Tome 3 : Livre X
241Livre X Depuis le commencement des interrogatoires, jusqu’au cinquième inclusivement.
Le procès de la Pucelle, (observe M. de L’Averdy), a cela de remarquable qu’il est fait et instruit en tout suivant les règles et les formes de l’Inquisition… La nature de l’affaire, la qualité des juges, le genre des procédures et les procédés qui ont eu lieu, enfin le dénouement lui-même, ne peuvent pas laisser de doute sur l’espèce du procès. […] L’Inquisition a toujours tenu ses procédures secrètes ; le procès dont il s’agit est donc important à examiner sous ce point de vue. […]
L’existence de l’Inquisition a pu devoir son origine à un motif raisonnable, celui de veiller à la conservation de la foi catholique ; mais les formes qu’elle a adoptées et suivies, l’autorité qu’elle s’est arrogée sur les personnes, sa prétention de n’être sujette à aucun examen de la part des tribunaux séculiers, la plus terrible rigueur cachée sous une douceur apparente, et les inconvénients qui devaient naturellement en résulter, 242l’ont fait redouter et rejeter en France. Il paraît que son but est : 1. de constater par des informations extra-judiciaires et des interrogatoires répétés d’office, la certitude de l’erreur qu’on a pu divulguer ; 2. d’instruire ensuite un procès en règle contre ceux qu’elle présume coupables ; 3. de faire juger et condamner l’erreur par des docteurs consultés spécialement à cet effet ; 4. de faire tout ce qu’il est possible pour ramener à la foi ceux qu’on juge s’en être écartés ; 5. de ne jamais faire de grâce aux rechutes, qui sont mises au rang de l’apostasie consommée.
Ce tribunal convient, à la vérité, qu’il n’a aucun droit sur la vie des personnes, et que, lorsqu’il n’a pas pu les ramener à la vérité, elles doivent être livrées au bras séculier, c’est-à-dire à la justice temporelle, en exhortant les juges à traiter le coupable avec douceur ; mais en même temps, par un abus incroyable, il s’est attribué un genre d’infaillibilité des plus alarmants en paraissant dire le contraire.
L’Inquisition part, comme d’un principe certain, du point que les princes ont prononcé la peine de mort contre les sorciers et les hérétiques, ce qui n’était pas vrai généralement en France, où ces peines rigoureuses n’avaient lieu que dans certains cas particuliers. […] L’Inquisition se rend juge de la doctrine et, de la conduite 243des accusés, et, quand elle a prononcé, si les juges séculiers examinaient ce jugement, s’ils prétendaient pouvoir statuer sur la justice ou l’injustice de la décision, ou appliquer des peines moins sévères que la mort, ils se rendraient eux-mêmes coupables aux yeux de l’Inquisition. […] Ainsi l’exhortation que l’Inquisition fait au juge séculier de traiter avec douceur ceux qui sont condamnés en matière de foi, est vraiment dérisoire ; les juges séculiers n’ont autre chose à faire, suivant les maximes de ce dangereux tribunal, que de livrer l’accusé aux bourreaux, et c’est ce qui paraît s’être toujours pratiqué en Espagne, en Portugal et à Goa. Par ce moyen l’Inquisition devient en quelque façon l’Église elle-même dans chaque affaire particulière ; elle s’attribue l’infaillibilité promise à l’Église universelle, et non pas à un tribunal particulier, composé de religieux et de ceux qu’il choisit pour les consulter ou les rendre juges : observation importante, surtout dans l’affaire de Jeanne d’Arc.
Avant de m’engager dans le récit des séances où Jeanne d’Arc fut interrogée, quelques observations sur les documents qui formeront la base de mon travail me semblent absolument nécessaires.
Ces documents se composent premièrement des procès-verbaux de ces interrogatoires ; secondement des dépositions particulières des témoins 244entendus dans les différentes enquêtes du procès de révision.
Si l’on avait la preuve que les procès-verbaux des interrogatoires continssent non-seulement la vérité, mais toute la vérité, et rien que la vérité, relativement à ce qui se passa dans ces séances, il n’y a pas de doute que ces précieux actes ne fussent suffisants pour l’historien.
Mais les inexactitudes, les omissions, les faussetés même que j’ai eu occasion de relever dans les procès-verbaux des assemblées préparatoires, sont d’abord un motif pour ne pas se fier aveuglément au texte de ceux dont l’examen va nous occuper, et que l’évêque de Beauvais avait le même intérêt à altérer.
Une circonstance remarquable vient à l’appui de cette observation.
Plusieurs faits rapportés dans les dépositions particulières ne se trouvent point dans ces procès-verbaux.
Les efforts de l’évêque de Beauvais, pour exercer une influence abusive sur les notaires, relativement à la rédaction des minutes des interrogatoires (efforts dont ces notaires déposent eux-mêmes), doivent encore augmenter la méfiance.
D’un autre côté, la probité courageuse de ces notaires, attestée par plusieurs témoins, peut faire penser que les infidélités auxquelles ils se virent obligés, furent moins nombreuses et moins considérables 245que la situation où ils se trouvaient placés ne semblerait d’abord devoir le faire craindre.
Pour n’exercer moi-même à cet égard aucune influence sur l’opinion de mes lecteurs, je commencerai par rassembler et placer sous leurs yeux les témoignages propres à régler le degré de confiance qu’ils croiront devoir mettre dans les actes sur lesquels j’ai dû principalement établir mon récit.
Boys-Guillaume, l’un des notaires, atteste la fidélité des minutes ; mais il avait intérêt à la soutenir.
Étaient aussi, (dit-il), co-notaires en ce procès maître Guillaume Manchon et maître Pierre Tasquel (ce dernier n’entra que plus tard en fonction), qui fidèlement rédigèrent les interrogatoires et les réponses, ainsi qu’elles sont rapportées dans ledit procès ; car le matin ils enregistraient les interrogatoires et les réponses, et l’après-dîner faisaient à l’envi collation de leurs écritures, et ne firent lesdits notaires aucune chose pour qui que ce soit ; car, quant à cela, ils ne craignaient personne2994.
Nicolas Caval, chanoine de Rouen, et l’un des juges assesseurs,
croit, quant aux notaires, qu’ils écrivirent fidèlement, toute crainte mise de côté (cessante quocunque metu)2995.
Pierre Miger, prieur de Longueville, 246autre juge assesseur,
croit très-véritablement que les notaires qui signèrent le procès furent fidèles, et qu’ils rédigèrent fidèlement les choses qui étaient du procès2996.
Voici maintenant comment s’explique lui-même là-dessus maître Guillaume Manchon, principal notaire-greffier du procès.
Dit qu’en escripvant ledit procez, icelluy suppliant fut plusieurs fois argué de M. de Beauvais et desdits maistres (les juges assesseurs), lesquelz le vouloient contraindre à escripre selon leur ymaginacion et contre l’entendement d’icelle (de Jeanne) ; et quant il y avoit quelque chose qui ne leur plaisoit point, ilz deffendoient de l’escripre, en disant qu’il ne servoit point au procez ; mais ledit suppliant n’escripvit oncques selon fors son entendement et conscience2997.
Entre autres choses, [le secrétaire d’un des juges, qui, de son côté tint note des réponses de la Pucelle], se rappelait avoir entendu dire à ladite Jeanne, parlant à lui et aux notaires, qu’ils n’écrivaient pas bien, (c’est-à-dire avec exactitude) ; et très-souvent faisait corriger2998.
Le bruit courait alors qu’on défendait aux 247 notaires, (dit Nicolas de Houppeville), d’écrire quelques-unes des réponses de ladite Jeanne2999.
Un autre témoin rapporte qu’un jour Jeanne s’écria à cette occasion :
— Hélas, vous écrivez ce qui est contre moi, et vous ne voulez pas écrire ce qui fait pour moi3000 !
Nous trouverons dans la suite plusieurs exemples de cette criante injustice de l’évêque de Beauvais, et nous verrons Guillaume Manchon avouer qu’il n’écrivit pas une réponse de la Pucelle, parce que ce juge inique le lui défendit. Ce qu’il reconnaît avoir fait une fois, peut s’être plusieurs fois renouvelé. Mais s’il semble prouvé que l’évêque de Beauvais empêcha les notaires d’écrire une partie de ce qui pouvait justifier la Pucelle, d’un autre côté il paraît qu’on ne put les déterminer à rien insérer de faux dans leurs minutes ; toute leur inexactitude se réduirait donc à des omissions plus ou moins importantes.
Passons maintenant à la manière dont on procédait à ces interrogatoires. Cela est d’autant plus important à connaître, que les réponses de l’accusée doivent être jugées avec plus ou moins de rigueur, selon le plus ou moins de liberté dont son esprit pouvait jouir.
248Quant M. de Beauvais, qui estoit juge en la cause, accompaigné de six clercs, c’est assavoir, de Beaupère, Midy, Morisse, Touraine, Courcelles et Feuillet, ou aucun autre en son lieu, premièrement l’interroguoit, devant qu’elle eust donné sa response à ung, un austre des assistans luy interjectoit autre question : pour quoy elle estoit souvent precipitée et troublée en ses responses3001.
En vain la malheureuse accusée leur disait :
— Beaux seigneurs, faictes l’un après l’autre3002 !
Ils la fatiguaient sans pitié d’une multitude de questions diverses3003, changeant à tout instant de propos, et passant inopinément d’une demande à une autre3004, pour voir si elle s’égarerait dans ses réponses3005 ; chose d’autant plus probable, que les questions qu’ils lui adressaient étaient difficiles3006, subtiles3007, souvent profondes3008, 249et quelquefois impertinentes3009. Frère Isambard de La Pierre dépose à ce sujet,
que l’on demandoit et proposoit à la povre Jehanne interrogatoires trop difficiles, subtilz et cauteleux, tellement que les grants clercs et gens bien lectrez qui estoient là presens, à grant peine y eussent sceu donner response : par quoy plusieurs de l’assistance en murmuroient3010.
Frère Martin l’Advenu
dit et rapporte que, à sa conscience, on luy proposoit et demandoit questions trop difficiles pour la prendre à ses parolles et à son jugement ; car c’estoit une pouvre femme assés simple, qui à grant peine savoit Pater Noster et Ave Maria3011.
Elle s’en plaignait souvent3012, disant qu’on la vexait trop3013, qu’on lui faisait grand tort de la fatiguer ainsi3014, par des questions souvent étrangères au procès3015, et 250multipliées à dessein3016 ; elle suppliait les juges de ne l’obliger à répondre qu’à un ou deux interrogateurs à la fois3017 ; mais, loin de se rendre à ses justes prières, ils redoublaient leurs persécutions.
Presque chaque jour ils lui faisaient subir le matin des interrogatoires qu’ils prolongeaient pendant trois ou quatre heures, et quelquefois tiraient des dits de ladite Jeanne certaines interrogations difficiles et subtiles, sur lesquelles ils l’interrogeaient de nouveau dans l’après-dînée pendant deux ou trois heures3018, si bien que les docteurs assistants en étaient très-fatigués3019.
La plupart des témoins affirment qu’on n’avait point donné de conseil à l’accusée. Jean Massieu dit
que ladicte Jehanne n’eust oncques aucuns conseils ; et luy souvient bien que ledit L’Oyseleur fut une foys ordonné à la conseiller, lequel luy estoit contraire, plus tost pour la decevoir que pour la conduire.
Et si, (trouve-t-on dans une autre déposition), n’avoit aucun conseil icelle femme pour respondre à tant de maistres et docteurs, et en grans matières, par especial, celles qui touchent par 251revelacions, comme elle disoit3020.
Au reste, personne n’aurait osé la diriger ou la défendre, à moins qu’on ne le lui eût permis3021. Quelques-uns s’étant hasardés à lui donner des explications absolument indispensables, cet acte de pure charité les exposa au plus grand péril3022. Il est probable, au reste, que Jeanne d’Arc n’avait pas demandé de conseil ; se contentant des perfides avis de L’Oyseleur ou de ceux de ses voix, elle n’en désirait point d’autres. Un des témoins prétend, au contraire, qu’elle en demanda un d’abord, mais qu’on lui répliqua qu’elle n’en aurait point3023. Un autre assure même qu’on lui donna un carme pour conseil à la fin du procès3024 ; mais en adoptant ou en rejetant ces deux faits, sur lesquels les autres témoins gardent le silence, il restera toujours constant qu’elle n’eut point de conseil lorsqu’elle en avait le plus grand besoin, et qu’elle resta abandonnée à la trahison de L’Oyseleur, et exposée aux égarements d’une imagination active, que pouvaient avoir exaltée les chagrins d’une longue et cruelle captivité. Enfin, 252selon un des témoins,
c’était une persécution volontaire plutôt qu’un jugement, et ils faisaient du pis qu’ils pouvaient3025.
Qui n’admirerait, après cet exposé, la fermeté, la justesse, la prudence d’un grand nombre de réponses de cette jeune fille, consignées tant dans les procès-verbaux des interrogatoires, que dans les dépositions particulières ! Plusieurs des juges assesseurs convenaient eux-mêmes de l’étonnement que ces réponses leur avait dans le temps fait éprouver. Pierre Miger, prieur de Longueville, trouvait
qu’elle répondait catholiquement et prudemment, attendu son âge et son sexe.
Jean Beaupère, un des assesseurs qui lui étaient le moins favorables, avoue, à l’égard de ses réponses,
qu’elle estoit subtile, et de subtilité appartenant à femme.
Selon d’autres témoins,
elle se gouvernait très-prudemment en ses réponses3026. Elle était très-simple, et cependant répondait avec prudence3027. Elle était, comme on croit, ignorante du droit ; toutefois répondait prudemment3028. Quoique 253jeune, elle était très-avisée (multum cauta) en ses réponses3029. Elle répondait si prudemment, que si un des docteurs qui l’interrogeaient eût répondu à sa place, il n’aurait pas mieux répondu3030. Ladite Jeanne faisait des merveilles dans ses réponses3031. On s’émerveillait beaucoup des réponses de ladite Jeanne3032.
Enfin Jean Fabry, évêque de Démétriade, et l’un de juges assesseurs, assure que ses réponses étaient si bonnes, que pendant trois semaines il crut qu’elles lui étaient inspirées. Jean Marcel, bourgeois de Paris, qui se trouvait alors à Rouen, rapporte à ce sujet les particularités suivantes :
Il entendit dire à certain maître le Sauvaige, de l’ordre des frères prêcheurs, qui plusieurs fois s’entretint de ladite Jeanne avec celui qui parle, qu’il avait été au procès instruit contre elle ; duquel procès ne voulait parler qu’avec grande difficulté ; et seulement lui dit qu’il n’avait jamais vu une femme de cet âge qui donnât tant de peine à des examinateurs. Et s’émerveillait beaucoup des réponses de ladite Jeanne et de sa mémoire ; car elle avait mémoire des choses qu’elle 254avait dites ; et, une fois, comme le notaire écrivait, et rapportait ce qu’il avait écrit, ladite Jeanne dit au notaire qu’elle n’avait pas ainsi répondu, et s’en refera aux assistants : lesquels assistants dirent tous que ladite Jeanne disait bien ; et fut faite correction de cette réponse.
Elle avait une mémoire admirable, (dit un autre témoin) ; car une fois qu’on l’interrogeait touchant quelque chose sur quoi elle avait répondu auparavant, et même depuis huit jours :
— J’ai déjà été interrogée sur cela tel jour, répondit-elle, et ai répondu ainsi.
Cependant Bosguillaume, autre notaire, disant qu’elle n’avait point répondu sur cela, et quelques-uns des assistants affirmant que ladite Jeanne disait vrai : les réponses de ce jour furent lues, et il fut trouvé que ladite Jeanne disait bien ; dont ladite Jeanne fut bien aise (gavisa), disant audit Bosguillaume que s’il faillait une autre fois, elle lui tirerait l’oreille3033.
Un autre témoin confirme ces particularités, et ajoute qu’elle indiquait même les expressions dont elle s’était servie,
et qu’on trouvait en effet la réponse telle qu’elle le disait, sans un seul mot d’ajouté ou de retranché ; de quoi l’on s’émerveillait, attendu sa jeunesse3034.
255Guillaume Manchon, qui rend également hommage à sa mémoire, dit qu’en semblables occasions, Jeanne disait souvent :
— Je m’en rapporte au clerc, (voulant parler de lui).
Enfin, Jean Fabry rapporte
qu’une fois que Jeanne était examinée sur ses apparitions, et qu’on lui lisait certains articles de ses réponses, il semble au déposant que c’était mal enregistré, et qu’elle n’avait pas répondu ainsi, et dit alors à ladite Jeannette qu’elle y prît garde : laquelle dit au notaire écrivant, qu’il lût une seconde fois. Et, la lecture entendue, ladite Jeanne dit au notaire qu’elle avait dit le contraire, et qu’il n’avait pas bien écrit ; et fut corrigée ladite réponse. Et lors ledit maître Guillaume Manchon invita ladite Jeanne à être attentive au reste.
Il me reste à dire un mot sur les manuscrits que j’ai cru devoir suivre dans le récit des interrogatoires qui vont suivre. Les minutes en furent rédigées en français, et tous les manuscrits, à l’exception d’un seul, n’en contiennent que la traduction latine faite longtemps après la mort de Jeanne, par Guillaume Manchon et Thomas de Courcelles3035. Cette traduction est visiblement littérale ; elle est revêtue de tous les signes possibles d’authenticité ; mais on ne saurait disconvenir que le texte français ne dût être employé 256de préférence, si l’on parvenait à le découvrir. Or, c’est ce qu’on a très-probablement eu le bonheur de faire, au moins pour la plus grande partie des séances-interrogatoires, dans un manuscrit précieux du procès de la Pucelle, qui est maintenant déposé à la bibliothèque du roi, et qui a appartenu au célèbre d’Urfé, dont il porte les armoiries. Ce manuscrit n’est à la vérité ni signé ni paraphé par les notaires-greffiers du procès ; mais le caractère de l’écriture, qui est bien celui du temps, et la conformité du texte avec les grosses latines signées et paraphées, conformité dont je me suis assuré en les compulsant d’un bout à l’autre, ne me permettent point de douter que ce ne soit une fidèle copie de la minute sur laquelle avait été faite la traduction latine. Plusieurs indices très-frappants viennent à l’appui de cette opinion, qui paraît avoir été celle du savant M. de L’Averdy, comme on pourra s’en convaincre en parcourant sa notice des manuscrits du procès de la Pucelle3036. Malheureusement cette copie ne renferme pas le texte français de tous les interrogatoires ; les cinq premiers et le commencement du sixième n’y sont qu’en traduction latine, et d’une écriture plus moderne. J’ai cru devoir suivre de préférence, pour cette partie, le beau manuscrit de la bibliothèque 257du roi, n° 5965, qui est une des grosses authentiques délivrées par le notaire Boys-Guillaume.
Reprenons la suite des événements.
(Mardi 20 février) Le 20 février, après avoir délibéré avec les assesseurs qu’il y avait matière à instruire un procès en cause de foi (in causa fidei), l’évêque et le vicaire de l’Inquisition avaient ordonné que Jeanne serait citée à comparaître le lendemain devant leur tribunal3037.
Il y avait dans le château de Rouen une chapelle de fondation royale, dédiée à Saint Romain3038. Ce lieu avait d’abord été choisi pour l’instruction du procès. Ainsi c’est en présence des autels, dans le sanctuaire d’une religion indulgente et paternelle, devant l’image d’un Dieu calomnié, persécuté par des prêtres impies, et livré sur leurs instances à une mort réputée infâme, qu’un autre sanhédrin, possédé d’une semblable rage, allait renouveler le spectacle de l’innocence trahie, couverte d’opprobres et juridiquement assassinée, au nom et en l’honneur du souverain juge des hommes !
258 Mercredi 21 février
Le 21 février, vers huit heures du matin, l’évêque de Beauvais, accompagné de quarante conseillers ou assesseurs, abbés, docteurs en théologie, licenciés, bacheliers en cette faculté, en droit canonique, en droit civil, en médecine, maîtres-ès-arts, chanoines, religieux et séculiers, se rendit à la chapelle royale du château de Rouen, où Jeanne avait été citée à comparaître, et s’assit au milieu d’eux sur son tribunal (ibidemque pro tribunale sedimus). Il est bon d’observer que la réunion de tous ces ecclésiastiques n’avait pour but que de donner à la procédure une apparence plus solennelle et plus imposante ; car ils n’avaient que voix consultative ; les décisions appartenaient à l’évêque de Beauvais, seul véritable juge.
Voici la liste de ces conseillers ou juges assesseurs, telle qu’elle se trouve dans les grosses du procès :
- Gille, abbé de la Sainte Trinité de Fécamp ;
- Pierre Miger ou Miget, prieur de Longueville-Gaffardi ;
- Jean de Gastellion ou Castillion, Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midy ou Midi, Jean de Nibat, Jacques Guesdon, Jean Fabri ou Fabry, Maurice du Quesney, Guillaume Boucher, Pierre Houdent, Pierre Maurice ou Morice, Richard du Pré et Gérard Feuillet, tous docteurs en théologie ;
- Nicolas, abbé de Jumièges, 259Guillaume, abbé de Sainte-Catherine, et Guillaume, abbé de Cormeilles ;
- Jean Guérin, chanoine, et Raoul Roussel, docteurs en droit canonique et civil ;
- Guillaume Heton ou Haiton, Nicolas Copequesne, Jean le Maistre, Richard Grouchet, Pierre Minier, Jean Pigache, et Raoul Saulvaige, tous bacheliers en théologie ;
- Robert Barbier, Denys Gastinel, Jean le Doux, Nicolas de Vendères, Jean Rasset, Jean de La Fontaine, Jean Brullot, Aubert Morel ou Moreau, Jean Colombel ou Colombeau, Clément de Rusey et Raoul Auguy, tous licenciés en droit canonique ;
- André Marguerie, Jean de l’Espée ou à l’Espée, Geoffroy de Crotay et Gilles des Champs, tous licenciés en droit civil.
On voit par cette liste que Jean le Maistre n’assistait encore au procès qu’en qualité d’assesseur, et non de Juge.
Il faut ajouter aux personnes présentes le promoteur Jean d’Estivet, dit Benedicité, les notaires Manchon et Boys-Guillaume, et Jean Massieu, appariteur au sergent ecclésiastique.
L’évêque de Beauvais commença par faire lire en leur présence les lettres royales en vertu desquelles la Pucelle lui avait été remise pour être par lui jugée avec l’assistance des docteurs consultés, puis les lettres du chapitre de Rouen, qui, le siège vacant, lui accordait territoire dans 260le diocèse pour l’instruction et le jugement de cette affaire3039.
Le promoteur d’Estivet, prenant ensuite la parole, exposa
que ladite femme, du nom de Jeanne, par l’exécuteur des citations de l’évêque en cette cause, avait été citée et évoquée à comparaître en ce lieu, au jour et à l’heure susdite, pour répondre aux interrogatoires de droit qu’on se proposait de lui faire subir, ainsi qu’il était constaté par la relation dudit exécuteur des citations du tribunal.
Il donna alors lecture des lettres de citation de l’évêque de Beauvais et de la relation de la signification de ces lettres3040.
Les lettres de citation de l’évêque contiennent ce qui suit :
Pierre, par la miséricorde divine, évêque de Beauvais, ayant territoire en la cité et diocèse de Rouen de par le vénérable chapitre de l’Église de Rouen, en la vacance du siège archiépiscopal, à nous prêté pour déduire et terminer la matière ci-après décrite : au doyen de la chrétienté de Rouen (Jean Massieu) et à tous et chacun prêtre constitué en la ville de Rouen, à qui ou auxquels parviendront nos présentes lettres, dont la teneur suit ; salut en l’auteur et consommateur de la foi, notre Seigneur 261Jésus-Christ. Comme certaine femme communément dite la Pucelle, prise et appréhendée en notre diocèse de Beauvais, par très-chrétien et sérénissime prince notre seigneur le roi des Français et d’Angleterre, comme véhémentement suspecte d’hérésie, pour que nous fassions contre elle un procès en matière de foi, nous fut rendue et expédiée, amenée et livrée ; et nous, ouïe la renommée des faits et gestes d’elle, en lésion de notre foi, non-seulement au royaume de France, mais encore par toute la chrétienté notoirement répandue ; après nous être instruit diligemment par information, et aidé du conseil de gens habiles ; voulant en cette matière procéder avec maturité : ordonnons que ladite Jeanne soit évoquée, citée et entendue sur les articles à donner contre elle et les interrogatoires à lui faire concernant la foi. Pour cette cause, mandons à vous et à chacun de vous, afin que l’un n’attende pas l’autre, ni qu’aucun ne s’excuse par un autre, de citer en termes péremptoires devant nous, en la chapelle royale du château de Rouen, pour le jour de mercredi, vingt-unième jour du présent mois de février, au matin, ladite Jeanne, laquelle nous tenons véhémentement suspecte d’hérésie, pour qu’elle ait à répondre la vérité sur lesdits articles et interrogatoires et autres points sur lesquels nous 262l’avons pour suspecte, et pour être en outre fait par nous ce qui sera juste et selon la raison, avec intimation que nous l’excommunierons si elle ne comparaît par devant nous ce jour ; et vous enjoignons de nous rapporter fidèlement, par écrit, ce qui aura été fait par vous et en votre présence à l’occasion de l’exécution de nos ordres. Donné à Rouen, sous notre sceau, l’an du Seigneur mil CCCC XXXe, mardi, vingtième dudit mois de février. Ainsi signé : G. Boys-Guillaume, G. Manchon3041.
Voici la relation de l’exécution de ce mandement, adressée par Jean Massieu à l’évêque de Beauvais, et dont le promoteur donna également lecture à l’assemblée.
Au révérend père et seigneur en Jésus-Christ, maître Pierre, par la miséricorde divine, évêque de Beauvais, ayant territoire de par le vénérable chapitre de l’Église de Rouen, le siège vacant, à vous prêté pour déduire et terminer la matière ci-après décrite, votre humble Jean Massieu, prêtre, doyen de la chrétienté de Rouen : obéissance prompte à vos commandements avec toute révérence et honneur. Que votre révérende paternité sache, qu’en vertu de votre mandement à moi présenté, auquel cette mienne présente relation est annexée, 263j’ai cite péremptoirement devant vous, en la chapelle royale du château de Rouen, pour le jour de mercredi, vingt-unième du présent mois de février, à huit heures du matin, certaine femme vulgairement appelée la Pucelle, par moi personnellement dans les limites dudit château de Rouen appréhendée, laquelle vous avez pour véhémentement suspecte d’hérésie, pour qu’elle ait à répondre la vérité, etc., avec l’intimation contenue en vosdites lettres. Laquelle Jeanne, en substance, m’a répondu que volontiers elle comparaîtrait et répondrait la vérité sur les questions à lui faire ; mais qu’elle demandait qu’en cette affaire vous voulussiez bien convoquer avec vous des ecclésiastiques des parties de France aussi bien que de celles d’Angleterre, et en outre qu’elle suppliait votre révérende paternité de permettre que demain, avant de comparaître devant votre révérende paternité, elle pût entendre la messe, et que je vous le signifiasse ; ce que j’ai fait. Lesquelles susdites choses, ainsi par moi faites, je signifie à votre révérende paternité par les présentes, de mon sceau et de mon seing manuel scellées et signées. Donné l’an du Seigneur mil CCCC XXXe, le mardi précédent ledit mercredi. Ainsi signé : Jean3042.
264Après avoir terminé la lecture de ces deux actes, le promoteur
requit instamment que ladite femme fût mandée à venir en ce lieu et à comparaître devant le tribunal, ainsi qu’elle avait été citée à le faire, et fût interrogée par l’évêque sur certains articles concernant la foi.
L’évêque y consentit3043.
Pendant qu’on était allé la chercher, le prélat exposa aux assistants que l’accusée ayant déjà auparavant demandé d’entendre la messe, il avait pris à cet égard l’avis de plusieurs notables seigneurs et maîtres (notabilium dominorum et magistrorum), qui avaient été d’avis
qu’attendu les crimes dont ladite femme était diffamée, et la difformité d’habit dans laquelle elle persévérait, il était convenable de surseoir à lui concéder la licence d’entendre la messe et d’assister à l’office divin.
Comme l’évêque parlait encore, Jeanne d’Arc entra, conduite par Jean Massieu (interea, dum hæc per nos dicerentur, adducta fuit eadem mulier per præditum executorem citationum nostrarum). L’évêque profita de cette interruption pour se dispenser de faire aucune observation sur la demande de l’accusée, tendant à obtenir d’avoir pour juges des ecclésiastiques du parti français, et s’engagea, aussitôt qu’il l’aperçut, dans une longue récapitulation 265de tous les faits déjà exposés, en reprenant les choses à l’époque de la prise de Jeanne d’Arc, dans les limites du diocèse de Beauvais. (Qua comparente in judicio nostro, cœpimus exponere quod ipsa Johanna dudum capta et deprehensa infra terminos et limites nostros diocesis belvacensis, etc.)3044. On serait tenté de croire que par ce déluge de paroles, dont j’épargne l’ennui à mes lecteurs, l’évêque de Beauvais cherchait à détourner l’attention des assistants, et à leur faire perdre de vue la juste réclamation de l’accusée. Elle-même oublia d’en parler, et jamais on n’a délibéré sur cette demande.
Si l’on veut s’en rapporter à l’évêque de Beauvais, qui est censé rendre compte de tout lui-même dans les procès-verbaux des séances, il traita Jeanne avec une extrême douceur.
Désirant, (dit-il), accomplir le dû de notre office, à la conservation et à l’exaltation de la foi catholique, avec le bénin secours de Jésus-Christ, de l’intérêt duquel il s’agissait, nous avertîmes d’abord la susdite Jeanne, alors assise devant nous, et la requîmes charitablement que, tant pour l’accélération de la présente affaire que pour la décharge de sa propre conscience, elle eût à dire pleine vérité sur les choses dont elle serait interrogée en 266matière de foi, ne cherchant ni subterfuges ni cautèles pour s’écarter de cette vérité3045.
Rien n’empêcha, au reste, que l’astucieux prélat n’ait en effet tenu alors à Jeanne d’Arc ce langage mielleux et perfide.
L’hypocrite, en fraude fertile,
Dès l’enfance est pétri de fard ;
Il sait préparer avec art
Le fiel que sa bouche distille :
Mais la morsure du serpent
Est moins aiguë et moins subtile
Que le venin caché que sa bouche répand3046.
Jeanne d’Arc, malgré sa simplicité, n’y fut pas trompée ; car l’évêque l’ayant ensuite sommée juridiquement (judicialiter) de faire serment, la main sur l’évangile, de dire la vérité sur les choses dont elle allait être interrogée :
— Je ne sais, répondit-elle, sur quelles choses vous voulez m’interroger ; peut-être pourrez-vous m’en demander de telles que je ne vous dirai pas.
L’évêque de Beauvais
— Vous jurerez de dire la vérité des choses qui vous seront demandées concernant la foi, et que vous saurez.
267Jeanne d’Arc, aussitôt (rursum).
— De mon père et de ma mère, et des choses que j’ai faites après être arrivée en France, j’en jurerai volontiers ; mais des révélations à moi faites de la part de Dieu, jamais je ne les ai dites ou révélées à personne, si ce n’est à mon roi seul, et ne les révélerais à personne quand on devrait me couper la tête, parce que j’ai eu avis, par mon conseil, de ne les révéler à aucun autre. Dans huit jours, au reste, je saurai bien si je les dois révéler.
Jeanne ayant plusieurs fois répété cette assurance, l’évêque s’avisa de lui demander de faire serment de dire la vérité sur les choses qui touchaient la foi : subtilité qui avait sans doute pour but d’amener indirectement l’accusée aux révélations qu’elle craignait de faire, en faisant déclarer par les docteurs présents, relatives à la foi catholique, les choses sur lesquelles elle refuserait de répondre. Jeanne, qui comptait ne s’en rapporter à cet égard qu’à la décision de ses saintes protectrices, toujours (à ce qu’elle croyait du moins) assidues à veiller sur elle et attentives à la diriger, ne vit aucun inconvénient à prêter le serment qu’on lui demandait. À genoux, et les deux mains sur un missel, elle jura de dire la vérité sur les choses touchant la foi qui lui seraient demandées, et qu’elle saurait,
sans parler 268davantage, (dit le procès-verbal), de la condition ci-dessus rapportée, savoir qu’elle ne dirait ou révélerait rien des révélations à elles faites3047.
Remarque où perce la malignité des intentions du juge, attentif à saisir toutes les inadvertances qui pouvaient nuire à l’accusée. Il est aisé de prévoir à combien de débats devait donner naissance un engagement conditionnel tel que celui qu’on faisait contracter à Jeanne, dans de semblables dispositions d’esprit de part et d’autre.
Le serment prêté, on procéda à l’interrogatoire. L’évêque de Beauvais demanda d’abord à l’accusée ses nom et surnom.
Jeanne d’Arc
— On m’appelait Jeannette dans mon pays ; on m’appelle Jeanne depuis que je suis venue en France. De mon surnom, je n’en sais rien3048.
Le procès-verbal ne contient rien de plus relativement au surnom de l’accusée ; c’est probablement de celui de Pucelle qu’il s’agissait. Sans doute ce mot de surnom n’avait pas été compris par Jeanne, et il fallut lui expliquer ce qu’on entendait par-là. On trouve en effet dans une déposition particulière, qu’on lui demanda une fois pourquoi elle s’appelait la Pucelle et si elle était telle en effet.
— Je puis bien dire que telle 269je suis, répondit-elle, et si vous ne me croyez, faites-moi visiter par des femmes.
Elle ajouta qu’elle était prête à subir cet examen, pourvu qu’on en chargeât des femmes honnêtes, comme c’était l’usage3049. On résolut d’accepter cette proposition ; mais il paraît qu’on jugea à propos de n’en faire aucune mention dans les procès-verbaux. On en verra plus tard la raison.
L’évêque de Beauvais
— Où êtes-vous née ?
Jeanne d’Arc
— Au village de Domrémy, qui ne fait qu’un avec le village de Grus (Greux) ; et audit lieu de Grus est la principale église.
L’évêque de Beauvais
— Comment se nomment vos père et mère ?
Jeanne d’Arc
— Mon père s’appelle Jacques d’Arc, et ma mère Isabelle.
L’évêque de Beauvais
— En quel lieu fûtes-vous baptisée ?
Jeanne d’Arc
— En l’église de Domrémy.
270L’évêque de Beauvais
— Qui furent vos parrains et marraines ?
Jeanne d’Arc
— Une de mes marraines s’appelait Agnès, l’autre Jeanne, l’autre Sibille ; un de mes parrains se nommait Jean Lingue, l’autre Jean Barrey. J’ai ouï dire à ma mère que j’avais eu plusieurs autres marraines.
Jeanne, comme on voit, ne donnait ici que les noms d’une partie de ses parrains et marraines ; elle ne parle ni de Jean Morel, ni de Béatrix Félicité, femme d’Estellin le Clerc, ni de Jeannette, veuve de Thiestelin du Veau, ni de Jeannette de Roye, femme d’Étienne Thévenin. Je soupçonne que Lingue, Barrey, Agnès, Jeanne et Sibille, qui ne figurent point parmi les témoins entendus lors du procès de révision, étaient déjà morts à l’époque de cet interrogatoire, et que Jeanne taisait les noms de ses parrains et marraines encore vivants pour qu’ils ne fussent pas exposés aux persécutions des Anglais.
L’évêque de Beauvais
— Par quel prêtre fûtes-vous baptisée ?
Jeanne d’Arc
— Par maître Jean Minet, je crois.
L’évêque de Beauvais
— Vit-il encore ?
271Jeanne d’Arc
— Je pense que oui.
L’évêque de Beauvais
— Quel âge avez-vous ?
Jeanne d’Arc
— Presque dix-neuf ans, à ce qu’il me semble.
Et comme on lui demandait ce qu’elle savait de sa religion :
— J’ai appris de ma mère, répondit-elle, Pater noster, Ave Maria, Credo y et n’ai rien appris que d’elle touchant ma créance.
L’évêque de Beauvais
— Puisque vous savez le Pater noster, nous vous requérons de le réciter devant nous.
Jeanne d’Arc
— Veuillez m’entendre en confession, et je vous le réciterai volontiers.
L’évêque lui ayant plusieurs fois réitéré la même demande, elle déclara qu’elle était résolue à n’y consentir que s’il condescendait à la sienne.
L’évêque de Beauvais
— Nous vous enverrons volontiers un ou deux notables hommes de la langue de France (de lingua gallicana), devant lesquels vous réciterez le Pater noster.
Jeanne d’Arc
— Je ne le leur réciterai qu’à condition qu’ils m’entendront en confession.
272Pierre Cauchon n’avait garde de consentir à recevoir la confession de l’accusée, parce que cela l’aurait empêché de rester juge ; mais ce serait trop présumer de la subtilité de Jeanne d’Arc, que de supposer que ce fût là précisément le motif pour lequel elle faisait cette demande. Jeanne d’Arc, ainsi que je l’ai fait observer, d’après l’assertion de plusieurs témoins, n’avait aucune connaissance du droit et des formes judiciaires. L’Oyseleur, le seul qu’on laissât approcher d’elle sans témoins, était bien éloigné de lui fournir des armes contre ses persécuteurs ; elle ne pouvait donc avoir conçu le dessein qu’au premier coup d’œil on serait tenté de lui attribuer. Il est bien plus naturel de penser que Jeanne croyait en sûreté les révélations de l’archange et des saintes en ne les confiant que sous le sceau de la confession, et qu’elle les jugeait suffisantes pour convaincre l’évêque de de son innocence. On trouvera dans la suite de ces interrogatoires plusieurs passages qui viennent à l’appui de cette supposition.
L’évêque de Beauvais crut devoir ensuite défendre à l’accusée de sortir, sans sa permission, des prisons qui lui étaient assignées dans le château de Rouen, sous peine, ajouta-t-il, d’être déclarée convaincue du crime d’hérésie.
273Jeanne d’Arc, avec fermeté.
— Je n’accepte point cette défense ; et si je m’évadais, personne ne pourrait me reprocher d’avoir violé ma foi, car je ne l’ai jamais donnée à personne.
L’injonction du prélat était apparemment une affaire de forme seulement, car il n’insista pas. Jeanne saisit cette occasion pour se plaindre de ce qu’elle était retenue dans des chaînes et des ceps de fer.
L’évêque de Beauvais
— Vous avez autrefois tenté à plusieurs reprises de vous évader des prisons ; c’est pourquoi, afin que vous fussiez plus sûrement gardée, il a été ordonné de vous retenir dans des chaînes de fer.
Jeanne d’Arc
— Il est vrai que j’ai autrefois voulu, et voudrai toujours m’évader, ainsi qu’il est licite à tout prisonnier de le faire.
L’évêque commit alors la garde de l’accusée
à noble homme Jean Gris, écuyer du corps du roi (anglais), à Jean Werwoic et à Guillaume Talbot ; leur enjoignant de bien et fidèlement garder ladite Jeanne, et de ne laisser personne lui parler sans sa permission ; ce qu’ils jurèrent de faire, la main sur les évangiles. [Puis] il assigna ladite Jeanne à comparaître 274le lendemain, jeudi immédiatement suivant, à huit heures du matin, dans la chambre préparatoire ou des préparatoires (paramenti) au bout de la grand-salle du susdit château de Rouen3050.
Le petit nombre des questions adressées à Jeanne dans cet interrogatoire, selon la grosse du procès, aura sans doute surpris mes lecteurs. L’étonnement cessera quand on saura qu’une grande partie des choses qui se passèrent dans cette séance ne purent pas être portées au procès-verbal ; c’est du moins ce qu’il faut insérer de la déposition du notaire Guillaume Manchon, qui donne sur cette séance les détails suivants :
Dans les premières interrogations faites 275à Jeanne, fut lait grand tumulte, le premier jour de ses interrogations dans la chapelle du château de Rouen ; et ils interrompaient presque à chaque parole ladite Jeanne, pendant qu’elle parlait de ses apparitions.
Comme il n’est point fait mention des apparitions de la Pucelle dans le procès-verbal du premier interrogatoire, il faut conclure de ce qui précède que les notaires ne purent enregistrer avec ordre et exactitude, des questions et des réponses à peine intelligibles au milieu du tumulte, et qu’on jugea nécessaire de retrancher des minutes, et de regarder comme non avenu, un travail rendu inutile par la confusion qui y régnait. Comme pour accroître cette confusion,
il y avait là, (continue Manchon), quelques secrétaires du roi d’Angleterre, au nombre de deux ou trois, qui enregistraient comme ils voulaient les dits et dépositions de ladite Jeanne, omettant ses excusations et ce qui allait à sa décharge ; et ledit déposant se plaignit alors de cela, disant que si on n’y apportait un autre ordre, il ne prendrait pas la charge d’écrire en cette cause ; et pour cela, le lendemain, le lieu fut changé, et ils convinrent que ce serait dans certaine salle du château, proche la grand-salle ; et il y eut deux Anglais pour garder la porte3051.
276On a vu qu’au commencement de l’interrogatoire, Jeanne d’Arc s’était déclarée vierge, et avait offert de se soumettre à cet égard à l’examen de femmes recommandables par leurs mœurs. Le résultat de cet examen, s’il lui était avantageux, n’allait pas à moins qu’à détruire une des accusations dirigées contre elle, l’accusation de magie ; car dans l’opinion du temps, ainsi que j’ai déjà eu occasion de le faire observer au livre II de cette histoire, l’état de virginité inspirait au démon une horreur respectueuse, et était inconciliable avec les opérations magiques ; mais si l’épreuve n’était pas favorable à Jeanne, les Anglais y trouvaient le double avantage de fortifier l’accusation de sortilège, et de déshonorer leur ennemie. C’en était assez pour leur faire désirer cet examen, indépendamment de cette jalouse curiosité qui porte les âmes vulgaires à rechercher soigneusement dans la vie d’un être supérieur, des circonstances consolantes pour leur orgueil humilié.
Il fut donc résolu que Jeanne d’Arc serait examinée par des matrones. Comme la duchesse de Bedford, qui se trouvait alors à Rouen avec le prince son époux3052, fut chargée de présider 277aux dispositions nécessaires, de choisir les examinatrices, et de recevoir leur rapport, quelques auteurs ont écrit que c’était cette princesse qui avait ordonné l’examen dont il s’agit. Les expressions dont se servent plusieurs témoins en racontant ce fait : ex ordinatione ducissæ Bedfordiæ3053 […] dictam visitationem fecerat fieri domina ducissa Bedfordiæ3054 […] domina ducissa Bedfordiæ eamdem Johannam fecerat visitari3055, etc., ont donné naissance à cette erreur. Elles ne doivent s’entendre qu’en ce sens : la duchesse de Bedford, d’après la décision du conseil du roi anglais ; fit visiter Jeanne d’Arc, par des matrones de son choix. Un des témoins dit même expressément que ce fut le duc de Bedford qui fit faire cet examen3056.
278Le nom d’une des sages-femmes choisies par la duchesse est parvenu jusqu’à nous : elle s’appelait Anne Bavon, et était connue de l’appariteur Jean Massieu3057. Le duc de Bedford, sans doute à l’insu de sa vertueuse épouse, eut l’infâme curiosité de se cacher, pendant l’examen, dans un lieu secret, d’où il pouvait contempler sans voile la chaste héroïne dont il méditait la perte3058. C’était sans doute le même cabinet où l’évêque de Beauvais avait une fois conduit les notaires, pour leur faire écouter et enregistrer les réponses de Jeanne aux questions insidieuses du perfide L’Oyseleur.
Indépendamment, (dit Villaret), de toutes les lois de l’honnêteté blessées par une surprise si honteuse, quel jugement porter de ce prince ? Que se passait-il dans son âme, au moment qu’il outrageait à la fois les mœurs et l’humanité ? Il destinait au dernier supplice cette malheureuse sur laquelle il osait promener ses regards indiscrets. Il ajoutait à la cruauté le mépris de la pudeur3059.
Que de grands hommes dans l’opinion publique, dont les actions secrètes révélées, dont le cœur mis à nu aux yeux des peuples, n’inspireraient que dégoût et qu’horreur !
279Tous les témoins qui ont eu connaissance de cet examen déposent avoir entendu affirmer que Jeanne avait été trouvée vierge et entière3060. Le notaire Boys-Guillaume le tenait de la bouche même d’Anne Bavon, l’une des examinatrices. Jean Monnet, clerc au secrétaire de l’assesseur Jean Beaupère, ajoute qu’on rapportait que Jeanne s’était blessée, en allant à cheval, dans les parties du corps qui portent sur la selle. C’était apparemment en venant du Crotoy à Rouen3061. Thomas de Courcelles, un des juges assesseurs,
dit et dépose que jamais il n’entendit mettre en délibération si ladite Jeanne devait être visitée à l’effet de s’assurer si elle était vierge ou non ; néanmoins il lui paraît très-vraisemblable, et il croit, d’après les choses qu’il entendit dire à l’évêque de Beauvais, qu’elle avait été trouvée vierge. Et croit que si elle n’eût pas été trouvée vierge, mais le contraire (sed corrupta), on n’aurait pas manqué d’en faire mention au procès, (quod in eodem processu non siluissent).
Un autre juge assesseur dit que, pendant l’instruction de 280l’affaire, l’accusée était réputée vierge3062. Enfin, un docteur en médecine, qui avait été forcé de figurer malgré lui parmi les membres du tribunal, déclare, après avoir parlé de l’examen des sages-femmes, que, pour lui,
autant qu’il en put juger selon l’art de la médecine, il sait qu’elle était vierge et incorrompue ; car il la vit presque nue, comme il la visitait pour une maladie, et lui tâta les reins ; et, erat multum stricta, quantum percipere potuit ex aspectu3063.
On ne peut douter, après tant de témoignages, que la virginité de Jeanne d’Arc n’ait été soumise au jugement des sages-femmes choisies par la duchesse de Bedford ; cependant on ne trouve aucune trace de cet examen parmi les pièces du procès : c’est assurément la meilleure preuve qu’on puisse donner que le résultat fut favorable à l’accusée, car il n’y a que cette raison qui put engager l’évêque de Beauvais à supprimer le rapport des matrones. La conduite de ce prélat, dans une occasion semblable (je veux parler de l’information faite dans le pays de Jeanne), ne permet pas de conserver le plus léger doute à cet égard. J’ai dit que le notaire Guillaume Manchon s’était plaint, pendant le premier interrogatoire, 281du désordre et du tumulte qui avaient régné dans cette séance ; qu’on avait pour cette raison transféré le tribunal dans une autre salle, appelée la salle des Préparatoires, au bout de la grande salle du château de Rouen ; et qu’on avait arrêté de placer des gardes à la porte, pour que personne, excepté les docteurs convoqués, ne pût s’y introduire sans permission.
Un autre motif pouvait bien avoir influé sur le changement du lieu des séances. On n’avait pas renoncé au projet de forcer les notaires à enregistrer les réponses de l’accusée, selon l’ymaginacion
de ses ennemis ; on les avait trouvés peu disposés à se rendre coupables de cette faiblesse ; et on pensait qu’on les amènerait enfin à ce qu’on voulait d’eux, en faisant écrire en même temps qu’eux les interrogatoires par des gens affidés, dont on comparerait ensuite la minute avec la leur, pour pouvoir accuser celle-ci d’inexactitude, et menacer les notaires de l’indignation du tribunal. L’Oyseleur s’était, à ce qu’il paraît, chargé de diriger dans leur rédaction les secrétaires employés à cette manœuvre ; on voulait employer son habileté à dénaturer les expressions les plus innocentes ; mais il fallait éviter qu’il ne fût aperçu par la Pucelle, auprès de laquelle il avait un autre rôle à jouer ; et peut-être n’était-il pas possible de le dérober à ses regards dans la chapelle du château de Rouen. 282On en vint à bout de la manière suivante, dans la salle préparatoire. On plaça le bureau des secrétaires dans l’embrasure d’une fenêtre, au-devant de laquelle on étendit un rideau de drap de serge3064. L’Oyseleur demeura de la sorte invisible à l’assemblée.
Jeudi 22 février
- Gilles de Duremont, abbé de Fécamp ;
- Pierre Miger, prieur de Longueville ;
- Jean de Castellion, Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midy, Jean de Nibat, Jacques Guesdon, Jean Fabry, Maurice du Quesney, Guillaume Boucher, Pierre Houdent, Pierre Maurice, Richard du Pré, Gérard Feuillet, Nicolas, abbé de Jumièges ;
- Guillaume, abbé de Sainte-Catherine ; Guillaume, abbé de Cormeilles ; Jean Guérin, Raoul Roussel, Guillaume Hayton, Nicolas Copequesne, Jean le Maistre, Richard de Grouchet, Pierre Minier, Jean Pigache, Raoul Saulvaige, Robert Barbier, Denis Gastinel, Jean le Doux, Nicolas de Vendères, Jean Basset, Jean de La Fontaine, Jean Brullot ou Bunot, Aubert Morel, Jean Colombel, Clément ou Laurent de Busey, Raoul Auguy, André Marguérie, Jean de l’Espée, Geoffroy de Crotay et Gilles des Champs, qui avaient assisté au premier interrogatoire, furent également présents 283au second ;
- leur nombre fut augmenté de Jean Pichon ou Pinchon, de Jean Géroult, abbé des Petits-Prés ; de l’abbé Guillaume l’Hermite, de Guillaume des Jardins, de Robert Morelet, et de Jean Roy, chanoine de Rouen3065 ; ce qui porta à quarante-huit le nombre des assesseurs.
Les notaires-greffiers du procès, Manchon et Boys-Guillaume, s’assirent au pied du tribunal, (in pedibus judicum)3066. Jean Monnet se plaça auprès d’eux, et prit, de son côté, note des réponses de l’accusée3067, non en qualité de notaire, comme il le fait observer lui-même, mais comme clerc ou secrétaire de maître Jean Beaupère, un des juges assesseurs3068.
Tout étant de la sorte disposé pour l’interrogatoire, Jeanne fut amenée, et l’évêque de Beauvais ouvrit la séance, en l’admonestant et la requérant, sous les peines de droit, de faire le serment qu’elle avait prêté la veille, et, de plus, qu’elle jurât simplement et absolument de dire la vérité sur les choses qui lui seraient demandées, en la matière dont elle était accusée et diffamée.
284Jeanne d’Arc
— J’ai fait hier serment, et cela doit suffire.
L’évêque de Beauvais
— Je vous requiers encore de faire le serment susdit. Personne, fût-on prince, requis en matière de foi, ne pourrait refuser de faire ledit serment.
Jeanne d’Arc
— Je vous ai fait hier serment ; cela doit bien vous suffire. Vous me chargez trop.
Enfin elle consentit à faire serment de dire la vérité sur les choses qui toucheraient la foi. Il ne fut jamais possible de l’engager à contracter un engagement plus étendu.
Le prélat avait chargé le docteur Jean Beaupère de diriger l’interrogatoire à sa place. C’est la raison pourquoi une place avait été réservée, à côté des notaires, au clerc Jean Monnet, chargé par son patron de tenir note des réponses de l’accusée. Jean Beaupère commença par adresser à Jeanne un petit discours, dans lequel il l’exhortait à répondre avec sincérité, ainsi qu’elle venait de le jurer, aux questions qu’il allait lui faire. Jeanne, qui ne perdait point de vue la restriction qu’elle avait mise à sa promesse, lui répondit en ces termes :
— Vous pourriez bien me demander telle chose dont je vous répondrais la vérité, et d’autres sur quoi je ne la répondrais pas. Au 285 reste, ajouta-t-elle, si vous étiez bien informés de moi, vous devriez vouloir que je fusse hors de vos mains. Je n’ai rien fait que par révélation.
Jean Beaupère
— Quel âge aviez-vous quand vous partîtes de la maison de votre père ?
Jeanne d’Arc
— Je ne saurais le dire.
Jean Beaupère
— Apprîtes-vous quelque métier dans votre jeunesse ?
Jeanne d’Arc
— Oui ; à coudre le linge (pannos lineos) et à filer ; et n’en craindrais femme de Rouen pour filer et coudre.
Elle répondit ensuite à diverses questions, qui ne sont point énoncées dans le procès-verbal, que, pour crainte des Bourguignons, elle partit de la maison de son père, et alla à Neufchâteau en Lorraine, chez certaine femme appelée la Rousse, où elle demeura environ quinze jours
. Il est probable qu’on a mis ici quinze jours pour cinq jours ; car tous les témoins bornent à ce temps le séjour de Jeanne à Neufchâteau : ce peut être une inadvertance du copiste ; mais il n’est pas croyable que Jeanne eût omis de dire qu’elle n’avait quitté Domrémy et ne 286s’était rendue à Neufchâteau qu’en la compagnie de ses parents et de tous les habitants du village, ainsi que l’affirment tous les témoins ; et la suppression de cette circonstance a bien l’air d’être une de celles auxquelles l’évêque de Beauvais força les notaires.
— Quand j’étais dans la maison de mon père, ajouta-t-elle, je vaquais aux soins du ménage, et ne conduisais point les brebis et les autres bestiaux dans les champs.
Elle voulait parler des dernières années de son séjour à Domrémy ; car, dans un autre interrogatoire, elle dit expressément avoir, dans sa jeunesse, mené paître les troupeaux. Peut-être sa première réponse a-t-elle été tronquée dans la minute de l’interrogatoire.
Jean Beaupère
— À qui, quand et combien de fois par an, confessiez-vous vos péchés ?
Jeanne d’Arc
— À mon curé ; et quand il était empêché, à quelque autre prêtre, avec la permission de mon curé. Quelquefois aussi (deux ou trois fois, je pense) je me suis confessée à des religieux-mendiants ; ce fut à Neufchâteau. Je recevais le sacrement de l’Eucharistie à Pâques.
Jean Beaupère
— Receviez-vous le sacrement de l’Eucharistie en d’autres solennités qu’à Pâques ?
287Jeanne d’Arc
— Passez outre, je vous prie.
Il paraît que quelque tumulte troubla ici l’interrogatoire, et que la multitude des questions adressées par plusieurs docteurs à l’accusée, ne laissa pas aux notaires le temps d’en tenir note. Voici ce qu’ils purent retenir des réponses de Jeanne.
— À l’âge de treize ans, j’eus une voix de Dieu pour m’aider à me gouverner. Et la première fois j’eus grand-peur. Et cette voix vint presque à l’heure de midi, en été, dans le jardin de mon père. Je n’avais point jeûné le jour précédent. Et j’entendis la voix à droite, vers l’église. Rarement je l’entends sans voir une grande clarté, laquelle clarté est du côté où la voix se fait entendre. Mais il y a là ordinairement une grande clarté. Et quand je venais en France, j’entendais souvent cette voix.
Jean Beaupère
— Comment pouviez-vous voir la clarté que vous dites qui vous apparaissait, puisque cette clarté vous venait de côté ?
Jeanne, dit le procès-verbal, ne jugea pas à propos de répondre à cette demande, et passa à d’autres choses. Entre autres :
— Si j’étais dans un bois, dit-elle, j’entendais bien les voix venir à moi. Au reste, il 288me semblait que c’était une digne voix, et je crois que cette voix m’était envoyée de la part de Dieu. Et après que j’eus entendu trois fois cette voix, je connus que c’était la voix d’un ange. Cette voix, ajouta-t-elle, m’a toujours bien gardée, et je comprends très-bien ce qu’elle m’annonce.
Jean Beaupère
— Quel enseignement vous donnait cette voix pour le salut de votre âme ?
Jeanne d’Arc
— Elle me recommanda de me bien conduire, de fréquenter l’église ; et elle me dit qu’il était nécessaire que je vinsse en France.
Jean Beaupère
— Sous quelle forme cette voix vous apparaissait-elle ?
Jeanne d’Arc
— Vous n’aurez pas cela de moi pour cette fois.
Pressée de nouvelles questions :
— Cette voix, dit-elle, me disait deux ou trois fois par semaine, qu’il me fallait partir et venir en France. Mon père ne sut rien de mon départ. La voix me pressait de partir, et je ne pouvais plus durer où j’étais. Cette voix me disait que je ferais lever le siège d’Orléans. Elle me dit de me rendre à Vaucouleurs ; auprès de Robert de Baudricourt, 289capitaine de ladite ville, et qu’il me donnerait des gens pour m’accompagner. Je lui répondis que j’étais une pauvre fille, qui ne saurais ni chevaucher ni conduire la guerre. J’allai enfin trouver mon oncle, et je lui dis que je voulais passer quelque temps chez lui, et j’y demeurai environ huit jours. Je dis alors à mon Oncle qu’il me fallait aller à Vaucouleurs, et il m’y conduisit. Quand je fus arrivée dans cette ville de Vaucouleurs, je connus Robert de Baudricourt, quoique je ne l’eusse jamais vu auparavant, et je connus ledit Baudricourt par le secours de cette voix ; car elle me dit que c’était lui. Je dis audit Robert qu’il fallait que j’allasse en France. Cependant ledit Robert me refusa et repoussa deux fois ; mais à la troisième, fois, il m’accueillit, et me donna des gens ; et la voix m’avait prédit que cela arriverait ainsi. — Le duc de Lorraine demanda qu’on me conduisît à lui. J’y allai, et lui dis que je voulais aller en France. Ce duc m’interrogea touchant le rétablissement de sa santé ; mais je lui dis que je ne savais rien là-dessus, et lui déclarai peu de choses relativement à mon voyage. Je lui demandai cependant de me donner son fils et des gens pour me conduire en France, et que je prierais Dieu pour sa santé. J’étais allée par sauf-conduit auprès de ce duc, et je retournai aussitôt à Vaucouleurs. 290— Il est vrai que je partis ensuite de ladite ville de Vaucouleurs, vêtue d’un habit d’homme, portant une épée que m’avait procurée ledit Robert de Baudricourt, et sans autres armes, dans la compagnie d’un chevalier, d’un écuyer et de quatre serviteurs. J’arrivai à Saint-Urbain, et passai la nuit dans l’abbaye. En continuant mon voyage, je passai aussi par Auxerre, où j’entendis la messe dans la principale église. J’étais alors fréquemment visitée des voix dont j’ai déjà parlé.
Jean Beaupère
— Par le conseil de qui prîtes-vous un habit d’homme ?
Jeanne, dit le procès-verbal, refusa plusieurs fois de répondre à cette question ; enfin elle dit qu’elle n’en donnait la charge à aucun homme
, et varia plusieurs fois là-dessus.
Sans doute les questions se multiplièrent ici, au point que les notaires ne purent tenir compte que des principales réponses de l’accusée. Elles n’ont aucune liaison entre elles, parce que les demandes, faites par plusieurs individus à la fois, n’en avaient probablement pas davantage.
— Ledit Robert, dit-elle, fit jurer à ceux qui devaient me conduire, qu’ils me conduiraient bien et sûrement. Et ledit Robert me dit, comme je le quittais : Vas, et advienne ce qu’il pourra !
— Je sais bien que Dieu aime le duc d’Orléans, 291et aussi ai-je eu plus de révélation sur lui que sur homme qui vive, mon roi excepté.
Le duc d’Orléans dont parlait la Pucelle, était l’infortuné Charles d’Orléans, fait prisonnier à la bataille d’Azincourt, et depuis quinze ans captif en Angleterre. N’est-il pas très-singulier que Jeanne prétendit avoir de grandes révélations sur ce prince, qui fut père du bon Louis XII, surnommé le Père du Peuple, et grand-oncle de François Ier ? À l’époque où Jeanne d’Arc faisait cette déclaration à ses juges, on était bien loin de prévoir que la race de ce prince serait soixante ans plus tard appelée au trône, après Charles VII, Louis XI et Charles VIII.
— Il fallait, dit-elle ensuite, que je changeasse mon habit pour un habit d’homme — Je crois que mon conseil m’a bien dit. — Oui, j’envoyai des lettres aux Anglais devant Orléans, contenant qu’ils eussent à s’en aller. Ces lettres étaient conformes à la copie qui m’en a été lue en cette ville de Rouen, excepté cependant deux ou trois paroles (vocabulis), qui sont dans cette copie ; par exemple, l’endroit où il est dit : Rendez à la Pucelle
, il y faut mettre, Rendez au Roi
. On y a aussi ajouté ces mots corps pour corps
, et chef de guerre
, qui n’étaient point dans les lettres originales.
L’évêque de Beauvais n’ayant rien répondu à cette observation, et les lettres originales n’ayant 292jamais été produites, il ne paraît pas douteux qu’on n’eût falsifié les lettres de la Pucelle, pour en tirer un chef d’accusation contre elle. Heureusement Jeanne distingua sur-le-champ les phrases glissées dans le texte dicté autrefois par elle, et l’espoir qu’on avait conçu de lui faire avouer et reconnaître une copie perfidement altérée, fut trompé, grâce à l’excellence de sa mémoire. À quelles ressources on ne rougissait pas de descendre pour perdre cette infortunée !
— J’allai jusqu’à mon roi sans empêchement, dit-elle ensuite ; et quand j’arrivai à Sainte-Catherine de Fierbois, j’envoyai d’abord à mon roi. Enfin j’allai à Chinon, où le roi était. J’y arrivai vers midi, et me logeai dans une hôtellerie ; et après-dîner j’allai vers le roi, qui était dans le château. — Quand j’entrai dans la chambre du roi, je le connus entre les autres par le conseil de mes voix, qui me le révélèrent. Je dis au roi que je voulais aller faire la guerre contre les Anglais.
Jean Beaupère
— Cette fois-là, quand la voix vous montra votre roi, y avait-il quelque lumière en ce lieu ?
Jeanne d’Arc
— Passez outre, je vous prie.
293Jean Beaupère
— Vîtes-vous quelque ange sur la tête de votre roi ?
Jeanne d’Arc
— Faites-moi grâce (parcatis mihi), et passez outre. Avant que mon roi me mît en œuvre, il eut beaucoup d’apparitions et de belles révélations.
Jean Beaupère
— Quelles révélations et apparitions eut votre roi ?
Jeanne d’Arc
— Je ne vous le dirai pas. Jusqu’à cette heure il ne convient pas que je vous réponde là-dessus ; mais envoyez au roi, et qu’il vous le dise. — La voix m’avait promis qu’assez tôt après que je serais arrivée auprès du roi, il me recevrait. — Ceux de mon parti connurent bien que cette voix m’était envoyée de la part de Dieu ; ils virent et connurent cette voix ; cela, j’en suis sûre (hoc bene scit). — Mon roi et plusieurs autres entendirent les voix venant à moi ; et là était Charles de Bourbon et deux ou trois autres. — Il n’y a pas de jour que je n’entende cette voix, et aussi en ai-je bien besoin ! — Je n’ai jamais demandé à cette voix d’autre récompense finale que le salut de mon âme. — Cette voix me dit de demeurer à Saint-Denis 294en France, et je voulais y demeurer ; mais, contre ma volonté, les seigneurs m’emmenèrent. Cependant si je n’eusse été blessée, je n’en serais pas partie. Et je fus blessée dans les fossés de Paris, où j’étais venue de Saint-Denis ; mais en cinq jours je fus guérie. — Oui, je fis une escarmouche devant Paris.
Jean Beaupère
— Était-ce un jour de fête ?
Jeanne d’Arc
— Je crois bien que c’était un jour de fête.
Jean Beaupère
— Pensez-vous que ce fût bien fait ?
Jeanne d’Arc
— Passez outre.
On ne poussa pas plus loin l’interrogatoire, parce qu’on trouva que c’en était assez pour ce jour-là. L’évêque de Beauvais leva la séance, en ajournant l’affaire au surlendemain à huit heures du matin3069.
On employa l’après-dîner à collationner les minutes. Guillaume Manchon entre à ce sujet dans les détails suivants :
Item, dit que au commencement du procez, par cinq ou six journées, pour ce que celluy qui parle mectoit en escript les responses et excusacions d’icelle Pucelle 295ensemble, et aucunes fois les juges le vouloient contraindre, en parlant en latin, qu’il mist en autres termes, en muant la sentence de ses parolles, et en autres manières que celluy qui parle ne l’entendoit ; furent mis deux hommes, du commandement de M. de Beauvais, en une fenestre, près du lieu où estoient les juges, et y avoit une sarge passant par devant ladite fenestre, affin qu’ilz ne feussent veus ; lesquelz deux hommes escripvoient et rapportoient ce qu’ilz faisoient en la charge d’icelle Jehanne, en taisant faire excusacions ; et luy sembloit que c’estoit ledit L’Oyseleur. Et après la jurisdiction (séance) tenue, en faisant collation la relevée (l’après-dîner) de ce qu’ilz avoient escript, les deux autres rapportoient en autre manière, et ne mectoient point d’excusacions : dont ledit M. de Beauvais se courrouça grandement contre celluy qui parle ; et es parties où il est escript au procez nota, c’estoit où il y avoit controverse, et convenoit recommencer nouvelles interrogacions sur cela ; et trouva l’en que ce qui estoit escript par celluy qui parle, estoit vray3070.
En vain continua-t-on ce manège pendant cinq 296ou six jours. La constance du notaire Manchon à soutenir la fidélité de sa minute, et l’excellente mémoire de l’accusée, dont les nouvelles assertions se trouvèrent conformes à ce qu’il avait écrit, forcèrent enfin l’évêque de Beauvais à y renoncer. Il se borna par la suite, ainsi que je l’ai déjà dit, à défendre d’enregistrer telle ou telle réponse de l’accusée comme inutile au procès.
Samedi 24 février
Le troisième interrogatoire eut lieu dans la même salle des Préparatoires. Soixante assesseurs s’y trouvèrent. Ce furent :
- L’abbé de Fécamp, le prieur de Longueville, Jean de Castellion, Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midy, Jean de Nibat, Jacques Guesdon, Jean Fabry, Maurice du Quesnay, Guillaume Boucher, Pierre Houdent, Pierre Maurice, Richard du Pré, Gérard Feuillet, les abbés de Jumièges, de Sainte-Catherine et de Cormeilles, Jean Guérin, Raoul Roussel, Guillaume Hayton, Nicolas Copequesne, Jean le Maistre, Raoul Saulvaige, Robert Barbin, Denis Gastinel, Jean le Doux, Nicolas de Vendères, Jean de La Fontaine, Aubert Morel, Jean Colombel, Clément ou Laurent de Busey, Raoul Auguy, André Marguerie, Jean de l’Espée, Geoffroy de Crotay, Gilles des Champs, Jean Pinchon, l’abbé Guillaume l’Hermite, Robert Morelet et Jean Roy, qui avaient assisté au dernier interrogatoire ;
- et Érard Ermangard, Jean 297Carpentier ou Charpentier, Denis de Sabnuras ou Sabenuras, Thomas de Courcelles, Guillaume de Baudribosc, Nicolas Medici, Richard le Gaigneur, Jean Duval, Guillaume le Maistre, l’abbé de Saint-Ouen, l’abbé de Saint-Georges des Prés, le prieur de Saint-Leu ou Saint-Lô (Sancti Laudi), le prieur de Sagy, Jean du Quemin ou du Quesnin, Richard des Saussaies, Nicolas Maulin, Pierre, Carré, Burel de Corneilles et Nicolas de Soville, qui n’avaient pas assisté aux précédents interrogatoires3071.
On voit de plus figurer avec eux au procès-verbal le nom de Nicolas L’Oyseleur, qui, d’après la déposition de Guillaume Manchon, devait être invisible à l’assemblée.
Richard de Grouchet, Pierre Minier, Jean Pigache, Jean Basset, Jean Brullot et Guillaume des Jardins, présents aux précédents interrogatoires, n’assistèrent point à celui-ci.
Jean Tiphaine ou Thiphaine, maître-ès-arts et en médecine, et en 1455 chanoine de la Sainte-Chapelle de Rouen, était du nombre des assesseurs convoqués ; mais il ne voulut pas se rendre à l’assemblée3072.
L’évêque de Beauvais ouvrit la séance en sommant Jeanne d’Arc de jurer simplement et absolument, sans aucune condition ni restriction, de 298dire la vérité touchant les choses sur lesquelles elle allait être interrogée. De deux choses l’une : ou le serment prêté par l’accusée, à l’ouverture des précédents interrogatoires, était suffisant ou il ne l’était pas ; s’il était suffisant, pourquoi s’obstinait-on à lui en faire prêter un autre ? S’il ne suffisait pas, pourquoi l’évêque s’en était-il d’abord contenté ? En vain il renouvela trois fois ses injonctions.
— Donnez-moi, dit Jeanne d’Arc, la permission de parler.
On la lui accorda.
Jeanne d’Arc
— Par ma foi, vous me pourriez demander telles choses que je ne vous dirais pas.
Et voyant qu’on se disposait à l’interrompre :
— Il se pourrait faire, continua-t-elle précipitamment, que sur beaucoup de choses que vous me pourriez demander, je ne vous disse point la vérité en ce qui touche les révélations ; car peut-être vous me forceriez par-là à vous dire telle chose que j’ai juré de ne pas dire, et ainsi à être parjure, ce que vous ne devez pas vouloir.
Et s’adressant plus particulièrement à l’évêque de Beauvais :
— Je vous le dis, ajouta-t-elle, réfléchissez bien à ce que vous dites, que vous êtes mon juge ; car vous prenez une grande charge, et me vexez trop3073.
Il est probable que plusieurs paroles de la Pucelle 299ont été retranchées en cet endroit. Un des assesseurs a déposé
qu’il se rappelait très-bien qu’une fois, comme elle était interrogée par l’évêque et quelques-uns des assistants, elle dit que ledit évêque et les autres n’étaient pas ses juges3074.
L’appariteur Jean Massieu
se rappelait qu’une fois, pendant le procès, et vers le commencement, ladite Jeanne dit à l’évêque de Beauvais qu’il était son ennemi personnel (suus adversarius). Et ledit évêque lui répondit :
Le roi a ordonné que je vous fasse votre procès, et je le ferai3075.
L’évêque de Beauvais, chassé de son diocèse à cause de ses opinions politiques, était en effet l’ennemi déclaré de tous ceux qui avaient contribué aux succès du roi Charles. La récusation de la Pucelle était donc fondée et légitime ; aussi se garda-t-on bien d’en faire mention dans le procès-verbal.
On en revint au serment exigé.
— Il me semble, répondit-elle, que c’est assez d’avoir déjà juré deux fois devant le tribunal.
L’évêque de Beauvais ou quelque autre
— Voulez-vous jurer simplement et absolument ?
Jeanne d’Arc
— Vous pouvez bien surseoir. J’ai assez Juré en 300deux fois. Aucun clerc de Rouen ou de Paris ne me saurait condamner De ma venue, j’en dirai volontiers la vérité ; mais je ne dirai pas tout ; l’espace de huit jours ne suffirait pas pour tout dire.
L’évêque de Beauvais
— Vous aurez conseil des assistants pour savoir si vous devez jurer ou non.
Jeanne d’Arc
— Je dirai volontiers la vérité touchant ma venue, mais non autrement ; et il est inutile que vous m’en parliez davantage.
L’évêque de Beauvais
— Vous vous rendrez suspecte si vous continuez à refuser de jurer de dire la vérité.
Même réponse.
L’évêque de Beauvais
— Jurez précisément et absolument.
Jeanne d’Arc
— Je dirai volontiers ce que je saurai ; mais non pas tout. — Je suis venue de la part de Dieu, ajouta-t-elle, et je n’ai rien à faire ici. Laissez-moi au jugement de Dieu, qui m’a envoyée.
L’évêque de Beauvais
— Je vous requiers et avertis de jurer, sous peine d’être tenue pour convaincue de ce dont vous êtes accusée.
301 Jeanne d’Arc
— Passez outre.
Enfin, (dit l’évêque dans le procès-verbal), nous la requîmes encore de jurer, et, d’abondant, nous l’admonestâmes de dire la vérité sur ce qui regardait son procès, en lui disant qu’elle s’exposait par son refus à un grand péril. Elle répondit alors :
Je suis prête à dire la vérité de ce que je saurai touchant le procès; et jura de cette manière.
Ainsi Jeanne se réservait toujours de ne point répondre, ou de ne répondre que comme elle le jugerait à propos, aux questions dont l’objet ne lui semblerait pas avoir rapport à l’affaire. Observation dont il importe de se souvenir, pour apprécier avec justesse la valeur de quelques-unes de ses réponses.
Jean Beaupère commença alors l’interrogatoire de la manière suivante :
— À quelle heure avez-vous bu et mangé le plus récemment ?
Jeanne d’Arc
— Je n’ai bu ni mangé depuis hier après midi.
Jean Beaupère
— Depuis quelle heure avez-vous entendu la voix qui vient à vous ?
Jeanne d’Arc
— Je l’ai entendue hier et aujourd’hui.
302Jean Beaupère
— À quelle heure, hier, l’avez-vous entendue ?
Jeanne d’Arc
— Je l’ai entendue par trois fois ; une fois le matin, une fois pendant les vêpres, et la troisième fois comme on sonnait pour l’Ave Maria du soir. Et je l’entends beaucoup plus de fois que je ne le dirai.
Jean Beaupère
— Que faisiez-vous hier matin quand cette voix est venue à vous.
Jeanne d’Arc
— Je dormais, et elle m’a éveillée.
Jean Beaupère
— Est-ce en vous touchant le bras qu’elle vous a éveillée ?
Jeanne d’Arc
— Elle m’a éveillée sans me toucher.
Jean Beaupère
— La voix était-elle dans votre chambre ?
Jeanne d’Arc
— Non, que je sache ; mais elle était dans le château.
Jean Beaupère
— Avez-vous rendu grâce à cette voix, et vous êtes-vous agenouillée ?
303Jeanne d’Arc
— Je l’ai remerciée en me levant sur mon séant, et en joignant les mains.
Jean Beaupère
— Pourquoi venait-elle ?
Jeanne d’Arc
— Parce que je lui avais demandé secours.
Jean Beaupère
— Que vous a-t-elle dit ?
Jeanne d’Arc
— De vous répondre hardiment.
Jean Beaupère
— Que vous a-t-elle dit au moment où elle vous a réveillée ?
Jeanne d’Arc
— Je lui demandai conseil sur ce que je devais répondre, la priant de demander là-dessus conseil à Dieu. Et la voix me dit de vous répondre hardiment, et que Dieu m’aiderait.
Jean Beaupère
— La voix vous avait-elle dit quelques paroles avant que vous lui fissiez cette prière ?
Jeanne d’Arc
— Elle m’avait dit quelques mots, mais je ne les ai pas tous compris. Et il est vrai qu’aussitôt que j’ai été éveillée, elle m’a dit de répondre hardiment.
304Revenant alors à sa première pensée, et s’adressant à l’évêque de Beauvais :
— Vous dites que vous êtes mon juge, lui dit-elle pour la seconde fois : prenez garde à ce que vous ferez ; car en vérité je suis envoyée de la part de Dieu, et vous vous mettez en grand danger.
Ces paroles auraient dû faire rentrer en lui-même cette indigne prélat ; mais la haine et l’ambition étouffèrent sans doute le cri de sa conscience.
Jean Beaupère
— Cette voix ne varie-t-elle pas quelquefois dans ses conseils ?
Jeanne d’Arc
— Jamais je n’ai trouvé la moindre contradiction dans ses paroles. — Je l’ai encore entendue cette nuit qui me disait de répondre hardiment.
Jean Beaupère
— Est-ce la voix qui vous a défendu de dire tout ce qu’on vous demanderait ?
Jeanne d’Arc
— Je ne vous répondrai point sur cela. J’ai des révélations touchant le roi, que je ne vous dirai point.
Jean Beaupère
— Est-ce la voix qui vous a défendu de dire ces révélations ?
305 Jeanne d’Arc
— Je ne suis point conseillée de vous dire cela. Donnez-moi un délai de quinze jours, et je vous répondrai là-dessus.
Elle réitéra plusieurs fois cette demande, et dit enfin :
— Si la voix me l’avait défendu, qu’en voudriez-vous dire ?
Jean Beaupère
— Cela vous est-il défendu ?
Jeanne d’Arc
— Croyez que les hommes ne me l’ont point défendu. — Je ne répondrai point là-dessus aujourd’hui ; je ne sais si je dois le faire ou non jusqu’à ce que cela me soit révélé. — Oui, je crois fermement, et aussi fermement que je crois en la foi chrétienne, et que Dieu nous a rachetés des peines de l’enfer, que cette voix vient de Dieu, et par son ordre.
Jean Beaupère
— Cette voix, que vous dites vous apparaître, est-ce un ange, ou une voix venant immédiatement de Dieu, ou d’un saint, ou d’une sainte ?
Jeanne d’Arc
— Cette voix vient de la part de Dieu ; et je ne vous dis pas clairement ce que j’en sais, parce que j’ai plus grande crainte de faillir en disant quelque chose qui déplaise à ces voix, que je n’en ai de vous répondre. Et quant à cette question, je vous demande délai d’y répondre.
306Jean Beaupère
— Croiriez-vous déplaire à Dieu en disant la vérité ?
Jeanne d’Arc
— Les voix m’ont dit de dire certaines choses au roi, et non pas à vous. — Elles m’ont dit cette nuit beaucoup de choses pour le bien du roi, que je voudrais qu’il sût, quand je devrais ne boire que de l’eau d’ici à Pâques ; car s’il les savait, il en serait plus joyeux aujourd’hui à son dîner.
Jean Beaupère
— Ne pourriez-vous tant faire auprès de cette voix qu’elle consentît à vous obéir, et à porter cette nouvelle à votre roi ?
Jeanne d’Arc
— J’ignore si la voix voudrait y consentir, à moins que ce ne fût la volonté de Dieu, ou que Dieu n’y consentît. Ah ! s’il plaisait à Dieu, il pourrait bien le faire révéler à mon roi, et j’en serais bien contente !
Jean Beaupère
— Pourquoi donc cette voix ne parle-t-elle plus à votre roi comme elle faisait quand vous étiez en sa présence ?
Jeanne d’Arc
— Je ne sais si c’est la volonté de Dieu. — Si ce n’était la grâce de Dieu, je ne saurais moi-même comment agir.
307Jean Beaupère
— Votre conseil vous a-t-il révélé que vous vous évaderiez des prisons ?
Jeanne d’Arc
— Vraiment, je vous dirai cela !
Jean Beaupère
— La voix vous a-t-elle, cette nuit, donné conseil et avertissement de ce que vous deviez répondre ?
Jeanne d’Arc
— Si elle me l’a révélé, je ne l’ai pas bien comprise.
Jean Beaupère
— Pendant les deux derniers jours où vous avez entendu les voix, est-il survenu quelque lumière ?
Jeanne d’Arc
— Au nom des voix, une clarté vient.
Jean Beaupère
— Quand vous voyez les voix, voyez-vous quelque autre chose avec elles ?
Jeanne d’Arc
— Je ne vous dirai pas tout ; je n’en ai pas la permission ; et mon serment ne comprend pas cela. — Cette voix est bonne et digne. — Je ne suis pas non plus tenue de répondre là-dessus. Je demande qu’on me donne par écrit les questions sur lesquelles je n’ai pas répondu.
308Jean Beaupère
— Cette voix, à qui vous demandez conseil, a-t-elle un visage et des yeux ?
Jeanne d’Arc
— Vous n’aurez pas cela de moi pour cette fois. — Je n’ai pas oublié ce qu’on dit aux petits enfants, que quelquefois des gens ont été pendus pour avoir dit la vérité.
Jean Beaupère
— Savez-vous être en la grâce de Dieu3076 ?
Jeanne, suivant la déposition d’un des notaires, dit d’abord que c’était grande chose que de répondre à de telles demandes3077.
On s’obstina à la fatiguer de questions multipliées tendant au même but ; l’abbé de Fécamp se montrait un des plus acharnés ; et Jean Fabry, qui trouvait que les réponses de l’accusée étaient suffisantes, ne put s’empêcher de s’écrier :
— C’est trop !
— Taisez-vous, lui dirent les interrogateurs3078.
— C’est une grande question que celle-là, reprit courageusement Jean Fabry, et l’accusée n’est point obligée d’y répondre.
— Vous auriez mieux fait de vous taire ! s’écria alors l’évêque de Beauvais avec l’accent de la 309fureur3079.
Pressée de plus en plus de dire si elle se croyait en la grâce de Dieu.
— Si je n’y suis pas, répondit-elle enfin avec autant de modestie que de prudence, Dieu veuille m’y recevoir ; et si j’y suis, Dieu veuille m’y conserver3080. Car je m’estimerais la plus malheureuse du monde (essem magis dolens de toto mundo3081), j’aimerais mieux mourir3082, que de me savoir hors de la grâce3083 et de l’amour de Dieu3084.
De laquelle réponse, (dit le notaire Boys-Guillaume), les interrogateurs furent moult stupéfaits, et pour cette heure se séparèrent, et ne lui firent aucune question de plus pour 310cette fois.
Mais il faut que Boys-Guillaume ait été trompé ici par sa mémoire, et ait rapporté à ces paroles de la Pucelle l’effet produit par quelque autre réponse ; car le procès-verbal de l’interrogatoire, loin de s’arrêter en cet endroit, contient encore, comme on va le voir, un assez grand nombre de demandes et de réponses.
Jeanne d’Arc
— Si j’étais en péché, je crois que la voix ne viendrait point me visiter. Je voudrais que chacun l’entendît aussi bien que moi. J’estime que j’étais âgée de treize ans ou environ, quand la voix vint à moi pour la première fois.
Jean Beaupère
— Dans votre enfance, alliez-vous vous ébattre ou vous promener (spatiatum) dans les champs avec d’autres jeunes filles ?
Jeanne d’Arc
— J’y suis allée en effet quelquefois ; mais je ne saurais dire à quel âge.
Jean Beaupère
— Ceux de Domrémy tenaient-ils le parti des Bourguignons, ou le parti contraire ?
Jeanne d’Arc
— Je ne sache pas qu’il y eût à Domrémy plus d’un Bourguignon ; et j’aurais voulu qu’il eût eu la tête coupée, toutefois si cela avait plu à Dieu.
311Il y a bien des raisons pour soupçonner que la seconde partie de cette réponse fut inventée par les ennemis de la Pucelle, et intercalée pour lui nuire dans le procès-verbal de l’interrogatoire. Guillaume Manchon a beau affirmer dans sa déposition qu’il n’écrivit jamais rien que de conforme aux réponses de l’accusée ; il avait trop d’intérêt à le soutenir, pour que son témoignage et celui de son collègue suffisent. Il est prouvé qu’il a passé plusieurs réponses sous silence ; il avoue lui-même qu’il y fut contraint une fois par l’évêque de Beauvais ; de là à insérer de fausses réponses il n’y a qu’un pas, et la peur de la mort a fait commettre plus d’une fois à de très-honnêtes gens d’aussi grandes lâchetés. J’ai cependant admis cette réponse pour véritable dans le premier livre de cette Histoire, et j’ai mis en même temps sous les yeux du lecteur tout ce qui pouvait l’expliquer, et la faire croire possible. C’est à lui maintenant à peser les raisons pour et contre, et à se déterminer d’après ses propres lumières.
Jean Beaupère
— Au village de Marcey, étaient-ils Bourguignons, ou ennemis des Bourguignons ?
Jeanne d’Arc
— Ils étaient Bourguignons.
312Jean Beaupère
— La voix vous a-t-elle ordonné, quand vous étiez enfant, de haïr les Bourguignons ?
Jeanne d’Arc
— Après que j’eus compris que ces voix étaient pour le roi de France, je n’ai pas aimé les Bourguignons. — Les Bourguignons auront la guerre, s’ils ne font ce qu’ils doivent ; je le sais par la voix dont je suis visitée.
Jean Beaupère
— Dans votre enfance, eûtes-vous révélation de la voix, que les Anglais devaient venir en France ?
Jeanne d’Arc
— Les Anglais étaient déjà en France, quand les voix commencèrent à me visiter.
Jean Beaupère
— N’êtes-vous jamais allée avec les petits enfants qui combattaient pour le parti que vous teniez ?
Jeanne d’Arc
— Non, dont j’aie souvenance. Mais j’ai bien vu quelques-uns de ceux de Domrémy, qui avaient combattu contre ceux de Marcey, qui en revenaient quelquefois bien blessés et tout en sang.
Jean Beaupère
— Eûtes-vous, dans votre enfance, grande intention 313de nuire (persequendi) aux Bourguignons ?
Jeanne d’Arc
— J’avais grande volonté et affection que mon roi eût son royaume.
Jean Beaupère
— Auriez-vous bien voulu être homme, quand vous dûtes venir en France ?
Jeanne d’Arc
— J’ai autrefois répondu à cela.
Jean Beaupère
— Conduisiez-vous les bestiaux aux champs ?
Jeanne d’Arc
— J’ai déjà répondu là-dessus. Après que je fus plus grande, et que j’eus atteint l’âge de discrétion, je ne gardais plus les bestiaux communément ; mais j’aidais bien à les conduire aux prés et à un château qu’on appelle l’Île, pour crainte des gens d’armes. Mais je ne me rappelle point si dans mon enfance je gardais on non les troupeaux.
Jean Beaupère
— Qu’est-ce qu’un certain arbre merveilleux, qui est près de votre village ?
Jeanne d’Arc
— Il y a assez près de Domrémy un arbre appelé l’arbre des Dames ; d’autres l’appellent 314l’arbre des Faèes (Fées), près duquel est une fontaine. J’ai ouï dire que les personnes malades de la fièvre boivent de l’eau de cette fontaine, et vont chercher de cette eau pour recouvrer la santé. Moi-même j’en ai été témoin. J’ai ouï dire aussi que les malades, quand ils peuvent se lever, vont à cet arbre pour se promener. C’est un grand arbre appelé hêtre ; c’est pour cela qu’on le nomme aussi le Beau-Mai. Il appartenait à messire Pierre de Bourlemont, chevalier. — Quelquefois, j’allais me promener avec d’autres filles, et je faisais sous cet arbre des bouquets et des guirlandes (serta) pour l’image de Sainte-Marie de Domrémy. J’ai plusieurs fois entendu dire à de vieilles gens, mais qui n’étaient pas de ma famille, que les fées conversaient en cet endroit. J’ai même ouï raconter à une femme nommée Jeanne, épouse du maire Aubery, de ce village, qui était ma marraine, qu’elle y avait vu lesdites fées ; mais je ne sais si cela était vrai ou non. Pour moi, je n’ai jamais, que je sache, vu les fées sous cet arbre ; et je ne sais si je les ai vues ailleurs ou non. — J’ai vu les jeunes filles suspendre des bouquets aux rameaux de cet arbre ; moi-même j’y en ai quelquefois suspendu comme les autres. Quelquefois elles les détachaient pour les emporter ; quelquefois elles les y laissaient. — Depuis que je sus que je devais me rendre 315en France, je pris peu de part, et le moins que j’ai pu, à ces jeux ou amusements. Je ne crois pas avoir dansé auprès de cet arbre, après que j’eus atteint l’âge de discrétion. — J’ai bien pu y danser quelquefois avec plusieurs autres jeunes filles ; mais j’y ai plus chante que dansé. — Il y a là un bois appelé le Bois-Chesnu, qu’on voit du logis de mon père, et qui n’en est pas éloigné d’une demi-lieue. Je ne sais ni n’ai entendu dire que les fées y fréquentassent ; mais j’ai ouï dire à mon frère qu’on disait dans mon pays que j’avais pris mon fait sous l’arbre des Fées. Mais cela n’est pas vrai, et j’y suis bien contraire. — Quand je vins vers mon roi, quelques-uns me demandaient s’il n’y avait pas dans mon pays un bois appelé le Bois-Chesnu, parce qu’il y avait des prophéties qui disaient que d’auprès de ce bois devait venir une certaine fille, qui ferait des choses merveilleuses. Mais je n’y ajoutai pas foi.
Jean Beaupère
— Voudriez-vous avoir un habit de femme ?
Jeanne d’Arc
— Procurez-m’en un : je le prendrai et m’en irai ; mais je ne le prendrai qu’à cette condition.
L’Évêque de Beauvais fit cesser ici les questions, 316et invita tous les assistants à se rendre dans le même lieu et à la même heure, le mardi suivant, pour être présent à la suite des interrogatoires3085.
L’après-dîner du même jour fut employé, entre autres choses, à recevoir l’opinion de maître Jean Lohier, docteur célèbre, qu’on avait cru devoir consulter sur le procès. Voici ce qu’en rapporte le notaire Guillaume Manchon.
Item, dit que quant le procez fut commencié, maistre Jehan Lohier, solemnel clerc normant, vint en ceste ville de Rouen, et luy fut communiqué ce qui en estoit escript par ledit evesque de Beauvais ; lequel Lohier demanda dilacion de deux ou trois jours pour le veoir. Auquel il fut respondu qu’en la relevée il donnast son oppinion : à ce fut contrainct ; et icelluy maistre Jehan Lohier, quand il eust veu le procez, il dist qu’il ne valoit riens pour plusieurs causes. Premièrement, pour ce qu’il n’y avait point forme de procez ordinaire. Item, il estoit traicté en lieu clos et fermé, où les assistans n’estoient pas en pleine et pure liberté de dire leur pure et pleine volenté. Item, que l’on traictioit en icelle matière l’honneur du roy de France, duquel elle tenoit le party, sans l’appeller, ne aucun qui fust 317de par luy. Item, que libelle ni articles n’avoient point esté baillez ; et si, n’avoit aucun conseil icelle femme, qui estoit une simple fille, pour respondre à tant de maistres et docteurs, et en grans matières, par especial, celles qui touchent par revelacions, comme elle disoit. Et pour ce, luy sembloit que le procez n’estoit vallable. Desquelles choses M. de Beauvais fut fort indigné contre ledit Lohier ; et, combien que ledit M. de Beauvais luy dist qu’il demourast pour veoir démener le procez, ledit Lohier respondit qu’il ne demourroit point. Et incontinent icelluy M. de Beauvais, lors logé en la maison où demeure à present maistre Jehan Bidault, près Sainct Nicolas le Paincteur, vint aux maistres, c’est assavoir, maistre Jehan Beaupere, maistre Jacques de Touraine, Nicole Midy, Pierre Morice, Thomas de Courcelles et L’Oyseleur, auxquels il dit : Vela Lohier qui nous veult bailler belles interlocutoires en nostre procez. Il veult tout calompnier, et dit qu’il ne vault riens. Qu’en le vouldroit croire, il fauldroit tout recommencier, et tout ce que nous avons faict ne vauldroit riens.
En récitant pour quoy ledit Lohier le vouloit calompnier ; disant oultre ledit M. de Beauvais : On voit bien de quel pied il cloche. Par Saint Jehan, nous n’en ferons riens ; nous continuerons nostre procez 318comme il est commenciez.
Et estoit lors le samedy de relevée en caresme, et le lendemain matin celluy qui parle parla audit Lohier en l’eglise de Nostre Dame de Rouen, et luy demanda qu’il luy sembloit dudit procez et de ladite Jehanne : lequel luy repondit :Vous voyés la manière comment ilz procèdent : ilz la prendront si ilz peuvent par ses parolles ; c’est assavoir es assertions où elle dit : Je sçay de certain, ce qui touche les apparicions ; mais s’elle disoit, Il me semble, pour icelles parolles, Je sçay de certain, il m’est ad vis qu’il n’est homme qui la pust condampner. Il semble qu’ilz procèdent plus par hayne que par autrement ; et pour ceste cause je ne me tiendray plus icy, car je n’y vueil plus estre.
Et de faict, a tousjours demouré depuis en cour de Romme, et y est mort doyen de la Roe (La Rote, tribunal ecclésiastique)3086.
Le même témoin confirme tous ces détails dans une autre déposition, et ajoute ce qui suit :
Et est certain ledit déposant que, de ce jour, il (Jean Lohier) n’aurait oser demeurer en ladite ville et en l’obéissance des Anglais3087.
Un des assesseurs assure que Lohier fut menacé d’être noyé pour n’avoir pas voulu prendre part 319au procès3088. Un autre rapporte qu’une des plus fortes raisons alléguées par Jean Lohier pour condamner le procès, c’était qu’il n’y avait point eu d’information préalable, et que cette information était de droit absolument requise3089. On se garda bien de lui répondre qu’il y en avait eu une, parce qu’on eût été force de la produire ; et ceci est une nouvelle preuve, que, quoiqu’en disent les procès-verbaux, il n’en avait jamais été fait mention devant le tribunal.
J’ai dit qu’on poussait la barbarie à l’égard de la malheureuse Jeanne d’Arc, jusqu’à lui refuser la permission d’accomplir ses devoirs religieux ; privation d’autant plus sensible, que dans sa triste situation elle avait plus besoin que jamais du soulagement qu’une âme pieuse et résignée trouve à se réfugier à l’ombre des autels. La douceur avec laquelle elle était traitée par l’appariteur Jean Massieu, lorsqu’il la conduisait devant le tribunal, l’enhardit un jour à lui demander s’il se trouvait sur leur chemin quelque église ou lieu saint où le corps de Jésus-Christ fut exposé. Massieu lui répondit affirmativement, et lui montra la chapelle royale du château de Rouen, située dans la grande cour, qu’il leur fallait traverser pour se rendre, de la tour 320qui servait de prison à la Pucelle, au lieu où siégeait le tribunal. Jeanne d’Arc le supplia de la faire passer par-devant cette chapelle, pour qu’elle pût s’y agenouiller et faire sa prière. Jean Massieu fut touché de ses larmes et de ses instances ; il lui permit de s’arrêter devant la chapelle. Prosternée et les mains jointes, elle y adressait à Dieu les prières les plus humbles et les plus ferventes3090. Croira-t-on que le promoteur d’Estivet eut la dureté d’envier à la pauvre captive cette dernière consolation ? Il reprocha plusieurs fois à Jean Massieu sa complaisance, et il ne tint pas à lui de la faire regarder comme un crime.
— Truant, (lui disait-il), qui te fait si hardy de laisser approucher celle p… excommuniée de l’église sans licence ? Je te fairai mectre en telle tour, que tu ne verras lune ne soleil d’ici à ung mois, si tu le fais plus.
Massieu ayant eu le courage de désobéir à cette injonction,
ledit Benedicité (j’ai déjà dit que c’était un surnom ou sobriquet donné au promoteur) se mit par plusieurs fois au-devant de l’huis de la chapelle, entre iceulx déposant (Jean Massieu) et Jeanne d’Arc, pour empescher qu’elle ne feit son oraison devant ladite chapelle.
Jeanne prit avec patience cette nouvelle méchanceté : elle se contentait de demander 321avec douceur à son guide :
— S’y est le corps de Jhesus Xhrist ? (c’est-à-dire : Le Saint-Sacrement est-il exposé sur l’autel ?)3091
Enfin l’évêque de Beauvais, sur la dénonciation du promoteur, défendit expressément à Jean Massieu de laisser l’accusée s’arrêter devant la chapelle3092.
Mardi 27 février
Le nombre des assesseurs fut moins considérable au quatrième interrogatoire ; il ne monta plus qu’à cinquante-deux.
- Richard du Pré, Jean Pigache, Raoul Sauhaige, Clément de Busey, André Marguerie, Guillaume l’Hermite, Robert Morellet, Jean Roy, Richard Gaigneur, Jean Duval, Guillaume le Maistre, l’abbé de Saint-Ouen, le prieur de Saint-Leu, le prieur de Sagy, Jean du Quesnin, Richard des Saussaies, Burel de Corneilles et Nicolas de Soville, présents aux derniers interrogatoires, n’assistèrent pas à celui-ci.
Voici la liste des assesseurs présents, selon le procès-verbal :
- L’abbé de Fécamp, le prieur de Longueville ; Jean de Castellion, Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midy, Jean de Nibat, Jacques Guesdon, Jean Fabry, Maurice du Quesnay, Guillaume Boucher, Pierre Houdent, Pierre 322Maurice, Gérard Feuillet, les abbés de Jumièges, de Sainte-Catherine et de Cormeilles, Jean Guérin, Raoul Roussel, Guillaume Hayton, Nicolas Copequesne, Jean le Maistre, Richard de Grouchet, Pierre Minier, Robert Barbier, Denis Gastinel, Jean le Doux, Nicolas de Vendères, Jean Basset, Jean de La Fontaine, Jean Brullot, Aubert Morel, Jean Colombel, Raoul Auguy, Jean de l’Espée, Geoffroy de Crotay, Gilles des Champs, Jean Pinchon, l’abbé des Petits-Prés, Guillaume des Jardins, Érard Ermangard, Jean Carpentier, Denis de Sabenuras, Thomas de Courcelles, Nicolas L’Oyseleur, Guillaume de Baudribosc, Nicolas Medici, Nicolas Maulin ou Mauny et Pierre Carré, déjà présents aux précédents interrogatoires ;
- et Jean de Favo, Jean le Ventier ou Vautier, et Nicolas Caval, assistant pour la première fois au procès.
Il est très-vraisemblable qu’il faut ajouter à ces noms celui de Jean Tiphaine, quoiqu’il ne soit point porté dans les procès-verbaux des interrogatoires ; il assure lui-même qu’appelé pour la seconde fois, il n’osa désobéir plus longtemps,
par crainte des Anglais, et de peur d’encourir leur indignation, s’ils s’apercevaient qu’il ne voulait pas y aller. […] Le jour qu’il assista audit procès, les juges et les assistants étaient dans certaine petite salle3093 derrière la grand-salle 323du château. […] Il y vit Jeanne, et l’entendit interroger, et elle faisait de très-belles réponses. […] Elle répondait très-sagement et prudemment, quoiqu’avec une grande hardiesse (cum magna audacia3094).
L’évêque de Beauvais tenta encore une fois, au commencement de la séance, d’arracher à Jeanne d’Arc un serment sans condition.
— Je jurerai volontiers, répondit-elle, de dire la vérité des choses qui touchent le procès, mais non de toutes celles que je sais.
L’évêque de Beauvais.
— Jurez de dire la vérité de toutes les choses qui vous seront demandées.
Jeanne d’Arc
— Vous devez être contents ; j’ai assez juré.
Désespérant d’en rien obtenir de plus, le prélat ordonna à maître Jean Beaupère de procéder à l’interrogatoire.
Jean Beaupère
— Comment vous êtes-vous portée depuis samedi dernier ?
Jeanne d’Arc
— Vous le voyez assez ; je me porte le mieux que je puis.
324Jean Beaupère
— Avez-vous jeûné chaque jour de ce Carême ?
Jeanne d’Arc
— Cela regarde-t-il votre procès ?
Jean Beaupère
— Oui, sans doute, cela importe au procès.
Jeanne d’Arc
— Eh bien ! oui, j’ai toujours jeûné pendant ce Carême.
Jean Beaupère
— Depuis samedi avez-vous entendu la voix qui vous vient ?
Jeanne d’Arc
— Oui, vraiment, beaucoup de fois.
Jean Beaupère
— L’avez-vous entendue samedi dernier, dans cette même salle, pendant qu’on vous interrogeait ?
Jeanne d’Arc
— Cela n’est pas de votre procès. — Oui, je l’y ai entendue.
Jean Beaupère
— Que vous disait-elle ?
Jeanne d’Arc
— Je ne le comprenais pas bien ; je n’ai rien compris [que je puisse vous réciter] à ce qu’elle 325me disait, jusqu’à ce que j’aie été retournée dans ma chambre.
Jean Beaupère
— Que vous a-t-elle dit quand vous avez été rentrée dans votre chambre ?
Jeanne d’Arc
— Elle m’a dit de vous répondre hardiment. — Je lui demandais conseil sur les choses que vous me demandiez. — Je vous dirai volontiers les choses que Dieu me permet de révéler ; mais quant aux révélations touchant le roi de France, je n’en dirai rien sans la permission de ma voix.
Jean Beaupère
— La voix vous a-t-elle défendu de tout dire ?
Jeanne d’Arc
— C’est ce que je n’ai pas bien compris.
Jean Beaupère
— Qu’est-ce que la voix vous a dit en dernier lieu ?
Jeanne d’Arc
— Je lui demandais conseil sur quelques-unes des questions qui m’ont été faites.
Jean Beaupère
— Vous a-t-elle conseillée sur quelques-unes ?
Jeanne d’Arc
— Sur quelques points j’ai eu conseil ; sur quelques autres on pourrait me faire des questions 326auxquelles je ne répondrais pas sans permission ; et si je le faisais, peut-être n’aurais-je pas les voix en garant (ce mot est en français dans la grosse latine) ; mais quand j’aurai là-dessus la permission de Dieu, je ne craindrai point de parler, car j’aurai bonne garantie (quia bene habebit garantisationem).
Jean Beaupère
— Est-ce la voix d’un ange qui vous parle, ou la voix d’un saint, d’une sainte, ou de Dieu sans intermédiaire ?
Jeanne d’Arc
— Cette voix est celle de sainte Catherine et de sainte Marguerite. — Leurs figures sont couronnées de belles couronnes très-riches et très-précieuses ; quant à cela j’ai la permission de Dieu de vous le dire. Si vous doutez de ce que je vous dis, envoyez à Poitiers, où je fus autrefois interrogée.
Jean Beaupère
— Comment savez-vous que ce sont ces deux saintes ? distinguez-vous bien l’une de l’autre ?
Jeanne d’Arc
— Je sais bien que ce sont elles, et je distingue bien l’une de l’autre.
Jean Beaupère
— Comment distinguez-vous bien l’une de l’autre ?
327Jeanne d’Arc
— Je les reconnais à la salutation qu’elles me font. — Il y a bien sept ans qu’elles ont pris la charge de me conduire. — Je les reconnais, parce qu’elles se nomment en m’abordant.
Jean Beaupère
— Lesdites saintes sont-elles vêtues de même drap ?
Jeanne d’Arc
— Je ne vous en dirai pas aujourd’hui autre chose, je n’ai pas la permission de le révéler. — Si vous ne me croyez, envoyez à Poitiers. — Il y a des révélations qui sont adressées au roi de France, et non à ceux qui m’interrogent.
Jean Beaupère
— Ces saintes sont-elles de votre âge ?
Jeanne d’Arc
— Je n’ai pas la permission de vous le dire.
Jean Beaupère
— Parlent-elles ensemble, ou l’une après l’autre ?
Jeanne d’Arc
— Je n’ai pas la permission de vous le dire ; toutefois j’ai toujours eu conseil de toutes deux.
Jean Beaupère
— Laquelle vous apparut la première ? n
328Jeanne d’Arc
— Je ne les connus pas aussitôt ; j’ai bien su autrefois ce que vous me demandez, mais je l’ai oublié. — Si j’en avais la permission, je vous le dirais volontiers. — Cela est écrit, à Poitiers, dans un registre. — J’ai eu aussi secours (confortationem) de saint Michel.
Jean Beaupère
— Lequel des personnages qui vous apparaissent vint le premier à vous ?
Jeanne d’Arc
— Saint Michel vint le premier.
Jean Beaupère
— S’est-il passé beaucoup de temps depuis que vous eûtes, pour la première fois, la voix de saint Michel ?
Jeanne d’Arc
— Je ne vous ai pas dit la voix de saint Michel ; je vous ai seulement parlé d’un grand secours.
On voit que Jeanne n’avait pas bien compris la question à laquelle elle répondait.
Jean Beaupère
— Quelle fut la première voix qui vint à vous lorsque vous étiez âgée de treize ans ou environ ?
329Jeanne d’Arc
— Ce fut saint Michel que je vis devant mes yeux ; il n’était pas seul, mais bien accompagné d’anges du ciel. — Je ne vins en France que par l’ordre de Dieu.
Jean Beaupère
— Vîtes-vous saint Michel et ses anges corporellement et réellement ?
Jeanne d’Arc
— Je les vis de mes yeux corporels aussi bien que je vous vois. Quand ils s’éloignaient de moi je pleurais, et j’aurais bien voulu qu’ils m’emportassent avec eux.
Jean Beaupère
— Quelle figure avait saint Michel ?
Jeanne d’Arc
— Je ne puis vous répondre présentement là-dessus ; je n’ai pas la permission de le dire.
Jean Beaupère
— Qu’est-ce que saint Michel vous dit la première fois ?
Jeanne d’Arc
— Vous n’aurez pas aujourd’hui de réponse sur cela. — Oui, les voix m’ont dit de vous répondre hardiment. — J’ai bien dit une fois à mon roi ce qui m’a été révélé ; mais c’est parce que cela le regardait. — Je n’ai point présentement 330la permission de vous révéler ce que me dit alors saint Michel. — Je voudrais bien que vous eussiez copie de ce livre qui est à Poitiers, pourvu toutefois que Dieu en fût content.
Jean Beaupère
— Les voix vous ont-elles ordonne de ne point redire leurs révélations sans leur permission ?
Jeanne d’Arc
— Je ne vous répondrai pas présentement là-dessus ; de ce dont j’ai permission de parler, j’en répondrai volontiers. — Si cependant les voix me l’ont défendu, je ne les ai pas bien comprises.
Jean Beaupère
— Quel signe avez-vous que cette révélation vous vienne de la part de Dieu, et que ce soient sainte Catherine et sainte Marguerite qui vous parlent ?
Jeanne d’Arc, avec impatience.
— Je vous ai assez dit que ce sont sainte Catherine et sainte Marguerite ; croyez-moi si vous voulez.
Jean Beaupère
— Vous est-il défendu de dire cela ?
Jeanne d’Arc
— Je n’ai pas bien compris si cela m’était défendu ou non.
331Jean Beaupère
— Comment savez-vous faire la distinction de répondre sur quelques points, et sur d’autres non ?
Jeanne d’Arc
— J’ai demandé la permission de répondre sur quelques points, et je l’ai reçue pour quelques-uns. — J’eusse mieux aimé être écartelée par des chevaux, que de venir en France sans la permission de Dieu.
Jean Beaupère
— Dieu vous a-t-il ordonné de revêtir un habit d’homme ?
Jeanne d’Arc
— De l’habit d’homme, c’est peu de choses, et des moindres. Je n’ai pris l’habit d’homme par le conseil d’aucun homme du monde. — Je n’ai pris cet habit ni n’ai jamais rien fait que par le commandement de Dieu et des anges.
Jean Beaupère
— Vous paraît-il que le commandement qui vous a été fait de prendre un habit d’homme, soit licite ?
Jeanne d’Arc
— Tout ce que j’ai fait, ç’a été par le commandement du Seigneur ; et s’il m’ordonnait d’en revêtir un autre, je m’en revêtirais, parce que ce serait le commandement de Dieu.
332Jean Beaupère
— Fut-ce par le commandement de Robert de Baudricourt que vous prîtes un habit d’homme ?
Jeanne d’Arc
— Non.
Jean Beaupère
— Croyez-vous bien faire de porter cet habit ?
Jeanne d’Arc
— Tout ce que j’ai fait par le commandement du Seigneur, je crois avoir bien fait de le faire ; j’en attends bonne garantie et bon secours.
Jean Beaupère
— Dans le cas particulier dont il s’agit, croyez-vous aussi avoir bien fait ?
Jeanne d’Arc
— Je n’ai rien fait au monde sans le commandement de Dieu.
Jean Beaupère
— Quand vous vîtes cette voix qui vient à vous, y avait-il une lumière ?
Jeanne d’Arc
— Il y avait beaucoup de lumières de toutes parts, et cela est bien convenable (hoc bene decet). Au surplus, tout cela ne venait pas pour vous.
Jean Beaupère
— Y avait-il quelque ange sur la tête de votre roi quand vous le vîtes pour la première fois ?
333Jeanne d’Arc
— Par Sainte-Marie, s’il y en avait un je ne sais, et ne l’ai pas vu.
Jean Beaupère
— Y avait-il de la lumière ?
Jeanne d’Arc
— Il y avait plus de trois cents chevaliers, et cinquante flambeaux ou torches, sans compter la lumière spirituelle. — J’ai rarement des révélations qu’une clarté ne les accompagne.
Jean Beaupère
— Comment votre roi a-t-il ajouté foi à vos paroles ?
Jeanne d’Arc
— Il a eu de bonnes enseignes (intersigna) pour y croire, et par le clergé.
Jean Beaupère
— Quelles révélations eut votre roi ?
Jeanne d’Arc
— Vous n’aurez pas cela de moi cette année. — Je fus interrogée par le clergé, pendant trois semaines, à Chinon et à Poitiers. — Le roi eut signe de mes faits avant qu’il y voulût croire. — L’opinion des ecclésiastiques de mon parti fut qu’ils ne voyaient rien que de bon dans mon fait.
334Jean Beaupère
— Êtes-vous allée à Sainte-Catherine de Fierbois ?
Jeanne d’Arc
— Oui ; et j’y entendis trois messes en un jour ; enfin j’en partis pour aller à Chinon. — J’envoyai de là au roi des lettres contenant que j’envoyais à lui pour savoir si j’entrerais dans la ville où il était ; que j’avais bien fait cent cinquante lieues pour venir auprès de lui et à son secours, et que je savais beaucoup de bonnes choses pour lui. Il me semble qu’il y avait aussi dans ces lettres que je le reconnaîtrais bien entre les autres. — J’avais une épée que j’avais prise à Vaucouleurs. — Oui, pendant que j’étais à Tours ou à Chinon, j’envoyai chercher une épée qui était dans l’église de Sainte-Catherine de Fierbois, derrière l’autel ; et elle fut trouvée aussitôt, toute couverte de rouille.
Jean Beaupère
— Comment saviez-vous que cette épée était là ?
Jeanne d’Arc
— Cette épée était en terre, et rouillée ; il y avait cinq croix dessus, et je sus qu’elle était là par les voix. Je n’avais jamais vu l’homme qui alla chercher cette épée. J’écrivis aux ecclésiastiques 335de Fierbois pour les prier de trouver bon que j’eusse cette épée, et ils me l’envoyèrent. Elle n’était pas très-avant dans la terre, derrière l’autel, à ce qu’il me semble ; toutefois je ne me souviens pas précisément si c’était devant ou derrière l’autel ; mais il me semble que j’écrivis que cette épée était derrière l’autel. — Aussitôt que ladite épée eut été trouvée, les ecclésiastiques de Fierbois la frottèrent, et la rouille en tomba incontinent et sans effort. Ce fut un marchand armurier de Tours qui l’alla chercher. Les ecclésiastiques de Fierbois me donnèrent un fourreau pour cette épée, et ceux de Tours un autre ; ils firent faire deux fourreaux, l’un de velours vermeil, et l’autre de drap d’or ; et j’en fis faire un troisième de cuir bien fort. — Non, je n’avais point cette épée quand je fus prise. — J’ai continuellement porté cette épée depuis que je l’ai eue jusqu’à mon départ de Saint-Denis, après l’attaque de Paris.
Jean Beaupère
— Quelle bénédiction fîtes-vous faire ou fîtes-vous vous-même sur cette épée ?
Jeanne d’Arc
— Jamais je ne fis ni ne fis faire aucune bénédiction, et n’en saurais faire aucune. — J’aimais beaucoup cette épée, parce qu’elle avait été trouvée 336 dans l’église de Sainte-Catherine, que j’aime bien.
Jean Beaupère
— Avez-vous été à Coulanges-les-Vigneuses ?
Jeanne d’Arc
— Je ne sais.
Jean Beaupère
— Avez-vous quelquefois posé votre épée sur l’autel ?
Jeanne d’Arc
— Non, que je sache ; au moins ne l’y ai-je pas posée pour qu’elle en fût plus fortunée.
Jean Beaupère
— N’avez-vous jamais fait de prières pour que cette épée fût plus fortunée ?
Jeanne d’Arc
— Cela est bon à savoir ! J’aurais désiré que toutes mes armes fussent heureuses.
Jean Beaupère
— Aviez-vous votre épée quand vous fûtes prise ?
Jeanne d’Arc
— Non, j’avais une épée qui avait été prise sur un Bourguignon.
Jean Beaupère
— Où demeura cette épée, et en quelle ville ?
Jeanne d’Arc
— Je fis offrande à saint Denis d’une épée et 337d’autres armes ; mais ce ne fut pas cette épée. — J’avais cette épée à Lagny, et depuis Lagny je portai jusqu’à Compiègne l’épée de ce Bourguignon, qui était une bonne épée de guerre, propre à donner de bonnes buffes et de bons torchons3095. Mais de dire où j’ai laissé l’autre, cela ne concerne pas le procès, et je ne répondrai point là-dessus maintenant. — Mes frères ont mes effets (bona), mes chevaux, mon épée, à ce que je crois, et autres objets qui peuvent valoir plus de douze mille écus.
Jean Beaupère
— Quand vous vîntes à Orléans, aviez-vous un étendard ou bannière, et de quelle couleur était-il ?
Jeanne d’Arc
— J’avais un étendard dont le champ était semé de fleurs de lis. Un monde y était figuré, et deux anges sur les côtés ; il était blanc, et de toile blanche ou boucassin. Ces mots, Jhesus Maria, à ce qu’il me semble, étaient écrits dessus, et il était bordé d’une frange de soie.
Jean Beaupère
— Ces noms, Jhesus Maria, étaient-ils écrits en haut, ou au bas, ou sur le côté ?
338Jeanne d’Arc
— Sur le côté, à ce qu’il me semble.
Jean Beaupère
— Qu’aimiez-vous le mieux de votre étendard ou de votre épée ?
Jeanne d’Arc
— J’aimais beaucoup plus, voire quarante fois plus, mon étendard que mon épée.
Jean Beaupère
— Pourquoi fîtes-vous faire sur cet étendard la peinture que vous dites ?
Jeanne d’Arc
— Je vous ai déjà assez répété que je n’ai rien fait que par le commandement de Dieu. — Je portais moi-même cet étendard quand j’attaquais les ennemis, pour éviter de tuer quelqu’un. — Je n’ai jamais tué personne3096.
Le passage suivant de la déposition de maître Jean Tiphaine, un des assesseurs, semble se rapporter à cet endroit des interrogatoires :
Dit et dépose celui qui parle, quant à ce qui touche les interrogatoires, que le jour qu’il y fut pour la première fois, maître Jean Beaupère était principal interrogateur, et faisait les questions ; et néanmoins maître Jacques de Touraine, de l’ordre des frères-mineurs, quelque-fois 339l’interrogeait. Et bien se rappelle que ledit maître Jacques lui demanda une fois si elle ne s’était jamais trouvée en lieu où des Anglais fussent tués ? Laquelle Jeanne répondit :
En mon Dieu, si ay comme vous. Parlés doulcement3097. Pourquoi ne partaient-ils point de France, et n’allaient-ils point en leur pays ?Il y avait là un grand seigneur d’Angleterre, dont le déposant a oublié le nom, qui, ces mots entendus, ne put s’empêcher de dire :Vraiment c’est une bonne femme !… si elle était Anglaise.Et il disait cela à celui qui parle et à maître Guillaume des Jardins3098.
Je reviens à la grosse du procès.
Jean Beaupère
— Quelle armée vous confia (comitivam) votre roi quand il vous mit en œuvre ?
Jeanne d’Arc
— Il me confia dix ou douze mille hommes. — À la levée du siège d’Orléans, je commençai par la bastille Saint-Loup, et finis par celle du pont.
Jean Beaupère
— De devant quelle bastille fîtes-vous retirer vos gens ?
340Jeanne d’Arc
— Il ne m’en souvient pas. — J’étais bien assurée, par la révélation qui m’en avait été faite, que je ferais lever le siège d’Orléans, et je l’avais dit au roi avant d’y aller.
Jean Beaupère
— Ne dites-vous pas à vos gens, quand vous dûtes faire l’attaque, que vous recevriez les flèches, les viretons et les pierres des machines et des canons ?
Jeanne d’Arc
— Vraiment non ; au contraire, cent, ou plus, y furent blessés ; mais je dis bien à mes soldats qu’ils n’eussent aucune crainte, et qu’ils feraient lever le siège. — Moi-même, dans l’assaut donné à la bastille du pont, je fus blessée au cou d’une flèche ou vireton ; mais j’eus grand encouragement de sainte Catherine, et fus guérie en quinze jours. Je ne laissai pas, pour cette blessure, de monter à cheval et d’agir (negotiari) comme à l’ordinaire.
Jean Beaupère
— Aviez-vous la prescience que vous seriez blessée ?
Jeanne d’Arc
— Je le savais bien, et l’avais dit à mon roi, et que, nonobstant cela, je ne cesserais pas d’agir ; et cela m’avait été révélé par la voix des 341deux saintes ; savoir, de sainte Catherine et de la bienheureuse Marguerite. — Ce fut moi qui posai la première échelle à l’attaque de cette bastille du pont ; et c’est en levant cette échelle que je fus, comme je l’ai déjà dit, blessée au cou d’un vireton.
Jean Beaupère
— Pourquoi n’admîtes-vous pas à traiter le capitaine de Jargeau (le comte de Suffolk) ?
Jeanne d’Arc
— Les seigneurs de mon parti répondirent aux Anglais qu’ils n’auraient pas le terme de quinze jours qu’ils demandaient ; mais qu’ils eussent à partir sur-le-champ avec leurs chevaux. Quant à moi, je dis que ceux de Jargeau partissent la vie sauve, en robes ou gippons (in suis gipponibus vel tunicis), s’ils voulaient ; qu’autrement ils seraient pris d’assaut.
Jean Beaupère
— Aviez-vous délibéré avec votre conseil, c’est-à-dire avec vos voix, pour savoir si vous leur accorderiez ou non le terme demandé ?
Jeanne d’Arc
— Il ne m’en souvient pas.
— Ces choses faites, dit l’évêque de Beauvais en terminant ici le procès-verbal, l’interrogatoire fut laissé pour cette heure, et nous assignâmes 342le jour de jeudi suivant pour la continuation de l’examen3099.
Ce jour même (mardi 27) ou le jeudi d’après, Jean Massieu reconduisant Jeanne d’Arc du tribunal à sa prison, fut rencontré par un prêtre3100 anglais3101, nommé Eustache Turquetil3102 ou Anquetil3103, chantre de la chapelle du roi d’Angleterre3104, qui lui demanda, sans égard pour la présence de l’accusée :
— Que te semble de ses responses ? sera-t-elle arse (brûlée) ? Que sera-ce ?
— Jusques à cy, (répondit Massieu), je n’ai veu que bien et honneur à elle3105, et elle me semble une bonne femme3106 ; mais je ne scay quelle sera la fin : Dieu le saiche3107 !
Anquetil alla sur-le-champ rapporter cette réponse aux
gens du roy3108, [et, entre autres, au comte de Warwick3109, disant que Massieu] n’estoit pas bon pour le roy3110.
Le comte, sur 343ce rapport, fut très-mécontent de Massieu3111 ; cet honnête ecclésiastique se trouva en grand péril3112, et eut beaucoup de peine à sortir de ce mauvais pas3113. L’évêque de Beauvais le manda dans l’après-dîner, lui reprocha le discours qu’il avait tenu, et finit par lui dire,
qu’il se gardast de mesprendre, ou on luy feroit boire une fois plus que de raison3114.
Massieu s’excusa comme il put, et parvint à s’en tirer3115 ; mais
luy semble, (dit-il dans une de ses dépositions), que, ce n’eust esté le notaire Manchon, qui le excusa, il n’en fust oncques eschappé3116.
Ainsi il suffisait, aux yeux des Anglais et de leurs adhérents, de paraître incertain sur l’opinion qu’on devait avoir de l’accusée, pour se trouver soi-même en danger de mort.
Jeudi 1er mars
Le nombre des assesseurs fut un peu plus considérable au cinquième interrogatoire qu’au précédent. Il y en eut cette fois cinquante-neuf. Ce furent :
- L’abbé de Fécamp, le prieur de Longueville, Jean de Castellion, Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicolas Midy, Jean de Nibat, Jacques Guesdon, Jean Fabry, Maurice du Quesnay, Guillaume Boucher, Pierre Houdent, Pierre 344Maurice, Gérard Feuillet, les abbés de Jumièges, de Sainte-Catherine et de Cormeilles, Jean Guérin, Raoul Roussel, Guillaume Hayton, Nicolas Copequesne, Jean le Maistre, Richard de Grouchet, Pierre Minier, Jean Pigache, Raoul Saulvaige, Robert Barbier, Denis Gastinel, Jean le Doux, Nicolas de Vendères, Jean Basset, Jean de La Fontaine, Jean Brullot, Raoul Auguy, André Marguerie, Aubert Morel, Jean Colombel, Laurent de Busey, Jean de l’Espée, Geoffroy de Crotay, Gilles des Champs, Jean Pinchon, l’abbé des Petits-Prés, Robert Morelet, Érard Ermangard, Denis de Sabenuras, Thomas de Courcelles, Nicolas L’Oyseleur, Guillaume de Baudribosc, l’abbé de Saint-Ouen, le prieur de Saint-Leu, Jean du Quesnin, Richard des Saussaies, Nicolas Maulin, Pierre Carré, Burel de Corneilles, Jean le Ventier, Nicolas Caval et Philippe Mareschal, ce dernier assistant pour la première fois au procès.
Les assesseurs absents étaient :
- Richard du Pré, Guillaume L’Hermite, Guillaume des Jardins, Jean Carpentier, Nicolas Medici, Richard Gaigneur, Jean Duval, Guillaume le Maistre, le prieur de Sagy, Nicolas de Soville et Jean de Favo.
L’évêque de Beauvais commença, comme à l’ordinaire, par sommer l’accusée de faire un serment sans condition. Elle s’y refusa avec la 345même fermeté, et il fallut encore se contenter du serment déjà prêté par elle, de dire la vérité de choses concernant le procès, qu’elle renouvela la main sur l’évangile.
— De ce que je sais qui touche le procès, dit-elle ensuite à l’évêque, je vous en dirai volontiers la vérité, et aussi bien que si j’étais devant le pape de Rome.
Un interrogateur3117
— Que dites-vous de notre seigneur le Pape, et lequel croyez-vous qui soit vrai pape ?
Jeanne d’Arc
— Est-ce qu’il y en a deux ?
L’interrogateur
— N’avez-vous point eu des lettres du comte d’Armagnac pour savoir auquel des trois souverains pontifes il fallait obéir ?
Jeanne d’Arc
— Ce comte m’écrivit en effet certaines lettres à ce sujet, à quoi je répondis entre autres choses que, lorsque je serais à Paris ou ailleurs en repos, j’y ferais réponse. Je voulais monter à cheval quand je fis cette réponse.
On lut alors devant le tribunal la copie des lettres du comte d’Armagnac et de la Pucelle, 346et on demanda à l’accusée si sa réponse avait été conforme à la copie qu’on venait d’en lire3118.
Jeanne d’Arc
— J’estime avoir fait cette réponse en partie, mais non en totalité.
L’interrogateur
— Y disiez-vous savoir par le conseil du Roi des rois ce que ledit comte devait en croire ?
Jeanne d’Arc
— Je n’en sais rien.
L’interrogateur
— Étiez-vous en doute auquel des trois pontifes ledit comte devait obéir ?
Jeanne d’Arc
— Je ne savais que lui mander, ni à qui il devait obéir ; car ce comte demandait de savoir à qui Dieu voulait qu’il obéît ; mais quant à moi-même je tiens et crois que nous devons obéir à notre pape qui est à Rome. — Je dis encore autre chose, qui n’est pas dans ces lettres, à l’envoyé du comte. Si cet envoyé ne fût pas reparti à l’instant, il eût été jeté à l’eau ; ce n’est pas par moi toutefois. — Quant à ce qu’il demandait à savoir, à qui Dieu voulait que ce comte obéît, je répondis que je ne savais ; mais je lui mandai plusieurs choses 347qui ne furent pas mises en écrit. — Quant à moi je crois à monseigneur le pape qui est à Rome.
L’interrogateur
— Pourquoi écriviez-vous que vous feriez une autre réponse là-dessus, puisque vous croyez en celui qui est à Rome ?
Jeanne d’Arc
— La réponse que je lui fis fut sur une autre matière que sur le fait des trois souverains pontifes. Et quant à ce point, je jure par serment que je n’en ai jamais rien écrit ou fait écrire.
L’interrogateur
— Aviez-vous coutume de mettre dans vos lettres ces noms, Jhesus Maria, avec une croix ?
Jeanne d’Arc
— Je les mettais dans quelques-unes, et dans d’autres, non. Quelquefois j’y mettais une croix. qui signifiait que ceux de mon parti à qui j’écrivais ne fissent pas ce que je leur mandais.
C’était apparemment une ruse de guerre pour tromper l’ennemi sur ses desseins, dans le cas où, comme elle y avait compté, ces lettres tomberaient en son pouvoir. Si, contre son attente, elles parvenaient aux généraux à qui elles étaient censées adressées, ceux-ci reconnaissaient sur-le-champ, à la vue du signe convenu, l’intention dans laquelle elles avaient été écrites.
On lut ensuite à l’accusée les lettres qu’elle 348avait envoyées au roi d’Angleterre, au duc de Bedford et à d’autres généraux anglais3119.
L’interrogateur
— Reconnaissez-vous ces lettres ?
Jeanne d’Arc
— Oui, à l’exception de trois passages, savoir : l’endroit où il est dit : Rendez à la Pucelle
, où il faut mettre : Rendez au roi
; un autre où il est dit : Je suis chef de guerre
; et le troisième, où l’on a mis : corps pour corps
. Ces paroles n’étaient point dans les lettres que j’ai envoyées.
Ainsi la méchanceté des ennemis de Jeanne était allée Jusqu’à falsifier ses lettres pour la rendre suspecte d’hérésie ! La preuve que la mémoire de l’accusée ne la trompait pas, c’est qu’on ne combattit point ses assertions, qu’il eût été si facile de détruire si elles n’eussent pas été fondées, en produisant les originaux de ses lettres.
— Aucun seigneur de mon parti, dit-elle ensuite, n’avait dicté ces lettres ; c’est moi-même qui les avais dictées. Il est vrai cependant qu’elles furent montrées à quelques personnes de mon parti.
Pressée apparemment d’une foule de questions inspirées par les menaces prophétiques contenues dans ces lettres, Jeanne reprit la parole, 349et d’un ton solennel, fit à l’assemblée les prédictions suivantes :
— Avant qu’il soit sept ans, les Anglais abandonneront un plus grand gage qu’ils n’ont fait devant Orléans, et perdront tout en France. — Ils éprouveront la plus grande perte qu’ils aient jamais faite en France ; et ce sera par une grande victoire que Dieu enverra aux Français.
On serait tenté de croire ces prophéties inventées après coup, tant elles se sont fidèlement accomplies, si ce n’était dans les grosses authentiques du procès de condamnation qu’elles sont consignées.
Paris fut en effet repris par les Français sous la conduite du connétable de Richemont et du comte de Dunois, le 13 avril 1436, c est-à-dire, six ans seulement après que Jeanne eût prédit que les Anglais abandonneraient, avant sept ans, un plus grand gage que celui d’Orléans. Quant à la grande victoire qui devait entraîner pour eux la plus grande perte qu’ils eussent encore faite en France, cela peut s’entendre, soit de la bataille de Formigny, gagnée par les Français en 1450, et qui eut pour résultat la conquête de la Normandie, soit de la bataille de Castillon, livrée en 1453, où périt le fameux Talbot, et qui acheva de soumettre la Guyenne à la France.
L’interrogateur
— Comment savez-vous cela ?
350Jeanne d’Arc
— Je le sais par la révélation qui m’en a été faite. Cela arrivera avant sept ans ; et je suis bien fâchée que cela doive tant tarder (quod tantum differetur). — Je le sais par révélation ; je le sais aussi bien que je sais que vous êtes maintenant devant moi.
L’interrogateur
— Quel jour cela arrivera-t-il ?
Jeanne d’Arc
— Je ne sais ni le jour ni l’heure.
L’interrogateur
— Dans quelle année ?
Jeanne d’Arc
— Vous n’aurez pas cela aujourd’hui. Je voudrais bien cependant que ce fût avant la Saint-Jean.
L’interrogateur
— N’avez-vous point dit que cela arriverait avant la Saint-Martin d’hiver ?
Jeanne d’Arc
— J’ai dit qu’avant la Saint-Martin d’hiver on verrait beaucoup de choses, et que peut-être ce seraient les Anglais qui se prosterneraient à terre.
L’interrogateur
— Qu’avez-vous dit à Jean Gris, votre gardien, sur cette fête de Saint-Martin ?
351Jeanne d’Arc
— Je vous l’ai dit.
L’interrogateur
— Par qui avez-vous su cet événement futur ?
Jeanne d’Arc
— Par sainte Catherine et sainte Marguerite.
L’interrogateur
— Saint Gabriel était-il avec saint Michel quand celui-ci vint vous trouver ?
Jeanne d’Arc
— Il ne m’en souvient pas.
L’interrogateur
— Vous êtes-vous entretenue, depuis mardi dernier, avec sainte Catherine et sainte Marguerite ?
Jeanne d’Arc
— Oui. — Je ne sais à quelle heure.
L’interrogateur
— Quel jour ?
Jeanne d’Arc
— Hier et aujourd’hui. Il n’y a pas de jour que je ne les entende.
L’interrogateur
— Les voyez-vous toujours sous les mêmes vêtements ?
Jeanne d’Arc
— Je les vois toujours en la même forme. Leurs 352figures sont très-richement couronnées. — Je ne parlerai point du reste de leurs vêtements. — Je ne sais rien de leurs tuniques.
L’interrogateur
— Comment savez-vous que la chose qui vous apparaît soit homme ou femme ?
Jeanne d’Arc
— Je le sais bien ; je les connais au son de leur voix, et elles me l’ont révélé. — Je ne sais rien que par révélation, et par le commandement de Dieu.
L’interrogateur
— Quelle figure voyez-vous ?
Jeanne d’Arc
— Je vois un visage.
L’interrogateur
— Les saintes qui vous apparaissent ont-elles des cheveux ?
Jeanne d’Arc
— Cela est bon à savoir !
L’interrogateur
— Y a-t-il de l’espace entre leurs couronnes et leurs cheveux ?
Jeanne d’Arc
— Non.
L’interrogateur
— Ces cheveux sont-ils longs et pendants ?
353Jeanne d’Arc
— Je n’en sais rien. — Je ne sais s’il y a quelque chose en forme de bras, ni s’il y a d’autres membres figures. — Elles parlent très-bien et en beau langage ; et je les comprends parfaitement.
L’interrogateur
— Comment peuvent-elles parler, si elles n’ont pas de membres ?
Jeanne d’Arc
— Je m’en rapporte à Dieu. — Cette voix est belle, douce et humble. — Elle parle en français.
L’interrogateur
— Sainte Marguerite parle-t-elle anglais ?
Jeanne d’Arc
— Comment parlerait-elle anglais, puisqu’elle n’est pas du parti des Anglais ?
L’interrogateur
— Ces têtes dont vous avez parlé, qui ont des couronnes, ont-elles des anneaux aux oreilles ou autre part ?
Jeanne d’Arc
— Je n’en sais rien.
L’interrogateur
— Vous-même, n’avez-vous point quelques anneaux ?
354Jeanne d’Arc, à l’évêque de Beauvais
— Vous en avez un à moi : rendez-le moi. — Les Bourguignons ont à moi un autre anneau. (À l’évêque :) Si vous avez cet anneau, montrez-le moi.
L’interrogateur
— Qui vous donna l’anneau qu’ont les Bourguignons ?
Jeanne d’Arc
— Mon père ou ma mère. — Il me semble que ces mots, Jhesus Maria, sont écrits dessus. — Je ne sais qui les y a fait écrire. — Il n’y a point de pierre à cet anneau, à ce qu’il me semble. — Cet anneau me fut donné à Domrémy. (À l’évêque :) Mon frère m’avait donné l’autre anneau que vous avez ; je vous charge de le donner à l’église. — Je n’ai jamais guéri personne au moyen de mes anneaux.
L’interrogateur
— Sainte Catherine et sainte Marguerite se sont-elles entretenues avec vous sous l’arbre des fées ?
Jeanne d’Arc
— Je n’en sais rien.
L’interrogateur
— Vous ont-elles parlé près de la fontaine voisine de cet arbre ?
355Jeanne d’Arc
— Oui, je les ai entendues en cet endroit ; mais je ne sais ce qu’elles me dirent alors.
L’interrogateur
— Qu’est-ce que ces saintes vous promirent, soit en ce lieu, soit ailleurs ?
Jeanne d’Arc
— Elles ne me firent aucune promesse que par la permission de Dieu.
L’interrogateur
— Quelles promesses vous firent-elles ?
Jeanne d’Arc
— Cela ne concerne pas du tout votre procès, — Entre autres choses, elles me dirent que mon roi recouvrerait son royaume, que ses adversaires le voulussent ou non. — Elles me promirent de me conduire en paradis, ainsi que je le leur avais demandé.
L’interrogateur
— Vous a-t-il été fait quelque autre promesse ?
Jeanne d’Arc
— Il y en a une autre, mais je ne vous la dirai pas ; cela ne concerne pas le procès. — Dans trois mois, je ferai connaître cette autre promesse.
356L’interrogateur.
— Vos voix vous ont-elles dit que vous seriez délivrée de prison dans le terme de trois mois ?
Jeanne d’Arc
— Cela n’est pas de votre procès. Cependant, je ne sais quand je serai délivrée. — Ceux qui veulent me faire sortir de ce monde, pourront bien partir avant moi.
L’interrogateur
— Votre conseil vous a-t-il dit que vous serez délivrée de la prison où vous êtes présentement ?
Jeanne d’Arc
— Parlez-m’en dans trois mois, et je vous répondrai. — Demandez aux assistants, sur leur serment, si cela touche le procès.
On prit alors l’avis des docteurs présents, et ils répondirent tous que la question faite à l’accusée concernait réellement le procès.
Jeanne d’Arc
— Je vous ai toujours dit que vous ne sauriez pas tout. Il faut bien qu’une fois je sois délivrée. — Je veux avoir la permission de vous répondre ; c’est pourquoi je demande du délai.
L’interrogateur
— Vos voix vous ont-elles défendu de dire la vérité ?
357Jeanne d’Arc
— Voulez-vous que je vous dise ce qui est adressé au roi de France ? Je sais beaucoup de choses qui ne concernent pas le procès. — Je sais que le roi gagnera tout le royaume de France. Et je sais cela aussi bien que je sais que vous êtes devant moi, sur votre tribunal. — Je serais morte, sans la révélation qui me conforte chaque jour.
L’interrogateur
— Qu’avez-vous fait de votre mandragore ?
Jeanne d’Arc
— Je n’en ai point, et n’en ai jamais eu. J’ai ouï dire qu’il y en avait une près de mon village, mais je n’en ai jamais vu aucune. — J’ai ouï dire que c’était une chose dangereuse et mauvaise à garder. Je ne sais, au reste, à quoi cela peut servir.
L’interrogateur
— En quel lieu est la mandragore dont vous avez entendu parler.
Jeanne d’Arc
— J’ai entendu dire qu’elle était en terre, près de l’arbre dont on a parlé tantôt ; mais je ne connais pas l’endroit. — J’ai ouï dire aussi qu’il y avait un coril (una corilus) sur cette mandragore.
358L’interrogateur
— À quoi avez-vous entendu dire que servirait cette mandragore.
Jeanne d’Arc
— J’ai ouï dire que cela faisait venir de l’argent ; mais Je n’en crois rien. — Mes voix ne m’ont jamais rien dit là-dessus.
L’interrogateur
— En quelle figure était saint Michel, quand il vous apparut ?
Jeanne d’Arc
— Je ne lui vis pas de couronne. Je ne sais rien de ses vêtements.
L’interrogateur
— Était-il nu ?
Jeanne d’Arc
— Pensez-vous que Dieu n’ait pas de quoi le vêtir ?
L’interrogateur
— Avait-il des cheveux ?
Jeanne d’Arc
— Pourquoi les lui aurait-on coupés ? — Je n’ai pas vu saint Michel depuis mon départ du château de Crotoy. Je ne l’ai jamais vu bien souvent. — Je ne sais s’il avait des cheveux ou non.
L’interrogateur
— Portait-il une balance ?
359(On représentait ainsi saint Michel, parce qu’on croyait que, chargé de conduire les âmes au séjour qu’elles méritaient d’habiter, il les pesait auparavant dans une balance, où il mettait leurs péchés pour contrepoids.)
Jeanne d’Arc
— Je n’en sais rien. — J’ai une grande joie quand je le vois ; et il me semble que, quand je le vois, je ne suis pas en péché mortel. — Sainte Catherine et sainte Marguerite me font volontiers confesser de temps en temps et tour-à-tour. — Je ne sais point si je suis en péché mortel.
L’interrogateur
— Quand vous vous confessez, croyez-vous être en péché mortel ?
Jeanne d’Arc
— Je ne sais si j’ai été en péché mortel, et je ne crois pas en avoir fait les œuvres. À Dieu ne plaise que j’y aie jamais été ! À Dieu ne plaise que je fasse ou aie jamais fait des œuvres dont mon âme soit chargée !
L’interrogateur
— Quel signes donnâtes-vous à votre roi, que vous veniez de la part de Dieu ?
Jeanne d’Arc
— Je vous ai toujours dit que vous ne me tireriez 360pas cela de la bouche. Allez le lui demander.
L’interrogateur
— Avez-vous juré de ne point révéler ce qui vous est demandé concernant le procès ?
Jeanne d’Arc
— Je vous ai déjà dit que je ne vous dirai point ce qui touche notre roi, ce qui lui est adressé ; et je n’en parlerai pas.
L’interrogateur
— Ne sauriez-vous pas vous-même quel signe vous donnâtes à votre roi ?
Jeanne d’Arc
— Vous ne saurez pas cela de moi.
Et comme on lui disait que cela concernait le procès :
— J’ai promis, reprit-elle, de tenir cela bien secret, je ne vous le dirai pas. — J’ai fait cette promesse en un tel lieu, que je ne pourrais vous le dire sans parjure.
L’interrogateur
— À qui avez-vous fait cette promesse ?
Jeanne d’Arc
— À sainte Catherine et à sainte Marguerite. Et cela fut montré au roi. — J’ai fait cette promesse aux deux saintes, sans qu’elles me l’eussent demandée. Je l’ai faite de moi-même, à ma propre requête, parce que beaucoup trop de gens me faisaient des questions 361là-dessus, avant que j’eusse promis aux saintes de n’en rien dire.
L’interrogateur
— Quand vous montrâtes le signe à votre roi, y avait-il quelque autre personne en sa compagnie.
Jeanne d’Arc
— Je crois qu’il n’y en avait pas d’autre, quoiqu’il y eût beaucoup de gens assez près de là.
L’interrogateur
— Vîtes-vous une couronne sur la tête de votre roi, quand vous lui montrâtes le signe ?
Jeanne d’Arc
— Je ne puis vous le dire sans parjure.
L’interrogateur
— Quelle couronne avait votre roi, quand il était à Reims ?
Jeanne d’Arc
— Le roi, comme je crois, prit avec reconnaissance la couronne qu’il trouva à Reims ; mais une couronne très-riche, et qu’on lui apportait, arriva après son départ (sed una bene dives fuit ei apportata post ipsum). Et il agit ainsi pour hâter son fait à la requête de ceux de la ville de Reims, à qui un plus long séjour des gens de guerre eût été trop onéreux. Et, s’il eût attendu, il aurait eu une couronne mille fois plus riche.
362L’interrogateur.
— Vîtes-vous cette couronne qui est plus riche que l’autre ?
Jeanne d’Arc
— Je ne puis vous le dire sans encourir la peine d’un parjure. Et si je ne l’ai pas vue, du moins ai-je ouï dire qu’elle est, par la grâce de Dieu, riche et opulente.
Peut-être cette réponse et la précédente renferment-elles une allégorie, dans laquelle les villes de Reims et de Paris sont représentées sous l’emblème de couronnes. Beaucoup de personnes pensaient que, si le roi eût attendu, Paris lui eût ouvert ses portes. Peut-être lui avait-on conseillé de séjourner à Reims, pour laisser à ses partisans de Paris le temps de ramener les esprits en sa faveur, avant qu’il s’avançât, avec son armée, vers cette ville encore abusée. Dans cette supposition, Jeanne d’Arc pouvait vouloir dire qu’elle n’avait pas vu Paris, c’est-à-dire qu’elle n’y était pas entrée ; mais qu’elle savait que c’était une ville opulente.
L’évêque de Beauvais interrompit l’interrogatoire en cet endroit, leva la séance, et remit au surlendemain, samedi, la suite de l’instruction du procès. Il requit tous les assistants de se trouver ce jour-là au tribunal à l’heure accoutumée.
Notes
- [2994]
Déposition de Guillaume Colles, dit Boys-Guillaume.
- [2995]
Sa déposition.
- [2996]
Sa déposition.
- [2997]
Première déposition de Guillaume Manchon.
- [2998]
Déposition de J. Monnet.
- [2999]
Déposition de Nicolas de Houppeville.
- [3000]
M. de L’Averdy, Notices des manuscrits de la Bibliothèque du Roi, t. III.
- [3001]
Première déposition de Jean Massieu, appariteur. Il confirme ce détail dans une autre déposition, et J. Moreau, Guillaume de La Chambre, Jean Fabry et Guillaume Manchon l’attestent également.
- [3002]
Troisième déposition de Jean Massieu.
- [3003]
Quatrième déposition de Guillaume Manchon.
- [3004]
Ibid. ; deuxième déposition de Jean Fabry.
- [3005]
Deuxième déposition de Jean Fabry.
- [3006]
Troisième déposition de frère Martin Ladvenu ; déposition de J. Monnet ; seconde déposition de Jean Riquier.
- [3007]
Déposition de Jean Tiphaine.
- [3008]
Deuxième déposition de Jean Fabry.
- [3009]
Déposition de Boys-Guillaume.
- [3010]
Cela est confirmé par les dépositions de Jean Fabry ; de Jean Tiphaine, de J. Monnet, de Jean Riquier, de Guillaume de La Chambre et de plusieurs autres.
- [3011]
Ce dessein de prendre Jeanne par ses paroles est attesté par J. Cusquel.
- [3012]
Dépositions de Nicolas de Houppeville et de Boys-Guillaume.
- [3013]
Déposition de Nicolas de Houppeville.
- [3014]
Déposition de Guillaume de La Chambre.
- [3015]
Déposition de Boys-Guillaume.
- [3016]
Déposition de J. Moreau.
- [3017]
Idem.
- [3018]
Quatrième déposition de Guillaume Manchon, confirmée par la deuxième déposition de Jean Fabry.
- [3019]
Deuxième déposition de Jean Fabry.
- [3020]
Opinion de J. Lohier, rapportée en la première déposition de Guillaume Manchon.
- [3021]
Dépositions de Pierre Miger, de Pierre Cusquel et de frère Martin Ladvenu.
- [3022]
Première déposition d’Isambard de la Pierre ; seconde déposition de Jean Fabry.
- [3023]
Notices des manuscrits de la Bibliothèque du Roi, t. III.
- [3024]
Notices des manuscrits de la Bibliothèque du Roi, t. III.
- [3025]
Notices des manuscrits de la Bibliothèque du Roi, t. III.
- [3026]
Dépositions de Mauger le Parmentier et de Boys-Guillaume.
- [3027]
Deuxième déposition de Jean Fabry.
- [3028]
Troisième déposition de Pierre Cusquel.
- [3029]
Deuxième déposition d’André Marguerie.
- [3030]
Deuxième déposition de Jean Riquier.
- [3031]
Déposition de Pierre d’Aron.
- [3032]
Déposition de J. Marcel.
- [3033]
Déposition de Pierre d’Aron.
- [3034]
Deuxième déposition de Nicolas Caval.
- [3035]
Déposition de Guillaume Manchon.
- [3036]
Notices des manuscrits de la Bibliothèque du Roi, t. III.
- [3037]
Grosses du procès de condamnation.
- [3038]
Aubin-Louis Millin, Antiquités nationales, t. IV, p. 7. Cette chapelle fut démolie en 1590, et transportée au Vieux-Palais.
- [3039]
Grosses du procès de condamnation.
- [3040]
Idem.
- [3041]
Grosses du procès de condamnation.
- [3042]
Grosses du procès de condamnation.
- [3043]
Grosses du procès de condamnation.
- [3044]
Grosses du procès de condamnation.
- [3045]
Grosses du procès de condamnation.
- [3046]
Jean-Baptiste Rousseau, Imitation du Psaume LVII.
- [3047]
Grosses du procès de condamnation.
- [3048]
Idem.
- [3049]
Deuxième déposition de Jean Fabry.
- [3050]
Grosses du procès de condamnation. — M. de L’Averdy écrit parlamenti, et traduit du parlement, sans doute d’après le manuscrit de la Bibliothèque du Roi, provenant de la Bibliothèque de Brienne, et portant le n° 180 de cette bibliothèque. Il est à regretter que M. de L’Averdy se soit trop souvent servi, pour son travail, de ce manuscrit, qui n’est qu’une copie très-informe et très-incorrecte, quoi qu’il en dise : elle est facile à lire, et c’est là son seul mérite, qui n’aurait pas dû séduire M. de L’Averdy. Entre autres fautes grossières, on y remarque celle du mot parlamenti, substitué en cet endroit à celui de paramenti, que portent les grosses authentiques. M. de L’Averdy aurait dû se souvenir que le parlement de Rouen ne fut établi qu’en 1515 : il ne pouvait donc y avoir en 1430, dans le château de Rouen, une salle appelée salle du Parlement.
- [3051]
Quatrième déposition de Guillaume Manchon.
- [3052]
On a vu, à la fin du livre précédent, que, d’après les registres du parlement, le duc et la duchesse de Bedford étaient arrivés à Paris le 20 janvier. Il faut donc supposer, de deux choses l’une, ou que le duc et la princesse son épouse étaient revenus à Rouen de leur voyage dans la capitale, ou que l’examen touchant la virginité de la Pucelle, dont les dépositions ne donnent point la date, avait eu lieu avant ce voyage. J’ai été déterminé à placer ce fait après le premier interrogatoire, parce que les premières questions adressées à l’accusée conduisaient naturellement à la demande relative à son surnom de Pucelle, demande indiquée au procès-verbal et attestée dans une déposition ; et que la réponse de Jeanne, également rapportée dans cette déposition, semble avoir dû amener l’examen qui nous occupe.
- [3053]
Troisième déposition de Jean Massieu.
- [3054]
Déposition de Guillaume Colles, dit Boys-Guillaume.
- [3055]
Troisième déposition de Pierre Cusquel.
- [3056]
Déposition de J. Marcel.
- [3057]
Troisième déposition de Jean Massieu.
- [3058]
Déposition de Guillaume Colles, dit Boys-Guillaume.
- [3059]
Histoire de France, t. XV.
- [3060]
Troisième déposition de Jean Massieu ; dépositions de Boys-Guillaume, de Pierre Cusquel, de J. Moreau, de J. Monnet, de Guillaume de La Chambre, de J. Marcel, etc.
- [3061]
D’où l’on pourrait inférer, puisque cette blessure n’était pas encore guérie, que l’examen dont il s’agit eut lieu peu de temps après l’arrivée de la Pucelle dans cette ville.
- [3062]
Deuxième déposition d’André Marguerie.
- [3063]
Déposition de Guillaume de La Chambre.
- [3064]
Première et quatrième déposition de Guillaume Manchon ; déposition de Pierre Miger.
- [3065]
Grosses du procès de condamnation.
- [3066]
Troisième déposition de Guillaume Manchon.
- [3067]
Ibid. ; déposition de J. Monnet.
- [3068]
Déposition de J. Monnet.
- [3069]
Grosses du procès de condamnation.
- [3070]
Première déposition de Guillaume Manchon. Il confirme ces particularités dans sa quatrième déposition. Pierre Miger en fait aussi mention.
- [3071]
Grosses du procès de condamnation.
- [3072]
Déposition de Jean Tiphaine.
- [3073]
Grosses du procès de condamnation.
- [3074]
Déposition de Guillaume de La Chambre.
- [3075]
Troisième déposition de Jean Massieu.
- [3076]
Grosses du procès de condamnation.
- [3077]
Déposition de Guillaume Colles, dit Boys-Guillaume.
- [3078]
Troisième déposition de Jean Massieu.
- [3079]
Déposition de Jean Fabry.
- [3080]
Grosses du procès de condamnation, déposition de Guillaume Colles, dit Boys-Guillaume.
On serait tenté de croire que le célèbre Pope avait sous les yeux cette réponse de la Pucelle, lorsqu’il écrivit la strophe suivante de sa prière universelle :
If I am right, thy grace impart
Still in the right to stay ;
If I am wrong, o teach my heart
To find that better way.
(Si je suis dans la bonne voie, que ta grâce m’accorde d’y rester, si je suis dans la mauvaise, daigne, ô mon Dieu ! m’enseigner à trouver la bonne.)
- [3081]
Grosses du procès de condamnation.
- [3082]
Déposition de Boys-Guillaume.
- [3083]
Grosses du procès de condamnation.
- [3084]
Déposition de Boys-Guillaume.
- [3085]
Grosses du procès de condamnation.
- [3086]
Première déposition de Guillaume Manchon.
- [3087]
Quatrième déposition de Guillaume Manchon.
- [3088]
Déposition de Guillaume de La Chambre.
- [3089]
Déposition de Thomas de Courcelles.
- [3090]
Troisième déposition do Jean Massieu.
- [3091]
Première déposition de Jean Massieu.
- [3092]
Deuxième déposition du même.
- [3093]
La salle des Préparatoires.
- [3094]
Déposition de Jean Tiphaine.
- [3095]
Ces mots sont en français dans l’original.
- [3096]
Grosses du procès de condamnation.
- [3097]
Les mots en italique sont en français dans l’original.
- [3098]
Déposition de Jean Tiphaine.
- [3099]
Grosses du procès de condamnation.
- [3100]
Première déposition de Jean Massieu.
- [3101]
Troisième déposition du même.
- [3102]
Première déposition du même.
- [3103]
Troisième déposition du même.
- [3104]
Idem.
- [3105]
Première déposition du même.
- [3106]
Troisième déposition du même.
- [3107]
Première déposition du même.
- [3108]
Les deux dépositions du même.
- [3109]
Troisième déposition du même.
- [3110]
Première déposition du même.
- [3111]
Troisième déposition de Jean Massieu.
- [3112]
Idem.
- [3113]
Idem.
- [3114]
Première déposition du même.
- [3115]
Troisième déposition du même.
- [3116]
Première déposition du même.
- [3117]
Probablement était-ce toujours Jean Beaupère, mais ce n’est pas indiqué au procès-verbal.
- [3118]
Voyez livre VI, p. 388, 389 et 390 de cette Histoire.
- [3119]
Voyez livre II, p. 148 de cette Histoire.