Tome 2 : Livre VI
325Livre VI Depuis le sacre de Charles VII, jusqu’à son retour à Gien.

La renommée de Jeanne d’Arc avait déjà franchi les limites de la France, et commençait à faire l’entretien des nations étrangères. Sa personne, son caractère, ses prophéties, les moindres circonstances de ses exploits, étaient l’objet de la curiosité la plus avide, et ne tardèrent pas à occuper l’Europe entière. Henri, surnommé de Gorinchem ou de Gorcum, du nom d’une ville opulente située sur la Linge et la Meuse, à 5 lieues à l’est de Dordrecht et à 13 lieues au sud d’Amsterdam, fut un des premiers qui écrivirent sur ce sujet. Ce théologien hollandais, et par conséquent sujet du duc de Bourgogne, ne pouvait s’exprimer sur le compte du roi Charles et de la jeune inspirée que d’une manière infiniment circonspecte ; mais ce qu’il rapporte de favorable à la Pucelle n’en est que plus précieux à recueillir :
Une jeune fille, (dit-il), qui faisait paître les troupeaux dans les champs, fut présentée au fils du roi Charles VI (ad regis Caroli VI 326fillum accessit), et l’assura qu’elle était envoyée de Dieu pour remettre tout son royaume sous son obéissance. Pour empêcher toutefois que sa démarche ne fût regardée comme une audacieuse imposture, elle révéla des choses secrètes dont ni elle ni aucun autre ne pouvaient avoir connaissance par une voie naturelle. Dès qu’on eut agréé ses services, elle se fit couper les cheveux, se revêtit d’habits militaires, et monta à cheval, armée seulement de son étendard. On remarque en elle ces talents supérieurs dont les généraux les plus habiles ne sont redevables qu’à une longue expérience. Non-seulement elle enhardit ceux qui combattent avec elle ; mais encore elle décourage et abat les forces de l’ennemi (tunc quoque sui efficiuntur animosi, et contra vero adversarii timidi, quasi viribus destitua). Est-elle descendue de cheval, elle reprend l’habit de son sexe, et fait paraître une admirable simplicité de conduite, une innocence que rien n’égale ; elle ignore même entièrement les choses ordinaires de la vie. On assure qu’elle a toujours conservé sa virginité, et qu’à une extrême sobriété elle joint une parfaite modestie ; que, pénétrée d’une véritable piété, elle empêche non-seulement les meurtres inutiles, mais encore les pillages et les violences qu’on pourrait exercer sur les peuples qui se soumettent au parti 327qu’elle sert. C’est ce qui porte toutes les villes à jurer fidélité au fils du roi (regio filio). Aussi croit-on généralement qu’elle est envoyée de Dieu pour opérer par le secours céleste les actes qu’on ne pourrait attendre d’un courage purement humain2206.
On voit percer dans ce récit, au milieu des témoignages favorables que Henri de Gorinchem est obligé de rendre à la Pucelle, l’esprit dominant du parti bourguignon, contraire encore à Charles VII et à ses adhérents. Il évite avec soin de lui donner le titre de roi ; il n’ose le désigner que comme fils du roi Charles VI : c’était une marque de déférence qu’en qualité de sujet du duc de Bourgogne, Henri de Gorinchem croyait devoir aux ressentiments de ce prince. Dans la deuxième partie de sa dissertation il paraît même incliner vers un sentiment moins favorable à la Pucelle. Ce qui l’embarrasse le plus, et ce qu’il paraît vouloir condamner, est son changement 328d’habits, qui lui semble contraire à la modestie du sexe et aux préceptes du Deutéronome. Il ne va pas jusqu’à en examiner le motif ; il ne l’ose peut-être pas.
Il prévoyait sans doute, (observe Lenglet Du Fresnoy), ce qui est arrivé à plusieurs personnes, qui, pour avoir refusé de se déclarer contre cette fille, ont été obligées, pour fuir la persécution, de s’expatrier elles-mêmes plutôt que de se laisser ou chasser ou arrêter par le parti ennemi, qui voulait qu’on adoptât jusqu’aux excès de sa passion2207.
Tandis que l’Europe retentissait du bruit de sa gloire, l’humble Jeanne d’Arc n’aspirait plus qu’au repos de la solitude et aux avantages de l’obscurité.
Quels que fussent les motifs qui la portèrent à demander sa retraite, il est certain qu’elle fit à ce sujet les plus vives instances, et qu’elle ne céda qu’aux ordres du roi et aux prières de la plupart des seigneurs, qui avaient éprouvé d’une manière trop sensible combien sa présence encourageait les troupes. Forcée de céder aux volontés de son souverain, on la vit depuis ce moment s’abstenir d’opposer son avis à celui des ministres ou des généraux, liberté qu’elle s’était presque toujours donnée jusqu’alors. Elle se contenta dans la suite de 329partager les travaux des plus dangereuses expéditions, et de s’exposer la première. Peut-être par cette conduite voulait-elle éteindre les sentiments de jalousie qu’avaient excités ses services. Ils étaient trop grands pour n’être pas enviés2208.
(Vers le 21 juillet) De Corbeny le roi et son armée se rendirent devant Vailly, petite ville fermée, située dans la vallée et à quatre lieues de Soissons2209.
Les habitans de ladicte ville de Vailly luy feirent obéissance, et le receurent grandement bien, selon leur povoir2210.
Partie de l’armée se logea dans la ville, partie campa aux environs2211. On y demeura tout ce jour, le roi voulant attendre le retour des hérauts qu’il avait envoyés à Laon et à Soissons sommer les habitants de se soumettre à son obéissance2212. Bientôt les députés de Soissons arrivèrent dans son camp, et lui présentèrent les clefs de leur ville2213. La ville de Laon, place très-forte, et par sa situation, et par les remparts dont elle était alors entourée, ne tarda pas à imiter cet exemple2214, si même elle ne l’avait prévenu. Une chronique assure que ses députés étaient venus trouver le roi à Corbeny, 330et lui offrir les hommages de leur cité au tombeau du royal anachorète2215. Charles se rendit d’abord à Soissons,
où il fut receu à très grant joye de tous ceulx de la cité, qui moult l’aimoyent, et desiroyent sa venue2216. Il y séjourna trois jours, et son ost tant dans la ville qu’es environs2217.
Cependant plusieurs divisions de l’armée royale parcouraient en même temps les provinces voisines, et soumettaient un grand nombre de villes à l’obéissance du roi. Charles reçut à Soissons les très joyeuses nouvelles
que Provins, Coulommiers, Crécy-en-Brie et plusieurs autres places très-importantes avaient volontairement reconnu son autorité2218.
Voulant récompenser le zèle infatigable, le constant attachement et le dévouement intrépide du célèbre La Hire, il l’éleva à la dignité de bailli de Vermandois à la place de messire Collard de Mailly, qui occupait auparavant cette charge en vertu de la nomination du roi anglais2219.
(Vers le 24 juillet) On se dirigea ensuite sur Château-Thierry, où s’étaient retirés le seigneur de Châtillon, Jean 331de Croy, Jean de Brimeu,
et aucuns aultres nobles grans seigneurs de la partie du duc de Bourgongne,
avec la garnison de Reims2220 et de quelques autres villes. Cette place était alors très-forte2221, et il était probable qu’elle opposerait une vive résistance.
Jeanne d’Arc éprouvait une horreur invincible pour ces femmes sans pudeur, qui, oubliant tous les devoirs de leur sexe, osent s’attacher à la suite des armées, offrent aux soldats le spectacle de leur dépravation, semblent se disputer le prix de l’opprobre et de l’infamie, et excitent souvent entre des hommes grossiers et féroces les débats les plus sanglants et les plus honteux. Elle leur avait formellement interdit son approche2222 ; elle défendait aux soldats de les laisser pénétrer dans le camp ; elle poussait le scrupule jusqu’à ne pouvoir souffrir dans l’armée celles qui, moins coupables et moins avilies, ne se vendent qu’à un seul homme. Comme on approchait de Château-Thierry, une de ces dernières, qui était la maîtresse d’un homme d’armes, s’offrit à ses yeux, montée sur un des chevaux de cet homme. Saisie d’indignation à cette vue, la guerrière sainte tira son épée, et poursuivit cette femme de toute la vitesse de son coursier : elle ne tarda pas à l’atteindre ; 332mais réprimant aussitôt sa colère à la vue de l’effroi peint dans tous les traits de cette malheureuse, elle s’abstint de la frapper ; la pitié succédant même à l’indignation, elle lui adressa les exhortations les plus touchantes, lui reprochant avec douceur l’irrégularité de sa conduite, et lui donna plusieurs avis charitables.
— Ne vous trouvez plus désormais, lui dit-elle, en la compagnie des hommes d’armes ; autrement je serais forcée de vous faire du déplaisir2223.
Les seigneurs renfermés dans Château-Thierry s’effrayèrent à la vue de la division de l’armée française, qui, conduite par la Pucelle, s’avançait vers leurs murs. Le bruit courut parmi la garnison, comme on l’avait prétendu à Troyes, qu’on venait de prendre des papillons dans l’étendard de la guerrière2224, et, vraie ou fausse, cette circonstance, qui paraîtrait aujourd’hui si indifférente, avait ajouté, on ne sait trop pourquoi, à la persuasion où l’on était que des êtres surnaturels combattaient avec la jeune inspirée. Et
tant pour ce qu’ilz sentoient la communaulté (le peuple) enclinez à faire obéissance au roy Charles, comme pour ce qu’ilz n’attendoient mie brief secours, et n’estoient mie pourveuz à leur plaisir,
les capitaines demandèrent 333à capituler2225. Sur ces entrefaites on vint annoncer que les Anglais s’avançaient en grand nombre dans l’intention de combattre l’armée du roi ; cette nouvelle, en un instant répandue dans le camp, y causa une sorte de tumulte. Jeanne seule, toujours inaccessible à la crainte, parvint à rétablir l’ordre parmi les troupes, en les engageant à ne pas s’effrayer et en les assurant que les Anglais ne venaient point. L’événement prouva en effet que ce n’était qu’une fausse alarme2226. On reprit la négociation, et il fut conclu que la garnison se retirerait librement avec armes et bagages. Et ainsi
rendirent et restituèrent icelle forte ville et chastel en l’obeyssance du roy Charles […] si s’en allèrent à Paris devers le duc de Bethfort, qui lors faisoit moult grant assemblée de gens d’armes, pour aller combactre encontre le roy Charles et sa puissance2227.
(Vers le 25 juillet)Le roi arriva bientôt après à Château-Thierry. Jeanne d’Arc, comme il est naturel à toutes les âmes tendres, conservait un vif attachement pour le pays qui l’avait vue naître ; elle profita du court espace de temps pendant lequel l’armée séjourna à Château-Thierry pour solliciter 334du roi que les habitants des villages de Greux et de Domrémy fussent exemptés
de toutes tailles, aydes, et subventions.
Charles VII consentit gracieusement à sa demande. Les lettres-patentes qu’il fit expédier à cet effet à Château-Thierry le dernier juillet 1429, signées par le roi en son conseil, Budé
, portent expressément que cette grâce est accordée à ces deux villages en faveur de la Pucelle. La sentence donnée le même jour pour l’entérinement de ces patentes, par le sieur Regnault de Bouligny, alors receveur général et conseiller du roi sur le fait et gouvernement de toutes ses finances, est signée N. Continelles.
Les habitants de Greux et de Domrémy ayant, par la suite, été troublés dans la jouissance de ce privilège, Charles VII, par lettres-patentes données à Chinon, le 6 février 1459, signées par le roi à la relation de son conseil, Continelles
, manda de les y conserver et maintenir
, conformément à la teneur des patentes de 1429, en faveur, dit-il,
de ladite Pucelle, native d’icelle parroisse, et en laquelle sont ses parens.
Ces secondes lettres-patentes furent vérifiées et exécutées par sentence des élus de Langres du premier avril 1459.
Cette exemption d’impôts a été maintenue par tous les rois successeurs de Charles VII, jusqu’à Louis XIII inclusivement. Les lettres de confirmation 335de ce prince furent données à Paris, au mois de juin 1610, vérifiées et registrées en la cour des aides à Paris, le 28 du même mois, sur le vu des premières patentes de Charles VII, des lettres confirmatives des rois ses successeurs, et sur les extraits des registres de la chambre des comptes de Paris, où l’on voyait au registre des comptes des élections de Chaumont, à l’article de la paroisse de Greux et de Domrémy, depuis l’année 1598 jusqu’à l’année 1608, la recette laissée en blanc, et ces mots écrits pour explication :
À cause de la Pucelle ;
ce qui a continué à s’observer jusqu’à la révolution, les registres des tailles de l’élection de Chaumont portant toujours à cet article :
Néant : la Pucelle.
De Château-Thierry, le roi se rendit à Provins, où il demeura trois ou quatre jours2228, selon une chronique, et huit ou neuf jours au moins, soit dans cette ville, soit dans les environs, selon mon calcul : ce qui me ferait soupçonner une erreur du copiste en cet endroit ;
Et quant ceulx des villages de Paris à l’entour sceurent comment ilz (les Armagnacs) conquestoient ainsi pays, ilz laissèrent leurs maisons et apporterent leurs biens es bonnes villes, et soierent leurs blez avant qu’ilz feussent meurs, et apportèrent à la bonne ville. […] 336Et ceulx de Paris moult avoient grant paour ; car nul seigneur n’y avoit2229.
Cependant le régent anglais, parti de Paris vers le 18 juillet,
pour tirer entre Normandie et Picardie, tant pour faire avancer les Angloyz estant en Normandie, hors les garnisons, comme pour aler au devant de mon dit seigneur le cardinal2230,
revint en toute hâte rassurer les Parisiens effrayés des progrès rapides de l’armée royale (Lundi 25 juillet). Voici comment s’exprime à ce sujet le greffier-rédacteur des registres du parlement :
Lundi, XXVe jour de juillet, le cardinal d’Excestre (ou de Winchester), qui estoit nouvellement passé la mer avec grant nombre de gens d’armes et archiers d’Angleterre jusques au nombre de cinq mille ou environ, en intencion de aler à l’encontre des Boemiens et autres heretiques, vint et entra à Paris avec le duc de Bedford, son nepveu, regent, acompagniez desdiz gens d’armes et archiers et d’autres, attendans la venue, ayde ou assistance, du duc de Bourgongne, qui avoit fait et faisoit grant mandement de gens d’armes ses subjez et alyez, en intencion de 337resister et combactre messire Charles de Valois et ses gens d’armes, qui nagaires avoient esté reçuz à Troies, à Chaalons, à Reins, à Laon, et en plusieurs autres villes de ce royaume nagaires à lui desobeissans, si comme on disoit De intentione judicet Deus2231.
Le bourgeois de Paris rapporte ainsi dans son Journal l’arrivée du régent et du cardinal :
Le jour de Saint Jacques en juillet (le 25) furent (les Parisiens) ung pou reconfortez ; car ce jour vint à Paris le cardinal de Vincestre et le regent de France, et avoient en leur compaignie foison de gens d’armes et archiers bien environ quatre mille, et le sire de l’Isle Adam, qui en avoit de Picards bien environ sept cents, sans la commune de Paris.
Une autre chronique ne porte également le nombre des troupes arrivées au secours du duc de Bedford qu’à
quatre mille Angloyz que son oncle le cardinal d’Angleterre avoit amenez de delà la mer, soubs couleur de les mener contre les Boesmes herectiques ; mais mentant ses promesses, les mist en besongne contre les Françoys très vraiz chrestiens, combien qu’ilz eussent esté soubsdoiez de l’argent de l’Eglise2232.
338Le temps qui s’écoula du 25 juillet au 3 août fut sans doute employé par le roi Charles à mettre des officiers et à réorganiser l’administration dans les places qui se rendaient en foule à son obéissance, et par le duc de Bedford à conclure avec le cardinal de Winchester l’arrangement en vertu duquel il pourrait disposer de l’armée rassemblée pour la croisade. Tout étant réglé et convenu entre eux, l’oncle et le neveu se séparèrent, en apparence également contents l’un de l’autre.
Ce jour (mercredi 3 août) le cardinal d’Excestre (ou de Winchester) se parti de Paris accompaignié seulement de ses familiers domestiques, pour aler et estre à Rouan, et laissa à Paris grant nombre de gens d’armes et de trait, qu’il avoit nagaires amenez à Paris. Qui lendemain partirent avec le duc de Bedford nepveu dudit cardinal, regent, pour l’accompaignier, et pour combactre les ennemis, qui estoient au païs de Brie et environ en plusieurs villes et forteresses qu’ilz avoient nouvellement recouvréez, et y avoient trouvé assez prompte obéissance, sans y faire assault ou effort de armes, ou de guerre2233.
Le duc alla d’abord à Corbeil, où s’étaient rendus les débris de son armée, et se dirigea de là sur Melun, où les troupes de Normandie 339s’étant réunies à lui, il se vit à la tête de dix mille combattants2234, forces respectables dans ce temps-là, et égales à celles qui composaient l’armée royale. Il continua sa marche le long des rives de la Seine, et comme s’il eût cherché à couper la retraite à l’armée française, poussa jusqu’à Montereau-Fault-Yonne2235, cette ville si tristement fameuse par le meurtre de Jean sans Peur, et à laquelle un des plus hardis faits d’armes de l’armée française a procuré, dans ces derniers temps, une célébrité plus glorieuse.
(7 août 1429) Arrivé dans cette ville, dont le nom fatal prononcé en présence du malheureux Charles VII devait, vu les calomnies dont il avait été l’objet, équivaloir pour lui à une sanglante injure, le duc envoya ses hérauts d’armes porter au roi la lettre de défi dont la teneur suit :
Nous Jehan de Lencastre, regent et gouverneur de France, et duc de Bethfort, sçavoir faisons à vous Charles de Vallois, qui vous souliez nommer dauphin de Viennois, et maintenant sans cause vous dictes roy : pour ce que torsionnerement avez de nouvel entreprins contre la couronne et la seigneurerie de tres hault et excellent prince et tres renommé mon 340souverain seigneur, Henry, la grâce Dieu ; vray, naturel, droicturier roy des royaulmes de France et d’Angleterre, par donnant à entendre au simple peuple que venez pour donner paix et seureté, ce qui n’est pas, ne peut estre, par les moyens que avez tenuz et tenez, qui faictes seduyre et abuser le peuple ignorant, et vous aydez plus de gens supersticieulx et repprouvez, comme d’une femme desordonnée et diffamée2236, estant en habit d’homme et gouvernement dissolut, et aussi d’un frere mendiant, appostat et sedicieulx2237, comme nous sommes informez, tous deux, selon la Saincte Escripture, abhominables à Dieu ; qui par force et puissance d’armes avez occupez au pays de Champaigne et autres parts aucunes citez, villes et chasteaulx appartenais à mondit seigneur le roy, et les subjectz qui demouroient en icelles contraintz et induitz à desloyaulté et parjuremens, en leur faisant rompre et violer la paix finalle des royaulmes de France et d’Angleterre solennellement jurée par les roys de France et d’Angleterre, qui lors vivoient, et les grans seigneurs, pers, prélats, barons, et les troys estatz de ce royaulme : nous, pour garder et deffendre le vray droit de mondit 341seigneur le roy, et vous et vostre puissance rebouter hors de ses pays et seigneureries a l’ayde du Tout Puissant, nous sommes mys sus et tenons les champs en nostre personne, et en la puissance que Dieu nous a donnée, et, comme bien avez sceu et sçavez, vous avons poursuitz et poursuyvons de lieu en lieu, pour vous cuyder trouver ou rencontrer, ce que n’avons encore peu faire. Pour les advertissemens que vous avez faictz et faictes, pour nous, qui de tout nostre cueur desirons l’abregement de la guerre, vous sommons et requerons que si vous estes tel prince qui querez honneur, ayez pitiez et compassion du povre peuple xhrestien, qui tant longuement, à vostre cause, a esté inhumainement traicté, foullé et opprimé, que briefvement soit hors de ses afflictions et douleurs : sans plus continuer la guerre, prenez où pays de Brye, où nous et vous sommes bien prouchains de vous et de nous, aulcune place aux champs convevenable et raisonnable, et jour brief et competant, et tel que la procaineté des lieux où vous et nous sommes pour le present, le peut souffrir et demander : auxquels jour et place, si comparoir y voulez en personne, avec le conduict de la difformée femme et apostat dessusdictz, et tous les parjures et aultre puissance, telle que vouldrez et pourrez avoir, 342nous, au plaisir de nostre seigneur, y comparerons, ou monseigneur le roy en nostre personne. Et alors, si vous voulez aulcune chose offrir ou mectre avant regardant le bien de la paix, nous laisserons et ferons tout ce que bon prince catholique peut et doibt faire. Et toujours sommes enclins et voluntaires à toute bonne paix, non faicte corrumpue, dissimulée, viollée, ne parjurée, comme fut à Monstriau fault Yonne, dont par vostre coulpe (faute) et consentement s’ensuyvit le terrible, detestable, et cruel meurdre, commis contre loy et honneur de chevalerie, en la personne de feu mon chier et très amé pere le duc Jehan de Bourgongne, que Dieu pardoint : par le moyen de laquelle paix, par vous enfrainte, viollée, et parjurée, sont demourez et demourent cent nobles et autres subjectz de ce royaulme en douleurs, quittes et exempts de vous et de vostre seigneurerie, à quelque estat que vous y ayez peu et povez venir, et tous sermens de loyaulté, feaulté, et subjection, les avez absoultz et acquittez, comme par vos lectres patentes, signées de vostre main et de vostre scel, peut clairement apparoir : toutes fois, se, pour l’iniquité et malice des hommes, ne povoit prouffiter au bien de la paix, chascun de nous pourra bien garder et deffendre à l’espée sa cause et sa querelle, ainsi que Dieu, 343qui est seul juge, et auquel, et non à aultre, mondict seigneur a à respondre, luy en donnera grace : auquel nous supplyons humblement comme à celluy qui sçait et congnoist le vray droit et legitime querelle de mondit seisgneur, que disposer en veuille à son plaisir : et par ainsi, le peuple de ce royaulme, sans tel foullement, oppressions, pourra demourer en longue paix et en repos, que tous roys et princes xhrestiens qui ont gouvernement doyvent requerir et demander. Si nous faictes sçavoir hastivement, et sans plus delayer, ne passer temps, par escriptures ne argumens, ce que faire en vouldrez. Car si, par vostre deffault, plus grans maulx, inconveniens, continuacion de guerre, pillerie, et raenssonnement de gens, et occisions, et de populacions de pays, adviennent, nous prenons Dieu à tesmoing, et protestons devant luy et les hommes, que n’en serons point en cause, et que nous avons fait et faisons nostre devoir, et nous mectons et voulons mectre en tous termes de raisons et honneur, soit préalablement par moyen de paix, et journée de bataille, de droit de prince, quant autrement entre puissans et grans parties ne se peuvent faire. En tesmoing de ce, nous avons fait sceler les presentes de nostre scel. Donné audit lieu de Monstriau où fault Yonne, le VII jour d’aoust, 344l’an de grâce mil IIII cens XXIX. (Ainsi signé :) par monseigneur le régent du royaulme de France et duc de Bethfort2238.
L’auteur qui nous a conservé ce curieux monument de la forfanterie, de l’imposture et de l’hypocrisie d’un tyran étranger, nous laisse ignorer si Charles VII daigna répondre à tant d’allégations mensongères, et aucun historien du temps ne supplée au silence du chroniqueur de la maison de Bourgogne.
Il ne m’appartient pas de porter un jugement sur la conduite que devait tenir en cette occasion Charles VII ; mais, si j’eusse été à la place du légitime héritier de la couronne des lis, voici ce que j’aurais répondu au duc de Bedford :
Moi, fils et successeur de Philippe-Auguste, de saint Louis, et de Charles le Sage, au digne fils de l’usurpateur Henri de Lancastre, qui se dit régent de France.
Le sceptre des lis n’appartient pas au premier téméraire qui ose s’en emparer ; c’est un dépôt sacré, confié de générations en générations, selon un ordre immuable, par le plus noble peuple de la terre, à la race auguste que Dieu a choisie pour le conduire, à travers les siècles, dans le chemin de la gloire et de l’honneur.
345Aucun meurtre, aucune usurpation ne souille la mémoire des rois mes aïeux. Le premier roi de ma famille ne dut la couronne ni aux détours de sa politique, ni à la force de ses armes, mais à la volonté de Dieu et au choix de la nation qu’il avait défendue et vengée.
Étranger au milieu du peuple qu’il opprime, Jean de Lancastre peut ignorer ses lois et ses coutumes, comme il a méconnu ses mœurs et son génie. Il faut donc lui apprendre que ce n’est qu’en Angleterre qu’on voit un Jean sans Terre égorger son neveu pour usurper sa couronne ; un Édouard II déposé, torturé par l’ordre de son épouse ; enfin un Richard II misérablement assassiné dans sa prison pour faire place à son cousin Henri de Lancastre, dont la race tient encore aujourd’hui, de ses mains débiles et tremblantes, un sceptre funeste, tant de fois ensanglanté.
Prétendre transporter sur le trône français le génie de l’usurpation et de la barbarie, ce serait vouloir acclimater sur les riants rivages de la Seine, au milieu des lauriers et des lis, les arbres empoisonnés de l’Asie, les serpents venimeux de l’Inde, les crocodiles et les léopards. Il y périrait bientôt comme ces plantes funestes et ces féroces habitants du désert : la terre sacrée de la France, le beau ciel qui la 346contemple avec amour, ne sont favorables ni aux monstres ni à la tyrannie.
La France ne doit point ramper sous un maître étranger ; elle demande son roi légitime : ce roi, c’est moi qui le suis.
Qui ose contester mes droits au sceptre de saint Louis ? un Lancastre ! le mandataire et le représentant d’un prince qui n’a pas même droit au trône britannique ! On veut ajouter le poids de la couronne des lis au diadème usurpé qui ne couvre le front de cet enfant malheureux que pour l’écraser un jour, quand l’heure arrivera où la justice inexplicable du souverain juge des hommes viendra punir en lui le crime de son aïeul !
Rappelé par la voix de Dieu et par le cri de de mes peuples, au trône auguste de mes pères ; conduit par une chaste héroïne, interprète des volontés du ciel, je révère en elle l’instrument dont il a plu au Très-Haut de se servir pour confondre l’orgueil des hommes ; je marcherai d’un pas ferme et constant dans la voie qui m’est tracée.
Jean de Lancastre m’accuse de fuir devant lui ! Où mes guerriers ont-ils fui devant lui ? Est-ce sous les murs d’Orléans, où la voix d’une jeune fille renversa les forteresses élevées par le génie de l’Angleterre, et porta la 347terreur au sein de ses guerriers ? Est-ce à Jargeau, dont les remparts écroulés couvrent les cadavres de tant de compagnons d’armes du vainqueur de Verneuil ; où ces paroles terribles de la guerrière sainte, Dieu a condamné les Anglais ; retentissent encore ; où le magnanime Suffolk lui-même fut contraint de rendre son épée, instrument de tant de victoires ? Est-ce dans les champs de Patay, où les guerriers français ont dû à la rapidité de leurs chevaux l’honneur d’avoir atteint à la course les chevaliers d’Angleterre ; Patay, où tant de bannières orgueilleuses ont été humiliées dans la poudre ; où tant de bataillons reposent ensevelis ; où le grand Talbot a trouvé des fers ; où le vainqueur de Rouvroy a appris la terreur et la fuite ? Est-ce enfin dans les plaines d’Auxerre, de Troyes, de Châlons et de Reims, où la bannière royale de la maison de Lancastre n’a pas une seule fois osé paraître à mes regards ?
Tu parles de paix, fils de Henri V ! il n’est qu’une paix qui puisse satisfaire à l’honneur de la France : fuis avec tes guerriers. Cette terre héroïque, cette patrie des saint Louis et des du Guesclin tressaille indignée sous vos pas ; elle vous repousse avec horreur ; elle s’ébranle pour vous engloutir. Fuis, chef des léopards ; rentre dans tes vaisseaux ; hâte-toi d’offrir au 348souffle d’un vent secourable les voiles trop longtemps détendues ; demande aux autans, demande à la tempête de vous entraîner loin de nos rivages ; hâte-toi, dis-je, et n’attends pas que les champs de la Gaule vous aient tous dévorés !
Mais si l’orgueil t’égare, si la voix de la justice retentit en vain à ton oreille, si le bandeau d’une erreur funeste continue à couvrir tes yeux, arme-toi, je t’attends. Viens entendre la voix du glaive, interprète de la volonté du Très-Haut, instrument impassible des arrêts du ciel. Que ton roi t’accepte pour champion ; qu’il mette la couronne d’Angleterre dans la balance comme j’y mettrai la couronne des lis, et voyons enfin qui du fils de saint Louis ou du petit-fils de Henri l’usurpateur gagnera aujourd’hui sa cause au tribunal du Dieu des armées. Ton roi, dis-tu, l’a pris pour juge, et je n’en reconnais point d’autre. C’est en présence de ce tribunal auguste ; c’est sous les yeux de ce souverain arbitre qui lit dans les ténèbres des cœurs, que l’hypocrite ne peut abuser, et que la calomnie ne trompera jamais ; c’est à la face du ciel et de la terre que je te donne le démenti du brave ; oui, tes lèvres ont proféré un lâche mensonge, frère de Henri V (j’en atteste la parole d’un roi et la foi d’un chevalier), quand elles m’ont accusé d’un crime que le 349cœur seul d’un Lancastre pourrait avoir conçu ; Viens donc ; le roi de France veut bien à ces conditions mesurer son épée avec celle du fils de son vassal, si toutefois tes regards peuvent un seul moment soutenir l’éclat du glaive des Clovis et des Charlemagne.
Quelle qu’ait été réellement la réponse de Charles VII (et il est impossible de ne pas présumer qu’elle ait dû être, en substance, à peu près conforme à celle que je viens de supposer), il est certain qu’il accepta la bataille que lui proposait le chef des armées britanniques. Loin de s’alarmer de la manœuvre par laquelle le duc de Bedford, en poussant jusqu’à Montereau, avait paru vouloir tourner ses derrières, il continua a s’avancer vers Paris, par les plaines de la Brie, jusqu’auprès d’un château appelé alors la Motte-de-Nangis2239, où existe aujourd’hui la petite ville de ce nom, située à seize lieues au sud-est de la capitale. Ce mouvement hardi jeta, à ce qu’il paraît, une grande consternation dans l’armée anglaise, qui craignit que les Français ne lui coupassent eux-mêmes la retraite, et ne lui fermassent le chemin de Paris. On ne peut nier que la situation du duc de Bedford ne devint très-critique, attendu la disposition des esprits, par l’effet de cette manœuvre de l’armée royale. Une 350récente expérience nous a prouvé que ces pointes aventureuses ne réussissent qu’à ceux que secondent la confiance des troupes qu’ils commandent, et l’esprit de la nation au milieu de laquelle ils combattent. Voilà pourquoi de deux opérations de la même nature, et, au premier coup d’œil, également imprudentes, l’une réussit au roi Charles, et l’autre pensa avoir pour résultat la perte du duc de Bedford. Si le roi eût été informé à temps de ce qui se passait parmi les troupes de ce dernier, il n’eût tenu qu’à lui de disperser et d’anéantir l’armée anglaise en marchant rapidement sur Montereau.
Mais on ignorait complètement dans l’armée française l’effet qu’avait produit parmi les soldats anglais la marche rapide des troupes du roi sur Nangis ; on était surtout bien loin de prévoir qu’un guerrier célèbre, un prince de la maison royale d’Angleterre, se résoudrait à une retraite précipitée, immédiatement après avoir demandé la bataille, et rentrerait dans la capitale sans avoir combattu.
En conséquence, le roi
tint les champs, et rassembla son ost près d’ung chasteau nommé la Motte de Nangis, et là les batailles furent ordonnées bien notablement et prudemment. Au reste, c’estoit agréable chose que de voir le maintien de Jehanne la Pucelle et les diligences qu’elle faisoit. Et toujours venoient 351nouvelles que le duc de Betfort s’avançoit pour combactre. Pour ce le roy se tint tout le jour en son ost emmy les champs, cuidant que ledit duc de Betfort deust venir : mais il changea de conseil, et s’en retourna à Paris, combien qu’il eut bien lors en sa compaignie dix ou douze mille combactans, comme dit est. Le roy, de son côté, en avoit bien autant ; et la Pucelle, et les seigneurs et gens de guerre estant avec luy, avoient grant désir et voulonté de combactre2240.
On craignait tant à Paris les résultats de la bataille qu’on prévoyait devoir avoir lieu dans les plaines de la Brie, qu’on prit toutes les précautions imaginables pour empêcher que l’armée royale entrât dans la ville par surprise, si elle battait celle du duc de Bedford.
Item, (dit le bourgeois de Paris, dans sa chronique écrite jour par jour), la vigille S. Laurens (mardi 9 août) fut fermée la porte S. Martin, et fut crié que nul ne fust si osé d’aller à S. Laurens2241 par devotion, ne pour nulle marchandise, sur la hart. Aussi ne fist on ; et la feste S. Laurens (10 août) fut en la grant cour S. Martin ; et là fut 352grant foison de peuple. Mais nulle marchandise ne s’y vendoit, senon des fromages et œufs, et des fruits de touttes manières, selon la saison.
Il y avait autour du roi, disent les chroniques, aulcunes gens
qui éprouvaient le plus vif désir, que, sans pousser plus loin les conquêtes de l’armée royale, on retournât dans les provinces du midi de la Loire2242. Je soupçonne fort que le ministre La Trémoille était à la tête de ces aulcunes gens ; et ce qui me confirme dans cette opinion, c’est que Charles VII adhéra grandement à cette opinion2243, qui, à la vérité, s’accordait très-bien avec son penchant pour l’indolence et le repos. Les ducs d’Alençon et de Bar, les comtes de Clermont, de Vendôme et de Laval, firent en vain tous leurs efforts pour ébranler cette résolution.
Leur opinion estoit que le roy debvoit passer oultre pour tousjours conquestes, veu que la puissance des Angloys ne l’osoit combactre2244.
Un événement imprévu leur donna gain de cause. Les habitants de Bray-sur-Seine avaient promis de livrer passage à l’armée française, qui 353ne pouvait traverser le fleuve en aucun autre endroit, toutes les places ayant des ponts sur la Seine étant au pouvoir des ennemis. L’armée revint donc vers le sud-est, et s’approcha de Bray sans défiance ; mais les habitants de cette place manquèrent à leurs promesses. La veille au soir du jour où les Français devaient y passer, ils reçurent dans leurs murs un grand nombre d’Anglais et de Bourguignons, de sorte que les premiers cavaliers de l’armée royale qui s’engagèrent dans la ville, furent faits prisonniers et dépouillés de tout ce qu’ils possédaient ; puis les portes se fermèrent, les ponts furent levés ; les remparts se hérissèrent de lances, et l’étendard d’Angleterre flotta au sommet des tours. Il fallut renoncer à passer la Seine en cet endroit2245.
(Samedi 13 août) L’avis des généraux prévalut alors. L’armée retourna à Château-Thierry, où elle passa la Marne, et s’avança, par La Ferté-Milon, vers Crépy-en-Valois2246.
Informés de l’arrivée de leur roi,
accouroient les peuples françoys de toutes parts2247
sur son passage ; ils portaient son nom jusqu’au ciel, et le saluaient du cri de Noël ! longtemps répété2248. Les villages entiers venaient au-devant de lui,
chantans Te Deum laudamus, et devotes 354anthiennes, versets et respons, et faisans merveilleuse feste, regardans surtout moult la Pucelle, laquelle considerant leur maintien, plouroit moult fort2249.
— Voici, dit-elle à Dunois et à l’archevêque de Reims, entre lesquels elle cheminait à cheval, voici un bon peuple ! et n’ai encore vu aucun autre peuple qui se soit tant réjoui de la venue d’un si noble roi. Plût à Dieu, ajouta-t-elle, que je fusse assez heureuse, quand je finirai mes jours, pour être ensevelie dans cette terre !
Infortunée ! ses vœux ne furent pas exaucés : aucune terre ne devait recevoir ses débris mortels ; sa cendre était promise aux vents et aux flots. L’archevêque de Reims, ému de ce discours, ne put s’empêcher de lui dire :
— Ô Jeanne ! dans quel lieu avez-vous espoir de mourir ?
— Où il plaira à Dieu, répondit-elle avec cette candeur ingénue qui ajoutait tant de charme à ses paroles ; car je ne suis sûre ni du temps, ni du lieu, plus que vous ne l’êtes vous-même. Et plut à Dieu, mon Créateur, que je pusse maintenant partir, abandonnant les armes, et aller servir mon père et ma mère, en gardant leurs brebis avec ma sœur et mes frères, qui moult se réjouiraient de me voir2250 !
Paroles 355qui montrent suffisamment que c’était contre son gré que, sa mission accomplie, elle continuait à paraître au milieu des armées. Elles indiquent aussi que les frères de Jeanne d’Arc avaient cessé de l’accompagner. Il est probable qu’ils s’étaient séparés d’elle à Reims. Peut-être Pierre d’Arc, qui fut nommé par le roi prévôt de Vaucouleurs, en récompense des services de sa sœur, était-il allé prendre possession de sa charge. Cette supposition est d’autant plus permise, qu’on ignore l’époque de cette nomination, et qu’il n’y a pas d’invraisemblance à soupçonner qu’elle pût avoir lieu à l’occasion de la solennité du sacre.
De Crépy-en-Valois, le roi et son armée, se rapprochant toujours de Paris, vinrent camper près de Dammartin2251.
Le passage suivant, des registres du parlement, semble nous donner la date de ce mouvement de l’armée royale.
Vendredi XIXe jour d’aoust et les jours ensuivans, (dit le greffier de cette cour), les presidens et conseillers de ceans n’ont gueres vaqué à entendre à l’expedition et jugement des procès, et à oir les plaidoiries des causes, pour occasion des ennemis qui s’estoient approchiez de la ville de 356Paris, qui avaient occupé plusieurs cités, villes, et forteresses environ Paris, sans siège et sans résistence2252.
Alarmé des progrès du roi, le duc de Bedford sortit une seconde fois de Paris
à tout grant nombre de gens de guerre,
et vint camper au village de Mitry, à peu de distance de Dammartin, dans une situation très-avantageuse2253, où il se fortifia de tout ce qui pouvait la rendre inexpugnable2254. Il envoya alors ses hérauts d’armes déclarer, de sa part, au roi
que s’il voulait la bataille, il la recevrait2255.
Le roi, qui crut que l’ennemi était, cette fois, déterminé à combattre, partit sur-le-champ de Dammartin, où il laissa une partie de son armée, et poussa, avec sa cavalerie, jusqu’à Lagny-le-Sec2256, où ses troupes de pied avaient probablement ordre de le rejoindre.
Le duc de Bedford attendait tranquillement les Français, persuadé qu’enflés de leurs dernières victoires, ils viendraient l’attaquer dans la position qu’il avait choisie, et trouveraient 357la mort au milieu des pals aigus dont il avait de toutes parts hérissé le front de son armée.
Mais l’expérience avait enfin instruit nos guerriers. Charles
feist ordonner ses gens pareillement, en intention d’attendre et recepvoir en bataille ses adversaires, ou de les aller assaillir, s’ilz se mettoient ou estoient trouvez en place pareille. Mais les Angloys ne monstrerent aulcun semblant de les vouloir assaillir ; car, par le contraire, ilz s’estoient mis en place fort advantageuse, et fortifiez, comme fut veu, apperceu, et rapporté par La Hire et aulcuns autres vaillans capitaines et gens de guerre, qui celluy jour, pour veoir leur maintien, et s’il estoit licite de les assaillir, leur allerent faire grant escarmouche par plusieurs lieux et diverses fois, depuis le matin jusques à la nuict2257. Et escarmoucherent les coureurs angloys et françoys tous le jour sur une petite eaue (rivière), à un village qu’on appelle Thieux2258.
Enfin, voyant qu’il ne pouvait attirer les Français dans le piège qu’il avait tendu à leur imprudente valeur, le régent anglais quitta son camp vers l’heure de vêpres, se retira à Louvres2259, et de là à Paris2260.
358Le roi retourna alors à Crépy, d’où il envoya ses hérauts d’armes sommer la ville de Compiègne de se rendre à son obéissance. Les habitants répondirent qu’ils reconnaîtraient avec joie leur roi légitime2261.
Beauvais suivit avec empressement cet exemple, malgré tous les efforts de Pierre Cauchon, évêque et comte de cette ville,
fort enclin au party angloys, combien qu’il feust natif d’entour Reins2262,
où l’on assure que sa famille existe encore2263, et que la reconnaissance dût l’attacher au parti de ses rois légitimes, son père ou son aïeul ayant été anobli par Charles VI2264. Ses exhortations et ses menaces furent inutiles, et,
nonobstant ce, ceulx de la cité se meirent en la plaine obéissance du roy, si tost qu’ilz veirent ses heraulx portans ses armes, et crierent tous en très grant joye : Vive Charles, roy de France ! chantèrent Te Deum, et feirent grant esjouissement. Et ce faict, donnerent congié à tous ceulx qui ne voudroient demourer en celle obéissance, et les en laisserent aller paisiblement, et emporter leurs biens2265.
Ils traitèrent leur évêque avec moins de ménagement : 359indignés de son zèle pour les ennemis de la France, ils le chassèrent honteusement de leur ville2266 ; outrage qui explique jusqu’à un certain point la haine forcenée que ce prêtre sans pudeur montra depuis pour la Pucelle, et l’ardeur avec laquelle il travailla à sa perte.
Il s’en faut bien que les Parisiens partageassent les dispositions de ces villes vraiment françaises ; il suffisait de paraître porter quelque intérêt à la cause du roi pour exciter leur fureur. Frère Richard, ce même religieux qui, quelques mois auparavant, avait vu la population tout entière de la capitale se disputer le bonheur de l’entendre, se prosterner sur son passage, mouiller ses pieds de larmes, et faire à sa doctrine les sacrifices les plus pénibles de tous, sans doute, puisqu’ils allaient jusqu’à lui immoler les objets de leurs superstitions, les instruments de leur ruine et les trophées de leur vanité, ce même frère Richard, dis-je, devint pour eux un objet d’horreur, aussitôt qu’ils apprirent qu’il s’était attaché au parti du roi Charles.
Pour vray, (dit le bourgeois de Paris dans sa chronique écrite jour par jour), le cordelier qui prescha aux Innocens, qui tant assembloit de peuple à son sermon, comme devant est 360dit, pour vray chevaulchoit avec eux (les Armagnacs). Et aussi tost que ceulx de Paris furent certains qu’il chevaulchoit ainsi et que par son langaige il faisoit ainsi tourner les citez qui avoient fait les sermens au regent de France ou à ses commis, ilz le mauldissoient de Dieu et de ses saints ; et, qui pis est, les jeux des tables, des boules, dez, brief, tous autres jeux qu’il avoit deffendus, recommencerent en despit de luy ; et mesme ung meriau d’estaing où estoit empraint le nom de Jhesus, qu’il leur avoit fait prendre, laisserent ilz, et prindrent tretous la croix S. Andry.
De Crépy-en-Valois, où j’ai dit que Charles VII avait ramené son armée, ce prince s’était mis en marche pour aller prendre possession de Compiègne2267, ville importante en ce qu’elle lui livrait le passage de la rivière d’Oise, et lui ouvrait le chemin de la Picardie et de la Normandie.
Le régent anglais, instruit de ce mouvement de l’armée française, et craignant pour ces deux provinces, sortit pour la troisième fois de la capitale avec toutes ses forces, et se dirigea à marche forcée sur Senlis, ville restée fidèle au parti 361anglais, dans l’espoir de fermer au roi le chemin de la Normandie2268.
L’inquiétude que le régent éprouvait de voir pénétrer le roi dans ces contrées, inquiétude qui alla jusqu’à lui faire, bientôt après, abandonner la défense de Paris pour s’y jeter lui-même, se concevra facilement quand on réfléchira que, déjà environnés de trois côtés par les progrès, que les Français avaient faits dans l’Orléanais, la Champagne et l’Île-de-France, les Anglais se seraient vus tout à coup sans communication avec l’Angleterre, si la Normandie eût imité l’exemple de ces provinces.
L’armée française se rapprocha de Senlis, et vint camper à trois lieues au sud-est de cette ville, autour d’un village nommé Barron, le même que Monstrelet appelle le Bar, près de Montépilloy ou Montespilouer, le même que Monstrelet nomme le Mont-Dalles2269.
Le roi ordonna alors à Ambroise de Loré et à Poton de Xaintrailles d’aller à la découverte du côté de Paris, pour s’assurer s’il était vrai que l’armée anglaise en fût sortie et vînt à sa rencontre. Ils étaient en outre chargés d’observer la contenance des Anglais, et de tacher d’évaluer 362leurs forces.
Lesquels, ayans avecques eux aulcuns de leurs gens des mieulx montez, se partirent tost, et firent tant qu’ilz approucherent tant près de l’ost des Angloys, qu’ilz veirent et apperceurent sur le grant chemin d’entre Paris et Senlis grans pouldres. Par quoy congneurent qu’ilz venoient ; et à celle occasion envoyèrent un de leurs hommes hastivement vers le roy, luy signifiant la venue des adversaires. Et, ce nonobstant, attendirent tant, qu’ilz apperceurent et congneurent au vray toute l’armée, et ce qu’elle povoit monter, et comment elle tiroit vers celle cité de Senlis ; ce que par ung autre de leurs hommes envoyerent de rechief dire hastivement au roy. Lequel feist ordonner toutes ses batailles, et s’en vint à très grant diligence à tout son armée sur les champs, et tirèrent droit à Senlis ; et se mist à chemin entre la rivière qui passe à Barron et une montagne dite Montépilloy.
D’aultre part, arriva à heure de vespres le duc de Bethfort à tout son ost près de Senlis, et se mist à passer une petite rivière qui vient de celle cité à Barron, combien que leur passage, par où il passait ainsi son armée, estoit si estroict, qu’il n’y pouvoit passer que deux chevaux de fronc. Pourquoy, si tost que les seigneurs de Loré et de Sainctes Trailles les veirent commencer à passer celluy dangereux 363passage, ilz s’en retournèrent le plus hastivement qu’ilz peurent devers le roy, et luy acertenairent ce qu’ilz avoient veu, dont il fut moult joyeulx, et feist ordonner ses batailles, et tirer tout droict au devant des Angloys, les cuidans combactre à celluy passage. Mais l’armée des Françoys n’y sceut si tost venir, que la plus part des Angloys ne feussent jà passez.
Et par ainsi s’approucherent tant les deux armées, qu’elles s’entrevéoient, et aussi n’estoient elles qu’à une petite lieue l’une de l’autre. De chascune desquelles, combien qu’il feust jà vers le soleil couchant, se partirent plusieurs vaillans seigneurs et gens de guerre, et s’entrescarmoucherent par diverses fois ; esquelles escarmouches se feirent de très biaulx faicts d’armes. La nuict les faisant cesser, se loigerent les Angloys au long de celle rivière, et les Françoys furent logez vers Mont-Piloer2270.
Le lendemain, dès le lever du soleil, le roi fit sortir son armée du camp, et la rangea en bataille. Il la divisa en trois principaux corps.
Le premier, et le plus considérable, fut confié au duc d’Alençon, et sous lui au duc de Vendôme. Ce corps était destiné à former l’avant-garde2271.
364Le second, qui devait former le centre, fut placé sous le commandement de René, duc de Bar et de Lorraine, qui fut depuis duc d’Anjou et roi titulaire de Sicile2272.
Le troisième, qui constituait l’arrière-garde, devait être conduit par le roi en personne, assisté du comte de Clermont et du sire de La Trémoille. Un grand nombre de seigneurs de marque et de chevaliers renommés par leur vaillance se trouvaient dans ce corps d’armée2273.
Les maréchaux de Sainte-Sévère et de Rais furent placés aux deux ailes de l’armée avec un certain nombre de
chevaliers, escuiers, et gens de guerre de divers estats2274.
Il est probable que les gens de trait en firent partie. Ce qu’on sait de positif à l’égard de ces derniers, c’est que Graville, en vertu de sa charge de grand maître, commanda les arbalétriers, et que messire Jean Foucault, chevalier limousin, conduisit les archers au combat2275.
Et par dessus toutes ces ordonnances, fut réservée pour faire escarmouches, renforcier et secourir les aultres batailles, se mestier en estoit, une aultre bataille de très vaillans seigneurs, capitaines, et aultres gens de guerre, dont estaient ducteurs et avoient la charge la 365Pucelle, le bastard d’Orléans, le conte d’Albret et La Hire2276.
Cependant le duc de Bedford avait de son côté disposé son armée au combat près d’un village2277 appelé la Victoire2278, nom qui semblait d’un heureux augure pour le sort de ses armes. Sa position était très-forte : un étang profond couvrait ses derrières2279, et offrait le double avantage d’empêcher que les Français ne pussent venir l’attaquer par-là, et d’interdire la fuite à ses guerriers. À droite et à gauche, de larges fossés, des haies touffues et impénétrables, devaient arrêter l’effort de la cavalerie2280. Son front était couvert par des tranchées profondes et par une innombrable quantité de pals inclinés en avant2281.
Le sire de Talbot et le comte de Suffolk, délivrés de leur captivité, s’étaient hâtés de venir le rejoindre2282, brûlants sans doute de réparer l’échec qu’avait reçu leur réputation sur les bords de la Loire, dans les plaines de Jargeau et dans les champs de Patay.
366Le régent rangea tous ses archers, les Picards d’un côté, et les Anglais de l’autre, au front de son armée,
tous à pied, ayant chascun devant luy poinssons aguisez fichez devant eulx2283.
À cinq ou six pas derrière eux, l’armée, rassemblée en un seul corps2284, offrait l’aspect d’une masse carrée, profonde, impénétrable, étincelante. Comme les gens de trait, les troupes formant cet immense bataillon avaient été disposées de manière que tous les Anglais se trouvaient à la gauche, et tous les Picards, Bourguignons,
et aultres de la nacion de France,
formaient la droite2285.
Au milieu de cette forêt de lances, immobile et menaçante, s’élevaient,
entre aultres, deux bannières, l’une de France et l’aultre d’Angleterre, et si estoit avec icelle l’estendard de sainct George, laquelle bannière portoit pour ce jour Jehan de Villiers, chevalier, seigneur de l’Isle Adam. Et estoient lors avec ledict duc de six à huyt cens combactans des gens du duc de Bourgongne, desquelz les principaux estoient le seigneur de l’Isle Adam, Jehan de Croy, Jehan de Crequy, Anthoine de Bethune, Jehan de Fosseux, le seigneur de Saveuses, messire Hue de Launoy, Jehan de Brimeu, messire Simon de Lalaing, chevalier célèbre, 367Jehan bastard de Sainct Pol, et plusieurs aultres hommes de guerre, desquelz les aulcuns furent faitz nouveaulx chevaliers, et le fut fait ledict bastard de la main du duc de Bethford, et les autres, comme Jehan de Crequy, Jehan de Croy, Anthoine de Bethune, Jehan de Fosseux, le liégeois de Humieres, par les mains d’aulcuns aultres chevaliers2286.
Selon le chroniqueur bourguignon, la Pucelle, interrogée sur le succès de la journée,
tousjours avoit diverses opinions, une foys voulant combactre ses ennemys, et aultre foys non2287.
Cette assertion n’est appuyée sur aucun autre témoignage, et a d’autant moins de poids, que cet auteur se montre en général fort mal informé de ce qui se passait dans le parti royal. Je me bornerai à en citer deux exemples. Il met le connétable de Richemont au nombre des capitaines de l’expédition de Reims. C’est peu : s’il fallait l’en croire, Charles serait parti de Gien accompagné du frère Richard. Ces erreurs, au reste, ne doivent point altérer la confiance qu’il mérite quant aux événements qui avaient lieu dans son parti, et dont il fut souvent témoin oculaire.
Lesquelles ordonnances ainsi faictes, chevaulcha le roy assez loin de ses trois batailles 368(corps d’armée) plusieurs foys par devant l’armée des Angloys […] [Lesquelz] n’avoient cessé toute nuict, et ne cessoient encores d’eulx fortifier en grant diligence, tant de paulx et tendiz, comme de fossez.
Pourquoy, quant le roy, qui par le conseil de tous les seigneurs de son sang là estans, et autres seigneurs, chevaliers, capitaines, et très vaillans gens d’armes, avoit prins conclusion de combatre les Angloys et leurs alliez, s’ilz se mectoient et estoient trouvez en place esgale, fut adverti par aulcuns vaillans capitaines et gens congnoissans en armes, de la manière qu’ilz tenoient, comment ilz estoient logiez en place forte d’elle mesme, et s’estoient fortifiiez et fortiffioient de fossez et de paulx, il veit bien qu’il n’y avoit nulle apparence de les povoir assaillir ne combatre, sans trop grant dommage de ses gens2288.
Cette seule considération suffisait pour réprimer le désir impétueux qu’éprouvait le roi de combattre ses ennemis ; une victoire achetée du sang d’un grand nombre des siens, eût trop coûté à son cœur. Monstrelet avoue que les Anglais
estoient mys si adventaigeusement, que leurs ennemys et adversaires ne les pouvoient envayr sinon à très grant dangier. Et avecques ce, estoient 369pourveuz et rafraichiz de vivres et aultres necessitez de la bonne ville de Senlis, dont ilz estoient assez près2289.
Cependant le roi de France
feist approucher ses batailles jusques à deux traicts d’arbalestre près des Angloys, et leur feist signifier (par ses hérauts d’armes), que s’ilz vouloient saillir de leur parc, il les combactroit : ce qu’ilz ne voulurent faire2290 ; combien qu’il y eust de très grandes et merveilleuses escarmouches. Car plusieurs vaillans Françoys alloient souvent, tant à pied qu’à cheval, jusques à la fortification des Angloys pour les esmouvoir à saillir : tellement que grant nombre d’eulx sailloient par foys, qui reboutoient les Françoys : lesquelz, renforciez et secouruz d’aulcuns des leurs, rechassoient les Angloys : qui pareillement, confortez et aydez par aultres de leurs gens, sailloient de nouvel, rechargeoient sur les Françoys et les faisoient reculler ; jusqu’à ce que nouvelles gens de leurs grans batailles se venoient joindre avecques eulx, par la force et vaillance desquelz regagnoient place contre leurs ennemis. Et ainsi passèrent celluy jour sans cesser jusques au soleil couchant2291.
370En celles saillies et escarmouches souvent renouvellées, voult aller le seigneur de la Trimouille,
qui avait à cœur d’effacer par quelque vaillance l’impression fâcheuse que ses conseils et sa conduite tortueuse avaient faite sur l’armée.
Lequel estant monté sur ung coursier moult jolis et grandement habillé, et tenant sa lance au poing, frappa son cheval des esperons, qui par cas d’adventure, cheut à terre, et le tresbucha au milieu de ses ennemys, par lesquelz il fut en grant dangier d’estre tué ou prins : mais pour le secourir et monter se feirent grans diligences. Par quoy il fut monté à très grant paine, car à celle heure y eut très grant escarmouche2292.
J’ignore si ce malheureux essai de prouesse dégoûta pour jamais ce ministre de se mêler aux jeux périlleux de la guerre ; mais ce qu’il y a de certain, c’est qu’on ne le voit point dans la suite figurer une seule fois, comme acteur, sur le champ de bataille. Le rôle de spectateur lui convenait beaucoup mieux à tous égards.
Cependant la Pucelle, accompagnée de Dunois, du comte d’Albret et de l’intrépide La Hire, son fidèle compagnon d’armes, paraissait au milieu de la mêlée, tantôt ramenant au combat les soldats dispersés, tantôt frappant de sa lance les 371guerriers assez audacieux pour oser venir l’attaquer, et souvent les faisant rouler dans la poussière. Exposée à tous les traits, on ne la vit pas un seul instant s’occuper des périls dont elle était environnée. Le tumulte, les cris, le bruit des armes, les sifflements sinistres des flèches meurtrières, retentissaient en vain à ses oreilles ; tranquille, impassible au milieu des scènes terribles de la guerre, elle semblait maintenant apporter sur le champ de bataille un dévouement calme, une résignation modeste, plus étonnante peut-être y et plus sublime encore, que le brûlant enthousiasme qu’elle avait auparavant déployé, dans l’accomplissement de la mission confiée à son courage. Ce n’était plus l’ange exterminateur qui vient lancer sur les armées coupables les foudres dévorantes de la colère de l’Éternel ; c’était le juste résigné, le héros chrétien soumis à la volonté du ciel, et travaillant en silence à mériter la couronne du martyre.
Pendant ces combats partiels, mais qui s’étendaient sur toute la ligne des deux armées,
les batailles des Françoys s’approuchoient à deux traicts d’arbalestes ou environ d’iceulx Angloys, en leur disant à chacune heure, qu’ilz saillissent de leur parc, et que on les combactroit ; mais les Angloys ne voulsirent saillir de leurdict parc2293.
372Charles, accompagné du duc de Bourbon, de La Trémoille et de ses gardes, sans occuper de poste fixe, parcourait les rangs, animait ses troupes, et se montrait en effet, par son courage, digne de commander de si braves guerriers. On le vit plusieurs fois traverser avec sa suite l’espace étroit qui séparait les deux armées2294.
Il serait trop long, dit le chroniqueur bourguignon, de raconter tous les
grans escarmouches et assaulx
qui signalèrent cette mémorable journée.
Mais, entre les aultres, il y en eut une qui fut moult dure et aspre, et ensanglantée, du côté vers les Picars, laquelle dura bien l’espace d’heure et demye. Si estoient du costé du roy Charles grant partie des François et aultres gens en très grant nombre, qui treffort et asprement se combactoient. Et par especial les archiers d’icelle partie (nous avons vu qu’ils étaient commandés par messire Jean Foucault), tiroient de leur traict moult courageusement et en très grand nombre, l’ung contre l’autre. Si cuydoient aulcuns des plus sachans d’icelles parties, voyans la besongne ainsi multiplier et croistre, que point ne se deussent partir l’un de l’autre, que l’une des parties ne feust desconfite et vaincue, et mise 373à néant. Touteffois ilz se trahirent (retirèrent) derrière les ungs des aultres. Mais ce ne fust mye qu’il n’y eust, de chascune partie de mors et blecez largement. Pour laquelle escarmouche et bataille dessusdicte, ledit duc de Bethfort fut moult grandement content des Picars, pource que à celle fois s’estoient portez moult vaillamment. Et après qu’ils se furent retraictz, vint ledit duc de Bethfort au long de leur bataille, les remercier en plusieurs beux très humblement, disant :
— Mes amys, vous estes très bonnes gens, et avez soustenuz grans faiz pour nous, dont nous vous mercions très grandement, et vous prions, s’il nous vient aucuns affaires, que vous persévérez en vostre vaillantise et hardiment.
Esquelz jours, icelles parties estoient en moult grant hayne les ungs contre les aultres ; et n’estoit homme, de quelque estat qu’il feust, qui feust prins à finances ; ains mectoient tout à mort sans pitié ne misericorde, ce qu’ilz povoient atteindre l’ung de l’autre2295.
Ce sang inutilement versé, les défis injurieux, les combats de chevalier à chevalier, toujours terminés par le trépas de l’un ou de l’autre, les menaces, les insultes que s’adressaient les deux armées, les animaient de plus en plus, 374et chaque instant devait redoubler l’acharnement et la fureur des soldats.
Tant qu’environ soleil couchant se joingnirent ensemble plusieurs Françoys, et se vindrent tres vaillamment présenter jusques auprès de la fortiffication des Angloys, et là les combactirent et les escarmoucherent main à main grant espace de temps, jusques à ce que plusieurs d’entre eulx, tant à pied qu’à cheval, saillirent hors de leur parc à grant puissance, et les feirent tirer arrière. Contre lesquelz saillirent aussi pareillement des batailles du roy grant nombre de très vaillans seigneurs, chevaliers, escuiers et aultres gens d’armes, et s’entremeslerent entre leurs gens contre les Angloys. Et à cette occasion fut alors faicte la plus grosse et la plus dangereuse escarmouche de tout le jour ; et tant s’entremeslerent de près, que la pouldre sourdit si espesse entour eulx, qu’on n’eust peu congnoistre ne discerner lesquelz estoient Françoys ou Angloys ; et tellement que, combien que les deux batailles contraires feussent très près l’une de l’aultre, si ne se pouvoient elles entreveoir.
Cette dernière escarmouche dura jusques à la nuict serrée, laquelle feist despartir les Françoys des Angloys2296.
Des deux côtés, 375les trompettes sonnèrent en même temps la retraite. Les Anglais rentrèrent dans leur parc, et les Français retournèrent au lieu où ils avaient couché la veille, près de Montépilloy, à deux lieues, selon une chronique2297, et, suivant une autre, à une demi-lieue seulement2298 du champ de bataille. On ne put savoir, d’une manière sûre, de quel côté la perte avait été la plus considérable2299. Le lendemain, dans la matinée, le duc de Bedford se retira à Senlis2300, d’autres disent à Paris2301 ; et, presque à la même heure, le roi retourna à Crépy-en-Valois2302.
Telle fut cette journée de Montépilloy, si célèbre dans nos anciennes chroniques, où, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, les guerriers les plus vaillants de France et d’Angleterre combattirent par groupes détachés à la manière des héros de l’Iliade, firent à l’envi des prodiges de prouesse, et ne purent toutefois s’enlever la victoire. Journée également remarquable et par la bouillante valeur des soldats, et par la prudence des chefs ; où la gloire fut obligée de partager ses couronnes, et où Henri V, ressuscité 376dans la personne de son frère, sembla avoir rencontré sur le champ de bataille l’ombre auguste de Charles le Sage.
Que si l’on compare la situation respective des deux armées, pour faire à chacune sa juste part d’éloges, il est impossible de ne pas reconnaître que l’armée anglaise, renfermée dans des retranchements impénétrables, d’où Bedford ne laissa sortir que successivement une partie de ses bataillons, montra moins d’intrépidité que l’armée française, qui, déployée toute entière dans la plaine, resta tout un jour exposée à l’attaque des Anglais, sans fossés, sans palissades, sans aucune de ces précautions de défense dont ceux-ci avaient cru devoir s’entourer. Mais si l’on considère la situation embarrassante du régent anglais, les dangers qui l’environnaient de toutes parts, la disposition des esprits parmi ses troupes découragées par une suite incroyable de revers, et terrifiées par l’aspect de la guerrière inspirée, on conviendra que non-seulement il tint en cette occasion la seule conduite qui lui fût commandée par les circonstances, mais encore que d’avoir, dans de telles conjonctures, passé un jour entier en présence de l’armée française, c’était pour lui un avantage inappréciable, et qui pouvait, en quelque sorte, être considéré comme une victoire.
L’habileté extraordinaire du duc de Bedford, (dit un historien anglais 377plusieurs fois cité), parut alors dans ses opérations militaires. Il essaya de rendre le courage à ses troupes, en se présentant hardiment à l’ennemi ; mais il choisit ses positions avec tant de prudence, qu’il fut toujours libre de refuser le combat, et de mettre Charles VII dans l’impossibilité de l’attaquer. Il suivit tous les mouvements de ce prince, couvrit les villes et les châteaux de son parti, et se tint toujours prêt à profiter de la plus légère imprudence, de la moindre faute de l’ennemi2303.
Cependant la Pucelle pressait incessamment le roi de ne point ralentir ses démarches auprès du duc de Bourgogne, parce qu’il lui paraissait de la plus haute importance de ramener tous les princes français sous la bannière des lis, et qu’elle nourrissait toujours l’espoir que Philippe le Bon finirait par prendre ce parti, le seul conforme à ses devoirs de parent et de prince. On agita au conseil la question de savoir s’il était temps de faire auprès du duc une démarche solennelle, et la décision fut affirmative. En conséquence, Regnault de Chartres, archevêque de Reims, chancelier de France ; Christophe d’Harcourt, évêque de Castres, confesseur du roi (NdÉ : le confesseur et évêque de Castres était Gérard Machet) ; le seigneur de Gaucourt, grand-maître de sa maison ; les sires de Dampierre et de Fontaines, chevaliers, 378et plusieurs autres seigneurs d’un grand nom. furent envoyés en ambassade auprès de ce prince, qu’ils trouvèrent à Arras avec son conseil. Quelques jours après leur arrivée, le duc, auquel ils avaient demandé audience, leur fit répondre qu’il consentait à les entendre, et ils furent conduits au palais en grande cérémonie. Introduits en présence de ce prince, l’archevêque de Reims prit la parole, et
exposa moult saigement et attentivement l’estat de leur ambassade, présens la chevalerie et ceulx de son conseil avec plusieurs aultres là estans, en lui remonstrant, entre les aultres choses, la parfaicte affection et vray désir que le roy avoit de pacifier avec luy et avoir traicté ; disant oultre, que pour y venir, icelluy roy estoit content de luy commectre et condescendre, en faisant offre de reparacions plus qu’à sa majesté royalle n’apartenoit ; excusant aucunement par sa jeunesse le dessusdict roy de l’homicide jadis perpetré en la personne de feu le duc Jehan, duc de Bourgongne, son père ; aleguant avec ce, que lors, avec sadicte jeunesse, il estoit au gouvernement de gens qui point n’avoient de regard et consideracion au bien du royaulme, ne de la chose publique, et ne les eust pour ce temps osé desdire, ne courroucier.
Le duc et les seigneurs qui l’entouraient parurent entendre avec plaisir cette justification ; et quand 379l’archevêque eut fini de parler, le principal ministre de ce prince répondit en ces ternies aux ambassadeurs :
— Monseigneur et son conseil ont bien ouy ce que vous avez dit : il aura sur ce advis, et vous fera response dedans briefs jours2304.
Et adoncques ledit archevesque retourna en son hostel et avecques luy ses compaignons, qui de toutes gens estoient honorez. Et pour lors la plus grant partie de tous les estats du pays estoient très desirans que la paix se fist et concordast entre le roy et le duc de Bourgongne ; et mesmement ceulx du moyen et bas estat y estoient si affectez, que dès lors, où il n’y avoit encores paix ne treves, alloient en ladicte ville d’Arras devers le dessusdit chancelier de France, impetrer en très grant nombre remissions, lectres de grace, offices, et aultres plusieurs mandemens royaulx, comme si le roy fust plainement en sa seigneurie, et de ce fussent acertenez ; lesquelz mandemens dessusdictz, ou en la plus grant partie, ilz obtenoient dudit chancellier. En après le duc de Bourgongne, avec ceulx de son privé conseil, fut par plusieurs journées en grant deliberacion ; et furent les besongnes entre icelles parties moult approuchées2305.
380Ces négociations ne suspendaient pas les progrès de l’armée royale. Le château et la ville de Creil furent emportés par les Français malgré la vigoureuse résistance que leur opposa messire Lionel de Bournonville2306. Maîtres par-là d’un second passage sur la rivière d’Oise, les chefs intrépides de plusieurs corps d’aventuriers, tels que La Hire et Xaintrailles, osèrent franchir cette rivière, et pousser leurs courses jusqu’en Normandie. Le sire de Longueval, que les Anglais avaient depuis peu dépouillé de ses terres, et qui avait par cette raison passé sous les bannières du roi Charles, surprit la ville et l’importante forteresse d’Aumale par l’industrie d’un prêtre de cette ville, avec lequel il entretenait des intelligences. Les Anglais de la garnison furent mis à mort ; les habitants, qui s’étaient prononcés pour la cause du roi anglais,
en faisant serment d’estre bons Françoys et en payant aulcune somme d’argent, furent receuz à mercy2307.
Cette forteresse fut bientôt pourvue de vivres et d’une garnison nombreuse, composée de guerriers intrépides,
qui en brief commencèrent à courre la marche d’environ, à mener forte guerre 381aux Angloys et à ceulx du pays tenans leur party, dont grandement en despleut au duc de Bethfort ; mais non obstant, pour aultres plus grans affaires qu’il avoit, n’y povoit pour lors aller2308.
La forteresse de Torcy, située à quatre lieues au sud de la ville de Dieppe, sur une petite rivière qui va se jeter dans celle d’Arqués ou de Neufchâtel,
fut prinse et mise en la main des Françoys parle moyen d’aulcuns du pays qui avoient repaire dedans (qui s’y étaient retirés) avecques les Angloys, lesquels ilz trahirent et mirent entre les mains de leurs ennemys et adversaires2309.
Étrépagny, autre forteresse située à trois lieues à l’ouest de Gisors, et défendue par le seigneur de Rambures, fut enlevée d’assaut à peu près dans le même temps2310. Située à peu de distance de la route de Paris à Rouen, cette place allait rendre très-dangereuse cette communication de la capitale avec la Normandie. Enfin la forteresse de Château-Gaillard,
qui est excellentement située en forte place2311,
sur un rocher escarpé au bord de la Seine, et à sept lieues de Rouen2312, tomba également au pouvoir des Français2313. La Hire, suivi d’une troupe d’élite, vint passer 382la Seine en bateau à quelque distance de cette place : les Français, appliquant autour du rocher un grand nombre d’échelles, gravirent au sommet, et s’emparèrent de vive force de la forteresse, où ils trouvèrent dans les fers le fameux Barbazan, le premier qui fut salué du glorieux surnom de chevalier sans reproche. Ce guerrier, tombé au pouvoir de Henri V avec la ville de Melun, où il s’était illustré par des prodiges de valeur, languissait depuis neuf ans dans cet affreux donjon, au mépris d’une capitulation solennelle qui devait lui garantir la vie et la liberté2314. Il se hâta d’aller se présenter au roi, qui manifesta la plus grande joie en retrouvant ce héros fidèle2315, qu’il croyait avoir perdu sans retour. Ce fait est raconté dans les termes suivants par un poète du temps, déjà cité :
… La Hire
Si passa Seine sur le tart,
Et d’eschelles print sans mot dire
La place de Chasteau-Gaillart.
Elle est à sept lieues de Rouen ;
Et fut là trouvé enferré,
Dans une fosse, Barbazan,
Où neuf ans avoit demouré.
Ainsi doncques, en assez brief temps furent françoyses les quatre forteresses tenans le party des Angloys, qui estoient les plus fortes à l’eslite de dedans le pays où elles estoient assises. Pour la prinse desquelles le pays fut moult travaillé par les garnisons des Françoys comme par celles des Angloys2317.
Charles se rendit alors à Compiègne, où il était appelé depuis longtemps par les vœux d’un peuple fidèle, et qui eut par la suite occasion de lui prouver la sincérité de son dévouement. Il y fut reçu avec une joie et un enthousiasme impossibles à décrire2318. Il y avait dès ce temps-là dans cette ville une demeure royale fondée par ses ancêtres, dans laquelle il alla habiter2319. Il y passa huit2320 ou douze jours2321, pendant lesquels il établit des officiers de sa création dans les principales charges de la ville, et donna le gouvernement 384de la place à Guillaume de Flavy, gentilhomme appartenant à une des plus nobles maisons de Picardie, et qui s’était rendu célèbre par son habileté et son courage2322. Là vinrent le rejoindre l’archevêque et les autres ambassadeurs qu’il avait envoyés au duc de Bourgogne. Ils lui rapportèrent
qu’ilz avoient tenu plusieurs destroitz parlemens avec lui et ceulx de son conseil ; neantmoins ilz n’avoient rien concordé. Mais en conclusion avoient esté d’accord que ledit duc envoiroit sa legacion devers le roy Charles, pour du surplus avoir advis et entretenement. Ils avaient en outre acquis la certitude importante que la plus grant partie des principaulx conseillers du duc de Bourgongne avoient grant désir et affection que icelles deux parties fussent reconseillées (réconciliées) l’une avecques l’aultre.
Mais maître Jean de Tourcy, évêque de Tournai, et messire Hue de Launoy, envoyés par le duc de Bedford au duc de Bourgogne, pour lui rappeler le serment qu’il avait fait au roi anglais, et prévenir sa défection par tous les moyens possibles, avaient fait les plus grands efforts pour traverser la négociation, et avaient obtenu que le duc différât à se prononcer. Ce prince avait nommé ses ambassadeurs auprès du roi, messire Jean de Luxembourg, 385l’évêque d’Arras, messire David de Brimeu,
et aulcunes aultres notables et discrètes personnes2323.
Jean de Luxembourg ne tarda pas, en effet, à se rendre à Compiègne,
qui là fist moult de promesses de faire la paix entre le roy et le duc de Bourgongne ; dont il ne fist rien, sinon le decevoir2324.
Cependant le connétable, humilié de demeurer oisif pendant que le reste des héros français se couvraient de gloire sous les yeux de leur monarque, avait quitté sa retraite de Parthenay, et, traversant la Loire, était venu enlever aux Anglais le château de Gallerande, celui de Ramefort et l’importante forteresse de Malicorne, située au bord de la Sarthe, sur les confins de l’Anjou et du Maine2325. Un capitaine breton, nommé Ferbourg, s’était emparé de Bonsmoulins, à trois lieues au nord de Mortagne ; et le duc d’Alençon, auquel cette place appartenait, l’en avait nommé gouverneur2326. Un gentilhomme de ce pays, nommé Jean Armange, de la compagnie d’Ambroise de Loré, imagina, de 386concert avec un gentilhomme breton, appelé Henri de Villeblanche, d’aller s’enfermer dans la place de Saint-Célerin, à peu de distance d’Alençon, et de relever à la hâte ses fortifications que les Anglais avaient abattues.
Or le troisiesme jour après qu’ilz furent entrez dedans, les Angloys de la garnison d’Alençon, avec d’aultres en leur compaignée, s’assemblèrent et vindrent devant ladicte place, garniz de canons, vuglaires, coulevrines, et arbalestres. Ensuite qu’ilz eurent esté aulcun temps devant, ilz la cuiderent prendre d’assault ; et, de fait, ilz l’assaillirent grandement et merveilleusement : mais lesditz capitaines et leurs gens se deffendoient si vaillamment et tellement, qu’ilz demourerent les maistres en icelle place, et que lesditz Angloyz s’en retournèrent à Alençon sans y avoir peu rien gaigner2327.
Enfin le connétable s’avançait vers Évreux2328 avec un corps d’armée moins redoutable par le nombre que par la bravoure des guerriers qui le composait, et qui se recrutait à toute heure de ce que ces provinces renfermaient de gentilshommes dévoués à la cause du roi.
La nouvelle de ces événements détermina le régent anglais à aller avec la plus grande partie 387de ses forces au secours de la Normandie, menacée ainsi de deux côtés à la fois, et où il était persuadé que le roi avait résolu de pénétrer2329 ; il laissa à Paris messire Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne, chancelier de France de la création du conseil d’Angleterre, messire Jean Ratelet ou Rachel, chevalier anglais, et messire Simon Morbier, prévôt de Paris, l’un des vainqueurs de Rouvroy-Saint-Denis, avec une garnison de deux mille hommes2330. Il prit la route de Rouen par Saint-Denis2331.
Le roi, informé du départ du régent anglais pour la Normandie, résolut de partir de Compiègne, et de se rapprocher de Paris2332.
Au moment où l’armée royale partait de Compiègne, et où la Pucelle se disposait à monter à cheval, un messager de Jean IV, comte d’Armagnac, qui s’était retiré auprès du roi d’Aragon, arriva dans la ville et demanda instamment à parler à la jeune sainte ; il lui apportait une lettre de ce comte, et ne voulait point partir sans avoir une réponse à rapporter à son seigneur. Il paraît qu’il fut fort mal reçu par les capitaines qui se trouvaient présents, soit à cause de la célérité 388qu’on voulait mettre au départ de l’armée, soit peut-être parce que cet hommage d’un si grand seigneur, hommage qui prouvait que la gloire de Jeanne d’Arc était répandue jusqu’au-delà des Pyrénées, avait blessé leur vanité jalouse et leur haine secrète pour l’héroïne qui les avait effacés tous. Ils repoussèrent brutalement le messager, et le menacèrent, s’il tardait à s’éloigner, de le jeter à la rivière2333. Sous aucun rapport la Pucelle ne pouvait approuver une semblable conduite : elle ordonna au messager de s’approcher, et se fit lire la lettre qu’il lui apportait. Elle contenait ce qui suit :
Ma très chiere dame, je me recommande humblement à vous, et vous supplie pour Dieu, que, attendu la division qui en present est en saincte Eglise universal sur le fait des papes, car il ia trois contendans du papat : l’un demeure à Romme, qui se fait appeler Martin Quint, auquel tous les roys xhrestpiens obéissent ; l’autre demeure à Paniscole au royaume de Valence, lequel se fait appeller pape Clement XII ; le tiers, on ne scet où il demeure, se non seulement le cardinal de saint Estienne, et peu de gens avec lui, lequel se fait nommer pape Benoist XIIII : le premier qui se dit pape Martin fu eslu à Constance par le consentement 389de toutes les nacions des xhrestpiens ; celui qui se fait appeller Clement fu esleu à Paniscole, après la mort du pape Benoist XIII, par trois de ses cardinaulx ; le tiers, qui se nomme pape Benoist XIIII, à Paniscole fu esleu secrètement mesme par le cardinal de saint Estienne. Veuillez supplier à nostre Seigneur Jhesucrist, que par sa miséricorde infinite, nous veulle par vous declarier qui est des trois dessusdiz vray pape, et auquel plaira que on obéisse de ci en avant, ou à cellui qui se dit Martin, ou à cellui qui se dit Clement, ou à cellui qui se dit Benoist et auquel nous devons croire, si secretement, ou par aucune dissimulacion, ou publique manifeste2334. Car nous serons tous prestz de faire le vouloir et plaisir de nostre Seigneur Jhesucrist. Le tout vostre conte d’Armignac2335.
Pressée de partir, et voulant soustraire le plus tôt possible le messager du comte à la malveillance des capitaines, Jeanne se hâta de dicter la réponse suivante :
Jhesus ✠ Maria.
Comte d’Armignac, mon très chier et bon 390ami, Jehanne la Pucelle vous fait savoir que vostre message est venu par devers moy, lequel m’a dit que l’aviés envoié pardeça pour savoir de moy auquel des trois papes que mandez par mémoire vous devriez croire : de laquelle chose ne vous puis bonnement faire savoir au vray pour le présent, jusques à ce que je soye à Paris ou ailleurs à requoy ; car je suis pour le présent trop empeschiée au fait de la guerre. Mes quant vous sarez que je seray à Paris, envoyez un message pardevers moy, et je vous feray savoir tout au vray auquel vous devrez croire, et que aray sceu par le conseil de mon droicturier et souverain Seigneur, le roy de tout le monde, et que en aurez à faire. A tout mon povoir, à Dieu vous commans. Dieu soit garde de vous. Escript à Compiegne le XXIIe jour d’aoust2336.
Il est bon de remarquer que je transcris ici ces deux lettres telles qu’elles sont rapportées dans les grosses du procès de condamnation de la Pucelle, signées et paraphées par les notaires greffiers du procès ; mais que Jeanne d’Arc a déclaré n’avoir pas dicté tout ce qui est écrit dans la seconde, et ne l’a reconnue qu’en partie. Elle déclara qu’elle avait été fort embarrassée 391sur ce qu’elle devait répondre, parce qu’elle avait cru que le comte d’Armagnac lui demandait auquel des trois papes Dieu voulait que lui, comte d’Armagnac, obéît ; mais que pour elle elle n’avait jamais été en doute sur ce qu’elle devait croire elle-même à cet égard, ayant toujours pensé qu’elle devait obéir au pape séant à Rome ; que quant à la réponse qu’elle promettait de faire plus tard, c’était sur une toute autre matière que sur le fait des trois pontifes (déclarations qui semble indiquer que la lettre du comte avait elle-même été tronquée et altérée), et elle a juré qu’elle n’avait jamais envoyé au comte aucune décision qui eût rapport à cette affaire2337. Il est d’autant plus probable que les ennemis de la Pucelle avaient en effet altéré ces lettres, que les originaux ne furent point produits ; le chef du tribunal déclare lui-même qu’il n’en fut lu que des copies2338.
Le roi se rendit à Senlis avec son armée2339, qui campa auprès de la ville2340. On ignore si cette ville opposa quelque résistance. Aussitôt que le roi y fut entré, il y établit un gouverneur et des officiers de sa création2341. Il paraît que la 392Pucelle resta dans le camp, car le chevalier Albert de Urchiis rapporte l’y avoir vue, pendant deux jours, recevoir en même temps que le duc d’Alençon et le comte de Clermont, des mains de frère Richard, le sacrement de l’Eucharistie2342.
Jeanne d’Arc ayant désiré avoir un cheval de plus, propre également aux voyages et à la guerre, en parla au sire de La Trémoille. Celui-ci, qui n’était pas très-scrupuleux sur les moyens à employer pour obtenir les choses nécessaires au service du roi, et qui probablement avait quelque motif particulier pour désirer vexer l’évêque de Senlis, imagina de profiter de cette occasion : il mit en réquisition la haquenée favorite de l’évêque, et l’envoya à la Pucelle. Celle-ci ne trouva point que cet animal pût remplir l’objet qu’elle s’était proposé ; quoiqu’il eût été estimé deux cents saluts d’or, et qu’on eût même donné un billet de pareille somme à l’évêque, il n’était point propre au service auquel il devait être employé, parce qu’il ne pouvait supporter aucune fatigue un peu prolongée. D’ailleurs, le bruit vint aux oreilles de la Pucelle que l’évêque était très-mécontent qu’on lui eût pris son cheval : cette raison seule eût suffi pour qu’elle ne voulût pas garder cette haquenée. Elle écrivit 393donc au prélat :
que il la réairoit, s’il vouloit, et qu’elle ne valoit rien pour souffrir paine.
Bientôt après, elle la renvoya au sire de La Trémoille, pour qu’il la rendit à l’évêque. Mais elle n’a jamais su si la haquenée lui avait été en effet rendue, ou s’il avait été payé du billet de deux cents saluts qu’on lui avait d’abord remis. Elle soupçonnait même que ni l’un ni l’autre n’avaient eu lieu2343. Le caractère de La Trémoille rend cette dernière supposition infiniment vraisemblable.
Le duc de Bar rejoignit le roi à Senlis. Les damoiseaux de la Marche et de Rodenaty vinrent solliciter l’honneur de combattre sous l’étendard des lis2344. Les seigneurs de Moy et de Montmorency déposèrent à ses pieds l’hommage de leur obéissance, et renouvelèrent entre ses mains le serment de fidélité que leurs aveux avaient fait à ses ancêtres2345. Pont-Sainte-Maxence, Choisy, Gournay-sur-Aronde, Rémy, La Neuville, Moynay, Chantilly, Saintines, et un grand nombre d’autres places ouvrirent leurs portes à ses hérauts d’armes2346.
Et pour vérité, se il, à tout sa puissance, fust venu à Sainct-Quantin, Corbye, Amiens, Abbeville, et plusieurs autres 394fortes villes et forts chasteaulx, la plus grant partie des habitans d’icelle contrée estoient tous prestz et appareillez de le recepvoir à seigneur, et ne desiroient aultre chose au monde que de luy faire obéissance et plaine ouverture. Toutesfois, il ne fut point conseillé de aller si avant sur les marches du duc de Bourgongne, tant pour ce qu’il le sentoit fort de gens d’armes, comme pour l’espérance et attente qu’il avoit que aulcun bon traicté et appoinctement se fist entre eulx2347.
Les intelligences qu’on était parvenu à se ménager dans la capitale ; l’exemple de tant de villes qui étaient venues d’elles-mêmes se ranger sous le sceptre paternel des fils de saint Louis ; l’inaction du duc de Bourgogne, et l’éloignement du duc de Bedford ; tout faisait espérer qu’une tentative sur Paris pourrait être couronnée d’un heureux succès. Le roi résolut donc de se rendre sous les murs de sa capitale. L’armée quitta Senlis, et, le même jour, l’avant-garde parut devant les portes de la ville sainte, dépositaire, depuis tant de siècles, des restes mortels de nos rois. (25 août) Elle s’empressa d’ouvrir ses portes.
Le vingt-cinquiesme d’aoust, (dit le bourgeois de Paris dans sa chronique quotidienne), fut 395prinse par eux (les Français) la ville de saint Denis ; et le lendemain couraient jusques aux portes de Paris. Et n’osoit homme yssir pour vendanger vigne on verjus, ne aller aux marays riens cueillir ; dont tout enchery bien tost.
Le gouvernement anglais de la capitale, effrayé de l’approche du monarque légitime, eut recours pour la seconde fois, dans un danger si pressant, à l’une de ces ressources banales qui, le plus souvent, loin d’affermir la fidélité des peuples, encouragent à la désertion et à la désobéissance, en révélant la faiblesse des gouvernements ; mais qui, il faut l’avouer, présentait plus de garantie dans ce siècle plus religieux que le nôtre, et dans une ville depuis longtemps signalée par sa haine et son horreur pour son roi (Vendredi 26 août).
Vendredi XXVIe jour d’aoust, messire Loys de Lucembourg, evesque de Theroenne et chanchelier de France, vint en la chambre de parlement, où estoient les presidens et conseillers des trois chambres dudit parlement, les maistres des requestes de l’ostel, l’evesque de Paris, le prevost de Paris, les maistres et clers des comptes, les advocas et procureurs de céans, l’abbé de Chastillon, le prieur de Corbueil, M. J. Chuffart, M. Pasquier de Vaulz, le doien de Saint Marcel, le commandeur de Saint Anthoine, le trésorier de Saint 396Jaques de l’ospital, le prieur de Sainte Katherine, le prieur des Jacobins ; le prieur des Carmes, le prieur des Celestins, le curé de Saint Laurens, le curé de Saint Nicolas des champs, le curé de Saint Medart, le curé de Sainte Croix, les fermiers de la cure Saint Andry des Ars, Jaques de Lor, M. J. Dufour, M. Jehan Dieulefist, le curé de Saint Innocent, M. J. de Bury, M. J. Talence, M. J. d’Orches, J. de Rais dit Dynadam, M. Jeh. Murray, M. P. Quirault, M. Jeh. Bonpain, et plusieurs autres ; lesquelz, en suivant ce que avoit esté juré par plusieurs habitans de ceste ville de Paris en la présence des ducs de Bedfort, regent, et de Bourgongne, estans lors en la sale de céans sur Seyne, ung jour avant le dernier département du duc de Bourgongne de ceste ville de Paris, et ce que depuis avoit esté juré par plusieurs desdits habitans en la présence dudit duc de Bedfort avant son dernier partement de Paris : firent serment de vivre en paix et union en ceste ville soubz l’obeissance du roy de France et d’Angleterre, selon le traitté de la paix.
Ce jour, ledit chanchelier, en la presence des gens des conseils du roy, estant lors en ladite chambre de parlement, commest maistre Phelipe de Rully, tresorier de la Sainte Chapelle et maistre des requestes de l’ostel, 397et maistre Marc de Foras, archid. de Theirische, maistre des comptes du roy, à recevoir les sermens pareilz que dit est des gens d’eglise de Paris, seculiers et reguliers. Et lendemain et les jours ensuivans, alerent lesditz commis es chapitres et couvens et église de ceste ville pour faire ce qui dit est.
Et depuis a vaqué la court par plusieurs journeez, et n’ont point esté assemblez ceans les presidens et conseillers pour ouyr les plaidoieries, ne pour entendre à l’expedicion des causes et procès en la manière acoustumée : mais seulement sont aucuns d’iceulz venuz en la chambre de parlement, pour oyr requestes de cause urgens et necessaires, et pour pourveoir aux cas survenans à l’occasion des gens d’armes de messire Charles de Valoys estans en plusieurs villes et cités environ Paris2348.
Charles VII, arrivé à Saint-Denis, alla rendre d’humbles actions de grâces à Dieu, à la Vierge, aux apôtres de la France saint Denis, saint Rustique et saint Éleuthère, dans l’antique basilique où reposaient les rois ses ancêtres autour du tombeau de ces glorieux martyrs. Il déposa sur cette tombe sacrée, regardée alors comme le palladium de la France, les riches offrandes que les 398princes de sa maison avaient coutume de présenter, depuis un temps immémorial, à ces immortels protecteurs du royaume des lis2349. L’amazone sainte avait probablement accompagné le roi dans la visite qu’il était venu faire aux cendres de ses pères. On la supplia de tenir sur les fonts de baptême deux enfants nouveau-nés, que leurs parents désiraient placer sous la protection de l’envoyée du ciel. Elle y consentit2350 avec cette complaisance pleine d’aménité qui lui gagnait tous les cœurs.
Venoient les pouvres gens voulentiers à elle, pource qu’elle ne leur faisoit point de desplaisir, mais les supportoit à son povoir2351.
Une foule de peuple se pressait sur son passage ; des femmes pieuses l’environnaient, et attachaient un grand prix à toucher à ses mains et à ses anneaux2352.
La douceur et la patience de la jeune guerrière ne se démentirent jamais que sur un seul point. Le vice et la débauche excitaient en elle une horreur si grande, qu’elle ne pouvait réprimer les transports d’indignation dont elle se sentait saisie à la vue des excès où s’abandonnait avec des femmes sans honte une soldatesque effrénée. Le bonheur rend l’esprit fort. L’ivresse des succès avait peu à peu enhardi cette multitude ignorante et 399sans mœurs, au point de braver ouvertement à cet égard et les ordres du roi et ceux de la guerrière sainte ; et l’exemple des chefs, livrés aux mêmes désordres, ne servait que trop à les encourager. On eût dit que ceux-ci cherchaient par la tolérance qu’ils accordaient là-dessus à leurs troupes, aussi bien que par les excès qu’ils se permettaient eux-mêmes, à faire mépriser l’autorité de la Pucelle, et à lui enlever à la fois l’attachement et le respect de l’armée. L’impudence et le cynisme des soldats devinrent tels, que Jeanne d’Arc poursuivit un jour l’épée à la main une femme qu’elle avait surprise au milieu des hommes d’armes, et que frappant sur eux et sur cette femme du plat de son épée, elle la rompit en deux2353, C’était justement l’épée mystérieuse qu’elle avait envoyé prendre dans l’église de Sainte-Catherine de Fierbois, et avec laquelle elle avait
fait tant de belles conquestes. [On la donna] à des ouvriers pour la refondre ; ce qu’ilz ne peurent faire, ni ne la peurent oncques rassembler.
La Pucelle parut très-sensible à la perte de cette épée. Le roi en fut lui-même
bien desplaisant, luy disant qu’elle debvoit avoir prins ung bon baston, et frapper dessus, sans abandonner ainsi icelle espée, qui lui estoit 400venue divinement2354.
Ce fait est raconté avec quelques différences par un poète contemporain :
Ladite Pucelle, en allant,
Si rencontra devant sa vue,
Deux fillettes et ung galant
Qui là menoient vie dissolue.
Si frappa dessus rudement
Tant qu’elle peut, de son espée,
Et sur gens d’armes, tellement
Qu’elle fut en deux pars couppée.
De les batre n’estoit que bon,
Et luy fut dit par l’assemblée,
Que devoit frapper d’ung baston,
Sans despecer sa bonne espée2355.
Les chroniques ne sont pas d’accord sur le temps et le lieu où se passa cette action. Jean Chartier la place d’abord immédiatement après la bataille de Patay, et ensuite (sans se soucier de la contradiction dans laquelle il tombe avec lui-même) au moment où l’armée royale partit de Gien. Mais le récit du duc d’Alençon, témoin oculaire, qui met ce fait à Saint-Denis, doit l’emporter sur ces diverses assertions. La Pucelle le confirme même en quelque sorte dans un de 401ses interrogatoires où elle dit avoir porté l’épée de Fierbois jusqu’à Saint-Denis2356. Il est vrai qu’elle dit ensuite, dans le même interrogatoire, qu’elle avait porté cette épée jusqu’à Lagny, dans sa dernière campagne ; mais ces variations n’avaient sans doute pour but que d’écarter ses juges de la vérité, qu’elle n’avait pas promis de leur dire, et qu’elle répugnait à leur révéler.
En se transportant par la pensée dans le siècle auquel appartiennent les événements qui forment la matière de cette histoire, il est impossible de ne pas regarder comme très-important le malheur arrivé à l’épée de la Pucelle. Considère comme un présage, il était d’un funeste augure, et pouvait exercer la plus fâcheuse influence sur les dispositions de la multitude. Jeanne d’Arc sembla elle-même l’avoir pris pour un avertissement du ciel, qui, par cet accident, voulait lui faire entendre que sa carrière militaire était finie, sa mission terminée et son pouvoir détruit. Il paraît aussi qu’elle éprouva une douleur profonde, un repentir amer et une honte extrême, de s’être abandonnée à un mouvement d’emportement si peu conforme à sa bonté naturelle, à sa douceur ordinaire, et au caractère sacré dont Dieu avait un moment daigné la revêtir. Ce qui le prouve, 402c’est qu’elle ne voulut jamais s’expliquer devant ses juges sur ce qu’était devenue cette épée mystérieuse2357, dont, à ce qu’il paraît, l’existence était encore pour les Anglais un sujet d’inquiétude, même longtemps après que la Pucelle fut tombée en leur pouvoir.
(26 août) Informée de l’arrivée du roi à Saint-Denis, la ville de Lagny députa vers lui le prieur de l’abbaye, Artus de Merry, et plusieurs des principaux habitants,
qui avoient ordre de remettre cette ville de Laigny en son obéissance.
Charles les reçut avec sa bonté accoutumée, et ordonna au duc d’Alençon d’y pourvoir. Le duc y envoya Ambroise de Loré, qui fut accueilli avec les témoignages de la plus grande joie, et qui reçut le serment du peuple de vivre et de mourir fidèle à son légitime souverain2358.
Il paraît qu’il régnait beaucoup d’incertitude autour du roi sur le parti qu’on devait prendre relativement à la capitale, qui, loin d’envoyer des députés au roi, comme on s’y était probablement attendu, semblait disposée à se défendre. On crut devoir ne rien précipiter, et essayer la voie des négociations particulières. L’événement prouva qu’il aurait mieux valu profiter 403du premier moment de surprise pour attaquer la ville, que de laisser à la masse du peuple le temps de revenir de son effroi. Le Journal du bourgeois de Paris, souvent cité dans le cours de cette histoire, nous fournit à ce sujet des détails curieux à recueillir.
(Commencement de septembre) La première sepmaine de septembre l’an 1429 les quarteniers, chascun en son endroit, commencerent à fortifier Paris : aux portes, de boullevars ; aux maisons qui estoient sur les murs affectées, canons ; queues pleines de pierres sur les murs ; redrecer les fossez dehors la ville et dedans. Et en icelluy temps les Arminaz firent escrire lectres scellées du scel du comte d’Alençon, et les lettres disoient : A vous y prevost de Paris et prevost des marchans y et eschevins
; et les nommoient par leurs noms, et leur mandoient de salus par bel langaige largement, pour cuider esmouvoir le peuple l’ung contre l’autre et contre eulx : mais on apperceut bien leur malice ; et leur fut mandé que plus ne getassent leur papier pour ce faire, et n’en tint oncques compte.
Les Parisiens étaient encore tellement aveuglés, que ni l’éloignement du duc de Bedford, ni l’abandon du duc de Bourgogne, ni les exactions de toute espèce qu’exerça le gouvernement 404anglais de la capitale pour tirer le plus d’argent possible d’une ville qu’il se croyait à la veille de perdre, ne purent dessiller les yeux de ce malheureux peuple, jouet, dupe et victime de ses tyrans.
(7 septembre) Mercredi, VIIe jour de septembre, oye la relacion de messire Phelipe de Morviller et de M. Richart de Chancey, présidens, fu appoincté que la somme de iiijxxiiij livres parisis, mise en depost es mains de M. J. Coletier par Jacques Vivian, serait baillée au receveur de Paris commis à recevoir les depostz, etc. si comme plus à plain est contenu au registre des plaids. Et est vray que lors, on faisoit prendre et lever de par le roy tous depostz, et faire empruntz aux eglises et personnes ecclesiastiques, bourgois et habitans de la ville de Paris, pour paier et entretenir les gens d’armes estans à Paris pour garder la ville et les habitans d’icelle à l’encontre des gens d’armes de messire Charles de Valois estans à Saint Denis, et en plusieurs places environ Paris2359.
Aucun mensonge, aucune calomnie ne coûtaient aux Anglais pour maintenir ce peuple dans l’erreur funeste qui le faisait s’armer pour 405défendre ses chaînes ; ils oseront publier
que ledit messire Charles de Valois, filz du roy Charles VIe, dernier trespassé, cui Dieu pardoint, avoit abandonné à ses gens ladite ville de Paris, et les habitans d’icelle, grans et petis, de tous estas, hommes et femmes ; et quod erat sua intentio redigendi ad aratrum urbem parisiensem xhristpianissimis civibus habitatam : quod non erat facile credendum ;
c’est-à-dire : et qu’il était dans l’intention de faire niveler à la charrue la ville de Paris, habitée d’un peuple très-chrétien : ce qui n’était pas facile à croire2360
; et n’en fut cependant pas moins cru, comme le rédacteur de cette note le fait observer lui-même.
Cependant les Français venaient chaque jour faire des escarmouches aux portes de Paris, tant pour faire briller leur valeur que pour observer la contenance des Parisiens ;
là où furent faits plusieurs biaulx faitz d’armes d’une part et d’aultre2361.
Louis de Contes, page de la Pucelle, se sépara d’elle à cette époque ; on ignore pour quel motif2362.
(7 septembre) Enfin, les généraux résolurent de tenter une 406attaque plus sérieuse. Jeanne a assuré qu’ils ne voulaient réellement que faire une vaillance d’armes devant Paris2363. Il est probable qu’ils se proposaient surtout de tâter les dispositions du peuple en déployant sous ses yeux des forces plus considérables, et en feignant de vouloir réellement donner l’assaut à la ville. C’est ce qu’indiquent les registres du parlement, dont le greffier rédacteur assure qu’ils s’approchèrent de la capitale,
esperans par commocion de peuple grever et dommagier la ville et habitans de Paris, plus que par puissance et force d’armes.
Il paraît même qu’ils avaient dans la ville des gens prêts à les seconder en tachant de soulever les habitants contre les Anglais2364. Jeanne d’Arc, que Monstrelet accuse d’avoir engagé le roi à l’attaque de Paris, était si loin d’avoir donné ce conseil, qu’elle hésita beaucoup à condescendre au désir des chefs de guerre qui lui demandaient instamment de les accompagner2365. Elle consulta sa voix, qui lui dit de demeurer à Saint-Denis, et elle voulait obéir à ce commandement ; mais les seigneurs qui dirigeaient l’armée la forcèrent à les suivre2366.
407Égoïsme bizarre, qui leur faisait user de contrainte pour conduire avec eux au milieu des périls de la guerre une pauvre jeune fille, en secret l’objet de leur haine et de leur jalousie, seulement pour animer le courage des soldats, toujours remplis pour elle d’une confiance que rien ne semblait pouvoir détruire, confiance dont ces chefs ingrats voulaient bien recueillir les fruits, tout en méprisant, pour la plupart, l’héroïsme qui la faisait naître ! Il est impossible de se défendre d’un mouvement d’indignation en faisant cette remarque, et de ne pas se rappeler ces malheureuses pythonisses que des prêtres cruels conduisaient malgré elles sur le trépied funeste, source mystérieuse des richesses dont ils étaient avides, mais où ces infortunées épuisaient leurs forces dans des agitations convulsives, et respiraient à longs traits le souffle de la mort2367.
La Pucelle, le duc d’Alençon, les comtes de Clermont, de Vendôme et de Laval, les maréchaux de Rais et de Sainte-Sévère2368, le seigneur de Montmorency2369, La Hire, Poton de Xaintrailles2370, et un grand nombre d’autres 408capitaines, partirent de Saint-Denis le 7 septembre avec un corps de troupes considérable, et vinrent occuper le village de La Chapelle, qui était alors à mi-chemin de Paris à Saint-Denis,
Paris n’était point tel, en ces temps orageux,
Qu’il paraît en nos jours aux Français trop heureux.
Cent forts ? qu’avaient bâtis la Fureur et la Crainte,
Dans un moins vaste espace enfermaient son enceinte2371.
On peut même avancer que ses murs n’embrassaient pas la cinquième partie de l’espace qu’ils renferment aujourd’hui.
(Jeudi 8 septembre) Le lendemain, jour de la nativité de la Vierge2372, les généraux, jugeant apparemment la porte Saint-Martin, la porte Saint-Denis et la porte Montmartre trop bien fortifiées pour qu’il y eut apparence de pénétrer par-là dans la place, conduisirent leurs troupes, qui montaient à plus de douze mille hommes2373, vers le côté du couchant, et vinrent, entre onze heures et midi2374, les ranger en bataille dans un vaste espace appelé marché aux pourceaux2375, qui s’étendait alors entre la butte Saint-Roch ou des 409Moulins et la porte Saint-Honoré, située à l’endroit où la rue Traversière vient aujourd’hui se joindre à la rue Saint-Honoré2376. La petite rue du Rempart, qui conduit maintenant de la rue Saint-Honoré au péristyle du Théâtre Français, tire sans doute son nom du voisinage où elle était alors des murs de Paris. L’enceinte qui défendait dans ce temps-là la capitale de la France était celle qui, commencée sous Charles V, en 1367, avait été terminée sous Charles VI, en 1383.
C’est de ce même côté que, deux cents ans plus tard, Henri IV vint établir son camp et commencer ses attaques contre ce malheureux Paris, destiné à méconnaître trois fois ses monarques, et à expier trois fois, par des flots de sang et de larmes, les crimes de quelques factieux et les erreurs de la multitude. Par une rencontre assez singulière, au milieu de ces capitaines qui venaient, en 1429 apporter sous les murs de Paris les enseignes de Charles VII, brillait Louis de Bourbon, comte de Vendôme, issu de saint Louis, et d’où descendit en droite ligne ce même Henri IV, le premier des Bourbons qui devait s’asseoir sur le trône des lis.
Les généraux disposèrent leur artillerie en plusieurs endroits, et commencèrent à faire tirer vigoureusement contre les remparts de la place2377, 410et souvent même sur la ville2378 ; ce qui semble indiquer qu’une partie de cette artillerie était placée sur la butte Saint-Roch ou des Moulins, qui formait alors une élévation assez considérable. Une chronique l’appelle une grant butte2379
; une autre va jusqu’à se servir, pour la désigner, du terme de montagne2380.
Une partie des habitants de Paris se précipitèrent dans les églises, où des prêtres vendus au parti anglais montèrent en chaire2381, et les exhortèrent à rester fidèles à la haine qu’on leur avait inspirée pour leur roi. Le reste accourut sur les remparts, et vint prêter secours aux Anglais et aux Bourguignons chargés de la défense de la place2382 ; ils se montraient en foule armés de toutes pièces,
et faisoient porter plusieurs estendars de diverses couleurs, et tournoyer, aller et retourner à l’entour des murs par dedans, entre lesquelz il y en avoit ung moult grant, à une croix rouge2383 ;
c’était probablement l’étendard d’Angleterre. Outre les chefs de guerre anglais laissés par le duc de Bedford 411à la garde de la capitale, les sires de Créqui et de l’Isle-Adam, les chevaliers Simon de Lalaing, Valérien de Bonneval et plusieurs autres notables chevaliers2384
, y avaient été envoyés par le duc de Bourgogne, et ne contribuaient pas peu à animer le peuple par leurs discours et par leur exemple.
Les Français avaient amené avec eux
très grant foyson de charriots, charettes, et chevaulx, tous chargés de grant bourrées à trois hars, pour emplir les fossez de Paris ; et commencerent à assaillir entre la porte Saint Honoré et la porte Saint Denis ; et fut l’assault tres cruel ; et, en assaillant, disoient moult de villeines paroles à ceulx de Paris2385.
Aulcuns seigneurs Françoys se voulsirent approucher plus près, et par especial, le seigneur de Sainct Vallier, dalphinois, lequel feit tant que luy et ses gens allèrent bouter le feu au boulevart et à la barrière Saint Honoré.
La défense de ce poste avait été confiée à des troupes anglaises, qui opposèrent d’abord la plus vigoureuse résistance ; mais il fallut céder à l’impétuosité française, et
leur convint retraire par celle porte et rentrer dedens Paris ; par quoy les Françoys prindrent et gagnèrent 412à force la barrière et le boulevart2386.
Il paraît que la Pucelle prit part à ce combat, et y signala sa valeur accoutumée ; car elle enleva, dit-elle, une épée à un guerrier du parti anglais devant les murs de Paris2387, et c’est le seul endroit de l’attaque où les Français et leurs ennemis eussent combattu ce jour-là main à main.
Et parce qu’ilz pensèrent que les Angloys sauldroient (feraient une sortie) par la porte Sainct Denis pour courir sus aux François, estans devant la porte Sainct Honoré, les ducz d’Alençon et de Bourbon (le duc d’Alençon et le comte de Clermont-fils du duc de Bourbon) s’embuscherent derrière la montagne qui est auprès et contre celluy marché aux pourceaulx (la butte Saint-Roch ou des Moulins) ; et plus près ne se pouvoient pas mettre, pour doubte des canons, veuglaires et coulevrines, dont tiroient ceulx de Paris sans cesser. Mais ilz perdirent leur peine ; car ceulx de Paris n’oserent saillir hors la ville2388.
Le seigneur de Montmorency fut fait chevalier en cet endroit, par l’un des princes chefs de l’armée2389.
413Pourquoi la Pucelle, voyant leur couart maintien, delibera de les assaillir au pied de leurs murs2390. Mais elle n’estoit pas bien informée de la grande eaue qui estoit es fossez ; et toutesfois il y en avoit aulcuns audit lieu qui le sçavoient bien, lesquelz, selon ce qu’on pouvoit considerer et conjecturer, eussent bien voulu par envie qu’il fust mescheu à icelle Jehanne2391. Neantmoins2392, environ deux heures après midy2393, elle vint à grant puissance de gens d’armes2394, et plusieurs seigneurs, entre lesquelz estoit le mareschal de Rays, qui tous, par belle ordonnance, se mirent à pied2395, portans longues bourrées et fagos, descendirent et se bouterent es premiers fossés2396, esquelz n’avoit point d’eaue2397, où quel eulx estans, elle monta le dos d’âne (on appelait ainsi l’espace étroit qui séparait le premier fossé du second), duquel elle descendit jusques au second fossé, et y mist sa lance en divers lieux, tastant et essayant quelle 414parfondeur il y avoit d’eaue et de boue ; en quoy faisant elle fut grant espace2398. [Pendant ce temps, les soldats jetaient] lesditz bourrées, et fagos dedens le fossé prochain des murs, esquelz y avait grant eaue2399, [et montraient la ferme résolution de tenter l’escalade des remparts.]
Et à celle heure, y ot dedens Paris gens affectez ou corrompuz, qui esleverent une voix en toutez les parties de la ville deçà et delà les pons, crians que tout estoit perdu, et que les ennemis estoient entrez dedens Paris, et que chacun se retrahist et fist diligence de soy sauver. Et à celle voix, à une mesme heure de l’approuchement desditz ennemis, se despartirent des eglises de Paris toutez les gens estans lors es sermons, et furent moult espouventez, et se retrahirent les pluisieurs en leurs maisons, et fermèrent leurs huys2400.
Qu’on se figure en ce moment Isabeau de Bavière, cette reine avilie, cette mère dénaturée, cachée au fond de l’hôtel Saint-Pol, où elle vivait alors dans l’abandon et le mépris, entendant gronder contre les remparts de Paris les foudres de la vengeance, allumées par les ordres et peut-être de la main de son fils ; de ce 415fils à qui elle avait arraché la couronne, et dont elle s’était déclarée l’implacable ennemie. De quel remords, de quel effroi devait-elle être agitée ! Quelle pâleur mortelle dut se répandre sur le front sillonné par les ans, en dépit de toutes les ressources de l’art, de cette femme tour à tour frivole et cruelle, quand ce cri terrible : Tout est perdu, l’ennemi est dans Paris !
vint frapper son oreille, au milieu du tumulte et des malédictions d’un peuple épouvanté !
Mais pour ce, n’y ot aucune autre commocion de fait entre lesditz habitans de Paris ; et demourerent à la garde et défense des portes et des murs d’icelle ville ceulx qui estoient deputez ; et en ayde survindrent pluisieurs autres desditz habitans, qui firent tres bonne et forte resistence aux gens dudit messire Charles de Valoys2401.
Cependant Jeanne d’Arc, restée debout sur l’espace étroit qui séparait les deux fossés, continuait, au milieu d’une grêle de traits, à encourager les soldats français et à les diriger dans leur travail. Son étendard était porté à côté d’elle par un guerrier qui lui avait toujours donné des preuves d’un rare courage, et d’une fidélité plus rare encore2402.
416D’un costé et d’autre, canons
Et coulevrines si ruoient,
Et ne véoit on qu’empanons
De flèches qui en l’air tiroient.
Adoncques Jehanne la Pucelle
Se mist dans l’arrière fossé,
Où fist de besongner merveille,
D’un courage en ardeur dressé…
Boys, hays, fagotz, faisoit getter,
Et ce qui estoit possible au monde,
Pour cuider sur les murs monter ;
Mais l’eaue estoit par trop parfonde2403.
Les cris, les menaces, les injures des assièges, ne faisaient aucune impression sur l’esprit de la jeune héroïne, résignée à tout ce qu’il plairait à Dieu d’ordonner sur son sort.
— Rendez la ville au roi de France 2404 ! criait-elle aux Parisiens.
Les paroles que lui prête le bourgeois de Paris dans son Journal, sont un peu différentes ; mais, outre que le discours qu’il mit dans la bouche de la Pucelle s’accorde fort peu avec le caractère de cette jeune fille, attesté par une foule de témoins, elle a nié en avoir proféré les premiers mots : Rendez vous, de par Jhesus
, les seuls qui aient été rapportés par ses accusateurs, 417qui, rassemblant toutes les imputations dont on cherchait à la noircir, n’auraient pas manqué de recueillir le discours tout entier que lui attribue le bourgeois de Paris, si ce discours eût été conforme à la version générale. Je le rapporterai toutefois pour l’exactitude historique.
— Rendez-vous, de par Jhesus, à nous tost ! (lui fait dire cet ennemi forcené du parti royal) ; car se ne vous rendez avant qu’il soit nuit, nous y entrerons par force, veuillez ou non, et tous serez mis à mort sans mercy !
— Voire ! dist ung, paillarde, ribaulde ! et traict de son arbalestre droit à elle, et luy perce la jambe tout oultre2405.
Le greffier rédacteur des registres du parlement assure également que
entre les autres, fut blecée en la jambe, de traict, une femme qu’on appelloit la Pucelle, qui conduisoit l’armée avec les autres capitaines dudit messire Charles de Valois2406.
Des chroniques du parti français, l’une dit
qu’un arbalestrier de Paris luy perça la cuisse d’un traict2407.
Une autre rapporte que
elle eut d’un coup de traict les deux cuisses percées, ou au moins l’une2408.
Le chroniqueur 418 bourguignon se contente de dire, sans entrer dans aucun détail, qu’elle
fut treffort navrée2409.
Jeanne elle-même, avoue, dans ses interrogatoires, qu’elle fut blessée devant Paris ; mais elle ne dit ni comment, ni dans quelle partie du corps2410.
Ici le récit du bourgeois de Paris devient de plus en plus contradictoire avec les chroniques royales. Selon lui, à peine la Pucelle se sentit-elle atteinte, qu’elle s’enfuit ; chose assez difficile, ce semble, quand on a une flèche dans la jambe.
Ce non obstant, (disent, au contraire, les chroniqueurs du parti opposé), elle ne s’en vouloit partir, et faisoit très grant diligence de faire apporter et jecter fagotz et boys en celuy fossé pour l’emplir, affin qu’elle et les gens de guerre pussent passer jusques aux murs2411.
Reprenons le récit du bourgeois de Paris. L’animosité cruelle dont il est empreint donnera la mesure de la confiance qu’on peut avoir dans ses assertions. On serait tenté de soupçonner, à la couleur de son style, que ce chroniqueur anonyme appartenait à cette confrérie des bouchers 419de Paris, dont il prend le parti avec tant de tendresse en plusieurs endroits de son journal, et qui s’étaient montrés si dévoués au duc de Bourgogne Jean le Téméraire.
Un aultre (arbalétrier), (dit-il), perça le pié tout oultre à celluy qui portoit son estendart (l’étendard de la Pucelle). Quant il se sentit navré, il leva sa visière pour veoir à oster le vireton de son pié ; et un autre lui traict (lui décoche une flèche), et le saingne entre les deux yeulx, et le navre à mort : dont la Pucelle et le duc d’Alençon jurerent depuis que mieulx ilz aimassent avoir perdu quarante des meilleurs hommes d’armes de leur compaignie. L’assault fut moult cruel de part et d’autre, et dura bien jusques à quatre heures après disner, sans ce que on sceust qui eut le meilleur. Ung pou après quatre heures, ceulx de Paris prindrent cueur en eulx, et tellement les berserent de canons et d’autre traict ; qu’il leur convint par force reculer, et laisser leur assault, et eulx en aller ; qui mieulx s’en pouvoit aller estoit le plus eureux. Car ceulx de Paris avoient de grans canons qui gectoient de la porte Saint Denis jusque par delà Saint Ladre largement, qui leur gectoient au dos ; dont moult furent espouvantez.
Cependant Jeanne d’Arc,
obligée par la douleur de sa blessure, et par la quantité de sang 420qu’elle répandait2412,
de quitter la place où elle avait si longtemps encouragé les troupes, en était descendue pour s’étendre par terre en un lieu plus à couvert2413,
et demoura tout le jour es fossez derrière ung dos d’asne, jusques au vespres, que Richard de Thiebronne et autres l’allerent quérir2414.
Soit que les chagrins qu’elle avait éprouvés précédemment, et le danger auquel on l’avait si longtemps laissée exposée, lui eussent fait ouvrir les yeux sur l’ingratitude et la jalousie des chefs, et que cette conviction eût porté le désespoir dans son âme ; soit que le premier échec essuyé en sa présence par les armes de son roi l’affligeât au point de lui faire désirer de n’y pas survivre, elle refusa de quitter cet endroit funeste,
et ne s’en vouloit retourner ne retraire en aucune manière, pour prière et requeste que luy feissent plusieurs. Par diverses fois l’allerent quérir de soy en partir, et luy remonstrerent qu’elle devoit laisser celle entreprinse, puisqu’il n’y avait plus d’espoir d’entrer dans la ville, et que la nuit approchait2415. [Toutes leurs instances furent inutiles,] jusques à ce que le duc d’Alençon l’envoya querre, et 421la feist retraire2416.
D’autres assurent qu’il
fallut que ledit duc d’Alençon l’allast querir, et la ramenast luy mesme2417.
Il était alors dix ou onze heures du soir2418. L’armée se retira à la Villette2419 ou à La Chapelle2420, où elle campa au même endroit que la nuit précédente2421.
Tel fut le résultat de cette malheureuse entreprise des Français sur Paris.
Pou y conquesterent, (dit le Parisien-Bourguignon), se ce ne fut douleur, honte, et meschef ; car plusieurs d’eulx furent navrez pour toute leur vie, qui par avant l’assault estoient tous sains ; mais fol ne croit jà tant qu’il prent pour eulx le dy ; qui estoient pleins de si grant maleur et de si malle créance, que pour le dy d’une créature qui estoit en forme de femme avec eulx, que on nommoit la Pucelle (que c’estoit, Dieu le scet), le jour de la nativité de Notre Dame, firent conjuracion tout d’ung accord d’icelluy jour assaillir Paris Ainsi furent ilz mis à la fuite. Mais homme n’yssi de Paris pour les suivir, pour paour de leurs embusches. Eulx en allans, ilz bouterent le feu en la grange des 422Mathurins emprès les Porcherons, et mirent de leurs gens qui mors estoient à l’assault, qu’ilz avoient troussez sur leurs chevaulx, dedans celluy feu grant foison, comme faisoient les payens à Rome jadis. Et maudissoient moult leur Pucelle, qui leur avoit promis que sans nulle faute ils gaigneroient à celluy assault la ville de Paris par force, et qu’elle y geyroit (coucherait) celle nuyt et eulx tous, et qu’ilz seroient tous enrichiz des biens de la cité ; et que tous seroient mis, qui y mectroient aucune deffence, à l’espée, ou ars en sa maison2422.
À travers beaucoup d’exagérations et d’impostures, on voit percer dans ce récit quelques vérités précieuses à recueillir. Il n’est pas en effet sans vraisemblance que, pour enhardir les troupes, les chefs de l’armée française eussent fait répandre que la Pucelle garantissait le succès de l’entreprise. On conçoit alors qu’une soldatesque irritée, changeant son idolâtrie en haine avec cette facilité qui est le partage du peuple de tous les siècles et de tous les pays, couvrît alors d’injures l’héroïne devant laquelle elle se prosternait la veille, et lui reprochât avec fureur une prophétie dont elle n’était pas coupable. Vu la force de l’enceinte dont Paris était alors environné, la profondeur de ses fossés, et 423le nombre de ses défenseurs, il n’y avait réellement aucune apparence de réussir à y pénétrer sans le concours des habitants ; et on a vu de quoi esprit ils étaient animés.
Se pour chascun homme qu’ilz avoient lors (les Français), ilz en eussent eu quatre, ou plus, aussi bien armez qu’ilz estoient, ilz n’eussent mie pris ladite ville de Paris par assault ne par siege, tant qu’il y eust eu vivres dedens la ville, qui en estoit lors bien pourveue pour longtemps ; et estoient les habitans bien uniz avec les gens d’armes de ladite ville pour resister à l’assault et entreprise dessusdite2423.
Il paraît que les Français abandonnèrent les chariots qui avaient apporté leurs fascines. Le Parisien anonyme, oubliant qu’il vient de dire que
homme n’yssi de Paris pour les suivir, pour paour de leurs embusches,
tâche de transformer ce fait en un avantage remporté par les Parisiens sur les Français pendant la retraite de ces derniers.
Leur charroy, (dit-il), en quoy ilz avoient amené leurs bourrées, ceulx de Paris leur osterent ; car bien ne leur devoit pas venir, de vouloir faire telle occision le jour de la sainte nativité de Notre Dame.
On ne sut pas précisément à combien s’était 424élevée la perte des Français. Leurs généraux avaient intérêt de la tenir secrète ; c’est probablement pourquoi on jeta dans les flammes un certain nombre de cadavres ; mais on ne peut douter que cette perte n’eût été considérable, et je ne pense pas qu’il y eût beaucoup d’exagération dans le rapport suivant :
Le lendemain y vindrent querir par saufconduit leurs mors : et le hérault qui vint avecques eulx fut sarmenté du cappitaine de Paris combien il y avoit eu de navrez de leurs gens ; lequel jura qu’ilz estoient bien quinze cent, dont bien cinq cent, ou plus, estoient mors ou navrez à mort2424.
L’armée retourna le lendemain à Saint-Denis, où le roi était resté avec son arrière-garde2425. On ne peut ni comprendre, ni excuser l’inaction de ce prince pendant une attaque où sa présence, ce semble, eût été si nécessaire. Puisqu’on espérait qu’une partie des Parisiens pencheraient pour sa cause, n’était-il pas de la plus haute importance de leur montrer leur roi, l’olivier de la paix à la main ? Qui sait, à la vue du petit-fils de saint Louis, de quels sentiments auraient été saisis les habitants de Paris les plus animés contre lui ? Quel retour n’auraient-ils pas pu faire sur le 425passé ? quels remords ne se seraient pas réveillés dans leur sein ? que de calomnies n’aurait pas effacées un mot, un regard de leur prince, de ce monarque paré de toutes les grâces de la jeunesse, fort de tout l’attrait de la bonté, de tout l’ascendant du courage ? Qui put donc l’empêcher de venir se mêler à ses guerriers ! La Trémoille paraît l’en avoir dissuadé. Un Sully l’y aurait conduit par la main.
Plusieurs guerriers ne purent s’empêcher de dire qu’on n’avait manqué la prise de Paris que faute de constance et de courage,
et que s’ilz y eussent esté jusqu’au matin, il y eust eu des habitans d’icelle ville qui se feussent advisez2426.
L’armée, au reste, en abandonnant l’entreprise, avait obéi aux ordres envoyés par le ministre La Trémoille2427.
Éclairée par ce qui s’était passé la veille, Jeanne renouvela ses instances auprès du roi pour obtenir la permission d’aller finir ses jours dans l’obscurité et la retraite2428. Cette démarche changea la disposition des esprits à son égard ; au moment de perdre le secours de son dévouement, on en sentit mieux le prix ; peut-être aussi le roi, sensible à la reconnaissance, parut-il 426blessé du peu d’égards qu’on avait eu pour l’héroïne à laquelle il devait sa couronne. On fit donc tous les efforts imaginables pour la consoler et lui faire changer de résolution.
Fut moult louée la Pucelle de son bon vouloir et hardy courage qu’elle avait monstré, en voulant assaillir si forte cité, et tant bien garnie de gens et d’artillerie, comme estoit la ville de Paris. Et certes aulcuns dirent depuis que si les choses se feussent bien conduictes, qu’il y avait bien grant apparence qu’elle en feust venue à son vouloir2429.
Les éloges des généraux ne pouvaient effacer du cœur de Jeanne d’Arc le souvenir de l’ingratitude dont elle avait pensé être victime, et des injures dont il paraît que les soldats l’avaient accablée, lorsqu’affaiblie par la perte de son sang et succombant à la douleur de sa blessure, on l’avait emportée mourante des fossés de la porte Saint-Honoré2430. Résolue à ne plus tirer l’épée pour des ingrats, la jeune héroïne, suivie du roi et des princes, alla se prosterner dans la basilique royale de Saint-Denis, devant l’autel des martyrs protecteurs de la France2431, rendit grâces à Dieu, à la Vierge et à ces saints Martyrs, 427des faveurs qu’ils avaient répandues sur elle2432, consacra ses armes à l’apôtre de la France, et les suspendit à une des colonnes du temple, devant la châsse révérée où étaient conservés les débris humains de cet ange mortel et de ses compagnons de gloire2433.
Ung blanc harnas entier à ung homme d’armes, avec une espée,
la même que la jeune guerrière avait conquise sous les murs de Paris, composaient ce précieux trophée2434. L’épée tenait à une ceinture de buffle,
dont les annelets, garnitures, et boucles des pendans, estoient d’or2435.
(12 septembre) La blessure de la Pucelle fut guérie au bout de cinq jours2436, c’est-à-dire le 13 ou 14 septembre. Cependant, après qu’il eut été décidé dans un conseil tenu à Saint-Denis qu’il était à propos de ramener l’armée vers la Loire, le roi en partit dès le 12, laissant le commandement de cette place à Ambroise de Loré, sous les ordres duquel le chevalier Jean Foucault devait rester avec un certain nombre de gens de 428guerre2437. Comme la Pucelle partit avec le roi, il est évident qu’elle se mit en route avant d’être parfaitement guérie.
L’historien d’Angleterre indique le principal motif qui détermina Charles VII à retourner vers la Loire. L’armée française consistait, pour la plus grande partie, en volontaires qui servaient à leurs propres dépens2438. De semblables troupes aspiraient bientôt aux douceurs du repos ; enrichies des dépouilles de l’ennemi, elles devaient désirer les rapporter dans leurs foyers, pour y jouir en sûreté du fruit de leurs exploits.
Selon Monstrelet,
le roy Charles, triste et dolent de la perte de ses gens, s’en alla à Senlis pour guérir et mediciner les navrez, (circonstances dont ne parlent aucune des chroniques du parti français). Et lesditz Parisiens plus que paravant se reconfermerent les ungs les autres, promectans que de toute leur puissance et povoir ilz resisteroient contre icelluy roy Charles, qui les vouloit comme du tout, destruire. Et peut bien estre, (ajoute sensément cet historien, qui n’est pas toujours si juste ni si pénétrant), et peut bien estre que le craignoient, comme ceux qui grandement se sentoient forfaitz par devers luy, en le ayant debouté 429de ladicte ville ; et avoient mis à mort plusieurs de ses feables serviteurs, comme en autres lieux plus à plain est declairé2439.
Le roi laissa une partie de son armée dans l’Île-de-France et le Beauvoisis, sous le commandement général de Charles de Bourbon, comte de Clermont2440, qui demeura à Beauvais avec l’archevêque de Reims, chargé de négocier la paix avec le duc de Bourgogne2441. J’ai déjà dit que le commandement de Compiègne avait été confié à Guillaume de Flavy ; le comte de Vendôme eut le gouvernement de Senlis ; celui de Creil fut remis à Jacques de Chabannes2442. Ces dispositions faites, le roi, selon le chroniqueur bourguignon, partit de Senlis et se rendit à Crépy, accompagné des grands seigneurs qui l’avaient suivi, et de la plus grande partie de l’armée.
Les chroniques du parti français font suivre au roi un itinéraire beaucoup plus vraisemblable ; car on ne voit pas quel intérêt pouvait obliger ce prince, décidé à retourner vers la Loire, à se diriger sur Senlis et sur Crépy, qui l’en éloignaient. Selon ces chroniques, Charles VII, parti de Saint-Denis le 12 septembre, se rendit directement à Lagny, où il passa la Marne ; de 430Lagny à Provins, et de Provins à Bray, dont le habitants lui ouvrirent leurs portes et où il traversa la Seine (13 septembre). Ceux de Sens ayant refusé d’imiter cet exemple, il alla passer l’Yonne à gué, un peu au-dessous de la ville, se rendit à Courtenay, puis à Château-Renard, puis à Montargis à Gien2443 (fin septembre), où il rentra en triomphe avec l’amazone sainte, trois mois après en être parti pour l’une des expéditions les plus aventureuses dont notre histoire ait conservé le souvenir. On doit à Charles VII la justice de dire qu’il se montra généreux envers sa jeune libératrice ; on en trouve la preuve dans les mémoires de la Chambre des comptes, où l’article suivant est porté :
A Jehanne la Pucelle, la somme de cinq cens escus d’or fut baillée à diverses fois, depuis quatre mois auparavant, par le commandement du roy, pour ses harnois et chevaux, par lettres dudit roy, du 26 septembre 1429.
Notes
- [2206]
M. Henrici de Gorinchem Propositionum de puella militari in Francia, libelli duo. Ce Traité, qui ne contient que six pages et douze propositions, six en faveur de la Pucelle et six contre elle, est contenu dans le recueil intitulé :
Sibylla Francica, Sibylla Francica, seu de admirabili puella, Johanna Lotharinga, pastoris filia, ductrice exercitus Francorum sub Carolo VII. Dissertationes aliquot coævorum scriptorum ; e bibliotheca Melchioris Haimiusfeldii Goldasti, in-4° parvo. Urselliis, 1606.
- [2207]
Histoire de Jeanne d’Arc, seconde partie.
- [2208]
Villaret, Histoire de France, t. XIV.
- [2209]
Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.
- [2210]
Chronique sans titre.
- [2211]
Idem.
- [2212]
Chronique sans titre ; Histoire au vray, etc.
- [2213]
Idem.
- [2214]
Idem.
- [2215]
Monstrelet.
- [2216]
Histoire au vray, etc.
- [2217]
Chronique sans titre.
- [2218]
Histoire au vray, etc., Chronique sans titre.
- [2219]
Monstrelet.
- [2220]
Monstrelet.
- [2221]
Idem.
- [2222]
Déposition de frère Jean Pasquerel.
- [2223]
Déposition de Louis de Contes.
- [2224]
La Pucelle, en l’interrogatoire du 3 mars 1430.
- [2225]
Monstrelet.
- [2226]
Déposition de Husson le Maistre.
- [2227]
Monstrelet.
- [2228]
Histoire au vray, etc.
- [2229]
Journal d’un bourgeois de Paris.
- [2230]
Expressions du duc de Bedford dans ses instructions au roi d’armes Jarretière, du 16 juillet 1429. (Voyez livre V, p. 297.)
- [2231]
Registres du parlement, vol. XV.
- [2232]
Histoire au vray, etc.
- [2233]
Registres du parlement, vol. XV.
- [2234]
Chronique sans titre.
- [2235]
Monstrelet.
- [2236]
La Pucelle.
- [2237]
Frère Richard.
- [2238]
Monstrelet.
- [2239]
Chronique sans titre.
- [2240]
Chronique sans titre.
- [2241]
La partie du faubourg Saint-Martin où se voit encore aujourd’hui l’église Saint-Laurent, formait alors un village séparé de la ville par un intervalle assez considérable.
- [2242]
Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.
- [2243]
Chronique sans titre.
- [2244]
Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.
- [2245]
Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.
- [2246]
Idem.
- [2247]
Histoire au vray, etc.
- [2248]
Idem.
- [2249]
Histoire au vray, etc.
- [2250]
Déposition du comte de Dunois.
- [2251]
Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.
- [2252]
Registres du parlement, vol. XV.
- [2253]
Chronique sans titre ; Alain Chartier, Chroniques de Charles VII.
- [2254]
Histoire au vray, etc.
- [2255]
Alain Chartier, Chroniques de Charles VII.
- [2256]
Idem.
- [2257]
Histoire au vray, etc.
- [2258]
Alain Chartier, Chroniques de Charles VII.
- [2259]
Idem.
- [2260]
Histoire au vray, etc.
- [2261]
Histoire au vray, etc.
- [2262]
Idem.
- [2263]
Lenglet Du Fresnoy, Histoire de Jeanne d’Arc, partie II, p. 68.
- [2264]
Histoire au vray, etc.
- [2265]
Idem.
- [2266]
Villaret, Histoire de France, t. XIII.
- [2267]
Histoire au vray, etc.
- [2268]
Histoire au vray, etc. ; Monstrelet, etc.
- [2269]
Histoire au vray, etc. ; Chronique sons titre ; Monstrelet ; Alain Chartier.
- [2270]
Histoire au vray, etc.
- [2271]
Idem.
- [2272]
Histoire au vray, etc.
- [2273]
Idem.
- [2274]
Idem.
- [2275]
Idem.
- [2276]
Histoire au vray, etc. ; Jean Chartier.
- [2277]
Histoire au vray, etc.
- [2278]
Alain Chartier, Chroniques de Charles VII.
- [2279]
Histoire au vray, etc. ; Jean Chartier.
- [2280]
Monstrelet.
- [2281]
Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre ; Monstrelet ; Jean Chartier, etc.
- [2282]
Jean Chartier.
- [2283]
Monstrelet.
- [2284]
Idem.
- [2285]
Idem.
- [2286]
Monstrelet.
- [2287]
Idem.
- [2288]
Histoire au vray, etc.
- [2289]
Monstrelet.
- [2290]
Histoire au vray, etc. Ce fait est confirmé par Jean Chartier.
- [2291]
Idem.
- [2292]
Histoire au vray, etc.
- [2293]
Jean Chartier, Histoire de Charles VII.
- [2294]
Villaret, Histoire de France, t. XIV.
- [2295]
Monstrelet.
- [2296]
Histoire au vray, etc.
- [2297]
Jean Chartier, Histoire de Charles VII.
- [2298]
Histoire au vray, etc.
- [2299]
Monstrelet.
- [2300]
Alain Chartier.
- [2301]
Histoire au vray, etc. ; Jean Chartier.
- [2302]
Histoire au vray, etc. ; Alain et Jean Chartier.
- [2303]
Hume, History of England.
- [2304]
Monstrelet.
- [2305]
Idem.
- [2306]
Auteur anonyme et contemporain, en son Abrégé d’Histoire chronologique, imprimé dans le recueil de Godefroy.
- [2307]
Monstrelet.
- [2308]
Monstrelet.
- [2309]
Idem.
- [2310]
Idem.
- [2311]
Idem.
- [2312]
Alain Chartier.
- [2313]
Monstrelet ; Alain Chartier.
- [2314]
Alain Charrier ; anonyme contemporain, ci-devant cité.
- [2315]
Monstrelet ; Alain Charrier.
- [2316]
Martial d’Auvergne, Vigiles de Charles VII
- [2317]
Monstrelet.
- [2318]
Histoire au vray, etc. ; Alain Charrier ; Monstrelet.
- [2319]
Monstrelet.
- [2320]
Alain Chartier.
- [2321]
Monstrelet.
- [2322]
Histoire au vray, etc.
- [2323]
Monstrelet.
- [2324]
Alain Chartier.
- [2325]
Abrégé d’Histoire chronologique, par un auteur anonyme et contemporain, dans le recueil de Godefroy.
- [2326]
Chronique sans titre ; Jean Chartier.
- [2327]
Chronique sans titre ; Alain Chartier.
- [2328]
Monstrelet.
- [2329]
Histoire au vray, etc. ; Monstrelet.
- [2330]
Histoire au vray, etc. ; Jean et Alain Chartier, etc.
- [2331]
Alain Chartier.
- [2332]
Monstrelet.
- [2333]
Déclaration de la Pucelle, interrogatoire du 1er mars 1430.
- [2334]
Je soupçonne que la phrase que j’ai soulignée n’existait pas dans l’original, et fut intercalée par les Anglais.
- [2335]
Processus Joannis Puellæ, manuscrit de la Bibliothèque du Roi, n° 5965.
- [2336]
Processus Joannis Puellæ, manuscrit de la Bibliothèque du Roi, n° 5965.
- [2337]
Interrogatoire du 1er mars 1430.
- [2338]
Idem.
- [2339]
Histoire au vray, etc. ; Alain Chartier ; Monstrelet.
- [2340]
Déposition d’Albert de Urchiis.
- [2341]
Histoire au vray, etc.
- [2342]
Déposition d’Albert de Urchiis.
- [2343]
Deuxième interrogatoire du 14 mars 1430.
- [2344]
Alain Chartier.
- [2345]
Monstrelet.
- [2346]
Idem.
- [2347]
Monstrelet.
- [2348]
Registres du parlement, vol. XV.
- [2349]
Jacques Doublet, Histoire des antiquités de Saint-Denis.
- [2350]
Interrogatoire du 3 mars 1430.
- [2351]
Idem.
- [2352]
Idem.
- [2353]
Déposition de Jean, duc d’Alençon ; Jean Chartier, en deux endroits de son Histoire de Charles VII, etc.
- [2354]
Jean Chartier.
- [2355]
Martial d’Auvergne, Vigiles de Charles VII.
- [2356]
Interrogatoire du 27 février 1430.
- [2357]
Interrogatoire du 14 février 1430.
- [2358]
Chronique sans titre.
- [2359]
Registres du parlement, vol. XV.
- [2360]
Registres du parlement, vol. XV.
- [2361]
Histoire au vray, etc.
- [2362]
Déposition de Louis de Contes.
- [2363]
Interrogatoire du 13 mars au soir.
- [2364]
Registres du parlement, vol. XV.
- [2365]
Interrogatoire du 13 mars.
- [2366]
Interrogatoire du 22 février 1430.
- [2367]
Jean-Jacques Barthélemy, Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, 1788.
- [2368]
Histoire au vray, etc.
- [2369]
Jean Chartier.
- [2370]
Histoire au vray, etc.
- [2371]
Voltaire, Henriade, chant VI.
- [2372]
Registres du parlement, vol. XV ; Journal d’un bourgeois de Paris.
- [2373]
Journal d’un bourgeois de Paris.
- [2374]
Idem.
- [2375]
Histoire au vray, etc. ; Registres du parlement ; Martial d’Auvergne, Vigiles de Charles VII.
- [2376]
Anciens plans de Paris.
- [2377]
Histoire au vray, etc.
- [2378]
Idem.
- [2379]
Jean Chartier, Histoire de Charles VII.
- [2380]
Histoire au vray, etc.
- [2381]
Registres du parlement.
- [2382]
Registres du parlement ; Histoire au vray, etc. ; Journal d’un bourgeois de Paris.
- [2383]
Histoire au vray, etc.
- [2384]
Monstrelet.
- [2385]
Journal d’un bourgeois de Paris.
- [2386]
Histoire au vray, etc. ; Martial d’Auvergne, Vigiles de Charles VII.
- [2387]
Interrogatoire du 17 mars 1430.
- [2388]
Histoire au vray, etc.
- [2389]
Jean Chartier.
- [2390]
Histoire au vray, etc.
- [2391]
Chronique sans titre.
- [2392]
Idem.
- [2393]
Registres du parlement.
- [2394]
Chronique sans titre.
- [2395]
Histoire au vray, etc.
- [2396]
Registres du parlement ; Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.
- [2397]
Registres du parlement.
- [2398]
Histoire au vray, etc.
- [2399]
Registres du parlement.
- [2400]
Idem.
- [2401]
Registres du parlement.
- [2402]
Journal d’un bourgeois de Paris.
- [2403]
Martial d’Auvergne, Vigiles de Charles VII.
- [2404]
Interrogatoire du 13 mars 1430.
- [2405]
Journal d’un bourgeois de Paris.
- [2406]
Registres du parlement, vol. XV.
- [2407]
Histoire au vray, etc.
- [2408]
Chronique sans titre.
- [2409]
Monstrelet.
- [2410]
Interrogatoire du 22 février 1430.
- [2411]
Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre, Jean Chartier, Martial d’Auvergne.
- [2412]
Villaret, Histoire de France, t. XIV.
- [2413]
Idem.
- [2414]
Monstrelet.
- [2415]
Histoire au vray, etc.
- [2416]
Histoire au vray, etc.
- [2417]
Chronique sans titre ; Martial d’Auvergne.
- [2418]
Registres du parlement, vol. XV.
- [2419]
Histoire au vray, etc.
- [2420]
Chronique sans titre.
- [2421]
Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.
- [2422]
Journal d’un bourgeois de Paris.
- [2423]
Registres du parlement.
- [2424]
Journal d’un bourgeois de Paris.
- [2425]
Chronique sans titre.
- [2426]
Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre.
- [2427]
Alain Chartier.
- [2428]
Villaret, Histoire de France, t. XIV.
- [2429]
Histoire au vray, etc.
- [2430]
Journal d’un bourgeois de Paris.
- [2431]
Jacques Doublet, Histoire des antiquitez de Saint-Denis.
- [2432]
Jacques Doublet, Histoire des antiquitez de Saint-Denis.
- [2433]
Jean Chartier, Histoire de Charles VII ; la Pucelle, en ses interrogatoires du 27 février et du 17 mars 1430 ; Jacques Doublet, Histoire des antiquitez de Saint-Denis.
- [2434]
Interrogatoire du 17 mars 1430.
- [2435]
Jacques Doublet, Histoire des antiquitez de Saint-Denis. Cet auteur dit avoir vu et touché mainte fois cette épée.
- [2436]
Interrogatoire du 27 février 1430.
- [2437]
Histoire au vray, etc.
- [2438]
Hume, History of England.
- [2439]
Monstrelet.
- [2440]
Monstrelet ; Alain Chartier.
- [2441]
Monstrelet.
- [2442]
Idem.
- [2443]
Histoire au vray, etc. ; Chronique sans titre ; Alain et Jean Chartier.