I. Mémoire historique : Chapitres 10 à 19
71X. Le zèle de la maison de Dieu. — La restauration des temples. — La régularité et la splendeur du culte divin.
1. Le zèle d’Hélie de Bourdeille pour la restauration et l’embellissement des églises. — La collégiale de Saint-Astier. — L’église suburbaine de Saint-Georges. — La cathédrale et son maître-autel. — La collégiale de Saint-Florent. — Les moyens qu’il emploie pour procurer des ressources à ces églises ou autres lieux pies. — Il révise le Bréviaire de Périgueux. — Il fait, à la cathédrale et à Saint-Front deux fondations annuelles et perpétuelles, 25, 37, 59, 64, 71, 76, 84, 167, 401.
Hélie de Bourdeille portait sur toutes choses le zèle ardent qui l’enflammait pour la gloire de Dieu et le salut des âmes ; en toutes choses, il l’exprimait avec une véhémence et une ingéniosité peu communes. Tout entier au relèvement des mœurs, de la discipline, de la vie chrétienne, en un mot, il n’en était pas moins préoccupé de la restauration des édifices consacrés à Dieu, de l’embellissement et même de la magnificence de ses temples et de ses autels, de la dignité et des splendeurs du culte. Là encore, le champ était vaste, il y avait tout à faire. Les guerres avaient couvert de ruines ce diocèse naguère si bien pourvu, si riche en monuments ; la désolation matérielle y égalait la dévastation morale. Heureusement, ce pauvre volontaire puisait dans sa pauvreté même des ressources inespérées ; cet humble nourrissait sous le froc de grandes et ambitieuses pensées, en tout ce qui intéressait la gloire de Dieu et de ses Saints. Cet homme, épris de sa bassesse comme d’autres le sont de leur folle grandeur, avait toutes les vertus, même la vertu de magnificence, et à l’occasion, il en produisait les actes.
La collégiale de Saint-Astier, nous le savons déjà par une supplique adressée au Saint-Siège en sa faveur, était complètement ruinée : Hélie de Bourdeille donne, de ses deniers, une forte somme d’argent pour commencer à la relever. L’église paroissiale de Saint-Georges, aux faubourgs de Périgueux, se trouvait dans un aussi lamentable état : Hélie de Bourdeille, à ses frais, en refait, avec le portail, la plus grande partie. La cathédrale, dédiée à saint Étienne, avait beaucoup souffert : Hélie de Bourdeille contribue largement aux travaux de consolidation et d’embellissement qui y sont exécutés. Il se charge, en outre, de la réfection du maître-autel qui devient l’un des plus beaux de France
, au dire de Bois-Morin, et qui, de fait, coûta à son donateur deux mille livres tournois, somme relativement considérable. La collégiale de Saint-Front, ce joyau de l’art byzantin, s’est vivement ressentie, elle-même, de ce que les anciens appelaient l’improbité des temps
: Hélie de Bourdeille ne l’oublie point dans ses pieuses largesses, et contribue avec empressement, de ses ressources personnelles, aux restaurations nécessitées par les circonstances. 72Et ainsi, proportions gardées, pour toutes les églises, oratoires, sanctuaires de son diocèse, que Bois-Morin et les historiens venus après lui, se déclarent incapables d’énumérer.
Toutefois, parmi ces nombreux travaux qu’Hélie de Bourdeille entreprit ainsi pour la gloire de Dieu, dans les églises délabrées de son cher diocèse, les restaurations exécutées à la collégiale de Saint-Astier nous semblent avoir tenu le premier rang, du moins en raison de leur importance. Ici, sans doute, il est permis de faire des réserves, au point de vue de l’art proprement dit. Assurément, cette collégiale, dans l’état où l’ont mise les remaniements successifs des XIIe et XVe siècles, non compris les retouches encore plus malheureuses des siècles suivants, se recommande moins à l’artiste qu’à l’historien. Avec ses grandes cicatrices, marques trop visibles de séculaires outrages, elle pique la curiosité, inspire l’intérêt et même la sympathie, plus qu’elle n’excite l’admiration. Autant ce vaste édifice, vu à quelque distance, flatte l’œil par sa belle allure, la masse imposante de son haut clocher et surtout par sa position au centre de la petite ville — si gracieusement assise dans l’un des sites les plus charmants des bords de l’Isle, encadrée par un paysage vraiment classique, à l’élégante simplicité duquel, ainsi qu’on l’a dit, rien ne manque, — autant, vue de près, l’église Saint-Astier déconcerte l’archéologue et navre l’amateur d’unité. L’unité est, certes, ce qui lui manque le plus. Et puis, on ne lit pas couramment cette œuvre. On a de la peine à se reconnaître au milieu de l’enchevêtrement de ces époques disparates ; l’archéologue surtout, et c’est ce qu’il ne peut pardonner, n’y cherche point sans embarras l’église primitive du Xe siècle, l’église à coupoles, la première par la date des dérivées de Saint-Front de Périgueux !
Mais nous n’avons point à considérer les choses au même point de vue que l’antiquaire ou l’artiste. Nous savons fort bien, du reste, qu’Hélie de Bourdeille, ayant à relever cette église en grande partie démolie, écroulée, a dû y employer les ouvriers de son temps, et que les ouvriers de son temps étaient aussi habiles à construire dans le style de leur siècle, qu’incapables de restituer dans son style primitif l’œuvre mutilée de leurs ancêtres. Nous savons que cette époque ne ressemblait en rien à la nôtre, où l’originalité semble décroître en raison directe de l’érudition qui copie, reproduit à merveille, mais ne sait pas créer. Sans tenir rigueur au saint évêque de ce qu’il a été de son temps, dans ses reconstructions comme en tout le reste, d’ailleurs, nous lui savons gré, au contraire, de l’effort prodigieux et des énormes sacrifices qu’il dut s’imposer pour rendre à Dieu et à son culte cette grande collégiale aux trois quarts renversée. Ce porche emprunté à la base du clocher, et si remarquable 73en ce qu’il accuse le moment précis où l’ogive va disparaître pour laisser la place aux arcs à plein cintre, renouvelés de l’antique ; cette nef méridionale et sa curieuse façade à contreforts saillants, chemin de ronde et créneaux ; ces figures d’apôtres, en bas-reliefs du XIIe siècle, et cette étrange tête du Christ encastrées dans le mur de cette même façade par les artisans du XVe, désireux, on le dirait, de conserver jusqu’aux moindres débris des âges de foi ; ce chœur, aux belles dimensions, cette abside polygonale avec ses voûtes à nervures naissant des angles mêmes du polygone ; enfin, cette crypte vénérable, presque entièrement remaniée au XVe siècle, et qui excite tant d’intérêt depuis qu’on l’a remise au jour : voilà ce qui nous touche surtout, presque exclusivement, parce que c’est là que nous retrouvons la main d’Hélie de Bourdeille, le fruit de ses saintes libéralités pour une bonne partie de ces travaux, et pour le reste, la contagion de son zèle communicatif, l’effet de son impulsion bénie.
Aussi pieusement avide de la décence et de la pompe des cérémonies, que de la magnificence des édifices, Hélie de Bourdeille porta également de ce côté ses sollicitudes. Nous le voyons réviser et approuver le Bréviaire du diocèse de Périgueux : lourde tâche à une époque où le Bréviaire n’avait point encore été réformé par le Saint-Siège ; où l’approbation des livres ne pouvait s’étendre au delà de l’exemplaire révisé ; où les publications manuscrites coûtaient tant de temps, de soins et d’argent ; où la transcription d’un simple bréviaire, sans ornements, exigeait du copiste, au jugement de M. Léopold Delisle, une demi-année de travail ; où le prix moyen d’un livre ordinaire s’élevait à cinq cents francs de notre monnaie, sans compter ni la matière première, ni la reliure.
Hélie de Bourdeille ne recula point devant cette grosse entreprise, et il eut le mérite de la mener à bien. Le Bréviaire dont il avait doté son Église fut religieusement gardé et maintenu par ses successeurs, tout au moins jusqu’à la grande réforme de saint Pie V. Il résulte, en effet, d’une découverte récente, faite par M. Cailliac, bibliothécaire de la ville de Périgueux, que dès le mois de janvier 1485, le vicaire général de l’évêque Geoffroy Ier de Pompadour, Antoine Vermerot, et le Chapitre cathédral de Périgueux livrèrent à l’impression après en avoir fait vérifier et certifié l’authenticité, le texte dudit Bréviaire :
Copiam Breviarii per quondam bone memorie dominum Heliam de Burdelia, tunc Petragoric. episcopum, papyro scriptam olim ordinati.
[Copie du Bréviaire exécuté jadis sur parchemin par ordre de feu Monseigneur Hélie de Bourdeille de bonne mémoire, alors évêque de Périgueux.]
Les quarante ou cinquante feuillets retrouvés par M. Cailliac entre deux feuilles de parchemin servant de couverture à un terrier de la maison de Saint-Astier, portent, à la suite de l’approbation épiscopale et capitulaire :
Impressum Venetiis, 74impensis et cura Joannis Antonii de Biretis. MCCCCLXXXVIJ. Kal. Augusti.
[Imprimé à Venise sous les auspices et le soin de Jean-Antoine de Biretis, le 1er août 1487.]
L’imprimerie ne devait être introduite que onze ans plus tard en Périgord. C’est donc au clergé de Périgueux que revient l’honneur d’avoir, avant qui que ce soit dans la province, utilisé une invention appelée à de si hautes destinées, et à Hélie de Bourdeille que revient la gloire d’avoir fourni en Périgord, de même qu’en Touraine, suivant ce que nous dirons plus loin, les premiers ouvrages vulgarisés par la merveilleuse découverte.
Le pieux évêque était aussi soucieux des pompes de la sainte liturgie, que de la pureté des textes employés dans la récitation quotidienne des Heures canoniales. Pour satisfaire sa dévotion personnelle, et du même coup, contribuer de ses deniers à la splendeur du culte, il fit de riches fondations, avec distributions, à la cathédrale et à Saint-Front, pour deux fêtes annuelles, l’Assomption de Notre-Dame et la solennité de son séraphique Père, saint François d’Assise.
Il prenait part, autant que ses devoirs épiscopaux le lui permettaient, aux cérémonies de son église cathédrale et de sa belle collégiale de Saint-Front. Il en présidait les fonctions solennelles ; et lorsque la nécessité l’appelait ailleurs, par exemple, dans ses châteaux d’Agonac, de Château-l’Évêque, de Plazac, qui sont places de l’évesché
, dit Bois-Morin, il y célébrait pontificalement, avec tout l’éclat possible, les fêtes majeures que ramenait le cours de l’année. C’est même à l’occasion de ces messes pontificales, célébrées en dehors de Périgueux, qu’il remarqua la piété, la douce ingénuité et les autres mérites du jeune choriste qui lui était envoyé de Saint-Front et dont il devait faire bientôt son secrétaire, un peu plus tard son confesseur, finalement, l’intime confident de son âme, le fidèle témoin des merveilles cachées de sa sainte vie. — Enfin, le pieux évêque s’ingéniait et se multipliait pour suppléer, en face de l’immensité des besoins, à l’insuffisance nécessaire, inévitable, de ses in cessantes largesses. Il obtint du Saint-Siège, nombre de faveurs et Indulgences qui stimulèrent la piété des fidèles, provoquèrent leurs aumônes, et tout en procurant le salut de leurs âmes, permirent aux hôpitaux, aux monastères, aux églises de reprendre le cours de leurs destinées, voire même, avec le temps, de revenir à leur ancienne splendeur.
2. Conflit séculaire entre le Chapitre cathédral et le Chapitre collégial, au sujet des reliques de saint Front. — Hélie reprend le projet de Pierre de Saint-Astier, l’un de ses prédécesseurs, touchant l’élévation du saint corps. — La supplique des chanoines de Saint-Front à Eugène IV, en 1441. — Hélie de Bourdeille parvient à faire l’accord entre les deux Chapitres. — Le Chef du Saint restera à la collégiale, et la cathédrale recevra une relique insigne, le bras du glorieux apôtre. — Les largesses du pieux évêque facilitent l’apaisement. — Admirable reliquaire qu’il donne pour le Chef de saint Front. — Une belle œuvre d’art. — Sur nouvelle autorisation papale, Hélie de Bourdeille procède à l’élévation et translation des précieuses reliques. — Les deux fêtes de translation. — Il obtient du Saint-Siège des Indulgences considérables pour ces deux solennités, 37, 46, 59, 72, 166-167, 391-393, 423.
Une mention spéciale est due à la translation des reliques de saint Front, et à l’admirable reliquaire qu’Hélie de Bourdeille fit exécuter, à ses frais, pour y déposer le Chef du glorieux apôtre de la contrée. — Depuis longtemps, depuis plusieurs siècles même, les évêques de Périgueux et les chanoines de l’antique collégiale songeaient à élever le corps du bienheureux Confesseur. Deux cents ans déjà écoulés, un des 75plus vénérés prédécesseurs d’Hélie de Bourdeille, Pierre de Saint-Astier, des Frères Prêcheurs, avait fait les premières démarches nécessaires pour rendre aux reliques de l’apôtre du Périgord ces honneurs exceptionnels, que réclamait la piété populaire. Mais depuis plus longtemps encore, le Chapitre cathédral et le Chapitre collégial étaient en conflit au sujet de ce trésor inappréciable dont ils se disputaient, en tout ou partie, la possession. Si l’on en croit certains auteurs, le conflit était même arrivé à l’état aigu. En tout cas, il avait paralysé tous les efforts et tenu l’affaire en suspens.
En 1441, trois ou quatre ans après la promotion d’Hélie de Bourdeille au siège de Périgueux, mais ainsi que nous l’expliquerons plus tard, bien avant qu’il en eût pris possession solennelle, et précisément dans un moment où il ne résidait pas dans son diocèse, le Chapitre de Saint-Front avait essayé de terminer le litige à son profit, en brusquant les choses, et en obtenant d’Eugène IV l’autorisation de procéder à la translation du saint corps par le ministère d’un évêque catholique quelconque. Toutefois, pour des motifs qui ne nous sont pas connus, mais auxquels la résistance énergique du Chapitre cathédral ne dut pas être étrangère, l’autorisation obtenue ne fut pas suivie d’effet, et l’honneur, comme aussi la peine, échut à Hélie de Bourdeille, de composer les esprits, de rapprocher les cœurs, et de terminer, à la satisfaction de tous, prêtres et fidèles, ainsi qu’à la plus grande gloire de Dieu et de son illustre serviteur, une de ces querelles, qui, au moyen âge, prenaient des proportions dont il est difficile de se faire une juste idée aujourd’hui.
Mais il dut y mettre beaucoup de patience et de temps, attendre qu’un exercice prolongé du ministère pastoral dans le pays, une longue suite de services rendus, lui eussent donné sur tous une autorité morale qui ne s’acquiert qu’avec les années. Il dut aussi payer de sa bourse, et résoudre par d’abondantes largesses les dernières objections de l’entêtement et du parti pris.
Hélie de Bourdeille décida, du consentement de l’un et l’autre Chapitre, que le Chef de saint Front, séparé du corps, et exposé, à part, à la vénération des fidèles, resterait à l’église de Saint-Front, tandis que l’église cathédrale recevrait une relique insigne, une relique majeure, l’un des bras du saint apôtre du Périgord. En même temps, et pour faciliter l’accord, il se chargea d’offrir à l’église de Saint-Front le reliquaire dans lequel serait déposé le Chef sacré ; ce qui donne à penser qu’il donna de même au Chapitre cathédral le reliquaire dans lequel furent enchâssés les saints ossements attribués à cette église. Mais des renseignements précis nous manquent sur ce dernier point, tandis que nous sommes 76exactement instruits de la valeur réelle et artistique du reliquaire que le Chapitre de Saint-Front dut à la munificence du saint prélat.
Ce reliquaire, d’un travail exquis, constituait une véritable œuvre d’art. Il était d’argent massif, doré, merveilleusement ciselé, enrichi d’émaux, bref, un joyau d’orfèvrerie comme on savait les créer à cette époque. Il avait coûté douze cents livres tournois, ce qui est un gros chiffre pour le temps. Hélie de Bourdeille, disent les bons chanoines de Saint-Front, dans un document authentique qui atteste leur reconnaissance, avait tenu à en couvrir tous les frais, y compris ceux du transport et de la mise en place
. — L’humble moine ne faisait pas les choses à demi.
Lorsque tout fut prêt, en 1463, l’évêque de Périgueux se munit, auprès du Saint-Siège, d’une nouvelle autorisation apostolique. Puis, au mois de mai de la même année, il procéda solennellement à l’élévation du saint corps, assisté des évêques de Rieux et de Sarlat, alliés, l’un et l’autre, croyons-nous, à la famille de Bourdeille : Pierre Bonald, évêque de Sarlat, 1447-1461, puis de Rieux, 1461-1469 ; Bertrand de Rouffignac, neveu du précédent, évêque de Sarlat, 1461-1485.
Pour achever de donner à cette solennité son caractère chrétien et vraiment surnaturel, Hélie de Bourdeille avait supplié le Saint-Père d’ouvrir, en faveur des populations du Périgord, les sacrés trésors de l’Église, et obtenu deux Indulgences plénières, l’une ad triennium [durant trois jours], pour la fête de l’élévation du saint corps, l’autre, ad unam diem [durant un jour], pour la fête de la déposition du Chef sacré dans son précieux reliquaire. Faveurs spirituelles qui durent produire un grand et salutaire effet sur le peuple, à une époque où elles étaient beaucoup plus rares et plus parcimonieusement mesurées que de nos jours. Au reste, l’impression fut si profonde que la ville de Périgueux crut devoir consigner dans ses archives la mention du mémorable événement :
L’an que dessus (1468), le corps de monseigneur sainct Front fust retiré de son tombeau et fust mis dans la châsse. C’estoit le 22 may. Cette cérémonie fust faitte par Hélie de Bourdeille, évesque de Périgueux, qui alla à Rome tant pour obtenir de relever le corps dudict monseigneur saint Front, que pour solliciter le pardon des peines et des fautes, ce qui luy fust concédé. Le pardon dura trois jours. Dans ceste solennité, mon dict seigneur l’évesque de Périgueux fut assisté de l’évesque de Sarlat et d’un oncle de cet évesque, qui avoit esté évesque de Rieux et de Sarlat ; ils estoient l’un et l’autre de la maison de Rouffignac, du pais du Limousin. Et il y vint tant de peuple que ce fust chose merveilleuse. — (Archives de Périgueux, Livre Jaune, fol. 17 r°.)
Le Chef de saint Front fut placé au milieu du chœur de l’illustre 77collégiale. Suivant un auteur périgourdin, le reliquaire
était surmonté d’une voûte faite en pyramide. Tout le dehors était entaillé de figures de personnes, de monstres, de bêtes sauvages de diverses figures, de sorte qu’il n’y avait pas de pierre qui ne fût enrichie de sculptures, et plus encore remarquable par le savoir-faire antique, enrichie de vitres de différentes couleurs et de lames de cuivre dorées et émaillées, et tout le circuit environné de barres de fer…
Quant à la relique insigne, échue à l’église cathédrale, Hélie de Bourdeille profita de la fête si populaire et de la célèbre procession de Sainte-Quitère, pour l’y transférer solennellement, avec tous les honneurs liturgiques prescrits par les lois et la coutume.
XI. Sollicitude d’Hélie de Bourdeille pour le bien public et le soulagement du peuple. — Ses rapports avec le roi Charles VII.
1. Hélie de Bourdeille, conscient de ses devoirs épiscopaux, en ce qui concerne la protection de la cité. — Son zèle pour le soulagement du peuple. — Ses exhortations, aux États du Périgord. — Son attitude et ses démarches en faveur des gens de labeur et des pauvres, auprès des grands et spécialement des commissaires du Roi. — Le surcroît de préoccupations et de peines que lui occasionne l’affaire des francs-fiefs et des nouveaux acquêts de communautés d’Église, 30 31, 73.
L’évêque a toujours été, chez nous, le gardien de la cité, custos civitatis, c’est-à-dire, le défenseur des droits du peuple, le protecteur de ses intérêts, son intermédiaire et son avocat auprès des représentants de l’autorité royale. Pour Hélie de Bourdeille, cette appellation glorieuse ne fut jamais un vain titre. Avec non moins de vigilance, d’habileté, de paternelle charité que ces grands évêques de l’ère gallo-romaine ou des temps mérovingiens, il sut toujours prendre en mains la cause de son peuple, et parmi ce peuple, la cause particulièrement touchante des humbles, des petits, des gens de labeur, qui, en ces années besogneuses, de troubles et de guerre sans fin, succombaient sous le fardeau des charges publiques. Il ne négligeait rien, ne reculait devant aucune démarche, si contraire qu’elle fût à ses goûts, pour défendre utilement cette cause, et pour la gagner.
On a gardé souvenir de ses exhortations réitérées aux États du Périgord, lorsque, siégeant lui-même à cette assemblée provinciale, il suppliait ses membres de prendre en considération les misères des populations ouvrières, de l’homme de la glèbe, et d’apporter tous les adoucissements compatibles avec les circonstances à un état de choses devenu si pénible pour le travailleur de la ville et des champs.
Ces États, que le Périgord avait su acquérir ou se conserver le droit 78de réunir, lorsqu’il fut détaché du Languedoc et rattaché à la Guyenne, fournissaient au saint évêque l’occasion la plus favorable pour plaider utilement cette cause du peuple, dont nous le trouverons préoccupé toute sa vie. Les questions qu’on traitait, de par son institution même, dans cette assemblée, étaient justement celles qu’il ne cessait d’agiter en lui-même, pour le plus grand bien de son cher troupeau.
La matière des délibérations des États, (dit l’abbé Audierne), était la police intérieure du pays, la réforme de la justice, le commerce et l’agriculture. L’impôt était soumis à la vérification des États : on les consultait avant de le répartir. Lorsque les États avaient consenti, le Roi donnait commission aux préposés des finances, d’asseoir et d’imposer la somme accordée. — (Périgord Illustré, p. 45.)
C’est bien là, on le verra mieux par la suite, tout le programme des remontrances, des revendications et doléances que le serviteur de Dieu, ne cessera, jusqu’à son dernier jour, d’adresser, pour le peuple, aux plus hauts détenteurs du pouvoir.
Mais le bon pasteur ne se bornait pas à intervenir auprès des États. Par amour pour le peuple, et contrairement à ses plus intimes préférences, il entourait de prévenances les grands du pays, les fêtait largement, multipliait à leur égard les invitations, les réceptions où il les traitait avec magnificence, bien persuadé que ces attentions auraient, en faveur de ses clients, les plus heureux résultats. De même, lorsque les commissaires du Roi arrivaient dans le pays, pour y imposer la taille et y lever des subsides, le saint évêque courait au-devant d’eux, se les rendait favorables par des offrandes en nature ou des invitations gracieuses, qui lui permettaient ensuite de leur représenter avec plus d’efficacité les misères du peuple, et de les induire à une modération qu’ils ne montraient pas partout. Souvent, nous dit Bois-Morin, le charitable évêque entreprit de longues courses, de pénibles voyages pour défendre auprès des princes une cause qui lui était mille fois plus chère que ses propres intérêts. L’affaire des francs-fiefs, ajoute le bon biographe, et les négociations qu’Hélie de Bourdeille dut entreprendre, lorsqu’il s’agit de régulariser les nouveaux acquêts faits par les communautés d’Église, lui apportèrent un gros surcroît de préoccupations et de peines, qu’il accepta vaillamment, du reste, bien loin de songer à s’y soustraire. Cet homme de Dieu, ce vrai pasteur, mort à lui-même et qui, si volontiers eût donné sa vie pour son troupeau, n’avait pas de plus grande joie que de la dépenser et sacrifier en détail pour le bien spirituel et même temporel des ouailles qui lui étaient confiées.
Les Archives de la ville de Périgueux nous fournissent un document 79qui vient assez à propos, corroborer le témoignage de Bois-Morin touchant les peines que son bon maître prenait pour alléger, autant qu’il était en lui, les charges du peuple. Il s’agit d’une lettre contenue au Livre Noir. Cette lettre est datée de Tours, 1446, et relative à l’impôt sur la viande. On y engage l’évêque Hélie de Bourdeille à renoncer à toute résistance ou réclamation au sujet de cet impôt, car il y a nécessité urgente de réparer les murailles de la ville et de la Cité, et le Roi a toujours eu le droit d’établir de pareilles taxes pour ces sortes de travaux. La missive en question ne porte point de nom d’auteur, mais nous avons tout lieu de l’attribuer à Guy de Bernard, archidiacre de Tours, frère ou neveu de l’archevêque Jean de Bernard, qui occupait alors le siège de cette ville. Guy de Bernard cumulait avec ses fonctions ecclésiastiques celles de maître des requêtes de l’hôtel du Roi. Nous le voyons, à ce titre, chargé conjointement avec Jean de Mareuil-Simon, conseiller du Roi, d’imposer, — après consentement des États du Périgord, — la somme de deux mille deux cent trente livres, sur les habitants de la sénéchaussée de Périgueux, pour l’année 1453. Dans son grand désir d’être secourable aux petites gens que l’impôt sur la viande atteignait plus péniblement, le bon évêque s’était, sans doute, adressé de préférence à cet officier royal, que sa qualité d’ecclésiastique semblait devoir rendre plus accessible aux humbles représentations du défenseur des pauvres. De là, le refus qu’il s’attira, et qui n’en demeure pas moins, pour lui, comme un titre d’honneur gardé aux archives de la municipalité.
Hélas ! les motifs que le charitable évêque avait à invoquer auprès des pouvoirs publics, en faveur de son peuple, n’étaient que trop nombreux et trop fondés, en ces années où la paix, après de si longues guerres, venait à peine de se rétablir. Comme il arrive toujours en pareil cas, de terribles épidémies succédèrent au fléau des armes. Les Archives de Périgueux nous signalent, entre autres, l’année 1463, comme une année de désolation pour la ville.
En aoust, (disent-elles), Périgueux fut atteint de grandes maladies, et la mortalité dura jusques à Pâques de l’année ensuivante. Pendant ce temps, la cour du Roy dut se tenir à Brantosme, et la cour de l’Official, au chasteau d’Agonac. — (Livre Jaune, fol. 17 r°.)
Il est vrai que l’année suivante, 1464, fut une année de bénédiction, ce que les mêmes Archives constatent avec une pieuse reconnaissance :
Dans le cours de cette année, de grands biens se répandirent sur la présente ville et ailleurs. De quoy nous rendons grâces à Dieu, à sa Mère, à sainct Front, nostre patron, et aux autres saincts. — (Ibid., fol. 19.)
Mais la sollicitude d’Hélie de Bourdeille pour les intérêts temporels 80de son peuple nous amène à constater et à apprécier les relations que le saint évêque de Périgueux eut avec le roi Charles VII, qui, en ces temps, régnait sur la France.
2. Les trois grandes passions d’Hélie de Bourdeille. — Il sait les concilier, en les subordonnant l’une à l’autre. — Sa soumission au Saint-Siège. — Son attitude à l’assemblée de Bourges, en 1452. — Le roi Charles VII lui demande une Consultation sur le procès de Jeanne d’Arc. — Où en était alors le projet de réhabilitation de l’illustre héroïne, 31, 87-88, 91 92, 168-169, 342.
Trois grandes passions dominent la vie d’Hélie de Bourdeille, et la remplissent tout entière : l’amour de l’Église, l’amour et le culte de la Papauté, l’amour de la France. À une époque troublée, malheureuse et de défaillance, où ces trois grandes causes semblaient se heurter et presque se contredire, où, par suite, les sentiments dont elles pouvaient être l’objet paraissaient ne pouvoir subsister ensemble, ce saint évêque trouva le moyen d’être le plus fidèle serviteur et dévot fils de l’Église, le plus ardent défenseur des droits et prérogatives du Saint-Siège, et le plus français des prélats. Évêque pénétré plus que quiconque du sentiment de la sainteté de l’Église, il ne prit jamais occasion des imperfections humaines qu’on pouvait alors regretter, et que l’histoire constate, tout en les réduisant à leur juste mesure, dans le gouvernement des papes qui se succédaient sur la Chaire apostolique, pour restreindre son dévouement ou disputer son obéissance à ce pouvoir suprême, pour imposer des bornes à son amour filial et à sa soumission touchante envers ses représentants : priant sans cesse et faisant prier, selon le vœu de l’Église elle-même, pour la réformation de l’Église, en son chef et en ses membres, mais estimant aussi que cette prière, bien loin d’autoriser la rébellion plus ou moins dissimulée des enfants contre leur Père, des agneaux ou des brebis elles-mêmes contre leur souverain Pasteur, la prévient dans les cœurs droits, et la condamne dans les autres.
À une époque où la France presque tout entière s’égarait dans la méconnaissance des droits du Saint-Siège, où le pouvoir royal favorisait de toutes ses forces cette rébellion, voisine de la révolte proprement dite et consommée, Hélie de Bourdeille sut joindre au culte de l’Église et du Saint-Siège l’amour le plus ardent pour la France, mettre le zèle le plus actif au service de la cause nationale, professer pour l’autorité et la personne de nos rois, la déférence et l’attachement les plus sincères, le dévouement le plus absolu : puisant dans la pure notion et la haute intelligence de la mission providentielle échue à son pays, cette intime et réconfortante conviction qu’il ne pouvait plus utilement servir l’État qu’en le maintenant ou ramenant, autant qu’il était en lui, dans les voies de l’obéissance filiale envers l’Église et envers ce pouvoir suprême de la Papauté, qui ne fait qu’un avec l’Église.
Certes, la personne de Charles VII et son autorité, la prospérité de son règne, étaient bien à cœur au serviteur de Dieu. C’était, pour lui, un 81culte de famille. Et Charles VII, de son côté, n’avait que des prévenances et des faveurs pour cette famille, dont l’aîné le représentait en Périgord, dont les cadets, brillants chevaliers, armés sur la brèche de Fronsac, se distinguaient aux premiers rangs des armées royales. Hélie de Bourdeille ne craignit point pour cela de résister à ce prince et de contrarier ses plans, lorsque, en 1452, dans la célèbre assemblée de Bourges, où il s’agissait moins de seconder les efforts du cardinal d’Estouteville, légat du Saint-Siège, que de ratifier à nouveau la malheureuse Pragmatique, il fut seul, des évêques présents, à protester hautement contre cette loi de l’État, et seul à oser prendre la parole pour appuyer la motion d’abolition proposée par les délégués de son métropolitain, le vénérable Pierre Berland, archevêque de Bordeaux.
Toutefois, telle était l’évidente pureté des intentions du saint évêque, et telle était déjà, il n’avait pas quarante ans, l’autorité de son caractère, que le Roi ne lui tint pas rigueur de son énergique opposition aux actes de la Couronne. Nous voyons, en effet, à quelque temps de là, Charles VII demander par lettres patentes à son amé et féal conseiller
, l’évêque de Périgueux, de vouloir bien rédiger une Consultation ou avis motivé sur la condamnation de la Pucelle et sur le projet de révision de son procès.
Après la soumission de la Normandie et la reddition de Rouen, l’indolent monarque, enfin en possession des pièces de l’inique procédure qui avait abouti à la condamnation de son illustre libératrice, songeait à réparer sa lâche inertie en réhabilitant la mémoire de celle dont il n’avait pas eu le courage de sauver, ou tout au moins, de disputer la vie. Tout d’abord, il avait chargé le doyen de la cathédrale de Noyon, Guillaume Bouillé, de faire, à cette fin, les premiers travaux d’une enquête préliminaire. Puis, sur les injonctions du cardinal d’Estouteville, légat du Saint-Siège, Jean Bréhal, des Frères Prêcheurs, l’un des deux grands Inquisiteurs de France, avait embrassé avec une ardeur qui lui sera, et à tout son Ordre, un titre de gloire devant la postérité, la cause de l’humble et immortelle victime. De concert avec le cardinal-légat, qui, de sa propre autorité, avait ouvert une autre enquête destinée à compléter celle de Guillaume Bouillé, il avait été décidé que l’on profiterait de la prochaine assemblée de Bourges, pour choisir, parmi les évêques et docteurs députés à l’assemblée, un certain nombre de théologiens et de canonistes, auxquels on demanderait d’apprécier séparément et par écrit les actes de la procédure, à la fin de savoir s’il y avait lieu de pour suivre auprès du Saint-Siège la réhabilitation de Jeanne et la rescision de la sentence portée par les juges de Rouen. Bourdeille fut 82l’un de ceux sur lesquels s’arrêta le choix du cardinal d’Estouteville et du grand Inquisiteur. De là, les lettres patentes du roi Charles VII. Pour faciliter le travail des doctes consultants auxquels on demandait une étude sérieuse de la cause, Jean Bréhal avait rédigé, en douze puis en vingt-sept articles, un sommaire résumant les principaux points de l’affaire, et destiné à fixer sur ces points les réponses sollicitées. — Le dit sommaire parvint à Hélie de Bourdeille, en même temps que les lettres royales. Cette pièce fut même, ainsi qu’il nous l’apprend, l’unique source de renseignements spéciaux et sûrs, auxquels il lui fut permis de puiser les éléments de sa réponse.
XII. Les écrits d’Hélie de Bourdeille. — Sa Consultation, ou Considération
sur la Pucelle de France
Considérationsur la
Pucelle de France
1. Caractère général des écrits d’Hélie de Bourdeille. — Sa parfaite orthodoxie. — Sa grande érudition ecclésiastique. — Défaut de critique historique, commun à tous ses contemporains. — Ses écrits témoignent de grandes qualités de l’esprit, non moins que de grandes vertus. — Ils reflètent les grandes et saintes passions de sa vie. — Intelligence très nette et sentiment profond de la mission catholique de la France, dans le monde, 80, 86, 95, 127.
Un simple coup d’œil sur les œuvres, parvenues jusqu’à nous, d’Hélie de Bourdeille, suffit pour constater que ce grand prélat ne fut pas un écrivain de profession. Il n’écrivit jamais que sous l’empire des circonstances et par devoir de sa charge, ce qui ne l’empêcha point, cependant, de laisser après lui des œuvres nombreuses et surtout fort remarquées de son temps, preuve certaine qu’elles étaient venues à l’heure opportune, répondant à de véritables besoins.
Ces écrits, d’une manière générale, témoignent d’une orthodoxie très pure et d’une grande érudition ecclésiastique. Ne disons rien de ses lacunes historiques, lesquelles ne sont ni plus grandes ni moindres que celles des écrivains de son siècle, pour cette excellente raison que la science critique n’était pas encore née. Mais en revanche, il possède admirablement l’Écriture, les Pères, les Docteurs, les Mystiques, le corps du Droit. La scolastique n’a point de secrets pour lui. De là, sa méthode ferme et sûre. Mais, d’autre part, il se garde des vaines subtilités dans lesquelles, déjà au XVe siècle, tombait et se perdait l’École jadis si puissante et si féconde. C’est un scolastique de la grande époque. De là, ce bon sens qui lui enjoint de se borner, et lui apprend que les idées, pour triompher dans les masses, doivent être reprises et reprises encore, sans crainte des redites. De là, ce nombre restreint d’idées, mais d’idées fondamentales, sur lesquelles il revient sans cesse, pour les mieux inculquer 83aux hommes de son temps, qui en ont, à son jugement, un impérieux besoin.
Que si ces écrits révèlent, dans Hélie de Bourdeille, un esprit ferme et droit, ils ne témoignent pas moins, en lui, de grandes et rares vertus. On peut dire qu’ils reflètent la sainteté de sa vie, comme son style humble, simple, mais toujours grave et digne, exprime fidèlement les sentiments intimes de son âme, plus avide d’être ignorée des autres et de s’ignorer elle-même, que de viser à l’éloquence, qu’elle rencontre parfois, ou de courir après le succès, dont elle n’a cure ni souci.
Naturellement, les trois grandes causes que nous avons dites, et qui étaient l’objet constant de ses préoccupations et affections, l’Église, la Papauté, la France, sont aussi les trois sommets vers lesquels convergent toutes ses pensées, les trois thèmes sur lesquels s’exerce sa plume. Il n’écrit que pour elles, et leur trilogie lui paraît tellement inséparable qu’elle revient, souvent en termes identiques, dans chacun de ses traités. Il a, en particulier, de la France, de sa mission exceptionnelle dans le monde, une intelligence très vive et très haute ; et chose remarquable, il l’expose de la même manière, et en défend la théorie avec les mêmes arguments que Jeanne d’Arc : cela, en un temps où les entretiens de la Pucelle avec le Dauphin n’étaient, assurément, connus, ni de lui, ni du public.
2. Date approximative de la Considération
d’Hélie de Bourdeille. — Jean Bréhal en fait le plus grand cas. — Des copies de ce traité existent dans plusieurs des grandes bibliothèques de l’Europe. — L’opinion des auteurs modernes, non moins favorable à ce travail de la première heure. — Motifs de la grande réserve affectée par Hélie de Bourdeille. — Ses arguments n’en sont que plus redoutables, — et n’impliquent aucun doute, de sa part. — Il vise surtout la question théologique, ou de fond. — Tout en suivant, pas à pas, les énonciations de la sentence, il ramène toute la cause à la question des apparitions. — Un traité complet sur la matière. — Pourquoi Hélie de Bourdeille s’est résolu à une aussi longue exposition des principes. — La sainteté de Jeanne d’Arc : conclusion qui ressort nécessairement de sa Considération
. — Hélie de Bourdeille y aborde les grandes questions qui lui sont familières : les devoirs des rois ; — la mission de la France ; — l’autorité du Pontife Romain. — Jean Bréhal donne à la Consultation d’Hélie de Bourdeille une des premières places dans les deux grandes expéditions du procès de réhabilitation. — Cet inquisiteur, renseigné par les débats de l’assemblée de Bourges, avait, de préférence, choisi les consulteurs parmi les docteurs les plus éminents et les plus orthodoxes. — Et il se trouva, alors comme aujourd’hui et toujours, que les hommes les plus dévoués à la cause de la Pucelle et de la France étaient en même temps, les plus dévoués à la Papauté, et réciproquement ; tandis que les adversaires de la cause nationale étaient aussi les adversaires de la Papauté, 90-97, 112-114, 120-122, 347-348.
Considérationd’Hélie de Bourdeille. — Jean Bréhal en fait le plus grand cas. — Des copies de ce traité existent dans plusieurs des grandes bibliothèques de l’Europe. — L’opinion des auteurs modernes, non moins favorable à ce travail de la première heure. — Motifs de la grande réserve affectée par Hélie de Bourdeille. — Ses arguments n’en sont que plus redoutables, — et n’impliquent aucun doute, de sa part. — Il vise surtout la question théologique, ou de fond. — Tout en suivant, pas à pas, les énonciations de la sentence, il ramène toute la cause à la question des apparitions. — Un traité complet sur la matière. — Pourquoi Hélie de Bourdeille s’est résolu à une aussi longue exposition des principes. — La sainteté de Jeanne d’Arc : conclusion qui ressort nécessairement de sa
Considération. — Hélie de Bourdeille y aborde les grandes questions qui lui sont familières : les devoirs des rois ; — la mission de la France ; — l’autorité du Pontife Romain. — Jean Bréhal donne à la Consultation d’Hélie de Bourdeille une des premières places dans les deux grandes expéditions du procès de réhabilitation. — Cet inquisiteur, renseigné par les débats de l’assemblée de Bourges, avait, de préférence, choisi les consulteurs parmi les docteurs les plus éminents et les plus orthodoxes. — Et il se trouva, alors comme aujourd’hui et toujours, que les hommes les plus dévoués à la cause de la Pucelle et de la France étaient en même temps, les plus dévoués à la Papauté, et réciproquement ; tandis que les adversaires de la cause nationale étaient aussi les adversaires de la Papauté, 90-97, 112-114, 120-122, 347-348.
C’est en 1453 ou, au plus tard, dans les premiers mois de 1454, qu’Hélie de Bourdeille transmit, soit à Jean Bréhal, soit au Roi lui-même, sa Considération sur la Pucelle de France
. L’Inquisiteur et les juges du procès de réhabilitation montrèrent assez le cas qu’ils faisaient de cette large et savante étude, en la plaçant, dans les deux grandes expéditions du procès, aux premiers rangs des consultations qui servent tout à la fois de point de départ et de confirmatur à la sentence par laquelle fut effacée l’iniquité des premiers juges. De fait, nous ne croyons pas que, au regard de la théologie, les autres consulteurs aient rien produit d’aussi péremptoire, de même que, au point de vue juridique, il n’y a rien qui dépasse le travail de Thomas Basin, successeur de Cauchon sur le siège de Lisieux. Le public, de son côté, révéla en quelle estime il tenait la Consultation de l’évêque de Périgueux, par les nombreuses copies qui en furent faites. Les grandes bibliothèques de Rome, de Paris, d’Europe, possèdent plusieurs de ces copies. — Quant aux auteurs modernes, qui, depuis le réveil de la question de Jeanne d’Arc, se sont occupés des divers travaux exécutés naguère en vue de parvenir à la réhabilitation de la Pucelle, ils se sont tous prononcés avec 84de grands éloges, en faveur du Mémoire présenté par Hélie de Bourdeille. C’est même ce Mémoire qui a attiré, en ces dernières années, sur le saint évêque de Périgueux, l’attention distraite de nos contemporains. Parmi ceux-ci, nous citerons seulement les Pères Belon et Balme, des Frères Prêcheurs, et le R. P. Ayrolles, de la Compagnie de Jésus.
Ce n’est pas qu’Hélie de Bourdeille n’affecte, dans ses conclusions, la plus grande réserve. Mais ses arguments, posés avec la modestie qui convenait si bien à son caractère, n’en sont que plus redoutables pour des adversaires qu’il écrase, sans se départir de la modération dans la forme, et du respect sincère qu’il porte à leur autorité et à leur caractère. On sent, d’ailleurs, que la circonspection de l’humble et prudent évêque, ses réserves vingt fois répétées, n’impliquent, de sa part, aucun doute personnel. Mais, d’un côté, il travaillait sur des renseignements incomplets ou par trop sommaires. D’autre part, au moment où il écrivait, et jusqu’à ce que fût intervenue une décision qu’il appelait de tous ses vœux, il y avait chose jugée, et qu’il respectait, tout en donnant, puisqu’on les lui demandait, toutes les raisons d’où pouvait ressortir et ressortait avec éclat le mal jugé. Enfin, il savait qu’une sentence de ce genre ne pouvait être infirmée que par l’autorité du Saint-Siège. Aussi, ne posait-il aucune de ses conclusions, sans la déférer expressément au jugement de ce tribunal suprême, dans le même temps que, par humilité d’esprit et de cœur, il soumettait ses avis à l’appréciation des maîtres de l’École, plus doctes, il le croyait, que le pauvre évêque de Périgueux.
C’est à ce triple point de vue qu’il faut se placer pour s’expliquer la forme timide, presque hésitante, d’une discussion irréfutable, quant au fond, et qui ne laisse absolument rien subsister des imputations odieuses formulées par les premiers juges ; bien plus, qui pose constamment et avec succès la contradictoire immédiate de leurs calomnies judiciaires, que l’histoire, depuis, a taxées d’infamie.
Dans son étude, Hélie de Bourdeille, sans négliger de relever, au passage, les vices de procédure ou de forme, vise surtout, nous venons de le dire, la question théologique et de fond. Tout en suivant pas à pas, pour en faire prompte et bonne justice, les qualificatifs infligés par les premiers juges à l’innocente victime de leur haine criminelle, il ramène la cause, dans son ensemble, à la question primordiale des apparitions, qu’il résout victorieusement en faveur de la Pucelle, après l’avoir discutée avec un tel soin, que ses développements formeraient aisément un traité complet sur la matière. Toute l’affaire était là, en effet, et nul n’avait le droit de condamner Jeanne, s’il n’était démontré que Jeanne eût, notoirement et de mauvaise foi, simulé des apparitions, notoirement et 85de propos délibéré, abusé du surnaturel et du divin. Or, cette démonstration n’avait pas été faite au procès, Bourdeille le prouve. Bien plus, et il l’insinue, la démonstration contraire avait été produite, dans les limites où cette démonstration pouvait être tentée.
Dans la discussion des divers qualificatifs, Hélie de Bourdeille insiste de même sur la définition des principes. Il jette ainsi avec un grand luxe d’érudition les bases d’un vaste édifice, que la rareté des renseignements mis à sa disposition ne lui permet pas d’achever dans toutes ses parties, mais qui, aujourd’hui que pleine lumière a été faite tant sur les actes de l’héroïne, que sur les circonstances dans lesquelles se sont déroulés les débats du procès de Rouen, permettraient d’élever à la mémoire de Jeanne d’Arc, un admirable monument théologique. Car la conclusion qui ressort de toutes les prémisses si solidement établies par le saint évêque de Périgueux, déborde manifestement les termes dans laquelle il l’enferme. Quiconque approfondira son étude n’y verra pas seulement éclater l’innocence de la Pucelle, et par conséquent, l’iniquité de ses premiers juges. Il verra se poser sous ses yeux, légèrement esquissée, sans doute, mais parfaitement reconnaissable en ses lignes maîtresses, la thèse précisément soumise aujourd’hui au jugement suprême de l’Église, la thèse de la sainteté de Jeanne d’Arc.
Telle fut la réponse d’Hélie de Bourdeille aux lettres patentes du roi Charles VII, et aux désirs de l’inquisiteur Jean Bréhal. Celui-ci, d’accord avec le légat d’Estouteville, avait de préférence choisi ses consulteurs parmi les personnages qui s’étaient le plus distingués à l’assemblée de Bourges, par leur science, l’autorité de leur doctrine, mais surtout par leur orthodoxie, et autant que possible, car en cela il n’avait pas une grande liberté de choix, par leur attachement au Saint-Siège. De la part de l’inquisiteur, cette préférence était fondée. C’était alors, et c’est encore aujourd’hui une loi qui admet peu d’exceptions, que les fidèles serviteurs du Saint-Siège sont chez nous les plus fidèles tenants de la France, et que par contre, le crime de lèse-patrie s’associe sans trop de peine, dans notre pays, à l’esprit de rébellion contre l’autorité sacrée du Vicaire de Jésus-Christ. Qui ne sait que les juges iniques de la Pucelle, depuis longtemps, trahissaient, au profit de l’étranger, la cause nationale, la cause de la France ? Qui ne sait que ces mêmes juges, leur forfaiture à peine consommée, coururent à Bâle, pour y entraîner, s’il se pouvait, la France dans le schisme, et pour y être, en tous cas, les principaux meneurs de la révolte contre l’autorité pontificale ? Qui ne sait que, encore à l’heure actuelle, la cause nationale de la France et la cause du Saint-Siège, en dépit des défaillances de l’esprit chrétien dans l’Europe moderne, 86se retrouvent unies, inséparables, dans l’amour des uns comme dans la haine des autres ? — Bréhal avait bien jugé que les loyaux et fidèles serviteurs du Saint-Siège seraient aussi les meilleurs défenseurs de la cause de Jeanne d’Arc, qui, au fond, était la cause de la France elle même. — En ce qui concerne Hélie de Bourdeille, il ne pouvait trouver un défenseur plus convaincu ni plus habile de ces trois grandes causes, liées l’une à l’autre par une main supérieure à celle de l’homme.
XIII. Premiers rapports d’Hélie de Bourdeille avec Louis XI. — La cause de béatification de Pierre Berland, archevêque de Bordeaux. — La divine Providence met un terme à la mission du saint évêque en Périgord.
1. Louis XI, promoteur ardent de la cause de béatification de Pierre Berland. — Motifs de ce zèle. — Hélie de Bourdeille et l’évêque de Bazas, délégués à l’enquête préalable. — Lettres de Pie II. — Il est procédé à cette enquête, — qui met nécessairement en lumière, auprès de Louis XI, l’évêque de Périgueux. — De là, sans doute, leur première sympathie. — Autres causes réciproques de mutuelle entente. — Louis XI le choisit pour confesseur, 64, 70, 178, 339, 344, 407-410.
Dès le commencement de son règne, Louis XI s’était fait le promoteur ardent de la cause de béatification de Pierre Berland, en son vivant archevêque de Bordeaux. Il y avait à ce beau zèle plusieurs motifs, parmi lesquels, assurément, l’intérêt. D’une part, le prince goûtait un certain plaisir à prendre le contre-pied du feu roi, son père. D’autre part, il tenait à s’attacher les Bordelais, envers lesquels Charles VII avait usé d’une sévérité justifiée, sans doute, mais maladroite et de fort mauvaise politique. Pierre Berland, en particulier, avait été, dans les dernières années de sa vie, durement et très injustement traité par les gens de Charles VII. Dunois, certes, n’avait pas conquis ses plus beaux titres de gloire dans sa conduite à l’égard de l’illustre et saint vieillard. Et, d’un autre coté, le pauvre successeur qu’on avait donné à ce grand évêque, dépossédé avant l’heure, n’était point fait pour rallier à la cause royale les sympathies d’un peuple, qui, nous l’avons dit, avait été fort heureux, durant trois siècles, sous le régime anglais.
Louis XI ne négligeait rien pour effacer ces mauvais souvenirs. Il n’y avait pas d’avance qu’il ne fît à ses chers Bordelais. De longues années, Pierre Berland avait été l’homme de ce peuple, presque son idole. De puis sa mort, sa mémoire jouissait d’une popularité exceptionnelle, dont elle jouit, d’ailleurs, encore aujourd’hui. À cette popularité, faite d’estime, de reconnaissance et d’affection, s’ajoutait un sentiment unanime et d’un ordre plus élevé, celui d’une vénération proprement dite, et d’un commencement 87de culte. Louis XI saisit avec empressement l’occasion de faire sa cour à ce peuple sur lequel il comptait. La cause de Pierre Berland devint l’une de ses idées fixes. Suppliques en Cour de Rome, messages réitérés, tout fut mis en œuvre par l’infatigable monarque. Ni les délais nécessaires, ni les contre-temps imprévus et inexplicables ne le rebutèrent. À la fin de son règne et déjà fort malade, ainsi que nous le verrons, il renouvellera encore ses instances auprès du Saint-Siège, à l’effet d’obtenir la reprise et l’achèvement de la cause du serviteur de Dieu.
C’est pour répondre aux premières démarches de ce roi, que le pape Pie II, en 1463, donna ses Lettres apostoliques, par lesquelles il commettait à Hélie de Bourdeille, évêque de Périgueux, et à Raymond du Treuil, évêque de Bazas, la première enquête sur la vie, les vertus et les miracles de Pierre Berland, avec envoi du questionnaire d’après lequel devaient être conduits les interrogatoires. Hélie de Bourdeille procéda à cette enquête dans le courant de l’année 1464. Le hasard a fait retrouver, en ces derniers temps, une partie des procès-verbaux de la dite instruction préalable.
Nous n’avons pas à entrer ici dans l’histoire de cette cause extraordinaire, à laquelle huit papes se sont successivement intéressés, pour laquelle même plusieurs d’entre eux ont tenu, en consistoire ou autrement, des assemblées préparatoires, et qui, après cinq siècles, est toujours au même point. La seule chose que nous ayons à noter ici, c’est que la cause de Pierre Berland fut l’occasion, le moyen dont la divine Providence se servit, manifestement, pour mettre en relations plus suivies avec Louis XI qui, malgré ses fautes, fut toujours l’objet des attentions du Ciel, l’évêque auquel le Ciel réservait auprès de ce prince une grande et salutaire mission.
Hélie de Bourdeille, fidèle à la France et au Roi, comme on savait l’être dans sa famille, ne pouvait sans doute, s’empêcher d’éprouver une particulière sympathie pour un prince dont le règne s’annonçait si avantageux pour la cause nationale, et qui, d’autre part, avait aboli la Pragmatique Sanction. De son côté, Louis XI devait être bien disposé en faveur de l’évêque de Périgueux, en considération des grands services rendus à la cause royale par l’illustre maison de Bourdeille : il ne rencontrait pas partout, dans la noblesse, pareille loyauté, pareil dévouement. D’un autre côté, l’évêque de Périgueux appartenait à l’Ordre des Frères Mineurs que Louis XI estimait particulièrement et à bon droit, en prince vraiment avisé, cet Ordre ayant donné et donnant plus que tout autre, dans l’épouvantable crise dont la France achevait à peine 88de sortir, les preuves les plus remarquables d’un actif et intelligent patriotisme. Tous ces motifs préparaient l’entente ; mais ce fut la cause de Pierre Berland qui la réalisa. On sait quelle ardeur impatiente Louis XI apportait à l’accomplissement de ses désirs, à l’actualisation de ses plans à peine conçus, et l’on s’imagine sans peine de quelles instances, de quelles recommandations, de quels courriers il dut importuner le premier délégué apostolique à la direction d’une enquête qu’il eût voulu voir close avant même que commencée. — Quoi qu’il en soit, Louis XI garda, de ces rapports de circonstance avec Hélie de Bourdeille, une impression des plus favorables, et qui le déterminèrent à choisir dès lors pour confesseur l’humble évêque de Périgueux. — Les desseins providentiels s’acheminaient ainsi vers leur but encore caché, et avant même que la translation, décidée en principe, d’Hélie de Bourdeille sur le siège de Tours fût accomplie, le saint évêque recevait, par ce choix souverain au for de la conscience, l’investiture de la grande et toute spéciale mission qu’il aurait à remplir auprès du monarque, pour le salut de son âme, la défense des droits de l’Église et le plus grand bien de la France.
2. L’œuvre de Bourdeille à Périgueux est achevée. — Cette Église est merveilleusement relevée. — Éloges unanimes des historiens sur le glorieux épiscopat du serviteur de Dieu. — Témoignage touchant des chanoines de Saint-Front. — Le diocèse est établi dans l’ordre et la paix. — Mais la mission de son évêque ne touche pas à sa fin. — Dieu lui réserve de nouveaux et plus illustres combats, 31, 67, 166, 346.
Bourdeille, cependant, avait achevé, à Périgueux, l’œuvre pour laquelle Dieu, dans sa miséricorde, l’avait envoyé vers cette Église in fortunée. À tous les points de vue, cette Église était merveilleusement relevée. Au prix de tant de prières, de travaux et de larmes, le saint évêque avait solidement établi son diocèse dans l’ordre et la paix. Les historiens du temps ne tarissent pas en éloges sur les prodigieux succès obtenus par le serviteur de Dieu. Son passage sur le siège de saint Front a tracé dans le pays comme un sillon lumineux, et jeté sur le siège lui-même une gloire singulière : Il a été, dit l’un d’eux, une grâce insigne et une éclatante lumière pour ce diocèse.
Quinze ou vingt ans après son départ, les chanoines de l’église cathédrale de Saint-Étienne et de l’église collégiale de Saint-Front, unis dans un même sentiment, proclameront, dans un acte authentique, qu’il a comblé de ses bienfaits leurs églises et avec elles le pays tout entier : bel hommage d’une reconnaissance assez rare envers un prélat… dont on n’a plus rien à attendre.
Enfin, il semble que le saint évêque n’a plus qu’à jouir du fruit légitime de ses immenses labeurs. Mais l’heure du repos n’a pas sonné pour lui, et, soit dit en passant, l’excellent Bois-Morin semble un peu le regretter :
Quant il heust bien batailhé en Périgord contre les péchés et vices, et beaucoup faict de fruictz, pour l’espace de dix-neuf ans, et estoit en paxification de conscience, pour avoir repoux, Dieu l’a translatté 89à Tours pour batailher encorre contre les vices et les péchés, et pour la liberté de l’Église, ainsy comme j’ay dict dessus, et diray emprès encorres.
Sans doute, mais voilà des regrets que ne sauraient partager ni l’Église de Tours, ni l’Église de France, ni même la sainte Église de Dieu.
XIV. Les États généraux de 1468. — Hélie de Bourdeille, député à cette assemblée. — Sa promotion à l’archevêché de Tours. — Situation de cette Église, à son avènement.
1. États généraux assemblés à Tours. — Dates précises de leur ouverture et de leur clôture. — Objet de cette assemblée. — Son véritable caractère. — Son patriotisme, en face du grave danger qui menaçait la France, 76-77, 169-179, 177.
Les États généraux, convoqués par le roi Louis XI, à l’une des heures les plus périlleuses que la France ait connues, s’assemblèrent à Tours, dans la grande salle de l’archevêché, le 6 avril 1468 et furent clos le 14 du même mois. On y vit presque toute la noblesse du royaume, mais les grands vassaux, ces pires ennemis de la France, les ducs de Bourgogne et de Bretagne, de Bourbon et de Calabre, le comte du Maine, le connétable, le duc de Nemours, n’y étaient pas, non plus que le duc de Berry, frère du Roi. Ces absences, à elles seules, indiquent le grave danger que courait le pays, menacé d’une nouvelle Ligue du Bien public, plus générale et beaucoup plus redoutable que la première. La guerre de Cent ans allait-elle recommencer, allumée cette fois encore par des fils de France ? La France, ouverte de toutes parts et trahie, livrée à l’étranger par les grands vassaux, matériellement aussi puissants que le Roi, allait-elle voir s’évanouir à jamais les effets de l’intervention miraculeuse de la Providence, en la personne de la Pucelle, cette intervention qu’on ne rencontre pas deux fois dans la vie d’un peuple ? — Au fond, toute la question était là, non ailleurs ; et ceux qui la rabaissent à une querelle de famille entre Louis XI et son frère, prouvent qu’ils n’ont jamais compris un mot de cette question. La France, elle, comprit, se ressaisit dans un admirable élan de patriotisme, et avec une unanimité qui entraîna jusqu’aux hésitants de la veille, délia le Roi d’engagements qui ne pouvaient, d’ailleurs, valoir, extorqués qu’ils avaient été par la trahison, la violence, accompagnées du plus horrible crime de lèse patrie.
902. Hélie de Bourdeille assiste aux États, en qualité de député ecclésiastique de la ville de Périgueux. — Il s’y distingue, prend une part importante aux délibérations, et conquiert, du premier coup, l’admiration universelle, 59, 76-77, 169, 172.
Chaque ville du royaume avait envoyé aux États trois députés, dont l’un ecclésiastique. C’est à ce titre, et comme délégué de la ville de Périgueux, qu’Hélie de Bourdeille assista à cette mémorable assemblée. Il s’y sentit à l’aise, l’objet principal des délibérations le mettant en pleine communion de sentiments avec la grande majorité ou plutôt l’unanimité des députés. Nous connaissons ses doctrines, ses sentiments politiques, l’amour qu’il portait à la France, son dévouement à la Couronne, si tristement menacée par le crime des grands vassaux ; et nous concevons sans peine que, non seulement il n’ait éprouvé aucun embarras à partager le magnifique élan de la nation, dans les graves circonstances où elle se trouvait, mais de plus, qu’il ait par ses actes et ses discours, favorisé et accru, autant qu’il était en lui, cet élan patriotique. De fait, les auteurs remarquent que l’évêque de Périgueux prit une part active aux délibérations, se signala par les services rendus, — egregiam navavit operam, dit notre Maan, — et provoqua du premier coup l’admiration universelle.
3. Hélie de Bourdeille est promu à l’archevêché de Tours, — non, comme on l’a dit, pour son attitude aux États, ce qui est démenti par les dates, — mais pour sa grande réputation de doctrine, de vertus et de miracles ; — toutes choses connues du clergé et du Roi, véritable instigateur de la promotion. — Vues providentielles dans cette élection, 24, 31, 64, 73, 172-173, 176 178, 307, 310, 339, 344, 348.
Sur ces entrefaites, l’évêque de Périgueux fut promu à l’archevêché de Tours. Dieu continuait, ainsi, à l’élever d’autant plus que plus profondément il s’abaissait. On a écrit, et tous les auteurs, à peu près, ont répété que l’attitude d’Hélie de Bourdeille aux États de 1468, les sympathies qu’il y avait conquises, l’admiration même qu’il avait su inspirer au clergé Tourangeau, avaient été les causes déterminantes, immédiates, de son élévation sur un siège métropolitain, qui, en sus de ses illustrations historiques, prenait des circonstances une importance considérable, hors de pair. Cette assertion ne résiste pas à l’examen. Il suffit de se reporter aux dates authentiques, pour en faire justice. Les États généraux s’ouvrirent, avons-nous dit, le 6 avril 1468 et furent clos le 14 du même mois. Or, la préconisation d’Hélie de Bourdeille eut lieu le 16 mai de cette même année 1468. À qui fera-t-on croire que l’espace d’un mois suffise, surtout en un temps où les relations étaient si lentes, pour qu’on y place la démission du titulaire de l’archevêché, sa translation à un autre siège, l’élection capitulaire, l’agrément royal donné à la dite élection, la transmission des pièces en Cour de Rome, leur examen, et enfin, la préconisation du nouvel élu ? — De nos jours même, on ne pourrait user d’une pareille célérité.
Non, la promotion d’Hélie de Bourdeille était résolue et même en partie effectuée, antérieurement à la session des États. Nous préciserons le moment auquel, selon nous, les négociations relatives à cette affaire entrèrent dans la période décisive. Mais cette période elle-même avait 91été précédée, au moins de la part du Roi, véritable instigateur de la promotion, d’ouvertures, de pourparlers, de démarches plus ou moins pressantes. Et ce projet royal avait pour motif, outre l’attachement de la maison de Bourdeille à la Couronne, la grande réputation de doctrine, de vertus et de miracles de l’évêque de Périgueux. Nous disons : de miracles ; car, dès cette époque, ainsi que plusieurs auteurs en témoignent, le pouvoir surnaturel du saint évêque était de notoriété publique. Louis XI, fort amateur, ainsi que chacun sait, du merveilleux chrétien, n’attendait que l’occasion de rapprocher de lui, pour en profiter à sa manière, le dépositaire de ce pouvoir, qu’il savait, d’ailleurs, car il ne négligeait pas ce point, favorable à la cause royale et tout dévoué à ses intérêts. De son côté, la divine Providence, en permettant le succès des projets du Roi, ménageait à ce prince une grâce insigne, dont il profitera dans une assez grande mesure, et donnait à la France un secours vraiment opportun, dans la période troublée au point de vue disciplinaire et doctrinal, tout autant que périlleuse au point de vue politique, qu’elle traversait.
4. Discussion des dates relatives à la promotion d’Hélie de Bourdeille. — La mort de l’évêque de Valence. — La démission de l’archevêque Géraud de Crussol. — L’élection capitulaire, provoquée par Louis XI, — et agréée par lui. — Préconisation. — Hélie de Bourdeille prête serment de fidélité au Roi. — Il est solennellement intronisé. — Hélie de Bourdeille, en acceptant le siège de Tours, n’hésite pas à quitter son pays, sa famille, tandis que Crussol, en échangeant Tours contre Valence, recherche l’une et l’autre, 59, 64, 73, 77, 173, 176-178, 329, 339, 344, 352.
Si nos conjectures ne nous trompent pas, c’est la mort de l’évêque de Valence, survenue le 21 février 1468, qui détermina la réalisation immédiate des projets du Roi. Le siège de Tours était occupé depuis un peu plus d’un an par Géraud de Crussol. Ce prélat, d’ailleurs estimé de son clergé et de son peuple, désirait revenir à son pays d’origine, où sa famille tenait un des premiers rangs. Il démissionna volontiers, avec l’agrément, ou plutôt à la sollicitation de Louis XI. Le Roi procurait ainsi au siège de Valence un prélat tout dévoué à la Couronne ; il plaçait un homme sûr en Dauphiné, province qui, pour le moment, lui donnait assez de soucis, et du même coup, il rendait possible l’exécution de ses plans relatifs à la translation de l’évêque de Périgueux. Les avantages qui furent faits, par la suite, à Géraud de Crussol, évidemment sur les instances de Louis XI, l’union de l’Église de Die à celle de Valence, le titre patriarcal de Jérusalem, semblent bien indiquer, en effet, que l’initiative de la démission de ce prélat vint du Roi lui-même. Quoi qu’il en soit, de cette particularité, c’est bien sur l’ordre de Louis XI, que le Chapitre métropolitain de Tours s’assembla pour procéder à l’élection du successeur de Géraud. Hélie de Bourdeille fut élu, à l’unanimité des suffrages, et Louis XI s’empressa d’agréer un choix, auquel on ne peut dire qu’il avait été étranger. Si l’on se reporte à la date de la préconisation de l’archevêque élu, on voit sans peine, que l’acte capitulaire ne peut pas être reculé au delà de la première quinzaine de 92mars 1468. D’où il suit que la célébration des États généraux, au cours du mois d’avril, ne fut d’aucune conséquence dans l’affaire de cette translation. La belle place qu’Hélie de Bourdeille prit dans cette assemblée, ne put que confirmer les heureuses espérances que le clergé de la métropole concevait de son choix récent, mais effectué.
Hélie de Bourdeille, nous l’avons dit, fut préconisé le 16 mai 1468. Le 23 décembre suivant, il prêta serment de fidélité entre les mains du Roi, qui profita de cette circonstance solennelle pour déclarer publiquement en quelles hautes estime et affection il tenait le saint prélat. Deux mois plus tard, en février 1469, le nouvel archevêque fut intronisé en grande pompe, suivant le cérémonial de l’Église de Tours, assez conforme, sur ce point, à celui de l’Église de Périgueux. Mais il n’y a aucune témérité à ajouter, bien qu’aucun auteur n’en fasse la remarque, que les sympathies déclarées du Roi à l’égard du prélat et surtout la grande réputation de celui-ci donnèrent à cette fête un éclat inaccoutumé.
L’humble fils de saint François s’acheminait ainsi vers sa grande mission, à laquelle toute sa vie, jusque-là, n’avait été qu’une préparation providentielle et cachée. Il y entrait, comme autrefois au couvent de Périgueux, et plus tard au palais épiscopal de cette même ville, par le renoncement et le sacrifice. Tandis que Géraud, de Crussol lui abandonnait le siège de Tours pour retrouver son pays, sa famille, Hélie de Bourdeille, pour recueillir, par ordre de Dieu, cette lourde succession, s’éloignait de sa famille, de son pays et d’un diocèse qu’il avait, pour ainsi dire, ressuscité. — Hélie de Bourdeille avait alors cinquante-cinq ans d’âge, quarante-cinq ans de religion, trente-deux ans d’épiscopat.
5. L’Église de Tours, à l’avènement d’Hélie de Bourdeille. — Peu de ruines matérielles. — La situation morale se révèle par les actes conciliaires de l’époque. — Canons disciplinaires contre les blasphémateurs. — Lutte pour la défense des Immunités menacées. — Hélie de Bourdeille ne fera, au fond, que procurer l’application de ces Canons provinciaux, expression de la discipline générale de l’Église. — Situation prospère des Institutions religieuses dans le diocèse. — La métropole. — La basilique Saint-Martin. — Églises paroissiales, Abbayes et monastères, 50, 178-179, 316 320, 411-422.
L’Église de Tours, lorsque Hélie de Bourdeille en prit le gouvernement, n’était point, il s’en faut, dans l’état lamentable où gémissait le diocèse de Périgueux, lorsque la divine Providence l’y appela. Ce n’est pas de ce côté que devaient surgir les difficultés de la nouvelle mission qui l’attendait sur le siège illustre des Gatien, des Martin, des Grégoire. Peu ou point de ruines matérielles à relever. La Touraine, un des rares lambeaux conservés à la Couronne dans l’horrible guerre dont la France venait de sortir, n’avait pas eu à souffrir gravement des désastres que l’étranger avait causés dans la plupart des autres provinces. Aussi ce diocèse n’a-t-il fourni qu’un chapitre insignifiant, presque nul, au livre de la Désolation du R. P. Denifle : trop heureux, fûmes-nous, en pareil cas, de n’avoir point d’histoire.
Mais, par contre, l’Église de Tours était, plus que toute autre, exposée 93aux empiétements du pouvoir civil. Le voisinage de la Cour lui était plus qu’une gêne, un véritable péril. Aussi voit-on les prédécesseurs du saint archevêque, presque tous des prélats d’un véritable mérite, — car nous ne pensons pas que l’épiscopat Tourangeau, l’ère de ses Saints mise à part, ait eu, dans sa longue histoire, un siècle plus brillant, — prendre les mesures les plus sages et les plus énergiques pour conserver à l’Église l’exercice de son autorité légitime, et défendre ses divines prérogatives. Les Conciles provinciaux, dans lesquels se reflète si exactement l’état moral des Églises rattachées à cette métropole, sont fort instructifs sous ce rapport.
Qu’on parcoure les actes conciliaires de 1431 et de 1448 : à part les dispositions prises contre quelques désordres locaux, de minime importance, et qui ne sortent point du cadre des misères inhérentes à l’humanité, on y verra les Pères de ces Conciles presque exclusivement préoccupés du crime de blasphème, crime si grave et si commun à l’époque, et des attentats contre l’immunité ecclésiastique. Pour le blasphème, ils réédictent le code pénitentiaire de l’ancien Droit ecclésiastique. En ce qui concerne les Immunités, ils renouvellent expressément les rigoureuses sanctions portées par la Province ecclésiastique de Tours en 1315 et 1320 et par l’Église de France, quelques années plus tôt, au Concile national de Bourges. Sur ce chapitre, ils ne craignent pas d’entrer dans les plus minutieux détails, et de poursuivre le mal dans ses moindres manifestations. Si bien qu’Hélie de Bourdeille, que nous trouverons à Tours aussi implacable contre le blasphème qu’il l’était à Périgueux, et parce que la situation différait, beaucoup plus intransigeant dans la défense des Immunités, qu’il ne semblait l’être à Périgueux, ne fera, en somme, que maintenir d’une main ferme, inflexible, à la vérité, mais sans exagération ni anachronisme, la discipline séculaire de l’Église, et spécialement les règles édictées par ses prédécesseurs.
Il importait de faire tout d’abord ces observations, pour établir, d’une part, la situation religieuse et morale du diocèse de Tours, au moment où le serviteur de Dieu y arrivait, et d’autre part, pour donner, au préalable, la raison de l’attitude qu’il prendra, et des luttes qu’il ne se lassera point de soutenir contre les blasphémateurs, contempteurs des lois de l’Église, ou contre les usurpateurs de ses droits juridictionnels et de procédure.
À tous les autres points de vue, la situation de l’Église de Tours était avantageuse. Une multitude d’abbayes florissantes, et parmi celles-ci plusieurs monastères illustres ou de renom. Tous les Ordres mendiants représentés par des communautés ferventes. Un clergé nombreux et 94d’une remarquable dignité. Des collégiales amplement desservies. L’église métropolitaine, récemment achevée, moins ses tours, sa façade et son portail, toute gracieuse et toute belle dans sa resplendissante jeunesse. L’insigne basilique de Saint-Martin, dans le plein épanouissement de sa gloire séculaire. Saint-Julien, avec sa merveilleuse abbatiale ; Notre-Dame-la-Riche et trente autres églises paroissiales, que les maîtres de la Renaissance française avaient déjà dotées de chefs-d’œuvre, et qu’ils s’apprêtaient à enrichir encore. Disséminé dans les diverses églises, un trésor de saintes reliques vraiment incomparable. Le sentiment religieux, entretenu dans les fidèles par de nombreux centres de pèlerinages, parmi lesquels le grand pèlerinage des Gaules, l’un des plus illustres de la catholicité ; la vie chrétienne encouragée, soutenue, embellie par la splendeur des pompes liturgiques et la perfection du chant sacré ; des hôpitaux, des hospices, des asiles bien dotés ; bref, une prospérité, une sève, dont nous n’avons plus que le mélancolique souvenir.
XV. Hélie de Bourdeille à Tours. — Sa vie privée, ses vertus, sa maison.
1. Hélie de Bourdeille ne change rien à son genre de vie, et ne fait que de minces concessions aux exigences de son rang plus élevé. — Son vêtement. — Ses jeûnes et austérités, qu’il ne mitige que sous le fardeau des années. — Son humilité. Sa charité. — L’homme parfait en toute science et toute vertu
. — Sa sainteté douce et populaire. — Ne veut posséder qu’un seul bénéfice, malgré l’écrasante charge de ses aumônes. — Les pauvres, ses invités de tous les jours, et surtout des jours de fête. — Trois témoins irrécusables de la sainte vie d’Hélie de Bourdeille, sur le siège de Tours, 23-25, 36, 38, 60, 77, 318.
parfait en toute science et toute vertu. — Sa sainteté douce et populaire. — Ne veut posséder qu’un seul bénéfice, malgré l’écrasante charge de ses aumônes. — Les pauvres, ses invités de tous les jours, et surtout des jours de fête. — Trois témoins irrécusables de la sainte vie d’Hélie de Bourdeille, sur le siège de Tours, 23-25, 36, 38, 60, 77, 318.
Hélie de Bourdeille, élevé sur le siège de Tours, aumônier du Roi, son ami, son conseiller, et ce qui est plus sérieux, en beaucoup de choses son conseil, ne changea rien au genre de vie qu’il avait importé du cloître sur le siège de Périgueux. C’est à peine s’il fit à sa haute situation, en ce qui touchait sa personne, les moindres concessions que pouvaient réclamer les convenances. Jusque-là, il s’était contenté, pour sa bure, d’une étoffe de vingt-cinq sols l’aune : bien à regret, mais parce que son rang lui semblait l’exiger, il en porta le prix jusqu’à trente sols. Pour sa chape ou manteau, il alla, de même, de quarante sols à quarante-cinq ou cinquante. Mais il le regrettait, et il ne fallait pas qu’on lui parlât d’autres prodigalités pour son entretien.
Il ne modifia pas davantage ses habitudes d’austérité. Ses jeûnes étaient aussi fréquents, ou pour mieux dire, aussi continuels. L’âge seul, avec les infirmités qui lui font cortège, le contraignit de supprimer un de ses carêmes annuels ; mais, remarque Bois-Morin, il observa jusqu’à la 95mort, et avec la plus stricte rigueur le grand carême et le carême franciscain, de la Toussaint aux fêtes de Noël.
Avec cela, toujours humble et charitable. Toujours grand exemple de vertu
, dit son biographe, il se réputait toujours
grand pécheur, et craignoit que le bien qu’il faisoit, ne fust acceptable à Dieu.
Toujours et plus que jamais, au milieu des grandes luttes dans lesquelles nous allons le voir engagé, il regrettait son cloître, la paix et l’obscurité de sa cellule, la vie avec ses frères dans la pleine observance de la séraphique Pauvreté.
Ses aumônes étaient incessantes, énormes, en proportion avec l’accroissement de ses revenus, ou plutôt les dépassant, au point de désespérer ses aumôniers. Malgré cela, et quelles que fussent les offres du Roi, lequel n’était guère habitué à ce qu’on le servît pour rien, jamais il ne voulut posséder de bénéfices en commende ou par voie d’union, disant et répétant que celui qu’il possédait, était déjà beaucoup trop lourd pour lui.
La seule satisfaction qu’il s’accorda, sur le siège de Tours, plus fréquemment et avec plus d’étendue que sur le siège de Périgueux, consista dans une plus large hospitalité offerte à ses meilleurs amis, les pauvres du bon Dieu. Déjà, à Périgueux, il les recevait largement. À Tours, la réception devint plus strictement quotidienne ; à certains jours même, elle prenait les proportions d’une fête princière. Hélie de Bourdeille y avait, tous les jours, quinze pauvres à dîner. Il en invitait vingt-cinq, tous les dimanches et jours de fête chômée. À certaines fêtes plus élevées, trente. Enfin, aux grandes solennités, universelles ou locales, quarante, cinquante, soixante et jusqu’à soixante-douze, — autant et plus, sans doute, que ne le permettait la salle du festin. Telle était, à Tours aussi bien qu’à Périgueux. sa manière de marquer le degré de la fête, et de prendre part à la jubilation de l’Église, aux jours où elle célèbre la mémoire de ses grands mystères ou de ses grands Saints.
Car cette pratique était visiblement, pour l’humble archevêque, la source d’une joie profonde et d’une douce consolation. L’intime jubilation rayonnait sur ses traits, lorsqu’il recevait ainsi ses seigneurs et maîtres, les pauvres de Jésus-Christ. Nous l’avons déjà dit, il les accueillait avec tendresse, les servait lui-même, tête nue, puis se recommandait à leurs prières et les remerciait avec effusion. Aux jours de grande solennité, lorsqu’il avait porté le poids des fonctions pontificales, il ne laissait ses chers invités aux soins de ses aumôniers, et ne se retirait pour aller dîner lui-même, qu’après avoir personnellement commencé le service, s’être assuré qu’ils étaient tous convenablement pourvus, les avoir, selon son habitude, remerciés de l’honneur qu’ils lui faisaient, et pieusement bénis. 96 — Spectacle ravissant, qui donne à réfléchir… Qu’on nous pardonne de l’avoir placé pour la seconde fois sous les yeux du lecteur. Aussi bien, le but spécial que nous poursuivons, nous oblige à interroger, l’une après l’autre et sans crainte des redites, toutes les années du serviteur de Dieu.
En résumé, et pour conclure avec un témoin oculaire des vertus d’Hélie de Bourdeille, sa régularité, sa vie austère, l’intégrité de ses mœurs, sa sainteté manifeste attiraient tous les regards, le mettaient au dessus de tous les prélats de son temps ; son affabilité, sa mansuétude, sa charité lui gagnaient tous les cœurs ; il était canonisé, de son vivant, par le suffrage de tous. — Ce témoignage est du Florentin Francesco Florio, qui vécut longtemps à Tours, sous l’épiscopat du serviteur de Dieu. C’est à peine s’il diffère, dans les termes, de celui que porte notre grave et judicieux Maan, lequel s’appuie sur les registres capitulaires et ainsi se réclame des témoignages non suspects des contemporains du saint prélat. Et Maan et Florio sont en parfait accord avec le témoignage si prudent et circonspect, si timide, oserions-nous dire, du consciencieux et naïf Bois-Morin.
2. Hélie de Bourdeille, aussi grand et généreux, en ce qui concernait la dignité archiépiscopale, qu’il était humble et petit dans sa personne. — Il tient grand rang. — L’archevêché de Tours, fort riche et fort puissant, à cette époque. — Ses fiefs, ses châteaux et manoirs. — La baronnie d’Artannes. — Hélie de Bourdeille a ses gentilshommes et écuyers, ses aumôniers et ses chapelains, une cour. — Il reçoit fréquemment les légats du Pape ; — souvent aussi les grands du royaume, et les traite noblement, suivant leur condition et la sienne. — Dans ces occasions, il ne recule pas devant les dépenses énormes, dont l’utilité lui est démontrée, soit pour l’honneur de l’Église, soit pour le bien public, 26-27, 36, 38, 49-51, 249.
Mais il faut distinguer entre Hélie de Bourdeille, considéré dans l’humilité de sa personne, et Hélie de Bourdeille, envisagé dans sa haute dignité. Si le saint prélat, en effet, refusait tout à sa personne et savait la maintenir dans la bassesse et la pauvreté de sa profession religieuse, il n’ignorait point ce qui était dû à la dignité archiépiscopale, et savait la porter avec honneur. Humble moine dans la vie privée, et si Dieu daignait lui en faire de nouveau la grâce, n’aspirant qu’à le redevenir, il se montrait, lorsqu’il le fallait, grand seigneur et vrai Prince de l’Église. Ce Frère Mineur, à la robe de bure, tenait haut rang dans la ville, et lorsqu’il le fallait, à la Cour. Volontairement ou non, ceux qui ont essayé de le représenter sous un autre aspect, se sont étrangement mépris.
L’archevêché de Tours, à cette époque, était fort riche et fort puissant. Cinquante-cinq fiefs et un grand nombre d’arrière-fiefs relevaient de lui. La tour gallo-romaine, encore subsistante, à l’angle du palais actuel, était le siège de la baronnie archiépiscopale. La mense possédait hôtels et châteaux : Vernou, Larçay, Artannes, dont le manoir, avec son oratoire antique consacré par saint Grégoire de Tours, fut le séjour préféré du saint prélat. L’archevêque avait droit de haute, moyenne et basse justice : puissant seigneur temporel, en même temps que métropolitain de la plus vaste province ecclésiastique de France.
Hélie de Bourdeille avait ses gentilshommes, ses écuyers, ses chapelains 97personnels et de palais, une domesticité considérable, une cour, en un mot, distincte de la curie épiscopale ordinaire et de droit commun.
Et dans ce beau palais que son prédécesseur, Jean de Bernard, venait de reconstruire, et dont plusieurs parties subsistent encore, l’humble fils de saint François recevait princièrement les légats du Pape, que le séjour du Roi en Touraine y amenait si fréquemment. Il les accueillait avec la suprême déférence due aux représentants du Vicaire de Jésus-Christ, et s’estimait heureux de leur offrir la plus large hospitalité. Des preuves existent, entre autres, de ses relations affectueuses et suivies avec le fameux cardinal-légat de Saint-Pierre-aux-Liens, Julien de La Rovère, le futur pape Jules II, qu’il contribua à rapprocher de Louis XI, après de regrettables froissements.
Hélie de Bourdeille recevait de même, lorsque les circonstances lui en fournissaient l’occasion, les princes, les seigneurs, les grands du royaume. Il les traitait dignement, en vue du bien public et des services qu’il pouvait attendre de ces puissants, non pour lui, mais pour tant de malheureux et d’affligés qui lui formaient une innombrable clientèle, — d’autant que, de toutes parts, vu sa situation, et ouï son inépuisable charité, on se recommandait au bon archevêque. Cette facilité et cette munificence dans l’hospitalité devenaient même, entre les mains du serviteur de Dieu, un moyen d’influence dont il avait compris toute la portée, et qu’il utilisait volontiers.
Je l’ay bien festé, de mon mieux, (disait-il en parlant d’un de ses hôtes, grand officier de la Couronne), j’espère qu’il accédera à ma demande.
Sans doute, mais nous ne pouvons oublier qu’il y avait pour ce prélat dont nous connaissons les goûts et les intimes préférences, un mérite peu commun à accepter de pareilles corvées, dans l’unique but de procurer le bien d’autrui.
XVI. L’administration d’Hélie de Bourdeille : coup d’œil général et faits principaux
1. Hélie de Bourdeille, à Tours, soutient la réputation qu’il s’est faite à Périgueux. — Commence par rétablir la paix, dans son Chapitre métropolitain. — Édicte de sages règlements. — Institue quatre vicaires généraux auxquels il partage sa juridiction sur le diocèse : origine de nos archidiaconés Tourangeaux. — Sa fermeté dans l’application et l’exécution des peines portées contre les blasphémateurs. — Le greffier de la Cour du Roi. — Il fait le procès d’un nécromancien, et le livre au bras séculier ; puis il condamne et brûle ses livres sur la place publique. — De concert avec son Chapitre, il renouvelle l’antique union de l’Église de Tours avec l’Église de Tolède, 24, 32, 34, 59, 77, 283, 328-329, 346, 352.
Hélie de Bourdeille arrivait à Tours avec une grande et légitime réputation : il la soutint et même l’augmenta. Cet évêque avait la sagesse des Saints, qui dépasse singulièrement l’habileté des maîtres les plus expérimentés. La vertu est, en définitive, l’art suprême, aussi bien dans le gouvernement des hommes que dans la direction des âmes.
98Hélie commença par rétablir, parmi les chanoines de son église métropolitaine, la paix troublée momentanément pour des motifs qui nous sont inconnus. Ce fut comme son don de joyeux avènement, conforme, d’ailleurs, au salut liturgique de l’évêque : Pax vobis !
Puis, en prévision, sans doute, des graves et incessantes affaires, d’ordre public et général, qui allaient réclamer son attention et dévorer son temps, il institua quatre vicaires généraux, auxquels il partagea le territoire diocésain. Ces dignitaires devaient, en son nom, sinon gouverner la portion de territoire qui leur était assignée, du moins y exercer une exacte surveillance, et y pourvoir aux détails multiples de l’administration. Telle fut, croyons-nous, l’origine de nos anciens archidiaconés, que nous voyons subsister jusqu’à l’époque de la Révolution.
De même qu’à Périgueux, Hélie de Bourdeille se montra inflexible dans la répression du crime de blasphème, et dans l’application des peines édictées contre les violateurs publics de la loi de Dieu. Cette sévérité rigoureuse était d’autant plus opportune et justifiée, que les derniers Conciles provinciaux, nous l’avons dit, avaient armé à nouveau le zèle des pasteurs de toutes les sanctions établies contre les blasphémateurs par l’ancien Droit ecclésiastique. Mais la fermeté du saint archevêque s’exerçait à l’égard de tous, sans acception de personnes, et ne reculait point devant la haute situation ou les relations plus ou moins considérables des délinquants. Bois-Morin en donne, pour preuve, un fait remarquable, où l’on peut dire que la répression fut poussée à ses dernières limites, parce que le crime était monstrueux.
Un greffier de la Cour avait proféré publiquement des blasphèmes odieux contre la très sainte Vierge. Hélie de Bourdeille l’apprend. Usant aussitôt des pouvoirs que lui reconnaît la législation civile de l’époque, il fait saisir le malheureux, instruit son procès, le convainc et le condamne à la peine des plus criminels blasphémateurs. En conséquence, cet homme, que ses fonctions élevaient fort au-dessus de la condition du commun, est conduit, sous les yeux du peuple, dans l’appareil des pénitents, sur le seuil de toutes les églises paroissiales de la ville, pour y faire amende honorable à la Majesté divine, qu’il a outragée en la personne de la Vierge ; puis, on le mène aux portes de l’église Notre-Dame-la-Riche, où il achève de réparer canoniquement l’abominable offense qu’il a commise envers l’auguste Mère de Dieu. — Ainsi l’avait ordonné le saint et courageux évêque, qui jamais ne trembla devant aucune puissance de ce monde, lorsqu’il s’agissait, pour lui, de l’accomplissement d’un devoir. Ainsi fut-il fait, à la satisfaction des fidèles et à la terreur 99des mécréants. Heureux temps, sans doute, où l’on pouvait défendre avec autant d’efficacité les droits de Dieu ! Mais combien d’autres prélats, même en ces temps, par une vaine pusillanimité, décorée du faux nom de prudence, auraient déclaré cette répression impraticable, impossible, dangereuse peut-être, et se seraient contentés de gémir sur la malice des hommes et la dépravation du siècle !
Les historiens signalent, sous l’épiscopat d’Hélie de Bourdeille, un autre procès, dont l’issue fut plus tragique. Un nécromancien parcourait le pays, faisant nombre de dupes, répandant une doctrine abominable, multipliant les crimes de toutes sortes. Hélie de Bourdeille le fit arrêter et instruisit son procès dans les formes. Le nécromancien fut convaincu, mais s’opiniâtra dans son horrible perversité : conformément aux lois canoniques et civiles, Bourdeille le livra au bras séculier.
Le bénédictin Housseau ne semble pas goûter extrêmement cet acte de haute vigilance épiscopale. Le dévot archevêque…
, écrit-il à ce propos, avec une pointe d’ironie qui sent fort son XVIIIe siècle. — Eh ! oui, le dévot archevêque
Hélie de Bourdeille, en cette occurrence, accomplit son devoir, tout son devoir : D. Housseau voudrait-il donc qu’il y eût manqué ? Mais le dévot archevêque
se tint dans les limites et dans l’esprit de ses attributions, exhorta autant et plus qu’il ne jugea : nul doute qu’il n’eût, avec grande joie, reçu le coupable à résipiscence. Malheureusement, le misérable s’obstina. Hélie de Bourdeille ne pouvait, alors, qu’exécuter les lois, en le livrant au juge séculier, qui le condamna au feu. — Quant à l’archevêque, il se borna à censurer, comme il y était strictement obligé, les écrits que ce suppôt de Satan répandait parmi les fidèles, et à faire brûler en place publique les exemplaires qu’il avait pu saisir. N’en déplaise à D. Housseau, nous estimons fort louable, dans cette affaire, la conduite du dévot archevêque
.
Sur la fin de son épiscopat, Hélie de Bourdeille rajeunit, de concert avec son Chapitre métropolitain, l’antique union qui s’était formée, sept ou huit siècles déjà passés, entre l’Église de Tours et l’Église de Tolède.
Cette confraternité, qui établissait des liens vénérables entre deux illustres Églises, tirait sûrement son origine du mouvement de ces flots de pèlerins qui passaient de Saint-Jacques de Compostelle à Saint-Martin de Tours, ou réciproquement. Elle excita au plus haut point l’intérêt et la piété du saint prélat. De là, une démarche dont le grave Maan a cru devoir nous conserver le souvenir. Aux termes de l’accord renouvelé entre les deux insignes Chapitres, chacune des Églises associées devait célébrer annuellement un service solennel pour le repos de l’âme des défunts de la confraternité.
1002. Hélie de Bourdeille introduit dans l’Église de Tours la célébration de fêtes nouvelles : la fête de la Visitation de la très sainte Vierge, d’origine franciscaine ; — la fête de saint Joseph ; — la fête de saint Alexis ; — la fête de saint François d’Assise. — Il pourvoit, par lui-même ou par d’autres, aux fondations qui assurent la célébration de ces fêtes, et par son testament, — caduque pour nullité de ressources disponibles — à la solennité de la fête de saint François, 77.
L’Église de Tours doit à Hélie de Bourdeille l’introduction de plusieurs fêtes notables dans son calendrier. De ce nombre, la fête de la Visitation de la très sainte Vierge, fête d’origine franciscaine, du moins en ce qui concerne l’Occident, et qu’il fut heureux d’établir dans son diocèse, en même temps qu’il en assurait la célébration par une fondation, de ses propres deniers ; — la fête du glorieux patriarche saint Joseph, que le pape franciscain Sixte IV venait d’instituer ou allait instituer à Rome, et pour laquelle notre saint archevêque obtint du chancelier de France, Pierre Doriolle, une fondation perpétuelle : pieuse négociation qui procura à l’Église de Tours l’honneur d’être l’une des premières à inaugurer un culte béni, destiné à recevoir, par la suite, de si magnifiques accroissements ; — la fête de saint Alexis, un Saint avec lequel, nous l’avons vu, le fils des Bourdeille avait eu, à certain jour, une touchante ressemblance : moyennant l’agrément et peut-être à l’instigation du pieux prélat, un bourgeois de Tours, Alexis Boin, fit une fondation en l’honneur de son saint Patron ; — enfin, la fête du saint patriarche François d’Assise. Tant qu’il vécut, Hélie de Bourdeille tint à célébrer lui-même, avec la plus grande solennité, cette fête si chère à son cœur, et il pourvut par testament à son maintien perpétuel. Heureux, à la vérité, que son Église reconnaissante ait cru devoir conserver la fête, sans toucher les fonds que lui assignait le bien-aimé fondateur, mort, ainsi que le Pauvre d’Assise, sans laisser matière à testament, ou comme Maan le dit en deux mots charmants, Minorita pauperrimus.
3. Hélie de Bourdeille favorise de tout son pouvoir le développement des Institutions religieuses dans son diocèse, soit par le clergé séculier, soit par le clergé régulier. — La collégiale de Saint-Florentin d’Amboise ; l’affaire épineuse de sa translation. — Pacifique intervention et libéralités d’Hélie de Bourdeille, en ces circonstances. — Fondation d’une psallette dans la nouvelle collégiale. — Monument de la reconnaissance du Chapitre de Saint-Florentin en vers Hélie de Bourdeille, 191-193, 344.
La prospérité d’un diocèse se mesure au nombre et à la valeur des Institutions religieuses, qui y entretiennent et développent la vie. Hélie de Bourdeille était pénétré de cette pensée qui, malheureusement, n’a pas toujours frappé au même degré ses successeurs. Pour lui, il favorisait de toutes ses forces et par tous les moyens à sa disposition la création, les progrès et l’organisation régulière des Institutions ecclésiastiques dans l’étendue de sa juridiction, que ces Institutions appartinssent au clergé séculier, ou qu’elles fussent desservies par les Ordres religieux. Car cet esprit de rivalité malsaine entre deux clergés, également voulus de Dieu et députés à la même œuvre, la sanctification des âmes, l’idée même de cet antagonisme, qui, en certains temps et en certains lieux, a fait tant de mal à l’Église, ne pouvait pénétrer dans l’âme apostolique de ce grand évêque, issu de l’Ordre religieux, mais également favorable à l’Ordre séculier, ou plutôt ne les estimant et aimant l’un et l’autre, qu’autant que le Christ était annoncé par eux, et les considérant tout juste dans la mesure des fruits de sainteté qu’ils produisaient, l’un et l’autre.
101Une des Institutions qui sollicitèrent le zèle d’Hélie de Bourdeille dès son arrivée en Touraine, provoquant tout à la fois ses actes administratifs et de personnelle bienfaisance, fut la collégiale de Notre-Dame et Saint-Florentin d’Amboise. Primitivement, cette église avait été édifiée dans l’enceinte du château. Or, le château d’Amboise, définitivement réuni à la Couronne par le roi Charles VII, en 1431, était devenu le lieu de résidence de la famille de Louis XI. La situation de l’église, ainsi en clavée, excita, non sans de sérieux motifs, on ne peut le nier, les inquiétudes d’un prince déjà fort défiant de sa nature. La paroisse de Saint-Florentin présentait, en effet, cette particularité que sa juridiction, personnelle et non locale, s’étendait à tous les étrangers de passage dans la ville ou y demeurant depuis moins d’un an ; de telle sorte que le château restait ouvert, accessible à quantité de gens peu ou point connus. Cet état de choses, — en un temps où l’hypothèse, certes, n’avait rien de chimérique, — exposait la Reine, l’héritier de la Couronne, les autres membres de la famille royale, à tous les mauvais coups que les ennemis du Roi auraient voulu tenter contre eux, par leurs affidés. Louis XI, pour le motif plus facilement avouable et fort plausible en ces temps de grandes épidémies, que le continuel va-et-vient des étrangers pouvait devenir un danger pour la santé des habitants du château, résolut de transporter en dehors des murs de son enceinte la collégiale de Saint-Florentin.
Le fait, en lui-même, n’a rien de fort extraordinaire, et il suffirait de l’avoir signalé, s’il ne sortait de la banalité par le monde de souvenirs qu’il évoque. L’église Saint-Florentin subsiste encore, aux lieux où elle fut transportée de 1473 à 1480. L’archéologue, paraît-il, — ce n’est point l’opinion que nous nous en étions faite personnellement, — la juge assez mal. Elle excite un plus grand intérêt chez l’artiste, qui se rappelle que ses voûtes, encore jeunes, virent à certaine date (1519) les funérailles de Léonard de Vinci, et probablement abritèrent ensuite, de longues années, les cendres du célèbre maître. Quant à l’érudit, c’est tout un chapitre, et non des moins mouvementés, de l’histoire locale, c’est même une page curieuse de notre histoire nationale, que cet édifice fait revivre à ses yeux. Que de choses il raconte !
Louis XI nous apprend lui-même qu’il tenait en singulière affection la ville d’Amboise,
assise en plaisant et fertil pays.
Il le prouva bien, du reste, en confiant à ses habitants ce qu’il avait de plus cher ici-bas, nous ne voulons pas dire sa famille, mais l’avenir de son œuvre nationale, étroitement liée, pensait-il, à l’existence et à la sécurité du Dauphin.
Par malheur, cette marque de haute confiance apporta plus d’ennuis que de repos, de bien-être au plaisant et fertil pays
.
102L’avenir dynastique a toujours été la grande préoccupation des rois, plus intense chez ceux qui fondent ou transforment les États, moins soucieuse chez ceux qui n’ont qu’à maintenir une situation toute faite. Cette préoccupation, dans Louis XI, prit nécessairement l’empreinte de son âme, la forme très personnelle de son caractère, et nécessairement aussi reçut des événements un notable surcroît d’acuité. Comme toutes les préoccupations de ce monarque, elle fut âpre, inquiète, obsédante. Il faut lire dans l’Inventaire analytique des Archives communales d’Amboise, dressé et publié, en 1874, par le savant abbé Chevalier, toutes les précautions imaginées, d’année en année, pour la sûreté du Dauphin, et imposées d’autorité par le monarque à ses fidèles amis d’Amboise. Aujourd’hui, c’est la crainte des incendies, demain ce sera la terreur des contagions ou des surprises. D’autres fois, il redoutera la présence des étrangers, des hommes d’armes surtout. Il se défiera de tout et de tous. Plus de rassemblements, de quelque nature qu’ils soient : ni foires, ni marchés. Il craindra jusqu’aux réjouissances populaires, pour peu qu’elles offrent l’apparence d’un danger. Des processions, soit ; mais pas de feux de joie. De là, des ordres incessants, des prohibitions excessives et dommageables pour l’habitant. Jamais, en vérité, mère affolée par le péril ne défendit ses enfants avec autant de farouche énergie. Une pareille inquiétude toucherait profondément, si on la voyait procéder uniquement d’un cœur de père ; parce qu’elle procédait surtout d’une âme de roi, elle ne peut qu’exciter l’intérêt. Il faut avouer, toutefois, qu’elle le porte à un degré extraordinaire : ces Archives communales d’Amboise nous reflètent, en vérité, ainsi qu’en un miroir au cadre restreint mais d’une singulière netteté, toute la psychologie de Louis XI.
Elles nous le montrent tel qu’il fut avec tous, prodigue de promesses qu’il faisait sincèrement, dans la plupart des cas, car il était généreux, mais qu’il ne tenait presque jamais, parce qu’il était toujours obéré, à court d’argent. Les Amboisiens purent en savoir quelque chose. En retour des sacrifices que le Roi leur imposa, les faveurs furent restreintes, lentes à venir et souvent aléatoires. Après cela, chacun sait que les successeurs de Louis XI qui, eux aussi, tinrent Amboise en singulière affection
, lui imposèrent bien d’autres charges, sans qu’on puisse alléguer pour leur excuse les grandes raisons d’utilité nationale qui s’imposaient à Louis XI. — Si Louis XI demanda beaucoup, lui, du moins, ne prit rien pour lui-même, ni pour satisfaire un vain orgueil, ni pour alimenter ses plaisirs. Dans ses exigences réitérées, il ne songea jamais qu’à la France : peut-être ne pourrait-on pas en dire autant de tous ses successeurs du XVIe siècle.
103L’affaire de la translation de Saint-Florentin, — l’une des nombreuses précautions prises par Louis XI, et non la moins fondée en motifs, — nous offre cet avantage que, tout en prouvant par les faits ce qui vient d’être dit, et en nous révélant quelques-uns des aspects sous lesquels il faut envisager ce roi, à la vie intime duquel notre Hélie de Bourdeille va désormais se trouver si particulièrement mêlé, elle commence aussi à nous découvrir quelques-uns des procédés à l’aide desquels le serviteur de Dieu réussira, jusque dans les circonstances les plus difficiles, à défendre tout à la fois, sans jamais sacrifier l’une à l’autre, la cause de l’Église et celle de la France, les intérêts du Roi et les intérêts non moins sacrés, spécialement confiés à la garde de l’archevêque de Tours.
Les lettres royales concernant la construction, en dehors de l’enceinte du château, d’une nouvelle église Saint-Florentin, sont du 7 juin 1473. Mais l’ordre de translation de la dite église date de 1469, ainsi qu’il résulte du Papier-Journal de la ville d’Amboise touchant les affaires d’icelle (1451-1478), fol. 41 :
Ordre du Roy qu’il n’y ait plus paroisse en l’église de Monsieur sainct Florentin estant ou chastel du dict Amboise, et qu’il soit advisé lieu convenable en la ville, pour faire une église qui servira de paroisse.
Il était impossible de résister à un ordre du Roi. Les habitants d’Amboise se hâtèrent d’y obtempérer en principe, mais avec d’autant plus de circonspection que le message impératif se taisait, sans doute, sur la question des dépenses dont l’exécution de cet ordre serait l’occasion. Aussi, pour ne point se lancer dans une entreprise trop coûteuse et dont ils craignaient d’avoir à supporter toute la charge, se résolurent-ils à transformer en église une ancienne halle qui leur servait aussi quelquefois de lieu de réunion pour les assemblées municipales :
L’Annonnerie (annona) d’Amboise, (ajoute le Papier-Journal, fol. 41), est choisie pour cet objet. — (Inventaire analytique, p. 70.)
Cependant, cette translation d’église ne pouvait s’opérer sans l’intervention de l’autorité diocésaine. Hélie de Bourdeille, pleinement convaincu de la gravité des motifs qui avaient déterminé le Roi dans la circonstance, et ne prévoyant pas d’obstacles sérieux à la réalisation du projet, accorda par une Ordonnance en date du 9 août 1469 l’autorisation requise en pareil cas. De plus, entrant dans la pensée du Roi qui désirait sincèrement la prospérité de Saint-Florentin, il prit occasion de ce déplacement pour organiser plus complètement le service de la collégiale. Par une autre Ordonnance, d’une diction délicate et d’une élévation d’idées et de sentiments peu commune, il supprima l’une des 104prébendes du Chapitre, pour en affecter les revenus à l’entretien du maître et des enfants d’une psallette qu’il institua dans la dite collégiale.
Cette seconde Ordonnance est du 14 avril 1469 avant Pâques, c’est-à-dire, de 1470.
Mais la mise à exécution du projet de translation subit de longs retards, apparemment causés par le défaut de ressources, et cette église et son clergé eurent à traverser une période d’autant plus difficile, que la paroisse Saint-Florentin, par suite des prohibitions royales concernant le séjour des étrangers dans la ville, avait perdu presque tous ses paroissiens. Quatre ans s’étaient écoulés, l’affaire était encore en suspens. Durant tout ce temps, il ne resta guère au pauvre Chapitre que l’appui moral et les secours effectifs du saint archevêque.
Cependant, le 7 juin 1473, ainsi que nous l’avons dit, arrivèrent les lettres royales renouvelant l’ordre de translation, et pourvoyant en partie à la dépense par
une creue (une
crue, c’est-à-dire une augmentation) de cinq deniers tournois sur chaque minot ou quintal de sel qui sera vendu jusques à quatre ans prochainement venans, à commencer de la dacte de cesd. présentes, en tous les greniers à sel du royaulme.
Ces lettres sont très respectueuses de l’autorité diocésaine, très religieuses même. Elles rappellent
l’octroy et permission de ceulx qu’il appartient, [et déclarent que le Roi] par ces présentes [baille son] vouloir et consentement, en tant que mestier et en luy est.
On ne saurait désirer meilleure entente entre les deux pouvoirs.
Au reçu des dites lettres royales, les habitants d’Amboise nommèrent un représentant de leurs intérêts, Jehan Rogemont, qu’ils chargèrent de percevoir la creue
accordée. Malheureusement, cette ressource leur échappa bientôt, le Roi ayant aboli, sans aucune exception, tous les impôts additionnels qu’il avait établis sur ses greniers à sel. La perception en faveur de la reconstruction de Saint-Florentin n’avait guère duré que sept mois.
Mais si les fonds se limitaient, l’ordre souverain n’en subsistait pas moins. Les Amboisiens, probablement pressés par le Roi et surtout aidés, dans la mesure de ses ressources, par les libéralités du généreux archevêque, décidèrent, en 1475, que
Lucas Dupin, maçon, serait appelé pour faire l’ouvrage de l’église neuve, et que Jehan de Malines serait chargé de l’aller quérir. — (Papier-Journal, etc., fol. 59.)
On se mit donc enfin à l’œuvre, mais sans enthousiasme, et le travail se poursuivit péniblement. Il subit encore, un peu plus tard, d’assez longues interruptions, par suite de débats et de malentendus. Lorsque Louis XI vint à Amboise, au mois de janvier 1476, il vit
le commencement 105de la dite église, qui pour lors ne fust point à sa plaisance, et au moyen de ce ne fut plus besongné en lad. église.
De plus, certaines difficultés surgirent entre la ville et son receveur pour la creue du sel
, difficultés qui amenèrent une nouvelle intervention du Roi, mars 1479. D’un autre côté, les Amboisiens s’étaient demandé, — le beau moyen dilatoire ! —
si c’estoit le bon plaisir du Roy que la dicte église feust parfaicte audit lieu où elle estoit encommancée, ou ailleurs…
Et le Roi avait dû
faire responce que estoit content que lad. église feust et soit parfaicte audit lieu où elle a esté encommancée, et par les commissaires qui y avoient esté ordonnez, en l’an LXXIIII.
Sur cette responce
du Roi, le travail fut repris et, cette fois, c’est-à-dire, vers 1481, mené à terme.
Somme toute, les gens d’Amboise, dans cette affaire qui paraît les avoir si fort inquiétés, eurent certainement plus de peur que de mal.
Outre que la ville ne perdit guère, sous maints rapports, à l’abandon de l’église du château, son budget ne dut pas être lourdement grevé par la construction du nouveau Saint-Florentin. L’édifice, en soi, est peu considérable. Il est impossible que la perception de la creue
du sel, dans tout le royaume durant sept mois, surtout si l’on y ajoute les libéralités de l’archevêque, et vraisemblablement celles de la Reine elle-même, sur laquelle l’archevêque exerçait une si haute influence, n’ait pas couvert les frais de la construction.
Quoi qu’il en soit, durant ces dix ou douze années, Hélie de Bourdeille, comprenant mieux que personne les difficultés d’ordre pécuniaire contre lesquelles le Roi luttait, comprenant aussi les embarras créés par les circonstances au peuple d’Amboise et au clergé de la collégiale, eut besoin de recourir à tous ses moyens de persuasion pour maintenir la paix que ces difficultés eussent aisément troublée, et à toutes les industries de son zèle et de sa charité, pour tirer le Chapitre de Saint-Florentin d’une crise qui pouvait compromettre jusqu’à son existence, et pour garder au culte un édifice sacré, menacé de ruine avant même que d’avoir été achevé.
C’est ce que le Chapitre de la collégiale voulut reconnaître par un acte solennel, auquel, dans nos Preuves et éclaircissements, nous avons assigné la date de 1470, mais qu’il faut reporter beaucoup plus tard, vers 1480.
Aux termes de cet acte capitulaire, les chanoines de Saint-Florentin, en mémoire et reconnaissance des bienfaits dont leur église a été l’objet, de la part du Révérendissime archevêque, établissent et fondent une messe solennelle qui sera célébrée, chaque année, en l’honneur de Notre-Dame, 106au jour anniversaire de l’élévation d’Hélie de Bourdeille sur le siège de Tours, laquelle messe, après sa mort, sera remplacée, à perpétuité, par un service annuel, pour le repos de son âme et de celle de ses successeurs sur le siège métropolitain. — On ne pouvait signaler d’une manière plus heureuse à la postérité la généreuse et efficace intervention du saint archevêque, en faveur de la collégiale, dans les pénibles années qui venaient de s’écouler.
4. Le couvent des Carmes. — Après de longues vicissitudes, son établissement définitif, — sous la protection de Louis XI, — et avec l’appui et les libéralités personnelles d’Hélie de Bourdeille. — Les transformations de la fondation des sires de Bueil. — L’établissement de la collégiale. — La collégiale du Plessis-lèz-Tours instituée par Hélie de Bourdeille, confirmée par le Saint-Siège après la mort du saint archevêque. — La reconstruction du couvent des Franciscains, à Amboise. — Le couvent de Jesus-Maria, au Plessis : Hélie de Bourdeille approuve le projet que lui en soumet saint François de Paule, son ami, 81-83, 268, 272, 275, 332, 344, 352-353.
Hélie de Bourdeille ne prit pas une part moins active, ni surtout moins généreuse, à l’établissement définitif des Carmes, en la ville de Tours. Il y avait déjà bien des années que ces bons religieux, réorganisés et pour ainsi dire ressuscités au XIIIe siècle, avaient pris pied dans la cité. Mais leur séjour n’y avait pas été de tout repos. On sait leurs démêlés retentissants avec les moines de Saint-Julien et avec certains curés du voisinage. De là une situation précaire, et des migrations pénibles. Par bonheur, Louis XI les avait pris sous sa protection. Une légende curieuse, qui pourrait bien être une page d’histoire, raconte comment le Roi acquittait de la sorte une vieille dette du Dauphin, fuyant devant les archers du Roi son père. Ce qui est certain, c’est que Louis XI voulait beaucoup de bien à ces moines. Hélie de Bourdeille n’eut garde de contrarier les bonnes dispositions du Roi ; il les favorisa, au contraire, de tout son pouvoir, et concourut, sans doute, à aplanir les difficultés résultant des droits seigneuriaux dont le lieu que Louis XI leur assignait, et qui porte encore leur nom, était chargé. Nous l’induisons, du moins, non sans quelque apparence, de la célèbre monnaie spéciale, dite de Mater misericordiæ, avec laquelle ces religieux devaient acquitter leur redevance féodale. De plus, Bourdeille ajouta aux libéralités du Roi, en accordant aux bons Pères, sur sa propre cassette, des secours pécuniaires qui leur permirent de s’installer convenablement, dans un couvent pourvu de tous les êtres nécessaires à la régularité. Grâce aux dons de Louis XI et à ceux du saint archevêque, fut même commencée une église qui, achevée, eût enrichi la ville de Tours d’un gracieux monument, si nous en jugeons par son début. Malheureusement, on s’arrêta trop tôt, et la charmante nef latérale de droite est la seule chose qui intéresse les arts dans l’église actuelle de Saint-Saturnin.
La collégiale de Bueil dut aussi à Hélie de Bourdeille sa dernière et plus durable organisation. La pieuse fondation des sires de Bueil remontait au XIVe siècle, 1390. C’était d’abord un monastère bénédictin, converti bientôt après en un Chapitre régulier de moines augustins. Mais ni les Augustins, ni les Bénédictins n’avaient pu s’établir solidement 107en ce lieu. L’an 1476, par les dispositions de Jean V, sire de Bueil, avec l’autorisation de l’archevêque Hélie, et moyennant ses règlements et Ordonnances, la fondation de Bueil fut définitivement transformée en une collégiale séculière, desservie par six chanoines et un doyen.
Hélie de Bourdeille érigea aussi la collégiale de Saint-Jean l’Évangéliste, au château du Plessis-lèz-Tours. Cette fondation de Louis XI, malade, ne fut confirmée par le Saint-Siège, que plusieurs années après la mort de ce prince et après la mort d’Hélie de Bourdeille lui-même. Mais l’institution primitive de la collégiale, et l’organisation du culte dans cette église appartiennent à notre saint prélat, qui, par une disposition fort sage et dont le motif est facile à saisir, statua que le Chapitre de la nouvelle collégiale devrait, en tout ce qui concernait le service divin, se conformer exactement aux lois et coutumes du Chapitre de la métropole.
Sur la fin de l’épiscopat d’Hélie de Bourdeille, la reine Charlotte qui avait, effectivement, de grandes obligations aux Frères Mineurs du couvent d’Amboise, mais qui devait aussi, pour une bonne part, au saint archevêque franciscain, le dévouement dont ses frères avaient fait preuve, soit envers la Reine elle-même, qu’ils consolaient et soutenaient dans ses longues épreuves, soit envers sa sainte fille, Jeanne de Valois, qu’ils dirigeaient dans les voies sublimes mais ardues par lesquelles la divine Providence la conduisait à ses fins, reconstruisit à ses frais, avec l’approbation et les encouragements de l’archevêque, son intime conseiller, dont elle devait faire bientôt l’un de ses exécuteurs testamentaires, ce couvent de l’Observance, et le pape Sixte IV approuva la dite reconstruction par une bulle en date de 1482.
Enfin, peu de temps avant de mourir, Hélie de Bourdeille eut la joie de saluer la prochaine construction du célèbre couvent des Minimes, qui fut, jusqu’à la mort de saint François de Paule, le chef-lieu de tout l’Ordre. Il ne vit point les commencements de ce beau monastère de Jesus-Maria ; mais son ami intime, le grand thaumaturge des temps modernes, lui en avait soumis le projet, les plans, et il les avait bénis dans l’effusion de son grand cœur. — Le saint archevêque pouvait, au reste, entrer avec confiance dans le repos de son Seigneur : il laisserait l’Église de Tours, l’Église qui lui avait été confiée, et toutes ses Institutions, tous ses établissements, dans un état de singulière prospérité.
108XVII. Hélie de Bourdeille bâtisseur, protecteur des lettres et des arts, défenseur du peuple, bienfaiteur de la cité.
1. Hélie de Bourdeille concourt activement à l’achèvement de sa cathédrale, notamment à la merveilleuse ornementation sculpturale de sa splendide façade ; — à la construction et reconstruction de ses tours. — Il exécute quelques travaux intérieurs. — Il obtient de Sixte IV une bulle d’Indulgences pour subvenir aux dépenses nécessitées. — Il bâtit, à ses frais, la belle église de Sainte Catherine de Fierbois. — Il procure ou favorise la construction ou l’agrandissement et réfection de nombreuses églises dans le diocèse. — Il y emploie tous les revenus que ses aumônes laissent disponibles, et pour le reste, s’ingénie à réunir les ressources nécessaires, par l’obtention de faveurs spirituelles et autres moyens. — Il pourvoit aussi d’ornements la plupart de ces églises, 37-38, 60, 64, 77, 207.
À tous égards, l’épiscopat d’Hélie de Bourdeille en Touraine fut brillant et fécond. Il ne faudrait point se représenter ce moine-évêque comme un pieux cénobite confiné dans sa cellule et absorbé dans une prière édifiante, mais étranger à tous les mouvements du dehors, peu soucieux du progrès et l’ignorant, au surplus. Nous le voyons, au contraire, se mêler activement à la vie intellectuelle, économique, artistique, de son temps et de son pays, moine toujours par l’humilité du cœur et l’austérité des mœurs, mais évêque aussi, et comme tel, s’intéressant à tout ce qui pouvait être, pour l’Église, même au point de vue temporel, un honneur, pour son peuple une amélioration, un progrès, pour les esprits une légitime jouissance, pour les arts un triomphe.
Lorsqu’il arriva à Tours, notre cathédrale, qui tient un si bon rang parmi les grandes églises de France, était achevée dans son œuvre principal. À part quelques ornementations de détail, elle était, au dedans, ce que nous la voyons aujourd’hui. Les admirables verrières qui décorent son abside, la décoraient déjà ; il ne leur manquait que la patine des siècles. Jean de Bernard, prédécesseur d’Hélie, avait même construit la belle sacristie dont on admire encore, à l’heure présente, l’élégante fabrique. Et le maître-autel, avec sa merveilleuse ceinture de châsses précieuses, revêtait une splendeur que l’hérésie huguenote et les révolutions lui ont, depuis, irrémédiablement ravie. Sous le rapport des aménagements intérieurs, peu de chose restait à faire : Hélie de Bourdeille le fit. Maan et les autres auteurs lui attribuent la construction des fonts baptismaux, et l’établissement d’une crypte ou caveau destiné aux sépultures.
Mais l’œuvre extérieur n’était pas aussi avancé. Cet admirable portail, cette façade unique, avec ses fines sculptures, l’incomparable richesse de ses dentelles de pierre, ses innombrables statuettes, sa belle théorie de grandes statues, aujourd’hui absentes ; ces deux tours jumelles, si gracieuses, et dont la masse est si habilement dissimulée ; en un mot, tout ce qui, avec l’abside, assure à Saint-Gatien un rang distingué parmi les autres monuments gothiques, plus grandioses, dont la France 109s’honore, était encore à l’état d’ébauche. Ce fut, pour une bonne part, l’œuvre d’Hélie de Bourdeille et du Chapitre de son temps : deux facteurs puissants, travaillant de concert, unissant leurs efforts comme leurs ressources, et qu’il y aurait d’autant plus d’injustice à séparer ici, que jamais l’union des esprits et des cœurs, entre l’archevêque et le sénat de son Église, ne fut plus étroite ni, partant, plus féconde.
La façade de Saint-Gatien fut achevée, dans son gros œuvre, en 1440, et sa décoration le fut en 1500. C’est donc bien avec l’épiscopat d’Hélie de Bourdeille, que concorde la période principale de ce travail artistique. La construction des deux tours fut extrêmement laborieuse, au moins en ce qui concerne la tour du nord, qui, durant les travaux d’érection, s’écroula par deux fois. Hélie de Bourdeille contribua largement à ces deux réfections, la première accomplie de son temps, l’autre effectuée peu après sa mort, grâce aux aumônes qu’il avait obtenues à cette fin. Nous nous rappelons que le saint archevêque, se trouvant à Rome, en 1475, avait sollicité une bulle d’Indulgences, pour l’achèvement de l’œuvre séculaire. Dans une lettre qu’il adressa au Pape pour le même objet, sur la fin du XVe siècle, le duc Louis d’Orléans rappelle les démarches du défunt archevêque, Hélie, et la bulle que Sixte IV avait octroyée à sa prière.
Hélie de Bourdeille, nous dit Maan, construisit aussi et décora le parvis ou péristyle du temple. Il créa, à ses abords, une place, assez restreinte, sans doute, les bâtiments de l’Hôtel-Dieu le gênant dans l’exécution de son plan. Toutefois, il montra par là, à une époque où les préoccupations d’aération, d’assainissement et d’isolation des édifices étaient inconnues, qu’il avait, en avance sur son siècle, le sentiment artistique des dégagements et de la perspective.
La monumentale église de Sainte-Catherine de Fierbois est l’œuvre exclusive d’Hélie de Bourdeille. On a attribué la construction de ce remarquable édifice, tantôt à Charles VII, tantôt à Charles VIII ou à Louis XII dont les armoiries se voient aux pendentifs des voûtes ; comme si les armoiries, surtout les armoiries royales, ne pouvaient se prendre pour une date d’achèvement, ou pour le témoignage d’un concours quelconque dans le dernier travail d’ornementation, peut-être pour l’effet d’une circonstance plus insignifiante encore, telle que le passage du souverain, ou l’hommage intéressé de quelque courtisan. Ce qu’il y a de certain, le témoignage de Bois-Morin ne laissant aucun doute à ce sujet, c’est que l’archevêque Hélie releva seul et à ses frais cet antique sanctuaire, détruit par le feu, nous dit son biographe.
Sainte-Catherine de Fierbois, en effet, ne pouvait manquer d’inspirer 110un vif intérêt au défenseur de la Pucelle, au noble évêque, si versé dans les voies de Dieu et si profondément convaincu de la mission providentielle de la France. C’est dans ce sanctuaire que Jeanne avait prié, amenée en ces lieux par les révélations de sainte Catherine, — une Sainte pour laquelle Hélie de Bourdeille avait une dévotion particulière et dont il solennisait personnellement la fête, à sa manière, par les jeûnes et les aumônes. C’est dans ce sanctuaire, que Jeanne avait connu, par ses Voix, l’existence, ignorée de tous, d’une épée sainte, marquée de cinq croix, enfouie sous terre, et qu’une tradition postérieure attribua à Charles-Martel. — Suivant cette tradition, le terrible soldat aurait prié et déposé, en ex-voto, dans l’oratoire de Sainte-Catherine, son glaive, victorieux des Sarrasins. — Quoi qu’il en soit de cette tradition, que, pour notre part, nous n’admettons pas, du moins en ce qui concerne la provenance de l’épée aux cinq croix, c’est là que l’illustre vierge d’Alexandrie, députée par la Providence, et pour des motifs qui nous échappent, à la protection de la nation très chrétienne, fille aînée de l’Église, avait, en des temps reculés, dans le désert de landes incultes et de forêts presque inhabitées, placé son humble autel, ainsi qu’une mystérieuse pierre d’attente. C’est là quelle avait fondé un pèlerinage, célèbre dans tout le moyen-âge, par le concours des fidèles, des soldats, en particulier, autant que par le nombre et l’éclat des miracles.
L’enchaînement de ces faits surnaturels, leur haute signification et leur épanouissement glorieux en la personne de celle que, pour son compte, il regardait comme une véritable envoyée de Dieu, et même comme une Sainte, n’échappaient point à la vue exercée du pieux archevêque. De là, lorsque l’incendie, survenu de son temps, lui eût indiqué l’heure de la Providence, les gros sacrifices qu’il s’imposa, pour élever en cette petite localité, qui, par elle-même, ne requérait point un monument aussi considérable, cette belle église, si appréciée des archéologues et du monde artistique. Dans la pensée du saint prélat, c’était vraiment une église nationale, qu’il se proposait de construire. Or, le vaste mouvement qui se produit, de nos jours, autour de Jeanne d’Arc et de tout ce qui touche à sa grande et sainte mémoire, ne peut qu’attester combien cet admirable évêque voyait loin et voyait juste dans les choses de Dieu et dans les choses de son pays.
Hélie de Bourdeille procura, en outre, la réfection d’un grand nombre d’autres églises, chapelles ou oratoires, dans la ville et dans le diocèse de Tours. À Tours, l’église de Notre-Dame la Riche, dont on admire, depuis qu’elle a été si habilement restaurée, la façade méridionale, contemporaine du saint archevêque, éprouva les effets de sa sollicitude 111et de sa générosité. C’est à lui, du reste, et à son prédécesseur, Jean de Bernard, que la Touraine doit, en si grand nombre, ces églises ou agrandissements d’églises, en style du XVe siècle, ces juxtapositions si curieuses du gothique flamboyant et du roman des XIe et XIIe siècles, qu’on rencontre çà et là dans nos paroisses.
De plus, ainsi que Bois-Morin nous le fait remarquer pour le diocèse de Tours aussi bien que pour celui de Périgueux, Bourdeille veillait avec un soin extrême à ce que tous ces sanctuaires fussent abondamment pourvus d’ornements et de vases sacrés. Autant qu’il le pouvait, et ses revenus, sous ce rapport, lui permettaient beaucoup, il y pour voyait par lui-même, selon qu’il en était besoin ; et lorsque ses autres aumônes ne lui laissaient plus de ressources disponibles, il y suppléait par les moyens que lui suggéraient son entente des affaires, sa piété, et l’autorité que lui assuraient sur les âmes son caractère, ses exemples, ses vertus.
2. La ville de Tours, au temps d’Hélie de Bourdeille, d’après Francesco Florio. — Les grands personnages qui y sont attirés par le voisinage du Plessis. — Intensité de vie religieuse, politique, intellectuelle, artistique. — Les beaux-arts et les arts industriels représentés par une pléiade de maîtres renommés. — Hélie de Bourdeille comprend ce mouvement, et au tant qu’il est en lui, le sanctifie, en l’employant à la gloire de la religion. — Il élève sur les galeries du cloître Saint-Gatien la splendide bibliothèque capitulaire, — dont il veut faire une bibliothèque publique, — à l’imitation de ce que les papes faisaient à Rome, dans le même temps. — Cela, à une époque où les librairies
étaient encore un objet de luxe seigneurial, — au moment même où Louis XI introduisait l’imprimerie chez nous. — Il fait paver les rues et la place centrale du cloître, amélioration qui n’avait jamais été tentée jusque-là, 60, 77, 162, 225, 316-324, 327.
librairiesétaient encore un objet de luxe seigneurial, — au moment même où Louis XI introduisait l’imprimerie chez nous. — Il fait paver les rues et la place centrale du cloître, amélioration qui n’avait jamais été tentée jusque-là, 60, 77, 162, 225, 316-324, 327.
Son heureuse initiative, d’ailleurs, ne se bornait pas aux seuls édifices du culte. Chez Hélie de Bourdeille, l’esprit était aussi large, que le cœur généreux : ouvert à toute haute conception, accessible à toute idée de progrès et de bien-être pour ce peuple vers lequel Dieu l’avait envoyé, épris du beau comme il l’était du bien, favorisant l’un et l’autre, et dans la pratique, les faisant converger vers ce même et unique sommet d’où ils s’épandent sur les choses créées.
La Touraine et tout particulièrement la ville de Tours, au temps où Hélie de Bourdeille en gouvernait l’Église, se faisait remarquer par une singulière intensité de vie religieuse, politique, intellectuelle et artistique. Plusieurs causes contribuaient à produire cette efflorescence, qui n’eut qu’un temps, à la vérité, mais qui fut des plus brillantes. De ces causes, la principale était le séjour habituel du Roi et la présence de la Cour, vers laquelle affluaient nécessairement les hauts personnages, princes ou ambassadeurs, les savants, les maîtres de l’art et, pour autant qu’il y en eût à cette époque, les hommes de génie. Nous avons, d’un étranger, d’un lettré Florentin, Francesco Florio, une description de la ville de Tours, en ces années, qui ne nous représente pas du tout la pacifique et d’aucuns disent somnolente capitale de la Touraine, telle que l’avaient faite les siècles antérieurs, telle aussi que devaient la refaire, plus ou moins, les siècles subséquents. Sans doute, il faut tenir compte de l’emphase naturelle à ce brave Italien, qui, phénomène assez rare, aimait la France et son peuple. Néanmoins, on sent que son admiration est sincère, et que son enthousiasme ne s’allume 112pas aux seules rêveries de l’imagination. Le mouvement était très réel, et à Tours, plus qu’en aucune autre ville de France, à cette époque, s’élaborait et déjà commençait à se révéler, en des œuvres de première marque, la brillante floraison de nos XVIe et XVIIe siècles. N’est-ce point en Touraine, ainsi que l’a victorieusement démontré notre abbé Chevalier, qu’il faut placer l’éclosion de la Renaissance française, trop tôt absorbée par la Renaissance italienne ? Et les beaux-arts, ainsi que les arts industriels, n’étaient-ils pas représentés chez nous, en ces temps, par une multitude de maîtres renommés, peintres, tisseurs, orfèvres, tailleurs d’images, architectes ?
Hélie de Bourdeille comprit ce mouvement, le sanctifia autant qu’il était en lui, et tant par les œuvres qu’il commanda lui-même que par celles dont il provoqua la création, le tourna à la gloire de la religion et à l’embellissement des édifices sacrés ou ecclésiastiques. Son prédécesseur, Jean de Bernard avait édifié ces merveilleuses galeries du cloître Saint-Gatien, que leur mérite architectural sauvera désormais de la destruction : sur ces galeries Hélie de Bourdeille construisit notre splendide bibliothèque capitulaire, dont il rêvait de faire une bibliothèque accessible au public. C’est ainsi que cet humble moine s’intéressait au développement des lettres, des sciences, des arts, et prenait le moyen qui y conduit infailliblement. Or, il est bon de remarquer la date à laquelle l’archevêque Hélie concevait une idée, et mettait la main à une entreprise, qui, de nos jours, n’auraient rien que de commun et de naturel. C’était le temps où Nicolas V, Thomas de Sarzano, le disciple du bienheureux Albergati, et après lui, Sixte IV, fondaient la bibliothèque Vaticane, la première du monde moderne par son origine et par ses richesses : — d’où l’on peut inférer combien la Providence avait été attentive à la formation d’Hélie de Bourdeille, en le mettant de bonne heure à l’école de ces grands esprits. Mais c’était aussi le temps, où, chez nous, les librairies
, c’est-à-dire, les collections de quelque cinquante ou cent volumes, étaient encore un objet de luxe permis aux seuls seigneurs ; le temps où Louis XI se hâtait d’introduire, à grands frais, dans le royaume, les premiers représentants de l’art typographique, éclos chez nos voisins. Grâce à l’initiative d’Hélie de Bourdeille, la bibliothèque capitulaire du cloître Saint-Gatien unit donc à un mérite architectural peu commun, la gloire historique d’avoir été, dans la pensée de son fondateur, l’une des premières, peut-être même la première bibliothèque publique du pays de France.
Aux dons de l’intelligence et à ses hauts aperçus se joignaient, dans Hélie de Bourdeille, les préoccupations du cœur, les inspirations de la 113bonté. C’est pour répondre à quelqu’un de ces sentiments paternels, et dans le but d’améliorer les conditions de salubrité du cloître, habité par ses chanoines, qu’il fit paver, à ses frais, bien entendu, toutes les rues de l’enceinte canoniale, et la place vers laquelle ces rues convergent, assainissant de la sorte et embellissant d’une certaine façon, plus utile que brillante, ce coin du vieux Tours, si grave, si pittoresque, — le fameux désert de pierre
, que notre Honoré de Balzac décrit avec une si visible complaisance. — La chose semble mériter à peine d’être notée. Tel n’était point pourtant le sentiment du judicieux Maan, qui, parlant de la bibliothèque capitulaire et du pavage du cloître, les déclare des monuments de la bonté et du génie
du saint archevêque, lesquels, ajoute-t-il et puisse-t-il être entendu ! ne s’effaceront jamais de la mémoire de la postérité
. — Bonté et génie
, ces deux termes, au demeurant, paraîtront-ils donc si exagérés, lorsque, d’une part, on se rappellera que les deux monuments certains qui nous restent de la munificence d’Hélie de Bourdeille, la bibliothèque capitulaire et l’église de Fierbois, sont effectivement deux spécimens du grand art, et que, d’autre part, on songera à tout ce que le saint archevêque entreprit pour le soulagement et le bien-être de tous ?
3. Hélie de Bourdeille, protecteur du peuple. — Fatigue le Roi de ses instances pour l’allégement des charges, la diminution des taxes. — Multiplie les remontrances pour que le Roi réforme l’administration de la justice. — Le Roi, malgré sa mauvaise humeur, semble n’avoir pas été indifférent à ces représentations persévérantes. — Hélie de Bourdeille mérite de la cité, en obtenant du Roi la construction de l’hôtel-de-ville et la plupart des privilèges de la municipalité, créée en 1463, mais demeure jusque-là sans organisation. — Toutefois, il fait reconnaître par jugement l’immunité des clercs, relativement aux charges résultant du nouvel état de choses, 64, 80-81, 174, 352-353.
Car la postérité devrait bien aussi garder la mémoire de tous les services qu’Hélie de Bourdeille, à Tours autant et plus qu’à Périgueux, rendit à la cause des petits. Profitant du libre accès qu’il avait auprès du Roi, et de la confiance que ce prince lui témoignait, que de démarches ne fit-il pas auprès du monarque, à quelles instances, à quelles supplications, tantôt plus pressantes et tantôt plus discrètes, ne crut-il pas devoir recourir, pour obtenir un allégement aux charges qui pesaient sur le peuple, et la diminution des taxes dont il était grevé ! Certes, il n’était pas toujours facile d’aborder la question auprès de Louis XI, dont, il faut le dire aussi, les nécessités du moment pouvaient paralyser la bonne volonté. Les temps étaient durs pour la Couronne, et l’argent, répétons-le, faisait souvent défaut à un politique qui agissait par négociations coûteuses beaucoup plus que par la force des armes. Aussi le prince n’accueillait-il pas toujours avec une excessive bonne humeur le défenseur obstiné des pauvres gens.
Hélie de Bourdeille n’en revenait pas moins à la charge, dès que l’occasion lui en était fournie, sauf à être éconduit par des formules polies, telles que celle-ci : Monsieur l’archevêque, mettez-moi ceci par écrit. Je le lirai volontiers.
— Assurément, le serviteur de Dieu ne s’illusionnait pas sur le sens de ces invitations. Toutefois, il affectait de les 114pendre en bonne part, autant dans l’intérêt de l’âme du Roi, que dans l’intérêt de ses sujets. Louis XI reçut ainsi du courageux prélat bien des lettres dont il ne pouvait s’offenser, puisqu’il les avait… demandées.
De même, le saint archevêque insistait fréquemment et vivement auprès du monarque, pour qu’il réformât dans son royaume l’administration de la justice, qu’entachaient de graves abus. Il ne paraît pas, du reste, que ce prince, dont la légende a fait un tyran, ait été toujours insensible à ces remontrances d’un homme qu’il vénérait pour sa sainteté, et qu’il savait, d’ailleurs, profondément dévoué aux intérêts de la Couronne. Sur la fin de sa vie, la réformation de la justice était une des pensées habituelles de Louis XI, effrayé, sans doute, du compte qu’il aurait bientôt à rendre de son administration.
Protecteur du peuple et défenseur de ses droits, Hélie de Bourdeille, fut, à un titre particulier et dans une affaire de la plus haute portée, le bienfaiteur de la cité. Dès 1462, longtemps avant la promotion d’Hélie au siège de Tours, Louis XI avait accordé à cette ville, par un acte qui réunissait les deux municipalités de Tours et de Châteauneuf, l’autonomie communale. Mais, après six ans et plus, rien n’était fait, et la concession royale menaçait de passer à l’état de lettre vaine. Hélie de Bourdeille, nous apprennent les témoignages écrits du temps, intervint auprès du Roi, obtint la construction de l’hôtel-de-ville, et l’octroi de la plupart des privilèges dont jouirent depuis le maire de Tours et ses vingt-quatre échevins.
Cependant, le nouvel état de choses créait certaines charges pour les bourgeois et manants régis par le corps de ville. Or, Bourdeille, qui se faisait volontiers l’avocat de son peuple, n’oubliait pas pour cela qu’il était aussi le défenseur obligé des droits de l’Église et de ses Immunités. Quelques personnes ayant émis la prétention que les ecclésiastiques fussent astreints aux charges imposées, en l’occurrence, à la masse des habitants, le vigilant archevêque, s’appuyant sur le Droit ecclésiastique et sur le Droit public reçu en France à cette époque, obtint un jugement qui reconnaissait et déclarait les clercs exempts des dites charges nouvellement établies.
115XVIII. Les attentions persistantes d’Hélie de Bourdeille pour son ancienne Église de Périgueux. — Reconnaissance de cette Église pour son saint évêque. — Relations de famille. — Voyage à Rome en l’année jubilaire 1475.
1. Hélie de Bourdeille, délié juridictionnellement de ses liens avec l’Église de Périgueux, n’a jamais brisé les liens de l’affection et du dévouement pour cette Église. — Il y était encouragé par l’amour du pays natal, et par les relations de famille. — Ses courtes apparitions en Périgord. — Affaires de famille. — Correspondance. — Sollicitudes temporelles, restreintes à leur juste mesure pour ses parents. — Sollicitudes plus marquées pour leur salut et le bien de leurs âmes, 73.
L’autorité suprême du Vicaire de Jésus-Christ, en dénouant le lien juridictionnel qui unissait Hélie de Bourdeille à l’Église de Périgueux, ne brisa en aucune façon les liens d’amour et de dévouement qui s’étaient formés entre le saint évêque et cette portion de l’Église de Jésus-Christ. Le diocèse de Périgueux avait été, on peut le dire, l’enfant de sa douleur : que n’y avait-il pas souffert, et à quels travaux n’avait-il pas dû se résoudre, pour le relever de ses ruines ? Le cœur s’attache toujours plus fortement à ce qui lui a plus coûté. Et puis, cette Église, ramenée de si loin, était devenue sa joie, sa gloire, sa couronne, lorsque, pour obéir à la voix de Dieu, il avait dû s’en éloigner. De pareils souvenirs ne s’effacent pas. Sans marchander à sa belle Église de Tours la part de dévouement et d’incessante sollicitude à laquelle cette nouvelle et illustre épouse avait droit, ou plutôt sans faire de part dans les prodigalités d’un cœur qui se donnait tout entier, Hélie de Bourdeille ne pouvait se tenir de coopérer de son mieux, en toute réserve et discrétion, au bien des âmes dont il avait été le père, et à la prospérité d’une Église qui avait eu, avec son premier amour, les prémices bénies de son épiscopat. — Il y était poussé, d’ailleurs, et fortement incité par l’amour du pays natal, et par les quotidiennes relations que lui imposaient avec le Périgord ses obligations et affections de famille.
2. Coup d’œil sur la correspondance de l’archevêque de Tours avec les membres de sa famille. — Il perd son frère aîné, le sénéchal Arnaud II de Bourdeille, et figure parmi ses exécuteurs testamentaires. — Une démarche qu’il fait avec succès, auprès du chancelier de France, en faveur de son neveu, François de Bourdeille. — Quel pouvait être l’objet de cette démarche. — Les intérêts spirituels de sa famille lui étaient plus à cœur que ses avantages temporels. — Il envoie un de ses prêtres auprès de Sixte IV, récemment élu, pour obtenir confirmation des grâces spirituelles octroyées par Paul IV, en faveur de la famille de Bourdeille. — Réponse affirmative, dont les motifs sont fort élogieux pour Hélie de Bourdeille. — Un voyage de celui-ci en Périgord. — Il use de ces pouvoirs apostoliques en faveur de deux de ses parents. — Un mot sur le prêtre Chalumel qui l’accompagne, 62, 153-154, 206-207.
Il ne reste que fort peu de chose des lettres qu’Hélie de Bourdeille écrivait à ses proches parents. Ces rares débris suffisent néanmoins pour nous fixer sur le caractère général de sa correspondance. Des lettres brèves, mais affectueuses, d’une gravité religieuse et douce, mais de grand ton ; des lettres entre grands seigneurs, mais d’où ne sont absentes ni l’humilité du Saint, ni ses considérations, recommandations et affections d’ordre surnaturel. On retrouve bien là, tel que les historiens et mieux encore les faits nous le représentent, le Frère Mineur, l’évêque et le gentilhomme, dont les traits se marient sans se confondre, pour 116composer l’attachante physionomie de celui qui se signe avec une si touchante simplicité, Ministre indigne de l’Église de Tours.
Hélie de Bourdeille perdit en 1473 ou dans les premiers jours de 1474 son frère aîné, Arnaud II, sénéchal de Périgord. Celui-ci, d’après La Chesnaye-des-Bois, testa le 21 octobre 1478. Il avait nommé l’archevêque Hélie parmi ses exécuteurs testamentaires : désignation qui fut pour le serviteur de Dieu l’occasion d’un grand surcroît de travail, la succession du chef de la famille étant des plus considérables et par suite entraînant la conciliation de multiples intérêts. Arnaud II avait été marié deux fois, — ce qui, pour le dire en passant, a induit en erreur un grand nombre d’auteurs qui ont attribué à Arnaud Ier, son père, le fait de ce double mariage, — et ce qui, pour revenir à notre sujet, n’était pas de nature à simplifier le règlement de sa succession. Dans une lettre écrite d’Artannes, à son neveu François, fils aîné et principal héritier d’Arnaud, Hélie de Bourdeille lui recommande de vivre en bonne intelligence avec Brunissende de Montbron, seconde femme du feu sénéchal. Puis, il lui rend compte des démarches qu’il a faites et menées à bonne fin, en sa faveur, auprès du chancelier de France. Il s’agissait, sans doute, de quelque faveur exceptionnelle, peut-être de sa nomination à la charge de sénéchal, dont il fut pourvu, à un moment donné, de même que l’avaient été son père et son aïeul. Je vous envoie votre mandement, lui dit le bon archevêque, mais la chose n’a pas été facile. Enfin, j’ai bien insisté, et Monsieur le Chancelier me veut fort complaire.
Le saint évêque ne se désintéressait donc pas, absolument et avec une rigueur exagérée, des avantages qui pouvaient être faits légitimement et en toute justice à sa famille. Plusieurs autres indices nous révèlent même qu’il garda toujours une tendre affection pour cette famille, qu’il avait quittée de si bonne heure, afin de répondre à l’appel de Dieu. Mais c’est là, précisément, l’effet de cette vocation divine, qu’on regarde trop comme une négation, contre nature, des liens créés par la naissance. Les affections de la famille sont réglées et maintenues dans leurs justes bornes par la profession religieuse : bien loin d’être détruites par celle-ci, elles deviennent, au contraire, d’autant plus fortes que le feu du sacrifice les a mieux épurées. Et tel fut, en effet, d’après les inductions que nous permet l’étude de documents assez rares, le caractère des affections de parenté, dans le serviteur de Dieu.
Ajoutons que ces affections se traduisaient surtout en préoccupations et sollicitudes de l’ordre surnaturel. Sa charité, bien ordonnée, mettait toutes choses à leur place. C’est ainsi que nous le voyons s’ingénier 117pour assurer aux siens le bénéfice de faveurs extraordinaires, au for de la pénitence. Il avait obtenu du pape Paul II des pouvoirs exceptionnels, pour absoudre ou faire absoudre ses proches de tous péchés, même réservés au Souverain Pontife. Dès que les suffrages du Conclave eurent élevé sur la Chaire de Saint-Pierre, pour y succéder à Paul II, un membre de la famille franciscaine, qui fut le pape Sixte IV, Hélie de Bourdeille lui députa un de ses prêtres, Philippe Lebrunier, chanoine de Saint-Mexme de Chinon, avec mission de déposer aux pieds du nouveau Pontife l’humble hommage de respect et de filiale obéissance de l’archevêque de Tours, puis d’implorer de Sa Sainteté le renouvellement ou la confirmation des facultés spéciales, qu’avait octroyées à celui-ci le pape défunt. Par un bref en date du 23 juillet 1472, Sixte IV confirma et même amplifia les dites facultés, en donnant pour motifs de sa bénigne grâce, l’austérité de vie
du suppliant, la pureté de sa doctrine
et sa dévotion singulière envers le Siège Apostolique
. Déclarations qui sortent des formules ordinaires de chancellerie, et que nous aurons occasion de voir réitérer et accentuer encore, par le même Pontife, jusques et y compris la constatation de sainteté illustre
: parole fort grave et assez significative, pensons-nous, sur les lèvres d’un pape s’exprimant au sujet d’un vivant. — Mais n’anticipons pas.
Hélie de Bourdeille eut bientôt l’occasion d’user des pouvoirs apostoliques, qui lui avaient été si gracieusement et si largement délégués. Au mois de janvier 1474, nous le trouvons en Périgord, où l’avaient sans doute appelé les affaires de la succession de son frère aîné, le sénéchal. Le trente-un de ce mois de janvier, il octroie, en vertu de sa délégation apostolique, à ses parents ou alliés Philippe de Leygues et Pierre de Alles, la faculté de se faire absoudre, une fois durant la vie, et en outre à l’article de la mort, de toutes les fautes et péchés réservés, même spécialement, au Souverain Pontife. Il confère au prêtre qu’ils auront choisi à cette fin, tous les pouvoirs dont il est lui-même investi. La pièce portant concession de cette faveur, avec transcription de la formule idoine d’absolution, est donnée par Hélie de Bourdeille, en son château de la Tour-Blanche
, et contre-signée Chalumel, chanoine de Saint-Hilaire de Poitiers
. Par quelle suite de circonstances ce chanoine d’une Église avec laquelle Hélie de Bourdeille n’eut aucun rapport connu, se trouvait-il aux côtés du saint archevêque ? — Nous ne savons, mais ce que nous ne tarderons pas à constater, c’est que le prêtre Chalumel fut l’homme de confiance et de choix, que le saint archevêque employa de préférence, en plusieurs circonstances où il avait d’importantes affaires à traiter, soit auprès du Pape, soit auprès du Roi.
1183. L’année jubilaire 1475. — Hélie de Bourdeille, qui a dessein de faire, en cette année, son pèlerinage ad limina, députe préalablement au pape Sixte IV le chanoine Chalumel, avec mandat pour régler plusieurs affaires. — Réponse gracieuse et élogieuse du Pape à l’archevêque de Tours. — Celui-ci part en octobre 1475. — Péripéties de son voyage. — Le Pape lui fait un accueil des plus flatteurs. — Lettre d’Hélie de Bourdeille à son neveu, François. — Il célèbre la munificence du Pape, envers les hôtes princiers du Jubilé, et envers les rois dépossédés par les Turcs. — Il obtient du Saint-Siège de grandes Indulgences pour les Églises de Tours et de Périgueux, 37, 164 155, 167-169, 207.
Le Jubilé de l’an de grâce 1475 revêtit une solennité extraordinaire, et fut l’occasion d’un concours inouï des fidèles du monde entier dans la Ville éternelle. C’était pour la première fois que, conformément à la Constitution du pape Paul II, la grande Indulgence était étendue aux quarts de siècle. Hélie de Bourdeille avait formé le projet de faire coïncider avec l’année sainte son pèlerinage périodique ad limina [au seuil (des apôtres), c’est-à-dire à Rome]. Nous disons, périodique, et ce mot a ici une valeur qu’il ne pourrait revendiquer de nos jours. Hélie de Bourdeille, en effet, nous aimons à le répéter, fit sept ou huit fois, au moins, durant ses quarante-sept années d’épiscopat ce pèlerinage au tombeau des saints Apôtres, dont ses frères les évêques de France s’abstenaient presque complètement, à cette époque.
Avant d’entreprendre lui-même ce voyage, l’archevêque de Tours crut devoir députer auprès du Saint-Père le chanoine Guillaume Chalumel, avec mission d’annoncer au Pontife la prochaine arrivée du prélat, et mandat pour traiter différentes questions d’administration, dont le règlement eût été peut-être plus difficile au milieu de l’encombrement à prévoir pour la clôture de l’année jubilaire. Le Saint-Père daigna répondre au vénérable archevêque par un Bref que nous a conservé Dom Martène, et dans lequel le Pape, après avoir fait l’éloge du prêtre Chalumel, annoncé le règlement de toutes les affaires dont il était chargé, déclaré combien la visite de l’archevêque lui serait agréable, loue de nouveau
la droiture innée [de ce prélat], l’intégrité de sa vie [et] la pureté de sa doctrine.
La lettre du Pape est du 9 avril 1475.
Hélie de Bourdeille se mit en chemin vers le milieu d’octobre de la même année. Il tomba malade en route, dut s’arrêter quelque temps, et n’arriva au terme de son voyage que neuf semaines après son départ : les pèlerinages ad limina présentaient, en ce temps, des difficultés que nous ne connaissons plus. Dans une lettre datée de Rome, 23 février (1476), adressée à François de Bourdeille, et écrite en patois périgourdin, le saint archevêque donne à son neveu des détails qui ne laissent pas d’avoir pour nous un réel intérêt. Il est arrivé à Rome sept ou huit jours avant Noël, et il compte y rester jusqu’après les fêtes de Pâques. Le Pape lui a fait une réception des plus affectueuses et des plus honorables. Il a pour lui des attentions exceptionnelles. Il le fait visiter continuellement par les prélats de sa Cour, et pourvoit avec une sollicitude vraiment paternelle à ses besoins, jusqu’à lui envoyer des mets de sa table. Au reste, le Saint-Père, — et ce détail frappe l’esprit généreux, charitable, du bon archevêque, comme il frappera l’histoire elle-même, qui signalera l’inépuisable générosité et le cœur 119vraiment royal de ce Pontife assez discuté, — le Saint-Père est d’une munificence admirable à l’égard des princes qui viennent à Rome, pour participer à la grâce du Jubilé. Ils sont tous ses hôtes ; il se charge de tous les frais de leur séjour. De plus, il a accueilli et entretient sur le trésor pontifical, d’une manière digne de leur rang et de leurs malheurs, la reine de Chypre, la reine de Bosnie, le fils de l’empereur de Constantinople, sans compter tant d’autres princes et prélats, dépossédés par les Turcs. — Hélie de Bourdeille ajoute, en finissant, qu’il a obtenu du Saint Père de grandes Indulgences pour les Églises de Tours et de Périgueux.
4. La grande Indulgence décennale, en forme de Jubilé, accordée à l’Église de Périgueux. — Hélie de Bourdeille, nommé grand Pénitencier et Surintendant de ce Jubilé. — L’Église de Périgueux, quelques années plus tard, donne à Hélie de Bourdeille un témoignage solennel de sa reconnaissance. — Les successeurs immédiats d’Hélie de Bourdeille sur le siège de Périgueux, 37, 73, 166-169, 207.
La bulle d’indulgences pour l’Église de Tours, qu’annonce ici Hélie de Bourdeille, est précisément celle dont il a été question plus haut, et que l’archevêque avait sollicitée pour subvenir, par les aumônes des fidèles, à une partie des frais énormes causés par les deux écroulements de la tour du nord de sa cathédrale. Quant à l’Indulgence obtenue pour l’Église de Périgueux, elle revêtait un caractère plus solennel et plus rare, surtout en ce temps. Il s’agissait d’une Indulgence décennale, en forme de Jubilé, à gagner dans les deux églises de Saint-Étienne et de Saint-Front. Par une bulle spéciale, Hélie de Bourdeille était nommé grand Pénitencier et Surintendant de ce Jubilé : désignation flatteuse, qui ne pouvait que lui aller au cœur, en lui restituant, pour un moment, une ample juridiction sur des âmes qui n’avaient cessé de lui être bien chères ; désignation qui, d’autre part, nous révèle la confiance entière, que le Saint-Siège et l’administration épiscopale de Périgueux elle-même avaient dans la prudence, le détachement de toute préoccupation terrestre, l’esprit vraiment et uniquement surnaturel, disons le mot, dans la sainteté d’Hélie de Bourdeille. Vit-on souvent un évêque appelé à reprendre, sous les yeux de son successeur, dans un diocèse où il a laissé de si profonds souvenirs, un exercice de juridiction aussi considérable, sans que l’autorité, le prestige, les susceptibilités même de son successeur, aient à en redouter le moindre inconvénient ? Sans nul doute, le clergé, le peuple, toutes les âmes avaient gardé à leur ancien évêque un attachement extraordinaire. Même après plusieurs années, cet évêque avait conservé, dans le cœur de tous, une popularité, qui n’aurait pas laissé d’être gênante pour le prélat à qui incombait l’obligation de le continuer. Mais ici, avec Hélie de Bourdeille, l’inconvénient était nul : cet évêque était si supérieur à toutes les faiblesses de l’humanité !
De la reconnaissance du clergé et du peuple périgourdin, de cet attachement plus fort que les années et qui résistait à l’éloignement, les deux Chapitres réunis de Saint-Étienne et de Saint-Front donnèrent un témoignage 120solennel, lorsque le 10 avril 1483, ils délibérèrent que, en souvenir des innombrables bienfaits dont leur ancien évêque les avait comblés, et avec eux, l’Église de Périgueux tout entière, ils maintiendraient et prendraient sur les revenus de l’Église, de proventibus Ecclesiæ, les distributions qu’Hélie de Bourdeille avait accoutumé de faire en ses deux grandes fondations de l’Assomption de Notre-Dame et de la fête de saint François d’Assise ; que, de plus, l’avant-veille de chacune de ces fêtes, ils célébreraient, à perpétuité, avec vigiles et sonnerie, un obit solennel, pour Hélie de Bourdeille et pour tous les membres de sa famille, passés, présents, à venir. — Voit-on jamais beaucoup de ces délibérations capitulaires, prises quinze ans après l’achèvement d’un épiscopat, et pour un prélat qui n’est déjà plus, pour ainsi parler, qu’un lointain souvenir ?
Un dernier mot, pour achever d’élucider cette question des relations que le saint archevêque de Tours conserva avec son ancienne Église de Périgueux.
Manifestement, quoique les documents découverts jusqu’à ce jour soient muets sur ce point, Hélie de Bourdeille ne fut pas étranger au choix des deux évêques qui lui succédèrent, de son vivant, sur le siège de saint Front. Pour le premier, son successeur immédiat, le doute est impossible. Pour le second, qui remplaça celui-ci à un si court intervalle, l’hésitation ne serait guère plus justifiée. Ces deux nominations, en effet, s’effectuèrent sur l’initiative royale, et Louis XI, par intérêt alors même que ce n’eût point été par sentiment religieux, n’aurait eu garde de négliger le gros appoint, dont Hélie de Bourdeille continuait à disposer auprès du Chapitre et du haut clergé de Périgueux, pour le succès ou l’échec de ses combinaisons. Chez nous, à cette époque, l’élection capitulaire était presque décisive en matière de promotion épiscopale. Aussi, les dépôts d’archives sont-ils pleins de lettres royales émanées de Louis XI, de Charles VIII, de Louis XII, adressées aux Chapitres de diverses Églises, et destinées à peser sur les suffrages de ces corps ecclésiastiques, en faveur de leurs protégés ou des parents de leurs protégés.
En ce qui concerne Raoul du Fou, successeur immédiat d’Hélie de Bourdeille (1468-1470), il est évident que Louis XI n’aurait pu, sans l’aveu du saint évêque qu’il appelait à Tours, pour le rapprocher de lui, obtenir du premier coup, sur ce nom, l’unanimité des suffrages du Chapitre de Périgueux ; ou plutôt, il y a tout lieu de penser que les deux questions connexes de la translation d’Hélie de Bourdeille sur le siège de Tours, et de l’élection de Raoul du Fou au siège de Périgueux, furent traitées et résolues simultanément dans les négociations qui se poursuivirent 121entre le Roi et le serviteur de Dieu, préalablement à la réalisation des désirs du souverain. Hélie de Bourdeille connaissait parfaitement Raoul du Fou, frère du grand Veneur de France, co-tuteur du comte d’Angoulême. Les deux familles de Bourdeille et du Fou étaient même déjà alliées ou allaient prochainement le devenir.
Quant à Geoffroy Ier de Pompadour, évêque d’Angoulême depuis 1465, et qui succéda en 1470 à Raoul du Fou, par permutation de sièges, l’intervention et l’assentiment d’Hélie ne sont guère plus douteux, pour les mêmes raisons que dessus. Cette nomination était plus politique encore que la précédente. Or, Hélie de Bourdeille, pour autant que sa conscience n’y fût pas engagée, ne négligeait aucune occasion d’être agréable au Roi et de lui prêter son concours dans l’œuvre nationale, si épineuse, qu’il poursuivait avec tant de courage. Et la conscience d’Hélie de Bourdeille se trouvait d’autant plus à l’aise à propos de ces deux nominations, que les deux candidats étaient absolument dignes et furent, l’un et l’autre, soit sur le siège de Périgueux, soit à la tête des Églises qu’ils gouvernèrent par la suite, des évêques fort recommandables par leurs vertus, leur savoir, et même par cette haute intelligence des affaires, qui leur permit de rendre d’éminents services à l’État et d’y être honorés des titres les plus flatteurs, comme des plus éminentes fonctions.
On ne peut oublier, à la vérité, que quelque quinze ans plus tard, sous Charles VIII, un an ou deux après la mort d’Hélie de Bourdeille, Geoffroy de Pompadour se laissa vaincre, un moment, par les liens de vieille affection, contractés à Angoulême, et s’engagea trop avant dans la cause du duc d’Orléans, ce qui lui attira une disgrâce et même une détention temporaires, dont nous aurons à dire un mot sur la fin de ce Mémoire. Mais les Saints ne sont pas tenus de connaître l’avenir. L’homme est mobile ; aisément, hélas ! il vacille, au gré des événements. D’ailleurs, cette défaillance tardive et toute politique, que Bourdeille, assurément, ne pouvait prévoir, n’entama point, à proprement parler, l’honneur épiscopal de Geoffroy de Pompadour, et ternit à peine l’éclat des hautes qualités qu’il avait déployées sur le siège de Périgueux, y continuant, comme Raoul du Fou, les traditions de sage et ferme administration, de piété, de zèle et surtout de charité qu’y avait établies Hélie de Bourdeille.
C’est, en effet, une remarque qu’on ne peut s’empêcher de faire, lors qu’on lit avec quelque attention l’histoire de ces trois épiscopats, que la similitude de direction, de zèle, d’aptitudes et de vertus qui les caractérise. De Raoul du Fou et même de Geoffroy de Pompadour, son aberration passagère mise à part, à Hélie de Bourdeille, nous ne voyons 122guère d’autre distance, que celle qui sépare les vertus communes de la sainteté proprement dite.
C’est Geoffroy Ier de Pompadour qui occupait le siège de Périgueux, lorsque Hélie de Bourdeille y présida au jubilé qu’il avait obtenu de Sixte IV pour ce diocèse.
XIX. La grande mission d’Hélie de Bourdeille sur le siège de Tours.
1. Importance du siège de Tours, à l’époque où Hélie de Bourdeille y fut appelé. — Situation politique de la France. — Son attitude, vis-à-vis de l’Église et du Saint-Siège. — L’épiscopat français, à cette époque. — Le roi Louis XI. — Sa tâche. — Ses qualités et ses défauts, d’après l’histoire, dégagée de la légende. — Comment Hélie a été préparé à la mission qu’il doit remplir auprès de ce roi, et auprès de la France. — Dispositions du Roi à l’égard de cet évêque. — Ce que cet évêque devra obtenir du prince. — Mission d’Hélie de Bourdeille en ce qui concerne la France. — La lutte sans trêve qu’il devra soutenir pour défendre au près d’elle les droits méconnus du Saint-Siège. — Comment il devra rappeler à cette nation sa vocation glorieuse ; — et corroborer ses enseignements par l’exemple permanent d’une sainteté incontestée : — ne se laissant ni enchaîner par les faveurs du Roi, ni intimider par ses menaces, — poursuivant parallèlement un quadruple but, la défense de l’Église, le bien et la grandeur chrétienne de son pays, la défense des humbles, le salut de l’âme du Roi, 33, 35-36, 47, 64, 74, 78, 85, 172-173, 175-176, 178, 210, 214 218, 242-243, 252-259, 260, 262, 264, 267, 272, 302, 314, 339-340, 346 348, 412 sqq.
De même que la ville de Tours, le siège de saint Martin, au moment où Hélie de Bourdeille y fut élevé, ajoutait à son illustration antique une prééminence transitoire, tout à fait exceptionnelle. Prééminence politique, plus que religieuse, et qui s’accroissait, nous pourrions dire, s’aggravait de la situation dans laquelle se trouvait le pays.
À peine sortie de la guerre de Cent ans, notre pauvre France, trahie par les grands vassaux, Bourgogne, Bretagne et autres, était, à chaque instant, menacée de la voir recommencer avec plus de périls que la première fois. L’œuvre de Jeanne d’Arc n’était pas définitivement consolidée. L’Anglais pouvait toujours repasser la Manche, et en moins de trois journées, grâce à la complicité des ducs, reparaître sous les murs de Paris.
Ainsi menacée par les ennemis du dedans, plus redoutables que ceux du dehors, cette nation, pour laquelle Dieu venait d’accomplir un prodige qui ne se voit pas deux fois dans l’histoire d’un peuple, et qu’on chercherait vainement dans l’histoire des autres peuples, ne se tenait pas moins en défiance et rébellion contre l’autorité du Saint-Siège, favorisait le schisme, sans vouloir pourtant le consommer chez elle, et acceptait d’enthousiasme, quelque lamentables et désordonnées qu’elles fussent, les conséquences pratiques d’une déviation doctrinale récemment transformée en loi de l’État.
Issu de cet état de choses, recruté au moyen d’élections qui n’étaient pas toutes, il s’en faut, inspirées par l’Esprit de Dieu, l’épiscopat de France appartenait, en majeure partie, à ces grandes familles que divisaient les compétitions politiques. La plupart de ses membres, imbus des erreurs du vieux gallicanisme parlementaire, se montraient incapables de résister au torrent qui entraînait leurs peuples vers les absurdes revendications 123de la Pragmatique, et en ce qui concernait la grande cause nationale, — la France, — tout disposés à s’inféoder aux partis soutenus par leurs familles respectives, quelquefois même à trahir le Roi, et avec lui les intérêts sacrés qu’il représentait.
Par bonheur, ce roi l’était réellement, et dans toute la force du terme. Il avait reçu de Dieu, par les événements, bien plus qu’assumé de lui-même la tâche de parfaire et de mettre à l’abri de tous retours ultérieurs l’œuvre de la Pucelle, en forgeant, à grands coups de sceptre ou d’épée, cette unité nationale, définitive et assurée, contre laquelle se briseront, durant quatre siècles et plus, — il faut l’espérer, — les efforts combinés des factions du dedans et des rivalités du dehors.
Or ce roi, toujours en besogne et toujours en voyage, faisait de la Touraine son pied-à-terre préféré. Il avait pris logis pour sa famille à Amboise ; lui-même et ce qu’il avait de Cour, lorsqu’il ne pérégrinait pas, se tenait au Plessis. Durant vingt ans, la ville de Tours devint, en fait, la capitale de la France.
Et c’est à ce roi, et par lui, à la France, que Dieu, dans sa miséricorde, envoya Hélie de Bourdeille.
Ici s’élève considérablement le rôle de l’humble évêque ; ici se révèlent dans tout leur jour les desseins providentiels, si longtemps poursuivis dans le silence, en dehors de toute prévision humaine. Hélie de Bourdeille, à Tours, n’est pas simplement un pieux et saint prélat, sans autres horizons que la sanctification de la portion de troupeau confiée à sa sollicitude. C’est un évêque des temps antiques, placé par le Christ qui aime les Francs aux côtés d’un roi difficile mais chargé de refaire la France, comme il plaça jadis les Rémi, les Germain, les Éloi, les Grégoire de Tours et tant d’autres aux côtés de nos Mérovingiens, à demi barbares, et malgré leur baptême à demi païens, mais chargés par Dieu d’asseoir solidement les premières et larges assises de notre fortune nationale.
La légende, malicieuse et parfois grotesque, toujours perfide, a réussi à travestir, pour plusieurs siècles, le caractère de Louis XI. Il n’y a que peu d’années que la figure véritable de ce prince qui fut grand malgré ses défauts et heureux malgré ses fautes, commence à se dégager des obscurités dont on l’avait enveloppée. Quant au rôle qu’Hélie de Bourdeille remplit auprès de ce roi, il a été faussé de parti pris dans quelques-uns de ses détails, qu’il était impossible de passer sous silence, et jusqu’à ce jour absolument méconnu, puis ignoré, dans son ensemble. Ne pouvant créer, à son détriment, une légende contre laquelle eût protesté son admirable vie, les ennemis des saintes causes que défendait cet 124évêque, ont essayé, du moins, de l’ensevelir dans l’oubli ; dans l’oubli des intellectuels, s’entend, non dans celui du peuple chrétien.
Nous n’avons jamais bien compris, pour notre part, les sévérités de l’opinion, — nous ne disons pas de l’histoire qui est à peu près encore à faire, — à l’égard de Louis XI. Nous serions presque tenté de penser qu’on ne lui a tenu si grande rigueur de ses défauts et même de ses rares qualités, que parce que ce prince fut, au fond, un roi chrétien. Nous ne saurions guère nous expliquer autrement que l’on ait oublié avec une si impardonnable légèreté les services réels et absolument incomparables qu’il rendit à l’État, en lui donnant, au prix de quels labeurs ! les solides frontières qui lui manquaient ; en le débarrassant de ces hauts et puissants ennemis intérieurs, les féodaux, dont le programme impie ne comportait rien moins que le morcellement de la France ; en fondant enfin, chez nous, cette puissante unité nationale, qui nous a permis, depuis cinq siècles, de supporter sans atteinte à notre indépendance les plus effroyables revers.
D’autres princes, d’autres chefs, en répandant à flots le plus généreux sang de France, ont pu nous procurer plus de gloire… éphémère et suivie de tristes lendemains. D’autres rois, en plus grand nombre, car cela était plus facile, ont pu, aux dépens de notre épargne, éblouir le monde par leur faste et le vain étalage d’une grandeur de surface. Depuis cinq siècles, nous n’en voyons pas un qui ait plus utilement que Louis XI servi son pays, en d’autres termes, — car l’autorité n’a jamais eu et ne saurait avoir d’autre fin que le bien de la collectivité, — qui ait plus parfaitement accompli son office de roi.
Et c’est contre la mémoire de ce roi, dont le règne, en somme, nous a été plus profitable qu’aucun autre depuis bien longtemps, qu’on s’est acharné, chez nous, avec autant de légèreté et de naïve inconscience que de nescience de l’histoire sérieuse et véridique : acceptant, sur son compte, toutes les fables odieuses imaginées par nos pires ennemis du dedans et surtout du dehors, prenant pour pages vécues le roman de l’Anglais ou les scabreuses facéties du Conte gaulois, livrant nous-mêmes aux chansons de la rue, aux travestissements du théâtre, celui qui ferma pour jamais la porte de France à l’Anglais !
Il était temps, en vérité, qu’une réaction se produisît, en faveur de ce vrai Français de France, et qu’on n’abusât pas plus longtemps de notre crédulité rieuse, en nous présentant comme des vices abominables des défauts qui étaient, à un degré bien supérieur, les défauts de ses voisins, comme des crimes sans rémission des travers qui étaient, pour la plupart, ceux de son époque, et dont on n’a jamais songé à tirer argument contre la mémoire de ses contemporains.
125Quand donc prendrons-nous les hommes, tels qu’ils sont, et pour les bien juger quand les replacerons-nous dans le cadre de leur époque ? — Commines, qui pourtant, lorsqu’il le peut faire sans trop de risques, ne résiste pas à la tentation de médire un peu de Louis XI, a la note plus juste, lorsqu’il écrit :
Dieu avoit créé nostre roy plus sage, plus libéral, plus vertueux, en toutes choses, que les princes de son temps, et qui estoient ses ennemis et ses voisins. En tous il y avoit du bien et du mal, car ils estoient des hommes : mais sans user de flatterie, en luy il y avoit plus de choses appartenantes à office de roy et de prince qu’en seul des autres… Je les ay presque tous vu, et sceu ce qu’ils sçavoient faire… Je l’ay cogneu et ay esté son serviteur en la fleur de son aage et en ses grandes prospérités ; je ne le vis oncques sans peine ni soucis… Et tant osè-je bien dire de luy, à son loz, qu’il ne me semble pas que jamais j’aye cogneu nul prince où il y eut moins de vices que en luy, à bien regarder tout. — (Mémoires, etc.)
Il est bien entendu, pourtant, que nos protestations, en ce qui concerne la mémoire de Louis XI, ne visent que le roi et même, pour être plus précis, que le roi de France dans ses rapports avec la nation. Pour ce qui est de l’homme, nous reconnaissons en lui, volontiers, plusieurs lacunes et même de graves défauts, encore qu’on les passe sans trop de peine à d’autres rois. Pour ce qui est du chrétien, nous retrouvons en cet homme, comme en tant d’autres, hélas ! des alternatives de bien et de mal, nombre de bons désirs sans effet, nombre d’oscillations et même d’inconséquences, des heurts fâcheux, résultant de la violence de la lutte que se livraient, dans cette âme, une forte nature exaspérée par les difficultés, et la grâce contrariée par mille obstacles : tout ce qu’il fallait, enfin, pour exercer le zèle et la patience, non moins que requérir la prudente fermeté d’un confesseur.
En résumé et à tout bien considérer, Louis XI était un roi croyant et pratiquant, mais, dont la foi sincère n’était pas sans alliage, et qu’on voyait souvent en quête de motifs à capitulation de conscience. Il était généreux, parfois jusqu’à la prodigalité, envers les églises et les lieux de pèlerinage à sa dévotion, grand fondateur d’œuvres pies. Parfois aussi, il marchandait avec le Ciel, comme il marchandait avec les hommes dont il achetait et payait, en bons écus sonnants, les services, quelquefois les serments. Politique délié, mais d’une finesse qui s’empêtrait, de temps à autre, dans ses propres fils, trop persuadé que la ruse pouvait se prendre pour l’habilité suprême, il était ombrageux, retors, acharné à la proie. Les crimes, trahisons et perfidies des ennemis dont il était entouré, qu’il rencontrait jusqu’au sein de sa famille, et qui 126étaient aussi les ennemis de la France, le poussaient, plus que sa nature peut-être, à la vengeance sournoise, aux entreprises peu scrupuleuses, à la duplicité : habituellement incommode, quinteux, d’un commerce mal aisé, sévère et rancunier, rarement cruel, une ou deux fois implacable, non sans de justes motifs, il faut l’ajouter. Au demeurant, un grand esprit, et un esprit vraiment français, largement ouvert aux vastes conceptions, capable d’intentions excellentes, magnanime à ses heures ; mais un homme chez qui la tête absorbait un peu trop le cœur, et qui sembla vraiment, en certains cas, se trop désintéresser des affections de famille.
C’est à ce monarque que Bourdeille fut envoyé, avec mission de soutenir et encourager ses bonnes dispositions, de fortifier ses qualités maîtresses et de contrebalancer les effets de ses redoutables défauts. Le saint archevêque, confesseur de Louis XI, avait ainsi, à un double titre, l’obligation d’en obtenir, par fermeté, douceur, patience et sainteté de vie, la plus grande somme de bien possible, et d’empêcher, de sa part, le plus de mal qu’il se pourrait. Il devait, en outre, le seconder et au besoin le guider dans sa grande œuvre nationale, mais surtout et quoi qu’il advînt, le retenir toujours dans l’unité de la sainte Église. Il devait, enfin, lui suggérer les moyens de racheter ses fautes, et tout spécialement, l’aider à sauver son âme.
Aune pareille charge, déjà capable, toute seule, d’effrayer et de déconcerter les plus courageux, s’ajoutait ou plutôt se reliait étroitement la mission, connexe en ce qui concernait le Roi, spéciale en ce qui concernait le pays, de soutenir les deux causes, rarement séparées, de l’Église et de la France ; — la mission de défendre l’Église, menacée dans sa liberté, dans ses Immunités, et de s’opposer par tous moyens aux envahissements de la puissance du dehors ; — la mission de lutter sans merci, fût-il seul à combattre, contre toutes les forces adverses, enhardies par l’universelle défaillance ; de revendiquer, défendre, exalter et venger, devant tous et contre tous, l’autorité, les droits, la double primauté du Saint-Siège apostolique ; — parallèlement, la mission de prémunir la France, autant qu’il serait dans ses attributions et en son pouvoir, contre la déviation doctrinale et disciplinaire dont elle était si follement éprise ; — de lui rappeler sa vocation sublime, en un temps où la Providence, se souvenant du pacte initial, conclu au baptistère de Reims, venait de multiplier les prodiges pour la sauver, alors qu’elle semblait irrémédiablement perdue ; — de lui représenter, son rôle historique et les conditions auxquelles était liée sa prospérité à venir, dans le moment même où, malgré ses insubordinations, malgré les défauts et les fautes du Roi très chrétien, le Ciel facilitait par les événements le triomphe 127inespéré, presque inouï et, cette fois, définitif, de la cause nationale ; — la mission, enfin, de corroborer ces enseignements, d’une doctrine si pure, par l’exemple illustre d’une vie irréprochable, et dont personne, ni parmi ses contemporains, ni après eux, ne songerait à contester l’évidente sainteté.
Nous savons déjà, et nous verrons encore mieux, par la suite, comment Hélie de Bourdeille sut comprendre la signification et la portée du décret providentiel qui l’appelait sur le siège de Tours ; comment il ne se laissa ni enchaîner par les faveurs du Roi, ni intimider par les colères de cet homme redouté ; comment il n’usa jamais de l’autorité que lui donnait sa haute situation et du crédit qu’il garda constamment, à quelques jours près, sur l’esprit du monarque, que pour défendre avec une liberté apostolique, digne des Basile et des Ambroise, les droits de l’Église et ceux du Saint-Siège, travailler au bonheur de la France, relever son prestige, procurer le soulagement du peuple, soutenir la cause des humbles, faciliter au Roi le salut de son âme et, finalement, l’aider à bien mourir.
Aussi bien, est-il à propos de reconnaître ou de rappeler, si nous l’avons déjà dit, que Dieu avait, de longue date et par des moyens dont on ne saurait trop admirer la sagesse, préparé son serviteur à la grande tâche qu’il lui destinait ; le faisant naître d’une famille dans laquelle le patriotisme, non moins que les vertus chrétiennes, était héréditaire ; le confiant dès son bas âge à une famille religieuse qui vivait l’un de ses plus beaux siècles de science et de ferveur, et qui, mieux que les autres Ordres monastiques, avait épousé, chez nous, avec une généreuse ardeur, les intérêts de la France malheureuse et vaincue ; le formant, ainsi, au véritable esprit de la sainte Pauvreté, l’initiant dès l’adolescence, au complet détachement des biens et honneurs de ce monde, à l’oubli et à la mort de tout lui-même ; lui imprimant une direction de volonté et d’affections, supérieure à toute considération terrestre, affranchie de toute crainte humaine ; lui communiquant l’esprit de force, et allumant en lui une flamme de zèle assez vive pour lui faire mépriser tous les obstacles ; l’amenant par la réflexion, l’étude, et par les occasions qu’il eut d’étudier à loisir le sujet, au sentiment profond de la vocation spéciale de la France, parmi les nations chrétiennes, à leur tête ; le prévenant, d’ailleurs, lorsque l’heure fut venue, par la confiance, les faveurs et l’amitié du Roi, qui, malgré tout, le craignait et le croyait
, révérait son pouvoir surnaturel et s’en recommandait ; subissait, non sans temporiser, murmurer, biaiser, son ascendant, et finis sait toujours par s’incliner devant cet évêque humble et doux, mais qui 128était l’un des rares hommes, le seul peut-être qui n’eut jamais tremblé devant lui.
L’étude de cette grande question politico-religieuse, capitale dans la vie du serviteur de Dieu, nous oblige à revenir un peu sur nos pas.