Le Brun de Charmettes  : Histoire de Jeanne d’Arc (1817)

Tome 3 : Livre VIII

76Livre VIII
Depuis le départ de la Pucelle pour le siège de Saint-Pierre-le-Moûtier, jusqu’à sa prise devant Compiègne.

Reprenons le fil des événements, dont la peinture de la vie privée de Jeanne d’Arc m’a fait interrompre le cours dans le livre précédent.

Dès le retour du roi à Gien, il avait été question de reprendre le projet d’une expédition en Normandie, par le Perche et l’Orléanais ; projet dont l’exécution avait été remise au retour du sacre. On parlait de charger la Pucelle du commandement des troupes, conjointement avec le duc d’Alençon, qui mettait beaucoup de chaleur à conseiller cette entreprise2606, à laquelle, ainsi que je l’ai déjà remarqué, il était intéressé personnellement.

Au retour du sacre, à Gien,

Le roy si voulut envoier

La Pucelle devant Rouen,

Pour y congnoistre et besongner.

77Tremouille et autres opinèrent

Qu’il n’en estoit point de mestier ;

Ains d’Albret et elle envoyerent

Devant Saint Pierre le Monstier2607.

C’est une petite ville située entre l’Allier et la Loire, à environ quatre lieues du confluent de ces deux rivières, dans un vallon environné de montagnes, auprès d’un étang marécageux dont les vapeurs sont regardées comme très-malsaines.

Lenglet Du Fresnoy, Villaret, et même M. de L’Averdy, tombent, en parlant du siège de cette place et de celui de La Charité, dans un anachronisme, que je me vois à regret obligé de relever. Ils mettent ces deux sièges presque immédiatement après l’attaque de Paris, et avant le retour du roi en Berry2608. Il leur aurait suffi de lire avec plus d’attention la déposition du chevalier d’Aulon, pour s’apercevoir de leur erreur. Ce ne fut qu’environ un mois après le retour du roi, qu’on prit la résolution d’attaquer ces places.

Certain temps après le retour du sacre du roy, fut advisé par son conseil estant lors à Mehun sur Yevre, qu’il estoit 78très necessaire recouvrer la ville de la Charité, que tenoient lesdits ennemis ; mais qu’il falloit avant prendre la ville de Saint Pierre le Monstier, que pareillement tenoient iceulx ennemis2609.

On se rappelle qu’avant de partir pour le voyage de Reims, le Roi avait vainement envoyé sommer Cosne et La Charité de rentrer dans son obéissance, et qu’on avait remis au retour du sacre l’opération de soumettre ces villes, et d’achever de nettoyer les bords de la Loire des garnisons anglaises qui fatiguaient ces provinces de leurs brigandages.

La Pucelle et le seigneur d’Albret2610, chargés de cette expédition, réunirent à Bourges les troupes qu’ils devaient conduire.

Pour ce faire et assembler gens, ala ladite Pucelle en la ville de Bourges, en laquelle elle fist son assemblée ; et, delà, avec certaine quantité de gens d’armes, desquieulx (desquels) monseigneur d’Elbret (d’Albret) estoit le chief, allerent assiéger ladite ville de Sainct Pierre le Monstier2611.

Les détails de ce siège ne nous ayant été transmis par aucun historien2612, je ne puis mieux 79faire, pour en donner une idée, que de transcrire fidèlement ce qu’en rapporte, dans sa déposition, le chevalier Jean d’Aulon, témoin oculaire.

Et dit que, après ce que ladite Pucelle et sesdits gens eurent tenu le siège devant ladite ville par aucun temps, qu’il fut ordonné donner l’assault à celle ville ; et ainsi fut fait ; et de la prendre firent leur debvoir ceulx qui là estoient. Mais obstant (attendu) le grant nombre des gens d’armes estant en ladicte ville, la grant force d’icelle, et aussi la merveilleuse résistance que ceulx de dedens faisoient, furent contrains et forciés lesdits Françoys eux retraire (retirer) pour les causes dessusdictes. Et à celle heure, il qui parle, lequel estoit blecié d’un traict par my le talion, tellement que sans potences (béquilles) ne se povoit soustenir, ne aler, vit que ladicte Pucelle estoit demourée très petitement acompaigniée de ses gens ne d’autres ; et doubtant (craignant) il qui parle que inconvenient ne s’en ensuivist, monta sur ung cheval et incontinent tira vers elle, et luy demanda qu’elle faisoit là ainsi seule, et pour quoy elle ne se retrahioit (retirait) comme les aultres ? Laquelle, après ce 80qu’elle ot (eut) osté sa salade (son casque) dessus sa teste, luy respondi qu’elle n’estoit pas seule, et que encore avoit elle en sa compaignie cinquante mille de ses gens ; et que d’ilec (de là) ne se partiroit jusques à ce qu’elle eust prinse ladite ville. Et dit il qui parle, que à celle heure, quelque chose qu’elle dist, n’avoit pas avecques elle plus de quatre ou cinq hommes ; et ce scet il certainement, et plusieurs aultres qui pareillement la veirent. Pour laquelle cause luy dist de rechef qu’elle s’en alast d’ilec, et se retirast comme les aultres faisoient. Et alors (la Pucelle) luy dist qu’il luy fist apporter des fagotz et cloies (claies) pour faire ung pont sur les fossés de ladicte ville, affin qu’ilz y peussent mieulx approuchier. Et, en luy disant ces paroles, s’escria à haulte voix, et dist :

— Aux fagotz et aux cloies tout le monde, affin de faire le pont !

Lequel incontinent après fut fait et dressié. De laquelle chose icelluy desposant fut tout esmerveillé ; car incontinent ladite ville fut prinse d’assault, sans y trouver pour lors trop grant resistence2613.

Un autre témoin oculaire ajoute à ce récit les détails suivants :

Les soldats français, qui se précipitèrent dans 81la ville sur les pas de l’amazone, voulurent pénétrer de force dans l’église, et en enlever, et les objets d’or et d’argent consacrés au culte du Seigneur, et les choses précieuses que les habitants épouvantés y avaient entassées, comme en un asile inviolable. La guerrière accourut, et avec une fermeté virile (viriliter), défendit sévèrement à ces hommes avides de toucher à rien de ce qui avait été placé sous la protection de la Divinité, et la sauve-garde de la religion nationale2614.

Jeanne d’Arc, après cette victoire, voulait conduire l’armée dans l’Île-de-France2615, où les Anglais et les Bourguignons venaient d’obtenir quelques succès, et menaçaient les places rentrées sous la domination française (Thomas Kyriell venait de battre le comte de Clermont aux environs de Beauvais2616, et le château d’Ammarle (peut-être d’Aumale) avait été repris par le comte de Suffolk2617 ou de Stafford2618 sur le seigneur de Rambures). Mais les généraux dirent à la Pucelle qu’il était à propos d’aller attaquer La Charité-sur-Loire2619, et elle consentit, 82par complaisance, à ce qu’ils désiraient2620.

On était au plus fort de l’hiver2621 ; Catherine de la Rochelle lui conseillait de ne point aller à ce siège,

parce que, (disait-elle), il faisoit trop froit ;

elle ajoutait que, pour elle, à la place de la jeune amazone, elle n’irait pas2622.

Mais le dévouement de Jeanne d’Arc, pour son roi, ne lui permettait ni de s’arrêter à cette considération, ni d’écouter en cette occasion son propre penchant. On avait décidé qu’il était utile de faire le siège de La Charité : c’en était assez pour la déterminer à s’y rendre. Instrument docile des volontés de son prince, depuis que sa mission était accomplie, elle s’était fait un devoir de suivre sans opposition les avis des généraux, et de faire abnégation complète de ses propres idées.

Elle suivit donc, dans cette expédition, le sire d’Albret et le maréchal de Sainte-Sévère2623. Le nombre des troupes qu’on leur avait confiées, était très-peu considérable2624. La place qu’ils allaient assiéger était très-forte, et commandée par un chef de guerre, nommé Perrinet Grasset2625, 83qui joignait la finesse et la ruse à la fermeté et au courage2626.

On disposa autour de la place les canons et les bombardes2627, et on commença le siège avec une vigueur qui semblait devoir garantir le plus heureux succès. Cependant près d’un mois s’écoula, sans que les progrès des assiégeants parussent bien marqués, et que la ville se montrât disposée à capituler2628. On livra inutilement plusieurs assauts meurtriers, dans l’un desquels les Français eurent à déplorer la perte d’un vaillant baron du Dauphiné nommé Raymond de Mommor2629 ou de Montremort2630, qui emporta les regrets unanimes de ses compagnons d’armes2631.

Enfin, Perrinet Grasset,

par une merveilleuse finesse2632,

sur laquelle les chroniques ne s’expliquent pas, trouva moyen de faire abandonner le siège à l’armée française2633. Je soupçonnerais qu’il réussit à frapper les assiégeants 84d’une terreur panique, soit par la nouvelle, adroitement répandue, de l’approche d’une grande armée anglaise, soit par un bruit d’armes et de trompettes, qu’il fit retentir dans les ténèbres, soit par quelque autre stratagème, et que les chefs de guerre ne purent retenir leurs soldats épouvantés.

Et se leverent honteusement, sans que secours venist (vînt) à ceulx de dedens, et perdirent bombardes et artillerie2634.

(Janvier 1430 — 1429 vieux style, l’année ne commençant alors qu’à Pâques.) Ce revers fut amplement compensé par la prise de Louviers, en Normandie, dont le vaillant La Hire s’empara par escalade, à peu près à la même époque, à la tête de six cents hommes déterminés. La plus grande partie des habitants firent serment au roi Charles, entre les mains de La Hire, et celui-ci leur fit restituer presque tout ce que ses soldats leur avaient enlevé. Ceux qui préférèrent demeurer anglais, eurent la liberté de quitter la ville, mais il ne leur fut permis de rien emporter avec eux.

Si commencerent dedans briefs jours La Hire et ses compaignons à endommaiger les pays environ en plusieurs lieux, et y couroient souvent jusques bien près de Rouen […] dont grandement desplaisoit aus Anglais ; mais pour le present 85ne le povoient amender, considerez leurs aultres grans affaires2635.

Leurs revers n’occupaient guère le duc de Bourgogne, le seul allié dont ils pouvaient espérer des secours. Tout entier au désir d’étaler son faste et sa puissance aux yeux de la princesse de Portugal, ce prince semblait, à cette époque, ne plus prendre aucune part à la querelle qui ensanglantait la France. Les fêtes de son mariage surpassèrent en magnificence tout ce que l’imagination des peuples et l’orgueil des princes avaient jusque-là produit en Europe2636. (9 janvier selon Monstrelet, 10 selon Villaret.) Il fut célébré dans la ville de Bruges, où l’on avait construit exprès pour cette solennité un palais en bois, décoré de la manière la plus somptueuse. Toutes les rues de la ville étaient tendues de ces riches tapisseries de haute-lice qui rendaient alors si célèbres les manufactures de la Flandre, et dont les vives couleurs ont conservé jusqu’à nos jours un éclat d’autant plus admirable, que les brillantes teintures de l’Amérique étaient encore inconnues dans l’ancien monde. Les principaux bourgeois de Bruges, richement vêtus, sortirent en grand nombre de la ville pour aller au-devant de la nouvelle duchesse. Ils s’avancèrent, précédés de cent soixante-quatre trompettes,

86lesquels sonnoient moult melodieusement.

Parmi les princes et les grands seigneurs qui assistèrent à ces noces pompeuses, on remarquait les duchesses de Clèves et de Bedford, sœurs du duc de Bourgogne, la comtesse de Namur, la comtesse de Conversan, née de Lorraine ; Jean de Luxembourg et sa femme, la dame de Beaurevoir ; l’évêque de Liège, le bâtard de Saint-Pol, Jean de Hornes, et un grand nombre de barons et de chevaliers illustres par leur naissance ou par leur courage2637. Les fêtes se prolongèrent pendant huit jours consécutifs2638, et furent terminées par une solennité chevaleresque conforme à l’esprit du siècle et au caractère du duc Philippe. Il venait de prendre pour devise : autre n’aurai, en l’honneur de sa nouvelle épouse. Cette promesse, observe Villaret, n’avait probablement pour objet que le lien conjugal ; car d’ailleurs jamais prince ne fut moins scrupuleux sur l’article de la fidélité2639. Il ne tarda pas à en donner la preuve. (Fin janvier.) Dans le temps même qu’il semblait prendre solennellement 87l’engagement de s’attacher pour toujours et sans partage à la princesse Isabelle, il institua l’ordre de la Toison d’Or, en l’honneur d’une dame de Bruges, dont les charmes l’avaient séduit. Cette beauté n’était pas sans défaut, si l’on s’en rapporte aux chroniques ; la couleur de ses cheveux, d’un blond un peu roux, avait suggéré aux courtisans quelques plaisanteries piquantes. Le duc résolut de l’en consoler en érigeant en emblème d’honneur le sujet de leur raillerie, et c’est à cette fantaisie bizarre d’une imagination licencieuse, qu’on doit la décoration d’un ordre par lequel Philippe déclara qu’il voulait faire revivre la mémoire de Jason et des Argonautes. Cette institution, fondée sur une allusion fabuleuse, consacrée, suivant le génie du siècle, par un mélange de cérémonies religieuses et profanes, fut approuvée et confirmée par plusieurs souverains pontifes2640.

Comme pour donner plus d’éclat à ces fêtes belliqueuses, cinq chevaliers du roi de France vinrent à Arras, à la faveur des trêves, demander au duc de Bourgogne l’honneur de combattre en sa présence cinq chevaliers de son obéissance. Le célèbre Poton de Xaintrailles, et Théodore de Valpergue, chevalier lombard, qui combattait depuis longtemps sous l’étendard des 88lis, et qui s’était surtout lait remarquer pendant le siège d’Orléans, brillaient entre les chevaliers de France ; leurs compagnons étaient Philibert d’Abrecy, Guillaume de Ber, et l’Estendart de Nully. Le duc de Bourgogne accueillit leur demande. Il leur désigna pour adversaires le chevalier Simon de Lalaing, si fameux dans les chroniques flamandes et bourguignonnes, le seigneur de Charny, Jean de Vaulde, Nicole de Menton et Philibert de Menton.

Il fut réglé que ces armes dureraient cinq jours, pendant lesquels un chevalier de France combattrait chaque jour un chevalier de Bourgogne, et romprait avec lui un nombre de lances déterminé. On ferma de palissades un grand espace ou parc, qu’on couvrit de sable ; on établit au milieu de la lice une espèce de barrière, appelée aisselles, qui empêchait que les chevaux des combattants ne pussent s’entreheurter et les chevaliers se toucher autrement que du bout de la lance.

Le duc vint chaque jour assister, comme juge, à ces jeux belliqueux ; il était placé sur un échafaud magnifique,

grandement acompaigné de sa chevalerie et en noble appareil.

Un homme d’armes, nommé Alardin de Mousay, présentait les lances aux chevaliers français avec une prestesse et une habileté qui lui méritèrent les plus grands éloges. Jean de Luxembourg s’était 89chargé du même soin pour les chevaliers bourguignons.

(20 février) Simon de Lalaing et Théodore de Valpergue parurent les premiers dans la lice, et firent pendant longtemps admirer tour à tour leur force et leur adresse. À la fin, le chevalier lombard reçut de son adversaire un choc si terrible, que lui et son cheval en furent renversés.

La chronique bourguignonne garde le silence sur les combats de Xaintrailles et de Guillaume de Ber contre Jean de Vaulde et Nicole de Menton ; elle donne par là sujet de soupçonner que l’issue n’en fut pas glorieuse pour les chevaliers de Bourgogne. Xaintrailles, surtout, était un rompeur de lances auquel l’Europe pouvait opposer peu d’adversaires.

Le quatrième jour le seigneur de Charny, au troisième coup de lance, porta la sienne dans la visière de Philibert d’Abrecy, la souleva et lui plongea le fer dans le visage. On emporta le chevalier français baigné dans son sang, et

comme en péril de mort.

Le cinquième jour l’Estendart de Nully, après avoir combattu vaillamment pendant un temps considérable, et rompu plusieurs lances sur l’écu de Philibert de Menton, reçut également un coup de lance dans le visage, qui le força à abandonner la lice à son adversaire.

Et fut si très 90griefvement blecié que à grant paine se povoit tenir sur son cheval2641.

Le malheur de ces deux chevaliers est d’autant plus difficile à concevoir, que, dans ces sortes de combats, il était expressément défendu par la loi des tournois et pas d’armes de frapper son adversaire ailleurs qu’entre les quatre membres2642. Comme il ne paraît pas que les Français se soient plaints à ce sujet, il faut supposer que les coups portés par les chevaliers bourguignons furent regardés comme des maladresses involontaires.

Le duc de Bourgogne, au reste, traita honorablement les chevaliers français, et leur fit même plusieurs présents lorsqu’ils s’éloignèrent de sa cour, pour retourner à Compiègne, laissant leurs compagnons blessés à Arras, où ils furent assez longtemps à guérir2643.

Tandis que le duc de Bourgogne consacrait ainsi aux fêtes et aux pas d’armes un temps qu’il aurait pu employer plus utilement pour sa patrie, tous les maux de la guerre accablaient les provinces voisines de Paris. La misère la plus profonde régnait surtout dans cette ville royale, 91qui s’était mise volontairement sous sa protection, et qu’il semblait abandonner à sa destinée. Les magistrats ne recevaient plus, depuis un temps considérable, les honoraires de leurs charges. (27 février.) Ils se plaignaient au chancelier anglais, et n’en tiraient que des promesses illusoires2644. Les troupes royales venaient butiner jusqu’aux portes de la capitale. (21 mars.) Le seigneur de Saveuse, que le duc de Bourgogne y avait envoyé avec Jean de Brimeu, à la tête de cinq cents hommes d’armes, sortit de la ville accompagné du bâtard de Saint-Pol, du bâtard de Saveuse, d’un quartenier, d’un échevin, d’un receveur des aides, et de quelques troupes, dans l’espoir de punir les Français de leur audace. Ceux-ci les attirèrent dans une embuscade, les enveloppèrent, et ne leur rendirent la liberté que pour une somme considérable2645. Ils surprirent le surlendemain, pendant la nuit, et par escalade, la ville de Saint-Denis, massacrèrent une partie des soldats picards qui en formaient la garnison, pillèrent la ville, et l’abandonnèrent avant que les ennemis, revenus de leur première terreur, se fussent réunis pour les accabler2646. Les petites places de l’Île-de-France et des contrées voisines, 92changeaient à chaque instant de maîtres. Les Anglais reprirent, en Normandie, la forteresse d’Étrépagny, que le seigneur de Rambures avait longtemps courageusement défendue2647. Ils s’emparèrent, à peu près à la même époque, de celle de Torcy, sous la conduite du bâtard de Clarence, qui la fit raser immédiatement après qu’elle se fut soumise à ses armes2648. D’un autre côté, les habitants de Melun profitèrent de l’absence d’une partie de leur garnison anglaise, pour tenter d’échapper au joug de l’étranger. Les Anglais, sous la conduite de Dreux de Humes leur capitaine, qui commandait dans la place comme lieutenant de Jean de Luxembourg, étaient allés faire une course devant Yèvre-en-Gâtinais, pour piller les campagnes et enlever les bestiaux2649. Ils n’avaient laissé que cent des leurs dans le château de Melun2650. Quelques habitants imaginèrent de répandre le bruit qu’un grand nombre de Picards étaient rassemblés à Pontoise, et avaient formé le dessein de venir s’établir à Melun ; ils affectèrent de craindre beaucoup la tyrannie de cette soldatesque effrénée, fameuse par son insolence et ses brigandages, et conseillèrent d’éviter tous 93ces malheurs, en se rendant maîtres de la ville avant le retour des Anglais2651. Cet avis fut adopté avec empressement. Il y avait dans la ville un vieillard qui avait autrefois été trompette du roi de France, et qui avait religieusement conservé l’instrument avec lequel il proclamait, dans sa jeunesse, les ordres de son souverain. Jamais il n’avait voulu en prostituer les sons aux pompes insultantes d’un monarque étranger. Il le saisit avec un transport d’enthousiasme et de joie, et, rappelant ses forces presque éteintes, fit retentir encore en l’honneur de son roi les bruyantes fanfares de la guerre et de la victoire. S’interrompant de temps en temps : Vive le roy de France ! s’écriait-il avec une brûlante énergie. À ces sons belliqueux, à ce cri national, qui depuis si longtemps avait cessé de frapper leurs oreilles, les habitants prennent les armes, sortent en foule de leurs demeures, et tombent sur les Anglais et les Bourguignons. Surpris, effrayés, ce petit nombre de guerriers ennemis fuit et se renferme dans le château2652. Les habitants s’emparent des clefs de la ville, ferment leurs portes, et envoient à la hâte demander du secours au vaillant Nicole de Giresme, qui commandait dans le voisinage une petite place 94nommée le Pont-de-Samois. Ce preux accourut, accompagné de Denis de Chailly, autre chevalier célèbre, et de ce qu’il pouvait avoir d’hommes d’armes sous ses ordres. À peine introduits dans la ville, ils passèrent dans l’île de la Seine où était situé le château de Melun, et en commencèrent le siège2653.

Cependant la garnison anglaise revenait vers Melun, chargée des dépouilles des malheureux habitants des campagnes, et fut bien surprise de trouver à son retour les portes fermées2654.

Les Angloys venans du pays,

Qui avoient le vent pour lors,

Se trouvèrent moult esbahis,

Quant on leur dit : Nescio vos2655.

Ils se retirèrent à Corbeil, où il y avait une forte garnison bourguignonne, et, appelant à leur aide toutes les garnisons voisines, revinrent devant Melun, dans l’espoir de reprendre cette ville, et de tirer une vengeance exemplaire des habitants. Informés de leurs desseins, les gouverneurs des places françaises accoururent de tous côtés à la tête de leurs troupes. Embarqués sur un certain nombre de nefs, les Anglais et les Bourguignons de Corbeil espéraient pénétrer 95dans l’île de la Seine, et la fortifier avant que les Français ne s’en fussent rendus maîtres ; mais ils la trouvèrent déjà occupée par le commandeur de Giresme2656. Ce guerrier célèbre, secondé par Denis de Chailly, Jean Foucault et un capitaine nommé Housse, les repoussa loin des murs de la place2657. On peut induire, d’un passage des déclarations de la Pucelle, qu’accourue à la première nouvelle de ces événements, elle eut part à cette victoire2658. C’est à peu près à cette époque que Jean d’Aulon cessa de la suivre2659. Le château de Melun ne résista pas longtemps après que les Anglais se furent éloignés2660.

(Avril) Presque à la même époque, une conspiration fut formée par plusieurs des principaux habitants de Paris, parmi lesquels se trouvaient des conseillers du parlement et du châtelet, des marchands, et jusqu’à de simples artisans, pour livrer la capitale aux troupes françaises2661. Selon Villaret, le gouvernement de Paris n’avait été cédé que jusqu’à Pâques au duc de Bourgogne : ce terme allait expirer ; la crainte de rentrer sous 96la domination anglaise, fit hâter l’exécution de l’entreprise2662. On était convenu de certaines marques, au moyen desquelles les partisans du roi de France devaient se reconnaître. Un carme, appelé Pierre d’Allée, portait les messages des conjurés2663 ; toutes les mesures étaient prises quand la conspiration fut découverte, on ne sait par quel moyen. Frère Pierre d’Allée fut arrêté, mis à la torture, et décela un grand nombre de complices. On en arrêta plus de cent cinquante, le reste prit la fuite. Plusieurs évitèrent la mort par le sacrifice de leur fortune ; d’autres furent noyés ; d’autres expirèrent dans les tortures2664 (samedi 8 avril).

Des principaux chefs de la conspiration, Regnault, Savin et Premorant, procureurs au châtelet ; Guillaume Perdriau, tailleur, et Jean le Riqueux, boulanger, furent décapités dans les Halles, le jour de Pâques fleuries ; Jean de la Chapelle, clerc des comptes, et Jean le François, dit Baudrain, furent écartelés le même jour2665.

On eût dit que le ciel voulait honorer aux yeux du peuple, par ces signes éclatants dont il se montrait si prodigue au temps de la primitive église, le dévouement de ces martyrs d’un zèle courageux pour le roi et la patrie. La terre se 97revêtait à la hâte de fleurs et de verdure ; et le jour même de leur supplice, il parut une si grande quantité de roses blanches, que l’habitant de Paris, zélé bourguignon, dont j’ai plusieurs fois cité le Journal, en fait mention comme d’un phénomène très-remarquable.

(Semaine de Pâques.) Ce n’étaient pas les seules victimes que réclamât en ce moment l’inexplicable justice de l’arbitre souverain des mondes ; l’heure approchait où l’héroïne inspirée devait elle-même offrir à Dieu, pour les crimes de la France, une hostie pure et sans tache. Les saintes qui la visitaient lui apparurent sur les fossés de Melun, et lui annoncèrent qu’elle tomberait, avant la Saint-Jean, au pouvoir de ses ennemis ; qu’il le fallait absolument ; qu’elle ne s’effrayât point, et acceptât cette croix avec reconnaissance ; et que Dieu soutiendrait ses forces et son courage2666.

Jeanne d’Arc supplia ses deux saintes protectrices de demander pour elle à Dieu de la faire mourir aussitôt qu’elle serait prise, et de lui épargner les tourments d’une longue captivité. Pour toute réponse, elles lui recommandèrent la résignation et la patience, et refusèrent de lui dire le jour et l’heure où elle devait perdre la liberté2667.

Si elle eût su l’heure à laquelle elle devait être 98prise,

elle n’y fust point alée voulontiers ; toute voies elle eust fait leur commandement en la fin, quelque chose qui luy deust estre venue2668.

Presque tous les jours, à compter de ce moment, les deux saintes lui renouvelèrent l’avertissement du malheur dont elle était menacée2669.

Jeanne d’Arc cessa alors entièrement de donner son avis dans les délibérations des généraux et chefs de guerre, et s’en rapporta aveuglément à leur volonté2670. Elle s’abstint toutefois de leur faire connaître la révélation qui la déterminait à prendre ce parti2671. Elle craignait probablement de décourager les troupes par cette confidence inutile.

L’enfant-roi, à qui des ministres barbares devaient bientôt immoler cette noble victime, passa la mer dans le cours de ce mois, et vint descendre à Calais le jour où l’église célèbre la fête de Saint-Georges, patron de l’Angleterre. Il était accompagné de son grand-oncle le cardinal de Winchester ou d’Angleterre, du duc de Noorth, des comtes de Huntingdon, de Warwick, de Stafford, d’Arundel, de Suffolk, de Bonneterre et de Hem, des seigneurs de Roye, de Beaumont, d’Écaillon, de Gray, et de l’évêque 99Pierre Cauchon, qui avait été envoyé au-devant de lui jusqu’en Angleterre. Le jeune roi fut conduit en grande pompe dans la capitale de la Normandie2672. On trouve dans les Antiquités nationales de M. Millin2673 une vue fort bien dessinée et gravée avec soin du vieux Palais de Rouen, commencé par Henri V, en 1420, et qui ne fut entièrement achevé qu’en 1443, sous Henri VI, mais qui était déjà en grande partie habitable en 1430. Le jeune roi anglais dut y loger avec sa suite à l’époque dont nous parlons. Cet édifice existe encore.

(18 avril selon les Registres du parlement ; 26 selon le Journal d’un bourgeois de Paris.) La nouvelle de l’arrivée de Henri VI ne tarda pas à parvenir à Paris, où le chancelier et le grand-conseil de France (d’institution anglaise) firent chanter le Te Deum, faire des processions2674, et allumer des feux de joie2675. Les habitants se rendirent en grand nombre, le clergé à leur tête, de la basilique métropolitaine à l’église de Sainte-Geneviève, pour rendre grâce à Dieu de cet événement2676. Tant l’esprit de parti égarait encore ce peuple ignorant et crédule ! tant l’honneur national était indifférent à ses yeux ! Tous les Parisiens cependant 100ne partageaient pas l’aveuglement général. La populace même, quoique plus ménagée que le reste de la nation par les oppresseurs de la patrie, commençait à réfléchir sur le fruit qu’elle recueillait des crimes où on l’avait entraînée.

Pour ce que le peuple (c’est un homme du peuple qui parle) s’esbahissoit de ce que les Arminaz avoient partout le meilleur ouy (l’avantage), venoient (les chefs du gouvevnentent) et firent entendre au peuple que (ces réjouissances) c’estoit pour le jeune roy Henry, qui se tenoit roy de France et d’Angleterre, qui estoit arrivé à Boulongne (Monstrelet et les registres du parlement disent à Calais), luy et grant foyson de souldayers, pour combactre les Arminaz : dont il n’estoit rien (c’est-à-dire qu’il n’amenait pas de troupes), ne du duc de Bourgongne nouvelle nulle n’estoit2677.

Mais le point le plus sensible, celui-là seul auquel s’intéressait le peuple, c’est que Paris, privé de l’élite de la nation, dont une partie avait été impitoyablement massacrée, et dont le reste avait fui avec horreur des murs ensanglantés du meurtre de tout ce que la France possédait de plus illustre ; Paris, dis-je, n’offrait plus aucune ressource à l’industrie de ses nombreux habitants. On se rappelle que les villes ne renfermaient guère alors que des 101artisans, des prêtres et des légistes. C’étaient de grands marchés où les nobles et les paysans venaient, les premiers, acheter les objets de leur luxe, et les seconds, se défaire de leurs denrées.

Si estoit le monde aussi comme en desespoir de ce que on ne gaignoit rien, et que les gouverneurs leur faisoient ainsi entendre que brief ils auroient secours ; dont quelque (aucun) seigneur ne faisoit semblant de secours, ne d’aucun traité. Par quoy des mesnaigers (bourgeois) de Paris se departoient ; de quoy Paris affeblissoit moult2678.

Juste punition d’une ville souillée de tant de forfaits, armée contre la France pour la défense des éternels ennemis de la gloire nationale.

Quelques petits succès remportés par le duc de Bourgogne et ses généraux, n’apportaient aux Parisiens que des lueurs d’espérance aussi légères que fugitives.

Au commencement de cette année, ce prince partit de Mont-Didier, vint occuper Gournay-sur-Aronde, ville appartenant au comte de Clermont son beau-frère, et mit le siège devant la forteresse. Tristan de Magueliers, qui y commandait, ayant été sommé de se rendre, et menacé d’un assaut, conclut avec le duc une capitulation en vertu de laquelle il s’engageait de 102rendre la place le premier jour d’août suivant, s’il n’était secouru avant ce temps par l’armée française. Il s’obligea, en outre, à ne commettre, pendant cet intervalle, aucune hostilité sur le territoire du duc de Bourgogne. Le duc consentit avec un peu de précipitation à cet arrangement, parce qu’il venait d’apprendre que le damoiseau de Commercy, Yvon du Puys et plusieurs autres chefs de guerre, venaient d’entreprendre, avec des troupes assez nombreuses, le siège de la forteresse de Montagu, qui appartenait au damoiseau, mais qui était en ce moment au pouvoir du duc. Georges de La Croix, officier bourguignon, et un capitaine anglais, auxquels Jean de Luxembourg, lieutenant du duc, avait confié cette place, la défendirent avec beaucoup de résolution, malgré plusieurs sommations menaçantes, parce qu’ils espéraient être bientôt secourus. En effet les assiégeants, apprenant la venue du duc de Bourgogne, partirent subitement au milieu de la nuit, abandonnant leur artillerie, et se retirèrent dans les places qui étaient en leur pouvoir. À cette nouvelle, le duc vint à Noyon avec son armée. Jean de Luxembourg alla faire des courses jusqu’aux environs de Beauvais, et mit le siège devant le château de Prouvelieu, que quelques aventuriers anglais avaient réparé, et d’où ils allaient ravager les campagnes autour de Mont-Didier. S’étant emparé du fort, il fit 103exécuter le plus grand nombre de ces brigands, et retint le reste prisonnier en divers lieux ; puis il retourna à Noyon auprès du duc de Bourgogne2679.

(21 avril) L’Île-de-France était infestée de ces bandes étrangères, qui, attirées par l’appât d’une proie sanglante, parcouraient, le fer à la main, les forêts et les campagnes. Une de ces troupes vint mettre le siège devant le château de La Chasse, et, changeant tout à coup de dessein, se porta sur Chelles, dont l’antique abbaye, fondée par la reine Bathilde sous la première race de nos rois2680, renfermait les tributs d’une foule de générations couronnées. Ces bandits s’emparèrent facilement de cette demeure sainte, qui n’était gardée que par de faibles vierges consacrées à la solitude et à la prière. Ces innocentes épouses de Jésus-Christ, semblables à de blanches colombes qu’épouvante l’aspect des vautours, s’enfuirent en pleurant sous les voûtes ténébreuses de la forêt sacrée qui environnait leur asile. Chargés des dépouilles des laboureurs et des richesses de l’abbaye, les Anglais, enhardis par ce premier succès, osèrent attaquer le château de Chelles. Avertis de ce qui se passait, les chefs français des garnisons voisines accoururent avec leurs troupes, 104et renfermèrent les brigands entre eux et le château.

Si ne sceurent oncques lès (de quel côté) entendre ; car ceulx de dedens les grevèrent moult de trait, et ceulx de derrière les assaillirent si asprement, que en bien pou d’heures furent tous mors ou prins. Et ainsi doncques les Arminaz furent moult enrichis ; car ils orent tous leurs chevaulx et tout ce qu’ils avoient pillé à Chele, et les rançons des vivans, et les depouilles des mors2681.

On voit que les Français ne se montraient guère plus scrupuleux que les Anglais, quand il s’agissait de s’enrichir des biens de l’église. La supériorité des premiers semblait, au reste, plutôt s’accroître que s’affaiblir.

Et partout leur venoit bien ; ne oncques puisque le conte de Salcebry (Salisbury) fut tué devant Orléans, ne furent les Angloys en place dont il ne leur convint partir à tres grant dommaige ou à tres grant honte pour eulx2682.

(25 avril) Les Français ne tardèrent pas à leur enlever, moitié par force, moitié par intelligence avec quelques individus de la garnison, l’abbaye fortifiée de Saint-Maur-des-Fossés2683, place qui, dès les temps les plus reculés, avait toujours paru très-importante, à cause de sa situation à deux lieues de Paris, dans une péninsule de la Marne. C’était autrefois un château-fort, appelé 105castrum Bagaudarum, château au camp des Bagaudes. Ces Bagaudes liraient leur origine d’anciens soldats romains que César avait, dit-on, laissés en ce lieu pour contenir les habitants de Paris. S’étant alliés avec les Gaulois, et ne pouvant plus supporter les vexations des juges et des gouverneurs romains, ils se révoltèrent, mais ils furent défaits. Un temple de Sylvain, dieu des forêts, s’élevait dans le même lieu. Sous Clovis II, le vieux château des Fossés fut converti en un monastère de la règle de saint Benoît, et les reliques de saint Maur y ayant été apportées en l’année 868, cette maison en prit bientôt le nom.

Pour se faire une juste idée de la douleur où l’occupation de ce lieu par les troupes françaises dut jeter les habitants de Paris, il suffira de se rappeler la dévotion crédule qui y rassemblait tous les ans, le jour de la Saint-Jean, la population presque entière de la capitale. Ce concours immense a duré presque jusqu’à nos jours, et le zèle de la religion n’était pas, du moins dans les derniers temps, l’unique motif qui attirait les pèlerins. Ce jour-là, les officiers de toutes les justices dépendantes de l’abbaye parcouraient processionnellement l’intérieur de l’église au bruit des tambours et les drapeaux déployés. Ils sortaient par-dessous le cloître, et allaient allumer le feu de la Saint-Jean. On disait la messe à trois 106heures du matin ; on la dit ensuite à minuit. Les moines, et plus tard les chanoines, exposaient alors les reliques de saint Maur à la vénération des fidèles. On croyait qu’elles avaient le pouvoir de guérir l’affreuse maladie de l’épilepsie. Voici le tableau que fait de cette solennité un historien du dernier siècle : par la manière dont les choses se passaient alors, on peut se faire une idée de ce qu’elles étaient quatre cents ans plutôt, à une époque où le culte était bien moins épuré encore.

Pendant quatre heures que duraient les matines et la grand-messe de minuit, on n’entendait que des cris, des hurlements continuels de malades ou prétendus tels, des deux sexes, que six ou huit hommes promenaient étendus sur les bras, autour de la chapelle de Saint Maur. Les malades criaient de toutes leurs forces : Saint Maur, grand ami de Dieu, envoyez-moi santé et guérison, s’il vous plaît ! Les porteurs faisaient encore plus de bruit, en disant : Du vent ! du vent ! et des personnes charitables éventaient les malades avec leur chapeau ; et d’autres criaient : Place aux malades ! gare le rouge ! parce qu’on prétend que cette couleur est contraire aux épileptiques. Quand un malade avait répété deux fois de suite sa prière, on le comptait guéri, et on criait à haute voix : Miracle ! miracle ! Enfin, c’était un vacarme si grand, que l’on n’entendait point le clergé 107chanter, et qu’il se formait trois ou quatre chants dans les différentes parties de l’église. Pendant cette nuit, il y avait dans la même église de petits marchands de bougies et d’images, des mendiants de toutes espèces, des vendeurs de tisane qui criaient : À la fraîche ! à la fraîche ! Tout cela augmentait le désordre ; et après la grand-messe, les pèlerins et les pèlerines les plus sages couchaient dans l’église ; (ici je supprime quelques détails d’une innocence par trop naïve) ; les autres allaient passer la nuit dans les cabarets, ou aux marionnettes, ou bien à la danse : c’est ainsi que se passait cette prétendue dévotion2684.

Ce fut à Saint-Maur que les inventeurs des pieuses tragédies connues sous le nom de Mystères, essayèrent leurs premières représentations. Il n’est pas improbable qu’une des salles du monastère leur servit de théâtre. Le sujet du dernier spectacle qu’ils y donnèrent fut la Passion de Jésus-Christ. Le peuple de Paris y courut en foule ; l’affluence fut si grande, que le prévôt de Paris crut devoir en défendre la continuation. Les comédiens sacrés se pourvurent à la cour. Charles V, curieux de voir leur spectacle, alla à Saint-Maur, et en revint si satisfait, que le 4 décembre 1402, il donna aux confrères de la Passion (c’est le nom 108qu’ils venaient de prendre) des lettres-patentes qui leur permettaient de s’établir à Paris. On conçoit maintenant quelle consternation dut répandre parmi les Parisiens la nouvelle de l’envahissement d’un lieu si cher à leur dévotion et à leurs plaisirs.

Cependant le gouvernement anglais faisait tous les efforts imaginables pour envoyer en France des armées nouvelles. L’épouvante qu’avaient répandue les exploits merveilleux de l’héroïne française, avait passé la mer, et arrêtait sur les rivages de l’Angleterre ces superbes guerriers qui, quelque temps auparavant, se vantaient d’asservir la France. (3 mai 1430) Le duc de Gloucester, lieutenant du roi Henri en Angleterre, fit publier des lettres de proclamation, datées de Kent le 3 mai 1430, et adressées aux vicomtes de Londres et aux baillis de Roff, à l’effet de contraindre à passer la mer, sous peine d’emprisonnement et de confiscation de chevaux et d’équipages, les capitaines et soldats qui devaient accompagner le roi Henri en France, mais qui demeuraient dans ces villes, effrayés des enchantements attribués à la Pucelle, et flottant entre leurs craintes et leur devoir ; tergiversantes, incantationibus Puellæ terrificatos2685.

Une tentative assez audacieuse augmenta encore 109la terreur des Parisiens, des Bourguignons et de leurs alliés d’outre-mer.

La sepmaine de may avoit à la porte Saint Anthoine (au château de la Bastille) prisonniers, dont l’ung avoit payé sa rançon et estoit eslargi, et alloit avec les gens du dedans à son plaisir. Si trouva ung jour que celuy qui gardoit les prisons s’endormy après disner sur ung banc, comme on fait en esté : si luy osta les clefs ainsi comme il dormoit, et ouvry la prinson, et en deslia trois avecques luy, et vindrent où il dormoit encore, et autres, l’ung ça, l’autre là ; et frappèrent sur eulx pour les tuer, et en navrerent à mort deux ou trois avant que les gens qui estoient du chastel en peussent rien ouyr. Quant ils sorent comment lesdits prinsonniers avoient ouvré, ils accoururent à l’aide de leurs compagnons hastivement ; et le seigneur de l’Isle-Adam, qui céans estoit, qui en estoit cappitaine et de la ville de Paris, si les escrie, et fiere (frappe) d’une hache qu’il tenoit le premier qu’il trouve, et l’abat mort. Les autres ne porent fuir. Si furent tretous prins, et recongneurent qu’ils avoient eu pensée de tuer tous ceulx qui estoient dedans le chastel, et de livrer le chastel aux Arminaz, pour prendre Paris par trayson ou autrement. Et tantost que ils orent ce dit, si les 110fist le cappitaine tous tuez traisner en la rivière2686.

La guerrière sainte venait de prendre encore une fois les armes, avait quitté le Berry, et, pour accomplir sa destinée, s’avançait vers l’Île-de-France à la tête d’un petit corps d’armée et de plusieurs chefs de guerre2687. Elle avait répondu à Catherine de la Rochelle, qui voulait aller trouver le duc de Bourgogne et traiter de la paix avec ce prince :

— Il me semble qu’on n’y trouvera point de paix, si ce n’est au bout de la lance2688.

Quand on réfléchit que cette jeune fille, d’après les révélations qu’elle croyait avoir eues, était persuadée qu’elle allait tomber au pouvoir de ses plus mortels ennemis, on ne sait qu’admirer le plus, de son généreux dévouement, de sa pieuse résignation, ou de la prudence et de la modestie qui lui faisaient taire le péril où elle croyait courir. Jean d’Aulon ne l’accompagna point dans cette expédition : il paraît qu’il avait cessé de la suivre peu de temps après la prise de Saint-Pierre-le-Moûtier2689 ; mais elle avait avec elle ses deux frères2690 ; elle menait 111douze chevaux à sa suite, cinq coursiers et sept ou huit trottiers2691. Ses montures, ses armes, ses équipages, et ce qu’elle pouvait avoir d’argent comptant, s’élevaient ensemble à la valeur de plus de douze mille écus2692 ; mais la plus grande partie de cette somme lui avait été confiée pour payer les troupes qu’elle devait employer2693. Elle arriva à Lagny-sur-Marne dans les premiers jours de mai2694, c’est-à-dire, à peu près à la même époque où, un an auparavant, elle était entrée dans Orléans pour en faire lever le siège.

Elle trouva dans Lagny le vaillant Jean Foucault, Geoffroy de Saint-Aubin, l’écossais Kannede, et un capitaine nommé Barrée2695.

Un fait assez singulier marqua son séjour dans cette ville. Une femme était accouchée d’un enfant qu’on avait cru mort, et à qui, en conséquence, on s’était fait scrupule d’administrer le baptême. Les parents étaient plongés dans la douleur ; ils ne pouvaient se consoler de l’idée que leur enfant, emportant dans l’autre monde la tache originelle, ne pourrait participer aux joies ineffables des esprits bienheureux. Il paraît que 112c’étaient des personnes considérables, car les pucelles de la ville (on croyait les prières des vierges plus efficaces que les autres) étaient prosternées devant l’image de Notre-Dame, dans la principale église de Lagny, autour du corps immobile de l’enfant, et imploraient pour lui la pitié de la reine des anges. On vint supplier Jeanne d’Arc de vouloir bien venir joindre ses prières aux leurs ; elle y consentit, se rendit à l’église, et s’agenouilla au milieu des jeunes filles. Il y avait trois jours que l’enfant ne donnait aucun signe de vie ; il était noir, dit la Pucelle, comme sa tunique. Elle avait à peine commencé sa prière, qu’il parut s’agiter ; la couleur lui revint ; il bâilla trois fois ; et l’on ne douta pas qu’il ne fût revenu à la vie. On se hâta de le baptiser ; il expira presque aussitôt, et fut enseveli en terre sainte. Le bruit courut que Dieu l’avait ressuscité à la prière de la Pucelle2696.

Bientôt après, on vint lui annoncer qu’un corps de trois à quatre cents Anglais ou Bourguignons traversait l’Île-de-France2697, et s’en retournait chargé de butin, après avoir ravagé les campagnes aux environs de Lagny2698. Ce corps était commandé par un nommé Franquet d’Arras, 113homme d’armes au service du duc de Bourgogne, et également célèbre par sa vaillance2699 et par ses cruautés2700. Jeanne d’Arc, indignée qu’on eût laissé ce brigand exercer tranquillement ses rapines presque à la vue d’une ville confiée à une garnison valeureuse, déclara aux chefs de guerre qui se trouvaient à Lagny l’intention où elle était de se mettre à la poursuite de Franquet d’Arras, et de le combattre partout où elle le rencontrerait. Son courage passa dans l’âme de tous les guerriers. Elle sortit de la place, accompagnée de Jean Foucault, de Geoffroy de Saint-Aubin, de Kannede, de Barrée, et d’environ quatre cents hommes d’armes2701. Elle ne tarda pas à rencontrer Franquet d’Arras, qui, à la vue des Français, fit mettre pied à terre à sa troupe et la rangea de front contre une haie2702. Jeanne d’Arc et les chefs de guerre qui l’accompagnaient ayant pareillement mis leur troupe en bataille, vinrent en bon ordre, partie à pied, partie à cheval, frapper sur les Anglais. La mêlée fut sanglante, et la victoire longtemps disputée2703, Les archers de Franquet d’Arras saluèrent les Français d’une décharge terrible, qui en mit un grand nombre hors de combat.

114Deux fois les Français reculèrent ; deux fois ta Pucelle les ramena à la charge

moult courageusement et vigoureusement2704.

Enfin, la victoire se déclara pour elle. La plupart des ennemis furent passes au fil de l’épée ; le reste tomba au pouvoir des vainqueurs2705. Franquet d’Arras fut du nombre des captifs2706.

(Mai 1430) Jeanne d’Arc rentra triomphante dans Lagny avec son prisonnier. Cet homme s’était souillé de tant de forfaits, que les juges de Lagny et le bailli de Senlis le réclamèrent pour qu’il fût jugé conformément aux lois. La Pucelle s’y opposa d’abord : elle voulait que Franquet fût échangé contre un homme de Paris, qu’elle appelle le seigneur de Lours2707, et qui, apparemment, était tombé dans les mains des Anglais, après avoir pris parti pour le roi de France. Mais le bailli de Senlis lui dit

qu’elle voulait faire grant tort à la justice de délivrer celluy Franquet.

Sur ces entrefaites, Jeanne apprit que l’homme auquel elle s’intéressait n’existait plus, soit qu’il fût mort naturellement, soit 115que les Anglais l’eussent livré au supplice. Elle dit alors au bailli :

— Puisque mon homme est mort, que je vouloye avoir, faictes de icelluy ce que debvroyez faire par justice.

Son procès dura près de quinze jours ; il avoua qu’il avait été

meurdrier, larron et traictre,

et fut condamné à mort par les juges de Lagny2708. Il eut, en conséquence, la tête tranchée, et fut vivement regretté par les capitaines et les soldats de son parti, parce qu’il était vaillant et habile à la guerre2709. Aux yeux du vulgaire des guerriers, l’art de tuer les hommes est le premier des talents, et tient lieu de toutes les vertus.

Cette exécution injuste ou légitime, mais dont il est démontré que Jeanne était innocente, forma dans la suite un chef d’accusation contre elle2710.

Cependant, le duc de Bourgogne partit de Noyon où il avait séjourné huit jours, et s’en vint mettre le siège devant Choisy-sur-Oise2711, situé sur la route de Noyon à Compiègne. Le duc était accompagné de Jean de Luxembourg, du comte de Suffolk, et du comte d’Arundel2712, si célèbre dans les chroniques anglaises. 116La forteresse de Choisy était commandée par Louis de Flavy, parent de Guillaume de Flavy, gouverneur de Compiègne, qui lui en avait confié la défense2713. Pour empêcher apparemment qu’aucun secours n’entrât dans la place, et lui couper toute communication avec les villes françaises, le duc était venu attaquer Choisy du côté de l’orient ; c’est-à-dire, qu’il avait établi son camp sur la rive gauche de la rivière, en face de la tête du pont qui joignait alors, de ce côté, la forteresse de Choisy à la péninsule formée par les rivières de l’Aisne et de l’Oise2714.

Et y fist ledit duc dresser plusieurs de ses engins, pour icelluy chastel confondre et abattre. Si fut moult travaillé par lesditsz engins2715.

La conservation de la forteresse de Choisy était d’autant plus importante pour le gouverneur de Compiègne, qu’elle couvrait en quelque sorte cette dernière place. On ne pouvait douter que le projet du duc ne fût de venir assiéger Compiègne avec toutes ses forces, aussitôt qu’il se serait rendu maître de Choisy. La Pucelle, qui, au premier bruit du danger, s’était rendue à Compiègne, où elle s’était réunie à l’archevêque 117de Reims et au comte de Clermont, en partit avec eux pour aller combattre le duc de Bourgogne, et lui faire lever le siège du pont de Choisy2716. J’ignore pour quelle raison, au lieu de passer l’Aisne à Attichy ou en quelque autre lieu, ils prirent le chemin de Soissons, qui leur faisait faire un circuit considérable. Il faut croire que tous les ponts avaient été détruits, excepté celui de cette ville, et que l’Aisne, enflée par la fonte des neiges (on était au mois de mai), n’était guéable nulle part. Malheureusement, le comte de Clermont avait confié le gouvernement de Soissons à un écuyer picard nommé Guichat Bournel, qui, séduit par l’appât du gain, était dès ce temps-là en pourparlers avec le duc de Bourgogne pour lui livrer la place. Ce misérable, qui, en apprenant l’arrivée du comte de Clermont, se crut découvert, osa faire fermer, à son approche, les portes de la ville. Comme il savait les habitants dévoués au roi, pour leur faire approuver cette mesure, et les empêcher de soupçonner la trahison qu’il méditait, il imagina de leur dire que le prince et les grands seigneurs qui l’accompagnaient venaient s’établir dans leur ville, qui supportait déjà d’assez grandes charges en subvenant à l’entretien de sa garnison ordinaire. Les exactions des généraux 118et des gens de guerre étaient dans ce temps-là poussées à de tels excès, qu’il n’en fallut pas davantage pour faire adopter aux Soissonnais l’avis de leur gouverneur. Les troupes du comte de Clermont furent donc obligées de coucher cette nuit dans la campagne. Cependant, Guichat Bournel n’était pas sans inquiétudes sur les effets du ressentiment du prince et de la redoutable Pucelle, qui pouvaient essayer d’entrer le lendemain de force dans la ville. Il envoya vers le comte de Clermont lui protester que sa conduite, en cette occasion, n’était ni libre ni volontaire ; qu’il était maîtrisé par les habitants ; mais qu’il le recevrait, lui, l’archevêque de Reims, et le comte de Vendôme, avec un petit nombre de serviteurs, parce que les Soissonnais n’en prendraient point d’ombrage. Soit que le prince fût dupe ou non de cette hypocrisie, il accepta la proposition. Il est remarquable que la Pucelle n’était point comprise dans l’invitation du gouverneur. Peut-être ce traître redoutait-il l’esprit de divination que la voix publique attribuait à cette fille extraordinaire. Quoi qu’il en soit, rebutés apparemment par les difficultés qui s’opposaient à leur entreprise, le prince et les chefs de guerre qui l’avaient accompagné, renoncèrent à s’y obstiner davantage. Ne pouvant trouver à nourrir leurs troupes dans le pays, ne voulant pas revenir à Compiègne où le besoin de vivres ne devait 119pas tarder à se faire sentir à cause de l’attente du siège, ils partirent le lendemain avec leur corps d’armée, passèrent la Marne et la Seine, et se retirèrent vers la Loire2717.

Jeanne d’Arc ne les suivit point. L’abandon de tant de grands seigneurs et d’un corps d’armée dont le secours lui eût été si nécessaire, ne put ébranler son courage ni lui faire changer de résolution. Elle retourna à Compiègne2718, et envoya de tous côtés mander de nouvelles troupes.

À peine les généraux français se furent-ils éloignés, que

Guichart vendit ladicte cité (de Soissons) au duc de Bourgongne, et la mist en la main de messire Jehan de Luxembourg, dont il fist laidement contre son honneur ; et, ce fait, s’en alla avecques ledit duc2719.

On prétendit que, dans l’indignation dont elle avait été saisie en apprenant cette infâme trahison, la Pucelle s’était écriée que ce gouverneur méritait d’être tranchié en quatre pièces, et que, s’il tombait en son pouvoir, elle ne lui ferait point de grâce2720. Il est bon d’observer que c’est parmi les Bourguignons qu’on répandait cette particularité.

Jacques de Chabannes, Théodore de Valpergue, 120Regnault de Fontaines, Poton de Xaintrailles, et plusieurs autres chevaliers célèbres par leur courage, accoururent dans Compiègne à la voix de la jeune amazone. Les troupes qui les suivaient s’élevèrent bientôt à environ deux mille combattants. Les capitaines français tinrent conseil, et résolurent, pour déterminer le duc à lever le siège de Choisy, d’aller attaquer les faubourgs de Noyon, où ce prince avait laissé ses bagages et une partie de son armée2721. Jeanne d’Arc n’avait plus qu’une seule volonté, c’était d’obéir à Dieu, et de consacrer jusqu’au dernier moment de sa liberté à la cause de son roi et de sa patrie. Elle accompagna les capitaines dans cette entreprise, sans la blâmer ni l’approuver2722.

Le chemin que suivit le corps d’armée français n’est indiqué ni dans les dépositions ni dans les chroniques. Le seigneur de Saveuse et Jean de Brimeu avaient été chargés, par le duc de Bourgogne, de la garde des faubourgs de Noyon, conjointement avec le seigneur de Montgommery et quelques autres chefs de guerre anglais, qui s’étaient logés dans un endroit appelé le Pont-l’Évêque, où ils veillaient à ce que des partis sortis de Compiègne ne vinssent pas enlever 121les vivres envoyés de Noyon an camp du duc de Bourgogne. L’aube avait à peine blanchi l’horizon, et le soleil ne paraissait point encore, quand l’héroïne française, Valpergue, Fontaines et Xaintrailles, vinrent fondre à la tête de leurs deux mille hommes sur le quartier des Anglais,

et les envahirent de grant couraige.

L’attaque fut impétueuse, la défense obstinée, le combat sanglant et terrible. Les Français avaient enfin renversé tous les obstacles ; les bannières anglaises rampaient dans la poussière ; Jeanne d’Arc, Valpergue et Xaintrailles, avaient pénétré jusqu’au milieu des logis de l’ennemi ; quand aux cris de leurs alliés, au bruit affreux de la mêlée, les Bourguignons assemblés en grand nombre, vinrent prendre part au combat, sous la conduite de Jean de Brimeu et du seigneur de Saveuse, et déployèrent des forces qui ne permettaient plus aux assaillants d’espérer la victoire. Les chevaliers de France ne jugèrent pas à propos de continuer l’attaque ; ils rappelèrent leurs guerriers sous leurs bannières respectives, et retournèrent à Compiègne chargés des dépouilles de leurs ennemis. Les Anglais, pour se mettre à couvert d’une seconde surprise, multiplièrent autour d’eux les fossés, les retranchements et les fortifications de toute espèce2723.

122Peu de temps après, Xaintrailles passa de nouveau la rivière d’Aisne, et vint, avec un certain nombre de guerriers intrépides, tomber à l’improviste sur le camp du duc de Bourgogne devant le pont de Choisy. Les Français tuèrent tout ce qu’ils trouvèrent d’ennemis autour du camp, à l’exception de ceux qui leur rendirent les armes. Parmi ces derniers, on remarque un guerrier picard appelé Jean de Bonneu2724, qui pourrait bien être le même que Jean de Brimeu dont il est fait mention plus haut ; car les chroniqueurs altèrent souvent les noms d’une manière encore plus méconnaissable.

Dans ce cas, le chroniqueur bourguignon raconte son aventure d’une manière différente. Selon lui,

Jehan de Brimeu, alant à tout cent combatans ou environ devers le duc de Bourgogne, en passant parmy le bois au lez vers Crespy en Vallois, fut soubdainement envay d’aulcuns Françoys qui à ceste cause estoient venus de devers Athery (Attichy) en celle marche, pour trouver advanture. Et en brief, sans grant deffence, fut prins et emmené prisonnier. Si fut la cause de ladicte prinse, pour ce que luy et ses gens chevauchant en train, ne se purent assembler tant que ilz ouyrent l’effroy. De laquelle prinse 123ledit Jehan de Brimeu fut depuis mis es mains de Pothon de Saincte Treille (Xaintrailles), lequel enfin le délivra en payant grant finance.

Enfin, la forteresse de Choisy se trouva tellement battue par la formidable artillerie du duc de Bourgogne, que Louis de Flavy, n’espérant plus que les Français pussent rassembler un corps d’armée assez considérable pour en faire lever le siège, entra en pourparlers avec les officiers du duc de Bourgogne, et conclut une capitulation en vertu de laquelle la garnison put se retirer librement avec armes et bagages. Le duc de Bourgogne fit aussitôt raser la forteresse et rétablir le pont, que les Français avaient apparemment rompu pendant le siège, et qui lui devenait nécessaire pour passer avec son armée sur l’autre rive de l’Oise, et venir attaquer Compiègne du côté du nord2725.

Ce prince vint occuper avec sa maison la forteresse de Condin ou Coudun, située à une lieue au nord-ouest de Compiègne. On remarquait à sa suite Enguerrand de Monstrelet, chroniqueur célèbre attaché à sa personne, et qui nous a transmis sur ce siège plusieurs particularités curieuses. Jean de Luxembourg se logea à Clairoix124 (ou Clairay, ou Claroy), avec un des corps de l’armée ; messire Baudon de Noielle (peut-être de Nouilles), eut ordre de s’établir à Marigny, sur la chaussée ; le seigneur de Montgommery et ses Anglais se placèrent à Venette, le long de la prairie2726. À chaque instant, il arrivait de nouvelles troupes au duc de Bourgogne des provinces de son obéissance, où le bruit de ce siège était parvenu2727. La Pucelle ne se trouvait point en ce moment à Compiègne ; elle était allée chercher du secours ; mais la place renfermait de vaillants capitaines, qui ne laissèrent pas les ennemis s’établir tranquillement autour de leurs murs. Les sorties se multiplièrent ; chaque jour vit des combats acharnés ensanglanter les prés et les rivages de l’Oise2728. Les habitants de Compiègne, dévoués à la cause française2729, suivaient les guerriers dans ces sorties glorieuses, et disputaient avec eux de fidélité et de courage.

Cependant, informée du grand nombre de troupes que rassemblait le duc de Bourgogne, et des efforts que ce prince était résolu de faire pour soumettre Compiègne à la domination anglaise, Jeanne d’Arc se hâtait de revoler, avec les guerriers qu’elle avait pu rassembler, au secours 125de cette ville héroïque. Partie de Crépy-en-Valois à la tête d’une troupe intrépide, elle arriva avant le jour devant Compiègne, et entra dans la place à l’insu des assiégeants2730 (23 mai).

Les comtes de Huntington2731, d’Arundel2732 et de Suffolk2733 venaient d’arriver dans le camp du duc de Bourgogne2734 avec environ quinze cents Anglais2735, qu’ils conduisaient à Paris pour en relever la garnison2736.

La venue de Jeanne d’Arc répandit une grande joie parmi le peuple, qui croyait voir dans la jeune amazone l’ange protecteur de la France.

On résolut de profiter de cet enthousiasme pour aller attaquer le quartier de Baudon de Noielle, établi à Marigny au bout de la chaussée, et tâcher de détruire les fortifications qu’il faisait élever en cet endroit. En conséquence, la Pucelle, Poton le Bourguignon (qu’il ne faut pas confondre avec Poton de Xaintrailles), et plusieurs autres chefs de guerre, sortirent de Compiègne par la porte du pont, à la tête d’environ six cents hommes d’armes, tant à pied 126qu’à cheval2737, passèrent sur le pont, traversèrent la cour du boulevard qui en défendait l’issue du côté de la campagne2738, et s’avancèrent rapidement dans la prairie qui s’étendait au-delà.

La Pucelle était facile à distinguer au milieu des chevaliers qui l’accompagnaient ; une huque ou tunique de velours recouvrait ce jour-là son armure2739. D’autres disent que son habillement était d’une étoffe de soie couleur de pourpre, brodée en or et en argent2740. Elle portait une bonne épée de guerre,

propre à donner de bonnes buffes et de bons torchons,

qu’elle avait eue à Lagny, et qui avait été prise à un Bourguignon2741 ; c’était peut-être l’épée de Franquet d’Arras. Elle montait un demi-coursier2742, c’est-à-dire un cheval 127tenant le milieu entre ce qu’on appelait un coursier, ou cheval de course, et un trottier, ou cheval de voyage. Ce demi-coursier était apparemment d’une taille et d’une beauté remarquables, car il est dit dans une relation du temps qu’elle était montée notablement2743.

Il était alors cinq heures après midi. Jean de Luxembourg, principal officier du duc de Bourgogne, était sorti en ce moment de son quartier de Clairoix (peu éloigné de celui de Baudon de Noielle), suivi du sire de Créqui et de huit ou dix gentilshommes, tous à cheval ; ils considéraient l’assiette de la place pour en découvrir les côtés faibles, et régler en conséquence les opérations du siège. À la vue des Français, qui débouchaient du boulevard du pont, et s’avançaient à grands pas dans la plaine, ils se replièrent sur le quartier de Marigny, en criant vivement : à l’arme ! La plupart des guerriers de ce poste étaient en ce moment désarmés, se livrant sans inquiétude aux douceurs d’un repos qu’ils ne prévoyaient pas devoir être sitôt troublé. Ils se revêtirent à la hâte de leurs armures, et coururent rejoindre ceux qui, se trouvant les premiers prêts, s’étaient déjà rangés autour de Jean de Luxembourg. Le combat était engagé, et annonçait devoir être 128très-meurtrier ; de poste en poste le cri d’alarme parcourut en un instant la ligne des quartiers ennemis. Les Anglais, commandes par le sire de Montgomery, sortirent à la hâte de leurs logis de Venette, et se rangèrent en bataille dans la prairie. Les troupes de Jean de Luxembourg, cantonnées à Clairoix, se précipitèrent hors de leur quartier, et accoururent au secours de leur général2744 qui, repoussé jusqu’aux barrières de Marigny2745, était prêt à succomber sous l’impétueuse attaque de l’amazone et de ses chevaliers. En ce moment le sire de Créqui, blessé dangereusement au visage, fut obligé de quitter le champ de bataille2746. Jeanne d’Arc n’avait jamais déployé plus de hardiesse et de vaillance2747 ; deux fois elle repoussa les ennemis2748, dont le nombre augmentait sans cesse2749, jusque dans leur logis de Marigny2750. Elle tenta une troisième charge, et les fit plier encore ; mais elle ne put les ramener cette fois que jusqu’à moitié chemin2751. Les Français, s’apercevant alors qu’ils allaient avoir toute l’armée ennemie sur les 129bras, se retirèrent vers la ville. La Pucelle marchait la dernière, se retournant sans cesse et faisant face à l’ennemi, afin de couvrir la retraite des siens et de les ramener sans perte dans la place2752. Les Anglais s’avancèrent alors à grands pas pour couper le chemin à sa troupe2753 ; ce mouvement jeta l’effroi parmi les guerriers de l’amazone ; ils se précipitèrent en tumulte vers la barrière du boulevard du pont. La presse y fut telle qu’on ne pouvait plus avancer ni reculer2754. Il paraît qu’on sonna alors les cloches de la ville pour avertir tous les guerriers de la garnison du péril où se trouvait la Pucelle, et les appeler à son secours2755. En ce moment les Bourguignons, sûrs d’être soutenus de toutes parts, firent une charge terrible sur la queue des 130escadrons français, et y jetèrent un grand désordre2756. Saisis d’épouvante, une partie de ceux qui combattaient en cet endroit se précipitèrent tout armes dans la rivière ; plusieurs se rendirent prisonniers2757 ; Poton le Bourguignon, entre autres, tomba au pouvoir des vainqueurs2758. La Pucelle seule continuait encore à se défendre. Facilement reconnue à son habillement de couleur pourpre et à son étendard, qu’elle tenait d’une main2759, tandis que de l’autre elle repoussait les ennemis à coups d’épée, elle se vit bientôt environnée d’une foule de guerriers qui se disputaient l’honneur de s’emparer de sa personne ; elle parvint cependant à gagner le pied du boulevard du pont2760. Les uns disent qu’elle n’y put entrer à cause de la foule2761 ; d’autres assurent qu’elle trouva la barrière fermée2762. Plusieurs historiens attribuent cette circonstance à la malheureuse trahison du gouverneur de Compiègne, Guillaume de Flavy2763, qui, 131jaloux de la renommée de cette héroïne, craignait, dit-on, qu’elle ne recueillît toute la gloire du siège2764. L’historien d’Angleterre étend même cette accusation à la plupart des généraux français2765. Abandonnée de tous ses compagnons d’armes, entourée d’assaillants, Jeanne fit des prodiges de valeur pour échapper à la captivité2766, et chercha à gagner les champs du côté de la Picardie2767 ; mais un cavalier bourguignon2768, d’autres disent un archer2769 picard2770, la saisit par son habit et la fit tomber de son cheval2771. Selon le chroniqueur bourguignon, elle se rendit alors et donna sa foi à Lionel, bâtard de Vendôme, qui se trouva près d’elle2772 ; mais ce fait est formellement démenti par la Pucelle elle-même dans un de ses interrogatoire, où elle déclare qu’elle se regarde comme libre de s’évader, n’ayant jamais donné sa foi à personne2773. Jeanne 132fut donc saisie et désarmée de vive force, et sans reconnaître de vainqueur ; elle désigne elle-même l’endroit où elle fut arrêtée de la manière suivante :

Près du boulevart fut prinse. Et estoit la rivière entre Compiegne et le lieu où elle fut prinse. Et n’y avoit seulement entre le lieu où elle fut prinse, que la rivière, le boulevart, et le fossé dudit boulevart2774.

Le bâtard de Vendôme l’emmena aussitôt à Marigny, où elle fut confiée à une garde nombreuse2775.

Et les dessusdictz Françoys, (dit le chroniqueur bourguignon), rentrèrent en Compiegne, dolens et courrouciez de leur perte ; et par especial eurent moult grant desplaisance pour la prinse de ladite Pucelle. Et à l’opposite, ceulx de la partie de Bourgongne et les Angloys en furent moult joyeulx, plus que de avoir cinq cens combatans ; car ilz ne craignoient ne redoubtoient nul cappitaine, ne autre chief de guerre, tant comme ilz avoient tousjours fait jusques à ce present jour icelle Pucelle. Si vint assez tost après le duc de Bourgongne à toute sa puissance de son logis de Conddin (Coudun), où il était logé, en la prée devant Compiegne. Et là s’assemblerent les Angloys, ledit duc, et ceulx des aultres logis, 133en très grant nombre, faisant l’ung avec l’autre grans criz et resbaudissemens (réjouissances) pour la prinse de ladicte Pucelle. Laquelle icelluy duc alla veoir au logis où elle estoit, et parla à elle aulcunes parolles, dont je ne suis mie bien recors (dont je ne me souviens pas bien) jaçoit (malgré) ce que je y estoye present, après lesquelles se retrahit ledit duc et toutes gens chascun en leur logis pour ceste nuyt ; et la Pucelle demoura en la garde et gouvernement de messire Jehan de Luxembourg,

à qui l’archer picard2776, ou plutôt le bâtard de Vendôme, l’avait, dit-on, vendue.

Si quelque chose, (dit Villaret), était capable d’ajouter à la gloire de Jeanne d’Arc, c’est la joie immodérée que les Anglais et les Bourguignons firent éclater…. Les soldats accouraient en foule pour considérer cette fille de dix-huit ans, dont le nom seul, depuis plus d’une année, les faisait trembler, et portait la terreur jusque dans Londres ; leur camp retentissait de cris d’allégresse ; jamais les victoires de Crécy, de Poitiers ou d’Azincourt n’avaient excité de pareils transports ; ils allaient jusqu’à l’ivresse2777.

134Un poète du temps raconte en ces termes la prise de la Pucelle :

La y eut cources, escarmouches,

Et saillies qui assez durerent.

Si avint qu’à unes approuches

Les François tres fort recullerent.

Lors au conflict, et par surprinse,

Comme chascun tiroit arrière,

Ladicte Pucelle fut prinse

Par un Picart près la barrière.

Ledit Picart si la bailla

A Luxembourg les assistant,

Qui la vendit et rebailla

Aux Anglois pour argent contant.

Si en firent après leurs monstres,

Comme ayans tres fort besongné ;

Et ne l’eussent donnée pour Londres,

Car cuidoient avoir tout gaigné2778.

On se hâta d’annoncer cette nouvelle à toutes les villes qui tenaient le parti du roi anglais ; elle parvint à Paris le surlendemain (25 mai).

Jeudi, XXVe jour de ce mois, (marque le greffier du parlement sur les registres de cette cour), Messire Loys de Lucembourg, evesque de Theroenne, chancelier de France, receu lectres de messire Jehan de Lucembourg, chevalier, son frère, faisant 135entre autres choses mention, que mardi dernier passé, à une saillie que firent les capitaines et gens d’armes de messire Charles de Valois, estans lors en la ville de Compiegne, contre les gens du duc de Bourgongne, qui s’estoient logiez et approchiez d’icelle ville, en intencion de l’assegier, les gens dudit de Valois furent tellement contrains de retourner, que plusieurs d’iceulz ne eurent mie loisir de rentrer dedens la ville, et se bouterent les aucuns d’iceulz dedens la riviere joingnant des murs, en peril de leur vie ; les autres demourerent prisonniers dudit messire Jehan de Lucembourg et des gens dudit duc de Bourgongne, qui, entre les autres, y prindrent et tiennent prisonniere la femme que les gens dudit messire Charles appellaient la Pucelle, qui avoit chevaucié en armes avec eulz, et avoit esté présent à l’assault et desconfiture des Angloys qui tenoient les bastides devant Orleans, et qui tenoient la ville de Jargueau et autres villes et forteresses2779.

Il fut aussi envoyé des relations de cet événement dans les provinces de l’obéissance du duc de Bourgogne. On en a trouvé une dans les archives de la cour des comptes de Brabant, assez curieuse à parcourir ; on y lit, entre autres choses, le passage suivant qui 136infirme singulièrement l’assertion de plusieurs écrivains2780, que Jeanne d’Arc ne se servait jamais de son épée, et se mêlait au combat sans y prendre part.

Combien que ladicte Jehanne la Pucelle portast armes et complet harnioiz de guerre, pareillement que les plus hardis et meillieurs chevaliers de la compaigne, et qu’elle tuast et frappast d’espee gens d’armes et autres, ce nonobstant, la greigneur (plus grande) partie du peuple de France, et gens de stat (d’état), créoyent et adjoustoient plaine foy et créance en icelle Pucelle, cuidans et maintenans fermement que ce feust une chose de par Dieu ; et tellement qu’elle estoit cappitaine et chief de guerre de la greigneur partie des plus grans seigneurs et autres chiefs de guerre de la compaignie du dit Dalphin (le roi Charles), et avec eulx fist plusieurs armées par l’espace d’un an et demy, ou environ2781.

Malgré l’esprit d’animosité qui règne dans ces paroles, le rédacteur bourguignon ou flamand de cette relation ne peut, comme on voit, s’empêcher de rendre justice à la valeur de l’héroïne 137française, et convient de la considération et du respect dont elle jouissait dans le parti du roi Charles. On fit, au reste, des réjouissances publiques, à l’occasion de sa prise, dans le petit nombre de villes restées dévouées au parti anglais. Les Parisiens allumèrent des feux de joie, et firent chanter le Te Deum dans la basilique métropolitaine de Notre-Dame2782. Un grand nombre de prédicateurs se déchaînèrent sans honte contre la libératrice de la France, l’accusèrent d’impiété, de magie, et lancèrent contre elle, du haut de la chaire de vérité, tous les traits du mensonge et de la calomnie2783.

Je ne veux pas terminer ce livre sans répandre quelques rayons du flambeau de la critique sur une question qui me semble avoir été traitée jusqu’à présent d’une manière un peu superficielle.

La part que put avoir Guillaume de Flavy au malheur de la Pucelle, est un de ces problèmes dont abonde l’histoire de cette héroïne. Plusieurs historiens ont affirmé trop légèrement qu’il était coupable de sa prise ; quelques autres, avec non moins de légèreté peut-être, l’en ont déclaré innocent2784.

138Cette perfidie n’est point avérée, (dit Villaret). On ne trouve aucune particularité qui puisse appuyer cette opinion dans le procès manuscrit qui contient toutes les actions de la vie de Jeanne jusqu’au moment de sa captivité ; elle n’aurait certainement pas manqué de se plaindre du gouverneur, s’il était vrai qu’il l’eût si lâchement trahie.

Rien n’est moins fondé que ce raisonnement. Dans tout le cours de ses interrogatoires, Jeanne d’Arc, parlant devant des ennemis de la France, se montre attentive à ne rien dire qui puisse nuire à la gloire de son parti. Elle tait, elle dissimule, avec un soin infiniment remarquable, plusieurs circonstances qui ne faisaient honneur ni à Charles VII, ni à ses généraux. Il ne lui échappe aucune plainte sur les torts prouvés dont ils s’étaient rendus coupables envers elle. Pourquoi, d’ailleurs, Jeanne d’Arc aurait-elle accusé Flavy ? la trahison de ce capitaine avait-elle le moindre rapport avec le procès ? pouvait-elle savoir si c’était par son ordre que la barrière avait été fermée ? et quand même elle l’aurait soupçonné, avertie depuis longtemps par ses voix qu’elle devait être bientôt prise, ne devait-elle pas considérer ce gouverneur comme l’instrument passif de la volonté 139du ciel ? Lenglet ne se montre pas meilleur logicien.

Flavy, (dit-il), fut poursuivi à cette occasion, mais il évita la punition faute de preuves. L’histoire cependant rapporte qu’il en reçut la peine de la part de sa propre femme, avec laquelle il vivait très-mal, et qui le fit mourir ; crime dont cette femme reçut l’abolition, après avoir suffisamment prouvé que son mari avait résolu la mort de cette vertueuse fille, et qu’il avait promis au sieur de Luxembourg de la lui livrer ; convention qui, selon la déposition de la Pucelle, ne paraît guère probable, puisque, de son aveu, elle fut prise le jour qu’elle entra dans Compiègne.

Il faudrait donc supposer, (ajoute Villaret), que Flavy, qui n’était point prévenu de son arrivée, aurait fait son traité avec le comte de Ligny (Jean de Luxembourg) ce jour-là même.

Cela n’est nullement nécessaire à supposer. Villaret aurait dû nous dire où il a trouvé que Flavy n’attendait pas la Pucelle. Partie de Compiègne peu de temps auparavant, n’est-il pas très-probable qu’elle avait assuré ce gouverneur d’un prompt retour ? Dès lors, quelle nécessité pouvait obliger Flavy d’attendre son arrivée pour traiter avec Jean de Luxembourg ? Mais accordons à Lenglet Du Fresnoy et à Villaret que Flavy n’avait pu négocier avec les ennemis la perte de la Pucelle : s’ensuivra-t-il qu’il fut innocent 140de son malheur ? N’avait-il pu vouloir la perdre sans y être poussé par l’appât du gain ? La haine, la jalousie, ne suffisaient-elles pas pour l’y déterminer, sans en prévenir les assiégeants, sans leur rien promettre, sans même avoir avec eux aucune intelligence ? Quel était ce Flavy ? Le passage suivant d’un chroniqueur de ce temps nous l’apprendra. En l’année 1452, quelques jours après l’occupation de la ville de Bordeaux par l’armée française,

le lieutenant du roy (Jean, bâtard d’Orléans, comte de Dunois), fit faire un gibet tout neuf pour pendre cinq compaignons de l’ost dudict lieutenant, lesquelz, en faveur de Guilleaume de Flavy, avoient navré à mort messire Pierre de Louvain, chevalier au service du roy, et l’avoient espié plusieurs journées pour le tuer. Et disoit on que ce faisoient faire messires Charles, Hector et Raoul de Flavy, chevaliers et frères dudit Guilleaume de Flavy, gouverneur de Compiegne, lequel Guilleaume, certain temps auparavant, avoit esté meurdry par son barbier, qui luy avoit coppé la gorge à la requeste de la femme dudit messire Guilleaume ; et après qu’il luy eut coppé la gorge en une place entre Noyon et Compiegne, où il se tenoit communément, icelle dame print un coussin, et luy meit sur le visaige, et l’estouffa. Assez tost après, icelluy messire Pierre de Louvain 141vint au chasteau, et emmena la femme de Guilleaume, laquelle tost après il espousa. Icelluy Guilleaume en son temps avoit toujours esté tenant le party du roy, vaillant homme de guerre, mais le plus thirant et faisant plus de thirannies et horribles crimes qu’on peut faire, comme prendre filles malgré tous ceulx qui en vouloient parler, les violer, faire morir gens sans pitié, et les rouer. Entre les aultres, il avoit fait mourir le père de sa femme ; et combien qu’il fust vieil et de LX ans, fort gros, et sa femme belle et jeusne de XX à XXXIII ans, si avoit il tousjours des aultres neuves filles qu’il maintenoit en adultère ; et avec ce, menaçoit souvent sa femme, qui paraventure fut cause de sa mort2785.

Un pareil homme devait exciter par sa conduite l’indignation de la chaste Jeanne d’Arc ; on a vu qu’elle ignorait l’art de dissimuler l’aversion et le mépris qu’on lui inspirait ; celle qui, n’étant encore qu’une petite paysanne inconnue, osa faire connaître au duc de Lorraine qu’elle désapprouvait les manières d’agir de ce prince envers son épouse, ne dut pas, au faîte des honneurs et de l’autorité militaire, garder beaucoup de ménagements pour un simple commandant de place. Il me semble qu’il 142n’en faut pas davantage pour expliquer la haine de Flavy : d’après ce qu’on vient de lire, un crime de plus devait peu coûter à un tel homme pour satisfaire sa vengeance.

Toutefois, (continue le même chroniqueur), à cause que sa mort fut villaine et deshonneste, il en desplaisoit à ses frères, et pourchassoient ce qu’ilz pouvoient faire par justice que sa femme fust arse (brûlée) ; mais oncques n’en peurent avoir raison à leur voulenté.

Pour que les frères d’un capitaine qui avait toute sa vie combattu dans le parti du roi, et qui avait défendu la ville de Compiègne avec tant de valeur, ne pussent obtenir la punition de ses meurtriers, ne fallait-il pas qu’un grand motif s’opposât à cet acte de justice ? Le chroniqueur ne fait pas connaître ce motif ; mais, comme je l’ai dit plus haut, on le trouve indiqué dans d’autres historiens. Pierre de Louvain n’était pas un personnage assez considérable pour que son crédit seul pût mettre la femme qu’il avait épousée, à couvert de la punition qu’elle avait encourue. Concluons de tout ce que nous venons de dire, qu’il n’est pas prouvé que Guillaume de Flavy eût trahi la Pucelle ; mais que la fausseté, encore moins l’impossibilité de ce crime, n’est pas non plus, à beaucoup près, démontrée.

Notes

  1. [2606]

    Alain Chartier, Chroniques de Charles VII. Jacques le Bouvier, dit Berry, héraut d’armes, Histoire chronologique des roys Charles VI et Charles VII.

  2. [2607]

    Martial d’Auvergne, Vigiles de Charles VII.

  3. [2608]

    Villaret place, en outre, le siège de La Charité avant la prise de Saint-Pierre-le-Moûtier.

  4. [2609]

    Déposition de Jean d’Aulon.

  5. [2610]

    Il était beau-frère de La Trémoille, selon Alain Chartier.

  6. [2611]

    Déposition de Jean d’Aulon.

  7. [2612]

    Jean Chartier, Histoire de Charles VII, ne fait que l’indiquer en ces mots :

    Ilz allèrent devant une ville nommée S. Pierre du Monstier ; laquelle ils prindrent d’assault.

  8. [2613]

    Déposition de Jean d’Aulon.

  9. [2614]

    Déposition de maître Renaud Thierry.

  10. [2615]

    Interrogatoire du 3 mars 1430.

  11. [2616]

    Monstrelet.

  12. [2617]

    Monstrelet.

  13. [2618]

    Abrégé d’Histoire chronologique, par un auteur anonyme et contemporain, dans le Recueil de Godefroy.

  14. [2619]

    Interrogatoire du 3 mars 1430.

  15. [2620]

    Interrogatoire du 13 mars 1430, deuxième interrogatoire du 15 mars 1430.

  16. [2621]

    Alain Chartier, Chroniques de Charles VII.

  17. [2622]

    Interrogatoire du 3 mars 1430.

  18. [2623]

    Alain Chartier ; Jacques Berry, dit Bouvier.

  19. [2624]

    Alain Chartier.

  20. [2625]

    Jean Chartier.

  21. [2626]

    Abrégé d’Histoire chronologique, par un auteur anonyme et contemporain.

  22. [2627]

    Jean Chartier.

  23. [2628]

    Alain Chartier.

  24. [2629]

    Jacques Bouvier, dit Berry.

  25. [2630]

    Alain Chartier.

  26. [2631]

    Idem.

  27. [2632]

    Abrégé d’Histoire chronologique, par un auteur anonyme et contemporain

  28. [2633]

    Idem.

  29. [2634]

    Alain Chartier. Jean Chartier avoue aussi que les Français perdirent la plus grant part de leur artillerie.

  30. [2635]

    Monstrelet.

  31. [2636]

    Chroniques de Flandre.

  32. [2637]

    Monstrelet.

  33. [2638]

    Chroniques de Flandre.

  34. [2639]

    On peut consulter à cet égard les Mémoires d’Olivier de la Marche, et l’ouvrage de George Chastelain, Déclaration de tous les haults faicts et glorieuses adventures du duc Philippe de Bourgongne, dit le Grand Lyon, manuscrits de lu Bibliothèque du Roi, n° 9837.

  35. [2640]

    Villaret, Histoire de France, t. XIV.

  36. [2641]

    Monstrelet.

  37. [2642]

    Legrand d’Aussy, en ses Notes sur les Fabliaux.

  38. [2643]

    Tous ces détails sont tirés de la Chronique de Monstrelet.

  39. [2644]

    Registres du parlement, vol. XV, à la date des 8 et 27 février 1429.

  40. [2645]

    Journal d’un bourgeois de Paris ; Monstrelet.

  41. [2646]

    Idem.

  42. [2647]

    Monstrelet.

  43. [2648]

    Monstrelet.

  44. [2649]

    Alain Chartier, Chroniques de Charles VII.

  45. [2650]

    Jean Chartier, Histoire de Charles VII.

  46. [2651]

    Alain Chartier, Chroniques de Charles VII.

  47. [2652]

    Jean Chartier, Histoire de Charles VII.

  48. [2653]

    Alain Chartier.

  49. [2654]

    Idem.

  50. [2655]

    Martial d’Auvergne, Vigiles de Charles VII.

  51. [2656]

    Alain Chartier.

  52. [2657]

    Jean Chartier.

  53. [2658]

    Interrogatoire du 10 mars 1430.

  54. [2659]

    Sa déposition.

  55. [2660]

    Alain Chartier.

  56. [2661]

    Journal d’un bourgeois de Paris.

  57. [2662]

    Villaret, Histoire de France, t. XIV.

  58. [2663]

    Journal d’un bourgeois de Paris.

  59. [2664]

    Idem.

  60. [2665]

    Registres du parlement, vol. XV.

  61. [2666]

    Interrogatoire du 10 mars 1430.

  62. [2667]

    Idem.

  63. [2668]

    Interrogatoire du 10 mars 1430.

  64. [2669]

    Idem.

  65. [2670]

    Interrogatoire du 13 mars 1430.

  66. [2671]

    Idem.

  67. [2672]

    Monstrelet.

  68. [2673]

    Aubin-Louis Millin, Antiquités nationales, t. IV, p. 5.

  69. [2674]

    Registres du parlement, vol. XV.

  70. [2675]

    Registres du parlement ; Journal d’un bourgeois de Paris.

  71. [2676]

    Registres du parlement.

  72. [2677]

    Journal d’un bourgeois de Paris.

  73. [2678]

    Journal d’un bourgeois de Paris.

  74. [2679]

    Monstrelet.

  75. [2680]

    Rec. de Bollandus ; Mezerai, Histoire de France

  76. [2681]

    Journal d’un bourgeois de Paris.

  77. [2682]

    Idem.

  78. [2683]

    Idem.

  79. [2684]

    L’abbé Lebœuf, Histoire du diocèse de Paris, t. V, p. 182.

  80. [2685]

    Actes de Rymer, t. X, p. 159, édition de 1727.

  81. [2686]

    Journal d’un bourgeois de Paris.

  82. [2687]

    Jean Chartier, Histoire de Charles VII.

  83. [2688]

    Interrogatoire du 3 mars 1430.

  84. [2689]

    Déposition de Jean d’Aulon.

  85. [2690]

    Interrogatoires des 27 février, et 10 mars 1430.

  86. [2691]

    Interrogatoire du 10 mars 1430.

  87. [2692]

    Interrogatoire du 27 février 1430.

  88. [2693]

    Interrogatoire du 10 mars 1430.

  89. [2694]

    Jean Chartier, Histoire de Charles VII.

  90. [2695]

    Idem.

  91. [2696]

    Interrogatoire du 3 mars 1430.

  92. [2697]

    Jean Chartier, Histoire de Charles VII.

  93. [2698]

    Monstrelet.

  94. [2699]

    Monstrelet.

  95. [2700]

    Interrogatoire du 14 mars 1430.

  96. [2701]

    Jean Chartier, Histoire de Charles VII.

  97. [2702]

    Jean Chartier ; Monstrelet.

  98. [2703]

    Idem.

  99. [2704]

    Monstrelet.

  100. [2705]

    Jean Chartier ; Monstrelet.

  101. [2706]

    Interrogatoire du 14 mars 1430.

  102. [2707]

    La grosse latine du procès de condamnation porte : Magistrum hospicii ad Ursum ; maître d’auberge à l’enseigne de l’Ours. (C’était peut-être un des individus compromis par les révélations du carme Pierre d’Allée.)

  103. [2708]

    Interrogatoire du 14 mars 1430.

  104. [2709]

    Monstrelet.

  105. [2710]

    Villaret, Histoire de France, t. XIV.

  106. [2711]

    Monstrelet.

  107. [2712]

    Alain Chartier.

  108. [2713]

    Monstrelet.

  109. [2714]

    Alain Chartier.

  110. [2715]

    Monstrelet.

  111. [2716]

    Alain Chartier.

  112. [2717]

    Alain Chartier.

  113. [2718]

    Interrogatoire du 3 mars 1430.

  114. [2719]

    Idem.

  115. [2720]

    Idem.

  116. [2721]

    Monstrelet.

  117. [2722]

    Interrogatoire du 13 mars 1430.

  118. [2723]

    Monstrelet.

  119. [2724]

    Alain Chartier.

  120. [2725]

    Monstrelet.

  121. [2726]

    Monstrelet.

  122. [2727]

    Monstrelet.

  123. [2728]

    Jean Chartier.

  124. [2729]

    Premier interrogatoire du 14 mars 1430.

  125. [2730]

    Interrogatoire du 10 mars 1430.

  126. [2731]

    Jean Chartier.

  127. [2732]

    Jean et Alain Chartier.

  128. [2733]

    Alain Chartier.

  129. [2734]

    Jean et Alain Chartier.

  130. [2735]

    Alain Chartier.

  131. [2736]

    Journal d’un bourgeois de Paris.

  132. [2737]

    Monstrelet.

  133. [2738]

    Interrogatoire du 10 mars 1430.

  134. [2739]

    Premier volume, fol. 391, des registres noirs de la Chambre des comptes de Brabant, dont les archives, conservées à Bruxelles, furent examinées, en 1747, par M. d’Esnans, commissaire nommé par arrêt du conseil d’état, à l’examen des archives des pays conquis. — Voyez, à la Bibliothèque du Roi, le Ier vol., p. 110, des manuscrits de M. d’Esnans, conservés dans plusieurs cartons.

  135. [2740]

    Pontus Heuterus, d’après George Chastelain.

  136. [2741]

    Interrogatoire du 27 février 1430.

  137. [2742]

    Interrogatoire du 10 mars 1430.

  138. [2743]

    Premier volume, fol. 391, des registres noirs de la Chambre des comptes de Brabant.

  139. [2744]

    Monstrelet.

  140. [2745]

    Interrogatoire du 10 mars 1430.

  141. [2746]

    Monstrelet.

  142. [2747]

    Jean Chartier.

  143. [2748]

    Interrogatoire du 10 mars 1430.

  144. [2749]

    Monstrelet.

  145. [2750]

    Interrogatoire du 10 mars 1430.

  146. [2751]

    Idem.

  147. [2752]

    Monstrelet. — On dirait que le Tasse avait sous les yeux le récit de cet auteur, quand il peignit de la manière suivante la retraite de Clorinde vers les murs de Solime : Enfin elle se retire avec sa troupe qui fuit ; mais souvent elle présente le front aux chrétiens, souvent elle les attaque : elle se tourne, se retourne, fuit et poursuit tour-à-tour : ce n’est ni une fuite, ni une victoire. Tel, dans un vaste cirque, on voit un fier taureau combattre contre des chiens : s’il leur présente les cornes, ils se retirent ; s’il fuit, tous reviennent sur lui plus hardis et le poursuivent. (Jérusalem délivrée, chant III, octaves 31 et 32.)

  148. [2753]

    Interrogatoire du 10 mars 1430.

  149. [2754]

    Jean Chartier.

  150. [2755]

    Interrogatoire du 10 mars 1430.

  151. [2756]

    Monstrelet.

  152. [2757]

    Registres du parlement, vol. XV.

  153. [2758]

    Monstrelet.

  154. [2759]

    Pontus Heuterus, d’après George Chastelain.

  155. [2760]

    Interrogatoire du 10 mars 1430.

  156. [2761]

    Jean Chartier et Jacques le Bouvier, dit Berry.

  157. [2762]

    Jean Chartier.

  158. [2763]

    Jacob. Meyerus, lib. XV Annalium Flandriæ ; Naucler, en sa Chronique ; Isaac de Larrey, Histoire d’Angleterre.

  159. [2764]

    Voyez Lenglet Du Fresnoy, Histoire de Jeanne d’Arc.

  160. [2765]

    Hume, History of England.

  161. [2766]

    Hume, History of England ; Stowe, p. 371.

  162. [2767]

    Interrogatoire du 10 mars 1430.

  163. [2768]

    Pontus Heuterus, d’après George Chastelain.

  164. [2769]

    Monstrelet.

  165. [2770]

    Alain Chartier.

  166. [2771]

    Pontus Heuterus, d’après George Chastelin ; Monstrelet.

  167. [2772]

    Monstrelet.

  168. [2773]

    Interrogatoire du 31 février 1430.

  169. [2774]

    Interrogatoire du 10 mars 1430.

  170. [2775]

    Monstrelet.

  171. [2776]

    Jacques Bouvier, dit Berry, Histoire de Charles VII.

  172. [2777]

    Villaret, Histoire de France, t. XV.

  173. [2778]

    Martial d’Auvergne, Vigiles de Charles VII.

  174. [2779]

    Registres du parlement, vol. XV.

  175. [2780]

    Lenglet Du Fresnoy, Histoire de Jeanne d’Arc ; M. de L’Averdy, t. III des Notices des manuscrits de la Bibliothèque du Roi.

  176. [2781]

    Premier volume des registres noirs, fol. 391, des archives de la Chambre des comptes de Brabant à Bruxelles.

  177. [2782]

    Lenglet Du Fresnoy ; Villaret ; Hume, History of England.

  178. [2783]

    Lenglet Du Fresnoy.

  179. [2784]

    Lenglet Du Fresnoy, Histoire de Jeanne d’Arc ; Villaret, Histoire de France, t. XV ; Daniel, Histoire de France.

  180. [2785]

    Mémoires de Duclercq, dans la Collection universelle des Mémoires particuliers relatifs à l’Histoire de France.

page served in 0.124s (3,7) /