Tome 4 : Livre XIV
214Livre XIV Depuis la mort de Jeanne d’Arc, jusqu’à la révision de son procès.
On a vu que l’opinion populaire sur le procès n’était pas en général favorable aux juges.
C’était le bruit commun que tout ce qu’on avait fait contre ladite Jeanne, avait été fait en haine du roi de France et du parti qu’elle tenait, et qu’on faisait grande injure à ladite Jeanne3638.
Cette manière de voir était également celle de plusieurs docteurs. Il semblait à Pierre Miger, prieur de Longueville,
qu’attendu la haine conçue contre elle par les Anglais, le procès pouvait à bon droit être réputé injuste, et par conséquent la sentence injuste ; et il lui paraissait qu’un semblable procès ne tendait qu’à infamer le roi de France3639.
Nicolas de Houppeville pensait précisément de même3640. Jean le Maire, curé de Saint-Vincent de Rouen,
215ne doutait pas que dans la forme et le mode du procès et des sentences qui s’en étaient suivies, la justice n’eût été grandement offensée3641.
D’autres allaient plus loin. Selon eux, tous les actes du procès étaient nuls3642. Pierre Miger est plus positif et plus sévère encore dans un autre passage de sa déposition.
Il ne sait rien des habits virils apportés… Mais il ne lui semble pas que pour la prise de l’habit d’homme, elle dût être jugée hérétique. Il lui semble au contraire que celui qui, pour cela seul, la jugea hérétique, devrait être puni de la peine du talion. [Il ajoute] que beaucoup de ceux qui avaient été présents au procès, étaient fort irrités, et réputaient l’exécution très-rigoureuse et mal faite. Et c’était la voix commune qu’on avait mal jugé3643.
Déclaration précieuse dans la bouche d’un juge assesseur.
Le jugement que porta frère Jean Pasquerel, l’ancien chapelain de la Pucelle, sur la conduite que tinrent dans cette affaire l’évêque de Beauvais et le vice-inquisiteur, mérite d’être aussi rapporté.
Il s’émerveille fort que tant de clercs, tels qu’étaient ceux qui l’envoyèrent à la mort 216dans la ville de Rouen, osèrent attenter à ladite Jeanne, et faire mourir telle pauvre et simple chrétienne si cruellement, et sans cause, au moins qui fût suffisante pour mériter la mort, et laquelle ils pouvaient garder soit dans les prisons, soit ailleurs ; sans considérer qu’elle leur avait fait déplaisir, et surtout qu’ils étaient ses ennemis capitaux ; et lui semble que pour cette raison ils prirent injustement la charge de la juger3644.
Une circonstance de leur conduite excitait surtout le mécontentement des jurisconsultes. C’était l’absence de tout jugement de la puissance séculière3645.
Et en signe de ce, peu de temps après, un appelé Georges Folenfant fut apprehendé à cause de sa foy et en crime d’heresie, lequel fut semblablement delaissé à justice seculiere : à ceste cause, les juges de la foy, c’est assavoir messire Loys de Luxembourg, archevesque de Rouen, et frère Guillaume Duval, vicaire de l’inquisiteur de la foy, envoyèrent ledit frère Martin au bailly de Rouen, pour l’advertir qu’il ne seroit pas ainsi faict dudit Georges, comme il avoit esté faict de la Pucelle, laquelle, sans sentence finalle et jugement définitif, fut au feu consummée3646 ; 217mais qu’on le conduiroit en son tribunal, et que ledit bailly feroit ce que lui persuaderoit la justice, et qu’il ne seroit pas procedé si promptement qu’on avoit fait contre la Pucelle, mais avec poids et mesure (mature)3647.
Folenfant fut en effet
rendu à la justice seculiere, après laquelle sentence fut ledit Georges conduit à la cohue3648, et là fut par la justice seculiere condamné, et ne fut pas si promptement conduit au supplice3649.
Tourmentés du cri de leur conscience, poursuivis par la clameur publique, qui leur reprochait sans doute d’avoir condamné la Pucelle pour un fait nouveau, sans nouvelle instruction, sans interrogatoire ordonné, en un mot sans procédure régulière, les deux juges éprouvaient le besoin de ramener l’opinion en leur faveur. D’un autre côté, le gouvernement anglais croyait n’avoir retiré que la moitié du fruit de son crime, s’il ne pouvait étaler à la face de la terre un acte 218constatant que Jeanne, avant sa mort, était librement convenue que ses apparitions avaient été l’ouvrage de l’esprit des ténèbres ; et cet acte essentiel, ils ne le trouvaient pas dans le procès, car une cédule d’abjuration, rédigée évidemment en style de docteur, et signée par Jeanne, au vu de tant de monde, pour éviter d’être livrée au bourreau, n’avait pas le caractère d’un acte volontaire, et d’ailleurs il avait été suivi d’un jugement par lequel Jeanne avait été reçue à merci. Le parti que prirent l’évêque de Beauvais et le vice-inquisiteur, pour tout concilier, fut de feindre d’avoir ignoré ce qui s’était passé dans la prison, le jour de la mort de Jeanne, avant l’exécution (feinte d’autant plus maladroite qu’au vu de tout le monde ils s’y étaient rendus eux-mêmes), et de rédiger une espèce d’information sur ce que Jeanne avait pu dire en ce moment à ceux qui avaient été admis auprès d’elle. Cette information tardive, qui n’avait été ni requise par le promoteur, ni ordonnée par aucun jugement, et qui n’est signée ni par les témoins qu’on y fait figurer, ni par les notaires-greffiers du procès, commence en ces mots :
Le jeudi, sept du mois de juin de la même année 1431, nous, juges ci-devant dénommés, avons, de notre office, fait de certaines informations sur plusieurs choses que la feue Jeanne avait dites devant des personnes dignes de foi, étant encore 219en prison, avant qu’on la menât au jugement (ad judicium)3650.
Il est évident que cet acte irrégulier n’avait pour but que de suppléer à l’information qui aurait dû précéder le jugement. M. de L’Averdy regarde les dépositions y contenues comme entièrement supposées. Je pense que le faux y est adroitement mêlé avec le vrai.
Les témoins qui y figurent comme ayant été entendus par les juges, sont :
- Nicolas de Vendères, archidiacre de Rouen, l’un des assesseurs les plus animés contre la Pucelle ;
- Martin Ladvenu, frère prêcheur, l’un des assesseurs, et son confesseur à l’heure de sa mort ;
- Pierre Morice, l’un des assesseurs ayant opiné dans les deux jugements ;
- Jean Toutmouillé, frère prêcheur, qui n’avait point été assesseur ;
- Jacques le Camus, chanoine de Rouen ;
- Thomas de Courcelles, bachelier en théologie, l’un des assesseurs ;
- enfin Nicolas L’Oyseleur, maître-ès-arts et chanoine de Rouen, l’un des assesseurs et des opinants ; ce même L’Oyseleur que nous avons vu se précipiter sur la charrette qui menait Jeanne au supplice, pour lui demander pardon, et qui, selon le témoin qui rapporte ce fait, avait été obligé de quitter Rouen, pour éviter la fureur des Anglais, 220 huit jours avant l’époque où on le fait parler.
Voici ce qui résulterait de ces prétendues dépositions, si elles avaient réellement été faites, et si elles étaient sincères.
Jeanne aurait reconnu que ses voix l’avaient trompée, en lui assurant qu’elle serait délivrée de prison. Les sept prétendus déposants l’attestent ainsi. Il y en a même deux qui rapportent que l’évêque de Beauvais lui ayant dit :
— Or ça, Jeanne, vous nous avez toujours dit que ces voix vous disaient que vous seriez délivrée, et vous voyez maintenant combien elles vous abusent : dites-nous maintenant la vérité ?
Jeanne avait répondu :
— Vraiment je vois bien qu’elles m’ont déçue.
On assure cependant, qu’elle a toujours persisté à soutenir la réalité de ses visions et apparitions, et des voix qui lui parlaient.
— Soient bons, soient mauvais esprits, disait-elle, ils me sont apparus.
Elle avait même déclaré, selon les témoins, que ces apparitions étaient très-petites, et pour ainsi dire, comme des miniatures (sub specie rerum minimarum in minima qualitate, sicut in rebus minimis), quoique quelquefois elles fussent plus grandes.
Elle avait encore déclaré que c’était surtout lorsque les cloches sonnaient pour les complies 221qu’elle entendait ses voix. Sur quoi frère Jean Toutmouillé lui ayant fait observer que souvent on croyait entendre des paroles dans le son des cloches, elle avait répliqué qu’elle voyait les apparitions venir à elle.
Sur les observations qu’on lui faisait sur ces apparitions, elle avait répondu :
— Je ne sçai ; je me actends à ma mere saincte Eglise.
Et frère Martin Ladvenu et plusieurs autres lui avaient entendu dire que, puisque les gens d’Église croyaient que ces apparitions venaient du démon, elle le croyait comme eux, et ne voulait plus y ajouter foi. Même, selon Jacques le Camus, Jeanne avait dit très-haut dans sa prison, et de façon à être entendue par tous ceux qui étaient présents, qu’elle avait vu les apparitions et entendu les voix qui lui avaient prophétisé qu’elle serait délivrée ; et que, puisqu’elles l’avaient trompée, elle ne croyait plus que ce fussent de bonnes voix. Peu après, ajoute le même témoin, elle s’était confessée à frère Martin, et, après qu’elle eut reçu le sacrement de pénitence, frère Martin, tenant la sainte Hostie, lui avait demandé si elle croyait que ce fût le corps de Jésus-Christ ? À quoi elle avait répondu qu’elle le croyait ; que lui seul pouvait la délivrer, et qu’elle priait frère Martin de le lui administrer. Alors frère Martin lui ayant demandé si elle croyait encore à ses voix, elle avait répondu :
222— Je crois à Dieu seul, et je ne veux plus croire à ces voix3651.
Si tout ce qu’on vient de lire était vrai, quelle qualification mériteraient des juges qui n’auraient pas constaté judiciairement un changement si entier, l’auraient caché à tout le monde, et n’en auraient pas moins envoyé Jeanne d’Arc au bûcher ?
Jusqu’à présent, je ne vois dans les déclarations attribuées à Jeanne, rien d’absolument improbable. Il n’est pas impossible que dans un moment aussi terrible, frappée du cruel supplice auquel elle allait être livrée, elle ait pensé d’abord que ses voix l’avaient trompée. Mais si ce fait est admis, ses dernières déclarations, recueillies sur l’échafaud par frère Martin Ladvenu, prouvent qu’avant sa mort, le véritable sens de la prédiction des voix touchant sa délivrance, s’était présenté à son esprit, et qu’elle avait reconnu qu’elles lui avaient dit la vérité.
Continuons l’extrait de cette tardive information.
Selon ses rédacteurs, Jeanne était en outre convenue qu’elle s’était vantée, dans ses interrogatoires, qu’un ange était venu avec elle apporter à Charles VII le signe de la couronne ; mais que c’était elle-même qui avait été cet ange, en disant au roi que s’il l’employait, 223elle le ferait couronner ; et que Dieu n’avait point envoyé de couronne, quelque chose qu’elle eût pu dire. Rien ne s’oppose encore à ce qu’elle ait fait cet aveu.
Mais Nicolas L’Oyseleur va bien plus loin dans la déposition qu’on lui attribue. Après avoir déclaré que Jeanne avait toujours soutenu la réalité de ses apparitions, on ne craint pas de lui faire dire, qu’il proposa à Jeanne, pour détruire l’erreur populaire, d’avouer publiquement qu’elle avait été trompée, qu’elle avait séduit le peuple, et qu’elle en demandait pardon ; que Jeanne lui dit qu’elle craignait de ne pas s’en souvenir, et qu’elle pria son confesseur de le lui rappeler ; qu’elle donnait les plus grands signes de repentir, et qu’il l’a entendu, tant dans la prison qu’au jugement, demander pardon avec la plus grande contrition de son cœur aux Anglais et aux Bourguignons, de les avoir plusieurs fois maltraités, mis en fuite, et d’avoir fait tuer plusieurs d’entre eux. On ne manque pas d’observer, que lorsque Jeanne avait dit toutes ces choses, elle paraissait jouir de toute sa raison (quod erat sana mente et intellectu)3652.
J’ai déjà fait observer que L’Oyseleur avait été chassé de Rouen par les Anglais, huit jours avant l’époque de l’information. Admettons qu’il y soit 224revenu secrètement, tout exprès pour attaquer la mémoire de Jeanne d’Arc, conduite assez difficile à concilier avec la publicité de ses remords : pourra-t-on ajouter foi aux assertions d’un homme dont la conduite avait été si basse, si monstrueuse, et dont cette déposition, vraie ou fausse, serait un crime de plus ? Préférera-t-on un semblable témoignage à celui de tant personnes entendues au procès de révision, et dont la voix s’élève pour le démentir ? Si Jeanne eût tenu dans sa prison et sur l’échafaud le langage qu’on lui prête ici, un secrétaire du roi d’Angleterre se serait-il écrié : Nous sommes tous perdus, car une sainte femme vient d’être brûlée !
On plaint une coupable repentante, mais on ne voit pas en elle une sainte.
Je laisse de côté une foule d’autres considérations également puissantes, mais qui me conduiraient trop loin, et je terminerai cet examen par un fait qui doit achever d’ôter toute confiance à cette prétendue information. On a vu, au commencement du livre précédent, que Guillaume Manchon, principal notaire du procès, ayant été épouvanté des menaces des Anglais, comme il se rendait au château pour constater que Jeanne avait repris ses habits d’homme, n’y voulut retourner que sous la sauve-garde du comte de Warwick, qui, à cet effet, lui envoya un homme à lui.
Par ainsi retourna, et fut à la continuation du procez 225jusques en la fin ; excepté qu’il ne fut point à certain examen de gens qui parlèrent à elle à part, comme personnes privées ; neantmoins M. de Beauvais le voulut conctraindre à ce signer, laquelle chose ne voulut faire3653.
Il est évident qu’il s’agit ici de l’information recueillie le 7 juin, seule pièce qui, dans les manuscrits, ne soit ni signée ni paraphée des notaires-greffiers. Il résulte de ce passage que quelques personnes, qui avaient parlé à Jeanne avant sa mort, furent en effet examinées, c’est-à-dire, interrogées, par l’évêque de Beauvais hors de la présence des notaires. Aurait-on négligé de les appeler, si l’on n’avait eu dessein d’altérer les dépositions, peut-être même d’en supposer quelqu’une entièrement, notamment celle de L’Oyseleur ? J’abandonne cette observation au lecteur impartial.
Le gouvernement anglais crut devoir se justifier, à la face de la France et de l’Europe, par deux espèces de manifestes, de la conduite qu’il avait tenue dans cette affaire. Sans doute il espérait en même temps répandre le préjugé, dangereux pour Charles VII, que ce prince avait employé des moyens criminels pour remonter sur son trône. Cette double intention dicta évidemment les deux lettres patentes qui furent 226adressées, au nom du jeune roi anglais, l’une, en latin, à l’empereur, aux rois, aux ducs, et à tous les princes de la chrétienté ; l’autre, en français, aux prélats, aux églises, aux comtes, aux nobles, et aux villes du royaume de France.
La première, datée de Rouen, le 8 juin 1431, ne contient qu’une vaine déclamation sur le danger des erreurs et des faux prophètes, un abrégé des faits relatifs à la Pucelle retracés à son désavantage, et un précis plus qu’incomplet des procédures faites et des jugements rendus contre elle. On y fait dire au roi anglais, encore mineur, qu’il a rendu Jeanne à la juridiction de l’évêque dans le diocèse duquel elle avait été prise, lequel avait agi avec le vicaire de l’Inquisition. On finit par assurer faussement que les juges ecclésiastiques l’avaient livrée à la justice séculière, qui avait décidé que son corps devait être brûlé (quæ corpus ejus igne exurendum esse censuit). Le surplus n’est qu’une exhortation de la part du monarque anglais, de suivre son exemple, en prévenant par de sévères punitions les dangers qui accompagnent les faux prophètes et les erreurs qu’ils répandent3654.
La seconde, datée de Rouen, le 28 du même mois, et destinée pour la France, avait un but 227plus direct. On croit devoir l’insérer ici tout entière.
Il est assés commune renommée, jà connu et partout divulgué, comment cette femme, qui se faisoit appeler Jehanne la Pucelle, erronnée, divineresse, s’étoit deux ans et plus, contre la loy divine et l’estat de son sexe féminin, vestue en habit d’homme, chose à Dieu abhominable, et en tel estat transportée devant nostre ennemy capital, auquel et à ceulx de son party, gens d’église, nobles et populaires, donna souvent à entendre qu’elle estoit envoyée de par Dieu, et soy presumptueusement vantant qu’elle avoit souvent communication personnelle et visible avec saint Michel, et grant multitude d’anges et de sainctes de paradis, comme saincte Katherine et saincte Marguerite ; par lesquelz faulx donnes à entendre, et l’espérance qu’elle promectoit de victoires futures, divertit plusieurs cueurs d’hommes et de femmes de la voie de vérité (c’est-à-dire du parti anglais), et les convertit à fables et mensonges.
Se vestit aussi d’armes appliquées pour chevalier et escuyers, leva estendart, et, en très grant oultraige, orgueil et presumpcion, demanda avoir et porter les très nobles et excellentes armes de France, ce qu’en partie elle obtint, et porta en plusieurs conflicts et 228assaulx, et ses frères, comme l’on dict ; c’est assavoir ung ecu en champ d’azur, avec deux fleurs de lys d’or, et une espée la pointe en hault, fermée d’une couronne.
En cest estat s’est mise aux champs, a conduict gens d’armes et de traict en exercice et grande compaignie, pour faire et exercer cruaultés inhumaines en répandant le sang humain, en faisant sedicion et commocion de peuple, l’induisant à parjuremens et pernicieuse rebellion et faulse creance, en perturbant toute vraye paix et renouvellant guerre mortelle, et se souffrant adorer et reverer de plusieurs, comme femme sanctifiée, et aultrement dampnableraent ouvrant, en divers aultres cas longs à exprimer, qui en plusieurs lieux ont esté assés congneus, dont presque toute la chrestienté a esté scandalisée.
Ainsi, c’était de la part de la Pucelle un acte de rébellion, que d’être venue au secours de son roi légitime !
Mais la divine puissance, ayant pitié de son peuple loyal, qui ne l’a longuement laissé en peril, ne souffert demourer en vaines, perilleuses et nouvelles credulités, où si legierement se mectoit, a voulu permectre, de sa grant misericorde et clemence, que ladicte femme ait esté prinse devant Compiegne, et mise en nostre obeissance et domination.
Et pour ce que dès lors fusmes requis par 229l’evesque au diocese duquel elle avoit esté prinse, que icelle femme, comme notée et diffamée de crime de leze majesté divine luy fissions delivrer comme à son juge ordinaire ecclesiastique ; nous, tant pour reverence de nostre mere saincte Eglise, de laquelle vouIons les sainctes ordonnances preferer à nos propres faicts et voulentés, comme raison est, comme pour l’honneur aussi et exaltacion de nostre dicte saincte foy, luy fismes bailler ladicte Jehanne, afin de luy faire son procès, sans en vouloir estre prinse par les gens et officiers de nostre justice seculiere aucune vengeance ou punicion, ainsi que faire nous estoit raisonnablement licite, attendu les grans dommaiges et inconveniens, les horribles homicides et detestables cruaultés et aultres maulx innumerables, qu’elle avoit commis à l’encontre de nostre seigneurie et loyal peuple obeissant.
Étrange et nouvelle manière de peindre la guerre et les revers que les Anglais y avaient éprouvés !
Lequel evesque, adjoint avec luy le vicaire de l’inquisiteur des erreurs et heresies, appelés avec eulx grant et notable nombre de solempnels maistres et docteurs en theologie et droict canon, commença, par grant solempnité et due gravité, le procez de ladicte Jehanne ; et, après ce que luy et ledict inquisiteur, juges 230en ceste partie, eurent, par plusieurs et diverses journées, interrogié ladicte Jehanne, furent les confessions et assertions d’icelle meurement examinées par lesdicts maistres et docteurs, et generalement par toutes les Facultés de l’estude de nostre très chiere et très amée fille l’Université de Paris, devers laquelle lesdictes confessions et assertions ont esté envoyées ; par l’opinion et deliberacion desquelz, trouvèrent lesdicts juges icelle femme supersticieuse, divineresse, ydolastre et invocatresse de diables, blasphesmatresse en Dieu et en ses saincts et sainctes, scismatique, errante par moult de foys en la foy de Jhesus Christ ; et pour la reduire et ramener à l’unité et communion de nostre mere saincte Eglise, la purger de si horribles, détestables et pernicieux crimes et pechiés, et guerir et preserver son ame de perpetuelle peine et dampnation, fust souvent et par bien long temps très charitablement et doulcement admonestée, à ce que toutes erreurs par elle rejectées et mises arrière, voulsist humblement retourner à la voye et droict sentier de vérité, aultrement se mectoit en grand péril d’ame et de corps.
Mais le très périlleux et dévié esprit d’orgueil et d’oultraigeuse presumpcion, qui tousjours s’esforce de vouloir empescher l’union et saineté des loyaulx chrestiens, tellement occupa 231et detint en ses liens le couraige d’icelle Jehanne, que, pour quelconque exhortation que on luy administrast, son cueur endurci et obstiné ne se voulut humilier et amollir ; mais souvent se vantoit que toutes choses qu’elle avoit faictes estoient bien faictes, et les avoient faictes du commandement de Dieu et desdictes sainctes vierges, qui visiblement s’estoient à elle apparuz ; et, qui pis est, ne recongnoissoit et ne vouloit recongnoistre en terre fors que Dieu seulement et les saincts du paradis, en refusant et reboutant le jugement de nostre sainct père le pape, du concil général et de l’universal Eglise militante.
Quelle infâme calomnie !
Et voyant les juges ecclésiastiques sondict couraige par tant et si long espace de temps endurci et obstiné, la firent amener devant le clergié et le peuple assemblé en grant multitude ; en la presence desquelz furent solempnellement et publiquement, par ung notable maistre en theologie, ses cas, crimes et erreurs, à l’exaltation de nostre dicte foy, extirpation desdites erreurs, édification et amendement du peuple chrestien, preschés, exposés et declairés ; et de rechef fut charitablement admonestée de retourner à l’union de saincte Église, et de corriger ses faultes et erreurs, en quoy encores demoura pertinace et 232obstinée. Et ce considérant, les juges dessusdicts procederent à prononcer la sentence contre elle, en tel cas de droit introduicte et ordonnée ; mais devant ce que icelle sentence fust par-lue, elle commença, par semblant, à muer son couraige, disant qu’elle vouloit retourner à saincte Eglise ; ce que voulentiers et joyeulsement oyrent les juges et le clergié dessusdict, qui à ce la receurent benignement, esperans par ce moyen son ame et son corps estre racheptés de perdicion et de tourment.
A donc se soubmit à l’ordonnance de saincte Eglise, et ses erreurs et dicts crimes revoqua de sa bouche et abjura publicquement, signant de sa propre main la cedule de ladite revocation et abjuracion.
Et par ainsi nostre piteuse mere saincte Eglise, soy esjouissant sur la pécheresse faisant penitence, voulant la brebis recouvrer et retrouver, qui par le dezert s’estoit egarée et fourvoyée, et ramener avec les aultres, icelle Jehanne, pour faire pénitence salutaire, condamna en chartre (prison).
On supprima que c’était à perpétuité, au pain de douleur et à l’eau d’angoisse.
Mais gueres de temps ne fut illec, que le feu de son orgueil, qui sembloit esteint en elle, ne se rembrasast en flammes pestilentielles par les soufflemens de l’ennemy, et tantost 233rencheast ladicte femme malheureuse en erreurs et faulses enrageures, que par avant avoit proférées et depuis révoquées et abjurées, comme dict est ; pour lesquelles choses, selon ce que les jugemens et institutions de saincte Eglise l’ordonnent, afin que d’ores en avant elle ne contaminast les aultres membres de Jhesus Christ, elle fut de rechef preschée publicquement, et, comme rencheue es crimes et faultes par elle accoutumés, delaissée à la justice séculière, qui la condampna incontinent à estre brûlée.
Avec quelle rapidité on expose ce fait important ! Avec quelle fausseté on annonce qu’il y eut un jugement de la justice séculière, tandis qu’elle n’en avait pas rendu !
Et voyant approucher son finiment, elle congneut plainement et confessa que les esprits qu’elle disoit estre apparuz à elle souventes foys, estoient maulvais esprits et mensongiers, et que la promesse que iceulx esprits luy avoient par plusieurs foys faicte de la delivrer estoit faulse ; et ainsi se confessa par lesdicts esprits avoir esté mocquée et deceue.
Tel est l’avantage qu’on se proposait de tirer de l’information tardive, nulle et plus que suspecte, faite après sa mort.
Icy est la fin des œuvres, icy est la fin et issue d’icelle femme, que présentement vous 234signiffions pour vous informer véritablement de ceste matière, révérend pere en Dieu.
La lettre du manuscrit est le modèle que devait suivre le secrétaire copiste, et elle est rédigée comme pour un évêque. Il n’y avait que l’adresse à changer pour chaque diocèse, ainsi que les indications de la fin, pour l’approprier, dans chaque copie, aux personnes autres que les évêques, et aux corps du royaume auxquels elle était également destinée.
Afin, (continuent les rédacteurs de cette lettre), que par les lieux de vostre diocese que bon vous semblera, par predicacions et sermons publics et aultrement, vous faictes notifier ces choses pour le bien et exaltacion de nostre dicte foy et edificacion du peuple chrestien, qui, à l’occasion des œuvres d’icelle femme, a esté longuement deceu et abusé, et que pourvoyez, ainsi que à vostre dignité appartient, que aulcuns du peuple à vous commis ne présument croire de legier en telles erreurs et perilleuses supersticions, mesmement à ce present temps, auquel nous voyons drecer plusieurs faulx prophètes, semeurs de dampnées erreurs et folle créance, lesquelz eslevez contre nostre mere saincte Eglise par fol hardement et oultragieuse presumpcion, pourroient par adventure contaminer de venin périlleux de faulse erreur, le peuple christian, 235se Jhesus Christ, de sa miséricorde, n’y pourvoit, et vous et ses ministres qu’il appartient ne entendez diligemment à rebouter et punir les voulentés et faulx hardemens des hommes reprochés. Donné en nostre ville de Rouen le vingt huictieme jour de juin 14313655.
On obtempéra en beaucoup d’endroits aux invitations du gouvernement anglais.
Le jour Saint Martin le Boullant, fut faite une procession générale à Saint Martin des Champs (à Paris), et fist on une prédication, et la fist ung frère de l’ordre de Saint Dominique, qui était inquisiteur de la foy, maistre en theologie ; et prononça de rechief tous les fais de Jehanne la Pucelle, et disoit qu’elle avoit dit qu’elle estoit fille de très pouvres gens, et qu’environ l’aage de quatorze ans, elle s’estoit ainsi maintenue en guise d’homme, et que son pere et sa mere l’eussent faite volontiers deslors mourir, s’ils eussent peu sans blecier conscience ; et pour ce se despartist d’eulx accompaignée de l’ennemy d’enfer, et depuis vesquit homicide de chrestienté plaine de feu et de sang, jusques à tant qu’elle fut arse. Et disoit qu’elle se fust revoquée, et qu’on lui ot baillé penitence, c’est assavoir quatre ans en prinson à pain et à eaue, dont elle ne fist oncques 236jour, mais se faisoit servir en la prinson comme une dame. Et l’ennemy s’apparu à lui troisiesme ; c’est assavoir saint Michel, sainte Katerine, et sainte Marguerite, comme elle disoit, qui moult avoit grant paour qui ne la perdist, et lui dist : Meschante créature, qui pour paour a laissé ton habit, nous te garderons moult bien de tous.
Par quoy sans attendre se despouilla, et se revestit de toutes ses robes qu’elle vestoit quant elle chevaulchoit, qu’elle boutées avoit où feurre (dans la paillasse) de son lict ; et se fia en l’ennemy tellement qu’elle disoit qu’elle se repentoit de ce que oncques avoit laissé son habit. Quant l’Université ou ceulx de par elle virent ce, et qu’elle estoit ainsi obstinée, si fut livrée à la justice laie pour mourir. Quant elle se vit en ce point, elle appella les ennemis qui se apparoient à lui en guise de sains : mais oncques puis qu’elle fut jugée nul ne s’apparut à elle pour invocacion qu’elle sceust faire. Adoncques s’advisa, mais ce fut trop tard. Encore dit il en son sermon qu’ils estoient quatre, dont les trois avoient esté prinses ; c’est assavoir cette Pucelle, et Peronne et sa compaigne, et une qui est avec les Arminaz nommée Katerine de la Rochelle, laquelle dit que quant on sacre le précieux corps Nostre Seigneur, qu’elle voit merveilles du hault secret de Nostre Seigneur Dieu : et 237disoit que toutes ces quatre pouvres femmes frere Richard le cordelier, qui après luy avoit si grant suyte quant il prescha à Paris, aux Innocens et ailleurs, les avoit toutes ainsi gouvernées ; car il estoit leur beau père ; et que le jour de Nouel, en la ville de Jargiau, il bailla à ceste dame Jehanne la Pucelle trois foys le corps de Nostre Seigneur, dont il est moult à reprendre, et l’avoit baillé à Peronne celui jour deux fois, par le tesmoing de leur confession, et d’aucuns qui presens furent aux heures qu’il leur bailla le précieux sacrement3656.
(Juin 1431) Toutes ces démarches, tous ces mensonges officiels, toutes ces calomnies solennelles, ne changèrent pas en général l’opinion des peuples touchant la conduite du gouvernement anglais et des juges, et moins encore dans les lieux théâtre de leur crime. Le notaire Boys-Guillaume affirme (scit veraciter)
que les juges et ceux qui prirent part à la mort de Jeanne encoururent une grande note dans l’esprit du peuple ; car, après que ladite Jeanne fut brûlée, le peuple les montrait au doigt et les chargeait de malédictions (populares ostendebant illos […] et abhorrebant)3657.
Le lâche évêque de Beauvais eut peur ; il sollicita du gouvernement anglais des 238lettres de garantie du roi d’Angleterre ; il les obtint dès le 12 juin3658, c’est-à-dire treize jours seulement après la mort de Jeanne. Elles ne se trouvent pas jointes aux grosses du procès de condamnation, et l’on en conçoit la raison ; ce monument honteux de la terreur des juges était la condamnation du procès ; mais elles existaient encore à l’époque de la révision ; les juges qui réhabilitèrent la mémoire de la Pucelle les avaient entre leurs mains3659.
Ces lettres patentes sont du 12 juin 1431. Le roi d’Angleterre y rapporte d’abord l’affaire de Jeanne dans le même esprit qui avait dicté ses lettres aux princes catholiques et aux villes du royaume de France.
Il y annonce qu’il veut empêcher
que ceux qui povoient avoir eu pour agreables les malefices et les erreurs de Jehanne, ou qui vouldroient troubler les jugemens de nostre mere saincte Eglise, ne tirent en cause devant le pape, le concile general et aultres, l’evesque de Beauvais, le vice-inquisiteur, les docteurs et aultres, qui se sont entremis dans ce procès.
En conséquence, comme protecteur et défenseur de la sainte foi catholique, il déclare qu’il
239veult porter, soubstenir, et deffendre en tout, ce qu’ilz ont dict et pronuncié, parce que ce procez a esté faict et conduit, (dit-il), meurement, canoniquement et sainctement, eue sur ce deliberation de l’Université de Paris et autres gens de l’Eglise en grant nombre. […] Au cas où quelques ungs d’entre eulx, (continue-t-il), seroient tirés en cause du procez ou de ses dependances, par devant le pape, le concile general, ou des deputes de l’ung ou de l’aultre, [il s’engage à les] aidier et deffendre en jugement et dehors jugement, à ses propres frais et despens ; [il promet de] s’adjoindre au procez qu’on vouldroit leur intenter, et de faire poursuivre la cause à ses despens. [Il ordonne dès à présent] à tous ses ambassadeurs et messagiers, tant ceulx de son sang et lignaige, qu’aux aultres qui seroient à Rome ou au concile de Basle, au cas où on y appelleroit lesdicts juges, de s’adjoindre incontinent en son nom à leur cause et deffence, par toutes voyes et manieres canoniques et juridiques. [Enfin il requiert] les subjectz de son royaulme [qui s’y trouveraient, et de plus] ceulx de tous roys, princes et seigneurs ses alliés et confédérés, [de leur donner] ayde et assistance par toutes voyes et manières possibles, [sans délai ni difficulté].
Ces lettres furent délibérées dans un conseil où étaient présents 240le cardinal d’Angleterre, les évêques de Beauvais, de Noyon et de Norwich, les comtes de Warwick et de Suffolk, les abbés de Fécamp et du Mont-Saint-Michel, et plusieurs autres seigneurs. Elles sont signées Callot3660.
Toujours inquiets, toujours menacés, les juges finirent par appeler la terreur à leur secours. L’évêque de Beauvais et le vice-inquisiteur, quoique la juridiction extraordinaire accordée au premier dans Rouen eût dû finir avec le procès de la Pucelle, s’avisèrent, pour faire un exemple, d’instruire un procès contre un religieux nommé Jean de La Pierre, dont l’ordre n’est pas désigné. Ils le firent accuser devant eux d’avoir mal parlé du jugement qu’ils avaient rendu contre la Pucelle. Il en convint, prétendit que c’était au sortir de table, après avoir pris un peu trop de boisson, demanda pardon à genoux, les mains jointes, et fut condamné, à titre de grâce, par sentence du 8 août 1431, précédée d’une information et d’un interrogatoire, à garder prison au pain et à l’eau, dans la maison des frères prêcheurs de Rouen, jusqu’au jour de Pâques suivant3661.
Une garantie contre la justice des hommes n’est pas une garantie contre les jugements de Dieu. 241Voyons ce que devinrent la plupart de ceux qui eurent part à l’assassinat de la Pucelle.
Charles VII, sans doute pour venger, autant qu’il était en lui, la mort de sa libératrice, dépouilla dans la même année (1431) le cruel Pierre Cauchon de son évêché de Beauvais, et fit mettre à sa place Jean Jouvenel, depuis évêque de Laon, et ensuite archevêque de Reims, celui-là même qui fut à la tête des juges nommés par le pape Calixte III pour la révision du procès de Jeanne d’Arc.
Le roi anglais, pour dédommager Cauchon de cette perte, le fit nommer au riche évêché de Lisieux. Il assista au couronnement du roi anglais à Paris ; il alla ensuite au concile de Bâle, et mourut subitement le 18 octobre 1442, pendant qu’on lui coupait les cheveux ou la barbe3662.
Cette mort, qui passa alors pour une punition du ciel, est décrite ainsi dans un poème latin du temps :
Pendula dum tonsor secat extrementa capilli,
Expirans cadit, et gelida tellure cadaver
Excubat.
(Pendant qu’on lui coupe l’extrémité des cheveux, il tombe expirant, et son corps reste sans vie étendu sur la terre3663.)
242Un historien prétend qu’il fut excommunié, longtemps après sa mort, par Calixte III, et que ses os furent jetés aux bêtes féroces3664.
Le vice-inquisiteur Jean le Maistre n’était coupable que de faiblesse et de lâcheté. Les juges de la révision firent faire d’abord des recherches pour le retrouver et le mettre en jugement ; ils furent obligés d’y renoncer. Aucun des dominicains entendus à cette époque n’a déclaré s’il était mort ou vivant, ni ce qu’il avait pu faire depuis 1431 jusqu’en 1455. Les religieux du couvent de Beauvais prétendaient même n’en avoir jamais entendu parler ; ceux du couvent de Rouen, où il était lors du procès de condamnation, n’ont pas donné plus de lumières à cet égard ; ce qui peut faire présumer qu’il n’était pas mort, et que les dominicains voulaient le soustraire aux regards des juges de la révision.
Le promoteur d’Estivet, dit Benedicité, qui avait accablé Jeanne des plus infâmes injures pendant le cours du procès, eut une fin misérable. Boys-Guillaume
croit que Dieu le punit en la fin de ses jours ; car il les termina misérablement. 243Et fut trouvé mort dans un colombier hors la porte de Rouen3665.
Alter in immundo revolutus stercore vitam
Finiit.
(Un autre termina ses jours en se roulant sur un fumier immonde3666.)
L’Oyseleur mourut subitement dans une église, à Bâle3667.
Nicolas Midy, qui avait prêché Jeanne le jour de sa mort, fut frappé quelques jours après de la lèpre, et en mourut3668.
Sed paucis ante diebus
Corpus tabifico respergitur ulcere lepræ.
(Mais avant peu de jours son corps est couvert de l’ulcère mortel de la lèpre3669.)
Nicolas, abbé de Jumièges, mourut dans le mois de juillet suivant, un peu plus d’un mois après la mort de la Pucelle3670.
Enfin, l’on soutenait
que tous ceux qui avaient 244été coupables de sa mort avaient terminé leurs jours par une mort honteuse3671.
Poursuivons donc nos recherches.
On a vu, au livre VIII de cette Histoire, quelle fut la fin cruelle de Guillaume de Flavy, gouverneur de Compiègne, qui, selon plusieurs historiens, l’avait livrée aux Bourguignons, en faisant fermer les portes de la ville avant qu’elle pût y rentrer.
Le duc de Bedford mourut en 1435, quatre ans après la Pucelle, et dans ce même château de Rouen où elle avait été enfermée, du chagrin et de la honte que lui fit éprouver la ruine de la puissance anglaise en France3672. Quels souvenirs, quels remords déchirants durent entourer son lit de mort !
Le cardinal de Winchester, autrement dit le cardinal d’Angleterre, mourut en 1447, seize jours après son rival le duc de Gloucester, et si fort à propos pour le parti régnant alors à la cour d’Angleterre, qu’on peut soupçonner que sa mort n’avait pas été plus naturelle que celle du duc3673.
Henri VI, au nom de qui la Pucelle fut sacrifiée, après s’être vu deux fois détrôné par la mai son d’York, et avoir passé la plus grande partie 245de sa vie dans la captivité, périt massacré, en 1461, par les ordres de son cousin Édouard VII3674.
On pense généralement que Charles VII n’avait pas fait tout ce qui dépendait de lui pour délivrer la Pucelle, ou du moins pour obliger les Anglais à respecter ses jours. Persuadé que son propre fils, qui fut depuis le roi Louis XI, avait le projet de le faire empoisonner, et s’étant, par cette raison, abstenu pendant cinq jours de toute nourriture, il périt, en 1462, en proie aux douleurs morales les plus horribles, et aux souffrances physiques les plus lentes et les plus cruelles3675.
Examinons un instant la conduite de Charles VII.
Trois moyens se présentaient d’abord pour sauver la Pucelle :
- La racheter, soit des Bourguignons, soit des Anglais ;
- forcer les Anglais à respecter ses jours en les menaçant de représailles ;
- la délivrer par la force des armes.
On a reproché à Charles VII de n’avoir pas profité de l’intervalle de temps qui s’écoula entre la prise de Jeanne et la remise qui en fut faite aux Anglais par les Bourguignons, pour négocier le rachat de sa libératrice. J’observerai que le silence des historiens sur les démarches que 246Charles aurait pu faire dans cette vue, ne suffit pas pour prouver que ce prince n’en ait fait aucune. Un passage de la lettre de l’Université au duc de Bourgogne, rapportée par extrait au livre IX de cette Histoire, indique même le contraire.
Doublons moult, (y est-il dit), que par la malice et subtilité des personnes maulvaises, vos ennemys et adversaires, qui mectent toute leur cure, comme l’en dict, à vouloir delivrer celle femme par voyes exquises, elle soit mise hors de vostre subjection3676.
Regnault de Chartres, archevêque de Reims et chancelier de France, avait en effet été laissé par Charles VII, dans les pays au-delà de la Seine, pour négocier la paix avec le duc de Bourgogne, et il y était encore à cette époque. Il est très-probable, d’après ce passage, que le roi lui avait mandé de traiter du rachat de la Pucelle, et qu’il employait tous les moyens en son pouvoir pour la délivrer.
Les causes qui firent échouer cette négociation sont parfaitement expliquées dans une dissertation de M. de L’Averdy, qu’on me saura gré sans doute de rapporter ici en l’abrégeant, parce qu’ensevelie, pour ainsi dire, dans le tome III des Notices des manuscrits de la Bibliothèque du Roi, elle n’est encore connue que d’un petit nombre de lecteurs.
247Il paraît naturel, au premier coup d’œil, de croire que Charles VII pouvait délivrer Jeanne, soit par voie d’échange, soit par le paiement d’une rançon, à quelque somme qu’on l’eût portée : s’il le pouvait, il serait impardonnable à ce monarque de ne l’avoir pas fait, et il serait juste de le condamner sans hésiter.
Mais il paraît que Charles VII n’a pas pu le faire, parce que ceux qui l’avaient prise n’avaient pas le pouvoir d’en disposer, parce qu’elle tomba inévitablement sous la puissance du roi d’Angleterre, et parce qu’enfin celui-ci (ou son conseil) ne voulait pas et ne pouvait vouloir la lui rendre…
Que ceux qui avaient fait Jeanne prisonnière n’aient pas eu la liberté d’en disposer, c’est un fait qu’on ne peut révoquer en doute. Dès que Jeanne eut été prise, on fit supplier le roi d’Angleterre par l’Université de Paris, de la livrer aux juges d’Église, comme étant accusée par la voix publique de sortilèges et d’autres crimes. On prétendait qu’à ce titre elle devait cesser d’avoir les droits de prisonnière de guerre, et qu’elle n’était point dans le cas de pouvoir être délivrée par le paiement d’une rançon. Le gouvernement anglais n’estimant pas ce moyen encore suffisant pour la garder, il en employa un autre. Le roi d’Angleterre (comme roi de France) était incontestablement le chef de la 248guerre. Jean de Luxembourg…, vassal du duc de Bourgogne (qui se reconnaissait vassal du roi anglais), Jean de Luxembourg se trouvait placé, comme son seigneur, sous l’autorité souveraine de Henri VI.
Or, ce dernier, en qualité de chef de la guerre, avait le droit de retirer tel prisonnier qu’il voulait des mains de ceux qui l’avaient pris… en payant dix mille livres pour chaque prisonnier, de quelque état qu’il fût, même un prince ou un roi. Cette offre une fois faite en vertu du droit de guerre, le capitaine preneur était tout-à-fait désintéressé, il perdait ses droits sur le prisonnier, il ne pouvait plus en traiter, il n’en était plus que le gardien jusqu’au paiement ; et le chef de guerre était investi sur le prisonnier de tous les droits de celui qui avait fait la capture.
On ne peut révoquer en doute l’existence de ce droit ; il est consigné dans les anciens écrivains, il est rappelé expressément dans les arguments des manuscrits relatifs à la Pucelle Jeanne, et dans son procès.
Il fut formellement invoqué et mis en usage par le roi d’Angleterre. L’évêque de Beauvais le réclama en son nom par les lettres qu’il fit notifier en bonne forme au duc de Bourgogne et à Jean de Luxembourg… Un ancien écrit du temps, copié en tête du manuscrit du procès de 249révision de la collection de Brienne3677, porte que
le roy d’Angleterre requesta Jehanne comme chef de guerre, en donnant dix mille livres par le droit de guerre observé en France, qui est que le chef de guerre peut ravoir ung prisonnier de quelque qualité qu’il soit, donnant dix mille francs pour la rançon à celluy qui le tient…Deux preuves se réunissent pour établir que le roi d’Angleterre fit usage de son droit ; la première est écrite dans les lettres de l’évêque de Beauvais, qui offre les dix mille livres pour l’achat de Jeanne…
Le deuxième se tire d’une pièce originale, dont l’Académie (l’Académie royale des inscriptions et belles lettres) vient d’avoir connaissance.
Le roi d’Angleterre, qui avait réclamé Jeanne, s’adressa à l’assemblée des trois ordres de son duché de Normandie et des pays conquis par son père, qui se tint à Rouen au mois d’août 1430, pour en obtenir des subsides ; ces états lui accordèrent une somme de cent vingt mille livres,
dont dix mille francs pour l’achapt de la Pucelle que l’en dict estre sorcière. L’imposition fut assise et payée. C’est ce qui résulte d’un titre original qui existe encore en nature et 250en parchemin dans les archives du prieuré royal de Saint-Martin-des-Champs à Paris, et l’Académie en possède dans sa bibliothèque une copie collationnée en forme, dont le prieur de Saint-Martin et l’archiviste dom Pravas lui ont fait présent. Cette pièce est l’assiette même d’une partie de cette imposition dans le duché de Normandie…Ainsi il doit demeurer pour constant que le roi d’Angleterre avait le droit de retirer Jeanne des mains de ceux qui l’avaient prise. Il est prouvé qu’il en a fait l’achat, et non pas le rachat, ce qui justifie en même temps ceux qui ne la lui ont pas vendue, c’est-à-dire Jean de Luxembourg et le bâtard de Vendôme, mais qui ont été forcés de la lui abandonner aux termes des droits, usages et coutumes alors établis. Il est encore prouvé que le gouvernement anglais a payé les dix mille livres (Édouard III n’avait pas exigé une somme plus considérable pour le roi Jean3678), pour avoir la cruelle satisfaction de la faire brûler vive ; et par conséquent il est démontré que Charles ne pouvait pas payer une rançon pour Jeanne à ses capteurs, qu’ils ne pouvaient pas eux-mêmes la lui rendre ni l’échanger, et qu’ainsi il se voyait réduit ou à la retirer (pour de l’argent) des mains du roi d’Angleterre, 251ou à la lui arracher de force, ou à l’abandonner. Or, peut-on seulement imaginer que le roi d’Angleterre aurait rendu Jeanne à Charles VII ? Se flattant de persuader à l’Europe que Jeanne était sorcière, le gouvernement anglais voulait, en lui appliquant la peine de ce crime, et rassurer ses soldats et profiter de cette occasion pour présenter Charles VII comme son complice ; il espérait flétrir la réputation de ce prince et le rendre odieux, et surtout arrêter par ce moyen le penchant si naturel qui ramène les sujets, et principalement les Français, à l’obéissance qu’ils doivent à leur légitime souverain lorsqu’ils ont eu le malheur de s’en écarter3679.
Menacer les Anglais de représailles aurait eu les inconvénients les plus graves. Les Anglais ne paraissaient point agir dans l’affaire de la Pucelle ; les choses avaient été arrangées de manière qu’il semblait que c’était la justice ecclésiastique qui l’avait réclamée d’eux, qui les avait forcés de la lui laisser en jugement. Que l’évêque de Beauvais et l’Inquisition aient tort ou non de juger Jeanne d’Arc digne du bûcher, pouvait dire le gouvernement anglais, cette affaire nous est étrangère, et ne donne point au roi 252Charles le droit de faire mourir nos généraux prisonniers, s’ils ne sont jugés et condamnés à mort, par un tribunal, comme coupables d’un crime qui entraîne cette peine. Nous n’avons pu refuser de soumettre la personne de Jeanne au tribunal qui demandait à la juger ; la preuve qu’un prisonnier de guerre est, comme un autre, sujet à l’action des tribunaux, c’est que Jeanne d’Arc elle-même ne put empêcher que son prisonnier Franquet d’Arras ne fût jugé par le bailli de Senlis, condamné à mort et exécuté. Même après l’assassinat juridique de la Pucelle, ce même gouvernement put dire encore : Nous n’avons pu casser le jugement spirituel prononcé contre Jeanne d’Arc ; car le pouvoir temporel n’a aucun empire à exercer sur celui de l’Église ; nous n’avons pu réviser le jugement de la justice séculière, puisque la mort de Jeanne a suivi de si près le jugement spirituel, qu’on peut mettre en doute que la puissance séculière ait eu le temps d’en prononcer un contre elle. Ces raisonnements spécieux, qui se présentaient à l’esprit de tout le monde, auraient soulevé contre Charles ses généraux, dont la plupart avaient témoigné beaucoup plus de jalousie que d’admiration pour les exploits de la Pucelle ; tous auraient refusé de continuer à le servir dans une guerre devenue si cruelle par une représaille qui en aurait entraîné d’autres, que l’on n’eût 253pu, des deux côtes, tomber au pouvoir de l’ennemi, sans marcher immédiatement à la mort. Ils auraient abandonné les étendards de Charles, et la France eût été perdue.
Délivrer Jeanne d’Arc par la force des armes ne présentait pas moins de difficultés ; la puissance anglaise était encore assez bien établie en Normandie, pour que Charles VII, malgré une foule de succès partiels, n’ait pu s’emparer de cette province qu’en 1449. Une attaque ouvertement dirigée dans le but de délivrer la Pucelle, en admettant que Charles eût pu la confier à des troupes assez nombreuses pour réussir, n’aurait eu d’autre résultat que de déterminer les Anglais à faire passer Jeanne d’Arc en Angleterre à l’approche de l’armée victorieuse ; l’évêque de Beauvais l’y aurait suivie, et aurait obtenu des lettres territoriales pour l’y juger. Leur résolution était si bien prise à cet égard, que lorsqu’elle leur avait été remise par les Bourguignons, ils l’avaient d’abord conduite au château du Crotoy, situé à l’embouchure de la Somme, et où il était facile de la faire embarquer si les armées françaises se fussent dirigées sur ce point. Restait donc la voie d’une attaque imprévue, d’une surprise aventureuse. On a vu, au commencement du livre précédent, que ce moyen avait été tenté sans succès par Xaintrailles et le maréchal de Sainte-Sévère ; ne peut-on pas soupçonner qu’ils avaient agi 254par les ordres du roi ? Dira-t-on que, dans ce cas y il aurait dû se mettre à leur tête ? c’eût été le vrai moyen de faire manquer l’entreprise en l’éventant ; car toute l’attention des Anglais n’aurait pas manqué de se porter sur un corps d’armée que l’on aurait bientôt su commandé par le roi de France en personne. Je crois Charles VII entièrement disculpé sur ce point ; mais, l’amour de la vérité m’oblige de le dire, un quatrième moyen se présentait, qu’on ne peut, je crois, justifier entièrement Charles d’avoir négligé. Aussitôt que ce prince fut informé du projet des Anglais de faire juger la Pucelle par un tribunal exclusivement composé d’ecclésiastiques de leur obéissance, il semble qu’il aurait dû faire les plus vives démarches, soit auprès du pape, soit auprès du concile général, pour obtenir qu’ils évoquassent l’affaire à leur tribunal. Quelle foule de motifs n’aurait-il pas pu faire valoir à l’appui d’une si juste demande ! Ici le silence des historiens prouve absolument contre Charles VII ; une démarche de cette nature, une démarche publique, solennelle (et il fallait qu’elle le fût pour son honneur), n’aurait pu être ignorée. Quelles raisons purent donc empêcher ce prince de prendre un parti si simple, si juste et si conforme en tout au droit des nations ? Il est facile de les entrevoir. Si Charles, après avoir si hautement pris le parti de la Pucelle, n’eût pu empêcher 255qu’elle fût condamnée, si elle l’avait été par le pape, par le concile, il aurait été bientôt dénoncé par les Anglais comme fauteur et complice d’hérésie et de magie, comme employant cet art pour gagner des batailles ; en un mot il aurait couru le risque de voir fondre sur lui-même les censures et les excommunications ecclésiastiques, dont les effets, dans ce siècle, étaient incalculables. Tout ce qu’on a lu jusqu’ici doit avoir, je crois, convaincu le lecteur impartial qu’il était impossible que le pape, que le concile, condamnassent Jeanne d’Arc ; je suppose cependant que Charles fût assez peu instruit pour le craindre, et appréhender pour lui-même les suites de cette condamnation que je viens d’indiquer ; sûr de sa propre innocence, une pareille considération devait-elle le retenir, quand sa bienfaitrice était menacée de voir finir ses jours sur le bûcher allumé par ses implacables ennemis ? Que tout Français mette la main sur son cœur, et qu’il prononce ! Quel sujet eut jamais plus de droit à la reconnaissance d’un monarque, et mérita mieux qu’on hasardât quelque chose pour le sauver ? Que Charles eût succombé dans cette noble entreprise, n’eût-il pas trouvé son excuse et dans sa juste reconnaissance, et dans l’admiration que les vertus de Jeanne d’Arc avaient généralement inspirée ?
Reprenons le cours des événements, et jetons 256un coup d’œil sur les événements politiques qui remplirent l’intervalle de temps qui s’écoula entre le supplice de la Pucelle et la réhabilitation de sa mémoire.
La nouvelle de la mort atroce et infamante de la Pucelle, fut un coup de foudre pour sa famille. Son père et son frère aîné, Jacquemin, en moururent de regret3680. Cet événement fut également très-sensible à Charles VII. Il en
fut moult dolent, (dit un contemporain), mais remédier n’y peust3681.
Aussitôt après que cette héroïne eut été livrée aux flammes, les Anglais, qui s’étaient persuadés
que durant sa vie, jamais n’auroient gloire ne prospérité en faict de guerre3682,
allèrent mettre le siège devant Louviers3683, ou plutôt commencèrent à attaquer sérieusement cette place, déjà bloquée par eux depuis quelques jours. La Hire commandait dans la ville. Florent d’Illiers et quelques capitaines moins célèbres, s’y étaient réunis à lui. Les Anglais se portèrent à ce siège avec toutes leurs forces.
On disoit que les Angloys estoient en nombre de plus de douze mille combactans devant ceste place, et 257les Françoys dedens estoient plus de deux mille3684.
La Hire sortit de la ville pour aller chercher du secours, et fut pris par Jean de Messier, dit de Campaignes (peut-être Compiègne3685.
En celle sepmaine (la semaine où mourut la Pucelle), (dit le bourgeois de Paris dans sa Chronique écrite jour par jour), fut prins le plus maulvais et le plus tyrant et le mains piteux de tous les cappitaines qui fussent de tous les Arminaz, et estoit nommé pour sa mauvesté La Hire ; et fut prins par pouvres compaignies, et fut mis au chastel de Dourdan3686.
Voilà une explication du surnom de La Hire, bien digne d’un Parisien-Bourguignon ! C’est ainsi qu’aux yeux de l’esprit de parti, tout change et se dénature. Le courage qui nuit devient témérité désespérée ; la sévérité, tyrannie ; les exploits, des homicides, et la valeur la plus héroïque, une cruauté ardente et sanguinaire.
La ville de Louviers capitula, et obtint des conditions honorables3687.
Ce succès, qui avait relevé l’espoir des généraux anglais, fut bientôt suivi d’une multitude 258de revers, qui justifièrent les prédictions de la Pucelle.
(Août 1431.) Audit an, mille quatre cent trente et ung, le sire de Wilby (Willoughby), le bastard de Salisbery, et ung cappitaine nommé Mathago, angloys, assemblerent une grant armée, et vindrent mectre le siege devant le chasteau de Sainct Celerin, auquel chasteau estoit ung escuier nommé Jehan Armenge, lieutenant en icelluy pour Ambroise de Lore, mareschal du duc d’Alençon. Devant ce chasteau les Angloys ammenerent plusieurs grosses bombardes, canons et engins, et se fortiffierent de grans fossez. Tousjours se deffendoient les Francoys estans dans ce chasteau, contre les Angloys. Là furent faictes plusieurs saillies et escarmouches. Et en ce temps, ledit Ambroise de Lore estoit devers le duc d’Alençon et monseigneur Charles d’Anjou, lesquelz estoient gouverneurs pour le roy d’icelle contrée, et les requeroit d’ung secours. Sur quoy ilz envoyerent ledit de Lore et le sire de Bueil à Beaumont le Viconte, distant de cinq lieues dudit Sainct Celerin, affin de faire tousjours sçavoir des nouvelles aux assiégez, et d’entreprendre sur les Angloys ce qui leur seroit possible, en attendant qu’aucuns cappitaines, qu’iceulx seigneurs avoient mandez, fussent venus, lesquelz se devoient rendre à Sablé à certain 259jour. Ledit de Lore vint audit lieu de Sablé, affin de haster et conduire le secours. Là fut conclud par lesditz seigneurs, que ce qui estoit venu de gens, qui se montoient bien de sept à huit cens combatans, iroient tousjours audit Beaumont avecques le sire de Lore, pour d’autant reconforter les assiegez et grever les Angloys ; et que, jusqu’à ce qu’ilz auroient peu assembler plus grant armée, qu’ilz ne se partiroient de Sablé. Et avoit la charge des gens du duc d’Alençon ledit de Lore, son mareschal ; des gens de Charles d’Anjou c’estoit le sire de Bueil qui en avoit la conduite ; avec lesquelz estoient Pierre le Porc, lequel menoit les gens du sire de Loheac, le borgne Blosset seigneur de Sainct Pierre, Pierre de Beauveau, Gaultier de Brusac, Pierre de Beranville, et plusieurs autres, qui avoient grande voulenté d’aider et secourir les assiégez. Ilz furent logez par trois jours audit lieu de Beaumont et en ung autre village nommé Vivaing(aujourd’hui Vivoin), environ demye lieue de Beaumont. Là estoient venus aucuns gens d’armes des garnisons francoyses audit Vivaing, au nombre d’environ trois à quatre cens combatans, avec quelques autres qui auparavant y estoient ; et se montoit bien toute ceste compaignée ainsi logée esditz deux villaiges, à mille ou onze cens combatans, ou environ. La riviere 260de Sartre (Sarthe) estoit entre les deux camps, laquelle on ne povoit passer, sinon à l’ayde d’ung pont, qui est près de ce lieu de Beaumont.
Estant venu à la congnoissance du sire de Wilby et autres Angloys tenans ce siege, que les Francoys estoient ainsi logez esditz deux villaiges de Beaumont et de Vivaing, le bastard de Salisbery, Jehan Artus, ung autre cappitaine nommé Mathago, avecques d’autres Angloys tenans ce siege, jusques au nombre de deux à trois mille combactans, partirent ung soir, marcherent toute nuyt, et vindrent donner ung peu après la poincte du jour sur les Francoys qui estoient logez audit lieu de Vivaing, où ilz n’estoient, comme il vient d’estre dit, que la moitié de la compaignie. […] Là y eut grant cry à leur arrivée, tant que lesditz de Bueil, de Lore, et autres, qui estoient logez au lieu de Beaumont, les peurent bien ouyr. Ils estoient tous armez : aussi tost ilz monterent à cheval, et bien diligemment passerent le susdit pont de la riviere de Sartre, en faisant tirer leurs enseignes vers icelluy lieu de Vivaing. Et auprès d’une justice près de ce pont, comme le traict de deux arbalestres de distance, ils feirent arrester leurs enseignes, en concluant bien en haste que l’on tireroit advant. Avecques lesditz de Lore, de Bueil, et leurs enseignes, il n’y avoit encore pas plus de 261soixante à quatre-vingts lances, et environ cent ou six vingt archiers. Et estoit leur oppinion, que, en se hastant, ilz trouveroient encore les ditz Angloys et Francoys combatans ensemble audit lieu de Vivaing. Mais desja estoient les Francoys deffaictz, les ungs tuez et les autres prisonniers.
Le sire de Lore, dessus dict, print la charge de conduire les archiers, et s’advança hastivement avec son enseigne. Venoient après les sire de Bueil et de Sainct Pierre, Pierre le Porc, Pierre de Beauveau, Pierre de Beranville, Gautier de Brusac, et autres. De Lore estant en chemin, veit et apperceust les estandartz des Angloys, qui desja estoient au dehors dudit villaige de Vivaing, au nombre d’environ mil ou douze cens combatans, tant à pied qu’à cheval, lesquelz estoient fort empeschez à tenir des chevaulx en main, et à lier leurs prisonniers. A ceste heure, par l’ung des bouts d’icelluy villaige, du costé devers Beaumont, vindrent saillir dix ou douze Angloys contre ledit de Lore et ses archiers, lesquelz repousserent ces Angloys, et les poursuivirent sans ordre jusque dedans ce villaige de Vivaing, lequel estoit tout plain d’autres Angloys qui lioient les Francoys qu’ilz avoient prins, et emmenoient leur bagage. Alors de Lore envoya avec lesditz archiers ung escuier nommé Poulain, 262quant il apperceut qu’il ne les povoit plus retenir d’entrer audit villaige. Adonc de Lore se joingnit avec le sire de Bueil et autres, et leur dit : Voici les enseignes des Angloys dehors ce villaige : il ne faut point marchander.
Il n’y avoit de distance des Francoys jusques aux Angloys pas plus d’ung traict d’arbaleste. Sur ce promptement il fut concluz de marcher contre iceulx Angloys, combien qu’il n’y avoit pour l’heure pas plus de Francoys que de quatre-vingt à cent lances : mais tousjours advançoient les autres ; et semblablement sortoient les Angloys dudit villaige hastivement. Desja y avoit tres grant escarmouche entre les Angloys et lesditz archiers Francoys, qui estoient en ce villaige, et les Angloys avecques leurs enseignes commencerent à marcher contres les Francoys. Lors les Francoys allerent contre les Angloys au galop de leurs chevaux, chascun sa lance en sa main : sur quoy les Angloys s’arresterent, et commencerent les ungs à monter à cheval, les autres à descendre. Et a celle heure coucherent les Francoys leurs lances, et vindrent tout droict frapper sur les enseignes des Angloys. Là les ungs et les aultres s’entre-combactirent tresfort, et tant que les enseignes d’ung party et d’aultre furent toutes renversées par terre. Alors la plus grant partie d’iceulx Angloys estans encore audit villaige, 263commencerent à s’enfuyr, et une partie des Francoys à les chasser. Les Angloys ainsi fuyans et les Francoys les poursuivans povoient estre à deux lieues près dudit Vivaing, où encores se combatoient les autres Francoys et Angloys. Par plusieurs fois il arriva en ce jour qu’on ne sçavoit qui avoit du meilleur, ny qui gaigneroit le champ de bataille. Mais tousjours se renforçoient les Francoys, qui venoient à la file du lieu de Beaumont. Il y fut fait d’une part d’aultre de grandes vaillances : finalement furent les Anglois deffaictz, desquelz il y eut de mors sur le champ environ cinq à six cent. Entre les aultres y fut tué ung chevalier angloys nommé Jehan Artus. Il y demoura en oultre grant nombre de leurs prisonniers, entre lesquels y fut print un capitaine angloys nommé Mathago. Des Francoys il y eut de tuez quelques vingtcinq ou trente, et de prisonniers dixhuit à vingt, lesquelz furent hastivement emmenez par les Angloys. En ce jour ledit de Lore fut pendant quelque temps prisonnier des Angloys, et de tresfort navré : de quoy il en fut grant bruit et alarme parmi les Francoys : mesme disoit on qu’il estoit mort en ce combat : ce qui feit que par les Francoys furent à la chaude tuez grant nombre d Angloys, qui jà estoient prins prisonniers : mais en ceste journée tout incontinent fut recous (délivré) 264ledit de Lore. Il y eut tres grant nombre de Francoys de blessez en ceste journée. Après quoy s’en allerent le bastard de Salisbery, et les autres Anglois qui peurent eschapper, audit lieu de Sainct Celerin, où estoit encores leur siege ; et les Francoys s’en retournerent loger audit lieu de Beaumont3688.
Le lendemain de ladicte journée de Vivaing, vint nouvelles au sire de Wilby et autres Angloys qui continuoient le siege devant le chasteau de Sainct Celerin, que les susditz sires de Bueil et de Lore, et autres, venoient audit lieu de Sainct Celerin pour les combatre, ou autrement faire du mieulx qu’ilz pourroient, affin de leur faire lever le siege. Aussi tost quoy il s’esmeut au camp des Angloys ung grant desordre ; tant qu’ilz en deslogerent en confusion, sans pour tant veoir chose pour quoy ilz le deussent faire. En telle manière que qui plus tost s’en povoit fuir, fust ce à pied ou à cheval, droit à Alençon s’en alla, sans s’attendre l’ung à l’aultre. Sur quoy sortit du chasteau Jehan Armenge […] avec une partie des gens estans dedans […] lesquelz prindrent ou meirent à mort plusieurs Angloys, et gaignerent de leurs chevaux, et plusieurs autres biens. Mesmes ces Angloys y laissèrent deux grosses bombardes, 265plusieurs canons, avec deux engins à verges, et largement de vins et aultres vivres. Ilz se saulverent donc le mieulx qu’ilz peurent en ladicte ville d’Alençon. Lesditz sire de Bueil et de Sainct Pierre, Pierre le Porc, Pierre de Beranville, Gautier de Brusac, et autres, s’en allèrent à Sablé, où ilz emmenerent grant nombre d’Angloys prisonniers. Ce qui est remarquable, c’est qu’à ceste heure, les Francoys n’avoient aucune intention d’aller à Sainct Celerin. Ledit sire de Lore, Jehan de Lore son cousin, Guillaulme de Plaissac, Noël de Romollart, et plusieurs autres, jusques au nombre de vingt cinq, demourerent bien fort blecez dans ledit chasteau de Beaumont3689.
Durant ce siege de Sainct Celerin3690 […] le bastard d’Orléans feit une entreprise sur la ville de Chartres, laquelle estoit detenue parles Angloys, et feit avancer par ung matin plusieurs charroys jusques à la porte d’icelle ville. Entre autres choses, il y avoit dans aucuns de ces charroys des aloses, lesquelles avoient este promises aux portiers, afin d’ouvrir de grant matin : il y en avoit aucuns qui sçavoient bien 266l’entreprinse, lesquelz crioient : Il faut ouvrir hastivement, si aurons nous des aloses.
Et firent grant diligence en allant querir les chefz, et allant ouvrir la porte de Saint Michel, près de laquelle porte estoit en embuscade Florent d’Illiers, avecques bien cent ou six vingt hommes à pied. Un peu plus loing, il y avoit une aultre embuscade de gens de pied, d’environ deux ou trois cens combatans ; et à une lieue de là estoient à cheval ledit bastard d’Orléans, La Hire, et autres cappitaines, avecques bien cinq cens combatans. Aucuns qui estoient dedans se saisirent de ladite porte et du pont levis. Alors saillit ledit d’Illiers de son embuscade, tenant la banniere du roy, et entra dedans la ville ; l’autre embuscade, le suyvit de bien près ; et alla ledit d’Illiers avec ses gens à pied jusques devant Nostre Dame tousjours combatant contre ceulx qui luy vouloient faire resistance. Lors il s’arresta avec icelle banniere du roy devant ladite eglise Nostre Dame, en laquelle s’estoient retirez plusieurs de la ville pour se saulver : lors il envoya plusieurs de ses gens en divers lieux de la ville, où on luy rapportoit y avoir assemblée de gens pour luy faire esistance, dont il y eut plusieurs de tuez, entre lesquelz fut l’evesque de la ville, natif de Bourgongne, nommé Jehan de Filigny, avecques plusieurs aultres, 267qui s’estoient mis en deffence. A ceste prinse se porta tres vaillamment ledit Florent d’Illiers. Apres arriva le bastard d’Orléans et les autres dessus nommez en ceste ville, laquelle fut à celle heure reduictc entièrement en l’obeyssance et subjection du roy. Et s’enfuyt par dessus les murs de ladicte ville un nommé l’Aubespin, bailly d’icelle, avec plusieurs aultres3691.
En ce temps, et durant le siège de Sainct Celerin…, le duc de Betfort avoit mis et tenoit le siege devant Laigny sur Marne, avec grande puissance ; car il avoit plusieurs grosses bombardes, et autres instrumens et munitions de guerre, qui sans cesse battoient ladicte ville. Il avoit fait faire un pont sur ladicte riviere, au dessus de ladicte ville, et là, au droict d’une isle, au bout d’icelluy pont, du costé devers la France (l’Île-de-France), il avoit fait construire ung fort boulevart. A l’autre bout, en l’abbaye, il avait fait faire ung parc fossoyé tout autour, plus grant que toute la ville de Lagny. Ce duc de Betfort avec son ost fut là devant par l’espace de cinq à six mois. Dedans ceste ville estoit Jehan Foucault, ung cappitaine escossois nommé Quennede (Kannede), ung chevalier nommé Regnauld de Sainct Jehan, avecques plusieurs vaillantes gens, lesquelz 268endurerent beaucoup de peine, et eurent grande necessité de vivres. Pour ceste cause, le roy dressa une armée pour secourir les assiegez, de laquelle estoient chetz le bastard d’Orléans, le sire de Rais, mareschal de France, ung cappitaine espaignol nommé Rodrigue de Vilandras, et le sire de Gaucourt, gouverneur du Daulphiné : lesquelz avec grande puissance vindrent passer la rivière de Seine à Melun, et tant advancerent, qu’ilz se vindrent ranger en bataille environ à ung quart de lieue de Laigny, où estoit ce siege. Ce jour il y eut plusieurs grandes et merveilleuses escarmouches, tant à pied comme à cheval ; et se tenoient tousjours les Angloys en leur siege, lequel estoit clos et fossoyé ; et ainsi se passa celle journée. Les Francoys se logerent pres dudit lieu où ilz avoient esté rangez en bataille, proche de l’orée (lisière) d’ung petit bois. Le lendemain ilz se remirent de rechef en bataille, croyans que les Angloys les voulussent assaillir : d’aultre part, ilz n’estoient pas conselliez d’attaquer ces Angloys dans leurs fortiffications et retranchemens : mais ilz recommencèrent seulement de rechef leurs escarmouches, à pied et à cheval plus fortes qu’auparavant. Il y eut là plusieurs Francoys et Angloys de tuez et prins, entre lesquelz fut tué ung chevalier nommé le sire de Xaintrailles3692, 269et ung chevalier nommé Gilles de Silly fut faict prisonnier. Les Francoys estoient fourniz de grant quantité de vivres, lesquelz furent portez dans ladicte ville, le long de la riviere au dessous de la ville, vers une porte par laquelle les gens d’icelle ville firent une sortie sur les Angloys, qui devant ceste porte tenoient le siege. Les Francoys qui estoient dehors, vindrent de l’autre part donner sur les Angloys qui tenoient ce siege, tant que tous ces Angloys furent tuez ou prins, et entrerent les Francoys dedans la ville avec leurs vivres et provisions tout à leur aise. En mesme temps partit le duc de Betfort avecques presque tout son ost qui tenoient, ce siege devers le grant parc dont dessus est fait mention, pour venir secourir les Angloys qui estoient devant ladicte porte, et aussi pour empescher que les vivres n’entrassent en la ville. Alors marcherent par ordonnance près de la moitié des Francoys, pour venir frapper sur ce duc de Betfort et son ost. Là il y eut plus grant escarmouche qu’il n’y avoit eu auparavant, tellement que bien souvent on ne sçavoit qui estoit l’ung ou l’aultre, tant estoient entremeslez les Francoys et les Angloys les ungs parmy les aultres. Alors se retirerent les Francoys qui 270estoient blecez en une bastille pres de là, qui estoit toujours fermée, et en sortoit pour le secours des aultres, à chacune foys, tel nombre que par les cappitaines d’icelle estoit advisé. Au reste, il faisoit en ce jour très grant chaud : tant que les Angloys, qui presque estoient tous à pied, furent tellement travaillez et mis si hors d’haleine, que plusieurs en moururent de chaud sous leur harnoyz, sans coup ferir. Durant icelle grant escarmouche, le duc de Betfort se retira avec son ost bien en haste dans le grant parc clos de fossez au bout du pont… et les Francoys, d’aultre part, se retirerent à l’autre bataille, qui tousjours tenoit pied ferme, ainsi que dessus est dit. Ce duc de Betfort demoura avec son ost audit parc, et les Francoys se logerent ainsi qu’ilz avoient fait le jour de devant.
Le lendemain, par la deliberation des Francoys, entra le sire de Gaucourt en la ville de Laigny avecques certain nombre de gens, afin d’y demourer pour la deffence d’icelle ville. […] Et prindrent leur chemin le bastard d’Orléans, le sire de Rais, et Rodrigues de Villandras, avec leurs troupes, contremont la rivière de Marne. Assez près de la Ferté soubz Jerre (Jouarre), ilz firent ung passaige de bateaux sur la riviere pour entrer dans la France, et prindrent en chemin plusieurs forteresses. Cela 271venu à la congnoissance du duc de Betfort, qui encores se tenoient devant Laigny, il eut doubte que les Francoys ne feissent quelque entreprinse sur la ville de Paris, ou autre part, à son grant préjudice : tellement qu’il leva son siege fort hastivement et sans ordre, et là laissa pour gaiges ses bombardes, canons, et aultre artillerie, avecques grant nombre de vivres ; puis il s’en alla à Paris, et ses gens s’en allerent les ungs par la Brye, et les autres par la France, en tres grant desordre. A l’instant saillirent ceulx de la ville, qui prindrent plusieurs Angloys, gaignerent quantité de chevaux, et feirent encores d’autre butin.
Or, les susditz bastard d’Orléans et aultres Francoys, saichans que le duc de Betfort et les aultres Angloys s’estoient ainsi retirez de devant la ville de Laigny, ilz passèrent la riviere de Marne et celle de Seine, comme ayans parfaictement acomply pour l’heure tout ce dont ilz avoient esté chargez de la part du roy, c’est assavoir de faire lever ce siege de Laigny, à quoy ilz feirent leur possible3693.
Ainsi s’accomplit la prédiction de la Pucelle,
qu’avant la Saint-Martin d’hiver on verrait beaucoup de choses, et que peut-être ce seraient les Anglais qui se prosterneraient en terre3694.
272Tous ces revers avertirent le gouvernement anglais qu’il était temps qu’il usât de ses dernières ressources. Le couronnement du jeune roi Henri, comme roi de France, parut à son conseil l’un des moyens les plus propres à faire impression sur l’esprit des peuples, et à arrêter la décadence de la fortune des Anglais en France. On se rappelait l’effet qu’avait produit le sacre de Charles VII à Reims ; on n’en espéra pas moins de celui de Henri VI à Paris. Il est remarquable que le choix de cette ville pour la cérémonie dont il s’agit, au préjudice de celle où nos rois étaient ordinairement couronnés, n’a pas porté bonheur aux deux usurpateurs étrangers du royaume de France. Il semble qu’une dynastie de rois français ne puisse commencer sous d’heureux auspices, si elle n’est consacrée au même autel où le grand Clovis se prosterna Sicambre et se releva Chrétien3695.
Malgré les dangers auxquels on exposait le jeune roi anglais, en lui faisant traverser les contrées qui séparent la capitale de la Normandie de celle de la France, contrées alors en partie occupées par les troupes françaises, on crut ne devoir rien ménager dans des circonstances aussi critiques, et l’entreprise fut résolue. Elle parut d’abord avoir un assez heureux succès. Tantôt en 273déployant l’appareil de la force, tantôt en évitant, comme un aventurier menacé du supplice, les places redevenues françaises, Henri parvint enfin sans accident aux portes de la capitale. Le parlement parisien alla à sa rencontre. Voici comment le greffier de cette cour, si illustre et si révérée sous les rois français, raconte ce fait dans ses registres :
(2 décembre 1431) Et le dimanche second jour de decembre, s’assemblerent en la chambre dudit parlement les presidens, conseillers, greffiers, notaires, huissiers, advocas et procureurs […] et partirent entre IX et X heures du palais, pour aler ordonnéement, deux à deux, au devant du roy, qui estoit le jour precedent venu à Saint Denis, pour lendemain, c’est assavoir en ycellui dimanche, faire son entrée à Paris ; et ycellui encontrerent entre la chappelle Saint Denis et le molin à vent, accompaigné de ducs, contes, barons, et grans seigneurs d’Angleterre. Et après ce que luy eust esté dit par la bouche du premier president ce qui avoit esté deliberé d’estre dit en reverence et en humilité, et après la responce convenable sur ce faicte, retournerent paisiblement sans presse au devant du roy, en l’ordre qu’ilz s’estoient partis, jusques en ladicte chambre du parlement. De cœteris solempnibus proximi adventi regis, nil aliud hic describitur, ob deffectum pergameni, et eclipsim justiciæ.
Quelle foule de pensées 274ces derniers mots réveillent ! L’expérience, en effet, ne nous a que trop démontré, comme ce bon Français en éprouvait le pressentiment, que toute justice est éclipsée du jour où un usurpateur vient s’asseoir sur le trône du monarque légitime.
Un témoin oculaire rapporte de la manière suivante l’entrée du roi anglais à Paris :
Le jour Saint André, darrain jour de novembre, vint gesir Henry, aagé de neuf ans ou environ, en l’abbaye de Saint Denis en France, à ung vendredy, lequel se nommoit roy de France et d’Angleterre. Le dimenche ensuivant, premier jour des advents, vint ledit roy à Paris par la porte Saint Denis, sur laquelle porte devers les champs avoit les armes de la ville ; c’est assavoir ung escu si grant, qu’il couvroit toutte la maçonnerie de la porte ; et estoit à moitié de rouge, et le dessus d’azur semé de fleurs de lys, et où travers de l’escu avoit une nef d’argent grande comme trois hommes. […] À l’entrée de la ville, par dedans, estoit le prevost des marchans et les eschevins tous rouges, tous vestus de vermeil, chascun ung chappel en sa teste ; et aussi tost que le roy entra dedans la ville, ils lui mirent ung grant ciel d’azur sur la teste, semé de fleurs de lys d’or, et le portèrent sur luy les quatre eschevins en la forme et manière 275comme on fait à Nostre Seigneur à la feste Dieu, et plus, car chascun crioit Nouel par où il passoit. […] Devant luy avoit les neuf preux et les neuf preues dames, et après foison chevaliers et escuiers. Et entre les autres estoit Guillaume, qui se disoit le berger, qui avoit monstré ses playes comme saint François, dont devant est parlé : mais il ne povoit avoir joie ; car il estoit fort lié de bonne cordes, comme ung larron. […] Près devant le roy avoit quatre evesques, celluy de Paris, le chancelier3696, celluy de Noyon3697, et ung d’Angleterre ; et après estoit le cardinal de Vincestre. […] Encore devant le roy avoit vingt cinq heraulx et vingt cinq trompettes, et en ce poinct vint à Paris, et regarda moult les serraines (sirènes) du Ponceau Saint Denis ; car là avoit trois serraines bien ordonnées, et où millieu avoit ung lys qui par ses fleurs et boutons jectoit vin et lait, et la beuvoit qui voloit ou qui povoit ; et dessus avoit ung petit bois, où il avoit hommes sauvaiges qui faisoient esbattemens en plusieurs manieres, et jouoient des escus moult joyeusement, que chascun véoit très voulentiers. Après s’en vint devant la Trinité, où il avoit sus eschaffault le mystère depuis la conception Nostre 276Dame jusques que Joseph la mena en Egypte. […] Et duroient les chauffaulx (échafauds) depuis un pou par delà Saint Sauveur jusques au bout de la rue d’Ernetal, où il a une fontaine que on dit la fontaine de la Royne…
Quant ils furent devant l’ostel de Saint Paul, la royne de France, Isabel, femme du roy Charles, VIe de ce nom, estoit aux fenestres, avecques elle dames et damoiselles. Quant elle vit le jeune roy Henry, filx de sa fille : à l’endroit d’elle il osta tantost son chapperon, et la salua ; et tantost elle s’inclina vers luy moult humblement, et se tourna d’autre part, plorant3698.
Larmes aussi stériles que tardives si elles lui étaient arrachées par le repentir de sa conduite dénaturée envers son propre fils, ainsi que quelques historiens l’ont pensé.
Le même chroniqueur fait un tableau assez singulier du sacre du monarque anglais et des réjouissances qui le suivirent.
Le 16 decembre, à ung dimenche, vint ledit roy Henry du pallays royal à Nostre Dame de Paris, c’est assavoir à pié bien matin, accompaigné des processions de la bonne ville de Paris, qui tous chantoient moult melodieusement : et en ladicte eglise avoit un eschaffault 277qui avoit bien de long et de large3699. […] Et montoit sus à bien grans degrez larges, que dix hommes et plus y pouvoient de front ; et quant on estoit dessus on pouvoit aller par dessous le crucifi autant dedans le cueur (chœur), comme on avoit fait par dehors ; et estoit tout paint et couvert d’azur ; et là fut sacré de la main du cardinal de Vincestre. […] Après son sacre, vint au pallays disner, luy et sa compaignie ; et disna en la grant salle, à la grant table de marbre, et tout le remanant parmy la salle ça et là, car il n’y avoit nulle ordonnance ; car le commun de Paris y estoit entré dès le matin, les ungs pour veoir, les autres pour gourmander, les autres pour piller ou pour desrober viandes ou autre chose ; car icelluy jour, à icelle assemblée, furent emblez en la presse plus de quarante chapperons ; et cappes, et mordans de sainctures (agraffes de ceintures), grant nombre ; car si grant presse y ot pour le sacre du roy, que l’Universite, ne le parlement, ne le prevost des marchans, ne eschevins, n’osoient entreprendre à monter à mont pour le peuple, dont il y avoit très grant nombre. Et vray est qu’ilz cuiderent monter devant deux ou trois fois à mont ; mais le commun les reboutoit arriere si fierement, 278que par plusieurs foys leur convenoit tresbucher l’ung sur l’autre, voire quatre vingt ou cent à une foys ; et là besoingnoient les larrons. Quant tout fut escoullé le commun, ilz monterent après ; et quant ilz furent en la salle, tout estoit si plain que à peine trouverent ilz où ilz peussent s’asseoir ; neantmoins s’assirent ilz aux tables qui pour eulx ordonnées estoient ; mais ce fut avec savetiers, moustardiers, lieurs, ou vendeurs de vin de buffet, aides à maçons, que on cuida faire lever : mais quant on en faisoit lever ung ou deux, il s’en asseoit six ou huit d’autre costé. […] Item, ils furent si mal servis, que personne nulle ne s’en louoit ; car le plus de la viande, especialement pour le commun, estoit cuicte dès le jeudy devant : qui moult sembloit estrange chose aux Francoys : car les Angloys estoient chefz de la besongne, et ne leur chailloit quel honneur il y eust, mais qu’ils en fussent delivrez ; et vrayement oncques personnes ne s’en loua ; mesmement les malades de l’ostel Dieu disoient que oncques si pouvre ne si nu relief de tout bien, ilz ne veirent à Paris. […] Vray est que ledit roy ne fut à Paris que jusques au lendemain de Nouel. Ilz firent unes petites joustes lendemain de son sacre ; mais pour certain maintes fois on a veu à Paris enffens de bourgeois, que quant ilz se marioient, tous mestiers, comme orfevres, 279 orbateurs, brief, gens de tous joyeuls mestiers, en admendoient plus qu’ilz n’ont fait du sacre du roy, et de ses joustes, et de tous ses Angloys. Mais espoir (peut-être) c’est pource que on ne les entend point parler, et ne nous entendent point : je m’en rapporte à ce qui en est. […] Vray est que le lendemain de Nouel […] ledit roy se desparty de Paris, sans faire aucuns biens à quoy on s’attendoit, comme delivrer prisonniers, de faire cheoir maltottes, comme impositions, gabelles, quatriesme, et telles maulvaises coustumes3700.
Soit maladresse de la part du gouvernement anglais, soit mauvaise disposition des esprits, cette cérémonie du couronnement et du sacre du roi Henri n’eut pas des résultats conformes aux espérances qu’on en avait conçues ; les affaires des Anglais continuèrent à décliner ; les troubles survenus dans leur île, les débats du cardinal de Winchester avec le duc de Gloucester, qui se rallumèrent avec plus de fureur, contribuèrent à les affaiblir ; la mort de la vertueuse duchesse de Bedford, sœur du duc de Bourgogne, acheva de rompre les liens qui attachaient encore ce prince à la fortune de l’Angleterre. Les affaires du roi Charles, au contraire, continuèrent à prospérer ; la paix d’Arras, qu’il conclut 280 le 21 septembre 1435 avec le duc de Bourgogne, acheva de les consolider : la principale clause du traité était que le duc de Bourgogne réunirait ses forces à celles du roi pour chasser les Anglais du royaume. Enfin, le 18 avril 1436, le connétable et le comte de Dunois, qui avaient forcé les Anglais à évacuer le Gâtinais, s’approchèrent tout à coup de Paris, et y entrèrent à l’aide des habitants. Voici le récit de cette importante opération, extrait d’un historien du temps, attaché au comte de Richemont.
Auquel jour (le mercredi 18 avril), la nuit, vindrent nouvelles au connestable d’un homme de Paris, qui luy mandoit qu’il vinst, et qu’ilz estoient une douzaine qui luy ouvriroient la porte.
Surquoy partit ledit seigneur, bien matin, de Saint Denis, feignant d’aller parler à Jean de Luxembourg : ce qu’il faisoit de peur que tous ne volussent aller avec luy, pource qu’il avait beaucoup de gens tenant les champs, et avoit peur qu’ilz voulussent faire quelque pillerie à la ville de Paris : et laissa audit lieu de Saint Denys le seigneur de la Suze son lieutenant, et Pierre du Pan, son maistre d’hostel, avec plusieurs gens de sa maison, et tous les routiers, de peur qu’ilz ne fissent aucun scandale, comme dit est, et aussi pour laisser son siege garny (la tour du Venin, défendue par Brianteau, 281neveu de Morhier, prévôt de Paris, tenait encore) ; et ne mena de Saint Denys que soixante lances ; et alla disner à Pontoise, là où il trouva les seigneurs de Ternan, de l’lsle-Adam, et Varambon, et les gens de M. de Bourgongne, qui s’en allèrent avec mondit seigneur : et avoit mandé M. le bastard d’Orleans, à ce qu’il se rendit à luy (vers lui) à Poissy.
Puis quant mondit seigneur fut audit lieu de Pontoise, il envoya des gens pour se mectre en embusche encontre Nostre Dame des Champs, et entre les autres il y envoya Mahé Morillon, Geoffroy son frère, et leur compagnée, avec d’aultres, jusques à quatre cent hommes à pied : après partit monseigneur du lieu de Poissy environ le soleil couchant, lequel chevaulcha toute la nuit, et repeut en ung bois environ la mynuit ung bien peu ; puis il chevaulcha tant qu’il vint jusques à une grange, qu’on appelle la Grange Dame Marie, devers le Vigneul, et y arriva un peu avant jour. Après, comme le soleil se levoit, on fit les signes de ce qu’on debvoit faire ; et Dieu sçait comme mondit seigneur et ses gens tiroient tousjours vers Paris. Or comme il fut advancé d’environ demie lieue, on luy vint dire que l’entreprinse estoit descouverte ; nonobstant quoy, mondit seigneur tiroit tousjours en avant sans 282dire mot, et venoit pour garder ses gens qui estoient à pied : et aucuns se retirerent du corps de bataille, pour approucher vers les Chartreux, afin de mieux veoir la ville : et incontinent un homme se monstra sur la porte devant les chartreux, qui fit signe d’un chapperon ; et sans sçavoir qui avoit perdu ou gangné, on tira vers ladite porte, et iceluy homme dit : Tirez à l’autre porte, car cette-cy n’ouvre point
; et dit : On besongne pour vous aux halles.
Delà on tira à la porte S. Jacques, et bientost après y vint Henry de Ville Blanche, qui apporta la banniere du roy. Et lors ceulx du portail demanderent qui estoit là ? On leur dit que c’estoit le connestable : et ilz leur requirent, qu’il pleust audit connestable de parler à eulx : et bientost après mondit seigneur vint sur un beau coursier et gentil compagnon, et on leur dit que c’estoit le connestable ; et lors il parla à eulx, et ilz luy demandèrent s’il entretiendroit l’abolition ainsi qu’il estoit dit ? et il dit que ouy. Lors ilz descendirent et vindrent ouvrir la planche ; et mondit seigneur entra dedans, et toucha à eulx, et jura de leur entretenir ce qu’il leur avoit promis.
Et incontinent il fit entrer par la planche des gens de pied, tant que l’on rompit les ferrures du pont, lesquelles estant rompues, et le pont abbatu, mondit seigneur monta à 283cheval, et vint tout au long de la rue S. Jacques, et au petit Pont, et de là au pont Nostre Dame, où il rencontra Michau de Laigler3701 prevost des marchands, qui avoit une bannière du roy en la main, et estoit ladite bannière de tapisserie. Puis vint Gauvain le Roy dire à mondit seigneur qu’il vouloit jouyr de l’abolition ; et luy dit s’il luy plaisoit le laisser aller, qu’il mectroit en sa main Marcoussis, Chevreuse, et Montlehery. Et lors mondit seigneur luy dit : Jurez par vostre foy que ainsi ferez que vous dites.
Et lors ledit Gauvain jura que ainsi le feroit, et tint ce qu’il avoit promis. Et requit à mondit seigneur qu’il luy pleust luy bailler un herault ou poursuivant, pour le faire passer par les gens de mondit seigneur : et lors il luy bailla un herault nomme Partenay, lequel le mena à Montlehery (12 mai 1435). Puis mondit seigneur vint jusques en la place de Greve ; et on luy vint dire que les Angloys s’estoient retirez en la Bastille, et que ses gens estoient au guet devant ladite Bastille, et que tout alloit bien ; et qu’il luy pleust tirer vers le quartier des Halles, pour les reconforter : et lors il y alla, et fut jusques devant Saint Innocent, là où on le fit 284manger des espices et boire devant l’hostel de de Jean Aselin, son espicier de pieçà ; puis il s’en vint à Nostre Dame de Paris, où il ouyt la messe estant tout arme : et ceux de Nostre Dame luy firent manger des espices et boire ; car il jeusnoit, et c’estoit vendredy des feries de Pasques.
L’an 1436 en avril, s’en vint mondit seigneur, comme dit est, de Nostre Dame de Paris à la porte Baudés, et mit bon guet devant la Bastille ; puis il vint disner au Porc-espy, où il estoit logé : et tandis qu’il disnoit, on luy vint dire que Pierre du Pan son maistre d’hostel, estoit à la porte Sainct Denys, et demandoit à entrer : et mondit seigneur dist qu’on le laissast entrer ; et lors il vint à mondit seigneur durant le disner, et luy dit que ceulx de la tour de Venin3702 se vouloient rendre à luy, la vie saulve ; et monseigneur luy dit qu’il les prinst. Et s’en retourna le susdit Pierre du Pan à Sainct Denys, où il trouva le neveu du prevost de Paris mort, et tous ses gens, au nombre d’environ bien de six vingt. Et la raison fut, que quant nos gens oyrent sonner les cloches de Paris, tous ceux qui estoient au siege de Sainct Denys tirerent à Paris, pour penser entrer dedans : mais quant ils furent à la porte 285sainct Denys, on ne les voulut laisser entrer ; car le connestable l’avoit défendu, de pauor qu’ilz fissent quelque mal, d’autant que c’estoient la plupart des routiers, et des gens forts à entretenir ; et quant ceux de ladite Tour de Venin veirent que nos gens estoient allez vers Paris, ilz se cuiderent pouvoir sauver par le marais de Sainct Denys : mais ceux qui avoient pensé entrer dans Paris, et qui avoient esté refusez, estans comme tous enragez quant ilz arrivèrent audit lieu de Sainct Denys, ilz trouvèrent que ceux de la Tour du Venin s’en alloient par le marais : alors ilz chargèrent sur eux, et n’en eschappa homme qui ne fust tué. Donc en iceluy jour, qui fut le vendredy vingtième jour d’avril, l’an que dessus, fut recouvrée et reduite en l’obéissance du roy la bonne cité de Paris par le connestable, avec Sainct Denys, Chevreuse, Marcoussis, Montlehery, le pont Sainct Cloud, et le pont de Charenton. Puis mondit seigneur fit le guet devant la Bastille avec les gens de sa maison. Dans ladite Bastille estoient l’evesque de Terrouenne et le sire de Willeby, avec plusieurs autres, jusques au nombre de mille à douze cent. Le lendemain il cuyda emprunter de l’argent jusques à quinze mille francs, enquoy il se vouloit obliger en telle forme qu’on voudroit, 286pour le payer dans un mois, et le tout pour mettre le siège à ladite Bastille du costé devers les champs, et les gens d’armes ne se vouloient loger sans argent ; et au partir il n’avoit eu que mille francs du roy. Or ceulx de Paris luy dirent : Monseigneur, s’ilz se veulent rendre, ne les refusez pas. Ce vous est belle chose d’avoir recouvré Paris : maints connestables et maints mareschaux autrefois ont esté chassez de Paris : prenez en gré ce que Dieu vous a donné.
Donc quant il les ouyt parler, il les receut à composition : mais s’il eust eu argent de quoy souldoyer ses gens, il eust gangné deux cent mille escus. Puis ilz s’en allerent par composition, comme dit est. Et Dieu sçait comme ceux de Paris feirent grande chère et grande joye, après qu’ilz furent delivrez des Angloys : et croy que homme ne fut oncques mieux aimé à Paris qu’estoit mondit seigneur3703.
Le bourgeois de Paris rapporte dans son Journal quelques particularités omises dans ce récit, et qu’on lira peut-être avec intérêt.
En celluy vendredy d’après Pasques, vindrent devant Paris le comte de Richemont qui estoit connestable de France de par le roy Charles, le bastard d’Orléans, le seigneur de 287l’Isle Adam, et plusieurs autres seigneurs droit à la porte Saint Jacques, et parlerent aux portiers, disant : Laissez nous entrer dedens Paris paisiblement, ou vous serez tous morts par famine, par cher temps ou aultrement.
Les gardes de la porte regarderent par dessus les murs, et veirent tant de peuple armé, qu’ilz ne cuidoient mie que toute la puissance du roy Charles pust finer de la moitié d’autant de gens d’armes, comme ils povoient veoir : si orent paour, et doubterent moult la fureur : si se consentirent à les bouter dedens la ville ; et entra le premier le seigneur de l’lsle Adam par une grande eschelle qu’on luy avalla, et mist la bannière de France dessus la porte, criant : Ville gagnée !
Le peuple en sceut parmy Paris la nouvelle. […] L’evesque de Therouanne, quand il vist la besoigne ainsi tournée, si manda le prevost3704 et le seigneur de Huillebit (Willoughby) et tous les Angloys, et furent 288tous armés au mieux qu’ils porent. D’aultre part, ceulx de Paris prindrent cueur par ung bon bourgeois nommé Michel de Lalier, et aultres plusieurs, qui estoient cause de ladite entrée : si firent armer le peuple, et allerent droit à la porte S. Denys ; et furent tantost trois à quatre mille hommes de Paris et des villaiges d’entour, qui tant avoient grant hayne aux Angloys et gouverneurs, qui aultre chose ne desiroient que les destruire. Comme ilz estoient à garder ladite porte, et les gouverneurs devant ditz orent assemblez leurs Angloys, si firent trois batailles, en l’une le sire de Huillebit, en l’autre le chanchelier et le prevost, et en l’aultre, Jehan l’Archer, ung des plus crueulx chrestien du monde ; et estoit lieutenant du prevost ung gros villain comme ung cagoux ; et pour ce qu’ils craignoient moult le quartier des halles, y fust envoyé le prevost à tout son armée : en y allant il trouva ung sien compère, ung très bon marchand nommé le Vavasseur, qui lui dit : Monsieur le compere, ayez pitié de vous ; car je vous promets qu’il convient à celle fois faire la paix, ou nous sommes tous destruits.
— Comment, dit il, traistre, es tu tourné ?
— Et sans plus lien dire, le fiert de son espée par le travers du visaige, dont il cheust, et après le fist tuer par ses gens.
Le chanchelier et ses gens alloient par la grant 289rue Sainct Denys3705 ; Jehan l’Archer alloit par la rue Sainct Martin […] et crioient le plus orriblement que oncques on vist crier gens : Sainct George, Sainct George ! Traistres Francoys, vous tous morts !
L’Archer crioit qu’on tuast tout ; mais ilz ne trouvèrent homme parmy les rues : ce ne fut qu’en la rue Sainct Martin qu’ils trouvèrent devant Sainct Mery un nomme Jehan le Prestre, et un nommé Jehan des Croustés, lesquelz estoient hommes d’honneur, qu’ilz tuèrent plus de dix fois. […] Ainsi ilz allèrent à la porte Sainct Denys, où ilz furent bien reçus ; car quant veirent tant de peuple, et qu’ils veirent qu’on leur getta quatre ou cinq canons, furent moult esbahis […] s’enfuirent tous vers la porte Sainct Anthoine, et se boutèrent dans la forteresse. Tantost après vinrent parmy Paris le connestable et les autres seigneurs, aussi doulcement comme si toute leur vie ne se fussent point meus hors de Paris, ce qui estoit ung bien grant miracle, car deux heures devant qu’ilz entrassent, leur intention estoit, et à ceux de leur compaignie, de piller Paris, et de mettre tous ceulx qui les contrediroient à mort ; et par le recort d’eulx, 290bien cent charretiers et plus qui venoient après l’ost, amenant blés et autres victailles, disoient : On pillera Paris, et quant nous aurons vendu notre victaille à ces villains de Paris, nous chargerons nos charettes du pillage, dont nous serons riches toute nostre vie.
Mais des gens de Paris aucuns bons chrestiens et chrestiennes se meirent dans les églises. […] Et vrayement bien fut apparent que monieur Sainct Denys avoit esté advocat de la cité […] car quant ilz furent entrés dedens […] ils furent si meus de pitié et de joye, qu’ilz ne se peurent tenir de larmoier ; et disoit le connestable aux habitans : Mes bons amys, le roy Charles vous remercie cent mille foys, et moy de par luy, de ce que si doulcement vous luy avez rendu la maistresse cité de son royaulme ; et si aucun, de quelque estat qu’il soit, a mesprins par devers monsieur le roy, soit absent ou autrement, il luy est tout pardonné.
Et tantost sans descendre, fit crier à son de trompe que nul ne fust si hardy, sur peine d’estre pendu par la gorge, de soy loger en l’ostel des bourgeois, ne desmenaiger oultre sa voulenté, ny de reproucher, ny de faire quelque desplaisir, ou piller personne de quelque estat, non s’il n’estoit natif d’Angleterre et souldoyer : dont le peuple de Paris le print en si grant amour, que avant qu’il fut lendemain, 291 n’y avoit celuy qui n’eut mis son corps et sa chevance pour destruire les Angloys.
Ceulx qui se boutèrent en la porte Sainct Anthoine […] vuiderent la place le mardy 17 avril 1436 ; et pour certain oncques gens ne furent autant moqués et huez comme ils le furent, especialement le chancelier, le lieutenant du prevost, le maistre des bouchers, et tous ceulx qui avoient esté coupables de l’oppression qu’on faisoit au pouvre commun3706.
Ainsi s’accomplit la prédiction de la Pucelle,
qu’avant sept ans les Anglais abandonneraient un plus grand gage qu’ils n’avaient fait devant Orléans3707.
Un événement assez singulier, relatif à la Pucelle, eut lieu à cette époque. Je me serais dispensé d’en parler, si l’erreur à laquelle il donna lieu, n’avait porté quelques écrivains à nier, qui le croirait ? que les Anglais aient fait périr Jeanne d’Arc dans les flammes.
(20 mai 1436) L’an mil quatre cens trente six, fut messire Eschevin de Mets, Phlin Marcou ; et le vingtiesme jour de may de l’an dessusdit, vint la Pucelle Jehanne, qui avait esté en France, à la Grange oz Ormes près de Saint Privé, et y fut amenée pour parler à aucun des sieurs de Mets, et se faisoit appeler Claude : et le propre 292jour y vindrent à veoir ses deux frères dont l’un estoit chevalier et s’appeloit messire Pierre, et l’autre, Petit Jehan, escuyer, et cuidoient qu’elle fust arse. Et tantost qu’ilz la veirent, ilz la congneurent, et aussi feit elle eulx. Et le lundy vingt et uniesme jour dudit mois, ilz amènent leur sœur avec eulx à Boquelon, et luy donnoit le sieur Nicole, comme chevalier, un roussin au prix de trente francs et une paire de houssels (housseaux ou houssettes, bas-de-chausses, sorte de guêtres ou de chaussures), et sieur Aubert Boulle, un chaperon, et sieur Nicole Grognet, une espée. Et ladite Pucelle saillit sur ledit cheval très habillement, et dit plusieurs choses au sieur Nicole, comme donc il entendit bien que c’estoit elle qui avoit esté en France, et fut recongnue par plusieurs enseignes pour la Pucelle Jehanne de France, qui amenet (amena) sacré le roy Charles à Reins ; et veirent dire plusieurs qu’elle avoit esté arse en Normandie ; et parloit, le plus de ses paroles, paraboles, et ne disoit ne fut neans de son intention ; et disoit qu’elle n’avoit point de puissance devant la saint Jehan Baptiste. Mais quand ses frères l’eurent menée, elle revint tantost, en feste de Pantecoste, en la ville de Marnelle, en chief Jean Renat, et se tient là jusqu’à environ trois sepmaines ; et puis se partit pour aller à Nostre Dame d’Alliance, 293le troisième jour : et quant elle volt partir, plusieurs de Mets l’allerent veoir à ladite Marnelle, et luy donnent plusieurs inelz (anneaux) ; et ilz congneurent proprement que c’estoit la Pucelle Jehanne de France. Adonc ly donnet (donna) sieur Geoffroy dex (deux) un chlx (abréviation inconnue) et puis s’en allait (alla) à Erlon en la duché de Luxembourg, et y fut grande la presse, jusqu’à ten (tant) que le filz le comte Wnenbourg la menet (mena) à Colongne de costé (vers) son père le comte de Wnenbourg, et l’aimoit ledit comte très fort. Et quant elle en vault (voulut) venir, il ly fit faire une très belle curasse pour le y armer, et puis s’en vint à ladite Erlon ; et là fut fait le mariage de monsieur de Hermoise, chevalier, et de ladite Jehanne la Pucelle ; et puis après s’en vint ledit sieur Hermoise, avec sa femme la Pucelle, demeurer en Mets, en la maison que ledit sieur avoit devant Sainte Seglenne, et se tindrent là jusqu’à tant qu’il leur plaisit aller3708.
294Le père Vigner, de l’Oratoire, assure avoir vu, parmi les titres de la maison des Hermoises, le contrat de mariage de Robert des Hermoises avec la Pucelle3709.
La chronique de Lorraine, parlant du siège de Compiègne, s’exprime de la manière suivante, au sujet de la Pucelle :
Là fut perdue, et on ne sceut ce qu’elle devint. Plusieurs disoient que les Angloys la prindrent dedans ; qu’à Rouen fut menée, que les Angloys ce la firent brûler ; d’autres disoient qu’aucuns de l’armée l’avoient faict mourir, pour cause qu’elle attribuoit tous les faicts d’armes à elle3710.
La chronique de Metz porte expressément :
La Pucelle fut prinse par les Angloys et, par les Bourguignons, qui estoient contre la gentille flor de lys. […] Puis envoyée dans la cité de Rouen en Normandie, et là fut elle eschaffaudée et arce en ung feu, ce voit on dire, mais depuis fut trouvé le contraire3711.
Les comptes des receveurs de la ville d’Orléans renferment plusieurs articles relatifs à l’existence 295de la Pucelle, postérieurement à la date de sa mort consignée dans les grosses de son procès.
On y trouve :
1° l’article de la dépense pour la Pucelle et son frère, dans l’année 14363712.
2° Trois articles des 28, 29 et 30 juillet 1439, pour vin et rafraîchissements présentés à dame Jehanne des Armoises3713.
3° L’article suivant :
A Jehanne d’Armoises, pour don à elle faict le premier d’aoust 1439, par deliberations faictes avecques le conseil de la ville, et pour le bien qu’elle a faict à ladicte ville durant le siège, deux cent dix liv. par. Pour ce 210 livres parisis3714.
Enfin, dans un compte rendu en 1444 à la chambre des comptes d’Orléans, et où il est fait mention d’une libéralité du duc d’Orléans envers Pierre du Lys, second frère de la Pucelle, on trouve la phrase suivante :
Pour acquiter sa loyaulté envers le roy nostredit seigneur et monsieur le duc d’Orléans, il se partit de son pays pour venir au service du roy nostredit seigneur et de monsieur le duc, en la compagnie 296de Jehanne la Pucelle sa sœur, avec laquelle, jusques à son absentement, et depuis,jusques à présent, il a exposé son corps et ses biens de service3715.
Partant de ces faits, quelques auteurs ont cru pouvoir nier ou du moins regarder comme problématique la mort cruelle de Jeanne d’Arc3716.
La Pucelle, (dit l’un d’eux), après s’être sauvée des mains des Anglais, vint à Metz où on la croyait avoir été brûlée à Rouen ; elle y fut reconnue par plusieurs personnes dignes de foi, et plus particulièrement par ses deux frères. Ces derniers pouvaient-ils méconnaître leur sœur, eux qui étaient venus en France et qui avaient servi avec elle ? Jean, l’aîné, deux mois après avoir retrouvé sa sœur, part de Lorraine, va trouver le roi à Loches pour lui confirmer cette découverte ; il repasse à Orléans pour se rendre auprès de cette même sœur, qui trois ans après vient elle-même dans cette ville où elle devait être bien connue ; elle y est reconnue et traitée aux dépens de la ville, qui lui fait, à son départ, présent d’une 297somme très-considérable pour le temps. Peut-on s’imaginer que les Orléanais aient pris le change, et que cette Jeanne des Hermoises, si elle avait été une fausse Pucelle, se fût maintenue dans la réputation du contraire ? le propre du mensonge est de se dissiper bientôt. […] La précaution que prirent les Anglais, de mettre sur la tête de la malheureuse qu’ils conduisirent au supplice, une mitre élevée qui la déguisait, de faire porter devant elle un tableau plein d’injures et d’outrages contre elle, n’étaient-ils pas autant de moyen de distraire l’attention des spectateurs, dont, à l’exception d’un petit nombre, les uns ne l’avaient jamais vue, et les autres ne l’avaient vue qu’en passant ?
Mais on objecte que si la Pucelle a échappé à la cruauté des Anglais, il est impossible qu’il n’en ait pas été fait quelque mention dans le procès de sa justification, surtout après une audition aussi ample que celle de cent douze témoins. Il est facile de répondre avec le père Vignier, qui se faisait la même objection, que la commission de ceux que le pape Calixte III délégua en 1445 pour cette affaire, n’était pas de montrer que la Pucelle n’avait pas subi la mort à Rouen, mais d’examiner si on avait eu raison de l’y condamner comme hérétique, relapse, apostate et idolâtre ; et, quoiqu’il soit assez vraisemblable qu’ils sussent que cette fille 298n’avait pas été brûlée, c’était un fait étranger à leur commission, et sur lequel ils pouvaient aisément passer. […] Je finis en disant que comme l’arrivée de la Pucelle en France, est un de ces événements où beaucoup de personnes ont cru voir un mystère caché, il en est peut-être de même de son supplice, dont le secret se découvrira quelque jour.
Les historiens qui soutiennent cette opinion disent encore que l’évêque de Beauvais, qu’on avait rendu maître de la personne de la Pucelle, était Français ; que cinq semaines entières s’écoulèrent entre la dernière sentence et l’exécution ; ce qui est un délai extraordinaire en justice, et qui était ordonné afin d’avoir le temps de préparer ce qui était nécessaire pour faire réussir la feinte3717.
On ne peut trop admirer sans doute la générosité sans exemple et dégagée de tout intérêt national, avec laquelle ces auteurs s’efforcent de débarrasser la nation anglaise du poids d’un crime aussi honteux. Certainement cette générosité ne pouvait aller plus loin, car il n’est aucun sacrifice qui leur coûte, aucune absurdité qui les arrête. Des esprits plus vulgaires, des hommes soumis encore, même au milieu du siècle de lumières, 299au préjugé de la reconnaissance, auraient hésité peut-être à charger d’une lâcheté et d’un forfait l’héroïne de la France, pour innocenter le cardinal de Winchester, le duc de Bedford, Pierre Cauchon, le comte de Warwick, et cette foule d’Anglais de tout rang et de toute profession, qui manifestèrent une soif si ardente du sang d’une malheureuse jeune fille, dont tout le crime était de les avoir vaincus. En effet, pour que l’on eût pu sauver Jeanne d’Arc, en faisant brûler une autre femme en sa place, il eût fallu que Jeanne y eût consenti ; et voilà, d’un trait de plume, l’être le plus héroïque transformé en la Créature la plus vile et la plus lâche.
Malheureusement pour des auteurs dont le zèle avait si bien mérité de la nation anglaise, leur noble et ingénieux système ne saurait supporter l’épreuve du plus léger examen.
Je ne chercherai pas à expliquer comment les frères de la Pucelle, qui devaient bien connaître leur sœur, auraient pu être trompés par une fille qui se serait présentée à eux sous son nom : l’histoire du faux Martin Guerre et de plusieurs autres imposteurs prouve assez que ces sortes d’erreurs ne sont pas impossibles, surtout au bout d’un certain temps ; et cinq années entières s’étaient écoulées depuis la mort de Jeanne d’Arc, lorsque la nouvelle Pucelle vint se montrer à Metz. Pour qu’il fût nécessaire d’appuyer cette observation 300d’un plus grand nombre d’exemples, ne faudrait-il pas qu’il fût d’abord parfaitement établi que Jean et Pierre d’Arc partagèrent l’erreur commune ? Rappelons-nous que Jeanne d’Arc avait eu une sœur plus jeune qu’elle3718 ; remarquons qu’il n’en est fait mention ni dans les titres de noblesse accordées par le roi à la Pucelle, à ses père et mère, à ses trois frères, et à toute sa famille, ni dans les divers tableaux généalogiques de la famille d’Arc ou du Lys que nous ont donnés quelques auteurs3719 ; enfin qu’on ne trouve nulle part l’indication de sa mort ni de ce qu’elle était devenue : est-il impossible que cette sœur ressemblât beaucoup à la Pucelle ; qu’elle se fût éloignée de la maison paternelle contre le gré et à l’insu de ses parents ; qu’elle eût imaginé ensuite de se présenter sous le nom de Jeanne d’Arc, tant à ses frères qu’au public, pour s’assurer un établissement avantageux ? Les cinq années qui s’étaient écoulées depuis la mort de Jeanne d’Arc avaient pu ajouter à la ressemblance, en rapprochant l’âge de la nouvelle Pucelle de celui qu’avait la première lorsqu’elle parut à la tête 301des armées. Remarquons, en outre, qu’Isabelle Romée, qui vivait encore à cette époque, ne figure point dans l’aventure de Jeanne des Hermoises : peut-être n’approuva-t-elle pas la supercherie, et refusa-t-elle de la fortifier par son témoignage : Qui pouvait, dira-t-on, si les frères d’Arc n’étaient pas dupes de cette imposture, les porter à la seconder ? Le désir d’établir honorablement leur seconde sœur, et surtout de la soustraire aux périls d’une vie errante ; peut-être même une ambition avide de nouveaux bienfaits.
Mais il ne s’agit point ici de découvrir quelle pouvait être Jeanne des Hermoises ; il suffit de prouver que ce ne pouvait être la malheureuse Jeanne d’Arc.
D’abord on ne sait où l’on a pris que cinq semaines s’écoulèrent entre la condamnation de Jeanne et sa mort ; à peine l’évêque de Beauvais eut-il prononcé sa sentence, qu’on la traîna au bûcher.
Il est également faux qu’on eût porté un tableau devant elle. Ce tableau était attaché à un poteau, près du bûcher.
Les Anglais n’avaient pas eu besoin de vouloir la déguiser, pour couvrir son front d’une mitre : l’Inquisition n’envoyait jamais ses condamnés à la mort que la tête couverte de cet emblème dérisoire du faux épiscopat.
302Jeanne d’Arc fut accompagnée au bûcher par l’appariteur Jean Massieu, frère Isambard dé la Pierre et frère Martin Ladvenu : ce dernier y monta même avec elle, et continua à l’exhorter jusqu’au moment où, s’apercevant du progrès des flammes, elle l’en fit descendre. Ils ne cessèrent de la regarder ; ils recueillirent ses dernières paroles ; ils la virent expirer ; enfin les Anglais firent écarter la flamme pour ne laisser aucun doute sur l’identité.
On demande quel intérêt les Anglais et Pierre Cauchon auraient pu avoir à sauver la Pucelle, capable de l’emporter sur celui qu’ils avaient à la faire périr ? Tout le procès ne montre-t-il pas l’acharnement de la haine, la soif de la vengeance, mêlés aux combinaisons d’une politique impitoyable ?
Examinons maintenant la conduite de la personne qui, cinq ans plus tard, se donna pour Jeanne d’Arc échappée aux flammes.
Nous voyons la nouvelle Pucelle paraître à Metz le 20 mai 1436 ; elle épouse le chevalier de Hermoise ou des Hermoises, et elle vient à Orléans avec son frère dès la même année 1436 ; elle y rendent et y séjourne les 28, 29, 30 juillet et 1er août 1439 : que devient-elle ensuite ? Opposons manuscrits à manuscrits.
N’est-ce pas d’elle qu’il serait question dans le récit suivant, que N. Sala rapporte lui avoir été 303fait par Guillaume Gouffier, seigneur de Boisi ?
En oultre, me conta ledit seigneur, que dix ans après3720 fut ramenée au roy une autre Pucelle affectée, qui moult ressembloit à la première, et voulut l’en donner à entendre, en faisant courir le bruit que ce estoit la premiere qui estoit ressuscitée. Le roy oyant cette nouvelle, commanda qu’elle fust amenée devant luy. Or, à ce temps, estoit le roy blessé à ung pié, et portoit une botte faulve : par laquelle enseigne, ceulx qui ceste trahison menoient, en avoient averti la faulse Pucelle, pour ne faillir à le congnoistre entre les gentilshommes. Advint qu’à l’heure que le roy la manda pour venir devant luy, il estoit en ung jardin, soubs une grant treille : si commanda à l’ung de ses gentilshommes, que dès qu’il verroit la Pucelle entrer, qu’il s’advançast pour la recueillir, comme s’il fust le roy : ce qu’il fist. Mais, elle venue, congnoissant aux enseignes susdites que ce n’estoit pas, le refusa ; si vint droit au roy : dont il fut esbahi, et ne sceut que dire, sinon, en la saluant bien doulcement, luy dit : Pucelle ma mie, soyez la 304 tresbien revenue, au nom de Dieu qui le sçait le secret qui est entre vous et moy.
Alors miraculeusement après avoir ouï ce seul mot, se meit à genoux devant le roy cette faulse Pucelle, en luy criant mercy, et sur-le-champ confessa toute la trahison : dont aulcuns en furent justiciez très asprement, ainsi comme en tel cas appartenoit3721.
Ne serait-ce pas d’elle encore qu’il serait question dans le récit suivant ?
En septembre 1440 fut très grande nouvelle de la Pucelle d’Orleans, et maintes gens croyoient fermement que par sa sainteté elle se fust eschappée du feu à Rouen, et que l’on eust arse une autre, croyant que ce fust elle. Et au commencement d’octobre en amenerent les gens d’armes une, laquelle fust à Orleans tres honorablement reçue ; et quant elle fust près de Paris, l’on commença à croire fermement que c’estoit la Pucelle d’Orleans : et par cette cause l’Université et le Parlement la firent venir à Paris bon gré mal gré, et fut montrée au peuple au Palais, sur la pierre de marbre en la grant cour ; et là fust preschée et traité sa vie et tout son estat ; et dit qu’elle n’estoit pas pucelle, et qu’elle avoit esté mariée à un chevalier dont elle 305avoit eu deux fils : et Romam ivisse expiandi criminis fortuiti in percussa matre ; et ibi, in veste militari, pro Eugenio papa decertasse, et in prælio duos viros occidisse similiter, et in Francia, et sub convictu hybernali abcessit. (C’est-à-dire : et à Rome était allée pour expier le crime d’avoir frappé sa mère par hasard, et là, sous l’habit militaire, pour le pape Eugène3722 avait pris dispute, et en combat singulier avait tué deux hommes ; et s’en alla pendant l’hiver3723.)
Charles VII était indulgent et répugnait à punir. N’est-il pas vraisemblable qu’il s’était contenté de chasser Jeanne des Hermoises de sa présence, après l’aventure rapportée plus haut ; que celle-ci avait été abandonnée tant de Jean et de Pierre d’Arc que du chevalier Robert des Hermoises, tous trois également honteux de la découverte de cette imposture ; qu’une fois éloignée 306de la cour, et ne sachant que devenir, elle avait eu de nouveau recours à sa ressemblance avec la Pucelle, pour se procurer des moyens d’existence ; qu’enfin Robert des Hermoises, informé de sa nouvelle mésaventure, et poussé par un sentiment de religion, était venu la chercher à Paris pendant l’hiver, l’avait réclamée, et l’avait ramenée chez lui ? Ces suppositions me paraissent plus faciles à admettre, que celles qu’ont adoptées plusieurs historiens, et qui tendent à reconnaître trois fausses Pucelles3724. Qu’il se trouve, par hasard, une personne exactement ressemblante à un individu connu, cela se conçoit aisément ; mais trois à la fois, cela passe la vraisemblance.
En vain, pour prouver l’incertitude de la mort de la Pucelle, argumenterait-on du mot : absentement, employé dans un acte de l’année 1444, en parlant de cette malheureuse jeune fille. Une condamnation infamante, un supplice ignominieux, pesaient encore alors sur la mémoire de Jeanne d’Arc ; reportons-nous aux préjugés de ce siècle, et nous comprendrons aisément comment le rédacteur de l’acte dont il s’agit, avait pu vouloir, en employant cette expression, ménager l’honneur de la famille du Lys.
L’année 1440 vit encore accomplir une des 307prophéties de la Pucelle. On se rappelle que Henri V, en mourant, avait expressément recommandé aux princes ses frères de ne jamais consentir à laisser rentrer en France les princes de la maison royale pris à la bataille d’Azincourt, et surtout le duc d’Orléans. Le besoin d’argent l’emporta sur cette considération, et détermina enfin le gouvernement anglais à traiter de sa rançon. Mais les ressources de la maison d’Orléans, épuisées par la guerre, ne suffisaient pas pour former la somme exigée. Qui croit-on qui pourvut à ce qui s’en manquait ? Philippe le Bon, duc de Bourgogne. Certes, lorsque la Pucelle prédit le retour du duc Charles, on était loin de s’attendre que le chef de la maison rivale de celle d’Orléans, si longtemps animé d’une haine profonde pour les princes de cette maison, à qui l’on attribuait le massacre de Jean sans Peur, son père, serait celui qui ouvrirait un jour ses trésors pour délivrer le duc d’Orléans. Ainsi Dieu change et tourne à son gré le cœur des princes.
(17 juillet 1440) Charles VII forma dans la même année le siège de Pontoise, et s’en empara de vive force après trois mois de siège, en montant un des premiers à l’assaut.
Le roi et le dauphin portèrent, en 1442, leurs armes dans la Guyenne, et y firent la guerre avec succès. Leur éloignement avait laissé le nord de la France exposé aux insultes de l’ennemi. Talbot 308profita de ce moment pour attaquer la ville de Dieppe, dont les habitants avaient chassé les Anglais de leurs murs dès 1431, c’est-à-dire, l’année même de la mort de la Pucelle. En vain il investit la ville avec une armée de dix mille hommes : Dunois s’y jette et s’y défend avec sa valeur accoutumée. Le dauphin s’avance à grandes journées, et dans le courant du mois d’août (1443), délivre cette cité fidèle, qui, nouvelle Orléans, venait de soutenir neuf mois de siège, pendant lesquels elle s’était montrée digne de rivaliser de gloire avec Rouen et Calais3725.
Les Anglais ayant rompu, en 1448, la trêve qu’ils avaient conclue avec la France en 1444, la guerre se rallume ; la plupart des villes de la Normandie se soumettent au roi ; lui-même s’approche de Rouen à la tête d’une puissante armée.
(1449) Ceux de la ville de Rouan, doubtant que la ville ne fust prinse d’assault, et pour ce pilliée et destruite, et aussi pour éviter l’effusion de sang qui pouvoit advenir, envoyerent l’official et aultres au pont de l’Arche devers le roy de France, pour avoir de lui un saulf conduit, afin que aulcuns des plus notables gens d’eglise, nobles, bourgeois, marchands, et aultres de la cité, peussent aller devers lui, ou son conseil, 309à l’effet de faire aulcun bon traité et appointement. Il leur feit delivrer le saulf conduit, et ils vindrent, c’est à sçavoir pour ceulx de la cité, l’archevesque du lieu avec plusieurs aultres, et pour le duc de Sommerset, gouverneur du roy d’Angleterre, plusieurs chevaliers et escuyers, au port de Saint Ouen, à une lieue près du pont de l’Arche : auquel port ils trouverent pour le roy de France le comte de Dunois, le chancelier, le seneschal de Poictou, messire Guillaume Cousinot, et plusieurs aultres. L’archevesque et ceulx de la cité furent d’accords et contens de rendre la ville de Rouan, et la mectre en l’obeissance du roy de France, à condition que ceulx de la ville et cité qui voudroient demourer, demoureroient eulx et leurs biens, sans rien perdre, et que qui s’en vouldroit aller, s’en iroit. Ainsi partirent les Angloys et les Francoys, les uns pour aller au pont de l’Arche, les aultres à Rouan. Mais parce qu’ils y arrivèrent tard et de nuit, ils ne peurent faire leur response que le lendemain, qui fut le XVIIIe jour d’octobre : lequel jour ceulx qui avoient esté vers les Francoys, s’en allèrent en la maison de la ville pour relater devant le peuple l’appoinctement et les paroles qu’ils avoient euz avec les gens du roy de France, lesquelles paroles et appointemens furent tres agreables à ceulx de la ville, et desplaisans aux 310Angloys. Quant ilz apperceurent la voulenté et désir que le peuple avoit au roy de France, ilz partirent mal contens de l’hostel de ville, et se meirent en armes pour se retraire au palais, au pont sur les portaulx, et au chastel de la ville. Quant ceulx de la ville congnurent leur contenance, ilz se meirent pareillement en armes, et feirent le guet ; puis envoyerent cette nuit un homme au pont de l’Arche, au roy de France, lequel y arriva au point du jour, pour qu’il vinst hastivement les secourir, et qu’ilz le mectroient dans la ville. Le dimanche au matin XIXe d’octobre, ceulx de la ville qui estoient en armes, s’esmeurent contre les Angloys tres asprement, si bien qu’ilz gaignerent sur eulx les murs et portaulx de la ville, et les chasserent tous ensemble au palais, pont et chastel. Or à cette heure, le comte de Dunois, et plusieurs aultres qui pres de ladite ville estoient logiez, monterent à cheval pour secourir les habitans de la ville contre les Angloys. Ensuite partit le roy du pont de l’Arche, grandement accompaigné de gens d’armes, pour aller à Rouan, et feit charger son artillerie pour faire assaillir Sainte Catherine que les Angloys tenoient. Le comte de Dunois les feit rendre, voyant la ville estre contre eulx ; et on leur bailla un herault pour les conduire vers le roy. Comme ilz passoient le pont Saint Ouen, 311le roy leur dit qu’ilz ne prinssent rien sans payer, et ilz luy respondirent qu’ilz n’avoient de quoy : lors le roy leur feit bailler cent francs3726, puis les laissa aller ; et le roy se logea à Sainte Catherine. Le comte de Dunois et les aultres gens de guerre estoient à la porte Martainville, auquel lieu vindrent vers eulx les gens d’eglise, nobles, bourgeois, marchands et habitans de la ville, qui leur apporterent les clefs, en disant qu’il plust au seigneur de Dunois de bouter dedans la cité tel et si grant nombre de gens d’armes qu’il lui plairoit. Il leur respondit qu’il feroit leur voulenté. Après plusieurs paroles dites entre eulx pour le bien de la ville, y entra le premier messire Pierre de Brezé, seneschal de Poictou, avec cent lances, et les archiers du comte de Dunois ; et les aultres bataillons s’en allerent ce soir logier aulx villaiges d’alentour de la ville. Et estoit belle chose de voir les compaignies des roys de France et de Sicile, et des aultres seigneurs, chevaliers et escuyers. Ce mesme jour au soir rendirent les Angloys le pont : on le bailla en garde au sieur de Harenville ; et le lendemain furent ouvertes toutes les portes de la ville et cité et y entra tout homme qui le voulut. Le duc de Sommerset, qui estoit au palais, voyant la 312puissance du roy de France, requist qu’il parlast au roy, dont le roy fut content. Adoncq il partit du palais accompaigné de certain nombre de ses gens, et des heraults du roy, lesquelz l’accompaignerent jusques à Sainte Catherine du mont de Rouan, où le roy estoit avec son conseil, le roy de Sicile, le comte du Maine, et aultres seigneurs de son sang. Le duc demanda que luy, le seigneur de Tallebot, et aultres Angloys, s’en peussent aller seurement. Le roy de France respondit que la requeste n’estoit point raisonnable, et qu’il n’en feroit rien ; car ilz n’avoient voulu tenir le traictée appoinctement precedent ; et pour ces causes, devant qu’il partist du palais, qu’il rendroit Honfleur, Harfleur, et toutes les places du pays de Caux qui estoient es mains du roy d’Angleterre. Sur ces paroles, le duc s’en retourna, regardant dans les rues tout le peuple portant la croix blanche, dont il n’estoit pas joyeulx ; et il fut convoyé par les comtes de Clermont et d’Eu…
Après que le duc de Sommerset se fut retiré, le roy commanda mectre le siège devant le palais ; lequel y fut mis du costé devers les champs, où le roy envoya grant nombre de gens de guerre, et furent assiz les bombardes et canons devant la porte du palais qui ouvre sur la ville, et pareillement de celle qui ouvre 313sur les champs. Quant le duc de Sommerset apperceut ces approches, il fut moult esbahy, voyant qu’il avoit peu de vivres et beaucoup de gens ; considerant aussi qu’il ne pouvoit estre nullement secouru, il requist à parlamenter. Pour cette raison furent faictes tresves des deux costés, lesquelles furent prolongiées de jour à aultre l’espace de XII jours, pource que les Angloys ne voulloient consentir de laisser en hostage le sieur de Tallebot. Se parlerent par plusieurs fois le comte de Dunois, et ceulx du grant conseil du roy avecq les Angloys ; à la fin furent d’accords ensemble que le seigneur de Sommerset, sa femme, enfans, et tous les aultres Angloys du palais et chastel, s’en iroient où bon leur sembleroit, en leurs pays, leurs corps et leurs biens saufs, reservés les prisonniers et grosse artillerie ; qu’ilz paieroient au roy de France cinquante mille escus d’or, et paieroient en oultre tout ce que ilz debvoient loyalement à ceulx de la ville, bourgeois et marchands ; que le gouverneur rendroit les places d’armes de Caudebec, de Montiervillers, de Lislebonne, Tancarville et Honfleur, et pour seureté de ce bailleroit son scel et lectres, et demoureroit en hostage le seigneur de Tallebot, jusques à ce qu’icelles places fussent rendues, et les cinquante mille escus payés ; que pour les deniers deus à ceulx de la ville, 314demoureroient en hostage le fils du comte Dormont d’Irlande et le fils de Thomas Gruel, capitaine de Chierbourg, et le fils du sire de Roz. Et ainsi fut fait : puis furent livrés les hostages aulx commis du roy ; et puis s’en allèrent le duc de Sommerset et autres Angloys à Harfleur et de là à Caen. Le duc commist pour faire rendre les places messires Thomas Hos et le seigneur Foucques Etton : ceulx cy feirent mettre les places en l’obéissance du roy de France, hormis Honfleur, dont estoit capitaine un nomme Courson, qui ne le voulut pas rendre ; et pour ce demoura le seigneur de Tallebot prisonnier du roy de France…
Après ce que dit est, en moult grande joye et liesse feit le roy de France sa feste de Toussaints, audit lieu de Sainte Catherine près de Rouan ; puis parteit le lundy ensuivant XIe jour du mois de novembre, veille de Saint Martin d’hyver, pour entrer en la ville de Rouan, accompaigné du roy de Sicille, et autres seigneurs de son sang, en moult grants et riches habillemens3727.
Mathieu de Coucy raconte que Talbot, resté comme otage entre les mains des Français, fut un des spectateurs de cette cérémonie. Il était à une fenêtre avec la comtesse de Dunois. Il portait 315pour habillement une longue robe de velours fourrée que Charles VII lui avait donnée, avec un chaperon violet découpé a cornette. On l’avait présenté auparavant au roi, qui lui dit :
— Talbot, soyez le bien venu ; nous sommes bien joyeulx de vostre venue, et entendons que venez faire le serment à nous.
— Sire, (répliqua-t-il), pardonnes moy : je ne suis point encore conseillé à ce faire.
Cette réponse n’empêcha point le roi de l’accueillir et de lui faire fête.
Le 1er janvier suivant (1449 vieux style, et nouveau style 1450), les Français s’emparent d’Honfleur après un siège de six semaines. Le 18 avril le connétable de Richemont gagne la célèbre bataille de Formigny, entre Bayeux et Carentan, sur Thomas Kyrielle. L’armée française ne montait qu’à trois mille hommes, l’armée anglaise en réunissait six mille. Trois mille sept cent soixante-quatorze Anglais restèrent sur le champ de bataille ; quatorze cents furent faits prisonniers avec leur général3728. Charles VII se rend maître de Caen le 1er juillet après un siège de seize jours, de Falaise le 22, et termine la conquête de la Normandie par la prise de Cherbourg le 12 août suivant3729. Cette province, réunie à l’Angleterre en 1066 par Guillaume le Conquérant, confisquée sur Jean sans Terre, et réunie à la couronne 316en 1203 par Philippe Auguste, reconquise par Henri V en 1415, ne sortit plus de sous la domination française.
L’armée victorieuse de Charles VII entreprit alors pour la seconde fois la conquête de la Guyenne. Le 1er novembre 1450 elle bat un corps de troupes ennemies montant à neuf mille hommes : dix-huit cents Anglais périssent ; douze cents sont faits prisonniers3730. Bordeaux, Bayonne, se rendent au comte de Dunois ; la Guyenne tout entière passe sous l’étendard du lis3731. Enfin, le 17 juillet 1452 se livre, en Périgord, la célèbre bataille de Castillon, qui achève d’assurer cette importante conquête.
(13 juillet) Audict an, le treiziesme jour de juillet, fut mis le siège par les Francoys devant le chasteau de Castillon en Perigort, assiz sur la riviere de Dordongne, occupé et tenu par les Angloys. D’abord y furent envoyés pour mectre ledit siege le seigneur de Loheac et le sire de Jalongnes, mareschaulx de France, monseigneur le grand maistre de l’hostel du roy, le sire de Bueil, admiral de France, messire Loys de Beaumont, seneschal de Poictou, le comte de Penthievre, maistre Jean Bureau, tresorier de France, et plusieurs autres grans 317seigneurs, barons, chevaliers et escuiers, et grande compaignée de gens de guerre, jusques au nombre de seize à dix-huit cens hommes d’armes et les archers ; entre lesquelz estoient les gens du conte du Mayne, ausquelz commandoit le seigneur de la Bessiere, nommé messire Pierre de Beauveau ; et si y estoient les gens de monseigneur le conte de Nevers, que conduisoit messire Ferry de Grancy (ou Grensy) ; aussi y estoient les gens de monseigneur le conte de Castres fils du conte de la Marche, que conduisoient messire Loys du Puis (ou du Puch), seneschal de la Marche, et Guillaulme de Lusac (ou Luchat), et Jehan de Messignac (ou Messignat) ; outre ce, les gens du duc de Bretagne, dont estoit chef le conte d’Estampes son neveu, et pour luy les conduisoient le seigneur de la Henaudaye (ou la Hunaudaye) et le sire de Montaulban, pource que ledit conte estoit demouré devers le roy ; là estoit aussi la grosse et menue artillerie du roy, dont avoient la charge messire Jean Bureau et son frère Gaspard Bureau, maistre d’icelle artillerie, lesquelz avoient en leur compaignée sept cens manouvriers, qui par l’ordonnance dudict tresorier de France et de son frere, firent hastivement bien clorre ung champ de fossez, dans lequel camp estoit renfermée ladicte artillerie.
318Adonc ilz posèrent et meirent le siège devant ledict lieu de Castillon. Laquelle chose estant venue à la congnoissance dudit sire de Talbot3732, il partit incontinent et en grant haste de Bordeaux3733, accompaigné de huict cens à mille combatans angloys à cheval ; entre lesquelz estoient son filz le seigneur de l’lsle, le sire de Moulins, et plusieurs aultres des plus vaillans du royaulme d’Angleterre, tant seigneurs, chevaliers, que escuiers, et aussi du pays de Bourdelois, et après luy venoient quatre à cinq mille Angloys à pied.
(17 juillet) Or arriva devant ledit siège le susdit Talbot et sa compaignée le mercredy dix septiesme jour de juillet, environ le poinct du jour. Quant les Francoys sceurent la venue dudict Talbot, ilz se retirèrent audict camp qui estoit bien fermé de fossez. […] Et trouva icelluy Talbot en son chemin aucuns francs archers qui n’estoient pas encores retirez et saulvez dans ledit camp ; car ilz estoient à pied, et n’avoient peu assez diligemment le gaigner. Lesditz Angloys frapperent fort et ferme sur eulx, et en tuerent quelques cent à six vingt. […] Alors commencerent les Francoys fort à tirer et courir pour le gaigner [le camp] sur ce que 319iceulx Angloys commencerent fort à marcher sur eulx et à les poursuivre. […] Cuidans que les Francoys s’enfuissent et levassent ledit siege. Et fit lors icelluy Talbot, en attendant partie de ses gens de pied, defoncer et mectre une queue de vin sur les fonds, qu’il feit ouvrir, pour leur donner à boire et les rafraischir.
Cependant les Francoys arriverent audit camp de toutes parts, et se mirent en bonne ordonnance. Les canoniers aussi assortirent leurs couleuvrines et ribaudequins sur les fossez, devant la venue et en face d’iceulx Angloys. En ces entrefaictes, ceulx de dedans ledict Castillon trouverent moyen de mander audit Talbot qu’il s’advançast legierement et promptement, et que les Francoys s’enfuyoient. Mais, quant il y fut venu, il fut fort esbahy de veoir tout le contraire, et les belles fortiffications qu’avoient faictes lesditz Francoys, tant de fossez, artillerie, que aultrement, en icelluy fort et parc, avec leur bonne et ferme resolution…
Là dessus survint de grande venue et prompt abord ledit Talbot et sa compaignée, qui arrivèrent droict à la barriere, croyans entrer au champ : mais ilz y trouverent belle frontière de vaillantes gens, bien expers au faict de la guerre, lesquelz firent bon visaige et hardy, et accueillirent bien vertement et comme il fault 320ces Angloys, et très hardiement les repousserent et feirent reculer : dont ilz furent fort esbahiz, veu ce que leur avait mandé ceulx de dedans, qui estoit bien au contraire d’un tel succès.
En ceste journée ledict Talbot estoit monté sur une petite hacquenée, dont il ne descendit point, et ne se meit à pied, pource qu’il estoit homme desjà vieil et usé : mais il feit mectre pied à terre à tous ceulx de sa compaignée qui estoient venus à cheval. Quant ces Angloys arriverent, ilz avoient huict bannières desployées, tant du roy d’Angleterre, que de sainct George, de la Trinité, et dudict Talbot, avecques plusieurs estendars malicieusement pourpensez et inventez, chargez d’inscriptions et devises injurieuses, au mespris et desdain des bons Francoys, qui soubstenoient le fidele party de leur roy legitime.
Adonc commença un grant et terrible assault, où il y eut et se passerent de grans vaillances de part et d’aultre, main à main, et y fut merveilleusement bien combatu à coups de haches, guisarmes, lances, et de traict, tres vaillamment. Ce chaplis (combat) dura par l’espace d’une grosse heure ; car iceulx Angloys y revenoient tousjours avec grande ardeur, et aussi les Francoys ne s’espargnoient à les bien recevoir. En après, pour rafraischir les Francoys 321et leur donner secours, d’autant qu’ilz avoient tant travaillé à la garde et conservation d’icelle barriere, et à resister aux Angloys, qu’ilz n’en pouvoient plus (lesquelz Angloys estoient tres fort mattez) furent envoyez querir les sires de Montaulban et de la Hunaudaye, qui gouvernoient […] les gens que le duc de Bretaigne avoit envoyés au roy […] et ce, pour renforcer et ayder à ceulx qui avoient tout le jour gardé ceste barrière. Lesquelles troupes auxiliaires, de grant et noble couraige, tout d’abord et incontinent qu’ilz furent arrivez, feirent tant, à l’ayde de Dieu, et par leur prouesse, que les Angloys tournerent enfin le dos, et qu’ilz furent mis en fuicte et deffaictz ; et lors toutes leurs bannieres furent abatues et renversées par iceulx Bretons, lesquelz en sont demourez bien dignes de recommandation. Il y avoit lors et on entendoit dedans ledict champ une si terrible tempeste, et ung tel cliquetis de coulevrines et ribaudelquins, que c’estoit une merveilleuse chose à ouyr ; et tellement y fut à ceste fois besongné sur iceulx Angloys, qu’il leur convint à la fin et qu’ilz furent contrainctz de s’enfuyr. […] Toutesfois plusieurs y demourerent auparavant tuez sur la place. Specialement y fut atteint d’un coup de coulevrine la hacquenée d’icelluy Talbot, tellement qu’elle cheut à l’instant toute morte par terre, 322et en mesme temps Talbot son maistre fut renversé dessous, lequel fut incontinent tué par quelques archers. Telle fut la fin de ce fameux et renommé chef angloys, qui depuis si longtemps3734 passoit pour l’ung des fleaux les plus reformidables, et l’un des plus jurez ennemys de la France, dont il avoit paru estre l’effroy et la terreur.
Pareillement, en ce memorable et signalé combat, furent tuez le filz d’icelluy Talbot, nommé le seigneur ou sire de l’Isle, messire Hedouel Houl, chevalier, Thomas Ornigan, le seigneur du Puquillan ou Pugillan, gascon, avecques trente chevaliers du royaulme d’Angleterre, et des plus vaillans hommes, comme on disoit ; et y fut prins le susdit sire de Moulins. Or pource que les Francoys estans à pied estoient fort lassez et travaillez et tous hors d’haleine, ilz ne peurent pas bien suffire et fournir, ne pourvoir par tout : de sorte que plusieurs Angloys et Gascons echapperent de ceste bataille, qui se saulverent en ladicte ville de Castillon […] jusques au nombre de pres de cinq mille, entre lesquelz estoient le fils du captal de Buch conte de Candale, le seigneur de Montferrant, le sire de Rosan, et aultres. 323Quant au susdict sire de l’Esparre, il en eschappa, et s’enfuit à Bourdeaux : dont ce fut dommage, car c’estoit le plus criminel de tous, et […] le principal autheur […] de toute ceste trahison.
Quant aux aultres qui ne se peurent saulver assez à temps dans icelle ville, ilz prindrent les clefz des champs à l’adventure, les ungs par caue, et les aultres par terre. Pour le regart de ceulx qui tascherent de se saulver par eaue, ilz en furent submergez et noyez pour la pluspart ; quant aux aultres qui s’enfuirent par terre, affin de les devancer et prevenir, monterent prestement à cheval le conte de Penthievre, le bailly de Touraine, et plusieurs aultres, […] lesquelz ne cesserent d’en tuer, en les courant et poursuivant jusques pres de Sainct Milion ou Melion (Saint-Émilion). […] Audit champ furent enterrez quelque quatre à cinq cents Angloys, sans ceulx qui furent noyez ou tuez par les chemins, qui montoient à beaucoup plus grant nombre3735.
Voici quelques autres détails sur cette mémorable journée, extraits d’historiens accrédités.
La marche rapide de l’armée française et le siège de Castillon alarmèrent les habitants de Bordeaux, au point qu’ils forcèrent Talbot à 324combattre les généraux de Charles VII. Talbot s’était vanté de passer sur le corps de tous les Français avec dix mille hommes. On prétend que se voyant mortellement blessé, il avait exhorté son fils à se retirer du champ de bataille, et à se réserver pour de meilleurs temps ; mais que celui-ci avait mieux aimé suivre son exemple que ses conseils. Un de ses hérauts l’ayant reconnu parmi les morts, se jeta sur son cadavre et le couvrit de sa cotte d’armes, en s’écriant douloureusement :
— Monseigneur mon maistre, ce estes vous ! Je prie à Dieu qu’il vous pardonne vos mesfaits. J’ai esté vostre officier d’armes quarante ans, ou plus ; il est tems que je rende ce que vous m’aviez donné.
La ville de Castillon se rendit à discrétion le lendemain. Cette bataille terrible, où vinrent s’anéantir les restes encore formidables de la puissance anglaise en France, rouvrit au vainqueur les portes de Bordeaux et des autres villes de la Guyenne qui avaient un moment arboré l’étendard de la révolte.
Charles, duc d’Orléans, célébra à cette époque, dans la ballade suivante, la délivrance du royaume des lis.
Comment voy je ces Anglois esbays ?
Resjoys toy, franc royaume de France !
On apperçoit que de Dieu sont hays,
Puisqu’ilz n’ont plus couraige ne puissance.
325Bien pensoient par leur oultrecuidance
Toy surmonter et tenir en servaige :
Mais à présent Dieu pour toy se combat,
Et se monstre du tout de ta partie,
Leur grant orgueil entièrement abat,
Et t’a rendu Guyenne et Normandie.
Quant les Anglois as pieça envays,
Rien n’y valoit ton sens et ta vaillance.
Lors estores ainsi que fut Tays,
Pécheresse qui pour faire penance,
Enclouse fut par divine ordonnance,
Ainsi as tu esté en reclusaige
De Desconfort et Douleur de couraige,
Et les Anglois menoient leur sabat
En grans pompes, banbans, et tirannie.
Or a tourné Dieu ton deuil en esbat,
Et t’as rendu Guyenne et Normandie.
N’ont pas Anglois souvent leurs roys trahys ?
Certes ouyl : tous en ont congnoissance ;
Et encore le roy de leur pays
Est maintenant en doubteuse balance.
D’en parler mal chascun Anglois s’avance,
Assez monstrent par leur mauvais langaige
Que voulentiers lui feraient oultraige.
Qui sera roy entr’eulx est grant debat.
Pource, France, que veulx tu que te dye ?
De sa verge Dieu les pugnist et bat,
Et t’a rendu Guyenne et Normandie.
Prince
Bientôt il ne resta plus aux Anglais que la seule ville de Calais, dont le duc de Guise les chassa en 1558, après en avoir emporté d’assaut la citadelle.
Ainsi s’accomplit cette prophétie de la Pucelle, plusieurs fois réitérée :
… que les Anglais perdraient tout en France3737.
Notes
- [3638]
Dépositions de Mauger le Parmentier, de Nicolas de Houppeville et de Guillaume de La Chambre.
- [3639]
Sa déposition.
- [3640]
Sa déposition.
- [3641]
Sa déposition.
- [3642]
Deuxième déposition de Nicolas de Houppeville.
- [3643]
Sa troisième déposition.
- [3644]
Sa déposition.
- [3645]
Déposition de Laurent Guesdon.
- [3646]
Première déposition de Martin Ladvenu.
- [3647]
Quatrième déposition du même. Il y dit que cela se passa deux ans après la mort de Jeanne.
- [3648]
On ignore ce que peut signifier ici ce mot, qui est en français dans l’original : c’était peut-être le nom vulgaire du lieu où le bailli rendait les jugements.
- [3649]
Déposition de Laurent Guesdon, alors lieutenant du bailli de Rouen.
- [3650]
Manuscrit à la suite des grosses du procès.
- [3651]
Manuscrit à la suite des grosses.
- [3652]
Manuscrit à la suite des grosses.
- [3653]
Première déposition de Guillaume Manchon.
- [3654]
Manuscrits à la suite du procès.
- [3655]
Manuscrit à la suite des grosses du procès.
- [3656]
Journal d’un bourgeois de Paris.
- [3657]
Sa déposition.
- [3658]
Déposition de Boys-Guillaume, de Martin Ladvenu, de J. de Mailly, etc.
- [3659]
Grosses du procès de révision.
- [3660]
Grosses du procès de révision.
- [3661]
Manuscrit à la suite des grosses du procès de condamnation de la Pucelle.
- [3662]
Déposition de Boys-Guillaume.
- [3663]
De Gestis Lotharingiæ Puellæ, poème de Valerianus Varrantius, manuscrit appartenant à la Bibliothèque de Sainte-Geneviève.
- [3664]
Pierre Louvet, Histoire de Beauvais, t. II, p. 564.
- [3665]
Sa déposition.
- [3666]
Valerianus Varrautius, De Gestis Lotharingiæ Puellæ, poème manuscrit.
- [3667]
Déposition de Boys-Guillaume.
- [3668]
Idem.
- [3669]
Valerianus Varrantius, lieu cité.
- [3670]
Gallia Christiana.
- [3671]
Déposition de Boys-Guillaume.
- [3672]
Hume, History of England ; le P. Daniel, Révolutions d’Angleterre.
- [3673]
Idem.
- [3674]
Hume, History of England, etc.
- [3675]
Jean Chartier, Histoire de Charles VII ; Histoire de France, par Bossuet ; Villaret, Mézeray, Daniel, etc.
- [3676]
Grosses du procès de condamnation.
- [3677]
N°181 de cette collection, faisant aujourd’hui partie de la Bibliothèque du Roi.
- [3678]
Villaret, Histoire de France, t. XV, p. 44.
- [3679]
M. de L’Averdy, Notices des manuscrits de la Bibliothèque du Roi, t. III, p. 156.
- [3680]
Edmond Richer, Histoire manuscrite de la Pucelle.
- [3681]
N. Sala, Exemples de hardiesse de plusieurs rois et empereurs, manuscrits français de la Bibliothèque du Roi, n° 180.
- [3682]
Déposition de Jean Toutmouillé.
- [3683]
Idem.
- [3684]
Jean Chartier, Histoire de Charles VII.
- [3685]
Jean Chartier, Histoire de Charles VII.
- [3686]
Journal d’un bourgeois de Paris.
- [3687]
Jean Chartier, Histoire de Charles VII.
- [3688]
Jean Chartier, Histoire de Charles VII.
- [3689]
Jean Chartier, Histoire de Charles VII.
- [3690]
L’Histoire de France abrégée et chronologique donne pour date le 21 avril 1432. Je suis les dates de Jean Chartier.
- [3691]
Jean Chartier, Histoire de Charles VII.
- [3692]
C’était probablement le frère aîné de Poton de Xaintrailles.
- [3693]
Jean Chartier, Histoire de Charles VII.
- [3694]
Interrogatoire du 1er mars 1430.
- [3695]
Grégoire de Tours.
- [3696]
L’évêque de Thérouanne.
- [3697]
Il avait assisté au procès de Jeanne d’Arc.
- [3698]
Journal d’un bourgeois de Paris.
- [3699]
On a laissé ici une lacune dans l’édition que je transcris.
- [3700]
Journal d’un bourgeois de Paris.
- [3701]
Michel de Lallier. Il ne fut prévôt des marchands qu’après la reddition de Paris. (Voyez le Journal du bourgeois de Paris.)
- [3702]
Cette tour est nommée ailleurs Tour de salut.
- [3703]
Guillaume Gruel, Histoire du comte de Richemont, etc.
- [3704]
Simon Morhier, le même qui combattit à la journée des Harengs. Il était des environs de Nogent-le-Roi. Son neveu, nommé Brisanteau, était celui qui défendait la tour du Velin ou du Venin. Après la reddition de Paris, on amena devant la tour la mule de son oncle. Brisanteau, désespéré, se jeta dans les fossés de l’abbaye ; mais il fut tué par les paysans, dont il avait tant de fois dévasté les possessions. (Voyez l’Histoire de Charles VII, par Jean Chartier.)
- [3705]
Le peuple crioit après l’evesque de Thérouenne, prétendu chancelier pour les Angloys : Au renard ! au renard ! (Histoire de Charles VII, par Jean Chartier.)
- [3706]
Journal du bourgeois de Paris.
- [3707]
Interrogatoire du 1er mars 1430.
- [3708]
Manuscrit de certaines choses arrivées en la ville de Metz. L’extrait ci-dessus, fait par le père Vignier, prêtre de l’Oratoire de la maison de Saint-Magloire de Paris, et certifié par Me Colin, notaire royal de Nancy, est rapporté dans le Mercure galant du mois de novembre 1683. Ce manuscrit a été imprimé depuis, sous le titre de Chronique de Metz, composée par le doyen de Saint-Thibault de cette ville. Elle va jusqu’à l’an 1445. Le père Calmet l’a donnée dans les pièces justificatives de son Histoire de Lorraine.
- [3709]
Histoire de Lorraine du père Calmet, t. XI, p. 703.
- [3710]
Chronique de Lorraine, imprimée parmi les pièces justificatives de l’Histoire de cette province, par le père Calmet.
- [3711]
Chronique de Metz, imprimée parmi les mêmes pièces justificatives.
- [3712]
Compte de Jacques l’Argentier, pour les années 1435 et 1436.
- [3713]
Compte de Gilles Morchoasne, pour les années 1439 et 1440.
- [3714]
Même compte. L’argent ne valait alors que 210 livres le marc, et 210 livres parisis reviennent aujourd’hui à plus de 1700 livres.
- [3715]
Compte rendu par maistre Robin Gaffard, pour l’année 1444.
- [3716]
Anonyme, Lettre à M. de Grammont (Mercure galant de novembre 1683). — M. Polluche, Problème historique sur la Pucelle d’Orléans.
- [3717]
M. Polluche, Problème historique sur la Pucelle d’Orléans.
- [3718]
Livre Ier de cette Histoire.
- [3719]
Dom Pelletier, curé de Senone, Nobiliaire des anoblis de Lorraine ; le frère de Goussancourt, Martyrologe des chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem ; Charles du Lys, Traité sommaire du nom, des armes, naissance et parenté de la Pucelle d’Orléans.
- [3720]
Dix ans après la mort de Jeanne d’Arc, ce qui revient à l’année 1441 ; mais la mémoire du seigneur de Boisi pouvait l’avoir trompé d’une ou deux années, ce qui placerait le fait qu’il racontait fort près du 1er août 1439.
- [3721]
N. Sala, Exemples de hardiesse de plusieurs roys et empereurs, manuscrits de la Bibliothèque du Roi, n° 180.
- [3722]
Quelques factieux, restés à Bâle en 1438, après la dissolution du concile, avaient voulu rejeter Eugène IV du saint-siège pour y placer l’anti-pape Félix V. Jeanne des Hermoises, qui était à Orléans en 1436, n’y revint qu’en 1439 : elle avait pu faire le voyage de Rome dans cet intervalle.
- [3723]
Ex Diario anonymi. — Voyez Marcel, Histoire de France, t. III, p. 453, où il donne un extrait du Journal de la vie de Charles VII. — Voyez aussi Pasquier, Recherches, livre VI.
- [3724]
Lenglet Du Fresnoy, Histoire de la Pucelle.
- [3725]
Mémoires chronologiques pour servir à l’Histoire de Dieppe et à celle de la navigation française, Paris, 1785.
- [3726]
Mathieu de Coucy dit cent escus.
- [3727]
Mémoires de Duclerq.
- [3728]
Villaret, Histoire de France, t. XV, p. 478 et 487.
- [3729]
Idem.
- [3730]
Villaret, Histoire de France, t. XVI, p. 9, 17 et suiv.
- [3731]
Idem.
- [3732]
Il était alors âgé d’environ 80 ans.
- [3733]
Il venait d’y rentrer par la trahison des habitants.
- [3734]
Son nom brille pendant quarante ans dans les fastes de notre histoire.
- [3735]
Jean Chartier, Histoire de Charles VII.
- [3736]
Poésies de Charles, duc d’Orléans, manuscrits de la Bibliothèque du Roi, n° 2788.
- [3737]
Interrogatoire du 1er mars 1430.