer sur le sort des coupables, répond un témoin oculaire et véridique, Pierre de Bois-Morin, le pieux et naïf confident de toutes les pensées d’Hélie de Bourdeille233.

Et les faits confirment le témoignage de Bois-Morin. On doit reconnaître, en effet, que si le procès ecclésiastique de Balue ne put être fait en temps opportun, et si des malentendus persistants eurent pour conséquence de prolonger, durant de longues années, la cruelle détention du criminel prince de l’Église et de son complice, on ne peut l’attribuer ni à l’insuccès de la première démarche de l’archevêque de Tours, ni même à l’unique mauvais vouloir de Louis XI.

Ce dernier, fidèle à la parole qu’il avait donnée à Hélie de Bourdeille, demanda des juges à Rome, se défia ensuite outre mesure, mais non sans quelque raison, de ceux qu’on lui donnait, et finalement garda plus de douze ans, grâce à l’indécision qui résultait de ce différend, une proie qu’il lui semblait, sans doute, au demeurant, plus sûr de tenir sous sa main.

C.
Jacques Amanati, cardinal de Pavie (le Papiensis)

Le Cardinal de Pavie, reproduit par Ciacconio et Oldoin, donne des détails instructifs sur les négociations relatives au procès de Balue :

Ad Cardinalem redeamus, cujus captivitas, cum primum Romæ nunciata est, tam illuc miranda omnibus visa est, quam eo in regno, ante ilium diem, insolita fuerat. Veritus autem Rex, ne magni ab Apostolica Sede hæc exempli novitas, in re nondum cognita, putaretur : majoris autem fieret, si de iis aut eorum altero sumptum diceretur supplicium, præveniendum putavit ; ac duos ex senatu suo jurisconsultos viros delegit, quos Romam ad Pontificem, non excusandæ modo captivitatis, sed petendi in primis judicii causa, e vestigio mitteret, et interim omni supplicio abstineret.

Appulsi illi Romam, post rem commemoratam, postularunt, ut judicium de iis, Pontificis delegatione, haberetur in regno, ubi et probationum major vis esset, et certior Regi fieri juris dicendi fides. Ne etenim Romam traduci possent, certissima obstare pericula affirmarunt, quod ita Gallorum omnium animos inflammatos cognoscerent, ut prohiber ! nulla vi possent, quin membratim malorum auctores a se abeuntes discerperent.

His de rebus multa disceptatione inter cardinales coram Pontifîce habita, cum legibus ha bendum Romæ judicium quidam dicerent, nec vidcretur institui posse judicium in regno, de Gallis episcopis, propter Regem. Alii magnum regem per summam observationem legum irritari non oportere asserebant : de Cardinali judicium Romæ fieri suspectum futurum : 187tanquam cæteri cardinales communem spectaturi forent magis dignitatem quam causant : justitiam a Rege peti, in qua præstanda nemo dissentiret : judicii modo et locum et libertatem in disceptationem adduci.

Demum, omnibus diligenter pensatis, factum est decretum constituendi judices, delectu Pontificis, qui in Galliam euntes, ante omnia a Rege contenderent, Avenionem permitteret dicendæ causæ sedem institui. Id si minus impetrare valerent, civitates in Gallia tres proponerent, summo imperio episcopi subditas, quarum delecta per Regem una, ad eamdem judicaturi contenderent, et in liberam prælati captivi custodiam permitterentur, fide primum accepta acquieturos eos judicio, quantamcumque in partem accidisset. Omnibus auditis, commentarios actorum rite conficerent, et clausos Romam mitterent, aperiendos in senatu cardinalium ac judicandos ; et interim ipsi in Gallia præstolarentur, eam tantum laturi sententiam, quam præsignatam accepissent.

Delecti sunt ad opus Alphonsus, Civitensis ecclesiæ Præsul, in Hispania234, multos annos Romæ patrocinandis causis versatus ; Nicolaus Ubaldus, patria Perusinus, Auditor Rotæ, juris scientia illustris ; Paulus Tuscanella, Advocatus Consistorialis, et Ludovicus Jeminianensis, in procuratione causarum industrius, una cum duobus scriptoribus, adjuncto omnibus, tanquam auriga fidissimo, Falcone, Romano, ex Sinibalda familia, Clerico Apostolicæ Cameræ, qui difficillimis duabus in Gallia legationibus functus, magnam apud Regem inierat gratiam : cujus dexteritate modo etiam leniri posset impetus Regis, si quid inclementius aliquando agitaret.

Ici s’arrêtent les renseignements tournis par le Cardinal de Pavie, qui ne dit plus mot de l’affaire. Quant aux historiens, ils sont muets sur la suite du démêlé entre le Pape et le Roi relativement à ce procès. Tout ce qu’ils constatent, et tout ce que l’on sait jusqu’à ce jour, c’est que Louis XI récusa les juges désignés par la Cour de Rome, peut-être aussi le mode de procédure proposé, et garda jusqu’en 1482, dans leurs cages de fer, ses deux prisonniers, Balue en Touraine et d’Haraucourt à la Bastille.

À vrai dire, la question était de celles qu’il est difficile de résoudre, autrement qu’en principe.

En leur condition de clercs, Balue et d’Haraucourt étaient du for de l’Église. Nul autre qu’elle n’avait qualité pour connaître des crimes qui leur étaient imputés, et par suite, instituer des juges pour instruire leur procès. Nul autre qu’elle n’avait le droit, une fois convaincus, de les abandonner à la vindicte du bras séculier. Pour être méconnu dans nos législations modernes, ce principe sacré n’en est pas moins hors de toute discussion.

Mais son application, dans l’espèce, n’était pas aussi simple qu’on le croirait, au premier abord. L’esprit méfiant de Louis XI y apportait un grand obstacle ; il faut reconnaître que cet obstacle n’était pas le seul. Les juges devaient être compétents par l’autorité et la science juridique, cela va sans dire, mais de plus par la connaissance 188des affaires de la France, si compliquées, si obscures, à cette époque de grandes luttes, intérieures et extérieures. Ils devaient, en outre, offrir toutes garanties au Roi, en se montrant à l’abri de toute influence étrangère. Ils devaient enfin, sans violer les règles de la justice, tenir un certain compte de la raison d’État. Louis XI avait certainement des griefs personnels à venger, mais au-dessus de lui, il y avait la France que le crime des accusés eût pu conduire aux abîmes.

Louis XI, à tort sans doute, estima que des juges étrangers au pays ne pourraient se rendre un compte exact de l’énormité du crime, et des incalculables conséquences qu’il aurait eues, si les coupables avaient trouvé le temps et les moyens de le consommer. Il soutint, d’autre part, que ce procès devait être jugé en France, à l’abri des intrigues que ne manqueraient pas de nouer les alliés du traître, le Breton, le Bourguignon, l’Anglais. Il crut enfin, dans son esprit soupçonneux, qu’on ne rendrait point, en Cour de Rome, une sentence qui mît à jamais les coupables dans l’impossibilité de nuire à la France, en servant ses ennemis. Le Breton, le Bourguignon, l’Anglais, tous princes catholiques, n’avaient-ils pas à Rome leurs gens et leurs influences ? — Enfin, il parut impossible au Roi de rendre à Balue, sur sa parole, une liberté même relative et provisoire. Que pouvait bien valoir, en effet, la parole de Balue, voire, son serment ?

D’ailleurs, les avis divergents qui s’étaient fait jour au sein du Sacré-Collège, lorsqu’on y avait discuté la question du procès, et que Louis XI ne pouvait ignorer, n’étaient pas faits, il faut le reconnaître, pour le rassurer pleinement.

Quoi qu’il en soit, les négociations n’aboutirent pas. Durant treize ans, l’affaire resta sans solution, et durant le même temps, ou peu s’en faut, Balue et d’Haraucourt restèrent soumis à l’horrible supplice qu’ils avaient, sinon inventé, du moins, importé d’Italie pour d’autres fins.

Il est permis de croire que Louis XI, dans sa colère sournoise, s’accommodait assez bien de ces lenteurs, qui lui laissaient le loisir d’exercer sa vengeance, sans que sa conscience lui rît entendre de trop durs reproches. — Pour Hélie de Bourdeille, son rôle, en ce qui concernait personnellement Balue et d’Haraucourt, était terminé du moment que le Saint-Siège avait saisi l’affaire. Nous ne voyons plus l’archevêque de Tours intervenir en faveur des deux prisonniers, si ce n’est sous forme de conseils, d’exhortations, de prières plus réitérées et pressantes, à mesure que, les années succédant aux années, leur détention se change en un supplice pire que la mort.

Mais cette affaire de Balue avait une suite. En même temps que le cardinal et l’évêque prévaricateurs, on avait arrêté plusieurs de leurs confidents, de leurs serviteurs ou de leurs familiers. La cause de ces inculpés relevait aussi de l’autorité ecclésiastique ; néanmoins les juges séculiers prétendaient les garder en leur puissance, et instruire leur procès. Devant cette prétention, l’intrépide défenseur des immunités de l’Église revendiqua avec une suprême énergie tous les droits dont il avait la garde. Les inculpés étaient ses justiciables, il employa tous les moyens canoniques à sa 189disposition pour faire respecter, dans son propre pouvoir, le pouvoir de la sainte Église.

Les magistrats civils, hommes de cour et de parlement, essayèrent avec lui d’une transaction qui réussissait habituellement, paraît-il, en ces temps de défaillance épiscopale. Ils se heurtèrent à une invincible résistance.

Ils proposaient à l’archevêque de juger en son nom, moyennant une délégation écrite, un vicariat, de sa part. L’archevêque, au contraire, suivant avec une scrupuleuse exactitude la ligne de conduite adoptée par le Saint-Siège dans la cause personnelle de Balue, leur répondait : Mettez d’abord les accusés en mon pouvoir, aux prisons de l’Officialité, et je ferai leur procès, votre procureur présent. Quoi qu’on fît, on ne put obtenir de lui une autre réponse.

De là des colères, des menaces de saisie de son temporel, des vexations de toute sorte contre le noble prélat et contre ses gens. Hélie de Bourdeille resta inflexible, et grâce à l’intervention de Louis XI, qui jugea bon de modérer le zèle de ses subalternes, leurs menaces n’eurent pas d’effet, pour le moment.

Les historiens, en racontant l’affaire des serviteurs et familiers des prélats criminels, ne se montrent ni bien renseignés, ni fort justes à l’égard d’Hélie de Bourdeille. Ils confondent les faits, ou les interprètent avec une malveillance frondeuse, toute gallicane.

Les uns prétendent que le temporel de l’archevêque fut saisi, en cette occasion, puis relâché par ordre du Roi. C’est une erreur, que le témoignage de Bois-Morin réfute absolument. Le temporel d’Hélie de Bourdeille ne fut saisi qu’une fois, et il le fut à l’occasion de la publication de la bulle In Cœna Domini.

D’autres, plus venimeux, essaient de déverser l’odieux sur la conduite et les intentions si pures du saint archevêque : Voilà bien, disent-ils, l’homme terrible aux faibles, impitoyable pour les petits, prosterné devant les puissants ! Il se garde prudemment de lancer les censures contre le Roi, premier auteur de ces arrestations, mais il en accable les subordonnés du prince, ceux qui ne font qu’exécuter ses ordres. — Quel cas faire d’une accusation qui procède d’une aussi grossière ignorance des lois de l’Église ? Ces auteurs oublient, s’ils l’ont jamais su, que les causes des rois et des princes souverains sont réputées causes majeures et par conséquent réservées au Pape ; que nul évêque ou archevêque n’a, d’après le Droit, qualité pour y intervenir et frapper les rois des censures ecclésiastiques.

Hélie de Bourdeille, qui le savait un peu mieux, exerça dans toute sa plénitude le droit que lui conféraient les lois de l’Église, et qui devenait alors un pénible de voir ; mais il n’alla point au delà, aussi courageux, héroïque, en ces tristes conjonctures, que réservé et soumis.

Il faut constater, à la gloire d’Hélie de Bourdeille et aussi à l’honneur de Louis XI, que ces démêlés n’altérèrent en rien les rapports de confiance et de haute estime qui unissaient le Roi au saint archevêque.

1907.
La collégiale de Saint-Florentin d’Amboise (1470)

Depuis 1434, le château d’Amboise appartenait définitivement à la Couronne. Dans sa déclaration, datée de Tours, Charles VII avait formellement exclu ce château de la restitution qu’il faisait à Louis d’Amboise, de tous ses biens précédemment confisqués.

Durant les premières années de son règne, Louis XI fit plusieurs séjours assez longs dans cette place, qu’il affectionnait, attiré sans doute par les belles chasses de la forêt voisine. Il y continua même les bâtiments commencés par son père, et que l’on connaissait sous le nom des Sept-Vertus, à cause des statues qui les ornaient. C’est dans ce château qu’il relégua sa femme et fit élever son fils le Dauphin. Toujours soupçonneux, et peut-être avait-il quelque droit de l’être, il prit des précautions minutieuses, parfois même étranges, pour éloigner du château tous ceux qui n’étaient pas attachés à la personne de la reine et de ses enfants.

Or, il y avait à l’intérieur du château une collégiale dédiée à Notre-Dame et à saint Florentin, fondée et dotée par Foulques Nerra, et pourvue dans le principe de six chanoines et d’un chevecier. Cette église avait été érigée en paroisse en 1044, mais sans avoir un territoire particulier, et sa juridiction, étant toute personnelle, tombait seulement sur les nobles et sur leur suite, et en outre sur tous les étrangers arrivés depuis moins d’un an, en quelque partie de la ville qu’ils eussent élu leur domicile. Cet usage ouvrait la porte du château à tous les malfaiteurs qui auraient eu de mauvais desseins sur le jeune prince. Aussi Louis XI, toujours inquiet, et sous le prétexte plausible que les étrangers pourraient introduire des maladies contagieuses, fit-il bâtir dans l’intérieur de la ville une autre église de Saint-Florentin, à laquelle il conféra les droits de paroisse. Cette construction eut lieu en 1469235.

L’ordonnance archiépiscopale, que nous reproduisons, date aussi de cette année 1469 (vieux style). Elle nous apprend que le chapitre de Saint-Florentin s’était considérablement accru, puisqu’il comptait alors treize prébendes et de nombreuses chapellenies. Cette collégiale avait ainsi atteint sous le règne de Louis XI et grâce, sans aucun doute, à ses largesses, son plus haut point de prospérité. — L’église de Saint-Florentin subsiste encore aujourd’hui, sur les bords de la Loire. Fort bien restaurée, elle atteste par son élégance architecturale que le Roi, en supprimant 191l’église primitive, enclavée dans son château, avait su compenser généreusement une mesure que la prudence pouvait lui imposer. Hélie de Bourdeille n’avait eu, dans cette affaire, qu’à s’associer à la pensée du prince et à le seconder dans ses pieux desseins.

A.
Suppression de la prébende de l'église

Archives d’Indre-et-Loire. — Archevêché de Tours. Cartulaire, G. I, Registre, in-4° papier, 364 feuillets236. — Texte, page 422. Traduction, page 672.

Suppressio prebende Ecclesie Ambasie convertende in Magistro et pueris de psalleta erigendis.

Helias, Dei gratia Archiepiscopus Turonensis, universis et singulis has nostras presentes litteras inspecturis, salutem in Domino sempiternam.

Etsi sit officii nostri pastoralis, prout apostolico docemur exemplo, instantia, cothidiana sollicitudo omnium ecclesiarum in parte ejusdem nostre sollicitudinis constitutarum, precipue tamen cure nobis illarum esse debet, atque nostre mentis aciem ad eas potissime jugi vigilantia dirigere nos convenit, que venerandis collegiis adornantur, et in quibus Deus omnipotens, singulis horis canonicis, sedulo colitur, ejusque misericordia continuis precibus imploratur, quibus stabilitur sacrosancta Mater Ecclesia, et propitius fit Altissimus ortodoxo populo suo.

Inter quas quidem ecclesia nostra collegiata beatissime Genitricis Dei Marie, et Sancli Florentini de Ambasia, nostre Turon. diocesis, merito commendanda et venerabilis existit. Cujus venerabiles Decanus et canonici supplici petitione monstrarunt, seu monstrari fecerunt, quod licet eadem ecclesia Decanum et Collegium habeat, ita quod sunt ibi tresdecim canonicatus et prebende, de quibus idem Decanus Canonicatum unum cum prebenda obtinet, sunt etiam ibi capellanie diverse, per clericos seculares obtineri solite sive obtinende, institute, intervenientibus nostris licentia et auctoritate ; quorum quidem Decanatus necnon canonicatuum et prebendarum collatio, provisio, seu alia omnimoda dispositio, quotiens eos vacare contingit, etiam ecclesiæ ipsius visitatio, correctioque et punitio quorumcumque excessuum, personarum omnium et singularum ipsius ecclesie memorate, ad nos, ratione dignitatis nostre archiepiscopalis, de jure et consuetudine, pertinere noscuntur ; ac insuper sit eadem ecclesia campanis et organis ac vestimentis decentibus, ad servitium divinum congruentibus, sufficienter dotata, ad instar ceterarum collegiatarum ecclesiarum ; ac tamen caret Magistro et pueris Sellete, qui in ecclesiis cathedralibus et aliis collegiatis communiter ordinantur ; quorum laudes speciose in conspectu Dei fore, ex hoc arbitramur, quia scriptum est : Ex ore infantium et lactentium, Deus, perfecisti laudem :

Deprecantes iidem Decanus et canonici, ut institutionem hujusmodi Magistri et puerorum Sellete, in eadem ecclesia, facere dignaremur ; et quia pro eorumdem sustentatione proventus ecclesie minime sulficere dignoscuntur, humiliter postularunt, ut quamprimum aliquem dictorum canonicatuum et prebendarum per cessum vel decessum vacare contingeret, eosdem canonicatum et prebendam sic primo vacantes, subprimere, fructusque illius prebende statui et sustentationi illorum Magistri et puerorum instituendorum applicare, annectere et incorporare ; dictosque Magistrum et pueros Sellete ex nunc creare et instiluere, in supra dicta ecclesia 192collegiata, de speciali gratia, dignaremur ; duodecim canonicatibus et prebendis in eadem dumtaxat in posterum remanentibus.

Nos igitur, Archiepiscopus ante dictus, justis votis et petitionibus prenominatorum Decani et canonicorum ecclesie ante dicte annuere volentes, eorumque pium desiderium benigno fa vore prosequentes :

Ad summi Creatoris et Redemptoris nostri Jhesu Christi gloriam, ejusque divini cultus ampliationem, necnon laudem ejusdem Genitricis beatissime Virginis Marie, beatique Floren tini, acdecorem Ecclesie, ex nunc, authoritate nostra, tenore presentium, Magistrum et qua tuor pueros Sellete instituimus, creamus, et ordinamus perpetuo in ipsa ecclesia collegiata de Ambasia tenendos et fovendos, vestiendos etnutriendos expensis ejusdem ecclesie.

Et ut ipsa ecclesia onus expensarum victus etvestitus hujusmodi valeat comodius suportare, primum canonicatum et primam prebendam illi annexam dicte ecclesie nostre Beate Marie et Sancti Florentin ! de Ambasia primo vacantes, per cessum vel decessum possidentis, ex nunc prout ex tunc, et ex tunc prout ex nunc, si ad nos tunc illa vice spectet et pertineat, jure nostro ordinario, supprimimus, et duodecim tantum remanere decernimus et pronunciamus ; fructusque integros per omnia prebende illius canonicatus sic suppressi ad opus, aliment um, victum et vestitum, et sustentationem ipsorum Magistri et puerorum convertimus et applicamus ; ac deinceps perpetuis temporibus applicandos et convertendos in id ordinamus et decernimus.

Prenominati autem Magister et pueri Sellete instituentur et ordinabuntur per Decanum et Capitulum, seu per Capitulum, absente Decano, ita ut nunquam desint dicti Magister et pueri choro semper in divinis officiis servituri. In quo, si iidem Decanus et Capitulum negligentes fuerint, nos et successores nostri dictos Magistrum et pueros Sellete ordinabimus et instituemus.

Super quibus omnibus et singulis premissis, authoritatem nostram pariter et decretum interponimus per presentes : salvis verumptamen in omnibus auctoritate, jure, beneplacito Domini nostri Pape et Sancte Sedis Apostolice, ac nostro et quolibet alieno.

In quorum omnium et singulorum premissorum fidem et testimonium, has presentes litteras sigillo camere nostre, et signo notarii et secretarii nostri fecimus et jussimus communiri.

Datum in palatio nostro archiepiscopalif Turonis, die quarta decima mensis aprilis, anno Domini millesime quadringentesimo sexagesimo nono, ante Pascha.

Per Dominum.

J. Friquard.

B.
Promesse de messes par le chapitre

Archives d’Indre-et-Loire. — Archevêché de Tours. Cartulaire, G. I, Reg., in-4°. — Texte, page 424. Traduction, page 674.

Capitulum Ambasie promittit missam in die Translationis237, et anniversarium post obitum archiepiscoporum238.

Reverendissimo in Christo Patri et Domino Domino Helie, archiepiscopo Turonensi, Decanus et Capitulum Ecclesie vestre Collegiate Beate Marie et Sancti Florentini de Ambasia, vestre Turonensis diocesis, obedientiam et reverentiam cum honore.

193Vestre dignitatis altitudo, cure que pastoralis sollicitude promerentur ut pro V. R. P. omnes ecclesie vestrarum diocesis et provincie preces sedulas Deo nostro jugiter fondant ; quathenus feliciter et digne eadem R. P. V. Deo famuletur, et officium suum pastorale bene et laudabiliter exercere valeat, ad Conditoris omnium gloriam, et laudem Beatissime Virginis Marie et sanctorum, neenon utilitatem Ecclesie et salutem animarum ; ita ut cum grege sibi credito gratia in presenti et gloria in futuro potiatur.

Sed licet omnes dicte ecclesie ad hoc, ut premittitur, eflicaciter teneantur, prelibata verumptamen ecclesia vestra de Ambasia signanter et precipue tenetur, cum ipsam singulariter, pro favore, dicta V. R. P. quamplurimum exequatur ; quod evidentius comprobatur ex favoribus et auxiliis per eamdem P. V. eidem ecclesie vestre jam impensis.

Idcirco nos ad hoc ut beneficentie debitum exsolvamus, ac vitium ingratitudinis subterfugere valeamus, in nostro Capitulo, unanimi consensu, memorate R. P. V. concessimus et concedimus, ac pro nobis et nostris successoribus spopondimus, quod quamdiu, Domino largiente, vitam duxeritis in humanis, singulis annis, unam missam de beata Maria, in nostra dicta ecclesia, die vestre Translationis ex ecclesia Petragoricensi ad ecclesiam Turonensem, si comode, vel ad propinquam sequentem diem convenientem, pro vestra intentione ; post obitum vero vestrum, tam pro vobis quam pro successoribus vestris archiepiscopis, unum anniversa rium eisdem singulis annis, die ejusdem vestri obitus, solemniter celebrare perpetuo239.

In cujus rei testimonium, sigillum nostrum hiis presentibus duximus apponendum. Datum in Capitulo.

8.
La paix d’Ancenis (1468-1470)

Nous trouvons la signature d’Hélie de Bourdeille parmi celles des soixante-quatorze seigneurs qui garantirent, en 1470, pour la France, la paix dite d’Ancenis, conclue, le dix septembre 1468, entre le roi Louis XI et François, duc de Bretagne.

A.
Traité d’Ancenis (1468)

D. Lobineau. — Histoire de Bretagne, édit. 1707, t. II, Preuves, col. 1305 sqq.

François, par la grâce de Dieu, duc de Bretaigne, comte de Montfort, de Richement, d’Estampes efde Vertus, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, salut.

Comme pour appoiser les différences d’entre Monsieur le Roy, Monsieur Charles, son frère, et Nous et autres, mon dit sieur le Roy, pour les causes et considérations contenues en ses lettres, eust donné authorité, faculté et puissance espécial à nostre très chier et très aimé 194cousin, le Duc de Calabres et de Lorraine, de traitter, paciffier et appointer les dits différents, pour la part de mon dit sieur le Roy [...]

Donné au Bourg d’Ancenis, le X jour de septembre MCCCCLXVIII, ainsi signé : C. Chauvin. — A. de Beauveau. — Michel de Partenay, et scellé du sceau de leurs armes.

[...] En tesmoing de ce, Nous avons signé ces présentes de Nostre main, et en icelles fait apposer Nostre grant scel. — Donné à Nantes le XVIII jour de septembre MCCCCLXVIII. Ainsi signé : François. — Par le Duc, de son commandement et en son conseil : C. Richart.

Obligations, scellez et promesses de plusieurs Princes du sang, prélats, seigneurs et ca pitaines du Royaume de France, de garder et entretenir le traité de paix fait à Ancenis, entre le Roy Louis XI et son frère Charles, et le Duc de Bretaigne. Les lettres du Roy, contenant le dit traité, datées du XVIII septembre MCCCCLXVIII, les dits scellez par actes authentiques, signez et deûment scellez.

(Suivent quarante-quatre lettres, datées de 1470.)

Suivent les scellés d’autres (trente) seigneurs pour la mesme fin que les précédents, sçavoir pour le traité de paix d’Ancenis [...]

4° de Hélie, Arcevesque de Tours, du 7 juin, au dit an (1470) [...]

30° de Charles, fils et frère de Roys de France, comte de Xaintonge et seigneur de la Rochelle, du 21 de juin, au dit an [...]

9.
La mort du duc de Guyenne et le procès de l’abbé de Saint-Jean-d’Angély (1472-1473)

Les luttes politiques mises à part, Louis XI et son frère Charles semblent avoir eu, l’un pour l’autre, une certaine affection de famille. Lorsque la trahison de Balue fut découverte, et que le roi put faire savoir au duc Charles avec quel art infernal le misérable était parvenu à les diviser, au profit des ducs de Bourgogne et de Bretagne, les deux frères eurent une entrevue touchante. (Voir à ce sujet Lenglet, III, 108.) — Mais rien ne vaut, à notre avis, le récit qu’en fait, dans une de ses lettres, le Cardinal de Pavie, en qui l’on entend le témoignage contemporain de la Chancellerie Romaine.

A.
Jacques Amanati, cardinal de Pavie (le Papiensis)

Ut autem Regi cardinalis (Balue) et episcopi (Virdunensis) confessiones renunciatæ fuerunt, illico litterarum exempla ac mandatorum, et omnem habitam quæstionem mittens in Britanniam ad fratrem, admonuit jam tandem videret, quibus esset consultoribus hactenus usus, et quamnam ob causam in dissidium fraternum principes ilium adduxissent ; proinde rediret aliquando ad fratrem, nec se cariorem externis quam sibi esse existimaret : Aquitaniam ipsi non ideo a se oblatam, quod circumventum eum quæreret teneri, sed ut malevolorum consiliis abduceret. Quibus motus Carolus frater, ac naturæ etiam suasione adjutus, et Aquitaniam accipere, et mutuo etiam colloquio redintegrationem amoris confirmari consensit.

195Quod tamen ejus intimi regiis adhuc promissis diflfiderent, ut sine periculo congressus fieret, ad flumen quod Britonum fines alluebat, vadum in ea parte nullibi habens, factus est lintribus pons, et ad ejus medium firmus paries ex asseribus cum fenestella cancellis instructa, quibus contingi dexteræ possent, et mutuus præberetur aspectus. Cum illuc ab utraque parte accessissent, Carolus posito genu Regem adoravit, et mox jussus assurgere, datam per can cellos Regis manum lacrymantibus oculis est osculatus. Eo in loco, vim naturæ, quanta sit, licuit intueri. Iterum enim in genua procedans, errata in eum sua coepit deflere, eaque ignosci continentibus lacrymis precabatur, admissa, ut excusabat, non tam voluntate, quam juventutis errore et consultorum fallacia. Se, si mereri veniam posset, et ad gratiam ejus reditum invenire, futurum in regia potestate, et ab imperiis non abiturum, quorum supremo vitæ discrimine servator cuperet inveniri.

Hanc orationem pœnitentiæ plenam fletu etiam excipiens Rex, post multa in eos prolata qui ipsos antea conjunctos tam misere disjunxissent, ac in tôt pericula ac damna præcipitassent, veniam quam dare jamdudum optabat, toto animo, interprète Deo, dare se dixit, hortatus denuo summis amoris affectibus ad mutuam unionem. Quæ cum magna doloris significatione defleret, concitationem animi retinere non valens Carolus, media interrupta oratione, dissolvi subito ligna parictis imperat, et ad Regem transiliens genibus se ejus advolvit, ac gemens pietatis omnegenus profundit. Eum illico allevatum Ludovicus non absimili affectu complexus est. Nec fuit ex turba comitantum quisquam, qui non eodern exemplo mutuis inter se osculis et complexibus lætaretur.

Postridie, Carolus a Rege dux Aquitaniæ appellatus, in verbo Regis, de more aliorum, juravit. Relictis penitus Britonibus, tanta celebritate receptus est in regno, ut et festi passim omnibus locis facti sint dies.

B.
Chacon et ses continuateurs

C’est ainsi que Ciacconio, ou plutôt ses continuateurs résument le récit pathétique du Cardinal de Pavie. Jean de Troyes, dans sa Chronique, apporte un témoignage plus concis, mais concordant. Il signale, en particulier, la part que la bonne reine Charlotte de Savoie avait eue au rapprochement des deux frères, ce qui nous permet de conclure, étant donnée la confiance que cette princesse avait en Hélie de Bourdeille, ainsi que nous l’établirons en son lieu, à une intervention plus ou moins efficace du saint archevêque, dans cette heureuse réconciliation.

Et après tout ce que dist est, le Roy, mon dit seigneur de Bourbon et aultres seigneurs s’en tirèrent devers Niort, la Rochelle et aultres lieux environ, où ils trouvèrent monsieur le duc de Guyenne, frère du Roy, et en icelluy voyaige, moyennant la grâce de Dieu et de la benoiste Vierge Marie, le Roy et mon dit seigneur de Guyenne furent réunis et mis en bonne paix et amour l’ung avec l’autre, dont moult grant joye fut incontinant espendüe par tout le royaulme, Et pour ceste paix fut dict et chanté en saincte Église le Te Deum laudamus, faict les feux par toutes les bonnes villes, tables rondes dressées, et de moult grans soulas et esbatemens, et joyes prins. Et puis après, le Roy s’en retourna à Amboise, par devers la Royne, qui comme bonne, honneste et très noble Dame, avoit fort travaillé à traicter la dicte bonne paix et union, que Nostre Seigneur, par sa saincte grâce et bonté, vueille de bien en mieulx tousiours bien entretenir !

La décision de Louis XI était heureuse. Le duc de Bourgogne s’était cru assuré d’établir le frère du Roi en Champagne, entre les Ardennes et la Bourgogne, et de se 196ménager ainsi un passage entre les deux moitiés séparées de ses États. Du même coup, le Roi déjouait les plans du Bourguignon, mettait le duc Charles en opposition avec ses anciens amis les Anglais, qui conservaient toujours des vues sur la Guyenne, et le rendait suspect à son hôte et protecteur d’hier, le duc de Bretagne, si favorable aux Anglais et en tout si contraire aux véritables intérêts du royaume.

Malheureusement, par inconstance et légèreté d’esprit, faiblesse de caractère, plus que par mauvais cœur, le duc Charles devait bientôt retomber sous la domination des pires ennemis delà France, et la Guyenne devenir comme un état étranger à celle-ci. Lorsque trois ans plus tard, en 1472, la mort vint le surprendre, le duc de Guyenne créait au Roi, son frère, alors sans alliés, sans espoir de secours, les plus graves embarras. En vain, Louis XI lui faisait-il les dernières offres qu’il pût faire, à moins d’abdiquer et de lui céder la place ; en vain, lui proposait-il quatre provinces qui l’auraient étendu jusqu’à la Loire, la main de sa propre fille et le titre de lieutenant-général du royaume ; le duc Charles ne voulait rien entendre.

C’est dans ce temps que l’on vit Louis XI, abandonné de tous, se tourner sincèrement vers le Ciel, ordonner des prières pour la paix, et établir solennellement par toute la France la pratique franciscaine de l'Angelus240.

Mais sa dévotion ne l’empêchait pas de surveiller de très près les agissements du jeune duc, et suppléant à la force matérielle qui lui manquait par la vigilance, de se faire renseigner, jour par jour, sur les intrigues de la petite cour de Guyenne et sur les progrès de la maladie de son frère Charles, miné depuis sept à huit mois par la fièvre quarte. Aussi bien, la cour de Guyenne était déchirée par deux partis, celui de la maîtresse poitevine, Dame de Montsoreau, et celui de Lescun, le favori gascon. D’autre part, la fidélité des gens du duc se trouvait, par sa maladie même, mise à une rude épreuve : à quoi bon s’engager envers un mourant ? — Il y avait plus de profit à se tourner vers le Roi.

C.
Lettres de Louis XI au Grand Maître de France

Quelques lettres de Louis XI au Grand Maître de France, Dammartin, montrent bien ce qui se passait :

Monsieur le grand maistre, [...] Le Bicle qui estoit à M. de Lescun, s’en est venu, et a dit adieu au Duc, pour quoy je pense qu’il est instruit : je luy ay dit qu’il se tinsse en son hostel. Je vous envoyé par escrit ce qu’il m’a dit, ce qui se contrarie l’un à l’autre, et est langage tout forgé ; et de ce qu’il charge M. le Connestable, ayant donné meilleur espoir qu’auparavant.

Mme de Thouars est morte, et ils ont amené à Saint-Jean-d’Angély monsieur de Guyenne, qui a les fièvres quartes. Il a fait faire serment à ses gens d’armes de le suivre contre moy ; mais il y en a aucuns qui ne l’ont pas voulu faire, et s’en sont venus, comme le fils du sieur de Dampierre.

197Je vous envoyé le fils de Jean de Aulbus, mon maistre d’hostel, auquel j’ay chargé vous parler plus au long de toutes choses […]

Monsieur le grand maistre, depuis les dernières Lettres que je vousay escrites, j’ay eu nouvelles que monsieur de Guyenne se meurt, et qu’il n’y a point de remède en son fait ; et me l’a fait sçavoir un des plus privez qu’il ait avec luy, par homme exprès ; et ne croit pas, ainsi qu’il dit, qu’il soit vif à quinze jours d’icy, au plus qu’on le puisse mener. S’il m’en vient aultres nouvelles, incontinent je vous le feray sçavoir.

Le seneschal d’Agenois est icy, et je lui ay appointé son estât, en manière que je crois qu’il est bien content. Et afin que nous soyons asseuré de celuy qui m’a fait sçavoir les nou velles, c’est le moyne qui dit ses Heures avec monsieur de Guyenne, dont je me suis fort ébahy, et m’en suis signé depuis la teste jusques aux pieds. — Et adieu. — Escrit au Montils-les-Tours, le 28 may. — Louis.

A nostre cher et amé Cousin le Comte Dammartin, grand maistre de France241.

Si la date de cette dernière lettre est exacte, il faut en conclure que Louis XI ne connut qu’assez tard la mort de son frère. On sait, en effet, que le duc de Guyenne succomba le 24 mai 1472. Le jeune prince, sur la mort duquel on répandit bientôt des bruits diffamatoires contre Louis XI, ne semble pas avoir conçu, pour sa part, le plus léger soupçon au sujet de son frère. Le jour même de son décès, il l’institua son héritier et lui demanda, en des termes fort touchants, pardon des torts qu’il avait pu avoir à son égard :

Toutefois des biens faits louange à Dieu, et des fautes nous luy supplions et requérons vray pardon et mercy. — Et quant au surplus, comme nous devons à plusieurs plus que nous ne possédons, à celuy qui quand et de ce pourra souvenir, faut recourir par quoy à iceluy que, pour droict d’héritier, nous doit succéder, nostre dict très redouté seigneur monsieur le Roy, lequel, s’il luy plaist, nous instituons nostre principal exécuteur, comme avons dit de vant, en l’honneur de la Passion de Nostre Seigneur Jésus-Christ :

Supplions tant comme nous pouvons, et ce nonobstant autant que nous pouvons charger sa conscience, qu’à tous ceux à qui nous devons, fasse payer nos debtes, et nous descharger d’icelles, comme en luy nous avons parfaite fiance, et ainsy qu’il eust voulu pour luy estre fait, si premier que nous fust décédé.

Outre plus bénignement luy requérons, qu’il luy plaise tous nos serviteurs traicier humainement [...] et les justement et raisonnablement récompenser des bons services qu’ils nous ont faits.

Et après, si aucunement avons jamais offensé nostre dit très redouté Seigneur, et très amé frère, nous luy requérons qu’il luy plaise nous pardonner ; car de nostre part, si oncques en quelque manière il nous offensa, de très débonnaire affection prions la divine Majesté qu’elle luy pardonne, et de si bon courage et bonne volonté luy pardonnons.

Et au surplus, pour nostre âme fasse faire mon seigneur le Roy, nostre dict héritier, tant de services qu’il verra estre à faire […]

Le duc de Guyenne mourut-il de mort naturelle ou par suite d’un crime ? — L’histoire, tout en inclinant vers l’hypothèse du crime, n’a pu l’affirmer positivement. 198Quel fut l’auteur de ce crime ? — Sur cette seconde question, l’obscurité s’épaissit encore ; mais il paraît certain que Louis XI ne saurait être retenu coupable de ce forfait.

Ce n’est pas qu’on n’ait fait de grands efforts pour en charger sa mémoire.

À une époque où ce crime de famille était d’un usage commun parmi les princes chrétiens, où Douglas et Mar, Viane et Blanca, Bragance et Viseu, Clarence et l’infortuné Gilles de Bretagne payaient de leur vie, sans que l’on s’en indignât outre mesure, les rancunes, ou les convoitises de leurs frères, la haine et la calomnie se voilèrent la face devant l’horreur de l’acte qu’on imputait au Roi de France.

Un serviteur trop zélé de Lescun, Jourdain Faure, abbé de Saint-Jean-d’Angély, l’avait débarrassé de la maîtresse du duc de Guyenne, au moyen d’une pêche empoisonnée. On crut que, pour sa sûreté, il avait aussi empoisonné le duc, à moins que celui-ci n’eût, par hasard, partagé avec la dame de Montsoreau le fruit homicide. Lescun, qui se croyait compromis, mena grand tapage ? à la mort de Charles.

Il accusa, dit-on, le Roi d’avoir payé Jourdain Faure, et s’étant saisi de ce dernier, ainsi que de Henri la Roche, officier de la bouche du prince, il les fit conduire en Bretagne pour y être jugés et condamnés au feu242. Il n’avait pas même attendu la mort du pauvre duc, pour arrêter ces malheureux.

Monsieur de Comminges (Lescun, comte de Comminges) soutenoit à toute puissance que le duc avoit esté empoisonné et maléficié par l’exprès commande ment de celuy qui naturellement estoit tenu à l’aimer243.

De son côté, le duc de Bourgogne, dont cette mort déjouait tous les plans, promettait au Roi une guerre à feu et à sang, tenait sa parole, débutait par l’horrible exécution de Nesle, et lançait un affreux manifeste où il accusait ouvertement Louis XI d’avoir empoisonné son frère, et d’avoir voulu le faire périr lui-même.

Le Roi, était-il dit dans cette pièce odieuse, avait, en 1470, corrompu Baudoin, bâtard de Bourgogne, Jean d’Arson et Chassat pour empoisonner le duc de Bourgogne ; il venait de faire périr le duc de Guyenne par poison, maléfices et sortilèges. 199Le Roi s’était ainsi rendu coupable du crime de lèse-majesté envers la Couronne, envers les princes et la nation. C’était un parricide, un hérétique, un idolâtre ; tous les princes avaient le devoir de s’unir contre lui.

L’histoire n’a point ratifié cet inique jugement. Les auteurs les plus défavorables à Louis XI n’osent affirmer le fait. Claude Seyssel, son ennemi déclaré, se contente de dire :

Plusieurs y a qui disent ce que toute-fois je n’affirme pas, que Louis XI fut cause de faire mourir son frère par poison : mais bien est chose certaine qu’il n’eut jamais fiance en lui, tant qu’il vêquit, et ne fut pas déplaisant de sa mort.

À la vérité, Thomas Basin ne néglige rien pour laisser croire que Louis XI empoisonnait aussi les serviteurs de son frère ; mais cet évêque, quand il s’agit de Louis XI, ne peut être cru sur parole. Quant à l’historiette si connue de Brantôme, elle ne mérite pas qu’on s’y arrête.

Devant les invectives abominables du duc de Bourgogne, le Roi garda longtemps le silence. À la fin, ce silence pouvant être regardé comme un aveu tacite, il nomma des commissaires, pour travailler au procès de l’abbé de Saint-Jean-d’Angély et de son complice, avec ceux que nommerait le duc de Bretagne. Celui-ci, à vrai dire, ne se pressait guère de juger les accusés, et de prouver parle procès lui-même la pré tendue culpabilité de ce Louis XI, qu’il avait tant d’intérêt à compromettre. Il y avait déjà dix-huit mois que le duc était mort et que ses assassins se trouvaient au pouvoir de François.

Le Roi voulut, selon ses propres expressions, choisir pour commissaires les gens les plus honorables de son royaume, et de fait, ce qui est déjà à nos yeux une preuve de son innocence, il mit à leur tête le saint archevêque de Tours, c’est-à-dire, l’homme du monde le moins capable d’une complaisance.

À Hélie de Bourdeille Louis XI adjoignit Jean de Villiers de la Grollaye, évêque de Lombez244 ; Jean de Popaincourt, président du parlement ; Bernard Lauret, président de Toulouse ; Pierre Gruel, président de Grenoble ; Roland de Coste, breton d’origine, confesseur du feu duc de Guyenne, lequel, en qualité d’inquisiteur de la foi, avait instruit préalablement le procès des coupables, lorsqu’ils étaient encore dans les prisons de Bordeaux.

200Les instructions que le Roi donna à ses mandataires, décèlent une extrême prudence, mais témoignent aussi d’une telle sincérité et bonne foi, qu’on viendrait à douter de tout, s’il fallait les avoir pour suspectes.

On sait comment l’affaire se termina. Au moment où le procès allait commencer, l’abbé d’Angély fut trouvé pendu dans sa cellule, et l’on n’entendit plus parler de son complice245.

Pour nous, le rôle que le saint archevêque de Tours accepta de remplir dans cette grave affaire, prouve à tout le moins qu’il n’avait pas le plus léger doute sur l’innocence du Roi.

Voici quelques-unes des instructions que Louis XI adressa à ses commissaires, ainsi que les lettres qu’il les chargea de remettre au duc de Bretagne.

D.
Instructions de Louis XI à ses commissaires

Biblioth. Nation. — Manuscr. Fonds français, n° 3884, Baluze, f° 292.

Instructions baillées à Hélie de Bourdeille, Archevesque de Tours, Jehan de la Grolaye Villiers, Evesque de Lombez, depuis Cardinal, Jehan de Popaincourt, Président au Parlement de Paris, Bernard Lauret, Président du Parlement de Tholose, et Pierre Gruel, Président au Parlement de Dauphiné, — envoyez par le Roy Loys XI à François II, duc de Bretagne, tou chant le procès de frère Jourdain Faure, dit de Vecours, abbé de Saint-Jehan d’Angély, et Henri de la Roche, accusez de la mort de Charles de France, Duc de Guyenne, Frère du Roy.

Instruction à très Révérend Père en Dieu, Monsieur l’Arcevesque de Tours ; Révérend Père en Dieu, l'Evesque de Lombez ; Maistres Jehan de Poupaincourt, Bernard Lauret et Pierre Gruel, Présidens ès Cours de parlement de Paris, de Thoulouse et du Dauphiné, tous Conseillers du Roy, nostre Sire : de ce que ledit seigneur leur a chargé faire et besoigner devers Mons. le Duc de Bretaigne, et en son pais, touchant le procès de frère Jourdain Faure, dit de Vecours, Religieux de Saint-Benoist, et n’aguères Abbé de Saint-Jehan d’Angély, et Henri de la Roche, qui sont charges ; d’avoir fait, commis et perpétré maléfice, en la personne de feu Mons. le Duc de Guyenne, frère du Roy, dont Dieu ait l’âme.

Premièrement, présenteront à mondit seigneur de Bretaigne les lettres que le Roy luy escript, en le saluant très affectueusement de parle Roy ; etaussy présenteront au Chancellier de Bretaigne et à Mons. de Lescun, Comte de Comminge, les lettres du Roy adressantes à eulx, avecques les salutations accoustumées.

Item, et pour l’exposition de leur créance, les dessus dis diront et exposeront au Duc, comment chascun a sceu que les dis frère Jourdain Faure, dit de Vecours, et Henry de la Roche ont esté chargez d’avoir fait et commis maléfice, en la personne de mondit seigneur de Guyenne, dont Dieu ait l’âme ; à cause de quoy, dès son vivant, ils furent prins et arrestez, et par aucun temps détenus en la ville de Bourdeaulx ; et depuis son trespas ont esté amenez au païs et Duché de Bretaigne, où ils sont à présent détenus prisonniers entre les mains du Duc.

201Item, et lequel cas est si vil, si détestable et si abhominable, que tous Princes vertueux et de justice doivent, de tout leur cueur, désirer que la vérité en soit sceüe et attainte. Et ne fait point le Roy de doubte que le Duc, qui est Prince si vertueux et si prudent, a ce désir et vouloir, comme tout bon Prince de justice doit avoir.

Item, et au regard du Roy, il a ceste matière tant fort à cueur, que plus ne pourroit ; et la y doit bien avoir, tant pour le fait de feu Monseigneur son frère, que pour l’abhomination et énormité du crime ; et entre toutes les choses de ce monde, il n’est rien qu’il désire plus que de faire attaindre et venir à lumière la vérité dudict cas, et de tous ceulx qui y auront donné quelque faveur, ou qui en auroient esté consentans, participans, adhérans ou complices ; sans riens en receler ne couvrir pour quelque personne à qui la matière peust toucher.

Item, et jaçoit ce que les dis frère Jourdain Faure et Henri de la Roche, en toute jurisdiction ecclésiastique et séculière, soient subjets et justiciables tant du Royeaume que du Daulphiné ; aient esté prins en la Duché deGuyenne ; et dit-on les cas dont ils sont chargez y avoir esté commis : ce néantmoins, afifin que chascun cognoisse que le Roy veult et désire qu’il y soit procédé justement, loyaument et selon la vérité, et sans supposition : il a bien voulu et désiré que, avecques ceulx qui seront à faire ledit procès, il y eust aucunes gens notables, commis par mondit Seigneur de Bretaigne, pour y estre présens et besongner ; et que rien ne y fust fait, sans les dis commis du Duc. Et avec ce, a bien voulu, veult et entend, que les dis prisonniers soient et demeurent entre les mains et en la garde du Duc, jusques en la fin du dit procès.

Item, et a ceste cause mesmement pource que l’un des dis prisonniers est personne ec clésiastique et Religieux, le Roy qui désire que la chose soit faite sollennellement, et par per sonnes de grante et notable extimation, envoyé présentement par devers le Duc mondit seigneur l’Arcevesque de Tours, qui est métropolitain du lieu où sont les dis prisonniers, lequel est de si louable vie et renommée, que chascun scet ; et avecques luy, monsieur l’Evesque de Lom bès, qui aussi est ung notable prélat ; lesquels, partant que mestier en seroit, ont la puissance et vicariat de monsieur l’Arcevesque de Bourdeaulx, au diocèse duquel les dis frère Jourdain Faure et Henry de la Roche ont esté prisonniers par aucun temps, et leur procès encommancé. Et pareillement y envoyé Maistres Jehan de Poupaincourt, Bernard Lauret et Pierre Gruel, Présidens des Cours de parlement de Paris, de Thoulouse et du païs du Daulphiné ; duquel païs ledit frère Jourdain est né, et y a demouré la plus part de son temps ; afin que les dessus dis, ensemble ceux que le Duc y commettra avec eulx, besongnent en la matière dudit procès, justement et loyaument, en termes de justice, selon Dieu et leurs consciences ; en mettant peine de atteindre la vérité dudit cas, qui est si énorme et détestable, et de tous ceulx qui en auroient esté consentans, participans ou adhérans, sans riens en receler pour personnes quelconques à qui la matière puisse toucher.

Item, et prieront et requerront mondit seigneur le Duc de Bretaigne, de par le Roy, qu’il vueille commettre gens notables, de par luy, pour besongner en ceste matière avec les dessus dis, les y faire vacquer en toute diligence, et tellement que la vérité des dis cas puisse estre attainte et manifestée, comme il appartient ; et punition faite des délinquans, selon leurs démé rites, en manière que ce soit exemple à tous autres.

Item, diront et remonstreront au Duc, que en ce faisant, il fera euvre vertueuse et de jus tice, grand service à Dieu, loüable par toutes régions ; et au Roy fera si très grand plaisir, que plus ne pourroit faire en pareil cas.

Item, et pour ce que ceste matière touche aucunement le fait de la foy, et que Maistre Roland de Coste, qui est ung notable maistre en Théologie, et Inquisiteur de la Foy, et au vivant de mondit seigneur de Guienne estoit son confesseur, a autrefois besongné audit procès, 202durant que les dis prisonniers estoient à Bourdeaulx, entre les mains de feu mondit seigneur de Guienne, le Roy, qui de tout son pouvoir quiert et désire la vérité du dit cas estre sceüe et attainte, entend que le dit Inquisiteur soit appelé et présent audit procès, ainsi que par raison faire se doit ; car de tant la chose en sera plus sollennellement et seurement faite, tant pour ce que le dit Inquisiteur est ung très notable homme, et ja informé du procès qui a esté fait, que aussi pour ce qu’il est demeurant au païs de Bretaigne, et sur lui ne peut avoir aucune suspition.

Item, et pourchasseront les dessus dis, envers mondit seigneur de Bretaigne, que l’on besongne, en la dite matière, le plus diligemment que faire se pourra ; et comme dit est, y procéderont justement et loyaument, selon Dieu, raison et justice ; et de tout leur povoir mettront peine d’attaindre la vérité du dit cas ; et se à icelluy faire les dis frère Jourdain et Henry de la Roche ont eu aucunes aydes ou moyens, aussi s’il y en avoit aucuns consentans, participans, adhérans ou complices, et de tout ce qu’ils trouveront, feront bon et loyal procès, sans y dissimuler ne riens y receler ou couvrir pour personne quelconque à qui la chose puisse toucher.

Fait à Mons, le vingt deuxiesme de novembre mil quatre cens soixante treize.

Loys.

Isoine.

Fol. 296.

Copies des lettres closes escriptes par le Roy au Duc de Bretaigne.

Mon neveu, je me recommande à vous tant comme je puis.

J’envoye présentement par devers vous l’Arcevesque de Tours, l’Evesque de Lombès, etc. [...] pour besongner au procès du moyne nommé frère Jourdain Faure, et de l’autre, nommé Henry de la Roche, quy sont chargez d’avoir fait maléfice en mon frère de Guyenne, que Dieu pardoint ! Dont, entre toutes autres choses du monde, je désire que la vérité soit attainte [...] etc.

Fol. 297.

Copies des lettres closes escriptes par le Roy au Chancellier de Bretaigne.

[...] Et à ceste cause, considéré que l’un des dis prisonniers ecclésiastique est et religieux ; aussi, que partie du dit crime est ecclésiastique, nous envoyons présentement par delà mes amez et féaulx conseillers, l’Arcevesque de Tours, métropolitain du lieu où sont les dis prisonniers, qui est un tel Prélat, si vertueux, bien renommé, et de si saincte vie, que chascun scet ; et avecques luy, l’Evesque de Lombez, qui est ung notable prélat ; Maistres Jehan de Poupaincourt, Bernard Lauret, et Pierre Gruel, etc. [...]

Fol. 298.

Copies des lettres closes escriptes par le Roy à Monsieur de Lescun.

Monsieur de Comminges, j’escry présentement à mon neveu le Duc, touchant le procès du moyne, frère Jourdain Faure [...]

A ceste cause, j’envoye par delà l’Arcevesque de Tours, qui est ung et si bien renommé prélat, que chascun scet ; et avecques luy, l’Evesque de Lombez, qui est aussy un notable prélat ; et pareillement y envoie Me Jehan de Poupaincourt etc. [...]

203Fol. 299.

Copies des lettres closes escriptes par le Roy à l'Arcevesque de Tours.

Nostre amé et féal, vous avez bien sceu comme frère Jourdain de Vecours, autrement dit, Faure, Religieux de Saint-Benoist, et Henry de la Roche, ont dès pieça esté chargez d’avoir fait et commis maléfice, en la personne de feu nostre frère le Duc de Guienne ; à l’occasion de quoy, dès son vivant, ils furent prins et arrestez en nostre ville de Bourdeaulx ; et depuis son trespas, menez au Duché de Bretaigne, entre les mains de nostre très cher et très amé neveu, le Duc de Bretaigne, où ils sont à présent détenus prisonniers.

Et pour ce que, entre toutes autres matières, Nous avons ceste-cy et devons avoir très fort à cueur, tant à cause de nostre dit feu frère, que pour la détestation d’un si vil et si énorme crime, désirons que la vérité des cas des dis prisonniers, et de tous leurs fauteurs, adhérans ou complices, soit sceüe et attainte, et punition publique en estre faite selon leurs dé mérites, en manière que par toutes nations elle soit cognüe et manifestée.

Et pour mieulx y procéder, sans aucune suspition, jaçoit ce que les dis prisonniers, en juridiction ecclésiastique et temporelle, sont subjetz et justiciables, tant de nostre Royaume que du païs du Dauphiné, aient esté prins en nostre dite ville de Bourdeaulx, comme dit est, et les cas dont ils sont chargez, commis en nostre païs de Guyenne, Nous avons bien voulu et désiré qu’ils demeurassent entre les mains de nostre dit neveu, jusqu’à la fin du dit procès, et qu’il y eust aucunes gens notables, non suspectes, ne favorables, commis de par luy, qui fussent à besongner en iceluy procès, avec ceulx qui le doivent faire.

Et à ceste cause, considérée que l’un d’eulx est personne ecclésiastique et Religieux, comme dict est ; attendu aussi que vous este Métropolitain dudit païs de Bretaigne, où les dis prisonniers sont à présent ; Nous avons délibéré de vous envoyer, et avec vous, nos amés et féaulx Conseillers, l’Evesque de Lombès, Maistres Jehan de Poupaincourt, Bernard Lauret et Pierre Gruel, Présidens en nos Cours de parlement de Paris, de Thoulouse et du Daulphiné, pour besongner en la matière du dit procès, et avec vous, les gens qui seront à ce commis par nostre dit neveu, sans lesquels ne vouldrions que riens y fust fait ne besongné ; afin que chas cun puisse cognoistre que l’on y veult procéder selon la vérité, sans aucune dissimulation.

Si vous prions, sur tout le service que Nous désirez faire, que incontinant vous et nos dis Conseillers dessus nommez, vous transportez audit païs de Bretaigne, devers nostre dit neveu, auquel Nous avons escript bien amplement de cette matière ; et que vous et ceux qu’il y commettra, vacquez et entendez ensemble, à toute diligence, à faire le procès des dis prisonniers, et à attaindre purement et clairement la vérité des dis cas, et de leurs fauteurs, adhérons et complices, quels qu’ils soient, sans riens y receler ne couvrir, pour personnes quelsconsques à qui la chose puisse toucher, et à y faire selon Dieu, selon la vérité et justice, ainsi que, en vos consciences et loyautez, verrez estre à faire.

En quoy Nous ferez si très grand service et plaisir, que plus ne pourrez faire en pareil cas.

Donné à Mons, le vingt-deuxiesme jour de novembre.

Loys.

Isoine.

Et escript dessus : A nostre amé et féal Conseiller, l’Arcevesque de Tours.

204Fol. 301.

Copie des lettres escriptes par le Roy à Maistre Jehan de Poupaincourt.

Fol. 302.

Copie des lettres escriptes par le Roy à Maistre Bernard Lauret.

Fol. 302 (v°).

Copie des lettres escriptes par le Roy à Maistre Pierre Gruet.

Fol. 303.

Copies des lettres closes escriptes par le Roy à l’Arcevesque de Bourdeaulx.

Fol. 304 (v°).

Copies des lettres closes escriptes par le Roy à Maistre Jehan de Chasseignes, Président du Parlement de Bourdeaulx.

Fol. 306.

Instructions particulières à ceulx que le Roy envoyé présentement devers le Duc de Brelaigne, pour le fait du procès des prisonniers qui sont chargez d’avoir fait maléfice en la personne de feu Monsieur de Guienne ; de ce qu’ilz ont à faire pour la conduite de la matière, et pour en attaindre la vérité.

Premièrement, le Roy entend qu’ils y procèdent justement et loyaument, selon Dieu et leurs consciences ; et mettent peine d’attaindre la vérité du cas, et de tous ceulx qui en auront esté consentans, fauteurs, adhérans ou complices, sans riens en recéler pour personnes quelconques, à qui la matière puisse toucher ; et que, pour y besongner, y soient ceulx que le Duc y commettra, et l’inquisiteur de la foy, tout ainsy qu’il est contenu en la présente Instruction ; et que le tout soit fait en termes de bonne justice, le plus loyaument et justement que faire se pourra.

Item, et pour plus sollenellement besongner au dit procès, que l’on envoyé incontinant quérir le vicariat de Monsieur de Bourdeaulx, au diocèze duquel les dis prisonniers ont esté détenus par aucun temps, du vivant de feu Monsieur de Guyenne, et l’on a besogné au dit pro cès. Pour lequel vicariat avoir, le Roy escript à mondit seigneur de Bourdeaulx, et envoyé aux dessus dis les lettres toutes ouvertes, afin qu’ils les voyent, pour mieux entendre la matière.

Item, et pareillement, le Roy escript à Maistre Jehan de Chassaignes, Président au Parle ment de Bourdeaulx, qui autrefois a besongné au dit procès, afin que, s’il est interrogé sur icelluy, il en die la pure et plaine vérité ; et au surplus, advertisse les dis commis de tout ce qu’il pourra sçavoir estre nécessaire et convenable pour attaindre la vérité de la matière ; lesquelles lettres le Roy leur envoyé aussi ouvertes, afin qu’ils entendent mieulx la matière. Et adviseront les dis commissaires s’il sera besoing examiner le dit de Chassaignes.

Item, et des dites lettres que le Roy escript à Monsieur l’Arcevesque de Bourdeaulx et au dit de Chassaignés, feront faire un Vidimus ou copie par Notaires apostoliques, pour valoir et servir en temps et lieu, contre la fausse et desloyale condempnation que le Duc de Bourgogne a voulu, par faulces et desloyales menteries, imputer contre le Roy, dont le Roy désire fort que la vérité soit bien attaincte.

Item, et pareillement feront faire Vidimus ou copie des lettres que le Roy escript à Monsieur l’Arcevesque de Tours ; aussy des autres Instructions que le Roy leur envoyé touchant ceste matière.

Item, et quant les dis commis seront devers le Duc de Bretaigne, ne parleront en riens de la charge que le Duc de Bourgongne a voulu donner au Roy ; mais seulement, eulx et les gens que le Duc y commettra, feront le procès des dis prisonniers justement et loyaulment, ou les interrogueront de tous ceulx qui ont esté participans ou consentans de leur crime, et mettront peine d’en attaindre la vérité, sans rien en recéler.

Item, et en besongnant au procès, les interrogueront se le Roy en sceut jamais, et s’il leur a fait faire, et enregistreront au vray ce qu’ils en diront.

Item, les interrogueront s’il y a personne qui les ait induis de donner la charge au Roy 205de ceste matière ; car il y a tesmoings qui déposent que on a voulu contraindre les dis prisonniers de faulcement et à tort donner charge au Roy, qu’il sçavoit le dit cas, et le faisoient par son exhortation et commandement, dont oncques ne fut rien.

Item, et pour ce, a bien le Roy intérest que la vérité de cette matière soit attainte, et sceüe ; mais il n’en faut point faire semblant, au découvert, en Bretaigne.

Item, et afin que chascun puisse mieulx cognoistre la loyale ignoscence et justice qui est pour le Roy, les dis commissaires mèneront secrètement avec eulx deux Notaires apostoliques, sages, secrets et bien entendus ; auxquels Notaires ils monstreront les dites lettres closes du Roy, adressées à Monsieur de Bretaigne et à son Chancellier, et à mondit sieur de Lescun ; d’icelles lettres feront prendre la copie par les dis Notaires ; et tellement y feront que les dis Notaires puissent clérement cognoistre à la vérité se les dites lettres qu’ils présenteront au Duc, et aux autres dessus dis, sont les vrayes lettres, dont iceulx Notaires auront prins la copie.

Item, et pour faire plus seurement, semble que qui bailleroit les dites lettres à garder aux dis Notaires ; et qu’ils les eussent entre leurs mains, depuis qu’ils les auroient copiées, jusques à ce qu’elles soient présentées au Duc, et à ses dis Chancellier et sieur de Lescun ; et quant il viendroit à les présenter, l’un des dis Notaires les baillast à mon dit seigneur de Tours, pour les bailler au Duc et autres dessus dis, ils en pourroient faire plus certaine certification ; et quant les dis Notaires les bailleroient, ne feroient point semblant d’estre Notaires, mais comme clercs ou familiers de mon dit seigneur de Tours.

Item, et mettront peine, par bonne manière, et sans en faire grant semblant, que quant ils parleront au Duc de Bretaigne, ce soit en son Conseil, ou en la plus grant compaignie que faire se pourra ; et s’ils advisent que bien soit, feront lire les autres généralles Instructions, que le Roy leur a baillé.

Item, et de toute l’expédition et response qu’ils auront du Duc de Bretaigne, prendront et lèveront instrument par les dis deux Notaires apostoliques ; mais ils ne feront point semblant qu’ils ayent les dis Notaires, ne qu’ils en vueillent lever instrument.

Item, et puisque le Roy ne tend à autre qu’à la vérité, et qu’il a justice et ignoscence pour luy, la chose ne peut, au plaisir Dieu, prendre que bonne conclusion, veu mesmement que, de tout son cueur, il désire attaindre le crime, et en faire punition pour le bien de justice.

Item, et se le Duc refuse ou délaye de faire besongner au dit procès, le Roy entend que on en preigne bon instrument, mais que ce soit secrètement.

Item, et que le Roy désire que les dis prisonniers demeurent entre les mains du Duc ; et qu’il y ait gens commis de par luy à faire leur procès, avec ceulx que le Roy y envoyé. C’est afin que la chose soit mieulx sans suspition, et chascun en cognoisse la vérité.

Fait à Mons, le vingt-deuxiesme jour de novembre 1473.

Loys.

Isoine.

20610.
Charte ou diplôme d’indulgences octroyées par Hélie de Bourdeille, en vertu d’une délégation papale, à certains membres de sa famille (1474)

(Archives du château de Saveille. Liasse 7.)

Helyas, miseratione divina Archiepiscopus Turonensis, carissimis et dilectis Nobis in Christo Philippo de Leygne et Petro de Alles, filio prefati Philippi, consanguineis et affinibus meis, salutem in Domino sempiternam.

Cum sanctissimus in Christo Pater et Dominas noster Dominas Sixtus, divina Providentia Papa quartus, Nobis gratiose concesserit facultatem largiendi germanis, consanguineis et affinibus aut officiariis et familiaribus meis stipendia spiritualia, per quæ Indulgentiam conse qui valeant peccatorum et gratiam in presenti atque gloriam in futuro promereri perpetuam, ut extenore litterarum Apostolicarum in forma Brevis subsigillo Piscatoris Nobis directarum plenius constare videtur, quarum tenor sequitur, et est talis :

Sixtus Papa Quartus. — Venerabilis Frater, salutem et apostolicam benedictionem. — Reddidit Nobis litteras tue Fraternitatis dilectus filius Philippus Lebrunier, canonicus de Caynone, diœcesis Turonensis…

(Le Pape déclare qu’il a jugé bon d’exaucer les prières d’Hélie :) Tuas petitiones ad ex auditionis gratiam producere.

(Il en donne pour motifs les vertus mêmes du prélat :) Vite disciplinam, doctrine probitatem, ac singularem tuam ad Apostolicam istam Sedem de votionem.

(Puis il confirme et étend les pouvoirs accordés à Hélie par le pape Paul II, son prédécesseur :) Ut indulta per pie memorie Paulum Papam secundum, immediatum prædecessorem Nostrum, Fraternitati tue in foro confessionis concessa… extendantur.

Datum Rome apud Sanctum Petrum, sub annulo Piscatoris, die XXIIIa Julii anno milles° IIII° LXXII°, Pontificatus nri anno primo.

Idcirco Nos, utentes facultate Nobis concessa, concedimus quatenus presbyterum ydo neum, secularem vel regularem, eligere possitis, qui vobis largiatur semel in vita et etiam in mortis articulo absolutionem a quibuscumque peccatis et censuris vel a jure vel ab homine […]

Datum sub sigillo Domini mei, in Castro de Turre Alba246, die ultima mensis Januarii, anno Domini millesimo quadringentesimo septuagesimo tertio.

f. H. archiep̄us Ts.

Forma absolutionis semel in vita.

Misereatur tui Dnus noster Jesus Christus, et per meritum sue sanctissime Passionis, te absolvat et infundat in te gratiam suam.

207Et ego N. confessarius tibi per Rssimum in Christo Patrem DDnum Heliam, Dei gratia archiep̄um Turonens. tanquam ejus consanguineo seu affini deputatus, virtute et auctoritate illi concessa et indulta per SSum in Christo Patrem et Dnum Sixtum Papam IIIIum, auctoritate apo stolica qua fungor ut mihi concessa, absolvo te ab omni pena excommunicationis, suspensionis vel interdicti, seu a quibuscumque censuris a jure vel ab homine in te per vitam latis.

Et eadem auctoritate absolvo te ab omnibus peccatis tuis confessis, necnon ab illis de quibus non recordaris, dum tamen proponis confiteri et emendare, si ad memoriam pervene rint, etiamsi talia sint pro quibus Sedes Apostolica [...]

Et insuper omnimodam peccatorum tuorum plenariam remissionem tibi concedo [...]

Et restitue te sacramentis sancte Matris Ecclesie, et communioni fidelium. In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti. Amen.

Formula absolutionis in mortis articulo [...] positus in mortis articulo [...] (Et reliqua, ut supra.)

De mandato prefati Domini mei.

Chalumel.

Cette pièce nous apprend que le pieux archevêque de Tours, aussitôt après l’avènement de Sixte IV au Trône pontifical, avait député à Rome un de ses prêtres, le chanoine Lebrunier, de Chinon, probablement de la collégiale de Saint-Mexme, pour déposer aux pieds du Souverain Pontife et Pasteur des pasteurs l’hommage de sa piété filiale avec l’expression de son humble et étroite soumission aux enseignements et aux préceptes du successeur de Pierre. Il ne tardera pas à reprendre lui-même ce chemin de Rome, que les évêques français, à cette époque, parcouraient si rarement. — C’est dans son pèlerinage ad limina de 1475, qu’il obtiendra de Sixte IV une bulle datée de la même année, en faveur de l’achèvement de la cathédrale de Tours247.

11.
Le concordat de Sixte IV (1474)

La pièce suivante prouve les lenteurs que Louis XI mettait à promulguer le concordat octroyé par Sixte IV, et par suite elle donne une idée des difficultés que rencontrait Hélie de Bourdeille dans sa lutte ingrate contre les universités, les parlements et le clergé, partisans obstinés de la Pragmatique Sanction.

208A.
Lettre du pape Sixte IV à Louis XI (1474)

Luc d’Achéry, Spicilegium, t. VII, 4. Miscellanea Epistolarum, p. 333, édit. Paris, 1666.

Sixtus Papa IV, carissimo in Christo Filio nostro Ludovico, Francorum Regi Christianissimo.

Carissime in Christo Fili noster, salutem et Apostolicam benedictionem.

Quotidie ad Nos perfertur, ex querelis multorum, Concordata inter Nos et te non observari, sed provisiones Apostolicas deferentes capi, et contumeliis et injuriis affici : quod est Nobis et molestum, et de Majestate tua, quæ Christianissima est et Apostolicæ Sedis observantissima, semper fuit creditu admodum difficile ; quanquam existimamus tuorum, potius quam Celsitudinis tuæ culpa id fieri.

Hæc cum aperte tendant in diminutionem operis tui, et Sedis Apostolicæ contemptum, non debes, pro singulari sapientia tua, id ullo modo tolerare. Non enim te latet, quanta cum difficultate venerabiles fratres Nostros adduxerimus, ut hujusmodi Concordatis et conventionibus assentirentur : quod libenter quidem fecimus : primo, ne tanta animarum multitudo, quæ in inclyto tuo Regno est, hujusmodi Pragmaticæ labe amplius involveretur et periclitaretur : tum etiam ut ethonori tuo, qui Christianissimus es, et quem singulari caritate prosequimur, et honori sanctæ Romanæ Ecclesiæ pariter consuleretur.

Quod secus evenire intelligimus, et plurimum admiramur. Nam postquam hujusmodi Concordata Oratores tui ad te detulerunt, ratificationem quamdam transmisisti per dilectum filium Ludovicum de Amboisia248, Procuratorem tuum, quam ad te remisimus, propter quod insufficiens erat, petentes ut pleniorem ad Nos remitteres ; quæ nunquam postea missa est, neque aliquid amplius audivimus, in tanto temporis spatio, non sine magna omnium admiratione.

Quamobrem hortamur et rogamus Celsitudinem tuam, ut aut ratificationem plenam ad Nos mittat, et Concordata faciat inviolabiliter observari, aut Bullam ipsam Concordatorum remittat. Aliter enim non videmus quomodo et honori tuo consuli possit, et Sedi Apostolicæ, quæ dum in dies promissa adimpleri exspectat, magno afficitur detrimento : quod te, pro singulari religione animi tui, et devotione qua Nos et Sedem hanc Sanctam prosequeris, diligenter consideraturum et adimpleturum esse non dubitamus.

Hac in re latius ipsam tuam Majestatem alloquetur dilectus filius Andreas de Spiritibus, Nuntius noster, cui fidem indubiam hortamur adhibeas.

Datum Romæ, apud sanctum Petrum, sub annulo Piscatoris, die trigesimo Decembris, anno millesimo quadringentesimo septuagesimo quarto, Pontificatus nostri anno tertio.

L. Gripus.

Louis XI se décida enfin à publier l’acte pontifical et à lui donner force de loi du royaume249. — Ce concordat n’en demeura pas moins lettre morte, et ainsi qu’il a été dit, ne fut jamais exécuté.

20912.
La guerre entre Louis XI et Maximilien d’Autriche (1478)

Après la mort de Charles le Téméraire sous les murs de Nancy (5 janvier 1477), l’intérêt de la France était manifeste, et-le devoir de Louis XI tout tracé. La maison de Bourgogne, issue de France, s’était toujours conduite en ennemie vis-à-vis de sa mère. Elle s’était acharnée à la tuer, et dans le cours du siècle qui allait finir, elle y avait presque réussi. Peu s’en était fallu, à plusieurs reprises, que le vœu cynique du Téméraire ne devint une réalité :

J’aime tant la France, qu’au lieu d’un roy j’en voudrais six !

Sans doute, il était fâcheux, pour la renommée de Louis XI, que cette maison fût représentée en ce moment par une jeune orpheline : le malheur, s’il ne donne des alliés, excite communément la sympathie. Mais l’obligation n’en existait pas moins, pour le Roi, de réunir à la Couronne tout ce que le duc défunt possédait de provinces françaises, et de réduire enfin son ingrate maison.

Louis XI n’eut garde d’y manquer. Il entra en Picardie et en Bourgogne, se fit livrer Arras, — l’enragée bourguignonne, dit un historien, — reprit Péronne, Abbeville, et Boulogne, que Chastellain appelle le plus précieux anglet de la chrestienté, à cause de sa position contre Calais.

C’était, disons-nous, son droit et son devoir. Malheureusement, les moyens politiques qu’il employa, concurremment avec la force des armes, ne furent ni justes ni même habiles. Dans la meilleure des causes, il eut le talent de mettre tout le monde contre lui.

Sa conduite vis-à-vis de Marie de Bourgogne, dont il se flattait, de par le droit féodal, d’avoir la garde noble, ne fut pas précisément chevaleresque. De plus, il ne se contenta pas de récupérer les provinces de France. Il envahit des terres d’Empire, telles que la Comté et le Hainaut, qu’il occupait, disait-il, mais ne prenait pas. Cette manière de faire lui mit à dos les Flamands, et lorsque, malgré lui, la fille du Téméraire eut épousé Maximilien d’Autriche, fils de l’empereur Frédéric, les procédés de Louis XI donnèrent à ces princes, parmi leurs populations, une sympathie qu’ils n’avaient point eue jusque-là. L’Allemagne, sans aimer l’Empereur, ni même l’estimer, devint favorable à son fils. Lorsque Louis XI envoya Gaguin, le moine chroniqueur, vers les princes du Rhin, celui-ci les trouva tous contre le Roi.

Le mariage fut conclu, publié le 27 avril 1477, et célébré à Gand le 18 août de la même année. La guerre s’ensuivit, entre Louis XI et Maximilien.

210Cette guerre menaçait de se prolonger, au grave détriment de la chrétienté mise en si grand péril par les succès désastreux des Turcs. Le pape Sixte IV essaya d’inter venir auprès des deux princes, et il chargea Hélie de Bourdeille de porter à Louis XI ses paternelles remontrances. La réponse par laquelle l’archevêque de Tours rend compte au Pape de sa mission, est un document précieux pour l’histoire. Elle reflète exactement la pensée de Louis XI, très nette et assurée sur les points qui sont manifestement de son droit, vague, ondoyante et fertile en subterfuges sur les autres : Il a le devoir sacré, juré au jour de son couronnement, de reprendre les terres de France, et de soumettre à ses lois et à son parlement, en qualité de vassaux, les princes qui les détiennent. Quant aux terres qui ne sont pas de France, il faut bien que leurs souverains les gouvernent de façon à ne point troubler la paix du royaume.

Ceci posé, le Roi n’a rien plus à cœur que la paix. Si Maximilien et la duchesse son épouse acceptent et observent ces conditions, il déposera les armes, selon le vœu de Sa Sainteté.

La mission d’Hélie de Bourdeille empruntait des circonstances, et de l’état d’esprit du Roi, une solennité et une importance presque redoutables.

Louis XI, si longtemps combattu, maltraité par le sort, avait repris un élan de jeunesse, depuis que la fortune lui souriait. Nous autres jeunes, écrivait-il en plaisantant à Dammartin. Mais, au fond, c’était sa pensée, et il agissait en jeune homme qui ne doute de rien, dépassant les tranchées, s’avançant jusqu’aux murs des villes qu’il assiégeait, s’y faisant même blesser, tandis que Tannegui Duchâtel, sur lequel il s’appuyait, était tué à ses côtés. Son ambition ne connaissait plus de bornes. Il rêvait de ressembler à Charlemagne, et n’eût pas mieux demandé que d’avoir, avec la France, un joli morceau des pays du Rhin.

D’autre part, il était plus défiant que jamais. C’était le temps où il tirait un si terrible châtiment de Saint-Pol, qui l’avait trahi plusieurs fois, et de Nemours, son ami d’enfance, qui l’avait trahi sans cesse. Mais les révélations de Nemours, que le Roi avait imprudemment exigées, jetaient un jour sinistre sur les propres amis et serviteurs de ce dernier, tandis que l’assassinat du duc de Milan, tué en plein midi à Saint-Ambroise, la mort du duc de Bourgogne, massacré, selon toute apparence, par les gens de l’italien Campobasso, l’assassinat des Médicis, à Florence, par la faction des Pazzi, le remplissaient d’effroi. La peur le rendait cruel, peut-être l’était-il un peu par tempérament. Il redoutait la mort, et les jugements de Dieu. Il redoutait aussi la vie, se souvenant des humiliations que ses ennemis lui avaient imposées, et lui réservaient plus grandes encore, si jamais il tombait en leur pou voir. En de pareilles conditions, il devenait sourd, intraitable.

Et puis, ses affaires qui avaient pris une si bonne tournure après la mort du Téméraire, semblaient redevenir mauvaises. Bourgogne et Bretagne sollicitaient l’intervention de l’Anglais, qui le menaçait au nord. Louis XI était trop bien renseigné pour goûter un moment de repos ; il avait jour par jour les lettres du Breton ; le 211messager de celui-ci les lui vendait l’une après l’autre. Au surplus, les faits étaient là : en Comté, il ne faisait plus de progrès. La Bourgogne semblait près de lui échapper, et les Suisses s’étaient éloignés de lui.

En dépit des instances du Pape, la paix ne se fit pas. Mais le Roi signa une trêve, promit de se retirer des terres d’Empire, laissa le Hainaut et Cambrai.

La suite est connue. L’imagination pleine de complots, Louis XI se défie de son armée, la désorganise, se défie de Dammartin, le vieux capitaine, et lui écrit pour le soulager du commandement. Il le remplace par Crèvecœur, qui se fait battre à Guinegate, le 7 août 1479, journée des éperons. Mais Maximilien, fort embarrassé lui-même par ses gens, ne tire aucun profit de sa victoire. Grâce aux troubles des Pays-Bas, à Gand et dans la Gueldre, Louis XI se relève. Il regagne les Suisses, qu’il payait mieux que ne le faisait Maximilien, se fait bourgeois de Berne, achève à prix d’or la conquête de la Bourgogne, et peut même se passer la fantaisie d’envoyer son armée, désormais inutile, oisive, piller le Luxembourg. — Tout lui réussissait, à la fin. Spectacle étrange : paralysé, mourant, dissimulant mal ses infirmités, il dominait ou menaçait tous les grands fiefs. L’Anglais n’était plus à craindre. Encore un peu, et le traité d’Arras (23 décembre 1482) confirmera ses acquisitions. — La France, définitivement unie, s’était reconquise sous la main de ce Roi, que la Providence avait conduit, protégé, en dépit de ses travers et malgré ses fautes.

A.
Lettre d'Hélie de Bourdeille au pape, concernant la paix entre Louis XI et Maximilien d’Autriche

Bibl. Nation. Manuscrits. Fonds français, n° 3882, p. 278 sqq. Fonds Baluze.

Copia litterarum quas Dominus Archiepiscopus Turonensis scribere debet sanctissimo Domino nostro Papæ, continentium ea que sibi responsa fuerunt a Christianissimo Domino nostro Rege et ejus Consilio, cum, ex parte ipsius Sanctissimi Domini nostri Papæ, et per Brevem apostolicum, exortatus est ipsum Christianissimum Regem ad pacem inter eum et Ducem Maximilianum ineundam.

Quæ litteræ visæ fuerunt in Consilio, et ut defferrentur ipsi Domino Turonensi, postea traditæ Magistro Guillermo Chalumelle, Bachalario in utroque jure, et canonico ecclesiæ Sancti Hilarii Pictaviensis250, quem prædictus Dominus Turonensis, hac de causa, apud Regem miserat. In Attrabato, vicesima secunda Aprilis, millesimo quadringentesimo septuagesimo octavo, post Pascha.

Beatissime Pater,

Post devotissima pedum oscula beatorum, nuper Vestræ Sanctitati, ne forte negligentiæ culpa irretitum meputaret, scribere eu ravi, quod post lapsum dierum paucorum peramplius 212scriberem, quemadmodum Vestro Brevi apostolico circa festum proxime transactum Purificationis Genitricis Dei Mariæ per me reverenter suscepto, in effectu continente quia, cum eadem Vestra Sanctitas intelligeret grave bellum parari inter suum carissimum in Christo filium, Ludovicum Dominum nostrum Regem Francorum Christianissimum, et Maximillianum, Ducem Austriæ, quod sine magno Christianæ Religionis detrimento esse non posset ; super quo, more boni et pii Pastoris, cupiebat summo desiderio pacem et concordiam inter eos componere, et ab effusione sanguinis fidelium populorum abstineri ; qua de re, pusillitati meæ commictebat et mandabat, ut ad Christianissimum ipsum Regem, acceptis dicti Brevis litteris, me transferrem, ejusdemque Sanctitatis nomine, hortarer ad pacem et concordiam ineundam ; pro qua quicquid pro eadem Sanctitate fieri posset, faceret animo libentissimo, et si aliquem hue mittere oporteret, qui sanctissimo huic operi incumberet, habita de hoc Regis certitudine, statim mitteret ; nichil que prætermitteret, quod ad hanc salutarem causam pertinere co gnosceret ; simileque fieri mandabat per Episcopum Sibinensem, apud præfatum Maximillianum.

Et hys utcumque perlectis, non moras sum passus, quin ymo ad obediendum me velociter et indilate paravi ; et in crastinum præfatæ solemnitatis Purificationis comparui coram Rege. A quo pie et benigne susceptus, præsente suo Magno Consilio, cuncta per ordinem exposui. Et ut melius infigerentur Regis memoriæ, et ab universis de Consilio seriosius caperentur, et tenacius mentibus eorum imprimerentur, Breve ipsum, ut legeretur, exhibui ; quod Rex per suum Cancellarium perlegi fecit. Consequenter vero, me aliquantulum segregato, et postmodum accersito, Rex per seipsum benigniter respondit per me proposais, reservans tamen aliqua per suum Consilium in posterum michi dicenda. Et in crastinum profectus est, pro devotione sua, in peregrinatione. Cujus reditum expectando, interim ea quæ per Consilium suum michi dicenda fuerant, audivi : inter quæ aliqua dicebant, in quibus ipsi Magno Consilio videbatur, Majestatem Regiam in multis hactenus fuisse gravatam.

Et tandem, prius dictis per me coram Rege repetitis, hoc finale responsum reportavi ; et, obmissis multis quæ calamo non esse opus commendare arbitratus sum, effectus responsionis ipse est :

Quod, cum plura dominia de hiis quæ defunctus dux Carolus Burgundiæ, dum viveret, tenebat, aliqua tam per mortem ipsius, ad causam appanagii Franciæ, quam alias, Regi obvenerunt, aliisque justissimis mediis ad jus ipsius et suæ Coronæ legitime pertineant ; omnia quoque quæ præfatus Dux in Regno tenebat, sub Rege et a Rege tenerentur, tanquam a supremo Domino suo, cui obedientiam ac fidelitatem exsolvere, et Curiæ suæ supremæ Parlamenti, ut subditus et vassallus, obedire et respondere obnixus erat ; præfata filia ipsius Ducis Caroli Burgundiæ in Regis gravem injuriam, et Regalis præheminentiæ prejudicium, ea omnia inobedienter et injuste detinere contra Regem Christianissimum, supremum Dominum suum, niteretur, propter quod illuc se Rex personaliter transtulerit ; miratur sua Majestas et universum ejus Regnum, quod prædictus dux Maximillianus hanc injustam belli occasionem contra Regem et Domum Franciæ suscipere voluerit ; et sese, sua sponte, adversarium Regis, dominiorumque et jurium suorum detentorem constituent, contra omnem juris et justitiæ ordinem ; quod Rex sub dissimulatione nequaquam intendit, neque debet aut potest pertransire ; maxime cum ipsi Maximilliano, neque ejus patri, Frederico Imperatori, nulla unquam a Christianiasimo Francorum Rege illata est injuria, nec suscipiendæ querelæ contra eum causa ante data fuerat, nec bellum aut quæstionem aliquam adversus eos prius commoverit ; quin ymo eos bonos amicos et tanquam fratres habere putabat.

Credidisset quippe, hoc tempore quo Christianæ religionis populus tanta infidelium oppugnatione concutitur, Imperatorem potius christianorum Principum pacem quærere voluisse, 213quam novas et injustas contra Christianissimam Franciæ Domum quærelas, atque bella quasi ex industria per filium suum comparasse, in quibus Rex Christianissimus censeri non potest aggressor. Non enim quæsivit bella ; sed tantum repetere sua, et suis Regalibus, ut justum est, gaudere juribus, illaque illæsa servare, prout astringitur ex juramento in Coronatione sua præstito.

Miratur præterea Christianissimus Rex, quod cum alias harum rerum in initio legatum voluit et petiit habere, tunc tamen non potuit : quare autem modo fit, nescitur.

Super iis vero, quantum in me fuit, exposui Vestræ Sanctitatis piam intentionem, et quo modo summo zelo accenditur super religione Christiana, quæ fragilior haberetur, si occasione bellorum hujusmodi sanguis multus humanus effunderetur, et immanitas infidelium pertinacior efficeretur. Nichilominus etiam explanavi Regi sincerum et ingentem amorem, quo Vestra Sanctitas in eum viscerosius fertur : quibus verbis meis Rex multum bene annuit, quoad Beatitudinis Vestræ personam, quam observantissime veneratur, et maxime diligit et amplectitur. Sed a quibusdam Vobis circumstantibus maximi favores videntur impartiri, secundum aliquorum existimationem, parti adversæ. Verumtamen exortationes Vestræ Sanctitatis bono animo et devote suscepit ; pacem quoque diligit, nec bellum nisi invitus parat, pro recuperatione suorum jurium, sicut ex juramento, ut prædictum est, constringitur, et solum contra illos qui jura sua injuste detinent et usurpant, aut üsurpantibus favere et auxiliari nituntur.

Postremo vero michi dixit, quod cum omnium dominiorum existentium in Regno, et maxime Parium Franciæ cognitio ad supremam suam Curiam Parlamenti pertinere dignoscatur, et ea de quibus nunc stat quæstio, sint de Regno, si prælibatus Dux Austriæ, et Ducis Caroli filia obedire velint, de hiis quæ sunt in Regno, mandatis suæ justitiæ, tanquam supremi Domini, seque insuper submictere justitiæ supremæ prædictæ Curiæ Parlamenti Parisii, et fide jubere aut cavere sufficienter de parendo sententiæ ejusdem Curiæ, Rex libenter conde scendet ut libere audiantur in eadem Curia, et fiat eis bona justitia, super omnibus juribus hinc inde pretensis. Nec hoc intelligit, nisi de illis dominiis et terris, quæ per appanagium Franciæ traditæ fuerunt, et aliis quæ subici et respondere tenentur, et consueverunt, præfatæ Curiæ supremæ Parlamenti ; cum hoc tamen, quod de aliis existentibus extra Regnum præste tur idonea et sufficiens securitas, de non faciendo guerram aut bellum, seu procurando vel machinando, sibi aut Regno suo, aliquod dampnum sive præjudicium ; et hoc faciendo, propter honorem Sanctitatis Vestræ, deponet arma, et bella cessabunt.

Circa autem Legatum vel Nuncium pro præmissis per Vestram Sanctitatem hue mitten dum, Christianissimus Rex impedire non vult, quin Vestra Sanctitas Legatum aut Nuncium unum, vel plures, cum voluerit, mittat.

Rex adhuc urbe discessit, et jam in Atrabato est.

Utinam Deus omnipotens de cœlo respiciat ad preces Ecclesiæ, easque clementer exaudiat ; quæ jugiter orat ut Regibus et Principibus Christianis pacem et veram concordiam ipse Deus donare dignetur. Qui et Vestram Sanctitatem inspirare et dirigere, et consilio æternæ suæ sapientiæ implere dignetur, ad fœlix regimen universalis Ecclesiæ sacrosanctæ, per tempora longiora.

21413.
Complications et intrigues politiques, nuisible à l’œuvre d’Hélie de Bourdeille. — L’assemblée d’Orléans. (1478)

Dans sa lutte incessante pour la défense des droits du Saint-Siège, Hélie de Bourdeille rencontra obstacles sur obstacles. Les hommes et les événements, tout lui fut contraire, ce qui, en ajoutant à ses mérites, explique aussi l’insuccès relatif de ses efforts à peu près isolés. Dieu, a-t-on dit, nous ordonne de combattre, non de vaincre. Les saints l’ont toujours entendu ainsi, et c’est ainsi que le comprenait lui-même le courageux archevêque de Tours. Ses combats, d’ailleurs, n’étaient peut-être pas aussi stériles qu’ils peuvent le paraître, au premier abord. Sa protestation demeurait, lumineuse et vengeresse, au milieu de la défection universelle, et sa résistance avait au moins pour effet d’empêcher de plus grands maux.

Il est utile de signaler quelques-uns des obstacles contre lesquels le saint et très orthodoxe prélat eut à lutter jusqu’à son dernier jour.

I. — Le gallicanisme théologique, ou ce qu’on a appelé de ce nom, date du grand schisme d’Occident. Quant au gallicanisme des légistes, il est antérieur à cette calamité, qui lui fournit seulement l’occasion et le moyen de s’accroître en de lamentables proportions. L’un et l’autre, au temps d’Hélie de Bourdeille, se trouvaient dans une période de vigoureuse croissance. On peut même dire que le gallicanisme des légistes touchait, par la Pragmatique Sanction de Bourges, à son plein développement.

Jusqu’au grand schisme d’Occident, on n’avait jamais professé, en France, relativement à la primauté pontificale, d’autre doctrine que la doctrine catholique romaine. Les théories de Marsile de Padoue, de Guillaume Occam et autres n’avaient point trouvé d’écho parmi les théologiens de la nation très chrétienne. Lorsque se produisit le malheureux conflit qui divisa la chrétienté sur une question de fait ou de personnes, non sur une question de principe, l’Université de Paris continua d’abord à professer, dans sa majorité, les doctrines qu’elle avait naguère défendues avec tant d’autorité et d’éclat par les Albert le Grand et les saint Thomas, les Alexandre de Halès et les saint Bonaventure.

Mais peu à peu, les éléments hostiles à la suprématie du pape se multiplièrent dans son sein. On répandit une traduction française du Defensorium pacis de Marsile de Padoue et de Jean de Gand. L’Université désapprouva formellement cet ouvrage. Malgré ses dénégations et ses censures, elle n’en fut pas moins soupçonnée 215d’avoir pris part à cette publication. Les faits allaient, du reste, donner corps à ces soupçons, et finir par les justifier.

L’autorité que l’Université avait acquise dans le monde, enorgueillissait un grand nombre de ses membres. Il leur sembla bientôt que leur sentiment devait prévaloir sur les décrets de l’Église, et les décisions de l’Université devenir règles de conduite, sinon de croyance. Déjà, dans la confusion où l’incertitude sur la personne du pape légitime jetait la chrétienté, ne se tournait-on pas vers elle, pour chercher la lumière, et n’était-elle pas devenue, en quelque sorte, l’arbitre de la situation ?

L’esprit de nouveauté et de rébellion, favorisé par les malheurs de l’Église et de la Papauté, trouvait par ailleurs un appui funeste, dans les efforts que faisaient les cardinaux des diverses obédiences pour restreindre l’autorité du pape, dans le projet qu’on avait formé d’accorder, en concile œcuménique, aux docteurs délégués par les universités les mêmes droits qu’aux évêques, dans l’opinion qu’il était permis d’appeler du pape au concile, et dans cette autre, qu’un pape pressé d’abdiquer, en vertu de quelque promesse antérieure, pouvait être déposé, comme parjure et schismatique, par le concile. De plus, les Ordres religieux qui défendaient les droits du Saint-Siège, se trouvaient paralysés par la violente opposition suscitée contre eux : il faut le reconnaître aussi, plusieurs de leurs représentants les plus considérables, tels que le dominicain Jean Hacon, avaient compromis la cause de la vérité et de la justice, en dépassant la juste mesure et en défendant la saine doctrine avec plus de passion que de charité.

La croyance au droit divin de la primauté se trouva ainsi profondément ébranlée, et les déchirements du schisme amenèrent les esprits à se persuader qu’en effet le concile universel est supérieur au pape ; qu’il peut, en conséquence, l’instituer, le juger, le déposer ; que la lettre de la loi doit céder devant son esprit, et la rigueur des principes devant une pressante nécessité.

C’était revenir aux doctrines de Marsile de Padoue et d’Occam, et sous prétexte de résoudre une question de personnes, remettre tout entière en question la constitution de l’Église. Le pape n’était plus que le représentant de l’Église, son mandataire. C’était l’Église elle-même qui l’investissait de son pouvoir, et c’est devant elle qu’il était responsable. Le pape n’apparaissait plus dans l’Église, que comme un chef secondaire, une sorte de ministre. On le subordonnait à la hiérarchie, et la hiérarchie elle-même à la masse des fidèles de tout degré, qui formait proprement le concile universel. — De là à se passer du pape, il n’y avait pas loin.

Sans doute, la nouvelle doctrine de la supériorité du concile sur le pape se présentait sous des formes et avec des nuances diverses, et l’Université de Paris n’admettait point ses extrêmes conséquences. Ses doctrines, prises dans leur ensemble, n’allèrent jamais jusqu’au schisme : elles n’en produisirent qu’avec plus de succès, au sein de la nation très chrétienne, cette déviation théologique, à peine redressée aujourd'hui, et connue depuis quatre siècles sous le nom de gallicanisme.

216C’est au concile de Constance ou à son occasion, que les principaux docteurs de l’Université de Paris, Pierre d’Ailly et surtout l’illustre Jean Gerson, développèrent leurs théories.

Pierre d’Ailly, qui d’ailleurs changea souvent d’avis sur la question, soutint que l’unité de l’Église repose sur l’unité de Jésus-Christ, son chef ; qu’elle ne dépend pas absolument du pape, et qu’elle peut subsister sans lui ; que l’Église tient immédiate ment de Jésus-Christ le pouvoir de conserver son unité et, par suite, de se réunir en concile universel ; que le droit de convoquer le concile œcuménique ne fut pas, originairement, réservé au pape ; et que cette restriction, introduite plus tard, ne supprime pas le droit originel, primordial, de l’Église, qui est un droit naturel et divin251.

Le pieux Gerson, de son côté, se montra moins heureux dans l’exposé des principes, que digne d’éloges dans ses efforts pour réconcilier les partis et arrêter les suites de leur désaccord. Son action fut immense au sein du Concile, où il eût tenu la première place, si sa doctrine eût été à la hauteur de ses vertus. Il se plaignait amèrement des menées de ceux-ci et de ceux-là, déplorait les divisions et travaillait par tous les moyens imaginables à procurer la paix. Mais en même temps il faisait prévoir une transformation complète du droit canonique et même de la constitution de l’Église, comme si cette immuable constitution pouvait fléchir sous le poids des événements, si contraires et impérieux qu’ils pussent être au cours changeant des siècles.

Gerson, lui aussi, manquait d’une base solide, inébranlable, et comme d’Ailly, son maître, il se laissa entraîner à des propositions dangereuses, qu’il voulait tout d’abord éviter. Il en vint à nier le droit divin de la primauté pontificale, subordonna le pape à l’universalité de l’Église, et avec une distinction aussi subtile que vaine, il ne conçut, comme divine et permanente, d’institution divine et immédiate, et par suite, comme réellement supérieure à l’Église, que l’institution de la primauté, une pure abstraction.

Gerson, à la vérité, avouait que ce n’étaient que les embarras, les confusions du schisme, qui avaient fait rejeter, comme une doctrine corrompue et funeste à l’unité religieuse, la prééminence de l’autorité pontificale, admise universellement jusque-là.

Il reconnaissait que les propositions contraires à cette prééminence auraient été con sidérées autrefois comme hérétiques, et que l’ancienne doctrine continuait à être soutenue généralement, bien que l’on fût parvenu à faire prévaloir en théorie et en pratique la supériorité du concile sur le pape252. Cette contradiction ne sauvait rien, et le bénéfice de la franchise qu’elle assurait à son auteur, ne servait qu’à faire passer plus facilement dans les masses l’erreur dont il se faisait le coryphée. Le traité de l’Unité de l'Église du célèbre Chancelier eut en France, au point de vue doctrinal, une influence énorme et absolument désastreuse.

217L’autorité que donnaient à Gerson ses vertus, l’austérité de sa vie, son noble désintéressement, son immense érudition théologique, tournaient ainsi au profit de ses erreurs. Un sectaire violent eût été moins dangereux, et le saint archevêque de Tours, qui venait, cinquante ans après lui, alors que sa grande mémoire était en pleine possession d’une gloire si bien méritée, à d’autres égards, lutter contre le courant d’opinion qu’il avait, sinon créé, du moins lancé avec tant de puissance, aurait eu beaucoup plus d’avantages à trouver devant lui un hérétique formel ou un schismatique obstiné.

II. — Le gallicanisme parlementaire, ou des légistes, est bien antérieur au gallicanisme théologique. Pour sa gloire et son malheur, la France a toujours été initiatrice. C’est en France que l’idée de l’État moderne, fille du gallicanisme parlementaire, a d’abord prévalu. On fait remonter l’origine de ce gallicanisme au règne de Philippe le Bel. Il serait peut-être plus juste de ne mettre au compte de ce roi que la manifestation bruyante d’un mal préexistant, et jusque-là d’une innocuité relative.

Quoi qu’il en soit, à partir du règne de Philippe IV le Bel, l’ingérence des rois dans les choses de l’Église s’aggrava progressivement, et les évêques devinrent chaque jour plus dépendants de la Cour et du pouvoir civil. La noblesse et les juristes s’entendirent pour restreindre autant que possible la juridiction ecclésiastique, ce pendant que les rois s’appliquèrent à étendre la juridiction civile. Sous Phi lippe VI, Pierre de Cugnières, à qui l’on fait remonter l’origine de l’appel comme d’abus, essaya de prouver, par des thèses retentissantes, que les gens d’Église avaient accaparé presque toute la juridiction de l’État. Dès lors, ce qu’ils appelaient la réintégration du temporel, devint le point de mire du pouvoir civil.

Survint le grand schisme d’Occident. Charles V le Sage et plus que lui encore la Régence sous Charles VI l’exploitèrent largement au profit de leur autorité. L’obéissance à rendre au pape reconnu par la nation et à ses ordonnances était subordonnée aux volontés de la Cour, et déjà l’appel au juge civil des abus de la puissance spirituelle était devenu une arme favorite aux mains des hommes d’État.

L’inconsistance des principes engendra la confusion dans les idées, et amena dans la pratique une perturbation plus grande encore. Au temps où les Papes résidaient à Avignon, la France acceptait volontiers les réserves pontificales, rarement combattues avant Boniface VIII. Durant le schisme, et surtout après les abus de Clément VII ou de ses mandataires, elles lui devinrent pénibles, odieuses même.

Pendant la soustraction d’obédience, lorsque la France regimba contre le pape de son choix, Benoît XIII, les évêques furent chargés de conférer les bénéfices qui étaient juridiquement à la collation du pape. De son côté, Jean XXIII accorda au Roi de France et à l’Université de Paris des droits de nomination fort étendus. Il est difficile de reprendre un droit même provisoirement accordé.

Au concile de Constance, on adopta, pour un bon nombre de bénéfices, le partage égal des mois entre le Saint-Siège et les autres collateurs. Charles VII n accepta 218point le décret conciliaire et maintint les dispositions hostiles au Saint-Siège touchant la collation des bénéfices, ainsi que les prétendues libertés gallicanes. Plus tard, à la vérité, pour gagner dans sa détresse l’appui du Pape, ce prince reconnut au Saint-Siège tous les droits qu’il avait exercés en France jusqu’en 1398. Mais l’accord ne fut pas de longue durée. Ces bonnes dispositions, nées du besoin, s’évanouirent avec lui.

En présence des agissements schismatiques de l’assemblée de Bâle, la France essaya de prendre une position neutre et conciliante, qui ne lui porta pas bonheur. L’espèce d’arbitrage que Charles VII prétendait exercer entre le pape et les prélats révoltés n’aboutit qu’à un compromis désastreux, la Pragmatique Sanction, repoussée par les Bâlois, condamnée par le Pape, acceptée avec enthousiasme par un peuple dont elle flattait les passions, les rancunes, l’esprit d’indépendance, sans le jeter dans le schisme auquel son tempérament national a toujours été réfractaire.

Le gallicanisme se concrétisa aussitôt dans les vingt-trois articles de cette ordonnance, d’autant plus dangereuse que d’utiles prescriptions s’y trouvaient jointes à de détestables clauses formulées avec une modération apparente. Les prétentions des légistes ne connurent plus de bornes253.

En dépit de la révocation solennelle que Louis XI en avait faite, la Pragmatique, au temps d’Hélie de Bourdeille, avait pour elle la nation tout entière, les parlements qui la maintenaient énergiquement, les universités qui trouvaient en elle un élément de domination, le clergé, les chapitres dont elle accroissait l’influence, enfin, le suffrage peu éclairé du peuple, et à certaines heures, l’appui mal dissimulé du Roi lui-même. C’est contre ce courant formidable que devait lutter, sans espoir de succès immédiat, le pieux et intrépide archevêque de Tours.

219III. — Les événements eux-mêmes semblaient se conjurer contre sa sainte entreprise. Les conditions dans lesquelles la révocation de la funeste ordonnance s’était produite, n’étaient point faites pour assurer à cet acte réparateur le respect de la nation. Elles étaient bien plus propres à justifier, aux yeux du peuple, le refus d’enregistrement opposé par le Parlement et le fameux procureur Saint-Romain à l’édit d’abolition. Nous avons dit comment Louis XI avait paru apporter à cette mesure moins de conviction sincère que de rancune personnelle, de préoccupations d’intérêt politique et d’animosité contre la mémoire de son père. Le caractère et les agissements du. négociateur de la révocation ne pouvaient pas davantage concilier à cette mesure l’estime et les sympathies du public.

Jean Jouffroy, le cardinal d’Arras, ne passait ni pour un saint, ni pour un désintéressé, et malheureusement, à Rome aussi bien qu’en France, on avait à peu près la même opinion du personnage.

Ce prélat bourguignon, qui, sans doute, ne pouvait espérer de son Duc tous les avantages qu’il souhaitait, et qui attendait mieux de Louis XI, s’était entremis, avec une grande ardeur, dans cette affaire de la Pragmatique. Il convoitait la pourpre et il l’eut, mais sans pouvoir conquérir avec cette dignité l’estime de ceux-là même qui la lui conféraient. Ciacconio, le Cardinal de Pavie, Pie II lui-même, dans ses Commentaires, ne lui sont guère plus favorables que l’auteur anonyme du pamphlet où le chapeau cardinalice de Jouffroy est irrévérencieusement comparé aux trente deniers du traître.

Il faut entendre les uns et les autres. Le pamphlet traduit, mieux que toutes les observations, la vigueur de l’attachement populaire à la Pragmatique, et les notes historiques des écrivains romains, la mésestime qu’on professait à la cour pontificale pour l’ambition qui, dans des vues d’intérêt personnel, avait négocié sa ré vocation.

A.
Pamphlet anonyme

Pragmaticæ Sanctionis sublatæ querimonia vel Passio [...]

Primo, concilium Basileense me genuit virtualiter, et in Francia nobilissima nutrita sum ; deinde tentata a monacho nigro, qui me tulit super pinnaculum Petri mentaliter, ut ibi ostenderet mihi omnes partes Italiæ et regna mundi, atque ait : Si sponte volueris ire quo te duxero, omnium horum domina eris.

Postmodum præfatus monachus duxit me tanquam mulierem fragilem, quæ subjicitur viro, usque ad portam Urbis. Et ibi in introitu venerunt pueri Romanorum clamantes et dicentes : Benedictus qui venit ad commodum nostrum, in nomine capelli ! [...]

Et postquam intravi, flevi super Urbem, dicens : Si cognovisses et tu […] O ambaxiatores, tristis est anima mea usque ad mortem. Sustinete hic et vigilate mecum, quia nunc videbitis turrim magnam quæ circumdabit me. Vos fugam capietis, et ego ibi ero ad tempus. Unus ex ambaxiatoribus Regis tradet me hodie. Væ autem illi per quem tradar. Ego melius Francise eram, si natus non fuisset monachus ille. Et qui intingit mecum manum in paropside, hic me traditurus est in manibus Papæ.

Et omnes inimici mei adversum me cogitabant mala mihi. Verbum iniquum manda verunt adversum me, dicentes : Venite, corradamus eam de terra viventium. Hæc omnia 220prospiciens, tacite dixi : O monache, qui dereliquisti consilium Regis et cum Papa consiliatus es, uno capello rubeo vendidisti sanguinem Pragmaticæ, et pacis oscula ferebas !

His completis, coram omnibus ductasum ad Consistorium, in medio existens. Qui tradidit me, ait summo Pontifici : Ecce Pragmaticam tibi obtuli ; promissa complevi. Redde ergo quod debes. Et facti sunt amici, qui prius fuerant inimici.

Nous regrettons que le ton de cette parodie sacrilège ne nous permette pas de prolonger la citation. Aucun document ne pourrait donner une idée plus juste de la surexcitation des passions populaires à l’occasion de cette révocation de la Pragmatique, de l’habileté perfide avec laquelle on avait su, à propos de cet acte, faire naître des préoccupations d’un autre ordre, remuer la fibre politique, exciter le sentiment national, constater, dans un langage plein d’irrévérence pour le Pape, à demi bienveillant pour le Roi, que la révocation accomplie à la hâte avait laissé sans solution beaucoup de questions, et par suite appelait la résurrection de cette Pragmatique livrée par la ruse et l’ambition.

B.
Chacon et ses continuateurs

On l’a compris, le moine noir qui l’avait vendue pour un chapeau rouge n'était autre que le bénédictin Jouffroy. Voici ce que le grave Ciacconio ou ses continuateurs, Victorellus et Oldoin, disent de ce cardinal :

Natione Gallus, patre ignobili et mercatore natus Luxovii in Burgundia, monachus Cluniacensis Benedictinus, egregius Theologiæ et Decretorum doctor, in primis Prior B. Mariæ de Castro ad Salinas, postea Cœnobiarcha Andrii S. Petri Luxoviensis, deinde D. Dionysii factus, Referendarii etiam officio functus, in episcopum’Atrebatensem eligitur, et Oratoris munere fungitur, Philippi Burgundiæ ducis jussu, apud Pium II. Inde Præsul Albiensis, demum ad preces Regis Francorum ornatur purpura cardinalitia et presbyteris cardinalibus, titulo SS. Silvestri et Martini in Montibus, alias Equitii, adscribitur quadragesima anni 1461, et Cardinalis modo Albiensis, modo Atrebatensis, ab ecclesiis quibus præfuit, nominatur.

Affuit sacræ unctioni, cum Ludovicus XI, Galliarum rex, a Juvenale Ursino, archipræsule, sacro oleo unctus est.

Duxit copias pro eodem Ludovico XI contra comitem Arminiacum, eidemque Perpinia num obsidione cingenti consilio et armis præsto fuit.

Ipsum Regem et Carolum, ultimum ducem Burgundiæ, legatus adiit pro expeditione in Turcas, et aliis magni negotiis momenti, ac potissimum pro Pragmaticæ Sanctionis abroga tione, cui, refragante senatu Parisiensi, supersedit Ludovicus.

Pius II virum huncegregium doctrina et ingenio, ac divina quodammodo memoria excel lentem nominat. Cum purpuram adeptus fuisset et sibi in portu jam navigare videretur, quæ de animo Ludovici ad res Siciliæ silentio presserai, scribere cœpit, et Pio in consultatio nibus resistere.

Cum vacassent in Gallia duæ insignes ecclesiæ, altera Metropolitica Vesuntina, apud Burgundos, altera cathedralis Albiensis, apud Francos in Alvernis, utraque satis dives, Joannes cardinalis utramque ambivit, ac Pontificem adiens : Vesuntinam, inquit, ecclesiam, unde mihi origo est, negare non potes. Albiensem petit rex Franciæ ut mihi commendes : jampridem hoc regi promisisti. Cui Pontifex : Nostram, inquit, consuetudinem nosti : pontificales ecclesias nulli duas committimus, nisi sit altera ex titulis cardinalium. Harum unam deliges, duas sperare noli.

221Quo audito, Atrebas vehementer doluit, et quasi contumelia tactus, commemorare sua in Sedem Apostolicam beneficia, et Pragmaticæ sublationem sibi attribuere, et amicitiam regis Franciæ, quæ suo studio quæsita fuisset. Mansit tamen in sententia Pontifex ; quare indignatus Atrebas Pontifici, quantum potuit, semper restitit, et demum impetrata abeundi potestate, postdecretum in Turcas bellum promulgatum, in Gallias abiit.

Interfuit comitiis Pauli II, Veneti, in summum Pontificem electi.

Mortalitatis solutus est vinculis, mense novembris seu inilio decembris, anno 1473, in Prioratu de Rully, Bituricensis diœcesis.

Ces prélats ambitieux, cupides et vains, toujours prêts à se tourner contre ceux qui, à leur compte, ne les paient pas assez cher en honneurs et en argent, ne sauraient faire l’œuvre de Dieu dans l’Église. Ils n’en ont point la grâce, et la contradiction visible, que le peuple constate entre leur conduite et leurs prétentions de réformer les abus, leur enlève par ailleurs toute autorité. Les pamphlétaires avaient beau jeu ; l’artisan de la révocation de la Pragmatique ne pouvait être que méprisable et méprisé.

C.
Pie II

Pie II, dans ses Commentaires, est peut-être, sous l’élégante modération de la forme littéraire, plus sévère que Ciacconio à l’égard de Jouffroy :

Cum aliorum judicio doctus, suo vero doctissimus Atrebas sibi videretur, ut qui litteras memoriæ multas mandasset, et profanas et sacras, et quicquid apud Latinos legitur, percurrisset, selectisque philosophorum et poetarum dictis refersisset memoriæ penu, ac, de quacunque re ferme incidisset, paratus esset aliquid dicere, et priscorum dicta in medium afferre, omnia, hac de causa, sibi licere existimabat [...]

Ludovicus, Franciæ rex, […] Atrebatensi episcopo et Antonio Noxetano, qui jussu Pontificis in Franciam iverant, tactis sacrosanctis Evangeliis, palam promittit Pragmaticam Sanctionem sese propediem abdicaturum, quoniam id Deo voverit ; atque hoc ipsum Pio Pontifici scribit, petitque multis precibus episcopum Atrebatensem et protonotarium Lebreteum254 cardinalatus honore donari haud, indignum sese existimans, qui unis litteris duos cardinales, impetrare mereatur : quod si altero carendum sit, episcopo carere non posset. Accedunt et Philippi, Burgundiæ ducis, epistolæ Atrebatensis assumptionem magnopere flagitantes [...]

Inter hæc Ludovici litteræ afferuntur, quibus jam damnata ac sublata penitus Pragmatica Sanctio nuntiatur. Quas cum Pontifex in Consistorio recitasset, non potuit lacrymas præ gaudio continere, cum, se tandem sedente, perniciosum virus ab Ecclesia remotum cerneret, et suo tempori datum Gallicæ nationis obedientiam ex integro ad Romanam Ecclesiam redire.

Rediit et Antonius Noxetanus, et novas attulit litteras, quibus idem confirmabatur, petebaturque magnopere Atrebatensem creari cardinalem. Pontifex creatum rescripsit, et cum eo similiter Lebreteum, ut integrum esset regi gaudium, qui pro sua religione duos cardinales meruisset obtinere […]

[...] Creatis, ut relatum est, cardinalibus, Atrebatensis postquam se navigare in portu cognovit, nec sibi de quæsita nimium dignitate ambigendum, quæ prius tacuerat de Ludovici animo ad res Siculas scribere cœpit [...]

[...] Ludovicus paulo post legatos ad Pontificem ire jussit Riccardum Constantiensem, et Joannem Atrebatensem cardinales, quos secuti sunt Andegavensis et Sanctonensis episcopi, et abbates aliquot, et nobiles, etc. [...]

222Inter Oratores regis Andegavensis et Sanctonensis episcopi, cum se conversos ad Apostolicæ Sedis reverentiam, cujus antea persecutores fuerant, verborum artificio et frontis impudentia simulassent, erratorum veniam petiissent, lacrymas emisissent, ingentes Deo gratias reddidissent, qüi se tandem a tenebris abstraxisset Pragmaticæ Sanctionis et ad candidam lucem Apostolicæ veritatis perduxisset, quæcunque voluerunt impetravere, atque onusti gratiosis indultis in patriam reverterunt255.

C’est dans cette ambassade d’hypocrites ou de traîtres que Jouffroy, en possession de son chapeau cardinalice si longtemps et si âprement convoité, se démasqua. Sa harangue est un chef-d’œuvre d’impudence. Louis XI a bien voulu abolir la Pragmatique Sanction ; il mérite assurément quelque compensation sérieuse. Que le Pape prenne, en Sicile, le parti de la maison d’Anjou contre Ferdinand, et tout ira pour le mieux. La Pragmatique est abolie, sans doute, mais il en reste encore quelque chose. L’abolition sera radicale, le jour où le Pape aura adopté les plans du roi dans les affaires de Sicile. Bien plus, — rien n’est moins douteux, — le roi de France partira en guerre contre les Turcs, il les exterminera, et ne s’arrêtera qu’après avoir enfin reconquis le tombeau du Christ : tout cela pour la Sicile !

D.
Cardinal de Pavie

On se demande, en vérité, si ces prélats menteurs ne furent pas les meilleurs appuis de cette Pragmatique dont ils négociaient ou célébraient avec tant de fourberie la révocation ; et l’on comprend les violentes apostrophes qu’adressa, un jour, en plein consistoire, à Jouffroy, le Cardinal de Pavie, indigné de la conduite de ce collègue, si platement dévoué au roi, si méchamment hostile au Pape :

Quid tu ignobilitatem alteri objicis, qui ex genere nullam habes nobilitatem ? Cum te nobilem jactas, non genus tuum laudas, sed principis gratiam. Quod si a sacerdotibus hæc sæcularia habenda in pretio sunt, potiora certe sunt mihi quam tibi. Tibi Burgundiæ dux, mihi Pius Pontifex nobilitatis initium dedit.

Imputat mihi Atrebatensis imperitiam litterarum et Grammaticum Papiensem me appellat, quasi ipse columen et vas sit omnis doctrinæ. Fateor non esse mihi litteras, quæ tantæ dignitati conveniant ; eas tamen non negabit, quæ honorificæ quandoque fuerint Apostolicæ Sedi et ad ministerium Ecclesiæ utiles. Sed de suis quid dicemus ? — Concedamus ilium multa legisse, codices multos tractasse, mandasse memoriæ multa : quid in tam rudi acervo digestum ? quid dispensatum unquam vidisti ? Non habet judicium ullum ; accommodare quæ legit locis ettemporibus nescit. Quoties contrarios sensus auctoribus dedit ? Quoties eos intorsit ? Quoties falsas sententias probatis adscripsit auctoribus ? Ut in omni actione est mendax, ita in omni interpretatione malignus.

Neque ego in sacerdote tam excellentem doctrinam desidero, ut in illo omnia esse velim. Præfero vitam, modestiam, humanitatem, exemplum, religionem et cætera quæ professioni nostræ sunt propria. Equidem, si alterum sit de duobus eligendum, malim in cardinali prudentiam cum mediocritate doctrinæ, quam cum summa doctrina vanitatem atque perfidiam. Hæc profuit nunquam, obfuit aliquando. Ilia semper et prodest, et Deo est ac hominibus grata.

Cum bene considero, non video quid utilitatis aut dignitatis afferat præsentia hujus. Cum 223enim ad bene consulendum fuerit in cardinalem assumptus, quærendum est quale veri sit, et quale hujus cardinalis consilium.

Nempe, qui recte consulere vult, induere ante omnia debet veram erga ilium charitatem, cui accedit consultor, ut quid deceat et expediat sine malignitate rimetur et doceat ; proxime huic liberam gerere et mentem et linguam, ut nulli alieno affectui, nulli suæ cupiditati inser viens, simpliciter loquatur quod sentit. Hæc vera est, ni fallor, recte consulentium via, quam mox ut egredimur, non tam ad salutem quam ad pestem adjungimur.

Hic vero, Reverendissimi Patres, cum vos odio gratuite oderit, et studiis sit omnibus vestris contrarius, nihil meditari et loqui potest, quod vobis futurum sit utile. Dolosæ omnes cogita tiones cordis ejus, dolosa consilia ; quibus etiamsi recta essent, habere fidem non pos sumus. Crescere non sperat nisi ex nostris ruinis, et nostram omnem gloriam suam ducit confusionem.

Minatus est multa frequenter Ecclesiæ Romanæ, multa nobis, ni faciamus ea quæ regi suo placere possint. Mallet, ut video, cum eversione omnium nostrum verus videri, quam cum salute mendax et falsus. Ad hoc est tantum intentus, noctes et dies, et hue tendit omnis ratio et summa rerum suarum, ut status omnis orbis christiani ex una regis sui voluntate dependeat. Bonum quippe nullum putat, nisi quod venit ab illo, salutem nullam nisi quæ offertur ab illo. Cæteros reges et principes minimum æstimat, inania ducens quæ de potestatibus et rebus publicis referuntur ; adeoque in colendo hoc deo suo est cæcus, ut nec videre oculis quippiam sanum, nec mente possit discernere.

Accedit quod mercenarius est, et lingua conducta sibi non Ecclesiæ loquitur. Audistis aliquando ilium fatentem duo millia aureorum annua pendi sibi a rege in mercedem sui laboris. Audistis in hoc verbo se gloriantem quod Procurator sit regius, quodque declaratum nobis per litteras, sibi uni de negotiis regiis præstari fidem debere. Quomodo ergo per Procuratorem, qui Procuratorem se confitetur, dignitate loci hujus est dignus ? Quomodo salutariter potest consulere, quomodo credi sententiis ejus, alieno stipendie, non nostro, conductis ?

Si perseverandum est ei inter nos, advocandi etiam sunt cæteri, qui in nostra Curia procurant, et admiscendi nobiscum. Non est irroganda hæc injuria tot regibus, ducibus et rebuspublicis, ut eorum procuratores segregentur a nobis. Sciant et illi secreta nostra, ut hic scit. Revelent ea suis, ut iste revelat. Jam nihil sit quod his ostiis teneatur conclusum ; inter cubiculum et forum nullum habeatur discrimen.

Dicam tandem quod sentio, Reverendissimi Domini, sine iracundia quidem, non sine do lore. Exeat concilie nostro, qui nobis infestus est. Non participet nobiscum, qui nihil utile, nihil honestum agere potest vel suadere, et qui sæcularibus servit, et linguam pecunia vendit, et secretum non tenet ; quique mendacissimus est, et in dicto fidem non habet.

Profectus Orator Apostolicæ Sedis ad regem suum, reversus est hostis. Causæ cui antea favebat, nunc est omni contentione contrarius. Cum autem mutationis hujus amice admone tur, solam sui principis mutationem excusat : Cum, inquit, sibi placebat, placebat et mihi. Nunc displicens displicet mihi. Indigna vox cardinali, ut ex personis, non ex honestate cau sæ Apostolicæ ponderentur.

Cum reprehenditur cardinalis Atrebatensis, quod primo legationem pro u ovico, rege Francorum, ad Pontificem suscepisset, deinde quod procurationem rerum suarum in Curia exerceret, alterum exemplis, alterum est ex jure reprobatum […]

De procuration ita est dictum : Si cardinali, si illustri et superillustri ex jure est interdictum, ut procuret negotium proprium, quanto magis censendum est interdictum esse alienum ? Nihil indignius est procurationis officie cardinali, quid ideo ad eam dignitatem assumitur, ut in senatu Apostolico sedens, non quid alii petant, quid supplices, quid contendant, quid224litigent, anxio labore procuret ; sed quid universali Ecclesiæ convenions atque utile sit, libere consulat. Consistorii enim locus consilii est, non contentionis locus.

Le Cardinal de Pavie termine sa philippique en reprochant à Jouffroy de troubler l’Église, et de poursuivre le Saint-Siège et le Pontife Romain d’accusations odieuses, inventées à plaisir : Cum perturbations Ecclesiæ Apostolicam Sedem et Romanum Pontificem confictis criminibus consectari. Le reproche était dur, malheureusement il ne manquait pas tout à fait de fondement. À Rome aussi bien qu’en France, Jouffroy avait perdu tout crédit, et pour en revenir à la Pragmatique, le cardinal d’Arras ou d’Albi, dans son zèle plus apparent que réel contre cet édit, n’avait point fait œuvre de paix, ni facilité la tâche de ceux qui, avec une conviction plus profonde et un zèle plus pur, essayaient de ramener le clergé et les fidèles de leur attachement à un aussi détestable régime.

Heureux encore, si Hélie de Bourdeille n’eût point rencontré, dans sa sainte mission, d’autres obstacles plus insurmontables, d’autres difficultés plus pénibles à son cœur !

IV. — Sixte IV — François de La Rovère — avait succédé, en 1471, à Paul II, décédé le 28 juillet de la même année. Cette élection dut réjouir le saint archevêque de Tours, qui allait pouvoir, en la personne du nouveau Pape, unir à sa dévotion filiale envers le successeur de Pierre les sentiments de sa tendre piété envers l’Ordre séraphique. François de La Rovère était franciscain.

D’autre part, le successeur de Paul II se recommandait par de hautes aptitudes intellectuelles, un talent particulier pour le gouvernement, un zèle plein de vigueur en matière de dogme et de discipline, un grand cœur, une vive sollicitude pastorale, une piété profonde et une pureté de mœurs inaltérable256.

Le Cardinal de Pavie loue sa religion, son intégrité, sa munificence, son activité pour les œuvres, sa doctrine, qui le mettait au premier rang des théologiens de son époque257.

Lorsqu’on lit la Vie de ce Pontife, on y remarque une singulière communauté d’idées, d’aspirations, de sentiments, avec les idées, les sentiments et les aspirations du pieux et modeste Hélie de Bourdeille, lequel visiblement s’attacha à reproduire, 225dans son humble sphère, quelques-uns des exemples qui lui venaient de la Chaire Pontificale258.

226Malheureusement ce pontificat, si brillant à plusieurs égards, fut terni par le népotisme259, agité au dedans par les factions260, au dehors par les intrigues et les compétitions des princes. La fortune fut rarement favorable à la politique temporelle de Sixte IV. Son règne fut extrêmement laborieux, rempli d’épisodes troublants, obscurs, et dont quelques-uns n’ont pu jusqu’ici être complètement éclaircis par l’histoire261.

227Ce n’est point le lieu de discuter les actes d’un Pontife, envers lequel l’érudition moderne, surtout chez les Allemands, ne s’est pas montrée impartiale262. Il nous suffira de constater que l’avènement de François de La Rovère signala une évolution considérable dans l’histoire du Pontificat romain. Avec Sixte IV commence une série de pontifes qu’on a pu appeler les papes politiques, non qu’ils aient négligé leurs devoirs de suprêmes pasteurs des âmes, mais parce que, concentrant plus particulièrement leurs efforts sur le gouvernement et la défense de leurs États, ils laissèrent voir en eux le prince temporel, plus que le Vicaire de Jésus-Christ. Ce fut un malheur, l’efficacité de leur mission divine en fut diminuée ; mais c’était apparemment une nécessité créée par la situation même de cette Italie, dont les destinées sont si intimement liées à celles du Pontificat romain. Les princes et les républiques qui s’en disputaient alors les provinces, n’étaient occupés qu’à satisfaire par tous moyens leurs violentes ambitions. Le patrimoine de Saint-Pierre lui-même n’était pas épargné. Les papes n’avaient guère à choisir qu’entre deux partis : se jeter dans le mouvement, pour y trouver le salut, ou reprendre le chemin de l’exil. Ils choisirent le premier.

Mais, ainsi qu’il arrive de presque tous les changements, au moment où ils s’opèrent, cette évolution tout d’abord ne fut pas comprise. On n’en saisit pas bien les causes, on n’en considéra point les excuses, et ce malentendu ne laissa pas que de créer.de gros embarras à ceux qui, comme Hélie de Bourdeille, se constituaient, devant les peuples et les rois, les humbles et fidèles défenseurs de la Papauté263.

De tous les princes de l’Europe, Louis XI ne fut pas celui qui causa au nouveau pontife le moins d’embarras, et l’on reconnaîtra que singulièrement pénible et délicate était la situation de l’archevêque de Tours, placé entre ce roi sur lequel il avait charge dame, qu’il avait la mission de ménager, tout en lui disant la vérité, afin d’en tirer le plus de bien possible, et ce pape dont il devait seconder les vues, dé fendre la cause, et dont il partageait, à un double titre, les inquiétudes et les douleurs.

Un premier nuage s’éleva au lendemain même de l’élection de François de La Rovère. Le nouveau Pape, à peine couronné, envoya aux princes chrétiens des légats chargés de leur notifier son avènement. Ce fut le cardinal Bessarion que Sixte IV chargea de cette mission pour la France. La Cour Romaine avait cru le choix excellent. 228Ses légations antérieures avaient assuré à Bessarion une grande autorité dans ce pays. Si Nicænus mittitur, écrivait le Cardinal de Pavie, quis huc reliquus erit ? Si non mittitur, quis alter mittetur ? On sait de quelle manière peu courtoise, blessante même, Louis XI le reçut. — Bessarion, qui mourut peu après, — 18 novembre 1472, — du chagrin que lui causait son échec, avait eu le tort, étant aussi chargé de la légation pour la Bourgogne, de passer d’abord à la Cour du Téméraire.

Hélie de Bourdeille, par la situation de son siège, recevait à peu près tous les légats qui venaient en France, et Bois-Morin nous dit avec quelles démonstrations de piété il accueillait ces envoyés du Pape. Mais, à part celui qu’il reçut solennellement aux portes de la ville, sur l’ordre du Roi, dans les mois qui suivirent sa promotion à l’archevêché de Tours, il ne paraît pas que ces légats aient pu apporter au saint prélat autre chose que des préoccupations et des tristesses. Il était si difficile, même pour la diplomatie romaine, de contenter le roi très chrétien, et de faire accord avec lui ! — Sauf peut-être dans sa légation de 1482, lorsque Louis XI malade comprit qu’il était temps de se montrer plus accommodant, le propre neveu de Sixte IV, Julien de La Rovère, cardinal de Saint-Pierre ad Vincula, ne fut guère mieux traité par le Roi, que ne l’avait été l’illustre et vénérable Bessarion.

Louis XI, qui avait si mal accueilli Bessarion, répondit néanmoins à la dé marche du nouveau Pape, par une ambassade à la tête de laquelle il mit Thibaud de Luxembourg, moine Cistercien, évêque du Mans. Le Pape, plus courtois que le monarque, la reçut solennellement le 8 juin 1472. Nous savons, par le livre des Expéditions de Sixte IV, quels étaient les désirs du Roi. Le rédacteur des Expéditions les résume en neuf demandes :

  1. Que le Pontife convoque à Lyon un concile général, où seraient appelés les Princes chrétiens, et dans lequel ceux-ci, déposant toutes leurs querelles, s’uniraient pour défendre ensemble la religion ;
  2. Que l’archevêque de Lyon, Charles de Bourbon, prince du sang royal, fût élevé à la pourpre ;
  3. Qu’aucun Français ne fût appelé à cet honneur, malgré le roi ou à son insu ;
  4. Que les Églises de France ne fussent confiées qu’à des personnes agréables au roi ;
  5. Que la collation des bénéfices moindres fût laissée, saltem alternis mensibus, aux Ordinaires des diocèses ;
  6. Que les taxes sur les bénéfices vacants fussent réduites suivant les prescriptions du concile de Constance ;
  7. Que la connaissance des causes, en première instance, ne pût être évoquée en Cour de Rome ;
  8. Que le clergé, presque ruiné, ne fût point obligé de payer la contribution sacrée ;
  9. 229Que certaines lois relatives à la Pragmatique Sanction fussent adoucies ou expliquées, suivant la demande qu’en avaient faite les trois ordres de l’État.

Le Pape répondit que la demande relative à la convocation du concile œcuménique était intempestive ; que cette réunion exigeait des délais considérables, et que les mouvements des Turcs appelaient une action immédiate ; que les autres princes avaient déjà fourni leur concours ou se disposaient à le fournir ; que le roi ne devait pas différer de s’associer à une œuvre aussi sainte, ni s’opposer à ce qu’on recueillît dans ce but les décimes des clercs et les aumônes des fidèles de son royaume ; qu’il éprouverait d’ailleurs, en tout ce que ses demandes contenaient de juste, les effets de la bienveillance Apostolique.

Ces effets ne tardèrent pas à se produire. Dès 1472, l’archevêque de Lyon fut nommé Légat du Pape à Avignon, et créé cardinal quelques années plus tard, en 1476. De plus, au mois d’août 1472, quelques semaines après l’ambassade de Thibaud de Luxembourg, Sixte IV donna la Constitution que Louis XI avait réclamée pour le règlement des questions soulevées par l’abolition de la Pragmatique.

Nous avons dit ailleurs comment cette Constitution, connue sous le nom de Concordat, fut accueillie froidement par le prince et finalement ne sortit aucun de ses effets264.

Le roi, qui ne l’avait publiée que tardivement, et de mauvaise grâce, fut le premier à n’en point tenir compte. Après avoir révoqué la Pragmatique, il en reprenait peu à peu les errements.

E.
Jean de Troyes

Chronique de Jean de Troyes. Année 1476. — Au mois de janvier, furent publiées à son de trompe, par les carrefours de Paris, les lettres patentes du Roy nostre Sire, qui contenoient comme de toute ancienneté il avoit esté permis aux rois de France par les saints Pères Papes, que, -de cinq ans en cinq ans, ils peussent faire assemblée de tous les prélats du royaulme de France, pour la réformation et affaires de l’Église, ce qui de long temps n’avoit esté fait : pour laquelle chose, et aussy que le Roy voulant les droits de l’Église estre gardez et observez, voult et ordonna qu’il tiendroit le concile de l’Église en la ville de Lyon, ou aultre lieu près d’illec ; pour quoy il vouloit, mandoit et ordonnoit, que tous arcevesques, évesques et aultres constituez en dignité, feussent résidens chascun en leurs bénéfices, et si en alassent demourer, pour estre tous prest et appareillez à aler ou ordonné leur seroit ; et où ils n’auroient ce fait dedens six mois après la dicte publication, que tout leur temporel feust saisi et mis en la main du Roy.

Le même chroniqueur nous fournit, à cette année 1476, un exemple de la manière dont le roi agissait souvent avec les légats du Pape. Il s’agit ici de Julien de La Rovère, cardinal de Saint-Pierre ad Vincula, celui que Louis XI, dans son langage pittoresque, appelait Monsieur Vincula.

230Au mois de may vint à Lyon et arriva ung cardinal nepveu du Pape, qui avoit fait aucuns excez en Avignon contre le Roy et monseigneur l’arcevesque de Lyon, légat d’Avignon. Lequel cardinal demoura par long temps autour du Roy, avant que de luy peust avoir son expédition. Et puis tout le dit débat fut appointé entre le Roy, le dit légat d’Avignon et le dit cardinal.

En quoi consistaient ces aucuns excez, faits en Avignon par l'envoyé du Saint-Père, il importe moins de le rechercher que de constater comment Jean de Troyes, qui, certes, n’était pas des plus portés à excuser Louis XI, accepte aisément les récits défavorables à la Cour de Rome. Ce brave chroniqueur était de son pays et de son temps. Il subissait l’influence de la Pragmatique, et se laissait aller à ce formidable courant d’opinion, fortifié par la politique tortueuse du roi, et contre lequel notre saint archevêque luttait avec tant d’héroïsme. — Louis XI ne s’était pas borné à montrer contre le cardinal de la mauvaise humeur ; il l’avait bel et bien fait arrêter à Lyon265.

La malheureuse affaire des Médicis allait singulièrement aggraver les difficultés entre le Pape et le roi, et par suite égarer encore plus l’opinion.

Cette affaire pèse encore sur la mémoire de Sixte IV. Elle est loin d’être éclaircie, dit le cardinal Hergenröther auquel nous en emprunterons le récit succinct :

Les Florentins avaient souvent manifesté leur malveillance contre le Pape. Ils protégeaient contre lui le seigneur de Città di Castello, et refusaient de reconnaître François de Salviati, nommé archevêque de Pise. Une conspiration fomentée par la puissante famille des Pazzi éclata contre Laurent de Médicis, qui régnait alors, et contre son frère Julien. Cette conspiration, le Pape et son neveu Girolamo étaient accusés de l’avoir favorisée. Or, le Pape, d’après les dires du condottiere Montesicco, qui fut plus tard exécuté à Florence, aurait voulu qu’on changeât le gouvernement politique de la ville sans effusion de sang. L’entreprise du 29 avril 1478 échoua. Laurent fut sauvé les conjurés mis à mort, et avec eux l’archevêque de Pise.

On rappela les crimes des dominateurs de Florence, leur alliance avec les ennemis du Saint-Siège, les pillages commis sur les pèlerins qui allaient à Rome, l’exécution de l’archevêque et d’autres ecclésiastiques, l’emprisonnement du cardinal Raphaël Riario, la tyrannie de Laurent dans Florence. Ce dernier et les officiers de la république furent déclarés excommuniés, 231infâmes et privés de leurs droits, — 1er juin 1478 ; — leurs descendants exclus de l’état ecclésiastique, les diocèses de Florence, Fiesole et Pistoie, frappés d’interdit.

Les juristes consultés déclarèrent que les Florentins avaient le droit d’en appeler à un concile général et de mépriser l’interdit, et ils convoquèrent à Florence un concile provincial, dont les actes, tels qu’ils subsistent, ne paraissent être qu’un projet rédigé par Gentile, évêque d’Arezzo.

Sixte IV et ses alliés, Sienne et le roi de Naples, espéraient renverser Laurent par la guerre, et délivrer la ville de ce tyran. Mais comme le peuple tenait pour Laurent, les Florentins furent excommuniés, et toute relation fut interdite avec eux266.

Ce récit du docte et pieux Hergenröther reproduit avec une scrupuleuse exactitude les données de l’histoire impartiale, dans l’état actuel de la question, et atténue les responsabilités de Sixte IV, s’il ne les enlève pas complètement. Mais les auteurs plus rapprochés des faits se montrent moins favorables au successeur de Paul II. Le jésuite Oldoin, dans ses additions à Ciacconio, est d’une sévérité outrée pour Sixte IV.

Dans son exposé de l’affaire, il suit les écrivains Florentins et surtout Ange Politien, lesquels étaient trop intéressés dans la querelle pour la juger avec équité, et trop rapprochés des événements pour les apprécier à leur juste valeur267. Cependant, on ne pourrait se faire une idée du trouble que cette tragédie jeta dans les esprits, si l’on ne connaissait la manière dont on la comprenait alors. C’est pour ce motif que nous donnons ici le texte d’Oldoin :

Erant Florentiæ duæ familiæ ceteris longe potentiores : altera Pazzorum, sive Pactiorum, Medicæorum altera, quæ industria Cosmi, sapientissimi civis, in tantam creverat auctoritatem, ut non solum Florentina Respublica ab ejus nutu penderet, verum etiam ingens ejus esset per universam Italiam consideratio.

Filium Cosmus reliquit Petrum, qui licet non parenti æquandus, gratiam tamen in sua Republica retinuit ; nec diu superstes, duos reliquit filios, Laurentium et Julianum, quorum pariter, hoc tempore, arbitrio Respublica administrabatur.

Injecta, ut fit inter familias, æmulatione, contigit PazzamaSixto Pontifice foveri in odium Medicæorum, quibus, nonnullis de causis temporalem statum Ecclesiæ Romanæ et commoda sui nepotis Hieronymi Riarii spectantibus, eorumque causa toti civitati infensus erat.

Cum vero esset tunc quoque Italia divisa in duas partes, hinc Sixto una cum Ferdinando Neapolitano societate juncto, illinc Venetis, Duce Mediolanensi et Florentinis fœdere colliga tis, iniit Sixtùs consilium Florentines aggredi, qui et viciniores et debiliores cæteris fœderatis erant, existimans, sublatis fratribus Medicæis, et facile quod cupiebat obtenturum.

Pazzis rem urgentibus, consensit ut conspiratio in fratrum necem fieret. Ne vero tam atrox ac scelestum consilium sanctis auribus admisisse videretur, si tamen vere ilium ejus 232conscium cum plerisque auctoribus existimaverimus, quem multi excusant, illud occulte tractandum ac perficiendum Hieronymo Riario demandavit ; egitque cum Ferdinando rege, ut Alphonsus, ejus filius, cum exercitu in Etruriam mitteretur, specie quidem nonnulla oppida ditioriis ecclesiasticæ ab aliquibus tyrannis recipiendi, spe vero ut, sublatis aut ejectis Medi cæis, Florenlinorum Respublica sui ipsius arbitrio constitueretur.

Conjuratione igitur inita, in quam plures aut amore Pazzorum aut Medicæorum odio no mina dederant, præter illos quos ad nefas perpetrandum Hieronymus Romæ miserat, cum difficile videretur utrumque fratrem una repertos adoriri, quo commodius id fieret, simul ut conjurati tutius in unum aliqua occasione convenire possent, Raphaelem Riarium, Hieronymi sororis filium, Pisis per id tempus juri pontificio operam dantem, quem, ad finem anni 1477, Sixtus diaconum cardinalem Sancti Georgii renunciaverat, placuit per causam visendæ urbis Florentinæ, et relaxandi animi gratia, Florentiam deduci, adolescentem conjurationis penitus ignarum, sed cujus obsequii causa et conjurati sine suspicione coirênt, et fratres Medicæi ad eum honorandum facile convenirent.

Rebus igitur omnibus dispositis, post sæpius frustra et in occursibus et in conviviis quæsitam occasionem, demum in majori ecclesia Sanctæ Reparatæ, dum in præsentia cardinalis, sacro die Dominico, missa solemniter celebranda foret, constitutum est scelus ad certum versum missæ committere.

Commissum est ergo sexto Kalendas Maii ; quo tamen solus Julianus, minor frater, interfectus est. Laurentius jugulo gravi vulnere saucius in sacrarium confugit, ædituis portas æreas, quas Petrus, Laurentii pater, extruendas curaverat, occludentibus.

Cardinalis, in tanto terrore, ad aram confugiens, septus corona sacerdotum et Laurentii auctoritate vix servatus, sedato tumultu, per civitatis magistratum est domum reductus, et in custodia aliquandiu detentus.

Conjurati plerique omnes capti, debitis suppliciis affecti fuere : inter quos Franciscus Salviatus, archiepiscopus Pisanus, qui, quasi re in templo confecta, ad palatium publicum, uti convenerat, illud occupaturus, et nisi magistratum suis faventem rebus comperisset, eumdem interfecturus, advolaverat, cum intromissus clausis fortuito foribus, adeoque plerisque suis aditu exclusis, turbata facie visus esset, ex suspicione captus, re cognita, suspensus est laqueo e fenestris una cum nonnullis aliis.

Magna Pazzorum pars variis mortibus atque suppliciis sublata, opes direptæ, cadavera tracta. Populus nequicquam ab eis ad recuperandam libertatem invitatus, cum diuturno usu ita delinitus esset, ut libertatis pretium libertate carius potiusque haberet in studio, obsequio Laurentii ita quievit, ut etiam ei in posterum satellites ad corporis custodiam tributi sint.

Julianus solemni pompa ad sepulturam delatus, uxorem non certam, nec propalam legitimam, prægnantem rcliquit, quæ posthumum peperit Clementem VII, pontificem maximum.

Ac factum est ut, cum ante hujusmodi conjurationem Medicæorum potentia eo jam ad ducta esset, ut per seipsam, nullo impellente, concisura videretur, unius hominis cæde erecta ac stabilita fuerit. Tantum enim æris alieni conflatum fuisse, ut, nulla alia oblata facultate ejus solvendi, confugiendum ad publicam pecuniam Laurentio fuerit, quod, invitis suis civi bus, non videbatur facile facturus. Jam autem non a valentibus modo sed etiam ab iis qui studio inter se atque alacritate in eo persolvendo offîcio certarent, aut gratificandi aut aver tendi criminis occasionem quærentibus, impetravit.

Tragœdiam banc descripsit Angelus Politianus, summæ doctrinæ vir, qui cunctos ejus actus spectavit, peculiari commentario. Ex quo et aliis variis auctoribus eamdem Michael Brutus, in Historia Florentina, copiosissime est prosecutus ; ac brevius alii, cum nemo fere tanti facinoris non meminerit.

233Iis autem a Sixto Pontifice auditis, ut pergunt scriptores illius ævi, quod ea via non potuerat, aperto bello assequi tentavit. Ac primum Florentines sacris interdixit, tum ob alias injurias olim Sedi Apostolicæ, in rebellium civitatum defensione et sacrorum violatione, illatas ; tum quod modo Pisanum archiepiscopum, indicta causa, ultimo supplicio affecissent, et cardinalem captivum, levi de suspicione, fecissent. Laurentium vero anathemate perculit, uti horum auctorem, satis tamen significans, si eum urbe Florentini pellerent, facile civibus cum Pontifice conventurum.

At illi culpam in ipsum Pontificem rejicientes, qui tantum scelus in sancta ecclesia, dum sacra peragerentur, per divinæ rei administres intentasset, tam auxilia regis Francorum, reipublicæ Venetæ ac ducis Mediolanensis implorarunt, quam, cœtu antistitum Etruscorum coacto, a Pontifice ad proximum totius Ecclesiæ concilium provocarunt, litterisqueaclegationibus universos principes adversus eum concitare studuerunt, atque interim suæ ditionis sacerdotes ad obeunda sua munia et sacra administranda coegerunt.

At nihilominus, ne gravius Pontificem irritarent, cardinalem Sancti Georgii, quem culpa proditionis carere satis compertum habuerunt, Romam dimisere ; quibus plurimum profuit terror a Ludovico XI° Pontifici illatus268.

Cette affaire éminemment italienne aurait pu, comme tant d’autres sanglants épisodes dont l’histoire des petites républiques de ce pays est toute remplie, trouver la France inattentive ou la laisser indifférente : elle y eut un retentissement prolongé. Louis XI prit hautement la défense de ses bons alliés, les Florentins, et des Médicis, ses banquiers269. Nous l’avons déjà dit, le Roi avait peur, il trouvait que les meurtres de princes ou de tyrans devenaient par trop communs. D’un autre côté, les bruits fâcheux qui circulaient sur la conduite du Pape dans cette affaire270, lui fournissaient une trop belle occasion de peser sur la Cour de Rome et d’en tirer quelque avantage, pour qu’il la laissât échapper. Louis XI n’avait point d’armée à 234envoyer au secours des Florentins. Il déclara au Pape une guerre de sa façon, exerçant ses représailles sur le terrain de la jurisprudence canonique.

V. — Par ses ordres, une grande assemblée du clergé de France fut convoquée à Orléans, pour aviser aux moyens de rendre force légale à la Pragmatique Sanction.

Jean de Troyes écrit à ce sujet :

En icelluy temps, le Roy fist faire grant assemblée de prélats, gens d’Église, de grans clers, tant des universitez de Paris, Montpellier, que d’aultres lieux, pour eulx trouver et as sembler en la ville d’Orléans, pour subtillier et trouver moyen de ravoir la Pragmatique, et que l’argent des vaccans et bénéfices ne fussent plus portez à Rome, ne tirez hors de ce royaulme.

Et pour ceste cause se tinct ladicte assemblée ainsi estant à Orléans, où présidoit pour le Roy monseigneur de Beaujeu, monseigneur le Chancellier et aultres du conseil du Roy. Lequel monseigneur le Chancellier, en la présence de monseigneur de Beaujeu, dist et déclaira les causes pour quoy la dicte assemblée estoit ainsi faicte au dit Orléans, et les causes qui mouvoient le Roy d’avoir fait faire icelle assemblée.

Laquelle proposition fut répondue par maistre Jehan Hue, doyen de la faculté de Théologie pour la dicte université de Paris, qui, en ce faisant, fist de grandes remontrances, et parla fort et hardiement, pour ce qu’il estoit advoué de par les dits de l’université de Paris.

Et aussi y parla, pour la dicte université de Montpellier, ung aultre grant clerc, qui aussi parla moult bien.

Et après que icelle assemblée eût illec esté certaine espace de temps, le Roy vint à sa dévotion, en l’église Notre-Dame de Cléry. Et après sa dévotion faicte, ala audit lieu d’Orléans, où il ne séjourna que demie journée. Et après qu’il s’en fut retourné, tout le dit conseil ainsi assemblé que dit est, sans conclure se despartit, et ala chascun dont il estoit party pour y venir, et fut le dit conseil remis à Lyon, au premier jour de may ensuivant.

Louis XI décorait cette assemblée du nom de Concile, ainsi qu’on peut le voir par le célèbre Avis sur ce qui semble à faire au concile d’Orléans271.

Il ne paraît pas qu’Hélie de Bourdeille ait assisté à cette réunion du clergé. Qu’y aurait-il pu faire ? Au milieu de la surexcitation et du trouble que des événements peu connus, dénaturés ou aggravés par la malveillance et l’intérêt, jetaient dans les esprits, sa voix eût été sans écho. Mais l’abbé de Marmoutier, Guy Vigier, fit partie de cette assemblée. Son rôle y fut-il aussi favorable aux idées du Roi, que certaine Chronique semble l’insinuer ? Nous ne savons. — Nous verrons, en une autre circonstance, Guy Vigier, prélat recommandable et modéré, s’abstenir avec sa gesse des manifestations bruyantes auxquelles se livraient les partisans de la Pragmatique. Quoi qu’il en soit, voici ce que dit la Chronique :

Fut en ce temps tenüe une moult belle et grande assemblée en la ville d’Orléans, où furent envoyés par le Roy les plus grans clercs de son royaulme, pour la Pragmatique Sanction. Et illec se trouvèrent les trois nepveux de monsieur le comte de Dammartin, Grand-Maistre 235de France : c’est à scavoir l’évesque de Valence, frère du séneschal de Beaucaire, nommé Balzac, et aussi l’évesque de Lavaur, et l’abbé de Marmoutiers, lesquels firent bon et loyal service au Roy, tant que eut finy272.

Les résultats de l’assemblée d’Orléans furent négatifs. On se sépara sans conclure, mais on indiqua pour l’année suivante, à Lyon, une assemblée qui n’eut jamais lieu. Au fond, Louis XI n’avait entendu faire qu’une démonstration destinée, dans ses calculs, à intimider la Cour de Rome. Tel on voit les États exécuter, en certaines occasions, des démonstrations armées sur les côtes ou les frontières de leurs voisins.

Mais le Roi poussa plus loin, sans avoir un plus vif désir de les mener jusqu’aux résultats effectifs, ses procédés d’intimidation. En même temps qu’il réunissait l’assemblée d’Orléans, il envoyait à Sixte IV une ambassade avec des instructions très sévères, fort blessantes pour le Pontife. Nous en connaissons à peu près la teneur par la réponse que fit Sixte IV aux singulières prétentions du Roi très chrétien.

La peste avait éloigné le Pape de Rome. Les envoyés de Louis XI vinrent le trouver à Bracciano, où il résidait pour le moment.

Le Cardinal de Pavie, dans une de ses lettres, datée du 16 juillet 1478, reproduit fort exactement la réponse de Sixte IV. On y remarque un merveilleux à-propos et une incomparable dignité :

Le Pontife, (dit-il), écouta avec une très grande bienveillance les ambassadeurs Français et leür répondit avec douceur :

Si le Roi très chrétien, qui aime si profondément l’équité, la justice, et qui professe un si grand respect pour la liberté de l’Église et pour la Religion catholique, avait trouvé bon, après avoir entendu les plaintes de Laurent de Médicis, d’écouter quelque mandataire du Pape, il n’aurait jamais songé à envoyer la présente ambassade.

Ce que le Pontife a fait, il l’a fait de l’avis et du consentement du Sacré-Collège des cardinaux, après grave et mûre délibération. Or, les Rois très chrétiens n’ont pas accoutumé de s’exposer légèrement au jugement de Dieu, et aux châtiments dont la loi divine punit ceux qui résistent à la décision du souverain Prêtre. Que n’imitent-ils plutôt Charlemagne, leur prédécesseur ? Le sentiment de cet illustre empereur était qu’on doit, en mémoire du bienheureux apôtre Pierre, honorer la sainte Église Romaine et le Siège Apostolique ; que celle qui est la mère de la dignité sacerdotale, doit être aussi la maîtresse et la directrice du gouvernement ecclésiastique ; qu’il faut, en conséquence, observer ses commandements en toute douceur et humilité ; qu’enfin, alors même que ce Saint-Siège imposerait un joug à peine supportable, il faudrait encore le recevoir et tolérer avec une pieuse dévotion.

Bien que le Pape, suivant les décrets des Pères, ne soit tenu, envers qui que ce soit, à rendre compte de ses jugements, néanmoins le Saint-Père ne refuse pas de s’expliquer sur tous les points avec le Roi, par le nonce qu’il lui enverra, et de sa propre bouche, avec les ambassadeurs du Roi. Il le fera avec la plus grande diligence, dès qu’il sera rentré à Rome.

Les ambassadeurs opposent que le Roi ne les a point chargés de traiter au fond la ques tion de droit et de justice, mais de faire lever les censures et déposer les armes. Mais formuler 236de pareilles demandes, qu’est-ce autre chose que dire que ce qui a été fait naguère avec raison et mûrement étudié doit être révoqué sans motif ?

Quant à la demande d’un concile général, rien ne serait plus avantageux pour le Saint-Père dans la cause présente, si la convocation de cette assemblée était facile. Ce n’est point aux rois ou aux princes séculiers, mais au Pontife Romain qu’il appartient d’y présider, ce sont les évêques et les prêtres qui y assistent : parmi ceux-ci il n’en est pas un seul qui ne déclarât que l’on doit conserver la liberté de l’Église et garder intact ce privilège du for, que le Pape lui-même ne peut enlever aux ecclésiastiques, et que Laurent de Médicis a violé en infligeant une mort ignominieuse à un archevêque qui n’avait été ni légitimement condamné, ni dégradé selon les rites.

Il serait donc très opportun pour le Pontife, qu’un concile pût être réuni pour juger ces choses. Mais il faudrait pour cela prendre beaucoup de temps, car il faudrait consulter l’empereur et les autres rois chrétiens, convoquer les évêques du monde entier. Quant à la nécessité de ce concile, c’est au Pape, non aux rois qu’il appartient d’en juger : cette nécessité n’apparaît en aucune façon, dans les circonstances présentes.

Que le Roi se propose de rétablir la Pragmatique Sanction, c’est une chose dont le Pape ne peut assez s’étonner. Il s’agit là de la conscience et de l’honneur du Roi. Si la Pragmatique était juste, pourquoi naguère l’a-t-il abrogée avec tant de solennité ? Et si elle était injuste, comment peut-il songer à la rétablir ?

Appeler des prélats et les constituer en tribunal pour juger des hommes et des choses d’Église, n’est point de la compétence des rois.

Le Roi enfin ne peut chercher à rappeler ceux de ses sujets qui se trouvent attachés à la Curie romaine, sans rompre avec le Siège Apostolique.

Le Pape est convaincu que si le Roi avait sérieusement pesé toutes ces choses, il n’aurait point, sans nul doute, donné à ses ambassadeurs les instructions qu’ils ont apportées, mais que bien plutôt il les aurait chargés d’amener Laurent à reconnaître sa faute et à s’en repentir. Au surplus, alors même que les sentences portées contre lui seraient injustes, Laurent serait tenu de les observer et de promettre humble satisfaction. Mais s’il le faisait, tout le reste s’arran gerait facilement273.

Les ambassadeurs de Louis XI n’acceptèrent point cette réponse. Ils signifièrent au Pontife qu’un concile œcuménique serait convoqué, lequel se réunirait en France. Ils déclarèrent, en outre, que la Pragmatique Sanction serait remise en vigueur, et rappelèrent de la Curie les prélats français qui s’y trouvaient. Les Vénitiens, les Milanais, les Florentins agirent de même par leurs ambassadeurs : on le voit par le Mémoire que Sixte IV remit à ses envoyés auprès de Frédéric, empereur d’Allemagne. Le Pape, dans ce Mémoire, déclare la chose tout au long, et prie l’Empereur d’écrire à Louis XI pour le détourner de ces manœuvres274.

237La démonstration finissait par prendre trop d’importance. Pourtant, ce n’était encore qu’une démonstration. La Pragmatique ne fut point légalement rétablie. Louis XI tint un peu plus longtemps à son projet de concile. Cette idée l’avait toujours hanté, il y pensait bien des années avant que ne surgit la triste affaire des Médicis. Mais l’Empereur tint compte de la demande que lui faisait Sixte IV. Grâce, en partie, à ses bons offices, en partie à l’effroi causé par la nouvelle que les Turcs s’étaient emparés d’Otrante, — 11 août 1480, — les ambassadeurs de l’Empire, ceux des rois de France et de Hongrie qui s’étaient réunis à Florence avec les princes alliés d’Italie, pour étudier les voies et moyens de rétablir la paix, déterminèrent les Florentins à montrer des dispositions plus conciliantes. Tout d’abord les ambassadeurs n’acceptèrent point les conditions que le Pape mettait à la réconciliation, et la guerre continua quelque temps encore. À la fin, Ferdinand de Naples se réconcilia avec Laurent de Médicis. Les Florentins, de leur côté, exprimèrent leurs regrets du meurtre des ecclésiastiques impliqués dans la conjuration des Pazzi et se déclarèrent prêts à satisfaire aux conditions posées par le Saint-Siège. Sixte IV leur donna l’absolution.

Cependant, en ce qui concerne la France, la conclusion juridique du débat ne détruisait point tous les ferments de discorde et de rébellion qu’il avait, deux longues années durant, semés dans les esprits. Cette affaire avait derechef obscurci les principes, réveillé les vieux préjugés, remis en question l’autorité du Saint-Siège, jeté l’odieux sur la conduite du Pape. La Pragmatique y avait trouvé un regain de popularité.

Le peuple ne saisit pas bien la force et l’inviolabilité des principes. Il ne sait pas les abstraire, pour les placer au-dessus des vicissitudes du moment. Les faits l’impressionnent davantage ; qu’ils soient réels ou imaginaires, pour peu qu’on les agite sous ses yeux, il en tire aussitôt conclusion. Sans qu’elle fût encore officiellement rétablie, la Pragmatique avait repris, dans cette effervescence, quarante ans de vie et de prospérité. — Que pouvaient, contre la fatale poussée des événements, le zèle intrépide et les efforts persévérants du saint archevêque de Tours ?

23814.
Le grand conflit (1482)

Il n’y eut jamais qu’un seul débat sérieux entre Louis XI et Hélie de Bourdeille, celui du mois d’août 1482. Mais aucun fait, dans la vie du saint archevêque, si mal connue de ceux-mêmes qui en ont écrit quelque chose, n’a été plus dénaturé que ce mémorable conflit.

On lit dans la collection des Mémoires pour servir à l’Histoire de France, édition Petitot, t. XII, Comines, p. 381, note 4 :

L’archevêque de Tours avait une grande réputation de sainteté. Louis XI le fit appeler et se recommanda à ses prières. Le prélat crut devoir adresser au roi quelques remontrances sur divers actes de son gouvernement, et entre autres, sur la prison du cardinal la Ballue. Louis XI irrité lui répondit qu’il avait demandé des prières et non des conseils, et il donna ordre au chancelier de le faire poursuivre juridiquement.

Duclos, Histoire de Louis XI, t. III, p. 386, semble plein de pitié pour celui qu’il appelle le bon archevêque :

Louis se recommandoit continuellement aux prières des plus vertueux personnages du royaume. Hélie de Bourdeille étoit de ce nombre. Sa piété, plus que ses lumières, l’avoit fait choisir, n’étant que cordelier, pour être évêque de Périgueux. Il passa de là à l’archevêché de Tours, et fut un des premiers commissaires nommés pour travailler au procès de l’abbé de Saint-Jean-d’Angély, afin que l’idée qu’on avoit de la vertu de ce prélat, écartât tout soupçon contre le jugement qui seroit rendu.

Louis ayant prié Bourdeille de demander à Dieu le rétablissement de sa santé, ce prélat ne se borna pas aux prières, et voulut s’ingérer de donner des avis à ce prince, en réveillant ses scrupules au lieu de les calmer […] Le Roi fut offensé de la liberté du bon archevêque, et lui fit écrire par le chancelier, que […]

Le Roi, prenant tout alors avec plus de vivacité que jamais, donne ordre au chancelier de citer tous les prélats (signalés par Bourdeille), et d’examiner leurs prétendus griefs. Ils furent, en effet, cités, mais cette affaire ne fut pas suivie : il y a grande apparence que ces évêques n’osèrent partager l’indiscrétion de Bourdeille, ni entrer en jugement avec leur maître.

Le chancelier alla trouver l’archevêque de Tours, et lui représenta que […]

Le chancelier écrivit au Roi que l’archevêque de Tours étoit fâché de lui avoir déplu, qu’il n’avoit jamais oublié et n’oublieroit jamais ce qu’il lui devoit, comme sujet et comme archevêque ; qu’il ne cessoit de prier et de faire prier pour la conservation de Sa Majesté ; 239qu’au surplus ce prélat étoit très abattu d’une longue maladie, et qu’aussitôt qu’il serait ré tabli, il lui rendrait compte de sa conduite. Cette lettre calma l’esprit du Roi. Je ne trouve en aucune pièce ce que disent Messieurs de Sainte-Marthe, sçavoir que le temporel de l’ar chevêque fut saisi.

Presque tous les historiens acceptent la même version.

Garnier, continuateur de Mézeray, Histoire de France, t. XIX, p. 122 :

Zèle d’Hélie de Bourdeille. Ni ces pratiques de dévotion, ni l’approche de la mort ne changeaient rien au caractère du Roi. Soupçonneux et méfiant, il ne souffrait pas qu’on lui fît des remontrances. Hélie de Bourdeille, archevêque de Tours, en fit l’épreuve.

Ce prélat vivoit en grande réputation de sainteté ; le Roi se recommanda, un jour, à ses prières. Bourdeille, croyant que l’occasion étoit favorable pour le faire rentrer en lui-même, lui représenta avec un zèle apostolique, que l’offrande la plus agréable à Dieu étoit celle d’un coeur contrit ; que les dons faits aux églises ne pouvoient expier les péchés ; qu’il avoit violé les privilèges de l’Église (en la personne d’évêques) qui n’avoient encouru de disgrâce, que parce qu’ils étoient parens ou amis de quelques personnes qu’il n’aimoit pas ; qu’il avoit dépouillé plusieurs familles de leur patrimoine, et qu’il retenoit encore contre tout droit l’héritage de la maison de La Trémouille.

Louis, irrité de la liberté de l’archevêque, lui répondit […] ; qu’au reste, il le défioit, lui et tous les évêques dont il parloit, de rien trouver à redire à sa conduite. Il ordonna, en con séquence, au chancelier de faire citer juridiquement l’archevêque et tous ces prélats devant les tribunaux.

Bourdeille sentit la faute qu’il avoit faite, en demanda pardon, et l’affaire n’eut aucune suite fâcheuse.

P. de Longueval, Histoire de l’Église Gallicane, l. XLIX, t. XVII, p. 155 :

L’archevêque de Tours eut la confiance de reprocher au Roi les mauvais traitements qu’il avait faits à Balüe et à d’Haraucourt. Il y ajouta les griefs de plusieurs autres prélats, par exemple […]

Le prélat qui osa faire ce détail au roi Louis XI, était Hélie de Bourdeille, d’abord religieux de Saint-François, puis évêque de Périgueux, archevêque de Tours, et cardinal en 1483. Il avait retenu de sa première profession le zèle et le détachement du monde. Le Roi faisait cas de sa vertu, se recommandait souvent à ses prières. Mais, dans les reproches que nous venons de dire, il trouva un peu trop de liberté. Il fit écrire à l’archevêque par le chancelier Doriolle, que ses avis étaient superflus ; qu’on avait besoin de ses prières, et de rien autre chose ; qu’il se rendait lui-même suspect, en prenant le parti de tous ces évêques mécontents.

Le chancelier, s’acquittant de sa commission, conseilla en même temps à l’archevêque de mesurer mieux ses termes, une autre fois, et de se souvenir des égards que demandait la majesté royale. Le prélat, qui n’avait parlé que de l’abondance du cœur, et qui jetait au fond très fidèle, très attaché au monarque, témoigna sa douleur de lui avoir déplu ; et il ne paraît pas que la querelle ait été portée plus loin, quoique des historiens aient écrit que le temporel de l’archevêché de Tours fut saisi, circonstance dont la preuve ne se trouve nulle part.

Michaud frères, Biographie universelle, t. V, p. 361 :

Le chancelier reçut et fit agréer les excuses de l’archevêque.

De Barante, Histoire des Ducs de Bourgogne, t. VIII, p. 125 :

Mais si le Roi savait le mal, jamais il n’avait été moins disposé à écouter la moindre remontrance, le moindre conseil. 240Jamais il n’avait été si ombrageux et si irritable sur tout ce qui touchait à son pouvoir. Il ne pouvait plus endurer que des serviteurs humbles, de petite condition ; il lui plaisait même que leur mauvaise renommée les rendît plus soumis et plus dévoués. Ceux-là ne lui parlaient jamais d’affaires, hormis de celles pour lesquelles ils recevaient ses commandements, comme de la conclusion de la paix ou de ses armées, jamais des choses de l’intérieur du royaume.

C’est ce qu’on put bien voir par ce qui arriva alors à Hélie de Bourdeille, archevêque de Tours. C’était le plus respectable prélat du royaume. Le Roi s’étant recommandé à ses prières, afin d’obtenir de Dieu le rétablissement de sa santé, le saint évêque en prit occasion de faire très humblement quelques remontrances au Roi. Il lui parla du malheur des peuples, du fardeau des tailles, et lui fit entendre que rien ne serait plus agréable à Dieu que de donner quelque soulagement au royaume. Il insista encore plus sur la façon dont le Roi avait traité l’Église et le clergé… L’archevêque de Tours pensait que c’étaient de lourdes charges sur la conscience du Roi.

Les avis de l’archevêque furent mal reçus du Roi. Il dit que, pour parler ainsi, il fallait être ennemi de lui et du royaume, ou bien ignorant des affaires ; que ce n’était point connaître la nécessité des choses, et qu’à écouter de tels conseils on perdrait le royaume. Il chargea l’archevêque de Narbonne d’écrire au chancelier, pour lui ordonner de réprimander l’archevêque. Trouvant, sans doute, que ce n’était pas assez montrer sa volonté, lui-même écrivit à Doriolle…

Le chancelier alla trouver le digne archevêque, et lui parla sévèrement, au nom du Roi. Il rappela la dévotion de ce prince, son respect pour le Saint-Siège, et soutint qu’il n’avait rien fait que maintenir l’autorité et juridiction de la Couronne, selon les serments faits à son sacre… Enfin, après ces réprimandes, le chancelier somma l’archevêque de déclarer s’il voulait observer le serment de fidélité qu’il avait fait au Roi. C’en fut assez pour rendre bien humble et bien repentant l’archevêque de Tours, qui se mit en grande peine pour se justifier auprès du Roi et regagner ses bonnes grâces.

Mais tel était l’esprit du Roi que, tout en maintenant avec aigreur et fierté qu’il n’avait agi que selon la justice et ses droits envers le clergé, il ressentait en lui-même une sorte d’inquiétude, et craignait soit d’avoir commis un péché, soit de s’être fait de puissants ennemis auprès de Dieu… Le chancelier eut ordre d’examiner les griefs des divers prélats pour lesquels l’archevêque de Tours avait porté plainte ; de sorte que, sur ce point, sa remontrance, toute mal reçue qu’elle eût été, ne laissa pas de produire quelque effet.

Rétablissons les faits. — Depuis la première attaque qu’il avait eue, vers le printemps de 1481, au château des Forges, près de Chinon, Louis XI se sentait mourir. Plusieurs rechutes, de plus en plus graves, en dépit de l’illusion du mouvement qu’il se donnait, des pèlerinages auxquels il avait recours, indiquaient assez clairement que la mort, par une suprême ironie, allait frapper ce roi terrible à l’heure même du triomphe complet, presque insolent, de sa politique. Au mois de juillet ou d’août 1482, il eut une attaque encore plus violente que les précédentes, et pensa qu’il allait succomber.

Dans sa préoccupation et son ardent désir de vivre, il appelle l’archevêque de Tours. Il a la plus grande confiance dans le pouvoir de ce saint prélat auprès de Dieu, et il se recommande à ses prières. L’archevêque de Tours est d’ailleurs son chapelain, probablement même son confesseur. Hélie de Bourdeille qui, en évêque digne de ce 241nom, s’est toujours cru débiteur de la vérité au Roi, et la lui a toujours dite, ne laisse pas échapper l’occasion de la lui dire encore. Avec le respect et la douceur dont il ne s’est jamais départi, il représente au monarque qu’il lui importe avant tout de se mettre en règle avec Dieu, que la mort peut le surprendre, et qu’il serait à propos de réparer les torts, les injustices dont il aurait pu, durant son règne si agité, charger sa conscience. — Comme toujours, le Roi accueille favorablement les remontrances du saint archevêque. Le témoignage de Bois-Morin est formel sur ce point ; nous en avons d’ailleurs la preuve irréfutable dans le Mémoire qu’Hélie de Bourdeille se hâte de rédiger et de faire présenter au Roi. — Pièce A.

Aux termes de ce document, le Roi, à la suite de l’entretien qu’il avait eu, au Plessis, avec l’archevêque de Tours, avait fait demander à celui-ci de vouloir bien lui mettre par écrit les différents points sur lesquels des plaintes s’étaient élevées et qu’il examinerait, pour y remédier, s’il y avait lieu. C’est donc sur le désir exprès du Roi que l’archevêque rédigea son Mémoire, qu’il fit remettre, le 2 du mois d’août 1482, au chancelier Doriolle et à l’archevêque de Narbonne, conseiller du Roi.

Ce Mémoire, très respectueux, est aussi très modéré dans la forme. Les plaintes dont il est l’écho, tombent sur les officiers du Roy, non sur le Roi lui-même. Hélie de Bourdeille proteste d’ailleurs que, s’il dit tout ce qu’il sait, il n’entend rien dire ou affirmer pour certain. Il ne veut, d’autre part, rien dire contre le bon plaisir du Roy, et tout avec sa bonne grâce, en tout honneur et révérence.

Ces précautions prises, Hélie énumère tous les faits dans lesquels il se pourrait que la conscience du Roi se trouvât engagée vis-à-vis de l’Église, car il ne s’agit, dans le Mémoire, que des atteintes réelles ou présumées que Louis XI aurait portées aux droits de la puissance spirituelle, soit en la personne des légats du Saint-Siège, soit en la personne de quelques prélats. Souvent, l’archevêque de Tours avait fait au Roi les plus vives remontrances sur d’autres questions, telles que celle des confiscations de biens, et surtout celle des impôts exorbitants dont le peuple était grevé. Mais il n’en est pas question ici, et les historiens qui racontent que le Roi s’irrita des représentations que lui faisait Bourdeille à propos des tailles excessives, ajoutent une erreur à toutes celles qu’ils enregistrent sur les rapports de cet évêque avec l’ombrageux monarque.

Hélie de Bourdeille, avant de finir, répète que, sur tous les faits qu’il signale, il n’est pas complètement renseigné, qu’il ne scet pas bien le mérite des choses, et qu’il dit ce qu’il en sait par ouï dire ou autrement, uniquement parce que le bon plaisir du Roy est qu’il en die. Puis, il termine en déclarant qu’il a pu oublier quelques points ; que le Roy scet mieulx le tort et le droict d’ung chascun ; qu’il y pourvoira en tout, selon Dieu et raison, et qu’enfin il luy pardonnera, s’il ne scet le si bien conseiller, comme il luy appartiendroit.

Louis XI, persévérant dans ses bonnes dispositions, reçut sans mécontentement, on pourrait même dire, avec satisfaction, l’écrit du saint archevêque. 242Au témoignage de Bois-Morin, son premier mouvement fut parfait :

Le dict feu Roy, voyant ces advertissemens et lettres, que feu mon dict seigneur luy avoit faits, il rescript à feu mon dict seigneur, et le remercia des bons advertissemens qu’il luy avoit envoyés. (Louis XI alla même plus loin), et commanda à son chancelier que ledict sieur d’Ambrun, et tous les autres prélatz et gens d’esglise, qui estoient bannis, fuissent restitués en leurs éveschés et béneffices, avecques les effruitz qu’on en avoit heu et parceu. Item, au surplus des dictz advertissemens le Roy avoit bonne intention de parfaire275.

À la vérité, ce bon mouvement ne dura pas. Le Roi se ressaisit assez vite, et le vrai Louis XI reparut. Prenant le Mémoire d’Hélie de Bourdeille, il voulut y répondre par une longue note, écrite de sa main, et le discuter, article par article, laissant de côté certaines questions déjà réglées ou par trop embarrassantes, telles que celles du légat, du cardinal Balue, de l’évêque de Verdun et de celui de Pamiers. — Pièce B.

Cette discussion vigoureuse, alerte, pleine de pittoresque, ne manque pas d’intérêt. Même en matière d’examen de conscience, le vieux souverain ne se rend pas aisément. Il n’a garde d’omettre aucune des bonnes raisons qu’il peut alléguer en sa faveur, et lorsqu’il n’en a pas, son imagination ou les fables des courtisans lui en fournissent. Mais il ne laisse pas échapper un seul mot qui trahisse la plus légère indisposition d’esprit contre l’évêque assez osé pour lui dire la vérité, toute la vérité, et mettre ainsi devant sa vie de roi, si troublée et si pleine de doutes, le terrible miroir.

La réponse de Louis XI aux Articles et Mémoyres de plaintes donnez par Monsieur l’Archevesque de Tours, touchant quelques prélats de France, ne porte pas de date. Mais on peut la suppléer sans peine. Cette réponse suivit d’assez près la remise du Mémoire, et fut par conséquent rédigée dans la première quinzaine du mois d’août.

Jusque-là, tout allait encore assez bien. Cependant, les choses ne tarderont pas à changer de face. Avec la convalescence, le Roi a repris quelques forces, il a moins peur de la mort. À la sombre inquiétude qui est dans son tempérament se joint par ailleurs l’irritabilité qu’apporte la convalescence. Plus que jamais il est accessible à la défiance et à la colère. Le diable qui est adversaire de bien faire, dit l’excellent Bois-Morin, va mettre empeschemens aux bons résultats que le saint archevêque pouvait se promettre de sa dernière démarche.

Dès qu’il s’est senti un peu moins faible, Louis XI a repris ses pèlerinages. Il ne faut point importuner les saints. c’est son principe. Aussi ne leur demande-t-il qu’une chose, la santé. Il ne peut encore aller bien loin, il se tient à Cléry, à Orléans, à Meung-sur-Loire. Mais il est loin de Tours, soustrait à l’action salutaire qu’Hélie de Bourdeille exerce habituellement sur lui. Les perfides conseils prennent le dessus dans son esprit.

243Le dict feu Roy, (dit Bois-Morin), remontra les dictz advertissemens à aulcungs maistres en théologie de Paris, qu’estoyent de la secte des mauvais, qui ne désiroyent pas tant le bien et proffict du bien public, ni le salut des âmes, comme feu mon dict seigneur, ains désiroyent plus la grâce du Roy, pour avoir évêchés et bé néfices ; et vont dire au Roy que s’il faisoit ce qu’estoit ausdictz advertissemens, il feroit ung grand mal et une grande playe, à luy et à son royaulme276.

Il fallait bien que l’Université de Paris se montrât en cette affaire. Ses suppôts s’y révèlent, plus acharnés que les parlementaires eux-mêmes ; ils prennent le Roi par son faible, et font valoir auprès de lui le seul argument auquel il n’a jamais résisté. Ils lui démontrent que l’archevêque compromet, et si on le laisse faire, va détruire l’œuvre de tout son règne, et que Sa Majesté a tort de s’obstiner à voir un féal serviteur et un ami dans ce prélat inféodé à la Cour de Rome. Le Roi se laisse convaincre. Bourdeille était-il alors son confesseur ? — Peut-être, puisqu’il s’intitule dans son Mémoire très humble et très obéissant chapelain du Roy. Ce qui le donnerait aussi à penser, c’est que Louis XI prend, à ce moment, pour aumosnier et conseiller, dit Jean de Troyes, pour confesseur, (dit Bois-Morin), ung de ces dicts maistres, que je crois que eusse fait beaucoup de mal, si Dieu ne l’eût osté de ce monde277. C’était le fameux Martin Lemaistre ou Magistri, fils d’un boucher de Tours, un des prêtres d’Hélie de Bourdeille, sans doute un mécontent, et à tout le moins, un effréné partisan de la Pragmatique Sanction278.

Passant au crible les Articles ou Mémoire du saint archevêque, les maîtres en théologie gallicane y relevèrent dix-neuf erreurs, qu’ils s’empressèrent de signaler au Roi. Celui-ci, que le fatras scientifique de ces docteurs éblouissait peut-être, en même temps que leur langage flattait ses instincts dominateurs, mais qui comptait encore avec le prélat dont la haute vertu le dominait, voulut qu’ils allassent eux-mêmes à Tours,

parler avecques Hélie de Bourdeille et luy remontrer les dites erreurs.

D’Orléans, il fit écrire au vaillant prélat, par François Halle, archevêque de Narbonne, qui ne quittait pas le Roi,

qu’il voulsist ouyr ses ambassadeurs.

Hélie de Bourdeille ne s’y refusa point. L’ambassade arriva à Tours, selon nos calculs, vers le vingt du mois d’août :

les quieulx, dit Bois-Morin, monseigneur ouy en sa chambre au long ; et Dieu sçaît comment il parla avecques eux ; mondict seigneur de Narbonne, maistre Jehan Brethe, maistre en théologie, thésaurier de Tours279, et autres qui estoient présans, en peuvent témoigner.

L’assemblée, on le 244voit, était nombreuse, et le débat solennel. Aux universitaires violents, acharnés, s’étaient joints ces modérés, qu’on rencontre un peu partout, et qui prétendent tenir le rôle de conciliateurs, aux dépens des principes. Nous ne savons si le chanoine Brette doit être rangé parmi ces représentants du tiers-parti. Mais l’archevêque de Narbonne, François Halle, en était sûrement. La lettre que nous avons de ce prélat, et que nous reproduisons un peu plus bas, nous en fournit la preuve.

Que se passa-t-il dans cette séance ? — Nous pourrions répondre avec Bois-Morin : Dieu le sait. Mais il nous est facile de le conjecturer par les faits ultérieurs. Manifestement, le saint archevêque, fidèle à lui-même, ne retira rien de ce qu’il avait écrit. Vainement essaya-t-on de faire dégénérer le débat, en y mêlant la considération des égards, du respect, de la soumission dus à la personne du Roi et à son autorité. La question n’était pas là : et d’ailleurs, qui, plus que Bourdeille, était, sous ce rapport, à l’abri de tout reproche ? Mais, à côté et au-dessus des droits sacrés de la Couronne, il y avait les droits de l’Église, la cause imprescriptible de la justice et de la vérité ; il y avait aussi la question des intérêts éternels du monarque et du salut de son âme. C’est ce que Bourdeille soutint avec la doctrine que nous lui connaissons, et la liberté apostolique dont il ne se départit jamais :

Mon dict sieur, (écrit à maintes reprises Bois-Morin), avoit si grand zèle au bien public et au salut des âmes, qu’il ne craignoyt en cella homme du monde.

Aussi, répéterons-nous avec lui :

Dieu sçait comment il parla (avec les gens du Roi).

Ceux-ci ne gagnèrent absolument rien, Bois-Morin nous l’affirme encore :

De quoy les ditz ambassadeurs s’en allarent mal contans de feu mon dict seigneur ; et le misrent en la malle grace dudict feu Roy, tellement qu’il estoit tout indigné contre feu mondict sieur, que ne pouvoit plus ; car il ne pouvoit parler en bonne boche de luy, et disoit que jamais ne se fieroit en feu mondict seigneur, ny ne dorroyt foy en riens qu’il luy dist, et plusieurs autres parolles ; et croy qu’ils heussent faict beaucoup de maulx à feu mondict seigneur280.

On en conviendra, le conflit n’eut point les mesquines proportions que lui donnent les historiens, et ne se réduisit pas à un excès inconsidéré de zèle, suivi de plates excuses, de la part d’un évêque pieux mais de peu de portée, et de la part du Roi, à une irritation bientôt désarmée par la naïveté du prélat.

Le Roi, devant l’échec de la mission qu’il a envoyée auprès de l’archevêque, se laisse aller à son naturel, que Bois-Morin décrit assez bien, et que nous connais sons de reste. Inutile d’insister.

Mais Louis XI ne se borne pas à des manifestations violentes de mécontente ment et de colère. Il agit. On est parvenu à lui faire redouter un ennemi dans l’archevêque de Tours. S’il n’en est absolument convaincu, il le craint sérieusement, à tout le moins, et il a hâte de s en éclaircir.

Le 24 août, de Meung-sur-Loire, il écrit à son chancelier Doriolle la lettre qui, 245en ouvrant les hostilités, signale la nouvelle phase dans laquelle l’affaire est entrée. — Pièce C.

Il ne s’agit plus de discuter les griefs des évêques, dont Bourdeille s’est constitué le défenseur. Il s’agit de savoir si Bourdeille est un ennemi, et d’en faire justice incontinent. — Lettre violente, et qui, émanant d’un roi tel que Louis XI, aurait fait trembler tout autre qu’un saint.

Par un contre-temps qui ne s’explique pas, la lettre du Roi s’égare ; le chancelier ne la reçoit que le 11 septembre, et comme il sait quel maître il sert, il a soin de faire constater le retard par deux témoins, au bas de la lettre elle-même. La Providence gagnait-elle ainsi du temps, et laissait-elle à la mort, qui dépeuplait alors l’hôtel de Louis XI et lui enlevait son fameux confesseur, le loisir d’achever son œuvre et de donner au Roi lui-même un salutaire avertissement ? — Voulut-elle simplement épargner au chancelier des mesures regrettables, qu’un premier mouvement de terreur aurait pu lui arracher ? — Nous ne savons. Mais il est étrange qu’un courrier royal s’égare de la sorte, dans un trajet aussi court, et qui même alors n’exigeait guère plus d’une journée de marche. Grâce à ce retard inexpliqué, cette lettre dangereuse n’arriva que lorsque l’affaire était presque réglée, et le rôle du chancelier achevé.

C’est sur une lettre explicative de François Halle, lettre qui déclarait en termes moins violents les intentions du Roi, que le chancelier se mit en mouvement, ainsi qu’il le déclare lui-même. Dès qu’il eut reçu, par cet intermédiaire, les instructions du maître, Doriolle,

laissant toutes les besoignes du Roy pour ce faire,

ainsi sans doute que l’archevêque de Narbonne le lui avait répété, se hâta d’accomplir son pénible mandat. Pierre Doriolle, qui nous a donné des preuves de ses sentiments chrétiens281 et de ses bonnes relations avec le saint archevêque282, s’acquitta avec ménagement de sa mission, on le voit à la lettre dans laquelle il en rend compte au Roi. — Pièce D.

Cette lettre est datée de Tours, le 5 septembre. Dès qu’il a reçu le message de François Halle, incontinent le chancelier envoie devers Monsieur de Tours. Celui-ci, fatigué, malade, est absent. Mais il rentre à Tours pour ceste cause dès le lendemain. Le chancelier va devers lui, et lui expose l’objet de sa mission, qui est uniquement de savoir comment il veut entretenir son serment, et la fidélité qu’il doit au Roy. L’archevêque répond qu’il est fort triste de ce qui arrive, c’est-à-dire, de ce que le Roi, mal content, ait deffiance de luy. Il proteste de sa fidélité, et déclare qu’il en écrira lui-même au Roy. Rien de plus : pas la moindre excuse, de la part du prélat, mais seulement le regret que sa démarche soit si mal interprétée et ses loyales intentions si méconnues. Les historiens qui signalent avec tant de complaisance 246le repentir du bon archevêque, seraient bien empêchés d’en trouver ici la plus légère trace.

Mais la lettre de Doriolle nous apprend que la colère du Roi avait eu son contre-coup sur les clients du saint prélat ; que Louis XI ne pensait plus à se disculper à leur propos ; qu’il prenait, au contraire, à leur égard, le rôle de justicier, et

faisoit adjourner à l’instant par devant lui et les gens de son grand Conseil, ceux des Archevesques, Évesques et Prélats, qui se estoient plaints à Monsieur de Tours.

Cet ajournement tombera avec l’injuste querelle faite à leur noble défenseur.

L’entrevue du chancelier avec Hélie de Bourdeille est du 3 ou 4 septembre.

Quelques jours plus tard, l’archevêque de Narbonne, le modéré François Halle, qui évidemment est rempli de bonnes intentions, intervient encore avec de timides conseils, transmis indirectement par une lettre au chancelier. — Pièce E.

Dans cette lettre, il nous apprend que la missive royale du 24 août a été retrouvée, ainsi que les lettres du grand Sénéchal, sire du Lude, et celles de Tristan Lhermite de Soliers, écrites pour le même objet, par ordonnance du Roi. Quant à lui, il écrit en secret, à l’insu du Roi, et insiste pour que l’archevêque de Tours réponde

au Roy sur tout, en toute révérence et humilité, et soy soubmettant le plus doucement que faire se pourra, et faisant déclaration et response certaine, pure et simpliciter, sans si ne sans que, de garder l’authorité souveraine et droits au Roy, envers tous et contre tous.

En somme, c’est la capitulation complète et sans dignité, que l’archevêque de Narbonne conseille. Ces prélats de cour ne connaissent pas d’autre moyen pour contenter et appaiser les grands. — Mais sa lettre, datée du 10 septembre, arrivera trop tard, puisque, le lendemain 11 septembre, le chancelier expédiait de Tours le nouveau Mémoire qui devait terminer l’affaire, et dans lequel Hélie de Bourdeille démontrait que l’évêque a d’autres voies que celles des plates résignations, pour contenter et appaiser les rois les plus puissants et les plus redoutés. — Pièce F.

Dans ce dernier Mémoire, on entend tour à tour le loyal gentilhomme, le noble et féal chevalier, l’évêque inaccessible à la peur comme aux lâches compromis.

Avec une admirable dignité, Hélie de Bourdeille rappelle d’abord les illustres services que sa famille a rendus à la Couronne.

Nonobstant qu’ils aient esté environnez et persécutez des Anglois,

ses père et mère et tous ses parents ont toujours été d’une fidélité inébranlable à la Couronne de France. Jamais

les places intitulées ès noms de ses dits père et mère

n’ont été prises et occupées par l’ennemi. Toujours elles ont

persisté en la vraye obéissance de la Couronne, sans jamais tenir autre parti, et sans nul reproche.

Son père, sénéchal du Périgord,

de par le Rov, a gardé vertueusement

ce pays à la puissance du Roi. Il a arraché plusieurs places aux mains des Anglais et les a mises en l’obéissance du Roi. Bref,

tout le temps de sa vie, il l’a servi bien 247et loyalment.

Les frères du dit archevêque ont fait de même.

[Telle] a esté icelle lignée, et est, et sera. [Tel] aussi sera ledit archevesque, sans jamais varier. [Et cela,] non pas par contrainte, mais par naturelle inclination, et vraye et entière affection et amour, [que] iceluy archevesque ne sauroit, ne porroit oster de son cueur. [En outre,] conscience le oblige, pourceque le Roy, de sa bénigne grâce, l’a fait venir par deçà, et volu qu’il fust archevesque de Tours, ce que nostre Sainct-Père le Pape fist, au bon plaisir du Roy. Et, comme dit est, luy a fait serment de fidélité.

On lui demande, à ce propos,

qu’il déclare comment il veult penser au serment qu’il a la Couronne.

Il n’y a jamais pensé

que tout bien, et de le garderie mieux et le plus parfaitement qu’il peut.

Mais il s’étonne grandement qu’on lui pose cette question, car il ne croit pas

avoir donné occasion que l’on y doive faire doubte.

On lui demande, en second lieu, ce qu’il pense de la manière dont le Roi

s’est acquitté à garder l’auctorité et les droits de la Couronne, et le serment qu’il a fait, quand il fust sacré.

Hélie de Bourdeille répond, en déclarant

qu’il est tout informé de cela, et que le Roy, pour ce faire, a prins si grandes et extrêmes la beurs, et quasi plus que nature n’en pouvoit porter ; et abandonné sa noble personne et Majesté Rovale à si grans dangiers et périls, que ledit archevesque pense qu’il fust tombé ès mains de ses ennemis, si la main de Dieu ne l’eust protégé et délivré miraculeusement, à l’intercession de la glorieuse Vierge Marie, à laquelle il a tou jours reffuge, et fait moult bien.

La troisième question qu’on pose à l’archevêque, concerne la légitimité des droits de la Maison de France ; et la quatrième, la pureté de la foi de Louis XI et de ses prédécesseurs.

L’archevêque est fort peiné de voir émettre un doute sur sa manière de penser relativement à ces deux points. — Pour toute réponse, il reproduit presque in extenso, en latin, ce qu’il a écrit de cette Maison de France, dans ses divers traités de la Pucelle ou de la Puissance du Pape.

Dans la cinquième et dernière question, on demande à l’archevêque de

reconnoistre et répondre clairement comment il est tenu à garder, entretenir l’authorité et droits de la Couronne, la souveraineté et juridiction qui luy appartient, et cer tainement déclarer comment il entend et veult entretenir le serment qu’il luy doit, et la forme de fidélité qu’il luy veult entretenir.

L’archevêque dit qu’il lui semble avoir répondu à ce point par tout ce qui précède ; mais il ne cesse de s’étonner qu’on lui pose de pareilles questions. Il n’en voit ni le motif, ni l’occasion.

Car finalement il croit qu’il n’y a homme, en tout le royaume, qui désire plus, ni de meilleur cœur, le bien, l’honneur, la félicité d’àme et de corps du Roy, ni qui veuille mieux garder le serment de fidélité, en toute vérité et selon Dieu. [D'autres peut-être] le sçavent et peuvent mieux faire. [Mais il lui paraît] qu’il n’y a 248point de matière ne quelconques semblants en luy, que l’on doive penser au contraire.

S’il est des personnes qui ont essayé de charger l’archevêque, sur ce point, elles ont

fait et dit contre Dieu et la vérité. [...] Et ainsy le trouvera le Roy, à la fin, quand il voudra en estre bien informé. [Quant à l’archevêque, il le supplie] que ainsi luy plaise le faire, et le tenir toujours en sa bonne grâce.

C’est ainsi qu’Hélie de Bourdeille répond, article par article, aux cinq questions qui lui ont été posées. Toutes ses réponses reviennent à cette noble déclaration : Les sentiments et les actes de ma famille, mes propres sentiments et mes actes vous sont connus. Tout mon passé répond pour moi. Je suis grandement surpris, pour ne pas dire, offensé, de questions auxquelles je n’ai pas donné lieu. Votre doute blessant n’est pas mérité, je le repousse.

Et voilà ce que les historiens appellent présenter des excuses, — sentir sa faute, en demander pardon, — se montrer bien humble et bien repentant, se mettre en grande peine pour se justifier auprès du Roi et regagner ses bonnes grâces !

Si Hélie de Bourdeille exprime un regret, il ne porte que sur le malentendu qu’on a fait naître entre le Roi et lui. Quant au reste, il ne retire rien, ne désavoue pas un mot du premier Mémoire qu’il a adressé à Louis XI, sur sa propre demande, et laisse se dresser, dans toute leur gravité, devant la conscience du Roi tous les points d’interrogation qu’il lui a indiqués six semaines auparavant.

La vérité est que la secte gallicane, humiliée.de la défaite que le grand et saint évêque lui infligea en cette mémorable circonstance, n’a rien épargné pour en atténuer la honte aux dépens de la justice, et jeter le ridicule sur le rude adversaire qui triompha de ses ténébreuses menées.

Mais lorsqu’on réfléchit, et que l’on considère que toutes les pièces de ce débat se trouvent imprimées tout au long dans maint recueil, et que rien n’était plus facile que d’y trouver cette vérité, que nous n’avons pas eu besoin de chercher ailleurs, on se demande avec inquiétude ce qu’il faut penser de l’histoire, et de la manière dont elle est écrite trop souvent.

Le Mémoire de Bourdeille eut plein succès auprès du Roi. Les platitudes conseillées par l’archevêque de Narbonne eussent, sans doute, accru les soupçons du monarque défiant. L’attitude calme et digne de l’archevêque de Tours l’éclaira. Un de ceux qui l’avaient le mieux connu, écrivait de Louis XI : Tout mis en balance, ce fut un roi. Ce roi avait assez de foi et de génie pour comprendre ce qu’est un évêque. L'affaire n'eut pas d’autres suites pour Hélie de Bourdeille, et la plupart des griefs dont il s'était fait l'écho, de l'aveu des historiens, furent examinés et réglés.

Le Roy, (dit Bois-Morin), sçavait bien que mondict seigneur estoyt comme ung sainct appelé sainct Ambroys, lequel ne craignoit rien ; et emprés feu mondict 249seigneur fust en grâce du Roy comme auparavant, et disoit que Monsieur de Tours estoit un vray sainct homme283.

Quelques auteurs prétendent, contre ce témoignage, qu’Hélie de Bourdeille ne put jamais reconquérir la confiance du monarque. — Les documents que nous pu blierons à la suite des pièces relatives au conflit de 1482284, prouveront aisément le bien fondé de l’assertion de Bois-Morin, et l’inanité des mensonges intéressés de ses contradicteurs.

A.
Article Baillez par Monsieur de Tours à Messieurs le Chancelier et de Narbonne, le 11 jour d’Aoust 1482, touchant les Prélats qui font plainte d’aucunes choses, qui leur ont esté faites par les officiers du Roy.

(Texte imprimé dans l’édition de la Pragmatique Sanction de Charles VII, donnée par Pinsson en 1663, p. 996. — Revu et collationné sur le texte édité et annoté par Quicherat, à la suite de l’Histoire de Charles VII et de Louis XI, par Thomas Basin. — Société de l'Histoire de France.)

En ce qu’il a pieu au Roy, nostre souverain Seigneur, faire dire à moy, frère Hélie, archevesque de Tours, son très humble et très obéissant chapellain, luy déclarer tous les Prélats, dont j’ay notices, qui se sont doluz et plains, pour leur faire raison selon bonne équité, il monstre qu’il est bon Roy de France, très Chrestien et très Catholique ; et croy que, pour ce faire, il a la main de Dieu avec luy.

Au regard de moy, je n’en puis pas grandement parler, sinon de ce qu’on m’en a dit, et aucuns m’en ont bien écrit. Et j’en diray tout ce que j’en sçay, par ouï dire ou autrement ; protestant toutefois que n’entens, ne veux rien dire ne affirmer pour certain. Car je n’ay pas certaine science des choses, comment elles ont esté, ne sont. Ne aussi ne veux rien dire qui soit contre le bon plaisir du Roy, et tout avec sa bonne grâce, en toute honneur et révérence.

1° Et premièrement, j’ay oy dire que quand Monsieur le Légat vint la première fois en Avignon, que l’on luy fit aucuns excez. Mais cela j’ay oy dire par d’autres que par luy ; car jamais ne m’en fit plainte, ne parole. Vray est qu’il n’y a guères qu’il m’écrivit certaines lettres bien honnestes ; comment il désire très fort complaire au Roy, et luy faire service de tout son cœur ; en me priant que je fisse ses recommandations au Roy, en luy faisant supplication, qu’il luy pleut donner provision, en manière qu’il peust joyr de son abbaye de Coze285, car il n’en joyssoit point ; et que il estoit bien content que, ès places, il y eust tels capitaines ou officiers, qu’il plairoit au Roy286.

2502° Je ne parle point de Monsieur le cardinal Balue ; car cela je croy estre en bons termes entre nostre Sainct-Père et luy. Vray est, qu’il est expédient qu’il ayt provision de administrateur à la Vicairie, pour exercer la juridiction spirituelle et cure d’âmes ; car nostre Sainct Père ne entend point que Maistre Auger de Brie ait cette puissance. Et sic Vianet magnum periculum animarum, quia ipse non potest solvere nec ligare ; et hoc mihi constat per Breve Domini Papce, per quod mihi mandatur de ipsum demovendo, cum sit in Provincia mea. Quodfacere distuli, donec habuissem verbum cum Rege, cujus meritum, ut arbitrer, idem Dominus noster Papa bene sequitur, in providendo, etc.

Aussi, lundi, Monsieur le Cardinal m’a écrit, avec ledit Bref in effectu, que en tout et partout il veut faire le bon plaisir du Roy, et le veult servir loyalement, de tout son pouvoir.

Pourquoy est bien expédient de pourvoir de nouveau au danger qu’il peut estre au salut des âmes287.

2513° Au regard de Monsieur de Verdun, le Roy sçait comment il y besoigne avecques nostre Sainct-Père le Pape ; et fera bien de y mettre fin, et que la personne ne fust plus détenüe288.

4° Au surplus, il fut fait un grant excez, en cette ville de Tours, à Monsieur de Pamiers. Vray est que le Roy le désadvoa. Le Roy advisera s’il luy doit faire faire aucune satisfaction289.

5° En après, j’ay oy parler souvent de Messieurs les archevesques de Tholoze290 et de ceux de Ambrun291 et du neveu de l’archevesque mort de Tholoze.

Aussi de Messieurs les Évesques de Castres292, Saint-Flour293 et Coustance294 et de Laon295 et Sèes translaté en Avranche296, et de l’abbé du Pin297, au diocèse de Poictiers. Mais je ne scay pas bien le mérite des choses. Mais pour ce que le bon plaisir du Roy est que j’en die, je en deiz ce que j’en scay, par oyr dire ou autrement.

Et peut bien estre que j’en aye oy parler de plusieurs autres, dont je n’ay pas souve nance. Le Roy scet mieulx le mérite des causes, et le tort et le droict d’ung chascun ; et en tout il pourvoira selon Dieu et raison. Et me pardonnera, s’il luy plaist, si je ne scay le tout si bien conseiller, comme il luy appartiendroit.

252B.
Response faite par le Roy aux Articles et Mémoires de plaintes donnez par Monsieur l'Archevesque de Tours, touchant quelques Prélats de France.

Au regard de l’Archevesque de Thoulouze, j’en écris au Pape, pour celuy qui est à cette heure, tellement qu’il a emporté ; et ne se peut dire pour la vérité, que je Paye contrainct que pour l’auctorité du Pape. Vray est qu’on dit que une femme qui gouvernoit le vieil Archevesque, luy fist faire résignation à un neveu qu’il avoit, très mauvais garçon, et n’estoit pas en aage. Et le vieil Archevesque fut au comte d’Armignac, et tous ceux du Rozier, et ledit neveu, sont fort Armignagoix ; et n’estoit ce qui failloit à Thoulouze, qui est trop prez d’Armignac. Vray est que ledit neveu vint à la Court, pour suborner gens. Et apporta beaucoup d’argent, et l’offrit à mes gens ; tellement qu’il y en avoit beaucoup délibérez d’en prandre. Je le fis prendre, et me feis assurer par son père et par ses amis ; tellement que l’archevesché demeure à celuy pour quy je avoie écrit, et perdit son argent.

Item, c’est celui-là où il a esté fait plus de contraincte, devant qu’il eust fait traison, et de quoy je fais plus de conscience.

Au regard d’Aulx, vous savez les biens que je fis à son frère, et aussi audit Évesque. Le sieur et leur neveu me trahirent, à Rouen et à Paris, ainsi que se apparest par sa confession, et plusieurs sous ledit Archevesque ; nonobstant que luy avoie faite pourchasser la dite archevesché, il se joignit avec ledit Comte d’Armignac, et se déclare en rébellion plaine contre la Couronne de France ; et luy presta de l’argent grant foison et de vivres, et le servit de tout qu’il avoit contre ladite Couronne, jusques à la mort dudit Comte.

J’ay plus besoin de absolution, de ce que je contraignis son prédécesseur de luy laisser la dite archevesché, que je ne de luy298.

Au regard d’Ambrun, il est vray qu’il est fils de Messire Jehan Belle, du Dauphiné, que je feis mon advocat, et puis mon Président ; et me fioie en luy. Quand je fus banny, il se déclaira contre tous mes loyaux serviteurs, et fut persécuteur extrême contre eulx. Tellement, qu’il confisqua les biens et le corps, s’il eust été empoigné, et s’enfouit en Savoye, et fut banni.

Item, Monsieur le Cardinal Toutteville luy feist avoir l’évesché d’Ambrun à son fils, moyennant douze ou quatorze mil ducats qu’il donna audit Cardinal. Oncques depuis, je ne me fié audit Cardinal, et dure encore la deffiance. Et feist entendre au Pape qu’il avoit passé vingt deux ans, dont il n’estoit rien. Par quoy, voyant qu’il estoit fils d’un treistre, et qu’il n’avoit nul droict à l’archevesché, car il avoit donné faulx à entendre, je essayé, par tout ce que je peu, 253que le Pape le translatast ailleurs ; ce qu’il eust faict bien légiérement, pour les raisons dessu dites, ce n’eust esté mondit sieur le cardinal, auquel il grevoit de rendre cet argent qu’il avoit eu, et tenoit la main au contraire299.

Après, et par le bien publique, il feist des sédicions au pays ce qu’il peut ; et pour tout cela, je l’a voye laissé en paix. Mais quant le duc de Bourgoigne alla en Savoye, il mit la main de voye et de faict sur beaucoup de mes officiers ; et tous ceulx quy estoient bons parcias pour moy, il les excommunioit ; et s’ils n’étoient officiers, il les prenoit par voye de faict, ceulx qu’il povoit ; et ceulx qu’il ne povoit, il les excommunioit, et les diffamoit ; prenoit mon argent de la taille, et rançonnoit ceulx qui la payoient.

Item, rançonna beaucoup de particuliers, etbrief, a rançonné tout lepaïs, tellement qu’ils sont venus crier justice, qu’il leur failloit laisser le païs. Et au regard de la preudommie, si elle ne luy est venue depuis deux ans, il n’en eut oncques renommée ; mais, tout au contraire, bruit est que son père estoit fort hypocrite, et destruisit beaucoup de gens ès montaignes, de là où il estoit, et est fort vindicatif et rappineulx. Et si, est le fils le plus vindicatif qu’il soit au monde ; et tous ceulx qu’il hait, il les destruit de corps et de biens, seulement ceulx qui ont esté ennemis de luy ou de son père.

Vray est qu’il a une sœur, qu’on dit qui vit très bien et sainctement ; mais en toute sa lignée n’en y a nul autre.

Jé bien donné des provisions contre les pilleries qu’il faisoit. II est vray que Maistre Jacques se accointa du neveu du Pape, Monsieur le Cardinal d’Avignon, lequel luy fist avoir des provisions contre ledit Évesque, sans mon sceu300. Depuis, j’en ay écrit au Pape et au Cardinal ; et le Pape m’a écrit, ainsi que Monsieur d’Alby a veu ; pourquoy je n’y ay nulle charge de conscience.

Je ay conseillé audit Maistre Jacques, que si le Pape le faisoit faire, qu’il ne m’en parlast plus ; et le Pape y eust voulu remédier, je l’eusse laissé faire, sans l’empescher.

Au regard de Castres, c’est un traistre, qui a esté consentant de me faire prandre deux ou trois foys, et de me empoisonner. J’en requiers justice au Pape, et ferois grant péché, se je n’en demandois justice, et se je ne la requérois et poursuivoie.

Au regard de Saint-Flour, il est gentilhomme, et fust à la guerre pillart sur les champs, avec Jehan, et estoit son cousin. Devant qu’il fust bien longtemps, et au bien publique, il envoya les clefs de Saint-Flour à Monsieur de Lyon, jusques à Rion ; et a tenu la ville de Saint-Flour en rébellion, douze à quatorze ans, jusques à ce que je fis prendre la ville par force ; par mon neveu de Joieuse et Monsieur d’Ailly. Et a faict ledit Evesque prandre beaucoup d’officiers et battre ; aucuns sont morts ; et a fait de voye de fait un millier contre la Couronne, 254ainsy qu’il appert par le procez. Et pour ce qu’il est vieil, et que la ville requiert bien un loyal homme, car elle est forte, je vouldrois bien que Monsieur de Joieuse fust après luy, par la grâce du Pape ; et m’en a désia donné le Pape la réservation301.

Au regard de Monsieur de Coustances, qui fust arresté à Paris, dites à Monsieur de Tours, que ce fut par justice, et ce n’eust esté que je le fis délivrer : on luy eust fait une mauvaise compaignie. Il est invocateur des diables, et en Latin, Grec publique ; et y a servi Monsieur de Bourbon, et luy a mis plus avant qu’il n’y estoit. Et se ébaist le Roy, comment Monsieur de Tours luy a mandé qu’il se fasse absouldre de ce qu’il le fist arrester ; veu que luy mesme fist prescher en cette ville les invocations, lesquelles le Roy luy bailla, et comme il apparest au procez, Monsieur de Bourbon, ledit Évesque le luy fist faire.

Item, le Roy est tenu de ce faire ; car il fait serment, à son sacre, de débouter tous les hérézes hors du Royaume, à son pouvoir ; et se ébaist le Roy, comment Monsieur de Tours ne s’est enquis, avant que en parler, quel homme c’estoit, et pourquoy il fut arresté302.

Au regard de Monsieur de Laon, le Roy ne luy a fait nulle force ; réservé qu’il luy a deffendu la ville de Laon et les environs, pour ce qu’il fut prins dedans Saint-Quentin, en tenant pour le duc de Bourgoigne ladite ville contre le Roy, et laissé dedans principal chief sur les gens d’armes, de par son père, depuis qu’il estoit pasti pour porter les clefs au duc de Bourgoigne. Et depuis que le Roy le bailla à Monsieur de Lombez303, pour le convertir de résigner son Évesché, il ne scet que Monsieur de Lombez y a fait. II est homme d’Église et Prélat ; le Roy ne luy a fait contraincte nulle, et s’en est fouy desguisé, et fut cognu à Poitiers, et le firent savoir au Roy. Mais le Roy ne l’a point arresté ; et vouldroit bien le Roy que le Pape y mist homme seur ; car c’est une des plus fortes places du Royaume, et est sur le Bourt de Henault, où il a tous ses parents contre le Roy.

Au regard de Séez, le Roy n’y fist aucune violence, et l’a pardüe Goupillon par la faulx sonnerie qu’il avoit faite, par contrefaire les Lettres du Roy et du Secrétaire, par sentence en Cour de Rome304.

255C.
Lettre originale du Roy Louis XI, contenant les Mémoires envoyez au Chancelier, pour le fait de l'archevesque de Tours.

Monsieur le Chancelier, vous respondrez à Monsieur de Tours, de par moy, que depuis que je cogneu la grant playe qu’il vouloit faire contre la Couronne, que je feraye grant pesché, et que je craindraie fort ma conscience de le croire de rien, ny luy demander conseil, ny pour rien n’y vouldrois rien en demander, n’en faire mesler.

Item, vous luy direz, quant je luy escrits, ce fut qu’il voulust prier Dieu pour ma santé ; pour quoy il n’avoit que faire de s’en mesler plus avant ; car il me sembloit qu’il estoit plus tenu à moy, que à monsieur le Cardinal Balüe, et au cardinal Sancti Petri ad Vincula.

Item, dites-luy franchement qu’il me déplaist qu’il a mist la main à la charrüe, et re gardé derrière luy ; et que, tant que je le voye parcial, je ne me vouldroye fier en luy.

Chancelier, s’il est homme qui s’en plaigne, je ne les en crains de rien.

Chancelier, faites justice incontinent de celuy qui a tort ; et incontinent me mandez ; et laissez toutes mes besoignes pour ce faire.

Écrit à Mehung-sur-Loire, le vingt-quatriesme jour d’aoust.

Loys.

Au bas de la pièce : Ces lettres ont esté présentées à Monsieur le Chancelier, le onziesme jour de septembre, par moy, signé,

Charpentier (et) Tilhart

Au dos : A nostre amé et féal chancelier.

D.
Minutte des lettres écrites au Roy par moy, Pierre d’Oriole, Chancelier, touchant ce que Monsieur de Narbonne305 m’a écrit, pour parler à Monsieur de Tours ; et aussi pour faire adjourner devers le Roy et son Conseil, les Archevesques, Évesques et Prélats, qui se sont plaints à Monsieur de Tours.

Expédiées à Tours, le 5e jour de Septembre 1482.

Sire,

Puis naguères Monsieur de Narbonne m’a écrit que vostre plaisir estoit que je parlasse à Monsieur de Tours, sur aucuns points touchant l’obéissance et fidélité qu’il doit à Vous et à la Couronne, tant à cause de sa nativité originelle, qu’à cause du serment de fidélité, en quoy il vous est tenu, à cause de son Archevesché ; et l’obligation par laquelle il est adstreint à la révérence et conservation de la Souveraineté et jurisdiction, que vous avez de Dieu, sur tous 256vos sujets, Prélats et autres habitans de vostre dit Royaume, sans, sous ombre de jurisdiction ecclésiastique, la vouloir attribuer à luy, ne à iMonsieur le cardinal Sancti Petri ad Vincula, au cardinal Balue, ne ailleurs ; et ainsi, qu’il déclare comment il veut penser au serment qu’il a à Vous et à la Couronne, et qu’il en écrive et fasse déclaration ; en manière que vous connais siez comment il veut garder et entretenir le serment qu’il vous doit, aux causes dessus dites, et la forme de fidélité qu’il veut vous entretenir.

Lesquelles lettres reçues, incontinent j’envoyay devers Monsieur de Tours, qui lors estoit hors de cette ville. Et pour cette cause, le lendemain il retourna icy. Et en obéissant à ce qu’il vous a pieu ordonner, ay esté devers luy, luy ay remonstré, au mieux de mon pouvoir, les dites choses, et la sincérité que vous avez toujours eue, et avez, à la sainte foy catholique, la révérence et dévotion à nostre Mère Saincte Église et au Saint-Siège apostolique, autant que l’eust oncques Prince chrestien, et les peines et labeur que vous avez soutenus chacun jour contre ses ennemis, pour l’entreténement et accroissement du Royaume, et des droits et de la Jurisdiction et auctorité de la Couronne ; lesquels vous estes délibéré de garder, en acquittant le serment par vous fait à votre Sacre et Couronnement, sur les sainctes choses miraculeusement envoyées de Dieu et par les Anges du ciel306, qui ne sont pas moindres que celles dont les Archevesques et Évesques sont sacrez :

Pour quoy, vous entendez que mon dit sieur déclare comment il veut entretenir son ser ment, et la fidélité qu’il vous doit ; avecques plusieurs autres choses que sur ce je luy dis, qui longues seroient à écrire.

Sur quoy mondit Sieur de Tours me dit qu’il estoit fort travaillé et triste, doublant que vous fussiez mal content, et eussiez deffiance de luy. Et après, en grant honneur envers vous, me dit qu’il congnoissoit bien les choses que luy envoyiez demander ; et que, de tout son cœur, il désiroit loyaument acquitter le serment et fidélité qu’il vous doit, tant à cause de sa nativité, que de la fidélité qu’il vous a faite, comme Archevesque de Tours ; et aimeroit mieux mourir que faire et avoir pu faire le contraire ; et qu’au mieux de son pouvoir il prioit et faisoit, et feroit toujours continuellement prier Dieu pour vostre bonne santé et longue vie, et pour vostre prospérité et salut de corps. Mais pour ce qu’il estoit encore foible, à cause de sa maladie, il a pris délay de vous escrire au long, par lettre ou par mémoire signé de lui. Et croy qu’il l’aura fait dedans un jour ou deux, sur quoy il vous doit escrire ; et incontinent que j’auray lesdittes Lettres, ou ledit Mémoire, incontinent les vous envoiray.

Au surplus, Sire, mondit Sieur de Narbonne m’a aussi envoyé un mandement commandé par Vous, pour faire adjourner à l’instant pardevant Vous et les gens de vostre grand Conseil ceux que je cognoistrois estre à adjourner, des Archevesques, Évesques et Prélats, qui se estoient plaints à Monsieur de Tours, de plusieurs torts qu’ils disoient leur avoir esté faits par aucuns vos officiers et commissaires, excepté Monsieur le Cardinal Sancti Petri ad Vincula, le Cardinal Balue et autres, auxquels a été satisfait.

Et pour ce, Sire, qu’en un mémoire que mondit Sieur de Tours bailla premièrement à mondit Sieur de Narbonne et à moy307, sont nommez, outre les dits Cardinaux Sancti Petri ad Vincula et Balue, plusieurs autres Archevesques, Évesques et Prélats, desquels les uns sont defiunts et décédez, et en y a encore, comme l’Évesque de Verdun, l’Évesque de Castres et autres, qui, par entendre vostre plaisir, ne sçais pas qu’ils fussent adjournez à venir devers Vous ; afin que je ne faille, je vous envoyé par un mémoire, les noms, les titres et qualités desdits Archevesques, Évesques et Prélats, où sont écrites les choses de chacun d’eux, afin 257que s’il y en avoit aucuns, qui vostre plaisir ne fissent pas, il Vous plaise le me mander. Et des autres incontinent je feray faire la diligence, tout selon vostre bon plaisir.

Sire, je prie Dieu, etc.

Escrit à Tours, le 5e jour de Septembre 1482.

E.
Lettre originale de Monsieur l'Archevesque de Narbonne. — Receüe par Jean des Bœufs308.

Du 10e jour de Septembre 1482.

Mon très honoré et doubté Seigneur, je me recommande à vostre bonne grâce, tant humblement comme faire puis.

J’ai receu les lettres qu’il vous a pieu m’écrire, et les articles touchant les Prélats ; et aussi ay veu les lettres que avez écrites au Roy, et les Articles qu’il m’avoit envoyez, pour les voir et y faire response sur aucunes choses qu’il m’avoit escrites : ce que j’ay fait, et après avoir veu et ordonné la despesche, selon ce qu’il vous écrit, par Jean des Boeufs, vostre serviteur.

Les lettres que le Roy vous avoit autrefois escrites, touchant Monsieur de Tours, que n’aviez receues, ainsi que m’avez écrit, sont esté trovées, et celles que Monsieur le Grand Séneschal et du Solier vous écrivoient par ordonnance du dit Seigneur, et les miennes qui sont semblables à celles que vous avez eues.

Et sera besoing, comme je croy, de parler encore à mondit sieur de Tours, sur ce que le Roy vous écrivoit par les dites Lettres, et mesdits sieurs le Grand Seneschal et du Solier ; car si le Roy eust été adverty que lesdites Lettres eussent esté perdeues, et que n’eussiez parlé à mondit sieur de Tours, selon ce qu’ils vous escrivoient, il en eust été mal content.

Mondit sieur de Tours fera bien d’écrire au Roy sur tout, en toute révérence et humilité, et soy soubmettant le plus doucement que faire se pourra, et faisant déclaration et response certaine, pure et simpliciter, sans si ne sans que, de garder l’authorité souveraine et droits du Roy, envers tous et contre tous ; en démonstrant le bon vouloir et obéissance qu’il a envers luy, touchant la seureté de sa personne et de son Réaume ; en reconnoissant aussy l’obligation originelle et sacramentelle, en quoy il est tenu envers le Roy.

Monsieur, non incumbit mihi docere Minervam ; mais pour contenter et appaiser le Roy, je croy que ce que dit est y pourra bien servir à mondit sieur de Tours.

Et si vous plaist, ne sera besoing de dire que riens ne vienne de mon advertissement.

Vostre dit serviteur vous dira du portement du Roy, et de nos nouvelles. Mon très honoré Seigneur, plaise vous me commander vos bons plaisirs, pour les accomplir, au plaisir de Dieu, qui vous doint bonne vie et longue, et accomplissement de vos hauts et nobles désirs.

Escrit à Mehun-sur-Loire, le 10e jour de Septembre 1482.

Le tout vostre humble Sr,
Halle.

Au dos : A mon très honoré Seigneur, le Chancelier de France.

258F.
Response faite par Monsieur de Tours aux choses que Monsieur de Narbonne luy a escrites par l’ordonnance du Roy, et le chancelier à part audit Monsieur de Tours, expédiée le 11e jour de septembre 1482.

Veue et bien considérée la Lectere, que Monsieur de Narbonne, par commandement du Roy, a écrite à l’Archevesque de Tours, et aussy les remonstrances que, sur ce, Monsieur le Chancelier luy a faites, est à noter qu’elles contiennent cinq Articles.

Le premier si est comme le Roy a veu les lettres que ledit Archevesque luy avoit écrites ; et veult le Roy qu’il déclare comment il veut panser au serment qu’il a, tant à cause de sa lignée, qui est du Royaume, comme à cause de la fidélité qu’il luy doit, à cause de l’Archevesché.

Ledict Archevesque déclare et met sur sa conscience au serment qu’il a fait au Roy, à la fidélité qu’il luy doit, tant à cause du temporel dudit Évesché, que à cause de la lignée dont il est extrait et issu, natif du Royaume ; que iceluy serment, il pense et veult, de tout son cœur et à toute sa puissance, inviolablement le garder, sans jamais le enfraindre en rien, ne pour rien qui soit en ce monde, et jusques à la mort, et par bonne raison :

Car, à cause de sa dite lignée, il y est trop tenu. Et est bien à noter, que les père et mère, et tout le parentaige dudit Archevesque, nonobstant qu’ils aient esté environnez et persécutez des Anglois, ont toujours esté vrays sujets et obéissants à la Couronne de France ; ne les places intitulées ès noms desdits père et mère oncques ne furent prinses ne occupées par lesdits Anglois, ainçois ont tousiours persisté en lavraye obéissance de la Couronne de France, et sans jamais tenir autre parti, et sans nul reproche.

Et Monsieur de Bourdeille, père dudit Archevesque, a eu, en son vivant, la charge du païs de Périgort, de par le Roy ; et l’a gardé vertueusement à sa puissance ; et recouvert plusieurs places des mains des Anglois, et mises en la obéissance du Roy ; et l’a servi bien et loyalment, tout le temps de sa vie ; et aussi les frères dudit Archevesque ont fait pareillement. Et a esté icelle lignée, et est, et sera, et aussi sera ledit Archevesque, sans jamais varier, en ladicte obéissance du Roy et de la Couronne de France ; et non pas, par contrainte, mais par naturelle inclination, et vraye et entière affection et amour. Et par ainsi iceluy Archevesque ne sauroit, ne porroit oster de son cueur icelle naturelle inclination et amour, qu’il a par nature, au Roy et à la Couronne de France.

Et avecques ce, conscience le oblige, pour ce que, oultre cela, le Roy, de sa bénigne grâce, l’a fait venir par deçà, et volu qu’il fust Archevesque de Tours : ce que nostre Sainct-Père le Pape fist, au bon plaisir du Roy. Et, comme dit est, Luy a fait serment de fidélité. Et pour ce, il est trop fort tenu obéir, aymer, honorer et servir le Roy ; et se peut tenir seur, ledit Sei gneur, que ledit Archevesque n’ait que plus grant désir et affection, il ne pourroit avoir qu’il a, à la prospérité spirituelle et temporelle de Luy et de sa Couronne, en toute bonne félicité, justice et vraye obéissance ; et ne passe jour quelconque, que il ne face spéciale Prière, outre les Prières générales, pour la santé du Roy, et la bonne disposition du Royaume.

Ledit Archevesque a esté moult grandement et très fort émerveillé, pourquoy on lui mande qu’il déclare comment il veult panser au serment qu’il a à la Couronne. Car il n’y a pansé, ne panse, que tout bien, et de le garder et observer à tout son pouvoir, et le mieux et 259le plus parfectement qu’il peut, ainsi qu’il est tenu ; et panse point avoir donné occasion que l’on y doive faire doubte, attendu ce que dessus est dit.

Le second article est tiel, et en tant que vous écrivez que tout vient de Dieu, vous sçavez que le Roy s’est bien et grandement acquitté à garder l’auctorité de la Couronne et les droits d’icelle, contre les ennemis du Royaume, et fermement garde le serment qu’il a fait, quand il fust sacré.

Ledit Archevesque déclare et dit qu’il est tout informé de cela, et que le Roy, pour ce faire, a prins si grandes et extrêmes labeurs, et quasi plus que nature n’en pouvoit porter ; et habandonné sa noble personne et Majesté Royale à si grands dangiers et périls, que ledit Archevesque pense que il fust tombé ès mains de ses ennemis et adversaires, si la main de Dieu, du ciel, ne l’eust protégé et délivré miraculeusement, à l’intercession de la glorieuse Vierge Marie, à laquelle il a toujours reffuge, et fait moult bien.

Le tiers article contient ces mots : Aussi vous cognoissez la lignée dont le Roy est venu ; que depuis Clovis, premier Roy Chrestien, n’a erré ; pourquoy ne pouvez noter qu’il soit venu, ne ses prédécesseurs, au Règne et à la Couronne, comme conquérant et tiran.

Le quart article contient ces mots : Avecques ce, le Roy n’a point erré ès articles de la Foi ; pourquoy on ne doit dépoiser, ne noter la puissance qu’il a, et vient de luy, et de la grâce que Dieu luy a donnée, et à ses prédécesseurs, Roys de France.

Ledit Archevesque, en répondant à ces deux articles ansamble, est bien fort troublé de ouïr ces mots si forts et si griefs ; car il ameroit plus chier mourir, que si, contre Dieu et cons cience, et contre vérité, ainsi que ce seroit, il auroit noté telles choses du Roy, et de la Mai son de France très chrestienne et légitime ; laquelle il a tousiours estimé estre la plus excellente et digne, que toutes les autres du monde. Et en a autrefois écrit, comme Dieu en est le pro tecteur, ainsi qu’il estoit de la Maison de David, auquel il fut dit : Firmabo regnum tuum in æternum ; et par son mérite et dévocion qu’il avoit ad verum cullum Dei et ministres templi, la protection et bénédiction feust non tant seulement sur luy, mais aussi sur les successeurs d’icelle Maison. Et si pour un Roy bon sans comparaison, que estoit David, Dieu a extendüe sa miséricorde et protection aux successeurs sans fin, et a dit : In æternum servabo illi miseri cordiam meam, et testamentum meum fidele, n’est [-il] pas bien à présumer, que aussi la pro tection et bénédiction de Dieu soit sur le Roy et sur la Maison de France ?

In qua non tantum unus, sed quam plures Reges fuerunt laudabiles, et gloriosi in vita sua ; qui non tantum sancti, quinimo et exemplaris sanctitatis merentur dici virtutibus insignes, devotione firmi, in legis Dei observantia et meditatione mandatorum divinorum assidui, justitia recti, et in timore Domini constantes et firmi, cultores Dei veri, $elo et scuto fidei, pro Dei honore et sacrosanctæ Matris Ecclesiæ stabilitate, fuerunt ; cum omnem perfidiam, idololatriam, blasphemiam, et omnem injustitiam, et malos mores de suo Regno extirpare, et verum Dei cultum statuere, et gloriam nominis Christi exaltare ; parati, pro fidei ejus defensione et declaratione, animas suas ponere, Ecclesiam sanctam Dei extollere, et ejus ministros, pro Dei reverentia, venerari, fovere et protegere, ac ab omnibus venerari jacere, propter ilium cujus justitiam agunt, ita ut probarentur quærere, non quæ sua sunt, sed quæ Jesu Christi.

Unde Chrislianissimi intitulari meruerunt, ut sic nomen rei consonaret, quod ex eorum virtuosis operibus, ac laudabilibus et admirandis gestis ostendi potest. Et quamvis non omnes per Ecclesiam canonisât i existant, de eorum tamen mirabilibus virtutibus et merilis, ac Dei donis, quibus claruerunt, nullus ambigit Christianus.

Et pour montrer que dictus Archiepiscopus recte, digne et bene sentit de sacra legitima 260Regia Domo Francorum, recolit breviter illustrissimes Reges, qui in eadem Domo fuerunt prædecessores Domini nostri Regis, qui ad præsens post hos legitime regnat, quorum me moria est in orbe cum laudibus.

Numquid enim manet memoria cum laudibus de Clodovæo, bene dicto primo Rege Christiano, qui quidquid agebat post susceptam fidem, Dei virtute agebat ?

Et de rege Childeberlo, cui cum beato Germano, Parisiensi Episcopo, pugna erat de misericordia, videlicet quibus thesaurum spargerent, ut de propriis talentis suis egeni ditescere passent ?

Et de Rege Dagoberto, qui cunctos Judaicæ stirpis christianos fieri postulavit ?

Et de Rege illo tam magnifico et glorioso, Carolo Magno, in omnia regna terræ magni ficato ? Qui magnus dictus est a magnitudine virtutum, et a magnitudine morum, et a magnificentia liberalitatum, et a magnitudine misericordiarum, per quam omnibus maxime pauperibus subvenit, et a magnitudine sapientiæ, per quam non solum suum Regnum, quin imo totum Imperium quod, Dei miseratione, obtinuit, fideliter rexit, et usque ad septi mam ejus generationem pacifice possedit : qui et a beato Leone Papa coronari meruit, et tunc a romano populo proclamatum extitit : Carolo Augusto a Deo coronato, Magno, pacifico Imperatori, laus et Victoria ! Hic ipsum beatum Leonem in Sede sua reposait, qui in jurias Dei et Ecclesiæ sanctæ dissimulare non poterat.

Et de illustrissimo ejus filio Ludovico, qui non solum Regni et Imperii, sed et morum virtutumque sui tam inclyti patris hceres esse promeruit ?

Et de Lothario, qui, Rex et Imperator, horum vestigia strenuissime consequutus est ?

Et de Rege Roberto, qui miraculis claruit, et mulla scripsit et dictavit, in divino celebrando Officio ; qui etiam quadraginta annis in summa justitia, et timore Domini, et amore cleri et principum, ac totius populi, Regnum gubernavit ; et licet vir militaris, tamen divino cultui mancipatus, et sacris litteris eruditus fuit ?

Et de Ludovico, chrislianissimo Rege et patre sanclissimi Ludovici, qui in multis par tibus hæreticos debellavit, et hæreses extirpavit ?

Et de beatissimo Ludovico, hujus filio, sanctorum Catalogo ascripto, electo Dei ex millibus, qui merito dici potest speculum sine macula, et exemplar præfulgidum, a cunctis fidelibus imitandum ; qui effulsit in templo Dei, dum viveret, ut matutina Stella, veluti etiam sol refulgens, in suaformosus stola in virtute multa ; cujus vitæ singularis excellentiam signis et prodigiis coruscantibus, et crebris miraculis probavit et manifestavit Altissimus ?

Et de Philippo, ipsius sancti Ludovici filio et imitatore Christianissimo ? Qui de ipso sancto Pâtre suo sic referebat : Dum usque ad Aquas Mortuas, naves ascensuri, Dominum genitorem nostrum ego et fratres mei, Joannes et Petrus, deduxissemus, ad suam ipse in navem sursum levatus, ait : Filii, audite palrem vestrum. Et nos pariter instruens, ad me tamen sermonem dirigeas : Considera, ait, fili, quod ego, grandævus ætate, alias pro Christo transfretavi ; quod mater tua Regina in diebus suis processit. Regnum nostrum, favente Domino, possedimus pacifice. Vide igitur, quod pro fide Christi et ejus Ecclesia nec meæ parco senectuli, nec malris tuæ desolatæ misereor ; delicias, honores relinquo, ac divitias expono pro Christo le quoque, qui post me regnaturus es, et fratres tuos duco ; etiam quartum adduxissem filium, si pubertatis annos plenius altigisset. Hæc idcirco te audire volui, ut post obitum meum, cum ad Regnum perveneris, pro Ecclesia Dei et ejus fide sustinenda, ac defendenda, nulli parcas, nec tibi, nec luis, seu Regno, vel uxori aut liberis. Tibi enim et fratribus tuis do exemplum, ut et vos simililer facialis.

Horum aulem laudabilia, insignia et admiranda gesta et merita brevi nequeunt stilo 261conscribi ; verumlamen ubi placeret Domino nostro Regi, ut ea peramplius et diffusins memoratus Archiepiscopus dissereret et conscriberet, libenler ejus mandatum susciperet et intenderet.

Nihilominus tamen ipse Archiepiscopus hic minime fore tacendum arbitratus est, quod bealissimus Papa Gregorius Magnus fertur in quadam Epistola, ut in ejus Registre reperi tur, memorato Childeberto, Francorum Regi, talia verba direxisse : Quanto cæteros homines Regia vestra dignitas antecedit, tanto cæterarum gentium [super] regna Regni vestri profecto culmen extollitur. Esse autem Regem ut alii, non mirum est ; sed esse Catholicum, quod alii non merentur, hoc satins est. Sicut magnæ lampadis fulgor, integra noctis obscuritate, luminis sui claritate fulgescit, ita fidei Christi claritas vestra, inter aliarum gentium obscuram perfidiam, rutilât atque coruscat ; quanquam autem cæteri Reges gloriantur se habere quod habetis, sed ipsi in hac re a vobis vehementius superantur, quod quantum hoc principale bonum non habent, quod habetis. Ut ergo sicut fide, ita et actione Regnum regatur, benignam se Excellentia Vestra suis subjectis semper exhibeat ; et si quæ sunt, quæ ejus animum offendere valeant, ea indiscussa non puniat. Tunc enim vere Regi regum amplifice placebit, si potestatem suam restringens nihil sibi crediderit licere, quam quod potest.

Quintus articulus est talis :

Et pour ce que avez, et que voulez garder ses droits et prééminences, mais que l’enten dement vient du grand Roy des Cieux, le Roy sçait et connaist bien que toute puissance vient de Dieu. Mais vous, qui estes tenu et obligé, ratione originis et fidelitatis, devez reconnoistre et respondre clairement, comment vous estes tenu à garder, entretenir l’authorité et droit de la Couronne, la souveraineté et juridiction qui luy appartient, et certainement déclarer com ment vous entendez, et voulez entretenir le serment que vous luy devez, et la forme de fidélité que luy voulez entretenir.

Audit Archevesque semble que à cet article il a assez respondu par ce que dessus est dit. Mais il ne cesse de soy esmerveiller, pour quelle cause ou pour quelle occasion l’on luy demande telles déclarations. Car, finalement, il croit que il n’y a homme en tout le Royaume de France, qui plus désire, ne de meilleur cueur, le bien et honneur, et félicité d’âme et de corps du Roy, ne qui mieux luy vueille garder le serment, et fidélité, en la meilleure forme, et entretenir son authorité et jurisdiction, que fait iceluy Archevesque, en toute vérité et selon Dieu : nonobstant que d’autres en y a, qui le sçavent et peuvent mieux faire. Et luy semble bien qu’il n’y a point de matière, ne quelconques semblans en luy, que l’on doive penser au contraire, ne Dieu ne luy donne tant de vie.

Et quand il y auroit aucuns qui auroient voulu charger ledit Archevesque, de non vouloir bien, et si parfaitement que faire se doit, garder au Roy lesdits serment et fidélité, tout ainsi que il est tenu ; ils auroient fait et dit contre Dieu et contre vérité.

Et ainsy le trouvera le Roy, à la fin, quant, par sa grâce et la grande prudence qui est en luy, il voudra en estre bien informé.

Et ledit Archevesque l’en supplie, que ainsi luy plaise le faire, et le tenir toujours en sa bonne grâce.

Le mépris des hommes a été l’un des caractères dominants de Louis XI. N’ayant jamais connu que deux pôles à la politique, la crainte et l’intérêt, il les faisait trembler, ou il les avilissait par de honteux marchés d’honneurs ou d’argent. Toutefois, 262il en rencontra au moins un qu’il ne put ni faire trembler, ni avilir. On conçoit qu’il se soit incliné devant cette glorieuse et si rare exception. Louis XI, dit Brantôme,

craignoit Hélie de Bourdeille, et le croyoit.

Le mot est juste. Il était assez dans la nature de Louis XI, de redouter celui à qui il lui avait été impossible d’inspirer une vaine terreur. Quant à sa confiance, ce prince était trop clairvoyant pour la marchander à celui dont il avait pu, durant quatorze à quinze ans, constater par lui-même, au jour le jour, l’inébranlable fidélité et l’incomparable vertu.

Quoi qu’il en soit, la fin inopinée du triste confesseur qu’il s’était donné dans un moment de colère, excitée et entretenue par les pires ennemis de son âme, fut une grâce précieuse pour ce roi que la mort guettait aussi. La noble résistance du saint archevêque de Tours ne fut pas une moindre faveur du Ciel à son endroit. Ce conflit occupe la limite extrême de la vie politique de Louis XI. Quelques jours seulement après son heureuse solution, le 21 septembre 1482, il se rendait à Amboise. et avec une solennité, une majesté dont l’histoire offre peu d’exemples, il investissait son jeune fils le Dauphin, sinon du pouvoir souverain effectif, du moins, de la dignité royale, après avoir adressé à celui qui bientôt lui succéderait les plus sages remontrances et avoir pris de lui, dans l’intérêt du royaume, les plus solennels engagements309. Puis il regagnait tristement ce château du Plessis-les-Tours d’où il ne devait plus sortir.

Du 21 septembre 1482 au 30 août 1483, Hélie de Bourdeille exerça, sans contra dictions ni obstacles du dehors, sur le roi mourant, une action qui, pour avoir été moins remarquée que celle de saint François de Paule, son ami, n’en fut ni moins touchante ni peut-être moins efficace, en raison de sa sainteté personnelle, jointe à la haute situation qu’il occupait dans l’Église et aux pouvoirs spéciaux dont il était le dépositaire310. Nous retrouverons plusieurs preuves de cette action salutaire du pieux archevêque sur Louis XI, définitivement confiné dans son château du Plessis.

15.
La restitution des biens de la famille de La Trémouille (1483)

Rien ne prouve mieux la complète victoire d’Hélie de Bourdeille, dans le conflit où l’on avait essayé de ruiner à tout jamais son crédit auprès de Louis XI, que 263cette restitution sollicitée et obtenue par l’archevêque de Tours. Les faits que l’historien de La Trémouille raconte, se passèrent six mois seulement avant la mort du Roi, c’est-à-dire, vers le mois de mars ou d’avril de l’année 1483. Ils montrent que le saint archevêque avait repris, sur le monarque, l’ascendant si légitime qu’il avait toujours exercé pour le bien de tous, et en particulier pour le salut de l’âme de ce prince.

Il faut tenir compte, sans doute, du luxe de rhétorique que le procureur Jean Bouchet déploie dans son ingénieux récit. Mais, ces développements d’un goût discutable mis de côté, les faits subsistent avec leur haute signification, et les témoignages rendus en passant, par le narrateur, à la sainteté d’Hélie de Bourdeille, apparaissent d’autant plus concluants que le panégyriste de La Trémouille n’en avait pas besoin pour relever la figure de son héros.

Nous ferons remarquer la conformité de ces témoignages avec ceux de Pierre de Bois-Morin. Cette conformité va presque jusqu’à l’identité des expressions :

Ceux qui ont vu, (dit Bois-Morin), les advertissementz donnés au Roy par Hélie de Bourdeille, se esmerveilloient comment il le avoit ainsy osé rescripre ; car tous les seigneurs du sang royal ne heussent pas ousé luy remontrer ; mais mon dict sieur avoit si grant zèle au bien public et au salut des âmes, qu’il ne craignoyt en cella homme du monde311.

Le jeune seigneur de la Trimoille, (dira Jean Bouchet), avoit plusieurs amys en court, princes et aultres ; mais aulcun d’iceulx n’eut la hardiesse d’en parler au Roy, doubtant sa furieuse ymaginacion. On le conseilla se adroisser à l’arcevesque de Tours, de l’Ordre des Frères Mineurs, de grant saincteté, qui parloit hardiement au Roy de ce qui concernoit le faict de sa conscience, et par crainte de mort ou exil, ne différa onc de confondre ses désordonnées excuses

Ce témoignage éclatant n’est pas seulement celui d’un auteur ; c’est, on le voit, celui de la renommée publique.

A.
Jean Bouchet, Mémoires de la Trimoille

Jean Bouchet, Procureur de Poictiers. Le Panégyric du chevalier sans reproche, ou Mémoires de la Trimoille, chapitre XI, collection Petitot, t. XIV.

Commant le seigneur de la Trimoille fut restitué en la vicomté de Thouars, et aultres grosses seigneuries à luy appartenantes, à cause de sa feue mère, fors d’Amboyse et Montrichart.

Or s’en allèrent ces troys jeunes seigneurs à Tours, parce que le roy Loys estoit au Ples seis, qui est ung séjour royal, au cousté de ladicte ville ; auquel lieu s’estoit retiré, pour trouver repos à son acoustumé labeur, et se séparer des grosses compaignées à luy desplai santes, et de l’accès des princes de son sang, et aultres gros seigneurs qu’il avoit en grant sus pection, laquelle procédoit de ce qu’il avoit voulu estre crainct de tout le monde ; et, comme 264dict Tulle en ses Offices, il advient que ceulx qui veullent estre crains, craignent non seulle ment les grans, mais les petiz.

Le jeune seigneur de la Trimoille fut hors le train d’amours ; et la dame oubliée, après laquelle il avoit tant réveillé son subtil et facil engin, prinst le chemin de proffit particulier, et de penser la manière par laquelle pourrait recouvrer ses terres, par le Roy injustement occupées312.

Il avoit plusieurs amys en Court, princes et aultres ; mais aulcun d’iceulx n’eut la hardiesse d’en parler au Roy, doubtant sa furieuse ymaginacion. On le conseilla se adroisser à l’arcevesque de Tours, de l’Ordre des Frères Mineurs, de grant saincteté, qui parloit hardiement au Roy de ce qui concernoit le faict de sa conscience, et, par crainte de mort ou exil, ne différa onc de confondre ses désordonnées excuses.

A ceste considération, le jeune seigneur de la Trimoille se adroissa audict arcevesque, qui très voluntiers luy presta l’oreille ; et, la qualité de son affaire congneue, dont aultrefoys on luy avoit tenu propos, promist en parler au Roy, à la première disposicion qu’il congnoistroit estre en luy, pour se ranger à la raison.

Ce que fist ce bon arcevesque, qui joyeux estoit de faire administrer justice à ceux qui la demandoyent. Mais non si tost, car la maladie du Roy estoit si vehemente et pressante, que, en la fureur d’icelle, homme, quel qu’il fust, n’ousoit commancer ung propos hors sa fantasie ou ymaginacion.

Fortune disposa l’heure du relasche de son mal avec la venue de l’arcevesque de Tours ; lequel, voyant l’esprit du Roy bien tempéré, pour y trouver ce qu’il demandoit, luy dist à secret :

— Syre, il a pieu à Vostre Royalle Magesté me descouvrir plusieurs syndéreses et scrupules de votre conscience, et entre aultres, du tort que vous tenez aux enfans de la fille du vicomte de Thouars, le filz aisné desquels, — qui est le seigneur de la Trimoille, que fort bien aymez, — m’a plusieurs foiz prié vous en parler ; à ce que, en administrant justice, eussent de leurs terres et seigneuries restitution.

— Je ne les ai prinses, dit le Roy, pour les retenir. Mais vous entendez, monsieur l’ar cevesque, commant les princes du sang m’ont traicté, soubz la confiance du duc de Bretaigne, et du feu duc de Bourgongne ; et que si je n’eusse, par sévérité, rompu leurs entreprinses, fusse demouréle derrier roy des nobles malheureux, au livre de Bocace313.

265Or, au moyen du parentaige et alliance qui estoit entre le feu Duc de Bretaigne et le feu Vicomte de Thouars, Loys d’Amboyse, doublant qu’il fust de sa faction, et que, au moyen des grosses seigneuries qu’il avoit en Poictou, ès frontières de Bretaigne, le duc de Bretaigne peust entrer en mon royaulme, je mis en ma main ses terres et seigneuries, non pour les retenir, mais pour les garder à ce jeune seigneur de la Trimoille, lequel, à mon jugement, sera l’ung des principaulx protecteurs et deffenseurs de la Maison de France.

Et si bien entendez la fin de mon execucion, ce a esté pour le mieulx, et à ce que, pour l’offence que eust peu commectre le dict d’Amboyse, par l’importunité des aultres princes de mon sang, ce jeune seigneur ne fust en dangier de perdre le tout ; et aussy pour tenir en craincte cest enfant ; lequel, par présumption de richesse, pourroit prendre si grant hardiesse, qu’elle tumberoit en irrévérence et faction. La jalousie de ma renommée a tenu ma mémoyre au passé, pour eslire le meilleur du présent et advenir ; en sorte que, par tempérance et sévé rité, — mes ennemys surmontez, — je suis en mon royaulme, paisible, hérite d’ung filz qui est l’ymaige de ma temporelle félicité.

— Toutes ces choses, si en ceste considération les avez faictes, dict l’arcevesque, pro cèdent de Dieu. Et puisque le dangier de l’advenir, par vous préveu, est passé, me semble que vostre naturel doit à présent vaincre l’accident de vostre craincte ; et, actendu que vous estes de voz adversaires le surmonteur, devez ouster le moyen que doubliez estre nuysible à vostre intencion. Vous estes debteur à vostre vertu, et à ce vous oblige vostre royalle condition.

Vous-mesme, réparez ce tort, et ne vous en confiez à ceux qui n’auront, après vostre mort, mémoyre de vous.

Le Roy remist la conclusion de cest affaire à ung aultre jour. Mais pourtant ne demoura en arrière ; car le dict arcevesque fut tant pressé du jeune seigneur de la Trimoille, que par aultresfoiz en parla au Roy ; et finablement, par le commandement du Roy, mena en sa chambre, en laquelle aucun des princes lors n’avoit entré, le jeune seigneur avec ses aultres frères.

Et la révérence par eulx faicte au Roy, comme appartenoit, par son commandement, le jeune seigneur, meslant ses saiges parolles avec ung peu de honte reverencialle, commença à parler à Luy, disant :

Si, par nature ou coustume, estoit une chose arrestée entre les hommes, o très illustre et triumphant Roy, que ceulx auxquelz Dieu a donné l’auctorité et puissance de exercer et administrer justice, ne regardoient fors aux loix privées de leurs passions et affections, — et que leurs voluntez fussent par dessus la raison, ne extimerois aucun lieu nous estre laissé pour vous faire prière. Mais congnoissans le parfaict de vostre prudence, qui ne vous permict onc faire chose par si légière crédulité, que n’aiez toujours tenu la sentence en suspens, et que ne 266vouldriez charger l’innocence, par le conseil de vostre seul vouloir, prins de chose soupeçon neuse ; aussi, que l’homme de vertu ne se despouille onc tant de humanité, qu’il aye perdu la mémoire de clémence et pitié, la doulceur de laquelle a souvent pénétré les insupportables rigueurs des gens barbares, moliffié les cruels yeulx des ennemys, et humilié les insolens espritz de victoire : ce ne luy est chouse haulte ne difficile trouver asseuré chemyn entre les armes contraires et les glaives évaginez ; elle vainct toute ire, prosterne et abat hayne, et mesle l’ostille sang avec les hostilles larmes : par laquelle Hannibal de Cartage emporta plus de gloire, que par la victoire qu’il obtinst contre Paulus Gracchus et Marcellus, roumains consultes, lorsqu’il tes feist, après tes avoir occis, honnorablement ensevelir. — Pour ces considérations, nous retirons à vostre bénignité doulceur et clémence.

Certes, si jamais espoir de mansuétude fut en gens misérables, et pour misérable cause, elle doyt estre en mes frères et moy, très redoutable Prince, tant pour nostre jeunesse et pupillarité, que pour l’innocence de nostre ayeul maternel, qui onc n’entreprinst faire chose contre vostre Royalle Magesté, et dont il peust estre de désobéissance suspeçonné ; et plus y avoit de raison à considérer tes maulvaises meurs de ceulx qui vous ont à ceste ire provocqué, que croire à leurs calumpnieux’ et non véritables rapports. Et si nostre ayeul avoit failly, dont ne voulons contendre ne prendre querelle, mais du tout nous soubmectre à vostre royalle bonté, vous plaise considérer, o Prince très humain et clemens, que nostre ayeul et sa fille et héritière unicque, nostre mère, sont décédez, et n’ont aultres héritiers que nous, voz très humbles et très obéissans subjectz et serviteurs ; lesquels, comme de vous chèrement amez, avez de dessoubz l’helle de naturelle mignardise retirez, et mis au nombre de ceulx qui veulent estre gens de bien.

A ceste considéracion, plus raisonnable chose seroit noz biens estre par équité remis entre noz mains, que laissez par tyrannie à ceulx lesquels ont puis naguerres prins tiltre de renommée, plus par l’auctorité que soubz vous usurpent, que par leurs vertuz et mérites.

Vous plaise considérer tes services et mérites de noz parens ; le vouloir qu’ilz ont eu à l’exaltation de la gloire de France, et que bataille n’a esté faicte, puis six vingts ans, qu’ilz n’y aient esté, retournans d’icelles à leur honneur. Onc ne furent repris de chose pour laquelle tes Roys, voz prédécesseurs, ayent eu occasion de gecter sur eulx ne sur nous tes yeulx de l’indignacion. Vous entendez assez que en gardant tes loyers, se conservent tes subjectz. Pour ces raisons, et aultres que bien entendez, Sire, vous plaise nous faire rendre et restituer noz terres. Et en faisant raison et justice, nous obligerez, par redoublée gratitude, libéralité et munificence, à tousjours estre perpétuelz serviteurs de vous et de vostre Royaulme.

Les sens et faconde du jeune seigneur de laTrimoille, meslez avec prudente hardiesse, consolèrent très fort le Roy ; lequel ne interrumpit sans parler, ne y prinst aucun ennuy ; mais meu par ses prières, qui pénétrèrent la sévérité de son esprit, et vindrent jusques à luy ouvrir le cueur, luy feist responce :

Mon amy Trimoille, retirez-vous à vostre logis avec voz frères. J’ay bien entendu tout ce que m’avez dict. Je pourvoieray à vostre affaire, par le conseil de monsieur de Tours, en sorte que vous aurez matière de me appeler roy et père.

Le presser eust été plus nuysant que proffîtable, tes condicions du Roy bien entendues, qui empescha la réplicque de ces nobles enfans, lesquels se retirèrent à leur logis.

Et dix ou douze jours après, le Roy, sollicité par l’arcevesque de Tours, manda venir vers luy le jeune seigneur de la Trimoille, auquel dist :

Mon amy Trimoille, je t’ay prins dès l’aage de treze ans, espérant que tu seroys, en l’advenir, l’un des propugnacles de mon Royaulme, le deffenseur de mon ceptre, et soustene ment de ma couronne, pour mon filz unicque, Chartes, lequel je te recommande. Longtemps 267y a que maladie me persécute, et me semble que la mort est aux espies pour me prandre, ce que ne puis évader. Je te prie que ne soye frustré de mon espoir.

L’une des bonnes condicions en toy congneues, c’est que tu as surmonté envie par louhée humilité, et par pacience acquis le nom de fort. L’une te fera prospérer en ma maison, et l’aultre triompher en guerre : je te prie continuer.

Au regard de tes terres de Thouars et aultres estans en Poictou, j’ay ordonné, par mes lettres patentes, qu’elles te soyent rendues, comme à toy de droict appartenans, et dont je ne vouldrois la rétencion. Mais je te prie prandre récompanse d’Amboise et de Montrichard, par autant que le séjour de Touraine m’est fort agréable, à la raison de ce que mon filz y est nourry, et pourra, en l’advenir, mieulx aymer ce territoyre que aultre.

— Sire, dist le jeune seigneur de la Trimoille, je feray tout ce qu’il vous plaira, et vous mercy de voz remonstrances, et de la restitution que avez ordonné me estre faicte.

Le jeune seigneur de la Trimoille fist ses diligences de recouvrer ces lettres de restablis scment ; et à ce faire eut merveilleux labeur ; et néantmoins ne peult encore jouyr desdites terres, à la raison de ce que le Roy estoit griéfvement malade, et que son mal luy empiroit de jour en jour ; aussi que, demy an après, ou environ, alla de vie à trépas, qui fut en l’an 1483 ; auquel succéda monsieur le Daulphin, son filz unique, nommé Charles, huytiesme de ce nom. Aussi laissa deux filles ses héritières : l’aisnée, nommée Anne, mariée avec le seigneur de Beaujeu, frère du duc de Bourbon ; et l’autre, nommée Jehanne, espousée par force, ainsi qu’on disoit, avec monsieur Loys, duc d’Orléans. Elle estoit belle de visaige, et de tiers meurs et vertuz, mais contrefaicte du corps : au moyen desquelles choses fut depuis répudiée, et leur mariage déclairé nul, comme nous verrons si Dieu le donne.

Plusieurs autres historiens parlent de la confiscation des biens de La Trémouille et de la restitution tardive qui lui en fut faite. Mais on en rencontre fort peu qui attribuent le mérite de cette restitution au saint archevêque de Tours. Voici les seuls témoignages que nous ayons pu recueillir à ce sujet.

B.
Brantôme

Brantôme, Grands capitaines français. Œuvres, édition de la Société de l'Histoire de France, t. II, p. 401. M. de La Trémouille.

Quand ce vaillant chevalier et grand capitaine mourut (sur le champ de bataille de Pavie), mon père estoit près de luy, et fut blessé à mort : y perdit beaucoup, car il l’aymoit naturellement, tant pour sa valeur, que pour une obligation qu’il se souvenoit et remémoroit souvent d’avoir à la maison de Bourdeille ; d’autant que ce fut le cardinal de Bourdeille, son grand oncle, archevesque de Tours, qui remonstra au roy Louis XIe le tort qu’il se faisoit, et à sa conscience, de retenir la visconté de Touars aux enfants de Messire Louys de la Trimouille, à cause de Marguerite d’Amboise ; et que ce n’estoit bien faict. Le Roy, qui craignoit ledict cardinal et le croioit, ne faillist aussi tost d’en faire la restitution. Cela se trouve par escrit ; et l’ay ainsi veu dire à mondict sieur de Bourdeille, mon père, qui le plaignoit fort.

De la réfutation de Varillas. — La Vicomté de Thouars.

Il est vray qu’Hélie de Bourdeille, lors archevesque de Tours, et qui n’estoit pas encore cardinal, renouvella dans l’esprit du Roy le scrupule qu’il s’étoit fait lui-même sur la manière dont les biens de Louis d’Amboyselui avoient esté adjugez. Il témoigna à cet archevesque, que quoique la crainte qu’il avoit eue des liaisons du vicomte de Thouars avec le duc de Bretagne 268l’eût porté à retenir ces biens pour luy oster le moyen de s’en servir contre luy, cepen dant son intention n’avoit jamais esté de les oster à ses descendans. Il luy dit de luy amener Louis de la Trimoille et ses frères, petits-fils et héritiers de Louis d’Amboise. Il les écouta paisiblement, leur promit de leur rendre la Vicomté de Thouars, et ordonna qu’il leur en fust expédié des lettres.

La maladie et la mort du Roy arrestèrent l’exécution de sa promesse, jusques à ce que la comtesse de Beaujeu ayant esté bien asseurée de la volonté du Roy, son père, consentit que le seigneur de la Trimoille fust rétabli dans la Vicomté de Thouars, à charge de payer à ceste Princesse la somme de dix-sept mille escus, qui estoit apparemment le prix de l’achapt que le Roy Louis XI avoit fait de cette Vicomté.

Voir aussi plus haut, page 61, et Commines, Mémoires, t. III, pp. 492, 498. — Jean de Troyes donne à entendre que cette restitution ne fut pas la seule que notre saint archevêque obtint de Louis XI, dans les derniers mois de sa vie.

C.
Jean de Troyes, Chronique scandaleuse

Hélie de Bourdeille, archevesque de Tours, vit le Roy dans l’extrémité de sa maladie, où il eut assez de zèle pour le porter à réparer quelque tort qu’il avoit fait à plusieurs familles, et entre autres à celle de La Trémouille, par la détention de plusieurs de leurs terres. Le Roy receut bien cet advis, et donna ordre de restituer ce qu’il creut avoir injustement retenu.

16.
La donation à Saint-Jean de Latran. — Le dernier voyage d’Hélie de Bourdeille à Rome. — Le règlement de l’affaire de l’évêque de Verdun. (1482-1483)

La fondation du chapitre du Plessis date de 1482. — Voir plus haut, page 82. — Que, dans cette fondation, soit intervenu Hélie de Bourdeille, il n’y aurait rien là que d’ordinaire, puisque le concours de l’évêque diocésain était requis par le Droit, et nous ne pourrions signaler ce fait, comme une preuve de l’influence que le saint prélat exerça jusqu’à la fin sur le roi Louis XL Mais en rapprochant cet acte d’un autre fait plus significatif, et dans lequel l’action d’Hélie de Bourdeille est évidente, on arrive à une conclusion toute différente.

La chapelle du Plessis était dédiée à saint Jean l’Évangéliste, pour lequel Louis XI avait une dévotion particulière, et la fondation du chapitre était faite expressément en mémoire de ce saint Apôtre, que les chanoines auraient pour fonction spéciale d’honorer par la célébration de l’office quotidien. Telle était la volonté du roi fondateur.

Or, dans le même temps, et avec les mêmes intentions, Louis XI faisait une 269riche donation à Saint-Jean de Latran, et les arrérages de cette donation devaient être pris sur les péages de la province de Périgord, où les parents d’Hélie de Bourdeille exerçaient, de génération en génération, les fonctions de sénéchal, fonctions alors remplies par François de Bourdeille, le propre neveu du vénérable archevêque. Il y a là un concours de circonstances qui favorise singulièrement nos suppositions.

A.
Chacon

Ciacconio, t. III, col. 31. Sixtus IVus.

Confirmavit insuper (Sixtus) donationem Ludovici XIi, Christianissimi Regis, qui, pro suaerga sanctum Joannem Evangelistam insigni pietate, cui sanitatem aliquoties recuperatam, et pacem ac tranquillitatem regni, prolem et successionem regni acceptam referebat, donavit ecclesiæ Lateranensi annuum redditum perpetuum quatuor millia librarum Turonensium, solvendum per Siniscalchum suum, ex pedagiis provinciæPetragoricensis, vulgo de Périgort314.

Sur la fin de cette même année 1482 et dans les premiers mois de 1483, Hélie de Bourdeille alors âgé de soixante-neuf ans et très affaibli par les austérités et la maladie, entreprit une dernière fois le voyage de Rome. La dévotion du saint évêque pour la Chaire Apostolique et le désir de revoir ce Pontife suprême auquel l’attachaient tant de liens, ne furent pas étrangers à sa résolution. Mais le motif déterminant du voyage fut la solution de plusieurs questions intéressant l’Église et la conscience du Roi. Nous voyons par les récits déjà reproduits que c’est Hélie de Bourdeille qui régla définitivement, durant son dernier séjour à Rome, l’affaire toujours pendante de Guillaume d’Haraucourt, évêque de Verdun. — Voir plus haut, page 60, et Sect. III, n° VI.

17.
Saint François de Paule et le bienheureux Hélie de Bourdeille (1482-1484)

Saint François de Paule arriva au Plessis le 24 avril 1482. — Hélie de Bourdeille fut-il pour quelque chose dans les négociations et démarches qui amenèrent en Touraine, du fond de la Calabre, le grand thaumaturge du quinzième siècle ? — Tous les historiens se taisent à ce sujet, et nous sommes réduits, pour le moment, à 270des conjectures que la découverte de quelque texte pourra, un jour ou l’autre, confirmer, mais qui dès aujourd’hui nous paraissent assez vraisemblables.

Les premières tentatives de Louis XI, à l’effet d’attirer auprès de lui l’ermite de la Calabre, datent de 1481, c’est-à-dire, de l’époque où il subit, au château des Forges, près de Chinon, la première attaque du mal qui devait le conduire au trépas. Qui avait fait connaître au Roi le nom et les vertus d’un saint, dont la réputation n’avait guère dépassé jusque-là les limites de l’Italie méridionale ? Ne peut-on supposer, avec quelque probabilité, que l’indication lui vint tout d’abord de l’archevêque de Tours ? Dans ses voyages à Rome et dans ses relations suivies avec la cour Pontificale, Hélie de Bourdeille avait pu, mieux qu’aucun de ceux qui approchaient le Roi, entendre parler du grand serviteur de Dieu, jusque-là perdu dans l’âpre solitude de ses montagnes.

Mais, quelle qu’ait été la source où Louis XI puisa ses premiers renseignements, il paraît beaucoup plus probable, nous dirions même, il est presque certain que l’archevêque de Tours eut une bonne part dans le succès des démarches que fit le Roi, pour obtenir que l’humble ermite vînt lui rendre la santé, ce qui était alors son unique désir. Louis XI avait, en ce temps-là, une grande dévotion aux ermites315.

Tout d’abord il s’adressa par lettres à Ferdinand, roi de Sicile. Celui-ci usa de toute sa force de persuasion pour déterminer François à se rendre aux vœux du prince le plus puissant d’Europe. Mais ses efforts furent vains : Je n’ai point le droit d’abandonner, sans l’autorisation du Saint-Père, la famille religieuse dont il m’a confié le gouvernement. Tel fut le dernier mot de François de Paule aux instances du roi Ferdinand.

Cependant, Louis XI n’était pas homme à abandonner un projet ; les obstacles ne faisaient qu’irriter son désir. N’ayant pas réussi par l’entremise du roi de Sicile, il s’adressa directement au pape Sixte IV, et lui envoya un ambassadeur spécial, pris de sa maison, celui qui, au procès d’information pour la canonisation du Saint, est constamment appelé Guignotius Busierius, et qui n’était autre que le sire de Laheuse, gentilhomme bourguignon au service du Roi et son maître d’hôtel. Laheuse avait aussi pour mission de ramener le thaumaturge en France, lorsque le Pape l’aurait enfin décidé à partir.

Les historiens ne considèrent que la mission officielle, et il est certain qu’Hélie de Bourdeille n’y fut pour rien. Mais, à côté de celle-ci, concurremment avec elle, il put, il dut même y avoir des démarches officieuses, secrètes, qui furent peut-être plus efficaces que les pratiques de l’ambassade royale. Louis XI savait de quel crédit l’archevêque de l’ours jouissait auprès de Sixte IV, et lorsqu’il avait entrevu un but 271à atteindre, il ne négligeait aucun des moyens propres à lui assurer le succès. D’autre part, Hélie de Bourdeille, qui connaissait les désirs du Roi, et qui, de son côté, ne négligeait rien pour assurer le salut d’une âme dont il avait, plus que tout autre prélat, la charge devant Dieu, ne pouvait se désintéresser d’un projet dont la réalisation lui procurerait, dans cette grande affaire, le concours d’un saint si puissant auprès du Seigneur. Enfin, et cette considération nous semble décisive, la cour de Rome, en ce temps-là comme aujourd’hui, n’avait point coutume de s’engager dans une affaire de cette nature, sans avoir recueilli préalablement l’avis de l’évêque diocésain : à plus forte raison, dut-elle agir de la sorte auprès d’un évêque qui avait la pleine confiance et même, ainsi que l’établissent les faits et les documents, la vénération du Chef de l’Église. Pour tous ces motifs, même en l’absence de textes formels, qui pourront d’ailleurs être tôt ou tard remis au jour, il paraît difficile de douter qu’Hélie de Bourdeille ne soit intervenu dans les négociations qui donnèrent à l’Église de Tours son thaumaturge le plus fameux après saint Martin.

Nous n’avons pas à décrire le voyage triomphal de François de Paule à travers l’Italie et la France, voyage où le surnaturel éclate de toutes parts, dont la prophétie, le miracle marquent toutes les étapes. Il suffit à notre dessein de signaler les trois longues audiences que Sixte IV accorda à l’humble ermite, lorsqu’il traversa Rome pour se rendre, sur l’ordre du Pape, auprès de Louis XI.

Il ne se peut que, dans ces entretiens, le nom d’Hélie de Bourdeille ne soit venu plus d’une fois sur les lèvres du Pontife, qui allait bientôt canoniser, pour ainsi dire, de son vivant, cet évêque incomparable, et le déclarer, en plein consistoire, un modèle illustre de sainteté, sanctitate præclarum, — paroles bien graves, pour le dire en passant, dans la bouche d’un pape. Au surplus, Sixte IV pouvait-il parler à François de Paule de la mission qu’il aurait à remplir auprès du Roi, sans lui faire connaître l’appui et le concours qu’il trouverait auprès de l’archevêque de Tours ?

De là, sans doute, autant que de la conformité des vues, des sentiments, de l’harmonie de ces deux âmes vraiment saintes, naquit cette étroite intimité que les hagiographes ont signalée entre François de Paule et Hélie de Bourdeille.

Sur ce point, nous ne sommes plus réduits à de, simples conjectures, les textes abondent. En voici quelques-uns :

A.
Procès de canonisation de saint François de Paule

Processus Turonensis factus pro canonisations Francisci de Paula, juxta exemplar quod Romæ asservatur. [Copie du procès de canonisation de François de Paule, réalisée à Tours, d'après l'exemplaire conservé à Rome.] — Manuscrit. — Archives du département d’Indre-et-Loire.

Testis 14. — Honesta mulier, Joanna, uxor Hilarii Bonhomme, obstetrix, commorans Turonis, in parrochia Beatæ Mariæ Divitis, ætatis quinque et quinquaginta annorum vel circa, deponit cognovisse ipsum defunctum fratrem Franciscum, quem primo vidit una cum defuncto bonæ memoriæ Helia, archiepiscopo Turonensi, in camera dicti quondam regis Ludovici, ipso rege Ludovico infirmitate qua decessit tunc detento, etdeinde pluries ipsum vidit verbaque habuit cum eodem.

272B.
Jacques Rosier

Minimilogium Turonense, p. 6. Manuscrit, XVIIe siècle, vers 1660, attribué à Jacques Rosier, de l’Ordre des Minimes. — Archives du département d’Indre-et-Loire.

Franciscus vero, regia donatione cum amplissima gratiarum actione accepta, eoque in loci possessionem immisso, ordinis sui initia apud Turones constituit, Rmo et Illmo D. Helia, ex ordine Minorum, cardinali de Bourdail, Turonensi archiepiscopo, consentiente remque probante : apud quem sanctus vir maxime gratiosus fuit atque supra modum familiaris.

C.
René Ouvrard

Annales de Touraine, page 433. Manuscrit, XVIIe siècle, vers 1670, attribué au chanoine René Ouvrard. — Bibliothèque municipale de Tours.

Sainct François de Paule regretta beaucoup cet archevesque (Hélie de Bourdeille), car ils estoient unis et liez d’une saincte et tendre amitié.

D.
Hilarion de Coste

F. Hilarion de Coste, Le portrait en petit de saint François de Paule.

Table chronologique pour l’histoire de saint François de Paule. — Année 1484. Le Cardinal de Bourdeille, archevesque de Tours, et intime amy de saint François de Paule, meurt saintement, et est enterré dans l’église de Sainct-Gatien.

Page 39. Manchette L. — L’estime que messieurs Standon et Quentin, docteurs de la sacrée Faculté de Paris, firent de sainct François, après qu’ils eurent conféré avec luy de quelques poincts de théologie, est un témoignage asseuré qu’ils avoient reconnu en luy de la capacité et une science infuse. Comme aussi le cardinal Hélie de Bourdeille, archevesque de Tours et religieux de l’ordre du séraphique saint François, dont la mémoire est en bénédiction pour sa sainteté, pour sa doctrine et pour ses miracles.

Page 431. Preuves. — François de Seclis et les autres qui l’ont copié, dévoient plutôt rechercher les lettres de ce saint (François de Paule), qui sont soigneusement gardées dans plusieurs cabinets de ce royaume et des païs étrangers, ou celles qui sont fidèlement rapportées par M. d’Authon et le R. P. François de laNoüe, et les autres écrivains de nostre Ordre, pour donner du contentement et de la satisfaction aux lecteurs, qui font profession de la vie régulière et de la dévotion solide, comme celles que ce saint a écrites à nos rois, au grand cardinal d’Amboise, à M. le général Robertet (que ce F. de Séclis fait évesque), à Hélie cardinal de Bourdeille, archevesque de Tours, qui mourut l’an 1484, dont le nom et la mémoire sont en bénédiction pour sa piété et ses miracles (Cabinet de l’illustre maison de Bourdeille) ; à M. Quentin, pénitencier de Nostre-Dame, etc.

E.
Dony d’Attichy

Flores Historiæ sacri Collegii S. R. E. Cardinalium, t. II, Helias, Tit. S. Luciæ in Silice Presb. Card. Burdellius, archiep. Turonensis.

VI… Nec omittendum quamvis ad alia properanti reor, illud in quo mihi quoque ipsi gratulor, quod scilicet, cum religiosissimus iste Cardinalis sub Ludovico hujus nominis undecimo, rege Christianissimo, præcipue floruerit, quo tempore sanctus Franciscus a Paula, nostri Minimorum ordinis author et parens, in Galliam recenter appulsus, eam sanctimoniæ suæ et miraculorum ac virtutum odore longe lateque respergebat, et curiæ regiæ proximus Turonis degebat, fuit eidem sanctissimo patriarchæ, ob morum studiorumque similitudinem et eamdemetiam regis familiaritatem, arctissima necessitudine conjunctus, illiusque alumnis et filiis admodum benevolus et favens, ut observat unus ex illis, ipsius ex sorore pronepos, et alias a 273nobis non semel in hoc opere laudatus. Hilarion, a Costa, in libro quem nuper de vita ejusdem sancti Confessons Francisci conscripsit, quam etiam notationibus historicis non vulgaribus illustravit.

Dony d’Attichy définit très exactement, en deux mots, les raisons principales de l’étroite amitié qui unit saint François de Paule et Hélie de Bourdeille : Obmorum studiorumque similitudinem, et eamdem Regis familiaritatem. Mêmes vertus et même mission auprès du Roi, qu’il s’agissait de préparer à la mort.

Cette amitié du saint archevêque pour François de Paule rejaillit sur la famille religieuse du saint patriarche. Toutefois, Hélie de Bourdeille ne vit pas de ses yeux mortels les commencements du premier monastère des Minimes dans son église de Tours. Il ne put qu’applaudir au projet d’établissement que le saint homme lui avait soumis, et le bénir. Du vivant d’Hélie, François de Paule et ses disciples habitaient le petit couvent de Saint-Matthias, dans la basse-cour du château. C’est là, dans ces pauvres chambres qui subsistent encore, dit-on, — et qu’il serait peut-être si facile de rendre à la prière et à leurs touchants souvenirs, — que se rencontrèrent maintes fois et s’entretinrent des choses du ciel, ces deux grands serviteurs de Dieu, dont le rapprochement sur la terre semble avoir été non seulement un acte insigne de la divine miséricorde à l’égard du roi Louis XI, mais aussi, pour les deux saints, un acte de cette ineffable complaisance que le Très-Haut témoigne parfois à ses amis sur la terre.

18.
Hélie de Bourdeille et la famille royale

Louis XI fut un grand politique et un grand roi ; il fut, d’autre part, un chrétien convaincu ; mais, comme on l’a bien dit, il ne fut pas assez homme, et sa famille en porta la peine. Ce prince, dont la vie devait être un voyage sans trêve ni repos, une course par tout le royaume, ne sentit jamais le besoin d’avoir un foyer. A peine roi, il avait pris l’habit de pèlerin, la cape de gros drap gris, avec les houseaux, et il ne les quitta qu’à la mort : campé plutôt que logé dans ses hôtels ou châteaux, aux Tournelles, à Amboise, à Loches, aux Forges, au Plessis, … quand il ne prenait pas gîte à l’auberge316. Avec cela, le plus autoritaire, le plus absolu des maîtres, étranger à toutes les tendresses du cœur, tenant à l’écart, non sans leur faire sentir toujours sa rude main, la reine, sa femme, et les princes, ses enfants. Sa femme317, il l’avait reléguée 274à Amboise,

bien petitement accompagnée et accoutrée, la plupart du temps.

L’une de ses filles318, celle qu’il aimait le moins, — si tant est qu’il ait vraiment aimé quelqu’un, — il l’avait enfouie, toute jeune, au fond du Berry. Son fils le faisait élever à sa façon… On voit dans quelles tristesses intimes, dans quelle servitude et quels délaissements s’écoulèrent la vie de Charlotte de Savoie et les premières années de ses enfants. On devine aussi quel dut être le rôle d’Hélie de Bourdeille auprès de cette famille, plus à plaindre sûrement que le grand nombre de pauvres auxquels le saint évêque versait chaque jour les trésors de son inépuisable charité. La consolation, les réconforts de L’âme sont, envers tous les malheureux, la première et la plus délicate des aumônes : vis-à-vis de ceux à qui rien ne manque des choses nécessaires au bien-être, hormis la joie, que rien ne remplace, cette aumône spirituelle devient une nécessité, et pour l’évêque, le plus impérieux devoir. Hélie de Bourdeille ne pouvait y manquer : nous savons comment il comprenait les obligations de sa charge et savait les accomplir.

Malheureusement, sur ce point comme sur tant d’autres, les renseignements précis nous font défaut, ou se réduisent à quelques indications sommaires. On trouve néanmoins, dans les documents où, la plupart du temps, le nom d’Hélie de Bourdeille n’est pas même prononcé, des indices sérieux qui révèlent, à lecture réfléchie, l’action du saint archevêque auprès de ce groupe touchant et affligé, que la Providence, également attentive aux larmes de tous ceux qui pleurent, semblait avoir spécialement confié à sa tendre sollicitude.

§1.
Charlotte de Savoie

Cimber et Danjou, t. I, p. 165, Chronique anonyme :

Le Roy tenoit la reyne de si court qu’elle ne pouvoit parler à personne qu’à deux ou trois de ses domestiques, ny s’esloigner du chasteau d’Amboise sans sa permission, là où il ne l’alloit jamais voir que pour le désir d’avoir des enfants : si bien qu’ayant passé sa vie comme dans une prison, elle en devint plus mélancolique et plus timide, et contracta mesme une difficulté de parler. Au reste, elle estoit toute bonne et toute simple.

R. de Maulde, Jeanne de France, duchesse d’Orléans et de Berry, p. 22 :

Extrêmement délaissée par son mari, d’une assez médiocre portée d’esprit, d’une petite taille, d’un extérieur dont le seul agrément consistait dans un visage régulier, Charlotte en était arrivée à vivre au château d’Amboise comme une prisonnière, sans aucune liberté d’action : dans son isolement elle prit le goût des lettres, elle se constitua une belle bibliothèque, et, réfugiée dans la société de ses manuscrits qu’elle aymoit fort, elle demandait à l’étude, cette consolation suprême des désabusés, un oubli à tous ses maux, notamment à l’ennui perpétuel que lui créait la conduite de son mari.

Bibliothèque nationale, Origin. Manuscrits français, n° 2907, p. 25 :

De par la Royne.

Mons. du Boschaige, Madame de Linières m’a escript que ma fille Jehanne a esté malade de la vérolle et qu’elle est guérye ; aussi m’a escript que Mons. de 275Linières est très fort malade de fièvres, et vouldroit bien que j’envoyasse quérir madite fille affin que aucun inconvénient ne lui peust advenir, ainsi que vous pourrez veoir par ses lettres, lesquelles je vous envoyé par ce porteur, par lequel je escriptz au roy de ceste matière, affin qu’il en ordonne à son bon plaisir, car je n’oseroye pas envoyer quérir madite fille sans premièrement l’en advertir, et pour ce je vous pry que vueillez bailler mesdites lettres à mondit seigneur et lui monstrez, se besoing est, les lettres de madite dame de Linières. Et fetes despécher cedit porteur le plus tost que vous pourrez, affin de fere le bon plaisir de mondit seigneur, et m’escripvez des nouvelles. Et adieu. Escript Amboise, le XVIIe jour de juillet.

Charlote.

Lemage.

Au dos : A Mons. du Boschaige319.

Archives nationales. Liasse 325, n° 16. — Bulle de Sixte IV, 1482, approuvant la reconstruction du couvent des Frères Mineurs d’Amboise, par la munificence de la reine Charlotte.

Chalmel, Tablettes chronologiques de l’histoire de Touraine, 1483 : Louis XI meurt, le 30 août, au château du Plessis, et la reine Charlotte de Savoie, sa seconde femme, meurt à Amboise, le 1er décembre.

Barth. Hauréau, Gallia Christiana, t. XIV, col. 130 :

Die prima decembris, Carola de Sa baudia, Ludovici regis undecimi vidua relicta, testamentum suum Ambasiæ condebat, proximam sentiens mortem : cujus inter exsecutores designatus occurrit Helias, Turonensis archipræsul320.

Tuetey, Inventaire des biens de Charlotte de Savoie (Bibl. de l’École des Chartes, t. I, 6e série) reproduit par R. de Maulde, Jeanne de France, page 157 :

Charlotte était une femme fort économe et à qui, de plus, avait toujours manqué l’occasion de dépenser. On trouva dix bourses de differentes formes, contenant ensemble 4,496 livres tournois de monnoie pour les besoins courants de la maison. Charlotte laissait quarante-sept robes, la plupart en satin, en velours, en fourrures, en drap : une robe de nuyt de gris blanc argenté de Rouen, fourrée de martres du païs blondes, des pièces de velours, de satin, quantité de joyaux, de tapisseries, une très belle bibliothèque. Quant aux livres de Louis XI, ils tenaient tous dans une caisse que la reine n’avait pas voulu qu’on ouvrît, disant qu’elle les réservait pour le jeune roi. — La maison que laissait la feue reine fut réglée aussi avec le plus grand ordre.

276§2.
Charles, Dauphin

Chalmel, Tablettes chronologiques, etc., 1470 : Charles VIII naît à Amboise, le 30 juin321.

R. de Maulde, Jeanne de France, etc. : Le 30 juin 1470, Louis XI eut un fils : il en éprouva une joie extrême, joie que partagèrent bientôt tous les habitants du royaume, les bonnes villes et les bourgades… Le Roi fit célébrer, à Amboise, en grand apparat, le baptême du nouveau-né par les mains du cardinal de Bourbon, et il n’eut garde d’oublier les vœux qu’il avait faits…

§3.
François, duc de Berry

Jean de Troyes, Chronique scandaleuse :

Au mois de septembre ensuivant (1472), accoucha d’ung fils la bonne Royne de France, qu’on appella monsieur de Berry, qui ne vesquit guières322.

Chalmel, Tablettes chronologiques, etc., 1473 : François de France, second fils du Roy et de Charlotte de Savoie, meurt à Amboise, où il est enterré dans l’église des Cordeliers. Il était né à Tours, le 3 septembre de l’année précédente.

Chronique scandaleuse, année 1473 :

Durant ce temps, et au mois de juillet 1473, mourut un des enfans du Roy, nommé monsieur François de France, duc de Berry, dont le Roy porta moult grand deuil, et par l’espace de six heures, au chasteau d’Amboise, que homme ne parloit à luy.

Cabinet du Roy Louis XI, Chap. VI :

En juillet de la mesme année (1473), les nouvelles vinrent au Roy, en la forest de Loches, que François, duc de Berry, son fils, estoit mort ; et pour ce fist abattre grande quantité de la forest, ayant de coustumes, quand mauvaises nouvelles luy venoient dans aucuns habits, ou sur quelque cheval, il ne s’en vouloit plus jamais servir.

§4.
Jeanne de France323

Lenglet du Fresnoy, Mémoires de Ph. de Commines, t. II, p. 411 :

Par acte passé le 19 mai 1464 à Blois devant le tabellion Etienne Gendre, le Roy représenté par Jean de Rochechouart, sieur d’Yvoy, bailli de Chartres, son conseiller et chambellan, déclare donner et accorder, par mariage, madame Jehanne de France à mondit seigneur le duc d’Orléans, pour mondit seigneur Louys son fils. Le mariage sera célébré lorsque les fiancés seront en âge compétent. Le Roy donnait à sa fille cent mille livres de dot, avec les robes et joyaux d’usage. Le duc lui garantissait un douaire de six mille livres de 277rente, et pour logis, en cas de veuvage, la Ferté-Milon et Brie-Comte-Robert. — Jeanne de France n’avait guère qu’un mois lorsque son père la fiança, de haute autorité, avec un enfant de deux ans, fils du duc d’Orléans, né le 27 juin 1462. Quant au vieux duc d’Orléans, déjà septuagénaire et fort malade, il put à peine signer le contrat que le Roi lui réclamait, et mourut le quatre janvier suivant.

R. de Maulde, Jeanne de France, etc., pp. 20 sqq. :

Fille du Roi, c’est-à-dire, fille de France, venue au monde dans un moment où le Roi voulait un fils, d’une santé faible, d’une complexion délicate et chancelante, qui ne pouvait faire augurer un heureux avenir, Jeanne avait trop de torts à la fois pour être la bienvenue. Son père ne s’en occupait point : on dit même qu’il avait pour elle une profonde aversion… Dès qu’elle put se passer des premiers soins de sa nourrice, vers l’âge de cinq ans, elle reçut comme gouverneur un des chambellans et cousins du Roi, François de Beaujeu, seigneur de Linières, et elle partit pour vivre sous sa direction au château de Linières, dans le fond du Berry. A un âge encore si tendre, Jeanne se vit donc éloignée de tout ce qui pouvait l’aimer ou lui prêter assistance : la reine, sa mère, Charlotte de Savoie, était assurément une femme de grande bonté, et elle devait chérir sa pauvre petite fille à raison même de ses disgrâces naturelles, mais elle dut lui dire alors un adieu presque éternel. Le Roi, dans ce moment, n’était pas satisfait de sa femme et l’envoyait elle-même dans un pays lointain, en Dauphiné, et c’est pourquoi il séparait Jeanne de sa mère. En aucun temps, d’ail leurs, Charlotte de Savoie n’aurait pu prétendre à gouverner sa fille… Jeanne quitta donc sa mère, elle quitta sa nourrice qui demeurait attachée à la maison de la reine, et fut amenée dans ce vieux château de Linières, où allait se passer son enfance tout entière, au milieu de sombres murs féodaux, dans un antique donjon bardé de rudes fortifications, loin de toute ville, à dix lieues de Bourges, à cinq d’Issoudun, dans l’extrémité de la province…

Pendant toute cette première partie de sa vie, Jeanne ne reçut pas une seule fois la visite de son père. Vit-elle sa mère ? L’éloignement de Charlotte ne permet pas beaucoup de le croire…

(Du même, page 32.) — Louis XI, si minutieux et si sagace pour tant de choses, ne se préoccupa point des premières instructions qu’on devait donner à sa fille. Le Roi était trop un homme d’action, avant tout et par-dessus tout, pour estimer beaucoup les lettres, bien qu’il y fût versé, et il ne tenait aucunement à les voir cultiver dans sa famille. Aussi nous ne croyons pas, d’après les indices qu’il nous a été possible de recueillir, que Jeanne ait reçu une instruction bien développée : il fallut son labeur personnel, son énergie et la réflexion pour la compléter.

(Du même, pages 42, 43.) — Louis XI, avec la tournure religieuse de son esprit, avait le premier dirigé sa fille dans cette voie (de la haute piété). Il paraît que, lorsqu’il l’envoya à Linières, il se préoccupa d’assurer un aliment au moins à son âme, et il la fit inviter à prendre un confesseur. Jeanne qui, comme nous l’avons dit, sortait des bras de sa nourrice et n’avait guère que cinq ans, choisit, conformément à l’ordre de son père, le frère Jean de la Fontaine, gardien du couvent des Frères Mineurs d’Amboise ; ce bon frère vint la trouver, mais lorsqu’elle partit pour Linières, il délégua, pour le remplacer là-bas, un autre religieux de l’Ordre, frère Gilbert-Nicolas, lequel, depuis lors, ne va plus quitter la princesse et, associé à toutes les vicissitudes de sa vie, continuera fidèlement à l’assister jusqu’à l’heure de la mort324… Une 278légende, contemporaine de la princesse elle-même, raconte que, lorsque l’envoyé du Roi l’invitait à faire choix d’un directeur pour sa vie spirituelle, l’enfant, avec un bon sens vraiment précoce, demanda le temps de réfléchir, car elle n’avait pas encore pensé à cette affaire, et tandis que, le lendemain matin, elle entendait dévotement la messe et qu’agitant la question dans son cœur, elle réclamait au Ciel des lumières pour trouver clairement le chemin de la vie, une voix intime et douce paraissait lui murmurer au fond du cœur : Ma chère épouse, si tu veux être aimée de la Mère, cherche les plaies du Fils. Touchée de cette mystique révélation, elle y vit une invitation céleste de choisir l’Ordre de saint François, le glorieux stigmatisé. — (Manuscrit de l'Annonciade, dans le Summarium de la cause de canonisation, 1774, pp. 207, 208.)

Barret, Histoire de sainte Jeanne de Valois, Lyon, 1878 :

L’historien, obligé de suivre les ondulations du caractère de Louis XI, rencontre à chaque instant les contrastes les plus inattendus. Cet homme, que nous avons vu tyranniser la conscience de sa fille (dans la question de son mariage), s’arrête tout à coup devant la sainteté du sacrement de Pénitence, et en respecte la liberté. Par un trait d’exquise délicatesse, il envoie des personnes dévotes, exprès de sa part, demander à sa fille qui elle désirait avoir pour confesseur… Le P. Jean de la Fontaine était un vieillard d’une éminente piété et d’une grande expérience. Ce vénérable religieux se transporta immédiatement, par l’ordre du Roi, auprès de la princesse Jeanne. Quelques années plus tard, ses supérieurs le remplacèrent, à cause des infirmités de son grand âge, par le P. Gabriel-Marie. Ces deux religieux furent manifestement pour notre sainte un don de Dieu. Le bon vieillard, par sa douceur, son aimable gaîté, sut bientôt gagner la confiance de la princesse, et lui enseigna les principes d’une solide piété, exempte d’illusions. L’autre, non moins pieux, mais plus jeune, plus actif, rude en paroles, dirigea habilement la princesse au milieu de ses malheurs, se consuma de travaux, de voyages, pour la fondation de l’Annonciade, et fut encore un guide fidèle, lorsque la sainte s’éleva dans les voies de la vie contemplative.

(Du même.) — Le vénérable religieux qui dirigeait la princesse Jeanne, lui avait inspiré le goût d’une vertu qui fait la gloire de son Ordre, et pour acquérir un entier détachement de cœur, Jeanne fit profession dans le tiers-ordre du pauvre d’Assise. Les livres du tiers-ordre de Saint-François, publiés de nos jours, l’ont inscrite dans le catalogue des saintes tertiaires.

(Du même.) — La reine Charlotte, qui avait beaucoup à souffrir de Louis XI, chérissait sa fille Jeanne avec cette tendresse des mères, qui se porte de préférence sur l’enfant le plus dis gracié. Cette reine était un miroir de patience et en avait grand besoin, ayant à vivre avec un époux si bizarre et si inégal. Elle mêlait ses larmes aux larmes de sa fille, la serrait contre son cœur, et versait le baume des caresses maternelles sur les blessures faites par la rigueur du père.

R. de Maulde, Jeanne de France, etc., page 112 :

À l’isolement qui avait fait souffrir sa première enfance, le mariage (de Jeanne) n’avait ajouté que malheur, mépris et dérision ; sa 279santé déjà débile fléchissait, s’altérait profondément. Son âme souffrante ne trouvait plus d’appui qu’en Dieu et en Mme de Linières. Son père, qui semblait l’avoir prise en horreur, ne s’occupait plus de la voir, et ainsi, depuis l’heure de sa naissance jusqu’à celle de sa mort, comme dit un biographe (Manuscrit de l'Annonciade, Summarium, page 207), elle ne connut jamais un heureux jour de joie et de consolation, sauf celle qu’elle puisait dans le Seigneur.

P. Mathieu, dans son Histoire de Louis XI, 1610, raconte que le sire de Linières était obligé de cacher Jeanne sous sa robe, quand il rencontrait Louis XI, de peur que le Roi ne la tuât. Cette anecdote, qui nous paraît insuffisamment établie, car nous n’avons pu en trouver de trace plus ancienne que le récit de P. Mathieu, a été racontée par tous les panégyristes de Jeanne et même par les historiens les plus sérieux. On y a même ajouté le récit d’autres scènes, Louis XI menaçant sa fille, se précipitant sur elle l’épée à la main, lui perçant l’oreille, scènes que nous qualifierons de légendes, jusqu’à plus ample information. Il n’y a d’acquis que l’antipathie de Louis XI pour sa seconde fille.

(Du même, p. 27) : Le récit que tous les historiens ont donné, d’après P. Mathieu, des violences de Louis XI à l’égard de Jeanne, est de pure invention.

(Du même, pp. 116, 117) : Une lettre de cette époque (1482) semble témoigner que Jeanne aimait à se rapprocher, au moins par la pensée, de sa mère et de sa sœur, et qu’elle les voyait quelquefois. Elle écrit à sa sœur :

Ma sœur, j’ay veu ce que m’aves escrit, et suis bien marrie que n’estes passée par cy, car vostre veue m’a esté bien courte, et aussi de la maladie de mon frère qui me desplaist beaucoup. Touchant maistre Louys Labat, s’il m’en faut quelqu’un, je m’en serviray plus volontiers que d’un autre pour l’amour de vous. Masœur, je vous prie queje sache bien souvent de vos nouvelles, et aussy de la santé de mon frère, sans oublier ma mère, laquelle me resjouissois bien de la revoir au retour, car ce m’eusse esté bien grand plaisir. Ma sœur, Jacqueline vous mène sa fille qui vous dira de mes nouvelles ; je vous prie que l’ayez pour recommandée, en priant Dieu, ma sœur, qui vous done ce que désires. Escrit à Bourges, ce dernier jour de may.

Vostre bonne sœur,
Jehanne de France325.

(Du même, pp. 156 sqq.) : Jeanne (après la mort de Louis XI) commençait enfin à goûter ce grand bien, l’amour d’une mère : mais sa mère tombe malade. Le 1er décembre (1488), la reine se sentit au plus mal… La reine expira le jour même. Voilà donc Jeanne de nouveau plongée dans la solitude, au milieu de ce vaste château d’Amboise en deuil ! Elle voit arriver les notaires et les gens des comptes qui dressent un inventaire très minutieux de tout ce que laissait la feue reine… Pendant ce temps-là, que faisait le duc Louis ? Nous l’avons vu entrer pompeusement à Orléans peu de jours après la mort de la reine. Il était tout aux intrigues et aux plaisirs. Tandis que Jeanne reste à Amboise, il donne, à Tours, des estraines du premier jour de l'an aux personnes les moins recommandables, il fait jouer des farces, tient des banquets326.

280Barret, Histoire de sainte Jeanne de Valois.

Les commencements de l’Annonciade. — La reine (Jeanne) demeura tellement satisfaite du dévouement du Père Gabriel, qu’elle dit à ce Père qu’elle le déclarait dès à présent législateur et supérieur de son Ordre, et qu’elle voulait qu’à jamais ses filles fussent gouvernées par les religieux de Saint-François… Mais où trouverons-nous des filles qui aient les qualités requises ? — Madame, ne vous en mettez pas en peine. Dieu et la sainte Vierge vous en fourniront assez, et de telles que vous désirez… Je connais dans la ville de Tours une honnête dame qui a un grand nombre de filles, qu’elle instruit fort pieusement ; elle pourra vous en donner quelques-unes. — Mme Massé, femme d’un haut mérite, formait à la vertu une réunion de jeunes filles des meilleures familles de Tours et d’Amboise. Elle était du tiers-ordre de Saint-François… À peine arrivé à Tours (21 mai 1500), le P. Gabriel demande à Mme Massé si elle connaît des filles qui aient le dessein d’entrer en religion ; que la reine Jeanne est sur le point de fonder un institut en l’honneur de la Vierge Marie, et qu’il est venu, par son commandement, chercher à Tours des novices pour commencer cet Ordre nouveau. La pieuse dame répond que cette proposition vient très à propos… Onze jeunes personnes, toutes de vertueux parents, filles de bon renom, de bon vouloir, de bonnes mœurs et de bonnes maisons, répondirent à cet appel (du P. Gabriel), avec une admirable simplicité de cœur. (Manuscrit de l’Annonciade)… Enfin, toutes les me sures de prudence prises, Mme Massé se mit en route avec ses filles. On choisit un samedi pour partir… La reine avait envoyé son secrétaire pour accompagner le cortège et payer les dé penses. On arriva à Bourges, le 27 mai, veille de l’Ascension Le P. Gabriel revint à Bourges, accompagné des frères Ambroise Basset et Girard, qui devaient le seconder dans l’établissement de l’Annonciade… Il composa la règle La reine voulut d’abord ne donner qu’à cinq des plus pieuses novices le saint habit. Le 20 octobre 1502, les cinq choisies vinrent se prosterner devant la reine… Ce jour-là même, la reine remit le gouvernement de sa communauté à Catherine Gauvinelle, qui fut la première Ancelle. C’était une pieuse tertiaire de Saint-François, qui vivait à Amboise dans la pratique des bonnes œuvres. Elle se rendit à Bourges, à la prière de la reine, qui découvrit bientôt les trésors de vertu que l’humble fille cachait dans son cœur… La reine envoie de nouveau le P. Gabriel à Rome… Il est nommé par le Pape visiteur de l’Annonciade… La reine fait profession solennelle, le jour de la Pente côte 1503.

Il semble que la lumière jaillit de ce groupement des textes, et que les faits’ ainsi rapprochés, se chargent eux-mêmes de montrer la part, tantôt plus éloignée, tantôt plus directe, qu’Hélie de Bourdeille prit à leur accomplissement.

Par ce qui vient d’être rapporté, Charlotte de Savoie nous est assez connue pour que nous puissions affirmer que tout concourait à la rapprocher du saint archevêque : ses goûts, ses douleurs, les intimes événements de famille, et jusqu’à la puissance surnaturelle du serviteur de Dieu, dont elle avait éprouvé les effets dans des circonstances inoubliables pour le cœur d’une mère et d’une reine. La naissance 281de l’aîné de ses fils, héritier du trône ; le baptême, le nom, la vie éphémère du petit duc François, sa sépulture au couvent des Frères Mineurs, étaient autant de liens qui la rattachaient à cet admirable religieux franciscain, devenu le modèle des évêques sans cesser d’être le plus français des chevaliers. D’autre part, les largesses dont la reine combla le couvent des Cordeliers d’Amboise, le souvenir touchant qu’elle leur garda jusque dans ses dispositions testamentaires, sont une preuve, en même temps, sans doute, qu’un effet de la respectueuse et touchante affection qu’elle avait pour le saint Cordelier, que Dieu paraissait avoir placé sur le siège de Tours, pour la consoler et la conduire au milieu de ses délaissements et de ses douleurs. La reine Charlotte était très vertueuse : durant toute sa vie, elle se consola en multipliant autour d’elle les œuvres de bienfaisance. Elle ne le fit point sans prendre conseil de l’évêque qui avait toute sa confiance : c’est sûrement, sous son inspiration, entre autres œuvres pies, qu’elle fonda à Paris, sous le vocable de l'Ave Maria, le monastère célèbre des religieuses de Sainte-Claire327.

Et les sentiments de la mère étaient nécessairement les sentiments des jeunes enfants qui grandissaient à ses côtés. L’absence du père avait, du moins, cet effet que.ces enfants étroitement unis, à un âge où l’on ne pense guère que par les personnes plus avancées dans la vie, auprès desquelles on se trouve, partageaient sans presque s’en apercevoir les pensées, les impressions de leur mère. Il semble historiquement établi que ces petits, à demi orphelins, s’aimaient tendrement : l’amour maternel était le lien de leur union, et la confiance que la reine Charlotte témoignait au saint archevêque, devenait le principe et la mesure du respect mêlé de naïve affection qu’ils nourrissaient pour le doux et austère prélat328.

En ce qui touche spécialement la petite Jeanne de France, est-il possible de supposer que l’archevêque de Tours fut absolument étranger au choix qui lui donna pour confesseur le gardien des Frères Mineurs d’Amboise, et de la sorte posa les premières bases de l’union glorieuse qui se formera plus tard entre l’Ordre séraphique et l’angélique institut de l’Annonciade ? Les indications d’Hélie de Bourdeille, ses conseils, ne se cachent-ils point sous la gracieuse légende qui montre Jeanne con duite à la Mère par les plaies du Fils ? Et si la pieuse légende raconte au sens littéral, 282ne peut-on penser que l’avertissement céleste donné à Jeanne fut une confirmation de l’avis exprimé par le saint évêque, peut-être un effet de sa prière ; de même que l’honneur qui, à trente ans de là, fut fait aux villes de Tours et d’Amboise, dans l’appel des premières novices destinées à former le nouvel institut de l’Annonciade, peut être regardé comme une continuation surnaturelle de la protection du serviteur de Dieu sur son église de Tours, sur son Ordre bien-aimé, sur la famille royale et sur la sainte princesse dont il avait béni les précoces vertus ?

Quoi qu’il en soit, Bourdeille, sans y être nommé, se trouve mêlé au récit de presque tous les événements qui touchent la famille royale.

Il n’y a qu’un seul de ces événements où on le cherche en vain, où il est historiquement certain qu’on ne le rencontrera pas ; nous voulons parler du mariage de Jeanne de France avec le jeune duc d’Orléans. Là, il ne paraît en aucune façon, et son absence est d’autant plus significative, que, canoniquement, aussi bien qu’en vertu des plus élémentaires convenances, sa place y était toute marquée. Dans cette affaire, tout se passe en dehors de lui. Il semble même qu’il se soit détourné avec effroi de cette combinaison de malheur. Son nom ne figure pas au contrat définitif rédigé par le notaire Jean Le Long, de Tours, et signé par tous les officiers de la Cour. Quant au mariage religieux, célébré à l’improviste et comme à la dérobée, le 8 septembre 1476, dans la chapelle du château de Montrichard, c’est l’évêque d’Orléans, François de Brillac, de ce requis par le chancelier Doriolle et l’évêque de Châlons329, qui le bénit, sauf, plus tard, à sembler s’en défendre, comme d’une mauvaise action, dans sa déposition au procès de nullité.

Quant à Hélie de Bourdeille, il ne pouvait se mêler à une mauvaise action. Il ne paraît pas, d’ailleurs, que Louis XI, qui le connaissait bien, l’en ait tant soit peu sollicité.

19.
Le cardinalat (1483)

Fidèles à leur tactique de dénigrement, les auteurs gallicans affectent tous, plus ou moins, de voir dans la promotion d’Hélie de Bourdeille à la pourpre cardinalice l’effet d’une faveur assez peu justifiée ; un passe-droit entre confrères du même Ordre ; le paiement, sinon stipulé expressément, du moins visiblement convoité, de 283services rendus à la Cour de Rome par un prélat plus attentif, écrit l’un d’eux, à soigner ses affaires auprès du Pape, qu’à défendre les intérêts de son pays.

En 1484, Hélie de Bourdeille, archevêque de Tours, pour prix de son zèle ultramontain, reçoit du pape Sixte IV le chapeau de cardinal330.

Inutile, sans doute, de joindre à cette courte note de Chalmel les appréciations conformes des divers historiens de la même école. Les quelques lignes consacrées par eux à ce fait, qu’ils enregistrent de mauvaise grâce, sont, à peu d’exceptions près, rédigées dans le même sens. Mais nous rapporterons, dans son texte intégral, l’article que le bénédictin Housseau consacre à Hélie de Bourdeille. Sous sa forme concise et sa vante, cette notice est peut-être ce que l’esprit de secte a inspiré de plus malveillant pour la mémoire du saint archevêque.

A.
Dom Étienne Housseau

Biblioth. Nationale. Manuscrits. D. Housseau, Anjou et Touraine, T. XV. — Archevêques de Tours. n° 183, Hélie de Bourdeille, cardinal.

Hélie étoit fils d’Arnaud, vicomte de Bourdeille, seneschal et gouverneur du Périgord, et de Jeanne de Chamberlhac ou Chambrillac, sa seconde femme. Il entra de bonne, heure dans l’Ordre de Saint-François, et s’y rendit célèbre par ses prédications. Son mérite le fit élever sur le siège de Périgueux, en 1447.

Hélie assista aux États assemblés à Tours en 1467, et dès l’année suivante il fut transféré sur le siège de cette ville, après la mort de l’archevêque Gérard de Crussol. L’archevêque Hélie fit le serment de fidélité entre les mains du Roi, le 28 décembre 1468, et fut reçu solennellement en son église Métropolitaine au mois de février suivant.

L’archevêque se donna tout entier aux devoirs de sa charge. Il institua quatre vicaires généraux pour son conseil, et gouverner son diocèse en son absence. Il ordonna que l’on fêteroit les jours de saint Joseph, de saint Alexis et de la Visitation de Notre-Dame. La société de son église avec celle de Tolède fut confirmée sous son épiscopat, en 1480. De son temps, parut à Tours un nécromantien, qui exerçoit publiquement cet art diabolique et l’enseignoit. Notre dévot archevêque le fit saisir, et après l’avoir convaincu, il le livra au bras séculier, condamna ses livres au feu, et lui-même subit le dernier supplice par sentence du juge séculier.

Hélie étoit un des prélats les plus zélés et les plus ardens défenseurs de l’authoritédu Pape. Le roi Louis XI abolit la Pragmatique Sanction, à la prière du pape Pie II. Il fit un traité dans lequel, après avoir prouvé la prééminence du pape et la soumission due au Saint-Siège, il soutient que les rois de France étaient obligés, plus que les autres, d’obéir à Dieu et à l’Église, par rapport à leur élévation et à proportion des grâces qu’ils en avoient reçues ; que le Roi avoit eu une juste raison d’abolir la Pragmatique Sanction, et donner au Pape cette déférence, preuve de son zèle et de sa reconnaissance des faveurs et des prérogatives que ses prédécesseurs avoient reçues du Saint-Siège, afin d’apprendre par son exemple aux divers souverains à rendre au Pape autant de soumission qu’eux-mêmes en exigeoient de leurs sujets. (Pinsson, Hist. Pragmat. sanct., part. II, p. 694). — Après ce préambule, l’archevêque de Tours attaque la Pragmatique par ses propres armes, et soutient que les prélats de France n’avoient aucun pouvoir de s’assembler à Bourges, pour dresser les articles de la Pragmatique ; que l’Église ne reconnoit que trois sortes d’assemblées légitimes, les conciles généraux, les conciles provinciaux 284et les synodaux ; que l’assemblée de Bourges ne pouvoit être regardée çomme un concile général, parce que lePape n’y avoit pointdonné son consentement, absolument nécessaire pour la rendre légitime ; enfin, que cette assemblée n’étoit point un concile provincial ni synodal, parce qu’elle ne s’étoit pas faite de l’autorité du métropolitain dans la province ecclésiastique, ni par l’évêque dans son diocèse ; c’est pourquoi, dit-il, les pères du concile de Basle n’ont point voulu approuver ce qui avoit esté arresté à Bourges ; et lorsque les ambassadeurs du Roi demandèrent au concile la confirmation de la Pragmatique Sanction, les pères répondirent qu’il falloir préalablement l’acceptation pleine et entière de ces articles par les évesques de France, ou un refus parfaict de les accepter.

L’affaire du cardinal Balüe offrit au zèle de l’archevêque Hélie une occasion d’exercice. Louis onze fit arrester à Tours le cardinal Balüe. L’archevêque alla trouver le Roi, qui étoit alors à Amboise, et lui remontra avec vivacité que Sa Majesté n’avoit pu attenter sur la personne d’un cardinal, qui, par son rang, étoit prince de l’Église, et que, si le cardinal avoit manqué à son devoir, ou que Sa Majesté ne fût pas contente de sa conduite, elle devoit demander au Pape des juges. Le Roi n’eut aucun égard aux représentations de l’archevêque de Tours. Il fit transférer le cardinal au château de Loches. Le prélat poussa son zèle jusqu’à l’extrême. Il avoit menacé d’excommunier ceux qui attenteroient sur le cardinal Balüe : il tint parole. Il lança publiquement l’anathème sur ceux qui l’avoient conduit en sa prison. Le parlement, surpris de cette conduite, ordonna à l’archevêque de lever l’excommunication, sous peine de saisie du temporel. L’archevêque de Tours se laissa priver de ses biens, sans se départir de ses censures. Le Roi prit la défense de l’archevêque, évoqua cette affaire à son conseil, et lui fit restituer son temporel.

Un si grand zèle méritait une grande récompense. Le pape Sixte IV, qui avoit été Cordelier, couronna les travaux de son ancien confrère, par un chapeau de cardinal. Cette promotion se fit sur la fin de l’année 1483. Hélie jouit du titre de Sainte-Lucie.

L’archevêque Hélie fit levoïage de Rome, comme il paroit par une lettre du pape Sixte IV, que l’on trouve au t. 2 de l'Amplissima Collectio de Martène, page 1492.

Cet article, où abondent les inexactitudes historiques et qui, assurément, ne suffirait pas, tout seul, à justifier la grande autorité, — peut-être un peu surfaite, — dont jouit son auteur, devait trouver place dans nos Preuves et éclaircissements. Housseau est à peu près le seul parmi les érudits qui ne signale pas l’éminente sainteté d’Hélie de Bourdeille. Notre travail eût été par trop incomplet et l’on aurait pu même soupçonner son impartialité, s’il n’eût fait entendre cette note discordante, aigre-douce, combien peu compromettante, d’ailleurs, pour la cause du saint archevêque. Le ton de léger persiflage que ce moine du dix-huitième siècle y affecte d’un bout à l’autre, et la perfidie avec laquelle il groupe certains faits, — par exemple, ce voyage à Rome, effectué en 1473, et qu’il semble présenter comme une conséquence de la promotion cardinalice, — assurent à son récit une innocuité parfaite, en n’y laissant subsister que les aveux, précieux pour nous, dont le docte écrivain n’a pu se défendre.

Aux appréciations erronées des auteurs gallicans il conviendrait d’opposer les témoignages contradictoires de la plupart des historiens. Nous n’en alléguerons qu’un seul, avant d’interroger, sur la question débattue, les sources elles-mêmes.

285B.
Dony d’Attichy

Dony d’Attichy, évêque de Riez et d’Autun, Flores historiæ sacri Collegii S. R. E. Cardinalium, t. II, Helias. Tit. S. Luciæ in Silice Presb. Cardin. Burdellius.

V. — Fuit igitur Helias noster, quod opposuisset se murum pro domo Domini adversus pseudopoliticos, id est, quod pro Romanæ ecclesiæ defensione fortiter stetisset, bonumque certamen certasset, aliquot post annis, in præmium egregiæ Sedi Apostolicæ apud regem (Ludovicum XI) navatæ operæ, a Sixto IV beati Petri Cathedram tunc tenente, anno scilicet post Christum natum 1483, mense novembri, septima Patrum creatione, cardinalitia redimitus infula, assignato ei titulo Sanctæ Luciæ in Silice.

Qui tamen, cum omnes humanæ gloriæ fumos despiceret, essetque mundoperfecte mortuus, acceptis tantæ dignitatis insignibus, ne quidem illa præ modestia detulit, vel Andrea Victorello teste331, ac nullum prorsus gestientis animi indicium dedit, sed potius quasi ilium sacri vatis ac regis psalmum decantans : Domine, non est exallatum cor meum, neque elati sunt oculi mei ; neque ambulavi in magnis, neque in mirabilibus super me. Si non humiliter sentiebam, sed exaltavi animam meam, etc.332 ; sic iste rebus prosperis fatigatus, potius quam inflatus aut delectatus, ne latum quidem unguema recto consuetæ humilitatis suæ statu aut tramite deflexit hue vel illuc, sed sapienter vento nimium secundo vêla contrahere cœlestibus præceptis edoctus, memorque illius præclare a quodam et vere dicti, fortunam vitream esse, quæ, dum splendescit, frangitur, prosperitatem sæculi, ad quam plerique mortalium remis velisque cbntendunt, fugit ut scopulum ; quippe quæ tanquam perfida siren, aut præstigiatrix saga, multos falsis delusit imaginibus. E contra vero adversitas electos ac Dei filios, non exterius deauratos sed intus aureos, tactu et igne tanquam aurum in fornace probat.

Certe ne quidem ilium cupido Romanæ Curiæadeundæ cepit, inqua amplissimæ dignitatis, quæ nuper illi contigerat, velut in proprio loco et orbis theatro, pompam cerneret, magnamque ac uberem publicæ congratulationis et virtutum suarum admirationis messem colligeret ; sed mortem potius serio cogitans, seque ad illam solito studiosius comparans, octavo a promotione sua mense, in lethalem morbum incidit, et sacramentis Ecclesiæ summa cum pietate ac veneratione susceptis, sanctissime obdormivit in Domino, jacetque in ecclesia sua Turonensi, miraculis in vita ac post mortem clarus.

Ce jugement est rigoureusement exact, et l’histoire, prise à ses premières sources, le confirme de tout point. L’élévation d’Hélie de Bourdeille au cardinalat ne fut point une de ces promotions politiques que les papes ont été si souvent obligés de consentir, à la demande des princes, sollicités eux-mêmes par les intéressés ; promotions qui introduisirent dans le Sacré Collège tant d’hommes plus remarquables par les talents ou l’ambition que par les vertus. Elle ne fut pas non plus une de ces promotions motivées par la parenté, la faveur personnelle, imposées par les nécessités du gouvernement de l’Église ou des États pontificaux. Elle eut pour principe le choix spontané du Pontife suprême, agissant dans la plénitude de sa liberté, et ne reposa point sur d’autre motif que l’éminente sainteté de l’élu, ainsi que le Pontife lui-même voulut le déclarer en plein consistoire. Le chroniqueur franciscain, 286que nous avons reproduit plus haut, comme témoin de la tradition de son Ordre333, n’a point lu, dans le Diarium de Sixte IV, d’autre titre appliqué à Bourdeille, que celui-ci : sanctitate præclarum.

Bourdeille, de son côté, bien loin d’avoir ambitionné la pourpre, ne donna aucun signe de joie, à la nouvelle que le Saint-Père daignait la lui conférer ; et la chose parut si extraordinaire et au demeurant si digne d’admiration, que le grave Ciacconio et son continuateur, Victorellus, crurent devoir la noter, ainsi que le peu d’empressement que mit le nouveau cardinal à revêtir les insignes d’une dignité qu’il n’avait acceptée que par respect pour le Pontife suprême et par obéissance à ses ordres :

Frater Helias, Gallus, presbyter cardinalis tituli Sanctæ Luciæ in Silice, Ordinis Minorum, archiepiscopus Turonensis, vir sanctitate præclarus et qui nunquam ad Romanam Curiani accessit334. — Ex Minorum Ordine ad Turonensem ecclesiam elato, fama sanctimonice insigni, et theologica scientia exculto, absenti Sixtus et senatoriam dignitatem dedit, et galerum misit : quem, Pontificem et delatam purpuram reveritus, nullo hilaritatis argumente edito, accepit, sed præ humilitate non detulit ; Romani non venit, sed octavo ab honore delato mense, in cœlum, ut licet conjicere, demigravit335.

Le Saint-Père estima ainsi lui-même qu’il devait respecter l’humilité du serviteur de Dieu et, par une exception des plus rares, presque inouïe, faire fléchir en sa faveur les règles rigoureusement suivies dans la promotion des cardinaux. Malgré son absence, il lui assigna son titre cardinalice et lui envoya jusqu’à Tours ce chapeau rouge au-devant duquel tant d’autres se précipitent.

Le Diarium de Sixte IV donne la date précise de la création cardinalice, dans laquelle Hélie de Bourdeille fut compris, et qui était la septième du pontificat de François de La Rovère : elle eut lieu le samedi, 15 novembre 1483, et non le vendredi, 25 novembre, comme l’écrit à tort Ciacconio.

Cette création comprenait cinq cardinaux, dans l’ordre suivant :

  • Joannes de Comitibus, du titre des saints Nérée et Achillée ;
  • Helias de Bourdeille, du titre de Sainte-Lucie in Silice ;
  • Joannes Moles, du titre de Saint-Vital, puis de Sainte-Balbine ;
  • Joannes Sclasenatus, du titre de Sainte-Cécile ;
  • Joannes Baptista Ursinus, du titre de Sainte-Marie-la-Neuve ;
  • Jean de Conti, archevêque, ambassadeur du roi d’Espagne ; Ursino, prélat de la Cour pontificale ; Jacopo, l’évêque de Parme, et un autre évêque d’Italie.

Ils reçurent le chapeau cardinalice le 19 novembre336.

287C.
Nautiporto

Tandis qu’à Tours l’humilité du nouveau prince de l’Église la laissait passer presque inaperçue, saluée à peine par la secrète allégresse des plus intimes confidents du saint archevêque, la création du 15 novembre 1483 était, à Rome, l’occasion de quelques-unes de ces manifestations hostiles au pape, qui attristèrent à tant de reprises les dernières années du pontificat de Sixte IV.

L’honnête Nautiporto, dans son Diario di Roma, nous renseigne à ce sujet, avec une impartialité qu’il ne faut pas chercher dans les calomnieux récits d’Infessura.

Le dimanche, 2 juin 1482, (dit-il), à onze heures du soir, furent arrêtés et retenus dans le palais du Pape, le cardinal Savelli, le cardinal Colonna et Mariano Savello, pour certaines lettres qu’on avait interceptées, à l’adresse du roi Ferdinand, et qui avaient pour but de faire entrer à Rome le duc de Calabre. Le lundi 3, au soir, les dits cardinaux ainsi que Mariano Savello furent menés prisonniers au Château Saint-Ange, et les maisons des dits cardinaux furent saisies par les officiers du Pape. Le 4, on porta au Château les lits et les coffres des cardinaux internés.

Le 25 juillet 1483, le sieur Mariano Savello trouva moyen de s’échapper du Château Saint-Ange. Ce jour-là, en effet, le cardinal camerlingue337 vint souper avec les cardinaux Savelli et Colonna et le sieur Mariano, dans le jardin situé derrière le Château. Après le souper, les cardinaux se mirent à jouer, et le jeu se prolongea jusqu’à trois heures de nuit338. Le sieur Mariano profita de ce temps pour s’enfuir. Il courut si bien que, durant toute la nuit, des gens armés, en grand nombre, le cherchèrent par tout Rome, sans pouvoir le trouver.

Le lendemain 26, on eut de ses nouvelles, il s’était réfugié à Rocca Priora. Ce même jour, le pape Sixte se rendit au Château, et y passa presque toute la journée. Il en chassa le concierge, le connétable, toute la brigade, et le sieur Paul Orsino fit faire chaque nuit des patrouilles autour de Monte Giordano, d’aucunes fois même dans Rome. Le 27, les cardinaux furent enfermés dans le donjon, et leurs domestiques congédiés.

Le 15 novembre, à l’occasion de la création cardinalice, ils furent mis en liberté. Us sortirent du Château par le Corritore et s’en allèrent au palais pontifical. Après le consistoire, tous les cardinaux firent cortège jusqu’à Monte Giordano à Baptiste Ursino, nouvellement promu. Celui-ci marchait entre le cardinal Savelli et le cardinal Colonna. Il portait la cappa cardinalice et le chapeau noir.

Puis, on fit cortège au cardinal de Novare, qui venait d’être nommé légat de Pérouse. Enfin, tous les cardinaux escortèrent successivement, à travers la ville, le cardinal Savelli et le cardinal Colonna. Il y eut de grandes fêtes dans Rome ; partout, on acclamait Baptiste Ursino, Colonna, Savelli ; de tous côtés, on célébra l’événement par des feux de joie339.

288Nous l’avons déjà dit, Sixte IV avait pour lui les Orsini, contre lui les Savelli et les Colonna. Rien de bien surprenant de la part de ces derniers ; on les rencontre si souvent en révolte contre les papes, qui, de leur côté, ne se lassèrent jamais de combler cette famille de leurs faveurs ! En 1482, les Colonna avaient refusé de livrer leurs places fortes, et au mois de mai de cette année, ils avaient exercé leurs pillages jusqu’aux portes de Rome. De plus, ainsi que nous venons de l’apprendre, les cardinaux des familles Colonna et Savelli ne se gênaient pas pour entretenir des intelligences et nouer des intrigues avec l’étranger, au détriment de leur légitime souverain. Ils furent arrêtés, et leur détention se prolongea bien au delà de la conclusion de la paix avec le roi de Sicile, dont ils avaient pris le parti contre le Pape. Cette paix avait été signée le 24 décembre 1482 : ils ne recouvrèrent la liberté que le 15 novembre 1483.

Il est à présumer que la prison n’avait guère modifié les dispositions de ces factieux, puisque nous voyons Laurent Colonna, l’année suivante, refuser de remplir les conditions de la paix intervenue et se retrancher dans la maison du cardinal, où les soldats de Sixte IV le saisirent le 30 mai 1484. Ce Laurent Colonna, déclaré coupable de haute trahison, fut exécuté un mois plus tard : exécution peut-être plus justifiée qu’opportune, qui posa les Colonna en victimes, exaspéra les partisans de cette maison, et prépara le mouvement déplorable qui se fit en faveur de ces révoltés, deux ou trois mois plus tard, à la mort du Pontife qu’ils avaient abreuvé d’amertume.

Toutefois, le peuple de Rome n’avait pas attendu ces événements tragiques pour se mettre bruyamment du côté des ennemis du Pape, et faire, en compagnie de personnages qu’on aimerait à ne point rencontrer là, des ovations tumultueuses à ces deux cardinaux rebelles, dont le plus clair mérite était d’avoir trahi leurs serments. Philelphe disait, en 1470, précisément sous le pontificat de Sixte IV : On jouit ici, à Rome, d’une liberté incroyable : Incredibilis quædam hic libertas est340. — Voilà l’usage que les Romains faisaient de cette incroyable liberté !

Autres temps, autres pays, autres mœurs, sans doute, mais la loyauté, la justice ne sont-elles pas de tous les temps et de tous les pays ?

Le très humble, très loyal et très pieux cardinal Hélie de Bourdeille, qui n’ignorait aucune des misères de son époque, et qui puisait peut-être dans cette connaissance 289un nouveau motif d’accueillir sans enthousiasme, avec un respect mêlé de tristesse, cette pourpre cardinalice qui venait d’elle-même à lui, et dont il était si digne, reçut pour titre presbytéral l’antique église de Sainte-Lucie in Silice, ou in Selci.

Cette église vénérable, que quelques-uns ont confondue à tort avec l’église de Sainte-Lucie in Septisolio, subsiste encore aujourd’hui, dans la gracieuse parure sous laquelle Maderne l’a rajeunie341. D’abord dédiée à sainte Lucie, noble veuve romaine, martyre, dont la fête se célèbre le 16 septembre, elle a joint dans la suite à ce culte local celui de l’illustre vierge de Syracuse. Jadis, tous les quatre ans, en ces deux fêtes du 16 septembre et du 13 décembre, le Sénat de Rome offrait à ce sanctuaire un calice d’argent et quatre torches de cire.

L’église de Sainte-Lucie in Silice remonte au moins au temps du pape Symmaque, en l’an 500, puisque dès cette époque elle était une diaconie cardinalice. Mais il en est qui reculent jusqu’au règne de Constantin sa première origine, et la rangent parmi les églises consacrées parle pape saint Sylvestre Ier. Ce qui est certain, c’est que le pape Honorius Ier la rebâtit et la consacra en 626. Léon III la releva de nouveau. La restauration qui la mit dans son état actuel, et qui fut exécutée sous la direction de Charles Maderne, date de 1604.

La diaconie de Sainte-Lucie in Silice fut assez souvent assignée comme titre presbytéral. C’est ainsi que Philibert Ugonet, évêque de Mâcon, et prédécesseur d’Hélie de Bourdeille dans ce titre, est créé cardinal prêtre de Sainte-Lucie par Sixte IV, en 1478, et Jean Groper, archevêque de Cologne, créé cardinal prêtre du même titre par Paul IV, en 1555, tandis que nous trouvons plusieurs autres titulaires de la même église appartenant à l’Ordre des diacres. — Le plus illustre des cardinaux titulaires de Sainte-Lucie fut Cencio Savelli, créé cardinal diacre par Célestin III en 1192, et qui devint pape, sous le nom d’Honorius III, en 1216. — Sixte-Quint enleva à Sainte-Lucie in Silice son titre cardinalice, qu’il transféra à l’église des saints Vit et Modeste.

Sainte-Lucie in Silice fut d’abord desservie par des moines bénédictins, aux quels succédèrent des clercs séculiers. Puis les Chartreux l’occupèrent jusqu’à ce qu’ils se retirassent à Sainte-Croix en Jérusalem, sous le pape Urbain V. Enfin, elle 290fut donnée en 1870 aux religieuses de Saint-Augustin, qui la possédaient lorsque le saint archevêque de Tours en fut déclaré titulaire, et qui la possèdent encore342.

Hélie de Bourdeille est, par la date de sa promotion, le premier archevêque de Tours que le Saint-Siège ait honoré de la pourpre cardinalice. L’antipape Félix V, dans sa troisième création de pseudo-cardinaux, le 12 novembre 1440, avait bien compris l’archevêque de Tours, Philippe de Coëtquis (1427-1441). Mais ce prélat étant mort avant la fin du schisme, et conséquemment, avant que le pape légitime, Nicolas V, eût pu, par un acte de miséricordieuse condescendance, valider ce qui avait été nul dès le commencement, l’histoire ne saurait l’inscrire sur les diptyques du Sacré Collège.

Le premier par la date, Hélie de Bourdeille est aussi, parmi les cardinaux dont se glorifie l’Église de Tours, le plus illustre par la sainteté. S’il ne revêtit que rarement, presque jamais, les insignes de sa dignité nouvelle, on peut dire que nul ne revêtit plus parfaitement les dispositions, les sentiments qui doivent, suivant l’esprit de la sainte Église Romaine, animer ceux qu’elle s’attache par ces liens si nobles, si étroits et si énergiquement symbolisés du cardinalat. Nul, en tout cas, n’y était mieux préparé. Avec autant de vérité que l’illustre cardinal de Pavie, l’un de ses contemporains, Hélie de Bourdeille, en acquiesçant à la volonté du Pape qui l’élevait si haut, pour le rapprocher de son cœur, aurait pu s’écrier :

Animum firmo ad diligendam Sedem Apostolicam, ad diligendam salutem gregis Dominici, ad tuendam, quantum per exilem hune spiritum licet, Romani Pontificis majestatem. Totus hic hæreo ; totus hic sum ; totum me locus hic habet ; corporis hæc et animæ est patria343.

Mais le saint archevêque avait accompli sa mission. Sa journée touchait à la dernière heure. On le verra, toujours fidèle à lui-même, combattre jusqu’à la fin le bon combat des droits de l’Église et de l’autorité du Saint-Siège. Cependant, la pourpre aura moins été, pour lui, un stimulant de zèle et un moyen de plus haute influence, qu’un honneur suprême rendu, dans l’ordre des choses du temps, à sa carrière désormais parcourue. Selon la remarque de notre Maan, l’hommage solennel décerné au vieil athlète, bien loin de l’enorgueillir, ne réussit, au contraire, qu’à le plonger dans une humilité plus profonde et un plus grand amour de l’obscurité, de la retraite et du silence. C’est à peine si, durant les huit mois qu’il porta cette dignité, il quitta sa solitude d’Artannes, où il se préparait à mourir sainte ment, comme il avait toujours vécu344.

29120.
Minorité de Charles VIII. — Les États généraux (1484)

Louis XI, en mourant, avait confié la garde de son fils et celle du royaume à Madame Anne de France et à son mari, le sire de Beaujeu, cadet de Bourbon. Il savait bien que, de la sorte, ses volontés et ses recommandations seraient fidèlement exécutées. De fait, on sentit, dès le premier jour, que Louis XI n’était pas mort tout entier, et qu’il fallait compter avec cette princesse de vingt-deux ans,

fine femme et déliée s’il en fut oncques, vraye image en tout du roy Louys son père, brave, impérieuse, certes une maîtresse femme, et qui tenoit terriblement sa grandeur345.

Le duc d’Orléans n’avait pas été le dernier à s’en apercevoir, en dépit des faveurs dont le nouveau gouvernement le comblait. Néanmoins, il s’agitait, complotait avec le duc de Bretagne, cherchait à se venger de l’injustice qu’il prétendait lui avoir été faite, lorsque Louis XI lui avait soustrait la garde du jeune roi Charles. Cette charge, disait-il, lui revenait de droit, en sa qualité de premier prince du sang.

On pouvait tout redouter de passions à la fois véhémentes, injustes et chevaleresques346.

Anne de Beaujeu et ses conseillers décidèrent de convoquer les États Généraux du royaume.

Ils se réunirent à Tours, au mois de janvier 1484.

De même qu’en 1468, l’Assemblée tint ses séances dans la grande salle de l’Archevêché, qui fut transformée, trois siècles plus tard, en 1784, nous dit le Rituel de Tours, en l’élégante chapelle qui subsiste encore aujourd’hui347.

292L’excellent Bois-Morin signale la générosité avec laquelle Hélie de Bourdeille, en cette occasion, mit à la disposition des États non seulement son hostel, mais encore toutes les ressources matérielles ou d’argent dont il pouvait disposer :

Il estoit sy noble de cueur et de vertus, quant les trois Estatz de France se tenoient à Tours, en son hostel : et aussy il avoit sy grand zèle au bien public de ce royaulme, et du Roy Charles qu’estoit jeune d’eage, que ses biens et tout son hostel estoit abandonné à gens de bien, tellement que quant il est allé à Dieu, il estoit pauvre des biens de ce monde, tant pour cella que aussy qu’il donnoit aux pauvres348.

En sa qualité de cardinal, Hélie de Bourdeille tenait, avec le cardinal de Bourbon, le premier rang dans l’assemblée. Il y avait le pas même sur les princes du sang. Masselin, dans son Journal, le nomme immédiatement après l’archevêque de Lyon :

Jehan Masselin, Journal des Estats Généraux de France tenus à Tours en 1484, Append. III, édit. Bernier 1835, p. 714 :

C’est l’ordre qui a esté gardé à Tours, pour appeller devant le Roy, nostre souverain seigneur, ceulx des troys Estatz de ce royaulme :

Et premièrement :

Monseigneur le cardinal de Bourbon, arcevesque et conte de Lyon ;

Monseigneur le cardinal, arcevesque de Tours ;

Messeigneurs les princes et ceulx du sang, en ce comprins monseigneur le connestable349.

Quelle part Hélie de Bourdeille prit-il aux travaux de cette assemblée dont il était l’un des chefs ? — Peut-être suffirait-il, en l’absence de documents précis, de donner à cette question la réponse que nous lisons au Gallia Christiana, et de dire que son action fut considérable, en une circonstance où il s’agissait, comme en 1468, des plus graves intérêts de la France.

Coacta Turonibus, Januario mense 1484, generalia Francise comitia, quorum pars Helias non minor fuit, sedens juxta Lugdunensem archiepiscopum350.

Mais il nous est permis d’ajouter quelques renseignements à cette indication sommaire. Tout d’abord, il y a lieu de distinguer entre les questions qui furent dé battues aux États de 1484. Autre, en effet, fut l’attitude du saint Cardinal dans celles ci, et autre son concours dans celles-là.

293Les États de 1484 se trouvaient, au point de vue politique, en face d’une situation qui n’était point sans analogie avec la situation à laquelle les États de 1468 avaient dû pourvoir. Les princes, comme alors, n’aspiraient qu’à ressaisir la prépondérance au détriment de l’autorité royale et du pays ; et si la maison de Bourgogne, anéantie, ne pouvait plus conduire le mouvement anti-national, la maison de Bretagne menaçait de prêter au duc d’Orléans un appui redoutable. On assistait à une réaction hypocrite de l’aristocratie. Il fallait rendre aux Saint-Pol, aux Cröy, rendre à René, à la maison d’Anjou. Et tout à l’heure les étrangers allaient venir à leur tour. Aux princes, aux seigneurs, aux voisins, par pitié pour les uns, justice pour les autres, il eût fallu rendre la France : le tout pour la France elle-même et dans son intérêt ! Le peuple, la nation, le droit ! C’était leur cri général351.

Mais la France aussi se retrouva en 1484 ce qu’elle était en 1468, intelligente de ses véritables intérêts et merveilleusement unie contre ses ennemis du dedans ou du dehors. Les seigneurs réclamaient, au nom du peuple, les deux choses que le peuple redoutait le plus, à savoir, qu’on leur rendit les provinces, les places-frontières qu’ils savaient si bien ouvrir à l’étranger, et le droit de chasse, tel qu’ils l’exerçaient alors, c’est-à-dire, le pillage des champs, l’impossibilité de l’agriculture. Ils échouèrent misérablement, et lorsque le duc d’Orléans vint réclamer, en sa qualité de premier prince du sang, la garde du jeune roi ; sa voix resta sans écho.

Le discours que Philippe Pot, sire de la Roche, prononça à cette occasion, pour soutenir la politique d’Anne de Beaujeu, est resté célèbre, non seulement à cause de son éloquence, mais aussi et surtout pour sa défense saisissante du principe qui est la base de notre droit national. Lui aussi, et mieux que les princes, parla au nom du peuple : La royauté n’est pas un héritage qu’on se passe de père en fils ; c’est une magistrature instituée pour le bien du peuple, non pour les convenances des rois. Dégageant de cette doctrine, qui est le bon sens même, les conséquences qui en découlent, Philippe Pot anéantit, aux applaudissements du grand nombre, les prétentions des princes et les revendications hautaines du duc d’Orléans. On ne leur permit pas de ramasser le pouvoir. Anne de France eut le moyen de sauver l’œuvre de son père, de conserver à la France sa belle ceinture de provinces, d’y ajouter même la Bretagne, par le mariage de Charles VIII, et de venir à bout de la guerre folle, comme Louis XI avait fait jadis de la ligue du bien public.

L’Assemblée de 1484 adopta sans hésiter les conclusions du sire de la Roche. Mais parce qu’elle était dans le vrai, elle se montra sage et modérée dans l’application pratique qu’elle en fit. Elle ajouta au conseil du Roi douze membres tirés de son sein. Le Roi ayant été déclaré majeur, elle ne pouvait établir une régence proprement dite, mais elle confia la garde du jeune Charles VIII à ceux-là mêmes que le roi, son père, avait choisis, c’est-à-dire, à la princesse Anne et au sire de 294Beaujeu. Elle décida toutefois que le conseil, à défaut du Roi, serait présidé par le duc d’Orléans. De la sorte, elle laissait à celui-ci la place d’honneur à laquelle il avait droit, mais lui refusait tout pouvoir effectif. — On sait ce qui arriva par la suite, et combien les États avaient été bien inspirés dans leurs décisions.

Nous connaissons assez les théories théologiques et politiques d’Hélie de Bourdeille, son ardent patriotisme, son attachement à la maison royale, et sa constante préoccupation des intérêts et des besoins du peuple, pour affirmer que, sur ces questions, il se rallia avec empressement au sentiment si français de la majorité des États. Nous soupçonnons même qu’il favorisa, pour sa part, l’éclosion de ce sentiment, bien qu’il nous soit impossible, actuellement, d’apporter ici autre chose que de sérieuses conjectures.

Mais le courageux Cardinal eut à se séparer de l’immense majorité de l’Assemblée de 1484, dans la discussion des affaires religieuses, ou tout au moins, de la plus considérable d’entre elles. Ce désaccord fut la dernière et peut-être la plus grande tristesse de sa sainte vie. Il s’agissait, encore une fois, de la Pragmatique Sanction.

L’attitude équivoque de Louis XI à l’égard de la Pragmatique n’avait guère eu, en définitive, d’autre résultat que d’accroître encore les sympathies du clergé et du peuple pour cet édit et pour l’ordre de choses qu’il consacrait. Cependant, aussi longtemps qu’il vécut, et que sa volonté puissante s’imposa à tous, clergé, parlements, universités, ces sympathies ne purent s’exprimer en toute liberté et dans toute leur étendue. D’autre part, les rares défenseurs de la justice et de la doctrine, comme Hélie de Bourdeille, qui s’efforçaient de lutter contre la tendance universelle et d’en combattre les effets détestables, n’avaient guère à compter qu’avec le Roi, car le royaume n’avait qu’une tête.

Mais lorsque Louis XI mourut, et que sa succession échut à un enfant de 13 ans, les opinions, les tendances, les ressentiments se donnèrent libre cours. Les parlements, les universités, le clergé, le peuple lui-même ne craignirent plus d’affirmer bruyamment leurs préférences. Le vieux procureur Saint-Romain, qui avait si énergiquement riposté à Balue, lorsque celui-ci, un mandataire peu respectable, à la vérité, était venu, de par le Roi, demander au Parlement d’enregistrer l’édit d’abolition de la Pragmatique, et qui était descendu du pouvoir, non sans quelque dignité, pour avoir osé résister à Louis XI, venait d’être remis en place. Une réaction puissante se dessina en faveur de la Pragmatique, et il devint d’autant plus difficile de résister au courant de l’opinion, que l’autorité suprême, qui résidait nominalement dans le jeune Roi, se trouvait exercée réellement par plusieurs hommes d’État, tous imbus des préjugés du gallicanisme parlementaire.

Comment combattre tant d’adversaires à la fois ? Les partisans de la Pragmatique, non sans motifs trop fondés, comptaient beaucoup sur le concours des États. D’ailleurs, ils ne négligeaient soit rien, dans 295les réunions préparatoires ou d’élection, soit dans les autres assemblées populaires, pour assurer le triomphe de leurs idées. Nous en avons une preuve significative dans ce qui se passa à la municipalité de Tours, au mois de janvier 1484. M. Paul Viollet a fort bien exposé ces incidents.

A.
Paul Viollet

Paul Viollet, Recherches sur l’élection des députés aux États Généraux réunis à Tours, en 1468 et 1484, Paris, Aug. Durand, 1866, pp. 33 et suiv.

… Suivant une opinion émise au sein de cette assemblée par l’abbé de Marmoutier, les remontrances des trois ordres ne devaient pas être séparées : Luy semble que tous les trois Estaz dévoient touz parler par ung. — Il voulait aussi qu’on insérât, touchant la justice de l’Église, un article où l’on réclamerait pour elle son ancienne liberté. (Registre des délibérations, séance du 11 janvier 1483, ancien style.)

Le zèle de Guy Vigier pour de sages et utiles réformes est, du reste, très connu. C’est lui qui, vers cette époque, rédigea un Mémoire analysé par D. Martène, historien de Marmoutier, dans lequel il s’élevait contre l’abus si criant des commendes, et appelait de tous ses vœux le retour aux prescriptions des saints conciles et des papes, touchant la réformation de l’Ordre de Saint-Benoît. C’est lui enfin, qui, en 1494, reçut d’Alexandre VI la mission de visiter, avec deux autres abbés, les monastères de France, et de travailler à la destruction de tous les abus qui s’y étaient introduits.

Je trouve, au sujet de cet abbé, dans le procès-verbal de la séance du 15 janvier, une particularité qui mérite d’être rapportée. Il informa tout à coup le corps de ville, par l’intermédiaire du pitancier de Marmoutier, qu’il cesserait d’assister aux réunions des États, et demanda à être remplacé.

Malheureusement, nous manquons des détails nécessaires pour rendre compte de cet incident. Il paraît s’être produit à l’occasion de la Pragmatique Sanction, que l’abbé se refusait vraisemblablement à défendre, et dont les bourgeois désiraient le maintien. On le pria de continuer à remplir son mandat, malgré cette divergence de vues, et l’on se reposa sur d’autres du soin de défendre la Pragmatique.

Le 24 janvier, les échevins et les autres représentants de la cité paraissent très disposés à faire des remontrances à l’archevêque Hélie de Bourdeille, qui aurait, en leur nom, prononcé des paroles et avancé des doctrines qu’ils désavouent.

Comme le Journal de Masselin nous apprend qu’il y avait eu, la veille, 23 janvier, une assemblée générale des États, dans laquelle on avait traité la question des abus et des réformes de l’Église, et que, d’autre part, nous savons quel était le dévouement d’Hélie de Bourdeille aux principes de l’Église romaine, il est naturel de supposer que l’affaire de la Pragmatique nuisit en cette circonstance, à la bonne intelligence du pasteur et de son troupeau.

Je rappellerai ici que l’archevêque de Tours assistait aux États, bien qu’il n’eût pas été nommé représentant du Bailliage. Il occupait, en sa qualité de prince de l’Église, une des places les plus élevées parmi les grands seigneurs de France : il était, au premier rang, après le cardinal de Bourbon, archevêque et comte de Lyon, et avait le pas même sur les princes du sang.

Gui Vigier, dit le Jeune, qui occupa le siège abbatial de Marmoutier de 1458 à 1498, semble avoir été un ami pour Hélie de Bourdeille. À la vérité, l’historien de l’illustre abbaye ne se montre pas très favorable à cet abbé. Mais, au 296fond, ce que D. Martène lui reproche le plus, c’est d’avoir été le neveu de son oncle, d’avoir appartenu à une famille dont la mémoire ne pouvait être absolument chère à l’abbaye, et d’avoir dû son élévation sur le siège abbatial non à l’élection canonique, mais à une ordonnance pontificale que les intrigues de son oncle et prédécesseur, Gui Vigier l’Ancien, pourraient bien, en effet, avoir obtenue.

Lorsque Gui Vigier l'Ancien fut élu, (dit Martène), il y avait à Marmoutier trois Gui Vigier, dont les deux premiers devaient être les neveux du troisième, élu abbé… Tous ces Vigier étaient fort avides de bénéfices, et comme ils étaient de qualité, il est fort à craindre que le désir de décharger leur famille, et l’espérance de jouir des bénéfices, n’aient fait le principal motif de leur vocation… Voilà à quoi aboutissent les décharges des familles.

La dignité abbatiale ne fut guère, pour Vigier l'Ancien, qu’un moyen pour ar river plus haut, et surtout pour accroître ses revenus. Abbé, il avait cumulé les prieurés de Lire, de la Roche-sur-Yon, une pension de cent livres sur celui de Beaurain. Muni de ces provendes, il en demandait encore au cardinal Alain, du titre de Sainte-Praxède, légat du Saint-Siège à Avignon. Enfin il obtenait l’évêché de Byblis, et ne résignait l’abbaye de Marmoutier que pour la passer à son neveu, notre Gui Vigier III, alors prieur de Chemillé et de Pont-Château. Il faisait toutes diligences pour que Pie II interdît aux moines de procéder à l’élection, laquelle assurément n’aurait pas maintenu la charge abbatiale dans sa famille. Enfin, il se faisait donner pour lui-même par le Saint-Siège, en même temps que son titre épiscopal, trois ou quatre prieurés ; ce qui montre bien, dit Martène qu’il n’avait pas quitté l’abbaye pour se décharger d’un gros fardeau, puisqu’il n’appréhendait pas d’être accablé de la pesanteur de tant de bénéfices352.

Ces souvenirs durent péniblement impressionner le savant et pieux Martène, et causer, en grande partie, la froideur qu’il témoigne au successeur et si proche parent de Gui Vigier l'Ancien. Quant à ce successeur, il ne paraît pas, d’après ce que Martène lui-même en rapporte, qu’il ait mérité dans son administration les reproches qu’on peut adresser à son oncle353. Si nous le voyons, avant son élévation 297à la dignité abbatiale, cumuler deux prieurés, nous le voyons aussi, plus tard, s’élever avec force contre l’abus des commendes, appeler de tous ses vœux la réforme de l’Ordre de Saint-Benoît et s’y employer après avoir reçu du Saint-Siège, à cette fin, un mandat qui indique assez la confiance que la Cour de Rome avait en lui. Après cela, les saints exemples et les utiles leçons qui se dégageaient de toute la conduite d’Hélie de Bourdeille, ne furent peut-être pas sans influence sur un prélat qui le voyait de si près. Ce qu’il y a de certain, c’est que la manière d’agir de Gui Vigier III, surtout dans les vingt dernières années de. sa vie, se rapproche beaucoup plus des principes et des sentiments du saint archevêque, que des sentiments et des préoccupations de l’évêque de Byblis.

On peut en trouver une preuve dans ce que Martène lui-même raconte des actes de Gui Vigier au sein des États Généraux de 1484 :

À peine le nouveau roi fut-il monté sur le trône, qu’il fit assembler à Tours les trois États de son royaume, pour traiter des moyens de réformer les abus qui s’y étaient glissés. L’assemblée se tint au mois de février 1483 ou 84, selon ceux qui commençaient l’année au mois de janvier. L’abbé de Marmoutier y assista comme député de la province de Touraine. Comme dans cette assemblée on représenta au Roi qu’il y avait de grands désordres à corriger dans les Ordres de Cîteaux, de Saint-Benoît, de Saint-Augustin et de Saint-François, il y a quelque apparence que ces remontrances portèrent le Roi à demander à l’abbé de Marmoutier les moyens propres pour réformer l’Ordre de Saint-Benoît ; car je trouve un billet sans date, mais écrit vers ce temps-là, qui contient plusieurs points nécessaires pour procurer la réforme, dressés par ordre du Roi par l’abbé de Marmoutier : retrancher les commendes, rétablir les élections canoniques dans les abbayes et autres bénéfices électifs ; ne donner les bénéfices religieux qu’à des religieux, sans égard aux nominations des Universités et autres ; remettre en usage les constitutions des conciles, et surtout celle de Benoît XII pour la réforme de l’Ordre de Saint-Benoît.

Tout ceci rentre assez bien dans les idées d’Hélie de Bourdeille, qui aurait pu signer ce programme, et il faut savoir gré à Gui Vigier d’avoir eu le courage de brûler ainsi ce qu’on avait adoré dans sa famille, ce dont jadis il avait lui-même 298tiré profit. Peu importe que ce programme ait été demandé ou non par le Roi : outre que le Roi ne pouvait le demander qu’à un prélat partisan des réformes, la nature des remèdes proposés par celui-ci indique un esprit guidé par les principes les plus fermes, animé des plus pures intentions ; et l’on voit par là que l’archevêque de Tours rencontra en Gui Vigier un allié fidèle et un appui pré cieux dans la discussion des affaires religieuses, au sein des États de 1484.

On le voit encore mieux à l’attitude que prit l’abbé de Marmoutier relativement à la question de la Pragmatique. Sa situation, sous, ce rapport, était délicate. Élu par le bailliage de Touraine, il devait dans la haute assemblée représenter les idées de ses commettants, essayer de faire prévaloir leurs vœux. Or ces idées, ces vœux étaient tous en faveur de la Pragmatique Sanction. Gui Vigier, qui ne pouvait se ranger à leur manière de voir, prit le parti de rendre son mandat, plutôt que de se séparer, sur ce point, de l’archevêque de Tours. Mais ses électeurs, dans leur séance du 15 janvier, l’ayant maintenu malgré cette divergence de vues, on est en droit de conclure qu’il soutint le saint Cardinal dans sa lutte courageuse contre la fatale ordonnance de Bourges.

Malheureusement, c’était une lutte désespérée. Le débat fut violent, parce que la protestation du saint Cardinal fut énergique. Mais, pour le moment, la cause était perdue. Il n’y a qu’à lire le Journal de Masselin pour voir quel acharnement les membres du clergé montrèrent presque tous à défendre une législation qui les menait à la pire des servitudes. Quant aux hommes d’État, ils étaient tout acquis au maintien d’un ordre de choses qui mettait l’Église sous leur dépendance, et, sous apparence de libertés mensongères, consacrait la suprématie effective du pouvoir civil sur le pouvoir spirituel.

Les documents diplomatiques de l’époque ne laissent aucun doute sur leurs dispositions, à un moment où le roi, à peine majeur, étant encore incapable de penser par lui-même, ils restaient les seuls arbitres de la situation de la France, dans ces sortes de questions.

Les Instructions et despêches de l'ambassade envoyées en Cour de Rome par le Roy Charles VIII, en l’année 1484, à l’occasion de son avènement, sont toutes pleines de réclamations conformes soit à l’esprit, soit même à la lettre de la Pragmatique, et appuyées sur les décisions des trois États, récemment assemblés :

Et à ce propos pourront incidemment les dits ambassadeurs ouvrir à nostre dit Saint Père les continuelles doléances très grandes, faites au Roy par les gens des trois Estats de son dit Royaume, lesquels se sont très griefvement dolus et complains de ce que l’on n’entretient les églises audit Royaume en leurs droits, libertez et franchises, comme au temps du roy Charles VII.

Toutes voyes le Roy ne veut, pour ceste première fois, aucune remonstrance formelle estre directement faicte à nostre dit Saint-Père, mais tout seulement par manière récitative, en commémorant incidemment, comme dit est, les doléances proposées à l’assemblée des dits trois Estats.

299Ces Instructions portent la date du 21 juillet 1484, quinze ou seize jours après la mort d’Hélie de Bourdeille : Rédigées à Paris, en l’hostel des Tournelles, 21 juillet 1484. Mais depuis longtemps déjà elles étaient prêtes, et il se pourrait que le vénérable Cardinal en ait eu communication aux séances du conseil de Régence, sans pouvoir toutefois y opposer autre chose que sa protestation isolée et perdue. On lit, en effet, dans les procès-verbaux de ces séances :

Du XVIIIe jour de mars 1483 (vieux style), au Plessis du Parc après disner :

Oudit conseil ont esté leües par Mons. le Chancelier les Instructions qui ont esté dres sées pour les ambassadeurs qui doivent aller à Rome, tant pour rendre l’obéissance filiale pour le Roy à nostre Sainct-Père, que pour le fait de l’Église.

Lesquelles Instructions, et tous les articles qui y sont, ont semblé estre bien et hon nestement couchez, excepté que l’article faisant mention des dispenses et commendes sera encore veu et corrigé par mon dit sieur le Chancelier, qui en viendra faire le rapport devant Messieurs du Conseil354.

Au point de vue des affaires religieuses, on n’avait pas gagné au changement de règne. Sous Louis XI, qui, du moins, était roi tout seul, on pouvait espérer, de temps à autre, quelques moments favorables, des retours soudains, voire même d’heureuses contradictions. On pouvait surtout compter sur ce fond de foi sincère qui, dans les rapports de ce prince avec l’Église, l’empêcha toujours, quels que fussent ses emportements et ses menaces, d’aller jusqu’aux dernières extrémités. Mais qu’attendre d’un roi enfant, tout à la discrétion de ses conseillers, qui lui tiennent la main pour écrire au Pape, qu’il a fait serment dans son sacre d’observer les saints Canons et de garder les privilèges de l’Église de France ; qu’il est également obligé de révérer les décrets de Constance, de Bâle, et les prescriptions de la Pragmatique, octroyée par son aïeul ; qu’enfin, il ne peut permettre, — l’éternelle doléance ! — que tout l’argent du Royaume s’en aille hors du pays ?

D’un autre côté, on ne semblait pas, à Rome, se faire une juste idée de l’état alarmant de l’Église de France, et de la recrudescence d’opposition qui s’y produisait, puisque l’on choisissait le cardinal Balue pour le mettre à la tête de la légation chargée de représenter le Saint-Siège au couronnement du jeune Roi355.

Par quelles intrigues cet homme qui ne sut jamais rougir, avait-il réussi à se faire investir d’un pareil mandat, auprès du fils de celui qu’il avait si odieusement 300trahi, chez une nation qui était la sienne, sans doute, mais qu’il n’avait pas tenu à lui de remettre sous les pieds de l’Anglais et de faire morceler au profit du Bourguignon, du Breton, du Flamand ? Et quel prestige pouvait assurer à l’autorité si discutée du Saint-Siège la mission d’un pareil légat, dans un pays où. toutes les voix de la renommée, depuis quinze ans, publiaient, vulgarisaient, chansonnaient ses crimes et ses notoires infamies ?

Balue mit un certain empressement à s’acquitter de son mandat, car il partit de Rome dès le 13 octobre 1483, et le sacre du jeune roi n’eut lieu que le 30 mai 1484. Au surplus, il employa bien son temps. Nous le voyons s’aboucher à Pithiviers, avec le duc d’Orléans, et avoir avec lui, sur toutes ses affaires, une longue conférence, à la suite de laquelle le duc accrédita près de lui, comme messager de confiance, le sire de Lis-Saint-Georges356. Or, on sait bien quelles étaient, à ce moment, toutes les affaires du duc. C’était la question fort délicate de son mariage avec Jeanne de France, dont il s’agissait d’obtenir la rupture, et la question connexe de son futur mariage avec Anne de Bretagne. C’était aussi la vengeance que le duc voulait tirer du soi-disant affront que Louis XI lui avait infligé, en ne lui confiant pas la régence, et que la France, dans ses comices solennels, venait de ratifier, en lui refusant la garde du jeune roi. Balue ne pouvait manquer de prendre un vif intérêt à toutes ces questions. Dès lors, dit M. R. de Maulde, il se produisit un actif échange de vues entre le cardinal de Foix357 et le cardinal Balue, l'évêque de Verdun et le trésorier de Bretagne358. Harancourt et Balue ! il eût été surprenant, en effet, de ne point les retrouver en ces affaires.

Mais les gens de bien, les dévoués défenseurs de la sainte autorité de l’Église et de la majesté du souverain Pontificat, ne pouvaient, à la vue de toutes ces intrigues, que gémir en secret, et l’on comprend que le saint archevêque de Tours, d’ailleurs épuisé par les travaux, affaibli par la maladie, se soit enfoncé dans une retraite presque absolue, durant ces derniers mois de sa vie.

Il avait longuement combattu le bon combat ; l’heure de la récompense était, pour lui, plus proche que celle de la victoire.

Le valeureux athlète disparu, la Pragmatique va, durant trente ans, donner librement tous ses fruits, sans qu’aucune protestation autorisée et de quelque importance s’élève du sein de l’Église de France.

Le règne de Charles VIII, en dépit des bonnes qualités de ce prince, apportera plus d’obstacles au légitime exercice de l’autorité du Saint-Siège dans le royaume, que celui de Louis XI, et le règne de Louis XII verra presque la consommation du schisme. Les agitations de la politique extérieure et les guerres entre princes chrétiens, auxquelles les papes prendront part, comme souverains 301temporels, affrontant eux-mêmes le sort des armes, et entrant, l’épée à la main, par la brèche des villes conquises, achèveront de troubler les esprits et d’y obscurcir la notion des principes supérieurs, immuables, sur lesquels repose le pou voir suprême du successeur de Pierre. La fameuse Assemblée de Tours, en 1510, n’aura, au fond, qu’un seul ordre du jour : rechercher le moyen de se passer du Pape, en temps de guerre avec lui. Toutes les questions posées par le Roi aux prélats et délégués des Universités et Chapitres de France qui composeront cette assemblée, reviendront à celle-ci359. Le Roi, de son côté, avec son conciliabule de Pise, se donnera mille peines pour obtenir la déposition du Pape. II ira même, dit-on, jusqu’à faire frapper une médaille, avec l’inscription impie : Perdam Babylonis nomen360.

Bref, le courant de rébellion, un moment retardé par les efforts de quelques évêques selon le cœur de Dieu, et notamment par l’intrépide Hélie de Bourdeille, descendra sa pente fatale, jusqu’à ce que le concordat conclu entre Léon X et François Ier l’endigue pour quelques siècles.

Mais ce concordat lui-même rencontrera tout d’abord une vive opposition, et l’on ne trouvera pas de meilleures armes pour la vaincre, que les écrits du saint archevêque de Tours ; lesquels, pour ce motif, seront imprimés, dans les grands recueils, à la suite de la convention pacificatrice due à la miséricordieuse condescendance du Saint-Siège et à l’esprit modéré plus que chrétien, du successeur de Louis XII.

Notes

  1. [210]

    Nous connaissions cette lacune par les intéressantes recherches d’un prêtre de l’Oratoire de Rome, le P. Generoso Calentio, de Naples, qui en prévient le lecteur dans la 1e partie de son ouvrage : Metropolitanæ Ecclesiæ Neapolitanæ Provisiones Consistoriales, a sceculo XV° ad XIXum, ex authenticis documentis in lucem editæ. Romæ. 1878. — Voici ce qu’il dit :

    Vetustiora acta, non quidem originalia, authentica tamen, quippe quæ ex veteribus scripturis XVII° sæculo collecta, incipiunt ab anno 1409, et pertingunt ad annum 1433. — Nonnulla extant in S. Congregationis Consistorialis archivio, alia vero in Bibliotheca Vaticana. — A quo anno (1433) usque ad annum 1492, alia Consistorialia Acta veritatis indagatori non occurrunt : temporum injuriæ parcendum. — Porro, ab anno 1492, usque ad annum 1513, tres adhuc extant horum Actorum Collectiones in S. Consistorialis Congregationis archivio.

    Nous avons voulu visiter nous-mêmes les archives de la S. Congrégation Consistoriale. Le plus ancien original qu’elles possèdent, contient les actes consistoriaux, ab anno 1498 ad mensem Julium 1499. — Quant aux copies d’Actes plus anciens, nous avons trouvé : 1° Liber Provisionum sacri Collegii, ab anno 1409 usque ad annum tertium Eugenii IVi, 4a Februarii 1433 ; — 2° Liber Provisionum Ecclārum et Monasteriorum Consisterialium, inceptus Ia Januarii 1489, usque ad IIam Octobris 1503 ; — 3° Ab Augusto 1492 ad Septembrem 1523. — Ce dernier volume se termine ainsi :

    Rome, die Lune XIVa mensis septembris 1523, SS. in X° Pater, DD. Adrianus Papa Sextus mortuus est febre et doloribus, anno sui Pontificatus secundo.

    Grâce à Dieu, le Livre des Provisions et celui des Obligations, des Archives Vaticanes, nous donnent enfin cette date précieuse et absolument certaine, que nous avions si longtemps cherchée.

  2. [211]

    Il existe aux Archives vaticanes, pour l’année 1438, une pièce adressée à ce Durfort, qualifié comme suit :

    Petrus de Durfort, Gallus, Ord. Pr., Ep̄us Petragoricensis, in Gallia Aquitania.

    Cette pièce, postérieure à la préconisation d’Hélie de Bourdeille, prouverait qu’il avait été pourvu à l’administration du diocèse de Périgueux, en vue d’une longue absence du nouvel évêque, absence qui pouvait avoir pour cause, non seulement le Concile, mais aussi les intrigues des Anglais. Ici, nous conjecturons, sans rien affirmer.

  3. [212]

    Pro Helia, Petragoric. ep̄o, unio parochialis ad vitam. — Anno Eugenii IVi decimo.

  4. [213]

    Cet oratoire se trouvait via Urbana, près de Sainte-Pudentienne. C’était une chapelle d’une rare magnificence, érigée par le Bienheureux lui-même, dans la maison qu’il habita durant son séjour à Rome. — Cette maison devint un noviciat de Cisterciens ; puis ceux-ci s’étant transportés de Sainte-Pudentienne à Saint-Bernard aux Thermes, la maison fut aliénée. L’ami de Canova, Jean Volpato, qui la posséda, agrandit et embellit magnifiquement l’oratoire. Emmanuel Marini, lorsqu’il demeurait dans cette maison, se proposait de le restaurer et de faire solenniser, le 10 mai, la fête du Bienheureux qui en était le titulaire. Depuis, malheureusement, la propriété est tombée en d’autres mains, et l’oratoire a été détruit. — Cf. Armellini, Le Chiese di Roma, p. 196. — Niccolo Marini, L’azione diplomatica della S. Sede e il beato Niccolo Albergati, Rome, 1886.

  5. [214]

    Détail de ces distributions.

  6. [215]

    Détail, etc.

  7. [216]

    Détail des distributions à faire en chacun de ces obits.

  8. [217]

    Voir plus haut, page 89.

  9. [218]

    Edit. Parisiens. 1647, t. II, p. 23. — Cf. supra Sect. I, n° V. Hibern. Limeric. — Et infra Sect. IV, D. d’Attichy.

  10. [219]

    Vieux style.

  11. [220]

    Aujourd’hui, chapelle de l’archevêché, rue Fleury.

  12. [221]

    Legrand, Histoire de Louis XI, Liv. XI, p. 1. — Manuscrit de la Bibliothèque nationale. — Dépêche de Menypény au Roy, 16 janv. 1467 (vieux style).

  13. [222]

    Michelet, Histoire de France, t. VI, p. 256, Paris, Hachette, 1852.

  14. [223]

    Archives Vaticanes. — Pauli II, Sixti IV, Innocent VIII, Provision, ab anno 1466 ad ann. 1488, fol° III :

    Eadem die (9a junii 1466) SS. Papa D. N., ad relationem Emi Rothomagen., promovit ad ecclesiam Turonensem Metropolitan, vacantem per obitum ultimi archiepiscopi Magistrum Geraldum, decanum Gressopolitan.

  15. [224]

    Voir plus bas Sect. III, n° XIII.

  16. [225]

    Voir l’admirable Prologue de la Loi salique.

  17. [226]

    La translation de Géraud de Crussol est du 13 mai 1468, d’après le livre déjà cité des Provisions de Paul II. — Archives Vaticanes :

    Die XIIIa maij MCCCCLXVIII, idem SSmus Papa Dus Ner, in consistorio secreto, absolvit Rum Patrem Dum Gerardum, archiep. Turonen., et transtulit eum ad ecclesiam Valentinam in Delphinatu, p̄ficiendo eum etc., vacantem per obitum ultimi episcopi IX° id[us] m[artii] (21 février) defuncti.

    Dans cette préconisation il n’est point question de l’église de Die. D’un autre côté, le successeur de Géraud de Crussol, mort en 1472, est préconisé évêque de Valence et de Die. Nous en inférons que les deux titres furent unis sous l’épiscopat de Géraud, et à son avantage.

  18. [227]

    Le couvent des Cordeliers, nom plus habituellement réservé aux Mineurs Conventuels, mais qui, avant la Constitution de Léon X, se donnait indistinctement à ceux-ci et aux Mineurs de l’Observance. — Ce couvent était situé rue de la Scellerie et rue des Cordeliers, sur l’emplacement actuel du théâtre.

  19. [228]

    Saint Bonaventure, canonisé en 1482 par Sixte IV, fut élevé par Sixte-Quint au rang des Docteurs de l’Église (1585-1590).

  20. [229]

    Jean de Beauvau, évêque d’Angers, 26 septembre 1461, suspens par l’archevêque de Tours, Jean de Bernard, en 1465, par le Pape en 1467, mort le 23 avril 1479. — Archives Vaticanes : Pauli II Provision., fol. VII :

    Die Va junii MCCCCLXVII Sanctissimus D. N. Paulus, in consistorio secreto, ut moris est, ad relationem Emi Dni Spoletan. privavit ex suis meritis Dum… Episcopum Andegaven., prout in sententia desuper lata per eumdem Dnum latius continetur. — Eadem die et consistorio, absolvit Rdum… Patrem Dnum Episcopum Ebronen. ab ecclesia sua Ebronensi, et eum transtulit ad præfatam eccles. Andegaven. per præfatam privationem vacantem, eum præficiendo in pastorem.

  21. [230]

    Le cabinet du roy Louis XI, pièces… recueillies de diverses archives et trésors, par M. Tristan l’Hermite de Soliers. — Lettres à M. de Bressuire, conseiller et chambellan, lieutenant du Roy en Poitou, que Brantosme dit avoir trouvées dans les archives de sa maison. — Provenance suspecte.

  22. [231]

    Adam Fumée, Tourangeau, que Louis XI, en effet, employait de préférence dans les négociations difficiles.

  23. [232]

    1469.

  24. [233]

    Voir plus haut, page 31.

  25. [234]

    Alphonse VII, évêque de Ciudad-Rodrigo, de 1464 à 1485. — Fonda, à Rome, l’hospice des Espagnols, et mourut dans cette ville en 1485.

  26. [235]

    L’abbé C. Chevalier, Promenades pittoresques en Touraine, IIIe Excursion, pp. 247, 248.

  27. [236]

    Cartulaire de l’Archevêché de Tours, copié sur l’autographe, et traduit en français, l’an 1783, par dom de Betancourt, de l’abbaye de Saint-Silvin d’Auchy, en Artois.

  28. [237]

    Il faudrait dire : in die Translationis Heliæ ; car il ne s’agit que de ce jour, dans le texte.

  29. [238]

    Quoique l’acte capitulaire ne soit pas daté, nous l’assignons à l’année 1470, parce que, dans le Cartulaire, il suit immédiatement les lettres de fondation de la Psallette. Il y a lieu de croire que ce deuxième acte fut la conséquence du premier.

  30. [239]

    Nous nous rappelons que le Chapitre de la cathédrale de Périgueux, mû par les mêmes sentiments de reconnaissance qui, sous un évêque tel qu’Hélie de Bourdeille, naissaient d’eux-mêmes et s’imposaient, prit, en 1483, une délibération analogue. — Voir plus haut, Sect. III, n° III, p. 166.

  31. [240]

    On sait que la pratique dite de l’Ave Maria remonte aux Croisades, mais que c’est saint Bonaventure qui intercala dans la récitation des Ave les trois versets, Angelus, Ecce ancilla, Et Verbum caro factum est, et l’Ordre franciscain qui étendit aux trois heures principales du jour la récitation quotidienne de cette admirable prière.

  32. [241]

    Tristan l’Hermite de Soliers, Cabinet du Roy Louis XI, etc., Chap. VI.

  33. [242]

    Une chronique manuscrite de ce temps raconte que Lescun, étant arrivé en Bretagne, présenta les coupables au duc François, et lui dit :

    En vengeance de monsieur le duc de Guyenne et de vous, monsieur mon maître, qui avez perdu votre très cher et meilleur ami ; et aussi pour ce que vous et lui étiez mes maîtres droituriers, je vous amène les meurtriers de leur maître et seigneur, pour être punis comme on doit faire à telles gens, pour donner exemple à toutes gens usans de fausseté : lequel duc trépassé était indigne de celuy méfait et martyre, et requiert, et peut requérir son âme à Dieu que justice en soit faite : si prie à Dieu qu’il lui doint grâce d’ouvrir ses yeux à voir ce que j’ai fait à mon pouvoir touchant sa vengeance.

    (Alors le duc répondit :) Ils auront le loyer qu’ils ont mérité, et voudrois que je tinsse aussy bien entre mes mains ceux qui leur ont fait faire, que j’ai ceux ici ; car je ne les laisserois point aller sans pleyger, et croy qu’il n y a homme en chrétienté, que les sçût pleyger.

    Et lors commanda qu’ils fussent menés en prison et bien gardés. Et fut mis l’abbé en une maison nommée la Musse, en la ville de Nantes, qui était gardée par Bertrand de Mussillac, et la Roche fut conduit au Boussay.

    L’allusion à Louis XI est assez transparente. Mais il faut reconnaître que l’indignation du duc de Bretagne ne fut pas de longue durée, puisque le procès des deux inculpés, d’abord retardé longtemps, on ne sait pourquoi, finalement n’eut jamais lieu.

  34. [243]

    Cité par De Barante, Histoire des Ducs de Bourgogne.

  35. [244]

    Jean de Villiers de la Groslaye, déjà évêque de Lombez en 1473, résigna son évêché en faveur de son neveu, Denys de Villiers, et mourut à Rome, la même année, 6 août 1499. — Ciacconio se trompe, lorsqu’il assigne à l’année 1477 la promotion épiscopale de Jean de la Groslaye. Il est exact sur les autres points de sa biographie : D’abord moine bénédictin et abbé de Saint-Denis, de plus, abbé commendataire de Saint-Quentin, de l’Ordre de Saint-Augustin ; prélat remarquable par sa science, employé par Louis XI et par Charles VIII dans plusieurs négociations importantes, en Espagne et à Rome’ Envoyé comme ambassadeur par Charles VIII auprès d’Alexandre VI, en 1493.il fut, cette même année, créé cardinal du titre de Sainte-Sabine. C’est lui qui commanda à Michel-Ange, encore jeune, la merveilleuse Pietà qu’on admire à Saint-Pierre. Ce chef-d’œuvre fut placé par lui dans la chapelle royale de France, qu’il avait fait décorer de peintures et autres ornements, et dans laquelle il eut sa sépulture… Depuis la construction de la basilique actuelle, les cendres du cardinal de la Groslaye reposent dans les cryptes vaticanes.

  36. [245]

    La chronique manuscrite que nous avons déjà citée, ajoute :

    Longtemps après, l’abbé, voyant le péché qu’il avoit fait, se désespéra, se pendit et étrangla dans la chambre où il étoiten prison. Pour l’écuyer, je ne sçais ce qu’il devint ; mais tant y fut, qu’il fût sceu par la plupart des royaumes chrétiens la fumée de l’empoisonnement du duc de Guyenne.

  37. [246]

    Le château de la Tour-Blanche, propriété des sires de Bourdeille.

  38. [247]

    André Salmon, Documents sur quelques architectes et artistes de l’église cathédrale de Tours, Mémoires de la Société archéologique de Touraine, t. IV, p. 136.

    Une lettre écrite au Pape, de 1492 à 1498, par Louis, duc d’Orléans, rappelle la bulle de Sixte IV, datée de 1475, par laquelle, à la prière d’Hélie de Bourdeille, archevêque de Tours, il accorde des pardons et indulgences à ceux qui contribueraient par leurs aumônes à l'achèvement de l'édifice, œuvre de tant de siècles.

  39. [248]

    Certains auteurs, entre autres celui du Series Episcoporum, le bénédictin Pie-Boniface Gams (Ratisbonne, 1873), donnent Louis d’Amboise, comme évêque d’Albi, du 1er janvier 1474 au 1er juillet 1503. Il résulte de la lettre de Sixte IV, en date du 30 décembre 1474, qu’à cette date Louis d’Amboise n’était pas encore promu à l’épiscopat.

  40. [249]

    Voir dans les différents recueils de pièces relatives à la Pragmatique Sanction : Lettres patentes du Roy Louys XI pour la réception et omologation des concordats.

  41. [250]

    Ce Guillaume Chalumel, du chapitre de Saint-Hilaire de Poitiers, paraît avoir joui d’une grande confiance auprès d’Hélie de Bourdeille. C’est lui qu’il chargeait des plus importantes missions. Nous l’avons vu député à Rome, en 1475, auprès du pape Sixte IV, par le saint archevêque de Tours (voir plus haut, p. 155) ; et nous l’avons trouvé aussi aux côtés d’Hélie de Bourdeille, en 1473, au château de la Tour-Blanche (voir plus haut, p. 207).

  42. [251]

    Cf. Hergenröther, Histoire de l’Église, Sixième Période.

  43. [252]

    Ibid.

  44. [253]

    Les auteurs s’accordent tous à signaler les désordres scandaleux et de toute nature auxquels donna lieu l’application de la Pragmatique. Brantôme, dans sa langue trop libre, en fait une triste peinture, et il se trouve, par hasard, que cet écrivain licencieux et médisant n’a rien exagéré. Pie II, dans ses Commentaires, dit la même chose en des termes qui, pour être plus réservés, n’en sont pas moins énergiques :

    Ob hanc legem prælati Galliarum, qui se futuros liberos arbitrabantur, in servitutem maximam redacti, et quasi laicorum mancipia facti, coacti sunt in parlamento Franciæ de singulis causis respondere ; beneficia vel regis vel aliorum principum potentum nobilium arbitrio conferre, minores annis indoctos, monstruosos atque incestuosos ad sacerdotia provehere.Si quos pro malefactis condemnassent, his pœnam remittere, excommunicatos absque satisfactione absolvere : nulla censurarum apud eos libera facultas mansit. Si quis Apostolicas litteras in Franciam detulit, quæ Pragmaticæ Sanctioni adversarentur, reus extitit mortis. De causis episcopalibus, de metropoliticis ecclesiis, de matrimoniis, de hæresi in parlamento cognoverunt, adeoque debacchata est laicorum temeritas in Gallia, ut sacratissimum Christi Corpus in pompa, ut sæpe accidit, pro veneratione plebium, aut ad ægrotos pro Viatico delatum, sub potenti manu regia sistere juberetur ; episcopi et prælati reliqui dignique veneratu sacerdotesad publicos carceres raperentur ; ecclesiastica prædiabonaque omnia clericorum, levibus de causis, ex decreto sæcularis judicis arrestata, paterent laicis ; et multas in hune modum impietates, sacrilegia, hæreses et ineptias Pragmatica Sanctio peperit, quæ ab ingrato rege aut jussa fuerunt aut permissa. — (Commentar. Lib. VI. Francofurt., 1614, p. 160.)

    Pie II ne parle pas des scandales de toute sorte, des violences et des crimes de simonie qui accompagnaient si souvent, sous le régime de la Pragmatique, les élections aux gros bénéfices.

  45. [254]

    Ce Lebrette était du sang royal de France.

  46. [255]

    Pii IIi, Pontificis Maximi, Commentarii, Francofurti, 1614. Lib. VII, pp. 183, 186.

  47. [256]

    Né en 1414, Général de son Ordre en 1464, François de La Rovère jouit d’un grand crédit auprès des papes Calixte III et Paul II. Celui-ci, sur les instances de l’illustre Bessarion, cardinal protecteur des Frères Mineurs, le créa cardinal du titre de Saint-Pierre ad Vincula. Il continua sous la pourpre à suivre la règle de Saint-François. Très lié d’amitié avec saint Jacques de la Marche, mort en 1476, Sixte IV, sur le trône pontifical, eut pour confesseur le B. Amédée de Portugal, des Frères Mineurs.

  48. [257]

    Papiensis Epistolæ. Ep. 669 :

    Religionem, integritatem, munificentiam, bonorum operum studium, doctrinam ingentem, qua ætate major non fuit.

    Sixte IV écrivit sur le dogme plusieurs ouvrages estimés. Il modéra les controverses entre les Scotistes et les Thomistes, condamna Pierre d’Osma, de Salamanque, et apaisa la fameuse querelle théologique sur le Sang de Notre-Seigneur.

  49. [258]

    Qu’on juge du parallélisme qui existe entre les œuvres de Sixte IV et celles d’Hélie de Bourdeille, entre les préoccupations de celui-ci et les sollicitudes apostoliques de celui-là.

    Romanam rem Sedisque Apostolicæ dignitatem ita intrepide etegregie tuebatur, ut non facile cuiquam, quamvis maximo principi, esset ei aliquid molestiæ impune inferre. — Ædificia quæ Romæ excitavit, tot sunt, ut ex solis lapidibus, quibus ejus nomen et insignia, ad singula ædificia, insculpta visuntur, ingens palatium confici posse putemus. — Bibliothecam Palatinam in Vaticano toto orbe celebrem, advectis ex omni Europa libris, construxit, certosque provenais, unde custodes et librarii, Græci, Latini et Hebræi, menstrua salaria, quibus ali possent, haberent, librique emerentur, assignavit. Opus omnium præclarissimum et Pontifice Maximo dignum, qui insignem ob id laudem, libris undique conqüisitis, aut si haberi non poterant, exemplaribus eorum undique petitis, missisque qui describerent ut eam exornaret, est consecutus. — (Ciacconio.)

    Nicolas V, qui avait recueilli les doctes fugitifs de Constantinople, fut le premier créateur de cette bibliothèque, mais on doit regarder Sixte IV comme son véritable fondateur. Les treize années du pontificat de Sixte IV furent remplies par une quantité de travaux d’utilité ou de magnificence : fontaines, égouts, rues percées ou rectifiées, construction de ponts et d’hospices, splendides restaurations d’églises, œuvres d’art en tout genre, première création des musées pontificaux, protection accordée aux savants et aux artistes.

    Jacques Grimaldi, dans ses inestimables Notes sur le Saint-Pierre de Constantin, de Charlemagne et d’innocent III, que la Renaissance condamna à disparaître, décrit avec complaisance la chapelle que Sixte IV éleva dans la vieille basilique Vaticane en. l’honneur de la Conception de la Vierge, de saint François et de saint Antoine de Padoue. Voici quelques lignes empruntées à ce travailleur modeste, qu’on a tant copié et si peu cité, — sur ce sanctuaire décoré par les mains du Pérugin, d’Antoine Pollaiolo et de Michel-Ange :

    Concha porphyretica elegantissima, sub ara chori sacelli, quod Sixtus IV in veteri basilica Vaticana erexit a fundamentis in honorem sanctæ Dei Genitricis Mariæ, et sanctorum Francisci et Antonii de Padua. Satis amplum, quadratam formam paulo longiorem præ se ferebat (sacellum). Tegebatur non arcuato sed piano fornice. In facie habebat apsidem picturis ornatam ; in cujus curvitate erat imago Deiparæ Virginis ulnis Filium gestantis, in corona angelorum sedentis ; a dextris ejus, Princeps apostolorum offerens Sixtum IV, ad vivum expressum, manibus supplicem, pluviali indutum, nudato capite, cum thiara tribus coronis ad pedes, gcnibus flexis, Jesu Christo benedicenti, ac sanctus Franciscus ; a sinistris, sanctus Paulus et sanctus Antonius Patavinus in juvenili ætate, lilium gestans ; supra caput Deiparæ duo angeli, hinc inde.alter fidibus seu testudine, alter lyra sonantes : opus Petri de Perusio egregii pictoris. In zophoro apsidis legebatur : Sixtus Hoc Sacellum a fundamentis erectum Bæ Virgini, S° Francisco et S° Antonio Patavino dedicavit. Infra erat pictura ex claro obscuro quatuor Evangelistarum in figuris hominum. Sub ea testudine situm erat altare, a pavimento sacelli gradibus aliquot elevatum, binis columnis porphyreticis integris, frontispicio marmoreo, nobilibus diversorum colorum lapidibus. Arcum apsidis sustinebant duæ integræ et magnæ columnæ porphyreticæ, in quibus ex eodem durissimo lapide sculpti sunt in summo columnarum duo imperatores, in qualibet columna se mutuo amplectentes, induti paludamento et globum manu gestantes. Fulciebatur arcus (in ingressu) quatuor columnis numidicis cinericiis, in cujus summitate, a parte interiori, ex pictura stabat imago sanctissimi Crucifixi. Pendebat ibi magnus elephantis dens, longitudine et crassitudine insignis. Pavimentum stratum parvis lateribus quadris vitriatis cum robore gentilitio Sixti. Hinc inde subsellia basilicanorum triplici ordine extabant, ex nuce variis floribus et figuris cælata ac segmentata ; pari magnificentia a Sixto fabrefacta canonicorum cæteris eminentiora. Parietes dealbati cum crucibus rubris ad formam consuetam effictis, signum consecrationis ejusdem sacelli, binas magnas habebant fenestras meridiem respicientes. Fornix item albus erat, in medio cujus insignia marmorea Sixti inaurata coloribus tincta. Lumina sacelli munita erant ferrea crate, supra quam ligneus suggestus musicorum extabat.

    Sixte IV ne borna point à l’érection de ce sanctuaire, d’une éblouissante magnificence, consacré le 8 décembre 1479, l’expression de sa dévotion et de sa foi franciscaine à l’immaculée Conception de Marie ; il en étendit la fête à l’Église universelle. Il institua de même les fêtes, si chères à la piété, de la Présentation de la Vierge, de sainte Anne, de saint Joseph, de saint François d’Assise, ainsi que l’octave de la Fête de tous les Saints. Nous savons comment Hélie de Bourdeille imita, sous ce rapport, dans son église de Tours, le zèle et la piété de Sixte IV.

  50. [259]

    Sixte IV, lors de son élection, avait quinze neveux et petits-neveux. Dès le mois de décembre 1471, il nomma évêques, puis cardinaux, deux d’entre eux, Pierre Riario et Julien de La Rovère, le futur Jules II. Leonardo, neveu de Julien, fut élevé à la préfecture de Rome. Lorsqu’il mourut, en 1476, Jean, frère de Julien, lui succéda. Girolamo Riario, frère du cardinal Pierre, fut comblé d’honneurs par le duc de Milan, le roi de Naples, la république de Venise et le Pape. II fut investi des comtés de Valentinois et de Saint-Diez, lorsque Louis XI mourant les eut rendus au Saint-Siège. Raphaël Riario, neveu de Girolamo, fut élevé au cardinalat, dès l’âge de dix-sept ans, après la mort prématurée, et si douloureuse à Sixte IV, du jeune cardinal Pierre. — Voilà bien des avantages pour une seule famille. Mais il ne faut pas oublier, dit Hergenröther, que les Papes, ne pouvant pas s’appuyer alors sur la noblesse romaine et indigène, trouvaient leurs meilleurs soutiens au sein de leur famille. On a beaucoup et savamment écrit sur le népotisme des Papes. De toutes les circonstances atténuantes que l’histoire a recherchées pour porter sur cette faiblesse un jugement équitable, celle-ci est la meilleure. Sixte IV lui-même la fait valoir dans la réponse qu’il fait aux plaintes de Charles le Téméraire, mécontent de ce que le Pape avait donné la pourpre à ses propres neveux, et ainsi retardé la promotion des candidats du Duc de Bourgogne :

    Moleste profecto tulimus suscepisse te ex hujusmodi rebus anxietatem aliquam. Neque enim potest paterna pietas mœrorem filii sine molestia audire […] Quod igitur ad duos cardinales attinet, sciat Celsitudo tua Nos non tam benevolentia et conjunctione sanguinis ad id adductos, quam manifesta necessitate. Magna res est gubernaculum Romanæ et universalis Ecclesiæ, et ingens est sarcina quam Romanus sustinet Pontifex, ac nisi ad eam gerendam coadjutores habeat idoneos, omnino intolerabilis. Quamvis autem Nos venerabiles fratres nostros S. R. Ecclesiæ Cardinales habeamus, cum quibus et partiri onus Nobis injunctum poteramus, necesse tamen erat habere aliquos domesticos, qui Nobis die noctuque assisterent, negotia præsertim temporalitatis Ecclesiæ continue referrent, et Nobis in cor actum continuis occupationibus prompte et diligenter deservirent. Hac igitur ratione adducti, creavimus duos cardinales, qui, licet Nobis se cundum carnem sint conjuncti, tamen et boni sunt et graves [...] — (Steph. Balusii. Miscellanea, cum addit. D. Mansi. Lucæ, 1761, T. III, p. 114.)

    Il faut ajouter que les parents avantagés par Sixte IV se montrèrent presque toujours dignes et à la hauteur de leur position. Le jeune Raphaël, revêtu de la pourpre sur les bancs de l’école, avait lui-même, dit Hergenröther, de grandes qualités. Toutefois, sa complicité dans la tentative d’empoisonnement dont Léon X fut l’objet, en 1517, de la part du cardinal Alphonse Pétrucci, de la famille Borghèse, et du chirurgien Baptiste Vercelli, n’en est pas une preuve excellente. — Grâce à son népotisme, le grand cœur de Sixte IV a été méconnu. Les calomnies les plus atroces ont trouvé dans ce défaut un point d’appui. Il n’en fallait pas davantage pour créer une conviction toujours facile chez les mécontents.

  51. [260]

    Sixte IV avait pour lui les Orsini, contre lui les Savelli et les Colonna, qu’on trouve si souvent en révolte ouverte contre les Papes. Lorsque Sixte IV mourut, Rome était en pleine effervescence révolutionnaire. Les factions étaient en armes ; à chaque instant, on se battait dans les rues, et comme toujours, le peuple romain qui ne peut se passer du Pape, prenait parti contre le Pape.

  52. [261]

    Les débats de Sixte IV avec la république de Venise, jadis son alliée, et les insuccès qui en résultaient pour sa politique, sont connus. Ce Pape avait toujours eu l’intention de réunir un concile œcuménique, et il en chercha longtemps les moyens, sans les pouvoir trouver. Mais, d’autre part, il fut souvent question, parmi les princes, de réunir un concile contre lui. Entre autres pièces, une instruction de Sixte IV aux légats mentionne cette tentative, en 1478. — La même proposition est renouvelée plus tard par Andréas, archevêque de la Carniole. Au milieu de ces orages, Sixte IV ne perdait pas de vue les progrès si menaçants des Turcs. Il les combattit de son mieux, et réussit à équiper une flotte qui leur causa de grands dommages.

  53. [262]

    Cf. Gregorovius, Storia della città di Roma, Lib. XIII, Cap. III.

  54. [263]

    Cf. P. Marcellino da Civezza. M. O., Il Romano Pontificato nella storia d’Italia, t. III, p. 60 sqq.

  55. [264]

    Voir plus haut, p. 208.

  56. [265]

    On lit dans Ciacconio, t. III, col. 46, à propos de cette légation de Julien de La Rovère, la première de celles qu’il remplit en France :

    In prima Gallicana legatione dissensionem habuit aliquam cum Carolo Borbonio, archiepiscopo Lugdunensi, legato Avenionensi, de juribus seu illius legationis, seu aliis ecclesiis gallicanis. Cum autem rex a propinquo suo Borbonio staret, agereturque insuper de Provincia a seniori Renato, Siciliæ rege, ejus principe, per regem accipienda, cum eam Renatus régi infensus ob occupatum ab eo ducatum Andegavensem, qui ipsius Renati erat, promisisset Carolo duci Burgundiæ tradere, ideoque misisset rex copias in Provinciam, ne Burgundus eam occuparet, ac deniquc inde suspicio orta esset, regi in animo esse Avenionem ibi sitam urbem, Ecclesiæ Romanæ, occupare ; his, inquam, motus legatus, ad regem accedens, ejus animum in se commotum, interventu Renati senioris, qui regem, post cladem a Carolo duce apud Gransonium acceptam convenerat eique reconciliatus fuerat, placavit, ac res controversa composita est ad votum regis.

  57. [266]

    Hergenröther, Histoire de l’Église, Sixte IV, § 163, t. IV, p. 654.

  58. [267]

    Il y a lieu de se défier de tous les humanistes Florentins de ce temps. Les écrits de Philelphe ne sont pas plus impartiaux sur le compte de Sixte IV que ceux d’Ange Politien. Philelphe ne se fait-il pas, dans une de ses lettres adressée à Sixte IV lui-même, l’écho de l’infâme calomnie répandue contre Jérôme Riario ? Tous ces lettrés subissaient l’influence d’un milieu où l’on ne respirait que la haine aveugle et forcenée contre le Pontife.

  59. [268]

    Ciacconio, t. III, Sixtus IV. (Ex Odoini additionibus.)

  60. [269]

    Banquiers des rois de France et d’Angleterre, les Médicis apparaissent comme garants dans presque toutes les grandes affaires d’argent des deux royaumes. On les trouve spécialement au traité de Picquigny. — D’un autre côté, les Florentins avaient toujours tenu les rois de France pour leurs singuliers protecteurs, et en signe de ce, à chascune fois qu’ils renouvellent les gouverneurs de leur seigneurie, ils font serment d’estre bons et loyaux à la maison de France. Lettre de Louis XI, 1478, dix-sept aoust. — Dans Lenglet, t. III, p. 552.

  61. [270]

    Il est certain, dit le P. Marcellino da Civezza, que Sixte IV avait été mis au courant des desseins des conjurés, et qu’il les avait approuvés, pourvu que l’on évitât l’effusion du sang. (Il Pontificato Romano, etc., t. III, p. 63.

    Io non voglio la morte di niuno per niente, perché non è ufizio nostro acconsentire alla morte di persona ; e benchè Lorenzo sia un villano, e con noi si porta male, pure io non vorria la morte sua per niente, ma la mutazione dello Stato. — (Confessione di Giovan Battista di Montesecco, imprimée parmi les documents qui font suite à Politien, Congiura dei Pazzi, reproduite aussi par Fabroni et par Roscoë, Vita di Lorenzo, acceptée également par Capponi, Storia della Repubblica di Firenze, t. II, lib. V, cap. V.)

    On doit reconnaître, d’autre part, que Laurent de Médicis avait eu les torts les plus graves envers Sixte IV qui, personnellement, l’avait comblé de ses bienfaits, et envers le Saint-Siège contre les États duquel il avait appelé, entre autres, le comte Deiphobe d’Anguillara, et le fils du célèbre Braccio, Charles de Monton. C’est un fait avéré que nul des princes italiens, et Médicis moins qu’aucun autre, ne se comportait honnêtement à l’égard du Pontife, dit fort justement le P. Marcellino da Civezza, loc. cit.

  62. [271]

    Cf. Lenglet, t. III, p. 552.

  63. [272]

    Le Cabinet du Roy Louis XI, 1478.

  64. [273]

    Jac. Ammanati, Card. Papiensis, Epistolæ.

  65. [274]

    Les Florentins, dès Je 5 novembre 1478, avaient envoyé à l’empereur Frédéric un long et violent réquisitoire contre le Pape : Florentinorum expostulatio in Pontificem Sixtum IV ad Cæsarem Fridericum III Augustum. — Pièce rédigée par des ennemis acharnés, dit le docte Mansi, et à laquelle il né faut pas ajouter foi, lorsqu’elle attaque un Pape assurément vertueux, virum plane justum et sanctum. Les Florentins avaient eu bien des torts. Ils refusaient une juste satisfaction, condignam satisfactionem. Qu’y a-t-il d’étonnant à ce que le Pape recourût aux armes pour les contraindre au devoir : quis ergo stupeat, si inclinatus alioquin ad arma Pontifex omni vi reducere ad officium detrectantes coegit ? On peut du reste juger de la valeur du réquisitoire des Florentins à l’impudence du mensonge par lequel ils accusent d’avarice sordide un Pontife dont tous les historiens contemporains célèbrent la générosité magnifique et l’insigne charité pour les pauvres ; effusissimæ in egenos miserosque homines liberalitatis. — Steph. Baluze, Miscellanea, t. I, p. 502. In Florentinor. expostulation. Præmonitio Joannis Dominici Mansi.

  66. [275]

    Voir plus haut, p. 35.

  67. [276]

    Pierre de Bois-Morin. Ibid.

  68. [277]

    Ibid., p. 36.

  69. [278]

    Voir Ibid., note 1.

  70. [279]

    C’est seulement en 1488 que Jean Brette devint trésorier de Saint-Martin. Nous avons dit plus haut, page 11, que Bois-Morin écrivit probablement de 1485 à 1490. Le titre de thésaurier qu’il donne ici à Jean Brette, précise un peu plus nos conjectures, en nous apprenant que la rédaction de son travail ne peut être placée avant 1488.

  71. [280]

    Voir plus haut, p. 35.

  72. [281]

    Voir plus haut, page 77. — Pierre Doriolle, ancien maire de La Rochelle, et attaché au Duc de Guyenne, pendant la guerre du Bien Public, avait été signalé par Dammartin à Louis XI qui apprécia ses capacités et l’employa souvent dans les grandes affaires. Adversaire de toutes les mesures d’exception, il ne s’entendait pas toujours avec le Roi, et tomba, sur la fin, dans une sorte de disgrâce. — Président de la Chambre des Comptes, sous Charles VIII.

  73. [282]

    Voir plus haut, p. 154.

  74. [283]

    Voir plus haut, pp. 35-36.

  75. [284]

    Voir plus bas, Sect. III, n° XV et suiv.

  76. [285]

    L’abbaye de Coze, en Roussillon.

  77. [286]

    Nous ayons noté (pp. 229, 230) les incidents fâcheux qui signalèrent la légation de Julien de la Rovère, cardinal de Saint-Pierre-ès-Liens, en 1476. — Depuis, les relations entre le neveu de Sixte IV et Louis XI s’étaient sensiblement améliorées. Vers 1481, tout allait presque pour le mieux.

    En la dicte année (1480), au mois de septembre, le lundy quart jour du dit mois, ung légat du Pape, nommé le cardinal de Sainct-Pierre ad Vincula, qui estoit venu en France, arriva en la ville de Paris, où il fut honnorablement receu par tous les estats de Paris, qui alèrent au devant de luy par la porte Sainct-Jacques. Et par tout son chemin où il passa par la dicte ville, estoit tout tendu de tapisserie jusque à l’église Nostre-Dame de Paris, où il fist illec son oroison. Et après icelle faicte s’en ala en son logis qui luy estoit ordonné au Colliége de Sainct-Denys, près les Augustins. Et l’accompaignoit et estoit tousiours près de luy très noble et très révérend Père en Dieu, monsei gneur le cardinal de Bourbon. — Et le lendemain, qui fut mardy, sixiesme jour dudit mois, maistre Olivier le Diable, dit le Daim, barbier du Roy, festoya lesdits légat, cardinal de Bourbon, et moult d’aultres gens d’église et nobles hommes, tant plantureusement que possible estoit. Et après disner les mena au Bois de Vincennes esbattre et chasser aux daims, dedans le. parc dudit bois ; et après s’en revint chascun en son hostel. — Et le jeudy ensuivant, veille de la Nativité de la benoiste Vierge Marie, et vendredy ensuivant, ledit légat fust aux Vespres et Messe en l’église Nostre-Dame de Paris, où moult gens de tous estats furent en la dicte église, pour veoir faire le dit service au dit légat, qui le fist bien et honnorablement. — Et le dimanche ensuivant, douziesme jour dudict mois, ledit légat alla disner et soupper en l’hostel de Bourbon, à Paris, où mondit seigneur le cardinal de Bourbon le festoya, et y mena ledit légat plusieurs archevesques, évesques, et aultres seigneurs et gentilshommes… où ils furent moult hônorablement festoyés. — Et le lundy après ensuivant, treizième jour dudit mois, ledit légat se partit de Paris, et s’en ala à Sainct-Denys en France, où aussi il fut festoyé par l’abbé de Sainct-Denis. Et du dit Sainct-Denis s’en ala au pays de Picardie et Flandres, pour cuider communiquer avec les Flamens et Picars, et essayer de faire aucun accord entre le Roy et eulx sur leurs différents : où il fut depuis par long temps, la pluspart d’iceluy séjournant à Péroné, cuidant avoir seur acceps d’entrer audit pays de Flandres, où le Roy y envoya aussi maistre François Haslé, le Prévost de Paris et aultres, qui sans y rien faire retournèrent à Paris. Et aussi retourna ledit légat audit lieu de Paris, le jeudy devant Noël, vingt-uniesme jour de décembre (1480) ; lequel légat ala voir monseigneur le cardinal de Bourbon, avec lequel il souppa et coucha ; et le lendemain, s’en partit dudit hostel, par la porte dorée, et passa la rivière jusques en l’ostel de Neelle, où il monta à cheval avec ses gens qui illec l’attendoient. — Et s’en ala jusques à Orléans, où il séjourna certain temps, pendant lequel le Roy fist délivrer le cardinal Balue, et s’en ala audit Orléans devers ledit légat. Et en ce temps se tint le Roy au pays de Touraine, où il demoura par la plus part de l’yver, et jusques à environ les Rois, qu’il s’en ala à Poictiers et aultres lieux, et puis s’en retourna à Tours et aux Forges vers la fin du mois de janvier (1481). — (Chronique de Jean de Troyes.)

    Cette amélioration des relations, tout d’abord si tendues, entre Louis XI et le cardinal légat, — le futur Jules II, — ne manque pas d’intérêt. On y voit, d’une part, le génie altier de Julien de La Rovère, qui au commencement s’était brisé contre l’impérieuse volonté du Roi, s’assouplir en apparence et recourir avec succès à la finesse du diplomate ; de l’autre, le Roi qui n’a jamais rien donné pour rien, et qui, jusque dans les réparations que sa conscience lui impose, suppute toujours les profits qu’il pourra retirer de sa vertu, employer à ses fins l’influence du légat, et essayer de renverser avec son con cours le dernier obstacle qui s’oppose à l’abaissement définitif de la maison de Bourgogne, et à la reprise définitive de ces provinces dont Louis XI disait :

    Je n’ay autre paradis en mon imagination. — (Lenglet.)

    Louis XI ne borna pas ses générosités à la mise en liberté de Balue. Dans le même temps, il offrit au Pape une riche contribution pour la guerre contre les Turcs. — Ciacconio. Sixtus IVus :

    Anno 1481, Oratores Gallos iterum excepit Sixtus, qui Romam venerunt cum auro ad bellum Turcicum. In Diariis hæc notata invenio : Die oclava Martii 1481, Oratores Galli Romam venerunt, et die decima quarta obtulerunt Pontifici, in subsidium belli contra Turcos, trecenta millia aurea.

    Quant à Balue, ce n’est qu’au mois de février suivant que le cardinal de La Rovère, rentrant de sa légation, le ramena à Rome :

    A di 4 de febraro (1482) torno il cardinale San-Pielo a Vincola, legato in Francia, e meno il cardinale di Balua, che era stato prigionero del Re di Francia. — (Diario di Roma del Notajo del Nantiporto. — Muratori. Rer. Italicar. Scriptores, t. III, col. 1071.)

  78. [287]

    Le cardinal Balue était toujours titulaire de l’évêché d’Angers, où il ne pouvait reparaître, bien que rendu à la liberté, et où le Roi n’aurait point toléré sa présence. Le diocèse devait être administré par délégation ou vicariat. Or, il paraît, par l’observation de Bourdeille, que le pape Sixte IV n’agréait point l’administrateur du choix de Louis XI, ou qui avait sa confiance, Me Auger de Bric. Hélie de Bourdeille, métropolitain d’Angers, avait même l’ordre de déposer cet administrateur, et il n’avait différé l’exécution de ce mandat que par prudence et attention pour le Roi.

  79. [288]

    Nous avons là une indication précieuse, qui nous permet de fixer la date du voyage d’Hélie de Bourdeille à Rome en 1482. — À la fin d’août 1482, date de la rédaction de ces Articles, l’évêque de Verdun, détenu de longues années à la Bastille, dans une cage de fer, était encore prisonnier. Or, nous le trouvons à Rome, lors du voyage d’Hélie, puisque le Pape veut qu’il prête, entre les mains de l’archevêque de Tours, tel serment qu’il plaira au Roy, et vienne ensuite, avec le même archevêque, le confirmer entre les mains du Pape. (Voir plus haut, page 60.) — C’est donc dans les derniers mois de 1482, vers novembre ou décembre, que le saint archevêque vint, pour la dernière fois, ad Limina. D’autre part, sa présence à Tours dans les premiers mois de 1483 est constatée par le fait relatif aux La Trémouille. — La mise en liberté de l’évêque de Verdun avait suivi de près ces Articles.

    Louis XI, (dit Barante), ne voulait pas que l’évêque de Verdun conservât un siège dans le royaume, mais il ne s’y prit plus avec violence, et obtint du Pape que Guillaume d’Haraucourt serait transféré à l’évêché de Vintimille, sauf à compenser la différence des revenus. — (Histoire des Ducs de Bourgogne, t. VIII, p. 126.)

    Hélie de Bourdeille ne fut pas étranger à cette transaction.

  80. [289]

    Pascal du Four, évêque de Pamiers en 1460, mort en 1483, fut troublé par un compétiteur, qui lui fit la guerre avec l’aide du vicomte de Narbonne. — (Gallia Christiana, t. XII, p. 165.)

    En ce qui concerne le fait rappelé par Hélie de Bourdeille, qui, on le voit, ne néglige rien pour mettre en parfait repos la conscience de Louis XI, se rappeler ce que Pierre de Bois-Morin raconte à ce sujet, page 31. Dans sa Response, le Roy explique, à son point de vue, tous les cas que le saint archevêque lui propose. Il se tait sur l’affaire de l’évêque de Pamiers, et sur celle de l’abbé du Pin, ainsi qu’on le verra plus bas, pp. 262 et suiv.

  81. [290]

    Bernard du Rozier, forcé de se démettre, en 1475, au profit de Pierre de Lyon, frère du sénéchal de Toulouse. Ce Bernard du Rozier, mort le 8 mars 1476, avait été transféré de Montauban, le 3 janvier 1462. — Pierre de Lyon, pourvu de l’archevêché de Toulouse le 5 février 1475, mourut en janvier 1491.

  82. [291]

    Jean III Bayle, archevêque d’Embrun en 1467 ( ?), mort en septembre 1494.

  83. [292]

    Jean IV d’Armagnac, frère du duc de Nemours, évêque de Castres, de 1460 à 1493.

  84. [293]

    Antoine de Lanloin. — Une abolition lui fut accordée au mois de janvier 1479. Trésor des Chartes, Reg. 205. — Pierre de Lantoin de Montgon avait été promu au siège de Saint-Flour en 1452. Il démissionna en 1462, et mourut le 23 novembre de la même année. Il eut pour successeur son frère Antoine, de l’Ordre de Saint-Benoît. Antoine, promu en 1463, mourut en 1482.

  85. [294]

    Geoffroy Herbert ; il avait pris possession du siège de Coutances le 13 décembre 1479. Ce prélat célébra un synode et édicta des Statuts en 1501. — Mort le 1er février 1510.

  86. [295]

    Charles de Luxembourg, fils du connétable de Saint-Pol. Promu en 1473 ; mort le 24 novembre 1509.

  87. [296]

    Robert de Cornegrue ; promu en 1454, forcé de résigner, en 1478, en faveur d’Étienne Goupillon, et transféré à Avranches, puis, cette translation vraisemblablement n’ayant pas été maintenue, à Sidon ; mort en 1480. Le siège d’Avranches fut occupé, du 28 avril 1453 au 28 novembre 1484, par Jean VII Bochart, l’un des prélats consultants au Procès de révision, dans la cause de la Pucelle.

  88. [297]

    Potereau ; dépouillé au profit de l’archevêque de Toulouse, Pierre de Lyon.

  89. [298]

    Jean V d’Armagnac, promu en 1463, mort le 28 août 1483. — Cet archevêque d’Auch était le frère du maréchal de Lescun, dit le Bâtard d’Armagnac. Élu d’abord par le Chapitre en 1466, il n’avait pu se faire reconnaître ni par le Roi, ni par le Pape, et le siège avait été donné à Philippe de Lévis. Louis XI força celui-ci à résigner son archevêché en faveur dudit Armagnac. Il en fut bien récompensé ! — D’après le texte imprimé des Articles tel que nous l’avons reproduit, nous ne trouvons pas que le cas de l’archevêque d’Auch ait été relevé par Hélie de Bourdeille. Mais, comme il n’est pas à supposer que Louis XI avait voulu ajouter lui-même à la série déjà longue des griefs sur lesquels l’archevêque de Tours attirait son attention, nous en concluons que ce nom a été omis par l’éditeur, et qu’il figurait sur le texte original des Articles.

  90. [299]

    Louis XI n’aimait pas le cardinal d’Estouteville, son proche parent. Peut-être les bonnes relations que celui-ci avait entretenues avec Charles VII, étaient-elles pour quelque chose dans cette aversion persévérante du Roi contre l’illustre et pieux cardinal. Quoi qu’il en soit, ce que l’on sait de la vie et des œuvres de ce prince de l’Église, suffit pour faire justice des accusations que Louis XI articule ici contre lui. — Guillaume d’Estouteville, qui porta la pourpre et l’honora durant quarante-quatre ans, — du 18 décembre 1439 au 14 janvier 1483, — était de ces prélats magnifiques qui emploient leurs richesses à des œuvres grandioses, et ne les acquièrent point en trafics simoniaques. La basilique de Sainte-Marie Majeure dont il refit, à ses frais, les voûtes latérales, le campanile, les portes occidentales, et qu’il décora somptueusement, la belle église de Saint-Augustin, qu’il bâtit a fundamentis, célèbrent à Rome sa piété, son amour des arts et son incomparable générosité. Vénéré pour sa vertu, hautement estimé pour ses brillantes aptitudes, il eût été, dans l’un des nombreux conclaves dont il fit partie, élu au souverain pontificat, si sa qualité de français ne l’en eût écarté. Ciacconio le dit expressément. L’historien du Sacré-Collège ajoute :

    Apud omnes orbis Christiani principes, ob familiæ splendorem, et ob vitæ integritatem plurimum valuit, et in maxima æstimatione fuit. Extollit illum Papiensis. Exstat inter istius Epistolas una ad Guillelmum, ad quem plures scripsit Philalelphus, litteratorum sui temporis facile princeps. Eum laudat Papien sis, Epist. 48a et alibi. Item Garimbertus.

  91. [300]

    Jacques de Caulers, compétiteur de Jean Bayle.

  92. [301]

    Lorsque mourut Antoine de Lantoin, sur la fin de cette même année 1482, Claude de Doyac fut élu par le Chapitre de Saint-Flour, mais son élection fut rejetée, et Charles de Joyeuse fut, en effet, promu à ce siège, qu’il occupa de 1483 à 1500.

  93. [302]

    Cette arrestation se rapporte au fameux procès que Louis XI fit, en 1481, au duc de Bourbon, frère aîné du cardinal de Lyon, de l’évêque de Liège et du comte de Beaujeu, à qui le Roi avait donné sa propre fille. Le Roi l’avait longtemps ménagé et même employé pour la ruine des grands.

    Entre autres gens très propres à faire ou conseiller des choses violentes, Louis XI avait un dur auvergnat, nommé Doyat, né sujet du duc de Bourbon, chassé par lui, qui trouva jour pour se venger. Un moine, venu du Bourbonnais, avait remué Paris, en prêchant contre les abus, disant hardiment que le Roi était mal conseillé. Le Roi crut sans difficulté que le duc de Bourbon, cantonné dans ses fiefs, avait envoyé cet homme pour tâter le peuple ; on disait qu’il fortifiait ses places, qu’il empêchait les appels au Roi, qu’il était roi chez lui. Louis XI avait encore un grief contre lui, c’est qu’il ne mourait pas. Goutteux et sans enfants, ses biens devaient passer à son frère, gendre du Roi, puis, si ce frère n’avait pas d’enfants mâles, ils devaient échoir au Roi même. Mais il ne mourait pas… Doyat se fit fort d’y pourvoir. Il se fit nommer par le parlement, avec un autre, pour aller faire le procès à son ancien seigneur. Il arrive à grand bruit dans ce pays où depuis tant d’années on ne connaissait de maître que le duc de Bourbon ; il ouvre enquête publique, provoque les scandales, engage tout le monde à déposer hardiment contre lui... Ces violences, ces outrages, et que cet auvergnat, né chez le duc de Bourbon, l’eût foulé sous ses souliers ferrés, c’étaient des choses qu’on ne pouvait faire sans risques. La religion féodale n’était pas tellement éteinte, qu’il ne se trouvât, entre ceux qui mangeaient le pain du seigneur, un homme pour le venger. Comines, si bien instruit, dit positivement que la bonne volonté ne manqua pas, que plusieurs eurent envie d’entrer en ce Plessis, et dépêcher les choses, parce qu’à leur avis, rien ne se dépêchoit. De là, la nécessité de grandes précautions ; le Plessis se hérisse de barreaux, grilles, guérites de fer… — (Michelet, Histoire de France, t. VI, pp. 474-476.)

  94. [303]

    Jean de Villiers de la Groslaye. Voir plus haut, page 199, note 1.

  95. [304]

    Étienne Goupillon mourut à Rome le 19 décembre 1493.

  96. [305]

    François Malle, récemment promu à l’archevêché de Narbonne. Voir plus haut, p. 35, note 2.

  97. [306]

    La Sainte-Ampoule.

  98. [307]

    Il s’agit de la pièce A : Article Baillez, etc.

  99. [308]

    Messager du chancelier Pierre Doriolle.

  100. [309]

    Voir, à ce sujet, l’acte d’assemblée dressé par le notaire Pierre Parent, signé par le Dauphin et les principaux de la Cour.

  101. [310]

    Hélie de Bourdeille était l’un des prélats délégués par Sixte IV, avec pleins pouvoirs, pour absoudre Louis XI de tous les péchés réservés au Saint-Siège, et de toutes les censures qu’il aurait encourues.

  102. [311]

    Voir plus haut, pp. 34, 35.

  103. [312]

    Les jeunes de La Trémouille étaient les petits-fils et héritiers de ce Louis d’Amboise, qui, — singulières vicissitudes des choses, — avait, une première fois, perdu tous ses biens, et failli perdre la vie, pour avoir pris part à un complot contre La Trémouille, favori de Charles VII, et qui les avait recouvrés, moins le château d’Amboise, en 1424 (Voir plus haut, page 190).

    Louis d’Amboise, vicomte de Thouars, Mauléon, etc., mourut en 1469. Il fut le dernier de la branche aînée de cette illustre famille, et ses biens passèrent de droit, sinon de fait, dans celle de La Trémouille, par le mariage de Marguerite d’Amboise avec Louis de La Trémouille, père des jeunes seigneurs qui viennent les redemander au Roi.

    Si l’on en croit Jean Bouchet, les jeunes de La Trémouille, élevés au château de Bommiers, près de Linières, se trouvèrent être les compagnons d’enfance de Jeanne de France (Sainte Jeanne de Valois), élevée elle-même par Mme de Linières assez proche parente de La Trémouille.

    [Et] tous les semy-dieux et semy-déesses du pays de Berry, voysins du chasteau Bommiers, où estoit la demourance de ces très nobles enfants, laissoyent leurs maisons et chasteaulx, pour venir veoyr leurs passe temps tant honnestes, et entre aultres Loys l’aisné, lequel ilz monstroient l’ung à l’aultre par admiration…

  104. [313]

    Le Roi fait ici allusion à la fameuse Ligue du bien public, de 1464, et à tous les événements qui la suivirent. Louis XI, se souvenant, sans doute, de l’altitude presque toujours équivoque des Ducs de Bretagne, durant la guerre de Cent Ans, avait interdit, pour l’avenir, au duc François II la mention par la grâce de Dieu, qui impliquait la négation de sa vassalité vis-à-vis du Roi de France. De plus, il lui avait interdit la frappe des pièces or à son effigie ; il lui avait imposé le paiement d’un tribut annuel, et avait réglé que désormais le clergé breton relèverait directement de la Couronne. Le duc répondit d’une manière évasive aux ambassadeurs de Louis XI, et de fait, leur inspira des espérances trompeuses. Ayant, de la sorte, réussi à gagner du temps, François organisa dans toute la France, à l’insu du Roi, qui ne soupçonnait rien, une vaste conjuration des grands contre le roi. Le duc de Bourgogne y adhéra l’un des premiers, et en devint l’âme et le chef redoutable. À ses côtés, Charles de Berry, frère du roi, et Jean d’Anjou, dit le Calabrais. Le duc de Bretagne, celui de Bourgogne, celui de Berry, rêvaient d’agrandir leurs états, et de les affranchir de toute dépendance, au détriment du Roi et du royaume de France. Jean d’Anjou voulait se venger de l’abandon dans lequel il avait été laissé pendant la guerre de Naples. Et leurs principaux adhérents, les comtes Louis de Saint-Paul, d’Alençon, d’Armagnac, d’Artois, de la Marche, de Dunois, se laissaient entraîner aussi par des vues ambitieuses. La Ligue du bien public n’était, au fond, que la Ligue des intérêts particuliers.

    On sait la suite, et comment Louis XI, qui n’avait, de son côté, que ses deux oncles, René de Provence et Charles du Mans, avec l’amitié du vieux duc de Milan, François Sforza, se mesura avec les conjurés à la sanglante journée de Montlhéry , 27 juillet 1465 ; et comment, après cette bataille incertaine, où il avait couru les plus grands dangers, auxquels il n’avait échappé, pour ainsi dire, que par miracle, il écouta les conseils du duc de Milan, l’engageant à ne plus s’exposer au péril des armes, à détacher de la Ligue les chefs les plus influents, en leur accordant toutes leurs demandes, même les plus excessives, et à les combattre ensuite séparément, l’un après l’autre. Ce que le Roi fit avec une rigueur et une persévérance qui sont connues de tous.

  105. [314]

    Louis XI avait déjà fait de nombreuses largesses aux sanctuaires de Rome. En 1470, à l’occasion de la naissance du Dauphin, il avait fait restaurer, dans la basilique de Saint-Pierre, la chapelle de Sainte-Pétronille, fondée par les rois de France, ses prédécesseurs. De plus, il avait, dès le début de la grossesse de la reine, envoyé à Saint-Pierre un calice d’or. Puis, quelques années plus tard, il avait jeté les bases des établissements pieux qui sont devenus la belle institution nationale de Saint-Louis-des-Français.

  106. [315]

    À preuve, tout le mouvement qu’il se donna, du mois d’octobre 1482 au mois de juillet 1488, pour faire canoniser le frère Jean de Gand, ermite de Saint-Claude, inhumé chez les Jacobins de Troyes. — Voir Camuzet, Miscellanea historica ; des Guerroys, Les Saincts de Troyes.

  107. [316]

    L’abbé C. Chevalier et Michelet.

  108. [317]

    Charlotte, fille de Louis, duc de Savoie, et d’Anne de Chypre. Louis IX l’avait épousée en secondes noces, après la mort de Marguerite d’Écosse, sa première femme.

  109. [318]

    Jeanne de France, dite aussi de Valois.

  110. [319]

    Imbert de Bastarnay, sire du Bouchage, gentilhomme dauphinois, qui s’attacha de bonne heure à Louis XI, et le servit avec fidélité, mais non sans intérêt.

  111. [320]

    De Maulde, Jeanne de France, p. 156 :

    Le 1er décembre, la reine se sentit au plus mal ; elle manda un de ses notaires, et en présence de son conseil, de ses quatre docteurs en médecine, et d’une partie de ses officiers, elle dicta, au château d’Amboise, un testament où se trahit sa sollicitude. Au premier rang de ses exécuteurs testamentaires, elle nomme son fils de Beaujeu ; mais sa fille Jeanne est le seul de ses enfants qui reçoive un sou venir personnel.

    La reine recommande aussi au roi Charles, son fils, le couvent des Frères Mineurs d’Amboise. — D’après l’Inventaire des archives municipales d’Amboise, publié par M. l’abbé C. Chevalier, la reine avait reçu le château d’Amboise en douaire personnel, et en avait pris possession, par commissaires, au mois de novembre précédent.

  112. [321]

    Selon nos légitimes inductions, c’est à la naissance du Dauphin, naissance si impatiemment attendue du Roi et du royaume tout entier, que se rapporte le miracle accompagné de prophétie rapporté au procès d’information pour la canonisation d’Hélie de Bourdeille. — Voir plus haut, page 50. — Le cardinal de Bourbon, qui baptisa le Dauphin Charles, fut aussi son parrain.

  113. [322]

    C’est du second fils de Louis XI, duc de Berry, qu’Hélie de Bourdeille fut parrain ; toutes les vraisemblances concourent à justifier cette opinion. D’ailleurs, le fait que l’archevêque de Tours tint sur les fonts sacrés un des fils de Louis XI est certain, et il est impossible qu’il s’applique à quelque autre enfant du Roi, celui-ci n’en ayant point eu d’autre sous l’épiscopat d’Hélie de Bourdeille, à Tours. — Voir plus haut, page 55.

  114. [323]

    Ce n'est qu’au XVIIe siècle, lorsqu'une autre maison occupait le trône, que cette sainte princesse reçut, dans l’histoire, le nom de Jeanne de Valois, du nom de la branche royale à laquelle elle appartient. De son vivant, elle signa toujours : Jehanne de France. Sa sœur, du reste, qu’on a appelée, du nom de son mari, Anne de Beaujeu, signait aussi : Anne de France, car, dit Brantôme, dans la Vie de la fille aînée de Louis XI, le plus beau nom d’une fille de France est toujours de mettre ce beau surnom de France. Anne était née avant que Louis XI fût parvenu au trône. — Quant à Jeanne, elle naquit à Nogent-le-Roy le 15 mars 1464, dit Jean de Troyes. Mais, dans son interrogatoire au procès d’annulation de son mariage, Jeanne déclare être née le 23 avril.

  115. [324]

    Le père Jean de la Fontaine était déjà vieux lorsqu’il prit la direction spirituelle de la petite Jeanne de France. Il dut néanmoins garder cette direction plus longtemps que ne le suppose le manuscrit de l’Annonciade, s’il est vrai, comme tout le fait croire, que la sainte princesse n’ait jamais eu d’autres directeurs que celui-ci, et après lui le père Gilbert-Nicolas. Le père Gilbert-Nicolas, en effet, était à peu près du même âge que Jeanne de France, puisqu’il déclare, en 1505, avoir quarante ans. — Voir : Archives du Cher, Originaux, Fonds de l’Annonciade, Imprimés de la règle des religieuses de Sainte-Jeanne, etc. Acte du 11 mars 1504 (1505 nouveau style). Dans cet acte passé par devant le prévôt de Bourges, et qui a pour objet les intérêts temporels du couvent de l’Annonciade, le P. Gilbert-Nicolas est dit âgé de quarante ans ou environ. — Du reste, le père Gilbert-Nicolas qui, par ordre ou tout au moins avec approbation de Léon X, avait changé son nom en celui de Gabriel-Marie (Archives du Cher, pièces des 8 janvier et 26 juillet 1518), mourut en odeur de sainteté, le 27 août 1532, au couvent des Annonciades de Rodez. Si le récit du manuscrit de l’Annonciade, reproduit au Summarium de la cause, était exact en ce qui concerne l’époque où le père Gilbert-Nicolas succéda au père Jean de la Fontaine auprès de la sainte princesse, il s’ensuivrait qu’il serait mort presque centenaire, après soixante-dix ans de prêtrise, ce que rien ne laisse supposer.

  116. [325]

    M. R. de Maulde doute de l’authenticité de cette lettre, parce que la suscription porte : A ma sœur la duchesse de Bourbonnois, et qu’Anne de Beaujeu ne prit qu’en 1488 le titre de duchesse de Bourbonnais. Mais il faut remarquer que l’on ne possède qu’une copie ancienne de cette lettre (Bibl. nat., ms. franç. 3924, pièce 21, 11 recto), et que la suscription peut fort bien être l’œuvre du copiste. La lettre, en elle-même, nous semble porter tous les caractères d’authenticité.

  117. [326]

    L’épouse infortunée du duc d’Orléans résida presque constamment à Amboise durant la période scandaleuse, de la part de son époux, qui s’étend de la mort de Louis XI jusqu’au sacre de Charles VIII (mai 1484), et même au delà. Il est impossible qui durant ces tristes mois, si cruels pour la pieuse princesse, celle-ci n’ait pas reçu plus d’une fois les consolations du saint archevêque de Tours, que ses frères, les Franciscains d’Amboise, tenaient sûrement au courant de la douloureuse situation que l’attitude du prince créait à Jeanne de France, leur pénitente. Ce qui nous confirmerait dans notre sentiment, c’est que les historiens constatent que la pieuse et malheureuse princesse, à celte époque, consacrait à des œuvres de bienfaisance ou de dévotion tout ce qu’elle pouvait prélever sur ses revenus, se faisait affilier à des confréries célèbres, contribuait à la restauration de sanctuaires vénérés, et recevait du pape Sixte IV, probablement par l’intermédiaire de l’archevêque de Tours, des bénédictions et des indulgences. — Voir Pierquin de Gembloux, pp. 356, 357.

  118. [327]

    À remarquer une touchante concordance : Louis XI propage officiellement en France la dévotion franciscaine de l'Angelus. La reine Charlotte fonde à Paris les Clarisses de l’Ave Maria ; et sainte Jeanne de Valois, sa fille, établit, sous le souffle de l’esprit franciscain, l’Ordre de l’Annonciade. Peut-on croire que le saint archevêque de Tours, lui-même fils de saint François, ait été étranger à toutes ces œuvres franciscaines, destinées à honorer le même mystère ?

  119. [328]

    Les historiens ont presque tous noté dans Anne de Beaujeu une absence de sympathie pour sa sœur. Mais rien ne justifie cette assertion. Assurément les deux princesses se ressemblaient peu. Anne de Beaujeu, si altière, si impérieuse, si femme de commandement, si femme tout court, dit Brantôme ; Jeanne de France, si humble, si douce, si modeste, si sainte, si peu femme, en un mot ! En tous cas, dit M. R. de Maulde (page 156), la conduite d’Anne de Beaujeu à l’égard de sa sœur fut constamment empreinte d’une parfaite dignité et de la plus entière correction, sans qu’il soit facile d’ailleurs de démêler la part qu’il faut faire à la politique ou à l’affection. — Mais dans l’enfance, la politique n avait point de part, la part était toute à l’affection.

  120. [329]

    Cet évêque, dont la responsabilité nous semble plus engagée, dans la circonstance, que celle de François de Brillac lui-même, était Geoffroy, troisième du nom, qui, d’après le Gallia Christiana, occupa le siège de Châlons de 1453 à 1503.

  121. [330]

    Tablettes chronologiques de l’histoire civile et ecclésiastique de Touraine, Tours, 1818.

  122. [331]

    Victorellus, apud Ciaccon. In Sixt. IV, t. II, col. 1267.

  123. [332]

    Psalm. CXXX.

  124. [333]

    Voir plus haut, page 83 et suivantes.

  125. [334]

    Ciacconio, t. II, col. 1274.

  126. [335]

    Ibid., col. 1267, Andréas Victorellus.

  127. [336]

    Muratori, Rerum Italicarum scriptores, t. III, Diario di Roma del Notajo del Nautiporto.

    Alli 15 di Novembri… furono pubblicati cinque cardinali nuovi, cioè l’arcivescovo de Conti… ambasciatore del re di Spagna ; messer Batista Ursino ; messer Gian. Jacopo, vescovo di Parma ; il vescovo di… etc. Alli 19, pigliarono il cappello i sopradetti cardinali.

  128. [337]

    Le cardinal camerlingue était alors le jeune Raphaël Riario, neveu de Jérôme Riario et petit-neveu de Sixte IV. En 1483, il n’avait guère que vingt-deux ans.

  129. [338]

    Minuit, à cette époque de l’année.

  130. [339]

    Diario del Notajo del Nautiporto :

    Alli 2 di Giugno (1482), Domenica, furono intertenuti in Palazzo del Papa, adore 23, il cardinale de’Savelli, e il cardinale Colonna, e Mariano Savello, per certe lettere, che furono trovate, che andavano al re Ferrando di un trattato, che dovesse entrare in Roma ilduca di Calabria. — Alli 3 Lunedi, furono i detti cardinali, la sera, menati in Castello prigione col detto Mariano Savello, e furono pigliate le case de i detti cardinali, e mcssivi fanti del Papa. — Alli 4, furono portati i letti e forzieri de’detti cardinali in Castello. — Alli 25 Luglio (1483), in questo di fuggi il signor Mariano Savello da Castello : che cenarono i cardinali, cioè il Camerlengo, Savello e Colonna, e il signor Mariano nell’orto dietro al Castello. E dopo la a cena, i cardinaii si misero a giocare, e giocarono in fino ad ore tre di notte ; ed in questo tempo che giocavano, il signor Mariano se ne fuggi, di modo che tutta la notte andô di molta gente armata per Roma cercando, e non fu trovato. — Alli 26, fu avulo nuova del signor Mariano Savello, che se n’era andato a Rocca Priora ; e Papa Sisto andô in Castello, e stettevi quasi tutto il di, e cacciô via il castellano, il contestabile e tutta l’altra brigatta ; ed il signor Paolo Orsino fa fare le guardie ogni notte per Monte Giordano, e alcune volte per Roma. — Alli 27, furono ristretli i cardinaii nel maschio, e data licenzaai loro famigli. — Alli 15 di Novembre, furono liberati i cardinaii, che stavano in Castello, cioè, Savelli et Colonna, ed uscirono di Castello per lo Corritore. ed anda rono a Palazzo ; e furono pubblicati cinque cardinaii nuovi… e fu fatto Legato di Peroscia il cardinale di No vara. E fu fatta compagnia da tutti i cardinaii à messer Batista Orsino, fino a Monte Giordano, e lui andava in mezzoai cardinaii Savelli e Colonna, e portava la cappa cardinalesca e il cappello negro ; et poi fu fatta com pagnia al Legato, e poi al Colonna, et poi al Savelli da tutti i cardinaii ; e fu fatta gran festa per Roma, gridan dosi : Ursinol Colonna I Savelli ! e di molti fuochi.

  131. [340]

    Rosmini, Vita di Filelfo, Epist. I.

  132. [341]

    Via Selci, 82, rione Monti, quartier des Monts, dans le voisinage de Sainte-Marie Majeure et de l’église des saints Martin et Sylvestre. — Sainte-Lucie, in Septisolio, dans laquelle fut élu le pape Grégoire IX, en 1227, était située près de l’Aventin et du Cœlius, au lieu dit les sept voies. — L’église de Sainte-Lucie in Silice a reçu divers noms : on l’a appelée in Orphea, en souvenir du lacus Orphœi, magnifique fontaine, ornée de la statue du poète Thrace, qu’on admirait dans son voisinage, dès le temps de Martial, X, 19 ; in capite Suburræ, de sa situation sur la partie élevée de la Suburra, quartier populeux de la Rome impériale ; inter imagines, des statues qui se voyaient dans les environs, à la même époque ; et enfin, in siricata, in silice, in selci, des blocs de lave basaltique, qui, étaient restés intacts, depuis des siècles, dans la voie adjacente à l’église. Quelques-uns prétendent qu’elle porta, au commencement, le titre de Sancta Maria in Orphea, et qu’elle fut d’abord dédiée à la Très-Sainte Vierge.

  133. [342]

    Piazza, Gerarchia, p. 732. — Panciroli, p. 484. — Gaetano Moroni, Dizionario di erudizione storico-ecclesiastica, t. XII, p. 72, v° Chiesa. — Mariano Armellini, Le Chiese di Roma. — S. Lucia in Selci.

  134. [343]

    Card. Papiensis Epistolœ.

  135. [344]

    Voir plus haut, p. 80.

  136. [345]

    Brantôme, Vie d’Anne de France.

  137. [346]

    R. de Maulde, Jeanne de France, page 154.

  138. [347]

    Chalmel, Tablettes chronologiques, etc., année 1484. — États Généraux tenus à Tours, le 4 janvier. Charles VIII y est déclaré majeur. Le burin nous a conservé la mémoire de cet événement dans trois gravures différentes : la première représente l’assemblée ; la deuxième, Charles VIII donnant audience aux députés du Languedoc, et la troisième est une vue de la ville de Tours, en deux planches, par Colignon. — Tous les auteurs ne sont pas d’accord sur la date précise de l’ouverture des États. Les uns donnent le 15 janvier, d’autres le 8, d’autres enfin, comme D. Martène, indiquent le mois de février. — Rituale Turonense, 1785.

    Adfuit (Helias de Bourdeille) Comitiis totius imperii Gallici Turonibus coactis die 15a Januarii anni 1484, in aula palatii archiepiscopalis, quæ etiamnum superstes.nobile ac elegans sacellum facta est, anno 1784.

    Cf. Jehan Masselin, Journal des États Généraux de 1484, p. 2 sqq. Description de l’ouverture des États et de la salle de l’archevêché de Tours.

  139. [348]

    Voir plus haut, p. 36.

  140. [349]

    C’est à tort que M. Bernier donne en note le nom de Robert de Lenoncourt. Ce prélat qui, effectivement, succéda à Hélie de Bourdeille, ne fut pourvu de l’archevêché qu’après la mort de celui-ci. De plus, il n’était pas cardinal.

  141. [350]

    Gall. Christ. T. XJV. — Ubi de Turonensi Provincia. — Bus Hauréau.

  142. [351]

    Michelet, Renaissance, p. 6-12.

  143. [352]

    Histoire de Marmoutier, t. II. Gui Vigier l'Ancien, IIe du nom, 35e abbé, (1453-1458).

  144. [353]

    Ibid. Gui Vigier III, le Jeune, 36e abbé, (1458-1498). Issu de genere baronum, c’est-à-dire, d’une maison très noble et illustre. — Profès du monastère, licencié en droit. Promu à la dignité abbatiale le 11 septembre 1458. — Montre beaucoup de zèle à soutenir les droits de son abbaye contre les moines de la Sainte-Trinité d’York. — Prête serment de fidélité à Louis XI, en 1461, à Amboise. — Fait, en 1465, des démarches pour récupérer des biens usurpés à l’abbaye pendant les guerres. L’abbaye était fort pauvre, soit négligence des abbés, soit malheur des temps. — En 1476, un Antoine Vigier, prieur de Notre-Dame-des-Champs à Paris, refuse d’héberger et de vêtir trois des religieux envoyés par l’abbé Gui : Il paraît par là que tous ces Vigier étaient extraordinairement attachés aux biens, et qu’ayant peu de religion, ils aimaient mieux les choses de la terre que celles du ciel. — En 1480, l’abbé et les religieux de Marmoutier donnent des marques de leur piété en faisant faire deux belles châsses d’argent pour lesquelles on emploie 500 marcs d’argent et 22 d’or ; de plus, une croix d’argent dont la seule façon coûta cent écus d’or. — En 1483, une bulle de Sixte IV du IX des Calendes de juillet, permet à Louis XI de se faire apporter les saintes ampoules de Reims et de Marmoutier, ainsi que la vraie croix de la Sainte-Chapelle de Paris. En 1487, Gui Vigier demande au Roi sa protection, pour pouvoir faire le voyage de Rome. Il demande aussi au pape, pour deux de ses religieux, un ecclésiastique de Tours, deux autres personnes et pour lui-même la permission d’aller à Jérusalem. — Le 24 juillet 1494, Alexandre VI donne par bulle aux abbés de Notre-Dame de Luxembourg, de Marmoutier et de Chezal-Benoît, commission de visiter les monastères de France, et de travailler à leur réformation : L’observance était pour lors fort affaiblie dans les monastères. — Gui Vigier était très considéré de Charles VIII. Lorsqu’il tomba malade, le Roi le fit visiter, en son nom, par le P. Olivier Maillard, cordelier, célèbre prédicateur. — Gui Vigier mourut le 25 mai 1498. — C’est sous son gouvernement, que le P. François Binet, un des hauts dignitaires de Marmoutier, quitta l’abbaye pour se mettre sous la conduite de saint François de Paule, auquel il succéda plus tard dans la charge de Général de l’Ordre des Minimes.

  145. [354]

    Baluze, Miscellan., Lucques, 1761, t. I, page 362, sqq.

    Les ambassadeurs désignés pour porter à Rome ces hommages et doléances de premier avènement, furent : Le Comte Daulphin d’Auvergne ; l’Evesque et duc de Langres ; Estienne, évêque de Séez ; F. Claude de Dinteville, abbé de la Ferté, Ordre de Cisteaux ; Me Jean Raolin, protonotaire apostolique ; Robert Gaguin, ministre général de l’Ordre de la Trinité et Rédemption des captifs ; les sieurs de la Barde, seneschal de Lyon, et de Gardette, chambellans ; Me Claude Chauvreux et Jean Rabat, conseillers du Parlement ; Eustace Salomon, secrétaire du Roy. — Leurs lettres de créance sont toutes datées du 21 juillet 1484.

  146. [355]

    Nautiporto, Diario di Roma, cit.

    Alli 13 ottobre (1483) andò il cardinale di Balue, alias Andegavense, per Legato in Francia a coronare il Re di Francia.

  147. [356]

    Jeanne de France, p. 171.

  148. [357]

    Le cardinal de Foix se trouvait auprès du duc de Bretagne.

  149. [358]

    Jeanne de France, p. 171.

  150. [359]

    Voir : Preuves des libertés de l’Église gallicane, t. II, p. 770. Assemblée du clergé français à Tours, en 1510. — Du Plessis d’Argentré, I, II, p. 349. — Natal, Alexand. Sæc. XV, XVI. Dissert. XI, t. XVIII.

  151. [360]

    Thuan, Hist. sui temporis, t. I, p. 31. Francof., 1614.

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