B.-Th. Poüan  : Hélie de Bourdeille (1897-1900)

II. Preuves et éclaircissements : 2. Écrits

86II.
Les Écrits d’Hélie de Bourdeille.

Nous ne possédons pas tous les écrits d’Hélie de Bourdeille. Les historiens, sans y mettre, à la vérité, beaucoup de précision, en mentionnent quelques-uns qui nous manquent, par exemple, plusieurs traités sur l’autorité et les prérogatives du Pontife Romain.

Mais nous pouvons affirmer que les ouvrages du saint Cardinal, qui nous sont parvenus, suffisent amplement à nous faire connaître leur auteur, sa grande érudition ecclésiastique, sa très pure orthodoxie, son esprit, ses vertus, les vérités et les idées qu’il essaya d’inculquer aux hommes de son temps. Nous croyons même que les traités disparus, s’ils se retrouvaient, ne nous apprendraient rien que l’on ne puisse savoir déjà par l’examen des écrits subsistants.

Hélie de Bourdeille ne passa point de longues années aux études. On sent, à le lire, qu’il n’était pas un écrivain de métier. Absorbé, dès sa jeunesse et bien avant l’âge où l’on commence utilement à écrire, par les préoccupations incessantes du ministère des âmes, il ne se livra au travail de la composition que lorsque les circonstances ou les devoirs de sa charge elle-même l’y invitaient : auquel cas, les idées maîtresses qui dominèrent toute sa vie, ou que les préjugés de son époque et les besoins du moment lui imposaient l’obligation de faire prévaloir, revenaient, pour ainsi dire, d’elles-mêmes sous sa plume, peut-être avec quelques variantes dans l’énoncé, parfaitement identiques quant au fond. C’est ainsi, croyons-nous en particulier, que les divers traités d’Hélie de Bourdeille sur l’autorité du Pontife Romain devaient ressembler beaucoup à celui que nous possédons encore sous le titre ultérieurement ajouté de Defensorium Concordatorum, et qui fut vraisemblablement écrit le dernier. — Cet auteur savait à merveille que ce n’est qu’en reprenant vingt fois les mêmes idées, sous toutes les formes, qu’on parvient à les faire pénétrer dans les masses.

L’amour de la sainte Église et la défense de ses droits, les droits et les prérogatives du Saint-Siège apostolique, l’amour de la France, l’intelligence et le sentiment profond de sa mission providentielle dans le monde, sont les trois points culminants autour desquels on peut dire que gravitent toutes les pensées du noble et pieux évêque. Ces trois points lumineux qui éclairèrent sa sainte vie, se reflètent de même dans ses écrits.

On peut ranger ceux-ci en trois catégories, les écrits doctrinaux, les lettres ou mémoires relatifs aux affaires ecclésiastiques et civiles, les lettres particulières. — Nous suivrons cet ordre dans notre travail de reproduction ou d’analyse.

871.
Écrits doctrinaux

§1.
Consideratio reverendi patris dn̄i Heliæ, episcopi Petragoricensis, super processu et sententia contra Johannam prolata.

La Normandie et Rouen, sa capitale, furent rendus à la France en 1449. Charles VII, — c’est du moins une justice à lui rendre, — se préoccupa aussitôt de venger la mémoire de Jeanne d’Arc. Jusque-là, il lui eût été impossible de le faire : ni les pièces du procès, ni les principaux acteurs ou témoins dans la cause, n’étaient à sa disposition. Il aurait pu, beaucoup plus aisément, racheter l’infortunée Pucelle lorsqu’elle était aux mains des Bourguignons, ou même la délivrer de vive force, après que ceux-ci l’eurent vendue aux Anglais.

Quoi qu’il en soit, dès le 15 février 1450, il confia à Guillaume Bouillé, doyen de la cathédrale de Noyon, son amé et féal conseiller, la conduite d’une information préalable, qui servirait de première base aux résolutions à prendre et aux démarches à faire pour arriver à la révision du procès de 1431.

Bouillé se mit incessamment à l’œuvre, et, dès les 4 et 5 mars suivants, entendit sept témoins. Cette enquête était purement civile.

Ayant transmis au Roi et à son conseil les résultats de son information sommaire, Bouillé reçut l’ordre d’en rédiger un Mémoire spécial, celui-là même probablement, sauf quelques modifications de chancellerie, qui figure, sous le nom du dit Bouillé, au procès de réhabilitation.

L’année suivante, 1451, le cardinal d’Estouteville, proche parent de Charles VII, fut chargé par Nicolas V d’une légation en France. Le bref qui l’institue, est du 13 août.

Cette légation avait un objet principal, ménager une paix durable entre la France et l’Angleterre, et favoriser ainsi l’union des Princes chrétiens contre les Turcs de plus en plus menaçants. Le légat devait aussi négocier, s’il se pouvait, l’abrogation de la Pragmatique Sanction.

La paix durable avec l’Angleterre ne se fit guère que par l’expulsion définitive des Anglais enfin boutés hors de France, selon que Jeanne l’avait prédit. Quant à l’abolition de la Pragmatique, absolument vains furent les efforts du légat. Mais, sous d’autres rapports, sa mission porta d’heureux fruits. Il introduisit dans l’Université de Paris de sages réformes qui illustrèrent son nom. De plus, il eut le mérite 88et la gloire de préparer, d’une manière efficace et prochaine, la réhabilitation de la Pucelle.

D’Estouteville avait fait son entrée à Lyon le 14 décembre 1431. Du mois de février à la fin d’avril 1452, il se tint à Tours ou en Touraine, à proximité de la cour qui y résidait habituellement.

Le cardinal légat ne pouvait être en meilleure place pour affermir et développer les nobles sentiments qui l’animaient personnellement à l’égard de Jeanne d’Arc et de sa mémoire odieusement profanée, ou pour mûrir les projets qu’il avait peut être déjà formés, touchant la révision de son abominable procès. On sait quelles furent toujours, même aux heures les plus sombres, les dispositions du clergé et du peuple de Tours vis-à-vis de la glorieuse libératrice du pays ; et l’on peut croire que le souvenir de tout ce qu’il avait vu et entendu en Touraine, n’était pas effacé de l’esprit du légat, lorsque, quelques jours seulement après avoir quitté Tours, il écrivait que la renommée publique et l’opinion du peuple au sujet du procès de Jeanne d’Arc, renommée et opinion dont il avait recueilli les échos durant sa légation, le déterminaient à ordonner une nouvelle information préparatoire :

Propter famam currentem, et milita quæ quotidie, ejus legatione durante, super dicto processu ferebantur.

[En raison de la rumeur et des propos rapportés chaque jours par les soldats à propos dudit procès, durant sa légation.]

Quoi qu’il en soit, dès la fin d’avril, le cardinal d’Estouteville ouvrit à Rouen, de sa propre autorité de légat, et suivant toutes les formes canoniques, — l’un des deux Inquisiteurs de France, Jean Bréhal, dûment appelé, — une enquête ecclésiastique, prélude nécessaire à la révision du procès de la Pucelle.

D’Estouteville avait amené de Rome, avec lui, deux canonistes, Théodore de Lelliis, auditeur de la S. Rote, lequel lui servait de consulteur, et Paul Pontanus, avocat consistorial, dont il avait fait son secrétaire de légation. L’inquisiteur Jean Bréhal leur communiqua les pièces du procès. Bouillé, de son côté, soumit à Bréhal son Mémoire de 1450. On convint de dresser un questionnaire résumant les points principaux de l’affaire. Ce questionnaire fut dressé d’abord en douze articles, que Bréhal, un peu plus tard, porta au nombre de vingt-sept.

La première séance eut lieu le 2 mai ; on y entendit cinq témoins. Le 3 mai, se tint une seconde séance. Puis d’Estouteville, obligé de quitter Rouen, se substitua, le 6 mai, Philippe de la Rose, trésorier de la cathédrale. L’enquête ne subit, de la sorte, aucun retard. Bréhal cita dix-sept autres témoins. De nouvelles séances furent tenues les 8 et 9 mai. Bref, l’inquisiteur put, toutes choses terminées, regagner Paris du 15 au 20 mai, et soumettre les actes de l’information au cardinal légat.

Le cardinal, sans perdre de temps, les adressa, dès le 22 mai, au Roi, par l’entremise de Bouillé, que Bréhal devait accompagner auprès du souverain.

Ceux-ci, (disait le cardinal dans sa lettre d’envoi), vous référeront bien au plain tout ce qui a esté fait au procès de Jehanne la Pucelle. Et pour ce que je sçay que la chose touche grandement votre honneur et Estat, je m’y suys employé de tout mon povoir, et m’y 89emploieray toujours, ainsy que bon et féal serviteur doibt faire pour son seigneur, comme plus amplement serez informé par les dessus ditz.

On sent ici, pour le dire en passant, la souplesse et la dextérité du diplomate qui, d’abord accueilli avec défiance et mauvaise humeur, sut si vite gagner la bienveillance du souverain.

C’est en l’un des châteaux de Touraine, où Charles VII promenait depuis Pâques sa vie peu affairée, — à Cissay, chez son trésorier Pierre Bérard, — que les envoyés du cardinal rencontrèrent le monarque. Charles VII fut très satisfait.

Il était permis, en effet, de concevoir les meilleures espérances. Toutefois, le coup décisif n’était pas porté. Le Pape seul pouvait ordonner la révision du procès, et l’on avait à craindre que, par des considérations de haute prudence et pour sauvegarder les intérêts supérieurs de la paix entre les nations catholiques, le saint Père ne crût pas devoir accéder à la requête du Roi.

Cependant, la cour allait se rendre à Bourges, et déjà le cardinal légat l’y avait devancée. C’est là que le rejoignirent ses envoyés auprès du Roi. Il fut décidé que l’inquisiteur continuerait son enquête sous une autre forme. Déjà, sans doute, on avait demandé aux jurisconsultes romains, Lelliis et Pontanus, les consultations qui figurent au procès de réhabilitation, et qu’ils durent écrire du mois de juillet au mois de décembre 1452. On convint que Bréhal continuerait à recueillir les consultations des meilleurs théologiens et canonistes. Pour faciliter le travail à ces savants, plus ou moins étrangers à la question, Bréhal rédigea, sous le titre de Summarium ou Sommaire du procès, un résumé substantiel des principaux actes de la procédure, avec indication des chefs d’accusation sur lesquels Jeanne d’Arc avait été condamnée.

Une occasion allait, du reste, se présenter, des plus favorables au choix que le cardinal et l’inquisiteur se proposaient de faire parmi les canonistes et les théologiens de l’Église de France. Au mois de juillet 1452, se tint à Bourges une grande assemblée des évêques, délégués des chapitres et universités, conseillers de parlement, etc., convoquée pour délibérer et aviser touchant la Pragmatique Sanction. Guillaume Bouillé assistait à cette assemblée. Bréhal, de son côté, n’avait pas quitté Bourges. Rien ne leur était plus facile, du moins au regard du nombre, que de faire un choix parmi tous ces docteurs. La chose devenait peut-être un peu plus délicate, au point de vue de la qualité.

On sait quels furent les résultats négatifs de cette assemblée. Quelques personnalités s’y distinguèrent pourtant, qui durent inspirer confiance aux zélés défenseurs de la cause de Jeanne d’Arc. Nous disons ailleurs quel fut, à l’assemblée de Bourges, le rôle admirable d’Hélie de Bourdeille, le seul évêque qui, avec les délégués de Pierre Berland, archevêque de Bordeaux, son métropolitain et son saint ami, osa se lever pour défendre les droits du Saint-Siège et condamner contre tous la Pragmatique. On peut conjecturer sans peine que cette attitude de l’évêque de 90Périgueux, jointe à l’ampleur d’érudition et à la vigueur de dialectique qu’il sut mettre au service de sa foi et de sa piété, ne fut point sans influence sur les démarches qu’on fit bientôt auprès de lui pour obtenir son avis motivé dans l’affaire du procès de Jeanne d’Arc. Il est à remarquer, en effet, que les Mémoires écrits à cette époque sur la demande du Roi ou sur celle des enquêteurs, au nom du Roi, ceux du moins qui nous ont été conservés à titre officiel, ont été écrits par les savants les plus favorables aux prérogatives du Saint-Siège, que l’on pût alors rencontrer en France : parmi les docteurs de l’Université de Paris, Robert Ciboule, homme d’une sagesse supérieure, vir inter doctos et eruditos sapientissimus [le plus sage d'entre les savants et les érudits], animé des sentiments de la plus haute fidélité à l’égard du pape légitime, et qui combattait énergiquement les tendances schismatiques d’un grand nombre de ses collègues, soutenant de tout son pouvoir le cardinal légat dans la réforme de l’Université ; — Jean de Montigny, homme de modération et de paix, autant que de savoir et de talent, canoniste distingué, qui jouissait de la plus haute estime parmi ses collègues, encore qu’ils ne suivissent pas toujours ses excellents conseils ; — parmi les prélats, Thomas Basin, évêque de Lisieux, qui plus tard, pour des motifs où se révèle toute l’humaine misère, s’oublia jusqu’à conseiller à Louis XI de rétablir la Pragmatique depuis peu abolie, mais qui jusque-là avait montré, joint à un talent remarquable de jurisconsulte, un grand attachement aux doctrines romaines ; enfin, notre Hélie de Bourdeille, que son dévouement au Saint-Siège plaçait aisément au-dessus de tous ceux que nous venons de nommer. — Nous ne parlons ici ni de Martin Berruyer, évêque du Mans, ni de Jean Bochard, évêque d’Avranches, dont les consultations ne furent rédigées que trois ou quatre ans plus tard.

Le Mémoire de Robert Ciboule fut achevé le 2 janvier 1453. — Il convient d’assigner à peu près la même date à celui d’Hélie de Bourdeille. — Bourdeille déclare qu’il l’a écrit sur la demande que le Roi lui en a fait parvenir par ses lettres patentes.

Ce qui frappe tout d’abord, lorsqu’on entreprend la lecture de ce Mémoire, c’est le ton de grande réserve qui y règne d’un bout à l’autre. On serait tenté de trouver excessive l’édifiante timidité de son auteur. Mais il ne faudrait pas s’y tromper : au fond, et pour quiconque pèse mûrement les humbles observations du saint évêque, il n’est pas de consultation plus écrasante pour Cauchon et ses complices. Comme ses frères les chevaliers, sires de Bourdeille, cet évêque porte gantelet de fer sous cotte de velours. Les restrictions qu’il semble mettre à sa manière de voir, l’abandon de ses appréciations à de plus savants ou mieux informés, ses touchantes et si sincères protestations de soumission aux jugements du Saint-Siège, ne sont qu’un effet de sa haute sagesse et comme un impérieux besoin de son humilité. Ses avis n’en sont pas moins très nets, ses arguments décisifs, et ses déductions d’une calme mais implacable logique. On ne se relève pas de coups assénés si juste, et avec une si imperturbable courtoisie.

Il est d’ailleurs assez facile d’indiquer les raisons qui imposaient à Hélie de 91Bourdeille son attitude réservée, et la prudence avec laquelle il s’avance dans l’étude de la question qu’il doit résoudre. On n’a besoin, pour cela, que de se reporter au moment où il écrivait.

L’Angleterre n’avait rien épargné pour couvrir, aux yeux du monde civilisé, l’infamie de sa conduite à l’égard de la Pucelle, et l’Université de Paris, de son côté, avait essayé de justifier, par la calomnie et le mensonge, l’odieux de sa complicité dans le plus anti-français des crimes. Les lettres et démarches de l’Angleterre auprès du Pape, de l’Empereur, et de tous les princes de la Chrétienté, sa lettre spéciale aux évêques de France, ne sont pas moins connues que les communications de l’Université au Pape, à l’Empereur et au Sacré-Collège. À force d’hypocrisie et d’astuce, ces deux ennemies acharnées de la Pucelle, que leur victime troublait encore après son supplice, avaient réussi à circonvenir l’opinion, à la fausser chez un grand nombre, à épaissir les ténèbres autour de la mémoire de la libératrice du royaume.

D’un autre côté, le Saint-Siège, suivant ses traditions séculaires de prudente expectative, n’avait encore posé, en faveur de la condamnée de Rouen, aucun acte qui pût, à tout le moins, servir d’indication. Dès lors, le respect de la chose jugée par un autre évêque et l’autorité d’une sentence non encore réformée s’imposaient dans une certaine mesure à Hélie de Bourdeille.

Enfin, le jeune évêque de Périgueux n’avait pour se guider dans son étude que le Sommaire de l’inquisiteur, qui lui avait été envoyé en même temps que les lettres royales, et les récits généralement favorables mais assez inconsistants qui lui étaient parvenus par la voie de la publique renommée184.

Or, le Sommaire de Jean Bréhal ne pouvait le renseigner pleinement. Ce n’était guère, ainsi qu’on l’a dit, qu’une table des matières, divisée en six articles, suivant une disposition uniforme : d’abord l’énoncé général et très succinct du fait, qui a servi de base à l’accusation ; puis, un groupement des réponses qui s’y rapportent, fidèlement extraites des procès-verbaux ; enfin, sous forme de questions à résoudre, l’examen des qualificatifs de la sentence au regard des faits constatés185.

92Il n’est pas inutile, au surplus, de reproduire ici les grandes divisions de ce Sommaire ; on comprendra mieux, après en avoir pris connaissance, la marche suivie par Hélie de Bourdeille dans son étude consciencieuse et méthodique. L’un expliquera l’autre.

Articuli graviores et principaliores ipsius Johannæ, super quibus est deliberandum, videlicet :

Primus. — Quod asseruit se apparitiones et visiones corporales sancti Michaelis et sanctarum Katerinæ et Margaretæ habuisse ; voces spirituum frequenter audivisse, et revelationes militas accepisse.

An ex iis possit debite censeri revelationum et apparitionum mendosa confictrix ; perniciosa seductrix ; præsumptuosa ; leviter credens ; superstitiosa ; invocatrix dæmonum ; divinatrix ; blasphema in Deum et sanctos et sanctas, sicut in sententia habetur ?

Secundus. — Quod aliqua futura prædixit.

An similiter ex istis possit censeri divinatrix ; superstitiosa ; leviter credens ; præsumptuosa ; seductrix ; perniciosa et mendosa ; apparitionum confictrix, ut in sententia exprimitur ?

Tertius. — Quod spiritibus sibi apparentibus et eam alloquentibus reverentiam exhibuit.

An ex istis possit haberi dæmonum invocatrix et ydolatra, prout fingitur in sententia ?

Quartus. — Quod habitum virilem gestavit, et bellis se immiscuit.

An ex præmissis possit digne reputari sacramentorum contemptrix ; legis divinæ, sacræ doctrinæ et sanctionum ecclesiasticarum prævaricatrix ; apostatrix ; seditiosa ; crudelis, sicut in sententia continetur ?

Quintus. — Quod judicio militantis Ecclesiæ se de dictis et factis suis submittere videtur recusasse.

An ex istis censenda veniat scismatica ; in fide multipliciter errans ; in sanctam Ecclesiam temere delinquens ; determinationi, emendationi, correctioni atque judicio sanctæ Matris Ecclesiæ, domini nostri Papæ et sacri generalis Concilii, expresse, indurato animo, obstinate et pertinaciter se submittere recusans ; ideo etiam pertinax ; obstinata ; excommunicata et hæretica, quod in sententia finaliter concluditur ?

Sextus. — Quod post abjurationem seu revocationem habitum virilem resumpsit, et apparitionibus suis, quibus publice renuntiaverat, iterum adhæsit.

An ex istis fuerit ut pertinax et vere relapsa censenda ; et tanquam hæretica in corrigibilis damnanda ; atque brachio sæculari relinquenda ?

Hélie de Bourdeille, on le verra, se tient strictement à ce programme. Prendre 93une à une les vingt qualifications infligées à la Pucelle dans la sentence du procès de condamnation, et démontrer — par euphémisme — que les faits articulés au procès ne paraissent pas suffisants pour justifier cette sentence, voilà son but, sa division, son plan.

Écrit essentiellement théologique et qui vise surtout la question de fond. À l’occasion pourtant, Bourdeille touche la question de forme, signale les vices de la procédure, discute la question de juridiction, et montre que la science du droit lui est également familière.

Depuis que l’érudition moderne a fait de l’étude de Jeanne d’Arc un de ses thèmes favoris, et que le sentiment populaire, par un de ces retours qui est sans doute une grâce, s’est attaché à cette pure et patriotique figure, on s’est un peu plus occupé des Mémoires, jusque-là fort négligés, qui avaient préparé le procès de réhabilitation, et en ont, pour une très grande part, assuré le succès. Les érudits, quelques lettrés de notre temps, les ont indiqués, reproduits ou traduits en partie. Mais ils les ont jugés à leur point de vue et de manière à bien montrer qu’ils ne les comprenaient pas. Ils en ont disserté à peu près comme un aveugle des couleurs.

Tel leur a reproché de n’être que des études de théologie ou de jurisprudence ; tel autre, de manquer d’imagination et d’élan ; celui-ci, de mettre de côté le patriotisme ; celui-là, d’user et d’abuser de la distinction. Comme si l’on pouvait tenir rigueur à une dissertation médicale de s’occuper uniquement de médecine, à une dissertation scientifique de s’occuper exclusivement d’expériences et de calculs, à une consultation juridique de se borner à l’examen de la jurisprudence, à un mémoire théologique de traiter simplement de théologie et suivant la méthode propre à cette science !

Il ne faudrait pourtant pas perdre de vue que les auteurs, dont les érudits et les lettrés, nos contemporains, font si naïvement justice, n’avaient à résoudre qu’une question de jurisprudence subordonnée à une question de pure théologie, puisque les accusations portées contre la Pucelle et jugées contre elle étaient des accusations essentiellement théologiques. Jeanne d’Arc avait-elle reçu du Ciel une mission surnaturelle, ou n’était-elle qu’une vile séductrice ? Pour le fond, toute la question était là, et d’ailleurs son procès de condamnation n’avait point roulé sur autre chose. Ce procès avait-il été conduit suivant les règles essentielles de la jurisprudence ; y avait-on observé toutes les lois de la procédure, ou la haine et l’intérêt l’avaient ils vicié substantiellement ? Pour la forme, il n’y avait pas d’autre problème à résoudre.

Que vient-on, par hasard, reprocher à ces doctes consultants d’être restés théologiens dans une cause théologique, jurisconsultes dans une question de jurisprudence ; et bien loin de se plaindre d’eux, ne devrait-on pas plutôt les louer d’avoir serré la question de si près et d’avoir fait violence à tous leurs sentiments, si visibles par intervalles, pour n’en point sortir ?

94Après cela, si les réserves dédaigneuses de nos modernes érudits méritaient la moindre attention, nous devrions reconnaître qu’Hélie de Bourdeille, avec sa rigoureuse scolastique, serait peut-être, de tous les auteurs de Mémoires relatifs au procès de la Pucelle, celui qui aurait le plus de droits à leurs sévérités.

Quoi qu’on dise et qu’on fasse, Jeanne d’Arc ne se conçoit que par le surnaturel : impossible, sans le surnaturel, de donner une explication quelconque de ses actes et de ses succès. Il y faut mettre la mission divine ou se résoudre à adopter la thèse de Cauchon et de ses suppôts, l’intervention diabolique, ce qui serait encore une façon de surnaturel. Toute la question de fond, pour les théologiens catholiques, se résolvait donc, ainsi que nous l’avons dit, en cette question de fait : Les apparitions et révélations affirmées par Jeanne étaient-elles réelles ? et dans l’affirmative, venaient-elles de Dieu ou de l’esprit mauvais ? — Cette question résolue, toutes les questions subsidiaires représentées par les qualificatifs infligés à la Pucelle se résolvaient, pour ainsi dire, d’elles-mêmes.

C’est ce que comprit Hélie de Bourdeille : aussi le voyons-nous consacrer les deux tiers de son Mémoire à l’étude de cette question fondamentale des apparitions. Il n’épargne rien pour la mettre en pleine lumière. Dans l’élucidation de cette question, ainsi du reste que dans les autres parties de son travail, on lui a reproché de s’étendre trop longuement sur les principes, et de donner à leur exposé les dimensions de véritables traités. Ce reproche a quelque fondement. Mais pour nous, qui, dans nos recherches, avons moins à nous préoccuper de la glorification de Jeanne d’Arc que de celle de son pieux défenseur, nous ne songerons pas à regretter ce défaut, si c’en est un. Ces prémisses si soigneusement élaborées nous donnent une idée assez complète de la haute et sûre doctrine du saint Cardinal, et c’est pour nous une véritable bonne fortune.

Au surplus, ces développements, qu’on est tenté de trouver exagérés dans leurs proportions, s’expliquent sans trop de peine. Hélie de Bourdeille ne pouvait travailler que sur les documents mis à sa disposition, et ces documents, il le dit et regrette à maintes reprises, se bornaient au Sommaire de Jean Bréhal. Or, le pieux évêque, manifestement, rêvait d’élever un monument doctrinal à la gloire de la libératrice de son pays. Obligé de se borner au possible, il voulut, du moins, aller jusqu’aux dernières limites de ce possible. En ce qui concernait la base de l’édifice, les éléments ne lui manquaient pas ; il donna à cette base, avec la solidité et la profondeur, les vastes dimensions réclamées par le sujet. Puis, quand il fallut édifier sur ces bases, force lui fut bien de se restreindre aux maigres ressources qui lui étaient fournies, et de construire plus légèrement, parfois même de se borner à indiquer les diverses parties du monument entrevu par son intelligence et par son cœur.

Quant à nous, considérant la puissante et majestueuse ordonnance d’une œuvre dont Hélie de Bourdeille n’a pu nous donner que les bases inébranlables et avec quelques commencements d’exécution le merveilleux dessin, nous entrevoyons sans 95peine ce que cette œuvre serait devenue sous sa main, s’il avait eu à sa disposition les riches documents tombés depuis dans le domaine commun. Nous nous représentons ce que fût devenue sa Considération sur la Pucelle de France, s’il avait pu raisonner sur des textes explicites, incontestés, appuyer son jugement sur les graves autorités qui se sont tour à tour prononcées dans la cause, contrôler enfin à la grande lumière de l’histoire ses propres lumières et les appréciations que lui dictaient, sous une forme combien réservée et respectueuse de tous ? sa science, sa piété, sa foi en la mission de son pays, et ses instinctives sympathies pour une âme dont il devinait déjà, par communauté de sentiments, la merveilleuse sainteté. — Quiconque, un jour ou l’autre, entreprendra d’écrire le traité théologique des dons surnaturels et des vertus de Jeanne d’Arc, n’aura qu’à construire sur les bases jetées par Hélie de Bourdeille. Il sera bien inspiré, s’il se borne à rajeunir et à développer, sans y rien ajouter ou retrancher, la thèse magistrale de l’évêque de Périgueux. Quant aux défenseurs de la cause de béatification de Jeanne d’Arc, ils pourront sûrement, lorsqu’il s’agira de prouver l’héroïcité de ses vertus, puiser à cette source, si abondante et si pure, les meilleurs de leurs arguments.

Ajoutons que, prise en elle-même, la dissertation d’Hélie de Bourdeille est un vrai monument d’érudition ecclésiastique, et témoigne d’un vaste savoir puisé aux meilleures sources, mis en œuvre avec un remarquable esprit de méthode.

Hélie de Bourdeille sait admirablement l’Écriture et la cite sans cesse : ce qui vaut mieux encore, il en a le sens profond et sûr. Les textes des Pères se pressent sous sa plume, et il les manie avec autant de facilité que d’à-propos. On sent qu’il s’est longuement assimilé la moelle de leur doctrine. Saint Augustin est son maître favori, il le produit à chaque page ; mais les autres grands docteurs, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Grégoire le Grand, saint Isidore, le Faux-Aréopagite, le vénérable Bède, celui qu’il appelle l’extatique saint Bernard, les Pères Grecs, et, parmi les théologiens, le Maître des Sentences, saint Thomas, Alexandre de Halès, Dom Scott, les deux moines de Saint-Victor, vingt autres, lui fournissent tour à tour leurs témoignages ou leurs arguments. Il sait aussi mettre à contribution l’antiquité profane, et montrer qu’il n’ignore ni ses philosophes ni ses poètes. Il les cite à l’occasion, discrètement et dans une juste mesure.

Nous ne parlons pas de ses connaissances en matière d’histoire, ou plutôt nous avouons sans peine qu’elles étaient fort peu avancées, pour ne pas dire, absolument nulles. Mais il était de son temps, c’est-à-dire, d’un temps où la critique historique était encore à naître. Hélie de Bourdeille appartient à ce quinzième siècle où l’épaississement des ombres et la confusion croissante qui en résultait, étaient précisément à la veille de provoquer cette réaction puissante, mais laborieuse, qui, même aujourd’hui, le dix-neuvième siècle finissant, n’a pas encore, il s’en faut, produit tous ses effets, ni porté sur tous les points le flambeau investigateur de la science des textes. 96Ne demandons pas à Hélie de Bourdeille ce que, aussi bien, aucun de ses contemporains ne pourrait nous donner186.

L’Inquisiteur Jean Bréhal avait jugé la Considération d’Hélie de Bourdeille digne d’être insérée, à l’appui de la sentence réparatrice, dans les deux grandes expéditions du procès de réhabilitation. L’une de ces expéditions forme le n° 5970 de la Bibliothèque Nationale. Le Mémoire d’Hélie de Bourdeille y occupe du fol° 111 r° au fol° 132 r°. D’après une note marginale, ajoutée à la préface du manuscrit latin 17013, ancien n° 138 du fonds Notre-Dame, les Mémoires, vu leur prolixité, n’ont été insérés que dans les deux grandes expéditions du procès.

Le Mémoire d’Hélie de Bourdeille se retrouve aussi ailleurs : on en connaît un certain nombre de copies, ce qui est une marque non équivoque de la valeur attribuée à cet ouvrage. Citons, entre autres, le n° 17012 de la Bibliothèque Nationale, le manuscrit 1916 de la Bibliothèque Vaticane, fonds de la reine de Suède, et le manuscrit 1097, ancien n° 88, de la Bibliothèque de l’Arsenal, à Paris. Ce dernier manuscrit, provenant de la Bibliothèque de M. de Paulmy Belles Lettres n° 6982, antérieurement de la Bibliothèque des Célestins de Paris cot. 515, contient aussi le Defensorium Concordatorum, et deux sermons qui sont probablement d’Hélie de Bourdeille, ce qu’il nous est toutefois impossible, pour le moment, d’affirmer positivement, faute d’avoir pu consacrer à ces textes une étude suffisante. La Consideratio par laquelle s’ouvre le volume, est intitulée :

Justificatio Puelle Francie, que a Rege Cœlorum sempiterno arbitratur Karolo, regi Francorum, directa, ad ipsius consolationem et gubernationem, sed olim per gentem Anglorum capta dignoscitur, et morti tradita.

[Justification de la Pucelle de France, vraisemblablement envoyée par l'éternel Roi des Cieux à Charles, roi de France, comme réconfort et assistance, mais qui fut capturée par les Anglais et livrée à la mort.]

Comme tous les autres Mémoires écrits pour préparer la réhabilitation de la Pucelle, le Traité d’Hélie de Bourdeille, jusqu’à ces derniers temps, était resté inédit. Mais, en 1889, M. Pierre Lanéry d’Arc entreprit de mettre à la portée de tous les travailleurs ces documents d’une si haute importance. Sous le titre de Mémoires et Consultations en faveur de Jeanne d’Arc par les Juges du procès de Réhabilitation187, il imprima toutes les dissertations que Quicherat avait omises dans son édition des deux procès. M. Lanéry d’Arc essayait ainsi de combler une lacune regrettable. Malheureusement, 97son œuvre est défectueuse, sa copie presque illisible, d’une incorrection et parfois d’une infidélité qui restreignent forcément les éloges dus à son intelligente et généreuse initiative.

De son côté, le R. P. Ayroles, de la Compagnie de Jésus, dans son bel ouvrage La Pucelle devant L’Église de son temps, a publié un abrégé substantiel du Traité d’Hélie de Bourdeille, avec une élégante traduction de certaines pages plus remarquables à son point de vue. Le travail du R. P. Ayroles nous a été fort utile, et si nous ne l’avons pas constamment suivi dans notre Analyse, c’est que notre but, ainsi que nous l’avons déjà dit, n’est pas absolument identique à celui auquel le pieux et savant Jésuite a si vaillamment consacré sa plume infatigable.

Analyse de la consultation d’Hélie de Bourdeille sur le procès de Jeanne d’Arc

Il est écrit au Deutéronome : Si vous avez à juger dans une cause difficile, ardue, et que les juges de la cité soient partagés de sentiments, vous irez aux prêtres de la tribu de Lévi, et ceux-ci vous jugeront l’affaire selon la vérité. — Obéissant à cet oracle, notre seigneur très chrétien, Charles, roi de France, a voulu consulter des évêques et des prêtres, qu’il a choisis à cette fin, sur un fait plein d’ambiguïtés et fort obscur.

Il s’agit d’une jeune fille, nommée Jeanne, qu’il croit lui avoir été envoyée jadis par le Roi éternel des siècles, dans l’infinie multitude de ses miséricordes, pour sa consolation personnelle et pour la délivrance de son royaume, mais qui, par la suite, tomba au pouvoir des Anglais, fut chargée des plus graves accusations, condamnée et livrée au dernier supplice.

De là, chez plusieurs, des opinions fort diverses, constatées par le roi. Quel esprit conduisait cette jeune fille ? Le jugement qu’elle subit, devait-elle le subir ? Y fut-elle accusée selon la vérité, et condamnée selon la justice ? C’est pour éclaircir ces questions que le roi, notre sire, a daigné, par ses lettres patentes, demander l’avis d’un homme aussi enveloppé que je le suis des ténèbres de l’ignorance, et s’enquérir de la vérité auprès de moi, frère Hélie, de l’ordre des Mineurs, le dernier des prêtres, et qu’on appelle évêque de Périgueux.

Pour obéir à ses ordres, dans la mesure exiguë de ma capacité, j’ai étudié avec soin le Sommaire du procès fait à la dite Jeanne, discuté, qualifié la sentence portée contre elle, et écrit, comme suit, ce que j’ai pu penser de moins imparfait sur ces choses.

La sentence portée contre Jeanne contient vingt articles, énumère vingt griefs, d’après lesquels la jeune fille est déclarée :

  1. Coupable d’avoir inventé des révélations et apparitions divines ;
  2. Séductrice pernicieuse ;
  3. Pleine de présomption ;
  4. Coupable d’avoir cru légèrement ;
  5. Superstitieuse ;
  6. Devineresse ou sorcière ;
  7. 98Coupable de blasphème par serment contre Dieu, ses saints, ses saintes ;
  8. Contemptrice de la loi divine ;
  9. Coupable de prévarication contre la doctrine sacrée et les lois ecclésiastiques ;
  10. Séditieuse ;
  11. Cruelle ;
  12. Coupable d’apostasie ;
  13. Schismatique ;
  14. Coupable d’erreurs multiples dans notre foi ;
  15. Coupable de délits multiples contre Dieu et la sainte Église ;
  16. Convaincue d’avoir refusé expressément, d’un cœur endurci, avec obstination et opiniâtreté, de se soumettre au Pape, notre seigneur, et au Concile général ;
  17. Pertinace ;
  18. Obstinée ;
  19. Excommuniée ;
  20. Hérétique.

Il faut examiner, par ordre, prendre un par un ces vingt griefs ou chefs d’accusation, et voir si, d’après la teneur et tout l’ensemble du procès fait contre elle, la dite Jeanne doit être réputée telle que la sentence l’a qualifiée.

§1.
Jeanne est-elle coupable d’avoir inventé des révélations et apparitions divines ?

Après avoir parcouru tout le Sommaire du procès, je n’y trouve point de cause suffisante pour la déclarer telle, et comme telle la condamner, à moins que l’on n’ait pris occasion pour le faire, de ce qu’elle a dit qu’elle avait eu la vision de saint Michel et des saintes Catherine et Marguerite, qu’ils lui avaient parlé, et qu’elle avait entendu leurs voix : toutes choses que je n’estime pas suffisantes pour la condamnation.

Exposé des principes. — Les anges ont un double office. Par le premier, ils assistent au trône de l’infinie Majesté ; par le second, ils la servent et sont ses ministres. Assister au trône de l’infinie Majesté, c’est la contempler, recevoir par théophanie, — resplendissement divin, — ses révélations, chanter éternellement ses louanges dans la plénitude de sa gloire. Servir Dieu, être ses ministres, c’est pour les anges, suivant l’opportunité des temps, communiquer ses volontés, ou agir et concourir avec lui au gouvernement de l’univers.

Il y a des anges préposés à la conduite des Églises. Saint Michel, qui présidait autrefois à la conduite de la Synagogue, préside maintenant à la conduite de l’Église universelle. — D’autres anges président aux églises particulières.

D’autres président aux royaumes, aux contrées ; d’autres, aux particuliers.

Même parmi les anges, il y a prélature, et les uns sont préposés aux autres.

De ce deuxième office des anges résultent des effets multiples, des apparitions variées, de merveilleux entretiens.

Leur ministère auprès des Églises a pour effet de purifier celles-ci, de les éclairer, et de les faire progresser. — Saint Denis enseigne que les anges conduisent les saints hiérarques de l’Église vers les splendeurs de la sagesse qui leur sont manifestées.

Le ministère des anges auprès des royaumes et des pays consiste à les administrer et gouverner conformément aux ordres de Dieu. Ils gardent les cités et viennent en aide aux peuples dans leurs besoins. Ils les préservent des ennemis invisibles et combattent leurs ennemis visibles.

99Le ministère des anges auprès des particuliers, auprès de chaque homme, a pour effets de préserver du péché, de pousser et former aux bonnes mœurs, de révéler la volonté divine, de veiller sur la virginité et la chasteté ; car il y a étroite affinité entre les anges et les vierges, les vierges sont assimilées aux anges, et la virginité est sœur de la nature angélique.

Que les anges apparaissent aux hommes, sans dédaigner les humbles, les petits, et conversent avec eux, c’est un fait que les Écritures nous montrent à chaque page. Les deux Testaments sont pleins de ces apparitions.

Que les saints daignent aussi apparaître aux hommes, et conversent avec eux, c’est un fait qui nous est également attesté par l’Écriture et par l’hagiographie. De même que celles des anges, innombrables sont les apparitions des saints.

Inutile de les énumérer longuement ; il est plus opportun de dire les divers modes suivant lesquels ces apparitions se produisent.

Les apparitions se produisent de trois manières :

La première, lorsque les esprits affectent directement les sens extérieurs, soit qu’ils prennent un corps visible, Dieu préparant ainsi l’accomplissement du ministère qu’il leur a confié ; soit qu’ils frappent seulement l’ouïe par le son de la voix, laquelle n’est perçue que de celui auquel l’esprit s’adresse ; soit enfin qu’ils parlent à l’homme en imprimant, pendant la veille ou durant le sommeil, certaines représentations sensibles dans son imagination.

Les anges mauvais peuvent aussi, avec la permission de Dieu et de ses anges, se manifester aux hommes et leur parler de cette manière.

Le discernement est alors très difficile, pour peu que l’esprit mauvais agisse avec calme, afin de nous mieux tromper par la suite. Ce discernement est même impossible naturellement et si l’on n’a le don surnaturel désigné par l’Apôtre sous ce même nom de discernement des esprits. Que ceux qui n’ont pas reçu ce don, agissent avec la plus grande circonspection.

La seconde manière suivant laquelle les anges se manifestent aux hommes, consiste en ce qu’ils se contentent d’illuminer leur intelligence ; non qu’ils puissent y produire directement une nouvelle idée, ou même en diriger l’attention. Mais ils illuminent l’intelligence, soit en l’excitant et en disposant ce qui est nécessaire à son acte, soit en versant en elle la lumière divine.

Troisièmement enfin, les anges se manifestent aux hommes, en illuminant et enflammant leur cœur ; et de la sorte, ils nous perfectionnent suivant la triple opération que leur attribue saint Denis, dans sa Céleste hiérarchie.

Application des principes. — Le moment est venu d’appliquer ces principes et les déductions que j’en ai tirées.

Considération préliminaire ou a priori. — Il est grand et sublime, le royaume des Francs, célèbre et fameux dans tout l’univers. Il a reçu du Christ un nom glorieux, qu’il faut révérer de toute son âme, embrasser et défendre de toutes ses forces, jusqu’à la mort inclusivement, le nom de royaume très chrétien. Nul doute qu’il n’a jamais été abandonné, et qu’il a toujours eu, même aux plus mauvais moments de son histoire, des anges du Tout-Puissant, chargés de veiller sur les églises, sur le pays et ses provinces, ainsi que sur les simples particuliers.

Or, dans le temps de Jeanne, le royaume succombait sous une telle oppression, ses tribulations, ses calamités étaient si grandes, que la ruine définitive se montrait imminente. Les églises désolées s’écroulaient, le pauvre peuple des villes était captif et mis à rançon. Dans cette détresse, les Francs criaient vers le Seigneur, et le roi, en son cœur, n’avait cessé d’espérer en Dieu, qui n’abandonne point ceux qui se confient en lui, et humilie ceux qui s’enorgueillissent de leur propre force.

100On peut donc croire pieusement que les saints anges de Dieu, gardiens du royaume de France, sont venus à son secours, et que par l’unique ministère d’une jeune vierge, Dieu coopérant pour le principal et restant la cause efficiente de notre délivrance, ils ont arraché ce royaume aux périls si graves sous lesquels il succombait.

Nous voyons, en effet, dans les saints Livres, que Dieu châtie tantôt par les mauvais anges et tantôt par les bons. Mais nous ne voyons nulle part qu’il se soit servi des mauvais anges pour faire miséricorde et mettre fin aux calamités. Les mauvais anges ne sont pas capables de ce saint ministère.

Or, Jeanne a été envoyée au roi de France, lorsque la puissante main de Dieu le tenait profondément affligé et humilié ; au royaume, lorsqu’il était livré dans toute son étendue aux verges de l’Anglais. Dieu le permettait ainsi, et les bons anges ou les mauvais, car on peut admettre l’une ou l’autre hypothèse, exécutaient les décrets de la divine justice par les mains des insulaires. Ceux-ci, voulant soumettre à leur domination le royaume tout entier, y portaient la guerre sur tous les points et y triomphaient presque partout ; cela, sans droit, sans titre connu ou tout au moins approuvé par l’Église, disons-le, sans injure ou préjudice pour qui que ce soit. C’est alors que cette jeune fille fut envoyée pour la consolation et la délivrance du roi et du royaume. Les mauvais anges, nous l’avons dit, n’ont pu concourir à cette œuvre de consolation et de délivrance. On peut donc croire pieusement que Jeanne, en accomplissant cette œuvre, était l’instrument de la divine miséricorde.

Néanmoins, la sentence porte, en première ligne, qu’elle a criminellement inventé des révélations et apparitions divines, en d’autres termes, qu’elle a feint d’être favorisée de ces apparitions célestes.

Voyons donc 1° si Jeanne a eu effectivement des apparitions, et, dans l’affirmative, 2° d’où lui venaient ces apparitions.

Première question. — Jeanne a-t-elle eu des révélations et apparitions ?

Il semblerait que non. — En effet :

  1. Saint Rémy enseigne que ceux-là seuls méritent de jouir de la visite des anges, qui sont dégagés du tumulte des affaires terrestres. Or Jeanne vivait au milieu du tumulte des armes.
  2. D’après le droit, il ne faut croire aux révélations que si elles sont attestées par l’Écriture ou confirmées par le miracle. Or les révélations de Jeanne n’étaient appuyées que sur son dire personnel.
  3. Jeanne, dans la cédule de son abjuration, a confessé qu’elle avait inventé ses apparitions et révélations.

Mais, par contre, le vénérable Bède, saint Augustin et les autres docteurs, commentant le précepte évangélique : Nolite judicare — Gardez-vous de juger, — enseignent qu’il nous est interdit de porter un jugement sur ce qui est, de sa nature, obscur et mystérieux. Or les révélations et apparitions, par nature, sont obscures et mystérieuses. Il faut donc en abandonner le jugement à Celui à qui sont réservées toutes choses secrètes et cachées.

Rappelons d’abord quatre vérités fondamentales.

  1. Les apparitions et révélations étant au-dessus du sens et de la raison, nul ne peut en connaître et juger avec certitude, s’il n’a reçu d’en haut un don particulier.
  2. Toute créature humaine, quelle que soit sa condition, est capable de recevoir ces révélations. Petits et grands en ont souvent été gratifiés.
  3. En fait d’apparitions et révélations, le fidèle n’est tenu de croire et confesser que celles qui sont contenues aux divines Écritures.
  4. Si des personnes timorées déclarent avoir été favorisées de révélations ou apparitions, on peut croire, non de foi ferme, mais pieusement, à leurs affirmations, pourvu, d’une part, que ces révélations ne renferment rien de contraire à la vérité, aux bonnes mœurs ou à l’autorité de l’Église et que, d’autre part, elles reposent sur des fondements vraisemblables, rationnels, en 101conformité avec les Écritures. Cette adhésion doit, par ailleurs, être subordonnée aux décisions ultérieures de l’Église, dont l’autorité doit être en tout et toujours sauvegardée.

Ces règles posées, je viens à la solution de la question, et je crois devoir dire que nul homme ici-bas, par les seules forces de la nature et sans un don surnaturel, n’est capable de rechercher suffisamment, de savoir d’une manière certaine, et de dire ou définir si les révélations que Jeanne a affirmé avoir eues, sont vraies ou feintes. Qui sait, dit l’Apôtre, ce qui se passe au fond du cœur de l’homme, si ce n’est l’esprit de l’homme lui-même, et qui sait ce qui est en Dieu, si ce n’est l’esprit de Dieu ?

D’une manière générale, nous croyons fermement et tenons de foi, que le Dieu tout puissant, dont la nature est bonté, et les œuvres miséricorde, a souvent éclairé les hommes par cette voie des révélations et apparitions, selon que dans son éternelle Sagesse il l’a jugé expédient pour leur salut. Ce fait ressort pleinement des saintes Écritures.

Nous savons aussi que le Seigneur n’a limité sa puissance ni à quelques causes secondes, ni à quelques portions du temps ; qu’il n’a point rapetissé sa miséricorde, de manière à ne pouvoir faire aujourd’hui ce qu’il a fait autrefois, et ce qu’il sait, dans sa bonté, nous être utile et salutaire. Nous savons enfin qu’il ne répugne en rien qu’une créature humaine quelconque, et quelle que soit sa condition, soit irradiée de ces divines apparitions.

Jeanne a donc pu, comme toute créature humaine, être favorisée de révélations, d’apparitions, et l’être de la manière qu’elle l’a elle-même déclaré.

Quant à avoir une certitude absolue du fait, nous ne le pouvons pas, ces révélations n’étant point de celles que contient l’Écriture, et que reçoit et embrasse notre mère la sainte Église. Sans l’autorité de l’Église, nous ne pouvons pas y ajouter une foi ferme, absolue ; de même que nous ne pouvons vénérer un homme comme saint, quel que soit l’éclat de ses vertus, le rayonnement de sa sainteté, si nous n’y sommes autorisés par l’Église.

Mais il est des choses intermédiaires, que l’Église n’a ni approuvées ni réprouvées. Telles sont les choses dont on ne sait si elles sont vraies ou fausses, mauvaises ou bonnes. Dans ce cas, la piété, dit le vénérable Bède, nous fait un devoir de les prendre en bonne part, et de les interpréter dans le sens favorable. C’est la vraie manière d’observer le précepte : Nolite judicare.

Or les révélations faites à Jeanne, ses apparitions, sont du nombre de ces choses que la sainte Église n’a ni approuvées ni réprouvées. Elles ne contiennent rien qui soit manifestement contre la foi, les bonnes mœurs ou l’autorité de l’Église. On doit donc les interpréter en bonne part, et les croire vraies, mais seulement d’une croyance pieuse, et sauf jugement de notre mère la sainte Église.

Sans doute, dans les choses qui sont simplement de pieuse croyance, on peut, sauf décision de l’Église, avoir un sentiment contraire. Mais, de l’avis des Pères et des docteurs, il est blâmable de les interpréter en mauvaise part, et interdit de les condamner.

Nous sommes donc déjà en droit de conclure que Jeanne ne devait pas être condamnée comme coupable d’avoir mensongèrement inventé ses apparitions et révélations.

Nous répondrons plus tard aux objections tirées, soit de son vêtement d’homme, soit de ses aveux.

Mais nous pouvons aller plus loin, et corroborer notre conclusion par une quantité de raisons et de signes valant preuve.

Nous donnerons quatre raisons.

1° Nous tirerons la première de la notion même des apparitions et révélations. Ce sont des faveurs dont toute créature humaine est capable, parce qu’il ne s’agit point d’un effort de la nature, mais d’un don surnaturel, gratuit, que Dieu fait à qui il veut. Toute créature raisonnable, 102dit saint Denis, est capable de recevoir les rayons divins. Lors donc que Jeanne affirme ce qui est possible à Dieu, d’une part, et, de l’autre, proportionné à elle-même, ce que Dieu, dans la mystérieuse dispensation de ses dons, a si souvent accordé aux petits tout ainsi qu’aux grands, quel est l’homme qui puisse se flatter de connaître, en cela, le conseil de Dieu ? Qui peut définir de science certaine que Dieu n’a pas fait à Jeanne les susdites révélations ; et qui osera la condamner pour les avoir inventées ? — Je ne vois pas que ses accusateurs aient apporté aucune preuve de leur inculpation, et je sais d’ailleurs qu’ils ne le pouvaient en aucune manière, car il n’était point en leur pouvoir de pénétrer les secrets de Dieu. Cependant, d’après le droit, ils étaient tenus de fournir des preuves de leur accusation, et des preuves plus lumineuses que le jour.

2° Nous tirerons une seconde raison de l’âge et du sexe fragile de Jeanne. Sexe faible, délicat, dont les forces n’égalent point celles de l’homme, et qui rend la femme incapable des entreprises ardues, où le grand effort est nécessaire ; et cela, jusque dans la maturité de l’âge : combien plus encore dans la jeunesse ! — Or, Jeanne était dans sa treizième année lorsqu’elle reçut ses premières révélations. Née de parents fort humbles, élevée parmi les ignorants, dans les champs, à la suite des troupeaux ; n’ayant eu personne pour l’instruire ou la diriger, et n’ayant pris conseil que d’elle-même, comment croire qu’elle ait pu, sans intervention divine, aller trouver le roi, avec la constance et la force d’âme qu’elle sut y mettre, et lui parler avec l’à-propos merveilleux qu’elle sut montrer ? Qui lui aurait donné une pareille prudence, une pareille hardiesse, une sagesse si consommée et toutes les qualités et toutes les variétés du courage, que le philosophe énumère au quatrième livre de ses Éthiques ? Qui lui aurait donné le courage civil, militaire ? le courage habituel, de chaque jour, et le courage héroïque, dans les rencontres ? Confiante en la vertu du Seigneur, elle entreprend, et à peine entreprises mène à bonne fin des opérations militaires que les hommes les plus illustres, des héros indomptables, des soldats toujours victorieux, n’auraient pas osé, et de fait, n’auraient pu entreprendre, la levée du siège d’Orléans, la récupération du royaume ou expédition du sacre, et le couronnement du roi : toutes choses qui jettent dans l’admiration, la stupeur, lorsqu’on les voit accomplies par une simple jeune fille, telle que Jeanne. Ces actes sont bien au-dessus de la portée d’une femme, quelle qu’elle soit. Ne faut-il pas en conclure qu’elle était instruite et fortifiée par un autre que l’homme, et conséquemment, qu’elle semble bien, en effet, avoir eu des apparitions et des révélations ?

3° Une troisième raison se tire de la rectitude de jugement qui brilla dans la jeune fille, et de la persévérance qu’elle montra dans ses affirmations. Jeanne ayant affirmé avec énergie qu’elle avait eu des révélations, des apparitions, — ce que nous avons démontré possible, — et l’ayant affirmé jusqu’à son dernier jour, nul n’a le droit de la déclarer insouciante, à ce point, de son salut, et encore moins de la condamner comme telle ; qu’on lise le chapitre Scimus, des Présomptions, au corps du Droit.

4° Une quatrième raison, que j’ai déjà insinuée, se tire du défaut de preuves suffisantes. Puisque l’accusation répétait sans cesse que Jeanne mentait, et que Jeanne soit expressément, soit par son silence le niait, la preuve s’imposait rigoureusement aux accusateurs. Mais il résulte clairement du Sommaire du procès que ceux-ci ne la fournirent pas suffisante. Au surplus, comme nous l’avons dit, ils ne le pouvaient en aucune façon.

Ils le pouvaient d’autant moins, que rien, de la part de la jeune fille, ne répugnait à ces révélations et apparitions : ni la nature, ainsi que nous l’avons dit ; ni la vie qu’avait menée la jeune fille, vie toute resplendissante, au jugement humain, de virginité, de piété et de maintes autres vertus, ainsi que semble l’insinuer la teneur même du procès, et que le rapportent plusieurs de ceux qui l’ont connue ; ni la cause qu’elle défendait, à savoir la délivrance et la consolation 103de son pays ; ni les moyens qu’elle employait, l’invocation de la très sainte Trinité, le nom sauveur, par excellence, celui de Notre-Seigneur Jésus-Christ et celui de la bienheureuse Marie toujours vierge.

Toutes ces considérations devaient au contraire détourner ses juges d’interpréter en mauvaise part ses affirmations et plus encore de la condamner.

Et toutes ces raisons nous autorisent à croire que Jeanne a eu vraisemblablement des apparitions réelles, et ne les a point mensongèrement inventées.

Mais pour venir maintenant aux objections que j’ai formulées tout d’abord, je réponds :

À la première : Que saint Rémy parle d’une manière générale, indéfinie, de ceux qui se livrent aux affaires terrestres, ce qui n’exclut pas des exceptions ; ou de ceux qui se livrent aux affaires du siècle d’une manière désordonnée, ce qui n’était pas le cas de Jeanne.

À la deuxième : Qu’il ne faut pas croire les assertions de Jeanne, d’une foi simple et ferme, comme l’on croit à l’Écriture, aux définitions de l’Église et à la doctrine approuvée des saints ; mais qu’on peut les croire pieusement, sauf décision ultérieure de l’Église ; et que, moyennant cette distinction, les textes allégués ne semblent pas venir à la question.

À la troisième : Que l’aveu de Jeanne n’a aucune valeur juridique, cet aveu ne présentant aucune des conditions requises par les saints canons. — Premièrement, il faut que l’accusé qui avoue, soit majeur, ait vingt-cinq ans accomplis : Jeanne n’en avait que dix-neuf. — En second lieu, l’aveu doit être spontané, et non extorqué par la ruse, la crainte, la violence, ou imposé par le serment : Jeanne, après avoir été soumise à une prison fort dure, voyait le bûcher préparé à ses côtés. — Troisièmement, l’aveu doit être fait de science certaine et ne point reposer sur une erreur, auquel cas il est révocable jusqu’à sept fois : Jeanne n’a pas persévéré dans son aveu, déclarant par ailleurs qu’on l’avait trompée. — Quatrièmement, l’aveu doit être fait devant le juge compétent, à peine de nullité : l’évêque de Beauvais n’était pas le juge compétent.

Jeanne déclara que ses Voix lui avaient grandement reproché la trahison de son abjuration, lui disant qu’elle se damnait en voulant sauver sa vie. Elle protesta aussi que celui qui l’avait prêchée, était un faux prêcheur, qu’il lui avait imputé bien des choses qu’elle n’avait point faites. Elle proclama, enfin, que si elle déclarait que Dieu ne l’avait pas envoyée, elle se damnerait, et que c’était par crainte du feu qu’elle avait fait d’abord cet aveu.

Cet aveu ne justifie donc pas la condamnation de Jeanne. Mais ne charge-t-il pas sa-conscience ? — Les circonstances dans lesquelles cette abjuration a été faite, me paraissent en diminuer la culpabilité, mais non l’enlever entièrement ; à moins pourtant qu’il n’y ait eu co-action absolue, ou ignorance du fait, auquel cas il n’y aurait plus aucun péché.

Quoi qu’il en soit, et si les reproches des Voix semblent indiquer un péché grave, Jeanne a rétracté formellement cet aveu, et reprenant courage, elle s’est montrée si ferme que rien désormais n’a pu l’ébranler, et qu’elle a affirmé jusque sur le bûcher qu’elle avait été envoyée par Dieu.

Quant au juge qui l’a condamnée, son incompétence est manifeste. Jeanne n’était du for de l’évêque de Beauvais, ni par son origine, ni par son domicile, ni en raison des crimes graves dont on l’accusait, et qui, par leur gravité même, exigeaient qu’elle fût conduite aux lieux où ils avaient été commis.

L’évêque de Beauvais n’était ni son juge ordinaire, ni son juge délégué, puisqu’il ne conste aucunement de sa délégation.

De plus cet évêque était fort suspect à Jeanne, et ce, pour des motifs qui paraissent légitimes. Elle l’avait récusé comme son ennemi mortel, s’était soumise au concile alors ouvert, et 104en avait appelé au Saint-Siège, de qui relèvent les causes majeures : appel renouvelé à plusieurs reprises, avec instance, et qu’on aurait dû respecter.

Conclusion : De tout ce qui précède on est en droit d’affirmer que, d’après la teneur de son procès, Jeanne n’a pu être condamnée comme coupable d’avoir inventé des révélations et apparitions. On doit même croire pieusement qu’elle a eu réellement les apparitions et révélations dont elle a déclaré avoir été favorisée.

Et ainsi se trouve résolue la première question : Jeanne a-t-elle eu des révélations et apparitions ?

Reste la seconde : D’où lui venaient ces révélations et apparitions ?

Seconde question. — Avant de la poser, quelques observations sont nécessaires.

Les saintes Écritures et les Docteurs nous enseignent que les révélations et apparitions viennent tantôt de Dieu et tantôt du démon ; que parfois ces dernières sont véridiques et nous conduisent par les voies naturelles à la connaissance de choses éloignées du savoir humain.

Ceci s’explique.

1. Le domaine de l’intelligence est toujours en raison directe de sa pénétration. Parmi les êtres de même nature, un esprit délié embrasse ce que ne saurait comprendre un esprit lourd et grossier, lequel ne saisit que ce qui se voit ou se touche. À plus forte raison, les esprits de nature différente, tels que l’ange et l’homme, diffèrent-ils notablement en ce qui constitue le domaine de leur intelligence.

Plus élevée que l’intelligence de l’homme, l’intelligence angélique a une bien plus vaste étendue. Or, les démons, en perdant les dons de la grâce, ont gardé intégralement ceux de la nature, et par suite, leur connaissance va bien au delà des limites de la nôtre.

Les bons anges, qui joignent à leurs dons naturels les lumières de la grâce et des révélations divines, reculent encore, au delà des bornes mises à la connaissance naturelle des démons, les confins de leur intelligence. Mais parfois, d’après saint Augustin, ils communiquent aux démons, avec la permission de Dieu, des vérités que ceux-ci, à leur tour, peuvent manifester aux hommes.

On appelle prophètes, ceux qui nous révèlent l’inconnu, l’ayant appris de Dieu, soit immédiatement, soit par le ministère des bons anges ; devins et magiciens, ceux qui le révèlent, l’ayant appris par l’intermédiaire des démons : deux sortes de révélations qui diffèrent, et par leur principe, et par leur nature, puisque le faux ne se trouve jamais dans les révélations qui procèdent de Dieu ou de ses anges, tandis que le démon, père du mensonge, ne dit jamais le vrai que pour accréditer le faux.

2. Il y a lieu d’observer encore que Dieu et ses anges, qui font le plus souvent aux bons leurs révélations, ne laissent pas néanmoins que de les faire quelquefois aux mauvais. Les deux Testaments donnent des preuves de ce fait.

On ne doit pas, d’ailleurs, s’en étonner. La révélation s’adresse seulement à l’intelligence, et c’est la volonté qui fait l’homme bon ou méchant. L’acte de l’intelligence précède celui de la volonté. Le premier peut exister sans le second, et la révélation sans la charité ; ce qui, pour le dire en passant, tourne à l’avantage de la vérité révélée, laquelle peut ainsi recevoir les hommages de ses ennemis, et au bien des hommes, qui profitent ainsi de notions dont la lumière ne leur serait peut-être pas parvenue autrement.

De tout ceci il résulte qu’après avoir établi que Jeanne avait eu des révélations, nous devons rechercher de quelle source elles lui venaient, et par conséquent nous demander : Si Jeanne était instruite par Dieu ou par le démon ; et si elle était instruite comme une 105âme juste, disciple de la vérité, ou comme une magicienne et une devineresse, sans mission divine.

Il semble que Jeanne n’a pas été envoyée par Dieu, mais par le démon. — En effet :

  1. Des révélations qui sont contraires à la loi de Dieu, ne peuvent être de Dieu. Ceux qui sont du Christ, font les œuvres du Christ, c’est-à-dire, accomplissent la loi ; et ceux qui sont de Satan, font les œuvres de Satan, c’est-à-dire, violent la loi. Or Jeanne, dès le commencement et dans toute sa mission, a violé la loi de Dieu et du Christ. Contrairement à la loi, elle portait constamment des vêtements d’homme, marchait armée, se jetait au sein des batailles. Elle n’était donc pas envoyée de Dieu.
  2. Une femme retranchée de l’Église, par l’excommunication, et livrée à Satan, ne peut être considérée comme envoyée de Dieu et disciple fidèle de la vérité. Pour être à Dieu, il faut être à l’Église. Or Jeanne tombait sous l’excommunication du canon : Si quæ mulier. Elle n’était donc pas de Dieu.

Par contre, saint Augustin nous enseigne que les démons ne peuvent pas plus être sans mauvais vouloir que sans tourments. Or, du mauvais vouloir ne peuvent procéder que des actes mauvais, comme d’un mauvais arbre de mauvais fruits. Tous les actes des démons sont donc mauvais. D’autre part, la Sagesse nous apprend que ceux qui sont du parti des démons, sont en même temps leurs imitateurs, et par conséquent font le mal. Or, les actes de Jeanne furent bons, ainsi que nous allons le montrer. Elle n’était donc pas du parti de Satan et son envoyée.

Qu’on veuille bien se rappeler les principes que nous avons posés au commencement de notre étude sur la première question, et dans le corps de la discussion : ils s’appliquent également ici.

Nous avons à montrer que les révélations de Jeanne furent divines, et que Jeanne elle même fut vertueuse, et non une magicienne ou une devineresse. — Sans doute, la lumière naturelle de notre intelligence ne peut pleinement discerner ces choses ; on ne peut les prouver par la seule raison, et sans une grâce spéciale. Mais on peut les éclairer de nombreuses conjectures, d’excellentes présomptions, de raisons de vraisemblance, et les déduire, sinon par voie de définition rigoureuse, du moins par voie de pieux sentiment, ou pieuse croyance. Il vaut mieux, dit saint Jérôme, douter pieusement, que de définir avec témérité.

Définir quelque chose en cette matière me paraît donc téméraire. Toutefois, il me semble plus juste de penser que Jeanne fut inspirée de Dieu et envoyée par lui, parce que ce sentiment s’appuie sur des présomptions très nombreuses et sur beaucoup de raisons de vraisemblance.

Je déduirai ces présomptions et ces vraisemblances de quatre sources :

  1. De Jeanne elle-même ;
  2. Des saints qui lui apparaissaient et lui faisaient des révélations ;
  3. De ces apparitions et révélations elles-mêmes ;
  4. De la personne du roi Charles VII et de celles des rois ses prédécesseurs.

I. Présomptions et vraisemblances tirées de Jeanne elle-même.

Première raison. — Jeanne n’avait que treize ans, lorsqu’elle eut ses premières révélations.

C’est un âge de pureté, de simplicité, tout voisin de l’enfance. Elle fut appelée des champs, où elle gardait les troupeaux. Quelques années plus tard, elle va trouver le roi et se dit 106envoyée par Dieu pour délivrer le royaume, montrant, avec les qualités que nous avons déjà énumérées, une fermeté d’âme, une prudence, une sagesse, une constance et une force, qui font l’admiration de tous. La nature de l’homme ne saurait s’élever jusqu’à cette hauteur, dans un âge aussi tendre et un sexe aussi fragile.

Être docte, sans jamais avoir eu de maître, expérimentée, sans avoir jamais acquis d’expérience ; se montrer forte, constante, calme et de sang-froid, au milieu de vaillants guerriers qui tremblent, non sans raison, devant les périls qu’elle affronte, cela met hors de doute que Jeanne fut instruite par Dieu, ou illusionnée et poussée par le démon, mais beaucoup plus vraisemblablement conduite par Dieu, ainsi qu’on peut le montrer par la différence profonde qui sépare la sagesse divine de la sagesse diabolique.

La sagesse qui n’est point d’en haut, dit saint Jacques, est terrestre, animale et diabolique. Terrestre, par l’avarice ou la cupidité ; animale, par la luxure ; diabolique, par l’orgueil. Au contraire, la sagesse qui vient de Dieu, est céleste, pudique, pleine d’humilité.

Or la sagesse de Jeanne ne semble pas avoir été terrestre : sans attrait pour les biens de la terre, elle n’avait d’ardeur que pour les biens du ciel, ainsi qu’il résulte du procès, et ne demandait à ses Voix que le salut de son âme.

La sagesse de Jeanne ne fut point animale. D’après ses propres déclarations, elle a toujours vécu dans la pudicité et la virginité, même au milieu d’hommes jeunes et lascifs. Telle fut la prudence de sa conduite, que jamais l’ombre même d’un soupçon n’effleura sa réputation. Plusieurs essayèrent de la séduire, allant presque jusqu’à lui faire violence : elle resta inébranlable, ainsi qu’il résulte du procès préparatoire, et garda fidèlement la promesse qu’elle en avait faite à ses Voix. — Voilà ce que chacun doit croire, puisqu’il est impossible de prouver le contraire.

La sagesse de Jeanne ne fut point orgueilleuse ou diabolique. — Là où se trouve l’humilité, là se trouve la sagesse, dit l’Écriture, c’est-à-dire, la sagesse vraie, celle qui vient de Dieu, et qu’on ne possédera jamais sans humilité, remarquent tour à tour saint Augustin et saint Jérôme.

D’après saint Basile, trois racines alimentent l’humilité, à savoir, l’esprit de constante soumission, la considération de sa propre bassesse, et la vue des biens supérieurs. — Or, d’après la teneur du procès, l’humilité de Jeanne, dans la mesure de sa capacité et l’exiguïté de sa condition, paraît avoir été alimentée par ces trois racines.

Elle vivait dans une continuelle dépendance de Dieu, quant à sa personne et quant à ses actes, disant et répétant que son étendard et les figures qu’il portait, avaient été faits par elle pour l’honneur de Dieu ; que les victoires de son étendard, aussi bien que tout ce qui était à elle, devaient être attribuées à Dieu ; qu’en Dieu seul et en aucun autre était fondée l’espérance de la victoire.

Elle avait aussi la vue de sa propre bassesse, le vif sentiment de sa fragilité, s’excusant auprès de ses Voix de n’être qu’une pauvre enfant, et déclarant à ses juges qu’il avait plu à Dieu de vaincre les ennemis du roi par une simple fille sans instruction.

Enfin, elle avait en vue les biens supérieurs, ainsi qu’on doit le conclure de ses propres paroles. Elle ne recherchait ni les richesses, ni les délices, ni les honneurs. Elle ne voulait cette récompense ni pour elle, ni pour les autres. Elle en voulait une meilleure, le salut de son âme, puis, pour le roi et le royaume, la consolation et la délivrance. C’est, disait-elle, pour le bien du royaume et du roi tout d’abord qu’elle était venue, puis pour les bonnes gens d’Orléans et pour leur duc.

Il paraît donc que la sagesse de Jeanne fut de Dieu, et non du démon. Cette présomption 107est fondée. Je parle ici de la sagesse, prise dans son acception large, et dans ce sens que toute sagesse qui n’est pas mauvaise, vient de Dieu.

Il y a plus. La prudence, la constance, la force sont, d’après saint Ambroise et saint Grégoire de Nazianze, les compagnes de la sagesse. Ces vertus, que Jeanne a déployées dans la conduite des affaires séculières, ne nous sont point données par la nature ; on les acquiert par l’étude et l’exercice, à moins qu’elles ne soient infuses dans l’âme, par une grâce spéciale de Dieu. Mais quelle étude et quel exercice pourrait-on signaler de la part de cette jeune fille, qui n’avait jamais vécu qu’au milieu de gens agrestes et simples, à la suite des troupeaux ? Il faut donc que la grâce de Dieu ait instruit celle que ni l’art ni la nature n’avaient formée.

C’est de la grâce, en effet, qu’il convient d’estimer qu’elle avait appris à ne jamais combattre contre le droit, à ne céder à aucune affection humaine, mais à se conduire uniquement par le zèle de la justice, à rendre à chacun ce qui lui était dû. Il faut bien peser les propres paroles de Jeanne, lorsqu’elle disait qu’il avait plu à Dieu d’ainsi faire par les mains d’une simple et pauvre fille.

Qui donc, sinon Dieu, était capable de lui donner soudain une intelligence si élevée au dessus de sa faible nature, que, parmi des opérations militaires si ardues, si compliquées et qu’elle n’avait jamais vues, elle pût se passer de tout secours ou conseil humain, ne rechercher, ainsi qu’elle le déclarait, que le conseil et le secours du Dieu tout-puissant, de saint Michel, de sainte Catherine et de sainte Marguerite, et, avec ce conseil et ce secours, poursuivre, elle une pauvre fillette absolument ignorante de l’art de la guerre, des œuvres de guerre si grandes et si pénibles, surpasser l’habileté des plus habiles capitaines, confondre leurs desseins et briser leurs forces orgueilleuses ?

Ne voit-on pas là l’intervention de Celui qui conduit les guerres dès leurs commencements, dont la puissance ne s’appuie pas sur la multitude, dont la volonté ne se règle pas sur la vigueur des coursiers ? l’intervention de Celui qui, fléchi par les prières de David, frappa d’inanité les calculs d’Achitophel ? — Car il n’est pas de sagesse, pas de prudence, pas de conseil, qui tienne contre Dieu. On pourra harnacher les chevaux pour le combat, mais c’est Dieu qui donnera la victoire. — Il lui est facile de faire la multitude prisonnière du petit nombre ; pour le Dieu du ciel, délivrer un peuple avec une grande armée ou avec une poignée d’hommes, est absolument la même chose : la victoire ne vient pas de la multitude, mais du Ciel qui donne la force et le courage.

Je ne veux pas pourtant, par ces autorités et ces exemples tirés de l’Écriture, tourner ma bouche contre le Ciel, assimiler les exploits de cette jeune fille à ceux qui sont rapportés dans nos saints Livres, et prétendre qu’on doit porter un jugement identique sur ceux-ci et sur ceux-là. À Dieu ne plaise ! Je n’entends établir aucune comparaison, mais uniquement, et toute saine interprétation étant sauve, insinuer, par induction, que Jeanne, elle aussi, a pu être suscitée par Dieu plutôt que par l’esprit mauvais, et qu’il faut présumer qu’il en a été ainsi.

Deuxième raison. — Je la tire du renom de vertu, et de l’opinion de vie chrétienne et digne d’éloges, dont la jeune fille a joui, se montrant toujours irrépréhensible dans sa con duite, ses actes, ses paroles.

Et d’abord, quant à la foi. — La foi de Jeanne résulte de la teneur même du procès : Je vous certifie, répondait-elle à ses juges, que je ne voudrais rien dire ou faire contre la foi chrétienne. Si j’avais dit ou fait quelque chose, que les clercs reconnussent être contre la foi chrétienne, établie par Notre-Seigneur, je ne voudrais pas le soutenir, mais je le rejetterais. J’ai la ferme confiance de n’avoir point défailli et de ne vouloir point défaillir dans notre foi. Ces paroles montrent qu’elle pensait juste au sujet de la foi, qu’elle la voulait pure de toute erreur, 108à l’encontre des fils de Satan, qui cherchent à l’altérer, et qui, à l’imitation de leur père, non contents d’aimer leurs erreurs, s’efforcent de les faire aimer des autres, afin de les mieux dissimuler. Quant à eux, les enfants de Dieu ne cherchent qu’à se dépouiller de leurs erreurs, et pour cela, se montrent dociles envers ceux qui les corrigent. C’est ce que demandait Jeanne, et ce qui prouve que son esprit était bon, et venait de Dieu.

Mais parce que la foi sans les œuvres est une foi morte, Jeanne joignait les œuvres à la foi, s’appliquant à garder la crainte de Dieu et à s’abstenir du péché ; ce qui résulte encore de ses paroles, rapportées au Sommaire du procès.

Ce ne sont pas là les sentiments des fils de Satan. Les fils de Satan veulent accomplir les désirs de leur père, désirs qui ont toujours le mal pour objet. Celui-ci leur fait haïr la vertu, aimer le vice ; sans cesse il les excite au péché.

Saint Isidore nous enseigne à discerner ainsi les serviteurs de Dieu des fauteurs du démon. Le démon flatte ses fauteurs, et moleste les serviteurs de Dieu. N’étant pas maître d’eux, il les persécute. Ne pouvant régner sur leur cœur, il les combat à l’extérieur, et leur fait une guerre cruelle. Mais le saint Esprit pourvoit à ce qu’ils devinent les embûches de l’ennemi, et bien qu’ils sentent en eux ce qu’il y a de terrestre, ils le dépouillent, autant qu’ils peuvent, par les œuvres saintes, pour mériter d’être trouvés du nombre des amis de Jésus-Christ.

Il en va tout autrement des fauteurs du diable. Le diable les trompe par toutes les séductions du vice. Il les fascine par ses promesses, les attire par l’appât des biens terrestres, dont il leur exagère la nécessité. Il leur montre, dans les supplices éternels, des peines légères et transitoires. Il fait si bien, en un mot, qu’il enfonce ces malheureux dans l’amour effréné des biens de ce monde et des plaisirs sensuels, pour les précipiter avec lui dans l’abîme.

Mais Jeanne fuyait les vices et spécialement la cupidité, ne voulant rien des biens de la terre et ne désirant que le salut de son âme. Elle fuyait les plaisirs de la chair, et gardait la virginité qu’elle avait vouée à Dieu. Vainement l’inventeur du mal envoya-t-il ses suppôts pour la faire dévier de sa sainte résolution. Ils furent vaincus, ainsi qu’il appert du procès préparatoire. — Preuve manifeste que Jeanne ne doit pas être rangée parmi les esclaves de Satan, mais parmi les servantes du Christ, puisque ce qui distingue celles-ci, c’est surtout la crainte de Dieu et l’abstention du péché.

Cependant, d’après saint Grégoire, il ne suffit pas de ne pas faire le mal, il faut encore s’appliquer aux œuvres de bien. C’est à quoi précisément s’appliquait Jeanne, ainsi que je l’ai appris. Elle priait avec humilité, entendait dévotement plusieurs messes, se confessait et communiait souvent : toutes œuvres en opposition avec Satan.

Qui se confesse sincèrement, dit saint Ambroise, n’a point à craindre d’avoir le démon pour accusateur. Le démon n’a plus sur lui aucun pouvoir ; car la confession est le salut des âmes, la ruine des vices, le rétablissement des vertus, la défaite des démons. C’est un dard qui transperce Satan. Jeanne, en se confessant souvent, tenait le démon sous ses pieds. Elle ne le suivait pas, ne l’imitait pas ; elle lui devenait au contraire absolument dissemblable, autant qu’ennemie de ses pompes et de ses œuvres.

Dira-t-on que les confessions de Jeanne pouvaient être feintes, simulées, sans sincérité, ce qui est, d’après saint Bernard, un degré de l’orgueil ? Je répondrai que, le doute fût-il possible, les saints et l’un et l’autre Droit nous ordonneraient d’interpréter la chose en bonne part ; mais que nous avons, de la piété de ses confessions, un excellent témoignage, contenu au procès préparatoire, celui de son confesseur, Frère Martin Ladvenu.

Ce qui, de plus, la recommande grandement, c’est que, à la suite de ces confessions, et munie qu’elle était des autres armes qui renversent l’esprit mauvais, Jeanne, ainsi que je l’ai 109appris par une relation fidèle, aimait à communier souvent, et communiait avec grande foi et dévotion.

Sublime mystère que celui de l’Eucharistie, au-dessus duquel s’ouvrent les cieux, auquel assistent les anges, et qui unit les extrêmes, l’extrême bassesse à l’infinie grandeur, ainsi que le remarque avec admiration saint Grégoire, au 4e livre de ses Dialogues ! Mystère, qui rappelle la bienheureuse Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et fait commémoration de sa très sainte mort ; mystère qui efface les souillures du péché, accroît les vertus, engraisse l’âme de l’abondance de tous les dons spirituels : d’où vient, dit le Maître des Sentences, qu’il est excellemment dénommé Eucharistie, c’est-à-dire, bonne grâce, ce sacrement ne nous conférant pas seulement un accroissement de grâce et de vertu, mais nous donnant, tout entier, Celui qui est la source et le principe de toute grâce.

Heureuse l’âme qui a faim d’une telle nourriture, est altérée d’un tel breuvage, et se nourrit d’un pareil aliment ! Elle mange le pain des anges, le pain descendu du ciel, le pain qui transforme en lui celui qui s’en nourrit. Elle devient un avec le Christ ; le Christ se l’incorpore dans l’unité, car, ainsi que l’enseigne saint Augustin, le Christ fait son corps mystique de tous ceux qui se nourrissent de lui, dans son sacrement.

L’âme de Jeanne, ainsi qu’elle le déclarait, avait une faim ardente de cette nourriture divine, de ce pain céleste, et elle s’en nourrissait fréquemment. Il y a donc présomption qu’elle appartenait au corps mystique du Seigneur.

À la vérité, il y a deux manières de manger ce pain céleste. On peut le manger sacramentellement, et les méchants comme les bons le mangent de cette manière. On peut aussi le manger spirituellement, et il n’y a que les bons qui en usent de cette façon. De là, une disparité immense : les mauvais le mangent pour leur condamnation, et les bons, pour leur récompense éternelle.

Si l’on voulait calomnier Jeanne, on pourrait donc essayer d’établir que ses fréquentes communions ne sauraient la recommander, puisque, aussi bien, elle recevait peut-être l’Eucharistie à la manière des méchants. Mais on peut d’abord répondre que, dans le doute qui accompagne les communions d’autrui, on doit interpréter en bonne part.

On peut ensuite lui faire application des principes posés par saint Thomas. Nul homme, dit le Docteur angélique, quel que soit son éloignement du péché, ne peut avoir la certitude d’être dans les conditions requises pour bien communier saintement, car nul ne sait s’il est digne d’amour ou de haine : Parce que je ne suis conscient d’aucune faute, dit l’Apôtre, je ne suis pas justifié pour cela. Cependant on peut avoir une grande présomption, en sa faveur, surtout d’après les quatre signes suivants : 1° si l’on écoute dévotement la parole de Dieu ; 2° si l’on se sent prêt et tout disposé à faire le bien, car les actes, dit saint Grégoire, sont les preuves de l’amour ; 3° si l’on a le ferme propos de s’abstenir désormais du péché ; 4° si l’on a une vraie douleur des fautes passées.

Doit-on communier souvent ? — Saint Thomas répond : Les mystères qui s’accomplissent dans ce Sacrement, ont une certaine ressemblance avec ce qui se passe dans l’alimentation du corps. Parce que l’action de la chaleur naturelle et l’exercice du travail produisent comme une continuelle déperdition de forces, le corps doit prendre une nourriture fréquente, pour réparer ses pertes, de peur que celles-ci n’entraînent la mort. De même, la concupiscence, qui nous est innée, et les occupations extérieures produisent dans l’âme une déperdition de cette dévotion et de cette ferveur qui recueillent l’homme en Dieu ; et par suite, il faut que ces pertes spirituelles soient réparées à plusieurs reprises, de peur que l’homme ne s’éloigne peu à peu et ne finisse par se séparer totalement de Dieu.

Mais est-il louable de communier très souvent ou même chaque jour ? — Saint Thomas 110répond encore : Deux choses sont requises de celui qui reçoit ce Sacrement : le désir d’être uni à Jésus-Christ, désir qui est l’effet de l’amour ; et le respect du Sacrement, respect qui appartient au don de crainte. Le désir pousse à la fréquente communion, et le respect en tient éloigné. Si donc quelqu’un sent par expérience que la réception quotidienne du Corps du Seigneur augmente en lui la ferveur de l’amour, sans diminuer son respect pour le Sacrement, celui-là doit communier chaque jour. Que si, au contraire, il sent que la communion fréquente diminue en lui le respect et n’augmente pas beaucoup la ferveur, il doit s’en abstenir de temps en temps, pour accroître en son âme et le respect et la ferveur. Mais quant à ceci, chacun, d’après saint Augustin, doit être laissé à sa propre expérience.

Jeanne recevait fréquemment la sainte Eucharistie. Si elle avait eu la témérité de s’en approcher indignement et de science certaine, sa ferveur et sa dévotion n’auraient pu s’accroître en vertu de semblables communions. On sait quels sont les épouvantables effets des communions indignes. La communion indigne, dit le Maître des Sentences, enchaîne l’homme, prépare sa damnation, scandalise le prochain, démantèle l’âme et la dévaste, y introduit la tentation, provoque la colère de Dieu, abrège la vie temporelle, dépouille l’homme des dons gratuits. La communion indigne éteint toute dévotion, toute ferveur, enflamme la concupiscence, ferme l’âme à Jésus-Christ et l’ouvre au démon qui la soumet à une horrible servitude. Ces effets nous permettent de conjecturer quels sont ceux qui communient dignement et ceux qui communient indignement.

Or, en ce qui concerne Jeanne, autant que la fragilité humaine peut le constater, nous ne voyons aucun des effets de la communion indigne, mais au contraire tous les effets de la bonne communion. Les fruits de la communion sont nombreux ; mais le principal d’entre eux, dit saint Thomas, est cette transformation mystérieuse du communiant en Jésus-Christ, transformation qui rappelle le Vivo jam non ego de l’Apôtre. De cette transformation résultent l’accroissement des vertus et la réparation des forces diminuées par les péchés antécédents. La communion ravive la ferveur, qui est de nécessité actuelle dans la réception de ce Sacrement, et à laquelle se doivent joindre la pureté de l’âme et du corps, ainsi que l’élévation de l’esprit vers Dieu.

Tous ces effets semblent manifestes dans Jeanne. Elle était transformée en Jésus-Christ, puisque, ainsi qu’il a été dit, elle attribuait à Dieu toutes ses actions, même les plus éclatantes, fuyait le péché, n’avait d’ardeur que pour son salut et l’accomplissement de sa mission, n’entreprenait rien qu’au nom de Jésus, de Marie, de saint Michel, de sainte Catherine et de sainte Marguerite. D’un autre côté, ce qui a été noté touchant son amour de la confession, de la virginité, delà prière, prouve en elle l’accroissement des vertus ; et son amour toujours plus en flammé pour le divin Sacrement, sa dévotion toujours plus grande pour le saint Sacrifice, prouvent qu’elle réparait sans cesse les forces spirituelles que l’imperfection humaine pouvait diminuer dans son âme.

Troisième raison. — Jeanne a toujours abhorré les sortilèges de ces femmes qui vont, dit on, jusqu’à voler dans les airs. Jamais elle n’a eu de rapports avec elles ; elle les détestait, ainsi qu’elle le déclara au procès. Elle connaissait donc la différence qui existe entre les révélations divines et les illusions diaboliques. Elle avait en abomination les sortilèges, et avec eux tous les vices ; ce qui montre bien que c’est de Dieu et non du démon qu’elle avait reçu les dons qui brillaient en elle.

Quatrième raison. — Avant de consentir à la recevoir, et à ajouter foi à ses paroles, le roi fit examiner Jeanne, durant trois semaines, par des clercs et des hommes de savoir ; lesquels, après une enquête sérieuse et habile, conclurent qu’il n’y avait rien que de bon dans cette fille : ce qui est consigné au procès.

111Cette décision du roi était dictée par la prudence : ses résultats prouvent aussi en faveur de la Pucelle.

II. Présomptions et vraisemblances tirées des saints qui apparaissent à Jeanne, et lui faisaient des révélations.

Première présomption. — Jeanne dit que les saints lui apparaissaient environnés de lumière et de clarté. Ce n’est pas la manière des anges de ténèbres. Ce n’était pas même la manière des bons anges, dans l’ancien Testament. La glose remarque que ceux-ci n’apparurent ainsi lumineux que depuis l’avènement du Seigneur.

Deuxième présomption. — La première apparition, dit Jeanne, la remplit d’effroi, la seconde de même, mais ceux qui lui apparaissaient, la consolèrent : ce qui est le propre des bons anges, qui cherchent à consoler et à réjouir les hommes, tandis que les démons ne cherchent qu’à accroître la terreur et le trouble qu’ils voient causés par leur présence.

Troisième présomption, tirée des avis intimes et salutaires que les saintes donnaient à Jeanne, ainsi qu’elle l’a déclaré : se confesser souvent, fréquenter l’église, se bien conduire, garder la virginité. La virginité, dit saint Augustin, c’est, dans une chair corruptible, une perpétuelle aspiration à l’éternelle incorruption. Par la continence, l’homme triomphe de son ennemi domestique ; et pourvu qu’il n’omette pas les autres œuvres, par la pureté de son âme et de son corps il se conforme parfaitement à Jésus-Christ.

C’est cet état de virginité que Jeanne déclarait avoir voué à perpétuité, sur le conseil de ses saintes. Des avis aussi salutaires, et qui mènent si sûrement au ciel, sont particulièrement odieux à l’esprit mauvais et jaloux ; il ne les eût jamais donnés à Jeanne, ou ne l’eût fait que pour la perdre plus sûrement.

Jamais les apparitions de Jeanne n’en ont agi de la sorte avec elle. Jamais, après lui avoir donné des avis salutaires, elles ne lui ont fait entendre une seule parole capable de la détourner de Dieu, de la foi, ou de l’induire à quoi que ce soit de contraire aux bonnes mœurs et au salut de son âme. — Ces apparitions ne procédaient donc pas de l’esprit mauvais.

Que si l’on oppose qu’elles lui ont conseillé, en violation de la loi, de prendre un vêtement d’homme et des armes, on verra plus loin qu’il est aisé de répondre à cette objection.

III. Présomptions et vraisemblances tirées des apparitions elles-mêmes.

Première présomption. — Les apparitions laissaient à Jeanne un tel désir, une telle ardeur céleste, qu’elle eût voulu les suivre, si elle l’avait pu. Elle l’a déclaré au procès, si j’ai bonne mémoire ; elle a insinué que ces apparitions lui laissaient une joie mêlée de tristesse. Elle pleurait, parce que le poids de sa mortalité l’empêchait de s’élever avec ses saintes. Signe probable du bon esprit, que les saints reconnaissent par une saveur intime, tandis qu’ils discernent par un effet contraire les fausses manifestations du trompeur. Non qu’il faille affirmer que Jeanne a reçu, d’une manière aussi complète que les saints, le don du discernement des esprits. Mais il suffit de penser, sauf décision de l’Église, et en dehors de la foi, que ce désir éprouvé par Jeanne était une marque de la sainteté des esprits qui lui apparaissaient.

Seconde présomption. — Dans ces apparitions, Jeanne se munissait souvent du signe de la croix, quoique, de son propre aveu, elle ne le fît pas toujours. L’esprit trompeur n’aurait 112pu supporter ce signe, et les illusions de Jeanne se fussent évanouies dès qu’il eût été formé. Nous le voyons par les actes de la vie des saints, et nous le comprenons du reste. Le signe salutaire de la croix proclame la victoire du Christ, la ruine de Satan, la destruction des enfers. Satan ne peut le supporter. Grâce à la vertu de la croix, le diable qui s’était servi du bois pour tromper l’homme et le chasser du Paradis terrestre, se trouve trompé à son tour par le bois. Aussi ce signe nous est-il donné, comme la circoncision était donnée à Israël, pour distinguer le fidèle de l’infidèle. C’est notre casque, notre bouclier, notre trophée, l’arme victorieuse avec laquelle nous chassons l’universel dévastateur. — Jeanne, armée du signe de la croix, ne pouvait subir, au lieu d’apparitions saintes, les fantômes de l’esprit mauvais.

IV. Présomptions et vraisemblances tirées de la personne du roi Charles VII et de celles des rois ses prédécesseurs.

Première présomption. — Jeanne venait pour délivrer le roi et le royaume. Or, les anges mauvais ne concourent pas à une œuvre de miséricorde comme celle-là, étant d’ailleurs supposé, comme chose notoire, que Jeanne n’avait aucune vue tyrannique ou d’excès, de cupidité, de vengeance ou d’oppression injuste de ses adversaires, et qu’elle ne poursuivait que la cessation de maux accablants.

Il est inutile de réfuter l’objection que pourraient faire les Anglais, à savoir, que leur domination n’était pas injuste, sans titre, et que partant les anges ne pouvaient intervenir contre eux, les anges ne prêtant pas leur secours pour combattre le bon droit. — Je ne vois ni le droit des Anglais, ni leurs titres, je n’en vois pas même l’ombre, et je vois mille excellentes raisons à leur opposer.

Seconde présomption : Les grandes vertus et les mérites des rois, prédécesseurs de Charles. — On est fondé à croire que ces mérites ont affermi le royaume, en obtenant de Dieu la mission de Jeanne.

Parmi les rois qui régnèrent sur le peuple de Dieu, trois seulement furent agréables au Seigneur, David, Ézéchias et Josias. Néanmoins, en leur considération, et surtout en considération de David, Dieu passa sur les iniquités des autres, frappant ce peuple de durs châtiments, qui allèrent jusqu’à la captivité, mais ne permettant pas qu’il pérît entièrement, parce que la multitude de ses miséricordes arrêtait les rigueurs de sa justice.

Pour nous, que ne sommes-nous pas autorisés à penser et à croire pieusement de ce beau royaume de France, gouverné jadis par tant de rois de sainte mémoire !

Il convient et il faut que les rois brillent au-dessus de tous leurs sujets : 1° par la vérité et la clémence ; 2° par l’humilité et l’obéissance ; 3° par la magnanimité et la sagesse ; 4° par la dévotion et la vie sainte ; 5° par le zèle de la foi pour l’Église ; 6° par le bon gouvernement ; 7° par le courage et la force.

Les rois doivent briller par la vérité et la clémence. — La miséricorde et la vérité, dit l’Esprit-Saint, sont les gardiennes du roi, et la clémence fortifie son trône. C’est ce que saint Ambroise enseignait à l’empereur Théodose, lorsqu’il lui recommandait de ne prononcer aucune sentence de mort avant d’avoir pris trente jours de réflexion. En d’autres termes, les princes doivent juger avec grande pondération, en mettant de côté toute colère et toute fureur. On attribue à Constantin cette belle parole : La dignité de l’empire romain est subordonnée à sa clémence : que nous servirait d’avoir vaincu les Barbares, si nous étions vaincus par la cruauté ? Dans le combat, on se montre plus fort que l’ennemi. Après le combat, on doit se 113montrer, par la clémence, plus fort que soi-même. Celui-là prouve qu’il est le meilleur des maîtres, qui se fait visiblement le serviteur de la clémence. Aussi convient-il par dessus tout que les princes possèdent cette vertu.

Ils ne doivent pas négliger davantage l’humilité et l’obéissance. — Humiliez-vous en raison même de votre grandeur, dit encore l’Esprit de Dieu, et vous trouverez grâce devant le Seigneur. Tous les princes doivent s’humilier et obéir à l’Église, parce que, dit saint Grégoire, la responsabilité croît avec les dons reçus, et, conséquemment, le prince doit être d’autant plus humble d’esprit et plus empressé à servir Dieu, qu’il se voit astreint par les faveurs dont il a été prévenu, à rendre des comptes plus rigoureux.

David brilla par ces vertus ; son cœur fut droit devant le Seigneur, obéissant à sa loi et à ses prophètes. Miséricordieux envers ses ennemis, et ne vengeant avec rigueur que les injures faites à Dieu, son jugement se tint dans la vérité, et le Très-Haut affermit à jamais son trône. — Mais le royaume de France n’a-t-il pas eu, en la personne de Clovis, un autre David ? Et faut-il passer sous silence le très pieux Childebert, qui luttait de charité avec son évêque, saint Germain de Paris ? — Car le bon prince, dit saint Isidore, sans faire tort à qui que ce soit, enrichit les pauvres, et souvent sa miséricordieuse clémence donne ce que sa juste autorité pourrait prélever sur les peuples.

Les rois doivent se distinguer par la magnanimité et la sagesse. — Nul, si ce n’est Dieu, ne peut donner cette sagesse, dont l’Esprit-Saint nous enseigne la nécessité : Rois, écoutez et comprenez. La puissance vous a été donnée par Dieu, et la force par le Très-Haut, qui interrogera vos œuvres et scrutera vos pensées. C’est donc à vous, ô rois, que s’adressent mes discours, afin que vous appreniez la sagesse, et que vous régniez à jamais : un roi sage est la stabilité de son peuple.

C’est par la sagesse que Salomon acquit autrefois la magnanimité ; la magnanimité qui s’étend à tout, aux vertus, aux mœurs, aux libéralités, aux victoires, aux œuvres pies, aux œuvres grandes et glorieuses.

Mais sous tous ces rapports, je vois dans la royale maison de France un autre Salomon, choisi par le Seigneur et élevé par lui au-dessus de tous les rois de la terre, ce Charlemagne qui reçut le nom de Grand surtout de la grandeur de ses vertus. En tout, il fut grand : par ses œuvres pies et ses œuvres immenses ; par ses victoires et ses libéralités ; par sa dévotion envers Dieu et le Saint-Siège apostolique ; par sa soumission et son obéissance ; par son amour et son culte des choses de l’esprit ; par son zèle pour la foi, sa sollicitude pleine de respect pour la sainte Église et ses ministres.

Les rois doivent enfin s’illustrer par la dévotion, la sainteté de la vie, le zèle de la foi, le bon gouvernement, le courage et la force. — Il faut que tout roi sache la loi de Dieu, et rende à son Créateur un culte au-dessus de tout culte, afin, nous dit l’Esprit-Saint, qu’il apprenne à craindre le Seigneur et à garder ses paroles ; afin que son cœur ne s’élève point par la superbe, qu’il n’incline ni à gauche ni à droite, et que lui et ses fils règnent longtemps. Il faut qu’un roi sache d’abord se bien gouverner. Plus le rang est élevé, dit saint Isidore, plus le péril est grand ; plus grande est la splendeur de la dignité, et plus lourde est la faute. C’est folie que de vouloir commander aux autres, quand on ne sait pas se commander à soi-même. Lorsque l’iniquité est sur le trône, dit Boèce, la vertu n’est pas seulement frustrée de sa récompense, elle gît sous les pieds des scélérats. Les mauvais exemples des rois sont le malheur et la ruine des multitudes. Ces rois seront jugés au tribunal du Roi des cieux ; et l’Écriture atteste qu’un jugement très dur et des tortures puissantes sont réservés aux puissants de ce monde. — Que les rois, ajoute-t-elle, considèrent leur vocation, et ils redouteront le péché ; car ce n’est pas seulement pour dominer sur les peuples, mais aussi pour leur servir 114de modèles, qu’ils ont été établis. De son côté, l’Église, lorsqu’elle les couronne, leur rappelle de toute manière qu’ils doivent être les humbles serviteurs de Dieu, les vengeurs de la justice, les zélateurs de la foi, les soutiens de la sainte Église. — Ainsi furent, chez le peuple choisi, les saints rois Ézéchias et Josias.

Ainsi furent aussi chez nous le pieux roi Robert et le très saint roi Louis IX. — Rappelons-nous la glorieuse et ineffable mémoire de cet ami de Dieu, miroir sans tache de toutes les vertus, vrai sommet de perfection, que notre mère la sainte Église a inscrit au catalogue de ses saints, qu’elle honore, invoque et vénère...

Qu’elle est donc grande, cette royale maison de France ! qu’elle est noble, cette élue de Dieu ! qu’elle est vénérable, cette royale souche d’où sont issus de si glorieux et si vertueux princes ! — Eh ! quoi ? penserons-nous que Dieu a délaissé pour jamais une maison qu’il a honorée de tant de prérogatives ? Loin de nous ce soupçon. En père miséricordieux, il l’a souvent châtiée, parce qu’ainsi l’exigeaient ses fautes ; mais il ne l’a point rejetée.

Non, il ne faut pas croire que cette maison si profondément enracinée dans la foi catholique, fondée sur les mérites de tant de saints rois, ait pu être si longtemps le jouet d’une magicienne, d’une femme sacrilège, suppôt des démons et misérable inventrice d’apparitions supposées. Cela ne se peut, alors surtout que le roi régnant était animé des intentions les plus droites, et que, accablé par l’immense tribulation, il ne consentait ni à pécher, ni à user d’aucun mauvais artifice, ayant même une particulière horreur d’appeler les démons à son aide et conseil, n’attendant que du Ciel sa délivrance, et voulant pour cela que Jeanne fût examinée avec soin par les docteurs.

Aussi estimé-je que nous pouvons croire pieusement que le Dieu très-haut et tout-puissant, qui frappe et qui guérit, qui humilie et qui relève, qui n’abandonne pas ceux qui espèrent en lui, a daigné, surtout en considération des mérites de saint Louis et des autres pieux rois de France, nous visiter dans sa miséricorde, au moyen de cette unique et simple jeune fille, guidée peut-être et soutenue par le bienheureux archange saint Michel et les saintes vierges Catherine et Marguerite.

Dieu n’aura pas voulu, sans doute, que notre délivrance pût être attribuée à l’humaine sagesse, à l’habileté des hommes ou à leur puissance, mais uniquement à son infinie miséricorde, à sa clémence et aux mérites des saints rois qui ont jadis gouverné la France. Dieu aura voulu qu’on se rappelât les oracles déjà cités : Qu’il lui est facile de faire tomber des multitudes aux mains d’une poignée d’hommes, et que ce n’est pas le nombre mais le Ciel qui décide de la victoire.

Quoi qu’il en soit de toutes les raisons qui viennent d’être déduites, il semble qu’on peut conclure avec vraisemblance, et croire pieusement, que Jeanne n’a pas été suscitée par le mauvais esprit, mais plutôt par l’Esprit de Dieu. — Je pense toutefois qu’il faut, en cette matière, laisser tout au jugement de Dieu, et s’abstenir de toute décision ou définition téméraire.

Restent à résoudre les objections que nous nous sommes faites à nous-mêmes, en abordant la question.

À la première, concernant le vêtement de Jeanne et son armure (cause de si longues et si grandes perplexités pour moi), on peut donner deux réponses :

1° Le port de vêtements d’homme devint licite pour Jeanne, si elle eut, ainsi que Débora, dispense de Dieu… Eut-elle cette dispense ? Nous n’en avons pas la certitude, mais nous sommes portés à le penser par toutes les raisons que nous avons données en faveur de sa mission.

On dira peut-être que Débora a pour elle le témoignage de l’Écriture, tandis que Jeanne 115ne l’a pas ; et que Débora combattait des infidèles, tandis que Jeanne combattait des chrétiens.

En ce qui concerne l’Écriture. — Les quelques saintes, qui ont aussi porté des vêtements d’homme, et que l’Église n’en a pas moins placées sur les autels, n’avaient pas plus que Jeanne le témoignage des Livres saints. Elles n’avaient que le témoignage de leurs bonnes œuvres et de leur sainte vie. Jeanne a, de même, ce bon témoignage de ses œuvres. En affirmant que Dieu la dispensait de cette loi, elle n’affirmait pas une chose impossible à Dieu, immorale ou purement mauvaise. Dans le doute, on devait tout prendre en meilleure part. Que si pourtant les présomptions favorables ne paraissaient pas assez fondées, il me semble qu’on devait, avant de lui appliquer une peine corporelle grave, recourir au Pontife suprême qui est le vicaire de Jésus-Christ.

En ce qui concerne les ennemis combattus par Jeanne. — Ce n’est point en tant que chrétiens, mais en tant qu’ils opprimaient injustement le royaume, que Jeanne combattait les Anglais. Rien ne s’oppose donc à ce qu’elle ait eu pour auxiliaires, dans cette guerre, les anges qui sont les coopérateurs de la justice.

La justice, tout en sauvegardant l’utilité commune, donne à chacun ce qui lui appartient, ne revendique point ce qui est à autrui, néglige son autorité et utilité propres, pour sauver l’équité commune. La justice s’exerce d’abord pour Dieu, ensuite pour la patrie, en troisième lieu pour les parents, en quatrième lieu pour tous. La justice ne connaît ni père, ni mère, elle ne fait point acception des personnes, elle ne connaît que la vérité, et imite Dieu. — La divine Providence a coutume de corriger les vices des hommes par la guerre, en même temps qu’elle exerce par les maux qui en sont la suite la vie juste et digne de louange de ses fidèles serviteurs. Là où intervient la divine Providence, il n’est pas douteux qu’interviennent aussi les saints anges. Toutefois ils ne sauraient intervenir dans la guerre qu’autant qu’elle est juste en elle-même, par sa fin, et conduite par la charité et le zèle de la justice. — De nombreuses conditions sont requises pour qu’une guerre soit déclarée juste ; parmi lesquelles saint Thomas en énumère trois principales et nécessaires, à savoir, une autorité légitime, une cause juste, une intention droite. Il a été prouvé que ces trois conditions se rencontraient dans la guerre que Jeanne fit aux Anglais. Cette guerre était juste, et elle la faisait dignement, ne haïssant personne, aimant tous et chacun, ses amis en Dieu, ses ennemis pour Dieu, combattant par charité, pour la justice et avec grande compassion. D’où il paraît clairement qu’on peut présumer que Jeanne portait les armes et un vêtement d’homme par permission divine et divine disposition.

2° La loi qui défend aux femmes d’user de vêtements d’homme repose surtout sur des raisons de convenance. Elle avait pour but, chez les Juifs, de les éloigner des pratiques idolâtriques et immorales usitées chez les païens. La nécessité, une grande utilité même en peut dispenser, et c’était, à mon avis, le cas de Jeanne. Elle peut donc être excusée de ce chef, surtout si elle se proposait, aussitôt sa mission accomplie, de reprendre les vêtements de son sexe.

À la seconde objection, concernant l’excommunication que Jeanne aurait encourue en vertu du canon : Si qua mulier :

D’après les glossateurs, l’anathème ne tombe que sur ceux qui renient ce Canon, comme les Manichéens, ou qui le violent avec des intentions criminelles et pour favoriser la corruption des mœurs. Il ne frappe pas les femmes qui usent de vêtements d’homme dans une intention droite et pure. Or les vues de Jeanne étaient pures et louables ; elle ne fut donc pas atteinte par l’excommunication portée au dit Canon.

Ce qui vient d’être dit, suffira pour réfuter le premier chef d’inculpation articulé contre Jeanne, dans la sentence qui la condamne comme coupable d’avoir inventé des révélations et apparitions divines.

116§2.
Jeanne a-t-elle été séductrice pernicieuse ?

On appelle pernicieux ce qui est funeste et engendre des calamités, ou celui qui s’emploie à perdre les autres. — Séduire, c’est tromper, ou détourner quelqu’un de sa voie. — Je n’ai point vu, dans tout le Sommaire du procès, que Jeanne ait été pernicieuse, puisque, d’après ses propres paroles, elle avait plus grand désir du salut des hommes que de leur perdition. — Elle ne fut point séductrice, puisqu’elle n’essaya jamais de détourner les autres de la voie de la vérité et du sentier de la foi. Dira-t-on qu’elle a séduit, c’est-à-dire, trompé plusieurs par la feinte de ses révélations ? — Ses accusateurs ont succombé sur ce point ; ils doivent donc succomber aussi sur le chef de séduction.

§3.
Jeanne a-t-elle été présomptueuse ?

La présomption peut être, ou un degré de l’orgueil, ou un excès de confiance en ses propres forces, ou enfin l’une des variétés du péché contre le Saint-Esprit. — Degré de l’orgueil, la présomption fait que, n’étant rien, on s’estime être quelque chose de grand, et qu’on recherche sa propre gloire, non celle de Dieu. — Excès de confiance en soi-même, la présomption persuade qu’on peut réaliser par ses propres forces ce qui les surpasse et ne doit être attribué qu’à la vertu de Dieu. — Péché contre le Saint-Esprit, la présomption fait que, par une fausse confiance en la miséricorde de Dieu, on prétend échapper à la rigueur de ses jugements, tout en demeurant dans le péché.

Jeanne n’a jamais, que je sache d’après la teneur du procès, succombé à aucune de ces présomptions. Jamais elle ne s’est réputée quelque chose de grand, mais une pauvre fille sans instruction. Toujours, elle a voulu qu’on rapportât à Dieu la gloire de ses hauts faits. — Jamais elle n’a fait de fond sur elle-même, mais uniquement sur Dieu. Elle ne s’est point ingérée d’elle-même dans ses grandes entreprises ; ses Voix ont dû l’y contraindre. — Enfin, ses fréquentes confessions prouvent qu’elle craignait les jugements de Dieu. Ses paroles le prouvent aussi, lorsqu’elle déclarait qu’elle ne voudrait pas rester en état de péché mortel, que c’était la chose du monde qu’elle redoutait le plus.

§4.
Jeanne est-elle coupable d’avoir cru légèrement ?

Celui qui croit promptement, dit l’Écriture, est léger de cœur, il succombera par ce défaut. — Il est fort périlleux de croire ainsi, surtout dans les choses spirituelles. Mais en formulant ce grief contre Jeanne, ses accusateurs semblent s’être contredits. Ils l’ont condamnée d’abord pour avoir inventé des apparitions ; et maintenant ils supposent que ces apparitions ont eu lieu, puisqu’elle y a cru légèrement, c’est-à-dire, qu’elle a mal discerné d’où elles provenaient, et manqué de circonspection à leur égard.

Ni l’un ni l’autre ne ressort du procès. Ces apparitions étaient réelles, nous l’avons démontré, autant du moins qu’il est possible de démontrer ces sortes de faits. — Et elle n’y a pas cru légèrement, puisqu’elle n’y a cru, suivant le procès, qu’à la troisième fois, après avoir recouru à la prière, à l’aumône, avoir fait dire des messes ; qu’après avoir éprouvé l’esprit qui les dirigeait, par les salutaires avis qu’elles lui donnaient, les saintes consolations et le goût des choses célestes dont elles laissaient son âme remplie.

117Dans ces conditions, alors même qu’elle se fût trompée, et eût rendu à ces apparitions des hommages immérités, Jeanne n’eût encouru juridiquement aucune condamnation.

§5.
Jeanne a-t-elle été superstitieuse ?

De même que la religion est le culte dû à Dieu, de même, dit saint Thomas, la superstition est un culte rendu illégitimement aux démons. Les pratiques superstitieuses, d’après saint Augustin, ne sont, au fond, que des pactes conclus avec ces esprits réprouvés. Que celui qui se livre à ces pratiques, dit le saint docteur, sache qu’il a prévariqué quant à la foi, quant à son baptême, qu’il est redevenu païen, qu’il a apostasié et gravement excité la colère de Dieu, s’il ne se réconcilie avec lui, moyennant la pénitence imposée par l’Église.

Pourquoi ses accusateurs ont-ils condamné Jeanne comme superstitieuse ? — Après avoir interrogé attentivement le Sommaire du procès, je ne vois pas qu’ils aient pu viser autre chose que l’arbre des fées, l’étendard de la Pucelle et le signe qu’elle donna au roi. Or, en tout ceci, Jeanne ne me paraît pas convaincue de superstition, ni par témoins, ni par ses propres aveux, ce qui serait requis, tant de droit divin que de droit humain, pour sa condamnation.

Quant à l’arbre des fées, Jeanne déclare qu’elle a eu sa première apparition non auprès de cet arbre, mais dans le jardin de son père ; qu’au surplus elle ne croit pas aux fées, qu’elle pense qu’il y a là sortilège, et qu’elle déteste les sortilèges de ces femmes qu’on dit voler par les airs ; qu’elle n’a jamais été de leur nombre.

Quant à l’étendard de Jeanne, il ne présentait aucun signe superstitieux ou satanique, mais des images saintes, les noms de Jésus et de Marie, le signe de la croix. Tout y était à l’honneur de Dieu. D’un autre côté, Jeanne ne croyait pas que cet étendard renfermât quelque chose de fatal. Elle mettait toute son espérance en Notre-Seigneur et n’attribuait qu’à lui la victoire. Loin qu’elle ait par là donné lieu à l’accusation de superstition, elle a prouvé au contraire la pureté et la religion de ses sentiments.

Pour ce qui concerne le signe donné au roi, je regrette de n’avoir en mains que le Sommaire du procès ; cette pièce ne me permet pas d’expliquer certaines expressions, qui, prises au sens matériel, pourraient être mal interprétées. Je pense toutefois qu’elles peuvent être prises en un sens favorable, que Jeanne avait peut-être en vue, et qu’on doit admettre, attendu que les paroles doivent être interprétées, non dans leur sens propre, mais dans le sens que leur donne celui qui les prononce, surtout s’il les interprète lui-même dans ce sens. Au surplus, les paroles de Jeanne, même prises dans leur sens propre, ne justifieraient pas l’accusation de superstition.

§6.
Jeanne mérite-t-elle d’être qualifiée devineresse ou sorcière ?

On appelle devins, d’après saint Isidore et saint Thomas, ceux qui, simulant l’inspiration divine, usurpent indignement ce qui n’appartient qu’à Dieu, à savoir, l’annonce des événements futurs. Suivant saint Jérôme, la divination est toujours prise en mauvaise part. Toute divination provient, en effet, de l’opération des démons, soit qu’on les invoque expressément, soit que, pour s’emparer de l’esprit des hommes, ils s’ingèrent d’eux-mêmes dans la vaine recherche que font ceux-ci des choses à venir.

Fort nombreux sont les modes de divination, parmi lesquels quatorze variétés sont particulièrement spécifiées. Toute divination, quel que soit le mode suivant lequel on l’effectue, est 118prohibée, maudite, condamnée par Dieu et sa sainte Église, comme crime d’idolâtrie et d’infidélité.

Jeanne a-t-elle commis ce crime ? — Dans tout le Sommaire du procès, je ne vois d’autre fondement à cette accusation que l’annonce qu’elle fit de certains événements ou futurs contingents, tels que la délivrance d’Orléans, le couronnement du roi à Reims, et la récupération du royaume par ce prince, événements dont elle déclara avoir été assurée par ses Voix. Ces événements, elle ne pouvait par elle-même les connaître à l’avance et les prédire. Ils lui ont donc été révélés par un autre. Mais par qui ? par l’esprit diabolique de divination, ou par l’esprit divin de prophétie ?

Ce ne peut être par l’esprit de divination. Il n’appartient qu’à Dieu de connaître d’avance les futurs contingents. Les démons ne les connaissent pas, sinon de la manière imparfaite que nous avons dite. Ils se trompent souvent dans leurs prédictions, tandis que les bons anges ne se trompent jamais. Or, il n’y a pas eu d’erreur dans les prédictions de Jeanne. Les événements qu’elle a annoncés, se sont accomplis. Il semble donc que ce n’est pas par l’esprit de divination qu’elle les a connus à l’avance, et prédits.

On objectera qu’elle avait annoncé aussi qu’elle serait délivrée de prison, ce qui ne s’est pas vérifié. À quoi je réponds que, d’après le Sommaire du procès, ainsi que je le comprends, Jeanne, en parlant de sa délivrance corporelle, faisait une interprétation personnelle et fausse des paroles véridiques et véridiquement rapportées par elle, de ses Voix.

Enfin, avant de condamner Jeanne comme divinatrice, il eût fallu, de toute nécessité, désigner le genre de divination qu’elle avait pratiqué.

§7.
Jeanne était-elle coupable de blasphèmes par serment contre Dieu, ses saints, ses saintes ?

Il y a blasphème, selon saint Ambroise, lorsqu’on attribue à Dieu ce qui ne lui convient pas, ou qu’on lui refuse ce qui lui convient. Tout blasphème, selon saint Thomas, paraît emporter une dérogation ou soustraction à quelque bonté excellente, et surtout à la bonté divine. C’est en même temps une infraction à la charité.

Il y a de nombreuses espèces de blasphème, parmi lesquelles celle qu’on reproche à Jeanne, à savoir, le blasphème par serment. Ce dernier se produit, ou par blasphème proprement dit, ou par irrévérence.

Tout prince, soit ecclésiastique, soit séculier, doit mettre tous ses soins, toute sa vigilance à extirper et jeter hors de ses confins ce vice exécrable. S’il ne le fait pas, sa négligence lui sera imputée à iniquité.

Mais après avoir lu tout le Sommaire du procès, je ne vois pas que Jeanne ait commis aucun blasphème par serment contre Dieu, ses saints ou ses saintes. Je vois plutôt qu’elle a toujours profondément révéré le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, de ses saints et de ses saintes.

§8.
Jeanne a-t-elle été contemptrice de la loi divine ?
§9.
Jeanne a-t-elle été coupable de prévarication contre la doctrine sacrée et les lois ecclésiastiques ?

Il ne suffit pas d’accuser, et de déclarer coupable ; il faut prouver. — Or ici, rien n’est prouvé. — Veut-on parler encore des vêtements d’homme et de l’armure ? Dans ce cas, il y a été répondu.

119§10.
Jeanne a-t-elle été séditieuse ?

La sédition est la division introduite, non dans une multitude quelconque, mais dans une cité, un peuple, uni par une loi commune et des intérêts communs. La sédition est un péché grave, parce qu’elle détruit un grand bien, l’unité et la paix. S’en rendent coupables, non seulement ceux qui excitent directement la sédition, mais encore ceux qui la favorisent, ou qui suivent les séditieux.

Ne sont point séditieux, ceux qui, au contraire, leur résistent, en défendant, avec un zèle louable et un esprit de justice, le bien commun. De même, ceux qui renversent un pouvoir tyrannique, constitué non pour le bien de tous, mais dans l’intérêt personnel d’un seul.

Jeanne, d’après ses propres paroles et ses aveux, n’était pas séditieuse. Elle ne se proposait pas, dans ses œuvres de guerre, de semer la division, mais de secourir des opprimés, de rendre la paix au pays, de délivrer le Roi, les bonnes gens et le Duc d’Orléans.

§11.
Jeanne s’est-elle rendue coupable de cruauté ?

La cruauté est un vice opposé à la clémence. On peut la définir l’excès dans le châtiment ou la répression. Elle est l’ennemie de la nature, dit Cicéron. Elle est aussi opposée à Dieu qui est infiniment clément.

On peut être cruel envers les autres ou envers soi-même, et cela de mille manières.

Jeanne n’a pas été cruelle envers les autres. — C’est la pitié et la compassion qui l’ont poussée à subvenir aux maux du royaume. Et dans l’accomplissement de son œuvre, bien loin de se complaire à l’effusion du sang, elle portait elle-même son étendard pour éviter de donner la mort. Elle a écrit aux Anglais pour leur demander de se retirer sans coup férir ; et forcée par eux de combattre, elle n’a tué ni blessé personne.

Jeanne n’a pas été cruelle envers elle-même. — Si elle s’est précipitée de la tour de Beaurevoir, ce fut pour essayer d’échapper aux mains des Anglais, et non pour se tuer. Elle s’était recommandée à Dieu et à ses saints. Elle n’agissait point par désespoir. Au surplus, aussitôt après sa chute, elle se confessa et demanda pardon à Dieu.

§12.
Jeanne s’est-elle rendue coupable d’apostasie ?

Théologiquement, apostasier, c’est se séparer de Dieu, et refuser de lui obéir. — Canoniquement, apostasier, c’est renoncer à la foi, ou à l’état religieux après y avoir fait profession.

Jeanne n’a apostasié, ni par rapport à Dieu, ni par rapport à la foi, ni par rapport à l’état religieux, puisqu’elle ne l’avait pas embrassé. J’ignore donc à quel titre ses accusateurs ont pu la condamner de ce chef, à moins qu’ils ne voient une apostasie nouvelle, celle du sexe, dans le port des armes et des vêtements d’homme, sur quoi il a été déjà répondu.

§13.
Jeanne a-t-elle été schismatique ?

Suivant saint Thomas, le schisme, qui signifie une scission, une déchirure, est opposé directement à l’unité que forme la charité. Or l’unité dans l’Église, ajoute le Docteur angélique, 120doit être considérée sous deux rapports, à savoir, sous le rapport de la connexion ou communion des membres de l’Église entre eux, et sous le rapport de l’union de tous ces membres avec un Chef unique. Ce Chef unique est le Christ, dont le Souverain Pontife est le vicaire ici-bas. On appelle donc schismatiques ceux qui refusent de se soumettre au Souverain Pontife et ceux qui refusent la communion des membres de l’Église qui lui sont soumis.

Péché fort grave, crime exécrable devant le Seigneur, ainsi qu’il l’a montré dans le châtiment infligé à Coré, Dathan et Abiron.

Pourquoi Jeanne a-t-elle été accusée de ce crime, et condamnée pour ce crime ? — Sans doute, et je n’en vois pas d’autre raison dans le Sommaire du procès, parce qu’elle aurait refusé de se soumettre au Pape et à l’Église. Si la chose était vraie, et qu’elle ne pût trouver d’excuse dans la fragilité de l’âge et du sexe, ou dans l’ignorance, elle serait certainement condamnable. — Mais j’examinerai le fait un peu plus loin (§ 16).

§14.
Jeanne s’est-elle rendue coupable d’erreurs multiples dans la foi ?

Bien qu’on puisse établir une différence entre celui qui est coupable d’erreurs dans la foi, et l’hérétique proprement dit, je discuterai cette inculpation en même temps que l’inculpation d’hérésie (§ 20).

§15.
Jeanne s’est-elle rendue coupable de délits multiples contre Dieu et la sainte Église ?

Je discuterai cette accusation en même temps que la suivante (§ 16).

§§ 16, 17, 18.
Jeanne a-t-elle été convaincue d’avoir refusé expressément, d’un cœur endurci, avec obstination et opiniâtreté, de se soumettre au Pape, notre seigneur, et au Concile général ?

Je joins ici trois accusations ou griefs qui se tiennent étroitement. — Il y aurait lieu de disserter, à ce propos, sur la puissance et autorité du Pontife suprême, de l’Église et des saints Conciles œcuméniques. Mais il faudrait à ce grand sujet une grande et longue discussion. Je sursois.

Il est notoire, toutefois, que le Pape, dans l’Église, est le plus grand entre tous, et qu’il a la plénitude déjà puissance, tandis que les autres n’ont qu’une part de la sollicitude. Aussi le Seigneur, après avoir ordonné aux apôtres de jeter les filets, ne dit-il qu’à Pierre seul : Pousse en la haute mer. De même, ce n’est qu’à Pierre seul qu’il dit : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église.

Pierre est donc spécialement le vicaire de Jésus-Christ, et moindre que Dieu, mais, en quelque manière, plus grand que l’homme ; ce que montre admirablement saint Bernard dans son livre De la considération.

Le pouvoir du Pape domine tous les autres pouvoirs. Comme l’enseigne, en effet, Hugues de Saint-Victor, la puissance spirituelle doit instituer la puissance terrestre, et l’amener à l’existence, ainsi que nous le lisons au premier Livre des Rois. Elle doit la juger, si elle n’agit pas bien. Quant à elle, instituée par Dieu, elle n’a, si elle dévie, d’autre juge que Dieu, selon qu’il est écrit dans la première aux Corinthiens : L’homme spirituel juge toutes choses, et n’est lui-même jugé par personne.

121C’est ce qu’a très habilement élucidé et prouvé le Docteur irréfragable, maître Alexandre de Halès. D’après lui, telle est, dans le Pape, la souveraineté du pouvoir sacerdotal, qu’il ne peut être jugé par personne, et peut juger de tous : aussi bien des personnes députées aux choses spirituelles, comme sont toutes les personnes ecclésiastiques, que des personnes députées, sous l’autorité et la direction du pouvoir temporel, aux choses de la terre, comme sont les laïques : cela dans les causes spirituelles des âmes, et à raison du péché, dans toutes les causes terrestres où il se glisse ; car tout laïque, de quelque prééminence et dignité qu’il soit, appartient au for de l’Église et en relève à raison du péché.

Jérémie portait en lui le type de cette puissance spirituelle suprême, lorsque Dieu lui disait : Voici que je t’ai établi sur les nations et les royaumes, pour y arracher et détruire, y édifier et planter.

Car le Pontife suprême a, par commission divine, les deux glaives, le glaive spirituel et le glaive temporel. Dieu les lui a confiés, ainsi que saint Bernard, l’Évangile en mains, l’établit d’une manière vraiment céleste dans son livre au Pape Eugène. Les droits de l’empire du ciel et de celui de la terre ont été confiés au bienheureux Pierre, qui les a transmis à ses successeurs. Le Seigneur a constitué Pierre chef et tête visible de la sainte Église, notre mère, et tous doivent lui donner les marques de la soumission, s’ils veulent se tenir et garder dans l’unité catholique.

C’est pour cela que le Pape siège sur la Chaire Apostolique que le Seigneur lui a assignée, après l’apôtre Pierre, avec la plénitude de la puissance, tant au spirituel qu’au temporel ; et tous doivent recevoir ses sanctions ou décrets, comme s’ils étaient édictés par Dieu, proférés de sa bouche. Tous lui doivent une obéissance pleine et effective, alors même que ses commandements seraient pénibles.

Dans toutes les choses difficiles et ambiguës, il faut s’en tenir inébranlablement à son jugement, et nul n’a le droit de transgresser ses préceptes. Voilà pourquoi le Seigneur très haut et tout-puissant avait statué : Celui qui, dans son orgueil, n’aura pas voulu obéir au commandement du Grand-Prêtre, sera puni de mort ; vous extirperez ce mal du milieu d’Israël, et le peuple à cette nouvelle sera frappé de crainte, et nul dans la suite ne se laissera enfler par l’orgueil.

Le Sauveur, de son côté, n’a-t-il pas dit : Qui vous méprise, me méprise ? et l’Apôtre : Quiconque méprise ce précepte, ne méprise pas l’homme, mais Dieu lui-même ?

Bien plus, quiconque ne se soumet pas au jugement de l’Église, ou à celui du souverain Pontife, que Dieu a constitué Chef de l’Église, mais se révolte avec orgueil contre son pouvoir, tombe sous les coups du glaive spirituel. Rejeté de l’Église, il est promptement englouti par la gueule des monstres de l’enfer ; séparé du Christ, la porte du royaume des deux lui est fermée.

Il n’est permis à personne, dit le pape saint Grégoire, de vouloir ou de pouvoir transgresser les préceptes du Siège Apostolique et les dispositions prises par Nous, en vertu de notre charge. Votre charité doit s’y conformer. Qu’il succombe sous ses propres et lamentables ruines, celui qui aura osé aller à l’encontre des décrets apostoliques. Car il retourne dans l’iniquité du paganisme, celui qui, se disant chrétien, refuse d’obéir à ce Siège suprême ; il est convaincu d’infidélité, encore qu’il paraisse extérieurement être du nombre des fidèles ; car c’est être coupable, en quelque sorte, d’idolâtrie, que de se montrer réfractaire aux ordres du Pontife suprême et de ne vouloir y acquiescer.

Très grand péché que ce péché ! crime qui mérite un très grand châtiment.

Si Jeanne l’avait commis, sciemment et absolument, dans les termes mêmes formulés par 122la sentence qui la condamne, il n’y a pas de doute qu’elle eût encouru, par le fait, les peines les plus graves.

Mais il faut noter avec soin ses paroles. Que si on les pèse dans la juste balance, on pourra voir, ou tout au moins présumer avec vraisemblance, que, dans sa simplicité, elle n’a pas compris tout d’abord ce que c’était que l’Église ; chose qui n’a rien de si étonnant, lorsqu’on sait que des ecclésiastiques lettrés et d’âge mûr ne s’en font pas toujours une idée exacte : à combien plus forte raison, une pauvre fille encore jeune, illettrée, une simple bergère, qui, dans un examen si rigoureux, n’avait personne pour l’instruire et lui servir de conseil ?

Ne voit-on pas, au procès, qu’interrogée si elle voulait se soumettre aux décisions de l’Église, elle répondit de manière à faire comprendre que par le mot Église elle entendait le temple matériel et l’enceinte de ses murs ? — Sa simplicité et son ignorance devaient donc ainsi l’excuser, sinon entièrement, du moins quant à une grande partie de la culpabilité.

On ne voit pas, d’ailleurs, qu’elle ait refusé, avec l’obstination et l’opiniâtreté qui lui sont attribuées, de se soumettre à l’Église et au Souverain Pontife. Parmi les nombreuses paroles qu’elle a dites, alors qu’elle semblait récuser cette soumission, on peut en relever, qui affirment, au contraire, sa conviction touchant la nécessité où sont les fidèles d’obéir à l’Église et au Pape qui est à Rome. — Tous mes actes, toutes mes paroles, dit-elle, sont entre les mains de Dieu, et je m’en rapporte à lui. Je vous affirme que je ne voudrais rien faire ou dire contre la foi chrétienne ; et si j’avais fait ou dit, ou s’il y avait sur mon corps quelque chose que les clercs me dissent être contre la foi chrétienne, établie par Notre-Seigneur, je ne voudrais pas le supporter et je le mettrais dehors. Ces paroles impliquent au moins implicitement la soumission de Jeanne à l’Église.

En voici de plus expresses. Interrogée si elle se soumettait au Pape, aux cardinaux, aux évêques et à l’Église, elle répondit que oui, Dieu d’abord servi ; qu’elle aimait Dieu, le servait, et était bonne chrétienne ; qu’elle voudrait aider et soutenir l’Église de tout son pouvoir ; qu’elle croyait que la sainte Écriture est révélée de Dieu ; qu’elle croyait bien à l’Église qui est ici-bas, et que l’Église militante ne peut errer ni défaillir.

Elle fut plus formelle encore, lorsqu’elle demanda d’être remise au Pape : Pour ce qui est de ma soumission à l’Église, dit-elle expressément, pour tout ce que j’ai dit et fait, qu’on l’envoie à Rome, à notre seigneur le Souverain Pontife, auquel je m’en remets, et à Dieu premier. — Enfin, de nouveau interrogée si elle voulait révoquer ses paroles et ses actes, elle répondit : Je m’en rapporte à Dieu et à notre seigneur le Pape.

Il me paraît, d’après ces paroles, que Jeanne expressément et explicitement s’est soumise au Pape et à l’Église. — On pourrait aussi, du reste, le prouver clairement par le procès préparatoire.

§19.
Jeanne avait-elle encouru l’excommunication ?

On ne peut encourir l’excommunication que par deux voies : 1° par une disposition générale du droit ; 2° par une sentence particulière et personnelle.

Jeanne n’avait pas encouru d’excommunication particulière et personnelle. Il n’y en a pas trace au Sommaire du procès.

Quant à l’excommunication, en vertu de quelque disposition générale du droit, elle n’aurait pu l’encourir, selon la teneur du dit procès, que pour le port des vêtements d’homme, ou pour un refus obstiné de soumission à l’Église et au Pape, chef de l’Église.

Il a été répondu à ces deux griefs, et Jeanne en a été dûment déchargée.

123§20.
Jeanne a-t-elle été justement condamnée comme hérétique ?

Le mot hérésie, dérivé du grec, signifie choix, élection. Il désignait tout d’abord l’élection philosophique, c’est-à-dire, l’opération intellectuelle par laquelle les philosophes, péripatéticiens, épicuriens, stoïciens, choisissaient, dans les doctrines, ce qui leur semblait le meilleur. Ensuite, on appela hérésie, le choix arbitraire fait par certains dans les enseignements de la foi, pour accepter ceux-ci et rejeter ceux-là. Or, en ce qui concerne la foi, nous n’avons pas de choix à faire. Les apôtres eux-mêmes n’y ont rien choisi, et n’ont fait que transmettre fidèlement, dans son intégrité, la doctrine qu’ils avaient reçue du Christ, jetant l’anathème à l’ange lui-même qui y eût opéré quelque changement.

Qu’entend-on par hérétique ? — Ce mot a reçu des Pères plusieurs acceptions, parmi lesquelles six principales. — On a appelé hérétique :

  1. Celui qui erre dans la foi, soit qu’il ait enfanté l’erreur, soit qu’il ait suivi l’erreur d’un autre (saint Augustin) ;
  2. Encore qu’il ne se soit pas séparé de l’Église, celui qui interprète l’Écriture dans un sens qui n’est pas celui qu’a eu en vue l’Esprit-Saint (saint Jérôme) ;
  3. Celui qui est séparé de la communion des fidèles, et qui est privé, ou qui s’éloigne lui-même des sacrements de l’Église ;
  4. Celui qui profane les choses saintes, comme le simoniaque ;
  5. Celui qui doute volontairement dans la foi ;
  6. Celui qui s’efforce d’enlever à l’Église Romaine le sacré privilège de primauté que lui a conféré le Seigneur, chef suprême de toutes les Églises ; ou encore celui qui ne reçoit pas les quatre grands conciles œcuméniques.

Néanmoins, pour que quelqu’un soit réputé hérétique, deux conditions principales sont requises, à savoir, l’erreur dans l’intelligence, ce qui est le commencement de l’hérésie, et l’obstination dans la volonté, ce qui en est le complément. — Tel paraît être le sentiment de saint Augustin, dans son livre De la vraie religion.

Ce n’est qu’après une première et une seconde correction sans résultats, que l’Apôtre ordonne d’éviter celui qui erre dans la foi. N’est point proprement hérétique, en effet, celui qui, tout en se trompant dans les choses de la foi, est disposé à se soumettre à l’autorité légitime chargée de le redresser.

Maintenant, je cherche, dans le Sommaire du procès, à quelle occasion Jeanne a pu être inculpée d’hérésie, et je n’en trouve aucune qui, d’une part, se rapporte à l’un ou à l’autre des différents modes d’hérésie, que j’ai énumérés, et qui présente, d’autre part, les deux éléments essentiels de l’hérésie, à savoir, l’erreur de l’intelligence et l’obstination de la volonté.

Jeanne n’a été hérétique dans aucun des sens indiqués par les Pères et les Docteurs.

Jeanne n’a pas erré dans la foi ; elle l’a confessée hautement. — Jeanne n’a pas douté des vérités contenues dans l’Écriture ; elle a proclamé son inspiration. — Jeanne n a point négligé la réception des sacrements, qu’elle a reçus toujours avec une grande dévotion, qu’elle a jusqu’à la fin réclamés avec instance. — Jeanne n’a pas eu apparence de simonie. — Jeanne n’a pas chancelé dans la foi, dont elle a fait à plusieurs reprises la plus ferme confession. Le procès ne porte pas trace de doute, de sa part ; il n’indique aucun article sur lequel la foi de Jeanne aurait hésité, ce qu’il devrait nécessairement signaler pour que l’accusation fût légitime. — Enfin, Jeanne n’a jamais dénié à l’Église Romaine ou au Pape le sacré privilège de leur Primauté. Qu’on se rappelle ses paroles, déjà rapportées.

Dira-t-on qu’elle a erré, en refusant de se soumettre au Saint-Siège apostolique et à l’Église ? — 124J’ai montré, d’après les propres paroles de Jeanne (§16), qu’elle paraît, finalement, s’être expressément et explicitement soumise à notre saint Père le Pape et à l’Église. Il n’y a donc point là d’objection sérieuse, alors même que, dans quelques endroits du procès, elle semblerait avoir refusé de se soumettre, en faisant des réserves sur ses révélations. J’ai dit comment elle pouvait être excusée de ce chef.

Mais alors même qu’on ne voudrait pas l’excuser sous ce rapport, elle ne serait point pour cela directement et formellement hérétique. Pour qu’elle le fût, il faudrait qu’elle eût déclaré que l’Église Romaine n’est point la tête des Églises, et ne peut pas leur imposer la loi. Par la seule transgression des commandements de l’Église, elle ne serait point tombée dans l’hérésie directe et formelle, malgré qu’elle eût péché très grièvement et encouru les graves châtiments dont j’ai fait mention.

D’ailleurs, alors même qu’elle eût erré par désobéissance ou autrement, elle n’aurait pu être déclarée hérétique que moyennant le concours des deux éléments de l’hérésie, l’erreur dans l’intelligence et l’obstination dans la volonté. Un seul de ces deux éléments ne suffirait pas. Or les paroles que j’ai rapportées, par lesquelles Jeanne proteste de sa foi, de sa soumission à l’Église et au Pape, s’en remet à celui-ci de tout ce qu’elle a dit et fait, et finalement demande qu’on la conduise au tribunal du Pontife suprême, prouvent, à tout le moins, qu’elle n’avait aucune obstination dans la volonté, supposé qu’elle eût commis quelque erreur de l’intelligence.

Son appel au Pape étant ainsi exprimé, on devait y déférer humblement, et remettre la cause au Saint-Siège, près duquel on peut se réfugier utilement, en passant par dessus tous intermédiaires, principalement dans les causes majeures, et par conséquent dans celles où il s’agit de la foi et des articles de la foi, lesquels doivent être définis par le Pontife suprême.

Or, quelle que soit la cause ainsi déférée au Pape, par appel ou de toute autre manière, dès l’instant, tout juge perd le droit d’en connaître. Que s’il l’ose, il prévarique gravement. Par cela même qu’il a déclaré ne pas vouloir transmettre la cause au Saint-Siège, il perd tout pouvoir pour la juger.

Il paraît bien, d’après le Sommaire du procès, que la cause de Jeanne fut ainsi, par sa propre requête, déférée à l’examen dû Saint-Siège. Ses paroles sont formelles. Dès lors, il paraît aussi que nul autre que le Pape ou son délégué ne pouvait ensuite connaître de cette cause, et là juger.

Et de ce chef encore, le procès de la dite Jeanne me paraît entaché de complète nullité.

Mais je n’ai pas eu en mains et je n’ai pu lire ce procès lui-même. Je n’en ai reçu qu’un court Sommaire. C’est d’après lui que j’ai raisonné du mieux que j’ai pu. Je n’ai pas la témérité, dans cet écrit, de définir quoi que ce soit, et je n’entends ni offenser les juges, ni improuver celui-ci ou celui-là, mais seulement rechercher la vérité et l’insinuer humblement.

Il me paraît, d’après le dit Sommaire, que Jeanne n’encourut absolument aucune des inculpations affirmées contre elle dans les vingt articles de la sentence.

Je soumets au jugement et à la décision du Saint-Siège Apostolique et de la sainte Église, ainsi qu’à la correction de tous ceux qui sont plus sages et plus habiles, toutes et chacune des assertions que j’ai émises, non pour définir et trancher les questions, mais pour suggérer la vérité et excuser la Pucelle.

J’offre tous les hommages de mon respect au Roi, notre Seigneur, et prie sa bienveillance de m’être indulgent. — Et hæc ad præsens sufficiant. [Et ceci suffise pour le moment.]

Notes

  1. [184]

    La renommée publique avait depuis longtemps porté jusqu’en Périgord le récit des exploits de la Pucelle, et l’on peut croire sans peine que toutes les sympathies du peuple de cette province, si réfractaire à la domination anglaise, étaient acquises à la mémoire de la sainte héroïne. — Un curieux document, tiré du Fonds Leydet et Prunis, Périgord, nous renseigne un peu à ce sujet : Ex libro computorum civitatis Petrocoricensis, anno 1429 :

    Item, nous avons payé, le treizième jour de décembre, où nous fîmes dire une messe chantée, parce que M. Élie Bodaut était venu dans cette ville, et prêchait à tout le peuple les grands miracles accomplis en France par l’intervention d’une Pucelle, qui était venue trouver le roi, notre Sire, de par Dieu. Et à la dite messe, nous avons fait mettre deux cierges, du poids de un quart et demi, et donné deux sols à l’officiant, M. Jehan de Lascoutz. Monta le tout à la somme de trois sols, quatre deniers et une maille. — (Documentant editum in opere Michaelis Hardy, p. 4.)

  2. [185]

    Pères Belon et Balme, Jean Bréhal, grand Inquisiteur de France, et la Réhabilitation de Jeanne d’Arc, Paris, Lethielleux, 1893, ch. IV.

  3. [186]

    Qu’on ne vienne pas objecter, par exemple, qu’Hélie de Bourdeille fait descendre les Francs des Troyens. N’était-ce pas, à son époque, la croyance ridicule, tant qu’on voudra, mais générale ? Et pour ne citer qu’un fait, particulier à la ville dont l’évêque de Périgueux allait bientôt devenir le Pasteur, est-ce que les Tourangeaux de son temps ne se prétendaient pas les héritiers directs de Turnus, qui aurait, en dépit de Virgile, survécu aux coups d’Énée, et serait arrivé avec ses Rutules jusque sur les rives de la Loire, pour y fonder la ville de son nom : Turnus, Tours ? Est-ce que nos bons aïeux n’ont pas fait jouer, a l’entrée solennelle de Louis XII dans la ville, le Mystère de Turnus, où ces merveilleux commencements étaient tout au long représentés ? Est-ce que l’on ne montrait pas à Tours le tombeau de Turnus, un débris de frise gigantesque, provenant sans doute de l’amphithéâtre gallo-romain, débris que l’on possède encore, et que l’on a remisé au Musée archéologique de Touraine ? — Vouloir tirer à conséquence de pareilles singularités, serait prouver qu’on n’a soi même aucune intelligence de l’époque à laquelle ces fables ont eu libre cours.

  4. [187]

    Paris, Alphonse Picard, 1889.

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